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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:27 -0700 |
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On pouvait +voir entassés pêle-mêle sur le pont, hommes, femmes, enfants, +caisses, malles, paquets, et les mille inutilités indispensables +à l’émigrant, au voyageur. + +Les bordages du paquebot étaient couronnés d’une galerie mouvante +de têtes agitées, qui toutes se penchaient curieusement pour +mieux voir la contrée nouvelle qu’on allait traverser. + +Dans cette foule aventureuse il y avait les types les plus +variées: le spéculateur froid et calculateur dont les yeux +brillaient d’admiration lorsqu’ils rencontraient la grasse +prairie au riche aspect, et les splendides forêts bordant le +fleuve; le Français vif et animé; l’Anglais au visage solennel; +le pensif et flegmatique Allemand; l’écossais à la mine résolue, +aux vêtements bariolés de jaune; l’Africain à peau d’ébène. -- +Une marchandise de contrebande, comme on dit maintenant. -- Tous +les éléments d’un monde miniature s’agitaient dans l’étroit +navire, et avec eux, passions, projets, haines, amours, vice, +vertus. + +Sur l’avant se tenaient deux individus paraissant tout +particulièrement sensibles aux beautés du glorieux paysage +déployé sous leurs yeux. + +Le premier était un jeune homme de haute taille dont les regards +exprimaient une incommensurable confiance en lui-même. Un large +Panama ombrageait coquettement sa tête; un foulard blanc, +suspendu avec une savante négligence derrière le chapeau pour +abriter le cou contre les ardeurs du soleil, ondulait +moelleusement au gré du zéphyr; une orgueilleuse chaîne d’or +chargée de breloques s’étalait, fulgurante, sur son gilet; ses +mains, gantées finement, étaient plongées dans les poches d’un +léger et adorable paletot en coutil blanc comme la neige. + +Il portait sous le bras droit un assez gros portefeuille rempli +d’esquisses artistiques et Croquis exécutés d’après nature, au +vol de la vapeur. + +Ce beau jeune homme, si aristocratique, se nommait M. Adolphus +Halleck, dessinateur paysagiste, qui remontait le Minnesota dans +le but d’enrichir sa collection de vues pittoresques. + +Les glorieux travaux de Bierstadt sur les paysages et les moeurs +des Montagnes Rocheuses avait rempli d’émulation le jeune +peintre; il brillait du désir de visiter, d’observer avec soin +les hautes terres de l’Ouest, et de recueillir une ample moisson +d’études sur les nobles montagnes, les plaines majestueuses, les +lacs, les cataractes, les fleuves, les chasses, les tribus +sauvages de ces territoires fantastiques. + +Il était beau garçon; son visage un peu pâle, coloré sur les +joues, d’un ovale distingué annonçait une complexion délicate +mais aristocratique, On n’aurait pu le considérer comme un +gandin, cependant il affichait de grandes prétentions à +l’élégance, et possédait au grand complet les qualités sterling +d’un gentleman. + +La jeune lady qui était proche de sir Halleck était une charmante +créature, aux yeux animés, aux traits réguliers et gracieux, mais +pétillant d’une expression malicieuse. Évidemment, c’était un de +ces esprits actifs, piquants, dont la saveur bizarre et originale +les destine à servir d’épices dans l’immense ragoût de la +société. + +Miss Maria Allondale était cousine de sir Adolphus Halleck. + +-- Oui, Maria, disait ce dernier, en regardant par dessus la tête +de la jeune fille, les rivages fuyant à toute vapeur; oui, +lorsque je reviendrai à la fin de l’automne, j’aurai collectionné +assez de croquis et d’études pour m’occuper ensuite pendant une +demi-douzaine d’années. + +-- Je suppose que les paysages environnants vous paraissent +indignes des efforts de votre pinceau, répliqua la jeune fille en +clignant les yeux. + +-- Je ne dis pas précisément cela... tenez, voici un effet de +rivage assez correct; j’en ai vu de semblables à l’Académie. Si +seulement il y avait un groupe convenable d’Indiens pour garnir +le second plan, ça ferait un tableau, oui. + +-- Vous avez donc conservé vos vieilles amours pour les sauvages? + +-- Parfaitement. Ils ont toujours fait mon admiration, depuis le +premier jour où, dans mon enfance, j’ai dévoré les intéressantes +légendes de Bas-de-Cuir, j’ai toujours eu soif de les voir face à +face, dans leur solitude native, au milieu de calmes montagnes où +la nature est sereine, dans leur pureté de race primitive, +exempte du contact des Blancs! + +-- Oh ciel! quel enthousiasme! vous ne manquerez pas d’occasions, +soyez-en sûr; vous pourrez rassasier votre «soif» d’hommes +rouges! seulement, permettez-moi de vous dire que ces poétiques +visions s’évanouiront plus promptement que l’écume de ces eaux +bouillonnantes. + +L’artiste secoua la tête avec un sourire: + +-- Ce sont des sentiments trop profondément enracinés pour +disparaître aussi soudainement. Je vous accorde que, parmi ces +gens-là, il peut y avoir des gredins et des vagabonds; mais n’en +trouve-t-on pas chez les peuples civilisés? Je maintiens et je +maintiendrai que, comme race, les Indiens ont l’âme haute, noble, +chevaleresque; ils nous sont même supérieurs à ce point de vue. + +-- Et moi, je maintiens et je maintiendrai qu’ils sont perfides, +traîtres, féroces!... c’est une repoussante population, qui +m’inspire plus d’antipathie que des tigres, des bêtes fauves, que +sais-je! vos sauvages du Minnesota ne valent pas mieux que les +autres! + +Halleck regarda pendant quelques instants avec un sourire +malicieux, sa charmante interlocutrice qui s’était +extraordinairement animée en finissant. + +-- Très bien! Maria, vous connaissez mieux que moi les Indigènes +du Minnesota. Par exemple, j’ose dire que la source où vous avez +puisé vos renseignements laisse quelque chose à désirer sur le +chapitre des informations; vous n’avez entendu que les gens des +frontières, les _Borders_, qui eux aussi, sont sujets à caution. +Si vous vouliez pénétrer dans les bois, de quelques centaines de +milles, vous changeriez bien d’avis. + +-- Ah vraiment! moi, changer d’avis! faire quelques centaines de +milles dans les bois! n’y comptez pas, mon beau cousin! Une seule +chose m’étonne, c’est qu’il y ait des hommes blancs, assez fous +pour se condamner à vivre en de tels pays. Oh! je devine ce qui +vous fait rire, continua la jeune fille en souriant malgré elle; +vous vous moquez de ce que j’ai fait, tout l’été, précisément ce +que je condamne. Eh bien! je vous promets, lorsque je serai +revenue chez nous à Cincinnati, cet automne, que vous ne me +reverrez plus traverser le Mississipi. Je ne serais point sur +cette route, si je n’avais promis à l’oncle John de lui rendre +une visite; il est si bon que j’aurais été désolée de le +chagriner par un refus. + +«L’oncle John Brainerd» n’était pas, en réalité, parent aux deux +jeunes gens. C’était un ami d’enfance du père de Maria Allondale; +et toute la famille le désignait sous le nom d’oncle. + +Après s’être retiré dans la région de Minnesota en 1856, il avait +exigé la promesse formelle, que tous les membres de la maison +d’Allondale viendraient le voir ensemble ou séparément, lorsque +son _settlement_ serait bien établi. + +Effectivement, le père, la mère, tous les enfants mariés ou non, +avaient accompli ce gai pèlerinage: seule Maria, la plus jeune, +ne s’était point rendue encore auprès de lui. Or, en juin 1862, +M. Allondale l’avait amenée à Saint-Paul, l’avait embarquée, et +avait avisé l’oncle John de l’envoi du gracieux colis; ce dernier +l’attendait, et se proposait de garder sa gentille nièce tout le +reste de l’été. + +Tout s’était passé comme on l’avait convenu; la jeune fille avait +heureusement fait le voyage, et avait été reçue à bras ouverts. +La saison s’était écoulée pour elle le plus gracieusement du +monde; et, parmi ses occupations habituelles, une correspondance +régulière avec son cousin Adolphe n’avait pas été la moins +agréable. + +En effet, elle s’était accoutumée à l’idée de le voir un jour son +mari, et d’ailleurs, une amitié d’enfance les unissait tous deux. +Leurs parents étaient dans le même négoce; les positions des deux +familles étaient également belles; relations, éducation, fortune, +tout concourait à faire présager leur union future, comme +heureuse et bien assortie. + +Adolphe Halleck avait pris ses grades à Yale, car il avait été +primitivement destiné à l’étude des lois. Mais, en quittant les +bancs, il se sentit entraîné par un goût passionné pour les +beaux-arts, en même temps qu’il éprouvait un profond dégoût pour +les grimoires judiciaires. + +Pendant son séjour au collège, sa grande occupation avait été de +faire des charges, des pochades, des caricatures si drolatiques +que leur envoi dans sa famille avait obtenu un succès de rire +inextinguible; naturellement son père devint fier d’un tel fils; +l’orgueil paternel se communiqua au jeune homme; il fut proposé +par lui, et décrété par toute la parenté qu’il serait artiste; on +ne lui demanda qu’une chose: de devenir un grand homme. + +Lorsque la guerre abolitionniste éclata, le jeune Halleck bondit +de joie, et, à force de diplomatie, parvint à entrer comme +dessinateur expéditionnaire dans la collaboration d’une +importante feuille illustrée. Mais le sort ne le servit pas +précisément comme il l’aurait voulu; au premier engagement, lui, +ses crayons et ses pinceaux furent faits prisonniers. +Heureusement, il se rencontra, dans les rangs ennemis, avec un +officier qui avait été son camarade de classe, à Yale. Halleck +fut mis en liberté, et revint au logis, bien résolu à chercher +désormais la gloire partout ailleurs que sous les drapeaux. + +Les pompeuses descriptions des glorieux paysages du Minnesota que +lui faisait constamment sa cousine, finirent par décider le jeune +artiste à faire une excursion dans l’Ouest. -- Mais il fit tant +de stations et chemina à si petites journées, qu’il mit deux mois +à gagner Saint-Paul. + +Cependant, comme tout finit, même les flâneries de voyage, +Halleck arriva au moment où sa cousine quittait cette ville, +après y avoir passé quelques jours et il ne trouva rien de mieux +que de s’embarquer avec elle dans le bateau par lequel elle +effectuait son retour chez l’oncle John. + +Telles étaient les circonstances dans lesquelles nos jeunes gens +s’étaient réunis, au moment où nous les avons présentés au +lecteur. + +-- D’après vos lettres, l’oncle John jouit d’une santé +merveilleuse? reprit l’artiste, après une courte pause. + +-- Oui, il est étonnant. Vous savez les craintes que nous +concevions à son égard, lorsque après ses désastres financiers, +il forma le projet d’émigrer, il y a quelques années? Mon père +lui offrit des fonds pour reprendre les affaires; mais l’oncle +persista dans ses idées de départ, disant qu’il était trop âgé +pour recommencer cette vie là, et assez jeune pour devenir un +«homme des frontières.» Il a pourtant cinquante ans passés, et +sur sept enfants, il en a cinq de mariés; deux seulement sont +encore à la maison, Will et Maggie. + +-- Attendez un peu..., il y a quelque temps que je n’ai vu +Maggie, çà commence à faire une grande fille. Et Will aussi... il +y a deux ans c’était presque un homme. + +-- Maggie est dans ses dix-huit ans; son frère à quatre ans de +plus qu’elle. + +Sans y songer, Adolphe regarda Maria pendant qu’elle parlait; il +fut tout surpris de voir qu’elle baissa les yeux et qu’une +rougeur soudaine envahit ses joues. Ces symptômes d’embarras ne +durèrent que quelques secondes; mais Halleck les avait surpris au +passage; cela lui avait mis en tête une idée qu’il voulut +éclaircir. + +-- Il y a un piano chez l’oncle John, je suppose? demanda-t-il. + +-- Oh oui! Maggie n’aurait pu s’en passer. C’est un vrai bonheur +pour elle. + +-- Naturellement... Ces deux enfants-là n’ont pas à se plaindre; +ils ont une belle existence en perspective. Will a-t-il +l’intention de rester-là, et de suivre les traces de son père? + +-- Je ne le sais pas. + +-- Il me semble qu’il a dû vous en parler. + +Tout en parlant, il regarda Maria en face et la vit rougir, puis +baisser les yeux. L’artiste en savait assez; il releva les yeux +sur le paysage, d’un air rêveur, et continua la conversation. + +-- Oui, le petit Brainerd est un beau garçon; mais, à mon avis, +il ne sera jamais un artiste. A-t-il fini son temps de collège? + +-- Dans deux ans seulement. + +-- Quel beau soldat cela ferait! notre armée a besoin de pareils +hommes. + +-- Will a fait ses preuves. Il a passé bien près de la mort à la +bataille de Bullrun. La blessure qu’il a reçue en cette occasion +est à peine guérie. + +-- Diable! c’était sérieux! quel était son commandant; Stonewal, +Jackson, ou Beauregard? + +-- Adolphe Halleck!! + +L’artiste baissa la tète en riant, pour esquiver un coup de +parasol que lui adressait sa cousine furieuse. + +-- Tenez, Maria, voici ma canne, vous pourriez casser votre +ombrelle. + +-- Pourquoi m’avez-vous fait cette question? + +-- Pour rien, je vous l’assure... + +La jeune fille essaya de le regarder bravement, Sans rire et sans +rougir; mais cette tentative était au-dessus de ses forces, elle +baissa la tête d’un air mutin. + +--Allons! ne vous effarouchez pas, chère! dit enfin le jeune +homme avec un calme sourire. Ce petit garçon est tout à fait +honorable, et je serais certainement la dernière personne qui +voudrait en médire. Mais revenons à notre vieux thème, les +sauvages. En verrai-je quelque peu, pendant mon séjour chez +l’oncle John? + +-- Cela dépend des quantités qu’il vous en faut pour vous +satisfaire. Un seul, pour moi, c’est beaucoup trop. Ils rôdent +sans cesse dans les environs; vous ne pourrez faire une promenade +sans les rencontrer. + +-- Alors, je pourrai en portraicturer deux ou trois? + +-- Sur ce point, voici un renseignement précis. Prenez un des +plus horribles vagabonds des rues de New York; passez-lui sur le +visage une teinte de bistre cuivré; mettez-lui des cheveux blonds +retroussés en plumet et liés par un cordon graisseux; affublez-le +d’une couverture en guenilles; vous aurez un Indien Minnesota pur +sang. + +-- Et les femmes, en est-il de même + +-- Les femmes!... des squaws, voulez-vous dire! Leur portrait est +exactement le même. + +-- Cependant nous sommes dans «la région des Dacotahs, le pays +des Beauté», dont parle le poète Longfellow dans son ouvrage +intitulé Hiawatha. + +-- Il est bien possible que ce soit le pays auquel vous faites +allusion. Dans tous les cas, c’est pitoyable qu’il ne l’ait pas +visité avant d’écrire son poème, -- Néanmoins, poursuivit la +jeune fille, pour être juste, je dois apporter une restriction à +ce que je viens de vous dire; les Indiens convertis au +christianisme sont tout à fait différents, ils ont laissé de +côté, leurs allures et vêtements sauvages, pour adopter ceux de +la civilisation; ils sont devenus des créatures passables. J’en +ai vu plusieurs, et, le contraste frappant qu’ils offrent en +regard de leurs frères barbares, m’a porté à en dire du bien. Je +pourrais vous en nommer: Chaskie, Paul, par exemple, qui seraient +dignes de servir de modèles à beaucoup d’hommes blancs. + +-- Ainsi, vous admettrez qu’il se trouve parmi eux des êtres +humains? + +-- Très certainement. Il y en a un surtout qui vient parfois +rendre visite à l’oncle John. Il est connu sous le nom de Jim +Chrétien; je peux dire que c’est un noble garçon. Je ne +craindrais point de lui confier ma vie en toute circonstance, + +-- Mais enfin, Maria, parlant sérieusement, ne pensez-vous pas +que ces mêmes hommes rouges dont vous faites si peu de cas, ne +sont devenus pervers que par la fatale et détestable influence +des Blancs. Ces trafiquants!... Ces agents!... + +-- Je ne puis vous le refuser. Il est tout-à-fait impossible aux +missionnaires de lutter contre les machinations de ces vils +intrigants. Pauvres, bons missionnaires! voilà des hommes +dévoués! Je vous citerai le docteur Williamson qui a fourni une +longue et noble carrière, au milieu de ces peuplades farouches, +se heurtant sans cesse à la mort, à des périls pires que la mort! +tout cela pour leur ouvrir la voie qui mène au ciel! Et le Père +Riggs, qui, depuis trente-cinq ans, erre autour du Lac qui parle, +ou Jyedan, comme les Indiens l’appellent. C’est un second apôtre +saint Paul; dans les bois, dans les eaux, dans le feu, en mille +occasions sa vie a été en péril; un jour sa misérable hutte brûla +sur sa tête; il ne pût s’échapper qu’à travers une pluie de +charbons ardents. Eh bien! il bénissait le ciel d’avoir la vie +sauve, pour la consacrer encore au salut de ses chères ouailles + +-- Je suppose que ces pauvres missionnaires sont relevés et +secourus de temps en temps, dans ces postes périlleux? + +-- Pas ceux-là, du moins! Ils se croiraient indignes de +l’apostolat s’ils faiblissaient un seul instant; cette lutte +admirable, ils la continueront jusqu’à la mort. Pour savoir ce +que c’est que le sublime du dévouement, il faut avoir vu de près +le missionnaire Indien! + +-- Ah! voici un changement de décor, à vue, dans le paysage; +regardez-moi çà! s’écrie le jeune artiste en ouvrant son album et +taillant ses crayons; je vais croquer ce site enchanté. + +-- Vous n’aurez pas le temps, mon cousin. Regardez par-dessus la +rive, à environ un quart de mille; voyez-vous une voiture qui est +proche d’un bouquet de sycomores; elle est attelée d’un cheval; +un jeune homme se tient debout à côté. + +Adolphe implanta gravement son lorgnon dans l’oeil droit, et +inspecta les bords du fleuve pendant assez longtemps avant de +répondre. + +-- J’ai quelque idée d’avoir aperçu ce dont vous me parlez. Quel +est le propriétaire, est-ce l’oncle John?... dit-il enfin. + +-- Oui; et je pense que c’est Will qui m’attend. Un petit temps +de galop à travers la prairie, et nous serons arrivés au terme de +notre voyage. + +CHAPITRE II +_LÉGENDES DU FOYER._ + +Après avoir fait des tours et des détours sans nombre, le petit +steamer vira de bord se rangea sur le rivage, mouilla son ancre, +raidit une amarre, jeta son petit pont volant, et nos deux jeunes +passagers débarquèrent. + +-- Ah! Will! c’est toi?... Comment ça va, vieux gamin?... + +Cette exclamation d’Halleck s’adressait à un robuste et beau +garçon, bronzé par le soleil et le hâle du désert, mais qui +demeura tout interdit, ne reconnaissant pas son interlocuteur. + +-- Mais, Will! vous ne voyez donc pas notre cousin Adolphe? +demanda Maria en riant. + +-- Ha! ha! le soleil me donnait donc dans l’oeil de ce côté-là! +répondit sur le champ le jeune _settler_; ça va bien, Halleck?... +je suis ravi de vous voir! vous êtes le bienvenu chez nous, +croyez-le. + +-- Je vous crois, mon ami, répondit Halleck en échangeant une +cordiale poignée de main; sans cela, je ne serais point venu. Ah! +mais! ah mais! vous avez changé, Will! Peste! vous voilà un +homme! je vous ai tenu au bout de mon lorgnon pendant dix +minutes, et, jamais je n’aurais soupçonné votre identité, n’eut +été Maria qui n’a su me parler que de vous. + +-- Est-il impertinent! mais vous êtes un monstre! Vingt fois j’ai +eu mon ombrelle levée sur votre tête pour vous corriger, mais je +vais vous punir une bonne fois! + +-- Prenez ma cane, cousine, ce sera mieux que votre parasol. + +Chacun se mit à rire, on emballa valise, portefeuille, album et +boites de peinture dans le caisson; puis on songea au départ. + +-- Crois-moi, Will, prend place à côté de moi, laissons-la +conduire si elle y consent; cet exercice lui occupera les deux +mains, de cette façon j’aurai peut-être quelque chance de pouvoir +causer en paix avec toi. Y connaît-elle quelque chose, aux rênes? + +-- Je vais vous démontrer ma science! s’écria malicieusement la +jeune fille, pendant que Will Brainerd s’asseyait derrière elle, +à côté d’Adolphe. + +-- Je vous ai en grande estime sur tous les points, commença ce +dernier, mais vous êtes peut-être présomptueuse au-delà... -- Ah! +mon Dieu! + +L’artiste ne put continuer, il venait de tomber en arrière dans +la voiture, renversé par le brusque départ de l’ardent trotteur +auquel la belle écuyère venait de rendre la main. Après avoir +télégraphié quelques instants des pieds et des mains, Halleck se +releva, non sans peine, en se frottant la tête; son calme +imperturbable ne l’avait point abandonné, il se réinstalla sur la +banquette fort adroitement et soutint sans sourciller le feu de +la conversation. + +Cependant ses tribulations n’étaient pas finies; miss Maria avait +lancé le cheval à fond de train, et lui faisait exécuter une +vraie course au clocher par-dessus pierres, troncs d’arbres, +ruisseaux et ravins; tellement que pour n’être pas lancé dans les +airs comme une balle, Adolphe se vit obligé de se cramponner à +deux mains aux courroies du siège: en même temps la voiture +faisait, en roulant, un tel fracas, que pour causer il fallait +littéralement se livrer à des vociférations. + +Au bout d’un mille, à peine, l’album sauta hors du caisson, ses +feuilles s’éparpillèrent à droite et à gauche, dans un désordre +parfait. On mit bien un grand quart d’heure pour ramasser les +croquis indisciplinés et les paysages voltigeants; puis, +lorsqu’ils furent dûment emballés, on recommença la même course +folle. + +Cependant la nuit arrivait, on avait déjà laissée bien des milles +en arrière; le terme du voyage n’apparaissait pas. + +-- Peut-on espérer d’atteindre aujourd’hui le logis de l’oncle +John? demanda Halleck entre deux cahots qui avaient failli lui +faire rendre l’âme. + +-- Mais oui! nous ne sommes plus qu’à un mille ou deux de la +maison. Regardez là-bas, à, gauche; voyez-vous cette lumière à +travers les feuillages? + +-- Ah! ah! Très bien; j’aperçois. + +-- C’est la case; nous y serons dans quelques instants. + +-- Si vous le permettez, je prendrai les rênes? j’ai peur, mais +réellement peur qu’il lui arrive quelque accident. + +-- J’ai pris sur moi la responsabilité de l’attelage, et je ne +m’en considérerai comme déchargée que lorsque je l’aurai amené +jusqu’à la porte. + +-- Eh bien! Maria, souffrez que je vous donne un conseil d’ami +pendant le trajet qui nous reste à faire d’ici à la maison. +Méfiez-vous de votre science en sport; l’été dernier, je +promenais une dame à Central Park, elle a eu la même lubie que +vous; celle de prendre les rênes et de conduire à fond de +train... vlan! elle jette la roue sur une borne! et patatras! +voilà le tilbury en l’air; il est retombé en dix morceaux, nous +deux compris... Coût, vingt dollars!... Le cheval abattu, +couronné, hors de service... Coût, trente dollars!... Total, +cinquante: c’était un peu cher pour une fantaisie féminine! + +Tout en parlant, riant, se moquant, nos trois voyageurs finirent +par arriver. + +L’hospitalière maison de l’oncle John, quoique dépendant +actuellement du comté de Minnesota, avait été originairement +construite dans l’Ohio. + +Transportée ensuite vers l’Ouest, à, la recherche d’un site +convenable, elle avait un peu subi le sort du temple de Salomon, +tout y avait été fait par pièces et par morceaux; à tel point que +les accessoires en étaient devenus le principal. Finalement, +d’additions en additions, les bâtiments étaient arrivés à +représenter une masse imposante. Dans ce pêle-mêle de toits +ronds, plats, pointus, de hangars, de murailles en troncs +d’arbres, de cours, de ruelles, de galeries, d’escaliers, on +croyait voir un village; on y trouvait assurément le confortable, +le luxe, l’opulence sauvage. + +Lorsque la voiture s’arrêta, au bout de sa course bruyante, la +lourde et large porte s’ouvrit en grinçant sur ses gonds; un flot +de lumière en sortit, dessinant en clair-obscur la silhouette +d’un homme de grande taille, coiffé d’un chapeau bas et large, en +manches de chemise, et dont la posture indiquait l’attente. + +Dés que ses regards eurent pénétré dans les profondeurs du +véhicule, et constaté que trois personnes l’occupaient, il fut +fixé sur leur identité et se répandit en joyeuses exclamations. + +-- Whoa! Polly! Whoa! cria-t-il d’une voix de stentor; viens +recevoir le wagon. Est-ce vous, Adolphe? poursuivit-il, en +prenant le cheval par la bride. + +-- D’abord, affirmez-moi, cher oncle, que vous tenez solidement +cet animal endiablé; bon! Maintenant, je m’empresse de répondre; +oui, c’est moi, qui me réjouis de vous rendre visite. + +-- Ah! toujours farceur! Ravi de te voir, mon garçon! Allons, +saute en bas, et courons au salon. Là, donne la main; voilà ta +valise; en avant, marche! Je vous suivrai tous lorsque Polly sera +arrivé. + +Les trois voyageurs furent prompts à obéir et en entrant dans le +parloir, furent cordialement accueillis par leur excellente et +digne tante, _mistress_ Brainerd. Maggie quitta avec empressement +le piano pour courir au-devant de son frère et de sa cousine; +mais elle recula timidement à l’aspect inattendu d’un étranger. +Cependant elle reconnut bien vite Adolphe qui avait été son +compagnon d’enfance, et ne lui laissa pas le temps de dire son +nom. + +-- Eh quoi! c’est vous, mon cousin? s’écria-t-elle avec un +charmant sourire; quelle frayeur vous m’avez faite! + +-- Je m’empresse de la dissiper; répliqua l’artiste en lui +tendant la main avec son sans façon habituel; touchez-là! +cousine, je suis un revenant, mais en chair et en os. + +-- Hé! jeunes gens! nous vous attendions pour souper; interrompit +l’oncle John, qui venait d’arriver; je ne crois pas nécessaire de +vous demander si vous avez bon appétit. + +-- Ceci va vous être démontré, répondit Adolphe en riant; quoique +Maria m’ait secoué à me faire perdre tout bon sentiment, je sens +que je me remets un peu. + +On s’attabla devant un de ces abondants repas qui réjouissent les +robustes estomacs du forestier et du laborieux _settler_, mais +qui feraient pâlir un citadin; chacun aborda courageusement son +rôle de joyeux convive. + +L’oncle John était d’humeur joviale, grand parleur, grand +hâbleur, possédant la rare faculté de débiter sans rire les +histoires les plus hétéroclites. Sa femme, douce et gracieuse, un +peu solennelle, méticuleuse sur les convenances, grondait de +temps en temps lorsque quelqu’un de la famille enfreignait +l’étiquette dont elle donnait le plus parfait exemple: mais ses +reproches faisaient fort minime impression sur _mistress_ +Brainerd. + +Le jeune Will, modeste et réservé pour son âge, quoiqu’il eût des +dispositions naturelles à une gaîté communicative, était loin +d’atteindre le niveau paternel. Maggie était extrêmement timide, +parlait peu, se contentant de répondre lorsqu’on l’interrogeait, +ou lorsque l’imperturbable Adolphe la prenait malicieusement à +partie. + +Quant à, Maria, c’était la folle du logis; rien ne pouvait +suspendre son charmant babil; son intarissable conversation était +un feu d’artifice; elle tenait tout le monde en joie. + +Quoiqu’on fût à la fin du mois d’août, la soirée était tiède, +admirable, parfumée comme une nuit d’été. + +-- Oui! l’atmosphère est pure dans nos belles prairies de +l’Ouest, dit M. Brainerd en réponse à une observation d’Halleck; +toute la belle saison est ainsi. Tu as bien fait de fuir les +mortelles émanations des villes. + +-- Hum! je ne les ai pas entièrement esquivées cette année. En +juin, j’étais à New York, en juillet, à Philadelphie; il y avait +de quoi rôtir! + +-- Eh bien! puisque te voilà avec nous, tu peux passer l’hiver +ici. Tu auras une idée du froid le plus accompli que tu aies +rencontré de l’autre côté du Mississipi. + +-- Je m’aperçois que vous êtes disposés à proclamer la +supériorité de cette région, en tous points; mais si vous me +prophétisez un hiver encore plus rigoureux que ceux de l’Est, je +serai fort empressé de vous quitter avant cette lamentable +saison. + +-- Froid!... un hiver froid... Pour voir ça, il aurait fallu être +ici l’année dernière. Polly? vous souvenez-vous? Comment trouvez- +vous ceci, mon neveu? Les yeux d’un homme gelaient +instantanément, son nez se transformait en une pyramide de glace, +s’il se hasardait à aspirer une bouffée d’air extérieur, en +ouvrant la porte! + +-- Si jamais chose pareille m’arrive, je considérerai cela comme +une remarquable occurrence. + +-- Oh ma femme ne l’oubliera jamais! Un jour, le plus gros de nos +porcs s’avise de sortir de l’écurie. Je le suivais par derrière, +et je remarquais sa démarche; elle devenait successivement lente +et embarrassée, comme si ses nerfs s’étaient raidis +intérieurement. Tout-à-coup il s’arrêta avec un sourd grognement; +il me fut impossible de le faire bouger de place; oui, j’eus beau +le tirer en long et en large, rien ne fit. Alors, je m’aperçus +que ses pieds étaient gelés dans leurs empreintes, ils y étaient +fixés, fermes comme rocs; plus moyen de remuer! Heureusement le +dégel arriva au mois de février; alors le pauvre animal put +rentrer à l’écurie. + +-- Combien de temps était-il resté dans cette curieuse position? + +-- Eh! une semaine, au moins; n’est-ce pas, Polly? + +-- Oh! John! fit _mistress_ Brainerd avec un accent de reproche. + +-- Bien plus! poursuivit impitoyablement oncle John; Maggie, +ayant entrepris de jouer la fameuse sonate, Étoile et Bannière, +frappa inutilement les touches, pas un son ne sortit, puis, +lorsqu’on fit du feu, l’atmosphère dégela, les notes alors +s’envolèrent une à une et jouèrent un air bizarre. Le même Jour, +l’argent vif du thermomètre descendit si bas qu’il sortit par- +dessous l’instrument, depuis lors il n’a plus pu marcher. Oui, +mon pauvre Adolphe, tous les hivers nous avons des froids +pareils. + +-- Eh bien, mon oncle, il n’y a pas de danger que je reste ici +pour les affronter, vos hivers! Comment les Indiens peuvent-ils +les supporter? + +-- Ah? je savais bien que notre cousin ne resterait pas longtemps +sans aborder ce sujet, s’écria rieusement Maria; je m’étonnais à +chaque instant de ne pas l’avoir entendu faire une question là- +dessus. + +Comment ils les supportent?... Avez-vous jamais entendu dire +qu’un Indien soit mort de froid?... Dans l’hiver dont je te +parle, Christian Jim vint ici, au retour de la chasse. Ce +gaillard là avait tout juste assez de vêtements pour ne pas nous +faire rougir: Eh bien! lorsque sa femme lui demande s’il avait +froid, il se mit à rire et retroussa ses manches. + +-- J’aimerais voir cet Indien. De quelle tribu est-il? demanda +Halleck avec une animation extraordinaire. + +-- Il est Sioux; ces gens-là pullulent autour de nous. + +-- Peuplade splendide! race noble, chevaleresque, superbe! n’est- +ce pas? + +Pour la première fois de la soirée, l’oncle John éclata d’un rire +retentissant; la bonne _mistress_ Brainerd, elle-même, ne put se +contenir. Quant à Maria, son hilarité n’avait pas de bornes. + +-- Ah çà! mais, qu’avez-vous donc tous?... demanda l’artiste un +peu décontenancé par l’accueil fait à son interjection. + +-- Dans trois mois d’ici, tu riras plus fort que nous, mon cher +enfant, se hâta de dire _mistress_ Brainerd pour le consoler; la +poésie et le romantique de tes idées ne pourront tenir devant la +vulgaire réalité. + +-- Quel malheur! Maria m’en a dit autant sur le paquebot. Je +croyais avoir la chance de pénétrer assez loin dans l’Ouest, pour +y voir la vraie race rouge, dans sa pureté originaire. + +-- Oh! tu en trouveras, mon bon, reprit l’oncle John; tu verras +des spécimens purs dans cette région; à première vue tu en auras +assez. + +-- J’aimerais à en dessiner quelques-uns... les chefs les plus +soignés?... J’ai entendu parler d’un Petit-Corbeau, lorsque +j’étais à Saint-Paul. Voilà un portrait que je voudrais faire, +ah! comme j’enlèverais çà! + +-- Dans mon opinion, ce sera plutôt lui qui t’enlèvera, si +l’occasion se présente. C’est un diable, un brigand incarné, un +vrai Sauvage. + +-- À quoi doit-il sa réputation? + +-- On ne sait pas trop; répondit Will; à peu de chose, +assurément: c’est lui qui... + +Le jeune homme s’arrêta court; il venait de rencontrer un regard +furibond de son père, appuyé d’un «Ahem» vigoureux qui fit +résonner les verres. + +Ce télégramme échangé entre le père et le fils, ne fût caché pour +personne; peut-être deux ou trois convives en devinèrent la vraie +signification: tous demeurèrent pendant quelques instants muets +et embarrassés. À la fin, Halleck, avec la présence d’esprit et +la courtoisie qui le caractérisaient, s’empressa de détourner la +conversation. + +-- Vous ne pourrez nier, dit-il, que les Hommes rouges n’aient +fourni quelques individus remarquables, dignes d’être comparés à +nos plus grands généraux; Philippe, Pontiac, Tecumseh, et +quelques autres; sans doute il n’y en n’a pas en abondance parmi +eux, mais, je voue le répète, mes amis, ce qui caractérise le +Sauvage, c’est la force, _vis antica_! ajouta-t-il en promenant +autour de lui un regard convaincu. + +-- Nul doute qu’Albert Pike ne se soit aperçu de cela, depuis +longtemps; riposta l’oncle John avec un sérieux perfide; et +j’estime que si nous avions accepté les alliances offertes par +les Comanches dans la guerre du Mexique, le casus belli serait +aujourd’hui tranché. + +-- Vous êtes tous ligués contre moi, je perds mon éloquence avec +vous. Maggie! ne pourriez-vous pas prendre un peu mon parti? + +La jeune fille rougit à cette interpellation inattendue, et +répondit avec une petite voix douce. + +-- Je serais bien ravie, mon cousin, d’être votre alliée. Jadis, +j’aurais eu un peu les mêmes idées que vous, mais une courte +résidence ici a sufi pour les dissiper. Je crois, en vérité, que +notre existence occidentale ne renferme aucun élément romantique. + +-- Eh bien! je ne vous parlerai plus raison puisque vous êtes +tous contre moi! Oncle John, quel gibier y a-t-il dans le +Minnesota? + +-- De toute espèce. Depuis l’ours gris jusqu’à la fourmi. + +-- Vous n’avez pas la prétention de me faire croire que, dans vos +parages, on trouve des monstres pareils? + +Quoi? des fourmis? + +-- Non; des ours grizzly. + +-- On ne les voit guères hors des montagnes; mais on rencontre +assez souvent les autres espèces dans les prairies. Il n’y a pas +une semaine que Maggie, en cueillant des fraises, se trouva, sans +s’en douter, nez à nez avec un de ces gros messieurs bruns. + +-- Vous voulez plaisanter! s’écria Halleck dans la consternation: +et, comment cela s’est-il passé? + +-- On ne pourrait dire lequel fut plus effrayé, de la fille ou de +l’ours. Chacun s’est sauvé à toutes jambes; l’ours, peut-être, +court encore. En en parlant, Adolphe, voudriez-vous manger une +tranche d’ours braisé? + +-- Oh! ne me parlez pas de ça! j’aimerais mieux manger du mulet +ou du cheval! + +-- Peuh! je ne dis pas.... ces animaux ont un autre goût.... un +autre fumet... + +-- Je vous crois, et ne désire pas faire la comparaison. Peut-on +bien supporter pareille mangeaille! Allez donc proposer à un +habitué de la ménagerie de New York des beefsteaks de Sampson +l’ours qui a mangé le vieil Adam Grizzly! + +-- Enfin, mon cher neveu, tu ferais comme les Indiens, après +tout: et tu y prendrais goût, peut-être. + +Halleck fit une grimace négative et tendit son assiette à +_mistress_ Brainerd en disant: + +-- Chère tante, veuillez me donner une petite tranche de votre +excellent _roastbeef_; je me sens un appétit féroce, ce soir. + +-- Vous ne pouvez vous imaginer... Si c’était bien cuit, bien +tendre, bien servi devant vous... observa le jeune Will avec un +tranquille sourire; vous en digéreriez très bien une portion. + +-- Impossible, impossible! je vous le répète. Il y a des choses +auxquelles on ne peut se faire. Je ne suis pas difficile à +contenter, cependant je sens que jamais je ne pourrai supporter +pareille nourriture. + +-- Mais les Indiens?... + +-- Ah! si j’en étais un, le cas serait différent; mais je suis +dans une peau blanche, et je tiens à mes goûts. + +-- Enfin! poursuivit l’oncle John qui semblait prendre un plaisir +tout particulier à insister sur ce point; tu pourrais bien en +goûter un morceau exigu, pas plus gros que le petit doigt. + +-- Mon oncle! inutile! De l’ipécacuanha, du ricin, de l’eau- +forte, tout ce que vous voudrez, excepté cet horrible régal. + +-- En tout cas, vous reviendrez une seconde fois à ceci, observa +_mistress_ Brainerd en prenant l’assiette de l’artiste, avec son +sourire doux et calme; il ne faut pas que vous sortiez de table, +affamé. + +-- Volontiers, ma tante, bien volontiers: je suis tout honteux ce +soir, d’avoir un appétit aussi immodéré, ou d’être aussi +gourmand, car ce _roastbeef_ est délicieux. + +-- Ah! mon garçon! quelqu’un sans appétit, dans ce pays-ci, +serait un phénomène; va! mange toujours! reprit l’oncle John +facétieusement; je n’ai qu’un regret, c’est de ne pouvoir te +convertir à l’ursophagie. + +-- Voyons! ne me parlez plus de ça! je n’en toucherais pas une +miette, pour un million de dollars. + +-- Finalement, vous êtes content de votre souper? + +-- Quelle question! c’est un festin digne de Lucullus. + +-- Mon mignon! tu n’as pas mangé autre chose que des tranches +d’ours noir ! + +-- Ah-oo-ah! rugit l’artiste en se levant avec furie, et prenant +la fuite au milieu de l’hilarité générale. + +CHAPITRE III +_UNE VISITE._ + +La nuit -- une belle nuit du mois d’août -- était splendide, +calme, sereine, illuminée par une lune éclatante et pure; +l’atmosphère était transparente et d’une douceur veloutée; il +faisait bon vivre! + +Après le souper, Maggie s’était mise au piano et avait joué +quelques morceaux, sur l’instante requête de l’artiste; chacun +s’était assis au hasard sous l’immense portique dont l’ampleur +occupait la moitié de la maison. + +Halleck et le jeune Will fumaient leurs havanes avec béatitude; +l’oncle John avait préféré une énorme pipe en racine d’érable, +dont la noirceur et le culottage étaient parfaits. + +Halleck était à une des extrémités du portail; après lui étaient +Maria et Maggie; plus loin se trouvait Will; venaient ensuite +M. et _mistress_ Brainerd. + +La nuit était si calme et silencieuse que, sans élever la voix, +on pouvait causer d’une extrémité à l’autre de l’immense salle. +La conversation devint générale et s’anima, surtout entre Maria +et l’oncle John. Halleck s’adressait particulièrement à Maggie, +sa plus proche voisine. + +-- Maria m’a parlé d’un Indien, un Sioux, je crois, qui est grand +ami de votre famille? lui demanda-t-il. + +-- Christian Jim, vous voulez dire?... + +-- C’est précisément son nom. Savez-vous où il habite? + +-- Je ne pourrais vous dire -- je crois bien que sa demeure est +aux environs de la Lower Agency; en tout cas il vient souvent +chez nous. Il a été converti il y a quelques années, dans une +occasion périlleuse, papa lui a sauvé la vie; depuis lors Jim lui +garde une reconnaissance à toute épreuve: il nous aime peut-être +encore plus que les missionnaires. + +-- Un vrai Indien n’oublie jamais un service; ni une injure, +observa Halleck sentencieusement; quelle espèce d’individu est +cet Indien? + +-- Il personnifie votre idéal de l’Homme-Rouge, au moral, du +moins; sinon au physique. C’est tout ce qu’on peut rêver de +noble, de bon; mais il est grossier comme tous ceux de sa race. + +Maggie s’étonnait de soutenir si bien la conversation, +contrairement à ses habitudes de silence. Elle subissait, sans +s’en apercevoir, l’influence d’Halleck, dont la délicate urbanité +savait mettre à l’aise tout ce qui l’entourait; le jeune artiste +avait, en outre, le don de placer la conversation sur un terrain +favorable pour la personne avec laquelle il s’entretenait. + +Tout le monde n’a pas ce talent aussi rare qu’enviable. + +Le coup d’oeil général de cette réunion intime aurait fait un +tableau charmant et pittoresque; dans un angle, la figure bronzée +du vieux Brainerd demi noyé dans les nuages tourbillonnants +qu’exhalait sa pipe; à côté de lui, le visage calme et souriant +de son excellente femme. Un contraste harmonieux de la force un +peu rude et de la bonté la plus douce. Au centre, éclairée par +les plus vifs rayons de la lune, Maria, rieuse, épanouie, alerte, +toujours en mouvement; on aurait dit un lutin faisant fête à la +nuit. Plus loin, Adolphe, son feutre pointu sur l’oreille, les +jambes croisées, nonchalamment renversé dans son fauteuil, +envoyant dans l’air, par bouffées régulières, les blanches +spirales de son cigare; Maggie, naïve et gracieuse, ses grands +yeux noirs et expansifs fixés sur son cousin avec une attention +curieuse, toute empreinte de grâce innocente et juvénile, +ressemblant à la fée charmante de quelque rêve oriental. + +Vraiment, c’était un délicieux intérieur qui aurait séduit +l’artiste le plus difficile. + +Effectivement Adolphe était ravi, surtout quand ses yeux +rencontraient les regards de sa gentille cousine. + +-- J’aimerais beaucoup voir ce Jim, observa-t-il après un long +silence admiratif, je suppose que le surnom de Christian lui a +été donné au sujet de sa conversion. + +-- C’est plutôt, je crois, parce que sa conduite exemplaire lui +a, mérité ce titre. Lorsque mon père l’a rencontré pour la +première fois, il était très méchant, ivrogne, brutal, +querelleur, et il avait tué, disait-on, plus d’un blanc. Il +rodait de préférence dans les hautes régions du Minnesota, où les +caravanes du commerce ont toujours couru de si grands dangers. + +-- Mais, depuis, il est complètement changé? + +-- Si complètement qu’on peut dire, à la lettre, que c’est un +autre homme. Il est allé jusqu’à prendre un nom anglais, comme +vous voyez. Il y a quelques années, sa passion invincible était +l’abus des boissons; pour un flacon de whisky il aurait vendu +jusqu’au dernier haillon qu’il avait sur le corps. Depuis sa +conversion, en aucune circonstance il ne s’est laissé tenter; il +est resté sobre comme il se l’était promis. + +-- C’est là un type remarquable. Par conséquent, miss Maggie, +continua Adolphe en se retournant vers la jeune fille, vous +admettrez que je ne me suis pas entièrement trompé dans mon +appréciation du caractère indien. + +-- Mais précisément l’Indien a disparu, le chrétien seul est +resté. + +Cette remarque incisive était la réfutation la plus complète qui +eût été opposée au système d’Halleck; venant d’une aussi jolie +bouche, elle avait pour lui autant d’autorité que si elle eut +émané d’un philosophe ou d’un général d’armée. + + + +Il resta pendant quelques instants silencieux, en admiration +devant le bon sens ingénu de la jeune fille. + +-- Mais enfin, vous ne pourrez nier qu’il y ait eu des Sauvages, +même non chrétiens, dont le caractère et la conduite aient été +chevaleresques et nobles, de façon à mériter des éloges? + +-- Cela est fort possible, mais, sur une grande quantité +d’Indiens que j’ai vus, il ne s’en est pas rencontré un seul +réalisant ces belles qualités, -- Ah! mais, voici Jim en +personne, qui arrive. + +La porte, en effet, venait de s’ouvrir sans bruit, l’artiste +aperçut, s’avançant sous le portique, une haute forme brune +enveloppée des pieds à la tète par une grande couverture blanche. + +Du premier regard, l’artiste reconnut un Indien; la démarche +assurée et confiante du nouveau venu faisait voir qu’il se +sentait dans une maison amie. + +En arrivant, sa voix basse et gutturale mais agréable, fit +entendre ce seul mot: + +-- Bonsoir. + +Chacun lui répondit par une salutation semblable, et, sans autre +discours, il s’assit sur une marche d’escalier, entre l’oncle +John et Maria. + +Il accepta volontiers l’offre d’une pipe, et sembla absorbé par +le plaisir d’en faire usage; ensuite, la conversation recommença +comme si aucune interruption ne fut survenue. + +Adolphe Halleck ne pouvait dissimuler l’intérêt curieux que lui +inspirait ce héros du désert. Sa préoccupation à cet égard devint +si apparente que chacun s’en aperçut et s’en amusa beaucoup. Il +cessa de causer avec Maggie, et se mit à contempler Jim +attentivement. + +Ce dernier lui tournait le dos à moitié, de façon à n’être vu que +de profil, et du côté gauche. Insoucieux de la chaleur comme du +froid, il était étroitement enroulé dans sa couverture; dans une +attitude raide et fière, il exposait à la clarté de la lune son +visage impassible, mais dont les traits bronzés reflétaient les +rayons argentés comme l’aurait fait le métal luisant d’une +statue. Par intervalles; les incandescences intermittentes de sa +pipe l’éclairaient de lueurs bizarres qui accentuaient +étrangement sa physionomie caractéristique. + +Cet enfant des bois avait un profil mélangé des beautés de la +statuaire antique et des trivialités de la race sauvage. Lèvres +fines et arquées; nez romain, droit, d’un galbe pur autant que +noble; yeux noirs, fendus en amande, pleins de flammes voilées; +et à côté de cela, sourcils épais; visage carré, anguleux; front +bas et étroit, fuyant en arrière. La partie la plus +extraordinaire de sa personne était une chevelure exubérante, +noire comme l’aile du corbeau, longue à recouvrir entièrement ses +épaules comme une vraie crinière. + +Tout ce qui avait été dit précédemment sur son compte avait +fortement prédisposé Halleck en sa faveur; aussi, le jeune homme, +toujours absorbé par ses romanesques illusions sur les Indiens, +tomba, pour ainsi dire, en extase devant cet objet de tous ses +rêves. Il s’oublia ainsi, renversé dans son fauteuil, les yeux +attentifs, dilatés par la curiosité, tellement que, pendant dix +minute, il oublia son cigare au point de le laisser éteindre. + +Il fallut une interpellation de Maria, plus vive que de coutume, +pour le rappeler à lui; alors il tira une allumette de sa poche, +ralluma, son cigare et se penchant vers Maggie: + +-- Il arrive de la chasse, n’est-ce pas? Demanda-t-il + +-- Le mois d’août n’est pas une bonne saison pour cela. + +-- Comment vous êtes-vous procuré cette chair d’ours que nous +avons mangée ce soir?... + +-- Par un hasard tout à fait fortuit; et nous l’avons conservée, +spécialement à votre intention aussi longtemps que le permettait +la chaleur de la saison. Jim parlez-nous! + +-- Hooh! répondit le Sioux en tournant sur ses talons, de manière +à faire face à la jeune fille. + +-- Coucherez-vous ici cette nuit? + +-- Je ne sais pas, peut-être, répondit-il laconiquement en +mauvais anglais; puis il pivota de nouveau sur lui-même avec une +précision mécanique, et se remit à fumer vigoureusement. + +-- Il a quelque chose dans l’esprit, observa Maria; car +ordinairement il est plus causeur que cela, pendant le premier +quart d’heure de sa visite. + +-- Peut-être est-il gêné par notre présence inaccoutumée? + +-- Non; il lui suffît de vous voir ici pour savoir que vous êtes +des amis. + +-- On ne peut connaître tous les caprices d’un Indien; je suppose +qu’à l’instar de ses congénères il a aussi des fantaisies et des +excentricités. + +La soirée était fort avancée, M. Brainerd insinua tout doucement +qu’il était l’heure pour les jeunes personnes, de se retirer dans +leur chambre; alors l’oncle John se leva, invita tout le monde à +rentrer dans la maison. La lampe demi-éteinte fut rallumée; la +famille s’installa confortablement sur des fauteuils moelleux qui +garnissaient!e salon. + +À ce moment, tous les visages devinrent sérieux, car on se +disposait à réciter les prières du soir; M. Brainerd, lui-même, +déposa momentanément son air rieur pour se recueillir; avec +gravité, il prit la Bible, l’ouvrit, mais avant de commencer la +lecture, il promena un regard inquisiteur autour de lui. + +-- Où est Jim? demanda-t-il. + +-- Il est encore sous le portique, répondit Will; irai-je le +chercher? + +-- Certainement! on a oublié de l’appeler. + +Le jeune homme courut vers le Sioux et l’invita à entrer pour la +prière. + +L’autre, sans sourciller, resta immobile et muet; Will rentra, +après un moment d’attente. + +-- Il n’est pas disposé, à ce qu’il parait, ce soir dit-il en +revenant; il faudra nous passer de lui. + +Maggie s’était mise au piano, et avait fait entendre un simple +prélude à l’unisson; toute la portion adolescente de la famille +se réunit pour l’accompagner. Will avait une belle voix de basse; +Halleck était un charmant ténor; on entonna l’hymne splendide +«sweet hour of Brayers» dont les accents majestueux, après avoir +fait vibrer la salle sonore, allèrent se répercuter au loin dans +la prairie. + +Le chant terminé, chacun reprit son siège pour entendre la +lecture du chapitre; ensuite, les exercices pieux se terminèrent +par une fervente prière que l’on récita à genoux. + +Les jeunes filles allèrent se coucher, sous la conduite de +M. Brainerd; les hommes rallumèrent des cigares et s’installèrent +de nouveau sur leurs sièges. Chacun d’eux avait une pensée +curieuse et inquiète à satisfaire: Halleck voulait approfondir la +question Indienne en se livrant à une étude sur Jim; L’oncle John +et le cousin Will avaient remarqué un changement étrange dans les +allures du Sioux, ils désiraient éclaircir leurs inquiétudes en +causant avec lui. + +Ils s’acheminèrent donc tout doucement hors du salon et allèrent +rejoindre sous le portique leur hôte sauvage. Ce dernier fumait +toujours avec la même énergie silencieuse, et sa pipe illuminait +vigoureusement son visage, à chaque aspiration qui la rendait +périodiquement incandescente. Il garda un mutisme obstiné +jusqu’au moment où l’oncle John l’interpella directement. + +-- Jim, vous paraissez tout changé ce soir. Pourquoi n’êtes-vous +pas venu prendre part à la prière? Vous ne refusez pas d’adresser +vos remerciements au Grand-Esprit qui vous soutient par sa bonté. + +-- Moi, lui parler tout le temps. Moi, lui parler quand vous lui +parlez. + +-- Dans d’autres occasions vous aviez toujours paru joyeux de +vous joindre à nous pour ces exercices. + +-- Jim n’est pas content: il n’a pas besoin que les femmes s’en +aperçoivent. + +-- Qu’y a-t-il donc d’extraordinaire? + +-- Les trafiquants Blancs sont des méchants; ils trompent le +Sioux, lui prennent ses provisions, son argent, jusqu’à ses +couvertures. + +-- Ça a toujours été ainsi. + +-- L’Indien est fatigué; il trouve ça trop mauvais. Il tuera tous +les _Settlers_. + +-- Que dites-vous? s’écria l’oncle John. + +-- Il brûlera la cabane de l’Agency; il tuera hommes, femmes, +babys, et prendra leurs scalps. + +-- Comment savez-vous cela?... + +-- Il a commencé hier; ça brûle encore. Le Tomahawk. est rouge. + +-- Dieu nous bénisse! Et, viendront-ils ici, Jim? + +-- Je crois pas, peut-être non. C’est trop loin de l’Agency; ils +ont peur des soldats. + +-- Enfin, les avez-vous vus, Jim? + +-- Oui j’ai vu quelques-uns. Ça contrarie Jim. Il y a trop +chrétiens qui sont redevenus Indiens pour tuer les Blancs. C’est +mauvais, Jim n’aime pas voir ça, il s’est en allé. + +-- Fasse le ciel qu’ils ne viennent pas dans cette direction. Si +je savais qu’il y eût danger pour l’avenir, nous partirions +instantanément. + +-- Ne serait-il pas convenable de nous embarquer demain, sur le +Steamboat, pour Saint-Paul? demanda Halleck, singulièrement ému +par les inquiétantes révélations de l’Indien. + +-- Ah! répliqua l’oncle John en réfléchissant, si nous quittons +la ferme, elle sera pillée par ces larrons à peau rouge, en notre +absence. Je n’aimerais pas, à mon âge, perdre ainsi tout ce que +j’ai eu tant de peine à amasser. + +-- Mais cependant, père, si notre sûreté l’exige! observa Will. + +-- S’il en était ainsi je n’hésiterais pas un seul instant; +néanmoins, je ne crois pas qu’il y ait à craindre un danger +immédiat. C’est probablement une terreur panique dont on s’émeut +aujourd’hui, comme cela est arrivé au printemps dernier: le seul +vrai danger à redouter c’est que ce désordre prenne de +l’extension et arrive jusqu’à nous. + +-- Les Sauvages sont vindicatifs et implacables lorsque le diable +les a soulevés, remarqua sentencieusement Halleck en allumant un +autre Havane; mais, comme je le soutenais tout à l’heure à table, +leurs actions même blâmables reposent toujours sur une base +honorable. + +-- Christian Jim, voulez-vous ce cigare? Il sera je crois, +préférable à votre pipe. + +-- Je n’en ai pas besoin, répliqua l’autre sans bouger. + +-- À votre aise! il n’y a pas d’offense! Oncle John, nous disons +donc qu’il n’y a pas lieu de s’effrayer? + +-- Ah! ah! mon garçon, il y a bien réellement un danger, c’est +certain; viendra-t-il, ne viendra-t-il pas jusqu’à nous?... c’est +incertain. Avez-vous entendu dire quelque chose de ces troubles +pendant que vous étiez sur le steamer? + +-- Depuis que vous me parlez de tout çà, il me revient un peu +dans l’esprit que j’ai dû ouïr murmurer je ne sais quoi au sujet +des craintes qu’inspiraient les Sauvages. Mais je ne me suis +point préoccupé de ces fadaises; d’ailleurs, je commence à croire +que les Blancs par ici n’ont qu’une toquade, c’est de dénigrer +les Peaux-Rouges. + +-- Ah! pauvre enfant! comme vous aurez changé d’opinion, lorsque +vous serez plus âgé d’un an seulement! dit le jeune Will qui +semblait beaucoup plus affecté que son père des mauvaises +nouvelles apportées par le Sioux. Les plus funestes légendes que +nous aient léguées nos ancêtres sur la barbarie Indienne, ont +pris naissance dans ce pays même, dans le Minnesota. + +-- Sans nul doute, les informations de Jim sont sures, et il ne +voudrait pas sciemment nous tromper, reprit l’oncle John sans +prendre garde à cette dernière remarque; je vais tirer cela au +clair avec lui. -- Jim devons-nous quitter les lieux cette nuit? + +L’Indien resta deux bonnes minutes sans répondre. Les bouffées +s’envolèrent de sa pipe plus épaisses et plus rapides; son visage +se contracta sous les efforts d’une méditation profonde: enfin il +lâcha une monosyllabe + +-- Non. + +-- Quand faudra-t-il partir? demanda Will. + +-- Sais pas. Peux pas dire. Il faut attendre d’en savoir +davantage; j’irai voir et je dirai ce que j’aurai vu; peut-être +il vaudra mieux rester. + +-- Enfin, il sera encore temps demain, n’est-ce pas. + +-- Je l’ignore. Attendez que Jim ait vu; il parlera à son retour. + +-- Eh bien! je pense que nous pourrons dormir tranquilles cette +nuit. En tout cas, nous sommes entre les mains de Dieu, et il +fera de nous ce que bon lui semblera. Je suis fâché, mon cher +Adolphe, qu’un semblable déplaisir trouble la joie que nous +éprouvions tous de votre visite. + +-- Ne prenez donc pas cela à coeur, par rapport à moi, cher +oncle, répliqua l’artiste en renversant la tête et lançant +méthodiquement des bouffées, tantôt par l’un tantôt par l’autre +coin de la bouche; je suis parfaitement insoucieux de tout cela, +et je prolongerais, s’il le fallait, ma visite exprès pour vous +convaincre de mon inaltérable sang-froid en ce qui concerne les +Peaux-Rouges. Vous connaissez mon opinion sur les Indiens, je +suppose; au besoin, je vais vous la manifester de nouveau. + +-- L’expérience ne la modifiera que trop! répondit l’oncle John. + +-- La vérité parle par votre bouche, cher oncle! Lorsque j’aurai +été témoin de ces atrocités dont on me menace tant, alors +seulement je croirai que les guerriers sauvages ne ressemblent +pas à l’idéal de mes rêves. + +-- Je crains fort... + +L’oncle John s’arrêta court; en se retournant par hasard, il +venait d’apercevoir dans l’entrebâillement de la porte, le visage +inquiet de sa femme, plus pâle que celui d’une morte. + +-- John! murmura-t-elle; au nom du ciel! de quoi s’agit-il? + +Le mari était trop franc pour se permettre le moindre mensonge; +il se contenta dire: + +-- Polly, regagnez votre chambre; je vous dirai çà tout à +l’heure. + +_Mistress_ Brainerd resta un moment irrésolue, hésitant à obéir +et à rester; enfin elle s’éloigna en disant à son mari + +-- Ne vous faites pas attendre longtemps, John, je vous en +supplie. + +Aussitôt qu’elle fut hors de portée de la voix, l’oncle John +reprit: + +-- Allons nous reposer; il est temps de dormir pour réparer nos +forces. Allons Jim! + +-- Non, il faut partir, moi, répondit le Sioux. + +-- Vous ne voulez pas passer la nuit avec nous, mon ami? lui +demanda Halleck, de sa voix affable et gracieuse. + +-- Je ne peux rester; il faut aller loin, moi grommela l’Indien +en se levant et s’éloignant à grands pas. + +Chacun se rendit à sa chambre respective et se coucha. Halleck ne +put s’endormir; il agitait dans son esprit les probabilités des +événements, mais n’accordait aucune confiance aux appréhensions +que chacun manifestait autour de lui. Les jours néfastes de +massacre et de vengeance indienne, lui apparaissaient éloignés de +plus d’un siècle; il considérait comme une absurdité inadmissible +l’occurrence d’une catastrophe semblable, en plein Minnesota, +c’est-à-dire en pleine civilisation; décidément les terreurs de +ses amis lui faisaient pitié. + +Néanmoins il éteignit sa bougie; déjà un agréable assoupissement, +précurseur du sommeil, commençait à fermer ses paupières, +lorsqu’une clarté indéfinissable se montra au travers de ses +volets. Il sauta vivement à bas de son lit, et courut à la +fenêtre pour explorer les alentours. Un coin de l’horizon lui +apparut rouge et sanglant des reflets d’un incendie; ce sinistre +semblait être à une distance considérable, dans la direction des +basses prairies; l’obscurité ne permettait de distinguer aucun +détail du paysage. + +Cependant, les regards investigateurs de l’artiste finirent par +remarquer une grande forme sombre découpée en silhouette sur le +fonds lumineux; Ce fantôme humain marchait à grands pas dans la +direction du feu; à sa longue couverture blanche, Halleck +reconnut Christian Jim; il resta longtemps à sa fenêtre, le +regardant s’éloigner, jusqu’à ce qu’il ne fut plus visible que +comme un point mourant; enfin il alla se coucher en murmurant: + +-- C’est un drôle de corps que ce Sioux; bien certainement, lui +et mes honorables parents vont mettre cet incendie sur le compte +des pauvres Indiens... comme si ces malheureux Sauvages n’avaient +pas assez de leurs petites affaires, sans venir se mêler des +nôtres!... + +Sur quoi Halleck s’endormit et rêva chevalerie indienne. + +CHAPITRE IV +_CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES._ + +Dans la maison du _settler_, personne, excepté Halleck, n’avait +aperçu la lueur nocturne de l’incendie. Il se garda bien d’en +parler, estimant judicieusement que cette nouvelle ne servirait +qu’à fournir un thème inépuisable aux propos désobligeants sur +les pauvres Sauvages; il s’assura donc un secret triomphe en +gardant le silence. + +La matinée suivante fut admirable, tiède, transparente; une de +ces splendides journées où il fait bon vivre! + +Halleck décida qu’il passerait sa matinée à croquer les paysages +environnants, et il invita Maria et Maggie à lui servir de guides +dans son excursion. Mais _Mistress_ Brainerd, pour diverses +nécessités du ménage, jugea convenable de retenir sa fille à la +maison; le nombre des touristes se trouva donc réduit à deux. + +Personne, mieux que Miss Allondale, ne pouvait servir de cicérone +à l’artiste; pendant son séjour d’été elle avait parcouru le pays +en tous sens, ne négligeant pas un bosquet, pas une clairière. +Elle avait fait connaissance avec les plus beaux sites, et dans +sa mémoire, elle conservait comme dans un musée vivant, une +collection admirable de points de vue. + +-- Et maintenant, très excellent sir, dit-elle une fois en route, +quel genre de beauté pittoresque faut-il offrir à votre crayon +habile? + +-- Tout ce qui se présentera. + +-- Et vous pensez accomplir cette tache aujourd’hui? + +-- Oh non! il me faudra des semaines, des mois peut-être. + +-- Cependant je désirerai connaître vos préférences. + +-- Peu m’importe. Je me réjouis de m’en rappeler à votre choix. + +-- Tenez, voici une perle de lac, un vrai bijou, qui scintille +là-bas au pied des paisibles collines; il est à demi caché par un +rideau de nobles sapins qui se mêlent harmonieusement aux +bouleaux argentés. C’est tout petit, tout mignon; mais j’ai +souvent désiré de posséder vos crayons pour reproduire ce +merveilleux coin du désert. + +-- Allons-y! + +Tous deux se dirigèrent au nord, vers le lac Witta-Chaw-Tah. Ils +marchaient dans une prairie moussue, dans les hautes herbes de +laquelle dormaient de grands arbres couchés comme des géants sur +un lit de velours vert; plus loin se présentèrent de gracieuses +collines en rocailles jaunes, grises, bronzées, chatoyantes des +admirables reflets que fournit le règne minéral; au milieu de +tout cela, des fleurs inconnues, des plantes merveilleuses aux +feuillages dorés, diamantés, des arbrisseaux bizarres, des +senteurs divines, des harmonies célestes murmurées par la nature +joyeuse. + +Ils arrivèrent au lac; c’était bien, comme l’avait dit Maria, une +perle enchâssée dans la solitude. Tout au fond, formant le +dernier plan, s’élevait un entassement titanique de roches +amoncelées dans une majestueuse horreur. Leur aspect sévère était +adouci par un déluge de petites cascades mousseuses et +frétillantes qui sillonnaient toutes les faces rudes, +grimaçantes, froncées de ces géants de granit. Des touffes +d’herbes sauvages, de guirlandes folles, de lianes capricieuses, +s’épanouissaient dans les creux, sur les saillies, autour des +corniches naturelles; des fleurs gigantesques, sorties du fond +des eaux, montaient le long des pentes abruptes que décoraient +leurs immenses pétales de pourpre ou d’azur. + +À droite, à gauche, des forêts profondes, silencieuses, +incommensurables; des déserts feuillus, enguirlandés, mystérieux, +pleins d’ombres bleues, de rayons d’or, de murmures inouïs! + +Le lac, plus pur, plus uni qu’une opulente glace de Venise; le +lac, transparent comme l’air, dormait dans son palais sauvage, +sans une ride, sans une vague à sa surface d’émeraude +bleuissante. + +Quelques grands oiseaux, fendant l’air avec leurs ailes à reflets +d’acier, planaient au-dessus des eaux, dont le miroir profond +renvoyait leur image. + +Halleck poussa des rugissements de joie. + +-- Je vous le dis, en vérité, aucun pays du monde, pas même la +Suisse, ou l’Italie ne sauraient approcher d’une sublimité +pareille. Cependant il y manque un élément, la vie; sans cela le +paysage est mort. + +Maria lui montra du doigt les oiseaux qui tournoyaient sur leurs +têtes. + +-- Non, ce n’est pas assez. Il me faudrait autre chose encore, +plus en harmonie avec ces grandeurs sauvages. Nous pourrions bien +y figurer nous-même; mais nous n’y sommes que des intrus.... et +pourtant, il me faut de la vie là-dedans!.... un daim se +désaltérant au cristal des eaux; un ours grizzly contemplant d’un +air philosophe les splendeurs qui l’entourent; ou bien... + +-- Un Indien sauvage, pagayant son canot? + +-- Oui, mieux que tout le reste! Là, un vrai Sioux, peint en +guerre, furieux, redoutable! ce serait le comble de mes désirs. + +-- Bah! qui vous empêche d’en mettre un?... Je suis sûre que vous +en avez l’imagination si bien pénétrée, que la chose sera facile +à votre crayon. + +-- Sans doute, sans nul doute; mais, vous le savez, chère Maria, +rien ne vaut la réalité. + +-- Mon cousin, je crois que vous avez une chance ébouriffante? Si +je ne me trompe, voilà là-bas un canot indien. Sa position, à +vrai dire, n’est guère favorable pour être dessinée. + +En même temps, Maria montra du doigt, un coin du lac hérissé d’un +gros buisson de ronces qui faisaient voûte au-dessus de l’eau. +Dans l’ombre portée par cet abri, apparaissait d’une façon +indécise, un objet qui pouvait être également une pierre, le bout +d’un tronc d’arbre, ou l’avant d’un canot. + +Si l’oeil exercé d’un chasseur avait reconnu là un esquif, il +aurait constaté aussi que son attitude annonçait la secrète +intention de se cacher, comme si le Sauvage qui s’en servait eût +cherché à se dérober aux regards. Mais, quelle raison mystérieuse +aurait pu dicter cette conduite?... Et quel chasseur ou _settler_ +aurait eu l’idée de concevoir quelque inquiétude à l’apparition +de cette frêle embarcation? + +Quoiqu’il en soit, il fallut plusieurs minutes à l’artiste pour +distinguer l’objet que lui indiquait sa vigilante compagne; +lorsque enfin il l’eût aperçu, sa forme et sa tournure +répondirent si peu aux idées préconçues du jeune homme qu’il ne +put se décider à y voir un canot. + +-- Mais je suis sure, moi; insista Maria; j’en ai vu plusieurs +fois déjà; il est impossible que je me trompe. Je vois dans ce +canot un fac-similé exact de ceux que Darley a si bien dessinés +dans ses illustrations de Cooper. Vous êtes donc forcé de +convenir que vos amis ont de meilleurs yeux que vous. + +-- Mais où est son propriétaire, l’Indien lui-même? Nous ne +pouvons guère tarder de le voir? + +-- Il est sans doute à rôder par là dans les bois. Adolphe! +s’écria soudain la jeune fille; savez-vous que nous ne sommes pas +seuls! + +-- Eh bien! quoi? répliqua vivement Halleck, ne sachant ce +qu’elle voulait dire. + +-- Regardez à une centaine de pas vers l’ouest de ce canot; vous +me direz ensuite s’il vous manque l’élément de vie, comme vous +dites. + +-- Tiens! tiens! voilà, un gaillard qui en prend à son aise, sur +ma vie! Eh! qui pourrait le blâmer d’avoir choisi une aussi +ravissante retraite pour se livrer aux délices de la pêche? + +Nos deux touristes étaient fort surpris de ne l’avoir pas vu tout +d’abord. Il était en pleine vue, assis sur un roc avancé; les +pieds pendants; les coudes sur les genoux; le corps penché en +avant, dans l’attitude des pécheurs de profession. Sa contenance +annonçait une attention profonde, toute concentrée sur la ligne +dont il venait de lancer l’hameçon dans le lac après l’avoir +balancé au-dessus de sa tête. + +L’artiste commença à dessiner; Maria choisit une place d’où elle +pouvait facilement suivre les progrès du travail. + +Tout en faisant voltiger à droite et à gauche son crayon docile, +Halleck jasait gaîment et entretenait la conversation avec une +verve intarissable. Peu à peu les traits se multipliaient, +l’esquisse prenait une forme. + +-- Si seulement nous avions à portée l’homme rouge, observa-t-il, +je le croquerais en détail. Mais, j’y pense, nous pouvons nous +procurer cette jubilation; je vais d’abord placer, dans mon +ébauche, le canot bien en vue, j’y dessinerai ensuite l’Indien +maniant l’aviron, lorsque nous serons parvenus à nous rapprocher +de ce pêcheur. + +-- Assurément voilà un homme bien paisible et bien occupé; il a +l’air de poser pour son portrait. Croyez-vous qu’il se soit +aperçu de notre présence? + +-- Sans nul doute, car nous sommes aussi fièrement en vue; +cependant j’affirmerais que son poisson le préoccupe beaucoup +plus que nous. Tenez! il a levé la tête et nous a regardés. Ah! +le voilà qui regarde en bas; il vient d’enlever quelque chose au +bout de sa ligne. + +-- Chut! fit Maria vivement; regardez encore ce canot là-bas. Ne +voyez-vous pas, au-dessus, quelque chose comme le plumage +brillant d’un oiseau? + +-- Je ne puis m’occuper que de mon dessin; je n’ai pas de temps à +perdre en babioles, et il faut que je travaille maintenant que me +voilà en train. + +-- Mais regardez donc, insista la jeune fille, vous verrez +quelque chose qui vous intéressera; je suis sûre maintenant qu’il +y a là une tête d’Indien. + +L’artiste se décida enfin à jeter les yeux dans la direction +indiquée; il daigna même admettre qu’il voyait quelque chose +d’extraordinaire dans ce buisson + +-- Oui, murmura-t-il, c’est bien la touffe de chevelure ornée que +portent les guerriers sauvages; c’est leur panache bariolé de +plumes éclatantes. + +Pendant qu’il parlait, le Sauvage surgit entièrement hors des +broussailles, faisant voir son corps peint en guerre; presque +aussitôt il disparut. + +-- Ah! en voilà plus que vous ne demandiez! observa Maria; votre +élément de vie a fait apparition, le cadre est complet. + +-- Je me déclare satisfait, réellement. + +-- Vraiment! je regrette que Maggie ne soit pas venue avec nous. +Combien elle se serait réjouie de ce spectacle enchanteur! je +suis bien désolée de son absence. + +-- Et moi aussi; savez-vous, Maria, qu’elle m’a surpris et charmé +bien agréablement hier soir; elle a une distinction et une +intelligence qu’envieraient nos plus belles dames des cités +civilisées; je vous assure qu’elle a fait impression sur moi. + +-- Cela ne m’étonne pas; elle mérite l’estime et l’amitié de +chacun. c’est le plus noble coeur que je connaisse; honnête, +pure, modeste, sincère, elle a toutes les qualités les plus +adorables. + +L’artiste, tout en continuant de promener son crayon sur le +papier, leva les yeux sur sa cousine qui était assise devant lui, +un peu sur la droite. + +Elle considérait le lac, et ne s’aperçut pas du regard furtif +d’Halleck. Ce dernier laissa apparaître sur ses lèvres un +singulier sourire qui passa comme un éclair, puis il se remit +silencieusement à l’ouvrage. + +-- Elle parait être l’enfant gâté de l’oncle John, reprit-il au +bout de quelques instants; je suppose que cette faveur lui +revient de droit, comme à la plus jeune? + +-- Mais non, c’est à cause de son charmant naturel Adolphe, +remarquez-vous l’immobilité extraordinaire de ce pêcheur? + +Les deux jeunes gens s’amusèrent à regarder cet individu qui, en +effet, paraissait identifié avec le roc sur lequel il était +assis. Tout à coup il fit un bond en avant, tête baissée, et +tomba lourdement dans l’eau, avec un fracas horrible. En même +temps les échos répétaient la, détonation d’un coup de feu; et +une guirlande de fumée qui planait au-dessus d’un roc peu éloigné +trahissait le lieu où était posté le meurtrier. + +Un silence de mort suivit cette péripétie sanglante; Halleck et +Maria s’entreregardèrent terrifiés. Le jeune artiste ne tarda pas +à reprendre son sang-froid. + +-- Mon opinion, cousine, est que nous ferons bien de terminer nos +dessins un autre jour, dit-il de son ton tranquille, tout en +repliant son portefeuille méthodiquement. + +-- Ah!! mon Dieu! s’écria Maria avec terreur, vous ne savez +pas... non, vous ne savez pas quels dangers nous menacent! + +Ces mots étaient à peine prononcés qu’un second et un troisième +coup de feu cinglèrent l’air; des balles sifflèrent à leurs +oreilles, indiquant d’une façon beaucoup trop intelligible que +cette dangereuse conversation s’adressait à eux. + +-- Que l’enfer les confonde! grommela Halleck ce sont quelques +renégats qui déshonorent leur race. + +Il s’arrêta court, Maria venait de le saisir convulsivement par +le bras pour lui faire voir ce qui se passait au bord du lac. +Trois Indiens, bondissant et courant comme des cerfs, accouraient +rapidement. Adolphe, malgré tout son sang-froid, ne put se +dissimuler qu’il fallait prendre un parti prompt et décisif. + +-- Soyez courageuse, ma chère Maria, lui dit-il en la prenant par +la main, et venez vite. + +Puis il l’entraîna vers le fourré, en sautant de rocher en +rocher. La jeune fille s’apercevant qu’il avait l’intention de +fuir tout d’une traite jusqu’à la maison, lui dit, toute +essoufflée + +-- Jamais nous ne pourrons nous échapper en courant; il vaut +mieux nous cacher. + +Adolphe regarda hâtivement autour de lui, et avisa un vaste tronc +d’arbre creux enseveli dans un buisson inextricable. + +-- Vite, là-dedans! dit-il à sa cousine; cachez-vous vite! Les +voilà, ces damnés coquins! + +-- Et vous? qu’allez-vous faire? lui demanda-t-elle en le voyant +rester dehors. + +-- Je vais chercher une autre cachette, répondit-il; il ne faut +pas nous cacher tous deux dans en même terrier, nous serions +découverts en trois minutes. Cachez-vous bien, restez immobile, +et ne bougez d’ici que lorsque je viendrai vous chercher. + +Halleck tourna lestement sur ses talons, enfonça son chapeau sur +ses yeux, et, ainsi qu’il le raconta lui-même plus tard, «se mit +à courir comme jamais homme ne l’avait fait jusqu’alors». Une +longue et constante pratique des exercices gymnastiques l’avait +rendu nerveux et agile à la course. + +Mais ses muscles n’étaient point encore au niveau de ceux de ses +ennemis rouges, car à peine avait-il fait cent pas, qu’un Indien +énorme, le tomahawk levé, était sur ses talons; avec un hurlement +féroce, il se lança sur Halleck. + +-- Inutile de discuter avec toi, mon coquin! pensa l’artiste. + +Sur-le-champ, il prit son revolver au poing et le dirigea sur son +adversaire. Du premier coup il lui envoya une balle dans +l’épaule: il lâcha successivement quatre autres coups, mais sans +l’atteindre; les deux derniers ratèrent. + +Soudainement la pensée vint à Halleck, qu’il n’avait plus qu’une +charge disponible, et il suspendit son feu pour ne plus tirer +qu’à coup sûr. + +L’entrée en scène du revolver avait eu pourtant un résultat; +l’Indien s’était arrêté à quelques pas; mais aussitôt qu’il +s’était aperçu que l’arme avait raté, il lança furieusement son +tomahawk à la tête de l’artiste. Si ce dernier n’eût trébuche +fort à propos sur une pierre, évidemment le projectile meurtrier +lui aurait fendu le crâne. Se relevant de toute sa hauteur, +Halleck brandit son pistolet et l’envoya dans la figure bronzée +de l’Indien avec tant de force et de précision, qu’il lui cassa +une douzaine de dents et lui déchira les lèvres. + +L’Indien bondit en poussant un rugissement de bête fauve; mais il +fut reçu par un foudroyant coup de pied dans les côtes qui +l’envoya rouler sur les cailloux. + +La boxe pédestre aussi bien que manuelle, n’avait aucun mystère +pour Halleck, et sur ce terrain il était maître de son ennemi; sa +seule crainte était de le voir employer quelque nouvelle arme, +car l’artiste n’avait plus que ses pieds et ses poings. + +Aussi, ce fut avec un vif déplaisir qu’Adolphe le vit extraire du +fourreau un couteau énorme, puis se diriger sur lui avec +précaution. + +Néanmoins, l’artiste, n’ayant pas le choix de mieux faire, se +préparait à une lutte corps à corps, lorsqu’il entendit +s’approcher les deux camarades du bandit. Une pareille rencontre +devait être trop inégale pour qu’Halleck s’y engageât autrement +qu’à la dernière nécessité. Aussi, réfléchissant que ses jambes +s’étaient reposées, et qu’elles étaient admirablement prêtes à +fonctionner, il s’élança plus prestement qu’un lièvre et se mit à +courir. + +Inutile de dire que son adversaire acharné se précipita à sa +poursuite; cette fois l’artiste avait si bien pris son élan que +l’Indien fût distancé pendant quelques secondes. Toutefois +l’avance gagnée par Halleck fut bientôt reperdue; ce qui ne +l’empêcha pas de prendre son temps pour raffermir sous le bras +son portefeuille, dont, avec une ténacité rare, il n’avait pas +voulu se dessaisir; on aurait pu croire qu’il le conservait comme +un talisman pour une occasion suprême. + +Au bout de quelques pas il entendit craquer les broussailles sous +les pas du Sauvage; son approche était d’autant plus dangereuse +qu’il avait retrouvé son tomahawk. + +Craignant toujours de recevoir, par derrière, un coup mortel, +Halleck se retournait fréquemment. Cet exercice rétrospectif lui +devint funeste, il se heurta contre une racine d’arbre et roula +rudement sur le sol la tête la première. + +Le Sauvage était si près de lui, que sans pouvoir retenir son +élan, il culbuta sur le corps étendu de l’artiste. Halleck se +releva d’un bond, recula de trois pas, et voyant que l’heure +d’une lutte suprême était arrivée, il se prépara à vaincre ou +mourir; l’Indien, de son côté, allongea le bras pour le frapper. + +Il n’y avait plus qu’une seconde d’existence pour Halleck, +lorsque la détonation aiguë d’un rifle rompit le silence de la +solitude; le Sioux fit un saut convulsif et retomba mort aux +pieds du jeune homme. + +Ce dernier jeta un rapide regard autour de lui pour tâcher de +découvrir quel était le Sauveur survenu si fort à propos; il ne +vit rien et ne parvint même pas à deviner de quel côté était +parti le coup de feu. + +La première pensée de l’artiste fut que la balle lui était +destinée, et s’était trompée d’adresse, mais quelques instants de +réflexion le firent changer d’avis. + +Cependant, songeant aussitôt que les autres Indiens devaient +approcher, il sonda anxieusement les alentours. Rien ne se +montra, la solitude était rendue à son profond silence. + +Après s’être convaincu, par une longue attente, que tout +adversaire avait disparu, Halleck tira ses crayons, ouvrit +philosophiquement son fameux portefeuille, et murmura, en +cherchant une page blanche : + +-- Si cette balle n’avait pas si bien été ajustée, j’aurais du +imiter Parrhaseus; heureusement il ne s’agit plus de cela, je me +garderai bien de laisser échapper la plus sublime occasion de +faire un croquis magistral. + +Sur ce propos, il se prépara à enrichir son album d’une étude sur +l’indien mort devant lui. + +CHAPITRE V +_UN AMI PROPICE._ + +Il ne faudrait pas croire que la main de l’artiste tremblât +pendant qu’il crayonnait le portrait de l’Indien abattu; si +quelque agitation nerveuse se produisait dans sa main, c’était la +suite de l’exercice forcé auquel il venait de se livrer, mais +l’émotion n’y entrait pour rien. + +Comme un vieux soldat ou un chirurgien émérite familiarisé avec +l’aspect de la mort, Adolphe considérait ce cadavre farouche et +hideux avec le plus grand sang froid, exactement comme un simple +modèle de nature morte. + +Bien plus, peu satisfait de sa pose, il le tourna et retourna, +arrangea ses bras et ses jambes, disposa sa tête, plaça tout le +corps dans le meilleur état de symétrie possible, de façon à, lui +donner une jolie tournure. + +Ensuite, se reculant de quelque pas pour mieux juger l’effet, il +se plaça lui-même en bonne situation; et tout étant ainsi ajusté +à sa grande satisfaction, il se mit à dessiner. + +-- Je ne suppose pas, murmura-t-il en travaillant, avec son +flegme habituel; je ne suppose pas qu’on puisse appeler cela un +modèle qui pose, C’est un modèle qui gît. + +Et il continua en fredonnant un air de chasse. Son croquis fut +bientôt terminé, rangé précieusement dans le portefeuille, et le +portefeuille lui-même mis sous le bras; puis Halleck se leva, +lestement pour se mettre en quête de Maria. + +À ce moment, il éprouvait une sorte d’inquiétude vague, et comme +un remords de n’avoir pas couru sur le champ et avant tout à la +recherche de sa cousine; un pressentiment fâcheux s’empara de lui +au fur et à mesure qu’il se rapprochait hâtivement du lieu où il +l’avait laissée. + +Ce n’était pas qu’il fût embarrassé pour retrouver sa cachette; +Halleck avait une mémoire infaillible; d’ailleurs les +circonstances émouvantes dans lesquelles il avait exploré cette +région, étaient de nature à imprimer dans son esprit les moindres +détails. + +Sur le point d’arriver il s’arrêta, prêta une oreille attentive, +mais aucun bruit ne se fit entendre; il fit encore quelques pas, +et se trouva devant le gros arbre entouré de ronces. + +-- Maria! s’écria-t-il, venez je crois le terrain déblayé; nous +pourrons retourner sains et saufs à la maison. + +Ne recevant aucune réponse, il entra précipitamment dans la +cachette, et, avec un affreux battement de coeur, reconnut que la +jeune fille n’y était plus. + +Il demeura un moment interdit, respirant à peine, cherchant à +s’expliquer cette disparition. + +Bientôt, grâce à ses habitudes optimistes, il fut d’avis qu’elle +avait profité d’un instant favorable pour quitter ce refuge et +revenir au logis. Pour corroborer cette opinion il se disait que +Maria n’était pas femme à se laisser enlever sans résistance; et +que si quelque méchante aventure lui était arrivée, elle aurait +fait retentir l’air de ses cris désespérés. + +Cependant l’artiste n’était pas entièrement convaincu, ni sans +inquiétude: car il savait que des Indiens étaient dans le bois; +et il venait d’apprendre d’une façon mémorable que la nature de +ces braves gens n’était pas chevaleresque au point de respecter +quelqu’un dans les bois, ce quelqu’un fût-il une femme sans +défense. + +Il était là immobile, hésitant, ne sachant quel parti prendre, +lorsqu’une clameur aiguë frappa son oreille; ce cri provenait du +lac, c’était, à ne pas s’y méprendre, la voix de Maria qui +l’avait poussé. + +Halleck bondit comme un daim blessé, se précipita tête première, +à travers branches, et ne s’arrêta qu’au bord de l’eau, à +l’endroit où il s’était précédemment installé pour dessiner. Là, +il regarda avidement dans toutes les directions, et aperçut au +milieu du lac un canot que deux Indiens faisaient voler à force +de rames. + +Maria était entre eux, pâle, désespérée; à l’apparition de son +cousin elle poussa un cri d’appel, levant les bras +frénétiquement, et aurait sauté à l’eau si ses ravisseurs ne +l’eussent retenue. + +Halleck n’avait d’autre ressource que de gagner, en faisant le +tour du rivage, l’avance sur le canot, et de l’attendre au +débarquement; quoique seul et sans armes, il s’élança bravement +avec l’agilité de la colère et de l’anxiété, bien résolu à ne pas +laisser échapper les Sauvages sans leur livrer une lutte à +outrance. + +Malheureusement, il eut beau courir, le bateau avait gagné le +bord avant que le pauvre artiste eût parcouru la moitié seulement +de la distance. Les Indiens sautèrent rapidement à terre, +entraînant Maria avec eux. + +Adolphe, courant toujours à perte d’haleine, suivait avec des +regards furieux les fugitifs, lorsqu’il vit tout à coup un Indien +chanceler et tomber à la renverse. En même temps les échos se +renvoyèrent la détonation d’une carabine; le second Sauvage, +saisi de terreur, disparut comme s’il avait eu des ailes. + +En cherchant des yeux quel pouvait être ce sauveur arrivé en ce +moment si propice, Halleck découvrit Christian Jim, le fusil en +main, qui cheminait tout doucement à travers les rochers, et +arrivait auprès de la jeune fille éperdue. + +Halleck les eût bientôt rejoints; il serra affectueusement la +main de Maria, en murmurant quelques paroles que son émotion +rendait inintelligibles; puis il se tourna vers le Sioux qui +venait de jouer si fort à propos le rôle sauveur de la +Providence. + +-- Votre main! mon brave! donnez-moi votre main, vous dis-je! +vous êtes un vrai Indien, vous! + +Jim ne lui rendit en aucune façon sa politesse. Il se contenta de +le toiser, un instant, des pieds à la tête, et dit : + +-- Courez, allez-vous-en d’ici! Les Indiens sont soulevés, +brûlent les maisons; ils tuent tout. Vite! chez l’oncle John ! + +Malgré son extérieur glacial, il était évident que Jim était dans +une grande agitation. Ses yeux noirs lançaient çà et là des +regards flamboyants; il y avait dans ses allures quelque chose de +farouche et d’inquiet qui frappa les jeunes gens. + +-- Ne nous abandonnez pas ici, je vous en supplie! s’écria Maria +encore pâle et frémissante de terreur; conduisez-nous jusqu’en +dehors de ces bois terribles. + +Sans répondre, le Sioux les fit monter dans le canot qu’il +repoussa vivement du rivage en y sautant: ensuite il traversa le +lac à force de rames et vint aborder devant une clairière +traversée par un sentier qui conduisait aux habitations. + +Jim passa devant, en éclaireur, l’oeil et l’oreille au guet, le +doigt à la détente du fusil, marchant sans bruit, se dérobant +dans les broussailles. + +On passa ainsi tout près du lieu où Maria s’était cachée. + +-- Comment avez-vous eu l’imprudence de quitter une aussi +excellente cachette, demanda Halleck avec son sang-froid +habituel; je vous avais pourtant recommandé, d’une façon +formelle, de n’en pas bouger jusqu’à mon retour. + +-- Je me serais bien gardée d’en sortir; on m’en a arrachée. Ce +sont deux de vos honorables Indiens qui sont arrivés droit sur +moi et se sont emparés de ma personne. + +-- Mais alors, pourquoi n’avez-vous pas crié? je me serais hâté +d’accourir à votre secours. + +-- Si j’avais poussé un cri, j’étais morte... Ces +«chevaleresques» bandits me l’ont parfaitement fait comprendre à +l’aide de leurs couteaux. + +-- Ah! voici mon revolver que j’avais lancé au visage du drôle +qui m’a attaqué. + +L’artiste à ces mots, courut ramasser son arme, et dût se diriger +vers la gauche, car Jim avait changé brusquement de route pour +éviter à Maria le spectacle hideux qu’offrait le cadavre du +Sauvage tué le premier. Halleck reprit: + +-- Mon opinion est que... + +Il fut soudainement interrompu par Jim qui venait de faire une +brusque halte en prêtant l’oreille dans toutes les directions, et +qui recula avec vivacité dans les broussailles : + +-- Couchons-nous par terre, dit-il en donnant l’exemple, les +Sioux viennent! + +Tous trois disparurent sous l’herbe, et restèrent immobiles en +retenant leur haleine. Pendant quelques minutes on n’entendit pas +le moindre bruit; Jim se hasarda à relever la tête, non sans +prendre des précautions infinies; l’artiste crût pouvoir en faire +autant. Ses yeux furent terrifiés d’apercevoir une bande +d’Indiens qui cheminait dans le bois lui-même, sans froisser une +branche ni une herbe, sans laisser autour d’elle le moindre +bruit. + +Ils étaient nombreux, armés, peints en guerre; toutes ces figures +farouches semblaient autant de visages de démons. + +Ce sinistre bataillon de fantômes passa comme une vision +effrayante, courant à la curée des blancs, aspirant le carnage, +préparant l’incendie. Le massacre du Minnesota était commencé; +c’était l’avant-garde qu’on venait de voir. + +Les fugitifs restèrent encore immobiles et muets pendant une +demi-heure. Alors Jim se releva, et leur fit signe de se remettre +en marche. Bientôt ils furent sortis du bois sur le chemin direct +de la maison. + +Maria était agitée de sinistres pressentiments; quelque chose de +secret lui disait que, pendant son absence, tout n’était pas bien +allé dans la maison hospitalière de ses bons parents; elle +éprouvait une fébrile impatience d’arriver, afin de s’assurer par +ses propres yeux de l’état des choses. + +Enfin, ils arrivèrent sur le dernier coteau devant lequel +s’élevait la case; ce fut avec un profond soupir de soulagement +que la jeune fille reconnut la situation habituelle des lieux; +rien n’y était changé, rien n’y trahissait la présence de +l’ennemi. + +Elle reprit aussitôt son enjouement naturel, et poussant un grand +soupir de satisfaction: + +-- Ah! mon Dieu! dit-elle, il me semble qu’on m’enlève une +montagne de dessus le coeur; j’avais les plus horribles +appréhensions!... il me semblait certain que quelque grand +malheur était arrivé, pendant notre absence, à l’oncle John ou à +quelqu’un de la famille. + +-- Pensez-vous qu’il y eût ici quelque autre objet plus attractif +que vous aux yeux des galants Sauvages? + +-- Quelle mauvaise plaisanterie! Tout individu, pourvu qu’il soit +blanc, offre un grand attrait à leurs tomahawks. Supposez que +cette pauvre petite Maggie eût été à ma place, les Sauvages +l’auraient enlevée tout aussi bien que moi. + +Adolphe Halleck fit semblant de regarder devant lui, mais en +réalité il ne quittait pas de l’oeil son interlocutrice encore +tout effarée et haletante. Le même sourire étrange et mystérieux +se produisit encore sur ses lèvres; en résumé il était évident +que, malgré les terribles scènes qu’il venait de traverser, le +jeune homme se sentait d’humeur prodigieusement divertissante. + +Quelques minutes s’écoulèrent dans un profond silence. Enfin +Halleck renoua la conversation, mais sur un sujet tout-à-fait +différent. + +-- Maria, demanda-t-il, est-ce un reflet du Soleil qui me trompe? +regardez là-bas dans le nord-est, et expliquez-moi ce que +signifie cette fumée, fort peu naturelle, qui monte vers le ciel +en si grande abondance. + +-- Je l’avais déjà remarquée depuis quelque temps. Jim! dites-moi +ce que vous pensez de cela. + +Le Sioux retourna la tête et répondit: + +-- Ce sont les maisons des _settlers_ qui brûlent, les indiens y +ont mis le feu. + +-- Est-ce loin d’ici? + +-- À six, huit, dix milles. + +-- En vérité, je le dis! s’écrie Maria pâlissant de terreur, ces +horribles Sauvages seront bientôt ici. + +En dépit de son stoïcisme affecté, Halleck ne put dissimuler un +mouvement de malaise. Réellement le danger mortel qui était +imminent ne pouvait se révoquer en doute, et les sinistres +pressentiments de la jeune fille terrifiée n’étaient que de trop +réelles prophéties. + +-- Que l’enfer les confonde! murmura l’artiste; quel esprit +malfaisant les anime donc? C’est le diable, à coup sûr! Mais +enfin, peut-on savoir à quelle cause doit être attribué ce +soulèvement épouvantable? + +-- Ils ne font qu’obéir à leurs invariables instincts. + +-- Ma chère cousine, répondit Halleck d’un ton doctoral, vous +faites erreur d’une manière grave; telle n’est pas la nature des +Indiens, leur histoire en fait foi. Ces peuplades sont la +noblesse et la loyauté personnifiées; je les porte dans mon +coeur. Il ne s’agit ici, évidemment, que d’obscurs vagabonds, +d’un ramassis de coquins errants, désavoués par toutes les +tribus. + +-- Ah! fit Maria sans lui répondre: il y a quelqu’un sur le +belvédère de la maison. Ils ont pressenti le danger. + +Effectivement, au bout de quelques pas, ils aperçurent le jeune +Will Brainerd, debout sur le toit, à demi caché par une cheminée, +et lançant ses regards dans toutes les directions. Il fit à Jim +un signal que les deux touristes ne purent comprendre, mais à la +suite duquel le Sioux hâta le pas. + +Toute la maison de l’oncle John était bouleversée par les +préparatifs de combat et de fuite. + +Les tourbillons de fumée qui obscurcissaient l’horizon avaient +parlé un lugubre langage, facile à comprendre; du haut de son +observatoire, Will avait aperçu le détachement indien qui avait +côtoyé le lac. + +Au premier abord, on avait pu croire qu’ils se dirigeaient vers +le _Settlement_, et dans l’attente d’une agression prochaine, on +avait attelé les chevaux aux chariots, pour être plus tôt prêt à +fuir. + +Mais la horde sauvage ayant changé de direction; d’autre part, +l’absence de Maria et d’Halleck se prolongeant, l’oncle John +suspendit son départ pour les attendre. Bien entendu que la +question de fuir ne fut pas mise en délibération. + +C’était le seul parti à prendre. + +Ces préparatifs de mauvais augure, ces chevaux attelés, +frappèrent de suite les deux arrivants; Halleck lança un regard à +Maria. + +-- La prolongation de notre séjour ici, parait douteuse, observa- +t-il; l’oncle John a pris l’alarme. + +-- Certes! il serait étrange qu’il eût pris quelque autre +détermination, en présence de tous ces affreux présages. Mais, +qui aurait pu croire à de pareilles horreurs dans l’État de +Minnesota, au coeur de la civilisation? Pour moi, je n’ai qu’un +désir ardent, c’est de m’éloigner le plus promptement possible. + +-- Eh bien! Non pas moi! chère cousine. Maintenant, je le +confesse, mon opinion sur les aborigènes devient douteuse; il y a +comme un brouillard dans mon imagination. Avant de m’en aller, je +veux éclaircir la question; je veux, s’il est possible, +réhabiliter ces pauvres Indiens à mes yeux, dans toute leur +splendeur. + +-- Ô Adolphe! vous serez donc toujours une tête folle? Si vous +avez peur de perdre votre affreux fétichisme pour les Sauvages, +il vaut. mieux vous en aller sans pousser l’examen plus loin; +car, croyez-moi, la désillusion sera terrible. + +-- Eh bien! donc, enlevez-moi! dit l’artiste en riant; Ah mais! +j’y songe, je ne vous ai pas fait voir le croquis délicieux +que... + +-- Ai-je le temps de regarder des paysages, lorsque la vie de mes +amis est en danger? riposta impatiemment la jeune fille en lui +tournant le dos pour courir dans la maison. + +Au même instant, Will Brainerd descendit de son observatoire. Il +informa la famille qu’aucun ennemi n’était visible à l’horizon, +bien que les symptômes de bouleversement et d’incendie se +multipliassent dans les alentours. + +-- Je m’étonne, ajouta-t-il en terminant, que notre _Settlement_ +a été épargné jusqu’à ce moment. + +Toute la famille se réunit alors en un vrai conseil de guerre; +les délibérations furent brèves et concluantes. Une fuite très +prompte fut décidée, comme étant le seul et unique moyen de +salut. En effet, il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur +cent pour craindre l’irruption d’une bande de Peaux-rouges +apportant avec elle le carnage et l’incendie, et une seule chance +de ne pas être envahi; toute minime que fût cette dernière +probabilité, elle inspira à l’oncle John quelques modifications +dans son plan de fuite. + +Il fut résolu que M. et _mistress_ Brainerd, Maggie et Maria, +accompagnés par Jim, partiraient les premiers dans le chariot le +plus léger, et, qu’ils se dirigeraient à toute vitesse, vers +Saint-Paul, de façon à sortir le plus tôt possible du territoire +de Minnesota et éviter ainsi les bandes sanguinaires des Indiens +soulevés. + +Will et Halleck devaient rester, attendant l’issue des +événements, dans le but de protéger, s’il était possible, le +_Settlement_ contre le pillage de quelques maraudeurs isolés. +Bien entendu, ils se tenaient tout prêts à fuir en cas de +nécessité. + +En outre, ils étaient munis chacun d’une bonne carabine, d’un +revolver, d’un bon couteau de chasse; la poudre et les balles ne +leur manquaient pas. Moyennant ces préparatifs, ils pourraient se +défendre avec succès contre les rôdeurs qui viendraient à se +présenter. + +L’oncle John leur recommanda expressément de n’engager une lutte +que lorsque les chances de succès seraient évidentes; attendu que +lorsque le sang avait coulé, les Sauvages du Minnesota devenaient +des démons incarnés. Halleck accepta fort légèrement les +recommandations et l’opinion de son oncle; il prétendit «qu’on +calomniait ces pauvres gens.» + +-- Nous nous rendrons directement à Saint-Paul, conclut +M. Brainerd; si vous êtes obligés de déguerpir, suivez nos +traces; Will connaît assez le pays pour vous guider d’une façon +sûre. Je ne vous dis cela que pour le cas ou vous seriez obligés +de fuir absolument. + +Fuir... non! mais nous en aller... oui! répliqua Halleck d’un ton +suffisant; si l’Indien se présente, de deux choses l’une: ou il +sera facile à apprivoiser, ou il sera méchant. Si bon il est, ma +théorie sera démontrée; s’il fait le méchant nous le corrigerons; +voilà tout! + +Et il alluma son cigare avec une nonchalance superbe. + +-- Puissiez-vous dire vrai! observa Maggie à laquelle cette +manière sans façon d’envisager ces terribles réalités semblait +incompréhensible. + +-- Je suis dans la réalité, Maggie, croyez-le bien, j’y suis! +Personne n’arrivera à me convaincre que ces pauvres indigènes du +Minnesota soient aussi terribles. Tout ceci me fait l’effet d’une +terreur panique; or, vous savez combien pareilles frayeurs +aveuglent l’esprit. Votre frère s’en est aperçu l’été dernier, à +Bull-Run. + +L’oncle John, ainsi que sa femme, et Maria s’occupaient +activement d’entasser dans le chariot les objets de plus +indispensable nécessité; pendant ce temps, Will, pensif et +soucieux, était remonté à son observatoire aérien sur le toit de +la maison. + +L’artiste avait fait quelques tentatives pour aider à +l’embarquement des colis, mais, dans son étourderie, il n’avait +réussi qu’à casser plusieurs pièces de porcelaine, et à faire +rouler entre les jambes des chevaux quelques pots de confiture; +il se résigna donc, en riant, à abandonner cette tâche à des +mains plus prudentes ou plus adroites. + +Maggie l’observait avec étonnement; son esprit doux et sérieux ne +pouvait comprendre une telle légèreté. + +-- Votre indifférence me confond, lui dit-elle; surtout après +votre aventure que Maria m’a racontée. + +-- Ah! oui, vraiment! murmura l’artiste, en distillant la fumée +avec symétrie par les deux coins de sa bouche; écoutez, j’en ai +fait un dessin capital! J’ai quelque intention de l’envoyer à +Harper... mais c’est trop beau pour lui. De ma vie, je n’avais eu +un sujet dont la pose soit d’une docilité plus parfaite. Ah! mais +oui! il posait comme un demi-dieu, cet Indien mort! + +-- Et, si Christian Jim ne s’était pas trouvé là?... + +-- Ma foi! je conviens qu’il m’a rendu un fameux service, je me +réjouis d’en convenir; j’aimerais le récompenser magnifiquement +pour cela. + +-- Il ne désire et n’acceptera rien qui ressemble à une +récompense; mais je puis vous dire ce qu’il recevrait avec un +plaisir extrême. + +-- Quoi donc? + +-- Une Bible; j’ai été assez heureuse pour lui apprendre à lire +cet été, il peut en faire un usage très satisfaisant pour lui. +Vous ne sauriez croire avec quelle ardeur il désirait parvenir à +comprendre ce bon livre, dont les missionnaires lui avaient +parlé. On lui en a donné une copie partielle et grossière qu’il +ne manque jamais de prendre avec lui et qu’il porte partout dans +ses courses; mais je sais qu’il sera dans le dernier ravissement +s’il devient possesseur d’un de ces beaux volumes qu’on trouve +dans les librairies des grandes villes. Je ne doute pas que vous +n’en ayez avec vous. + +L’artiste rougit et balbutia d’un ton embarrassé: + +-- J’ai honte de vous avouer que je n’en ai pas ici; mais je +saurai bien m’en procurer et ce sera tout ce qu’on peut trouver +de splendide. + +-- Oh!... vous dites que vous n’en avez pas avec vous?... demanda +avec étonnement Maggie, en fixant sur Halleck ses grands yeux +bleus, expressifs, empreints d’une affectueuse mélancolie. + +-- Non... pas avec moi... Mais j’en ai plusieurs à la maison! Ce +sont des cadeaux de ma mère, de mes soeurs, et de quelques jeunes +ladies qui s’intéressent à mon salut. + +-- Permettez-moi de vous offrir celle-ci, reprit Maggie en lui +présentant une bible qu’elle sortit de sa poche; Je ne vous +demanderai qu’une seule chose, c’est d’y jeter un coup d’oeil de +temps en temps. Aucune créature raisonnable ne doit laisser +passer un jour sans en lire quelques versets; je n’ose pas vous +en réclamer autant, ce sera lorsque vous le pourrez seulement. + +-- Je vous le promets, du fond de mon coeur, lui répondit +l’artiste en recevant avec respect et courtoisie le don pieux que +venait de lui faire sa jeune cousine. + +Le ton sérieux, les manières graves et douces de Maggie, le +parfum d’ingénuité et de candeur affectueuse qui s’échappait de +ses moindres actions, tout en elle avait parlé d’une manière +étrange au coeur d’Adolphe. En sa présence, il se sentait moins +railleur, moins sceptique, moins fanfaron; peut-être, s’ils +eussent eu, sur le moment, à braver la fureur des Sioux aurait-il +combattu avec un nouveau courage, entièrement différent de ses +bravades précédentes. + +-- J’en ferai une bonne lecture, à la première occasion +favorable, dit-il en serrant le volume entre ses deux mains, avec +une certaine émotion; aujourd’hui même, dans l’après-midi, après +votre départ, j’aurai longuement du loisir pour cela. + +-- Pas tant que vous le croyez, peut-être, répondit la jeune +fille sans dissimuler un léger tremblement dans sa voix; je vous +l’assure, monsieur Halleck, quelque chose de terrible est proche +de nous, et vous n’y songez pas. + +-- Ta! ta! ta! répliqua l’artiste en reprenant ses manières +frivoles pour cacher son trouble, vous êtes nerveuse et +impressionnable; chassez de pareilles idées puériles. + +Mais, en dépit de son assurance, il sentit comme un frisson +traverser tout son être; jamais, dans le cours de son existence, +pareille impression ne s’était produite en lui; durant quelques +secondes, il se sentit glacé et découragé. + +Néanmoins, cette période d’abattement ne fut pas de longue durée; +il reprit presque aussitôt son assurance imperturbable : + +-- Je vous avais prise pour une jeune fille forte et courageuse, +Maggie; mais j’avoue que vos timidités d’aujourd’hui, me jettent +vraiment dans le doute à cet égard. + +-- J’ai l’âme ferme cependant il me semble, repartit la jeune +fille avec un sourire mélancolique; mais vous ne pouvez exiger de +moi que je ne partage point des craintes manifestées par tout le +monde excepté par vous. + +-- Rirons-nous assez de tout cela! lorsque nous serons arrivés +sains et saufs à Saint-Paul; ou mieux, lorsque nous serons +revenus à la ferme!... + +-- Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas! Qu’est devenu Jim? +voilà longtemps que je ne l’ai pas vu. + +-- Il est par là-bas, dans un petit coin de la prairie, en +observation de son côté; Will est en vedette sur le toit, il y a +donc peu de risques qu’un ennemi puisse nous aborder sans avoir +été aperçu. Soyez donc sans crainte pour le moment. + +Ah! j’aperçois l’oncle John et nos gens qui ont terminé +l’aménagement du wagon. + +Effectivement, le chariot était rempli, bourré, lesté de tous les +objets qu’il pouvait contenir: on eût dit un navire frété pour +quelque voyage au long cours. Maria, M. Brainerd et sa fille s’y +installèrent; ce fut ensuite au tour de l’oncle John. + +Et Jim, où est-il donc? demanda ce dernier; ah! le voilà qui +arrive. + +L’Indien apparaissait à peu de distance; M. Brainerd suspendit +son départ pour lui dire adieu. + +-- Bonsoir, mon enfant! cria-t-il ensuite à son fils toujours +perché sur son observatoire. + +On échangea des saluts, on se souhaita mutuellement bonne chance; +enfin, le lourd véhicule s’ébranla, et s’éloigna en craquant. + +-- Prenez bien garde! soyez vigilants! que Dieu veille sur vous! +cria M. Brainerd. + +-- Ne craignez rien pour moi, dit l’artiste en s’adressant plus +particulièrement à Maggie; c’est vous qui méritez toute notre +sollicitude. + +-- Adieu! répondit la jeune fille; n’oubliez pas la Bible. + +Bientôt on allait se perdre de vue, lorsqu’une exclamation +poussée par Will suspendit la marche. + +Tous s’entreregardèrent, haletants, dans une anxieuse attente. + +CHAPITRE VI +_INDÉCISION._ + +Sur la limite orientale de la prairie, et tout ai fait en +position d’intercepter la route des fugitifs, trois Indiens +venaient d’être signalés par le jeune Brainerd. Selon toute +probabilité ce n’étaient pas des amis; dans l’incertitude +provoquée par cette crise redoutable, il y avait mille +précautions à prendre. Wïll s’était donc empressé de prévenir le +départ de sa famille. + +-- Qu’est-ce qu’il y a encore? demanda l’oncle John en réprimant +tout signe d’inquiétude, afin de modérer la terreur des femmes. + +-- Il faut qu’on m’envoie Jim, cria Will; j’aperçois, à l’est, +certains symptômes que je n’aime pas. + +Le Sioux entra vivement dans la maison, et l’instant d’après il +parut sur le toit, à côté de Will. Un seul regard lui suffit pour +reconnaître que les appréhensions du jeune homme étaient +parfaitement fondées. Toute la famille en fût aussitôt instruite. + +-- Ils sont directement sur votre chemin, vous ne pourriez les +éviter, s’écria Will. + +-- Je crois que vous pourriez supprimer l’ennui de cette +rébarbative rencontre, observa l’artiste en jetant un regard +farceur à Maria. + +-- Comment donc? demanda cette dernière précipitamment. + +-- En faisant un détour pour prendre une autre route, ou, plus +simplement, et ne partant pas du tout. + +-- Oui, attendez encore, appuya le jeune Brainerd; vous ne pouvez +partir maintenant. + +-- Bast! interrompit Halleck avec sa fanfaronne indifférence; +tout ça n’est autre chose que deux ou trois malheureux Indiens +qui prennent l’air, admirant les beautés de la nature et faisant +leurs petites observations. Qui sait?... ils ont peut-être un +artiste parmi eux? Quant à moi, je suppose que, ne pouvant pas +dormir par cette chaleur, ils prennent le parti de destiner la +nuit aux promenades sentimentales. + +Chacun regarda Halleck pour savoir s’il ne donnait pas quelque +signe ostensible de folie, digne de ses incroyables discours. Il +fumait son cigare plus méthodiquement, plus tranquillement que +jamais. Tout à coup il porta la main à sa poche et la fouilla +vivement comme s’il se sentait illuminé par une idée subite. + +-- Ah! que je suis étourdi! s’écria-t-il, j’ai là sur moi une +lorgnette, mieux que cela, un petit télescope; ce sera fort +commode pour inspecter ces malheureux vagabonds. Je ne comprends +pas que je n’y aie pas songé plutôt; nous en aurions déjà tiré +fort bon parti, quand ce n’eut été que pour reconnaître le canot, +lorsque avec Maria nous étions sur le bord du lac. + +Sur ce propos, il entra dans la maison et courut tout d’un trait +jusqu’au toit. Il offrit d’abord son instrument au Sioux: celui- +ci l’ayant refusé; il le passa à Brainerd qui après avoir regardé +un moment, s’écria: + +-- Je vois trois Indiens cachés dans un bas fonds, comme s’ils +attendaient quelque chose... oui... il y en a plusieurs autres +couchés à plat ventre dans l’herbe. + +-- Sont-ils dans un buisson? + +-- Non, au commencement d’une clairière. + +-- Eh bien! c’est tout simple; ces pauvres diables sont ahuris de +fatigue, ils se reposent en attendant leurs camarades; passez-moi +la lunette, je vous prie. + +-- Apercevez-vous ceux qui sont étendus sur le sol? demanda Will +à Jim, pendant que l’artiste faisait son inspection. + +-- Oui, une demi-douzaine renversés par terre. + +-- Que pensez-vous de çà? + +-- Je ne peux pas savoir. + +-- Ne pensez-vous pas qu’ils soient là pour nous épier?... + +-- Mais, par le soleil! mon pauvre Will, à quoi cela leur +servirait-il, s’écria l’artiste en repliant solennellement son +instrument de longue vue; du moment qu’on peut les signaler à +deux ou trois milles de distance, il leur est formellement +impossible de nous surprendre; s’ils ne peuvent réussir à nous +surprendre, il leur est encore plus impossible de nous faire +aucun mal, s’ils sont incapables de nous faire aucun mal, ils ne +sont pas à craindre, pourquoi vous effrayez-vous? C’est raisonné, +ce que je vous dis-là, hein! + +-- Mon cher Adolphe, je ne puis rien vous répondre, sinon que je +regarde comme bien difficile de deviner les ténébreuses malices +des Indiens. Ils sont si rusés, si audacieux, si entreprenants +que fort souvent ils accomplissent des choses incompréhensibles. + +Will reprit la lunette, et après en avoir fait usage, annonça que +les Sauvages étaient sur pied; mais que leur nombre était +augmenté; sans doute les compagnons qu’ils attendaient les +avaient rejoints. À ce moment on pouvait les distinguer à l’oeil +nu, mais seulement d’une façon vague et incertaine. + +-- Miséricorde! juste ciel! ils viennent sur nous! s’écria tout à +coup Will, incapable de maîtriser son émotion. + +-- Ah! Diable! Voyons, un peu de calme, mon garçon! ne va pas +t’agiter comme cela, au point d’épouvanter les autres là-bas dans +le chariot. + +-- Épouvanter!! Il y a certes bien de quoi! Ces brigands-là +seront ici dans une demi-heure! + +-- Bah! qu’est-ce qui le prouve? Regarde-les donc un peu mieux; +tu verras que précisément ils ne viennent pas de ce coté. + +L’artiste avait raison pour le moment; mais on ne pouvait être +sûr de rien, car les mouvements des Sauvages étaient si +incertains, si errants, qu’on n’y pouvait rien comprendre. Après +avoir marché à droite et à gauche sans but apparent, ils +commencèrent à se diriger sur la maison. + +Ces étranges rôdeurs apercevaient certainement le _Settlement_, +duquel ils connaissaient d’ailleurs l’existence; suivant toute +probabilité, ils débattaient entre eux le point de savoir s’ils +s’en approcheraient ou non. + +Pendant que le jeune Brainerd les épiait avec une consternation +toujours croissante, ils changèrent de direction une troisième +fois, et suivirent une ligne qui, en se prolongeant, les +éloignait considérablement de la maison. Rien ne pourrait rendre +l’anxiété avec laquelle Will suivait tous leurs mouvements au +travers du télescope. Lentement, d’un mouvement imperceptible +comme celui d’une aiguille d’horloge, les Sauvages continuèrent à +décrire une courbe qu’on aurait pu croire tracée avec un compas, +et qui ne semblait, ni les éloigner, ni les rapprocher de la +ferme. + +-- Tout va bien! s’écria alors l’artiste: ces Peaux-rouges ne +veulent pas nous inquiéter le moins du monde. Que Diable! j’ai lu +assez de livres sur leur compte, pour m’y connaître! + +-- Il faut partir maintenant, dit le Sioux en descendant avec +rapidité. + +Will était trop assiégé de terreurs et d’appréhensions pour +quitter son poste aérien. Mais Adolphe n’avait pas les mêmes +raisons pour rester avec lui; il descendit donc aussi afin +d’échanger de nouveaux adieux avec ses amis; enfin le chariot se +mit en route. + +Les deux chevaux qui l’entraînaient, malgré son bagage +considérable, et le poids de cinq personnes, étaient de robustes +animaux accoutumés aux travaux de la ferme, et quoique un peu +lourds, ils étaient capables, lorsqu’on les pressait un peu, de +fournir rapidement une longue traite. + +Halleck et son ami Will Brainerd restèrent en observation toute +la journée. Leur poste était tout simplement la partie plate du +toit; abritée par une cheminée, à laquelle on arrivait par +l’étroit châssis d’une lucarne. + +L’artiste s’installa sur les tuiles avec la nonchalance étourdie +qui lui était habituelle, s’arma de son télescope, et le braqua +sur les amis qui s’éloignaient, son intention étant, pour se +distraire, de les accompagner ainsi des yeux jusqu’à leur +complète disparition. + +Will, debout à côté de lui, se retenant d’une main à la cheminée, +partageait ses regards entre les régions ennemies où il +soupçonnait la présence des Indiens, et la région bien chère que +parcouraient les bien-aimés fugitifs. + +Au milieu de ses investigations il aperçut de nouveau les +Sauvages groupés qui semblaient avoir encore une fois changé de +direction; peut-être délibéraient-ils sur quelque plan diabolique +organisé pour capturer les Blancs qui s’efforçaient de leur +échapper. + +-- Halleck! dit-il enfin avec un soupir d’anxiété; quel infernal +projet trament ces Peaux-rouges? Je commence à perdre toute +espérance de salut! + +-- Que pensent-ils?... que trament-ils?...répondit l’artiste sans +abaisser son télescope; Dieu quels grands mots! -- Moi je suppose +qu’ils ne songent à rien de particulier; ce dont je suis certain +c’est que vous êtes terriblement soupçonneux, mon cher enfant! +Contentez-vous donc d’inspecter votre part d’horizon, et laissez- +moi tranquille à la mienne. + +-- Ah! je vous le dis, Halleck! insista Will en joignant les +mains avec anxiété, il m’est impossible d’être tranquille lorsque +je vois de telles choses. Il se prépare là-bas des événements +terribles et cruels, que Christian Jim même ne soupçonne peut- +être pas. -- Holà! voici cette vermine qui se remet en marche! +Seigneur, Dieu! elle prend juste la fatale direction ! + +-- Oh! parbleu! parbleu! nous sommes en plein Océan de +lamentations maintenant! riposta impatiemment Adolphe; un peu de +sang-froid, un peu de raison s’il vous plaît, mon petit ami! +Continuez à inspecter tranquillement l’hémisphère qui vous est +échu en partage; quant à moi, je sonde mon horizon avec des yeux +infatigables; je ne laisserai rien échapper, soyez en sûr! + +Sans se laisser calmer par les affirmations de l’artiste, le +jeune Brainerd, se renfermant dans un anxieux silence, continua +de surveiller la plaine où les Indiens continuaient de rôder +comme des bêtes fauves de sinistre augure. Il eut la bonne chance +de revoir encore ses amis qui cheminaient tout doucement à +l’extrémité d’une clairière; ils disparurent bientôt derrière +l’impénétrable rideau des forêts, et le coeur du jeune homme se +serra involontairement en les perdant de vue. + +Après être resté muet pendant une demi-heure, il se retourna vers +l‘artiste qui tenait activement sa lunette à hauteur des yeux, +comme si elle lui eût révélé un spectacle très intéressant. + +-- Les voyez-vous encore? demanda Will. + +-- Je les ai perdus de vue il y a quelques instants: répliqua +Halleck. + +-- Et maintenant qu’apercevez-vous de suspect? + +-- Que, diable! Voulez-vous que je voie? dit l’autre, en +recommençant son inspection avec un soin tout particulier, comme +s’il eût voulu approfondir une question douteuse. + +-- Que je voie un peu! reprit Will en prenant la lunette à son +tour. + +Halleck en essuya les verres avant de la lui remettre. + +-- Ce n’est guère la peine, à présent, ils sont si loin! Vous +n’apercevrez probablement plus rien. Je ne pouvais parvenir à les +garder en vue, qu’en gardant ma lunette parfaitement immobile, +toujours dans la même direction. + +Heureusement, pour sa tranquillité d’esprit, Will n’aperçut point +ce qui avait si fort attiré l’attention de son cousin: il aurait +vu avec une inquiétude horrible, une bande de Sauvages en pleine +poursuite, sur les traces des fugitifs. + +Halleck n’avait pas voulu lui faire connaître un mal sans remède; +dans la crainte qu’il ne vînt à les découvrir, Adolphe lui reprit +sur le champ le télescope, et le mit nonchalamment dans sa poche. +Plus tard, et durant toute son existence, cette vision du désert +lui rappela de terribles souvenirs. + +Il était tard dans l’après-midi; quelques bouffées de vent, +annonçant un orage, firent ployer les cimes des arbres. Il en +résulta un peu de fraîcheur, ce qui rendit la position des deux +jeunes gens plus supportable; car, jusque-là, ils avaient rôti +sur les tuiles échauffées par le soleil. + +Brainerd, sur les sollicitations de son cousin, s’assit à côté de +lui. + +-- Vous voyez, mon pauvre Will, que tout va pour le mieux, lui +dit ce dernier: maintenant; si nous devons recevoir la visite de +ces sombres enfants de la forêt, je m’en réjouirai +considérablement, car ce sera pour moi une occasion superbe +d’enrichir mon album. + +-- En vérité! grommela Brainerd vexé au plus haut degré, je ne +puis deviner si votre indifférence est réelle ou affectée. +Certes! votre expérience de ce matin devrait avoir démoli une +notable portion de vos idées baroques sur les Indiens! + +-- Pas une particule n’est changée chez moi, riposta l’artiste +avec une bonne humeur contre laquelle aucun courroux n’aurait pu +tenir. Allons-nous rire de tout cela quand nous serons de retour +à Saint-Paul! + +-- Oui!... si le ciel nous accorde d’y revenir jamais... Vous +pouvez bien vous mettre une chose dans l’esprit, Adolphe; c’est +qu’avant d’être sorti du Minnesota, vous aurez, plus d’une fois, +senti votre sang se figer d’horreur dans vos veines. J’ai vécu +assez longtemps chez les indiens pour savoir qu’ils ne reculent +devant aucun crime, ou plutôt, il n’existe pas de crime pour eux. +Je vous le répète, Adolphe, la mort est près de nous tous; une +mort plus cruelle que nous ne pouvons l’imaginer. + +Cependant la nuit approchait, et avec elle l’ombre pleine de +perfidies et de mystères. Brainerd devint plus triste, plus +inquiet encore. + +Halleck, au contraire, redoubla d’aisance, d’indifférence, de +sang-froid. + +Après avoir fait de nouveau usage du télescope, il se mit à +siffler une fanfare de chasse, non sans entrecouper sa musique de +réflexions philosophiques sur les incertitudes de la guerre. + +Le ciel continuait à se couvrir de gros nuages noirs; il devint +évident que la pluie ne tarderait pas à tomber avec une grande +abondance. Après avoir complété toutes ses observations +météorologiques et autres, Halleck songea à quitter le poste +aérien où ils étaient juchés depuis plus de cinq heures, il +demanda à Brainerd s’il ne jugerait pas à propos de descendre, du +moment que l’obscurité nocturne venait paralyser tous leurs +efforts d’observation. + +-- Je ne sais plus que penser ni que dire, tant ma perplexité est +grande, soupira Brainerd découragé; qu’on regarde au nord ou à +l’est, on ne voit partout que la réverbération des flammes dans +le ciel. Nous sommes en plein désastre Adolphe! Il y a autour de +nous une atmosphère de sang, de désastre, de désolation. Voyez +dans la direction du nord, à gauche de ce massif de forêt, se +trouve la maison du vieux M. Smith. Elle est à dix milles de +distance, environ, je suppose qu’elle recevra le premier choc des +sauvages. + +-- Eh bien! lorsque l’incendie éclatera chez M. Smith, alors, à +mon avis, il sera temps de prendre une résolution. + +-- Regardez, s’écria Brainerd + +Tremblant, éperdu, le jeune homme appuya sa main sur l’épaule de +l’artiste, en lui indiquant la maison dont ils venaient de +parler. On y distinguait un point lumineux dont l’intensité +ardente allait croissant. Au bout de quelques secondes, les +flammes élargies et dévorantes complétaient leur oeuvre de +destruction. + +-- Que vous avais-je dit? regardez! répéta Will avec une sorte de +terreur triomphante. + +-- Êtes-vous en connaissance avec M. Smith? demanda posément +l’artiste + +-- Assurément! je le connais mieux que je ne vous connais vous- +même. + +-- Quelle est sa famille? + +-- Il y a lui, sa femme, et trois petits enfants. + +-- Quelle sorte de gens sont-ils? + +-- Ah! Çà! mais où voulez-vous en venir avec ces questions, +Adolphe? + +-- Le père ou la mère sont sans doute fort négligents? ils ne +surveillent pas leurs enfants, les laissent courir au danger, +tête baissée? + +-- Après? où voulez-vous en venir à la suite de ce verbiage? + +-- À rien; seulement je pense qu’ils auront laissé les enfants +jouer avec le feu et ces petits drôles auront allumé un incendie. + +-- Un idiot ou un imbécile pourraient seuls concevoir quelques +doutes sur l’origine de ce feu! + +-- Enfin! supposons que ce soient les Indiens; chose que je +n’admets pas; que vous proposez-vous de faire? + +-- Mon père nous a confié la garde de ces lieux; nous sommes les +uniques défenseurs de presque toute notre fortune; il est de +notre devoir d’y rester jusqu’à la dernière extrémité. Je vais +descendre à l’écurie pour harnacher nos chevaux de façon à ce +qu’ils soient prêts à partir à l’heure suprême; ensuite nous nous +remettrons en observation. + +Will descendit pour faire les préparatifs dont il venait de +parler; l’artiste resta flegmatiquement sur le toit. Le jeune +Brainerd sella, brida soigneusement les chevaux, les emmena hors +de l’écurie, et les cacha dans un fourré tout proche, où il +pouvait espérer que l’oeil subtil des Indiens ne les découvrirait +pas. Aussitôt après il rejoignit Halleck. + +Il n’y avait pas moyen d’en douter; les hordes indiennes avaient +commencé leur oeuvre de mort et de dévastation: au nord, à +l’ouest, au sud, dans toutes les directions surgissaient des +traînées de flammes qui semblaient rendre les ténèbres plus +profondes et plus redoutables. + +L’oreille du jeune homme effrayé avait cru entendre, aussi, par +intervalles, des cris, des vociférations, des plaintes +déchirantes, éparses dans cette atmosphère d’épouvante. + +Il lui aurait néanmoins été impossible de discerner, à coup sûr, +si c’était une illusion ou une réalité lugubre; lorsqu’il eût +rejoint Halleck, il lui demanda s’il n’avait rien entendu de +semblable. Ce dernier lui répondit négativement. + +Il n’est pas certain que cette réponse fût l’expression de la +vérité; mais, dans son trouble, la pauvre Brainerd n’y regardait +pas de si près. + +CHAPITRE VII +_L’OEUVRE INFERNALE._ + +-- Avez-vous fait quelque autre découverte particulièrement +alarmante? demanda l’artiste à son cousin. + +-- Non, pas pour le moment; et vous? + +-- Peut-être oui, suivant votre manière de voir. Apercevez-vous +ce gros tronc d’arbre, là-bas, droit devant vous? + +-- Oui. + +-- Eh bien je me trompe grandement, ou bien il y a deux Indiens +cachés derrière. Je n’en suis pas absolument sûr, mais je +tiendrais un pari s’il le fallait. + +Brainerd jeta un coup d’oeil dans la direction indiquée; + +-- Halleck! murmura-t-il à voix basse après un court examen; au +nom du ciel! quittons ce poste où nous sommes si fort en vue! +voulez-vous donc vous faire fusiller comme une cible? + +En même temps il lui saisit le bras et l’entraîna par la lucarne. +Au bout de quelques instants Halleck voulut y reparaître pour +examiner l’état des choses. + +-- Gardez-vous en bien! murmura Brainerd, ils reconnaîtraient +immédiatement que nous sommes en méfiance. Descendons au second +étage; là nous pourrons sans inconvénient les surveiller à notre +aise. + +Les deux jeunes gens, munis chacun d’une carabine, descendirent +avec précaution, et traversèrent doucement une grande chambre +fermée. Halleck, moins familiarisé avec les lieux que son cousin, +se heurtait aux chaises, renversait les meubles et faisait un +tapage exécrable, en punition duquel Brainerd aurait souhaité de +bon coeur qu’il se rompît le cou. + +-- Chut, donc! grommela ce dernier; venez donc regarder +maintenant! + +Les volets, en chêne épais, étaient solidement fermés. Ils +portaient des lames mobiles comme celles des persiennes dans les +pays chauds; en faisant tourner doucement la plus basse sur ses +pivots, le jeune Brainerd pratiqua une éclaircie, inaperçue du +dehors, mais bien suffisante pour leur permettre d’apercevoir +tout ce qui pouvais se passer autour d’eux. + +Mais, au moment où les deux cousins allaient placer l’oeil à ce +Judas improvisé, un coup violent frappé à la porte d’entrée les +fit tressaillir; en même temps une voix rude cria en bon anglais: + +-- Ouvrez-moi! + +-- Voyons combien ils sont! avant de leur laisser connaître que +nous sommes ici! murmura vivement Will en imposant silence à +l’artiste. + +-- Il y en a une demi-douzaine je le parie, répondit l’autre sur +le même ton, en quittant la fenêtre pour aller vers une croisée +de l’escalier qui était directement au-dessus du portail. + +Avec des précautions infinies pour ne pas faire le moindre bruit, +les deux assiégés se rendirent ensemble à ce nouveau poste +d’observation. + +Le premier coup d’oeil fut de nature à les consterner; plus de +douze Indiens gigantesques étaient groupés devant l’entrée. + +-- Ah! voilà le moment d’agir! murmura Halleck. + +-- Rien! rien à faire! mon pauvre ami, si ce n’est de songer à +fuir le plus tôt et le plus adroitement possible. + +Mais la porte commençait à s’ébranler sous les coups réitérés; +les cris «ouvrez!» se renouvelaient avec une violence impérieuse. +Les jeunes gens descendirent à pas de loup jusqu’au rez-de- +chaussée. + +-- Maintenant, dit l’artiste, allez faire tous vos préparatifs +par la porte de derrière; moi, je vais parlementer avec eux. + +-- Je ne vous abandonnerai pas dans une pareille extrémité, +répliqua Brainerd, refusant d’obéir; d’autant mieux que vous +choisissez un parti qui frise la folie. + +-- Mais va donc! par le diable! insista Halleck en le poussant +amicalement dans la direction indiquée; nous n’avons plus rien de +mieux à faire. + +-- Qu’arrivera-t-il de vous? + +-- Ah! tu m’ennuies! Est-ce que j’ai peur? moi! Mais, c’est mon +affaire toute spéciale cette entrevue de parlementaire! + +-- Décidément, c’est un vrai suicide auquel vous songez-là; je ne +m’en rendrai assurément pas complice! fit Brainerd en résistant +toujours. + +-- Ce n’est point ainsi que je l’entends, parbleu! tu vas +t’évader, te mettre en selle, me tenir mon cheval prêt, et je ne +tarderai pas à te suivre. + +Il fallait bien se rendre à la généreuse obstination d’Halleck; +la porte de derrière fût doucement ouverte; aucun Indien +n’apparaissait de Ce côté. Will se glissa dehors sans bruit, et +Halleck revint faire face aux Sauvages dont les violences +redoublaient. + +-- Qui va là? demanda-t-il d’une grosse voix. + +-- De pauvres Indiens, qui veulent entrer, fatigués; ils +s’assoiront un peu pour se reposer. + +-- Voulez-vous rester ici toute la nuit? + +-- Non! ils s’en iront bientôt, ne resteront pas longtemps, +fatigués; ils veulent s’asseoir un peu pour se reposer. + +-- Eh! bien, reposez-vous tranquillement par terre, et voyez un +peu ce qui en résultera; si ça, ne vous va pas, cherchez +ailleurs. + +Un profond silence accueillit cette réponse. Puis, tout à coup, +la porte reçut une telle bordée de coups qu’elle en trembla sur +ses gonds. + +À ce moment l’artiste fut d’avis qu’il fallait «aviser.» Sans +avoir de projet arrêté, il s’élança lestement par l’issue dérobée +qu’avait prise Brainerd, referma soigneusement la porte de façon +à ne laisser aucun indice qui pût trahir son mode d’évasion. + +Tout cela fut fait en un instant et avec une promptitude qui lui +sauva la vie; car, à la minute même où il gagnait le large, la +grande porte était enfoncée et les Sioux entraient en forcenés +dans la maison. + +Bien en prit à Halleck d’avoir refermé l’issue secrète, car, au +bout de quelques secondes, les Sauvages auraient été sur ses +talons. Mais, n’apercevant rien au rez-de-chaussée, ils +supposèrent que leur invisible interlocuteur avait gagné les +étages supérieurs, et s’élancèrent à sa poursuite dans les +escaliers. + +D’abord, Halleck s’arrêta dans le jardin pour observer les +environs et prêta l’oreille, cherchant surtout à retrouver son +cousin. Au bout de quelques instants, n’apercevant et n’entendant +rien, il se mit à marcher tout doucement, la carabine en main, le +fameux album sous son bras, et un cigare non allumé aux lèvres. + +La seule mésaventure qui lui arriva, fut de rencontrer à hauteur +de visage une corde de lessive qui, suivant son expression, +«faillit lui scier le cou». + +Une fois hors du jardin, sous l’abri d’un grand arbre, il +s’arrêta pour observer ce que faisaient les sauvages. Ils +continuaient de parcourir bruyamment la maison, cherchant +toujours les habitants qu’ils supposaient cachés dans quelque +coin. + +-- Vous pouvez continuer vos perquisitions comme cela toute la +nuit, si çà vous amuse, murmura-t-il avec un sourire silencieux; +il est dans l’opinion d’un certain gentleman de mon âge et de ma +ressemblance, que vous chercherez très longtemps sans trouver sir +Adolphe Halleck. Bonsoir, mes coquins cuivrés! à l’avantage de +vous revoir. + +Il aurait été imprudent de s’attarder auprès d’un aussi dangereux +voisinage. L’artiste se mit donc à chercher l’endroit où Brainerd +devait l’attendre avec les chevaux, mais, à son grand déplaisir, +il ne trouva rien; après avoir tâtonné dans les broussailles +pendant quelques Instants, il en fut réduit à croire que l’autre +l’avait abandonné seul au milieu de ce formidable danger. + +Cette pensée ne le laissa pas sans émotion; il s’aventura même à +appeler Will plusieurs fois, d’une voix contenue. Enfin, ne +recevant aucune réponse, il prit la résolution de se tirer +d’affaire tout seul. + +La position, incontestablement, était fort épineuse; seul, avec +une carabine à un coup pour toute défense, en regard d’une bande +d’Indiens enragés pour la magnanimité desquels il n’avait plus la +même admiration, Halleck se voyait fort embarrassé sur le parti à +prendre. + +Néanmoins, il délibéra avec une lucidité qui lui faisait honneur. + +Rester tapi dans le fourré jusqu’au matin, c’était littéralement +se jeter dans la gueule du loup. D’autant mieux que, depuis +quelques instants, l’incendie qui dévorait le _Settlement_ +entier, éclairait comme un soleil tous les bois d’alentour; il +devenait impossible de s’y cacher. + +D’autre part, fuir à travers champs dans la direction de Saint- +Paul, était un moyen praticable, quoique chanceux, mais il +n’entrait pas «constitutionnellement» dans la tête de l’artiste, +d’adopter ce système «peu chevaleresque» d’évasion, autrement +qu’en cas de nécessité absolue. + +-- Que la peste l’étouffe! grommela-t-il; où ce jeune animal +peut-il s’être fourré avec ses chevaux? Holà hé! + +Seul, le craquement sinistre de l’incendie lui fit réponse; de +longues traînées de flamme, éblouissantes de blancheur, percèrent +la fumée comme des éclairs. Halleck recula instinctivement +lorsqu’il se vit tout illuminé par ce jour funeste. + +Dans ce mouvement rétrograde, il faillit se heurter contre un +grand Sauvage dont il n’avait assurément pas soupçonné la +présence. Halleck tira son revolver de sa ceinture, mais avant +qu’il l’eût armé sa main était emprisonnée dans celle de +l’Indien. Cependant aucune lutte ne s’engagea, car l’artiste, à +sa surprise extrême, sentit l’étreinte de son adversaire se +relâcher amicalement. + +-- Moi, bon pour homme blanc. Courez là-bas. On attend. + +Et le géant Sauvage disparut comme un météore, laissant Adolphe +plus intrigué que jamais. + +-- Voilà le vrai Indien! Murmura-t-il après quelques instants de +réflexion; il confirme pleinement mes théories! Que le diable +l’emporte! ne pouvait-il me donner le temps de le croquer, en +deux coups de crayon?... C’est un type splendide! J’aimerais +faire échange de cartes avec lui. Comment a-t-il réussi à +dénicher Brainerd? + +Il ne vint pas, une seule minute, à, l’esprit d’Halleck, la +pensée que cet homme avait pu le tromper et lui indiquer le +chemin au bout duquel l’attendait une mort horrible. Aussi, sans +hésiter, il marcha vivement au point désigné. Pendant le trajet, +il aperçut à droite et à gauche des Indiens à cheval; +heureusement il se faisait bien petit dans l’herbe et se glissait +fort adroitement, sans le moindre bruit, car il ne fut point +découvert; mais il convint, lui-même, plus tard, que chaque +reflet d’incendie lui semblait l’éclair d’un rifle, et que plus +d’une fois il menaça de l’oeil quelque grosse racine, la prenant +pour un Indien embusqué dans l’ombre. + +Néanmoins ses opinions «constitutionnelles sur les aborigènes» ne +furent pas sensiblement modifiées; on l’aurait invité à exposer +sa théorie nouvelle, qu’il n’aurait pas hésité à dire: «Le Sioux +a des moments d’emportement inouïs, mais, au milieu même de ses +plus grandes exaspérations, il sait user d’une chevaleresque +magnanimité envers l’homme blanc.» + +Après avoir parcouru un petit sentier sombre, Halleck entrevit +trois formes vagues, groupées ensemble; c’étaient Brainerd et les +deux chevaux qu’il tenait par la bride. + +Adolphe l’eût bientôt rejoint. + +-- Vous me pardonnerez, se hâta de dire Will, si je ne vous ai +pas exactement tenu parole; j’ai été forcé de m’éloigner, ma +cachette était trop proche; j’aurais été découvert sur-le-champ. + +-- Tout va bien! mon ami; vous avez fort bien manoeuvré, car, en +effet, il y avait dans cette région infernale, des coups de jour +fort dangereux. + +-- Comment avez-vous réussi à me trouver? + +-- Un noble, majestueux, estimable Indien Américain m’a indiqué +ma route, spontanément, et sans aucune question de ma part! + +-- Ah! oui c’était Paul: un autre Sauvage converti. + +-- Mais, s’il est chrétien, que vient-il faire dans cette +bagarre? + +-- Il a été contraint de feindre pour sauver sa vie. Je suis +presque sûr qu’il n’en fait que tout juste afin de se mettre à +l’abri des soupçons; et qu’au contraire il épie les occasions de +nous être secourable. Nous le reverrons sans aucun doute. + +-- J’aimerais à cultiver sa connaissance; à lui faire compliment +sur la noblesse de ses procédés. + +-- Allons! allons! vite en selle! interrompit Brainerd; Soyons +prêts à disparaître. + +Une fois sur leurs montures, les deux jeunes gens se retournèrent +pour jeter un regard vers le lieu de désolation qu’ils +abandonnaient. La maison toute entière n’était qu’une masse +incandescente du sein de laquelle s’échappaient à longs +intervalles des grondements sinistres, ressemblant aux plaintes +d’un colosse agonisant. Tout autour flottait une atmosphère +rouge, sanglante, pleine de reflets sombres et sinistres; image +saisissante du chaos! + +-- Ah vraiment! c’est trop, cent fois trop malheureux! murmurait +Brainerd, inconsolable; voici la seconde fois que mon père est +ruiné. + +Quel malheur de voir brûler ainsi le seul asile de la famille, +sous nos yeux, sans pouvoir lui porter aucun secours! + +-- Pauvre Will! vous avez raison... mais, n’en doutez pas, ces +malheureux qu’égare un moment de passion rétabliront ce qu’ils +ont ruiné, lorsqu’ils seront rentrés dans le calme de leur +conscience. + +Brainerd ne parût accorder aucune attention à cette métaphysique +trop alambiquée pour être consolante. + +-- Au milieu du désordre qui préside à tous leurs mouvements, +poursuivit-il sans répondre au discours d’Halleck, ils ont l’air +de se grouper tous sur le côté opposé de la maison; je voudrais +bien savoir ce qu’ils veulent faire; faisons un détour pour nous +en assurer. + +-- Vous attendrai-je ici? + +-- Il n’y a aucun inconvénient, car le champ est libre pour +courir au premier signe de mauvais augure, élancez-vous dans la +prairie, suivant la direction prise ce matin par nos amis. Je +vous rejoindrai le plus tôt possible. + +-- Ne soyez pas trop long, observa Halleck; non pas que j’aie des +craintes sur notre sort; mais j’ai hâte d’en finir avec toutes +ces incertitudes. + +Brainerd, suivant son projet, fit un circuit dans la prairie, de +façon à, tourner la maison, et à découvrir sa façade opposée. +Halleck mit pied à terre et s’adossa à un gros arbre, après avoir +passé â son bras la bride de son cheval; puis il attendit avec +assez d’impatience, maugréant de ne pas avoir un cigare allumé. + +Bientôt un «élément» nouveau d’inquiétude vint se joindre à ses +émotions premières. Non contents d’avoir livré aux flammes le +bâtiment principal, les Sauvages avaient incendié toutes les +constructions accessoires; de sorte que la circonférence du +désastre s’était successivement agrandie, au point de refouler +les Indiens à une grande distance, tant la chaleur était devenue +intolérable. Tout le voisinage, et notamment le point où se +trouvait Halleck, étaient devenus fort dangereux à cause des +rôdeurs qui s’y répandaient. + +Son inquiétude devint si vive qu’il fit un demi-tour vers l’Est, +et n’arrêta sa monture que lorsqu’il eût placé un mille entre lui +et le sinistre. Là, il fit halte, et se remit à attendre. +Néanmoins la fascination exercée sur lui par l’aspect de +l’incendie était si grande, qu’il ne pût s’empêcher de se +retourner pour contempler ce sinistre soleil de la nuit. + +À ce moment il entendit le galop d’un cheval. + +«Par ici! Brainerd! cria-t-il en allant à sa rencontre; ah! mon +ami! quel émouvant spectacle! J’y trouve une grande ressemblance +avec l’embrasement d’un vaisseau en pleine mer; ne trouvez-vous +pas? + +Son compagnon ne lui répondit rien; aussitôt il ajouta: + +-- Je remarque une chose, Will; c’est que nous nous dirigeons +plutôt au Nord qu’au Levant... Chut! J’entends des pas de +chevaux. + +Tous deux s’arrêtèrent, gardant un profond silence. Cependant le +cavalier survenant vint droit à eux comme s’il les eût aperçus ou +entendus: c’était un Sauvage, qui fut sur eux avec la promptitude +de l’éclair. + +Halleck, à son approche, avait cherché son revolver; mais à son +inexprimable regret, il s’aperçut qu’il l’avait perdu. + +-- Will! s’écria-t-il, sus à cet indien! avant qu’il... Il +s’arrêta brusquement, car il venait de reconnaître, dans ce +silencieux compagnon, un énorme Sauvage qui remplaçait fort +désavantageusement Brainerd. + +Au même instant il se trouva serré entre ces deux ennemis, sans +autre arme que sa carabine désormais inutile. + +Avant qu’il eut fait un mouvement ou prononcé un mot, l’indien +dernier arrivé prit la parole : + +-- Homme blanc, prisonnier -- s’il bouge, sera scalpé. + +-- Je crois bien qu’il ne me reste aucune autre ressource, +répondit sans façon Halleck; vous me traiterez, je pense, avec la +courtoisie chevaleresque qui a rendu votre race si célèbre dans +le monde. + +-- Venez avec nous; lui fût-il brièvement répondu. + +Et on l’emmena dans la direction de l’incendie. + +L’un des deux sauvages n’avait rien dit, n’avait fait aucune +démonstration. Il se contenta de prendre position à gauche du +prisonnier, qui, ainsi se trouvait gardé à vue de tous côtés. +Tout en chevauchant, l’artiste chercha à distinguer les visages +de ses vainqueurs, un frisson singulier courut dans ses veines +lorsqu’il crut reconnaître, dans l’un des deux, l’indien Paul qui +lui avait précédemment rendu un bon office. + +Plusieurs fois il fut sur le point de lui adresser la parole; +instinctivement il se contint, et la route s’effectua en silence. + +Tout cela n’était point sans mystère. L’artiste s’en préoccupait +fort, lorsque l’un de ses deux gardiens resta de quelques pas en +arrière; l’autre avec un mouvement de surprise, en fit autant. +Craignant quelque sinistre projet contre sa personne, Halleck se +retourna pour épier leurs mouvements. + +Il aperçut les deux sauvages marchant côte à côte, puis l’éclair +soudain d’un couteau: l’un d’eux tomba mort et glissa lourdement +à bas de son cheval. + +-- Restez là, vous, dit aussitôt le secourable Paul; l’autre +jeune Blanc va venir -- Les Indiens galopent contre les femmes -- +courez après. -- Il y aura des scalps. + +Et l’Indien disparut plus prompt qu’un souffle d’orage, laissant +Adolphe tout palpitant d’émotion. + +Son audace nonchalante commençait à l’abandonner, et il se +surprenait à rouler dans sa tête de sombres pressentiments, +surtout depuis que l’immense danger couru par ses amis venait de +lui être si soudainement révélé. Il désirait maintenant, avec +angoisse, courir vers le chariot fugitif, et, par conséquent, +attendait Brainerd avec une impatience extrême. + +Bientôt le trot d’un cheval retentit à proximité, Halleck se tint +prêt à recevoir le nouvel arrivant de pied ferme, qu’il fût ami +ou ennemi. Heureusement toute précaution était inutile; au bout +de quelques instants Brainerd apparut et reçut avec une émotion +facile à comprendre la communication des événements survenus +pendant son absence. + +Après avoir donné un dernier et triste regard à ce qui fût la +maison paternelle, les deux amis s’enfoncèrent rapidement dans la +forêt épaisse, au travers de laquelle ils devaient suivre les +traces des fugitifs partis avant eux. + +CHAPITRE VIII +_QUESTION DE VIE OU DE MORT._ + +Vers minuit, une pluie fine mais serrée commença à tomber sans +discontinuer jusqu’au matin. Les deux jeunes cavaliers étaient +percés jusqu’aux os, affamés, fatigués; tout cela joint à la vive +inquiétude qui les dévorait, rendit leur position extrêmement +pénible. + +L’artiste insistait pour s’arrêter et allumer du feu: mais +Brainerd s’opposa de toutes ses forces à une telle imprudence, +objectant, avec raison que la fumée inévitablement produite par +le foyer attirerait sur eux d’une façon très périlleuse +l’attention des rôdeurs Indiens. + +L’aspect du pays avait successivement changé. Au lieu de la +prairie uniforme et presque nue, les voyageurs rencontraient +maintenant une végétation plus abondante, des ruisseaux, des +collines assez élevées, et des groupes d’arbres qui annonçaient +une région forestière. + +Will, dont la jeune expérience était toujours en éveil, évitait +soigneusement les fourrés, les buissons sombres, dont les flancs +pouvaient receler des embuscades, et s’en éloignait par de longs +détours. + +Cependant, après plusieurs heures d’une course rapide, ils +n’avaient rencontré aucun indice qui annonçât la présence d’un +ennemi. Will commença à être convaincu sérieusement que les +hordes malfaisantes des Petits Corbeaux, des Wacoutahs, des +Wabashaw, et des Pieds-Rouges, n’avaient point encore pénétré sur +ce territoire. Néanmoins ses appréhensions étaient loin d’être +calmées, car les Sauvages ne connaissent ni les distances ni les +difficultés, et devancent, dans leurs poursuites acharnées, les +fuites les plus promptes. + +Midi approchait; les jeunes gens étaient tourmentés par une faim +intolérable; ils se décidèrent à faire halte pour tâcher de se +procurer la nourriture nécessaire. Les ruisseaux et les lacs du +Minnesota abondent en poissons de toute espèce, les bois sont +giboyeux à l’excès; ils ne devaient donc avoir aucune difficulté +à se procurer de la venaison. + +Pour arriver à leur but, ils furent obligés de pénétrer dans un +bois dont l’étendue paraissait être d’environ vingt ou trente +ares. Mais lorsqu’ils en furent à une centaine de pas, Brainerd +arrêta son cheval. + +-- Je ne suppose pas que nous courions un grand risque en nous +approchant ainsi de la forêt; cependant nous agissons d’une +manière qui ne me convient pas. + +-- Pourquoi? + +-- Il est impossible de sonder les coquineries des Peaux-rouges. +Nous sommes loin d’être hors de danger; si ce n’est en rase +prairie. + +-- Eh bien! au contraire, moi, je pense que ces gens là ont un +fond de noblesse et de chevalerie qui les poussera toujours à +nous attaquer ouvertement. + +-- Ah! pauvre Adolphe, vous êtes obstiné dans vos ridicules +illusions! Oui, s’ils sont en nombre énormément supérieur et sûrs +de nous écraser, ils nous attaqueront effrontément mais +heureusement nous sommes bien montés, et suffisamment armés pour +les tenir à distance. Tout ce que je crains, ce sont les +embuscades; les Indiens n’ont pas d’autre idée en tête. + +-- Si vous le préférez je vais battre le bois; vous m’attendrez +ici. + +-- Non! je vais avec vous. + +Ils pénétrèrent ensemble sous la voûte de verdure, firent +quelques pas et écoutèrent en regardant tout autour d’eux. La +forêt était silencieuse comme une tombe; pas un être animé n’y +donnait signe de vie. + +-- J’espère que nous sommes seuls, dit Brainerd; comme les +broussailles sont très inextricables par ici, nous serons obligés +de mettre pied à terre et de nous séparer quelque peu, afin de +chasser pendant quelques heures chacun de notre côté. + +-- C’est parfait! répondit Halleck se mettant en devoir d’obéir; +nous nous retrouverons ici, chargés du gibier que nous aurons pu +conquérir. + +Ils se séparèrent ainsi; l’artiste prit à droite, son compagnon à +gauche. D’abord une grande quantité d’écureuils s’offrit à leur +vue, mais ils dédaignèrent d’aussi menues proies, réservant leurs +munitions pour de meilleures rencontres. Au milieu de ses +zigzags, l’artiste fit la rencontre d’une petite source, abritée +dans le creux d’un énorme rocher; tout autour de ce nid frais et +murmurant s’enlaçaient les racines noueuses de grands arbres au +milieu desquelles ruisselaient avec une grâce infinie les plus +mignonnes cascades. + +Le site était ravissant; aussi Halleck après s’être avidement +désaltéré à cette glace liquide, ne put résister au désir d’en +faire le dessin. + +En conséquence, il ouvrit son inséparable album, et accomplit son +oeuvre avec une attention que rien ne pouvait distraire. Tout en +crayonnant, il crut bien entendre, une douzaine de fois, Brainerd +décharger son fusil; mais il ne se troubla pas pour cela; au +contraire, il en conclut qu’il était heureux en chasse, et que +dès lors, lui Halleck, pouvait bien vaquer â son cher dessin. + +Néanmoins, il fit la réflexion que rentrer sans une seule pièce +de gibier serait chose humiliante; aussi; lorsqu’il eût fini, il +replia son album et repartit en chasse, le fusil sur l’épaule. + +Mais ses aventures n’étaient pas finies, à beaucoup près. À +proximité d’une petite éclaircie, il s’arrêta tout frissonnant: +son oreille aux aguets venait d’entendre une voix plaintive, +semblable au râle d’un agonisant. Il écouta encore; il n’y avait +point â s’y méprendre, c’était bien les gémissements d’une +créature humaine blessée à mort; ils partaient d’un buisson situé +à une cinquantaine de pas. + +Halleck courut dans cette direction et découvrit avec +consternation un homme étendu à la renverse sur le sol; il +paraissait mortellement blessé et n’avait plus qu’un souffle de +vie. + +L’artiste se pencha sur lui d’une façon compatissante. + +-- Comment vous trouvez-vous en ce misérable état, pauvre +malheureux? lui demanda-t-il. + +-- Hélas! murmura le moribond en se raidissant pour regarder +autour de lui comme s’il eut appréhendé le retour d’un ennemi +féroce; ce sont ces Sauvages... ils ont massacré ma femme et mes +enfants, et m’ont traîné jusqu’ici pour y expirer. + +-- Où sont-ils, les Indiens + +-- Partout! vous n’en avez point rencontré? + +-- Y a-t-il d’autres hommes Blancs dans ces bois? + +-- Il y en avait quatre, que les Sauvages ont suivis à la piste +depuis ce matin. + +-- Que sont-ils devenus? + +-- Trois gisent dans l’herbe près d’une source, où ils ont été +fusillés. + +L’artiste se releva, les cheveux hérissés sur la tête, et alla au +lieu indiqué, pour vérifier ce que venait de lui dire +l’agonisant. En effet, il trouva un homme et deux enfants, +froids, raidis dans les embrassements de la mort. Ils avaient été +si brutalement hachés à coups de tomahawks, que l’oeil d’un ami +n’aurait pu les reconnaître. + +Après avoir contemplé pendant quelques minutes avec égarement cet +effrayant spectacle, l’artiste revint au moribond; mais il ne +trouva plus qu’un cadavre. + +Il resta un instant immobile, perdu dans une sombre rêverie. + +Tout à coup, une détonation, suivie d’un sifflement qui lui passa +devant la figure, le rappela au sentiment de la réalité, c’est-à- +dire du danger. + +Sa première manoeuvre fut digne d’un vétéran dans la guerre +forestière: il bondit en arrière d’un arbre, et s’y cacha de +façon à être garanti contre une nouvelle balle. + +Il avait remarqué la direction d’où était venu le message de +mort; il s’abrita en conséquence, et se tint en observation. + +Une pensée lui causait un certain malaise; si ses ennemis étaient +nombreux, l’issue de l’aventure pouvait devenir extrêmement +désagréable. Il éprouva un sentiment de soulagement lorsqu’il +aperçut une figure sombre, une seule, se dessinant derrière les +feuillages. + +-- Impudent vagabond! murmura Halleck, tu lorgnes par ici pour +juger du résultat de ton coup. Attends un peu, je vais te rendre +la monnaie de ta pièce. + +Malheureusement, l’oeil expérimenté de l’Indien avait remarqué le +canon de carabine qu’Adolphe dirigeait contre lui; il se déroba +subtilement derrière un arbre, au moment où le coup partait, et +esquiva ainsi une conclusion précipitée de tous ses combats. + +Sans s’arrêter à savoir s’il avait touché le but, Halleck +rechargea son arme avec toute la rapidité possible; il venait +d’assurer la dernière bourre, lorsque avec un cri insultant de +triomphe le Sauvage arriva en bondissant sur lui. + +Quoiqu»il n’eut pas encore placé la capsule, Halleck ne se +troubla point, et coucha en joue son adversaire. Ce dernier, +trompé par ce sang-froid, crut que l’artiste avait une arme à +deux coups et se cacha vivement derrière un arbre. + +Avec la rapidité de la pensée, Halleck mit sa capsule, arma la +batterie, et attendit, tout en réfléchissant qu’au fond les +choses allaient pour le mieux puisque la partie était égale. + +Cependant, chacun des deux adversaires étant abrité, la bataille, +devenait une question de stratégie. Le vainqueur devait être +celui qui, le premier, parviendrait à surprendre l’autre hors de +garde. + +Une histoire du désert revint alors en mémoire à l’artiste; il se +rappela avoir lu qu’un Européen se trouvant en position analogue, +avait imaginé de tromper son ennemi et de provoquer son feu, en +faisant apparaître cauteleusement son chapeau ou un autre objet +paraissant indiquer que la tête était dessous. L’Indien avait +fusillé un bonnet suspendu au bout d’une branche, et lorsqu’il +était arrivé sur celui qu’il croyait mort, il avait reçu lui-même +le coup mortel. + +Halleck se souvint aussi avoir vu cette petite scène reproduite +par un dessin qui l’avait charmé. + +Mettant aussitôt ses souvenirs en pratique, l’artiste plaça son +Panama sur le canon de la carabine, et l’éleva doucement un peu +au-dessus de l’arbre. Mais il avait compté sans la perspicacité +de son adversaire, et aussi sans sa propre inexpérience; le +chapeau balançait sur son appui improvisé, ses allures n’étaient +pas naturelles, il n’y avait pas trompe-l’oeil. + +Aussi, eut-il beau reproduire son artifice sur toutes les faces +du tronc d’arbre, le Sauvage se contenta de grimacer un sourire +méprisant, et ne bougea pas. + +Halleck finit par comprendre que sa ruse était éventée; il en +conclut que l’Indien devait avoir lu cette histoire et pris +connaissance de l’illustration qui l’accompagnait. Mais, en même +temps, il fit, dans la doublure de sa veste, une découverte qui +lui causa un sensible plaisir. Son revolver qu’il avait cru +perdu, ayant glissé par une poche décousue, s’était réfugié un +peu plus bas entre un porte-cigares, un étui à crayons, un +couteau-fourchette et le télescope. + +Cette trouvaille réconforta considérablement l’artiste, et lui +suggéra, l’idée d’une autre ruse. Une sorte de protubérance +indécise ressemblant un peu à une tête abritée par une +couverture, se montra du côté de l’Indien, et disparut aussitôt. +Quelques secondes après, la même apparition se reproduisit sur un +autre point. L’artiste comprit l’artifice; un demi-sourire plissa +ses lèvres, il épaula et fit feu. + +Comme il s’y attendait, un hurlement de triomphe lui répondit, et +le Sauvage se précipita sur lui, le tomahawk levé. Halleck laissa +tomber son rifle et dirigea contre l’ennemi, avec la fermeté +d’une tige d’acier, son poing armé du revolver. Le Sauvage sans +méfiance continua d’avancer; trois petites détonations sèches et +brèves retentirent, enfonçant chacune un messager de mort dans le +buste de l’Indien. + +Il ne tomba qu’au troisième coup. + +-- Les carabines ne sont pas les seuls instruments propres à la +fusillade, mon bel ami cuivré, murmura l’artiste en replaçant +paisiblement son arme en lieu sûr; ce petit engin fait peu de +fracas mais d’excellente besogne, comme vous avez pu voir. Il y a +mieux; pour le cas où il y aurait d’autres vagabonds de même +espèce dans le voisinage, je vais recharger toute mon artillerie. + +En procédant à cette opération, il donna un coup d’oeil au vaincu +qui se débattait dans l’herbe, au milieu des dernières +convulsions. Sa face contractée était horrible à voir; c’était le +type d’une férocité infernale. Du reste, elle ne trompait pas, +cet homme avait commis tous les crimes depuis l’assassinat +jusqu’à l’incendie; sa ceinture portait en grand nombre les +scalps des femmes et des enfants. La mort qu’il venait de subir +était une punition trop douce; ce n’était pas en guerrier, mais +en supplicié qu’il devait finir. + +Il lança à Halleck des regards furieux, comme s’il avait voulu +l’anéantir; ses dents grincèrent; ses mains se crispèrent sur les +broussailles environnantes. + +-- Va-t-en! va! lui cria-t-il en Anglais, va-t-en! coquin! moi +tuer... + +-- Je ne doute pas de vos bonnes intentions à mon égard, murmura +Halleck impassiblement; mais elles m’effrayent encore moins que +tout à l’heure. + +-- Le chien Face-Pâle peut courir, il arrivera trop tard dans la +prairie. Les guerriers indiens ont suivi la piste de l’Oncle John +et de ses femmes. + +Halleck sentit comme un coup de couteau dans le coeur; le +souvenir de ses amis et des dangers qu’ils pouvaient courir lui +revint en esprit: + +-- Que dites-vous?... Ils ont été surpris par cette canaille +rouge?... Où?... Quand?... Mais, parle donc, gredin!... cria-t’il +en se penchant sur le blessé. + +Tout fut inutile; l’Indien avait entonné son chant de mort, dont +rien ne pouvait le distraire; et au fond de ses yeux demi- +éteints, vacillaient comme des lueurs fugitives les flammes de la +colère, de la haine, de la vengeance. + +Halleck prit soudain son parti; abandonnant le monstre à la mort +qui s’en emparait, il courut en toute hâte au rendez-vous +convenu. + +Là, il trouva les chevaux dans la position où on les avait +laissés, mais Brainerd n’était pas encore de retour. L’impatience +fiévreuse d’Halleck était telle qu’il fut sur le point de partir +sans l’attendre; heureusement le jeune _settler_ ne tarda pas à +paraître, ployant littéralement sous le poids du gibier. + +À peine fût-il arrivé qu’Adolphe lui expliqua précipitamment tout +ce qui venait de se passer, insistant particulièrement sur les +révélations de l’Indien concernant les dangers courus par leurs +amis. + +Sur-le-champ ils se remirent en route; leur appétit, tout +surexcité qu’il fut par le besoin, s’était évanoui devant ces +nouvelles inquiétudes. Seulement, par mesure de précaution, les +jeunes gens chargèrent en croupe une portion de leur gibier. + +-- Cette race Indienne me parait avoir changé un peu de cachet +par ici, observa l’artiste lorsqu’ils furent en pleine campagne; +je trouve surtout des types incroyables de vagabonds... ils ne me +déplaisent pas trop. + +-- Eh! mon cher! ce sont ces nobles guerriers dont vous êtes si +poétiquement entiché! ces hommes chevaleresques et généreux +daignent, à cette heure, courir sur la piste de mon père, de ma +mère, de ma soeur, comme des limiers altérés de sang; ces braves +gens, comme vous les appelez, dansent peut-être; à cette heure, +les pieds dans le sang, autour des scalps de Maria et de Maggie! + +-- Écoutez donc Will; je déteste ces indiens vagabonds qui +pullulent sur les frontières de la civilisation. Mais si nous +étions à cent milles plus loin dans les bois... + +Eh! mon pauvre cousin, vous auriez déjà subi vingt fois la mort +si la chose était possible! interrompit Brainerd avec irritation; +il est temps, croyez-moi, de jeter au loin vos niaises utopies +sur les Sauvages, et de vous conduire un peu d’après l’expérience +de gens qui en savent plus que vous là-dessus ! + +-- Au moins, vous m’accorderez une chose; c’est qu’ils n’ont pas +commis un seul acte de cruauté, avant d’y avoir été poussés par +la méchanceté des Européens. + +-- C’est possible; mais ils ne se sont pas privés de prendre des +revanches féroces. + +-- Remarquez-le bien, Will; les trafiquants, les émigrants, les +pionniers, les forestiers, les chasseurs, les trappeurs, les +_settlers_, tout le monde s’est jeté sur ce pauvre désert et sur +ses pauvres habitants comme sur une terre de conquête; on a pris, +on a pillé, on a gaspillé, on a brûlé, on a chassé, on a massacré +à tort et à travers; on a violenté et exaspéré les Indiens de +toutes manières; on leur a tout pris, l’eau, la terre, et jusqu’à +l’air du ciel; on les a anéantis... Est-ce que tout cela ne crie +pas vengeance? + +-- Dites ce que vous voudrez, Halleck; vous n’empêcherez pas que +leur cruauté n’ait dépassé toutes les dimensions de l’offense; il +y a longtemps qu’ils se sont vengés au double, au triple, au +centuple! + +-- Mon opinion est que ce soulèvement n’est qu’une ébullition +passagère et locale; dans quelques jours il n’en sera plus +question. + +-- Vous croyez cela?... Eh bien! priez Dieu pour que les +Sissetons, les Yanktonas, les Yanktomis ne se joignent pas à +l’insurrection; ou bien faites en votre sacrifice, vous ne +reverrez plus Saint-Paul. + +-- Mon Dieu! Will, comme vous amplifiez le danger! Parce que nous +avons eu la mauvaise chance de rencontrer deux ou trois vagabonds +dans les bois, voilà-t-il pas que vous ne rêvez plus que +soulèvement dans tout le Nord! + +-- Si vous aviez seulement la moitié de mon expérience, vous ne +seriez pas si aveugle. + +-- Oh! quelle perspective splendide! s’écria tout-à-coup +l’artiste avec enthousiasme; si j’en avais le temps, comme je +crayonnerais, cela! + +-- Vous pouvez vous en donner ici à coeur joie, riposta aigrement +Brainerd, si vous considérez cela comme plus important que les +existences et le salut des nôtres. + +-- Là! là! calmez-vous, cher Will! je n’ai pas la moindre idée de +ce genre... il n’y a aucun mal, ce me semble, à admirer d’aussi +belles choses en passant. Dieu! que c’est admirable! Ces forêts +d’un vert-bleu sombre!... Cette prairie de velours vert!... et ce +lointain de montagnes qui escaladent le ciel! Will! regardez! fit +soudain Halleck à voix basse, il y a sur cette colline quelqu’un +qui nous télégraphie des signaux!... + +CHAPITRE IX +_JIM L’INDIEN EN MISSION._ + +Sur l’extrême sommité du coteau, les deux amis aperçurent en +reflet la tige d’un arbre qui se balançait à droite et à gauche, +de façon à indiquer l’intervention active d’un homme ou d’un +animal. + +L’artiste fit usage de son télescope pour inspecter longtemps en +silence ce phénomène inexpliqué. + +-- Pouvez-vous me définir cela? demanda-t-il à son compagnon, en +lui passant la lunette. + +-- Au moment où l’arbre s’est incliné à droite, reprit Will en +parlant lentement sans cesser de regarder, il m’a semblé +apercevoir quelque chose comme une tête. Maintenant, appartient- +elle à un Indien ou à un blanc, je l’ignore. Voyez un peu +Adolphe. + +L’artiste regarda longuement et avec une attention soutenue, sans +pouvoir déterminer à quelle espèce humaine appartenait l’être +mystérieux, objet de sa curiosité. + +Cependant les deux jeunes gens avaient arrêté leurs chevaux; +cette halte fût sans doute remarquée par l’inconnu, car ses +signaux devinrent plus agités qu’auparavant. + +-- Approchons-nous, dit Brainerd; au moins nous saurons à quoi +nous en tenir. + +-- Ce sera quelque pauvre réfugié, épuisé par une longue course, +et ne sachant plus à quel saint se vouer. + +-- Dans tous les cas, pourquoi ne descend-il pas vers nous pour +se faire connaître? + +-- Impossible à dire; ma curiosité est piquée au plus haut degré, +il faut que j’aille savoir ce que c’est. + +-- Je crains quelque perfidie, observa Brainerd. Suivant toute +probabilité, il y a quelque bande Indienne blottie, là-haut, dans +les broussailles. + +-- Bah! ils auraient déjà fondu sur nous, pour nous envelopper. + +-- Non; ils ne possèdent sans doute pas de chevaux, et leur ruse +constitue à se cacher. Ils savent parfaitement qu’ils ne peuvent +rien contre nous, à moins que nous n’approchions à portée de +fusil: c’est là ce qu’ils attendent. + +-- Nous ne saurons rien d’ici, reprit Halleck, il faut nous +approcher un peu. + +Brainerd mesura soigneusement la distance du regard. + +-- Nous pouvons faire une centaine de pas dans cette direction; à +cette distance nous courons quelques chances d’être fusillés sans +trop de danger. Il y a peu de tireurs capables d’atteindre leur +but à pareil éloignement; néanmoins j’ai connu des Indiens qui +s’en seraient chargés. + +Ils s’avancèrent vers la colline, doucement et avec mille +précautions; puis, lorsqu’ils se crurent au point extrême qu’il +était prudent de ne pas dépasser, ils firent halte. + +L’artiste regarda au travers de sa lunette; à ce moment l’arbre +tomba par terre, mais personne n’apparut derrière. + +-- Qu’est-ce encore, cela? demanda-t-il en se retournant vers son +compagnon. + +-- Il s’aperçoit que nous venons à lui, et il juge convenable de +suspendre ses signaux. + +-- Eh bien! s’il en est ainsi, tournons-lui le dos; il +recommencera son manège. + +Les jeunes gens ramenèrent leurs chevaux dans une direction +opposée, comme s’ils avaient voulu s’éloigner. Mais lorsqu’ils +eurent fait quelques pas, un appel lointain arriva à leurs +oreilles; en retournant la tête ils aperçurent un Indien qui +étendait vers eux sa couverture blanche. + +-- Bon! fit Brainerd; le voilà furieux de notre prudence, il nous +insulte de loin. + +-- Voyons, que je le lorgne cette fois, comme si je voulais faire +son portrait. + +À ces mots, l’artiste braqua sur lui son télescope, le regarda +attentivement; puis, baissant soudain son instrument: + +-- Je parie que je connais cet homme, Will. Qui croyez-vous?... + +-- Un Petit-Corbeau, un Nez-Coupé quelque autre de cette +espèce?... + +-- C’est Christian Jim. + +Au moment où Brainerd, avec un signe d’incrédulité, cherchait à +vérifier cette assertion, ils purent distinguer Christian Jim +accourant vers eux à grande vitesse. + +Quoique certains, cette fois, d’avoir affaire à un ami, les +jeunes gens ne firent aucun mouvement pour aller au-devant de +lui, tant ils redoutaient de faire quelque fausse démarche. + +Mais, dès qu’il fût à portée de la voix, Brainerd, incapable de +maîtriser sa fiévreuse impatience, s’écria: + +-- Où les avez-vous laissés, Jim? + +-- Là-bas, à quarante milles environ dans les bois. + +-- Et comment vous trouvez-vous ici? + +-- Je vous cherche, riposta l’Indien d’un air mécontent; prenez- +moi vite sur un cheval, vite! les Indiens sont là! + +Tous deux jetèrent un regard inquiet sur les environs; mais +n’apercevant rien, ils interrogèrent le Sioux du regard: + +-- Ils sont là-bas, dans l’herbe; c’est pour çà que je restais +sur la colline; je n’aime pas ces Indiens fermiers. + +-- Comment se sont passées les choses, au commencement de votre +fuite? + +-- Bien; nous avions pris une grande avance dans la prairie. Vers +le soir, il y a eu des pistes derrière nous; l’oncle John était +parti trop tard; les Wacoutahs suivaient nos traces. + +-- Ah! mon Dieu! Et, ma mère, ma soeur, que disaient-elles? + +-- Rien; les femmes Faces-Pâles ont été courageuses, elles ont +chargé les armes en se préparant au combat. L’oncle John a poussé +les chevaux; le char courait très vite. Ensuite Christian Jim a +prêté l’oreille jusqu’à terre, des plaintes volaient en l’air et +retombaient dans la prairie; les maisons craquaient dans les +flammes. Le massacre et l’incendie étaient partout, devant, +derrière, à côté, avec les Indiens. + +-- Diable! interrompit Halleck, la situation est donc vraiment +terrible? + +-- Continuez, Jim! dit Brainerd impatiemment. + +-- Alors, l’oncle John a dit: «Nous ne sommes pas en force pour +combattre un aussi grand nombre d’ennemis; il faut que Will et +Adolphe arrivent au plus tôt. + +-- Et alors?... demanda Halleck. + +-- Alors, Christian Jim a conduit le chariot dans un fourré +impénétrable; il y a caché les femmes et le vieux guerrier. +Ensuite il a effacé avec soin toutes les traces, et il a couru +chercher les amis qu’on attendait. + +-- Mais, pourquoi ne descendiez-vous pas de la colline, au lieu +d’y rester occupé à manoeuvrer comme un télégraphe +incompréhensible? demanda Halleck. + +-- Quand Christian Jim vous a vus, il a aperçu en même temps, une +bande d’Indiens à cheval qui cheminait à très peu de distance. +Pour ne pas être découvert par eux, il est resté caché derrière +un arbre, tout en vous faisant des signaux capables d’attirer +votre attention. + +-- Eh bien! nous l’avons échappé belle! murmura Will en +pâlissant. C’est une chose terrible! Un voyage ainsi côte à côte +avec la mort, sans même le soupçonner! Et ces indiens, que sont- +ils devenus? + +Jim, au lieu de répondre, incline son oreille presque jusqu’à +terre, et écouta pendant quelques instants avec une anxiété +profonde. + +-- Ils partent au grand galop; entendez! fit-il en se relevant. + +Les jeunes gens prêtèrent l’oreille; un bruit semblable à un +tonnerre lointain parvint jusqu’à eux, accompagné d’une clameur +sauvage. + +-- Oui, répondit Brainerd, c’est le galop de leurs chevaux; ils +s’éloignent. + +-- Puissent-ils aller jusqu’en enfer et ne jamais revenir! +soupira sentencieusement Halleck. + +Personne ne répondit, la marche continua silencieusement dans la +direction de l’ouest. La journée était lourde et brûlante, comme +il arrive souvent au mois d’août; par cette suffocante +atmosphère, hommes et chevaux étaient accablés; cependant les +jeunes gens, dans leur hâte d’arriver, auraient surmené leurs +montures si Christian Jim ne les eût retenus. + +-- La route est longue, dit-il, les chevaux tomberont. + +-- Mais pourtant, il nous faut joindre, à tout prix, les pauvres +fugitifs, répliqua Brainerd avec une légère disposition à la +mutinerie; ils peuvent avoir besoin de notre secours à chaque +instant: + +-- Je ne le crois pas. + +-- Mais, au nom du ciel! Jim, les croyez-vous en sûreté? + +-- Ils sont entre les mains du Grand Père! répondit l’Indien avec +une solennité qui impressionna vivement les jeunes gens. + +-- Nous le savons, Jim, reprit Brainerd après un moment de +silence; mais nous savons aussi que, pour mériter le secours du +Tout-Puissant, nous devons, nous-mêmes, remplir nos devoirs et +agir courageusement jusqu’à la dernière limite de nos forces. + +-- Le Grand Père fait ce qui lui paraît le meilleur. + +-- Parlez-moi d’eux... Que pensez-vous de leur situation, des +chances qu’ils ont d’échapper aux poursuites des Indiens? + +-- Moi, je les crois sains et saufs. On ne les verra pas s’ils +restent cachés dans le bois. + +-- Mais le chariot avec ses roues, les sabots des chevaux, ont dû +laisser des traces profondes et faciles à reconnaître. Les yeux +des Hommes-Rouges sont perçants, ils aperçoivent ce qui resterait +invisible pour nous. + +-- Leurs regards sont voilés aujourd’hui par la fumée de +l’incendie; ils voient tout couleur de sang; ils n’aperçoivent +que les scalps des femmes, des babies; ils ne regardent que le +pillage. Le démon est dans leurs coeurs, ils ne savent plus ce +qu’ils font. + +Jusque-là l’artiste n’avait presque rien dit; mais, pour plaider +la cause de ses honorables Indiens, il retrouva la parole : + +-- Vous ne pouvez, dit-il, établir aucun parallèle entre ces +honteux coquins, ces affreux vagabonds et le vrai Aborigène. Le +vrai guerrier Indien est chevaleresque, honorable et loyal dans +la guerre; n’est-ce pas, Jim? + +Le Sioux le regarda avec des yeux étonnés, dont l’expression +indiquait qu’il n’avait pas compris son interlocuteur. L’artiste +recommença une explication; + +-- Vos guerriers, c’est-à-dire vos vrais Indiens, ne sont pas +semblables à ces hommes-la.!... Ils sont meilleurs, plus sensés, +plus modérés dans la guerre?... hein?... + +-- Je n’en connais point comme çà, répliqua Jim en détournant la +tête. + +Brainerd se mit à rire et ajouta: + +-- Vous aurez besoin d’un fier microscope; mon pauvre Halleck, +pour découvrir les phénomènes que vous rêvez. Car; vous venez de +vous en convaincre, ils sont invisibles à tous les yeux. + +L’artiste eut une moue dédaigneuse et sardonique; indiquant que +sa foi n’était nullement ébranlée, et qu’il admettait une seule +chose, savoir que le nombre des vagabonds exceptionnels était +considérable sur les frontières. + +Dévoré d’inquiétude, Brainerd n’avait pu se résoudre à faire +halte; il s’était contenté de ralentir le pas; mais, malgré cette +modération à leur fatigue, les pauvres animaux continuaient de +souffler et de transpirer d’une façon inquiétante. + +Pour ne pas imposer toujours au même, une surcharge au-dessus de +ses forces, l’Indien montait en croupe tantôt derrière Halleck, +tantôt derrière Will. + +Après avoir marché pendant quelques heures Jim annonça qu’on +approchait et que, si aucun accident ne survenait, on aurait +rejoint l’once John à la tombée de la nuit. + +Mais, à peine eût-on fait cent pas que l’Indien poussa un +grognement de déplaisir. + +-- Qu’y a-t-il encore? demanda Will, derrière lequel celui-ci +était en croupe à ce moment. + +-- Ugh! les Indiens! grommela Jim en indiquant le côté nord de +l’horizon. + +Tous les yeux se tournèrent dans cette direction -- les jeunes +gens aperçurent à une grande distance un tourbillon qu’on aurait +pu prendre pour un troupeau d’animaux sauvages lancés à fond de +train dans la prairie. Leur course impétueuse soulevait derrière +elle des nuages de poussière; les yeux inexpérimentés des deux +hommes Blancs ne virent d’abord là autre chose qu’une horde de +buffles ou de sangliers nomades. Mais bientôt le télescope +d’Halleck révéla des cavaliers qui caracolaient çà et là, +activant la marche de ce groupe effaré. + +-- Des Indiens chassant les bestiaux pillés dit le Sioux. + +-- Quelle direction prennent-ils? + +-- Droit sur nous. + +-- Alors faisons vite un écart pour nous dissimuler à leur vue, +nous courons les plus grands dangers; ils sont bien montés, et +nos chevaux sont trop épuisés pour nous tirer d’affaire. + +Mais une double difficulté se présentait; s’ils faisaient un trop +grand détour, il leur devenait impossible de joindre les amis +avant la nuit; s’ils ne se cachaient pas promptement et sûrement, +le danger était pire encore. + +En quelques secondes l’état des choses empira de telle façon que +les fugitifs n’eurent même plus le temps de délibérer. Les +Indiens arrivaient sur eux, au vol, toujours chassant devant eux +les bestiaux affolés de terreur. Cette espèce d’avalanche vivante +n’était plus qu’à deux ou trois cents pas de distance, lorsque +Jim fit signe à ses compagnons de se jeter à terre et de +renverser leurs chevaux dans les grandes herbes. + +Les pauvres animaux, épuisés de fatigue, comprenant peut-être +aussi le danger, restèrent étendus sur le sol, sans faire aucun +mouvement, à côté de leurs maîtres également immobiles et +silencieux. + +Il était temps! Comme une trombe beuglante, mugissante, hurlante, +bestiaux et Indiens passèrent si près, qu’un moment Brainerd se +crut découvert. Mais, aveuglée par la poussière, enivrée de +fureur et d’orgueil sauvage, la bande rouge passa sans rien +apercevoir. + +Les fugitifs les regardèrent s’éloigner, toujours cachés, +l’oreille et l’oeil au guet, la carabine au poing, prêts à +disputer chèrement leurs vies, si le malheur voulait qu’une mêlée +s’engageât. + +Aussitôt qu’ils furent hors de vue, Jim donna le signal du +départ, et on se remit vivement en route. Les premières ombres du +soir ne tardèrent pas à arriver, et, avec elles, une brise +agréable, dont la fraîcheur ranima les hommes et les chevaux; la +marche se continua plus allègrement, plus promptement; bientôt, à +l’extrême limite de l’horizon bleuissant, apparut un bouquet +d’arbres; c’était le refuge où l’oncle John et sa famille +attendaient anxieusement l’arrivée de leurs trois amis. + +-- Si une horde de ces vagabonds vient à tomber sur les traces du +chariot, dit l’artiste, ils se mettront en tête de les suivre; et +alors, Dieu sait qu’il faut nous hâter. + +-- Cela peut arriver, répliqua Brainerd, mais c’est le cas le +moins à craindre. En ce moment, il y a des fuyards dans toutes +les directions, les Indiens auraient trop à faire pour suivre +toutes les pistes; ils prennent au hasard. Je crains surtout que +quelque groupe ennemi ait eu l’idée fortuite de camper dans le +bois et ait ainsi découvert nos amis; je crains aussi que ces +derniers aient eu la malheureuse idée de fuir. + +La perspective immense de la prairie trompe comme celle de +l’Océan; plus on marchait, moins on paraissait s’approcher du +petit bois: deux ou trois fois, dans son ardeur impatiente, +Brainerd manifesta le désir de lancer les chevaux au triple +galop; heureusement la sage influence de Jim tempéra cette hâte +imprudente qui n’aurait abouti qu’à épuiser les montures dont ils +avaient si grand besoin. + +Sur la route s’offraient à eux, çà et là, un spectacle navrant, +des scènes effrayantes. Ici une ferme brûlée; là des corps +sanglants, criblés d’affreuses blessures; plus loin des groupes +surpris dans leur fuite, des familles entières massacrées, mais +qui avaient eu le triste bonheur de rester unies dans la mort +comme elles l’avaient été dans la vie; plus loin encore, les +restes mutilés d’un enfant, d’une jeune fille, d’un vieillard, +tombés sous l’horreur d’une mort solitaire, en un épouvantable +duel avec quelque bourreau plus acharné que les autres. + +Le sang bouillonnait dans les veines des jeunes gens, à de +pareils spectacles: Brainerd surtout, le visage sombre, les +sourcils froncés, la main crispée sur son rifle, regardait des +yeux du coeur, plus loin, là-bas, où peut-être il faudrait +chercher aussi dans les herbes rougies, les restes aimés de ceux +qui l’attendaient pleins d’angoisse. + +Jim conservait son visage de bronze, vrai masque métallique de +l’Indien; cependant à quelques ressauts des muscles de ses joues, +au tremblement insaisissable de ses narines, un observateur +attentif aurait pu deviner un orage intérieur et de dangereuses +dispositions pour les bandits auteurs de tous ces forfaits. + +Quant à l’artiste, il s’était d’abord furieusement indigné de +tant d’atrocités et avait jeté feu et flammes; mais au bout de +quelques instants son caractère mobile et frivole reprenant le +dessus, il s’était remis à admirer le paysage, et avait même +parlé de s’arrêter un peu pour dessiner un site «délirant». Mais +une sévère rebuffade de Brainerd le ramena à des sentiments plus +sérieux. + +Le soleil venait de se coucher lorsque la petite cavalcade +arriva, auprès du petit bois où était cachée la famille Brainerd, +Les jeunes gens ralentirent l’allure de leurs chevaux pour +laisser à leur ami Indien le soin de reconnaître les lieux. + +Mais à peine ce dernier eût-il fait quelques pas qu’il poussa une +exclamation étouffée. En réponse à la muette interrogation de +Will, il montra du doigt un mince filet de fumée qui surgissait +précisément du milieu du bois, et s’évanouissait dans l’azur du +ciel après s’être élevé tout droit dans l’air. + +Cet indice, presque imperceptible, était d’un fâcheux augure; il +pouvait déceler la présence des Indiens dans le fourré où +s’étaient abrités l’oncle John et les siens; et, dans ce cas, que +s’était-il passé! + +Il serait impossible de définir les émotions qui bouleversèrent +les deux jeunes gens à l’aspect de ce signe alarmant. Brainerd +terrifié voyait déjà une scène de massacre et d’horreur; les +cheveux blancs de son père souillés de son sang, sa mère gisante +sur le sol défigurée à coups de tomahawk, Maggie, Maria, +massacrées aussi, ou, sort également affreux! entraînées en +captivité? + +L’artiste amorça et examina son revolver en proférant de +terribles menaces contre ces «vagabonds odieux qui déshonoraient +la race Indienne». + +Le Sioux ne disait rien; il aurait été difficile de savoir ce +qu’il pensait, car il ne répondit point aux questions que lui +adressaient les jeunes gens. + +-- Il faut que j’examine le bois, avant tout, leur dit-il enfin; +retirez-vous derrière ces broussailles avec vos chevaux et ne +bougez qu’à la dernière extrémité. + +Aussitôt l’Indien se mit à ramper dans l’herbe de façon à faire +le tour du bois, et arriver ainsi inaperçu jusqu’à ce feu +mystérieux dont la fumée était si inquiétante. + +CHAPITRE X +_UNE NUIT DANS LES BOIS._ + +Le Sioux déploya toute la ruse et l’agilité indiennes dans cette +difficile entreprise: les hautes broussailles, tout en le +favorisant par leur abri protecteur, opposaient mille obstacles à +la marche qui devait rester entièrement silencieuse. Aussi, +quoique la distance à parcourir fût courte, avançait-il +lentement; une heure s’écoula ainsi, et la nuit était venue +entièrement lorsqu’il arriva sous la voûte sombre du bois. + +Jim s’était fait aussi son opinion concernant la fumée suspecte +qu’on venait d’apercevoir. Il ne pouvait admettre que ce feu eût +été allumé par ses amis: la chaleur du jour en excluait la +nécessité; d’autre part, les fugitifs avaient une trop grande +crainte d’attirer l’attention de leurs mortels ennemis, pour +commettre une pareille imprudence; enfin, l’oncle John était trop +expérimenté pour se départir ainsi des règles d’une précaution +sévère. + +Jim n’était donc pas sans appréhensions, et, quoiqu’il n’en +laissât rien voir, il se sentait agité de sombres pressentiments. + +Progressant plus silencieusement qu’une ombre, il glissait au +milieu des branches sans froisser une feuille, sans déplacer un +brin d’herbe; l’oreille de son plus cruel ennemi n’aurait pu +l’entendre, eût-il rampé à ses pieds. + +En arrivant vers le lieu où s’était cachée la famille Brainerd, +il s’arrêta et écouta, concentrant toutes ses facultés pour +saisir le moindre son. Mais pas une feuille ne remua; un silence +de mort régnait sur toute la nature; il sembla à Jim d’un funeste +augure. Par intervalles un souffle de la brise nocturne planait +dans l’air, puis il expirait aussitôt. + +Si quelque ennemi se trouvait dans le bois, il dissimulait bien +habilement sa présence! + +Après avoir avancé encore un peu, il arriva près du foyer demi- +éteint. Un seul coup d’oeil lui suffit pour reconnaître qu’il +était abandonné depuis plusieurs heures. Soupçonnant tout à coup +la terrible réalité, il se leva, marcha droit à la cachette et la +trouva vide. + +Sûrement, une bande d’Indiens avait découvert les fugitifs et les +avait emmenés en captivité! Les traces du campement étaient +visibles, les signes du départ étaient certains; tout cela +s’était passé depuis quelques heures seulement. + +Après avoir vérifié les lieux et s’être assuré qu’il n’y avait +personne, le Sioux désolé revint dans la prairie, où il fit un +signal pour appeler les deux jeunes gens. + +Ceux-ci accoururent au galop. + +-- Où sont-ils? demanda Brainerd haletant. + +-- Je ne sais pas, Dieu le sait, murmura Jim avec découragement. + +-- Ô ciel! est-il possible! s’écria le jeune homme chancelant sur +sa selle. Bientôt une ardeur fébrile lui monta au cerveau; il +reprit: + +-- Où les aviez-vous laissés, Jim? + +-- Là-bas, droit devant nous. + +-- Y a-t-il des signes du passage des Indiens? + +-- Il fait trop noir pour suivre la piste. + +-- Mais, Jim, demanda l’artiste, êtes-vous sûr qu’ils aient été +capturés par cette race de vagabonds? + +-- Je ne sais pas; je le pense. + +À ce moment Will mit pied à terre. + +-- Qu’allez-vous faire, Will? + +-- Ils doivent être encore dans le bois; je vais me mettre à leur +recherche. + +En agissant ainsi, Brainerd pensait bien qu’il faisait une chose +inutile; mais cette agitation même tempérait son désespoir. + +Tous deux s’élancèrent vers le fourré avec une égale ardeur. + +Jim les regardait faire avec son stoïcisme habituel, et resta +immobile. + +-- Il ne nous faut pas marcher ensemble, observa l’artiste; +divisons nos recherches; vous, Will, passez à gauche, moi à +droite; dans une demi-heure, au plus tard, nous nous rejoindrons +à l’autre extrémité du bois. Et vous, Jim, qu’allez-vous faire? + +-- Vous attendre ici. + +Brainerd commença son exploration avec d’affreux battements de +coeur. Chaque bête fauve fuyant devant lui, chaque oiseau +s’envolant sur sa tête le faisait tressaillir; le murmure du vent +lui donnait des frissons involontaires. + +Il avança pourtant, avec la résolution du désespoir, et pénétra +jusqu’au centre de la forêt, cherchant, regardant, écoutant avec +anxiété. Mais tous ses efforts furent inutiles; il ne rencontrait +que l’ombre et le silence. + +Bientôt il arriva au bout de la forêt, et il pût voir scintiller +les étoiles à travers les derniers arbres; tout à coup il +s’arrêta éperdu, palpitant; une grande forme sombre se dressait +devant lui... c’était le chariot! + +N’en pouvant croire ses yeux, il fit un pas en avant et posa la +main sur une roue; le froid contact du fer dissipa tous ses +doutes. + +-- Mon père! mon père! ma mère! chère mère! êtes-vous là? +demanda-t-il d’une voix frissonnante. + +Aucune réponse ne se fit entendre; Will sauta convulsivement dans +le char. Son front se heurta contre un objet souple qui se +balançait en l’air, c’était une courroie rompue. Il n’y avait pas +autre chose; plus rien, pas même les sièges. + +Il chercha le timon, les chevaux n’y étaient plus. Cette froide +et muette épave gardait son sinistre secret, tout en faisant +pressentir une formidable catastrophe. + +Glacé jusqu’au coeur, le jeune homme prit entre les mains sa tête +qu’il sentait prête à éclater; des larmes brillantes jaillirent +de ses yeux. Il resta ainsi pendant quelques minutes sans trouver +une pensée, sans savoir que devenir. + +L’idée lui vint ensuite de retourner hâtivement auprès de Jim +pour lui faire part de sa découverte. Mais il la rejeta aussitôt, +et, poussé par une impatience dévorante; il continua ses +recherches. + +Courbé presque jusqu’à terre, il sondait chaque motte de gazon, +s’attendant toujours à y trouver un cadavre. L’obscurité était si +profonde qu’il cherchait davantage avec les mains qu’avec les +yeux. + +Il rencontra les empreintes profondes qu’avaient laissées les +sabots des chevaux. Ces traces étaient profondes et avaient +violemment déchiré le sol. Évidemment il y avait eu là une lutte +furieuse entre les braves animaux et leurs ravisseurs. +Effectivement c’étaient de nobles bêtes, pleines de race, et qui +n’avaient pas dû supporter patiemment l’approche d’un étranger. + +Après avoir tâtonné encore pendant quelques instants sans aucun +succès, il prit dans sa poche une allumette, et l’enflamma, +espérant que cette clarté auxiliaire pourrait l’aider à faire +quelque autre découverte. Hélas, la petite flamme tremblotante +alla se refléter sur les feuilles les plus proches, mais là se +borna sa faible action; en définitive elle n’aboutit qu’à faire +paraître plus épais, plus impénétrable, le cercle de ténèbres qui +se resserrait autour du jeune homme. + +Au moment où il laissait tomber l’imperceptible tison qui avait +survécu à la brève combustion de l’allumette, Will crut entendre +à peu de distance, un long et profond soupir, pareil à celui +d’une créature humaine oppressée par un lourd fardeau. + +Dire la terreur, le saisissement vertigineux qui s’emparèrent de +lui, serait chose impossible! Mille fantômes tourbillonnèrent +autour de lui, pendant que ses yeux égarés ne voyaient partout +que des milliards d’étincelles. Jamais encore le pauvre enfant +n’avait éprouvé d’épouvante pareille. + +Cependant sa tendresse filiale le soutint dans la lutte et +l’emporta sur tout autre sentiment. Il se remit à écouter avec +une attention profonde, espérant que le son plaintif allait se +renouveler et lui révéler la voix de quelque personne chère. + +Ce fut peine perdue; et le silence continua d’être si profond, si +absolu, que Brainerd en vint à se demander si son oreille n’avait +pas été le jouet d’une illusion effrayante. + +Néanmoins il se raidit contre le découragement et marcha dans la +direction où il avait cru entendre gémir. + +Quoiqu’il n’avançât qu’avec des précautions infinies, il trébucha +tout à coup, et tomba rudement sur un corps mou qui s’agita sous +lui. Ses mains, en cherchant à se retenir, rencontrèrent la tête +d’un cheval; à côté, en était un autre. Tous deux étaient vivants +et venaient d’être réveillés par le jeune homme. + +-- Cher père! mère chérie! parlez, si vous êtes là! s’écria Will. + +-- Eh! c’est donc toi, mon pauvre William? fit une voix bien +connue et aimée, celle de l’oncle John; nous t’avions pris pour +un de ces brigands Indiens, et nous n’osions souffler. + +Alors une ombre s’approcha, puis une autre, puis une autre et une +autre encore; toute la famille! + +-- Oh! père! balbutia Will suffoqué de joie; quelqu’un de vous +est-il blessé ou malade? + +Il saisit tendrement la main de son père et la serra; puis il se +jeta au cou de sa mère, en pleurant de joie; Maggie, Maria furent +aussi affectueusement embrassées. + +-- Oh! Maria! bien chère Maria! murmura-t-il; que Dieu soit béni! +je vous revois donc? N’avez-vous aucun mal, aucune blessure? + +-- Personne n’a à se plaindre, cher Will; nous sommes tous sains +et saufs. Et vous... et Adolphe?... + +-- Nous allons parfaitement; mais quelle a été notre inquiétude à +votre sujet! comment donc se fait-il que vous ayez quitté votre +cachette? + +-- Eh! répliqua l’oncle John, c’est une horde de ces damnés +Indiens qui est venue camper dans ce bois; il nous a fallu +déguerpir, sans quoi nous étions découverts. Heureusement nous +nous sommes dérobés avec une adresse parfaite, les marauds n’ont +pas seulement soupçonné notre présence. Oh sont Halleck et Jim? + +-- Sur l’autre limite de la forêt; je vais leur faire un signal. + +Ces deux derniers furent bientôt arrivés, et à l’aspect de leurs +amis, éprouvèrent une stupéfaction joyeuse, facile à concevoir. +Il y eût encore des embrassades et des poignées de main à n’en +plus finir. L’artiste éprouvait une émotion telle qu’il ne +pouvait dire un mot, exalté qu’il était par la joie et la +surprise. + +Pendant quelques instants ce fut un pêle-mêle de questions et de +réponses presque joyeuses. À la fin l’oncle John demanda des +nouvelles de la ferme. + +-- Ah! ma foi! qu’importe! qu’importe! s’écria-t-il d’un ton +ferme, en apprenant qu’elle était brûlée; nos vies sont sauves, +c’est déjà beaucoup. J’ai fait deux fois ma fortune; il n’est pas +trop tard pour recommencer. + +-- Nous ne sommes pas encore hors des bois, observa son fils; +nous ferions bien de ne pas perdre un instant. + +-- À mon avis, il fait trop sombre pour marcher maintenant, dit +M. Brainerd, nous ferons sagement de rester ici jusqu’au point du +jour. Nous pourrions perdre notre route, nous égarer en pays +ennemi, et lorsque le soleil nous avertirait de l’erreur, il ne +serait plus temps de la réparer. + +-- Bast! Jim est un trop bon guide pour s’égarer ainsi, répliqua +l’oncle John; il a si souvent parcouru les bois et la prairie +qu’il s’y reconnaît les yeux fermés: N’est-ce pas Jim? que dites- +vous de ça? + +-- Il faut rester ici jusqu’à demain et retourner au chariot; les +femmes y dormiront dedans. + +L’Indien avait raison. Les voyageurs et leurs chevaux avaient un +pressant besoin de se reposer, car ils venaient de subir les plus +rudes épreuves, et une très longue marche leur était encore +nécessaire pour se tirer entièrement hors du danger. D’autre +part, ce n’était point un délai de quelques heures qui pouvait +accroître les chances de danger, en augmentant d’une manière +sensible le nombre des Indiens soulevés; tout le mal qu’on +pouvait craindre sur ce point étant à peu près réalisé. + +On campa donc du mieux possible; les femmes dans le chariot; les +hommes dans leurs couvertures, par terre; et on s’endormit +profondément. + +Jim seul ne laissa pas le sommeil approcher de ses paupières; +avec cette vigueur physique et morale qui caractérise l’Indien +dans son existence aventureuse des bois, il resta debout, appuyé +contre un arbre, impassible comme une statue de bronze, vigilant +comme un chat sauvage, entendant tout, voyant tout dans les +profondeurs de la nuit et de la forêt. + +Aux premières clartés de l’aurore, tous les fugitifs furent sur +pied; l’oncle John fit la prière matinale, lut un chapitre de la +Bible; tous ensemble demandèrent «au père qui est dans les cieux» +le secours tout-puissant de la Providence paternelle. + +C’était un spectacle touchent de voir ces créatures affligées, +exilées dans la solitude, fuyant une mort pour en affronter une +autre, de voir ce guerrier sauvage, remettre leur sort aux mains +miséricordieuses de Celui dont la «bonté s’étend sur toute la +nature». + +Les prières terminées on songea au repas, et, quoique les vivres +fussent froids, on y fit grandement honneur. + +Ensuite on partit. Ce ne fut pas une médiocre difficulté de tirer +le chariot du bois et de le remettre dans la bonne route; +heureusement il y avait, à cette heure, deux chevaux de renfort: +l’opération fut accomplie sans trop de peine. + +Une fois en bonne direction, le petit convoi s’arrêta pendant +quelques minutes, pour laisser au Sioux le temps d’examiner les +alentours afin de se convaincre qu’il n’y avait pas d’ennemis. + +Enfin on se mit en marche dans la direction de Saint-Paul. + +CHAPITRE XI +_PÉRIPÉTIES._ + +Comme il importait de ménager les chevaux dont la marche devait +se prolonger jusqu’à une heure avancée de la soirée, on régla +leur course à une allure modérée. + +Jim avait pris place sur le siège de devant à côté de l’oncle +John qui tenait les rênes avec la calme habileté d’un vétéran du +sport. Chose bizarre! l’Indien, malgré les cahots de la voiture, +se tenait debout sans chanceler, et, de ses yeux noirs toujours +en mouvement, fouillait au loin les environs. + +Halleck avait pris place sur le second rang, avec Maggie; depuis +leur réunion il avait manifesté une préférence marquée pour la +société de sa douce et sympathique cousine. Celle-ci paraissait +encore plus grave et plus pensive que de coutume; les dangers que +sa famille traversait, les horreurs de cette guerre sauvage, les +regrets du passé, les craintes de l’avenir avaient imprimé à +cette âme impressionnable une teinte ineffaçable de tristesse +mélancolique. + +Du reste, tous les visages étaient mornes et préoccupés; si, par +intervalles, une joyeuse saillie de l’oncle John, un éclat de +rire argentin de Maria rompaient le lourd silence, c’étaient +comme des éclairs passant et s’éteignant aussitôt dans un ciel +sombre. + +Pendant que Maria et Will babillaient de leur côté, Halleck +poursuivait la conversation avec Maggie. + +-- Quelle est maintenant votre opinion sur les Indiens du +Minnesota en général? demanda la jeune fille en tournant vers +l’artiste ses doux yeux noirs. + +-- Je pense à tout hasard, qu’il y a parmi eux un étrange +ramassis de vauriens, de vagabonds, de bandits!... + +-- Enfin, croyez-vous que la majorité soit bonne ou mauvaise? + +-- Je ne saurais trop... pour parler il faut connaître... +répondit Adolphe avec un sourire embarrassé. + +-- Vous êtes désillusionné, je le vois, et revenu un peu de vos +poétiques théories sur cette race barbare. Voyons, soyez franc, +dites votre pensée telle qu’elle est. + +-- Ma franchise est indubitable, chère Maggie; aussi je vous +dirai que je ne désespère point d’y trouver quelque noble type. + +-- Votre admiration pour le caractère Indien a quelque chose de +surprenant, reprit la Jeune fille avec une énergie qui la surprit +elle-même; mais irait-elle jusqu’à vous dévouer pour +l’instruction de ces peuplades perdues dans la solitude? Irait- +elle jusqu’à vous faire oublier le confort, les délices de la +civilisation, pour aller vivre au milieu d’elles, afin de les +évangéliser? + +-- Mon opinion est que j’aurais d’abord moi-même besoin de +quelques sermons, répliqua l’artiste en riant. + +--N’avez-vous pas quelque autre pensée plus réellement sérieuse? +reprit Maggie. Pardonnez-moi d’amener la conversation sur un +sujet pareil; je suis franche au point de ne pouvoir garder +aucune secrète pensée. Nous sommes sur le bord d’un précipice, +celui de la mort; nous pouvons y tomber à chaque instant; il est +raisonnable d’être prêts... de songer à ce grand voyage de +l’Éternité. + +-- Assurément, Maggie, vous seriez la digne femme d’un +missionnaire, vous êtes déjà une sainte, je l’affirme. + +La jeune fille allait répliquer, lorsqu’une exclamation de Jim +attira l’attention de tout le monde. + +Toujours debout, l’Indien paraissait regarder avec attention un +objet qui avait attiré ses yeux. + +-- Eh bien! qu’est-ce qu’il y a? demanda l’oncle John. + +-- Une ferme là-bas! répliqua le Sioux. + +Effectivement, par dessus les cimes des arbres se montrait un +grand toit allongé dont l’aspect fut d’agréable augure pour les +voyageurs. La soirée s’avançait, la fatigue de la journée avait +été accablante; c’était une perspective attrayante que de pouvoir +se reposer une heure ou deux sous un toit hospitalier. + +Ce _settlement_ avait une apparence confortable; les bâtiments, +de construction moderne, entourés de vastes dépendances, étaient +construits près d’un cours d’eau considérable. + +Néanmoins, malgré cet extérieur satisfaisant, Will surprit dans +le regard de Jim une expression particulière empreinte d’une +certaine inquiétude. Il semblait trouver que tout n’y était pas +pour le mieux. + +Lorsqu’on fut arrivé à une centaine de pas, après avoir bien +examiné les lieux, il demanda qu’on fît halte. + +Comme chacun l’interrogeait des yeux, il répondit : + +-- Où sont les gens? + +En effet, partout, en ce lieu, régnaient un silence, une +immobilité, une absence de vie, qui n’avaient rien de naturel. La +porte d’entrée était grande ouverte, semblable à une vaste plaie +béante; personne n’entrait ni ne sortait; on n’entendait pas un +souffle à l’intérieur, pas de mugissements de bestiaux, rien... + +-- C’est drôle, tout çà! fit l’oncle John après avoir promené en +tous sens ses yeux inquisiteurs: les fermiers se seraient-ils +tous endormis après souper?... + +-- Les Indiens sont passés par là, dit le Sioux en secouant la +tête; voyons donc, ajouta-t-il en sautant à terre et en courant +vers la maison. + +Will et Halleck le suivirent de près; un spectacle horrible les +attendait à l’intérieur. + +Au milieu de la première pièce gisait, sanglant et froid, le +cadavre d’un homme d’un certain âge, le père de famille, sans +doute. Plus loin était étendu celui d’une femme, littéralement +haché de blessures affreuses. Entre ses bras crispés était serré +un petit enfant raide et glacé; derrière, dans les cendres du +foyer, apparaissaient des débris humains qu’on pouvait +reconnaître comme étant ceux d’un enfant. + +Les Indiens avaient laissé là l’empreinte sanglante de leur +passage. Il avait dû y avoir une terrible lutte: tous les meubles +étaient bouleversés, brisés, maculés de sang. Le père avait vendu +chèrement sa vie et celles de sa famille; dans ses mains raidies +étaient serrées des poignées de cheveux noirs et brillants, +arrachés aux têtes de ses sauvages adversaires. Mais dans cette +lutte épouvantable, le nombre des assaillants l’avait emporté, le +_settler_ avait été écrasé avec tous les siens. + +-- Comment se fait-il qu’ils n’ont pas brûlé la maison? demanda +l’artiste qui, le premier, avait repris son incroyable sang-froid +et dessinait à la hâte toutes ces scènes effrayantes. + +-- Trop pressés, n’ont pas eu le temps, avaient peur des soldats, +répondit laconiquement le Sioux. + +-- Est-ce qu’il y a des troupes dans la voisinage? demanda, avec +empressement le jeune Brainerd. + +-- Je ne sais pas, peux pas dire, c’est possible. + +-- En tout cas, voilà une triste affaire, reprit Halleck, et +suivant moi, si ces vagabonds..... + +Une fusillade soudaine l’interrompit brusquement. Jim bondit, +rapide comme l’éclair; les deux jeunes gens le suivirent. + +Ils aperçurent le chariot entouré d’un groupe d’Indiens. Les deux +chevaux avaient été tués raides. L’oncle John luttait comme un +lion. Maria, Maggie, _mistress_ Brainerd étaient aux mains des +Sauvages qui les tiraient brutalement sur leurs chevaux. + +L’oncle John, debout sur l’avant du chariot, faisait +tourbillonner avec une force irrésistible, une barre de chêne +arrachée au siège de la voiture; plus d’une tête Indienne fut +brisée par ce terrible moulinet. Mais un coup de tomahawk +l’atteignit traîtreusement par derrière; il tomba en jetant un +grand cri; au même instant, son meurtrier eut le crâne troué par +une balle que lançait l’infaillible carabine de Jim. + +En voyant tomber le vieux Brainerd, les Indiens firent un +mouvement pour se jeter sur lui et l’achever par terre; mais le +coup de feu tiré par Jim leur donna à réfléchir, ils reculèrent +de quelque pas et regardèrent de tous côtés afin de découvrir ces +adversaires imprévus. + +Les deux jeunes gens voulurent s’élancer au secours de leur +famille; le Sioux, sombre et les sourcils froncés, leur barra +rudement le passage. + +-- Ici! restez! grands fous! Eux vous tuer, vous scalper, comme +rien! + +-- Allons donc! répliqua Will; resterons-nous là, à voir +massacrer nos amis? + +-- Restez! mauvais sortir de la maison, feu par les fenêtres! + +Joignant l’exemple aux paroles, l’Indien arma sa carabine, visa +un Sauvage prêt à poignarder l’oncle John, et l’abattit. Les +jeunes gens l’imitèrent, et mettant le fusil à l’épaule, épièrent +le moment favorable pour faire feu. + +Les Sauvages ne s’attendaient nullement à ce qu’il y eût des +êtres vivants dans la ferme, ils laissèrent les femmes aux mains +de ceux qui les avaient saisies, et s’avancèrent avec précaution +contre les bâtiments. + +Les trois Indiens, chargés des captives, prirent leur course dans +la direction du nord-est. + +Lorsque le groupe de ceux qui restaient fut à proximité, Jim et +ses deux compagnons firent feu. Ces détonations reçues presque à +bout portant eurent un résultat prodigieux, les assaillants +firent halte, pleins d’hésitation. + +Malheureusement la balle de Jim avait seule touché le but; +l’agitation exaltée des jeunes gens leur avait fait manquer leur +coup. Cependant les Sauvages, intimidés par cette chaude +réception, craignant sans doute de rencontrer un nombre +considérable de combattants, se retirèrent à l’écart, et peu à +peu se rabattirent dans la direction prise par le reste de leur +bande. + +-- Chargeons vite! murmura Jim, ils vont vers le wagon tuer oncle +John. + +Effectivement, deux bandits rouges s’étaient détachés du gros de +la troupe, et se rapprochaient du chariot. L’oeil perçant de Jim +les surveillait comme celui de l’aigle guettant sa proie. + +Au moment où ils passèrent près du char, celui qui marchait le +dernier lança violemment son tomahawk contre John toujours étendu +sans mouvement. Par bonheur, le cheval du Sauvage broncha au même +instant; la direction du coup fut dérangée, et le vieux _settler_ +ne fut pas atteint. Cette circonstance sauva la vie à l’Indien +que Jim tenait au bout de son fusil, mais sur lequel il ne voulut +pas gaspiller inutilement ses munitions. + +Les trois Indiens partis les premiers avec leurs captives avaient +ralenti leur marche pour attendre les autres; lorsque ceux-ci les +eurent rejoints, toute la bande s’élança ventre à terre dans la +direction du nord-est; au bout de quelques secondes elle avait +disparu dans les profondeurs des bois, et le plus profond silence +régna dans cette solitude désolée. + +S’il avait été possible à l’artiste de reproduire sur la toile le +tableau qu’il offrait lui-même avec ses deux compagnons, il +aurait certainement réalisé une oeuvre capable, plus que toutes +les autres, de le rendre illustre. + +Le Sioux sombre, silencieux, le front pensif et menaçant, suivait +du regard les ombres lointaines et fugitives des Indiens +ravisseurs. + +Will, pâle, abattu, les yeux voilés, regardait aussi cette route +par laquelle venait de disparaître ce qu’il chérissait le plus au +monde. + +Halleck, l’air égaré, les yeux errants au hasard, paraissait +perdu dans les idées les plus complexes; on aurait dit un homme +cherchant sa route par une nuit obscure. + +Tous trois avaient oublié le vieux John Brainerd; ils revinrent +au sentiment de la réalité en le voyant se relever et accourir +vers eux. + +-- Vous n’êtes donc pas blessé, père? s’écria Will en s’élançant +au-devant de lui. + +-- Pas le moins du monde! étourdi seulement. Mais, Ô mon Dieu! +que vont-elles devenir aux mains de ces bandits? + +-- Hélas! qui peut le dire? murmura le jeune homme avec un +sanglot. + +-- Nos chevaux, où sont-ils? Les miens sont tués. Ne pourrions- +nous pas poursuivre cette canaille? Qu’en dites-vous, Jim? + +Le Sioux secoua tristement la tête : + +-- Impossible de les atteindre, dit-il; nous ne réussirons qu’à +nous faire tuer ou à faire tuer les prisonnières. + +-- Miséricorde du ciel! mais voyez donc ces scènes d’horreur qui +nous entourent! N’est-ce pas là un menaçant augure? Plus de +ressources; mon Dieu! plus de ressources! + +Le visage bronzé du vieillard s’abaissa convulsivement dans ses +mains, et des larmes brûlantes jaillirent au travers de ses +doigts. Un silence douloureux régna pendant quelques instants au +milieu de ce groupe désolé. + +Le bras de Christian Jim s’étendit doucement vers lui et se +reposa sur son épaule : + +-- Mon frère n’est pas sans espoir! lui dit-il de cette voix +douce et harmonieuse qui étonne quiconque n’a pas vécu parmi les +Indiens. + +John releva la tête et le regarda : + +-- Que mon frère parle au Père qui est dans les Terres Heureuses; +son oreille entend toujours la voix qui pleure; sa main est +toujours ouverte pour soutenir celui qui est affligé. + +-- Vous avez raison, Jim, répondit le vieillard en raffermissant +sa voix; vous me rappelez à mon devoir de chrétien... Il est +vrai, le Seigneur est désormais notre unique appui, notre suprême +espérance... + +Tous tombèrent à genoux, et prièrent ardemment au travers de +leurs larmes. + +CHAPITRE XII +_AMIS ET ENNEMIS._ + +Les dernières paroles de prière montaient encore vers le ciel, +lorsque le galop de plusieurs chevaux se fit entendre dans le +lointain; il approcha successivement, devint plus distinct; +bientôt une voix brève et retentissante cria: «Halte!» + +En s’avançant de quelques pas, les quatre fugitifs aperçurent un +peloton de cavalerie et son officier, portant l’uniforme des +États-unis. + +-- Holà, hé! par là! dit l’officier; quelles nouvelles? + +En même temps, il mit pied à terre et s’approcha de la ferme. + +C’était un homme de six pieds, gros à proportion de sa taille, +coiffé d’une cape ronde de chasse, ayant pistolets à la ceinture, +carabine en bandoulière, revolver suspendu à la boutonnière, +sabre à la main. Son visage, allongé démesurément par une barbe +pointue descendant sur sa poitrine comme un fer de lance, son +visage, disons-nous, était illuminé par deux yeux d’un bleu clair +fulgurant; un nez prodigieux en bec d’épervier, des sourcils +noirs, de longs cheveux roux, un teint bronzé, composaient à cet +être extraordinaire le physique le plus étrange qu’on puisse +rêver. + +Quel type pour Halleck!... s’il eut eu le coeur à dessiner! + +Le nouveau venu entama, la conversation avec une mémorable +loquacité: + +-- Avez-vous quelque notion d’un lot de Diables peints qui +doivent rôder par ici? Ah! ah! Ils ont laissé dans ce lieu +l’empreinte de leurs satanées griffes! Hello! ouf! ils ont fait +du bel ouvrage! Ah! je vois que vous avez fait un prisonnier! +Vous le savez, la consigne est de ne faire aucun quartier à cette +vermine; vous allez voir. + +Will n’eut que le temps de relever le revolver auquel l’officier +avait expéditivement recours. La balle siffla sur la tête de Jim +qui n’avait pas daigné faire un mouvement. + +-- Eh bien! qu’y a-t-il donc, jeune cadet? demanda l’autre avec +un air surpris; pas de sensiblerie, jeune homme! pas de +sensiblerie! c’est mal porté!... vous allez voir. + +Il coucha de nouveau l’Indien en joue. + +-- Ne touchez pas à un seul cheveu de sa tête! s’écria le jeune +homme; c’est notre meilleur ami! + +-- Tiens! tiens! tiens! Je ne dis pas le contraire. Enchanté de +faire sa connaissance!... Vous avez parlé à temps, jeune homme; +un quart de seconde plus tard, il n’aurait plus été temps de +sauver sa peinture. Je m’y connais.... vous auriez vu! Quel est +ce gaillard-là? + +-- Christian Jim, un Indien Sioux qui nous a rendu les meilleurs +et les plus fidèles services dans ces temps de trouble. + +-- Très bien. Je ne dis pas le contraire. Mais, jeune homme, vous +n’avez pas répondu à ma première question. Avez-vous quelque +notion d’un lot de Peaux-rouges, en campagne par ici? Répondez- +moi, je vous le demande positivement. + +-- Je suis prêt à parler, mais lorsque vous m’en laisserez le +temps, répliqua Will. + +Aussitôt il s’empressa de lui raconter tous les événements déjà +connus du lecteur. + +L’officier écouta le récit avec un calme imperturbable; rien ne +semblait capable de l’étonner. En temps utile il se coupa une +énorme chique et en offrit une pareille à Jim. Puis il s’occupa +d’épousseter la poussière qui couvrait ses grandes bottes. Enfin +il rechargea son revolver et promena méthodiquement un cure-dent +entre ses incisives et ses molaires qui rappelaient celles d’une +bête fauve. + +Lorsque le jeune Brainerd eut fini sa narration, l’officier +reprit: + +-- Tout ça, c’est une rude affaire de sport... une rude affaire! +À la dernière campagne j’ai eu un cheval tué sous moi; oui, +Monsieur, tué comme un lapin par un grand drôle peint en vert. +Celui-là, je l’ai embroché en tierce. Un autre cheval fourbu, et +un autre, couronné des deux genoux. Ah! c’était trop fort; mais +je vous le dis..... + +Il y eut un instant de silence pendant lequel l’honorable +gentleman lissa sa formidable moustache avec le bout de sa langue +et la tortilla fort agréablement en croc avec le pouce et +l’index; puis, il renouvela sa chique, et continua: + +-- Je suis, moi, un vétéran de la guérilla, voyez-vous. Il n’y a +pas un coin du Minnesota où je n’aie tué net ma demi-douzaine de +Peaux-rouges. Le tout est de savoir s’y prendre; je vous en +avertis. D’abord... + +À ce moment il fut interrompu par l’oncle John qui lui dit: + +-- Sir, ne pensez-vous pas qu’il y ait urgence de nous mettre en +chasse? Ces bandits auront le temps de s’éloigner tellement qu’il +deviendra impossible de retrouver leur piste, si nous nous +laissons gagner par la nuit. + +-- Mon ancien, répliqua le commandant, je partage votre avis et +je l’exécuterai en temps utile. Mais.... mais!... il faut de la +méthode! en tout, Sir, il en faut! À ce sujet, souffrez que je +vous dise... les Indiens sont des brutes, des bêtes fauves dont +on ne fera jamais rien.... Savez-vous pourquoi?... Parce qu’ils +n’ont pas de méthode; oui, Sir, parce qu’ils n’en ont pas. J’irai +même plus loin, et je dirai qu’ils seraient de bons soldats, +s’ils avaient de la méthode. Il me sera facile de vous démontrer +cela par une simple histoire vous allez voir. + +-- Sir, reprit douloureusement le vieux Brainerd; ma femme, ma +fille, ma nièce souffrent peut-être en ce moment mille morts... +hâtons-nous, je vous en supplie. + +-- Du calme, honorable _Settler_, du calme! quel est votre nom? + +-- Brainerd, sir; ou, si vous aimez mieux, l’oncle John Brainerd. + +--Très-bien, sir; votre nom était arrivé jusqu’à moi, comme celui +d’un intrépide chasseur d’ours grizzly. Vous avez mon estime. + +-- Alors, nous pouvons faire nos préparatifs?... + +L’officier lança obliquement un long jet noirâtre provenant de sa +chique, regarda le soleil et dit: + +-- Oui, nous allons essayer une chasse en règle, destinée à +rendre la liberté à vos dames. Honneur au beau sexe! Mes hommes +ne sont pas des conscrits, la chose ne traînera pas en longueur +avec eux. Je désire avoir un renseignement préalable est-ce que +cet Apollon cuivré ne pourra pas nous être de quelque utilité? + +Jim ne sourcilla point jusqu’à ce qu’on l’eût interpellé +directement. + +-- Je ne sais pas, répondit-il. + +-- Je ne sais pas!... ne sais pas!... répéta impatiemment le +capitaine; ils font tous la même réponse, ces sournois-là! Une +fois, je faisais de la guérilla en Virginie; nous avions besoin +d’un guide au milieu de ces régions diaboliques, j’avisai un Nez- +Coupé que m’avaient recommandé les missionnaires; il commença par +répondre à toutes mes questions: «Je ne sais pas... je ne sais +pas...» Tout comme celui-ci! Eh bien, sir, je n’ai jamais vu de +renard plus futé que ce garçon là; à lui seul il me dépista un +demi-cent de Peaux-rouges que nous tuâmes fort proprement dans +l’espace de deux matinées. C’est ce qui arrivera aujourd’hui, +n’est-ce pas Jim? Il me plaît vraiment, je vous le dis. J’aime +ces coquins silencieux. Maintenant, attention! il faut filer +vivement. Avez-vous des chevaux? + +-- Il ne nous en reste que deux, répliqua Will; ceux du chariot +ont été tués. + +-- Eh! qu’importe? deux de perdus, trois de retrouvés: regardez +là-bas. + +Parlant ainsi, l’officier leur montra, rôdant dans les environs, +les chevaux des Indiens abattus par la carabine de Jim. + +Ce dernier, avec l’aide de Will, se fut bientôt emparé de deux de +ces animaux; la petite troupe se trouvait donc parfaitement +montée; on se mit en marche sans tarder. + +Tout en cheminant au petit galop de chasse, l’infatigable +commandant reprit la conversation. + +-- Vous allez voir, gentlemen; cette vermine sauvage peut être +fort loin de nous; elle peut aussi être fort près. Les coquins ne +se doutent pas de ma présence par ici; ils n’ont eu aucune raison +pour se presser; au contraire, je pencherais à croire qu’il leur +sera venu en idée de se blottir dans quelque coin, pour se +reposer d’abord, et vous tendre une embuscade ensuite; car tout +doit leur faire présumer que vous tenterez de les poursuivre. Ils +savent les _settlers_ si stupides... pardon, je voulais dire; si +inexpérimentés en matière de stratégie!... Enfin, à tort ou à +raison je pense ainsi; que dit Master Jim? + +-- Je pense comme le capitaine; répondit le Sioux qui connaissait +l’officier de longue date, et qui trouvait fort satisfaisante +l’attention qu’avait eue celui-ci de lui offrir une superbe +chique. + +-- Très bien, Peau-rouge mon ami. Dans quelques minutes nous +allons voir un peu le dessous des cartes, comme disent les +_settlers_ franco-canadiens. Quand nous serons au sommet de cette +colline, tout un panorama de prairies s’étalera sous nos veux. + +On galopa pendant près d’un quart d’heure en silence; après quoi +on arriva au sommet d’une éminence boisée qui dominait deux +plaines fort étendues. + +Dans le lointain, sur le bord d’une forêt épaisse, circulait un +cours d’eau important; à gauche, s’élevaient à perte de vue des +coteaux boisés dont les élévations progressives aboutissaient à +des montagnes bleues qui se confondaient avec l’horizon; au pied +du mamelon occupé par la petite caravane serpentait une espèce de +clairière allongée et tortueuse, toute bordée d’arbres qui la +recouvraient en partie; cette avenue naturelle se prolongeait +jusqu’à un gros bouquet de sapins dont l’issue devait donner +immédiatement sur la rivière. + +-- Mes enfants! dit le commandant, ralentissons un peu notre +allure; vous savez l’axiome du parfait cavalier: En plaine au +trot, et la montée au galop, à la descente au pas! D’ailleurs, il +ne faut pas nous conduire comme des hannetons d’avril qui n’ont +jamais rien vu; notre affaire, maintenant, c’est de dépister ces +_rascals_ sans être dépistés par eux. Or donc, pour arriver à cet +intéressant résultat, nous devons nous remiser sous un abri +convenable, pendant que Master Jim ira en éclaireur flairer ce +que contient le gros bouquet de pins, là-bas. C’est drôle, j’ai +comme un avant-goût d’_injuns_. + +Le capitaine appuya en riant sur cette façon d’articuler le mot +Indien à la mode sauvage; en même temps il regarda Jim d’un air +si facétieux, en imitant la pose d’un chef Corbeau bien connu, +que Jim faillit sourire et partit aussitôt en rampant sous les +broussailles. + +Pour charmer les ennuis de l’attente, l’officier, après avoir +rangé son petit escadron dans une aile de forêt qui finissait en +pointe du côté de la clairière, renouvela copieusement sa chique; +après quoi il passa en revue ses trois nouveaux amis. + +-- Le major Hachtincson, commandant le 3° escadron du 6° régiment +de cavalerie légère, Minnesota’s division, dit-il en saluant +tour-à-tour Brainerd père, Will et Halleck; excusez-moi, +gentleman, si je me présente moi-même, le manque absolu de +société convenable dans ce désert, m’y oblige. + +-- Will Brainerd mon fils, sir répondit John; Adolphus Halleck +mon neveu, un _Sketcher_ (dessinateur) distingué qui a fait, en +artiste, quelques campagnes de la guerre de cinq ans. + +On s’entre salua avec tout le décorum convenable; les +présentations étaient faites régulièrement, on pouvait causer. + +Le major s’adressa sur-le-champ à l’artiste. + +-- Sir Halleck, voua avez beaucoup pratiqué le champ de bataille? +lui demanda-t-il d’un ton qui ne dissimulait point une légère +ironie. + +Adolphe rougit un peu, malgré son sang-froid habituel: + +-- Fort peu, major, le troisième coup de fusil tiré à la bataille +de Bull-run m’a écorné le bout d’une oreille; ma foi, comme je +n’avais pas précisément une vocation militaire transcendante, +j’ai renoncé aux travaux de guerre... + +-- Et maintenant, mon cousin fait des études sauvages... ajouta +malicieusement Will Brainerd: Voici une belle occasion mon cher +Adolphe de vous renseigner sur les vrais indiens, poursuivit-il +avec un léger sourire; le major doit s’y connaître, lui! + +Halleck eut un moment d’embarras et d’hésitation, sous les +regards moqueurs qui se fixaient sur lui. Cependant il reprit +bonne contenance et demanda à l’officier: + +-- Certainement, je serais fort aise d’être fixé sur le compte de +cette race d’hommes étranges, peu connus, diversement appréciés, +que les uns représentent comme nobles et chevaleresques, les +autres... + +-- Peu connus!... diversement appréciés!... Chevaleresques!... +interrompit l’officier avec un éclat de rire strident; écoutez, +sir, un homme qui a vécu trente ans dans ce monde là, et que vous +pouvez croire sur parole, je vous le garantis. Voici la +photographie morale et physique du vrai Sauvage: tous les +instincts réunis du chat, de la hyène, du tigre, du vautour, et +généralement des carnassiers de bas étage; tous les vices +agglomérés des populations civilisées, des hordes barbares, des +bandits hors la loi; un amalgame de la bête fauve et du scélérat +sans conscience. Voilà pour le côté moral... que j’adoucis +passablement... La force, la souplesse, l’agilité, la vigueur +indomptable, supérieures à celles du singe, de la panthère, du +cerf, de l’aigle et de tous les animaux les plus surprenants; une +finesse de sens inouïe; une adresse phénoménale à, tous les +exercices physiques; un corps de diamant, de bronze, d’acier, de +caoutchouc; le diable au corps et mille fois plus. Voilà pour le +côté physique. Total, des monstres infernaux à figure humaine et +qui réalisent l’impossible, l’inimaginable, surtout au point de +vue du crime et de la méchanceté. + +-- Le portrait ne me semble guère flatté, murmura Halleck avec un +rire forcé. + +-- Peuh! J’en dis peut être encore plus de bien qu’ils n’en +méritent. Et je vais vous étonner... Ces êtres-là, si, par +hasard, le bon esprit du Christianisme réussit à s’introduire en +eux, ces êtres-là deviennent des sujets d’élite, de nobles et +dignes créatures valant beaucoup mieux que nous tous hommes +civilisés. + +-- Mais alors! interrompit Halleck d’un ton triomphant. + +-- Doucement, jeune homme! Distinguo... comme nous disions au +collège. Le Sauvage christianisé... + +-- Eh bien? + +-- Ce n’est plus un Sauvage! puisqu’il n’est plus mauvais. + +Halleck se mordit les lèvres, en se souvenant que Maggie lui +avait fait exactement la même réponse. + +L’officier reprit: + +--Tandis que le sauvage... le vrai sauvage... le sauvage pur... + +-- Eh bien? + +-- C’est un méprisable et haïssable et redoutable monstre. Ergo! +ma démonstration est faite. Attention! continua l’officier en +changeant de ton, voilà Jim qui nous fait un signe, là-bas. + +La petite troupe se porta avec précaution vers le Sioux qui les +attendait + +-- Eh bien! quelles nouvelles? demanda l’officier à voix si basse +qu’à peine l’Indien pût l’entendre. + +-- Rien, répondit celui-ci; je vais voir, attendez-là. + +Il poursuivit sa marche silencieuse et invisible au bout d’une +demi-heure on le vit surgir de broussailles à une assez grande +distance, et faire des signaux pour que la cavalerie avançât avec +les plus méticuleuses précautions. + +Lorsqu’on l’eut rejoint: + +-- Une piste! fit-il d’une voix semblable à un souffle, en +montrant quelques vestiges à peine visibles sur l’herbe. -- +Attendez. + +Cette fois, Jim repartit avec une prudence extraordinaire, et une +ardeur contenue qui étincelait dans ses yeux noirs; il sentait sa +proie! + +Une heure s’écoula ainsi dans une anxieuse attente; le major +commença à perdre patience et à s’inquiéter. + +-- Ah çà! votre homme ne reparaît plus, dit il à l’oreille de +Brainerd; qu’est-ce que cela veut dire? Nous trahirait-il comme +un vilain? + +-- Oh non; il en est incapable, répliqua le _settler_. + +-- Eh bien! alors, on nous l’a pris ou tué dans quelque coin. + +-- Ah mon Dieu! il ne nous manquerait plus que ce nouveau +malheur! + +-- Non, non! fit le major en étendant doucement son doigt vers la +prairie; voyez-vous, dans ce creux, l’herbe qui remue contre la +direction du vent... et puis cette tête noire qui se soulève un +peu pour nous regarder... cette main qui se montre avec +précaution et nous fait un petit signe. Très bien! il nous +indique un autre bouquet d’arbres auquel il pourra arriver sans +être vu de la rivière... il nous recommande de marcher doucement, +doucement, sans faire de bruit, de nous bien dissimuler le long +des grandes broussailles. C’est compris! ajouta le major en +répondant par un petit signe de tête; allons, enfants! et de la +prudence! + +On se glissa, avec une adresse et des précautions incomparables +jusqu’au point indiqué; là on trouva Jim qui attendait avec un +visage préoccupé. + +-- Pas de bruit, dit-il, ils sont là! S’ils nous entendent, ils +tueront les femmes. + +On se groupa dans un recoin de la forêt et on tint conseil. Le +soleil était sur le point de quitter l’horizon; il importait +d’avoir une solution avant la nuit. + +Le major se frottait les mains, au comble de la jubilation. + +-- Il faut que ça chauffe tout de suite! dit-il; comme nous +allons brûler tous ces gredins-la! Vous autres, Continua-t-il en +s’adressant à ses hommes, ayez l’oeil au guet, le doigt sur la +détente, et visez juste; chaque coup de feu doit abattre son +Sauvage. + +Brainerd, son fils et Halleck ne pouvaient parler, tant était +terrible leur émotion. Ils apprêtèrent convulsivement leurs +armes. + +-- Marchons, dit Jim. + +La moitié des cavaliers mit pied à terre; tout le monde se mit à +ramper dans le bois, suivant la direction indiquée par le Sioux. + +L’arrivée des poursuivants fut tellement silencieuse, et les +Indiens s’attendaient si peu à être poursuivis, qu’ils furent +surpris à cinquante pas de distance, au moment où ils étaient +occupés à harnacher leurs chevaux pour le départ. Ainsi, tout le +désavantage était de leur côté. + +-- Feu! et chargez ensuite! cria le major d’une voix tonnante. + +Un tourbillon de fumée et de flammes remplit la clairière; des +hurlements de mort répondirent aux détonations; quatre Indiens +seulement restèrent debout; tous les autres se tordaient sur +l’herbe dans les convulsions de l’agonie. + +Les trois femmes tremblantes accoururent éperdues vers leurs +libérateurs. Maggie se trouvait la plus proche d’Halleck; il +s’élança vers elle. + +Au même instant, un des Indiens survivants bondit sur la jeune +fille, le couteau à la main, et la saisit par les cheveux. + +-- Veux-tu la lâcher! démon maudit! hurla l’artiste en armant son +revolver et en faisant feu. + +La première balle imprima dans la poitrine du Sauvage un point +noir, d’où jaillit aussitôt un mince filet de sang. Le bandit +chancela en grinçant des dents, mais sans abandonner sa victime +sa main levée s’abaissa sur la tête courbée de la malheureuse +enfant, la lame brillante du couteau disparut jusqu’au manche +dans le cou frêle et délicat qui fut à moitié tranché. Ensuite, +avec un cri insultant et sinistre, le monstre tomba à la +renverse, criblé de balles qu’Adolphe lui avait envoyées +désespérément. + +Le corps inanimé de la jeune fille s’affaissa sur le sol +sanglant, comme la tige d’une fleur atteinte par la faux; Halleck +n’arriva même pas à temps pour la recevoir dans ses bras. Il +s’agenouilla avec désespoir auprès d’elle, les yeux noyés de +larmes brûlantes, et releva avec un soin pieux cette douce figure +dont les traits pâles avaient conservé jusque dans la mort leur +expression résignée et angélique. + +Cette horrible scène s’était accomplie avec la rapidité de +l’éclair, comme un coup de foudre, sans que personne eût pu faire +un mouvement pour la prévenir. _Mistress_ Brainerd et Maria +étaient aussitôt accourues haletantes et désespérées, mais, tout +était fini, l’ange avait quitté son enveloppe d’argile pour +remonter au ciel. + +Brisés de douleur, les malheureux parents de la jeune victime +s’étaient jetés à genoux autour d’elle, essayant de lui prodiguer +des soins... hélas! désormais inutiles. Chacun d’eux déposa sur +son front blanc et pur un long et douloureux baiser. En se +relevant, _Mistress_ Brainerd aperçut Halleck, agonisant de +désespoir, et dont les yeux restaient fixés sur la morte chérie; +la bonne mère comprit tout ce que renfermait cette angoisse +comprimée; elle fit un signe au jeune homme, en lui disant + +-- Donnez-lui aussi un dernier baiser. + +Le pauvre Adolphe s’inclina sanglotant, éperdu, et posa ses +lèvres sur la joue froide de celle qu’il aimait tant, dans le +silence de son âme. + +Puis il retomba à genoux et demeura immobile, priant, pleurant, +suppliant le ciel de lui envoyer aussi la mort. + +Pendant ce temps, les Indiens avaient été foudroyés par une +dernière décharge et le major Hachtincson avait pris le soin +personnel de s’assurer, le sabre à la main, que chacun d’eux +était bien mort et ne jouait pas au cadavre. + +Cette clairière était sinistre avec ses herbes ensanglantées, +noircies par la poudre, écrasées par les corps inanimés mais +toujours farouches des Sauvages. + +Dans un coin reculé, la famille Brainerd pleurait et priait +autour de celle qui avait été Maggie. + +Au milieu du champ de bataille, le major vainqueur essuyait +lentement son épée, lorsque son regard se portait vers ce dernier +groupe, ses sourcils se fronçaient, ses yeux clairs lançaient des +flammes. + +-- Pauvre douce enfant! Grommelait-il; ah! canailles! ah! +gredins! ah! race infernale! on n’en tuera jamais assez! + +Jim, immobile sur la lisière du bois, regardait tout cela d’un +air impassible; on aurait dit une statue de bronze... + +On se serait trompé en le croyant insensible, lorsque ses yeux +rencontraient la pâle image de Maggie, une lueur humide tremblait +dans ses prunelles... Jim pleurait, lui aussi! + +ÉPILOGUE + +Trois jours après les événements qu’on vient de retracer, la +petite caravane arrivait en vue du territoire de Saint-Paul. + +Le major Hachtincson, qui avait escorté jusque-là la famille +Brainerd, pour la protéger contre de nouveaux malheurs, fit faire +halte à sa troupe et se prépara à prendre congé de ses nouveaux +amis. + +-- Que Dieu vous garde! sir, et vous rende plus heureux à +l’avenir, dit-il à Brainerd, en lui serrant la main: Je vous +quitte pour rentrer dans le désert où m’appelle la chasse +Indienne. Vous pouvez compter qu’elle sera vengée plus d’une +fois... + +-- Pas bon! venger: prier, meilleur, interrompit Jim, qui, pour +la première fois peut-être, se mêlait à la conversation sans +avoir été interpellé. + +Le major le regarda pendant quelques minutes avec un sérieux +incroyable: puis il secoua la tête d’une façon dubitative, et +ajouta en style Indien. + +-- Jim avoir raison peut-être... sang pour sang, mauvais! + +Et il tortilla pendant quelques instants sa longue moustache en +réfléchissant; ensuite il dit avec explosion. + +-- Ah! pourtant, on ne peut soutenir le contraire; un assassin +doit mourir! autant il m’en tombera sous la main, autant j’en +tuerai! + +-- Se défendre, bon! répliqua Jim; attaquer, mauvais. + +-- Ces diables d’Indiens parlent peu, observa le major en +souriant, mais ils parlent bien. Adieu, mes amis, que Dieu vous +garde! + +Le peloton de cavalerie était déjà à quelque distance, lorsque +l’officier entendit une voix qui l’appelait: c’était Halleck, +revenant sur ses pas pour lui parler. + +-- Sir, dit le jeune homme qui était très pâle voulez-vous +accepter une mission? + +-- Volontiers, mon jeune ami: de quoi s’agit-il? + +Halleck tira de sa poche une petite croix sculptée qu’il avait +façonnée en route + +-- Lorsque vous passerez près de l’endroit... vous savez?... Je +vous prie de placer cette petite croix dans une incision que +porte le Sumac penché sur sa tombe. + +-- Oui... je vous le jure! répondit le major en lui serrant +énergiquement la main. + +-- Ensuite, reprit Halleck d’une voix à peine intelligible, vous +vous agenouillerez, vous ferez une prière, et vous lui direz, de +ma part, «au revoir». Merci! Adieu, ajouta-t-il en s’enfuyant +brusquement pour cacher un flot de larmes qui venait de monter à +ses paupières. + +Le major continua sa route machinalement; au bout de quelques +secondes, il porta vivement un doigt à son oeil. + +-- Diable d’homme! murmura-t-il, qu’avait-il besoin de venir me +tracasser ainsi?... voilà-t-il pas que j’ai le coin d’une +paupière humide!... Allons, enfants! un temps de galop! commanda- +t-il à ses hommes. Il faut un peu de mouvement pour me distraire, +reprit-il en monologue; comme çà, aussi, sa commission sera plus +tôt exécutée. + +Bientôt la solitude reprit son silencieux empire; les Brainerd +avaient disparu d’ans la direction du Nord, les cavaliers dans +celle du Midi; toute trace humaine s’était évanouie au milieu du +désert. + +Une semaine après l’arrivée des pauvres fugitifs dans la ville de +Saint-Paul, M. Brainerd reçut une lettre portant la suscription +suivante: + +À _mistress_ Brainerd, pour remettre è miss Maria Allondale. + +La bonne dame se hâta de la présenter à Maria, qui, à peine +remise de tant de secousses, était encore au lit. + +-- Oh mon Dieu! s’écria la jeune fille en regardant l’adresse, +qu’y a-t-il encore? Il me semble que voilà l’écriture d’Adolphe +Halleck. + +Et, brisant le cachet d’une main tremblante, elle lut: + +«Chère Maria, quand ces lignes seront sous vos yeux, je serai +loin de vous, loin de toute ma chère famille, à laquelle je dis +un adieu suprême. + +«Nous avions vécu pendant plusieurs années, amis et fiancés, dans +la pensée souriante qu’un jour nous serions mariés ensemble. + +«Mais, une catastrophe irréparable, qui a soudainement détruit +tout mon bonheur et mes espérances, m’a ouvert les yeux et m’a +appris que nous ne devons, pas.... que je ne dois pas vivre +désormais de la vie de ce monde. + +«Soyez libre, Maria, je me suis aperçu que votre coeur éprouve +une affection plus particulière pour notre cher cousin Will... +soyez libre... et heureuse avec lui; je vous dégage de toute +promesse envers moi. + +«De notre ancienne amitié; il restera entre nous une affection +sincère et profonde qui nous, unira dans nos souvenirs, dans nos +prières, dans nos espérances... + +«Je ne vous demande plus qu’une seule chose, c’est d’adresser au +ciel des voeux pour que ma voix, qui va prêcher dans le désert, +trouve un écho dans l’âme des malheureux Sauvages; pour que le +Seigneur fertilise en eux la bonne parole que je leur porterai +jusqu’au sein de la solitude, pour qu’après avoir muré la voie du +ciel aux autres, je parvienne à la suivre moi-même jusqu’à la +fin. + +«Adieu! à revoir dans la Patrie céleste. + +«ADOLPHE, Missionnaire indigne de Jésus-Christ.» + +Quand elle est finie cette lecture, Maria fondit en larmes et +cacha sa tête dans le sein de _mistress_ Brainerd, et lui dit +d’une voix étouffée: + +-- Lisez, ma bonne tante, je ne sais vraiment que vous dire. + +-- C’est un noble coeur! murmura la vieille dame, après avoir +parcouru la lettre, non sans s’essuyer plusieurs fois les yeux. +Puis elle ajout en regardant fixement la jeune fille: Il a choisi +la meilleure part, et je crois sa résolution aussi bonne pour +d’autres que pour lui. + +Maria devint rouge comme une fleur de grenade sous le regard de +sa tante et s’abrita, sans répondre, sous son oreiller. + +........................ + +Quelques mois plus tard un mariage était célébré dans la +principale église de Saint-Paul. + +L’assistance était modeste, mélancolique, peu nombreuse. Mais une +atmosphère de piété, d’affection douce et sincère s’exhalait de +cette petite réunion. Les jeunes époux semblaient profondément +heureux et aimants. + +C’étaient, on le devine, Maria Allondale et Will Brainerd qui +unissaient leur sort. La cérémonie terminée on quitta le séjour +de Saint-Paul pour aller habiter une petite ferme que les +nouveaux labeurs de John Brainerd avaient su conquérir dans une +vallée fertile du Minnesota. + +Là, on pouvait vivre et sans inquiétude, en paix; car un poste +militaire garantissait le territoire contre toute invasion +indienne. + +Pendant bien des années, la Clairière de la Sainte (c’était le +nom donné au lieu où était la tombe de Maggie), fut visitée, +chaque automne, par deux pèlerins silencieux et attristés... + +L’un d’eux portait la robe noire du missionnaire; sur son visage +jeune encore, mais pâli par les rudes épreuves de son saint +ministère, se lisait une pensée profonde et douloureuse. + +L’autre, son inséparable compagnon, était un Indien de haute +stature, dans la noire chevelure duquel l’âge commençait à semer +de longs fils d’argent. + +Tous deux s’agenouillaient sur un tertre gazonné qu’eux seuls +auraient pu reconnaître, et ils priaient longtemps en silence +pendant que quelques larmes coulaient de leurs yeux desséchés par +les orages et les soleils du Désert. + +Puis, en se relevant, le plus jeune disait à l’autre + +-- Oui, mon bon Jim, la prière est douce au coeur affligé. + +-- Prier, penser, espérer, très bon, répondait Jim. + +Ensuite Halleck, le jeune missionnaire vieilli avant l’âge, se +détournait avec un soupir, et, moissonneur infatigable, partait +pour récolter des âmes. + +Un jour l’Indien revint seul et portant une forme humaine: +enveloppée d’un suaire noir. + +Il creusa une tombe à côté de celle de la sainte et y déposa son +précieux fardeau. + +Pendant plusieurs mois on le vit errer dans les bois +environnants; quand l’hiver arriva, la neige n’était pas plus +blanche que ses cheveux. + +Le printemps suivant, au grand réveil de la nature, on trouva des +ossements blanchis étendus au pied du Sumac, qui portait la +petite croix défigurée, hélas, par bien des orages. + +C’étaient les restes du fidèle Jim, du bon Indien dévoué jusqu’à +la mort. + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jim l'indien +by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13598 *** |
