summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/13598-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:42:27 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:42:27 -0700
commit0bf02d806d2215e542fed4ef9fe267894d6052d9 (patch)
treeb563fd4d0b23c6559a5c8df525c2420eecd2f42a /13598-0.txt
initial commit of ebook 13598HEADmain
Diffstat (limited to '13598-0.txt')
-rw-r--r--13598-0.txt5324
1 files changed, 5324 insertions, 0 deletions
diff --git a/13598-0.txt b/13598-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..027d5ad
--- /dev/null
+++ b/13598-0.txt
@@ -0,0 +1,5324 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13598 ***
+
+Gustave Aimard -- Jules Berlioz d'Auriac
+
+JIM L’INDIEN
+(1867)
+
+Table des matières
+
+CHAPITRE PREMIER SUR L’EAU.
+CHAPITRE II LÉGENDES DU FOYER
+CHAPITRE III UNE VISITE
+CHAPITRE IV CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES.
+CHAPITRE V UN AMI PROPICE.
+CHAPITRE VI INDÉCISION.
+CHAPITRE VII L’OEUVRE INFERNALE.
+CHAPITRE VIII QUESTION DE VIE OU DE MORT.
+CHAPITRE IX JIM L’INDIEN EN MISSION.
+CHAPITRE X UNE NUIT DANS LES BOIS.
+CHAPITRE XI PÉRIPÉTIES.
+CHAPITRE XII AMIS ET ENNEMIS.
+ÉPILOGUE
+
+CHAPITRE PREMIER
+_SUR L’EAU._
+
+Par une brûlante journée du mois d’août 1862 un petit steamer
+sillonnait paisiblement les eaux brunes du Minnesota. On pouvait
+voir entassés pêle-mêle sur le pont, hommes, femmes, enfants,
+caisses, malles, paquets, et les mille inutilités indispensables
+à l’émigrant, au voyageur.
+
+Les bordages du paquebot étaient couronnés d’une galerie mouvante
+de têtes agitées, qui toutes se penchaient curieusement pour
+mieux voir la contrée nouvelle qu’on allait traverser.
+
+Dans cette foule aventureuse il y avait les types les plus
+variées: le spéculateur froid et calculateur dont les yeux
+brillaient d’admiration lorsqu’ils rencontraient la grasse
+prairie au riche aspect, et les splendides forêts bordant le
+fleuve; le Français vif et animé; l’Anglais au visage solennel;
+le pensif et flegmatique Allemand; l’écossais à la mine résolue,
+aux vêtements bariolés de jaune; l’Africain à peau d’ébène. --
+Une marchandise de contrebande, comme on dit maintenant. -- Tous
+les éléments d’un monde miniature s’agitaient dans l’étroit
+navire, et avec eux, passions, projets, haines, amours, vice,
+vertus.
+
+Sur l’avant se tenaient deux individus paraissant tout
+particulièrement sensibles aux beautés du glorieux paysage
+déployé sous leurs yeux.
+
+Le premier était un jeune homme de haute taille dont les regards
+exprimaient une incommensurable confiance en lui-même. Un large
+Panama ombrageait coquettement sa tête; un foulard blanc,
+suspendu avec une savante négligence derrière le chapeau pour
+abriter le cou contre les ardeurs du soleil, ondulait
+moelleusement au gré du zéphyr; une orgueilleuse chaîne d’or
+chargée de breloques s’étalait, fulgurante, sur son gilet; ses
+mains, gantées finement, étaient plongées dans les poches d’un
+léger et adorable paletot en coutil blanc comme la neige.
+
+Il portait sous le bras droit un assez gros portefeuille rempli
+d’esquisses artistiques et Croquis exécutés d’après nature, au
+vol de la vapeur.
+
+Ce beau jeune homme, si aristocratique, se nommait M. Adolphus
+Halleck, dessinateur paysagiste, qui remontait le Minnesota dans
+le but d’enrichir sa collection de vues pittoresques.
+
+Les glorieux travaux de Bierstadt sur les paysages et les moeurs
+des Montagnes Rocheuses avait rempli d’émulation le jeune
+peintre; il brillait du désir de visiter, d’observer avec soin
+les hautes terres de l’Ouest, et de recueillir une ample moisson
+d’études sur les nobles montagnes, les plaines majestueuses, les
+lacs, les cataractes, les fleuves, les chasses, les tribus
+sauvages de ces territoires fantastiques.
+
+Il était beau garçon; son visage un peu pâle, coloré sur les
+joues, d’un ovale distingué annonçait une complexion délicate
+mais aristocratique, On n’aurait pu le considérer comme un
+gandin, cependant il affichait de grandes prétentions à
+l’élégance, et possédait au grand complet les qualités sterling
+d’un gentleman.
+
+La jeune lady qui était proche de sir Halleck était une charmante
+créature, aux yeux animés, aux traits réguliers et gracieux, mais
+pétillant d’une expression malicieuse. Évidemment, c’était un de
+ces esprits actifs, piquants, dont la saveur bizarre et originale
+les destine à servir d’épices dans l’immense ragoût de la
+société.
+
+Miss Maria Allondale était cousine de sir Adolphus Halleck.
+
+-- Oui, Maria, disait ce dernier, en regardant par dessus la tête
+de la jeune fille, les rivages fuyant à toute vapeur; oui,
+lorsque je reviendrai à la fin de l’automne, j’aurai collectionné
+assez de croquis et d’études pour m’occuper ensuite pendant une
+demi-douzaine d’années.
+
+-- Je suppose que les paysages environnants vous paraissent
+indignes des efforts de votre pinceau, répliqua la jeune fille en
+clignant les yeux.
+
+-- Je ne dis pas précisément cela... tenez, voici un effet de
+rivage assez correct; j’en ai vu de semblables à l’Académie. Si
+seulement il y avait un groupe convenable d’Indiens pour garnir
+le second plan, ça ferait un tableau, oui.
+
+-- Vous avez donc conservé vos vieilles amours pour les sauvages?
+
+-- Parfaitement. Ils ont toujours fait mon admiration, depuis le
+premier jour où, dans mon enfance, j’ai dévoré les intéressantes
+légendes de Bas-de-Cuir, j’ai toujours eu soif de les voir face à
+face, dans leur solitude native, au milieu de calmes montagnes où
+la nature est sereine, dans leur pureté de race primitive,
+exempte du contact des Blancs!
+
+-- Oh ciel! quel enthousiasme! vous ne manquerez pas d’occasions,
+soyez-en sûr; vous pourrez rassasier votre «soif» d’hommes
+rouges! seulement, permettez-moi de vous dire que ces poétiques
+visions s’évanouiront plus promptement que l’écume de ces eaux
+bouillonnantes.
+
+L’artiste secoua la tête avec un sourire:
+
+-- Ce sont des sentiments trop profondément enracinés pour
+disparaître aussi soudainement. Je vous accorde que, parmi ces
+gens-là, il peut y avoir des gredins et des vagabonds; mais n’en
+trouve-t-on pas chez les peuples civilisés? Je maintiens et je
+maintiendrai que, comme race, les Indiens ont l’âme haute, noble,
+chevaleresque; ils nous sont même supérieurs à ce point de vue.
+
+-- Et moi, je maintiens et je maintiendrai qu’ils sont perfides,
+traîtres, féroces!... c’est une repoussante population, qui
+m’inspire plus d’antipathie que des tigres, des bêtes fauves, que
+sais-je! vos sauvages du Minnesota ne valent pas mieux que les
+autres!
+
+Halleck regarda pendant quelques instants avec un sourire
+malicieux, sa charmante interlocutrice qui s’était
+extraordinairement animée en finissant.
+
+-- Très bien! Maria, vous connaissez mieux que moi les Indigènes
+du Minnesota. Par exemple, j’ose dire que la source où vous avez
+puisé vos renseignements laisse quelque chose à désirer sur le
+chapitre des informations; vous n’avez entendu que les gens des
+frontières, les _Borders_, qui eux aussi, sont sujets à caution.
+Si vous vouliez pénétrer dans les bois, de quelques centaines de
+milles, vous changeriez bien d’avis.
+
+-- Ah vraiment! moi, changer d’avis! faire quelques centaines de
+milles dans les bois! n’y comptez pas, mon beau cousin! Une seule
+chose m’étonne, c’est qu’il y ait des hommes blancs, assez fous
+pour se condamner à vivre en de tels pays. Oh! je devine ce qui
+vous fait rire, continua la jeune fille en souriant malgré elle;
+vous vous moquez de ce que j’ai fait, tout l’été, précisément ce
+que je condamne. Eh bien! je vous promets, lorsque je serai
+revenue chez nous à Cincinnati, cet automne, que vous ne me
+reverrez plus traverser le Mississipi. Je ne serais point sur
+cette route, si je n’avais promis à l’oncle John de lui rendre
+une visite; il est si bon que j’aurais été désolée de le
+chagriner par un refus.
+
+«L’oncle John Brainerd» n’était pas, en réalité, parent aux deux
+jeunes gens. C’était un ami d’enfance du père de Maria Allondale;
+et toute la famille le désignait sous le nom d’oncle.
+
+Après s’être retiré dans la région de Minnesota en 1856, il avait
+exigé la promesse formelle, que tous les membres de la maison
+d’Allondale viendraient le voir ensemble ou séparément, lorsque
+son _settlement_ serait bien établi.
+
+Effectivement, le père, la mère, tous les enfants mariés ou non,
+avaient accompli ce gai pèlerinage: seule Maria, la plus jeune,
+ne s’était point rendue encore auprès de lui. Or, en juin 1862,
+M. Allondale l’avait amenée à Saint-Paul, l’avait embarquée, et
+avait avisé l’oncle John de l’envoi du gracieux colis; ce dernier
+l’attendait, et se proposait de garder sa gentille nièce tout le
+reste de l’été.
+
+Tout s’était passé comme on l’avait convenu; la jeune fille avait
+heureusement fait le voyage, et avait été reçue à bras ouverts.
+La saison s’était écoulée pour elle le plus gracieusement du
+monde; et, parmi ses occupations habituelles, une correspondance
+régulière avec son cousin Adolphe n’avait pas été la moins
+agréable.
+
+En effet, elle s’était accoutumée à l’idée de le voir un jour son
+mari, et d’ailleurs, une amitié d’enfance les unissait tous deux.
+Leurs parents étaient dans le même négoce; les positions des deux
+familles étaient également belles; relations, éducation, fortune,
+tout concourait à faire présager leur union future, comme
+heureuse et bien assortie.
+
+Adolphe Halleck avait pris ses grades à Yale, car il avait été
+primitivement destiné à l’étude des lois. Mais, en quittant les
+bancs, il se sentit entraîné par un goût passionné pour les
+beaux-arts, en même temps qu’il éprouvait un profond dégoût pour
+les grimoires judiciaires.
+
+Pendant son séjour au collège, sa grande occupation avait été de
+faire des charges, des pochades, des caricatures si drolatiques
+que leur envoi dans sa famille avait obtenu un succès de rire
+inextinguible; naturellement son père devint fier d’un tel fils;
+l’orgueil paternel se communiqua au jeune homme; il fut proposé
+par lui, et décrété par toute la parenté qu’il serait artiste; on
+ne lui demanda qu’une chose: de devenir un grand homme.
+
+Lorsque la guerre abolitionniste éclata, le jeune Halleck bondit
+de joie, et, à force de diplomatie, parvint à entrer comme
+dessinateur expéditionnaire dans la collaboration d’une
+importante feuille illustrée. Mais le sort ne le servit pas
+précisément comme il l’aurait voulu; au premier engagement, lui,
+ses crayons et ses pinceaux furent faits prisonniers.
+Heureusement, il se rencontra, dans les rangs ennemis, avec un
+officier qui avait été son camarade de classe, à Yale. Halleck
+fut mis en liberté, et revint au logis, bien résolu à chercher
+désormais la gloire partout ailleurs que sous les drapeaux.
+
+Les pompeuses descriptions des glorieux paysages du Minnesota que
+lui faisait constamment sa cousine, finirent par décider le jeune
+artiste à faire une excursion dans l’Ouest. -- Mais il fit tant
+de stations et chemina à si petites journées, qu’il mit deux mois
+à gagner Saint-Paul.
+
+Cependant, comme tout finit, même les flâneries de voyage,
+Halleck arriva au moment où sa cousine quittait cette ville,
+après y avoir passé quelques jours et il ne trouva rien de mieux
+que de s’embarquer avec elle dans le bateau par lequel elle
+effectuait son retour chez l’oncle John.
+
+Telles étaient les circonstances dans lesquelles nos jeunes gens
+s’étaient réunis, au moment où nous les avons présentés au
+lecteur.
+
+-- D’après vos lettres, l’oncle John jouit d’une santé
+merveilleuse? reprit l’artiste, après une courte pause.
+
+-- Oui, il est étonnant. Vous savez les craintes que nous
+concevions à son égard, lorsque après ses désastres financiers,
+il forma le projet d’émigrer, il y a quelques années? Mon père
+lui offrit des fonds pour reprendre les affaires; mais l’oncle
+persista dans ses idées de départ, disant qu’il était trop âgé
+pour recommencer cette vie là, et assez jeune pour devenir un
+«homme des frontières.» Il a pourtant cinquante ans passés, et
+sur sept enfants, il en a cinq de mariés; deux seulement sont
+encore à la maison, Will et Maggie.
+
+-- Attendez un peu..., il y a quelque temps que je n’ai vu
+Maggie, çà commence à faire une grande fille. Et Will aussi... il
+y a deux ans c’était presque un homme.
+
+-- Maggie est dans ses dix-huit ans; son frère à quatre ans de
+plus qu’elle.
+
+Sans y songer, Adolphe regarda Maria pendant qu’elle parlait; il
+fut tout surpris de voir qu’elle baissa les yeux et qu’une
+rougeur soudaine envahit ses joues. Ces symptômes d’embarras ne
+durèrent que quelques secondes; mais Halleck les avait surpris au
+passage; cela lui avait mis en tête une idée qu’il voulut
+éclaircir.
+
+-- Il y a un piano chez l’oncle John, je suppose? demanda-t-il.
+
+-- Oh oui! Maggie n’aurait pu s’en passer. C’est un vrai bonheur
+pour elle.
+
+-- Naturellement... Ces deux enfants-là n’ont pas à se plaindre;
+ils ont une belle existence en perspective. Will a-t-il
+l’intention de rester-là, et de suivre les traces de son père?
+
+-- Je ne le sais pas.
+
+-- Il me semble qu’il a dû vous en parler.
+
+Tout en parlant, il regarda Maria en face et la vit rougir, puis
+baisser les yeux. L’artiste en savait assez; il releva les yeux
+sur le paysage, d’un air rêveur, et continua la conversation.
+
+-- Oui, le petit Brainerd est un beau garçon; mais, à mon avis,
+il ne sera jamais un artiste. A-t-il fini son temps de collège?
+
+-- Dans deux ans seulement.
+
+-- Quel beau soldat cela ferait! notre armée a besoin de pareils
+hommes.
+
+-- Will a fait ses preuves. Il a passé bien près de la mort à la
+bataille de Bullrun. La blessure qu’il a reçue en cette occasion
+est à peine guérie.
+
+-- Diable! c’était sérieux! quel était son commandant; Stonewal,
+Jackson, ou Beauregard?
+
+-- Adolphe Halleck!!
+
+L’artiste baissa la tète en riant, pour esquiver un coup de
+parasol que lui adressait sa cousine furieuse.
+
+-- Tenez, Maria, voici ma canne, vous pourriez casser votre
+ombrelle.
+
+-- Pourquoi m’avez-vous fait cette question?
+
+-- Pour rien, je vous l’assure...
+
+La jeune fille essaya de le regarder bravement, Sans rire et sans
+rougir; mais cette tentative était au-dessus de ses forces, elle
+baissa la tête d’un air mutin.
+
+--Allons! ne vous effarouchez pas, chère! dit enfin le jeune
+homme avec un calme sourire. Ce petit garçon est tout à fait
+honorable, et je serais certainement la dernière personne qui
+voudrait en médire. Mais revenons à notre vieux thème, les
+sauvages. En verrai-je quelque peu, pendant mon séjour chez
+l’oncle John?
+
+-- Cela dépend des quantités qu’il vous en faut pour vous
+satisfaire. Un seul, pour moi, c’est beaucoup trop. Ils rôdent
+sans cesse dans les environs; vous ne pourrez faire une promenade
+sans les rencontrer.
+
+-- Alors, je pourrai en portraicturer deux ou trois?
+
+-- Sur ce point, voici un renseignement précis. Prenez un des
+plus horribles vagabonds des rues de New York; passez-lui sur le
+visage une teinte de bistre cuivré; mettez-lui des cheveux blonds
+retroussés en plumet et liés par un cordon graisseux; affublez-le
+d’une couverture en guenilles; vous aurez un Indien Minnesota pur
+sang.
+
+-- Et les femmes, en est-il de même
+
+-- Les femmes!... des squaws, voulez-vous dire! Leur portrait est
+exactement le même.
+
+-- Cependant nous sommes dans «la région des Dacotahs, le pays
+des Beauté», dont parle le poète Longfellow dans son ouvrage
+intitulé Hiawatha.
+
+-- Il est bien possible que ce soit le pays auquel vous faites
+allusion. Dans tous les cas, c’est pitoyable qu’il ne l’ait pas
+visité avant d’écrire son poème, -- Néanmoins, poursuivit la
+jeune fille, pour être juste, je dois apporter une restriction à
+ce que je viens de vous dire; les Indiens convertis au
+christianisme sont tout à fait différents, ils ont laissé de
+côté, leurs allures et vêtements sauvages, pour adopter ceux de
+la civilisation; ils sont devenus des créatures passables. J’en
+ai vu plusieurs, et, le contraste frappant qu’ils offrent en
+regard de leurs frères barbares, m’a porté à en dire du bien. Je
+pourrais vous en nommer: Chaskie, Paul, par exemple, qui seraient
+dignes de servir de modèles à beaucoup d’hommes blancs.
+
+-- Ainsi, vous admettrez qu’il se trouve parmi eux des êtres
+humains?
+
+-- Très certainement. Il y en a un surtout qui vient parfois
+rendre visite à l’oncle John. Il est connu sous le nom de Jim
+Chrétien; je peux dire que c’est un noble garçon. Je ne
+craindrais point de lui confier ma vie en toute circonstance,
+
+-- Mais enfin, Maria, parlant sérieusement, ne pensez-vous pas
+que ces mêmes hommes rouges dont vous faites si peu de cas, ne
+sont devenus pervers que par la fatale et détestable influence
+des Blancs. Ces trafiquants!... Ces agents!...
+
+-- Je ne puis vous le refuser. Il est tout-à-fait impossible aux
+missionnaires de lutter contre les machinations de ces vils
+intrigants. Pauvres, bons missionnaires! voilà des hommes
+dévoués! Je vous citerai le docteur Williamson qui a fourni une
+longue et noble carrière, au milieu de ces peuplades farouches,
+se heurtant sans cesse à la mort, à des périls pires que la mort!
+tout cela pour leur ouvrir la voie qui mène au ciel! Et le Père
+Riggs, qui, depuis trente-cinq ans, erre autour du Lac qui parle,
+ou Jyedan, comme les Indiens l’appellent. C’est un second apôtre
+saint Paul; dans les bois, dans les eaux, dans le feu, en mille
+occasions sa vie a été en péril; un jour sa misérable hutte brûla
+sur sa tête; il ne pût s’échapper qu’à travers une pluie de
+charbons ardents. Eh bien! il bénissait le ciel d’avoir la vie
+sauve, pour la consacrer encore au salut de ses chères ouailles
+
+-- Je suppose que ces pauvres missionnaires sont relevés et
+secourus de temps en temps, dans ces postes périlleux?
+
+-- Pas ceux-là, du moins! Ils se croiraient indignes de
+l’apostolat s’ils faiblissaient un seul instant; cette lutte
+admirable, ils la continueront jusqu’à la mort. Pour savoir ce
+que c’est que le sublime du dévouement, il faut avoir vu de près
+le missionnaire Indien!
+
+-- Ah! voici un changement de décor, à vue, dans le paysage;
+regardez-moi çà! s’écrie le jeune artiste en ouvrant son album et
+taillant ses crayons; je vais croquer ce site enchanté.
+
+-- Vous n’aurez pas le temps, mon cousin. Regardez par-dessus la
+rive, à environ un quart de mille; voyez-vous une voiture qui est
+proche d’un bouquet de sycomores; elle est attelée d’un cheval;
+un jeune homme se tient debout à côté.
+
+Adolphe implanta gravement son lorgnon dans l’oeil droit, et
+inspecta les bords du fleuve pendant assez longtemps avant de
+répondre.
+
+-- J’ai quelque idée d’avoir aperçu ce dont vous me parlez. Quel
+est le propriétaire, est-ce l’oncle John?... dit-il enfin.
+
+-- Oui; et je pense que c’est Will qui m’attend. Un petit temps
+de galop à travers la prairie, et nous serons arrivés au terme de
+notre voyage.
+
+CHAPITRE II
+_LÉGENDES DU FOYER._
+
+Après avoir fait des tours et des détours sans nombre, le petit
+steamer vira de bord se rangea sur le rivage, mouilla son ancre,
+raidit une amarre, jeta son petit pont volant, et nos deux jeunes
+passagers débarquèrent.
+
+-- Ah! Will! c’est toi?... Comment ça va, vieux gamin?...
+
+Cette exclamation d’Halleck s’adressait à un robuste et beau
+garçon, bronzé par le soleil et le hâle du désert, mais qui
+demeura tout interdit, ne reconnaissant pas son interlocuteur.
+
+-- Mais, Will! vous ne voyez donc pas notre cousin Adolphe?
+demanda Maria en riant.
+
+-- Ha! ha! le soleil me donnait donc dans l’oeil de ce côté-là!
+répondit sur le champ le jeune _settler_; ça va bien, Halleck?...
+je suis ravi de vous voir! vous êtes le bienvenu chez nous,
+croyez-le.
+
+-- Je vous crois, mon ami, répondit Halleck en échangeant une
+cordiale poignée de main; sans cela, je ne serais point venu. Ah!
+mais! ah mais! vous avez changé, Will! Peste! vous voilà un
+homme! je vous ai tenu au bout de mon lorgnon pendant dix
+minutes, et, jamais je n’aurais soupçonné votre identité, n’eut
+été Maria qui n’a su me parler que de vous.
+
+-- Est-il impertinent! mais vous êtes un monstre! Vingt fois j’ai
+eu mon ombrelle levée sur votre tête pour vous corriger, mais je
+vais vous punir une bonne fois!
+
+-- Prenez ma cane, cousine, ce sera mieux que votre parasol.
+
+Chacun se mit à rire, on emballa valise, portefeuille, album et
+boites de peinture dans le caisson; puis on songea au départ.
+
+-- Crois-moi, Will, prend place à côté de moi, laissons-la
+conduire si elle y consent; cet exercice lui occupera les deux
+mains, de cette façon j’aurai peut-être quelque chance de pouvoir
+causer en paix avec toi. Y connaît-elle quelque chose, aux rênes?
+
+-- Je vais vous démontrer ma science! s’écria malicieusement la
+jeune fille, pendant que Will Brainerd s’asseyait derrière elle,
+à côté d’Adolphe.
+
+-- Je vous ai en grande estime sur tous les points, commença ce
+dernier, mais vous êtes peut-être présomptueuse au-delà... -- Ah!
+mon Dieu!
+
+L’artiste ne put continuer, il venait de tomber en arrière dans
+la voiture, renversé par le brusque départ de l’ardent trotteur
+auquel la belle écuyère venait de rendre la main. Après avoir
+télégraphié quelques instants des pieds et des mains, Halleck se
+releva, non sans peine, en se frottant la tête; son calme
+imperturbable ne l’avait point abandonné, il se réinstalla sur la
+banquette fort adroitement et soutint sans sourciller le feu de
+la conversation.
+
+Cependant ses tribulations n’étaient pas finies; miss Maria avait
+lancé le cheval à fond de train, et lui faisait exécuter une
+vraie course au clocher par-dessus pierres, troncs d’arbres,
+ruisseaux et ravins; tellement que pour n’être pas lancé dans les
+airs comme une balle, Adolphe se vit obligé de se cramponner à
+deux mains aux courroies du siège: en même temps la voiture
+faisait, en roulant, un tel fracas, que pour causer il fallait
+littéralement se livrer à des vociférations.
+
+Au bout d’un mille, à peine, l’album sauta hors du caisson, ses
+feuilles s’éparpillèrent à droite et à gauche, dans un désordre
+parfait. On mit bien un grand quart d’heure pour ramasser les
+croquis indisciplinés et les paysages voltigeants; puis,
+lorsqu’ils furent dûment emballés, on recommença la même course
+folle.
+
+Cependant la nuit arrivait, on avait déjà laissée bien des milles
+en arrière; le terme du voyage n’apparaissait pas.
+
+-- Peut-on espérer d’atteindre aujourd’hui le logis de l’oncle
+John? demanda Halleck entre deux cahots qui avaient failli lui
+faire rendre l’âme.
+
+-- Mais oui! nous ne sommes plus qu’à un mille ou deux de la
+maison. Regardez là-bas, à, gauche; voyez-vous cette lumière à
+travers les feuillages?
+
+-- Ah! ah! Très bien; j’aperçois.
+
+-- C’est la case; nous y serons dans quelques instants.
+
+-- Si vous le permettez, je prendrai les rênes? j’ai peur, mais
+réellement peur qu’il lui arrive quelque accident.
+
+-- J’ai pris sur moi la responsabilité de l’attelage, et je ne
+m’en considérerai comme déchargée que lorsque je l’aurai amené
+jusqu’à la porte.
+
+-- Eh bien! Maria, souffrez que je vous donne un conseil d’ami
+pendant le trajet qui nous reste à faire d’ici à la maison.
+Méfiez-vous de votre science en sport; l’été dernier, je
+promenais une dame à Central Park, elle a eu la même lubie que
+vous; celle de prendre les rênes et de conduire à fond de
+train... vlan! elle jette la roue sur une borne! et patatras!
+voilà le tilbury en l’air; il est retombé en dix morceaux, nous
+deux compris... Coût, vingt dollars!... Le cheval abattu,
+couronné, hors de service... Coût, trente dollars!... Total,
+cinquante: c’était un peu cher pour une fantaisie féminine!
+
+Tout en parlant, riant, se moquant, nos trois voyageurs finirent
+par arriver.
+
+L’hospitalière maison de l’oncle John, quoique dépendant
+actuellement du comté de Minnesota, avait été originairement
+construite dans l’Ohio.
+
+Transportée ensuite vers l’Ouest, à, la recherche d’un site
+convenable, elle avait un peu subi le sort du temple de Salomon,
+tout y avait été fait par pièces et par morceaux; à tel point que
+les accessoires en étaient devenus le principal. Finalement,
+d’additions en additions, les bâtiments étaient arrivés à
+représenter une masse imposante. Dans ce pêle-mêle de toits
+ronds, plats, pointus, de hangars, de murailles en troncs
+d’arbres, de cours, de ruelles, de galeries, d’escaliers, on
+croyait voir un village; on y trouvait assurément le confortable,
+le luxe, l’opulence sauvage.
+
+Lorsque la voiture s’arrêta, au bout de sa course bruyante, la
+lourde et large porte s’ouvrit en grinçant sur ses gonds; un flot
+de lumière en sortit, dessinant en clair-obscur la silhouette
+d’un homme de grande taille, coiffé d’un chapeau bas et large, en
+manches de chemise, et dont la posture indiquait l’attente.
+
+Dés que ses regards eurent pénétré dans les profondeurs du
+véhicule, et constaté que trois personnes l’occupaient, il fut
+fixé sur leur identité et se répandit en joyeuses exclamations.
+
+-- Whoa! Polly! Whoa! cria-t-il d’une voix de stentor; viens
+recevoir le wagon. Est-ce vous, Adolphe? poursuivit-il, en
+prenant le cheval par la bride.
+
+-- D’abord, affirmez-moi, cher oncle, que vous tenez solidement
+cet animal endiablé; bon! Maintenant, je m’empresse de répondre;
+oui, c’est moi, qui me réjouis de vous rendre visite.
+
+-- Ah! toujours farceur! Ravi de te voir, mon garçon! Allons,
+saute en bas, et courons au salon. Là, donne la main; voilà ta
+valise; en avant, marche! Je vous suivrai tous lorsque Polly sera
+arrivé.
+
+Les trois voyageurs furent prompts à obéir et en entrant dans le
+parloir, furent cordialement accueillis par leur excellente et
+digne tante, _mistress_ Brainerd. Maggie quitta avec empressement
+le piano pour courir au-devant de son frère et de sa cousine;
+mais elle recula timidement à l’aspect inattendu d’un étranger.
+Cependant elle reconnut bien vite Adolphe qui avait été son
+compagnon d’enfance, et ne lui laissa pas le temps de dire son
+nom.
+
+-- Eh quoi! c’est vous, mon cousin? s’écria-t-elle avec un
+charmant sourire; quelle frayeur vous m’avez faite!
+
+-- Je m’empresse de la dissiper; répliqua l’artiste en lui
+tendant la main avec son sans façon habituel; touchez-là!
+cousine, je suis un revenant, mais en chair et en os.
+
+-- Hé! jeunes gens! nous vous attendions pour souper; interrompit
+l’oncle John, qui venait d’arriver; je ne crois pas nécessaire de
+vous demander si vous avez bon appétit.
+
+-- Ceci va vous être démontré, répondit Adolphe en riant; quoique
+Maria m’ait secoué à me faire perdre tout bon sentiment, je sens
+que je me remets un peu.
+
+On s’attabla devant un de ces abondants repas qui réjouissent les
+robustes estomacs du forestier et du laborieux _settler_, mais
+qui feraient pâlir un citadin; chacun aborda courageusement son
+rôle de joyeux convive.
+
+L’oncle John était d’humeur joviale, grand parleur, grand
+hâbleur, possédant la rare faculté de débiter sans rire les
+histoires les plus hétéroclites. Sa femme, douce et gracieuse, un
+peu solennelle, méticuleuse sur les convenances, grondait de
+temps en temps lorsque quelqu’un de la famille enfreignait
+l’étiquette dont elle donnait le plus parfait exemple: mais ses
+reproches faisaient fort minime impression sur _mistress_
+Brainerd.
+
+Le jeune Will, modeste et réservé pour son âge, quoiqu’il eût des
+dispositions naturelles à une gaîté communicative, était loin
+d’atteindre le niveau paternel. Maggie était extrêmement timide,
+parlait peu, se contentant de répondre lorsqu’on l’interrogeait,
+ou lorsque l’imperturbable Adolphe la prenait malicieusement à
+partie.
+
+Quant à, Maria, c’était la folle du logis; rien ne pouvait
+suspendre son charmant babil; son intarissable conversation était
+un feu d’artifice; elle tenait tout le monde en joie.
+
+Quoiqu’on fût à la fin du mois d’août, la soirée était tiède,
+admirable, parfumée comme une nuit d’été.
+
+-- Oui! l’atmosphère est pure dans nos belles prairies de
+l’Ouest, dit M. Brainerd en réponse à une observation d’Halleck;
+toute la belle saison est ainsi. Tu as bien fait de fuir les
+mortelles émanations des villes.
+
+-- Hum! je ne les ai pas entièrement esquivées cette année. En
+juin, j’étais à New York, en juillet, à Philadelphie; il y avait
+de quoi rôtir!
+
+-- Eh bien! puisque te voilà avec nous, tu peux passer l’hiver
+ici. Tu auras une idée du froid le plus accompli que tu aies
+rencontré de l’autre côté du Mississipi.
+
+-- Je m’aperçois que vous êtes disposés à proclamer la
+supériorité de cette région, en tous points; mais si vous me
+prophétisez un hiver encore plus rigoureux que ceux de l’Est, je
+serai fort empressé de vous quitter avant cette lamentable
+saison.
+
+-- Froid!... un hiver froid... Pour voir ça, il aurait fallu être
+ici l’année dernière. Polly? vous souvenez-vous? Comment trouvez-
+vous ceci, mon neveu? Les yeux d’un homme gelaient
+instantanément, son nez se transformait en une pyramide de glace,
+s’il se hasardait à aspirer une bouffée d’air extérieur, en
+ouvrant la porte!
+
+-- Si jamais chose pareille m’arrive, je considérerai cela comme
+une remarquable occurrence.
+
+-- Oh ma femme ne l’oubliera jamais! Un jour, le plus gros de nos
+porcs s’avise de sortir de l’écurie. Je le suivais par derrière,
+et je remarquais sa démarche; elle devenait successivement lente
+et embarrassée, comme si ses nerfs s’étaient raidis
+intérieurement. Tout-à-coup il s’arrêta avec un sourd grognement;
+il me fut impossible de le faire bouger de place; oui, j’eus beau
+le tirer en long et en large, rien ne fit. Alors, je m’aperçus
+que ses pieds étaient gelés dans leurs empreintes, ils y étaient
+fixés, fermes comme rocs; plus moyen de remuer! Heureusement le
+dégel arriva au mois de février; alors le pauvre animal put
+rentrer à l’écurie.
+
+-- Combien de temps était-il resté dans cette curieuse position?
+
+-- Eh! une semaine, au moins; n’est-ce pas, Polly?
+
+-- Oh! John! fit _mistress_ Brainerd avec un accent de reproche.
+
+-- Bien plus! poursuivit impitoyablement oncle John; Maggie,
+ayant entrepris de jouer la fameuse sonate, Étoile et Bannière,
+frappa inutilement les touches, pas un son ne sortit, puis,
+lorsqu’on fit du feu, l’atmosphère dégela, les notes alors
+s’envolèrent une à une et jouèrent un air bizarre. Le même Jour,
+l’argent vif du thermomètre descendit si bas qu’il sortit par-
+dessous l’instrument, depuis lors il n’a plus pu marcher. Oui,
+mon pauvre Adolphe, tous les hivers nous avons des froids
+pareils.
+
+-- Eh bien, mon oncle, il n’y a pas de danger que je reste ici
+pour les affronter, vos hivers! Comment les Indiens peuvent-ils
+les supporter?
+
+-- Ah? je savais bien que notre cousin ne resterait pas longtemps
+sans aborder ce sujet, s’écria rieusement Maria; je m’étonnais à
+chaque instant de ne pas l’avoir entendu faire une question là-
+dessus.
+
+Comment ils les supportent?... Avez-vous jamais entendu dire
+qu’un Indien soit mort de froid?... Dans l’hiver dont je te
+parle, Christian Jim vint ici, au retour de la chasse. Ce
+gaillard là avait tout juste assez de vêtements pour ne pas nous
+faire rougir: Eh bien! lorsque sa femme lui demande s’il avait
+froid, il se mit à rire et retroussa ses manches.
+
+-- J’aimerais voir cet Indien. De quelle tribu est-il? demanda
+Halleck avec une animation extraordinaire.
+
+-- Il est Sioux; ces gens-là pullulent autour de nous.
+
+-- Peuplade splendide! race noble, chevaleresque, superbe! n’est-
+ce pas?
+
+Pour la première fois de la soirée, l’oncle John éclata d’un rire
+retentissant; la bonne _mistress_ Brainerd, elle-même, ne put se
+contenir. Quant à Maria, son hilarité n’avait pas de bornes.
+
+-- Ah çà! mais, qu’avez-vous donc tous?... demanda l’artiste un
+peu décontenancé par l’accueil fait à son interjection.
+
+-- Dans trois mois d’ici, tu riras plus fort que nous, mon cher
+enfant, se hâta de dire _mistress_ Brainerd pour le consoler; la
+poésie et le romantique de tes idées ne pourront tenir devant la
+vulgaire réalité.
+
+-- Quel malheur! Maria m’en a dit autant sur le paquebot. Je
+croyais avoir la chance de pénétrer assez loin dans l’Ouest, pour
+y voir la vraie race rouge, dans sa pureté originaire.
+
+-- Oh! tu en trouveras, mon bon, reprit l’oncle John; tu verras
+des spécimens purs dans cette région; à première vue tu en auras
+assez.
+
+-- J’aimerais à en dessiner quelques-uns... les chefs les plus
+soignés?... J’ai entendu parler d’un Petit-Corbeau, lorsque
+j’étais à Saint-Paul. Voilà un portrait que je voudrais faire,
+ah! comme j’enlèverais çà!
+
+-- Dans mon opinion, ce sera plutôt lui qui t’enlèvera, si
+l’occasion se présente. C’est un diable, un brigand incarné, un
+vrai Sauvage.
+
+-- À quoi doit-il sa réputation?
+
+-- On ne sait pas trop; répondit Will; à peu de chose,
+assurément: c’est lui qui...
+
+Le jeune homme s’arrêta court; il venait de rencontrer un regard
+furibond de son père, appuyé d’un «Ahem» vigoureux qui fit
+résonner les verres.
+
+Ce télégramme échangé entre le père et le fils, ne fût caché pour
+personne; peut-être deux ou trois convives en devinèrent la vraie
+signification: tous demeurèrent pendant quelques instants muets
+et embarrassés. À la fin, Halleck, avec la présence d’esprit et
+la courtoisie qui le caractérisaient, s’empressa de détourner la
+conversation.
+
+-- Vous ne pourrez nier, dit-il, que les Hommes rouges n’aient
+fourni quelques individus remarquables, dignes d’être comparés à
+nos plus grands généraux; Philippe, Pontiac, Tecumseh, et
+quelques autres; sans doute il n’y en n’a pas en abondance parmi
+eux, mais, je voue le répète, mes amis, ce qui caractérise le
+Sauvage, c’est la force, _vis antica_! ajouta-t-il en promenant
+autour de lui un regard convaincu.
+
+-- Nul doute qu’Albert Pike ne se soit aperçu de cela, depuis
+longtemps; riposta l’oncle John avec un sérieux perfide; et
+j’estime que si nous avions accepté les alliances offertes par
+les Comanches dans la guerre du Mexique, le casus belli serait
+aujourd’hui tranché.
+
+-- Vous êtes tous ligués contre moi, je perds mon éloquence avec
+vous. Maggie! ne pourriez-vous pas prendre un peu mon parti?
+
+La jeune fille rougit à cette interpellation inattendue, et
+répondit avec une petite voix douce.
+
+-- Je serais bien ravie, mon cousin, d’être votre alliée. Jadis,
+j’aurais eu un peu les mêmes idées que vous, mais une courte
+résidence ici a sufi pour les dissiper. Je crois, en vérité, que
+notre existence occidentale ne renferme aucun élément romantique.
+
+-- Eh bien! je ne vous parlerai plus raison puisque vous êtes
+tous contre moi! Oncle John, quel gibier y a-t-il dans le
+Minnesota?
+
+-- De toute espèce. Depuis l’ours gris jusqu’à la fourmi.
+
+-- Vous n’avez pas la prétention de me faire croire que, dans vos
+parages, on trouve des monstres pareils?
+
+Quoi? des fourmis?
+
+-- Non; des ours grizzly.
+
+-- On ne les voit guères hors des montagnes; mais on rencontre
+assez souvent les autres espèces dans les prairies. Il n’y a pas
+une semaine que Maggie, en cueillant des fraises, se trouva, sans
+s’en douter, nez à nez avec un de ces gros messieurs bruns.
+
+-- Vous voulez plaisanter! s’écria Halleck dans la consternation:
+et, comment cela s’est-il passé?
+
+-- On ne pourrait dire lequel fut plus effrayé, de la fille ou de
+l’ours. Chacun s’est sauvé à toutes jambes; l’ours, peut-être,
+court encore. En en parlant, Adolphe, voudriez-vous manger une
+tranche d’ours braisé?
+
+-- Oh! ne me parlez pas de ça! j’aimerais mieux manger du mulet
+ou du cheval!
+
+-- Peuh! je ne dis pas.... ces animaux ont un autre goût.... un
+autre fumet...
+
+-- Je vous crois, et ne désire pas faire la comparaison. Peut-on
+bien supporter pareille mangeaille! Allez donc proposer à un
+habitué de la ménagerie de New York des beefsteaks de Sampson
+l’ours qui a mangé le vieil Adam Grizzly!
+
+-- Enfin, mon cher neveu, tu ferais comme les Indiens, après
+tout: et tu y prendrais goût, peut-être.
+
+Halleck fit une grimace négative et tendit son assiette à
+_mistress_ Brainerd en disant:
+
+-- Chère tante, veuillez me donner une petite tranche de votre
+excellent _roastbeef_; je me sens un appétit féroce, ce soir.
+
+-- Vous ne pouvez vous imaginer... Si c’était bien cuit, bien
+tendre, bien servi devant vous... observa le jeune Will avec un
+tranquille sourire; vous en digéreriez très bien une portion.
+
+-- Impossible, impossible! je vous le répète. Il y a des choses
+auxquelles on ne peut se faire. Je ne suis pas difficile à
+contenter, cependant je sens que jamais je ne pourrai supporter
+pareille nourriture.
+
+-- Mais les Indiens?...
+
+-- Ah! si j’en étais un, le cas serait différent; mais je suis
+dans une peau blanche, et je tiens à mes goûts.
+
+-- Enfin! poursuivit l’oncle John qui semblait prendre un plaisir
+tout particulier à insister sur ce point; tu pourrais bien en
+goûter un morceau exigu, pas plus gros que le petit doigt.
+
+-- Mon oncle! inutile! De l’ipécacuanha, du ricin, de l’eau-
+forte, tout ce que vous voudrez, excepté cet horrible régal.
+
+-- En tout cas, vous reviendrez une seconde fois à ceci, observa
+_mistress_ Brainerd en prenant l’assiette de l’artiste, avec son
+sourire doux et calme; il ne faut pas que vous sortiez de table,
+affamé.
+
+-- Volontiers, ma tante, bien volontiers: je suis tout honteux ce
+soir, d’avoir un appétit aussi immodéré, ou d’être aussi
+gourmand, car ce _roastbeef_ est délicieux.
+
+-- Ah! mon garçon! quelqu’un sans appétit, dans ce pays-ci,
+serait un phénomène; va! mange toujours! reprit l’oncle John
+facétieusement; je n’ai qu’un regret, c’est de ne pouvoir te
+convertir à l’ursophagie.
+
+-- Voyons! ne me parlez plus de ça! je n’en toucherais pas une
+miette, pour un million de dollars.
+
+-- Finalement, vous êtes content de votre souper?
+
+-- Quelle question! c’est un festin digne de Lucullus.
+
+-- Mon mignon! tu n’as pas mangé autre chose que des tranches
+d’ours noir !
+
+-- Ah-oo-ah! rugit l’artiste en se levant avec furie, et prenant
+la fuite au milieu de l’hilarité générale.
+
+CHAPITRE III
+_UNE VISITE._
+
+La nuit -- une belle nuit du mois d’août -- était splendide,
+calme, sereine, illuminée par une lune éclatante et pure;
+l’atmosphère était transparente et d’une douceur veloutée; il
+faisait bon vivre!
+
+Après le souper, Maggie s’était mise au piano et avait joué
+quelques morceaux, sur l’instante requête de l’artiste; chacun
+s’était assis au hasard sous l’immense portique dont l’ampleur
+occupait la moitié de la maison.
+
+Halleck et le jeune Will fumaient leurs havanes avec béatitude;
+l’oncle John avait préféré une énorme pipe en racine d’érable,
+dont la noirceur et le culottage étaient parfaits.
+
+Halleck était à une des extrémités du portail; après lui étaient
+Maria et Maggie; plus loin se trouvait Will; venaient ensuite
+M. et _mistress_ Brainerd.
+
+La nuit était si calme et silencieuse que, sans élever la voix,
+on pouvait causer d’une extrémité à l’autre de l’immense salle.
+La conversation devint générale et s’anima, surtout entre Maria
+et l’oncle John. Halleck s’adressait particulièrement à Maggie,
+sa plus proche voisine.
+
+-- Maria m’a parlé d’un Indien, un Sioux, je crois, qui est grand
+ami de votre famille? lui demanda-t-il.
+
+-- Christian Jim, vous voulez dire?...
+
+-- C’est précisément son nom. Savez-vous où il habite?
+
+-- Je ne pourrais vous dire -- je crois bien que sa demeure est
+aux environs de la Lower Agency; en tout cas il vient souvent
+chez nous. Il a été converti il y a quelques années, dans une
+occasion périlleuse, papa lui a sauvé la vie; depuis lors Jim lui
+garde une reconnaissance à toute épreuve: il nous aime peut-être
+encore plus que les missionnaires.
+
+-- Un vrai Indien n’oublie jamais un service; ni une injure,
+observa Halleck sentencieusement; quelle espèce d’individu est
+cet Indien?
+
+-- Il personnifie votre idéal de l’Homme-Rouge, au moral, du
+moins; sinon au physique. C’est tout ce qu’on peut rêver de
+noble, de bon; mais il est grossier comme tous ceux de sa race.
+
+Maggie s’étonnait de soutenir si bien la conversation,
+contrairement à ses habitudes de silence. Elle subissait, sans
+s’en apercevoir, l’influence d’Halleck, dont la délicate urbanité
+savait mettre à l’aise tout ce qui l’entourait; le jeune artiste
+avait, en outre, le don de placer la conversation sur un terrain
+favorable pour la personne avec laquelle il s’entretenait.
+
+Tout le monde n’a pas ce talent aussi rare qu’enviable.
+
+Le coup d’oeil général de cette réunion intime aurait fait un
+tableau charmant et pittoresque; dans un angle, la figure bronzée
+du vieux Brainerd demi noyé dans les nuages tourbillonnants
+qu’exhalait sa pipe; à côté de lui, le visage calme et souriant
+de son excellente femme. Un contraste harmonieux de la force un
+peu rude et de la bonté la plus douce. Au centre, éclairée par
+les plus vifs rayons de la lune, Maria, rieuse, épanouie, alerte,
+toujours en mouvement; on aurait dit un lutin faisant fête à la
+nuit. Plus loin, Adolphe, son feutre pointu sur l’oreille, les
+jambes croisées, nonchalamment renversé dans son fauteuil,
+envoyant dans l’air, par bouffées régulières, les blanches
+spirales de son cigare; Maggie, naïve et gracieuse, ses grands
+yeux noirs et expansifs fixés sur son cousin avec une attention
+curieuse, toute empreinte de grâce innocente et juvénile,
+ressemblant à la fée charmante de quelque rêve oriental.
+
+Vraiment, c’était un délicieux intérieur qui aurait séduit
+l’artiste le plus difficile.
+
+Effectivement Adolphe était ravi, surtout quand ses yeux
+rencontraient les regards de sa gentille cousine.
+
+-- J’aimerais beaucoup voir ce Jim, observa-t-il après un long
+silence admiratif, je suppose que le surnom de Christian lui a
+été donné au sujet de sa conversion.
+
+-- C’est plutôt, je crois, parce que sa conduite exemplaire lui
+a, mérité ce titre. Lorsque mon père l’a rencontré pour la
+première fois, il était très méchant, ivrogne, brutal,
+querelleur, et il avait tué, disait-on, plus d’un blanc. Il
+rodait de préférence dans les hautes régions du Minnesota, où les
+caravanes du commerce ont toujours couru de si grands dangers.
+
+-- Mais, depuis, il est complètement changé?
+
+-- Si complètement qu’on peut dire, à la lettre, que c’est un
+autre homme. Il est allé jusqu’à prendre un nom anglais, comme
+vous voyez. Il y a quelques années, sa passion invincible était
+l’abus des boissons; pour un flacon de whisky il aurait vendu
+jusqu’au dernier haillon qu’il avait sur le corps. Depuis sa
+conversion, en aucune circonstance il ne s’est laissé tenter; il
+est resté sobre comme il se l’était promis.
+
+-- C’est là un type remarquable. Par conséquent, miss Maggie,
+continua Adolphe en se retournant vers la jeune fille, vous
+admettrez que je ne me suis pas entièrement trompé dans mon
+appréciation du caractère indien.
+
+-- Mais précisément l’Indien a disparu, le chrétien seul est
+resté.
+
+Cette remarque incisive était la réfutation la plus complète qui
+eût été opposée au système d’Halleck; venant d’une aussi jolie
+bouche, elle avait pour lui autant d’autorité que si elle eut
+émané d’un philosophe ou d’un général d’armée.
+
+
+
+Il resta pendant quelques instants silencieux, en admiration
+devant le bon sens ingénu de la jeune fille.
+
+-- Mais enfin, vous ne pourrez nier qu’il y ait eu des Sauvages,
+même non chrétiens, dont le caractère et la conduite aient été
+chevaleresques et nobles, de façon à mériter des éloges?
+
+-- Cela est fort possible, mais, sur une grande quantité
+d’Indiens que j’ai vus, il ne s’en est pas rencontré un seul
+réalisant ces belles qualités, -- Ah! mais, voici Jim en
+personne, qui arrive.
+
+La porte, en effet, venait de s’ouvrir sans bruit, l’artiste
+aperçut, s’avançant sous le portique, une haute forme brune
+enveloppée des pieds à la tète par une grande couverture blanche.
+
+Du premier regard, l’artiste reconnut un Indien; la démarche
+assurée et confiante du nouveau venu faisait voir qu’il se
+sentait dans une maison amie.
+
+En arrivant, sa voix basse et gutturale mais agréable, fit
+entendre ce seul mot:
+
+-- Bonsoir.
+
+Chacun lui répondit par une salutation semblable, et, sans autre
+discours, il s’assit sur une marche d’escalier, entre l’oncle
+John et Maria.
+
+Il accepta volontiers l’offre d’une pipe, et sembla absorbé par
+le plaisir d’en faire usage; ensuite, la conversation recommença
+comme si aucune interruption ne fut survenue.
+
+Adolphe Halleck ne pouvait dissimuler l’intérêt curieux que lui
+inspirait ce héros du désert. Sa préoccupation à cet égard devint
+si apparente que chacun s’en aperçut et s’en amusa beaucoup. Il
+cessa de causer avec Maggie, et se mit à contempler Jim
+attentivement.
+
+Ce dernier lui tournait le dos à moitié, de façon à n’être vu que
+de profil, et du côté gauche. Insoucieux de la chaleur comme du
+froid, il était étroitement enroulé dans sa couverture; dans une
+attitude raide et fière, il exposait à la clarté de la lune son
+visage impassible, mais dont les traits bronzés reflétaient les
+rayons argentés comme l’aurait fait le métal luisant d’une
+statue. Par intervalles; les incandescences intermittentes de sa
+pipe l’éclairaient de lueurs bizarres qui accentuaient
+étrangement sa physionomie caractéristique.
+
+Cet enfant des bois avait un profil mélangé des beautés de la
+statuaire antique et des trivialités de la race sauvage. Lèvres
+fines et arquées; nez romain, droit, d’un galbe pur autant que
+noble; yeux noirs, fendus en amande, pleins de flammes voilées;
+et à côté de cela, sourcils épais; visage carré, anguleux; front
+bas et étroit, fuyant en arrière. La partie la plus
+extraordinaire de sa personne était une chevelure exubérante,
+noire comme l’aile du corbeau, longue à recouvrir entièrement ses
+épaules comme une vraie crinière.
+
+Tout ce qui avait été dit précédemment sur son compte avait
+fortement prédisposé Halleck en sa faveur; aussi, le jeune homme,
+toujours absorbé par ses romanesques illusions sur les Indiens,
+tomba, pour ainsi dire, en extase devant cet objet de tous ses
+rêves. Il s’oublia ainsi, renversé dans son fauteuil, les yeux
+attentifs, dilatés par la curiosité, tellement que, pendant dix
+minute, il oublia son cigare au point de le laisser éteindre.
+
+Il fallut une interpellation de Maria, plus vive que de coutume,
+pour le rappeler à lui; alors il tira une allumette de sa poche,
+ralluma, son cigare et se penchant vers Maggie:
+
+-- Il arrive de la chasse, n’est-ce pas? Demanda-t-il
+
+-- Le mois d’août n’est pas une bonne saison pour cela.
+
+-- Comment vous êtes-vous procuré cette chair d’ours que nous
+avons mangée ce soir?...
+
+-- Par un hasard tout à fait fortuit; et nous l’avons conservée,
+spécialement à votre intention aussi longtemps que le permettait
+la chaleur de la saison. Jim parlez-nous!
+
+-- Hooh! répondit le Sioux en tournant sur ses talons, de manière
+à faire face à la jeune fille.
+
+-- Coucherez-vous ici cette nuit?
+
+-- Je ne sais pas, peut-être, répondit-il laconiquement en
+mauvais anglais; puis il pivota de nouveau sur lui-même avec une
+précision mécanique, et se remit à fumer vigoureusement.
+
+-- Il a quelque chose dans l’esprit, observa Maria; car
+ordinairement il est plus causeur que cela, pendant le premier
+quart d’heure de sa visite.
+
+-- Peut-être est-il gêné par notre présence inaccoutumée?
+
+-- Non; il lui suffît de vous voir ici pour savoir que vous êtes
+des amis.
+
+-- On ne peut connaître tous les caprices d’un Indien; je suppose
+qu’à l’instar de ses congénères il a aussi des fantaisies et des
+excentricités.
+
+La soirée était fort avancée, M. Brainerd insinua tout doucement
+qu’il était l’heure pour les jeunes personnes, de se retirer dans
+leur chambre; alors l’oncle John se leva, invita tout le monde à
+rentrer dans la maison. La lampe demi-éteinte fut rallumée; la
+famille s’installa confortablement sur des fauteuils moelleux qui
+garnissaient!e salon.
+
+À ce moment, tous les visages devinrent sérieux, car on se
+disposait à réciter les prières du soir; M. Brainerd, lui-même,
+déposa momentanément son air rieur pour se recueillir; avec
+gravité, il prit la Bible, l’ouvrit, mais avant de commencer la
+lecture, il promena un regard inquisiteur autour de lui.
+
+-- Où est Jim? demanda-t-il.
+
+-- Il est encore sous le portique, répondit Will; irai-je le
+chercher?
+
+-- Certainement! on a oublié de l’appeler.
+
+Le jeune homme courut vers le Sioux et l’invita à entrer pour la
+prière.
+
+L’autre, sans sourciller, resta immobile et muet; Will rentra,
+après un moment d’attente.
+
+-- Il n’est pas disposé, à ce qu’il parait, ce soir dit-il en
+revenant; il faudra nous passer de lui.
+
+Maggie s’était mise au piano, et avait fait entendre un simple
+prélude à l’unisson; toute la portion adolescente de la famille
+se réunit pour l’accompagner. Will avait une belle voix de basse;
+Halleck était un charmant ténor; on entonna l’hymne splendide
+«sweet hour of Brayers» dont les accents majestueux, après avoir
+fait vibrer la salle sonore, allèrent se répercuter au loin dans
+la prairie.
+
+Le chant terminé, chacun reprit son siège pour entendre la
+lecture du chapitre; ensuite, les exercices pieux se terminèrent
+par une fervente prière que l’on récita à genoux.
+
+Les jeunes filles allèrent se coucher, sous la conduite de
+M. Brainerd; les hommes rallumèrent des cigares et s’installèrent
+de nouveau sur leurs sièges. Chacun d’eux avait une pensée
+curieuse et inquiète à satisfaire: Halleck voulait approfondir la
+question Indienne en se livrant à une étude sur Jim; L’oncle John
+et le cousin Will avaient remarqué un changement étrange dans les
+allures du Sioux, ils désiraient éclaircir leurs inquiétudes en
+causant avec lui.
+
+Ils s’acheminèrent donc tout doucement hors du salon et allèrent
+rejoindre sous le portique leur hôte sauvage. Ce dernier fumait
+toujours avec la même énergie silencieuse, et sa pipe illuminait
+vigoureusement son visage, à chaque aspiration qui la rendait
+périodiquement incandescente. Il garda un mutisme obstiné
+jusqu’au moment où l’oncle John l’interpella directement.
+
+-- Jim, vous paraissez tout changé ce soir. Pourquoi n’êtes-vous
+pas venu prendre part à la prière? Vous ne refusez pas d’adresser
+vos remerciements au Grand-Esprit qui vous soutient par sa bonté.
+
+-- Moi, lui parler tout le temps. Moi, lui parler quand vous lui
+parlez.
+
+-- Dans d’autres occasions vous aviez toujours paru joyeux de
+vous joindre à nous pour ces exercices.
+
+-- Jim n’est pas content: il n’a pas besoin que les femmes s’en
+aperçoivent.
+
+-- Qu’y a-t-il donc d’extraordinaire?
+
+-- Les trafiquants Blancs sont des méchants; ils trompent le
+Sioux, lui prennent ses provisions, son argent, jusqu’à ses
+couvertures.
+
+-- Ça a toujours été ainsi.
+
+-- L’Indien est fatigué; il trouve ça trop mauvais. Il tuera tous
+les _Settlers_.
+
+-- Que dites-vous? s’écria l’oncle John.
+
+-- Il brûlera la cabane de l’Agency; il tuera hommes, femmes,
+babys, et prendra leurs scalps.
+
+-- Comment savez-vous cela?...
+
+-- Il a commencé hier; ça brûle encore. Le Tomahawk. est rouge.
+
+-- Dieu nous bénisse! Et, viendront-ils ici, Jim?
+
+-- Je crois pas, peut-être non. C’est trop loin de l’Agency; ils
+ont peur des soldats.
+
+-- Enfin, les avez-vous vus, Jim?
+
+-- Oui j’ai vu quelques-uns. Ça contrarie Jim. Il y a trop
+chrétiens qui sont redevenus Indiens pour tuer les Blancs. C’est
+mauvais, Jim n’aime pas voir ça, il s’est en allé.
+
+-- Fasse le ciel qu’ils ne viennent pas dans cette direction. Si
+je savais qu’il y eût danger pour l’avenir, nous partirions
+instantanément.
+
+-- Ne serait-il pas convenable de nous embarquer demain, sur le
+Steamboat, pour Saint-Paul? demanda Halleck, singulièrement ému
+par les inquiétantes révélations de l’Indien.
+
+-- Ah! répliqua l’oncle John en réfléchissant, si nous quittons
+la ferme, elle sera pillée par ces larrons à peau rouge, en notre
+absence. Je n’aimerais pas, à mon âge, perdre ainsi tout ce que
+j’ai eu tant de peine à amasser.
+
+-- Mais cependant, père, si notre sûreté l’exige! observa Will.
+
+-- S’il en était ainsi je n’hésiterais pas un seul instant;
+néanmoins, je ne crois pas qu’il y ait à craindre un danger
+immédiat. C’est probablement une terreur panique dont on s’émeut
+aujourd’hui, comme cela est arrivé au printemps dernier: le seul
+vrai danger à redouter c’est que ce désordre prenne de
+l’extension et arrive jusqu’à nous.
+
+-- Les Sauvages sont vindicatifs et implacables lorsque le diable
+les a soulevés, remarqua sentencieusement Halleck en allumant un
+autre Havane; mais, comme je le soutenais tout à l’heure à table,
+leurs actions même blâmables reposent toujours sur une base
+honorable.
+
+-- Christian Jim, voulez-vous ce cigare? Il sera je crois,
+préférable à votre pipe.
+
+-- Je n’en ai pas besoin, répliqua l’autre sans bouger.
+
+-- À votre aise! il n’y a pas d’offense! Oncle John, nous disons
+donc qu’il n’y a pas lieu de s’effrayer?
+
+-- Ah! ah! mon garçon, il y a bien réellement un danger, c’est
+certain; viendra-t-il, ne viendra-t-il pas jusqu’à nous?... c’est
+incertain. Avez-vous entendu dire quelque chose de ces troubles
+pendant que vous étiez sur le steamer?
+
+-- Depuis que vous me parlez de tout çà, il me revient un peu
+dans l’esprit que j’ai dû ouïr murmurer je ne sais quoi au sujet
+des craintes qu’inspiraient les Sauvages. Mais je ne me suis
+point préoccupé de ces fadaises; d’ailleurs, je commence à croire
+que les Blancs par ici n’ont qu’une toquade, c’est de dénigrer
+les Peaux-Rouges.
+
+-- Ah! pauvre enfant! comme vous aurez changé d’opinion, lorsque
+vous serez plus âgé d’un an seulement! dit le jeune Will qui
+semblait beaucoup plus affecté que son père des mauvaises
+nouvelles apportées par le Sioux. Les plus funestes légendes que
+nous aient léguées nos ancêtres sur la barbarie Indienne, ont
+pris naissance dans ce pays même, dans le Minnesota.
+
+-- Sans nul doute, les informations de Jim sont sures, et il ne
+voudrait pas sciemment nous tromper, reprit l’oncle John sans
+prendre garde à cette dernière remarque; je vais tirer cela au
+clair avec lui. -- Jim devons-nous quitter les lieux cette nuit?
+
+L’Indien resta deux bonnes minutes sans répondre. Les bouffées
+s’envolèrent de sa pipe plus épaisses et plus rapides; son visage
+se contracta sous les efforts d’une méditation profonde: enfin il
+lâcha une monosyllabe
+
+-- Non.
+
+-- Quand faudra-t-il partir? demanda Will.
+
+-- Sais pas. Peux pas dire. Il faut attendre d’en savoir
+davantage; j’irai voir et je dirai ce que j’aurai vu; peut-être
+il vaudra mieux rester.
+
+-- Enfin, il sera encore temps demain, n’est-ce pas.
+
+-- Je l’ignore. Attendez que Jim ait vu; il parlera à son retour.
+
+-- Eh bien! je pense que nous pourrons dormir tranquilles cette
+nuit. En tout cas, nous sommes entre les mains de Dieu, et il
+fera de nous ce que bon lui semblera. Je suis fâché, mon cher
+Adolphe, qu’un semblable déplaisir trouble la joie que nous
+éprouvions tous de votre visite.
+
+-- Ne prenez donc pas cela à coeur, par rapport à moi, cher
+oncle, répliqua l’artiste en renversant la tête et lançant
+méthodiquement des bouffées, tantôt par l’un tantôt par l’autre
+coin de la bouche; je suis parfaitement insoucieux de tout cela,
+et je prolongerais, s’il le fallait, ma visite exprès pour vous
+convaincre de mon inaltérable sang-froid en ce qui concerne les
+Peaux-Rouges. Vous connaissez mon opinion sur les Indiens, je
+suppose; au besoin, je vais vous la manifester de nouveau.
+
+-- L’expérience ne la modifiera que trop! répondit l’oncle John.
+
+-- La vérité parle par votre bouche, cher oncle! Lorsque j’aurai
+été témoin de ces atrocités dont on me menace tant, alors
+seulement je croirai que les guerriers sauvages ne ressemblent
+pas à l’idéal de mes rêves.
+
+-- Je crains fort...
+
+L’oncle John s’arrêta court; en se retournant par hasard, il
+venait d’apercevoir dans l’entrebâillement de la porte, le visage
+inquiet de sa femme, plus pâle que celui d’une morte.
+
+-- John! murmura-t-elle; au nom du ciel! de quoi s’agit-il?
+
+Le mari était trop franc pour se permettre le moindre mensonge;
+il se contenta dire:
+
+-- Polly, regagnez votre chambre; je vous dirai çà tout à
+l’heure.
+
+_Mistress_ Brainerd resta un moment irrésolue, hésitant à obéir
+et à rester; enfin elle s’éloigna en disant à son mari
+
+-- Ne vous faites pas attendre longtemps, John, je vous en
+supplie.
+
+Aussitôt qu’elle fut hors de portée de la voix, l’oncle John
+reprit:
+
+-- Allons nous reposer; il est temps de dormir pour réparer nos
+forces. Allons Jim!
+
+-- Non, il faut partir, moi, répondit le Sioux.
+
+-- Vous ne voulez pas passer la nuit avec nous, mon ami? lui
+demanda Halleck, de sa voix affable et gracieuse.
+
+-- Je ne peux rester; il faut aller loin, moi grommela l’Indien
+en se levant et s’éloignant à grands pas.
+
+Chacun se rendit à sa chambre respective et se coucha. Halleck ne
+put s’endormir; il agitait dans son esprit les probabilités des
+événements, mais n’accordait aucune confiance aux appréhensions
+que chacun manifestait autour de lui. Les jours néfastes de
+massacre et de vengeance indienne, lui apparaissaient éloignés de
+plus d’un siècle; il considérait comme une absurdité inadmissible
+l’occurrence d’une catastrophe semblable, en plein Minnesota,
+c’est-à-dire en pleine civilisation; décidément les terreurs de
+ses amis lui faisaient pitié.
+
+Néanmoins il éteignit sa bougie; déjà un agréable assoupissement,
+précurseur du sommeil, commençait à fermer ses paupières,
+lorsqu’une clarté indéfinissable se montra au travers de ses
+volets. Il sauta vivement à bas de son lit, et courut à la
+fenêtre pour explorer les alentours. Un coin de l’horizon lui
+apparut rouge et sanglant des reflets d’un incendie; ce sinistre
+semblait être à une distance considérable, dans la direction des
+basses prairies; l’obscurité ne permettait de distinguer aucun
+détail du paysage.
+
+Cependant, les regards investigateurs de l’artiste finirent par
+remarquer une grande forme sombre découpée en silhouette sur le
+fonds lumineux; Ce fantôme humain marchait à grands pas dans la
+direction du feu; à sa longue couverture blanche, Halleck
+reconnut Christian Jim; il resta longtemps à sa fenêtre, le
+regardant s’éloigner, jusqu’à ce qu’il ne fut plus visible que
+comme un point mourant; enfin il alla se coucher en murmurant:
+
+-- C’est un drôle de corps que ce Sioux; bien certainement, lui
+et mes honorables parents vont mettre cet incendie sur le compte
+des pauvres Indiens... comme si ces malheureux Sauvages n’avaient
+pas assez de leurs petites affaires, sans venir se mêler des
+nôtres!...
+
+Sur quoi Halleck s’endormit et rêva chevalerie indienne.
+
+CHAPITRE IV
+_CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES._
+
+Dans la maison du _settler_, personne, excepté Halleck, n’avait
+aperçu la lueur nocturne de l’incendie. Il se garda bien d’en
+parler, estimant judicieusement que cette nouvelle ne servirait
+qu’à fournir un thème inépuisable aux propos désobligeants sur
+les pauvres Sauvages; il s’assura donc un secret triomphe en
+gardant le silence.
+
+La matinée suivante fut admirable, tiède, transparente; une de
+ces splendides journées où il fait bon vivre!
+
+Halleck décida qu’il passerait sa matinée à croquer les paysages
+environnants, et il invita Maria et Maggie à lui servir de guides
+dans son excursion. Mais _Mistress_ Brainerd, pour diverses
+nécessités du ménage, jugea convenable de retenir sa fille à la
+maison; le nombre des touristes se trouva donc réduit à deux.
+
+Personne, mieux que Miss Allondale, ne pouvait servir de cicérone
+à l’artiste; pendant son séjour d’été elle avait parcouru le pays
+en tous sens, ne négligeant pas un bosquet, pas une clairière.
+Elle avait fait connaissance avec les plus beaux sites, et dans
+sa mémoire, elle conservait comme dans un musée vivant, une
+collection admirable de points de vue.
+
+-- Et maintenant, très excellent sir, dit-elle une fois en route,
+quel genre de beauté pittoresque faut-il offrir à votre crayon
+habile?
+
+-- Tout ce qui se présentera.
+
+-- Et vous pensez accomplir cette tache aujourd’hui?
+
+-- Oh non! il me faudra des semaines, des mois peut-être.
+
+-- Cependant je désirerai connaître vos préférences.
+
+-- Peu m’importe. Je me réjouis de m’en rappeler à votre choix.
+
+-- Tenez, voici une perle de lac, un vrai bijou, qui scintille
+là-bas au pied des paisibles collines; il est à demi caché par un
+rideau de nobles sapins qui se mêlent harmonieusement aux
+bouleaux argentés. C’est tout petit, tout mignon; mais j’ai
+souvent désiré de posséder vos crayons pour reproduire ce
+merveilleux coin du désert.
+
+-- Allons-y!
+
+Tous deux se dirigèrent au nord, vers le lac Witta-Chaw-Tah. Ils
+marchaient dans une prairie moussue, dans les hautes herbes de
+laquelle dormaient de grands arbres couchés comme des géants sur
+un lit de velours vert; plus loin se présentèrent de gracieuses
+collines en rocailles jaunes, grises, bronzées, chatoyantes des
+admirables reflets que fournit le règne minéral; au milieu de
+tout cela, des fleurs inconnues, des plantes merveilleuses aux
+feuillages dorés, diamantés, des arbrisseaux bizarres, des
+senteurs divines, des harmonies célestes murmurées par la nature
+joyeuse.
+
+Ils arrivèrent au lac; c’était bien, comme l’avait dit Maria, une
+perle enchâssée dans la solitude. Tout au fond, formant le
+dernier plan, s’élevait un entassement titanique de roches
+amoncelées dans une majestueuse horreur. Leur aspect sévère était
+adouci par un déluge de petites cascades mousseuses et
+frétillantes qui sillonnaient toutes les faces rudes,
+grimaçantes, froncées de ces géants de granit. Des touffes
+d’herbes sauvages, de guirlandes folles, de lianes capricieuses,
+s’épanouissaient dans les creux, sur les saillies, autour des
+corniches naturelles; des fleurs gigantesques, sorties du fond
+des eaux, montaient le long des pentes abruptes que décoraient
+leurs immenses pétales de pourpre ou d’azur.
+
+À droite, à gauche, des forêts profondes, silencieuses,
+incommensurables; des déserts feuillus, enguirlandés, mystérieux,
+pleins d’ombres bleues, de rayons d’or, de murmures inouïs!
+
+Le lac, plus pur, plus uni qu’une opulente glace de Venise; le
+lac, transparent comme l’air, dormait dans son palais sauvage,
+sans une ride, sans une vague à sa surface d’émeraude
+bleuissante.
+
+Quelques grands oiseaux, fendant l’air avec leurs ailes à reflets
+d’acier, planaient au-dessus des eaux, dont le miroir profond
+renvoyait leur image.
+
+Halleck poussa des rugissements de joie.
+
+-- Je vous le dis, en vérité, aucun pays du monde, pas même la
+Suisse, ou l’Italie ne sauraient approcher d’une sublimité
+pareille. Cependant il y manque un élément, la vie; sans cela le
+paysage est mort.
+
+Maria lui montra du doigt les oiseaux qui tournoyaient sur leurs
+têtes.
+
+-- Non, ce n’est pas assez. Il me faudrait autre chose encore,
+plus en harmonie avec ces grandeurs sauvages. Nous pourrions bien
+y figurer nous-même; mais nous n’y sommes que des intrus.... et
+pourtant, il me faut de la vie là-dedans!.... un daim se
+désaltérant au cristal des eaux; un ours grizzly contemplant d’un
+air philosophe les splendeurs qui l’entourent; ou bien...
+
+-- Un Indien sauvage, pagayant son canot?
+
+-- Oui, mieux que tout le reste! Là, un vrai Sioux, peint en
+guerre, furieux, redoutable! ce serait le comble de mes désirs.
+
+-- Bah! qui vous empêche d’en mettre un?... Je suis sûre que vous
+en avez l’imagination si bien pénétrée, que la chose sera facile
+à votre crayon.
+
+-- Sans doute, sans nul doute; mais, vous le savez, chère Maria,
+rien ne vaut la réalité.
+
+-- Mon cousin, je crois que vous avez une chance ébouriffante? Si
+je ne me trompe, voilà là-bas un canot indien. Sa position, à
+vrai dire, n’est guère favorable pour être dessinée.
+
+En même temps, Maria montra du doigt, un coin du lac hérissé d’un
+gros buisson de ronces qui faisaient voûte au-dessus de l’eau.
+Dans l’ombre portée par cet abri, apparaissait d’une façon
+indécise, un objet qui pouvait être également une pierre, le bout
+d’un tronc d’arbre, ou l’avant d’un canot.
+
+Si l’oeil exercé d’un chasseur avait reconnu là un esquif, il
+aurait constaté aussi que son attitude annonçait la secrète
+intention de se cacher, comme si le Sauvage qui s’en servait eût
+cherché à se dérober aux regards. Mais, quelle raison mystérieuse
+aurait pu dicter cette conduite?... Et quel chasseur ou _settler_
+aurait eu l’idée de concevoir quelque inquiétude à l’apparition
+de cette frêle embarcation?
+
+Quoiqu’il en soit, il fallut plusieurs minutes à l’artiste pour
+distinguer l’objet que lui indiquait sa vigilante compagne;
+lorsque enfin il l’eût aperçu, sa forme et sa tournure
+répondirent si peu aux idées préconçues du jeune homme qu’il ne
+put se décider à y voir un canot.
+
+-- Mais je suis sure, moi; insista Maria; j’en ai vu plusieurs
+fois déjà; il est impossible que je me trompe. Je vois dans ce
+canot un fac-similé exact de ceux que Darley a si bien dessinés
+dans ses illustrations de Cooper. Vous êtes donc forcé de
+convenir que vos amis ont de meilleurs yeux que vous.
+
+-- Mais où est son propriétaire, l’Indien lui-même? Nous ne
+pouvons guère tarder de le voir?
+
+-- Il est sans doute à rôder par là dans les bois. Adolphe!
+s’écria soudain la jeune fille; savez-vous que nous ne sommes pas
+seuls!
+
+-- Eh bien! quoi? répliqua vivement Halleck, ne sachant ce
+qu’elle voulait dire.
+
+-- Regardez à une centaine de pas vers l’ouest de ce canot; vous
+me direz ensuite s’il vous manque l’élément de vie, comme vous
+dites.
+
+-- Tiens! tiens! voilà, un gaillard qui en prend à son aise, sur
+ma vie! Eh! qui pourrait le blâmer d’avoir choisi une aussi
+ravissante retraite pour se livrer aux délices de la pêche?
+
+Nos deux touristes étaient fort surpris de ne l’avoir pas vu tout
+d’abord. Il était en pleine vue, assis sur un roc avancé; les
+pieds pendants; les coudes sur les genoux; le corps penché en
+avant, dans l’attitude des pécheurs de profession. Sa contenance
+annonçait une attention profonde, toute concentrée sur la ligne
+dont il venait de lancer l’hameçon dans le lac après l’avoir
+balancé au-dessus de sa tête.
+
+L’artiste commença à dessiner; Maria choisit une place d’où elle
+pouvait facilement suivre les progrès du travail.
+
+Tout en faisant voltiger à droite et à gauche son crayon docile,
+Halleck jasait gaîment et entretenait la conversation avec une
+verve intarissable. Peu à peu les traits se multipliaient,
+l’esquisse prenait une forme.
+
+-- Si seulement nous avions à portée l’homme rouge, observa-t-il,
+je le croquerais en détail. Mais, j’y pense, nous pouvons nous
+procurer cette jubilation; je vais d’abord placer, dans mon
+ébauche, le canot bien en vue, j’y dessinerai ensuite l’Indien
+maniant l’aviron, lorsque nous serons parvenus à nous rapprocher
+de ce pêcheur.
+
+-- Assurément voilà un homme bien paisible et bien occupé; il a
+l’air de poser pour son portrait. Croyez-vous qu’il se soit
+aperçu de notre présence?
+
+-- Sans nul doute, car nous sommes aussi fièrement en vue;
+cependant j’affirmerais que son poisson le préoccupe beaucoup
+plus que nous. Tenez! il a levé la tête et nous a regardés. Ah!
+le voilà qui regarde en bas; il vient d’enlever quelque chose au
+bout de sa ligne.
+
+-- Chut! fit Maria vivement; regardez encore ce canot là-bas. Ne
+voyez-vous pas, au-dessus, quelque chose comme le plumage
+brillant d’un oiseau?
+
+-- Je ne puis m’occuper que de mon dessin; je n’ai pas de temps à
+perdre en babioles, et il faut que je travaille maintenant que me
+voilà en train.
+
+-- Mais regardez donc, insista la jeune fille, vous verrez
+quelque chose qui vous intéressera; je suis sûre maintenant qu’il
+y a là une tête d’Indien.
+
+L’artiste se décida enfin à jeter les yeux dans la direction
+indiquée; il daigna même admettre qu’il voyait quelque chose
+d’extraordinaire dans ce buisson
+
+-- Oui, murmura-t-il, c’est bien la touffe de chevelure ornée que
+portent les guerriers sauvages; c’est leur panache bariolé de
+plumes éclatantes.
+
+Pendant qu’il parlait, le Sauvage surgit entièrement hors des
+broussailles, faisant voir son corps peint en guerre; presque
+aussitôt il disparut.
+
+-- Ah! en voilà plus que vous ne demandiez! observa Maria; votre
+élément de vie a fait apparition, le cadre est complet.
+
+-- Je me déclare satisfait, réellement.
+
+-- Vraiment! je regrette que Maggie ne soit pas venue avec nous.
+Combien elle se serait réjouie de ce spectacle enchanteur! je
+suis bien désolée de son absence.
+
+-- Et moi aussi; savez-vous, Maria, qu’elle m’a surpris et charmé
+bien agréablement hier soir; elle a une distinction et une
+intelligence qu’envieraient nos plus belles dames des cités
+civilisées; je vous assure qu’elle a fait impression sur moi.
+
+-- Cela ne m’étonne pas; elle mérite l’estime et l’amitié de
+chacun. c’est le plus noble coeur que je connaisse; honnête,
+pure, modeste, sincère, elle a toutes les qualités les plus
+adorables.
+
+L’artiste, tout en continuant de promener son crayon sur le
+papier, leva les yeux sur sa cousine qui était assise devant lui,
+un peu sur la droite.
+
+Elle considérait le lac, et ne s’aperçut pas du regard furtif
+d’Halleck. Ce dernier laissa apparaître sur ses lèvres un
+singulier sourire qui passa comme un éclair, puis il se remit
+silencieusement à l’ouvrage.
+
+-- Elle parait être l’enfant gâté de l’oncle John, reprit-il au
+bout de quelques instants; je suppose que cette faveur lui
+revient de droit, comme à la plus jeune?
+
+-- Mais non, c’est à cause de son charmant naturel Adolphe,
+remarquez-vous l’immobilité extraordinaire de ce pêcheur?
+
+Les deux jeunes gens s’amusèrent à regarder cet individu qui, en
+effet, paraissait identifié avec le roc sur lequel il était
+assis. Tout à coup il fit un bond en avant, tête baissée, et
+tomba lourdement dans l’eau, avec un fracas horrible. En même
+temps les échos répétaient la, détonation d’un coup de feu; et
+une guirlande de fumée qui planait au-dessus d’un roc peu éloigné
+trahissait le lieu où était posté le meurtrier.
+
+Un silence de mort suivit cette péripétie sanglante; Halleck et
+Maria s’entreregardèrent terrifiés. Le jeune artiste ne tarda pas
+à reprendre son sang-froid.
+
+-- Mon opinion, cousine, est que nous ferons bien de terminer nos
+dessins un autre jour, dit-il de son ton tranquille, tout en
+repliant son portefeuille méthodiquement.
+
+-- Ah!! mon Dieu! s’écria Maria avec terreur, vous ne savez
+pas... non, vous ne savez pas quels dangers nous menacent!
+
+Ces mots étaient à peine prononcés qu’un second et un troisième
+coup de feu cinglèrent l’air; des balles sifflèrent à leurs
+oreilles, indiquant d’une façon beaucoup trop intelligible que
+cette dangereuse conversation s’adressait à eux.
+
+-- Que l’enfer les confonde! grommela Halleck ce sont quelques
+renégats qui déshonorent leur race.
+
+Il s’arrêta court, Maria venait de le saisir convulsivement par
+le bras pour lui faire voir ce qui se passait au bord du lac.
+Trois Indiens, bondissant et courant comme des cerfs, accouraient
+rapidement. Adolphe, malgré tout son sang-froid, ne put se
+dissimuler qu’il fallait prendre un parti prompt et décisif.
+
+-- Soyez courageuse, ma chère Maria, lui dit-il en la prenant par
+la main, et venez vite.
+
+Puis il l’entraîna vers le fourré, en sautant de rocher en
+rocher. La jeune fille s’apercevant qu’il avait l’intention de
+fuir tout d’une traite jusqu’à la maison, lui dit, toute
+essoufflée
+
+-- Jamais nous ne pourrons nous échapper en courant; il vaut
+mieux nous cacher.
+
+Adolphe regarda hâtivement autour de lui, et avisa un vaste tronc
+d’arbre creux enseveli dans un buisson inextricable.
+
+-- Vite, là-dedans! dit-il à sa cousine; cachez-vous vite! Les
+voilà, ces damnés coquins!
+
+-- Et vous? qu’allez-vous faire? lui demanda-t-elle en le voyant
+rester dehors.
+
+-- Je vais chercher une autre cachette, répondit-il; il ne faut
+pas nous cacher tous deux dans en même terrier, nous serions
+découverts en trois minutes. Cachez-vous bien, restez immobile,
+et ne bougez d’ici que lorsque je viendrai vous chercher.
+
+Halleck tourna lestement sur ses talons, enfonça son chapeau sur
+ses yeux, et, ainsi qu’il le raconta lui-même plus tard, «se mit
+à courir comme jamais homme ne l’avait fait jusqu’alors». Une
+longue et constante pratique des exercices gymnastiques l’avait
+rendu nerveux et agile à la course.
+
+Mais ses muscles n’étaient point encore au niveau de ceux de ses
+ennemis rouges, car à peine avait-il fait cent pas, qu’un Indien
+énorme, le tomahawk levé, était sur ses talons; avec un hurlement
+féroce, il se lança sur Halleck.
+
+-- Inutile de discuter avec toi, mon coquin! pensa l’artiste.
+
+Sur-le-champ, il prit son revolver au poing et le dirigea sur son
+adversaire. Du premier coup il lui envoya une balle dans
+l’épaule: il lâcha successivement quatre autres coups, mais sans
+l’atteindre; les deux derniers ratèrent.
+
+Soudainement la pensée vint à Halleck, qu’il n’avait plus qu’une
+charge disponible, et il suspendit son feu pour ne plus tirer
+qu’à coup sûr.
+
+L’entrée en scène du revolver avait eu pourtant un résultat;
+l’Indien s’était arrêté à quelques pas; mais aussitôt qu’il
+s’était aperçu que l’arme avait raté, il lança furieusement son
+tomahawk à la tête de l’artiste. Si ce dernier n’eût trébuche
+fort à propos sur une pierre, évidemment le projectile meurtrier
+lui aurait fendu le crâne. Se relevant de toute sa hauteur,
+Halleck brandit son pistolet et l’envoya dans la figure bronzée
+de l’Indien avec tant de force et de précision, qu’il lui cassa
+une douzaine de dents et lui déchira les lèvres.
+
+L’Indien bondit en poussant un rugissement de bête fauve; mais il
+fut reçu par un foudroyant coup de pied dans les côtes qui
+l’envoya rouler sur les cailloux.
+
+La boxe pédestre aussi bien que manuelle, n’avait aucun mystère
+pour Halleck, et sur ce terrain il était maître de son ennemi; sa
+seule crainte était de le voir employer quelque nouvelle arme,
+car l’artiste n’avait plus que ses pieds et ses poings.
+
+Aussi, ce fut avec un vif déplaisir qu’Adolphe le vit extraire du
+fourreau un couteau énorme, puis se diriger sur lui avec
+précaution.
+
+Néanmoins, l’artiste, n’ayant pas le choix de mieux faire, se
+préparait à une lutte corps à corps, lorsqu’il entendit
+s’approcher les deux camarades du bandit. Une pareille rencontre
+devait être trop inégale pour qu’Halleck s’y engageât autrement
+qu’à la dernière nécessité. Aussi, réfléchissant que ses jambes
+s’étaient reposées, et qu’elles étaient admirablement prêtes à
+fonctionner, il s’élança plus prestement qu’un lièvre et se mit à
+courir.
+
+Inutile de dire que son adversaire acharné se précipita à sa
+poursuite; cette fois l’artiste avait si bien pris son élan que
+l’Indien fût distancé pendant quelques secondes. Toutefois
+l’avance gagnée par Halleck fut bientôt reperdue; ce qui ne
+l’empêcha pas de prendre son temps pour raffermir sous le bras
+son portefeuille, dont, avec une ténacité rare, il n’avait pas
+voulu se dessaisir; on aurait pu croire qu’il le conservait comme
+un talisman pour une occasion suprême.
+
+Au bout de quelques pas il entendit craquer les broussailles sous
+les pas du Sauvage; son approche était d’autant plus dangereuse
+qu’il avait retrouvé son tomahawk.
+
+Craignant toujours de recevoir, par derrière, un coup mortel,
+Halleck se retournait fréquemment. Cet exercice rétrospectif lui
+devint funeste, il se heurta contre une racine d’arbre et roula
+rudement sur le sol la tête la première.
+
+Le Sauvage était si près de lui, que sans pouvoir retenir son
+élan, il culbuta sur le corps étendu de l’artiste. Halleck se
+releva d’un bond, recula de trois pas, et voyant que l’heure
+d’une lutte suprême était arrivée, il se prépara à vaincre ou
+mourir; l’Indien, de son côté, allongea le bras pour le frapper.
+
+Il n’y avait plus qu’une seconde d’existence pour Halleck,
+lorsque la détonation aiguë d’un rifle rompit le silence de la
+solitude; le Sioux fit un saut convulsif et retomba mort aux
+pieds du jeune homme.
+
+Ce dernier jeta un rapide regard autour de lui pour tâcher de
+découvrir quel était le Sauveur survenu si fort à propos; il ne
+vit rien et ne parvint même pas à deviner de quel côté était
+parti le coup de feu.
+
+La première pensée de l’artiste fut que la balle lui était
+destinée, et s’était trompée d’adresse, mais quelques instants de
+réflexion le firent changer d’avis.
+
+Cependant, songeant aussitôt que les autres Indiens devaient
+approcher, il sonda anxieusement les alentours. Rien ne se
+montra, la solitude était rendue à son profond silence.
+
+Après s’être convaincu, par une longue attente, que tout
+adversaire avait disparu, Halleck tira ses crayons, ouvrit
+philosophiquement son fameux portefeuille, et murmura, en
+cherchant une page blanche :
+
+-- Si cette balle n’avait pas si bien été ajustée, j’aurais du
+imiter Parrhaseus; heureusement il ne s’agit plus de cela, je me
+garderai bien de laisser échapper la plus sublime occasion de
+faire un croquis magistral.
+
+Sur ce propos, il se prépara à enrichir son album d’une étude sur
+l’indien mort devant lui.
+
+CHAPITRE V
+_UN AMI PROPICE._
+
+Il ne faudrait pas croire que la main de l’artiste tremblât
+pendant qu’il crayonnait le portrait de l’Indien abattu; si
+quelque agitation nerveuse se produisait dans sa main, c’était la
+suite de l’exercice forcé auquel il venait de se livrer, mais
+l’émotion n’y entrait pour rien.
+
+Comme un vieux soldat ou un chirurgien émérite familiarisé avec
+l’aspect de la mort, Adolphe considérait ce cadavre farouche et
+hideux avec le plus grand sang froid, exactement comme un simple
+modèle de nature morte.
+
+Bien plus, peu satisfait de sa pose, il le tourna et retourna,
+arrangea ses bras et ses jambes, disposa sa tête, plaça tout le
+corps dans le meilleur état de symétrie possible, de façon à, lui
+donner une jolie tournure.
+
+Ensuite, se reculant de quelque pas pour mieux juger l’effet, il
+se plaça lui-même en bonne situation; et tout étant ainsi ajusté
+à sa grande satisfaction, il se mit à dessiner.
+
+-- Je ne suppose pas, murmura-t-il en travaillant, avec son
+flegme habituel; je ne suppose pas qu’on puisse appeler cela un
+modèle qui pose, C’est un modèle qui gît.
+
+Et il continua en fredonnant un air de chasse. Son croquis fut
+bientôt terminé, rangé précieusement dans le portefeuille, et le
+portefeuille lui-même mis sous le bras; puis Halleck se leva,
+lestement pour se mettre en quête de Maria.
+
+À ce moment, il éprouvait une sorte d’inquiétude vague, et comme
+un remords de n’avoir pas couru sur le champ et avant tout à la
+recherche de sa cousine; un pressentiment fâcheux s’empara de lui
+au fur et à mesure qu’il se rapprochait hâtivement du lieu où il
+l’avait laissée.
+
+Ce n’était pas qu’il fût embarrassé pour retrouver sa cachette;
+Halleck avait une mémoire infaillible; d’ailleurs les
+circonstances émouvantes dans lesquelles il avait exploré cette
+région, étaient de nature à imprimer dans son esprit les moindres
+détails.
+
+Sur le point d’arriver il s’arrêta, prêta une oreille attentive,
+mais aucun bruit ne se fit entendre; il fit encore quelques pas,
+et se trouva devant le gros arbre entouré de ronces.
+
+-- Maria! s’écria-t-il, venez je crois le terrain déblayé; nous
+pourrons retourner sains et saufs à la maison.
+
+Ne recevant aucune réponse, il entra précipitamment dans la
+cachette, et, avec un affreux battement de coeur, reconnut que la
+jeune fille n’y était plus.
+
+Il demeura un moment interdit, respirant à peine, cherchant à
+s’expliquer cette disparition.
+
+Bientôt, grâce à ses habitudes optimistes, il fut d’avis qu’elle
+avait profité d’un instant favorable pour quitter ce refuge et
+revenir au logis. Pour corroborer cette opinion il se disait que
+Maria n’était pas femme à se laisser enlever sans résistance; et
+que si quelque méchante aventure lui était arrivée, elle aurait
+fait retentir l’air de ses cris désespérés.
+
+Cependant l’artiste n’était pas entièrement convaincu, ni sans
+inquiétude: car il savait que des Indiens étaient dans le bois;
+et il venait d’apprendre d’une façon mémorable que la nature de
+ces braves gens n’était pas chevaleresque au point de respecter
+quelqu’un dans les bois, ce quelqu’un fût-il une femme sans
+défense.
+
+Il était là immobile, hésitant, ne sachant quel parti prendre,
+lorsqu’une clameur aiguë frappa son oreille; ce cri provenait du
+lac, c’était, à ne pas s’y méprendre, la voix de Maria qui
+l’avait poussé.
+
+Halleck bondit comme un daim blessé, se précipita tête première,
+à travers branches, et ne s’arrêta qu’au bord de l’eau, à
+l’endroit où il s’était précédemment installé pour dessiner. Là,
+il regarda avidement dans toutes les directions, et aperçut au
+milieu du lac un canot que deux Indiens faisaient voler à force
+de rames.
+
+Maria était entre eux, pâle, désespérée; à l’apparition de son
+cousin elle poussa un cri d’appel, levant les bras
+frénétiquement, et aurait sauté à l’eau si ses ravisseurs ne
+l’eussent retenue.
+
+Halleck n’avait d’autre ressource que de gagner, en faisant le
+tour du rivage, l’avance sur le canot, et de l’attendre au
+débarquement; quoique seul et sans armes, il s’élança bravement
+avec l’agilité de la colère et de l’anxiété, bien résolu à ne pas
+laisser échapper les Sauvages sans leur livrer une lutte à
+outrance.
+
+Malheureusement, il eut beau courir, le bateau avait gagné le
+bord avant que le pauvre artiste eût parcouru la moitié seulement
+de la distance. Les Indiens sautèrent rapidement à terre,
+entraînant Maria avec eux.
+
+Adolphe, courant toujours à perte d’haleine, suivait avec des
+regards furieux les fugitifs, lorsqu’il vit tout à coup un Indien
+chanceler et tomber à la renverse. En même temps les échos se
+renvoyèrent la détonation d’une carabine; le second Sauvage,
+saisi de terreur, disparut comme s’il avait eu des ailes.
+
+En cherchant des yeux quel pouvait être ce sauveur arrivé en ce
+moment si propice, Halleck découvrit Christian Jim, le fusil en
+main, qui cheminait tout doucement à travers les rochers, et
+arrivait auprès de la jeune fille éperdue.
+
+Halleck les eût bientôt rejoints; il serra affectueusement la
+main de Maria, en murmurant quelques paroles que son émotion
+rendait inintelligibles; puis il se tourna vers le Sioux qui
+venait de jouer si fort à propos le rôle sauveur de la
+Providence.
+
+-- Votre main! mon brave! donnez-moi votre main, vous dis-je!
+vous êtes un vrai Indien, vous!
+
+Jim ne lui rendit en aucune façon sa politesse. Il se contenta de
+le toiser, un instant, des pieds à la tête, et dit :
+
+-- Courez, allez-vous-en d’ici! Les Indiens sont soulevés,
+brûlent les maisons; ils tuent tout. Vite! chez l’oncle John !
+
+Malgré son extérieur glacial, il était évident que Jim était dans
+une grande agitation. Ses yeux noirs lançaient çà et là des
+regards flamboyants; il y avait dans ses allures quelque chose de
+farouche et d’inquiet qui frappa les jeunes gens.
+
+-- Ne nous abandonnez pas ici, je vous en supplie! s’écria Maria
+encore pâle et frémissante de terreur; conduisez-nous jusqu’en
+dehors de ces bois terribles.
+
+Sans répondre, le Sioux les fit monter dans le canot qu’il
+repoussa vivement du rivage en y sautant: ensuite il traversa le
+lac à force de rames et vint aborder devant une clairière
+traversée par un sentier qui conduisait aux habitations.
+
+Jim passa devant, en éclaireur, l’oeil et l’oreille au guet, le
+doigt à la détente du fusil, marchant sans bruit, se dérobant
+dans les broussailles.
+
+On passa ainsi tout près du lieu où Maria s’était cachée.
+
+-- Comment avez-vous eu l’imprudence de quitter une aussi
+excellente cachette, demanda Halleck avec son sang-froid
+habituel; je vous avais pourtant recommandé, d’une façon
+formelle, de n’en pas bouger jusqu’à mon retour.
+
+-- Je me serais bien gardée d’en sortir; on m’en a arrachée. Ce
+sont deux de vos honorables Indiens qui sont arrivés droit sur
+moi et se sont emparés de ma personne.
+
+-- Mais alors, pourquoi n’avez-vous pas crié? je me serais hâté
+d’accourir à votre secours.
+
+-- Si j’avais poussé un cri, j’étais morte... Ces
+«chevaleresques» bandits me l’ont parfaitement fait comprendre à
+l’aide de leurs couteaux.
+
+-- Ah! voici mon revolver que j’avais lancé au visage du drôle
+qui m’a attaqué.
+
+L’artiste à ces mots, courut ramasser son arme, et dût se diriger
+vers la gauche, car Jim avait changé brusquement de route pour
+éviter à Maria le spectacle hideux qu’offrait le cadavre du
+Sauvage tué le premier. Halleck reprit:
+
+-- Mon opinion est que...
+
+Il fut soudainement interrompu par Jim qui venait de faire une
+brusque halte en prêtant l’oreille dans toutes les directions, et
+qui recula avec vivacité dans les broussailles :
+
+-- Couchons-nous par terre, dit-il en donnant l’exemple, les
+Sioux viennent!
+
+Tous trois disparurent sous l’herbe, et restèrent immobiles en
+retenant leur haleine. Pendant quelques minutes on n’entendit pas
+le moindre bruit; Jim se hasarda à relever la tête, non sans
+prendre des précautions infinies; l’artiste crût pouvoir en faire
+autant. Ses yeux furent terrifiés d’apercevoir une bande
+d’Indiens qui cheminait dans le bois lui-même, sans froisser une
+branche ni une herbe, sans laisser autour d’elle le moindre
+bruit.
+
+Ils étaient nombreux, armés, peints en guerre; toutes ces figures
+farouches semblaient autant de visages de démons.
+
+Ce sinistre bataillon de fantômes passa comme une vision
+effrayante, courant à la curée des blancs, aspirant le carnage,
+préparant l’incendie. Le massacre du Minnesota était commencé;
+c’était l’avant-garde qu’on venait de voir.
+
+Les fugitifs restèrent encore immobiles et muets pendant une
+demi-heure. Alors Jim se releva, et leur fit signe de se remettre
+en marche. Bientôt ils furent sortis du bois sur le chemin direct
+de la maison.
+
+Maria était agitée de sinistres pressentiments; quelque chose de
+secret lui disait que, pendant son absence, tout n’était pas bien
+allé dans la maison hospitalière de ses bons parents; elle
+éprouvait une fébrile impatience d’arriver, afin de s’assurer par
+ses propres yeux de l’état des choses.
+
+Enfin, ils arrivèrent sur le dernier coteau devant lequel
+s’élevait la case; ce fut avec un profond soupir de soulagement
+que la jeune fille reconnut la situation habituelle des lieux;
+rien n’y était changé, rien n’y trahissait la présence de
+l’ennemi.
+
+Elle reprit aussitôt son enjouement naturel, et poussant un grand
+soupir de satisfaction:
+
+-- Ah! mon Dieu! dit-elle, il me semble qu’on m’enlève une
+montagne de dessus le coeur; j’avais les plus horribles
+appréhensions!... il me semblait certain que quelque grand
+malheur était arrivé, pendant notre absence, à l’oncle John ou à
+quelqu’un de la famille.
+
+-- Pensez-vous qu’il y eût ici quelque autre objet plus attractif
+que vous aux yeux des galants Sauvages?
+
+-- Quelle mauvaise plaisanterie! Tout individu, pourvu qu’il soit
+blanc, offre un grand attrait à leurs tomahawks. Supposez que
+cette pauvre petite Maggie eût été à ma place, les Sauvages
+l’auraient enlevée tout aussi bien que moi.
+
+Adolphe Halleck fit semblant de regarder devant lui, mais en
+réalité il ne quittait pas de l’oeil son interlocutrice encore
+tout effarée et haletante. Le même sourire étrange et mystérieux
+se produisit encore sur ses lèvres; en résumé il était évident
+que, malgré les terribles scènes qu’il venait de traverser, le
+jeune homme se sentait d’humeur prodigieusement divertissante.
+
+Quelques minutes s’écoulèrent dans un profond silence. Enfin
+Halleck renoua la conversation, mais sur un sujet tout-à-fait
+différent.
+
+-- Maria, demanda-t-il, est-ce un reflet du Soleil qui me trompe?
+regardez là-bas dans le nord-est, et expliquez-moi ce que
+signifie cette fumée, fort peu naturelle, qui monte vers le ciel
+en si grande abondance.
+
+-- Je l’avais déjà remarquée depuis quelque temps. Jim! dites-moi
+ce que vous pensez de cela.
+
+Le Sioux retourna la tête et répondit:
+
+-- Ce sont les maisons des _settlers_ qui brûlent, les indiens y
+ont mis le feu.
+
+-- Est-ce loin d’ici?
+
+-- À six, huit, dix milles.
+
+-- En vérité, je le dis! s’écrie Maria pâlissant de terreur, ces
+horribles Sauvages seront bientôt ici.
+
+En dépit de son stoïcisme affecté, Halleck ne put dissimuler un
+mouvement de malaise. Réellement le danger mortel qui était
+imminent ne pouvait se révoquer en doute, et les sinistres
+pressentiments de la jeune fille terrifiée n’étaient que de trop
+réelles prophéties.
+
+-- Que l’enfer les confonde! murmura l’artiste; quel esprit
+malfaisant les anime donc? C’est le diable, à coup sûr! Mais
+enfin, peut-on savoir à quelle cause doit être attribué ce
+soulèvement épouvantable?
+
+-- Ils ne font qu’obéir à leurs invariables instincts.
+
+-- Ma chère cousine, répondit Halleck d’un ton doctoral, vous
+faites erreur d’une manière grave; telle n’est pas la nature des
+Indiens, leur histoire en fait foi. Ces peuplades sont la
+noblesse et la loyauté personnifiées; je les porte dans mon
+coeur. Il ne s’agit ici, évidemment, que d’obscurs vagabonds,
+d’un ramassis de coquins errants, désavoués par toutes les
+tribus.
+
+-- Ah! fit Maria sans lui répondre: il y a quelqu’un sur le
+belvédère de la maison. Ils ont pressenti le danger.
+
+Effectivement, au bout de quelques pas, ils aperçurent le jeune
+Will Brainerd, debout sur le toit, à demi caché par une cheminée,
+et lançant ses regards dans toutes les directions. Il fit à Jim
+un signal que les deux touristes ne purent comprendre, mais à la
+suite duquel le Sioux hâta le pas.
+
+Toute la maison de l’oncle John était bouleversée par les
+préparatifs de combat et de fuite.
+
+Les tourbillons de fumée qui obscurcissaient l’horizon avaient
+parlé un lugubre langage, facile à comprendre; du haut de son
+observatoire, Will avait aperçu le détachement indien qui avait
+côtoyé le lac.
+
+Au premier abord, on avait pu croire qu’ils se dirigeaient vers
+le _Settlement_, et dans l’attente d’une agression prochaine, on
+avait attelé les chevaux aux chariots, pour être plus tôt prêt à
+fuir.
+
+Mais la horde sauvage ayant changé de direction; d’autre part,
+l’absence de Maria et d’Halleck se prolongeant, l’oncle John
+suspendit son départ pour les attendre. Bien entendu que la
+question de fuir ne fut pas mise en délibération.
+
+C’était le seul parti à prendre.
+
+Ces préparatifs de mauvais augure, ces chevaux attelés,
+frappèrent de suite les deux arrivants; Halleck lança un regard à
+Maria.
+
+-- La prolongation de notre séjour ici, parait douteuse, observa-
+t-il; l’oncle John a pris l’alarme.
+
+-- Certes! il serait étrange qu’il eût pris quelque autre
+détermination, en présence de tous ces affreux présages. Mais,
+qui aurait pu croire à de pareilles horreurs dans l’État de
+Minnesota, au coeur de la civilisation? Pour moi, je n’ai qu’un
+désir ardent, c’est de m’éloigner le plus promptement possible.
+
+-- Eh bien! Non pas moi! chère cousine. Maintenant, je le
+confesse, mon opinion sur les aborigènes devient douteuse; il y a
+comme un brouillard dans mon imagination. Avant de m’en aller, je
+veux éclaircir la question; je veux, s’il est possible,
+réhabiliter ces pauvres Indiens à mes yeux, dans toute leur
+splendeur.
+
+-- Ô Adolphe! vous serez donc toujours une tête folle? Si vous
+avez peur de perdre votre affreux fétichisme pour les Sauvages,
+il vaut. mieux vous en aller sans pousser l’examen plus loin;
+car, croyez-moi, la désillusion sera terrible.
+
+-- Eh bien! donc, enlevez-moi! dit l’artiste en riant; Ah mais!
+j’y songe, je ne vous ai pas fait voir le croquis délicieux
+que...
+
+-- Ai-je le temps de regarder des paysages, lorsque la vie de mes
+amis est en danger? riposta impatiemment la jeune fille en lui
+tournant le dos pour courir dans la maison.
+
+Au même instant, Will Brainerd descendit de son observatoire. Il
+informa la famille qu’aucun ennemi n’était visible à l’horizon,
+bien que les symptômes de bouleversement et d’incendie se
+multipliassent dans les alentours.
+
+-- Je m’étonne, ajouta-t-il en terminant, que notre _Settlement_
+a été épargné jusqu’à ce moment.
+
+Toute la famille se réunit alors en un vrai conseil de guerre;
+les délibérations furent brèves et concluantes. Une fuite très
+prompte fut décidée, comme étant le seul et unique moyen de
+salut. En effet, il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur
+cent pour craindre l’irruption d’une bande de Peaux-rouges
+apportant avec elle le carnage et l’incendie, et une seule chance
+de ne pas être envahi; toute minime que fût cette dernière
+probabilité, elle inspira à l’oncle John quelques modifications
+dans son plan de fuite.
+
+Il fut résolu que M. et _mistress_ Brainerd, Maggie et Maria,
+accompagnés par Jim, partiraient les premiers dans le chariot le
+plus léger, et, qu’ils se dirigeraient à toute vitesse, vers
+Saint-Paul, de façon à sortir le plus tôt possible du territoire
+de Minnesota et éviter ainsi les bandes sanguinaires des Indiens
+soulevés.
+
+Will et Halleck devaient rester, attendant l’issue des
+événements, dans le but de protéger, s’il était possible, le
+_Settlement_ contre le pillage de quelques maraudeurs isolés.
+Bien entendu, ils se tenaient tout prêts à fuir en cas de
+nécessité.
+
+En outre, ils étaient munis chacun d’une bonne carabine, d’un
+revolver, d’un bon couteau de chasse; la poudre et les balles ne
+leur manquaient pas. Moyennant ces préparatifs, ils pourraient se
+défendre avec succès contre les rôdeurs qui viendraient à se
+présenter.
+
+L’oncle John leur recommanda expressément de n’engager une lutte
+que lorsque les chances de succès seraient évidentes; attendu que
+lorsque le sang avait coulé, les Sauvages du Minnesota devenaient
+des démons incarnés. Halleck accepta fort légèrement les
+recommandations et l’opinion de son oncle; il prétendit «qu’on
+calomniait ces pauvres gens.»
+
+-- Nous nous rendrons directement à Saint-Paul, conclut
+M. Brainerd; si vous êtes obligés de déguerpir, suivez nos
+traces; Will connaît assez le pays pour vous guider d’une façon
+sûre. Je ne vous dis cela que pour le cas ou vous seriez obligés
+de fuir absolument.
+
+Fuir... non! mais nous en aller... oui! répliqua Halleck d’un ton
+suffisant; si l’Indien se présente, de deux choses l’une: ou il
+sera facile à apprivoiser, ou il sera méchant. Si bon il est, ma
+théorie sera démontrée; s’il fait le méchant nous le corrigerons;
+voilà tout!
+
+Et il alluma son cigare avec une nonchalance superbe.
+
+-- Puissiez-vous dire vrai! observa Maggie à laquelle cette
+manière sans façon d’envisager ces terribles réalités semblait
+incompréhensible.
+
+-- Je suis dans la réalité, Maggie, croyez-le bien, j’y suis!
+Personne n’arrivera à me convaincre que ces pauvres indigènes du
+Minnesota soient aussi terribles. Tout ceci me fait l’effet d’une
+terreur panique; or, vous savez combien pareilles frayeurs
+aveuglent l’esprit. Votre frère s’en est aperçu l’été dernier, à
+Bull-Run.
+
+L’oncle John, ainsi que sa femme, et Maria s’occupaient
+activement d’entasser dans le chariot les objets de plus
+indispensable nécessité; pendant ce temps, Will, pensif et
+soucieux, était remonté à son observatoire aérien sur le toit de
+la maison.
+
+L’artiste avait fait quelques tentatives pour aider à
+l’embarquement des colis, mais, dans son étourderie, il n’avait
+réussi qu’à casser plusieurs pièces de porcelaine, et à faire
+rouler entre les jambes des chevaux quelques pots de confiture;
+il se résigna donc, en riant, à abandonner cette tâche à des
+mains plus prudentes ou plus adroites.
+
+Maggie l’observait avec étonnement; son esprit doux et sérieux ne
+pouvait comprendre une telle légèreté.
+
+-- Votre indifférence me confond, lui dit-elle; surtout après
+votre aventure que Maria m’a racontée.
+
+-- Ah! oui, vraiment! murmura l’artiste, en distillant la fumée
+avec symétrie par les deux coins de sa bouche; écoutez, j’en ai
+fait un dessin capital! J’ai quelque intention de l’envoyer à
+Harper... mais c’est trop beau pour lui. De ma vie, je n’avais eu
+un sujet dont la pose soit d’une docilité plus parfaite. Ah! mais
+oui! il posait comme un demi-dieu, cet Indien mort!
+
+-- Et, si Christian Jim ne s’était pas trouvé là?...
+
+-- Ma foi! je conviens qu’il m’a rendu un fameux service, je me
+réjouis d’en convenir; j’aimerais le récompenser magnifiquement
+pour cela.
+
+-- Il ne désire et n’acceptera rien qui ressemble à une
+récompense; mais je puis vous dire ce qu’il recevrait avec un
+plaisir extrême.
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Une Bible; j’ai été assez heureuse pour lui apprendre à lire
+cet été, il peut en faire un usage très satisfaisant pour lui.
+Vous ne sauriez croire avec quelle ardeur il désirait parvenir à
+comprendre ce bon livre, dont les missionnaires lui avaient
+parlé. On lui en a donné une copie partielle et grossière qu’il
+ne manque jamais de prendre avec lui et qu’il porte partout dans
+ses courses; mais je sais qu’il sera dans le dernier ravissement
+s’il devient possesseur d’un de ces beaux volumes qu’on trouve
+dans les librairies des grandes villes. Je ne doute pas que vous
+n’en ayez avec vous.
+
+L’artiste rougit et balbutia d’un ton embarrassé:
+
+-- J’ai honte de vous avouer que je n’en ai pas ici; mais je
+saurai bien m’en procurer et ce sera tout ce qu’on peut trouver
+de splendide.
+
+-- Oh!... vous dites que vous n’en avez pas avec vous?... demanda
+avec étonnement Maggie, en fixant sur Halleck ses grands yeux
+bleus, expressifs, empreints d’une affectueuse mélancolie.
+
+-- Non... pas avec moi... Mais j’en ai plusieurs à la maison! Ce
+sont des cadeaux de ma mère, de mes soeurs, et de quelques jeunes
+ladies qui s’intéressent à mon salut.
+
+-- Permettez-moi de vous offrir celle-ci, reprit Maggie en lui
+présentant une bible qu’elle sortit de sa poche; Je ne vous
+demanderai qu’une seule chose, c’est d’y jeter un coup d’oeil de
+temps en temps. Aucune créature raisonnable ne doit laisser
+passer un jour sans en lire quelques versets; je n’ose pas vous
+en réclamer autant, ce sera lorsque vous le pourrez seulement.
+
+-- Je vous le promets, du fond de mon coeur, lui répondit
+l’artiste en recevant avec respect et courtoisie le don pieux que
+venait de lui faire sa jeune cousine.
+
+Le ton sérieux, les manières graves et douces de Maggie, le
+parfum d’ingénuité et de candeur affectueuse qui s’échappait de
+ses moindres actions, tout en elle avait parlé d’une manière
+étrange au coeur d’Adolphe. En sa présence, il se sentait moins
+railleur, moins sceptique, moins fanfaron; peut-être, s’ils
+eussent eu, sur le moment, à braver la fureur des Sioux aurait-il
+combattu avec un nouveau courage, entièrement différent de ses
+bravades précédentes.
+
+-- J’en ferai une bonne lecture, à la première occasion
+favorable, dit-il en serrant le volume entre ses deux mains, avec
+une certaine émotion; aujourd’hui même, dans l’après-midi, après
+votre départ, j’aurai longuement du loisir pour cela.
+
+-- Pas tant que vous le croyez, peut-être, répondit la jeune
+fille sans dissimuler un léger tremblement dans sa voix; je vous
+l’assure, monsieur Halleck, quelque chose de terrible est proche
+de nous, et vous n’y songez pas.
+
+-- Ta! ta! ta! répliqua l’artiste en reprenant ses manières
+frivoles pour cacher son trouble, vous êtes nerveuse et
+impressionnable; chassez de pareilles idées puériles.
+
+Mais, en dépit de son assurance, il sentit comme un frisson
+traverser tout son être; jamais, dans le cours de son existence,
+pareille impression ne s’était produite en lui; durant quelques
+secondes, il se sentit glacé et découragé.
+
+Néanmoins, cette période d’abattement ne fut pas de longue durée;
+il reprit presque aussitôt son assurance imperturbable :
+
+-- Je vous avais prise pour une jeune fille forte et courageuse,
+Maggie; mais j’avoue que vos timidités d’aujourd’hui, me jettent
+vraiment dans le doute à cet égard.
+
+-- J’ai l’âme ferme cependant il me semble, repartit la jeune
+fille avec un sourire mélancolique; mais vous ne pouvez exiger de
+moi que je ne partage point des craintes manifestées par tout le
+monde excepté par vous.
+
+-- Rirons-nous assez de tout cela! lorsque nous serons arrivés
+sains et saufs à Saint-Paul; ou mieux, lorsque nous serons
+revenus à la ferme!...
+
+-- Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas! Qu’est devenu Jim?
+voilà longtemps que je ne l’ai pas vu.
+
+-- Il est par là-bas, dans un petit coin de la prairie, en
+observation de son côté; Will est en vedette sur le toit, il y a
+donc peu de risques qu’un ennemi puisse nous aborder sans avoir
+été aperçu. Soyez donc sans crainte pour le moment.
+
+Ah! j’aperçois l’oncle John et nos gens qui ont terminé
+l’aménagement du wagon.
+
+Effectivement, le chariot était rempli, bourré, lesté de tous les
+objets qu’il pouvait contenir: on eût dit un navire frété pour
+quelque voyage au long cours. Maria, M. Brainerd et sa fille s’y
+installèrent; ce fut ensuite au tour de l’oncle John.
+
+Et Jim, où est-il donc? demanda ce dernier; ah! le voilà qui
+arrive.
+
+L’Indien apparaissait à peu de distance; M. Brainerd suspendit
+son départ pour lui dire adieu.
+
+-- Bonsoir, mon enfant! cria-t-il ensuite à son fils toujours
+perché sur son observatoire.
+
+On échangea des saluts, on se souhaita mutuellement bonne chance;
+enfin, le lourd véhicule s’ébranla, et s’éloigna en craquant.
+
+-- Prenez bien garde! soyez vigilants! que Dieu veille sur vous!
+cria M. Brainerd.
+
+-- Ne craignez rien pour moi, dit l’artiste en s’adressant plus
+particulièrement à Maggie; c’est vous qui méritez toute notre
+sollicitude.
+
+-- Adieu! répondit la jeune fille; n’oubliez pas la Bible.
+
+Bientôt on allait se perdre de vue, lorsqu’une exclamation
+poussée par Will suspendit la marche.
+
+Tous s’entreregardèrent, haletants, dans une anxieuse attente.
+
+CHAPITRE VI
+_INDÉCISION._
+
+Sur la limite orientale de la prairie, et tout ai fait en
+position d’intercepter la route des fugitifs, trois Indiens
+venaient d’être signalés par le jeune Brainerd. Selon toute
+probabilité ce n’étaient pas des amis; dans l’incertitude
+provoquée par cette crise redoutable, il y avait mille
+précautions à prendre. Wïll s’était donc empressé de prévenir le
+départ de sa famille.
+
+-- Qu’est-ce qu’il y a encore? demanda l’oncle John en réprimant
+tout signe d’inquiétude, afin de modérer la terreur des femmes.
+
+-- Il faut qu’on m’envoie Jim, cria Will; j’aperçois, à l’est,
+certains symptômes que je n’aime pas.
+
+Le Sioux entra vivement dans la maison, et l’instant d’après il
+parut sur le toit, à côté de Will. Un seul regard lui suffit pour
+reconnaître que les appréhensions du jeune homme étaient
+parfaitement fondées. Toute la famille en fût aussitôt instruite.
+
+-- Ils sont directement sur votre chemin, vous ne pourriez les
+éviter, s’écria Will.
+
+-- Je crois que vous pourriez supprimer l’ennui de cette
+rébarbative rencontre, observa l’artiste en jetant un regard
+farceur à Maria.
+
+-- Comment donc? demanda cette dernière précipitamment.
+
+-- En faisant un détour pour prendre une autre route, ou, plus
+simplement, et ne partant pas du tout.
+
+-- Oui, attendez encore, appuya le jeune Brainerd; vous ne pouvez
+partir maintenant.
+
+-- Bast! interrompit Halleck avec sa fanfaronne indifférence;
+tout ça n’est autre chose que deux ou trois malheureux Indiens
+qui prennent l’air, admirant les beautés de la nature et faisant
+leurs petites observations. Qui sait?... ils ont peut-être un
+artiste parmi eux? Quant à moi, je suppose que, ne pouvant pas
+dormir par cette chaleur, ils prennent le parti de destiner la
+nuit aux promenades sentimentales.
+
+Chacun regarda Halleck pour savoir s’il ne donnait pas quelque
+signe ostensible de folie, digne de ses incroyables discours. Il
+fumait son cigare plus méthodiquement, plus tranquillement que
+jamais. Tout à coup il porta la main à sa poche et la fouilla
+vivement comme s’il se sentait illuminé par une idée subite.
+
+-- Ah! que je suis étourdi! s’écria-t-il, j’ai là sur moi une
+lorgnette, mieux que cela, un petit télescope; ce sera fort
+commode pour inspecter ces malheureux vagabonds. Je ne comprends
+pas que je n’y aie pas songé plutôt; nous en aurions déjà tiré
+fort bon parti, quand ce n’eut été que pour reconnaître le canot,
+lorsque avec Maria nous étions sur le bord du lac.
+
+Sur ce propos, il entra dans la maison et courut tout d’un trait
+jusqu’au toit. Il offrit d’abord son instrument au Sioux: celui-
+ci l’ayant refusé; il le passa à Brainerd qui après avoir regardé
+un moment, s’écria:
+
+-- Je vois trois Indiens cachés dans un bas fonds, comme s’ils
+attendaient quelque chose... oui... il y en a plusieurs autres
+couchés à plat ventre dans l’herbe.
+
+-- Sont-ils dans un buisson?
+
+-- Non, au commencement d’une clairière.
+
+-- Eh bien! c’est tout simple; ces pauvres diables sont ahuris de
+fatigue, ils se reposent en attendant leurs camarades; passez-moi
+la lunette, je vous prie.
+
+-- Apercevez-vous ceux qui sont étendus sur le sol? demanda Will
+à Jim, pendant que l’artiste faisait son inspection.
+
+-- Oui, une demi-douzaine renversés par terre.
+
+-- Que pensez-vous de çà?
+
+-- Je ne peux pas savoir.
+
+-- Ne pensez-vous pas qu’ils soient là pour nous épier?...
+
+-- Mais, par le soleil! mon pauvre Will, à quoi cela leur
+servirait-il, s’écria l’artiste en repliant solennellement son
+instrument de longue vue; du moment qu’on peut les signaler à
+deux ou trois milles de distance, il leur est formellement
+impossible de nous surprendre; s’ils ne peuvent réussir à nous
+surprendre, il leur est encore plus impossible de nous faire
+aucun mal, s’ils sont incapables de nous faire aucun mal, ils ne
+sont pas à craindre, pourquoi vous effrayez-vous? C’est raisonné,
+ce que je vous dis-là, hein!
+
+-- Mon cher Adolphe, je ne puis rien vous répondre, sinon que je
+regarde comme bien difficile de deviner les ténébreuses malices
+des Indiens. Ils sont si rusés, si audacieux, si entreprenants
+que fort souvent ils accomplissent des choses incompréhensibles.
+
+Will reprit la lunette, et après en avoir fait usage, annonça que
+les Sauvages étaient sur pied; mais que leur nombre était
+augmenté; sans doute les compagnons qu’ils attendaient les
+avaient rejoints. À ce moment on pouvait les distinguer à l’oeil
+nu, mais seulement d’une façon vague et incertaine.
+
+-- Miséricorde! juste ciel! ils viennent sur nous! s’écria tout à
+coup Will, incapable de maîtriser son émotion.
+
+-- Ah! Diable! Voyons, un peu de calme, mon garçon! ne va pas
+t’agiter comme cela, au point d’épouvanter les autres là-bas dans
+le chariot.
+
+-- Épouvanter!! Il y a certes bien de quoi! Ces brigands-là
+seront ici dans une demi-heure!
+
+-- Bah! qu’est-ce qui le prouve? Regarde-les donc un peu mieux;
+tu verras que précisément ils ne viennent pas de ce coté.
+
+L’artiste avait raison pour le moment; mais on ne pouvait être
+sûr de rien, car les mouvements des Sauvages étaient si
+incertains, si errants, qu’on n’y pouvait rien comprendre. Après
+avoir marché à droite et à gauche sans but apparent, ils
+commencèrent à se diriger sur la maison.
+
+Ces étranges rôdeurs apercevaient certainement le _Settlement_,
+duquel ils connaissaient d’ailleurs l’existence; suivant toute
+probabilité, ils débattaient entre eux le point de savoir s’ils
+s’en approcheraient ou non.
+
+Pendant que le jeune Brainerd les épiait avec une consternation
+toujours croissante, ils changèrent de direction une troisième
+fois, et suivirent une ligne qui, en se prolongeant, les
+éloignait considérablement de la maison. Rien ne pourrait rendre
+l’anxiété avec laquelle Will suivait tous leurs mouvements au
+travers du télescope. Lentement, d’un mouvement imperceptible
+comme celui d’une aiguille d’horloge, les Sauvages continuèrent à
+décrire une courbe qu’on aurait pu croire tracée avec un compas,
+et qui ne semblait, ni les éloigner, ni les rapprocher de la
+ferme.
+
+-- Tout va bien! s’écria alors l’artiste: ces Peaux-rouges ne
+veulent pas nous inquiéter le moins du monde. Que Diable! j’ai lu
+assez de livres sur leur compte, pour m’y connaître!
+
+-- Il faut partir maintenant, dit le Sioux en descendant avec
+rapidité.
+
+Will était trop assiégé de terreurs et d’appréhensions pour
+quitter son poste aérien. Mais Adolphe n’avait pas les mêmes
+raisons pour rester avec lui; il descendit donc aussi afin
+d’échanger de nouveaux adieux avec ses amis; enfin le chariot se
+mit en route.
+
+Les deux chevaux qui l’entraînaient, malgré son bagage
+considérable, et le poids de cinq personnes, étaient de robustes
+animaux accoutumés aux travaux de la ferme, et quoique un peu
+lourds, ils étaient capables, lorsqu’on les pressait un peu, de
+fournir rapidement une longue traite.
+
+Halleck et son ami Will Brainerd restèrent en observation toute
+la journée. Leur poste était tout simplement la partie plate du
+toit; abritée par une cheminée, à laquelle on arrivait par
+l’étroit châssis d’une lucarne.
+
+L’artiste s’installa sur les tuiles avec la nonchalance étourdie
+qui lui était habituelle, s’arma de son télescope, et le braqua
+sur les amis qui s’éloignaient, son intention étant, pour se
+distraire, de les accompagner ainsi des yeux jusqu’à leur
+complète disparition.
+
+Will, debout à côté de lui, se retenant d’une main à la cheminée,
+partageait ses regards entre les régions ennemies où il
+soupçonnait la présence des Indiens, et la région bien chère que
+parcouraient les bien-aimés fugitifs.
+
+Au milieu de ses investigations il aperçut de nouveau les
+Sauvages groupés qui semblaient avoir encore une fois changé de
+direction; peut-être délibéraient-ils sur quelque plan diabolique
+organisé pour capturer les Blancs qui s’efforçaient de leur
+échapper.
+
+-- Halleck! dit-il enfin avec un soupir d’anxiété; quel infernal
+projet trament ces Peaux-rouges? Je commence à perdre toute
+espérance de salut!
+
+-- Que pensent-ils?... que trament-ils?...répondit l’artiste sans
+abaisser son télescope; Dieu quels grands mots! -- Moi je suppose
+qu’ils ne songent à rien de particulier; ce dont je suis certain
+c’est que vous êtes terriblement soupçonneux, mon cher enfant!
+Contentez-vous donc d’inspecter votre part d’horizon, et laissez-
+moi tranquille à la mienne.
+
+-- Ah! je vous le dis, Halleck! insista Will en joignant les
+mains avec anxiété, il m’est impossible d’être tranquille lorsque
+je vois de telles choses. Il se prépare là-bas des événements
+terribles et cruels, que Christian Jim même ne soupçonne peut-
+être pas. -- Holà! voici cette vermine qui se remet en marche!
+Seigneur, Dieu! elle prend juste la fatale direction !
+
+-- Oh! parbleu! parbleu! nous sommes en plein Océan de
+lamentations maintenant! riposta impatiemment Adolphe; un peu de
+sang-froid, un peu de raison s’il vous plaît, mon petit ami!
+Continuez à inspecter tranquillement l’hémisphère qui vous est
+échu en partage; quant à moi, je sonde mon horizon avec des yeux
+infatigables; je ne laisserai rien échapper, soyez en sûr!
+
+Sans se laisser calmer par les affirmations de l’artiste, le
+jeune Brainerd, se renfermant dans un anxieux silence, continua
+de surveiller la plaine où les Indiens continuaient de rôder
+comme des bêtes fauves de sinistre augure. Il eut la bonne chance
+de revoir encore ses amis qui cheminaient tout doucement à
+l’extrémité d’une clairière; ils disparurent bientôt derrière
+l’impénétrable rideau des forêts, et le coeur du jeune homme se
+serra involontairement en les perdant de vue.
+
+Après être resté muet pendant une demi-heure, il se retourna vers
+l‘artiste qui tenait activement sa lunette à hauteur des yeux,
+comme si elle lui eût révélé un spectacle très intéressant.
+
+-- Les voyez-vous encore? demanda Will.
+
+-- Je les ai perdus de vue il y a quelques instants: répliqua
+Halleck.
+
+-- Et maintenant qu’apercevez-vous de suspect?
+
+-- Que, diable! Voulez-vous que je voie? dit l’autre, en
+recommençant son inspection avec un soin tout particulier, comme
+s’il eût voulu approfondir une question douteuse.
+
+-- Que je voie un peu! reprit Will en prenant la lunette à son
+tour.
+
+Halleck en essuya les verres avant de la lui remettre.
+
+-- Ce n’est guère la peine, à présent, ils sont si loin! Vous
+n’apercevrez probablement plus rien. Je ne pouvais parvenir à les
+garder en vue, qu’en gardant ma lunette parfaitement immobile,
+toujours dans la même direction.
+
+Heureusement, pour sa tranquillité d’esprit, Will n’aperçut point
+ce qui avait si fort attiré l’attention de son cousin: il aurait
+vu avec une inquiétude horrible, une bande de Sauvages en pleine
+poursuite, sur les traces des fugitifs.
+
+Halleck n’avait pas voulu lui faire connaître un mal sans remède;
+dans la crainte qu’il ne vînt à les découvrir, Adolphe lui reprit
+sur le champ le télescope, et le mit nonchalamment dans sa poche.
+Plus tard, et durant toute son existence, cette vision du désert
+lui rappela de terribles souvenirs.
+
+Il était tard dans l’après-midi; quelques bouffées de vent,
+annonçant un orage, firent ployer les cimes des arbres. Il en
+résulta un peu de fraîcheur, ce qui rendit la position des deux
+jeunes gens plus supportable; car, jusque-là, ils avaient rôti
+sur les tuiles échauffées par le soleil.
+
+Brainerd, sur les sollicitations de son cousin, s’assit à côté de
+lui.
+
+-- Vous voyez, mon pauvre Will, que tout va pour le mieux, lui
+dit ce dernier: maintenant; si nous devons recevoir la visite de
+ces sombres enfants de la forêt, je m’en réjouirai
+considérablement, car ce sera pour moi une occasion superbe
+d’enrichir mon album.
+
+-- En vérité! grommela Brainerd vexé au plus haut degré, je ne
+puis deviner si votre indifférence est réelle ou affectée.
+Certes! votre expérience de ce matin devrait avoir démoli une
+notable portion de vos idées baroques sur les Indiens!
+
+-- Pas une particule n’est changée chez moi, riposta l’artiste
+avec une bonne humeur contre laquelle aucun courroux n’aurait pu
+tenir. Allons-nous rire de tout cela quand nous serons de retour
+à Saint-Paul!
+
+-- Oui!... si le ciel nous accorde d’y revenir jamais... Vous
+pouvez bien vous mettre une chose dans l’esprit, Adolphe; c’est
+qu’avant d’être sorti du Minnesota, vous aurez, plus d’une fois,
+senti votre sang se figer d’horreur dans vos veines. J’ai vécu
+assez longtemps chez les indiens pour savoir qu’ils ne reculent
+devant aucun crime, ou plutôt, il n’existe pas de crime pour eux.
+Je vous le répète, Adolphe, la mort est près de nous tous; une
+mort plus cruelle que nous ne pouvons l’imaginer.
+
+Cependant la nuit approchait, et avec elle l’ombre pleine de
+perfidies et de mystères. Brainerd devint plus triste, plus
+inquiet encore.
+
+Halleck, au contraire, redoubla d’aisance, d’indifférence, de
+sang-froid.
+
+Après avoir fait de nouveau usage du télescope, il se mit à
+siffler une fanfare de chasse, non sans entrecouper sa musique de
+réflexions philosophiques sur les incertitudes de la guerre.
+
+Le ciel continuait à se couvrir de gros nuages noirs; il devint
+évident que la pluie ne tarderait pas à tomber avec une grande
+abondance. Après avoir complété toutes ses observations
+météorologiques et autres, Halleck songea à quitter le poste
+aérien où ils étaient juchés depuis plus de cinq heures, il
+demanda à Brainerd s’il ne jugerait pas à propos de descendre, du
+moment que l’obscurité nocturne venait paralyser tous leurs
+efforts d’observation.
+
+-- Je ne sais plus que penser ni que dire, tant ma perplexité est
+grande, soupira Brainerd découragé; qu’on regarde au nord ou à
+l’est, on ne voit partout que la réverbération des flammes dans
+le ciel. Nous sommes en plein désastre Adolphe! Il y a autour de
+nous une atmosphère de sang, de désastre, de désolation. Voyez
+dans la direction du nord, à gauche de ce massif de forêt, se
+trouve la maison du vieux M. Smith. Elle est à dix milles de
+distance, environ, je suppose qu’elle recevra le premier choc des
+sauvages.
+
+-- Eh bien! lorsque l’incendie éclatera chez M. Smith, alors, à
+mon avis, il sera temps de prendre une résolution.
+
+-- Regardez, s’écria Brainerd
+
+Tremblant, éperdu, le jeune homme appuya sa main sur l’épaule de
+l’artiste, en lui indiquant la maison dont ils venaient de
+parler. On y distinguait un point lumineux dont l’intensité
+ardente allait croissant. Au bout de quelques secondes, les
+flammes élargies et dévorantes complétaient leur oeuvre de
+destruction.
+
+-- Que vous avais-je dit? regardez! répéta Will avec une sorte de
+terreur triomphante.
+
+-- Êtes-vous en connaissance avec M. Smith? demanda posément
+l’artiste
+
+-- Assurément! je le connais mieux que je ne vous connais vous-
+même.
+
+-- Quelle est sa famille?
+
+-- Il y a lui, sa femme, et trois petits enfants.
+
+-- Quelle sorte de gens sont-ils?
+
+-- Ah! Çà! mais où voulez-vous en venir avec ces questions,
+Adolphe?
+
+-- Le père ou la mère sont sans doute fort négligents? ils ne
+surveillent pas leurs enfants, les laissent courir au danger,
+tête baissée?
+
+-- Après? où voulez-vous en venir à la suite de ce verbiage?
+
+-- À rien; seulement je pense qu’ils auront laissé les enfants
+jouer avec le feu et ces petits drôles auront allumé un incendie.
+
+-- Un idiot ou un imbécile pourraient seuls concevoir quelques
+doutes sur l’origine de ce feu!
+
+-- Enfin! supposons que ce soient les Indiens; chose que je
+n’admets pas; que vous proposez-vous de faire?
+
+-- Mon père nous a confié la garde de ces lieux; nous sommes les
+uniques défenseurs de presque toute notre fortune; il est de
+notre devoir d’y rester jusqu’à la dernière extrémité. Je vais
+descendre à l’écurie pour harnacher nos chevaux de façon à ce
+qu’ils soient prêts à partir à l’heure suprême; ensuite nous nous
+remettrons en observation.
+
+Will descendit pour faire les préparatifs dont il venait de
+parler; l’artiste resta flegmatiquement sur le toit. Le jeune
+Brainerd sella, brida soigneusement les chevaux, les emmena hors
+de l’écurie, et les cacha dans un fourré tout proche, où il
+pouvait espérer que l’oeil subtil des Indiens ne les découvrirait
+pas. Aussitôt après il rejoignit Halleck.
+
+Il n’y avait pas moyen d’en douter; les hordes indiennes avaient
+commencé leur oeuvre de mort et de dévastation: au nord, à
+l’ouest, au sud, dans toutes les directions surgissaient des
+traînées de flammes qui semblaient rendre les ténèbres plus
+profondes et plus redoutables.
+
+L’oreille du jeune homme effrayé avait cru entendre, aussi, par
+intervalles, des cris, des vociférations, des plaintes
+déchirantes, éparses dans cette atmosphère d’épouvante.
+
+Il lui aurait néanmoins été impossible de discerner, à coup sûr,
+si c’était une illusion ou une réalité lugubre; lorsqu’il eût
+rejoint Halleck, il lui demanda s’il n’avait rien entendu de
+semblable. Ce dernier lui répondit négativement.
+
+Il n’est pas certain que cette réponse fût l’expression de la
+vérité; mais, dans son trouble, la pauvre Brainerd n’y regardait
+pas de si près.
+
+CHAPITRE VII
+_L’OEUVRE INFERNALE._
+
+-- Avez-vous fait quelque autre découverte particulièrement
+alarmante? demanda l’artiste à son cousin.
+
+-- Non, pas pour le moment; et vous?
+
+-- Peut-être oui, suivant votre manière de voir. Apercevez-vous
+ce gros tronc d’arbre, là-bas, droit devant vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien je me trompe grandement, ou bien il y a deux Indiens
+cachés derrière. Je n’en suis pas absolument sûr, mais je
+tiendrais un pari s’il le fallait.
+
+Brainerd jeta un coup d’oeil dans la direction indiquée;
+
+-- Halleck! murmura-t-il à voix basse après un court examen; au
+nom du ciel! quittons ce poste où nous sommes si fort en vue!
+voulez-vous donc vous faire fusiller comme une cible?
+
+En même temps il lui saisit le bras et l’entraîna par la lucarne.
+Au bout de quelques instants Halleck voulut y reparaître pour
+examiner l’état des choses.
+
+-- Gardez-vous en bien! murmura Brainerd, ils reconnaîtraient
+immédiatement que nous sommes en méfiance. Descendons au second
+étage; là nous pourrons sans inconvénient les surveiller à notre
+aise.
+
+Les deux jeunes gens, munis chacun d’une carabine, descendirent
+avec précaution, et traversèrent doucement une grande chambre
+fermée. Halleck, moins familiarisé avec les lieux que son cousin,
+se heurtait aux chaises, renversait les meubles et faisait un
+tapage exécrable, en punition duquel Brainerd aurait souhaité de
+bon coeur qu’il se rompît le cou.
+
+-- Chut, donc! grommela ce dernier; venez donc regarder
+maintenant!
+
+Les volets, en chêne épais, étaient solidement fermés. Ils
+portaient des lames mobiles comme celles des persiennes dans les
+pays chauds; en faisant tourner doucement la plus basse sur ses
+pivots, le jeune Brainerd pratiqua une éclaircie, inaperçue du
+dehors, mais bien suffisante pour leur permettre d’apercevoir
+tout ce qui pouvais se passer autour d’eux.
+
+Mais, au moment où les deux cousins allaient placer l’oeil à ce
+Judas improvisé, un coup violent frappé à la porte d’entrée les
+fit tressaillir; en même temps une voix rude cria en bon anglais:
+
+-- Ouvrez-moi!
+
+-- Voyons combien ils sont! avant de leur laisser connaître que
+nous sommes ici! murmura vivement Will en imposant silence à
+l’artiste.
+
+-- Il y en a une demi-douzaine je le parie, répondit l’autre sur
+le même ton, en quittant la fenêtre pour aller vers une croisée
+de l’escalier qui était directement au-dessus du portail.
+
+Avec des précautions infinies pour ne pas faire le moindre bruit,
+les deux assiégés se rendirent ensemble à ce nouveau poste
+d’observation.
+
+Le premier coup d’oeil fut de nature à les consterner; plus de
+douze Indiens gigantesques étaient groupés devant l’entrée.
+
+-- Ah! voilà le moment d’agir! murmura Halleck.
+
+-- Rien! rien à faire! mon pauvre ami, si ce n’est de songer à
+fuir le plus tôt et le plus adroitement possible.
+
+Mais la porte commençait à s’ébranler sous les coups réitérés;
+les cris «ouvrez!» se renouvelaient avec une violence impérieuse.
+Les jeunes gens descendirent à pas de loup jusqu’au rez-de-
+chaussée.
+
+-- Maintenant, dit l’artiste, allez faire tous vos préparatifs
+par la porte de derrière; moi, je vais parlementer avec eux.
+
+-- Je ne vous abandonnerai pas dans une pareille extrémité,
+répliqua Brainerd, refusant d’obéir; d’autant mieux que vous
+choisissez un parti qui frise la folie.
+
+-- Mais va donc! par le diable! insista Halleck en le poussant
+amicalement dans la direction indiquée; nous n’avons plus rien de
+mieux à faire.
+
+-- Qu’arrivera-t-il de vous?
+
+-- Ah! tu m’ennuies! Est-ce que j’ai peur? moi! Mais, c’est mon
+affaire toute spéciale cette entrevue de parlementaire!
+
+-- Décidément, c’est un vrai suicide auquel vous songez-là; je ne
+m’en rendrai assurément pas complice! fit Brainerd en résistant
+toujours.
+
+-- Ce n’est point ainsi que je l’entends, parbleu! tu vas
+t’évader, te mettre en selle, me tenir mon cheval prêt, et je ne
+tarderai pas à te suivre.
+
+Il fallait bien se rendre à la généreuse obstination d’Halleck;
+la porte de derrière fût doucement ouverte; aucun Indien
+n’apparaissait de Ce côté. Will se glissa dehors sans bruit, et
+Halleck revint faire face aux Sauvages dont les violences
+redoublaient.
+
+-- Qui va là? demanda-t-il d’une grosse voix.
+
+-- De pauvres Indiens, qui veulent entrer, fatigués; ils
+s’assoiront un peu pour se reposer.
+
+-- Voulez-vous rester ici toute la nuit?
+
+-- Non! ils s’en iront bientôt, ne resteront pas longtemps,
+fatigués; ils veulent s’asseoir un peu pour se reposer.
+
+-- Eh! bien, reposez-vous tranquillement par terre, et voyez un
+peu ce qui en résultera; si ça, ne vous va pas, cherchez
+ailleurs.
+
+Un profond silence accueillit cette réponse. Puis, tout à coup,
+la porte reçut une telle bordée de coups qu’elle en trembla sur
+ses gonds.
+
+À ce moment l’artiste fut d’avis qu’il fallait «aviser.» Sans
+avoir de projet arrêté, il s’élança lestement par l’issue dérobée
+qu’avait prise Brainerd, referma soigneusement la porte de façon
+à ne laisser aucun indice qui pût trahir son mode d’évasion.
+
+Tout cela fut fait en un instant et avec une promptitude qui lui
+sauva la vie; car, à la minute même où il gagnait le large, la
+grande porte était enfoncée et les Sioux entraient en forcenés
+dans la maison.
+
+Bien en prit à Halleck d’avoir refermé l’issue secrète, car, au
+bout de quelques secondes, les Sauvages auraient été sur ses
+talons. Mais, n’apercevant rien au rez-de-chaussée, ils
+supposèrent que leur invisible interlocuteur avait gagné les
+étages supérieurs, et s’élancèrent à sa poursuite dans les
+escaliers.
+
+D’abord, Halleck s’arrêta dans le jardin pour observer les
+environs et prêta l’oreille, cherchant surtout à retrouver son
+cousin. Au bout de quelques instants, n’apercevant et n’entendant
+rien, il se mit à marcher tout doucement, la carabine en main, le
+fameux album sous son bras, et un cigare non allumé aux lèvres.
+
+La seule mésaventure qui lui arriva, fut de rencontrer à hauteur
+de visage une corde de lessive qui, suivant son expression,
+«faillit lui scier le cou».
+
+Une fois hors du jardin, sous l’abri d’un grand arbre, il
+s’arrêta pour observer ce que faisaient les sauvages. Ils
+continuaient de parcourir bruyamment la maison, cherchant
+toujours les habitants qu’ils supposaient cachés dans quelque
+coin.
+
+-- Vous pouvez continuer vos perquisitions comme cela toute la
+nuit, si çà vous amuse, murmura-t-il avec un sourire silencieux;
+il est dans l’opinion d’un certain gentleman de mon âge et de ma
+ressemblance, que vous chercherez très longtemps sans trouver sir
+Adolphe Halleck. Bonsoir, mes coquins cuivrés! à l’avantage de
+vous revoir.
+
+Il aurait été imprudent de s’attarder auprès d’un aussi dangereux
+voisinage. L’artiste se mit donc à chercher l’endroit où Brainerd
+devait l’attendre avec les chevaux, mais, à son grand déplaisir,
+il ne trouva rien; après avoir tâtonné dans les broussailles
+pendant quelques Instants, il en fut réduit à croire que l’autre
+l’avait abandonné seul au milieu de ce formidable danger.
+
+Cette pensée ne le laissa pas sans émotion; il s’aventura même à
+appeler Will plusieurs fois, d’une voix contenue. Enfin, ne
+recevant aucune réponse, il prit la résolution de se tirer
+d’affaire tout seul.
+
+La position, incontestablement, était fort épineuse; seul, avec
+une carabine à un coup pour toute défense, en regard d’une bande
+d’Indiens enragés pour la magnanimité desquels il n’avait plus la
+même admiration, Halleck se voyait fort embarrassé sur le parti à
+prendre.
+
+Néanmoins, il délibéra avec une lucidité qui lui faisait honneur.
+
+Rester tapi dans le fourré jusqu’au matin, c’était littéralement
+se jeter dans la gueule du loup. D’autant mieux que, depuis
+quelques instants, l’incendie qui dévorait le _Settlement_
+entier, éclairait comme un soleil tous les bois d’alentour; il
+devenait impossible de s’y cacher.
+
+D’autre part, fuir à travers champs dans la direction de Saint-
+Paul, était un moyen praticable, quoique chanceux, mais il
+n’entrait pas «constitutionnellement» dans la tête de l’artiste,
+d’adopter ce système «peu chevaleresque» d’évasion, autrement
+qu’en cas de nécessité absolue.
+
+-- Que la peste l’étouffe! grommela-t-il; où ce jeune animal
+peut-il s’être fourré avec ses chevaux? Holà hé!
+
+Seul, le craquement sinistre de l’incendie lui fit réponse; de
+longues traînées de flamme, éblouissantes de blancheur, percèrent
+la fumée comme des éclairs. Halleck recula instinctivement
+lorsqu’il se vit tout illuminé par ce jour funeste.
+
+Dans ce mouvement rétrograde, il faillit se heurter contre un
+grand Sauvage dont il n’avait assurément pas soupçonné la
+présence. Halleck tira son revolver de sa ceinture, mais avant
+qu’il l’eût armé sa main était emprisonnée dans celle de
+l’Indien. Cependant aucune lutte ne s’engagea, car l’artiste, à
+sa surprise extrême, sentit l’étreinte de son adversaire se
+relâcher amicalement.
+
+-- Moi, bon pour homme blanc. Courez là-bas. On attend.
+
+Et le géant Sauvage disparut comme un météore, laissant Adolphe
+plus intrigué que jamais.
+
+-- Voilà le vrai Indien! Murmura-t-il après quelques instants de
+réflexion; il confirme pleinement mes théories! Que le diable
+l’emporte! ne pouvait-il me donner le temps de le croquer, en
+deux coups de crayon?... C’est un type splendide! J’aimerais
+faire échange de cartes avec lui. Comment a-t-il réussi à
+dénicher Brainerd?
+
+Il ne vint pas, une seule minute, à, l’esprit d’Halleck, la
+pensée que cet homme avait pu le tromper et lui indiquer le
+chemin au bout duquel l’attendait une mort horrible. Aussi, sans
+hésiter, il marcha vivement au point désigné. Pendant le trajet,
+il aperçut à droite et à gauche des Indiens à cheval;
+heureusement il se faisait bien petit dans l’herbe et se glissait
+fort adroitement, sans le moindre bruit, car il ne fut point
+découvert; mais il convint, lui-même, plus tard, que chaque
+reflet d’incendie lui semblait l’éclair d’un rifle, et que plus
+d’une fois il menaça de l’oeil quelque grosse racine, la prenant
+pour un Indien embusqué dans l’ombre.
+
+Néanmoins ses opinions «constitutionnelles sur les aborigènes» ne
+furent pas sensiblement modifiées; on l’aurait invité à exposer
+sa théorie nouvelle, qu’il n’aurait pas hésité à dire: «Le Sioux
+a des moments d’emportement inouïs, mais, au milieu même de ses
+plus grandes exaspérations, il sait user d’une chevaleresque
+magnanimité envers l’homme blanc.»
+
+Après avoir parcouru un petit sentier sombre, Halleck entrevit
+trois formes vagues, groupées ensemble; c’étaient Brainerd et les
+deux chevaux qu’il tenait par la bride.
+
+Adolphe l’eût bientôt rejoint.
+
+-- Vous me pardonnerez, se hâta de dire Will, si je ne vous ai
+pas exactement tenu parole; j’ai été forcé de m’éloigner, ma
+cachette était trop proche; j’aurais été découvert sur-le-champ.
+
+-- Tout va bien! mon ami; vous avez fort bien manoeuvré, car, en
+effet, il y avait dans cette région infernale, des coups de jour
+fort dangereux.
+
+-- Comment avez-vous réussi à me trouver?
+
+-- Un noble, majestueux, estimable Indien Américain m’a indiqué
+ma route, spontanément, et sans aucune question de ma part!
+
+-- Ah! oui c’était Paul: un autre Sauvage converti.
+
+-- Mais, s’il est chrétien, que vient-il faire dans cette
+bagarre?
+
+-- Il a été contraint de feindre pour sauver sa vie. Je suis
+presque sûr qu’il n’en fait que tout juste afin de se mettre à
+l’abri des soupçons; et qu’au contraire il épie les occasions de
+nous être secourable. Nous le reverrons sans aucun doute.
+
+-- J’aimerais à cultiver sa connaissance; à lui faire compliment
+sur la noblesse de ses procédés.
+
+-- Allons! allons! vite en selle! interrompit Brainerd; Soyons
+prêts à disparaître.
+
+Une fois sur leurs montures, les deux jeunes gens se retournèrent
+pour jeter un regard vers le lieu de désolation qu’ils
+abandonnaient. La maison toute entière n’était qu’une masse
+incandescente du sein de laquelle s’échappaient à longs
+intervalles des grondements sinistres, ressemblant aux plaintes
+d’un colosse agonisant. Tout autour flottait une atmosphère
+rouge, sanglante, pleine de reflets sombres et sinistres; image
+saisissante du chaos!
+
+-- Ah vraiment! c’est trop, cent fois trop malheureux! murmurait
+Brainerd, inconsolable; voici la seconde fois que mon père est
+ruiné.
+
+Quel malheur de voir brûler ainsi le seul asile de la famille,
+sous nos yeux, sans pouvoir lui porter aucun secours!
+
+-- Pauvre Will! vous avez raison... mais, n’en doutez pas, ces
+malheureux qu’égare un moment de passion rétabliront ce qu’ils
+ont ruiné, lorsqu’ils seront rentrés dans le calme de leur
+conscience.
+
+Brainerd ne parût accorder aucune attention à cette métaphysique
+trop alambiquée pour être consolante.
+
+-- Au milieu du désordre qui préside à tous leurs mouvements,
+poursuivit-il sans répondre au discours d’Halleck, ils ont l’air
+de se grouper tous sur le côté opposé de la maison; je voudrais
+bien savoir ce qu’ils veulent faire; faisons un détour pour nous
+en assurer.
+
+-- Vous attendrai-je ici?
+
+-- Il n’y a aucun inconvénient, car le champ est libre pour
+courir au premier signe de mauvais augure, élancez-vous dans la
+prairie, suivant la direction prise ce matin par nos amis. Je
+vous rejoindrai le plus tôt possible.
+
+-- Ne soyez pas trop long, observa Halleck; non pas que j’aie des
+craintes sur notre sort; mais j’ai hâte d’en finir avec toutes
+ces incertitudes.
+
+Brainerd, suivant son projet, fit un circuit dans la prairie, de
+façon à, tourner la maison, et à découvrir sa façade opposée.
+Halleck mit pied à terre et s’adossa à un gros arbre, après avoir
+passé â son bras la bride de son cheval; puis il attendit avec
+assez d’impatience, maugréant de ne pas avoir un cigare allumé.
+
+Bientôt un «élément» nouveau d’inquiétude vint se joindre à ses
+émotions premières. Non contents d’avoir livré aux flammes le
+bâtiment principal, les Sauvages avaient incendié toutes les
+constructions accessoires; de sorte que la circonférence du
+désastre s’était successivement agrandie, au point de refouler
+les Indiens à une grande distance, tant la chaleur était devenue
+intolérable. Tout le voisinage, et notamment le point où se
+trouvait Halleck, étaient devenus fort dangereux à cause des
+rôdeurs qui s’y répandaient.
+
+Son inquiétude devint si vive qu’il fit un demi-tour vers l’Est,
+et n’arrêta sa monture que lorsqu’il eût placé un mille entre lui
+et le sinistre. Là, il fit halte, et se remit à attendre.
+Néanmoins la fascination exercée sur lui par l’aspect de
+l’incendie était si grande, qu’il ne pût s’empêcher de se
+retourner pour contempler ce sinistre soleil de la nuit.
+
+À ce moment il entendit le galop d’un cheval.
+
+«Par ici! Brainerd! cria-t-il en allant à sa rencontre; ah! mon
+ami! quel émouvant spectacle! J’y trouve une grande ressemblance
+avec l’embrasement d’un vaisseau en pleine mer; ne trouvez-vous
+pas?
+
+Son compagnon ne lui répondit rien; aussitôt il ajouta:
+
+-- Je remarque une chose, Will; c’est que nous nous dirigeons
+plutôt au Nord qu’au Levant... Chut! J’entends des pas de
+chevaux.
+
+Tous deux s’arrêtèrent, gardant un profond silence. Cependant le
+cavalier survenant vint droit à eux comme s’il les eût aperçus ou
+entendus: c’était un Sauvage, qui fut sur eux avec la promptitude
+de l’éclair.
+
+Halleck, à son approche, avait cherché son revolver; mais à son
+inexprimable regret, il s’aperçut qu’il l’avait perdu.
+
+-- Will! s’écria-t-il, sus à cet indien! avant qu’il... Il
+s’arrêta brusquement, car il venait de reconnaître, dans ce
+silencieux compagnon, un énorme Sauvage qui remplaçait fort
+désavantageusement Brainerd.
+
+Au même instant il se trouva serré entre ces deux ennemis, sans
+autre arme que sa carabine désormais inutile.
+
+Avant qu’il eut fait un mouvement ou prononcé un mot, l’indien
+dernier arrivé prit la parole :
+
+-- Homme blanc, prisonnier -- s’il bouge, sera scalpé.
+
+-- Je crois bien qu’il ne me reste aucune autre ressource,
+répondit sans façon Halleck; vous me traiterez, je pense, avec la
+courtoisie chevaleresque qui a rendu votre race si célèbre dans
+le monde.
+
+-- Venez avec nous; lui fût-il brièvement répondu.
+
+Et on l’emmena dans la direction de l’incendie.
+
+L’un des deux sauvages n’avait rien dit, n’avait fait aucune
+démonstration. Il se contenta de prendre position à gauche du
+prisonnier, qui, ainsi se trouvait gardé à vue de tous côtés.
+Tout en chevauchant, l’artiste chercha à distinguer les visages
+de ses vainqueurs, un frisson singulier courut dans ses veines
+lorsqu’il crut reconnaître, dans l’un des deux, l’indien Paul qui
+lui avait précédemment rendu un bon office.
+
+Plusieurs fois il fut sur le point de lui adresser la parole;
+instinctivement il se contint, et la route s’effectua en silence.
+
+Tout cela n’était point sans mystère. L’artiste s’en préoccupait
+fort, lorsque l’un de ses deux gardiens resta de quelques pas en
+arrière; l’autre avec un mouvement de surprise, en fit autant.
+Craignant quelque sinistre projet contre sa personne, Halleck se
+retourna pour épier leurs mouvements.
+
+Il aperçut les deux sauvages marchant côte à côte, puis l’éclair
+soudain d’un couteau: l’un d’eux tomba mort et glissa lourdement
+à bas de son cheval.
+
+-- Restez là, vous, dit aussitôt le secourable Paul; l’autre
+jeune Blanc va venir -- Les Indiens galopent contre les femmes --
+courez après. -- Il y aura des scalps.
+
+Et l’Indien disparut plus prompt qu’un souffle d’orage, laissant
+Adolphe tout palpitant d’émotion.
+
+Son audace nonchalante commençait à l’abandonner, et il se
+surprenait à rouler dans sa tête de sombres pressentiments,
+surtout depuis que l’immense danger couru par ses amis venait de
+lui être si soudainement révélé. Il désirait maintenant, avec
+angoisse, courir vers le chariot fugitif, et, par conséquent,
+attendait Brainerd avec une impatience extrême.
+
+Bientôt le trot d’un cheval retentit à proximité, Halleck se tint
+prêt à recevoir le nouvel arrivant de pied ferme, qu’il fût ami
+ou ennemi. Heureusement toute précaution était inutile; au bout
+de quelques instants Brainerd apparut et reçut avec une émotion
+facile à comprendre la communication des événements survenus
+pendant son absence.
+
+Après avoir donné un dernier et triste regard à ce qui fût la
+maison paternelle, les deux amis s’enfoncèrent rapidement dans la
+forêt épaisse, au travers de laquelle ils devaient suivre les
+traces des fugitifs partis avant eux.
+
+CHAPITRE VIII
+_QUESTION DE VIE OU DE MORT._
+
+Vers minuit, une pluie fine mais serrée commença à tomber sans
+discontinuer jusqu’au matin. Les deux jeunes cavaliers étaient
+percés jusqu’aux os, affamés, fatigués; tout cela joint à la vive
+inquiétude qui les dévorait, rendit leur position extrêmement
+pénible.
+
+L’artiste insistait pour s’arrêter et allumer du feu: mais
+Brainerd s’opposa de toutes ses forces à une telle imprudence,
+objectant, avec raison que la fumée inévitablement produite par
+le foyer attirerait sur eux d’une façon très périlleuse
+l’attention des rôdeurs Indiens.
+
+L’aspect du pays avait successivement changé. Au lieu de la
+prairie uniforme et presque nue, les voyageurs rencontraient
+maintenant une végétation plus abondante, des ruisseaux, des
+collines assez élevées, et des groupes d’arbres qui annonçaient
+une région forestière.
+
+Will, dont la jeune expérience était toujours en éveil, évitait
+soigneusement les fourrés, les buissons sombres, dont les flancs
+pouvaient receler des embuscades, et s’en éloignait par de longs
+détours.
+
+Cependant, après plusieurs heures d’une course rapide, ils
+n’avaient rencontré aucun indice qui annonçât la présence d’un
+ennemi. Will commença à être convaincu sérieusement que les
+hordes malfaisantes des Petits Corbeaux, des Wacoutahs, des
+Wabashaw, et des Pieds-Rouges, n’avaient point encore pénétré sur
+ce territoire. Néanmoins ses appréhensions étaient loin d’être
+calmées, car les Sauvages ne connaissent ni les distances ni les
+difficultés, et devancent, dans leurs poursuites acharnées, les
+fuites les plus promptes.
+
+Midi approchait; les jeunes gens étaient tourmentés par une faim
+intolérable; ils se décidèrent à faire halte pour tâcher de se
+procurer la nourriture nécessaire. Les ruisseaux et les lacs du
+Minnesota abondent en poissons de toute espèce, les bois sont
+giboyeux à l’excès; ils ne devaient donc avoir aucune difficulté
+à se procurer de la venaison.
+
+Pour arriver à leur but, ils furent obligés de pénétrer dans un
+bois dont l’étendue paraissait être d’environ vingt ou trente
+ares. Mais lorsqu’ils en furent à une centaine de pas, Brainerd
+arrêta son cheval.
+
+-- Je ne suppose pas que nous courions un grand risque en nous
+approchant ainsi de la forêt; cependant nous agissons d’une
+manière qui ne me convient pas.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Il est impossible de sonder les coquineries des Peaux-rouges.
+Nous sommes loin d’être hors de danger; si ce n’est en rase
+prairie.
+
+-- Eh bien! au contraire, moi, je pense que ces gens là ont un
+fond de noblesse et de chevalerie qui les poussera toujours à
+nous attaquer ouvertement.
+
+-- Ah! pauvre Adolphe, vous êtes obstiné dans vos ridicules
+illusions! Oui, s’ils sont en nombre énormément supérieur et sûrs
+de nous écraser, ils nous attaqueront effrontément mais
+heureusement nous sommes bien montés, et suffisamment armés pour
+les tenir à distance. Tout ce que je crains, ce sont les
+embuscades; les Indiens n’ont pas d’autre idée en tête.
+
+-- Si vous le préférez je vais battre le bois; vous m’attendrez
+ici.
+
+-- Non! je vais avec vous.
+
+Ils pénétrèrent ensemble sous la voûte de verdure, firent
+quelques pas et écoutèrent en regardant tout autour d’eux. La
+forêt était silencieuse comme une tombe; pas un être animé n’y
+donnait signe de vie.
+
+-- J’espère que nous sommes seuls, dit Brainerd; comme les
+broussailles sont très inextricables par ici, nous serons obligés
+de mettre pied à terre et de nous séparer quelque peu, afin de
+chasser pendant quelques heures chacun de notre côté.
+
+-- C’est parfait! répondit Halleck se mettant en devoir d’obéir;
+nous nous retrouverons ici, chargés du gibier que nous aurons pu
+conquérir.
+
+Ils se séparèrent ainsi; l’artiste prit à droite, son compagnon à
+gauche. D’abord une grande quantité d’écureuils s’offrit à leur
+vue, mais ils dédaignèrent d’aussi menues proies, réservant leurs
+munitions pour de meilleures rencontres. Au milieu de ses
+zigzags, l’artiste fit la rencontre d’une petite source, abritée
+dans le creux d’un énorme rocher; tout autour de ce nid frais et
+murmurant s’enlaçaient les racines noueuses de grands arbres au
+milieu desquelles ruisselaient avec une grâce infinie les plus
+mignonnes cascades.
+
+Le site était ravissant; aussi Halleck après s’être avidement
+désaltéré à cette glace liquide, ne put résister au désir d’en
+faire le dessin.
+
+En conséquence, il ouvrit son inséparable album, et accomplit son
+oeuvre avec une attention que rien ne pouvait distraire. Tout en
+crayonnant, il crut bien entendre, une douzaine de fois, Brainerd
+décharger son fusil; mais il ne se troubla pas pour cela; au
+contraire, il en conclut qu’il était heureux en chasse, et que
+dès lors, lui Halleck, pouvait bien vaquer â son cher dessin.
+
+Néanmoins, il fit la réflexion que rentrer sans une seule pièce
+de gibier serait chose humiliante; aussi; lorsqu’il eût fini, il
+replia son album et repartit en chasse, le fusil sur l’épaule.
+
+Mais ses aventures n’étaient pas finies, à beaucoup près. À
+proximité d’une petite éclaircie, il s’arrêta tout frissonnant:
+son oreille aux aguets venait d’entendre une voix plaintive,
+semblable au râle d’un agonisant. Il écouta encore; il n’y avait
+point â s’y méprendre, c’était bien les gémissements d’une
+créature humaine blessée à mort; ils partaient d’un buisson situé
+à une cinquantaine de pas.
+
+Halleck courut dans cette direction et découvrit avec
+consternation un homme étendu à la renverse sur le sol; il
+paraissait mortellement blessé et n’avait plus qu’un souffle de
+vie.
+
+L’artiste se pencha sur lui d’une façon compatissante.
+
+-- Comment vous trouvez-vous en ce misérable état, pauvre
+malheureux? lui demanda-t-il.
+
+-- Hélas! murmura le moribond en se raidissant pour regarder
+autour de lui comme s’il eut appréhendé le retour d’un ennemi
+féroce; ce sont ces Sauvages... ils ont massacré ma femme et mes
+enfants, et m’ont traîné jusqu’ici pour y expirer.
+
+-- Où sont-ils, les Indiens
+
+-- Partout! vous n’en avez point rencontré?
+
+-- Y a-t-il d’autres hommes Blancs dans ces bois?
+
+-- Il y en avait quatre, que les Sauvages ont suivis à la piste
+depuis ce matin.
+
+-- Que sont-ils devenus?
+
+-- Trois gisent dans l’herbe près d’une source, où ils ont été
+fusillés.
+
+L’artiste se releva, les cheveux hérissés sur la tête, et alla au
+lieu indiqué, pour vérifier ce que venait de lui dire
+l’agonisant. En effet, il trouva un homme et deux enfants,
+froids, raidis dans les embrassements de la mort. Ils avaient été
+si brutalement hachés à coups de tomahawks, que l’oeil d’un ami
+n’aurait pu les reconnaître.
+
+Après avoir contemplé pendant quelques minutes avec égarement cet
+effrayant spectacle, l’artiste revint au moribond; mais il ne
+trouva plus qu’un cadavre.
+
+Il resta un instant immobile, perdu dans une sombre rêverie.
+
+Tout à coup, une détonation, suivie d’un sifflement qui lui passa
+devant la figure, le rappela au sentiment de la réalité, c’est-à-
+dire du danger.
+
+Sa première manoeuvre fut digne d’un vétéran dans la guerre
+forestière: il bondit en arrière d’un arbre, et s’y cacha de
+façon à être garanti contre une nouvelle balle.
+
+Il avait remarqué la direction d’où était venu le message de
+mort; il s’abrita en conséquence, et se tint en observation.
+
+Une pensée lui causait un certain malaise; si ses ennemis étaient
+nombreux, l’issue de l’aventure pouvait devenir extrêmement
+désagréable. Il éprouva un sentiment de soulagement lorsqu’il
+aperçut une figure sombre, une seule, se dessinant derrière les
+feuillages.
+
+-- Impudent vagabond! murmura Halleck, tu lorgnes par ici pour
+juger du résultat de ton coup. Attends un peu, je vais te rendre
+la monnaie de ta pièce.
+
+Malheureusement, l’oeil expérimenté de l’Indien avait remarqué le
+canon de carabine qu’Adolphe dirigeait contre lui; il se déroba
+subtilement derrière un arbre, au moment où le coup partait, et
+esquiva ainsi une conclusion précipitée de tous ses combats.
+
+Sans s’arrêter à savoir s’il avait touché le but, Halleck
+rechargea son arme avec toute la rapidité possible; il venait
+d’assurer la dernière bourre, lorsque avec un cri insultant de
+triomphe le Sauvage arriva en bondissant sur lui.
+
+Quoiqu»il n’eut pas encore placé la capsule, Halleck ne se
+troubla point, et coucha en joue son adversaire. Ce dernier,
+trompé par ce sang-froid, crut que l’artiste avait une arme à
+deux coups et se cacha vivement derrière un arbre.
+
+Avec la rapidité de la pensée, Halleck mit sa capsule, arma la
+batterie, et attendit, tout en réfléchissant qu’au fond les
+choses allaient pour le mieux puisque la partie était égale.
+
+Cependant, chacun des deux adversaires étant abrité, la bataille,
+devenait une question de stratégie. Le vainqueur devait être
+celui qui, le premier, parviendrait à surprendre l’autre hors de
+garde.
+
+Une histoire du désert revint alors en mémoire à l’artiste; il se
+rappela avoir lu qu’un Européen se trouvant en position analogue,
+avait imaginé de tromper son ennemi et de provoquer son feu, en
+faisant apparaître cauteleusement son chapeau ou un autre objet
+paraissant indiquer que la tête était dessous. L’Indien avait
+fusillé un bonnet suspendu au bout d’une branche, et lorsqu’il
+était arrivé sur celui qu’il croyait mort, il avait reçu lui-même
+le coup mortel.
+
+Halleck se souvint aussi avoir vu cette petite scène reproduite
+par un dessin qui l’avait charmé.
+
+Mettant aussitôt ses souvenirs en pratique, l’artiste plaça son
+Panama sur le canon de la carabine, et l’éleva doucement un peu
+au-dessus de l’arbre. Mais il avait compté sans la perspicacité
+de son adversaire, et aussi sans sa propre inexpérience; le
+chapeau balançait sur son appui improvisé, ses allures n’étaient
+pas naturelles, il n’y avait pas trompe-l’oeil.
+
+Aussi, eut-il beau reproduire son artifice sur toutes les faces
+du tronc d’arbre, le Sauvage se contenta de grimacer un sourire
+méprisant, et ne bougea pas.
+
+Halleck finit par comprendre que sa ruse était éventée; il en
+conclut que l’Indien devait avoir lu cette histoire et pris
+connaissance de l’illustration qui l’accompagnait. Mais, en même
+temps, il fit, dans la doublure de sa veste, une découverte qui
+lui causa un sensible plaisir. Son revolver qu’il avait cru
+perdu, ayant glissé par une poche décousue, s’était réfugié un
+peu plus bas entre un porte-cigares, un étui à crayons, un
+couteau-fourchette et le télescope.
+
+Cette trouvaille réconforta considérablement l’artiste, et lui
+suggéra, l’idée d’une autre ruse. Une sorte de protubérance
+indécise ressemblant un peu à une tête abritée par une
+couverture, se montra du côté de l’Indien, et disparut aussitôt.
+Quelques secondes après, la même apparition se reproduisit sur un
+autre point. L’artiste comprit l’artifice; un demi-sourire plissa
+ses lèvres, il épaula et fit feu.
+
+Comme il s’y attendait, un hurlement de triomphe lui répondit, et
+le Sauvage se précipita sur lui, le tomahawk levé. Halleck laissa
+tomber son rifle et dirigea contre l’ennemi, avec la fermeté
+d’une tige d’acier, son poing armé du revolver. Le Sauvage sans
+méfiance continua d’avancer; trois petites détonations sèches et
+brèves retentirent, enfonçant chacune un messager de mort dans le
+buste de l’Indien.
+
+Il ne tomba qu’au troisième coup.
+
+-- Les carabines ne sont pas les seuls instruments propres à la
+fusillade, mon bel ami cuivré, murmura l’artiste en replaçant
+paisiblement son arme en lieu sûr; ce petit engin fait peu de
+fracas mais d’excellente besogne, comme vous avez pu voir. Il y a
+mieux; pour le cas où il y aurait d’autres vagabonds de même
+espèce dans le voisinage, je vais recharger toute mon artillerie.
+
+En procédant à cette opération, il donna un coup d’oeil au vaincu
+qui se débattait dans l’herbe, au milieu des dernières
+convulsions. Sa face contractée était horrible à voir; c’était le
+type d’une férocité infernale. Du reste, elle ne trompait pas,
+cet homme avait commis tous les crimes depuis l’assassinat
+jusqu’à l’incendie; sa ceinture portait en grand nombre les
+scalps des femmes et des enfants. La mort qu’il venait de subir
+était une punition trop douce; ce n’était pas en guerrier, mais
+en supplicié qu’il devait finir.
+
+Il lança à Halleck des regards furieux, comme s’il avait voulu
+l’anéantir; ses dents grincèrent; ses mains se crispèrent sur les
+broussailles environnantes.
+
+-- Va-t-en! va! lui cria-t-il en Anglais, va-t-en! coquin! moi
+tuer...
+
+-- Je ne doute pas de vos bonnes intentions à mon égard, murmura
+Halleck impassiblement; mais elles m’effrayent encore moins que
+tout à l’heure.
+
+-- Le chien Face-Pâle peut courir, il arrivera trop tard dans la
+prairie. Les guerriers indiens ont suivi la piste de l’Oncle John
+et de ses femmes.
+
+Halleck sentit comme un coup de couteau dans le coeur; le
+souvenir de ses amis et des dangers qu’ils pouvaient courir lui
+revint en esprit:
+
+-- Que dites-vous?... Ils ont été surpris par cette canaille
+rouge?... Où?... Quand?... Mais, parle donc, gredin!... cria-t’il
+en se penchant sur le blessé.
+
+Tout fut inutile; l’Indien avait entonné son chant de mort, dont
+rien ne pouvait le distraire; et au fond de ses yeux demi-
+éteints, vacillaient comme des lueurs fugitives les flammes de la
+colère, de la haine, de la vengeance.
+
+Halleck prit soudain son parti; abandonnant le monstre à la mort
+qui s’en emparait, il courut en toute hâte au rendez-vous
+convenu.
+
+Là, il trouva les chevaux dans la position où on les avait
+laissés, mais Brainerd n’était pas encore de retour. L’impatience
+fiévreuse d’Halleck était telle qu’il fut sur le point de partir
+sans l’attendre; heureusement le jeune _settler_ ne tarda pas à
+paraître, ployant littéralement sous le poids du gibier.
+
+À peine fût-il arrivé qu’Adolphe lui expliqua précipitamment tout
+ce qui venait de se passer, insistant particulièrement sur les
+révélations de l’Indien concernant les dangers courus par leurs
+amis.
+
+Sur-le-champ ils se remirent en route; leur appétit, tout
+surexcité qu’il fut par le besoin, s’était évanoui devant ces
+nouvelles inquiétudes. Seulement, par mesure de précaution, les
+jeunes gens chargèrent en croupe une portion de leur gibier.
+
+-- Cette race Indienne me parait avoir changé un peu de cachet
+par ici, observa l’artiste lorsqu’ils furent en pleine campagne;
+je trouve surtout des types incroyables de vagabonds... ils ne me
+déplaisent pas trop.
+
+-- Eh! mon cher! ce sont ces nobles guerriers dont vous êtes si
+poétiquement entiché! ces hommes chevaleresques et généreux
+daignent, à cette heure, courir sur la piste de mon père, de ma
+mère, de ma soeur, comme des limiers altérés de sang; ces braves
+gens, comme vous les appelez, dansent peut-être; à cette heure,
+les pieds dans le sang, autour des scalps de Maria et de Maggie!
+
+-- Écoutez donc Will; je déteste ces indiens vagabonds qui
+pullulent sur les frontières de la civilisation. Mais si nous
+étions à cent milles plus loin dans les bois...
+
+Eh! mon pauvre cousin, vous auriez déjà subi vingt fois la mort
+si la chose était possible! interrompit Brainerd avec irritation;
+il est temps, croyez-moi, de jeter au loin vos niaises utopies
+sur les Sauvages, et de vous conduire un peu d’après l’expérience
+de gens qui en savent plus que vous là-dessus !
+
+-- Au moins, vous m’accorderez une chose; c’est qu’ils n’ont pas
+commis un seul acte de cruauté, avant d’y avoir été poussés par
+la méchanceté des Européens.
+
+-- C’est possible; mais ils ne se sont pas privés de prendre des
+revanches féroces.
+
+-- Remarquez-le bien, Will; les trafiquants, les émigrants, les
+pionniers, les forestiers, les chasseurs, les trappeurs, les
+_settlers_, tout le monde s’est jeté sur ce pauvre désert et sur
+ses pauvres habitants comme sur une terre de conquête; on a pris,
+on a pillé, on a gaspillé, on a brûlé, on a chassé, on a massacré
+à tort et à travers; on a violenté et exaspéré les Indiens de
+toutes manières; on leur a tout pris, l’eau, la terre, et jusqu’à
+l’air du ciel; on les a anéantis... Est-ce que tout cela ne crie
+pas vengeance?
+
+-- Dites ce que vous voudrez, Halleck; vous n’empêcherez pas que
+leur cruauté n’ait dépassé toutes les dimensions de l’offense; il
+y a longtemps qu’ils se sont vengés au double, au triple, au
+centuple!
+
+-- Mon opinion est que ce soulèvement n’est qu’une ébullition
+passagère et locale; dans quelques jours il n’en sera plus
+question.
+
+-- Vous croyez cela?... Eh bien! priez Dieu pour que les
+Sissetons, les Yanktonas, les Yanktomis ne se joignent pas à
+l’insurrection; ou bien faites en votre sacrifice, vous ne
+reverrez plus Saint-Paul.
+
+-- Mon Dieu! Will, comme vous amplifiez le danger! Parce que nous
+avons eu la mauvaise chance de rencontrer deux ou trois vagabonds
+dans les bois, voilà-t-il pas que vous ne rêvez plus que
+soulèvement dans tout le Nord!
+
+-- Si vous aviez seulement la moitié de mon expérience, vous ne
+seriez pas si aveugle.
+
+-- Oh! quelle perspective splendide! s’écria tout-à-coup
+l’artiste avec enthousiasme; si j’en avais le temps, comme je
+crayonnerais, cela!
+
+-- Vous pouvez vous en donner ici à coeur joie, riposta aigrement
+Brainerd, si vous considérez cela comme plus important que les
+existences et le salut des nôtres.
+
+-- Là! là! calmez-vous, cher Will! je n’ai pas la moindre idée de
+ce genre... il n’y a aucun mal, ce me semble, à admirer d’aussi
+belles choses en passant. Dieu! que c’est admirable! Ces forêts
+d’un vert-bleu sombre!... Cette prairie de velours vert!... et ce
+lointain de montagnes qui escaladent le ciel! Will! regardez! fit
+soudain Halleck à voix basse, il y a sur cette colline quelqu’un
+qui nous télégraphie des signaux!...
+
+CHAPITRE IX
+_JIM L’INDIEN EN MISSION._
+
+Sur l’extrême sommité du coteau, les deux amis aperçurent en
+reflet la tige d’un arbre qui se balançait à droite et à gauche,
+de façon à indiquer l’intervention active d’un homme ou d’un
+animal.
+
+L’artiste fit usage de son télescope pour inspecter longtemps en
+silence ce phénomène inexpliqué.
+
+-- Pouvez-vous me définir cela? demanda-t-il à son compagnon, en
+lui passant la lunette.
+
+-- Au moment où l’arbre s’est incliné à droite, reprit Will en
+parlant lentement sans cesser de regarder, il m’a semblé
+apercevoir quelque chose comme une tête. Maintenant, appartient-
+elle à un Indien ou à un blanc, je l’ignore. Voyez un peu
+Adolphe.
+
+L’artiste regarda longuement et avec une attention soutenue, sans
+pouvoir déterminer à quelle espèce humaine appartenait l’être
+mystérieux, objet de sa curiosité.
+
+Cependant les deux jeunes gens avaient arrêté leurs chevaux;
+cette halte fût sans doute remarquée par l’inconnu, car ses
+signaux devinrent plus agités qu’auparavant.
+
+-- Approchons-nous, dit Brainerd; au moins nous saurons à quoi
+nous en tenir.
+
+-- Ce sera quelque pauvre réfugié, épuisé par une longue course,
+et ne sachant plus à quel saint se vouer.
+
+-- Dans tous les cas, pourquoi ne descend-il pas vers nous pour
+se faire connaître?
+
+-- Impossible à dire; ma curiosité est piquée au plus haut degré,
+il faut que j’aille savoir ce que c’est.
+
+-- Je crains quelque perfidie, observa Brainerd. Suivant toute
+probabilité, il y a quelque bande Indienne blottie, là-haut, dans
+les broussailles.
+
+-- Bah! ils auraient déjà fondu sur nous, pour nous envelopper.
+
+-- Non; ils ne possèdent sans doute pas de chevaux, et leur ruse
+constitue à se cacher. Ils savent parfaitement qu’ils ne peuvent
+rien contre nous, à moins que nous n’approchions à portée de
+fusil: c’est là ce qu’ils attendent.
+
+-- Nous ne saurons rien d’ici, reprit Halleck, il faut nous
+approcher un peu.
+
+Brainerd mesura soigneusement la distance du regard.
+
+-- Nous pouvons faire une centaine de pas dans cette direction; à
+cette distance nous courons quelques chances d’être fusillés sans
+trop de danger. Il y a peu de tireurs capables d’atteindre leur
+but à pareil éloignement; néanmoins j’ai connu des Indiens qui
+s’en seraient chargés.
+
+Ils s’avancèrent vers la colline, doucement et avec mille
+précautions; puis, lorsqu’ils se crurent au point extrême qu’il
+était prudent de ne pas dépasser, ils firent halte.
+
+L’artiste regarda au travers de sa lunette; à ce moment l’arbre
+tomba par terre, mais personne n’apparut derrière.
+
+-- Qu’est-ce encore, cela? demanda-t-il en se retournant vers son
+compagnon.
+
+-- Il s’aperçoit que nous venons à lui, et il juge convenable de
+suspendre ses signaux.
+
+-- Eh bien! s’il en est ainsi, tournons-lui le dos; il
+recommencera son manège.
+
+Les jeunes gens ramenèrent leurs chevaux dans une direction
+opposée, comme s’ils avaient voulu s’éloigner. Mais lorsqu’ils
+eurent fait quelques pas, un appel lointain arriva à leurs
+oreilles; en retournant la tête ils aperçurent un Indien qui
+étendait vers eux sa couverture blanche.
+
+-- Bon! fit Brainerd; le voilà furieux de notre prudence, il nous
+insulte de loin.
+
+-- Voyons, que je le lorgne cette fois, comme si je voulais faire
+son portrait.
+
+À ces mots, l’artiste braqua sur lui son télescope, le regarda
+attentivement; puis, baissant soudain son instrument:
+
+-- Je parie que je connais cet homme, Will. Qui croyez-vous?...
+
+-- Un Petit-Corbeau, un Nez-Coupé quelque autre de cette
+espèce?...
+
+-- C’est Christian Jim.
+
+Au moment où Brainerd, avec un signe d’incrédulité, cherchait à
+vérifier cette assertion, ils purent distinguer Christian Jim
+accourant vers eux à grande vitesse.
+
+Quoique certains, cette fois, d’avoir affaire à un ami, les
+jeunes gens ne firent aucun mouvement pour aller au-devant de
+lui, tant ils redoutaient de faire quelque fausse démarche.
+
+Mais, dès qu’il fût à portée de la voix, Brainerd, incapable de
+maîtriser sa fiévreuse impatience, s’écria:
+
+-- Où les avez-vous laissés, Jim?
+
+-- Là-bas, à quarante milles environ dans les bois.
+
+-- Et comment vous trouvez-vous ici?
+
+-- Je vous cherche, riposta l’Indien d’un air mécontent; prenez-
+moi vite sur un cheval, vite! les Indiens sont là!
+
+Tous deux jetèrent un regard inquiet sur les environs; mais
+n’apercevant rien, ils interrogèrent le Sioux du regard:
+
+-- Ils sont là-bas, dans l’herbe; c’est pour çà que je restais
+sur la colline; je n’aime pas ces Indiens fermiers.
+
+-- Comment se sont passées les choses, au commencement de votre
+fuite?
+
+-- Bien; nous avions pris une grande avance dans la prairie. Vers
+le soir, il y a eu des pistes derrière nous; l’oncle John était
+parti trop tard; les Wacoutahs suivaient nos traces.
+
+-- Ah! mon Dieu! Et, ma mère, ma soeur, que disaient-elles?
+
+-- Rien; les femmes Faces-Pâles ont été courageuses, elles ont
+chargé les armes en se préparant au combat. L’oncle John a poussé
+les chevaux; le char courait très vite. Ensuite Christian Jim a
+prêté l’oreille jusqu’à terre, des plaintes volaient en l’air et
+retombaient dans la prairie; les maisons craquaient dans les
+flammes. Le massacre et l’incendie étaient partout, devant,
+derrière, à côté, avec les Indiens.
+
+-- Diable! interrompit Halleck, la situation est donc vraiment
+terrible?
+
+-- Continuez, Jim! dit Brainerd impatiemment.
+
+-- Alors, l’oncle John a dit: «Nous ne sommes pas en force pour
+combattre un aussi grand nombre d’ennemis; il faut que Will et
+Adolphe arrivent au plus tôt.
+
+-- Et alors?... demanda Halleck.
+
+-- Alors, Christian Jim a conduit le chariot dans un fourré
+impénétrable; il y a caché les femmes et le vieux guerrier.
+Ensuite il a effacé avec soin toutes les traces, et il a couru
+chercher les amis qu’on attendait.
+
+-- Mais, pourquoi ne descendiez-vous pas de la colline, au lieu
+d’y rester occupé à manoeuvrer comme un télégraphe
+incompréhensible? demanda Halleck.
+
+-- Quand Christian Jim vous a vus, il a aperçu en même temps, une
+bande d’Indiens à cheval qui cheminait à très peu de distance.
+Pour ne pas être découvert par eux, il est resté caché derrière
+un arbre, tout en vous faisant des signaux capables d’attirer
+votre attention.
+
+-- Eh bien! nous l’avons échappé belle! murmura Will en
+pâlissant. C’est une chose terrible! Un voyage ainsi côte à côte
+avec la mort, sans même le soupçonner! Et ces indiens, que sont-
+ils devenus?
+
+Jim, au lieu de répondre, incline son oreille presque jusqu’à
+terre, et écouta pendant quelques instants avec une anxiété
+profonde.
+
+-- Ils partent au grand galop; entendez! fit-il en se relevant.
+
+Les jeunes gens prêtèrent l’oreille; un bruit semblable à un
+tonnerre lointain parvint jusqu’à eux, accompagné d’une clameur
+sauvage.
+
+-- Oui, répondit Brainerd, c’est le galop de leurs chevaux; ils
+s’éloignent.
+
+-- Puissent-ils aller jusqu’en enfer et ne jamais revenir!
+soupira sentencieusement Halleck.
+
+Personne ne répondit, la marche continua silencieusement dans la
+direction de l’ouest. La journée était lourde et brûlante, comme
+il arrive souvent au mois d’août; par cette suffocante
+atmosphère, hommes et chevaux étaient accablés; cependant les
+jeunes gens, dans leur hâte d’arriver, auraient surmené leurs
+montures si Christian Jim ne les eût retenus.
+
+-- La route est longue, dit-il, les chevaux tomberont.
+
+-- Mais pourtant, il nous faut joindre, à tout prix, les pauvres
+fugitifs, répliqua Brainerd avec une légère disposition à la
+mutinerie; ils peuvent avoir besoin de notre secours à chaque
+instant:
+
+-- Je ne le crois pas.
+
+-- Mais, au nom du ciel! Jim, les croyez-vous en sûreté?
+
+-- Ils sont entre les mains du Grand Père! répondit l’Indien avec
+une solennité qui impressionna vivement les jeunes gens.
+
+-- Nous le savons, Jim, reprit Brainerd après un moment de
+silence; mais nous savons aussi que, pour mériter le secours du
+Tout-Puissant, nous devons, nous-mêmes, remplir nos devoirs et
+agir courageusement jusqu’à la dernière limite de nos forces.
+
+-- Le Grand Père fait ce qui lui paraît le meilleur.
+
+-- Parlez-moi d’eux... Que pensez-vous de leur situation, des
+chances qu’ils ont d’échapper aux poursuites des Indiens?
+
+-- Moi, je les crois sains et saufs. On ne les verra pas s’ils
+restent cachés dans le bois.
+
+-- Mais le chariot avec ses roues, les sabots des chevaux, ont dû
+laisser des traces profondes et faciles à reconnaître. Les yeux
+des Hommes-Rouges sont perçants, ils aperçoivent ce qui resterait
+invisible pour nous.
+
+-- Leurs regards sont voilés aujourd’hui par la fumée de
+l’incendie; ils voient tout couleur de sang; ils n’aperçoivent
+que les scalps des femmes, des babies; ils ne regardent que le
+pillage. Le démon est dans leurs coeurs, ils ne savent plus ce
+qu’ils font.
+
+Jusque-là l’artiste n’avait presque rien dit; mais, pour plaider
+la cause de ses honorables Indiens, il retrouva la parole :
+
+-- Vous ne pouvez, dit-il, établir aucun parallèle entre ces
+honteux coquins, ces affreux vagabonds et le vrai Aborigène. Le
+vrai guerrier Indien est chevaleresque, honorable et loyal dans
+la guerre; n’est-ce pas, Jim?
+
+Le Sioux le regarda avec des yeux étonnés, dont l’expression
+indiquait qu’il n’avait pas compris son interlocuteur. L’artiste
+recommença une explication;
+
+-- Vos guerriers, c’est-à-dire vos vrais Indiens, ne sont pas
+semblables à ces hommes-la.!... Ils sont meilleurs, plus sensés,
+plus modérés dans la guerre?... hein?...
+
+-- Je n’en connais point comme çà, répliqua Jim en détournant la
+tête.
+
+Brainerd se mit à rire et ajouta:
+
+-- Vous aurez besoin d’un fier microscope; mon pauvre Halleck,
+pour découvrir les phénomènes que vous rêvez. Car; vous venez de
+vous en convaincre, ils sont invisibles à tous les yeux.
+
+L’artiste eut une moue dédaigneuse et sardonique; indiquant que
+sa foi n’était nullement ébranlée, et qu’il admettait une seule
+chose, savoir que le nombre des vagabonds exceptionnels était
+considérable sur les frontières.
+
+Dévoré d’inquiétude, Brainerd n’avait pu se résoudre à faire
+halte; il s’était contenté de ralentir le pas; mais, malgré cette
+modération à leur fatigue, les pauvres animaux continuaient de
+souffler et de transpirer d’une façon inquiétante.
+
+Pour ne pas imposer toujours au même, une surcharge au-dessus de
+ses forces, l’Indien montait en croupe tantôt derrière Halleck,
+tantôt derrière Will.
+
+Après avoir marché pendant quelques heures Jim annonça qu’on
+approchait et que, si aucun accident ne survenait, on aurait
+rejoint l’once John à la tombée de la nuit.
+
+Mais, à peine eût-on fait cent pas que l’Indien poussa un
+grognement de déplaisir.
+
+-- Qu’y a-t-il encore? demanda Will, derrière lequel celui-ci
+était en croupe à ce moment.
+
+-- Ugh! les Indiens! grommela Jim en indiquant le côté nord de
+l’horizon.
+
+Tous les yeux se tournèrent dans cette direction -- les jeunes
+gens aperçurent à une grande distance un tourbillon qu’on aurait
+pu prendre pour un troupeau d’animaux sauvages lancés à fond de
+train dans la prairie. Leur course impétueuse soulevait derrière
+elle des nuages de poussière; les yeux inexpérimentés des deux
+hommes Blancs ne virent d’abord là autre chose qu’une horde de
+buffles ou de sangliers nomades. Mais bientôt le télescope
+d’Halleck révéla des cavaliers qui caracolaient çà et là,
+activant la marche de ce groupe effaré.
+
+-- Des Indiens chassant les bestiaux pillés dit le Sioux.
+
+-- Quelle direction prennent-ils?
+
+-- Droit sur nous.
+
+-- Alors faisons vite un écart pour nous dissimuler à leur vue,
+nous courons les plus grands dangers; ils sont bien montés, et
+nos chevaux sont trop épuisés pour nous tirer d’affaire.
+
+Mais une double difficulté se présentait; s’ils faisaient un trop
+grand détour, il leur devenait impossible de joindre les amis
+avant la nuit; s’ils ne se cachaient pas promptement et sûrement,
+le danger était pire encore.
+
+En quelques secondes l’état des choses empira de telle façon que
+les fugitifs n’eurent même plus le temps de délibérer. Les
+Indiens arrivaient sur eux, au vol, toujours chassant devant eux
+les bestiaux affolés de terreur. Cette espèce d’avalanche vivante
+n’était plus qu’à deux ou trois cents pas de distance, lorsque
+Jim fit signe à ses compagnons de se jeter à terre et de
+renverser leurs chevaux dans les grandes herbes.
+
+Les pauvres animaux, épuisés de fatigue, comprenant peut-être
+aussi le danger, restèrent étendus sur le sol, sans faire aucun
+mouvement, à côté de leurs maîtres également immobiles et
+silencieux.
+
+Il était temps! Comme une trombe beuglante, mugissante, hurlante,
+bestiaux et Indiens passèrent si près, qu’un moment Brainerd se
+crut découvert. Mais, aveuglée par la poussière, enivrée de
+fureur et d’orgueil sauvage, la bande rouge passa sans rien
+apercevoir.
+
+Les fugitifs les regardèrent s’éloigner, toujours cachés,
+l’oreille et l’oeil au guet, la carabine au poing, prêts à
+disputer chèrement leurs vies, si le malheur voulait qu’une mêlée
+s’engageât.
+
+Aussitôt qu’ils furent hors de vue, Jim donna le signal du
+départ, et on se remit vivement en route. Les premières ombres du
+soir ne tardèrent pas à arriver, et, avec elles, une brise
+agréable, dont la fraîcheur ranima les hommes et les chevaux; la
+marche se continua plus allègrement, plus promptement; bientôt, à
+l’extrême limite de l’horizon bleuissant, apparut un bouquet
+d’arbres; c’était le refuge où l’oncle John et sa famille
+attendaient anxieusement l’arrivée de leurs trois amis.
+
+-- Si une horde de ces vagabonds vient à tomber sur les traces du
+chariot, dit l’artiste, ils se mettront en tête de les suivre; et
+alors, Dieu sait qu’il faut nous hâter.
+
+-- Cela peut arriver, répliqua Brainerd, mais c’est le cas le
+moins à craindre. En ce moment, il y a des fuyards dans toutes
+les directions, les Indiens auraient trop à faire pour suivre
+toutes les pistes; ils prennent au hasard. Je crains surtout que
+quelque groupe ennemi ait eu l’idée fortuite de camper dans le
+bois et ait ainsi découvert nos amis; je crains aussi que ces
+derniers aient eu la malheureuse idée de fuir.
+
+La perspective immense de la prairie trompe comme celle de
+l’Océan; plus on marchait, moins on paraissait s’approcher du
+petit bois: deux ou trois fois, dans son ardeur impatiente,
+Brainerd manifesta le désir de lancer les chevaux au triple
+galop; heureusement la sage influence de Jim tempéra cette hâte
+imprudente qui n’aurait abouti qu’à épuiser les montures dont ils
+avaient si grand besoin.
+
+Sur la route s’offraient à eux, çà et là, un spectacle navrant,
+des scènes effrayantes. Ici une ferme brûlée; là des corps
+sanglants, criblés d’affreuses blessures; plus loin des groupes
+surpris dans leur fuite, des familles entières massacrées, mais
+qui avaient eu le triste bonheur de rester unies dans la mort
+comme elles l’avaient été dans la vie; plus loin encore, les
+restes mutilés d’un enfant, d’une jeune fille, d’un vieillard,
+tombés sous l’horreur d’une mort solitaire, en un épouvantable
+duel avec quelque bourreau plus acharné que les autres.
+
+Le sang bouillonnait dans les veines des jeunes gens, à de
+pareils spectacles: Brainerd surtout, le visage sombre, les
+sourcils froncés, la main crispée sur son rifle, regardait des
+yeux du coeur, plus loin, là-bas, où peut-être il faudrait
+chercher aussi dans les herbes rougies, les restes aimés de ceux
+qui l’attendaient pleins d’angoisse.
+
+Jim conservait son visage de bronze, vrai masque métallique de
+l’Indien; cependant à quelques ressauts des muscles de ses joues,
+au tremblement insaisissable de ses narines, un observateur
+attentif aurait pu deviner un orage intérieur et de dangereuses
+dispositions pour les bandits auteurs de tous ces forfaits.
+
+Quant à l’artiste, il s’était d’abord furieusement indigné de
+tant d’atrocités et avait jeté feu et flammes; mais au bout de
+quelques instants son caractère mobile et frivole reprenant le
+dessus, il s’était remis à admirer le paysage, et avait même
+parlé de s’arrêter un peu pour dessiner un site «délirant». Mais
+une sévère rebuffade de Brainerd le ramena à des sentiments plus
+sérieux.
+
+Le soleil venait de se coucher lorsque la petite cavalcade
+arriva, auprès du petit bois où était cachée la famille Brainerd,
+Les jeunes gens ralentirent l’allure de leurs chevaux pour
+laisser à leur ami Indien le soin de reconnaître les lieux.
+
+Mais à peine ce dernier eût-il fait quelques pas qu’il poussa une
+exclamation étouffée. En réponse à la muette interrogation de
+Will, il montra du doigt un mince filet de fumée qui surgissait
+précisément du milieu du bois, et s’évanouissait dans l’azur du
+ciel après s’être élevé tout droit dans l’air.
+
+Cet indice, presque imperceptible, était d’un fâcheux augure; il
+pouvait déceler la présence des Indiens dans le fourré où
+s’étaient abrités l’oncle John et les siens; et, dans ce cas, que
+s’était-il passé!
+
+Il serait impossible de définir les émotions qui bouleversèrent
+les deux jeunes gens à l’aspect de ce signe alarmant. Brainerd
+terrifié voyait déjà une scène de massacre et d’horreur; les
+cheveux blancs de son père souillés de son sang, sa mère gisante
+sur le sol défigurée à coups de tomahawk, Maggie, Maria,
+massacrées aussi, ou, sort également affreux! entraînées en
+captivité?
+
+L’artiste amorça et examina son revolver en proférant de
+terribles menaces contre ces «vagabonds odieux qui déshonoraient
+la race Indienne».
+
+Le Sioux ne disait rien; il aurait été difficile de savoir ce
+qu’il pensait, car il ne répondit point aux questions que lui
+adressaient les jeunes gens.
+
+-- Il faut que j’examine le bois, avant tout, leur dit-il enfin;
+retirez-vous derrière ces broussailles avec vos chevaux et ne
+bougez qu’à la dernière extrémité.
+
+Aussitôt l’Indien se mit à ramper dans l’herbe de façon à faire
+le tour du bois, et arriver ainsi inaperçu jusqu’à ce feu
+mystérieux dont la fumée était si inquiétante.
+
+CHAPITRE X
+_UNE NUIT DANS LES BOIS._
+
+Le Sioux déploya toute la ruse et l’agilité indiennes dans cette
+difficile entreprise: les hautes broussailles, tout en le
+favorisant par leur abri protecteur, opposaient mille obstacles à
+la marche qui devait rester entièrement silencieuse. Aussi,
+quoique la distance à parcourir fût courte, avançait-il
+lentement; une heure s’écoula ainsi, et la nuit était venue
+entièrement lorsqu’il arriva sous la voûte sombre du bois.
+
+Jim s’était fait aussi son opinion concernant la fumée suspecte
+qu’on venait d’apercevoir. Il ne pouvait admettre que ce feu eût
+été allumé par ses amis: la chaleur du jour en excluait la
+nécessité; d’autre part, les fugitifs avaient une trop grande
+crainte d’attirer l’attention de leurs mortels ennemis, pour
+commettre une pareille imprudence; enfin, l’oncle John était trop
+expérimenté pour se départir ainsi des règles d’une précaution
+sévère.
+
+Jim n’était donc pas sans appréhensions, et, quoiqu’il n’en
+laissât rien voir, il se sentait agité de sombres pressentiments.
+
+Progressant plus silencieusement qu’une ombre, il glissait au
+milieu des branches sans froisser une feuille, sans déplacer un
+brin d’herbe; l’oreille de son plus cruel ennemi n’aurait pu
+l’entendre, eût-il rampé à ses pieds.
+
+En arrivant vers le lieu où s’était cachée la famille Brainerd,
+il s’arrêta et écouta, concentrant toutes ses facultés pour
+saisir le moindre son. Mais pas une feuille ne remua; un silence
+de mort régnait sur toute la nature; il sembla à Jim d’un funeste
+augure. Par intervalles un souffle de la brise nocturne planait
+dans l’air, puis il expirait aussitôt.
+
+Si quelque ennemi se trouvait dans le bois, il dissimulait bien
+habilement sa présence!
+
+Après avoir avancé encore un peu, il arriva près du foyer demi-
+éteint. Un seul coup d’oeil lui suffit pour reconnaître qu’il
+était abandonné depuis plusieurs heures. Soupçonnant tout à coup
+la terrible réalité, il se leva, marcha droit à la cachette et la
+trouva vide.
+
+Sûrement, une bande d’Indiens avait découvert les fugitifs et les
+avait emmenés en captivité! Les traces du campement étaient
+visibles, les signes du départ étaient certains; tout cela
+s’était passé depuis quelques heures seulement.
+
+Après avoir vérifié les lieux et s’être assuré qu’il n’y avait
+personne, le Sioux désolé revint dans la prairie, où il fit un
+signal pour appeler les deux jeunes gens.
+
+Ceux-ci accoururent au galop.
+
+-- Où sont-ils? demanda Brainerd haletant.
+
+-- Je ne sais pas, Dieu le sait, murmura Jim avec découragement.
+
+-- Ô ciel! est-il possible! s’écria le jeune homme chancelant sur
+sa selle. Bientôt une ardeur fébrile lui monta au cerveau; il
+reprit:
+
+-- Où les aviez-vous laissés, Jim?
+
+-- Là-bas, droit devant nous.
+
+-- Y a-t-il des signes du passage des Indiens?
+
+-- Il fait trop noir pour suivre la piste.
+
+-- Mais, Jim, demanda l’artiste, êtes-vous sûr qu’ils aient été
+capturés par cette race de vagabonds?
+
+-- Je ne sais pas; je le pense.
+
+À ce moment Will mit pied à terre.
+
+-- Qu’allez-vous faire, Will?
+
+-- Ils doivent être encore dans le bois; je vais me mettre à leur
+recherche.
+
+En agissant ainsi, Brainerd pensait bien qu’il faisait une chose
+inutile; mais cette agitation même tempérait son désespoir.
+
+Tous deux s’élancèrent vers le fourré avec une égale ardeur.
+
+Jim les regardait faire avec son stoïcisme habituel, et resta
+immobile.
+
+-- Il ne nous faut pas marcher ensemble, observa l’artiste;
+divisons nos recherches; vous, Will, passez à gauche, moi à
+droite; dans une demi-heure, au plus tard, nous nous rejoindrons
+à l’autre extrémité du bois. Et vous, Jim, qu’allez-vous faire?
+
+-- Vous attendre ici.
+
+Brainerd commença son exploration avec d’affreux battements de
+coeur. Chaque bête fauve fuyant devant lui, chaque oiseau
+s’envolant sur sa tête le faisait tressaillir; le murmure du vent
+lui donnait des frissons involontaires.
+
+Il avança pourtant, avec la résolution du désespoir, et pénétra
+jusqu’au centre de la forêt, cherchant, regardant, écoutant avec
+anxiété. Mais tous ses efforts furent inutiles; il ne rencontrait
+que l’ombre et le silence.
+
+Bientôt il arriva au bout de la forêt, et il pût voir scintiller
+les étoiles à travers les derniers arbres; tout à coup il
+s’arrêta éperdu, palpitant; une grande forme sombre se dressait
+devant lui... c’était le chariot!
+
+N’en pouvant croire ses yeux, il fit un pas en avant et posa la
+main sur une roue; le froid contact du fer dissipa tous ses
+doutes.
+
+-- Mon père! mon père! ma mère! chère mère! êtes-vous là?
+demanda-t-il d’une voix frissonnante.
+
+Aucune réponse ne se fit entendre; Will sauta convulsivement dans
+le char. Son front se heurta contre un objet souple qui se
+balançait en l’air, c’était une courroie rompue. Il n’y avait pas
+autre chose; plus rien, pas même les sièges.
+
+Il chercha le timon, les chevaux n’y étaient plus. Cette froide
+et muette épave gardait son sinistre secret, tout en faisant
+pressentir une formidable catastrophe.
+
+Glacé jusqu’au coeur, le jeune homme prit entre les mains sa tête
+qu’il sentait prête à éclater; des larmes brillantes jaillirent
+de ses yeux. Il resta ainsi pendant quelques minutes sans trouver
+une pensée, sans savoir que devenir.
+
+L’idée lui vint ensuite de retourner hâtivement auprès de Jim
+pour lui faire part de sa découverte. Mais il la rejeta aussitôt,
+et, poussé par une impatience dévorante; il continua ses
+recherches.
+
+Courbé presque jusqu’à terre, il sondait chaque motte de gazon,
+s’attendant toujours à y trouver un cadavre. L’obscurité était si
+profonde qu’il cherchait davantage avec les mains qu’avec les
+yeux.
+
+Il rencontra les empreintes profondes qu’avaient laissées les
+sabots des chevaux. Ces traces étaient profondes et avaient
+violemment déchiré le sol. Évidemment il y avait eu là une lutte
+furieuse entre les braves animaux et leurs ravisseurs.
+Effectivement c’étaient de nobles bêtes, pleines de race, et qui
+n’avaient pas dû supporter patiemment l’approche d’un étranger.
+
+Après avoir tâtonné encore pendant quelques instants sans aucun
+succès, il prit dans sa poche une allumette, et l’enflamma,
+espérant que cette clarté auxiliaire pourrait l’aider à faire
+quelque autre découverte. Hélas, la petite flamme tremblotante
+alla se refléter sur les feuilles les plus proches, mais là se
+borna sa faible action; en définitive elle n’aboutit qu’à faire
+paraître plus épais, plus impénétrable, le cercle de ténèbres qui
+se resserrait autour du jeune homme.
+
+Au moment où il laissait tomber l’imperceptible tison qui avait
+survécu à la brève combustion de l’allumette, Will crut entendre
+à peu de distance, un long et profond soupir, pareil à celui
+d’une créature humaine oppressée par un lourd fardeau.
+
+Dire la terreur, le saisissement vertigineux qui s’emparèrent de
+lui, serait chose impossible! Mille fantômes tourbillonnèrent
+autour de lui, pendant que ses yeux égarés ne voyaient partout
+que des milliards d’étincelles. Jamais encore le pauvre enfant
+n’avait éprouvé d’épouvante pareille.
+
+Cependant sa tendresse filiale le soutint dans la lutte et
+l’emporta sur tout autre sentiment. Il se remit à écouter avec
+une attention profonde, espérant que le son plaintif allait se
+renouveler et lui révéler la voix de quelque personne chère.
+
+Ce fut peine perdue; et le silence continua d’être si profond, si
+absolu, que Brainerd en vint à se demander si son oreille n’avait
+pas été le jouet d’une illusion effrayante.
+
+Néanmoins il se raidit contre le découragement et marcha dans la
+direction où il avait cru entendre gémir.
+
+Quoiqu’il n’avançât qu’avec des précautions infinies, il trébucha
+tout à coup, et tomba rudement sur un corps mou qui s’agita sous
+lui. Ses mains, en cherchant à se retenir, rencontrèrent la tête
+d’un cheval; à côté, en était un autre. Tous deux étaient vivants
+et venaient d’être réveillés par le jeune homme.
+
+-- Cher père! mère chérie! parlez, si vous êtes là! s’écria Will.
+
+-- Eh! c’est donc toi, mon pauvre William? fit une voix bien
+connue et aimée, celle de l’oncle John; nous t’avions pris pour
+un de ces brigands Indiens, et nous n’osions souffler.
+
+Alors une ombre s’approcha, puis une autre, puis une autre et une
+autre encore; toute la famille!
+
+-- Oh! père! balbutia Will suffoqué de joie; quelqu’un de vous
+est-il blessé ou malade?
+
+Il saisit tendrement la main de son père et la serra; puis il se
+jeta au cou de sa mère, en pleurant de joie; Maggie, Maria furent
+aussi affectueusement embrassées.
+
+-- Oh! Maria! bien chère Maria! murmura-t-il; que Dieu soit béni!
+je vous revois donc? N’avez-vous aucun mal, aucune blessure?
+
+-- Personne n’a à se plaindre, cher Will; nous sommes tous sains
+et saufs. Et vous... et Adolphe?...
+
+-- Nous allons parfaitement; mais quelle a été notre inquiétude à
+votre sujet! comment donc se fait-il que vous ayez quitté votre
+cachette?
+
+-- Eh! répliqua l’oncle John, c’est une horde de ces damnés
+Indiens qui est venue camper dans ce bois; il nous a fallu
+déguerpir, sans quoi nous étions découverts. Heureusement nous
+nous sommes dérobés avec une adresse parfaite, les marauds n’ont
+pas seulement soupçonné notre présence. Oh sont Halleck et Jim?
+
+-- Sur l’autre limite de la forêt; je vais leur faire un signal.
+
+Ces deux derniers furent bientôt arrivés, et à l’aspect de leurs
+amis, éprouvèrent une stupéfaction joyeuse, facile à concevoir.
+Il y eût encore des embrassades et des poignées de main à n’en
+plus finir. L’artiste éprouvait une émotion telle qu’il ne
+pouvait dire un mot, exalté qu’il était par la joie et la
+surprise.
+
+Pendant quelques instants ce fut un pêle-mêle de questions et de
+réponses presque joyeuses. À la fin l’oncle John demanda des
+nouvelles de la ferme.
+
+-- Ah! ma foi! qu’importe! qu’importe! s’écria-t-il d’un ton
+ferme, en apprenant qu’elle était brûlée; nos vies sont sauves,
+c’est déjà beaucoup. J’ai fait deux fois ma fortune; il n’est pas
+trop tard pour recommencer.
+
+-- Nous ne sommes pas encore hors des bois, observa son fils;
+nous ferions bien de ne pas perdre un instant.
+
+-- À mon avis, il fait trop sombre pour marcher maintenant, dit
+M. Brainerd, nous ferons sagement de rester ici jusqu’au point du
+jour. Nous pourrions perdre notre route, nous égarer en pays
+ennemi, et lorsque le soleil nous avertirait de l’erreur, il ne
+serait plus temps de la réparer.
+
+-- Bast! Jim est un trop bon guide pour s’égarer ainsi, répliqua
+l’oncle John; il a si souvent parcouru les bois et la prairie
+qu’il s’y reconnaît les yeux fermés: N’est-ce pas Jim? que dites-
+vous de ça?
+
+-- Il faut rester ici jusqu’à demain et retourner au chariot; les
+femmes y dormiront dedans.
+
+L’Indien avait raison. Les voyageurs et leurs chevaux avaient un
+pressant besoin de se reposer, car ils venaient de subir les plus
+rudes épreuves, et une très longue marche leur était encore
+nécessaire pour se tirer entièrement hors du danger. D’autre
+part, ce n’était point un délai de quelques heures qui pouvait
+accroître les chances de danger, en augmentant d’une manière
+sensible le nombre des Indiens soulevés; tout le mal qu’on
+pouvait craindre sur ce point étant à peu près réalisé.
+
+On campa donc du mieux possible; les femmes dans le chariot; les
+hommes dans leurs couvertures, par terre; et on s’endormit
+profondément.
+
+Jim seul ne laissa pas le sommeil approcher de ses paupières;
+avec cette vigueur physique et morale qui caractérise l’Indien
+dans son existence aventureuse des bois, il resta debout, appuyé
+contre un arbre, impassible comme une statue de bronze, vigilant
+comme un chat sauvage, entendant tout, voyant tout dans les
+profondeurs de la nuit et de la forêt.
+
+Aux premières clartés de l’aurore, tous les fugitifs furent sur
+pied; l’oncle John fit la prière matinale, lut un chapitre de la
+Bible; tous ensemble demandèrent «au père qui est dans les cieux»
+le secours tout-puissant de la Providence paternelle.
+
+C’était un spectacle touchent de voir ces créatures affligées,
+exilées dans la solitude, fuyant une mort pour en affronter une
+autre, de voir ce guerrier sauvage, remettre leur sort aux mains
+miséricordieuses de Celui dont la «bonté s’étend sur toute la
+nature».
+
+Les prières terminées on songea au repas, et, quoique les vivres
+fussent froids, on y fit grandement honneur.
+
+Ensuite on partit. Ce ne fut pas une médiocre difficulté de tirer
+le chariot du bois et de le remettre dans la bonne route;
+heureusement il y avait, à cette heure, deux chevaux de renfort:
+l’opération fut accomplie sans trop de peine.
+
+Une fois en bonne direction, le petit convoi s’arrêta pendant
+quelques minutes, pour laisser au Sioux le temps d’examiner les
+alentours afin de se convaincre qu’il n’y avait pas d’ennemis.
+
+Enfin on se mit en marche dans la direction de Saint-Paul.
+
+CHAPITRE XI
+_PÉRIPÉTIES._
+
+Comme il importait de ménager les chevaux dont la marche devait
+se prolonger jusqu’à une heure avancée de la soirée, on régla
+leur course à une allure modérée.
+
+Jim avait pris place sur le siège de devant à côté de l’oncle
+John qui tenait les rênes avec la calme habileté d’un vétéran du
+sport. Chose bizarre! l’Indien, malgré les cahots de la voiture,
+se tenait debout sans chanceler, et, de ses yeux noirs toujours
+en mouvement, fouillait au loin les environs.
+
+Halleck avait pris place sur le second rang, avec Maggie; depuis
+leur réunion il avait manifesté une préférence marquée pour la
+société de sa douce et sympathique cousine. Celle-ci paraissait
+encore plus grave et plus pensive que de coutume; les dangers que
+sa famille traversait, les horreurs de cette guerre sauvage, les
+regrets du passé, les craintes de l’avenir avaient imprimé à
+cette âme impressionnable une teinte ineffaçable de tristesse
+mélancolique.
+
+Du reste, tous les visages étaient mornes et préoccupés; si, par
+intervalles, une joyeuse saillie de l’oncle John, un éclat de
+rire argentin de Maria rompaient le lourd silence, c’étaient
+comme des éclairs passant et s’éteignant aussitôt dans un ciel
+sombre.
+
+Pendant que Maria et Will babillaient de leur côté, Halleck
+poursuivait la conversation avec Maggie.
+
+-- Quelle est maintenant votre opinion sur les Indiens du
+Minnesota en général? demanda la jeune fille en tournant vers
+l’artiste ses doux yeux noirs.
+
+-- Je pense à tout hasard, qu’il y a parmi eux un étrange
+ramassis de vauriens, de vagabonds, de bandits!...
+
+-- Enfin, croyez-vous que la majorité soit bonne ou mauvaise?
+
+-- Je ne saurais trop... pour parler il faut connaître...
+répondit Adolphe avec un sourire embarrassé.
+
+-- Vous êtes désillusionné, je le vois, et revenu un peu de vos
+poétiques théories sur cette race barbare. Voyons, soyez franc,
+dites votre pensée telle qu’elle est.
+
+-- Ma franchise est indubitable, chère Maggie; aussi je vous
+dirai que je ne désespère point d’y trouver quelque noble type.
+
+-- Votre admiration pour le caractère Indien a quelque chose de
+surprenant, reprit la Jeune fille avec une énergie qui la surprit
+elle-même; mais irait-elle jusqu’à vous dévouer pour
+l’instruction de ces peuplades perdues dans la solitude? Irait-
+elle jusqu’à vous faire oublier le confort, les délices de la
+civilisation, pour aller vivre au milieu d’elles, afin de les
+évangéliser?
+
+-- Mon opinion est que j’aurais d’abord moi-même besoin de
+quelques sermons, répliqua l’artiste en riant.
+
+--N’avez-vous pas quelque autre pensée plus réellement sérieuse?
+reprit Maggie. Pardonnez-moi d’amener la conversation sur un
+sujet pareil; je suis franche au point de ne pouvoir garder
+aucune secrète pensée. Nous sommes sur le bord d’un précipice,
+celui de la mort; nous pouvons y tomber à chaque instant; il est
+raisonnable d’être prêts... de songer à ce grand voyage de
+l’Éternité.
+
+-- Assurément, Maggie, vous seriez la digne femme d’un
+missionnaire, vous êtes déjà une sainte, je l’affirme.
+
+La jeune fille allait répliquer, lorsqu’une exclamation de Jim
+attira l’attention de tout le monde.
+
+Toujours debout, l’Indien paraissait regarder avec attention un
+objet qui avait attiré ses yeux.
+
+-- Eh bien! qu’est-ce qu’il y a? demanda l’oncle John.
+
+-- Une ferme là-bas! répliqua le Sioux.
+
+Effectivement, par dessus les cimes des arbres se montrait un
+grand toit allongé dont l’aspect fut d’agréable augure pour les
+voyageurs. La soirée s’avançait, la fatigue de la journée avait
+été accablante; c’était une perspective attrayante que de pouvoir
+se reposer une heure ou deux sous un toit hospitalier.
+
+Ce _settlement_ avait une apparence confortable; les bâtiments,
+de construction moderne, entourés de vastes dépendances, étaient
+construits près d’un cours d’eau considérable.
+
+Néanmoins, malgré cet extérieur satisfaisant, Will surprit dans
+le regard de Jim une expression particulière empreinte d’une
+certaine inquiétude. Il semblait trouver que tout n’y était pas
+pour le mieux.
+
+Lorsqu’on fut arrivé à une centaine de pas, après avoir bien
+examiné les lieux, il demanda qu’on fît halte.
+
+Comme chacun l’interrogeait des yeux, il répondit :
+
+-- Où sont les gens?
+
+En effet, partout, en ce lieu, régnaient un silence, une
+immobilité, une absence de vie, qui n’avaient rien de naturel. La
+porte d’entrée était grande ouverte, semblable à une vaste plaie
+béante; personne n’entrait ni ne sortait; on n’entendait pas un
+souffle à l’intérieur, pas de mugissements de bestiaux, rien...
+
+-- C’est drôle, tout çà! fit l’oncle John après avoir promené en
+tous sens ses yeux inquisiteurs: les fermiers se seraient-ils
+tous endormis après souper?...
+
+-- Les Indiens sont passés par là, dit le Sioux en secouant la
+tête; voyons donc, ajouta-t-il en sautant à terre et en courant
+vers la maison.
+
+Will et Halleck le suivirent de près; un spectacle horrible les
+attendait à l’intérieur.
+
+Au milieu de la première pièce gisait, sanglant et froid, le
+cadavre d’un homme d’un certain âge, le père de famille, sans
+doute. Plus loin était étendu celui d’une femme, littéralement
+haché de blessures affreuses. Entre ses bras crispés était serré
+un petit enfant raide et glacé; derrière, dans les cendres du
+foyer, apparaissaient des débris humains qu’on pouvait
+reconnaître comme étant ceux d’un enfant.
+
+Les Indiens avaient laissé là l’empreinte sanglante de leur
+passage. Il avait dû y avoir une terrible lutte: tous les meubles
+étaient bouleversés, brisés, maculés de sang. Le père avait vendu
+chèrement sa vie et celles de sa famille; dans ses mains raidies
+étaient serrées des poignées de cheveux noirs et brillants,
+arrachés aux têtes de ses sauvages adversaires. Mais dans cette
+lutte épouvantable, le nombre des assaillants l’avait emporté, le
+_settler_ avait été écrasé avec tous les siens.
+
+-- Comment se fait-il qu’ils n’ont pas brûlé la maison? demanda
+l’artiste qui, le premier, avait repris son incroyable sang-froid
+et dessinait à la hâte toutes ces scènes effrayantes.
+
+-- Trop pressés, n’ont pas eu le temps, avaient peur des soldats,
+répondit laconiquement le Sioux.
+
+-- Est-ce qu’il y a des troupes dans la voisinage? demanda, avec
+empressement le jeune Brainerd.
+
+-- Je ne sais pas, peux pas dire, c’est possible.
+
+-- En tout cas, voilà une triste affaire, reprit Halleck, et
+suivant moi, si ces vagabonds.....
+
+Une fusillade soudaine l’interrompit brusquement. Jim bondit,
+rapide comme l’éclair; les deux jeunes gens le suivirent.
+
+Ils aperçurent le chariot entouré d’un groupe d’Indiens. Les deux
+chevaux avaient été tués raides. L’oncle John luttait comme un
+lion. Maria, Maggie, _mistress_ Brainerd étaient aux mains des
+Sauvages qui les tiraient brutalement sur leurs chevaux.
+
+L’oncle John, debout sur l’avant du chariot, faisait
+tourbillonner avec une force irrésistible, une barre de chêne
+arrachée au siège de la voiture; plus d’une tête Indienne fut
+brisée par ce terrible moulinet. Mais un coup de tomahawk
+l’atteignit traîtreusement par derrière; il tomba en jetant un
+grand cri; au même instant, son meurtrier eut le crâne troué par
+une balle que lançait l’infaillible carabine de Jim.
+
+En voyant tomber le vieux Brainerd, les Indiens firent un
+mouvement pour se jeter sur lui et l’achever par terre; mais le
+coup de feu tiré par Jim leur donna à réfléchir, ils reculèrent
+de quelque pas et regardèrent de tous côtés afin de découvrir ces
+adversaires imprévus.
+
+Les deux jeunes gens voulurent s’élancer au secours de leur
+famille; le Sioux, sombre et les sourcils froncés, leur barra
+rudement le passage.
+
+-- Ici! restez! grands fous! Eux vous tuer, vous scalper, comme
+rien!
+
+-- Allons donc! répliqua Will; resterons-nous là, à voir
+massacrer nos amis?
+
+-- Restez! mauvais sortir de la maison, feu par les fenêtres!
+
+Joignant l’exemple aux paroles, l’Indien arma sa carabine, visa
+un Sauvage prêt à poignarder l’oncle John, et l’abattit. Les
+jeunes gens l’imitèrent, et mettant le fusil à l’épaule, épièrent
+le moment favorable pour faire feu.
+
+Les Sauvages ne s’attendaient nullement à ce qu’il y eût des
+êtres vivants dans la ferme, ils laissèrent les femmes aux mains
+de ceux qui les avaient saisies, et s’avancèrent avec précaution
+contre les bâtiments.
+
+Les trois Indiens, chargés des captives, prirent leur course dans
+la direction du nord-est.
+
+Lorsque le groupe de ceux qui restaient fut à proximité, Jim et
+ses deux compagnons firent feu. Ces détonations reçues presque à
+bout portant eurent un résultat prodigieux, les assaillants
+firent halte, pleins d’hésitation.
+
+Malheureusement la balle de Jim avait seule touché le but;
+l’agitation exaltée des jeunes gens leur avait fait manquer leur
+coup. Cependant les Sauvages, intimidés par cette chaude
+réception, craignant sans doute de rencontrer un nombre
+considérable de combattants, se retirèrent à l’écart, et peu à
+peu se rabattirent dans la direction prise par le reste de leur
+bande.
+
+-- Chargeons vite! murmura Jim, ils vont vers le wagon tuer oncle
+John.
+
+Effectivement, deux bandits rouges s’étaient détachés du gros de
+la troupe, et se rapprochaient du chariot. L’oeil perçant de Jim
+les surveillait comme celui de l’aigle guettant sa proie.
+
+Au moment où ils passèrent près du char, celui qui marchait le
+dernier lança violemment son tomahawk contre John toujours étendu
+sans mouvement. Par bonheur, le cheval du Sauvage broncha au même
+instant; la direction du coup fut dérangée, et le vieux _settler_
+ne fut pas atteint. Cette circonstance sauva la vie à l’Indien
+que Jim tenait au bout de son fusil, mais sur lequel il ne voulut
+pas gaspiller inutilement ses munitions.
+
+Les trois Indiens partis les premiers avec leurs captives avaient
+ralenti leur marche pour attendre les autres; lorsque ceux-ci les
+eurent rejoints, toute la bande s’élança ventre à terre dans la
+direction du nord-est; au bout de quelques secondes elle avait
+disparu dans les profondeurs des bois, et le plus profond silence
+régna dans cette solitude désolée.
+
+S’il avait été possible à l’artiste de reproduire sur la toile le
+tableau qu’il offrait lui-même avec ses deux compagnons, il
+aurait certainement réalisé une oeuvre capable, plus que toutes
+les autres, de le rendre illustre.
+
+Le Sioux sombre, silencieux, le front pensif et menaçant, suivait
+du regard les ombres lointaines et fugitives des Indiens
+ravisseurs.
+
+Will, pâle, abattu, les yeux voilés, regardait aussi cette route
+par laquelle venait de disparaître ce qu’il chérissait le plus au
+monde.
+
+Halleck, l’air égaré, les yeux errants au hasard, paraissait
+perdu dans les idées les plus complexes; on aurait dit un homme
+cherchant sa route par une nuit obscure.
+
+Tous trois avaient oublié le vieux John Brainerd; ils revinrent
+au sentiment de la réalité en le voyant se relever et accourir
+vers eux.
+
+-- Vous n’êtes donc pas blessé, père? s’écria Will en s’élançant
+au-devant de lui.
+
+-- Pas le moins du monde! étourdi seulement. Mais, Ô mon Dieu!
+que vont-elles devenir aux mains de ces bandits?
+
+-- Hélas! qui peut le dire? murmura le jeune homme avec un
+sanglot.
+
+-- Nos chevaux, où sont-ils? Les miens sont tués. Ne pourrions-
+nous pas poursuivre cette canaille? Qu’en dites-vous, Jim?
+
+Le Sioux secoua tristement la tête :
+
+-- Impossible de les atteindre, dit-il; nous ne réussirons qu’à
+nous faire tuer ou à faire tuer les prisonnières.
+
+-- Miséricorde du ciel! mais voyez donc ces scènes d’horreur qui
+nous entourent! N’est-ce pas là un menaçant augure? Plus de
+ressources; mon Dieu! plus de ressources!
+
+Le visage bronzé du vieillard s’abaissa convulsivement dans ses
+mains, et des larmes brûlantes jaillirent au travers de ses
+doigts. Un silence douloureux régna pendant quelques instants au
+milieu de ce groupe désolé.
+
+Le bras de Christian Jim s’étendit doucement vers lui et se
+reposa sur son épaule :
+
+-- Mon frère n’est pas sans espoir! lui dit-il de cette voix
+douce et harmonieuse qui étonne quiconque n’a pas vécu parmi les
+Indiens.
+
+John releva la tête et le regarda :
+
+-- Que mon frère parle au Père qui est dans les Terres Heureuses;
+son oreille entend toujours la voix qui pleure; sa main est
+toujours ouverte pour soutenir celui qui est affligé.
+
+-- Vous avez raison, Jim, répondit le vieillard en raffermissant
+sa voix; vous me rappelez à mon devoir de chrétien... Il est
+vrai, le Seigneur est désormais notre unique appui, notre suprême
+espérance...
+
+Tous tombèrent à genoux, et prièrent ardemment au travers de
+leurs larmes.
+
+CHAPITRE XII
+_AMIS ET ENNEMIS._
+
+Les dernières paroles de prière montaient encore vers le ciel,
+lorsque le galop de plusieurs chevaux se fit entendre dans le
+lointain; il approcha successivement, devint plus distinct;
+bientôt une voix brève et retentissante cria: «Halte!»
+
+En s’avançant de quelques pas, les quatre fugitifs aperçurent un
+peloton de cavalerie et son officier, portant l’uniforme des
+États-unis.
+
+-- Holà, hé! par là! dit l’officier; quelles nouvelles?
+
+En même temps, il mit pied à terre et s’approcha de la ferme.
+
+C’était un homme de six pieds, gros à proportion de sa taille,
+coiffé d’une cape ronde de chasse, ayant pistolets à la ceinture,
+carabine en bandoulière, revolver suspendu à la boutonnière,
+sabre à la main. Son visage, allongé démesurément par une barbe
+pointue descendant sur sa poitrine comme un fer de lance, son
+visage, disons-nous, était illuminé par deux yeux d’un bleu clair
+fulgurant; un nez prodigieux en bec d’épervier, des sourcils
+noirs, de longs cheveux roux, un teint bronzé, composaient à cet
+être extraordinaire le physique le plus étrange qu’on puisse
+rêver.
+
+Quel type pour Halleck!... s’il eut eu le coeur à dessiner!
+
+Le nouveau venu entama, la conversation avec une mémorable
+loquacité:
+
+-- Avez-vous quelque notion d’un lot de Diables peints qui
+doivent rôder par ici? Ah! ah! Ils ont laissé dans ce lieu
+l’empreinte de leurs satanées griffes! Hello! ouf! ils ont fait
+du bel ouvrage! Ah! je vois que vous avez fait un prisonnier!
+Vous le savez, la consigne est de ne faire aucun quartier à cette
+vermine; vous allez voir.
+
+Will n’eut que le temps de relever le revolver auquel l’officier
+avait expéditivement recours. La balle siffla sur la tête de Jim
+qui n’avait pas daigné faire un mouvement.
+
+-- Eh bien! qu’y a-t-il donc, jeune cadet? demanda l’autre avec
+un air surpris; pas de sensiblerie, jeune homme! pas de
+sensiblerie! c’est mal porté!... vous allez voir.
+
+Il coucha de nouveau l’Indien en joue.
+
+-- Ne touchez pas à un seul cheveu de sa tête! s’écria le jeune
+homme; c’est notre meilleur ami!
+
+-- Tiens! tiens! tiens! Je ne dis pas le contraire. Enchanté de
+faire sa connaissance!... Vous avez parlé à temps, jeune homme;
+un quart de seconde plus tard, il n’aurait plus été temps de
+sauver sa peinture. Je m’y connais.... vous auriez vu! Quel est
+ce gaillard-là?
+
+-- Christian Jim, un Indien Sioux qui nous a rendu les meilleurs
+et les plus fidèles services dans ces temps de trouble.
+
+-- Très bien. Je ne dis pas le contraire. Mais, jeune homme, vous
+n’avez pas répondu à ma première question. Avez-vous quelque
+notion d’un lot de Peaux-rouges, en campagne par ici? Répondez-
+moi, je vous le demande positivement.
+
+-- Je suis prêt à parler, mais lorsque vous m’en laisserez le
+temps, répliqua Will.
+
+Aussitôt il s’empressa de lui raconter tous les événements déjà
+connus du lecteur.
+
+L’officier écouta le récit avec un calme imperturbable; rien ne
+semblait capable de l’étonner. En temps utile il se coupa une
+énorme chique et en offrit une pareille à Jim. Puis il s’occupa
+d’épousseter la poussière qui couvrait ses grandes bottes. Enfin
+il rechargea son revolver et promena méthodiquement un cure-dent
+entre ses incisives et ses molaires qui rappelaient celles d’une
+bête fauve.
+
+Lorsque le jeune Brainerd eut fini sa narration, l’officier
+reprit:
+
+-- Tout ça, c’est une rude affaire de sport... une rude affaire!
+À la dernière campagne j’ai eu un cheval tué sous moi; oui,
+Monsieur, tué comme un lapin par un grand drôle peint en vert.
+Celui-là, je l’ai embroché en tierce. Un autre cheval fourbu, et
+un autre, couronné des deux genoux. Ah! c’était trop fort; mais
+je vous le dis.....
+
+Il y eut un instant de silence pendant lequel l’honorable
+gentleman lissa sa formidable moustache avec le bout de sa langue
+et la tortilla fort agréablement en croc avec le pouce et
+l’index; puis, il renouvela sa chique, et continua:
+
+-- Je suis, moi, un vétéran de la guérilla, voyez-vous. Il n’y a
+pas un coin du Minnesota où je n’aie tué net ma demi-douzaine de
+Peaux-rouges. Le tout est de savoir s’y prendre; je vous en
+avertis. D’abord...
+
+À ce moment il fut interrompu par l’oncle John qui lui dit:
+
+-- Sir, ne pensez-vous pas qu’il y ait urgence de nous mettre en
+chasse? Ces bandits auront le temps de s’éloigner tellement qu’il
+deviendra impossible de retrouver leur piste, si nous nous
+laissons gagner par la nuit.
+
+-- Mon ancien, répliqua le commandant, je partage votre avis et
+je l’exécuterai en temps utile. Mais.... mais!... il faut de la
+méthode! en tout, Sir, il en faut! À ce sujet, souffrez que je
+vous dise... les Indiens sont des brutes, des bêtes fauves dont
+on ne fera jamais rien.... Savez-vous pourquoi?... Parce qu’ils
+n’ont pas de méthode; oui, Sir, parce qu’ils n’en ont pas. J’irai
+même plus loin, et je dirai qu’ils seraient de bons soldats,
+s’ils avaient de la méthode. Il me sera facile de vous démontrer
+cela par une simple histoire vous allez voir.
+
+-- Sir, reprit douloureusement le vieux Brainerd; ma femme, ma
+fille, ma nièce souffrent peut-être en ce moment mille morts...
+hâtons-nous, je vous en supplie.
+
+-- Du calme, honorable _Settler_, du calme! quel est votre nom?
+
+-- Brainerd, sir; ou, si vous aimez mieux, l’oncle John Brainerd.
+
+--Très-bien, sir; votre nom était arrivé jusqu’à moi, comme celui
+d’un intrépide chasseur d’ours grizzly. Vous avez mon estime.
+
+-- Alors, nous pouvons faire nos préparatifs?...
+
+L’officier lança obliquement un long jet noirâtre provenant de sa
+chique, regarda le soleil et dit:
+
+-- Oui, nous allons essayer une chasse en règle, destinée à
+rendre la liberté à vos dames. Honneur au beau sexe! Mes hommes
+ne sont pas des conscrits, la chose ne traînera pas en longueur
+avec eux. Je désire avoir un renseignement préalable est-ce que
+cet Apollon cuivré ne pourra pas nous être de quelque utilité?
+
+Jim ne sourcilla point jusqu’à ce qu’on l’eût interpellé
+directement.
+
+-- Je ne sais pas, répondit-il.
+
+-- Je ne sais pas!... ne sais pas!... répéta impatiemment le
+capitaine; ils font tous la même réponse, ces sournois-là! Une
+fois, je faisais de la guérilla en Virginie; nous avions besoin
+d’un guide au milieu de ces régions diaboliques, j’avisai un Nez-
+Coupé que m’avaient recommandé les missionnaires; il commença par
+répondre à toutes mes questions: «Je ne sais pas... je ne sais
+pas...» Tout comme celui-ci! Eh bien, sir, je n’ai jamais vu de
+renard plus futé que ce garçon là; à lui seul il me dépista un
+demi-cent de Peaux-rouges que nous tuâmes fort proprement dans
+l’espace de deux matinées. C’est ce qui arrivera aujourd’hui,
+n’est-ce pas Jim? Il me plaît vraiment, je vous le dis. J’aime
+ces coquins silencieux. Maintenant, attention! il faut filer
+vivement. Avez-vous des chevaux?
+
+-- Il ne nous en reste que deux, répliqua Will; ceux du chariot
+ont été tués.
+
+-- Eh! qu’importe? deux de perdus, trois de retrouvés: regardez
+là-bas.
+
+Parlant ainsi, l’officier leur montra, rôdant dans les environs,
+les chevaux des Indiens abattus par la carabine de Jim.
+
+Ce dernier, avec l’aide de Will, se fut bientôt emparé de deux de
+ces animaux; la petite troupe se trouvait donc parfaitement
+montée; on se mit en marche sans tarder.
+
+Tout en cheminant au petit galop de chasse, l’infatigable
+commandant reprit la conversation.
+
+-- Vous allez voir, gentlemen; cette vermine sauvage peut être
+fort loin de nous; elle peut aussi être fort près. Les coquins ne
+se doutent pas de ma présence par ici; ils n’ont eu aucune raison
+pour se presser; au contraire, je pencherais à croire qu’il leur
+sera venu en idée de se blottir dans quelque coin, pour se
+reposer d’abord, et vous tendre une embuscade ensuite; car tout
+doit leur faire présumer que vous tenterez de les poursuivre. Ils
+savent les _settlers_ si stupides... pardon, je voulais dire; si
+inexpérimentés en matière de stratégie!... Enfin, à tort ou à
+raison je pense ainsi; que dit Master Jim?
+
+-- Je pense comme le capitaine; répondit le Sioux qui connaissait
+l’officier de longue date, et qui trouvait fort satisfaisante
+l’attention qu’avait eue celui-ci de lui offrir une superbe
+chique.
+
+-- Très bien, Peau-rouge mon ami. Dans quelques minutes nous
+allons voir un peu le dessous des cartes, comme disent les
+_settlers_ franco-canadiens. Quand nous serons au sommet de cette
+colline, tout un panorama de prairies s’étalera sous nos veux.
+
+On galopa pendant près d’un quart d’heure en silence; après quoi
+on arriva au sommet d’une éminence boisée qui dominait deux
+plaines fort étendues.
+
+Dans le lointain, sur le bord d’une forêt épaisse, circulait un
+cours d’eau important; à gauche, s’élevaient à perte de vue des
+coteaux boisés dont les élévations progressives aboutissaient à
+des montagnes bleues qui se confondaient avec l’horizon; au pied
+du mamelon occupé par la petite caravane serpentait une espèce de
+clairière allongée et tortueuse, toute bordée d’arbres qui la
+recouvraient en partie; cette avenue naturelle se prolongeait
+jusqu’à un gros bouquet de sapins dont l’issue devait donner
+immédiatement sur la rivière.
+
+-- Mes enfants! dit le commandant, ralentissons un peu notre
+allure; vous savez l’axiome du parfait cavalier: En plaine au
+trot, et la montée au galop, à la descente au pas! D’ailleurs, il
+ne faut pas nous conduire comme des hannetons d’avril qui n’ont
+jamais rien vu; notre affaire, maintenant, c’est de dépister ces
+_rascals_ sans être dépistés par eux. Or donc, pour arriver à cet
+intéressant résultat, nous devons nous remiser sous un abri
+convenable, pendant que Master Jim ira en éclaireur flairer ce
+que contient le gros bouquet de pins, là-bas. C’est drôle, j’ai
+comme un avant-goût d’_injuns_.
+
+Le capitaine appuya en riant sur cette façon d’articuler le mot
+Indien à la mode sauvage; en même temps il regarda Jim d’un air
+si facétieux, en imitant la pose d’un chef Corbeau bien connu,
+que Jim faillit sourire et partit aussitôt en rampant sous les
+broussailles.
+
+Pour charmer les ennuis de l’attente, l’officier, après avoir
+rangé son petit escadron dans une aile de forêt qui finissait en
+pointe du côté de la clairière, renouvela copieusement sa chique;
+après quoi il passa en revue ses trois nouveaux amis.
+
+-- Le major Hachtincson, commandant le 3° escadron du 6° régiment
+de cavalerie légère, Minnesota’s division, dit-il en saluant
+tour-à-tour Brainerd père, Will et Halleck; excusez-moi,
+gentleman, si je me présente moi-même, le manque absolu de
+société convenable dans ce désert, m’y oblige.
+
+-- Will Brainerd mon fils, sir répondit John; Adolphus Halleck
+mon neveu, un _Sketcher_ (dessinateur) distingué qui a fait, en
+artiste, quelques campagnes de la guerre de cinq ans.
+
+On s’entre salua avec tout le décorum convenable; les
+présentations étaient faites régulièrement, on pouvait causer.
+
+Le major s’adressa sur-le-champ à l’artiste.
+
+-- Sir Halleck, voua avez beaucoup pratiqué le champ de bataille?
+lui demanda-t-il d’un ton qui ne dissimulait point une légère
+ironie.
+
+Adolphe rougit un peu, malgré son sang-froid habituel:
+
+-- Fort peu, major, le troisième coup de fusil tiré à la bataille
+de Bull-run m’a écorné le bout d’une oreille; ma foi, comme je
+n’avais pas précisément une vocation militaire transcendante,
+j’ai renoncé aux travaux de guerre...
+
+-- Et maintenant, mon cousin fait des études sauvages... ajouta
+malicieusement Will Brainerd: Voici une belle occasion mon cher
+Adolphe de vous renseigner sur les vrais indiens, poursuivit-il
+avec un léger sourire; le major doit s’y connaître, lui!
+
+Halleck eut un moment d’embarras et d’hésitation, sous les
+regards moqueurs qui se fixaient sur lui. Cependant il reprit
+bonne contenance et demanda à l’officier:
+
+-- Certainement, je serais fort aise d’être fixé sur le compte de
+cette race d’hommes étranges, peu connus, diversement appréciés,
+que les uns représentent comme nobles et chevaleresques, les
+autres...
+
+-- Peu connus!... diversement appréciés!... Chevaleresques!...
+interrompit l’officier avec un éclat de rire strident; écoutez,
+sir, un homme qui a vécu trente ans dans ce monde là, et que vous
+pouvez croire sur parole, je vous le garantis. Voici la
+photographie morale et physique du vrai Sauvage: tous les
+instincts réunis du chat, de la hyène, du tigre, du vautour, et
+généralement des carnassiers de bas étage; tous les vices
+agglomérés des populations civilisées, des hordes barbares, des
+bandits hors la loi; un amalgame de la bête fauve et du scélérat
+sans conscience. Voilà pour le côté moral... que j’adoucis
+passablement... La force, la souplesse, l’agilité, la vigueur
+indomptable, supérieures à celles du singe, de la panthère, du
+cerf, de l’aigle et de tous les animaux les plus surprenants; une
+finesse de sens inouïe; une adresse phénoménale à, tous les
+exercices physiques; un corps de diamant, de bronze, d’acier, de
+caoutchouc; le diable au corps et mille fois plus. Voilà pour le
+côté physique. Total, des monstres infernaux à figure humaine et
+qui réalisent l’impossible, l’inimaginable, surtout au point de
+vue du crime et de la méchanceté.
+
+-- Le portrait ne me semble guère flatté, murmura Halleck avec un
+rire forcé.
+
+-- Peuh! J’en dis peut être encore plus de bien qu’ils n’en
+méritent. Et je vais vous étonner... Ces êtres-là, si, par
+hasard, le bon esprit du Christianisme réussit à s’introduire en
+eux, ces êtres-là deviennent des sujets d’élite, de nobles et
+dignes créatures valant beaucoup mieux que nous tous hommes
+civilisés.
+
+-- Mais alors! interrompit Halleck d’un ton triomphant.
+
+-- Doucement, jeune homme! Distinguo... comme nous disions au
+collège. Le Sauvage christianisé...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Ce n’est plus un Sauvage! puisqu’il n’est plus mauvais.
+
+Halleck se mordit les lèvres, en se souvenant que Maggie lui
+avait fait exactement la même réponse.
+
+L’officier reprit:
+
+--Tandis que le sauvage... le vrai sauvage... le sauvage pur...
+
+-- Eh bien?
+
+-- C’est un méprisable et haïssable et redoutable monstre. Ergo!
+ma démonstration est faite. Attention! continua l’officier en
+changeant de ton, voilà Jim qui nous fait un signe, là-bas.
+
+La petite troupe se porta avec précaution vers le Sioux qui les
+attendait
+
+-- Eh bien! quelles nouvelles? demanda l’officier à voix si basse
+qu’à peine l’Indien pût l’entendre.
+
+-- Rien, répondit celui-ci; je vais voir, attendez-là.
+
+Il poursuivit sa marche silencieuse et invisible au bout d’une
+demi-heure on le vit surgir de broussailles à une assez grande
+distance, et faire des signaux pour que la cavalerie avançât avec
+les plus méticuleuses précautions.
+
+Lorsqu’on l’eut rejoint:
+
+-- Une piste! fit-il d’une voix semblable à un souffle, en
+montrant quelques vestiges à peine visibles sur l’herbe. --
+Attendez.
+
+Cette fois, Jim repartit avec une prudence extraordinaire, et une
+ardeur contenue qui étincelait dans ses yeux noirs; il sentait sa
+proie!
+
+Une heure s’écoula ainsi dans une anxieuse attente; le major
+commença à perdre patience et à s’inquiéter.
+
+-- Ah çà! votre homme ne reparaît plus, dit il à l’oreille de
+Brainerd; qu’est-ce que cela veut dire? Nous trahirait-il comme
+un vilain?
+
+-- Oh non; il en est incapable, répliqua le _settler_.
+
+-- Eh bien! alors, on nous l’a pris ou tué dans quelque coin.
+
+-- Ah mon Dieu! il ne nous manquerait plus que ce nouveau
+malheur!
+
+-- Non, non! fit le major en étendant doucement son doigt vers la
+prairie; voyez-vous, dans ce creux, l’herbe qui remue contre la
+direction du vent... et puis cette tête noire qui se soulève un
+peu pour nous regarder... cette main qui se montre avec
+précaution et nous fait un petit signe. Très bien! il nous
+indique un autre bouquet d’arbres auquel il pourra arriver sans
+être vu de la rivière... il nous recommande de marcher doucement,
+doucement, sans faire de bruit, de nous bien dissimuler le long
+des grandes broussailles. C’est compris! ajouta le major en
+répondant par un petit signe de tête; allons, enfants! et de la
+prudence!
+
+On se glissa, avec une adresse et des précautions incomparables
+jusqu’au point indiqué; là on trouva Jim qui attendait avec un
+visage préoccupé.
+
+-- Pas de bruit, dit-il, ils sont là! S’ils nous entendent, ils
+tueront les femmes.
+
+On se groupa dans un recoin de la forêt et on tint conseil. Le
+soleil était sur le point de quitter l’horizon; il importait
+d’avoir une solution avant la nuit.
+
+Le major se frottait les mains, au comble de la jubilation.
+
+-- Il faut que ça chauffe tout de suite! dit-il; comme nous
+allons brûler tous ces gredins-la! Vous autres, Continua-t-il en
+s’adressant à ses hommes, ayez l’oeil au guet, le doigt sur la
+détente, et visez juste; chaque coup de feu doit abattre son
+Sauvage.
+
+Brainerd, son fils et Halleck ne pouvaient parler, tant était
+terrible leur émotion. Ils apprêtèrent convulsivement leurs
+armes.
+
+-- Marchons, dit Jim.
+
+La moitié des cavaliers mit pied à terre; tout le monde se mit à
+ramper dans le bois, suivant la direction indiquée par le Sioux.
+
+L’arrivée des poursuivants fut tellement silencieuse, et les
+Indiens s’attendaient si peu à être poursuivis, qu’ils furent
+surpris à cinquante pas de distance, au moment où ils étaient
+occupés à harnacher leurs chevaux pour le départ. Ainsi, tout le
+désavantage était de leur côté.
+
+-- Feu! et chargez ensuite! cria le major d’une voix tonnante.
+
+Un tourbillon de fumée et de flammes remplit la clairière; des
+hurlements de mort répondirent aux détonations; quatre Indiens
+seulement restèrent debout; tous les autres se tordaient sur
+l’herbe dans les convulsions de l’agonie.
+
+Les trois femmes tremblantes accoururent éperdues vers leurs
+libérateurs. Maggie se trouvait la plus proche d’Halleck; il
+s’élança vers elle.
+
+Au même instant, un des Indiens survivants bondit sur la jeune
+fille, le couteau à la main, et la saisit par les cheveux.
+
+-- Veux-tu la lâcher! démon maudit! hurla l’artiste en armant son
+revolver et en faisant feu.
+
+La première balle imprima dans la poitrine du Sauvage un point
+noir, d’où jaillit aussitôt un mince filet de sang. Le bandit
+chancela en grinçant des dents, mais sans abandonner sa victime
+sa main levée s’abaissa sur la tête courbée de la malheureuse
+enfant, la lame brillante du couteau disparut jusqu’au manche
+dans le cou frêle et délicat qui fut à moitié tranché. Ensuite,
+avec un cri insultant et sinistre, le monstre tomba à la
+renverse, criblé de balles qu’Adolphe lui avait envoyées
+désespérément.
+
+Le corps inanimé de la jeune fille s’affaissa sur le sol
+sanglant, comme la tige d’une fleur atteinte par la faux; Halleck
+n’arriva même pas à temps pour la recevoir dans ses bras. Il
+s’agenouilla avec désespoir auprès d’elle, les yeux noyés de
+larmes brûlantes, et releva avec un soin pieux cette douce figure
+dont les traits pâles avaient conservé jusque dans la mort leur
+expression résignée et angélique.
+
+Cette horrible scène s’était accomplie avec la rapidité de
+l’éclair, comme un coup de foudre, sans que personne eût pu faire
+un mouvement pour la prévenir. _Mistress_ Brainerd et Maria
+étaient aussitôt accourues haletantes et désespérées, mais, tout
+était fini, l’ange avait quitté son enveloppe d’argile pour
+remonter au ciel.
+
+Brisés de douleur, les malheureux parents de la jeune victime
+s’étaient jetés à genoux autour d’elle, essayant de lui prodiguer
+des soins... hélas! désormais inutiles. Chacun d’eux déposa sur
+son front blanc et pur un long et douloureux baiser. En se
+relevant, _Mistress_ Brainerd aperçut Halleck, agonisant de
+désespoir, et dont les yeux restaient fixés sur la morte chérie;
+la bonne mère comprit tout ce que renfermait cette angoisse
+comprimée; elle fit un signe au jeune homme, en lui disant
+
+-- Donnez-lui aussi un dernier baiser.
+
+Le pauvre Adolphe s’inclina sanglotant, éperdu, et posa ses
+lèvres sur la joue froide de celle qu’il aimait tant, dans le
+silence de son âme.
+
+Puis il retomba à genoux et demeura immobile, priant, pleurant,
+suppliant le ciel de lui envoyer aussi la mort.
+
+Pendant ce temps, les Indiens avaient été foudroyés par une
+dernière décharge et le major Hachtincson avait pris le soin
+personnel de s’assurer, le sabre à la main, que chacun d’eux
+était bien mort et ne jouait pas au cadavre.
+
+Cette clairière était sinistre avec ses herbes ensanglantées,
+noircies par la poudre, écrasées par les corps inanimés mais
+toujours farouches des Sauvages.
+
+Dans un coin reculé, la famille Brainerd pleurait et priait
+autour de celle qui avait été Maggie.
+
+Au milieu du champ de bataille, le major vainqueur essuyait
+lentement son épée, lorsque son regard se portait vers ce dernier
+groupe, ses sourcils se fronçaient, ses yeux clairs lançaient des
+flammes.
+
+-- Pauvre douce enfant! Grommelait-il; ah! canailles! ah!
+gredins! ah! race infernale! on n’en tuera jamais assez!
+
+Jim, immobile sur la lisière du bois, regardait tout cela d’un
+air impassible; on aurait dit une statue de bronze...
+
+On se serait trompé en le croyant insensible, lorsque ses yeux
+rencontraient la pâle image de Maggie, une lueur humide tremblait
+dans ses prunelles... Jim pleurait, lui aussi!
+
+ÉPILOGUE
+
+Trois jours après les événements qu’on vient de retracer, la
+petite caravane arrivait en vue du territoire de Saint-Paul.
+
+Le major Hachtincson, qui avait escorté jusque-là la famille
+Brainerd, pour la protéger contre de nouveaux malheurs, fit faire
+halte à sa troupe et se prépara à prendre congé de ses nouveaux
+amis.
+
+-- Que Dieu vous garde! sir, et vous rende plus heureux à
+l’avenir, dit-il à Brainerd, en lui serrant la main: Je vous
+quitte pour rentrer dans le désert où m’appelle la chasse
+Indienne. Vous pouvez compter qu’elle sera vengée plus d’une
+fois...
+
+-- Pas bon! venger: prier, meilleur, interrompit Jim, qui, pour
+la première fois peut-être, se mêlait à la conversation sans
+avoir été interpellé.
+
+Le major le regarda pendant quelques minutes avec un sérieux
+incroyable: puis il secoua la tête d’une façon dubitative, et
+ajouta en style Indien.
+
+-- Jim avoir raison peut-être... sang pour sang, mauvais!
+
+Et il tortilla pendant quelques instants sa longue moustache en
+réfléchissant; ensuite il dit avec explosion.
+
+-- Ah! pourtant, on ne peut soutenir le contraire; un assassin
+doit mourir! autant il m’en tombera sous la main, autant j’en
+tuerai!
+
+-- Se défendre, bon! répliqua Jim; attaquer, mauvais.
+
+-- Ces diables d’Indiens parlent peu, observa le major en
+souriant, mais ils parlent bien. Adieu, mes amis, que Dieu vous
+garde!
+
+Le peloton de cavalerie était déjà à quelque distance, lorsque
+l’officier entendit une voix qui l’appelait: c’était Halleck,
+revenant sur ses pas pour lui parler.
+
+-- Sir, dit le jeune homme qui était très pâle voulez-vous
+accepter une mission?
+
+-- Volontiers, mon jeune ami: de quoi s’agit-il?
+
+Halleck tira de sa poche une petite croix sculptée qu’il avait
+façonnée en route
+
+-- Lorsque vous passerez près de l’endroit... vous savez?... Je
+vous prie de placer cette petite croix dans une incision que
+porte le Sumac penché sur sa tombe.
+
+-- Oui... je vous le jure! répondit le major en lui serrant
+énergiquement la main.
+
+-- Ensuite, reprit Halleck d’une voix à peine intelligible, vous
+vous agenouillerez, vous ferez une prière, et vous lui direz, de
+ma part, «au revoir». Merci! Adieu, ajouta-t-il en s’enfuyant
+brusquement pour cacher un flot de larmes qui venait de monter à
+ses paupières.
+
+Le major continua sa route machinalement; au bout de quelques
+secondes, il porta vivement un doigt à son oeil.
+
+-- Diable d’homme! murmura-t-il, qu’avait-il besoin de venir me
+tracasser ainsi?... voilà-t-il pas que j’ai le coin d’une
+paupière humide!... Allons, enfants! un temps de galop! commanda-
+t-il à ses hommes. Il faut un peu de mouvement pour me distraire,
+reprit-il en monologue; comme çà, aussi, sa commission sera plus
+tôt exécutée.
+
+Bientôt la solitude reprit son silencieux empire; les Brainerd
+avaient disparu d’ans la direction du Nord, les cavaliers dans
+celle du Midi; toute trace humaine s’était évanouie au milieu du
+désert.
+
+Une semaine après l’arrivée des pauvres fugitifs dans la ville de
+Saint-Paul, M. Brainerd reçut une lettre portant la suscription
+suivante:
+
+À _mistress_ Brainerd, pour remettre è miss Maria Allondale.
+
+La bonne dame se hâta de la présenter à Maria, qui, à peine
+remise de tant de secousses, était encore au lit.
+
+-- Oh mon Dieu! s’écria la jeune fille en regardant l’adresse,
+qu’y a-t-il encore? Il me semble que voilà l’écriture d’Adolphe
+Halleck.
+
+Et, brisant le cachet d’une main tremblante, elle lut:
+
+«Chère Maria, quand ces lignes seront sous vos yeux, je serai
+loin de vous, loin de toute ma chère famille, à laquelle je dis
+un adieu suprême.
+
+«Nous avions vécu pendant plusieurs années, amis et fiancés, dans
+la pensée souriante qu’un jour nous serions mariés ensemble.
+
+«Mais, une catastrophe irréparable, qui a soudainement détruit
+tout mon bonheur et mes espérances, m’a ouvert les yeux et m’a
+appris que nous ne devons, pas.... que je ne dois pas vivre
+désormais de la vie de ce monde.
+
+«Soyez libre, Maria, je me suis aperçu que votre coeur éprouve
+une affection plus particulière pour notre cher cousin Will...
+soyez libre... et heureuse avec lui; je vous dégage de toute
+promesse envers moi.
+
+«De notre ancienne amitié; il restera entre nous une affection
+sincère et profonde qui nous, unira dans nos souvenirs, dans nos
+prières, dans nos espérances...
+
+«Je ne vous demande plus qu’une seule chose, c’est d’adresser au
+ciel des voeux pour que ma voix, qui va prêcher dans le désert,
+trouve un écho dans l’âme des malheureux Sauvages; pour que le
+Seigneur fertilise en eux la bonne parole que je leur porterai
+jusqu’au sein de la solitude, pour qu’après avoir muré la voie du
+ciel aux autres, je parvienne à la suivre moi-même jusqu’à la
+fin.
+
+«Adieu! à revoir dans la Patrie céleste.
+
+«ADOLPHE, Missionnaire indigne de Jésus-Christ.»
+
+Quand elle est finie cette lecture, Maria fondit en larmes et
+cacha sa tête dans le sein de _mistress_ Brainerd, et lui dit
+d’une voix étouffée:
+
+-- Lisez, ma bonne tante, je ne sais vraiment que vous dire.
+
+-- C’est un noble coeur! murmura la vieille dame, après avoir
+parcouru la lettre, non sans s’essuyer plusieurs fois les yeux.
+Puis elle ajout en regardant fixement la jeune fille: Il a choisi
+la meilleure part, et je crois sa résolution aussi bonne pour
+d’autres que pour lui.
+
+Maria devint rouge comme une fleur de grenade sous le regard de
+sa tante et s’abrita, sans répondre, sous son oreiller.
+
+........................
+
+Quelques mois plus tard un mariage était célébré dans la
+principale église de Saint-Paul.
+
+L’assistance était modeste, mélancolique, peu nombreuse. Mais une
+atmosphère de piété, d’affection douce et sincère s’exhalait de
+cette petite réunion. Les jeunes époux semblaient profondément
+heureux et aimants.
+
+C’étaient, on le devine, Maria Allondale et Will Brainerd qui
+unissaient leur sort. La cérémonie terminée on quitta le séjour
+de Saint-Paul pour aller habiter une petite ferme que les
+nouveaux labeurs de John Brainerd avaient su conquérir dans une
+vallée fertile du Minnesota.
+
+Là, on pouvait vivre et sans inquiétude, en paix; car un poste
+militaire garantissait le territoire contre toute invasion
+indienne.
+
+Pendant bien des années, la Clairière de la Sainte (c’était le
+nom donné au lieu où était la tombe de Maggie), fut visitée,
+chaque automne, par deux pèlerins silencieux et attristés...
+
+L’un d’eux portait la robe noire du missionnaire; sur son visage
+jeune encore, mais pâli par les rudes épreuves de son saint
+ministère, se lisait une pensée profonde et douloureuse.
+
+L’autre, son inséparable compagnon, était un Indien de haute
+stature, dans la noire chevelure duquel l’âge commençait à semer
+de longs fils d’argent.
+
+Tous deux s’agenouillaient sur un tertre gazonné qu’eux seuls
+auraient pu reconnaître, et ils priaient longtemps en silence
+pendant que quelques larmes coulaient de leurs yeux desséchés par
+les orages et les soleils du Désert.
+
+Puis, en se relevant, le plus jeune disait à l’autre
+
+-- Oui, mon bon Jim, la prière est douce au coeur affligé.
+
+-- Prier, penser, espérer, très bon, répondait Jim.
+
+Ensuite Halleck, le jeune missionnaire vieilli avant l’âge, se
+détournait avec un soupir, et, moissonneur infatigable, partait
+pour récolter des âmes.
+
+Un jour l’Indien revint seul et portant une forme humaine:
+enveloppée d’un suaire noir.
+
+Il creusa une tombe à côté de celle de la sainte et y déposa son
+précieux fardeau.
+
+Pendant plusieurs mois on le vit errer dans les bois
+environnants; quand l’hiver arriva, la neige n’était pas plus
+blanche que ses cheveux.
+
+Le printemps suivant, au grand réveil de la nature, on trouva des
+ossements blanchis étendus au pied du Sumac, qui portait la
+petite croix défigurée, hélas, par bien des orages.
+
+C’étaient les restes du fidèle Jim, du bon Indien dévoué jusqu’à
+la mort.
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jim l'indien
+by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13598 ***