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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:42:32 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 ***
+
+PAUL MARIÉTON
+
+
+Une
+Histoire d'Amour
+
+GEORGE SAND ET A. DE MUSSET
+
+DOCUMENTS INÉDITS--LETTRES DE MUSSET
+
+1897
+
+
+
+
+
+
+A MADAME
+
+LA VICOMTESSE DE VARINAY
+
+QUI M'A DEMANDÉ DE LUI CONTER CETTE HISTOIRE D'AMOUR
+
+_Son respectueux ami_.
+
+P.M.
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+L'extraordinaire curiosité qui tout à coup ramène l'attention sur le
+roman d'amour de George Sand et de Musset porte son enseignement. Les
+dernières écoles littéraires achèvent de fatiguer le public. La vie dans
+l'art reprend ses droits. Les poètes de l'idéal et de la passion, même
+les romantiques, même les prêcheurs d'utopies, sont soudain relus et
+aimés par la génération qui s'avance. Lamartine a reconquis sa royauté
+sur les âmes. George Sand et Musset renaîtraient-ils d'un semblable
+abandon? Voilà deux incontestables génies. Leur éclat s'embrumait depuis
+un quart de siècle; mais pour les ressusciter à la gloire, «ce soleil
+des morts», veillait sur les deux ombres une histoire d'amour.
+
+On la connaissait vaguement, cette histoire. Les deux amants avaient
+pris soin d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. Encore que
+mystérieuse, elle constituait le plus clair de leur légende. Et en
+dehors même de l'art, on continuait de les aimer. Car, bien plus que
+pour le dernier siècle, l'énigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot
+et de Jean-Jacques (dont on ne saura rien de précis tant que la famille
+d'Arbouville refusera de publier les lettres de Rousseau), l'aventure
+d'amour de George Sand et de Musset sera le grand roman de notre siècle.
+La _Confession_ et les _Nuits_, les contes passionnés de Lélia et le
+théâtre en liberté de Fantasio, ont troublé et séduit trois générations.
+
+On disait du poète, du poète de la jeunesse, que l'amour d'une femme
+avait éveillé son génie, pour le faire mourir. On savait aussi que cette
+maîtresse «qui voulait être belle, et ne savait pas pardonner» avait
+auréolé la plus glorieuse carrière, d'une vieillesse entourée de
+vénération. On n'osait franchement plaindre l'un ni excuser l'autre.
+
+Après la mort du poète, George Sand la première avait prétendu se
+justifier. Paul de Musset répondit pour son frère et d'autres témoins
+se mêlèrent de la querelle: accusation et défense parurent également
+suspectes. On attendait donc que le temps permît d'exhumer les papiers
+intimes. Après soixante-deux ans, le mystère s'est dévoilé.
+
+Deux articles fort documentés ont paru cet été, qui jetaient des lueurs
+nouvelles sur ces misères de poètes: l'un de M. le vicomte de Spoëlberch
+de Lovenjoul, l'érudit bibliophile belge, tout sympathique à George
+Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent de Musset, ce qui
+semblerait nous désigner ses préférences. Mais leurs conclusions
+s'accordent mal avec les dernières révélations.
+
+Tout récemment, j'ai traduit et publié le journal intime du docteur
+Pagello, où il est d'abord conté comment George Sand lui déclara son
+amour, dans la chambre même de Musset gravement malade à Venise. La
+déclaration indirecte et encore indécise de la romancière au médecin[1]
+était publiée à son tour par M. le docteur Cabanès, au cours d'une
+interview de Pagello lui-même, laquelle confirmait de tout point les
+assertions du journal, plus précis encore pour être à peine postérieur
+aux événements évoqués.
+
+Ce journal m'avait été confié il y a six ans. Je ne l'ai fait connaître
+qu'après avoir acquis la preuve qu'il n'était pas absolument inédit. Si
+Pagello est discret sur son bonheur pendant la fin du séjour de Musset,
+il ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui avait offert George Sand.
+On n'avait jusqu'ici que de vagues données sur ce point.
+
+[Note 1: J'en avais donné une phrase qui peut la résumer: «Je t'aime
+parce que tu me plais; peut-être bientôt te haïrai-je.]
+
+Pour éclairer ces demi-confidences, j'ai cru pouvoir, sans
+indélicatesse, citer aussi de longs fragments d'une lettre inédite de
+George Sand à Pagello, où elle ne dissimule rien de leurs relations.
+Cette lettre, dont j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour ceux
+qui ont semblé douter de l'authenticité de mes pièces), apportait le
+premier document décisif sur l'infortune de Musset _avant son départ de
+Venise_.
+
+Plusieurs ont jugé bon de déclarer indiscrètes ces révélations, alors
+que Musset et George Sand ont commencé eux-mêmes à en faire confidence
+au public. J'ai cru inutile pourtant de donner certains passages plus
+intimes de la lettre citée, qui n'eussent plus laissé de doutes sur la
+nature de cette liaison. Le Don Juan féminin qu'était George Sand, sans
+se montrer impitoyable quand il cessait d'aimer, s'obstinait néanmoins,
+tout dépourvu qu'il était de scrupules, à dérouter la curiosité sur
+la légende de ses victimes. Pourquoi refuser à Musset d'être sorti en
+galant homme d'un amour qui fut également fatal à tous ceux qui en ont
+goûté?...
+
+Peut-être y avait-il mauvaise grâce à s'attacher ainsi à la
+démonstration des torts d'une femme. Mais la vie de George Sand
+n'est-elle pas la raison même de son génie? Et ce génie, instinctif,
+abondant, romantique et déclamatoire, ne doit-il pas autant à son
+tempérament qu'à son atavisme et à son éducation? «Ce qu'il y a de
+meilleur en moi, c'est les autres», écrivait-elle (ou à peu près), à
+Flaubert. Et dernièrement, Mme Clésinger, justement froissée de ce
+soudain étalage d'intimités, qui est une des nécessités de la gloire, ne
+disait-elle pas à ce propos: «Pour moi, le sentiment qui a guidé ma mère
+et déterminé ses actes, c'est l'horreur de la solitude. Il lui fallait
+autour d'elle du mouvement, quelqu'un à qui parler, sur qui se reposer,
+et quelqu'un à protéger....»
+
+Nul doute que la bonté sereine dont s'enveloppa la vieillesse de cette
+orageuse nature,--plus belle encore dans ses orages,--ne l'absolve aux
+yeux du moraliste, des inquiétudes de ses jeunes années. Ses erreurs du
+moins relèvent aujourd'hui de l'histoire littéraire: pourquoi ne pas les
+constater?
+
+Un grand tumulte de presse accueillit ces révélations. Ce fut
+l'événement du jour, la question littéraire à la mode. Sandistes et
+Mussettistes épiloguèrent sur l'aventure de Venise, cependant que
+maints chroniqueurs, tout en y trouvant le plus rare profit de «copie»,
+criaient au «scandale», et suppliaient qu'on n'apprît pas davantage au
+public que ses grands hommes avaient été aussi des hommes.
+
+L'ombre de Lélia vit se lever pour elle une armée de paladins. Pendant
+quelques jours, la mémoire de son poète resta sans défenseurs. M. Émile
+Aucante, ancien secrétaire de George Sand (et légataire de ses lettres à
+Alfred de Musset), protesta dans les journaux contre la «légende de son
+infidélité». Il déclara formellement que la Correspondance donnerait
+la «preuve écrite de la main de Musset que George Sand ne l'avait pas
+trahi.»--Ces lettres pouvaient-elles apporter une telle preuve? Nous en
+connaissions déjà quelques fragments par une fine monographie de Musset,
+qu'avait publiée Mme Arvède Barine, tel cet étonnant passage d'Elle à
+Lui: «O cette nuit d'enthousiasme, où, _malgré nous_, tu joignis nos
+mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous
+m'avez sauvé âme et corps.»
+
+Or M. Émile Aucante ne possédait que les lettres de George Sand, et Mme
+Lardin de Musset s'opposait énergiquement à la publication de celles de
+son frère.... D'ailleurs, qu'eussent prouvé, contre l'infidélité de son
+amie, les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait à Musset, dans sa
+débilité devant l'amour, la subtile psychologie d'une maîtresse qui,
+sans perversité peut-être, mais toujours incapable de s'avouer une
+faiblesse, était parvenue à suggérer à sa victime des paroles de
+reconnaissance?... Car voilà le cas intéressant de cette banale
+aventure.
+
+ C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes....
+
+Et moi-même, racontant pour la première fois la «Véridique histoire des
+Amants de Venise», j'avais cru devoir tenir moins compte des fragments
+singuliers de ces lettres du malheureux poète, que de l'honnête mémorial
+de Pagello et des aveux intimes de George Sand.
+
+La restitution de cette histoire, désormais précise quant aux faits,
+restait donc énigmatique quant aux psychologies tourmentées qui les
+avaient conduits. Les révélations continuèrent. _La Revue de Paris_
+publia les lettres de George Sand à Musset. On en mena grand bruit. Il
+n'est pas douteux qu'un retour de l'opinion ne se produisit alors en
+faveur de Lélia. La même revue donna ensuite ses lettres à Sainte-Beuve.
+Elles précisaient des expériences antérieures à la liaison avec Musset,
+qui permettaient la défiance. Cette fois l'opinion fut défavorable à
+George Sand.
+
+Maintenant, qu'apporte ce livre? Une histoire, serrée d'aussi près que
+possible, de cette attachante aventure d'amour, un exposé synthétique
+de la vie des deux grands écrivains depuis leur rencontre jusqu'à leur
+séparation. Les lettres de Musset, jusqu'ici complètement inédites,
+m'ont été libéralement prêtées par la soeur du poète, Mme Lardin de
+Musset, qui garde le culte pieux de sa mémoire. Quelle reçoive ici
+l'hommage de ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue que son
+frère Paul, autant dans sa Biographie d'Alfred de Musset que dans son
+roman, _Lui et Elle_, n'a pas une seule fois trahi la vérité. Nous la
+rechercherons aussi, aidé de tous les documents nouveaux que nous allons
+produire.
+
+Y avait-il nécessité ou intérêt à exhumer dans ses détails un épisode
+intime vieux de soixante ans?--J'estime que sans encourir un reproche
+quelconque d'indiscrétion ou d'indélicatesse on a droit, pour les
+grandes oeuvres, à remonter aux sources secrètes de leur génération.
+Sainte-Beuve lui-même nous a appris à ne pas isoler l'oeuvre de la vie.
+Où s'arrête la biographie d'un grand homme? Là où elle cesse de nous
+intéresser, c'est-à-dire d'être nécessaire à l'explication de ses
+chefs-d'oeuvre.
+
+Décembre 1896.
+
+
+
+SOMMAIRE
+
+I.--GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833.
+
+II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).
+
+III.--LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-décembre
+1833).
+
+IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).
+
+V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-août 1834).
+
+VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE
+(avril-août 1834).
+
+VII.--GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre 1834).
+
+VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).
+
+IX.--APRÈS LA RUPTURE.--LA LÉGENDE.
+
+
+
+UNE HISTOIRE D'AMOUR
+
+
+
+I
+
+George Sand et Alfred de Musset se sont connus au mois de juin 1833.
+Diversement célèbres, mais jeunes tous deux et égaux de génie, quels
+talents et quelles âmes allaient-ils rapprocher?
+
+Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà l'auteur des _Contes
+d'Espagne et d'Italie_ et du _Spectacle dans un fauteuil_, le poète
+de _Don Paez_ et de _Mardoche_, de _la Coupe et les Lèvres_ et de
+_Namouna_. Ce classique négligé qui sort du Cénacle d'Hugo, effare en
+même temps la vieille école et la nouvelle. Il vient de donner les
+_Caprices de Marianne_ et achève d'écrire _Rolla_.
+
+Au plus fort du Romantisme, il a ramené l'esprit dans la poésie
+française. Il apporte cette insolente et bien vivante preuve qu'on
+peut être un écrivain de génie, rien qu'à traduire une sensibilité
+frémissante, quand elle est servie par un goût inné. «Chose ailée et
+divine et légère», son talent ne semble point d'un professionnel. Ce
+grand poète est un dilettante, une abeille qui fait son miel de mille
+fleurs. Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a savouré l'arôme,
+il rapporte un miel bien à lui, bien français. Que lui importe ce qu'on
+qualifie d'originalité! Ces entraînements de l'opinion ne prouvent bien
+souvent que mépris du génie en faveur du talent... Si sa voix devient
+l'écho mélancolique des jeunes âmes de son milieu et de son temps, il
+n'aspirera pas plus haut. En ne chantant que pour lui-même, il chantera
+au nom de tous.
+
+Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa fantaisie à tout ce
+qui peut brider l'indépendance d'enfant gâté qui fait le naturel et le
+charme de son esprit,--même la recherche trop précise de pittoresque,
+même les conceptions trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours
+le sacrifice à ce goût léger mais sûr, conscient de sa valeur française,
+qui se contente de sentir harmonieusement. Oui, surtout, âme française,
+française, jusqu'à l'agacement, coeur loyal, esprit fin et de race
+toujours, élégant et hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète qu'on
+a voulu nous faire prendre pour un don Juan de tavernes et de mauvais
+lieux.
+
+L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne racontant que lui-même, n'est
+si humain, entre tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le plus
+faible. On a dit de Musset qu'il était le grand poète de ceux qui
+n'aiment pas les vers. C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous,
+ce libertin à l'âme mystique, ce débauché assoiffé d'amour pur, ce
+spirituel et ce triste. «Un jeune homme d'un bien beau passé», l'avait
+ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant bien compris, lui qui
+a tout compris, le jour qu'il écrivait: «La Muse de la Comédie l'a baisé
+sur les lèvres, la Muse de la Tragédie, sur le coeur.»
+
+La vie et le génie de Musset sont tout entiers dans sa jeunesse. La
+jeunesse lui semblait sacrée, comme l'unique raison de la vie et sa plus
+certaine beauté. C'est pourquoi il n'a d'autre histoire que celle de son
+coeur.
+
+Quand il rencontre George Sand, c'est encore l'enfant sublime, et déjà
+l'enfant perdu. Mais le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il a
+vécu sans trop de mesure, parfois même il a fait parade de ses
+débauches de jeunesse. Mais il entre dans ce snobisme un peu de la mode
+romantique, cette recherche du fatal et de l'étrange, qui lui a inspiré
+son premier livre si peu connu, _l'Anglais mangeur d'opium_ (adapté de
+Thomas de Quincey)[2].
+
+[Note 2: _L'Anglais mangeur d'opium,_ traduit de l'anglais par A. D.
+M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.]
+
+George Sand, trente ans plus tard, dans une lettre à Sainte-Beuve,
+écrira: «Pauvre enfant! _il_ se tuait! Mais _il_ était déjà mort quand
+_elle_ l'avait connu! _Il_ avait retrouvé avec _elle_ un souffle, une
+convulsion dernière[3]!...»
+
+[Note 3: Lettre publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul.
+_Cosmopolis_ du 1er juin 1896.]
+
+Ce n'était que rancune contre Paul de Musset: _Lui et Elle_ venait de
+paraître (1861) en réponse à _Elle et Lui_.
+
+Si le poète a abusé de la débauche, il est resté généreux, comme sont
+les faibles. Déjà son génie est mûr pour les grands cris humains.
+L'esprit gai et le coeur mélancolique, il n'a qu'effleuré les joies et
+les douleurs du véritable amour. Voici venir la passion qui transformera
+son âme, qui, épurant et élevant ses qualités natives, lui arrachera des
+cris immortels.
+
+George Sand touche à la trentaine. Elle a aussi sa légende; mais
+celle-ci a dépassé les bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa vie
+indépendante dans un mariage qu'elle n'a pas rompu, pour ses allures
+d'androgyne, son goût des paradoxes sociaux, sa liaison avec Jules
+Sandeau, leur livre (_Rosé et Blanche_, signé «Jules Sand»), ses livres
+surtout, _Indiana_ et _Valentine_. Elle achève _Lélia_ qui va mettre le
+sceau à sa gloire future.
+
+Ce n'est pas ici le lieu de conter la première jeunesse de George Sand.
+On nous en a donné récemment un tableau qui semble véridique[4], à
+l'aide de sa correspondance inconnue et de cette _Histoire de ma vie_,
+où elle-même nous a dit ses premières années, avec une sincérité qu'on
+ne peut mettre en doute et un incomparable charme. Il faut cependant la
+résumer en quelques traits, pour expliquer les influences qui ont régi
+sa vie.
+
+[Note 4: S. ROCHEBLAVE, _George Sand avant George Sand_, dans la
+_Revue de Paris_ du 15 mars 1896.]
+
+Petite-fille du receveur-général Dupin de Francueil et d'une bâtarde de
+l'aventureux et brillant Maurice de Saxe,--femme indulgente et fine,
+à l'esprit fort et cultivé, aïeule d'ancien régime, qui fut sa vraie
+éducatrice,--elle est née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue,
+avec la fille d'un oiseleur.
+
+Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère restée très peuple, elle
+fut tiraillée et troublée dans ses jeunes tendresses. Le couvent
+des Augustines de Paris, où on la mit de bonne heure, développa ses
+penchants mystiques. De retour à Nohant, ces souvenirs religieux,
+l'influence contraire de sa grand'mère et du bonhomme Dechartres, qui
+avait été le précepteur de son père, des lectures enthousiastes
+de Chateaubriand et de Rousseau, enfin le sentiment de la nature,
+qu'éveillaient en elle ses promenades dans la _Vallée Noire_, ce paysage
+du Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent dans cette âme pour
+former son génie rêveur et passionné, mélancolique et oratoire, pour
+alimenter sa verve descriptive, abondante comme une source, vers les
+grands horizons, pourtant désenchantés, du plus invincible optimisme.
+
+Mme Dupin de Francueil étant morte, elle passait quelque temps chez sa
+mère, à Paris, puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822), dans
+l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, M. Casimir Dudevant, fils
+naturel d'un colonel baron de l'Empire, avait été lui-même soldat.
+Jeune encore, mais de peu d'imagination, il ne tardait pas à se laisser
+enliser par la vie rurale.
+
+On peut croire qu'il fut longtemps sans soupçonner la valeur
+d'intelligence et de sensibilité de sa compagne. Il devait bientôt
+cesser de lui plaire, pour un prosaïsme peut-être sermonneur, qui
+heurtait chez elle de vifs penchants à l'exaltation romantique.
+
+Buvait-il plus que de raison et était-il aussi brutal qu'on l'a laissé
+entendre? Nous ne le rechercherons pas. Du moins le séjour de Nohant
+pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents voyages à l'aide
+desquels son mari s'ingéniait à la distraire. Au cours d'une de ces
+absences, souvent fort prolongées, Aurore Dudevant rencontrait à
+Bordeaux, revoyait a Cauterets, l'homme qui lui a révélé l'amour.
+
+C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de Sèze, dont le grand sens
+et l'honnêteté retardèrent de six ans,--les six ans que dura cette
+affection platonique,--la crise qui fera quitter son foyer à celle qui
+sera George Sand. Mais nous ne pouvons nous attarder sur cette période
+de sa vie, d'ailleurs incomplètement explorée.
+
+La monotone compagnie de M. Dudevant lui devenait insupportable.
+
+Après neuf ans de mariage et sans vouloir s'avouer l'inquiétude de
+ses sens,--elle affecta toujours de n'en pas convenir,--elle s'était
+violemment avisée que l'heure était venue de vivre à sa fantaisie, sans
+pourtant rompre tout à fait.
+
+Un beau matin, sur le premier prétexte, elle se montre offensée, déclare
+son intérieur intolérable et demande une pension, pour partager sa vie
+entre Paris, où elle fera métier d'écrire, et Nohant, où elle retrouvera
+ses enfants. M. Dudevant accepte, résigné, et en janvier 1831, la jeune
+femme, ivre d'air libre et d'espérance, débarque au quartier Latin où
+l'attend un petit groupe ami d'étudiants berrichons.
+
+Alors commence cette existence en partie double, bourgeoise et rangée en
+Berry, près de ses enfants, trois mois sur six, singulièrement émancipée
+les trois mois suivants à Paris.--Déjà s'établissait sa légende. La
+châtelaine patiente et rêveuse de Nohant se transformait en un étudiant
+imberbe, aux longs cheveux bouclés, coiffés d'un béret de velours, noir
+comme eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant la cravate rouge,
+et toujours la cigarette aux lèvres.
+
+Son costume était, d'ailleurs, la moindre de ses libertés. A peine
+dissimulait-elle, dans sa société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si
+elle essaie de se justifier de cette indépendance dans _l'Histoire de ma
+vie_,--étrange histoire, en effet, dont le malheureux Chopin disait
+à Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et qui n'est plus que
+réticences au moment où on y cherche des révélations,--du moins sa
+correspondance l'accable. Non pas ses lettres déférentes à sa mère, Mme
+Dupin, ou passionnées de tendresse à son fils, mais celles à ses amis
+berrichons, ses compagnons de Paris, Alphonse Fleury, Charles Duvernet,
+à l'effarouché Boucoiran lui-même, son confident de la première heure,
+lettres où un furieux amour de liberté quand même, voire de bohème,
+éclate entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant à la Châtre.
+Agacée, elle prit ses coudées franches.
+
+Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. L'histoire en est encore
+imparfaitement connue: nous savons qu'elle reprit elle-même chez lui sa
+correspondance, après la rupture, et la brûla. On a dit qu'elle l'avait
+aimé tendrement, croyant s'engager pour la vie... Ses premières
+aventures d'amour nous découvriraient plutôt son cerveau que son coeur.
+Après Sandeau, «elle essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses ou
+vaines, telles que celles avec Mérimée et Gustave Planche», a écrit son
+confident Sainte-Beuve[5]. C'est encore l'étudiante, la frondeuse de
+tous «préjugés», double scandale, qui la poursuivra longtemps. Elle
+demeure volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant vite se
+ressaisir. Mais déjà le fond est désenchanté. Avec Musset enfin, elle
+espère atteindre au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, que plus tard
+avec Michel de Bourges, un haut esprit, son maître, qu'elle aimera
+jusqu'à l'adoration, et avec Chopin qui, lui, mourra de son amour,
+elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle souhaite,--sans la chercher
+peut-être, car la loi du génie, «ce deuil éclatant du bonheur», comme
+disait Mme de Staël, est de la contrarier toujours. Mais sa rencontre
+avec Musset, lui révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue
+aux ressorts de cette âme complexe.
+
+[Note 5: Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand. _Cf_.
+vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, _les Lundis d'un chercheur_, p. 173,
+in-8°; Calmann Lévy, 1894.]
+
+Un profond instinct maternel déborde sur ses passions de femme, les
+transformant. Maternelle un peu à la façon de Mme de Warens, elle l'est
+avec moins de mollesse, avec tout son génie actif, abondant, fier et
+triste. Elle a laissé ruisseler une imagination ardente et pratique à
+la fois, dans toute son oeuvre,--cet immense miroir de la nature et
+de l'amour où son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à sembler
+indifférente à tout. Bonne pour tous, en effet, ce qui l'aura faite
+si cruelle pour quelques-uns. Éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier sa
+dignité même; amante pour être plus amie, a-t-on dit; incapable de
+chagriner longtemps personne, et s'abandonnant toute pour l'éviter; mais
+terriblement femme aussi, et conduite par une inexorable fantaisie.
+
+Sa libre éducation avait mis en elle les germes d'une erreur qui fait de
+son oeuvre un long sophisme. Une excessive pitié de la femme lui
+donna de bonne heure l'obsession de l'égalité des sexes. Cette pitié
+dédaigneuse n'allait pas sans une intime colère contre les immunités de
+l'homme. Elle méprise la femme, qu'elle n'a guère connue et peinte que
+d'après elle-même, pour ne pas comprendre que l'homme puisse attacher
+tant d'importance à cet être incohérent et faible. Elle n'est pas sans
+un vif instinct de coquetterie,--qu'elle réprime le plus souvent,
+par bonté d'âme,--ni sans certaine expérience de ses charmes. Aussi
+réclame-t-elle pour son sexe tous les privilèges masculins, d'où
+ses revendications de l'amour libre et sa condamnation du
+mariage.--Naturellement plus douée de curiosité que de tempérament,
+elle aventura son âme romanesque dans les plus paradoxales contrées
+du sentiment. Sa recherche obstinée de l'amitié là où elle ne pouvait
+trouver que l'amour fut une autre erreur capitale de sa vie. La
+confusion perpétuelle qu'elle en fit, et dont témoignent ses lettres
+comme ses romans, explique les infortunes de sa jeunesse, ses
+faiblesses, ses utopies. Elle pensa s'en consoler plus tard, en
+cherchant à contenter son optimisme par un vague idéal humanitaire. La
+Nature seule put la rasséréner, qui lui dicta ses vrais chefs-d'oeuvre.
+
+Ainsi l'indépendance règne au fond de son âme, si obstinée, si rangée
+pourtant. Son grand sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui
+fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout au nom de l'idéal,--car
+l'idéalisme rejoint le naturalisme dans une exclusive poursuite de la
+vérité...
+
+Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. Les révoltés ne le sont
+jamais. Son travail méthodique, sa régularité patiente, impassible
+--bovine--_à, faire de la copie_, parmi les plus graves agitations de
+son âme, prouvent chez elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission
+raisonnée. Quand une passion a cessé de la faire vibrer, elle s'en
+détache. Elle ne se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa grande
+douleur... Elle redevenait orgueilleuse à sentir qu'il la lui devait!
+
+Les prétentions aristocratiques de Musset devaient altérer de bonne
+heure leur entente amoureuse. Orgueilleux de son «monde», sinon de sa
+naissance, le poète dédaignait la vie et l'atmosphère bourgeoises, comme
+tous les artistes de race, ne se plaisant comme eux qu'avec la société
+riche et élégante, l'élite féminine, ou le vrai peuple. Le goût que
+manifesta de bonne heure George Sand pour les démocrates, pour l'esprit
+ouvrier, devait irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette
+considération dont on n'a guère tenu compte, il faut ajouter le
+déséquilibre physiologique du poète. Ses crises nerveuses, jamais bien
+expliquées, faisaient craindre pour lui la folie. On a même parlé
+d'attaques d'épilepsie. Mais Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son
+mariage (1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement
+qu'il ait été sujet à rien de semblable. Quand éclata la crise, l'un et
+l'autre se sentaient-ils humiliés? George Sand avait d'abord pris Musset
+pour un enfant: ceci ne se pardonne guère, aux heures clairvoyantes.
+Mais Musset était un bon enfant: il passa bien vite à sa maîtresse
+cette manie de protection. L'abus qu'elle faisait de la déclamation
+sermonneuse l'agaça davantage, et surtout son obstination à poétiser ses
+faiblesses...
+
+La mère du poète, qui d'abord s'était opposée au voyage en Italie, avait
+fini par «consentir à confier» son fils à George Sand, comme à une femme
+de grand renom, plus âgée que lui de six ans et relativement grave,
+malgré des erreurs trop connues.
+
+Elle préférait pour lui ce voyage avec une amie... intellectuelle, au
+séjour de Paris, nuisible à sa santé. Or, Musset entendait trouver dans
+son amie mieux que l'amour d'une seconde mère. On sait que tous les
+amants de Lélia s'entendirent appeler ses enfants...
+
+Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en avait, elle en laissait voir
+plus que lui. Et, sa dignité toujours en avant, elle ne savait abdiquer
+le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance de sa vie.
+
+Quoique _gendelettres_ tous deux, mais plus poètes qu'artistes, ils n'en
+restaient pas moins jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été
+écrites pour la postérité; elles n'en sont que plus curieuses pour elle.
+Les courts fragments cités par Mme Arvède Barine dans sa pénétrante
+monographie de Musset[6], avaient fait pressentir les perles que
+recelait ce terreau... mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir
+juger de cette correspondance. Elle nous guidera dans l'exposé du plus
+fameux des romans d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour en
+mieux préciser l'évolution.
+
+[Note 6: Les grands écrivains français: _Alfred de Musset_, in-18,
+Hachette, 1894.]
+
+
+
+II
+
+La liaison de George Sand avec Jules Sandeau vient de finir,--comme
+finiront tous les amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée, quand
+Lui emporte une secrète blessure. Rarement il la dévoilera, au cours de
+sa longue carrière. C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut pas donner
+confidence au public, chaque fois qu'il lui arrivera d'y faire allusion,
+ce sera d'un mot dont la cruauté brève suspend tout jugement sur l'être
+d'exception qu'a été George Sand.--«Le coeur de cette femme est comme un
+cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que les croix de ceux qu'elle a
+aimés.»
+
+Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle, elle est rassasiée de
+l'amour. Ses amis, que la présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se
+rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus d'autorité que jamais
+sur sa vie. Avec le fidèle Boucoiran, le précepteur intermittent de son
+fils, un être bon et faible qui est et restera toujours «son enfant»,
+son meilleur ami est Gustave Planche.
+
+Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer qu'il espéra son tour.
+Il connaissait George Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans plus
+jeune qu'elle, il prenait bientôt cependant, sur son ardent esprit,
+par un goût d'austère puriste et des connaissances qu'elle déclarait
+infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha toujours et dont si
+merveilleusement elle tira profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus
+loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement de Gustave Planche
+dans les avatars de George Sand nous prépare à l'entrée en scène de
+Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire va se doubler d'un
+conseiller intime, d'un confident d'amour.
+
+Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que nous devons de connaître
+quelques-unes des lettres qu'elle lui écrivit durant la période troublée
+où elle cherchait sa voie. Dans un des curieux appendices de ses
+_Portraits Contemporains_,--sortes de codicilles du testament
+littéraire que constituent ses derniers livres[7], Sainte-Beuve a
+esquissé avec plus de charme que de discrétion,--George Sand vivait
+encore,--l'état d'âme de ce beau génie féminin pendant ces six mois
+critiques et décisifs. Et il a donné à l'appui les pages intimes «les
+plus vraies, les plus naïves et les plus modestes où elle s'ouvrait à
+lui de son coeur et de son talent».
+
+[Note 7: _Portraits contemporains_, 1868 (cinq volumes où sont
+réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, p. 506-523.
+Paris, Calmann Lévy.]
+
+Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. A la suite d'articles
+publiés par Sainte-Beuve sur _Indiana_ et _Valentine_[8], Gustave
+Planche lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le remercier.
+«Nous y allâmes un jour vers midi; elle habitait depuis peu, et seule,
+le logement du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune femme aux
+beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une
+sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle écouta, parla peu
+et m'engagea à revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle
+avait le soin de m'écrire et de me rappeler. En peu de mois, ou même en
+peu de semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit se noua entre
+nous. J'étais garanti alors contre tout autre genre d'attrait et de
+séduction par la meilleure, la plus sûre et la plus intime des défenses.
+Ce préservatif contre un sentiment d'amour, en présence d'une jeune
+femme qui excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit la solidité
+et le charme de notre amitié. George Sand voulut bien me prendre à
+ce moment délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité, pour
+confident, pour conseiller, presque pour confesseur[9].»
+
+[Note 8: Le _National_ des 5 octobre et 31 décembre 1832.]
+
+[Note 9: _Portraits contemporains_, I, p. 507.]
+
+George Sand écrivait alors _Lelia_, Sainte-Beuve _Volupté_. Tous deux se
+consultaient sur leurs romans. Des entretiens littéraires, ils passaient
+aux confidences intimes. Elle venait, de rompre avec Jules Sandeau, et à
+peine libre, «dans un véritable isolement moral, elle se demandait
+quels amis et quel ami elle se pourrait choisir parmi tous ces visages
+nouveaux de gens à réputation diverse qu'elle affrontait pour la
+première fois[10]». Sainte-Beuve s'offrit à lui présenter ceux qu'il
+fréquentait et jugeait dignes d'elle. Elle refusa de connaître Musset,
+mais elle eut la curiosité d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent
+médiocrement, semble-t-il. Vers la même date, elle écrit à Sainte-Beuve
+qu'elle «recevra Jouffroy de sa main», le priant de le prévenir de son
+extérieur sec et froid, de son attitude silencieuse. Cette rencontre fut
+encore passagère. Mais la même lettre nous éclaire singulièrement sur le
+pessimisme qu'apportait George Sand dans ses expériences: «Je crains
+un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de
+belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux;
+ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine... Il n'y a
+pas de confiance entière possible à réaliser. Les gens qu'on estime, on
+les craint et on risque d'en être abandonné et méprisé en se montrant
+à eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux,
+mais ils trahissent.»
+
+[Note 10: _Portraits contemporains_, I, p. 511.]
+
+Le complément de ces lettres singulièrement captivantes vient de
+paraître[11]. L'ensemble constitue le document le plus sûr et à peu près
+unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état d'âme de George Sand
+pendant cette crise de sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même
+par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines
+phrases de George Sand on pourrait le penser: «Vous m'avez dit que vous
+aviez peur de moi (lettre de mars).» Mais s'il en fut réellement ainsi,
+soit respect de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit crainte
+d'être rebuté dans une autre attitude que celle de confesseur, soit
+excessive timidité, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait
+pris soin, bientôt, de faire confidence à sa pénitente d'une affection
+profonde et jalousée, qui le détournait de tout autre désir,--celle dont
+il a rempli, sincèrement ou non, son fameux _Livre d'amour_, daté du
+même temps pour la plupart des pièces.
+
+[Note 11: George Sand, _Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris_ du
+15 novembre 1896.]
+
+Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve, il y a une lacune d'un
+mois. La suite de la correspondance nous l'explique.
+
+Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse, en avril 1833, y est
+définitivement révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en somme on
+n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente
+monographie du maître de _Colomba_, avait recueilli ces rumeurs.
+Incidemment, à propos des années de dissipation de Mérimée, il nous
+expliquait la défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus, par
+cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. «Le
+court passage de Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand est un fait
+d'histoire littéraire, écrit-il, sur lequel s'est greffée une légende
+assez amusante. D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand
+était seule et souffrait de cette solitude, lui aurait «donné» Mérimée,
+et, dès le lendemain, George Sand lui aurait écrit pour lui rendre et
+lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce
+rôle trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile de Mérimée et
+de Mme Sand. Mais il est exact qu'il reçut des confidence et des
+plaintes[12].»
+
+[Note 12: AUGUSTIN FILON, _Mérimée et ses amis_, p. 64, in-16,
+Hachette, 1894.]
+
+La vérité est que cette liaison ne fut confessée à Sainte-Beuve que cinq
+mois après. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres
+d'août et de septembre, quand elle a retrouvé l'amour avec Musset, on
+conçoit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait
+dissimuler à son directeur. La rencontre fut brève et nette, digne de
+l'homme raffiné et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît bien
+l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants. Mais George Sand, qui
+était de son âge, ainsi que son égale en génie, resta froissée et plus
+étonnée encore de ce dédain de sa personne et de son âme. Écoutons ce
+ressouvenir:
+
+ ....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai un homme
+ qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien
+ à ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit
+ me fascina entièrement; pendant huit jours je crus qu'il avait
+ le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dédaigneuse
+ insouciance me guérirait de mes puériles susceptibilités. Je croyais
+ qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphé de sa
+ sensibilité extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée,
+ si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté.
+
+ ....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'étais
+ absolument et complètement Lélia. Je voulus me persuader que non;
+ j'espérais pouvoir et abjurer ce rôle froid et odieux. Je voyais à mes
+ côtés une femme sans frein, et elle était sublime[13]; moi, austère
+ et presque vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon
+ isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mécomptes du
+ passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu'à une condition, et qui
+ savait me faire désirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister
+ pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant à l'âme.
+ Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-être
+ n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolérer l'autre: j'étais
+ atteinte de cette inquiétude romanesque, de cette fatigue qui donne
+ des vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en question
+ et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles
+ qu'on a abjurées.
+
+[Note 13: Mme Dorval.]
+
+ ....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance, de
+ dégoût et de découragement. Au lieu de trouver une affection capable
+ de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie
+ amère et frivole. Ce fut tout.
+
+ Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être aimée, et
+ s'il m'eût aimée il m'eût soumise, et si j'avais pu me soumettre à un
+ homme, je serais sauvée, car ma liberté me ronge et me tue. Mais il
+ ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me
+ décourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui pût
+ l'attirer à moi.
+
+ Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais, et vous m'avez
+ vue en humeur de suicide très réelle. Mais s'il y a des jours de froid
+ et de fièvre, il y a aussi des jours de soleil et d'espérance.
+
+ Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette malheureuse et
+ ridicule campagne m'a fait faire un grand pas vers l'avenir de
+ sérénité et de détachement que je me promets en mes bons jours. J'ai
+ senti que l'amour ne me convenait pas plus désormais que des rosés sur
+ un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers
+ mois de ma vie assurément!) je n'en ai pas senti la plus légère
+ tentation[14].
+
+[Note 14: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est
+(des premiers jours) de juillet 1833.]
+
+Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois mois de calme. Ses
+confidences à Sainte-Beuve recommencent en mai; elle est grave et le
+sermonne à son tour. Mais la revoilà, en juin, dans un grand trouble:
+son ami lui devient un refuge. A la voir s'abandonner ainsi, on est
+tenté de s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à changer sa
+vénération en tendresse. La liaison qui le garde d'elle l'aurait-elle
+agacée de quelque jalousie? Vraisemblablement, elle a reçu de son
+directeur une lettre amère. Peut-être déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne
+se décourage pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. Elle
+se dit seule, désenchantée de tout: l'amitié même n'existe pas! Mais
+Sainte-Beuve l'a rassurée. Dans une lettre du 3 août, elle semble
+apaisée. Quelque chose de nouveau a surgi dans sa vie.--«Pour rien au
+monde, lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre dévouement.» Et
+elle se fait protectrice à son tour.
+
+Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel amour, un amour inconnu,
+tout de fraîcheur, de poésie et de tendresse, qui lui rapporte tout à
+coup les illusions de la jeunesse et de l'espérance.
+
+Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il avait rencontré George
+Sand au printemps de 1833. En réalité leurs relations ne datent que de
+la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve voulait dès le mois de mars
+présenter le poète à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant
+trop... différent pour ses habitudes. «A propos, réflexion faite,
+écrivait-elle, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il
+est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de
+curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent
+de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses
+sympathies[15].» De son côté peut-être, Musset se défiait de la
+romancière sur sa légende déjà tapageuse. Mme Lardin de Musset me
+rapporte qu'il disait alors: «Elle n'a donc jamais rencontré un
+homme convenable? Comme tous ses héros me déplaisent!» Ces réserves
+expliqueraient le retard de leur rencontre. Mais leur rencontre
+était fatale. Et sans doute un instinct secret les avertissait-il de
+l'approche de la souffrance, ce vertige de l'abîme, où s'éveille le
+génie des poètes.
+
+[Note 15: _Portraits contemporains_, I, 510.]
+
+Tous deux collaboraient à la _Revue des Deux Mondes_ et le groupe de
+Buloz fréquentait plus ou moins chez George Sand. La plus ancienne
+mention de son nom sous la plume de Musset est dans une pièce peu
+connue, encore qu'imprimée plusieurs fois: _le Songe du Reviewer[16]_.
+Elle nous renseigne sur la pléiade delà _Revue_, à son âge d'or:
+
+[Note 16: _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ du 10 oct. et
+vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul: _les Lundis d'un chercheur,_ in-18,
+Calmann Lévy, 1894.]
+
+
+ Buloz[17] est sur la grève
+ Pâle et défiguré;
+ Il voit passer en rêve
+ Gerdès[18] tout effaré.
+ La matière abonnable
+ Se meurt du choléra;
+ L'épreuve est détestable
+ Il faut un errata.
+
+ Il voit son typographe
+ Transposer ses placards.
+ Des fautes d'orthographe
+ Errent de toutes parts.
+ Des lettres retournées
+ Flottent en se heurtant;
+ Des lignes avinées
+ Dansent en tremblotant.
+
+[Note 17: François Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de la
+_Revue des Deux Mondes, journal des Voyages_, pour en faire le recueil
+célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835 à 1845 il dirigea en
+même temps la _Revue de Paris_.]
+
+[Note 18: Caissier de la _Revue_.]
+
+3
+
+ De tous côtés aboient
+ Des contresens obscurs,
+ Et les marges se noient
+ Dans les _déléaturs_.
+ Il pleut des caractères;
+ Le B manque dans tous,
+ Et des pages entières
+ Boivent comme des trous.
+
+ 4
+
+ Loewe[19] a fait héritage
+ De quatre millions;
+ Dumas meurt en voyage
+ Faute _d'Impressions_.
+ Dans les filles de joie
+ Musset s'est abruti;
+ Ampère[20], en bas de soie,
+ Pour l'Afrique est parti.
+
+[Note 19: Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et
+diplomate, auteur du _Népenthès_.]
+
+[Note 20: J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.]
+
+5
+
+ Brizeux est à la Morgue,
+ Sainte-Beuve au lutrin;
+ Quinet est joueur d'orgue
+ A Quimper-Corentin.
+ Delécluse[21] est modèle
+ A l'atelier de Gros;
+ Roulin[22] est infidèle
+ A ses choux les plus beaux.
+
+[Note 21: Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur,
+historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.]
+
+[Note 22: Roulin avait fait dans la _Revue des Deux Mondes_ plusieurs
+articles d'histoire naturelle où il était question de choux. (Note de M.
+de Lovenjoul.)]
+
+6
+
+ George Sand est abbesse
+ Dans un pays lointain;
+ Fontaney[23] sert la messe
+ A Saint-Thomas-d'Aquin;
+ Fournier[24] aux inodores
+ Présente le papier;
+ Et quatre métaphores
+ Ont étouffé Barbier.
+
+[Note 23: Écrivain romantique et poète, vaguement diplomate, mort
+en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes de _Lord
+Feeling_ et _O'Donnoz_.]
+
+[Note 24: Imprimeur de la _Revue_.]
+
+7
+
+ Cette nuit Lacordaire
+ A tué de Vigny;
+ Lerminier[25] veut se faire
+ Grotesque à Franconi;
+ Planche est gendarme en Chine;
+ Magnin[26] vend de l'onguent;
+ Le monde est en ruine:
+ Bonnaire[27] est sans argent!!
+
+[Note 25: Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.]
+
+[Note 26: Charles Magnin, érudit et polygraphe.]
+
+[Note 27: Le plus fort actionnaire de la _Revue_, à cette époque.
+(Note de M. de Lovenjoul.)]
+
+Nous retrouverons dans la suite plusieurs de ces noms diversement
+célèbres. L'un d'eux mérite de nous retenir encore. Depuis deux ans,
+avant comme après sa courte liaison avec Mérimée, George Sand, nous
+l'avons dit, avait pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé près
+d'elle à Henry de Latouche[28], dans le rôle d'inspirateur, de conseiller
+littéraire. Nul doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux; mais elle
+le maintint dans l'ordre platonique. Il avait du moins deviné son génie.
+
+[Note 28: H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de George
+Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment de célébrité, comme
+poète, romancier, dramaturge et journaliste. Il édita les oeuvres
+d'André Chénier en 1819.]
+
+Elle eut un guide précieux en ce bourru bienfaisant qui est resté comme
+le type du critique intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne lit
+plus, tiennent encore leur place dans l'évolution littéraire du siècle.
+Avec ses dons sérieux il eut la plus saine influence sur l'éducation du
+goût, dans son obstination réactionnaire contre les excès du Romantisme.
+Mais son rôle échoua par la confusion même que ses attaques laissaient
+dans l'opinion, de la personnalité et de l'oeuvre de ses victimes. Vingt
+ans après, George Sand a longuement parlé de lui: «Il me fut très utile,
+dit-elle, non seulement parce qu'il me força par ses moqueries franches
+à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec beaucoup trop de
+négligence, mais encore parce que sa conversation, peu variée mais très
+substantielle et d'une clarté remarquable, m'instruisit d'une quantité
+de choses que j'avais à apprendre pour entrer dans mon petit progrès
+relatif.
+
+«Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes pour
+moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles, qui ne doivent
+rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai jamais eu
+qu'à me louer en ce qui me concerne[29].»
+
+[Note 29: _Histoire de ma vie_, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann
+Lévy.]
+
+Elle ajoute que son intimité avait pour elle de graves inconvénients,
+qu'elle l'entourait d'inimitiés violentes, la faisant passer pour
+solidaire de ses aversions et condamnations. Déjà de Latouche s'était
+brouillé avec elle à cause de lui.
+
+Cette brouille était traduite par un article fameux, _les Haines
+littéraires_, qui signala l'entrée de Gustave Planche à la _Revue des
+Deux Mondes_[30].
+
+[Note 30: 1831.]
+
+On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène de la Troie romantique,
+avait passé entre lui et de Latouche.... C'est probable, malgré que
+celui-ci fût d'âge à se montrer plus respectueux que son rival. Mais
+rien n'autorise à penser que le conteur de _Fragoletta_ ait jamais osé
+hasarder une déclaration.
+
+Toujours est-il que la fréquentation de Lélia donna longtemps au
+«critique maudit» de tendres espérances. Elle affichait leur amitié
+avec ostentation. Elle emmena Planche à Nohant. Les contemporains
+en jasèrent. Dix ans plus tard, Balzac les représentait sous de
+transparents pseudonymes, dans son roman de _Béatrix_. On y voit _Claude
+Vignon_ quitter le château de son amie _Félicité Des Touches_ avec un
+profond désenchantement[31]. Planche lui-même avait laissé percer cette
+amertume dès le lendemain de sa déception. Cette passion fatale avait
+empoisonné son âme. Il s'abandonnait, dans ses jugements littéraires,
+à de cruels retours sur la vie. Sa critique devenait plus que jamais
+acerbe.
+
+[Note 31: Cf. _le Critique maudit: Gustave Planche_, par Adolphe
+Racot, dans _le Livre_ du 10 août 1885.]
+
+Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, les dernières publiées, ne
+laissent plus de doute sur la mauvaise fortune de Planche. En juillet
+1833, dans la crise de solitude qui la prépare à son nouvel amour, elle
+écrit: «Je sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et mieux que la
+plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se
+trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et ne le sera pas[32].» Mieux
+encore, à peine est-elle éprise de Musset que son ami Planche l'ennuie:
+«Planche a passé pour être mon amant, peu m'importe. _Il ne l'est pas_.
+Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de même
+qu'il m'est parfaitement indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai
+donc pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable, d'éloigner
+Planche. Nous nous sommes expliqués franchement et affectueusement à
+cet égard, et nous nous sommes quittés en nous donnant la main, en nous
+aimant du fond du coeur et en nous promettant une éternelle estime[33].»
+
+[Note 32: _Revue de Paris_, du 15 novembre 1896, p. 284.]
+
+[Note 33: _Revue de Paris_, 15 novembre 1896, p. 289.]
+
+Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas sans complications, quand
+elle rencontra Musset.
+
+
+
+III
+
+Dans la biographie de son frère, Paul de Musset assure qu'il vit pour
+la première fois George Sand en un banquet offert aux rédacteurs de la
+_Revue_, chez les _Frères Provençaux_. Cette réunion n'a été précisée
+nulle part. La première pièce authentique qui témoigne de leurs
+relations est une poésie qu'Alfred de Musset adressa à George Sand, le
+24 juin 1833, après une lecture d'_Indiana_. Elle était accompagnée d'un
+billet laconique et respectueux[34]:
+
+[Note 34: Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites.
+On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset, s'est refusée
+jusqu'ici à la publication de sa correspondance avec George Sand. Nous
+la remercions encore de l'exception qu'elle a bien voulu faire en notre
+faveur, en nous laissant cueillir le plus intéressant de ces pages
+intimes.
+
+On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset antérieures à un
+billet de Venise (fin mars 1834).]
+
+ Madame,
+
+ Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers que je viens
+ d'écrire en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui où Noun reçoit
+ Raymond dans la chambre de sa maîtresse. Leur peu de valeur m'avait
+ fait hésiter à les mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi
+ une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincère et
+ profonde qui les a inspirés. Agréez, Madame, l'assurance de mon
+ respect.
+
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+ Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,
+ Cette scène terrible où Noun, à demi nue
+ Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?
+ Qui donc te la dictait, cette page brûlante
+ Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,
+ Le fantôme adoré de son illusion?
+ En as-tu dans le coeur la triste expérience?
+ Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?
+ Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,
+ Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,
+ As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu?
+ N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,
+ Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,
+ Versant à son ami le vin de sa maîtresse,
+ Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,
+ Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?
+ Et cet être divin, cette femme angélique,
+ Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger,
+ Cette frêle Indiana, dont la forme magique
+ Erre sur les miroirs comme un spectre léger,
+ O George! N'est-ce pas la pâle fiancée
+ Dont l'Ange du désir est l'immortel amant?
+ N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée
+ Qui sur tous les amours plane éternellement?
+ Ah! malheur à celui qui lui livre son âme!
+ Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme
+ Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté
+ Veut boire l'Idéal dans la réalité!
+ Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,
+ Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,
+ Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe
+ A compté sur ses doigts les heures de la nuit!
+
+ Demain viendra le jour; demain, désabusée,
+ Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée,
+ Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia;
+ Elle abandonnera celui qui la méprise,
+ Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise
+ Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Lélia?
+
+ 24 juin 1833.
+
+Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète est allé voir l'auteur
+d'_Indiana_. Ils ont parlé de leurs travaux. Elle écrit _Lélia_, lui un
+poème qui sera _Rolla_. Il lui en communique des fragments: «Soyez assez
+bonne, ajoute-t-il, pour faire en sorte que votre petit caprice de
+curiosité ne soit partagé par personne.»
+
+Dans une de ses visites au quai Malaquais, Musset a été pris de crises
+d'estomac violentes. George Sand lui a écrit gentiment et il répond de
+même: «Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, à une espèce
+d'idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre.
+Que vous ayez le plus tôt possible la fantaisie de perdre une soirée
+avec lui, c'est ce qu'il demande surtout.» Point d'amour encore; mais
+George Sand ne s'est-elle pas prise d'un peu de curiosité à cette ombre
+de marivaudage?--A-t-elle fait les avances? Cette lettre de Musset le
+donnerait à supposer: elle témoigne du moins d'un degré de plus dans
+leur intimité.
+
+Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la
+garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir même, si
+vous étiez libre, je serais à vos ordres et reconnaissant des moments
+que vous voulez bien me sacrifier.
+
+Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire.
+Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guérir.
+
+Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme à poser sur le
+coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas
+avant que nous ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons
+parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous avez manqué
+d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais
+dans celui-ci[35].
+
+Tout à vous de coeur.
+
+ALFRED DE MUSSET.
+
+[Note 35: Une note de G. Sand sur la correspondance autographe,
+attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).]
+
+Nous sommes en juillet. George Sand a terminé _Lélia_. Une de ses
+premières visites est pour son nouvel ami. «Un matin de juillet, m'a
+conté Mme Lardin de Musset, George Sand est venue voir mon frère à la
+maison. Je crois que nous étions absentes, ma mère et moi. Paul jouait
+du violon. Elle aperçut sur le pupitre un exemplaire _d'Indiana._ Il
+était resté ouvert à un passage très raturé de la main d'Alfred. Paul a
+pensé qu'elle lui avait gardé rancune de ces corrections[36]...»
+
+[Note 36: L'exemplaire en question d'_Indiana_ a été conservé. On
+y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment
+sacrifiées. La _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1878 a cité
+quelques-unes de ces corrections du poète.--Remarquons que Paul de
+Musset se trompe évidemment en parlant de deux lectures d'_Indiana_
+faites par son frère, à trois ans d'intervalle: la première, pour
+critiquer le livre, en juin ou octobre 1832, la seconde pour écrire les
+vers qu'on a lus plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien
+daté du 24 juin 1833.]
+
+La supposition de Paul de Musset _(Lui et Elle)_ paraît bien gratuite.
+Jamais Alfred n'a fait allusion à de la jalousie littéraire chez George
+Sand.
+
+Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence autant que de bonté,
+lui épargna, il faut le reconnaître, les mesquineries coutumières des
+bas-bleus. Pour une fois je ne me sens pas d'accord avec Paul de Musset.
+Son livre sue la vérité. Il avait été le confident unique de son frère;
+il le resta toute sa vie. Mais il donne trop d'importance à la part de
+la littérature dans les premières relations du poète avec George Sand.
+
+A ce moment-là, fin de juillet 1833, ils étaient tout à leur intimité
+naissante. Après Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté à mesure
+qu'elle édifiait son roman, Musset, le premier, put lire _Lélia_
+terminée. Il en avait sans doute les épreuves. C'était vers le 18
+juillet[37]. Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout entier le
+soir même, et, si elle a toujours envie de grimper sur les tours de
+Notre-Dame, il lui propose de l'y accompagner. Il n'est encore question
+entre eux que d'«amitié sincère». Cette promenade assurément n'eut pas
+lieu. Le lendemain, Musset avait lu _Lélia_, et voici comme il exprimait
+son admiration à l'auteur,--un auteur qui était une femme dont il se
+sentait amoureux:
+
+ ...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que
+ c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...--Enfin, ça pouvait
+ être bien des choses avant d'être ce que cela est.--Avec votre
+ caractère, vos idées, votre nature de talent, si vous eussiez échoué
+ là, je vous aurais regardée comme valant le quart de ce que vous
+ valez. Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos livres,
+ que vous regardez comme des espèces de contre-parties des mémoires de
+ vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi, un livre
+ c'est un homme ou rien.--Je me soucie autant que de la fumée d'une
+ pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames qu'à tête reposée
+ et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et
+ combiner. Il y a dans _Lélia_ des vingtaines de pages qui vont droit
+ au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de
+ _René_ et de _Lara_.
+
+[Note 37: _Lélia_, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet,
+est inscrite au _Journal de la Librairie_ du 10 août 1833; la deuxième
+édition, au numéro du 17 août.]
+
+ Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été Madame une telle
+ faisant des livres.
+
+ Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le
+ public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée, en voici la
+ raison.
+
+ Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot
+ ridicule: «Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?» ne sortira de mes
+ lèvres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce
+ rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le
+ rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez pas tout
+ bonnement par m'envoyer paître, si je m'avisais de vous le demander),
+ mais je puis être,--si vous m'en jugez digne,--non pas même votre
+ ami,--c'est encore trop moral pour moi,--mais une espèce de camarade
+ sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et
+ sans brouilles,--capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos
+ peignoirs[38] et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec
+ vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, à ce titre,
+ quand vous n'avez rien à faire ou envie de faire une bêtise (comme je
+ suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au
+ lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant des livres,
+ j'aurai affaire à mon cher Monsieur George Sand qui est désormais pour
+ moi un homme de génie.--Pardonnez-moi de vous le dire en face: je n'ai
+ aucune raison pour mentir.
+
+[Note 38: _Note de G. Sand_.--Il s'était habillé en pierrot et avait
+mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté et imprimé,
+M. de La Rochefoucauld.]
+
+Déjà Musset est un habitué de la mansarde de Lélia. Il dessine à ravir,
+sinon toujours correctement du moins avec esprit, et de mordantes
+légendes accompagnent les charges qu'il fait des amis de George Sand.
+On s'amuse de ces caricatures,--qu'on se disputera bientôt, que les
+collectionneurs s'arracheront plus tard[39].
+
+[Note 39: On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits
+et caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits. M. de
+Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la série drolatique des
+charges de Paul Foucher, le frère de Mme Victor Hugo, dont Musset avait
+été le camarade au collège Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à
+1832), et, des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai
+la photographie sous les yeux. C'est un document précieux pour
+l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont charmants,
+excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est sensible que Musset
+a été impressionné par Goya, dont il a copié une eau-forte.) Huit
+portraits de George Sand, assise, étendue, fumant, rêvant, écoutant
+surtout; les portraits de son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci
+délicieux), de sa fille Solange, de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult,
+de Ch. Didier, d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des
+scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle dernier.
+Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède l'album du voyage en
+Italie, plein de caricatures amusantes du poète et de son amie, et de
+leurs compagnons d'occasion, avec un autre album plein de souvenirs de
+la vallée de l'Eure et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de
+vraies oeuvres d'art.
+
+Mme Jaubert, la «marraine» de Musset, avait conservé un précieux recueil
+de dessins de son «filleul». Toute sa société y figurait. On sait
+qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon le plus remarquable de
+Paris. Elle en a publié d'intéressants _Souvenirs_ (Hetzel, 1880). Cet
+album a été perdu.
+
+Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred Tattet,
+appartient à son gendre M. Tilliard.]
+
+Il en envoie un échantillon à son amie, une ébauche de «ses beaux yeux
+noirs qu'il a outragés hier» eu les croquant,--non sans ajouter, en
+anglais, «qu'il est triste aujourd'hui».
+
+Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche un camarade l'a éveillé
+pour lui montrer une violente critique des _Débats_ sur le _Spectacle
+dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_[40]. Mais le
+poète ne s'en soucie guère; il écrit à son amie qu'il «a essuyé son
+rasoir dessus». Le voilà sérieusement amoureux; l'aveu de son tourment
+ne doit plus tarder. On va lire la lettre charmante et trop sincère
+pour être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le poète se déclare
+timidement, loyalement, d'une passion qui remplira sa vie.
+
+[Note 40: Article signé: J.S., _Journal des Débats_ du 28 juillet
+1833.]
+
+ Mon cher George,
+
+ J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je vous l'écris
+ sottement, au lieu de vous l'avoir dit au retour de cette promenade,
+ j'en serai désolé ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour
+ un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous
+ me mettrez à la porte et vous croirez que je mens: je suis amoureux de
+ vous, je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. J'ai
+ cru que je m'en guérirais, en vous voyant tout simplement à titre
+ d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient
+ m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai pu; mais je
+ paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous
+ le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour
+ m'en guérir à présent, si vous me fermez votre porte.
+
+ Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais à la
+ campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères ni avoir l'air de
+ me brouiller sans sujet.
+
+ Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui va m'ennuyer»,
+ comme vous dites. Si je ne suis pas tout à fait le premier venu pour
+ vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un
+ autre, ce qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous
+ voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez
+ plutôt pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espère
+ rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les
+ seules heures agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais
+ que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me confie à vous, non
+ pas comme à une maîtresse, mais comme à un camarade franc et loyal.
+ George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le
+ peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, avant votre voyage
+ à la campagne et votre départ pour l'Italie, où nous aurions passé
+ de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vérité est que je
+ souffre et que la force me manque.
+
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il heureux? Son amie hésite
+encore. Avant de s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu le
+confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune des réponses de George
+Sand, à cette date... La lettre suivante de Musset témoigne de son
+angoisse devant le bonheur entrevu.
+
+ ....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il
+ n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et
+ que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me
+ suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je
+ vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette
+ chambre où me voilà seul à présent. C'est là que je vous ai dit ce que
+ je n'ai dit à personne.--Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un
+ jour que quelqu'un vous avait demandé si j'étais _Octave_ ou _Coelio_
+ [41], et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»--Une folie
+ a été de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me
+ méprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet.
+ Si mon nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible,
+ quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis
+ embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser
+ ma mère.
+
+[Note 41: Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, _les Caprices
+de Marianne_, publiée dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1833.]
+
+ Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des
+ jours où je me tuerais. Mais je pleure ou j'éclate de rire; non pas
+ aujourd'hui par exemple.
+
+ Adieu, George. Je vous aime comme un enfant.
+
+Cette fois, la sincérité du poète a été entendue. Son aveu est bien
+accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er août, toutes les harpes de la
+joie chantent dans son coeur:
+
+ Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,
+ Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,
+ Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu!
+ J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,
+ Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
+ Au chevet de mon lit te voilà revenu.
+
+ Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.
+ Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;
+ Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé!
+ Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse,
+ N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse,
+ Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.
+
+ George Sand n'ose encore se croire, se proclamer
+ heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve
+ est beaucoup plus calme que les précédentes.
+ Sans lui avouer pourtant son nouveau
+ bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune
+ soleil de l'espérance n'est pas loin.
+
+ Son confesseur lui a fait part des alternatives
+ de son bonheur à lui, de son mystérieux amour.
+ Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences;
+ mais George Sand entend ne causer
+ de jalousie à personne:
+
+....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'être
+utile et agréable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de
+plus sacré dans votre existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir
+qui peut briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop l'amour,
+_l'Amour_ comme vous écrivez. Quoique j'en médise souvent, comme je fais
+de mes plus saintes convictions aux heures où le démon m'assiège, je
+sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si
+j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je
+vous appellerais [42].
+
+[Note 42: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 287.]
+
+_Lélia_ vient de paraître. Naturellement, le premier exemplaire en est
+offert à Musset. Il porte cette double dédicace: sur le tome Ier: _A
+Monsieur mon gamin d'Alfred,_ GEORGE; sur le tome II: _A Monsieur le
+vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur,_
+GEORGE SAND[43].
+
+[Note 43: Ce précieux exemplaire est en la possession de la
+gouvernante]
+
+Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de
+Musset s'est installé chez George Sand.
+
+Parmi les habitués de sa mansarde, il a trouvé Boucoiran et Gustave
+Planche. Les allures un peu bien familières de ces deux personnages
+n'avaient pas tardé à déplaire à de Musset, Mlle Adèle Colin,
+aujourd'hui Mme veuve Martelet.
+
+Après la chronologie établie plus haut, des relations du poète avec
+George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à tort qu'on a prétendu que
+le personnage de Sténio dans _Lélia_, représentait Musset. M. Cabanès
+(_Revue hebdomadaire_ du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent
+des deux «envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle,
+invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains
+une lettre où Musset se plaignait amèrement à George Sand d'être
+portraituré dans _Lélia_. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on
+lui prête. George Sand connaissait l'oeuvre du poète: elle lui emprunta
+une épigraphe, une strophe de _Namouna_ (décembre 1832), placée en
+tête du deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son
+caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières lettres,
+en 1835, Musset lui écrira: «Ta _Lélia_ n'est point un rêve; tu ne t'es
+trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio;
+il est à tes côtés, il assiste à toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est
+moi! moi! tu m'as pressenti...»
+
+Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poète
+_l'Inno ebrioso_, le chant d'orgie de Sténio, dans _Lélia_. Ainsi
+M. Derome critiquant (_le Livre_ du 10 mai 1883) l'excellente
+_Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset_ de M. Maurice Clouard, ne
+met pas en doute la paternité de ces vers.--Je ne saurais en désigner
+l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George
+Sand elle-même, on ne peut du moins que les juger indignes du grand
+poète qui écrivait, dans le même temps, _Rolla_. son dandysme. Paul de
+Musset, dans une scène de _Lui et Elle_, nous les a représentés, sous
+les masques transparents de _Caliban_ et _Diogène,_ tenus à distance,
+sinon tout à fait éloignés, par le nouveau maître de céans.
+
+Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le plaisir de montrer
+jusqu'où allaient leurs immunités et privilèges. Le premier eut soin
+de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, à la turque; le second se
+coucha de son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise tenue
+de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était aussitôt relevée de son
+coussin et assise dans un fauteuil.
+
+Falconey[44] ne fit point semblant de remarquer les postures malséantes
+des deux rustres, et déploya ses manières de gentilhomme en affectant
+une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogène
+s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries
+blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs
+d'autrefois, leurs idées surannées et leur politique rétrospective.
+Edouard, nourri dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se
+croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis des talents et
+de la réputation.
+
+[Note 44: _Edouard de Falconey_, compositeur de musique: Alfred de
+Musset. Voici les autres pseudonymes de _Lui et Elle: Olympe de B..._,
+compositeur de musique: George Sand; _Jean Cazeau_: Jules Sandeau;
+_Pierre_: Paul de Musset; _Hercule,_ troisième familier d'Olympe:
+Laurens; _l'éditeur:_ Buloz; _le docteur Palmeriello_: le docteur
+Pagello; _Ilans Flocken_: Franz Liszt; _Edmond Verdier_: Alfred
+Tallet.--C'est à tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cité,
+_le Livre_, n° du 10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de
+_Caliban,_ Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers,
+de G. Sand quand intervint Musset.]
+
+--Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme une classe
+considérable de la société de Paris, et ce n'est pas la moins aimable.
+Je tiens à honneur d'y être admis et je vous demande grâce pour elle.
+Si vous ne la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle
+l'est avec ses principes et ses traditions.
+
+Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et
+d'honorable. Quand on la regarde de près, on peut s'étonner de voir tout
+ce qu'un bon naturel, une probité sévère, un honneur sans tache peuvent
+encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous vivons. Je
+rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour
+avoir un coeur ferme, une âme noble et généreuse, et je ne saurais dire
+ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup
+de politesse...
+
+--Et une tenue décente, ajouta Olympe.
+
+--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogène.
+
+--Pour vous-même, et à vous-même.
+
+--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien élevé pour
+votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis.
+Contentez votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je
+demeure: écrivez-moi.
+
+--Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous reviendrez bien sans
+qu'on vous rappelle[45].
+
+[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12,
+Paris, Lemerre.]
+
+Gustave Planche était une vieille connaissance de Musset. En dehors de
+toutes questions littéraires, leur antipathie réciproque datait des
+suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Devéria. Ce bal était resté
+fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous
+lequel l'avait portraituré le peintre lui-même. Son ami Paul Foucher
+était en archer de la même époque,--accoutrement sous lequel Alfred
+l'avait croqué dans maintes caricatures[46]. On vantait déjà les succès
+d'élégance et de charme du poète de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave
+Planche n'était point sans envie, sous l'apparente équité de son âme.
+Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux mêmes
+fréquentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus
+tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de cette éternelle
+caste des plébéiens parvenus dans les lettres: leurs débuts pénibles
+étalent un orgueil dévoré de rancunes.
+
+[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours
+dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec Mme Mélanie Waldor,
+un bas-bleu assez ridicule, le poète s'était permis de célébrer cette
+danse inoubliable dans une petite pièce dont l'impertinence fit
+scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cénacle romantique,_
+six strophes signées «Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu
+l'autographe de Musset lui-même. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15
+septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idée:
+
+ Quand Mme W... à P... F... s'accroche,
+ Montrant le tartre de ses dents,
+ Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche
+ S'incruste à ses muscles ardents...
+
+--Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse d'Alexandre
+Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du
+10 oct. 1886.)]
+
+Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux jeunes filles, Mlles
+Champollion et Hermine Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred de
+Musset semblait préférer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers
+dans le même salon. Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait
+Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. «Il s'avisa de dire un soir
+que, du coin où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable
+déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. On
+en chuchota aussitôt. La jeune fille reçut l'ordre de refuser les
+invitations de son danseur habituel. Aux regards mélancoliques de la
+victime, Alfred comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, et,
+comme il n'avait rien à se reprocher, il demanda des explications avec
+tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'à la
+source du méchant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur,
+il fut obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du père
+se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce père irrité guetta le
+calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47].»
+
+[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80.
+Petit in-12, Paris, Lemerre.]
+
+L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. La mésaventure de Planche
+excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'évoquant les souvenirs
+de son enfance,--elle était de beaucoup plus jeune que ses frères,--me
+rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: «Quand le feu de
+Planche s'éteint, disait-on, il ne demande plus: «Donnez-moi du bois»,
+mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que c'est à Mlle Hermine Dubois
+qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Pépa_, un des
+plus purs joyaux de son oeuvre.
+
+L'inimitié de Planche pour Musset devait s'accroître avec la renommée
+du poète. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser.
+L'amitié de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le
+dernier coup à son âme jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche
+est sensible dès le milieu de juillet 1833. L'exécution du pauvre
+_Diogène,_ que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement précédé
+l'installation du poète au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela
+avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus réservés.
+Il ne devait lire _Lélia_ qu'un mois après Musset, huit jours après
+l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne l'envoi autographe de
+l'auteur: «_A Gustave Planche, son véritable ami_, GEORGE SAND, 15 août
+1833[48].» Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un dépit violent
+couvait, dans son âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie par
+une action d'éclat.
+
+[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique
+de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.]
+
+Les attaques commençaient à pleuvoir sur _Lélia_. L'_Europe littéraire_
+se signala particulièrement dans ce sens. Cette publication toute
+récente publia coup sur coup deux articles signés Capo de Feuillide, où
+George Sand était violemment prise à partie[49]. «Je suis très insultée,
+comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à Sainte-Beuve, et j'y suis
+fort indifférente, mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et
+au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre
+part que vous vouliez répondre à _l'Europe littéraire_ dans la _Revue
+des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre
+coeur vous le conseille [50].» La même lettre est toute consacrée à ses
+rapports nouveaux avec Alfred de Musset et à son attitude vis-a-vis de
+Planche. Elle a pris le parti de l'éloigner non sans lui promettre une
+éternelle estime. Mais Planche ne s'est point résigné; il ne désespère
+pas de reconquérir un coeur dont le désir l'obsède,--fort de l'amitié
+qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congédiant
+à demi. Il a réfuté le premier article par une réponse «à la critique
+entêtée», dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août; il réplique à
+la seconde attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins à Capo de
+Feuillide. On n'en reçut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un
+certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut
+tout remué. Planche prit pour témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de
+Feuillide, MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se battit au pistolet; mais
+la rencontre n'eut d'autre résultat que de déplaire singulièrement à
+George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent de l'incident pour
+s'étonner des droits que croyait avoir Gustave Planche à la défense de
+l'auteur attaqué[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en
+vingt-quatre strophes de six vers, relatant les épisodes de ce duel, et
+qui circula parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre[52]. Un
+beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, daté de ce mois d'août 1833,
+nous renseigne sur la noble indifférence où insultes, commentaires et
+polémique laissaient l'auteur de _Lélia_, alors dans la sérénité de son
+amour:
+
+[Note 49: _L'Europe littéraire_, numéros du 9 août (la Vie
+littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique
+sur _Lélia_). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à _l'Europe
+littéraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.]
+
+[Note 50: Lettre du 25 août 1833. _Revue de Paris_, numéro du 15
+novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_
+que le 29 septembre 1833.]
+
+[Note 51: Dans une revue littéraire, _le Petit Poucet_, du 1er
+septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'événement,
+dont nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause
+de _Lélia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les
+autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or,
+si _Lélia_ est de M. Sand, je ne sais trop à quel titre M. Planche s'est
+constitué le _bravo_, le _majo_ de cet écrivain. A moins que M. Sand
+ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est
+incompréhensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de
+douter en lisant _Lélia_, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette
+femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise par une
+démarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconséquente et irréfléchie.»]
+
+[Note 52: _Complainte historique et véritable sur le fameux duel qui
+a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris,
+à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes
+manières_, etc. Publiée dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le
+V. de Spoëlberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: «Après
+l'avoir d'abord attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de
+Brizeux, le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand
+l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»]
+
+
+ Telle de l'_Angélus,_ la cloche matinale
+ Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
+ Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,
+ O George, a fait pousser de hideux aboiements.
+
+ Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,
+ Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;
+ Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale
+ Qui soulève les mers, fait baver les serpents.
+
+ Tu n'as pas répondu, même par un sourire,
+ A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus
+ Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.
+
+ Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,
+ Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté
+ Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté[53]!
+
+[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouvé dans les cartons de
+Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la _Revue moderne_ de
+juin 1865.]
+
+Bien assurée maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand
+n'hésitait plus à s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le 25
+août:
+
+...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de
+Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne
+m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous
+la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes
+susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans[54], une autre fois
+pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable.
+Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas
+été aussi usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je
+le sens.
+
+[Note 54: Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute
+platonique, comme en témoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand
+que possède M. de Lovenjoul.]
+
+[Note 55: Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.]
+
+Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il m'a repoussée,
+j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin d'être affligée et méconnue,
+je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est
+un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose
+dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part et
+surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai
+refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de
+l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et
+l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des
+douleurs que je croyais accepter.
+
+Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures
+de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi...
+Je suis dans les conditions les plus vraies de régénération et de
+consolation. Ne m'en dissuadez pas[56].
+
+[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.]
+
+«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-là qu'il faut parler,»
+a écrit Musset, évoquant, dans la _Confession d'un Enfant du Siècle_,
+cette période fortunée de son amour[57]. La vie chez George Sand était
+joyeuse. A côté de ses dessins humoristiques, le poète nous a laissé un
+croquis plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.
+
+[Note 57: _Confession_, 3° et 4° parties.]
+
+ George est dans sa chambrette
+ Entre deux pots de fleurs,
+ Fumant sa cigarette,
+ Les yeux baignés de pleurs.
+
+ Buloz assis par terre,
+ Lui fait de doux serments;
+ Solange par derrière
+ Gribouille ses romans[58].
+
+ Planté comme une borne,
+ Boucoiran tout mouillé
+ Contemple d'un oeil morne
+ Musset tout débraillé.
+
+ Dans le plus grand silence,
+ Paul[59], se versant du thé,
+ Écoule l'éloquence
+ De Ménard tout crotté.
+
+ Planche saoul de la veille
+ Est assis dans un coin
+ Et se cure l'oreille
+ Avec le plus grand soin[60].
+
+[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mère.]
+
+[Note 59: Paul de Musset.]
+
+[Note 60: Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard _(Revue
+_de Paris_ du 15 août 1896). Les trois strophes qui suivent sont
+Inédites.]
+
+ La mère Lacouture[61]
+ Accroupie au foyer
+ Renverse la friture
+ Et casse un saladier;
+
+ De colère pieuse
+ Guéroult[62] tout palpitant,
+ Se plaint d'une dent creuse
+ Et des vices du temps.
+
+ Pâle et mélancolique,
+ D'un air mystérieux,
+ Papet[63], pris de colique,
+ Demande où sont les lieux...
+
+[Note 61: La cuisinière de George Sand. ]
+
+[Note 62: Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste
+et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école
+saint-simonienne.]
+
+[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.]
+
+Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements de la société de
+ce couple génial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la
+publication de _Lélia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimité des
+soirées de déguisement, pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles.
+Tel ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre Pierrot des Funambules,
+déguisé en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe
+Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, travesti en servante
+cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65].
+
+[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août
+1833.]
+
+[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.]
+
+C'est sans doute à cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce
+sonnet du poète à sa bien-aimée:
+
+ Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,
+ Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;
+ Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,
+ Je vous ai trop connus pour être de vos gens.
+
+ Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène
+ Je garde contre vous ni colère ni haine,
+ Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.
+ Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.
+
+ Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,
+ Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,
+ Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:
+
+ «Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;
+ Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,
+ En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66].»
+
+[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées aux
+pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent
+pas dans les oeuvres du poète.]
+
+George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce
+qui avait été le plus malade en elle, son coeur, «n'était plus en danger
+de désespoir et de mort». Elle l'écrivait, le 21 septembre, à son
+confesseur ordinaire:
+
+«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache
+davantage à _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites
+choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les
+belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il
+est, il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa
+préférence m'a été précieuse.... Après tout, voyez-vous, il n'y a que
+cela de bon sur la terre[67].»
+
+[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.]
+
+Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité de son nouvel amour. Que
+devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la même
+femme la lettre pourtant réfléchie où, dans son perpétuel besoin de
+justification, elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà mort
+quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouvé avec elle un souffle, une
+convulsion dernière[68]!...»
+
+[Note 68: Publiée par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numéro de juin
+1896.]
+
+Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment
+qu'elle n'aime plus....
+
+La liaison d'Alfred de Musset était maintenant connue de tous. Installé
+à peu près complètement chez George Sand depuis les premiers jours
+d'août, il y devait rester jusqu'en décembre. Sa mère s'était aperçue
+de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares
+apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mère indulgente et faible,
+qui se savait adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son père
+était mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommée autorisait cette
+indépendance.
+
+[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'aîné,
+Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre
+cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, la célèbre fontaine de
+Bouchardon.]
+
+Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller
+cacher leur bonheur dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent
+à Franchard où il passèrent une quinzaine. «Laurent fut admirable,
+d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours
+de cette union, a écrit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'était élevé
+au-dessus de lui-même, il avait des élans religieux, il bénissait sa
+chère maîtresse de lui avoir fait connaître enfin l'amour vrai, chaste
+et noble qu'il avait tant rêvé....» Paul de Musset insiste également
+dans _Lui et Elle_ sur la prospérité de cette lune de miel. George Sand
+était alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse.
+Le souvenir de ces journées heureuses hanta souvent, plus tard, les
+heures tristes de Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...»
+
+Celle-ci, retraçant cette existence radieuse dans la forêt, assombrit
+tout à coup le tableau par l'exposé de querelles légères qui devaient,
+dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espèce d'hallucination
+qu'eut Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit _son double_, mais
+vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut à un
+déséquilibre profond du poète, le rendant incapable «de goûter la vie
+douce et réglée qu'elle voulait lui donner». Musset racontait lui-même
+cette vision singulière[70]; mais rien n'autorise à croire que leurs
+joies furent dès lors traversées de soucis et de craintes. Les
+caricatures du poète, datées de ces heureux jours d'automne, étaient
+toutes plaisantes. L'une d'elles représente George Sand à cheval, vue
+de dos, et à droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau
+s'envole,--avec cette légende: «Admirable sang-froid du cheval nommé
+_Gerdès_, à la vue d'un danger imprévu.--Scène des montagnes où l'on
+voit la qualité de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.»
+
+[Note 70: Peut-être y fait-il allusion dans la _Nuit de Décembre_.]
+
+Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement paisibles. Ces
+deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner
+littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel étaient exclus
+Planche, Boucoiran et Laurens («Don Stentor» ou «Hercule», dans _Lui et
+Elle[71]_»), ce qui causa grande rumeur parmi les habitués. Ils avaient
+renouvelé le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un
+que l'autre. Dans les soirées intimes du quai Malaquais, on trouvait
+Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant
+Toujours.
+
+[Note 71: Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre
+Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta
+de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec Chopin, des _Souvenirs
+d'un voyage d'art._ On n'a rien écrit des relations de George Sand
+avec Laurens, tôt disparu de son orbite, que Paul de Musset représente
+pourtant comme le dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui
+_et Elle,_ p. 19).]
+
+Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une réelle
+valeur d'art, constituent un document iconographique et littéraire
+précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe Brisson, qui a eu la
+bonne fortune de voir récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de
+Lovenjoul, les albums de la société du quai Malaquais (1833-1834),
+contenant portraits et charges des habitués de la «mansarde» de George
+Sand, en a donné une intéressante description, dans un récit de sa
+visite à l'érudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]:
+
+«Les révélations qui viennent de se produire, la publication des lettres
+de G. Sand prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées; on pénètre,
+en les parcourant, dans l'existence même des deux amants; il semble
+qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux
+à l'excès; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier
+feuillet, Musset a griffonné des lignes qui s'entre-croisent dans un
+désordre pittoresque et que je transcris exactement:
+
+ _Le public est prié de ne pas se méprendre_
+ CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND
+ _le réceptacle informe de ses aberrations mentales_
+ _et autres_.
+
+ _Je soussigné, Mussaillon_ Ier,
+ _déclare que mon album n'est pas si cochonné_ (sic) _que ça_.
+ _Celui qui a inscrit mon nom_
+ _sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est
+ vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand_.
+
+ MUSSAILLON Ier.
+
+[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de
+Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer à
+M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album de Venise», lequel
+appartient à Mme Lardinde Musset.]
+
+«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poète et
+représentant pour la plupart son amie, couchée, debout, fumant la
+pipe, accoudée sur un balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à
+l'orientale. Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute,
+très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'oeil
+impérieux[73]. Musset se divertit aussi à croquer les amis absents: la
+moue dédaigneuse de Mérimée, avec cette légende: _Curvajal renfonçant
+une expansion;_ la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et
+au-dessous: _Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle
+infortunée_. Il se met lui-même en scène, les cheveux au vent, la
+redingote pincée à la taille, les chevilles serrées dans un pantalon à
+la hussarde, et il inscrit dans un coin: _Don Juan allant emprunter dix
+sous pour payer son idéale_ (sic) _et enfoncer Byron._ Voici plus loin
+une sorte de rébus: un oeil, une bouche, une mèche de cheveux, une
+verrue surmontée d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits
+distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par
+Musset: _Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide_. Enfin,
+voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs dénominations
+grotesques le tabellion du _Chandelier_ et le futur baron d'_On ne
+badine plus avec l'amour _... [74]. Je copie: «Le chevalier _Colombat du
+Roseau Vert_ et l'abbé _Potiron de Vent du soir_ devisent en humant une
+prise de tabac; le baron _Prétextât de Clair de lune_ rêve en songeant
+à sa belle; le marquis _Gérondif de Pimprenelle_ erre dans ses jardins.
+Ces croquis témoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi
+puérile... Musset devait être extrêmement gai, quand il n'était pas
+tourmenté par la débauche ou la maladie. Il était infiniment plus jeune
+de caractère que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et le
+dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-être le tort de
+prendre trop au sérieux...».
+
+[Note 73: Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à
+l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,--caricatures pour
+la plupart datées de 1834,--ceux d'Alexandre Dumas, «Antony-Louverture
+charpentant un viol»; de Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et,
+trois charges de Paul Foucher.]
+
+[Note 74: Ces derniers dessins,--à la plume, très soignés, serrés
+comme des illustrations du xviii° siècle--sont encore de l'automne
+1833.]
+
+Mais bientôt cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop
+ouvertement de leur intimité, et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce
+projet caressé à deux ne tarda pas à devenir une idée fixe.
+
+Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à
+moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa
+mère. Un matin,--nous venions de déjeuner en famille,--il paraissait
+préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que
+lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un
+air d'hésitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des
+précautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant
+qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande
+fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. «Jamais, lui
+répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je
+regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition
+sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma
+permission.»
+
+ Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant
+ dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit
+ que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il
+ changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de
+ ses projets.--«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point;
+ s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi.»
+
+ Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de
+ départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa
+ fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait
+ à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui
+ parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue
+ se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils,
+ disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels.
+ Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y
+ employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup,
+ puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment
+ d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en eût dit Alfred,
+ ce fut sa mère qui pleura.
+
+ Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à
+ la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais
+ augure[75].
+
+[Note 75: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 121.]
+
+Ces circonstances de mauvais _augure_, Paul de Musset les raconte dans
+_Lui et Elle_: ce n'était rien moins que le fait du treizième rang
+occupé dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait
+George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en
+passant sous la porte cochère, et le renversement d'un porteur d'eau
+en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poète n'était pas
+superstitieux, et l'_oisillon_ riait de tout son coeur.
+
+
+
+IV
+
+Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent à Avignon par le
+Rhône. Sur le bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait son
+consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques
+jours par son esprit mordant et ses blagues de célibataire sans
+préjugés. George Sand, dans l'_Histoire de ma vie_, insiste sur
+l'impression à la fois agréable et pénible qu'il lui laissa. Causeur
+pénétrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de
+ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhône eut d'amusantes
+péripéties. «Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix,
+écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau
+à vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il
+(Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa raisonnablement, et,
+dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint
+quelque peu grotesque et pas joli du tout[76].» Deux dessins de Musset,
+dans l'album du voyage à Venise, présentent la charge de Stendhal,
+d'abord de profil, énorme et grave sous sa redingote opulente, puis
+gracieux avec ses bottes fourrées et son manteau à triple collet,
+dansant devant une servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua
+ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la
+cathédrale. Ils se séparèrent à Marseille[77].
+
+[Note 76: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.]
+
+[Note 77: Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle a
+trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 décembre 1833.
+(_Correspondance_, I.)]
+
+Musset et son amie s'arrêtèrent quelques jours à Gênes. Elle y eut un
+accès de fièvre. Une lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé
+des galeries de tableaux et des jardins de cette ville. C'est durant
+ce séjour de Gênes, à en croire Paul de Musset, que leur serait
+malheureusement apparu le contraste de leurs natures et de leurs
+éducations, dans la compagnie de deux jeunes Italiens connus sur le
+bateau qui les avait amenés de Marseille.
+
+George Sand elle-même, dans _Elle et Lui_[78], place à Gênes leurs
+premiers malentendus. Mais son roman est peu précis, quant à la
+succession des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle reproche
+ici à Laurent devant Thérèse malade, doit se rapporter aux premiers
+jours de Venise[79].
+
+[Note 78: _Lui et Elle_, 83 et sq.]
+
+[Note 79: _Elle et Lui_, 121 et sq.]
+
+De Gênes, tous deux se rendirent par mer à Livourne. Une caricature
+d'Alfred les représente, sur le bateau, en costume de voyageurs, _Elle_,
+appuyée au bastingage, la cigarette aux lèvres, _Lui_, en proie au mal
+de mer, avec cette légende: _Homo sum et nihil humani a me alienum
+puto_.
+
+George Sand raconte qu'en proie aux frissons et défaillances de la
+fièvre, elle visita Pise et le Campo Santo, dans une grande apathie; que
+presque indifférents à la suite de leur voyage, ils jouèrent à pile ou
+face Rome ou Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence[80]. Leur
+séjour à Florence fut de courte durée, George Sand toujours malade,
+et Musset préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à tirer des
+chroniques locales. Ce drame est devenu _Lorenzaccio_. Ils traversèrent
+seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, à
+Venise.
+
+[Note 80: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.]
+
+On a retrouvé récemment une saisissante page de George Sand, racontant
+leur entrée à Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a
+pas écrit; mais l'identité parfaite des personnages avec elle et son
+compagnon en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le voici[81]:
+
+[Note 81: Publié par M. de Lovenjoul. _Cosmopolis_ de mai 1896.]
+
+ Il était dix heures du soir lorsque le misérable _legno_ qui nous
+ cahotait depuis le matin sur la route sèche et glacée s'arrêta à
+ Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le
+ rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole.
+ Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot
+ de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je
+ vis rien, ni la grève, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des
+ bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait
+ dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette
+ gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un
+ cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps était
+ calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que
+ trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre
+ eux une conversation suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu.
+ Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de
+ l'archipel vénitien où, au moindre coup de vent, des courants
+ terribles se précipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne
+ savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et
+ bordé d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement.
+ Dans ces ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait
+ point à moi une affection puissante, dans cette arrivée chez un
+ peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous
+ n'entendions pas même la langue, dans le froid de l'atmosphère dont
+ l'abattement de la fièvre ne me laissait plus la force de chercher à
+ me préserver, il y avait de quoi contrister une âme plus forte que la
+ mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout propos m'a donné un
+ fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui
+ m'eût prédit que cette Venise, où je croyais passer en voyageur, sans
+ lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques
+ impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon être, de mes
+ passions, de mon présent, de mon avenir, de mon coeur, de mes idées,
+ et me ballotter comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur
+ ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible jouet,
+ avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise allait me séparer
+ violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte
+ implacable, aux prises avec le désespoir, la joie, l'amour et la
+ misère?
+
+ Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer; je lui aurais
+ répondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout
+ ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut
+ arriver peut être supporté, car tout ce qui peut être supporté peut
+ aussi ne pas arriver.
+
+ Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des coulisses qui
+ servent de double persiennes aux gondoles, et regardant à travers la
+ glace, s'écria:--Venise!
+
+ Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit!
+ Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca; le temps
+ s'était éclairci, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces
+ vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité
+ reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune
+ mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures
+ élégantes et des masses splendides. Peu à peu, elle blanchit, se
+ contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et
+ bizarres, elle commença d'éclairer les trésors d'architecture variée
+ qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.
+
+ Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la
+ Giudecca, nous vîmes passer successivement sur la région lumineuse de
+ l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beauté sublime, d'une
+ grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente
+ du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles chrétiens
+ soutenus par mille colonnettes élancées; surmontées d'aiguilles
+ légères; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la
+ nuit pour de l'albâtre quand la lune les éclaire; la vieille Tour de
+ l'Horloge avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières
+ des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, géant isolé, au
+ pied duquel, par antithèse, un mignon portique de marbres précieux
+ rappelle en petit notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel;
+ enfin, les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux
+ colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. Ce tableau
+ ainsi éclairé nous rappelait tellement les compositions capricieuses
+ de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture,
+ dans notre mémoire, ou dans notre imagination.
+
+ --Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela est beau comme le
+ plus beau rêve. Voilà Venise comme je la connaissais, comme je la
+ voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers.
+ Et cette lune qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa
+ poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais
+ pour notre réception? Quelle magnifique entrée! Ne sommes-nous pas
+ bénis? Allons, voilà un heureux présage. Je sens que la Muse me
+ parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis
+ Gênes sans pouvoir mettre la main dessus!
+
+ Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas...
+
+Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant à se sentir à Venise. La
+somptueuse inconsolée, l'éternelle impératrice des lagunes, cité
+dolente de ses rêveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants
+romantiques, lui épargna la déception qu'il avait redoutée.
+
+Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux
+palais transformé en _albergo_, à l'entrée du Grand Canal, devant la
+_Salute_, près de la glorieuse place Saint-Marc. C'était l'hôtel
+Danieli ou _Albergo Reale_ dont le dernier occupant avait été un comte
+Nani-Mocenigo[82].
+
+[Note 82: Ancien palais Bernado-Nani.--Mme Louise Colet raconte
+longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de
+l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli: deux chambres,
+sur une ruelle, aboutissant à un grand salon tendu de soie bleu foncé
+qui regardait la _Riva dei Schiavoni._ Balzac aurait occupé le même
+logement en 1835.--Cf. L. COLET, _l'Italie des Italiens_, t. I, p. 249.
+In-18, Paris, Dentu, 1862.]
+
+Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se rattachait au séjour de Byron.
+«Jadis lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal--«_Aveva
+tutto il palazzo, lord Byron_», leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète
+anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus
+tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_: «J'irai à
+Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette
+cité féerique, le grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix
+sous par jour; là je m'inspirerai de tous les les souvenirs que l'auteur
+de _Lara_ doit y avoir laissés[83].»
+
+[Note 83: MAURICE CLOUARD, _Alfred de Musset et George Sand (Revue de
+Paris_ du 15 août 1896).]
+
+Le charme dolent de Venise, la séduction nostalgique de la dernière
+capitale du Rêve, enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une fois
+goûté. C'était le dernier voeu de Théophile Gautier d'endormir ses jours
+dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé pour
+Robert Browning et Richard Wagner.
+
+George Sand, toujours languissante de sa fièvre de Gênes, s'était
+cependant mise au travail. A peine installée, elle abordait la tâche
+qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus tôt possible un roman
+à Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en
+distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise.
+Et sans doute, elle pressait son compagnon de l'imiter[84]. Musset
+regardait, écoutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant
+des notes, flânant surtout, vivant la vie vénitienne. Bientôt son amie
+dut garder la chambre, décidément influencée par la _malaria_. Tout en
+continuant ses promenades, manqua-t-il d'égards envers cette compagne
+souffrante, plus âgée que lui de six ans et surtout occupée de ses
+productions littéraires? Nous l'examinerons plus loin. Voici que
+Musset va tomber lui-même gravement malade. Ceci va jeter entre eux un
+troisième personnage, leur médecin, le docteur Pietro Pagello. Sans
+l'exceptionnelle qualité de ses deux partenaires, il serait malaisé de
+le mettre en scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle
+rumeur qui a divulgué depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise,
+a fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui
+est essentiel au récit de ce roman d'amour. Né en 1807, à
+Castelfranco-Veneto, il a passé sa vie à Venise d'abord, puis à Bellune
+comme médecin principal de l'hôpital civil. Il y demeure, entouré d'une
+nombreuse famille et fort estimé.
+
+[Note 84: Dans son roman de _Lui_, curieux à plus d'un titre (1860),
+Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables du
+poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et leurs amants, durant
+la réclusion volontaire de G. Sand a l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse
+peut-être s'y trop fier pour les détails, cette partie de son livre
+laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler. _(Lui,_
+pp. 161-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le
+récit du poète lui-même,--qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.]
+
+Habile et intelligent dans sa profession, avec de vrais dons de poète,
+il était d'une franche beauté, forte et plantureuse, quand il connut G.
+Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en témoigne.
+Sans insister sur son caractère moral, disons du moins que le Smith
+de la _Confession d'un enfant du siècle_ nous paraît être de tous ses
+portraits romanesques le plus proche de la vérité.
+
+Quoique cette aventure, après soixante-deux ans, ne relève plus guère
+que de l'histoire littéraire, on conçoit les répugnances du docteur
+Pagello à en entretenir le public[85]. Je n'ai pas hésité cependant à
+faire connaître un document précieux qui devait éclairer singulièrement
+cette aventure fameuse.
+
+[Note 85: Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même
+une allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé pour la
+première fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans
+une lettre au _Corriere della Sera_ (traduite au _Figaro_ du 14 mars
+1881). Au cours de la même année, un rédacteur de l'_Illustrazione
+italiana_, qui l'avait interrogé sur ses aventures de Venise, cita
+quelques fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à
+demi-mot. Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences
+littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs
+lecteurs!]
+
+Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto, l'hôte d'une
+Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme
+je m'enquérais des traces laissées par G. Sand et Musset à Venise, elle
+voulut bien demander à la fille aînée du médecin de Bellune, laquelle
+habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possédait. Avec
+plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un mémorial
+autographe de cette histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,--le
+tout inédit, comme le prétendait la famille de Pagello.
+
+Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites en effet; le journal du
+docteur l'était moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans _un
+volume_ introuvable, et parfaitement inconnu, où, parmi des essais
+dramatiques et littéraires de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé le
+mémorial du médecin de Bellune[86]. Aux premières lignes, j'ai reconnu le
+texte même du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion à le faire
+connaître.... En le traduisant pour la première fois, je l'ai accompagné
+d'un récit synthétique du drame de Venise, d'observations et de maints
+détails inédits[87].
+
+[Note 86: LUIGIA CODEMO. _Racconti, scene, bozetti, produzioni
+drammatiche,_ 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal de
+Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo, figure sous
+ce titre: _Sandiana_ au premier volume (pp. 155-188).]
+
+[Note 87: _L'histoire véridique des amants de Venise_, dans le
+_Gaulois_ des 16 et 17 octobre 1896.--_La vie de George Sand et du
+docteur Pagello à Venise_ et _Sand-Musset-Pagello: le retour en France,_
+dans l'_Echo de Paris_ des 20 et 21 octobre 1896.]
+
+Le journal intime de Pagello est de peu de temps postérieur aux
+événements qu'il évoque.--Écoutons le docteur raconter comment il entra
+en relations avec le couple français de l'hôtel Danieli.
+
+ Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études médicales, je
+ commençais à me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur
+ le quai des Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et lettré
+ de goût. En passant sous les fenêtres de l'_Albergo Danieli_ (ou
+ Hôtel-Royal), je vis à un balcon du premier étage une jeune femme
+ assise, d'une physionomie mélancolique, avec les cheveux très noirs et
+ deux yeux d'une expression décidée et virile. Son accoutrement avait
+ un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux étaient enveloppés d'un
+ foulard écarlate, en manière de petit turban.
+
+ Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée sur un col blanc
+ comme neige et, avec la désinvolture d'un soldat, elle fumait un
+ paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis à ses côtés. Je
+ m'arrêtai à la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:
+
+ --Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante fumeuse...
+ tu la connais peut-être?
+
+ --Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaître. Cette
+ femme-là doit être en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup
+ voyagé, dis-moi quels sont tes sentiments à son endroit.
+
+ --Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes
+ les couleurs, je ne saurais rien décider de raisonnable: peut-être
+ Anglaise romanesque ou Polonaise exilée, elle a l'air d'une personne
+ de haut rang; elle doit être étrange et fière.
+
+ Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, où nous nous
+ séparâmes.
+
+ Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois (lequel était
+ Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscrétion en le révélant).
+ Il était à table avec sa famille. Je me montrai un peu préoccupé; il
+ s'en aperçut et, se tournant vers sa femme:
+
+ --Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment à
+ certaine belle fumeuse....
+
+ --Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, répondis-je, mais
+ que je puis vous assurer être une Française pur sang. Je lui ai fait
+ visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est déjà une de mes
+ clientes; elle a voulu mon adresse.
+
+ --Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.
+
+ --Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli vint chez moi et
+ je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un
+ petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, me pria de la
+ soulager d'une forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai
+ une saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant elle fut
+ soulagée. En me congédiant, elle me pria de revenir, si elle ne me
+ faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inséparable, me
+ reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier,
+ et voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un
+ pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: «Tu reverras cette
+ femme et elle te dominera....»
+
+ Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un éclat de
+ rire de mes hôtes, qui me déclarèrent _amoureux_.... «--Non, non,
+ répondis-je, pas encore!--Mais qui est donc cette étrangère? demanda
+ la Bianchina.--Je ne sais, lui répondis-je.--Mais pourquoi
+ n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son nom et sa
+ provenance?--Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.--Ah!
+ ah! il est amoureux et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....»
+
+ Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels faisant ma visite
+ à peu près journalière aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait
+ souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la
+ dernière enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette
+ lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et son mari
+ assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci[88]:
+
+[Note 88: Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un
+article anonyme de l'_Illustrazione italiana_ (de Rome) du 1er mai
+1881. Sous ce titre: _Une lettre inédite de George Sand,_ l'auteur
+l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de Musset, G. Sand et
+Pagello à Venise, et d'extraits de lettres à lui récemment adressées par
+ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul,
+sur le texte photographié de l'autographe qui appartient à M. Minoret.
+(_Cosmopolis_ du 15 avril 1896).]
+
+ Mon cher monsieur Païello (Pagello),
+
+ Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un
+ bon médecin, pour conférer ensemble sur l'état du malade français de
+ l'Hôtel-Royal.
+
+ Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus
+ que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête excessivement
+ faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme
+ d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un
+ poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit,
+ le vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué, et ont
+ excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une
+ chose d'importance.
+
+ Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une
+ nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes
+ autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A présent, il est
+ toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni
+ ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause,
+ demande son pays, et dit qu'il est près de mourir ou de devenir fou!
+
+ Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la
+ surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une
+ saignée pourrait le soulager.
+
+ Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, et de ne pas
+ vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition
+ indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et
+ je suis dans une grande angoisse de la voir en cet état.
+
+ J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que peuvent espérer
+ deux étrangers. Excusez le misérable italien que j'écris.
+
+ G. SAND.
+
+Ce premier récit n'est pas conforme à la légende accréditée par Paul de
+Musset. D'après celui-ci, Rebizzo, «_l'illustrissimo dottore Berizzo,_
+un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé d'une perruque jadis noire
+et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'emblème
+décrépit», serait le médecin, le premier médecin, qui aurait introduit
+Pagello chez Musset.
+
+Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, représente un
+buste de vieillard penché, une lancette à la bouche, disant: _Non v'é
+arteria_....
+
+Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère, était-il Rebizzo? Je ne le
+pense pas, quoique tous les biographes l'aient répété.
+
+Le récit de Pagello donne déjà un signalement contraire. Un article du
+_Figaro_ de 1882, signé «Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt Mme
+Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appelé ce premier médecin
+le docteur Santini[89].
+
+[Note 89: _Figaro_ du 28 avril 1882.--LOUISE COLET, _l'Italie des
+Italiens_, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document qui a
+sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier Danieli (1859), Mme
+Louise Colet lui fait dire:
+
+«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut
+gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna.
+
+--Un vieux docteur, dites-vous?
+
+--Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui faisait les
+saignées et donnait les purgatifs, comme c'était alors l'usage à Venise.
+Depuis, l'élève du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu
+docteur à son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le
+parrain de sa fille aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce
+diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....
+
+--Était-il bien beau, ce Pietro Pagello?
+
+--Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien.»]
+
+
+Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'étaient des amis
+de Pagello; ils voulurent prêter quelque argent à George Sand, ainsi
+qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de
+Venise, nous montre un vieux ménage endimanché, à la toilette ridicule,
+où je me plais à reconnaître _la Bianchina_ et son mari, tels que nous
+les fait entrevoir le récit de Pagello.--Revenons à son journal. Le
+jeune docteur a remis à ses aimables confidents la lettre que nous avons
+citée:
+
+ Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le feuillet.
+ Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature
+ qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix: _«George Sand!»_
+
+ Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au malade français,
+ quelle maladie il avait et qui il était. Je leur répondis:--Le jeune
+ patient est alité avec une maladie grave que nous avons jugée, mon
+ collègue et moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il se
+ nomme Alfred de Musset.
+
+ --_Per Bacco!_ s'écria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la
+ Lune! Connais-tu ses poésies?
+
+ --Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande
+ fantaisie un peu désordonnée, mais en même temps délicate.
+
+Cette lettre de George Sand à Pagello est importante. On n'en a pas fait
+ressortir la valeur décisive sur le développement de cette histoire
+d'amour. Elle démontre d'abord que des relations antérieures existaient
+entre lui et le couple de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon
+n'était pas restée, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration
+du jeune Italien, quand _le hasard_ le lui amena dans la personne du
+médecin demandé pour sa migraine. Elle songea de nouveau à lui pour
+remplacer l'imbécile docteur, premier appelé au chevet de Musset
+gravement atteint. Son malade était, du moins, encore «la personne
+qu'elle aimait le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera du
+sort du poète, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir
+en tragédie.
+
+Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouvé George Sand et Alfred
+de Musset? George Sand, étalant la première, des récriminations, au
+lendemain de la mort du poète, dans un roman à clef, _Elle et Lui_,
+«procès-verbal de nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp,
+se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines, du moins de
+négligences cruelles de la part de Musset, d'indifférence et d'abandon.
+Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres, des témoignages trop
+contradictoires de leur état d'âme avant la crise qui doit assombrir à
+jamais cet amour, pour qu'on puisse rien établir de précis...
+
+George Sand essayant, _huit mois plus tard_, de retracer à son amant
+cette phase douloureuse, lui écrira:
+
+ De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à toi, à Venise?
+ Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de
+ l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme
+ malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon
+ enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en
+ souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire
+ tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne
+ me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon
+ travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois
+ cents lieues[90] et abandonnée avec des paroles si offensantes et si
+ navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux
+ abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne
+ me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux
+ a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le
+ casino Danieli: «George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon,
+ mais _je ne t'aime pas_.» Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me
+ saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent,
+ je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais
+ pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans
+ entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée
+ entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons
+ camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu
+ t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu
+ me dis que tu craignais[91]... Nous étions tristes. Je te disais:
+ «_Partons_, je te reconduirai jusqu'à Marseille», et tu répondais:
+ «Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque
+ nous y sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais
+ guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais
+ quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès
+ lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui
+ m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse,
+ que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit
+ aussi: «_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés_[92].»
+
+
+
+[Note 90: Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le
+poète.]
+
+[Note 91: Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.]
+
+[Note 92: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
+
+Voilà des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au
+lendemain de la crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à son
+silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas
+écrit: «Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et
+de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des
+torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien
+sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes
+quittés[93]...»
+
+[Note 93: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896, p. 7.]
+
+Musset également, en parlant de Venise, désespéré d'elle et de
+lui-même, ne lui jette-t-il pas cet aveu «qu'il a mérité de la
+perdre[94]»..._--Lettres d'amants encore enchaînés l'un à l'autre!--C'est
+par des documents plus précis que nous parviendrons à reconstituer le
+vraisemblable de leur navrante histoire.
+
+[Note 94: V. plus loin.]
+
+Voilà donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et
+Alfred de Musset (février 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de
+la belle étrangère de l'hôtel Danieli. Rendons la parole à son journal.
+
+ Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George
+ Sand veillait avec moi des nuits entières, à son chevet. Ces veillées
+ n'étaient pas muettes et les grâces, l'esprit élevé, la douce
+ confiance que me montrait la Sand, m'enchaînaient à elle tous les
+ jours, à toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions de
+ la littérature, des poètes et des artistes italiens; de Venise, de son
+ histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais à chaque nouveau
+ trait, elle m'interrompait en me demandant à quoi je pensais. Confus
+ de me sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle, je me
+ prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me
+ disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus
+ fine expression: «Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille
+ questions!» Je restais muet.
+
+ Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner de son lit
+ parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir,
+ nous nous assîmes à une table près de la cheminée.
+
+ Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'écrire un roman
+ qui parle de la belle Venise?
+
+ --Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit
+ à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais étonné,
+ contemplant ce visage ferme, sévère, inspiré; puis, respectueux de ne
+ pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la
+ table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la moindre
+ attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand
+ déposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la
+ tête entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette
+ attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le
+ feuillet où elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite,
+ prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred qui dormait,
+ et s'adressant à moi:
+
+ --Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?
+
+ --Oui, répondis-je.
+
+ --Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin.
+
+Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai de lire ce
+feuillet...
+
+Qu'était cette page remise par George Sand à Pagello? «Un splendide
+morceau poétique», avait écrit le fils du docteur, avant que son père ne
+se décidât, récemment, à le laisser publier. Un morceau à double fin, un
+chapitre de roman imaginé par George Sand pour se déclarer à Pagello.
+Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a raconté
+M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même (lettre citée par le
+Dr Cabanès[95]). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda à qui
+remettre ce pli. «--_Au stupide Pagello_», écrivit George Sand sur
+l'enveloppe.
+
+[Note 95: _Revue hebdomadaire_ du 1er août 1896.]
+
+Sans reproduire avec le récit du docteur, cette «déclaration»
+mystérieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut
+la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te
+haïrai-je.» Elle ajoutait qu'observant devant l'intéressé lui-même la
+beauté de cette page, digne de l'auteur de _Lélia_,--sa propre héroïne
+sans doute,--Pagello lui avait répliqué par les premières paroles du
+roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal[96]?»
+
+[Note 96: L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.]
+
+La déclaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une
+interview récente, obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,--interview des
+plus méritoires, celui-ci, nonagénaire et sourd, n'entendant pas
+le français,--M. le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise de son
+interprète, M. le Dr Just Pagello son fils, à lui livrer ces feuillets
+mémorables[97].
+
+[Note 97: Dr A. CABANÈS, _Une visite au Dr Payello. La déclaration
+d'amour de George Sand_.--_Revue hebdomadaire_ du 24 octobre 1896.]
+
+On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres
+de _Lélia_.
+
+ _En Morée_.
+
+ Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le
+ même langage; avons-nous du moins des coeurs semblables?
+
+ Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions
+ douces et mélancoliques: le généreux soleil qui a bruni ton front,
+ quelles passions t'a-t-il données? Je sais aimer et souffrir, et toi,
+ comment aimes-tu?
+
+ L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace
+ de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta
+ passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis
+ auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement,
+ avec désir, avec inquiétude.
+
+ Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu
+ prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas
+ assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être
+ est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais
+ à fond la langue que tu parles.
+
+ Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont
+ cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des
+ besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton
+ tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois
+ ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu
+ dois rire de ce qui me fait pleurer.
+
+ Peut-être ne connais-tu pas les larmes.
+
+ Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu des maux
+ que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis
+ triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé
+ peut-être dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. Sais-tu
+ qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni
+ barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans
+ cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée
+ noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors,
+ rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal,
+ espères-tu en Dieu?
+
+ Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu ou m'aimes-tu?
+ Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te
+ rendrai heureux, sauras-tu me le dire?
+
+ Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le savoir? Suis-je
+ pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou
+ ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent
+ dans les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair divin,
+ n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que ces femmes apaisent?
+ Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les
+ temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta
+ maîtresse s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à
+ prier Dieu et à pleurer?
+
+ Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te
+ jettent-ils dans une extase divine? Ton âme survit-elle à ton corps,
+ quand tu quittes le sein de celle que tu aimes?
+
+ Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te
+ reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse
+ ou de lassitude?
+
+ Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais
+ pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les
+ hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier,
+ peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai
+ t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée
+ de te haïr bientôt.
+
+ Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me
+ comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu
+ me tromperais.
+
+ Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines
+ promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme
+ tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le
+ trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu
+ le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours
+ menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de
+ trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler
+ éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que
+ je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton
+ âme s'adresse à la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que
+ ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.
+
+ Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher
+ dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je
+ veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les
+ hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je
+ puisse toujours la croire belle.
+
+Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique
+et la psychologie de George Sand, sa déclaration ne nous apprend rien
+d'elle que nous ne sachions déjà. Elle n'a encore trahi Musset qu'en
+pensée. Lui-même doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son départ
+de Venise pour se donner à Pagello.--Mais reprenons le naïf récit du
+jeune Italien. Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre, dans
+sa modeste chambre de petit médecin. Il est abasourdi de sa bonne
+fortune:
+
+ Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme me surprît et
+ m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien
+ je l'aimai davantage après cette lecture. J'aurais donné je ne sais
+ quoi pour la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour
+ impérissable; mais il était déjà tard, et je restais pourtant en face
+ de cette feuille, la relisant deux fois avec le même enthousiasme.
+ Cependant quelques phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi,
+ après la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable et
+ d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur....
+
+ Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de gloire, me
+ disais-je; elle me dépeint semblable à un demi-dieu et badine avec moi
+ après m'avoir jeté sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me
+ laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me
+ demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière des femmes?» Ensuite,
+ ma position me revenait à l'esprit; jeune, initié, je commençais à me
+ procurer une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il
+ y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je me rappelai
+ Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, étranger, se fiait à
+ mes soins et à mon amitié. Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant
+ la tête dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait
+ de-çà et de-là, comme la navette du tisserand.
+
+ Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mère morte un
+ an auparavant. Je crus l'entendre me répéter son proverbe: «Si tu
+ trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes
+ moraux que je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je me
+ jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaillé
+ par les idées contraires qui luttaient en moi.
+
+ A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite à
+ Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, après avoir couru pour
+ sa vie un grave péril. La Sand n'y était pas. Assis contre le lit du
+ patient et causant avec lui, je n'osai demander où était sa compagne
+ de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder
+ derrière moi comme si je la sentais approcher, et j'épiais la porte
+ d'une chambre voisine d'où je m'attendais à la voir apparaître. Il
+ y avait pourtant deux désirs contraires en moi: l'un qui haletait
+ ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci
+ perdait toujours à la loterie.
+
+ Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand
+ apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare
+ blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit
+ chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec
+ une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin
+ goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en
+ demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une
+ désinvolture enchanteresses, elle me dit: «--Signor Pagello, j'aurais
+ besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si,
+ cependant, cela ne vous dérange pas.»
+
+ Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré de me mettre à
+ son service comme _cicerone_ et comme interprète. Alfred alors nous
+ congédia, et nous sortîmes ensemble. Quand je me sentis au grand
+ air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de
+ désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta comment elle vivait
+ depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons
+ nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle était
+ déterminée à ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon
+ sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux
+ fermés. Je vous fais grâce de la très longue conversation que j'eus
+ avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et
+ de-là sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le monde en
+ semblable cas. C'étaient les variations accoutumées du verbe _je
+ t'aime_... Mais, après vingt jours écoulés, il survint des faits plus
+ graves.
+
+Le journal de Pagello suspend ici le récit de son aventure, du moins
+jusqu'après que Musset aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant
+que le drame commence.--La maladie du poète et sa convalescence se
+prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que
+s'est-il exactement passé entre eux dans ces deux mois?
+
+George Sand n'avait pas tardé à se donner à Pagello, nous le prouverons
+amplement tout à l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie contre
+«_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux
+d'un mourant_[98]».
+
+[Note 98. Lettre à Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril
+1896.]
+
+Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait
+même soupçonné jusqu'à l'évidence l'infidélité de son amie, c'est hors
+de doute. Il sera difficile pourtant de préciser l'état d'âme complexe
+du pauvre grand poète à son départ de Venise.
+
+Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuadé
+à sa faiblesse qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant comme
+l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentré à Paris, il
+s'occupera des affaires de George Sand; l'éloignement la lui poétisera,
+en la justifiant à ses yeux, et le 30 avril, il n'hésitera pas à lui
+écrire: «Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os!» Cet autel,
+il l'élèvera dans les trois dernières parties de la _Confession d'un
+enfant du siècle_, où il n'accuse que lui-même. Ce qui n'empêchera point
+son orgueilleuse idole d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres
+détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement, si
+minutieusement rapportés... que je me suis mise à pleurer comme une bête
+en fermant le livre...»
+
+Que Musset ait été sans reproche, il n'en saurait être question.
+Lui-même s'en est généreusement confessé. Son inégalité de caractère,
+due à des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intempérance, qui
+offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme
+durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du
+découragement, sinon un dessein de revanche. On a parlé de légères
+infidélités de Musset dans les premières semaines de leur séjour à
+Venise,--elle, languissante de lièvre, mais surtout préoccupée d'écrire:
+obsession d'un travail régulier qui exaspérait l'éternelle fantaisie du
+poète. Lui-même se serait ouvert à Arsène Houssaye de quelques
+passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement
+allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le
+poète, hanté de la superstition française, n'a pas voulu se vanter de
+n'avoir obtenu que ce qu'il méritait?...
+
+[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.]
+
+Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la
+maîtresse, sa légèreté, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant.
+Voilà des jours et des semaines qu'elle le veille, en mère inquiète,
+avec ce dévouement sans bornes dont elle avait la source dans son
+instinct de protection, quand tout à coup elle s'avise de prendre
+Pagello pour amant. Elle n'a pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au
+début de cette grave maladie, elle a appelé Pagello, en lui écrivant
+«qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde».--Peut-être
+déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant ces mots. Mais
+pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-être Musset
+l'avait-il désiré?...
+
+Nous avons vu dans le journal sincère du médecin la naissance de sa
+bonne fortune. Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment lui vint le
+soupçon? Il faut parler ici d'un épisode fameux: la vision qu'aurait eue
+Musset, alors en grand danger, de l'étrange façon dont sa garde-malade
+remplissait les intermèdes avec Pagello. On connaît la scène contée dans
+_Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa
+maîtresse et son médecin. Entre deux accès de léthargie il les aperçoit,
+dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate
+qu'ayant dîné là, ils ont bu dans le même verre...
+
+Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette période
+expérimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source,
+croyait la vision du poète réelle; la correspondance des deux amants
+prouvera-t-elle que le poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset
+lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à travers le livre de son
+frère, où l'on a prétendu que la rancune éclatait à chaque page. La
+famille du poète a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset
+n'avait dit que la vérité. Comment mettre en doute une affirmation de la
+force de celle-ci: «Il n'appartenait qu'à Edouard Falconey de raconter
+des événements qui ont exercé une influence considérable sur son génie
+et sur sa vie entière; lui seul a pu recueillir les détails de cette
+singulière soirée... En voici la relation _telle qu'il la dicta
+lui-même_ à Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard.» Suit la
+scène bien connue de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un
+roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son héros dans l'intérêt
+de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le
+chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau inédit que Mme Lardin de
+Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frère Paul:
+
+DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852.
+
+Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un
+soir, Pagello et G.S. étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un, je
+ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les
+sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants,
+ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.
+
+Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur
+glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à
+la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai
+même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui
+auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et
+m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et
+il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main,
+je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je
+sentis un peu de chaleur.
+
+J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils
+n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le
+pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre
+machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se
+donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta
+comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse
+terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un
+coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un
+long temps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau
+suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en
+soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour
+une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne
+m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi je voyais
+une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée
+en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le
+haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau
+du lit me dérobait aussi une partie du groupe; mais cette tête que je
+cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les
+deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit
+pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette
+révélation; mais je compris tout à coup et je poussai un léger cri.
+J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce
+succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur
+et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: «Mes
+amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas
+et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et
+dit: «Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en
+effet.
+
+C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être que Pagello
+s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de
+prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et
+causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis
+qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. «--Quand
+donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand
+je serai enterré.» Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur
+hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient
+l'un après l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello
+voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent,
+et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumière
+pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur
+l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes
+mains tremblantes. Je me mis _à quatre pattes_ sur le lit. Je regardai
+la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne
+m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir
+l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore
+le moyen de douter, tant j'avais de répugnance à croire une chose si
+horrible!
+
+Les lettres de George Sand à Pagello, que celui-ci, vingt fois près de
+les détruire, a conservées pourtant (M. Maurice Sand lui savait gré de
+sa discrétion), nous éclaireraient pleinement sur cette phase de leur
+amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal
+intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion à publier, non
+sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en
+avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme écriture,
+une précieuse planche d'anatomie morale adressée par George Sand à son
+nouvel amant.
+
+J'y lis clairement qu'une scène violente entre Lélia et Musset a résulté
+du «continuel espionnage» trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé
+par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demandé à George Sand de
+lui pardonner. Elle y aurait consenti «par faiblesse et imprudence»,
+ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-même ce que c'est que le
+repentir! Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût d'abord beaucoup
+pleuré, puis se fût calmé. Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir
+pour la France; elle l'y eût accompagné et on se fût séparé amicalement
+à Paris.
+
+Pagello apparaît ici comme un honnête coeur qui a pu envisager chez
+son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour
+peut-être. Mais elle ne sait être généreuse: quand on l'a offensée et
+qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite peut
+être magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop
+bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par
+honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible.»
+
+Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en
+expliquant à Pagello quelle soumission elle espère de lui...
+
+Mais la singulière amoureuse interrompt ses remontrances pour déclarer à
+son amant qu'il réunit à ses yeux toutes les perfections.
+
+C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout
+de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas usé. Ici,
+un hymne sensuel d'une étonnante vigueur, qu'attristé pour finir, comme
+une ombre importune, la vision toujours présente de l'autre amour
+qu'elle veut croire à son déclin.--Voici ce document décisif:
+
+ Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour
+ lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas
+ de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre
+ dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et
+ sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre devenir furieux. Tu
+ m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes
+ ne me portait que trop à suivre ton conseil; mais ma raison me dit que
+ ce pardon était un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais
+ bientôt sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa
+ fibre est très sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable
+ noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignité
+ qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au
+ repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet
+ de demander pardon à qui que ce soit; et quand je vois les torts
+ recommencer après les larmes, le repentir qui vient après ne me semble
+ plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'être généreuse. Je le serai;
+ mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les
+ trois. Dans deux ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront
+ et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un regard entre
+ nous pour le rendre fou de colère et de jalousie. S'il découvre la
+ vérité, à présent, que ferons-nous pour le calmer? Il nous détestera
+ pour l'avoir trompé.--Je crois que le parti que j'avais pris
+ aujourd'hui était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré, beaucoup
+ souffert dans le premier moment, et puis il se serait calmé, et sa
+ guérison aurait été plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne
+ me serais montrée à lui que le jour de son départ pour la France et je
+ l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble,
+ il n'aurait plus eu aucun sujet de colère et d'inquiétude, et nous
+ aurions pu lui et moi arriver à Paris et nous y séparer avec amitié.
+ Au lieu que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter
+ Venise. C'est le relâchement des nerfs après une crispation, c'est un
+ besoin de pleurer après le besoin de blasphémer. Je ne peux pas être
+ ainsi. Je ne peux pas être ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est
+ impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne
+ vous aime plus_, il est impossible à mon coeur de rétracter ce qu'a
+ prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais caractère: je suis
+ orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais.
+ Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à te le dire.
+ Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être
+ miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis
+ servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par
+ amour ce m'est impossible.
+
+ Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi de ce que tu
+ as dit une fois:
+
+ Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,
+ Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.
+
+ Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, si je
+ cessais de t'aimer.
+
+ Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir de glace
+ pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends garde à moi! Pour
+ conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien près de la
+ perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle!
+ L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne tout à mes
+ amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais
+ l'amour, selon moi, c'est la vénération, c'est un culte. Et si mon
+ dieu se laisse tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible
+ de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de
+ pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure
+ ou une grossièreté à une femme! Non: pas même à celle qui te serait
+ indifférente. C'est bien bête de ma part de le craindre et de me
+ méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier de moi. Es-tu sûr
+ que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si
+ exigeante et si sévère, ai-je bien le droit d'être ainsi?
+
+ Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable?
+ Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la
+ rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras
+ mon rêve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu.
+ Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule
+ et que je songe à mes maux passés que le doute et le découragement
+ s'emparent de moi.
+
+ Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard tendre et
+ sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne
+ songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles
+ et si bonnes! tu parles une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes
+ oreilles et à mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est
+ juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours
+ aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand je ne t'apporte
+ plus qu'une beauté flétrie par les années et un coeur usé par les
+ déceptions--Mais non, mon coeur n'est pas usé. Il est sévère, il est
+ méfiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je
+ n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu
+ m'as couverte de tes caresses. (_Un mot effacé_.)
+
+ Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il
+ n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras plus.»--Et je sens
+ bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu
+ du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je
+ suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est
+ toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change rien. Je
+ ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la
+ première fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste
+ mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de
+ jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh!
+ quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta
+ chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne
+ voie, que je n'entende rien que toi, et tu...
+
+ --Être heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à
+ toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus à mes
+ chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien
+ triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal payé, si
+ déplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni
+ finir, est un supplice. Il est là devant moi comme un mauvais présage
+ pour l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce que devient
+ l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux
+ espérer, croire en toi seul, t'aimer en dépit de tout et en dépit
+ de moi-même. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a
+ voulu. Que ma destinée s'accomplisse.
+
+Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de
+dévouement passionné, mais fière, mais orgueilleuse indomptablement.
+Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un
+jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondément chérie.
+Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait ne point pardonner.
+Sa fierté n'eut point consenti à rendre un entraînement des sens
+responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poète. Et la
+fatalité de sa nature la poussait à se justifier, au nom de sa dignité
+même, d'une revanche qu'elle pensait légitime, que demain peut-être elle
+maudirait...
+
+Comment Musset fut-il éclairé sur la situation? La nuit de l'hôtel
+Danieli l'obsédait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui
+persuader qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux, dans les
+tristes conditions de l'âme amoureuse, chancelante et si faible du
+malheureux poète, c'est la psychothérapie que lui imposa sa maîtresse.
+L'examen n'en saurait être que défavorable à George Sand, si surtout
+l'on s'arrête aux témoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'après
+ces témoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras,
+abordait récemment la question dans un judicieux article: «... On
+s'employa à le calmer, puis à le faire taire, puis à endormir ses
+soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du délire. On l'en avertit.
+On lui dit: «Il faut que vous ayez rêvé une fois de plus.» George, en
+outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance
+et qui lui étaient même revenues devant elle.... Un jour qu'il répétait
+ce qu'il appelait ses rêveries de folles, l'on s'emporta jusqu'à lui
+faire la menace décisive, celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment de
+sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaça de la
+maison de santé... La peur acheva donc de dompter les révoltes et les
+inquiétudes d'Alfred. Il admit dès lors ce qu'il plut à George de
+conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupçons,
+également injurieux pour l'amour et l'amitié, le pénétrèrent de
+scrupules... Et ceci est la thèse même de la _Confession d'un enfant du
+siècle_[100]...»--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle
+était capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément. Pourquoi
+ne pas s'en tenir à l'explication naturelle, la détresse des sens auprès
+d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poète devant la subtile
+psychologie de son amie,--sa maîtresse vraiment,--quand nous aurons vu
+celle-ci lui écrire à Paris: «Oh! cette nuit d'enthousiasme où, _malgré
+nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous
+m'aimez pourtant. Vous m'avez sauvé âme et corps!»--N'oublions pas
+qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique éternelle, aimantés de
+fiévreuse folie par la ville d'amour.
+
+[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits ménages romantiques_, dans la _Gazelle
+de France_ du 15 oct. 1896.]
+
+La plus grave accusation portée contre George Sand par Paul de Musset,
+celle d'avoir greffé la terreur sur la jalousie dans les tourments du
+poète convalescent, mérite de nous arrêter. L'auteur de _Lui et Elle_
+donne encore son récit pour conforme à une dictée de son frère. Elle a
+été conservée: on ne peut guère mettre en doute l'authentique valeur de
+ce document. J'en dois aussi la communication à Mme Lardin de Musset.
+On comparera ce second récit «dicté par Alfred de Musset, en décembre
+1852», avec le passage en question du roman:
+
+ Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue qui aboutissait
+ au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand.
+ Elle nia effrontément ce que j'avais vu et entendu et me soutint que
+ tout cela était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont
+ elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de Pagello il lui
+ devint impossible de nier, et elle voulut le prévenir, probablement
+ même lui dicter les réponses qu'il devrait me faire lorsque je
+ l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumière sous la porte
+ qui séparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai
+ chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans
+ son lit. D'ailleurs elle écrivait sur ses genoux et l'encrier était
+ sur sa table de nuit. Je n'hésitai pas à lui dire que je savais
+ qu'elle écrivait à Pagello et que je saurais bien déjouer ses
+ manoeuvres. Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara
+ que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui
+ demandai comment elle m'en empêcherait. «En vous faisant enfermer dans
+ une maison de fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je
+ rentrai dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis George Sand
+ se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la refermer. Persuadé qu'elle
+ avait déchiré sa lettre à Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre,
+ j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la
+ ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce qui m'étonna beaucoup.
+ Je regardai dans la rue et j'aperçus une femme en jupon enveloppée
+ d'un châle. Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre.
+ Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, lui
+ disant, comme dans le _Majorat_: «George, George, que viens-tu faire
+ ici à cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le
+ vent les a balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais écrit
+ à Pagello.»
+
+ Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit;
+ qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; et elle partit en courant.
+ Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivée au Grand-Canal, elle
+ sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais
+ je m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes
+ ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En débarquant
+ au Lido, elle se remit à courir, sautant de tombe en tombe dans le
+ cimetière des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin
+ elle s'assit épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit,
+ elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je renoncerais à
+ une entreprise impossible. Vous ne réussirez pas à joindre Pagello
+ sans moi et à me faire enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous
+ êtes une c...--Eh bien! oui, répondit-elle.--Et une désolée c...»,
+ ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue à la maison.
+
+Dans une longue note inédite ajoutée par elle-même à sa correspondance
+avec Musset, George Sand réfute, non sans indignation, ce qu'elle
+considère comme une calomnie. L'impartialité nous oblige à en donner
+un fragment,--non sans faire observer que si la dictée de Musset est
+postérieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification
+de George Sand est postérieure à la mort du poète[101].
+
+[Note 101. M. Maurice Clouard (article cité: _Revue de Paris_ du 1er
+août 1896) a donné une impression et des extraits de ce morceau.]
+
+ La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, et qui
+ a donné lieu à de si belles histoires (forme) neuf petites lignes
+ écrites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra
+ l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait à un sou dans les rues
+ de Venise. Il l'avait achetée le matin, et elle se trouvait sur la
+ table. Il était alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux.
+ _Elle_ le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence; mais
+ il était souvent très agité. Le croyant endormi, et ne voulant pas
+ l'éveiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ écrivit sur le
+ _verso_ de cette chanson:
+
+ «Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere
+ fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: «_Son matto. (Je
+ deviens fou.)_» Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal
+ gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri.
+ Se forse ubbri...» Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un
+ mouvement; _elle_ mit ce qu'elle écrivait dans sa poche; _il_ s'en
+ aperçut et demanda à le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le
+ montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus
+ tard.
+
+ Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit, le pauvre enfant!
+ Il croyait voir des fantômes autour de son lit, et criait toujours:
+ «Je suis fou! je deviens fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il
+ faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la
+ gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement la phrase devait
+ être terminée ainsi: «S'il n'était qu'ivre, ce ne serait pas si
+ inquiétant[102].»
+
+[Note 102. Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été
+retrouvée, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en
+passant, que le poète, parle, dans sa _dictée_, d'une lettre écrite _à
+l'encre_ et non au crayon...]
+
+ Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des
+ excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il
+ réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole.
+ Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en
+ parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre
+ ces révélations. Comme lui-même craignait pour sa raison, il n'est pas
+ étonnant non plus qu'_elle_ ne voulût pas lui montrer cette phrase:
+ «_Temo molto per la sua ragione_» et, comme pour lui ôter des soupçons
+ qui, par moment, l'exaspéraient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_,
+ à part, au médecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier,
+ glissés furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont
+ il fallait qu'il fût informé.
+
+ Plus tard, _elle_ consentit, à Paris, à _lui_ remettre cette _fameuse
+ lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait très calme et très guéri
+ dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant et très consolé;
+ mais son imagination, que les boissons excitantes ramenèrent bientôt
+ aux accès de délire, travailla énormément cette phrase: «_Temo molto
+ per la sua ragione_.» Il en parla peut-être à son frère: de là,
+ l'épouvantable et infâme accusation de l'avoir menacé, à Venise, de
+ la _Maison des fous_. Mais jamais une si méprisable idée ne lui est
+ venue, à _lui!_ Il était fantasque, injuste, fou réellement dans
+ l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid...
+
+Après lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins
+singulier, chez George Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand
+on connaît sa lettre,--évidemment antérieure à la scène évoquée,--sa
+lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait à
+jamais médite?--A moins d'admettre que cette nuit-là, précisément, elle
+n'écrivit à son amant nouveau--rien dont pût s'offenser son amant de la
+veille?... N'empêche qu'avec l'intimité que nous avons surprise entre
+elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de démontrer
+son erreur à Musset dénote chez elle un instinct de dissimulation du
+plus obstiné féminisme.
+
+Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poète, s'il soupçonna seulement
+les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello,
+n'ignora plus, après la scène du Lido, les sentiments qui avaient germé
+entre eux durant sa maladie. Pagello lui-même nous a appris, mais
+indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione
+italiana_ de 1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.
+
+George Sand n'avait qu'une volonté. Nous l'avons vue écrire à Pagello
+qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait.
+
+ «--Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle froidement, qu'Alfred soit
+ capable de supporter une forte émotion?
+
+ --Vous dites? demanda Pagello.
+
+ --Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus
+ votre maîtresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur
+ Pagello[103]...»
+
+[Note 103: Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article
+de l_'Illustrazione_, d'après le témoignage du Vénitien Jacopo Cabianca
+qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirmé
+depuis, et maintes fois, l'exactitude.]
+
+Paul de Musset donne une version équivalente. A l'en croire, Alfred,
+trop spirituel pour se fâcher et voyant la confusion de Pagello, aurait
+pardonné généreusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection
+de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poète, plus
+épris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence
+des larmes de sang.
+
+[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.]
+
+«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole ait été ou non dite,
+Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations
+de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres témoignent d'un
+souci constant de sa dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la
+délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit soin d'ailleurs de
+l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentrée elle-même
+à Paris, elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes:
+
+ Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que
+ j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je
+ l'aimais _peut-être_, que _c'était mon secret_ et que _n'étant plus
+ à toi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien_, il s'est
+ trouvé dans sa vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses
+ anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui
+ m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents
+ _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle
+ à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai
+ pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous
+ étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te défends
+ d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les
+ voiles de la pudeur vis-à-vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.)
+
+George Sand lui refusait donc «le droit de l'interroger sur Venise».
+Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un
+enfant du siècle_, où il expose, n'accusant toujours que lui-même, cette
+période navrée et résignée de son histoire, il semble appuyer sur cette
+conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour
+moral entre Smith et Brigitte Pierson.
+
+Un jour cependant, un soir d'automne de la même année, George Sand
+écoutant le passé, reconnut sa part de faiblesse dans les misères de cet
+amour. Après un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir,
+elle s'était sentie l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement qu'avec
+désespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le poète, et, rentrée
+chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une
+sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle
+peut-être que tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite. La
+jeune femme y apparaît à son tour très sincère--et bien misérable. Ce
+court fragment peut en donner l'idée:
+
+ Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise; rendez-moi cet âpre
+ amour de la vie, qui m'a pris comme un accès de rage, au milieu du
+ plus affreux désespoir; faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on
+ s'amuse à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant!
+ Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir,
+ je veux vivre!» Mais comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu
+ m'as abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de la vie
+ est donc un crime? L'homme qui vient dire à une femme: «Vous êtes
+ abandonnée, méprisée, chassée, foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être
+ mérité. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais
+ je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me
+ dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je
+ veux vous sauver, je vous aiderai à remplir vos devoirs auprès d'un
+ convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez
+ plus, et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me disait
+ cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là? Et si, après
+ avoir conçu l'espérance de persuader cette femme, emporté, lui, par
+ l'impatience de ses sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi,
+ avant qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il
+ cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace et d'humilité.
+ Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'être adorée et
+ persécutée et implorée des heures entières; il y en a qui ne l'ont
+ jamais fait, qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme; plus
+ délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnât, ils l'ont
+ persuadée, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontré que
+ de ces hommes-là. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier
+ mot ne m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cédé?
+ Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brisée
+ ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas
+ moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat prémédité.
+
+Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une éternité sur son
+coeur, une visite inattendue vint tempérer les amertumes de Musset. Il
+avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis après son
+frère Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de
+change parisien, intelligent, mondain, artiste, élégant, désoeuvré,
+Tattet menait largement l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné,
+Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de son génie. Les deux amis
+n'en partageaient pas moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait chaque
+automne de longs séjours chez les parents de Tattet, à Bury, dans la
+vallée de Montmorency.
+
+L'affection qu'il garda toujours à cet intime compagnon de sa jeunesse
+est immortalisée par les stances bien connues des _Premières poésies_:
+
+ Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es resté
+ fidèle où tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prêté plus d'un lien
+ fragile, Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami...
+
+Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie
+Déjazet, fit un détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli,
+comme en témoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au
+théâtre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve,
+après avoir quitté son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse
+sollicitude de Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres amants de
+Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous intéresse:
+
+ Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et m'a fait exécuter
+ par moi-même et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec
+ tant d'instances. J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer
+ quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la
+ maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que
+ lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de
+ danger, et que l'autre était entièrement remise de ses longues
+ veilles.
+
+ Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher M. de Sainte-Beuve;
+ Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable,
+ et qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne
+ qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre en route, Mme
+ Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné.
+ Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur
+ donc de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié trouvera
+ pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien
+ dévouée[105].
+
+[Note 105: _Revue de Paris_, 1er août 1896.]
+
+George Sand avait ouvert son coeur à ce cher camarade de Musset. Pagello
+lui-même s'était fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé de
+leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,--à part
+soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir
+d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus
+tard essayant de détourner Musset de celle qui rendait sa vie si
+malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites à Venise,
+celle-ci lui avait-elle tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce
+fragment d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui convient de
+conclure:
+
+ ...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la féroce Lelia,
+ répondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang
+ des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande; dites
+ qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin
+ et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul
+ de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une
+ personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et
+ de sincérité était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en
+ sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en repentir et
+ qu'après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions,
+ j'ai été touchée de l'intérêt avec lequel vous m'avez écoutée. Il y
+ a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est
+ l'affection et le dévouement que nous avons pour la même personne.
+ Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je désire désormais. Vous
+ êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour
+ ma part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie.
+ Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une
+ providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi;
+ il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la
+ solitude.
+
+ En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous
+ n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon
+ de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette
+ réellement. Nous aurions été tranquilles et _allegri_ avec vous, au
+ lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas
+ encore à quoi nous forcera l'état de sa santé physique et moral.
+ Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me
+ témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours où il a
+ aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors, je
+ suis près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée et de lui
+ être dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'être pas assez sous
+ un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage
+ me disent donc qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à
+ Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi
+ et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que
+ le hasard vous a amené auprès de son lit clans un temps où il avait
+ la tôle encore faible et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre
+ coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des
+ souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez
+ vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes
+ silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au
+ milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait
+ à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou deux fois du
+ fond de son âme pour appeler la mort[106].
+
+[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er août 1896.]
+
+Quand George Sand adressait à Alfred Tattet ce beau discours résigné,
+elle s'était donnée à Pagello... Avec la santé lentement revenue, Musset
+avait trouvé la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon
+de son amie, il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa faute
+impardonnable:
+
+ Il faudra bien t'y faire, à cette solitude,
+ Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,
+ Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.
+ Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude,
+
+ La veille et le travail, ne pourront te guérir.
+ Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,
+ Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude
+ D'attendre vainement et sans rien voir venir.
+
+ Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue,
+ Si lu vas quelque part attendre sa venue,
+ Sur la plage déserte en vain tu l'attendras,
+
+ Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée,
+ Cherchant sur cette terre une tombe ignorée
+ Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]...
+
+ Voici qu'approchait l'heure de son retour en
+ France. Après les orages probables qui l'assombrirent
+ pour toujours, le pauvre enfant faisait
+ un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait
+ dans cette plainte douloureuse[108]:
+
+ Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,
+ De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,
+ Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse,
+ Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!
+
+ La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie,
+ Et cet amour si doux qui faisait sur la vie
+ Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,
+ Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!
+
+[Note 107, 108: Vers publiès par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
+
+On ne sait presque rien des derniers jours de Musset à Venise. Le 22
+mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre à Alfred Tattet en
+fait foi;--le 28 il part seul. «Les troisième, quatrième et cinquième
+chapitres de la _Confession d'un enfant du siècle_ donnent une idée
+de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice
+Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et
+de générosité en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de
+Pagello[109].» J'estime, au contraire, que cette dernière semaine fut
+lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa
+vision de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord
+qu'avait ratifié sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa générosité.
+A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un père. A eux
+deux, ils avaient «adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant poète, aux
+premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ où
+elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engagé_ Pagello _à
+consoler_ cette compagne dont il se sentait excédé.... C'est la thèse
+d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut
+s'acharner à le persuader, pendant ces dernières semaines, qu'il avait,
+lui seul, préparé et voulu l'étrange situation où ils se débattaient
+tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimère de cette poursuite
+du repos hors de la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa faute dans la
+rupture, il aimait maintenant et n'était plus aimé. Un jour vint où,
+n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de façon trop
+claire et trop prompte pour sa Tranquillité...
+
+[Note 109: M. Clouard, article cité de la _Revue de Paris_, p. 755.]
+
+Une courte lettre de Musset, datée de Venise, nous fait entrevoir les
+orages qui ont précédé son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà
+séparé de George Sand. Encore convalescent, il était sur le point de
+rentrer à Paris, accompagné seulement d'un domestique, le perruquier
+_Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'âme, il envoyait
+ce suprême adieu à sa bien-aimée:
+
+ Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indifférence
+ pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donné aujourd'hui est le
+ dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai
+ fait dehors, avec la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai
+ senti que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop dur pour
+ moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non,
+ il m'importe à moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface déjà et
+ s'éloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le
+ sillon de ma vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer
+ quand il te possédait peut encore y voir clair à travers ses larmes,
+ et t'honorer dans son coeur, où ton image ne mourra jamais. Adieu, mon
+ enfant.
+
+Un gondolier avait porté cette lettre à George Sand; Musset attendait
+devant la Piazzetta; elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le
+verso:
+
+ _Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta._
+
+ Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, et Buloz ne m'a
+ pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110].
+ Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne
+ suis-je pas toujours le frère George, l'ami d'autrefois[111]?
+
+[Note 110: Réglons une fois pour toutes cette question des avances
+d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset, en citant
+ces deux fragments de leurs lettres.--D'Elle a Lui (du 29 avril 1834):
+«Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer du tien, et ce que tu me dis à
+cet égard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai
+ta parole d'honneur de ne pas songer à ce remboursement avant trois
+ans?»--De Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te
+renvoie ton argent. Buloz m'en a envoyé....»]
+
+[Note 111: Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées par
+M. Emile Aucante). _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, pp. 1-48.]
+
+Musset partit le 29 mars, accompagné quelques heures par son amie.
+Avant de quitter Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage qui
+s'ouvrait sur cette dédicace: _A son bon camarade, frère et ami, sa
+maîtresse_, GEORGE.--Que n'invoquait-elle aussi sa maternité, la
+meilleure corde de sa lyre!...
+
+
+
+V
+
+Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le coeur bien malade. George
+Sand l'a confié à un domestique italien, Antonio, perruquier de son
+état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même l'accompagne quelques
+heures, jusqu'à Mestre. Quand ils se sont séparés, elle fait une petite
+excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. «J'ai fait à pied jusqu'à
+huit lieues par jour, écrit-elle à Jules Boucoiran[112], le précepteur
+de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'était fort bon
+physiquement et moralement.» Dans la même lettre, elle reconnaît aussi
+que Musset «était encore bien délicat pour entreprendre ce voyage. Je ne
+suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le sup portera; mais il
+lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré
+à attendre le retour de la santé, la retardait au lieu de l'accélérer.
+Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique très soigneux et
+très dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, en tant qu'il la
+ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.» Et elle rentre à
+Venise, «ayant sept centimes dans sa poche», pour installer sa vie
+nouvelle avec le docteur Pagello.
+
+[Note 112: Lettre du 6 avril 1834. _Correspondance_, t. I, p.
+265.--Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?]
+
+C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique à ses correspondants son
+intention d'établir son «quartier général» à Venise, où elle peut
+travailler en paix et vivre économiquement. Elle compte rayonner dans la
+région des Alpes, en dépensant cinq francs par jour, pousser peut-être
+jusqu'à Constantinople (ce rêve de Constantinople reviendra longtemps
+dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante qui veillait
+en elle), aller ensuite passer les vacances à Nohant et retourner à ses
+lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus intimes amis;
+mais tout Paris en était bientôt informé.
+
+Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincérité
+qu'elle mettait à concilier son labeur et ses passions, elle associait
+sa vie à celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette indépendance,
+si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et
+un mari qui s'accommodait encore de ces libertés d'existence. Mais à se
+rappeler ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne moins.
+
+Après deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant où
+elle se cloîtrait trois mois sur six et Paris où elle vivait selon
+sa fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle en partira, en
+juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un
+et l'autre sont en pension à Paris.
+
+--La rumeur de ses amours en Italie devait hâter la rupture avec M.
+Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, dans cette
+sereine inconscience de ses torts qui lui faisait écrire quinze ans plus
+tard: «Je ne prévoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari
+dussent aboutir à des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il
+n'y en avait plus depuis que nous nous étions faits indépendants l'un de
+l'autre. Tout le temps que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait
+écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction parfaite, me donnant
+des nouvelles des enfants et m'engageant même à voyager pour mon
+instruction et pour ma santé. Ses lettres furent produites et lues dans
+la suite par l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant «des
+douleurs que son client avait dévorées dans la solitude[113].»
+
+[Note 113: _Histoire de ma vie_, 5° partie, chap. III.]
+
+M. Dudevant laissa prononcer la séparation contre lui. Autant sa femme
+avait recherché l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. Il
+finit taciturne et oublié, alors que le nom de George Sand devenait pour
+toute l'Europe synonyme de singularité et de génie.
+
+--En 1834, George Sand installée à Venise, n'ayant publié que ses
+premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais,
+menant de front indomptablement son labeur et ses passions, déjà elle
+semble assurée de l'acquérir.
+
+Voici sur cette époque de sa vie,--cinq mois dont on ne savait à peu
+près rien,--la suite du journal intime de Pagello:
+
+ Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement congé de moi.
+ George Sand abandonnait l'hôtel Royal[114] et venait habiter un petit
+ appartement à San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'étais
+ connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit.
+
+[Note 114: Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le
+rétablissement de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San Mosé,
+dans le petit appartement où eut lieu la scène de la lettre. (Voir plus
+haut, p. 115.)]
+
+ Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco une longue
+ lettre où il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le
+ mauvais pas que j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert,
+ qui habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma société
+ tant que durerait cette liaison. Je prévoyais cette première amertume
+ et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb.
+ Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de
+ personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues;
+ d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me
+ saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras.
+ Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec
+ cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et
+ lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le
+ dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses.
+ Nous vécûmes ainsi de février[115] à août. Je vaquais le matin aux soins
+ de ma profession; elle écrivait son roman de _Jacques_, dont elle me
+ fit le protagoniste, exagérant mon caractère moral.
+
+[Note 115: Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le
+29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, comme
+c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.]
+
+ J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble aux _Lettres
+ d'un voyageur_, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à
+ sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand
+ elle n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux féminins
+ pour lesquels elle avait une adresse et un goût particuliers, jusqu'à
+ vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa,
+ etc. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre,
+ économe, laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les
+ autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne fît l'aumône.
+ Je crois que ses plus gros gains seront prodigués en grande partie à
+ autrui, peut-être sans discernement, peut-être à des escrocs et à des
+ vicieux, parce que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait
+ tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de dix mille francs
+ par an. Elle s'en confessa elle-même à moi, et je le vis bien, et je
+ le sus encore à Paris, de quelques-uns de ses plus honnêtes amis.
+ Maintenant, je reviens à mon histoire.
+
+ Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était absolument
+ nécessaire d'aller pour quelque temps à Paris. Les vacances
+ approchaient. Ses deux enfants sortaient du collège et ils avaient
+ coutume de se rendre avec elle à la Châtre où elle passait l'automne
+ avec son mari. En même temps, elle me témoignait un grand désir que
+ je l'accompagnasse pour revenir ensuite à Venise ensemble. Je restai
+ troublé et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris
+ du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais
+ je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments
+ plutôt que de la laisser courir seule un aussi long voyage.
+
+ J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu
+ d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais
+ que j'exigeais d'habiter seul à Paris et de n'être pas contraint de me
+ rendre à la Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour
+ dans cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en faire
+ bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais décidé, avec
+ lequel je prononçai ces paroles, elle me répondit: «Mon ami, tu feras
+ ce qui te plaira le mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait
+ compris. A partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en
+ amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être qu'un ami;
+ mais je me sentais néanmoins amoureux....
+
+Les impressions idéales de son séjour à Venise avec Pagello, George Sand
+les a immortalisées dans ses trois premières _Lettres d'un voyageur._
+Elles sont dédiées à Alfred de Musset, «A un poète», et toutes
+mélancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à la _Revue
+des Deux Mondes_ du 15 juillet 1834, elle se met en scène _(Beppa)_ avec
+tous ses attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double
+masque de _Pietro_ et du _Docteur_) et plusieurs de leurs familiers.
+
+C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'après un dire de
+l'éminent romancier vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, on aurait
+là le plus fidèle portrait de la Reine des lagunes.
+
+Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation. Il célébrait son amie
+dans une charmante _Serenata_ en dialecte vénitien. Elle a été publiée
+en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des _Lettres
+d'un voyageur_. Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera a
+révélé le véritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son
+talent de poète.--Traduisons quatre strophes de la _Serenata_:
+
+ «Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. Viens avec moi,
+ montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer.
+
+ ... Oh! quelle vision! quel spectacle présente la lagune, lorsque tout
+ est silence et que la lune brille au ciel!
+
+ ... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence à paraître... si elle
+ t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse.
+
+ ... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche comme une fleur! Voici
+ venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.»
+
+Il faut lire la description féerique et si juste de ces adorables nuits
+de Venise, dans la _Lettre_ de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie.
+
+Ses préoccupations ordinaires étaient plus prosaïques. Sa correspondance
+retentit d'une incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. A l'en
+croire, elle aurait été réduite aux derniers expédients, «à coucher sur
+un matelas par terre, faute de lit». Les souvenirs de Pagello, que m'a
+transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette
+excessive misère. Le ménage n'était pas riche, sans doute; mais on y
+vivait allègre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses
+lettres à Musset, que Pagello, très occupé par ses malades, «est dehors
+toute la journée, puis s'endort méthodiquement sur le sofa après le
+dîner, avec sa _pipetta_ dans l'oeil comme la flûte de Deburau».
+
+De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait de six à huit heures de
+suite, de préférence la nuit, buvant beaucoup de thé pour s'exciter au
+travail.
+
+Le jeune médecin habitait une petite maison «modeste, mais jolie», la
+_Casa Mezzani_, en face le _Ponte dei Pignoli_. Avec lui vivait son
+frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, garçon instruit et de belle
+humeur, et avec eux, parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique
+personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous être révélée. Tout
+ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand à Musset:
+
+ Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles
+ choses là-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse
+ des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur.
+ C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine,
+ une fille non avouée de leur père. Elle a quelque fortune, et comme
+ elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de
+ coeur à Venise et vient s'y établir dans quelques jours. Elle avait lu
+ mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque.
+ Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement. Nous avons
+ donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agréable...
+ Giulia est une créature sentimentale dont la figure ressemble
+ effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise,
+ demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus,
+ toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse,
+ exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et
+ je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira
+ des romans[116].
+
+[Note 116. _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14.]
+
+On se demande ce que devait penser Musset à recevoir ces descriptions de
+la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!
+
+Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même, le pacifique Pagello,
+se débattait entre ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand: «C'est
+un don Juan sentimental qui s'est tout à coup trouvé quatre femmes sur
+les bras.» Et elle conte à Musset les scènes de jalousie d'une maîtresse
+délaissée, l'_Arpalice_, qui a fait chez Pagello une irruption
+inattendue «lui arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant son _bel
+vestito_» et finalement lui faisant craindre, à elle, une _coltellata_
+dont s'épouvante la douce Giulia[117].
+
+[Note 117: _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14, 15 et 21.]
+
+Elle s'était donc installée dans ce curieux intérieur, heureuse et calme
+avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frère. Celui-ci
+plaisantait le docteur sur la maigreur et la pâleur de la jeune femme.
+Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cité par Mme Codemo)[118]
+nous révèle les préférences de Robert Pagello pour la jeune servante
+de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraîches
+contrastaient avec le teint olivâtre de Lélia. Il ne comprenait pas les
+enthousiasmes de son frère pour «cette maigreur de sardine» (_quella
+sardella_) et disait en son vénitien: «_No so cossa de belo che el ghe
+trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio._»
+
+[Note 118: _Racconti, scène_, etc., p. 177.]
+
+George Sand, très simplement, aidait la servante dans le ménage, et
+parfois se mêlait de cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des
+repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait gaiement de ce régime un peu
+bien romantique, et il disait préférer aux petits plats de George ses
+romans. Pour se reposer de la littérature, celle-ci, Pagello nous l'a
+conté, travaillait à l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à
+Bellune un joli dessin à la plume exécuté et encadré par elle-même. Elle
+y avait inscrit les deux noms de ses enfants: _Maurice, Solange..._ Mme
+Antonini, dans l'intéressante lettre où elle me résume des souvenirs
+qu'elle a cent fois entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier
+«les exagérations et bévues» de tous ceux qui ont écrit sur la vie
+de George Sand à Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment:
+«George Sand allait quelquefois, accompagnée de mon père, à l'église.
+Prosternée devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait
+la face de ses mains et pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute
+l'étoffe nécessaire pour être le modèle des épouses et des mères.
+Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle
+ne passait pas à écrire ou à visiter les monuments de Venise, elle
+travaillait à l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains
+toute une chambre à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle était
+toujours occupée; qu'un jour même elle lui fit présent de quatre paires
+de chaussettes, et lui dit en riant: «Voyez, Robert, je les ai mieux
+réussies que mes artichauts!»
+
+Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le départ de la
+malheureuse femme, rappelée par les vacances à Nohant. Elle emmenait le
+docteur Pagello.
+
+
+
+VI
+
+Et Musset, le pauvre Musset? Revenons à lui. C'est lui le vrai poète et
+l'amoureux sincère. Le spectacle de sa détresse nous détendra du petit
+train bourgeois de la romancière et du médecin.
+
+Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine convalescents. George
+Sand a fait en lui un anéantissement dont il ne se remettra jamais.
+
+Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant plus tard des accents
+passionnés et navrants pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en
+portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a conté maintes
+fois comment, au lit de mort, le malheureux poète gardait la hantise de
+«cette femme» et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aimés:
+
+ Ôte-moi, mémoire importune,
+ Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!
+
+George Sand a quitté Musset, à Mestre, le 29 mars, le soir même de son
+départ[119]. Ils se sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a pas été
+sans un déchirement profond. Elle aussi, en le quittant, entendait bien
+ne pas le perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834:
+
+[Note 119: Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de Sacy,
+est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir même, et le
+lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première lettre à son ami.]
+
+ Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de vivre et je
+ vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il était 8 heures du soir
+ et j'étais fatigué. Ne doute pas de mon courage. Écris-moi un mot à
+ Milan, frère chéri, George bien-aimé.
+Sans avoir reçu ce billet, George Sand avait écrit à Musset le 30 mars.
+Elle est aussitôt rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché chez les
+Rebizzo. Elle devait repartir le jour même pour Vicence, accompagner
+Pagello dans une visite médicale. «Elle n'en a pas eu la force, ne se
+sentant pas le courage de passer la nuit dans la même ville qu'Alfred
+sans aller l'embrasser encore le matin.» Aujourd'hui elle est à Trévise,
+avec Pagello qui retourne à Vicence, où elle veut coucher ce soir pour y
+trouver les nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissées à l'auberge.
+
+ ... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et te
+ ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te
+ verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons
+ bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui
+ te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui
+ voudrai-je prendre soin désormais? Comment me passerai-je du bien et
+ du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je
+ t'ai causées et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout,
+ qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure.
+ Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.[120]
+
+[Note 120: Lettre du 30 mars. _(Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.)]
+
+C'est la nature désordonnée de cette affection, qui allait à jamais
+empoisonner la vie d'Alfred de Musset. Pour avoir goûté à l'amour de
+cette femme, ou cru seulement trouver en elle de l'amour, il restait
+prisonnier d'un mirage. Sa vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa
+maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il n'avait pas eu le
+courage de la quitter, elle n'avait pas eu la résignation de le perdre.
+Sa fatalité la faisait aussi attachante par un charme irritant d'énigme,
+que par une instinctive et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier
+tant de preuves d'affection et de sollicitude. Il la savait également
+sensible à la faiblesse éperdue de son amour et ne voulait se résoudre à
+penser qu'elle ne lui reviendrait jamais.
+
+Il restait obsédé quand même par l'image du beau Vénitien dénué de ses
+tourments d'âme, qui l'avait supplanté.--Sans croire si mal faire,
+Pagello avait désiré, sollicité peut-être, les tendresses d'un coeur qui
+se déclarait libre. Pouvait-il se douter que le poète en recevrait si
+cruelle blessure, et prévoir telles conséquences à un caprice sans
+réflexion de l'homme gâté des femmes qu'il était.... Il allait
+lui-même en souffrir, maintenant, dans la stupeur d'une aventure où
+s'enchevêtraient trop de sentiments, pour sa psychologie saine. «Je ne
+te dis rien de Pagello, écrit George Sand à l'ami qu'elle quitte, sinon
+qu'il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit
+tout ce dont tu m'avais chargé pour lui, il s'est enfui de colère et en
+sanglotant.»
+
+Ils devaient souffrir tous les trois.--Musset poursuit son voyage, trop
+navré pour écrire encore, et Antonio est négligent. George Sand,
+restée douze jours sans nouvelles, se prend à songer à tout ce passé
+douloureux. Elle est inquiète, et voici qu'elle aime d'amour son absent.
+Elle a peur de l'avoir perdue, cette âme charmante et bonne jusqu'en ses
+erreurs, ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement conquis! Où
+retrouvera-t-elle ces ineffables abandons de jeunesse et de poésie!
+Quel autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse déjà redouble sa
+tendresse... Pendant ce carnaval de 1834, bien triste pour elle,
+elle écrit son roman de _Leone Leoni_.--On a voulu y chercher une
+demi-autobiographie. Nous y retrouvons, en effet, les cruelles
+alternatives qui agitaient alors l'âme de la pauvre femme,--entre son
+affectueuse estime pour Pagello et son renaissant, son cher amour pour
+le poète qu'elle avait quitté, qu'elle laissait partir plutôt que de
+lui pardonner... Enfin elle reçoit, le 15 avril, une longue lettre de
+Genève, et sa joie lui dicte une lettre d'humble affection, un cantique
+d'actions, de grâces:
+
+ ... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. Oh! que
+ je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de
+ bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu
+ ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse
+ être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta
+ maîtresse ou ta mère, peu importe; que je t'aie inspiré de l'amour ou
+ de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela
+ ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime,
+ et c'est tout[121].... Quelle fatalité a changé en poison les remèdes
+ que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour
+ te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour t
+ un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs
+ m'assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens
+ presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix
+ m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera
+ à présent? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? à quoi
+ emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se
+ tourne contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de
+ ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais
+ que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens
+ plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous
+ nous sommes quittés; mais je sais, je sens que nous nous aimerons
+ toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tâcherons,
+ par une affection sainte, de nous guérir mutuellement du mal que nous
+ avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous connaître
+ et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse et la faiblesse que
+ tes larmes m'ont causée un matin, nous serions restés frère et soeur.
+ Nous savions que cela nous convenait, nous nous étions prédit les maux
+ qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après tout? nous avons
+ passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où
+ nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous
+ connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle découverte
+ avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l'un de
+ l'autre? Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de
+ n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré
+ alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de
+ vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été
+ plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs.
+ Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres
+ femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier
+ et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton
+ infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela; car le
+ sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut
+ se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant
+ mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (_Lettre des 15-17
+ avril_.)
+
+[Note 121: Ici trois lignes supprimées à l'encre.]
+
+Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise, la lettre de Genève, nous
+trouvons tout entier le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère et
+la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui éclairera
+mieux que tous les commentaires cette âme de génie, si noble et si
+faible à la fois, si nativement généreuse:
+
+ ... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux
+ mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses à
+ me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse.
+ Tu sais que j'ai très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir
+ écrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que
+ je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces
+ tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu
+ ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre
+ jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne
+ parlerais-je pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus ni
+ violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais auprès d'un
+ homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes
+ coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont
+ les plus douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis
+ tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue qui te parle
+ ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que
+ lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr de
+ moi. Il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête! De quel
+ rêve étrange je m'éveille!
+
+ Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques;
+ un gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui
+ attirait mon attention.
+
+ Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois.
+ Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'était là l'homme que tu
+ voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais
+ depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le
+ roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre
+ George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels
+ malheurs plus terribles n'ai-je pas été encore sur le point de te
+ causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pâli par les
+ veilles, qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai
+ longtemps dans cette chambre funeste, où tant de larmes ont coulé!
+ Pauvre George, pauvre chère enfant! Tu t'étais trompée. Tu t'es crue
+ ma maîtresse, tu n'étais que ma mère.
+
+ Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences,
+ dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des
+ montagnes; elles ont volé l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été
+ trop forte. C'est un inceste que nous commettions.
+
+ Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du
+ moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais,
+ Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas
+ fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes
+ sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le coeur
+ est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que
+ je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai
+ donc pas dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de toi la
+ main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait peut-être, en te
+ quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon
+ coeur se dilate malgré mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges
+ compagnons: une tristesse et une joie sans fin.
+
+ ... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper de tes
+ affaires. Que mon amitié ne te soit jamais importune. Respecte-la
+ cette amitié plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon
+ en moi. Pense à cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me
+ rattache à lui. Pense à la vie qui m'attend. (_Lettre du 4 avril_.)
+
+George était donc bien rassurée sur le coeur de son poète.
+
+Elle lui dissimulait encore la pleine vérité de ses relations avec
+Pagello, son installation complète chez lui:
+
+«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le
+matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est
+très occupé de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maîtresse
+_(l'Arpalice)_ qui s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis
+qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement malheureux...» Nous
+savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais
+c'était alors charité de sa part, que de dissimuler à Musset sa vraie
+vie à Venise.
+
+Sur le long et triste voyage du poète, nous ne savons d'autres détails
+que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa
+douleur. Cette obsession d'une rupture qui devait laisser à son âme
+un inoubliable déchirement, ne quitta jamais sa mémoire. Ceux qui ont
+prétendu, et Paul de Musset lui-même, que le chagrin de cet amour perdu
+s'était peu à peu effacé de son coeur, négligent certains vers de lui,
+non point parfaits mais précieux pour sa biographie, _Souvenir des
+Alpes_, datés de 1851. Il y évoque simplement un épisode de sa vie
+intérieure pendant ce mélancolique retour en France, et on y sent des
+larmes.
+
+Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu'ait
+publiés Musset:
+
+ Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui,
+ Marchait le voyageur dans la plaine altérée,
+ Et du sable brûlant la poussière dorée
+ Voltigeait devant lui.
+
+ Devant la pauvre hôtellerie
+ Sur un vieux pont, dans un site écarté,
+ Un flot de cristal argenté
+ Caressait la rive fleurie.
+
+ Là le coeur plein d'un triste et doux mystère
+ Il s'arrêta silencieux,
+ Le front incliné vers la terre;
+ L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.
+
+ Aveugle, inconstante, ô fortune!
+ Supplice enivrant des amours!
+ Ôte-moi, mémoire importune,
+ Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!
+
+ Pourquoi dans leur beauté suprême,
+ Pourquoi les ai-je vus briller?
+ Tu ne veux plus que je les aime,
+ Toi qui me défends d'oublier!
+
+ Comme après la douleur, comme après la tempête,
+ L'homme supplie encore et regarde le ciel,
+ Le voyageur levant la tête
+ Vit les Alpes debout dans leur calme éternel...
+
+Après huit jours de route, il arrivait à Paris tout plein d'Elle. A
+peine installé, il s'occupait activement des affaires de son amie,
+négociant la cession de son roman d'_André_ à Buloz. Il l'informait du
+résultat, la dissuadait de son éternel projet de voyage à Constantinople
+et lui contait sa nouvelle existence à Paris. «Je suis arrivé presque
+bien portant», disait-il.
+
+ ... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre lente, qui
+ me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas à ma mère,
+ parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à
+ peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne
+ vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans cette cervelle
+ depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'étais
+ arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un
+ nouvel amour.
+
+ Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais arrangé,
+ avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait mis à côté de moi
+ une pauvre fille d'Opéra, qui s'est trouvée bien sotte, mais moins
+ sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis allé me coucher à
+ huit heures. Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse
+ habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que je fasse? Plus
+ je vais, plus je m'attache à toi, et, bien que très tranquille,
+ je suis dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus. (_Lettre du 19
+ avril_.)
+
+La vérité est que l'infortuné revenant apparut lamentable à sa famille.
+«Il nous arriva, plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de l'avoir
+quittée, et malade, malade, le pauvre enfant! m'a conté Mme Lardin de
+Musset. Maigre et les traits altérés, il avait perdu la moitié de ses
+cheveux; il se les arrachait par poignées. On lui voyait des plaques
+chauves sur la tête. Il avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous
+lui avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont
+il avait envie,--qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de
+sa chambre trop triste.
+
+«Il fut d'abord très sobre de confidences avec nous. J'étais une
+enfant.... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mère avait été si
+inquiète[122]!»
+
+[Note 122: M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée de
+Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son angoisse,
+_Revue de Paris_, article cité p. 713.]
+
+«Après six semaines sans nouvelles, Paul était allé voir Buloz qui lui
+avait montré une lettre de George Sand, où elle disait Alfred très
+malade. Alors Paul avait songé à partir pour l'Italie; il m'en fit la
+confidence. Mais notre mère voulait savoir ce que George Sand avait
+écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il répondit
+évasivement: il avait égaré la lettre; il la lui enverrait.... Enfin,
+nous reçûmes d'Alfred cette lettre navrée que Paul a citée dans la
+_Biographie_.»
+
+Alfred de Musset avait écrit régulièrement aux siens, jusqu'au milieu de
+février. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses
+nouvelles à sa mère. Il affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune
+de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint à
+destination, alors que Buloz reçut toutes celles qu'on lui écrivait[123].
+
+[Note 123: On a donné cette explication: que le gondolier à qui
+étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres adressées à
+Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres à Buloz et à
+ses amis, George Sand les portait elle-même à la poste....]
+
+La lettre si longtemps espérée du poète justifia l'inquiétude des
+siens.--«Le pauvre garçon, à peine relevé d'une fièvre cérébrale,
+parlait de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la maison. Car il
+voulait s'éloigner de Venise dès qu'il aurait assez de forces pour
+monter dans une voiture.
+
+«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une âme abattue, un
+coeur en sang, mais qui vous aime encore.»
+
+«Il devait la vie aux soins dévoués de deux personnes qui n'avaient
+point quitté son chevet jusqu'au jour où la jeunesse et la nature
+avaient vaincu le mal.
+
+«Pendant de longues heures, il était resté dans les bras de la mort; il
+en avait senti l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement. Il
+attribuait en partie sa guérison à une potion calmante, que lui avait
+administrée à propos un jeune médecin de Venise, et dont il voulait
+conserver l'ordonnance. «C'est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle
+est amère, comme tout ce qui m'est venu de cet homme: comme la vie
+que je lui dois.» Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers
+d'Alfred de Musset. Elle est signée _Pagello_[124].»
+
+[Note 124: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 125.]
+
+Nous savons dans quel état le poète rentra chez sa mère. La première
+fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en
+syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier Antonio, son
+domestique improvisé, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec
+une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, à qui allait manquer
+ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup
+reprit sa vie ancienne.
+
+Nous avons vu comme il contait à George Sand cette tentative d'oubli; ce
+n'était que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la même
+lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai Malaquais, et n'avoir pu y
+rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès que
+l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà les larmes qui arrivent.»
+
+ ... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de
+ ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu
+ t'es donnée à l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.--Non, ne
+ me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée.
+ Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune
+ de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul,
+ seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la
+ vie ne veut pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, qu'un
+ mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et que le passé entier
+ se retourne en l'entendant.
+
+ Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que
+ je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent il ne peut plus y avoir
+ en moi ni fureur ni colère. Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque.
+ C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin
+ de ce regard que je trouvais à côté de moi pour me répondre. Il n'y a
+ là ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde....
+
+Il parle encore à son amie de mauvais cancans répandus contre eux dans
+Paris, et lui envoie cette dernière tendresse:
+
+ Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à Constantinople; fais
+ ce qui te plaît. Ris et pleure à ta guise. Mais le jour ou tu te
+ retrouveras quelque part seule et triste, comme à ce Lido, étends la
+ main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde
+ un être dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma
+ seule maîtresse. Écris-moi surtout, écris-moi.
+
+Cette lettre a trouvé G. Sand complètement rassurée sur le coeur de «son
+enfant». Sa réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse éperdue de la
+précédente: il n'est plus question que d'amitié. Comme c'est féminin,
+comme c'est humain....
+
+ ... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse
+ pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je
+ trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens
+ de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait émue
+ douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus
+ heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. Ce qui me fait mal,
+ c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à
+ genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe
+ à ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant
+ dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te
+ le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à
+ l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage cette vie que
+ je t'ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne
+ m'appartient-elle pas un peu à cause de cela? Laisse-moi le croire,
+ laisse-moi être un peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon
+ inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme comme toi. Songe
+ à ton avenir qui peut écraser tant d'orgueils ridicules et faire
+ oublier tant de gloires présentes. Songe à mon amitié qui est une
+ chose éternelle et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort.
+ Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et
+ d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que
+ tu devais me préférer.
+
+Musset ne songe plus qu'au passé. Toute fierté lui est devenue
+impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait
+tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas à
+lui-même. Il aime maintenant sa douleur avec tout son être, tout son
+génie. Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée, l'infidèle va
+entretenir le feu sacré, fidèlement. Musset ne vivra plus que d'attendre
+le courrier de Venise....
+
+Dans cette détresse, le pauvre enfant est du moins sûr de son amitié;
+il lui écrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essayé
+vainement de reprendre son ancienne vie:
+
+ ... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé non pas à mes
+ amis, mais à la vie que j'ai menée avec eux. Cela m'est impossible de
+ recommencer, j'en suis sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé!
+ Sois fière, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un
+ enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi.
+ Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos
+ conversations dans ta cellule; regarde où tu m'as pris, et où tu m'as
+ laissé. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est
+ palpable, évident, comme t m'as dit clairement: «Ce n'est pas là ton
+ chemin.»
+
+Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe à cela, je n'ai que toi.
+J'ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout hors de toi,...
+Néglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes
+bras?...»
+
+ ... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je
+ vais dans le monde à présent, je regarde de travers, comme un cheval
+ ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas,
+ voilà pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la
+ lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi
+ me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti?
+ Avais-je aucun droit? O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais,
+ m'as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le faire
+ pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le
+ lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez
+ pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que
+ j'abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être
+ le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es noble et
+ orgueilleuse.
+
+Il sent quelque chose en lui, maintenant d'inconnu, de meilleur: il le
+lui doit, pour avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses, elles
+ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais avoir aucune confiance dans
+une femme faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison pour ne
+plus vouloir chercher.»
+
+Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie inguérissable, avec le
+sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il en
+est revenu «comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot
+à personne», ayant volé sur la toilette de son amie un petit peigne à
+moitié cassé qu'il traîne partout dans sa poche.... Elle lui a parlé de
+Pagello: il lui sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut
+écrire leur roman, pour guérir son coeur, pour faire taire ceux qui
+diraient du mal d'elle. Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer.
+«Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que j'ai sur le coeur.»
+Puis il revient à Pagello:
+
+ Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme
+ il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce
+ sentiment-là? Je l'aime, ce garçon, presque autant que toi. Arrange
+ cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse
+ de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je ne voudrais
+ pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le
+ serai.
+
+Tout son coeur débile et généreux est dans cette lettre navrante. Il a
+si peur de la perdre tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie.
+
+Maintenant George est forte de son empire sur cette âme désemparée. Elle
+lui répond (12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier serrement de
+mains d'une amante qui le quitte, mais l'embrassement du frère qui lui
+reste».
+
+Elle l'engage à aimer une femme jeune, belle, qui n'ait pas encore
+souffert. Quant à elle, désormais, elle aspire à une vie calme. «Ce
+brave Pagello qui n'a pas lu _Lélia_ et qui n'y comprendrait goutte» n'a
+pas ses yeux à Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle, quand
+elle fait «sa figure d'oiseau malade»:--«Je me laisse régénérer par
+cette affection douce et honnête: pour la première fois j'aime sans
+passion.»
+
+Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît moins apaisée que triste.
+Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage
+maternel: elle charge l'absent de maintes emplettes à lui expédier; elle
+lui raconte qu'elle écrit son roman de _Jacques_, et que Pagello veut
+traduire en italien leurs oeuvres à tous deux....
+
+Cependant Musset, à qui n'était pas encore parvenue cette lettre de
+raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son
+âme:
+
+ O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de larmes j'ai versées!
+ Quelle journée! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu
+ verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et
+ le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile
+ bouillante sur un fer rouge. Je voudrais être calme et fort, quand je
+ t'écris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume,
+ et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces
+ trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que
+ toi à qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un être! Et qui,
+ d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien
+ que j'ai un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne.
+ Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite
+ chambre, tant de jours solitaires? Et dès que je veux t'écrire, tout
+ se presse jusqu'à m'étouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe
+ de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi.
+ Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie
+ que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un
+ singulier état moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre
+ qui n'est pas commencée. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En
+ vérité, on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus fort
+ le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule autour de moi.
+ Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, à baiser ton portrait, à
+ adresser à ton fantôme des folies qui me font frémir, je prends mon
+ chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une
+ manière quelconque. (_Lettre du 10 mai_.)
+
+Aucune distraction ne réussit à le soulager. Il voudrait partir; il ira
+sans doute à Aix-les-Bains, en juillet, pour l'attendre à son retour de
+Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi.
+Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai à Naples et de
+là à Constantinople, si je suis assez riche....»
+
+ ... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon.
+ A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais muet quand je t'ai
+ connue. A présent, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour
+ m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras
+ dans le vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de bien
+ tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner au plaisir et
+ un coeur tout entier à donner à l'amour. Peut-être y en a-t-il qui
+ accepteraient; mais moi, accepterai-je? Où me mène donc cette main
+ invisible qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle. Oui,
+ il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur,
+ pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il
+ faut que j'aie une maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me
+ parles de santé, de ménagements, de confiance en l'avenir: tu me dis
+ d'être tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines;
+ tu me dis d'arrêter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je
+ fait même de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux fois dans
+ tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possédée? C'est toi qui as
+ parlé: c'est toi dont la pitié céleste m'a couvert de larmes; c'est
+ toi qui as laissé descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi,
+ je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un libertin sans
+ coeur, mais je n'ai commencé à être autre chose que pendant trois
+ matinées à Venise, et tu dormais pendant ce temps-là.
+
+ Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes
+ pieds, plus je sens une force cachée qui s'élève, s'élève et se tend
+ comme la corde d'un arc.
+
+ .... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le
+ même effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir
+ de la table, à la première femme venue. Que je trouvasse là deux ou
+ trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare
+ et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure dans ma
+ chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, à l'ennui, que
+ sais-je? Et je m'endormais. J'en étais encore là quand je t'ai connue.
+ Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne
+ sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je
+ l'étranglerais en hurlant.
+
+ ... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir de pareilles
+ réflexions ou de pareils rêves que tu adresses cette lettre du Tyrol,
+ cette lettre sublime[125]? Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi
+ beau, d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé dans ton
+ coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis
+ là! Et la femme qui a écrit ces pages-là, je l'ai tenue sur mon sein!
+ Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son
+ dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me
+ le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en détacher pour
+ aller à elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les
+ harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre
+ nous un abîme éternel!
+
+ Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence si sage
+ me sauve ou me perde à son gré. J'ai horreur de ma vie passée, mais je
+ n'ai pas peur de ma vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a
+ voulu que me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les
+ conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce que j'ai dans
+ l'âme ne mourra pas sans en être sorti.
+
+[Note 125: La 2e _Lettre d'un voyageur_.]
+
+Il dévore _Wertlier_ et la _Nouvelle Héloïse_, ces folies sublimes dont
+il s'est tant moqué jadis. Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe
+pourtant toujours des affaires de son amie,--et toujours il pense à lui
+parler de Pagello:
+
+ Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais je ne puis pas; je
+ l'aime sincèrement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui écrire.
+ Il sait à présent pourquoi. (_Lettre du 10 mai_.)
+
+Paul de Musset, dans la _Biographie_, expose longuement cet état navrant
+de l'âme de son frère pendant les premiers mois de son retour. Après
+d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens
+compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de
+séquestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le
+berçait dans une amère volupté. Certain concerto de Hummel que lui
+jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soirées de Venise,
+l'arrachait par un enchantement soudain à cette morne solitude. Mais il
+n'y retombait que plus désespéré. Paul de Musset a donné des fragments
+d'un ouvrage inachevé de son frère, _le Poète déchu_, où cinq ans plus
+tard il retraçait fidèlement ce douloureux temps d'épreuve[126]:
+
+[Note 126: _Biographie_, pp. 128-130.]
+
+ «Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je
+ m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que
+ je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me
+ semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches,
+ tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste
+ et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais
+ lutter, je m'abandonnai a la douleur en désespéré. Je rompis avec
+ toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre
+ mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute
+ distraction qu'une partie d'échecs que je jouais machinalement tous
+ les soirs.
+
+ «La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies
+ cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille,
+ je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui
+ me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du
+ passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux
+ tableau, une tragédie que je savais par coeur, une romance cent fois
+ rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y
+ retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que
+ l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité.
+
+ «Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrête avec plaisir:
+ oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconté les
+ détails de ma passion. Cette histoire-là, si je l'écrivais, en
+ vaudrait pourtant bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était
+ brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitté;
+ j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; n'est-ce pas en
+ dire assez?
+
+ «Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui s'était fait en
+ moi, mais il était bien loin d'être accompli. On ne devient pas homme
+ en un jour. Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule.
+ J'écrivis des lettres à la façon de Rousseau,--je ne veux pas vous
+ disséquer cela.--Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment
+ comme la boussole, mais qu'importé si le pôle est trouvé? J'avais
+ longtemps rêvé; je me mis enfin à penser. Je tâchai de me taire le
+ plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir
+ et tout rapprendre....»
+
+George est restée quinze jours sans répondre à Alfred. Dans sa lettre
+du 21 mai, elle est toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas, Mme
+Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier,
+dont la figure déplaît à Musset, a réellement parlé bassement de lui
+et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut
+paraître détachée de ces misères. Et voici l'état de son coeur:
+
+ ... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui,
+ il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, il n'a pas connu les
+ amertumes qui t'ont rongé le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il
+ a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que
+ je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai
+ besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop
+ d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir
+ cette maternelle sollicitude qui est habituée à veiller sur un être
+ souffrant et fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous
+ deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre!
+ J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin
+ d'un frère; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant près de moi?
+ Hélas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien
+ le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi,
+ je l'écoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les
+ hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc?
+ Qu'est-ce? Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore serai-je
+ accusée?
+
+ ... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive,
+ n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un nouvel amour. Je le
+ désire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi
+ quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main à
+ celle-là! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle
+ sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est
+ une femme infâme.» Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute
+ heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une
+ parole amère. Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une
+ parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes
+ et auquel répond une voix émue et une douce parole, simple et
+ laconique, mais qui me semble si belle alors!--io l'amo!_--Peu
+ importe, mon enfant, aime, sois aimé et que mon souvenir n'empoisonne
+ aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin
+ pourtant que je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement
+ de te maudire, mais de t'oublier.
+
+L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant subsister en elle qu'une
+maternelle amitié, l'amour, après ces longs jours de silence, s'est
+aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset, du 10 juin, témoigne
+d'une âme rassérénée. Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble
+n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!...
+Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent guère. Il
+aime plus que jamais son _Georgeot_, «de cette amitié douce et élevée
+qui est restée entre eux comme le parfum de leurs amours». Or il existe,
+dit-il, des _révélations_: avec saint Augustin, il croit après avoir
+nié; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.
+
+ ... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille quelquefois
+ en criant: «Que Dieu me protège, car je vais me livrer!» Cela est
+ beau, n'est-ce pas, et effrayant en même temps, d'aller et de venir
+ avec cette pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi,
+ mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un
+ an trop tôt. J'ai cru longtemps à mon bonheur, à une espèce d'étoile
+ qui me suivait. Il en est tombé une étincelle de la foudre sur ma
+ tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, qui a
+ failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit où
+ j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en était
+ levé n'est pas celui qui s'y était couché.
+
+ Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui s'était desséché!
+ Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait
+ se détendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici
+ m'envoient à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se
+ pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une issue pour
+ s'élancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines,
+ dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai,
+ aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce pas, de se
+ promener tout jeune dans une vieille vie? X. _(Tattet)_ est de retour.
+ Il trouve, que _je lui apparais sous un nouvel aspect_, voilà son mot.
+ Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le
+ rassure.
+
+ Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade,
+ avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es
+ joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens,
+ en t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance, avec amour, que
+ je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me
+ le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas
+ connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais
+ être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand nous étions ensemble, je
+ laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussière; mais je ne
+ me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais
+ que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais au
+ lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je réfléchissais
+ et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la
+ tranquillité de nos jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce
+ temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous deux l'éclair de
+ l'épée flamboyante. Chose étrange, je n'ai compris qu'il fallait faire
+ usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer.
+ J'avais une telle confiance, une si misérable vanité!
+
+ J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour de moi tant
+ de voiles bizarres! à m'ôter une partie avec l'un, une autre avec
+ l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que
+ je pouvais mourir.
+
+ Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort
+ de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le
+ dire.
+
+Notre poète va décidément mieux: lui qui, le mois précédent, écrivait à
+son amie n'avoir pu se décider encore à aller voir son fils au collège:
+«il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je
+l'avoue», il écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère inquiète que
+son Maurice se porte bien: «Je viens de le voir à l'instant et il doit
+sortir avec moi dimanche.»
+
+Le 15 juin, longue lettre de George tout à fait calme à Alfred à
+peu près guéri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son
+rétablissement corps et âme.--Pagello y ajoute un billet de sa main pour
+recommander à son malade de l'hôtel Danieli,--«qu'une affection liera
+toujours à lui d'une manière sublime pour eux deux, incompréhensible
+pour les autres»,--d'éviter l'intempérance et de se souvenir de certaine
+eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce
+sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr, ajoute-t-elle à Alfred, que
+si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille à chaque
+point de son discours.»
+
+Elle a traversé une grave disette d'argent. Musset s'est fort agité pour
+lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est ému
+à la pensée qu'elle a pu souffrir de la gène. Il songe aussi à ses
+angoisses de mère; Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses
+enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses profondes qu'il a
+cru deviner entre les lignes de la seconde de ses _Lettres d'un
+voyageur_--qu'il vient de porter à la _Revue_.--Il est découragé,
+triste, inquiet; il apparaît surtout bien las.
+
+ ... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire
+ trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de
+ contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je
+ paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans
+ le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au torrent,
+ accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce que pour qu'elle te
+ suive dans l'Océan.
+
+ Buloz vient de m'apporter la _Lettre_ que tu lui as envoyée pour la
+ _Revue_[127]. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que
+ j'éprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de
+ _suicide_; quel que soit le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée
+ chez les autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance.
+ J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus
+ de rien. Dis-moi, mon George, mon frère adoré, quand tu as écrit ce
+ mot-là, était-ce seulement l'inquiétude que tu ressentais pour
+ ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu
+ attendais? Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, qui
+ t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il m'a semblé qu'une
+ tristesse, étrangère à tout cela, dominait les autres motifs. Buloz
+ lui-même s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire:
+ «Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, qui ne se
+ doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: «Mais
+ vous ne l'avez pas quittée? Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre
+ garçon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais
+ il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta
+ vie tu as pensé à la mort, que toute ta vie t'y a poussée, que cette
+ idée t'est familière, presque chère; mais enfin elle ne se représente
+ à toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle
+ naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, aussi complète
+ que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle
+ franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas
+ permis de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des
+ femmes, je te le jure sur mon père; si le sacrifice de ma vie pouvait
+ te donner une seule année de bonheur, je sauterais dans un précipice,
+ avec une joie éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que
+ d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans
+ un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et
+ pour bien des années; d'avoir tout perdu, jusqu'à ses rêves; de me
+ repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce
+ que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: qu'il
+ faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du
+ moins tu es heureuse, peut-être heureuse par mes larmes, par mon
+ absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si
+ tu ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir
+ changé la vie qu'en bien. C'est une noble créature, bonne et sincère;
+ il t'est dévoué, j'en suis sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne
+ pas lui rendre le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être
+ aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne
+ détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour
+ y venir, pour y rester. Mais, hélas! je n'en suis pas à apprendre
+ aujourd'hui quel hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent
+ répété: le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit de
+ crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du
+ désir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son être en contact avec
+ d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se
+ trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?
+
+[Note 127: Publiée dans la _Rente des Deux Mondes_ du 15 juillet
+1834.]
+
+ ... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de
+ mon lit retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l'idée
+ de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où
+ je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de
+ tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas,
+ ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette
+ franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je
+ suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu
+ de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de
+ m'avoir manqué là-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont écartée de
+ moi. Adieu, je n'en puis plus! _(Lettre du 46 juin_.)
+
+George rassure cet ami trop vite inquiet: son idée de suicide, ce spleen
+toujours prêt à se réveiller au contact d'une contrariété ou d'un
+affront, «la suivra toujours probablement sans lui faire aucun _bobo_,
+car elle n'a ici aucun chagrin de coeur». Son Pagello est un ange;
+ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un mois elle reverra ses
+enfants... Elle ajoute comme glose à cet exposé de sa tranquillité: «Tu
+as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes
+larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais
+dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi
+que tu m'as laissé un souvenir plus sûr et plus précieux que tous les
+souvenirs de la possession,» _(Lettre du 26 juin_.)
+
+La dernière lettre de Musset adressée à Venise, le 10 juillet, a été
+détruite «parce qu'elle contenait une confidence». On en a gardé du
+moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le «bon
+docteur», et ce trait qui nous prépare a la rencontre des amants:
+
+«--Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que «Mme Sand soit _une femme
+adorable_?» Telle est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait
+l'autre jour. La chère créature ne me l'a pas répétée moins de trois
+fois pour voir si je varierais mes réponses.--«Chante, mon «brave coq,
+me disais-je tout bas, tu ne me «feras pas renier, comme saint Pierre.»
+
+
+
+VII
+
+Apres cinq mois de vie commune à Venise, George Sand et Pagello partent
+pour Paris. Les dernières lignes que nous avons citées du naïf journal
+du docteur nous signalent chez eux un état d'âme assez mélancolique,
+sans le trop préciser. De George Sand elle-même nous n'apprendrons rien:
+nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincère--pour les
+autres--s'acharne à tout dissimuler de sa vie vraie... Déjà elle
+s'obstinait à réagir contre sa légende, légende qui offensait son âme
+hautaine et bourgeoise. Elle préludait à ce rôle de _Matriarche_ qui
+devait faire vénérer sa vieillesse.
+
+Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne et des petits intérêts
+de son honnête amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses enfants,--à
+retrouver aussi le poète qui l'avait quittée, qui l'adorait encore,
+qu'elle-même avait aimé jadis.
+
+Ce départ de George Sand avec Pagello, après cinq mois de calme
+tête-à-têle, nous apparaît, pour lui, maussade et triste, mais pour
+elle libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente de nouvelles
+souffrances?... Reprenons le récit du docteur.
+
+ J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et je partis avec
+ elle pour Milan sans prendre congé de mes parents ni de mes amis, et
+ sans dire à personne si ni quand je reviendrais.
+
+ De Milan, j'écrivis à mon père:
+
+ «Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me blâmais de vivre
+ avec une étrangère, perdant ma jeunesse, ruinant ma carrière, reniant
+ publiquement ces principes de morale chrétienne qui me furent
+ inculqués par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette
+ lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dédaignais de
+ mentir avec de fausses promesses. Je te réponds aujourd'hui de Milan:
+ je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les
+ yeux fermés, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris
+ où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, digne de toi.
+ Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. Toi, ne cesse pas de
+ m'aimer et écris-moi à Paris.»
+
+ J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la poursuis maintenant
+ volontiers, parce que, à mesure que je la raconte, je me sens l'âme
+ soulagée, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes,
+ la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés à Martigny,
+ nous quittâmes la voiture et les bagages.
+
+ George Sand était en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons
+ franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportés à Chamounix,
+ où le jour suivant nous avons entrepris à pied l'ascension du
+ Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Français,
+ d'Allemands et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace, après avoir
+ examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur de la glace à 400
+ pieds de profondeur, après nous être réjouis de l'écho éclatant des
+ Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallée
+ désolée, hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles,
+ nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et
+ un Américain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernières aiguilles,
+ avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces
+ jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène de
+ la gelée.--Le lendemain nous revenions à Martigny et de là nous nous
+ mettions en route pour Genève.
+
+ A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus
+ circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais
+ mille efforts pour le cacher. George Sand était un peu mélancolique et
+ beaucoup plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle
+ une actrice assez coutumière de telles farces, et le voile qui me
+ bandait les yeux commençait à s'éclaircir. Nous visitâmes Genève,
+ marché de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais
+ ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter
+ pleinement aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout d'abord
+ le lac: il la côtoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les
+ poissons frétiller à O pieds de profondeur, comme si on les avait
+ dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont
+ pays enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que vous avez
+ l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et spécialement
+ Rousseau les ont dépeints, comme personne ne les dépeindra plus. Après
+ six ou sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, et, par
+ le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes à Paris. A la station,
+ George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui
+ l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue
+ des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième étage à 1 fr.
+ 50 par jour.
+
+La présence de Pagello allait être importune. Dans sa bonté, George
+Sand n'avait osé lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer
+l'affaiblissement de son amour.
+
+Une mélancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement
+exilé, dès son installation à Paris.
+
+La vie monotone et bourgeoise endurée cinq mois à Venise, autant que
+cette étrange correspondance entretenue avec Musset,--et toujours
+exaltée, malgré l'espèce de lassitude que nous y avons constatée dès
+le mois de juin,--avaient préparé ce refroidissement graduel dans les
+relations de Lélia avec le docteur Pagello.
+
+A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y
+consentir, s'y résigner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive
+générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser ces deux tristesses. Mais
+tous trois étaient malheureux.
+
+Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour à Paris, Pagello ne
+prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on
+soupçonner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de
+la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite.
+
+Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de corps et d'esprit, je
+me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyés aux genoux, le
+front dans les mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec peu
+d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitié mal assurée.
+Elle succède en toi à une passion mal éteinte, en George Sand à un
+caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs
+solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris
+ma malle pour en tirer quelques vêtements; et, tout en soulevant mon
+linge, je découvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et
+décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de ma mère. Je
+le couvris de baisers et le plaçai sur une armoire qui faisait face au
+petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps à
+le contempler. Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut mon
+âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu retourneras dans ta patrie
+et tu y passeras des jours honorés et tranquilles; ta conduite à venir
+tirera des enseignements de tes erreurs passées; garde toujours dans ton
+esprit les principes que ta mère t'a fait sucer avec le lait;--toutes
+les joies terrestres qui iront contre ces préceptes te rendront
+malheureux.»
+
+ J'entendis frapper doucement à la porte de ma chambre; j'ouvris...
+ C'était George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour
+ me mener dîner comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha
+ âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque
+ dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc dîner
+ chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalité. Elle me
+ proposa comme ami, presque comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait
+ partir avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour suivant,
+ et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne pas la suivre. La Sand
+ voyait toute la singularité de ma position, tous les sacrifices que
+ j'avais faits à son amour: ma clientèle perdue, mes parents quittés et
+ moi exilé sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait
+ fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille et presque
+ sérieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mère
+ m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps.
+ Cette femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en avait
+ perdu le secret. Au milieu même de ses égarements tous consécutifs
+ d'un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre,
+ compatissant, industrieux pour les malheureux et intrépide pour le
+ sacrifice...
+
+Donc, à peine arrivée, presque indifférente soudain pour l'infortuné
+Pagello, George Sand revoit le poète. Et tous deux sont repris par leur
+ancien amour. La présence de l'Italien, la fâcheuse rumeur du monde ne
+troublent pas cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils
+ont retrouvé l'amertume. Quinze jours fiévreux et cruels, quinze jours
+seulement s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable a surgi, poignant,
+chez Musset. Il souffre trop, veut partir.
+
+ ... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et j'ai reçu le
+ dernier coup.
+
+ J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de luttes et de
+ souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne
+ entre nous. Ce sera la dernière épreuve: je sais ce qu'elle me
+ coûtera; mais mon père de là-haut ne m'appellera pas lâche quand
+ je paraîtra; devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre.
+ J'attendrai de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma
+ mère, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse; je
+ t'ai entendue dire que tu l'étais. Il m'eût été doux de rester votre
+ ami, et que la douce joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma
+ douleur. Mais le destin ne pardonne pas.
+
+ ... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une journée entière.
+ Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon,
+ sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si
+ tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre,
+ n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais
+ si tu as du courage, reçois-moi seul, chez toi ou ailleurs, où
+ tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix
+ solennelle de la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a
+ murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse?
+ Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offensé, ni douleurs
+ importunes. Reçois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du
+ présent, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel
+ et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux
+ intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans
+ le ciel, et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour
+ l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour céleste,
+ profond comme la douleur humaine. O ma fiancée! Pose-moi doucement la
+ couronne d'épines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera
+ ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!
+
+La demande a été accordée; Musset va revoir son amie une dernière fois.
+Il sera fort: sa résolution de partir est irrévocable.
+
+ ...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le
+ désespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et
+ qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot là-dessus, et ne crains pas
+ qu'il m'échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve.
+ Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour que j'aurai de ma
+ vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonné
+ avec cet amour-là, jour par jour, minute par minute, dans la solitude
+ et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible,
+ mais que tout invincible qu'il est, ma volonté le sera aussi. Ils ne
+ peuvent se détruire l'un par l'autre; mais il dépend de moi de faire
+ agir l'un plutôt que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à
+ tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué de le
+ voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là est sortie. Ne t'en
+ afflige pas surtout, et sois sûre qu'il n'y a pas dans mon coeur une
+ goutte d'amertume.
+
+Il compte aller à Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est
+sous-préfet de Lavaur; de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne.
+
+Mais elle hésite maintenant à accepter ce rendez-vous. Suprême
+coquetterie de femme, ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus; il
+supplie:
+
+ C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en
+ donnerai. Parle ou ne parle pas; les lèvres des hommes n'ont pas de
+ parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne
+ crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas
+ changée. Mon amour-propre, dis-tu? Écoute, écoute, George: si tu as du
+ coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin
+ des Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est là que
+ je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arrière-pensée;
+ écoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier
+ baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce
+ triste soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret. C'était à
+ un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est à un
+ ami.
+
+ C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme à qui tu
+ parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misères et de
+ souffrances, Dieu m'accorde peut-être la consolation de t'être bon à
+ quelque chose. Sois-en sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton
+ mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je
+ destiné à te rendre encore une fois le repos.
+
+ Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes
+ éternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir
+ pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse
+ quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah!
+ c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc
+ fait?
+
+Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle répond à
+son amant:
+
+ Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas
+ tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien que cela me fait du
+ mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais
+ je pars pour Nohant, moi, je vais passer là les vacances avec mes
+ enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je _lui_ ai
+ tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans
+ lui une dernière fois et que je te décide à rester, au moins jusqu'à
+ mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir
+ et il fait un temps affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai
+ donc perdue, puisque tu souffres auprès de moi!
+
+Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine: «Elle dépérissait, en
+effet, de chagrin. Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère,
+au ridicule de la situation: «Du moment «qu'il a mis le pied en France»,
+écrit George Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du saint
+enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses
+deux amis la prenaient à témoin de la chasteté de leurs baisers: «Le
+voilà qui redevient un être faible, «soupçonneux, injuste, faisant des
+querelles «d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres
+qui brisent tout.» Dans son inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude
+indiscrètement.
+
+«George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle
+avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur
+histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde ne
+peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus
+exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les
+visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont
+elle avait honte maintenant,[128].»
+
+[Note 128: ARVÈDE BARINE, _Alfred de Musset_, p. 75.]
+
+Indulgentes réflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants,
+tant qu'elle les aimait. Mais après avoir transfiguré à ses propres yeux
+sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier, la voilà qui se laisse
+reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son désespoir. Et presque
+fière de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poète, elle
+consent à lui dire un dernier adieu.--Cet adieu n'a pas été aussi triste
+qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui le craindre. Elle a cédé au
+suprême désir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le
+lendemain, Musset, qui va décidément partir, lui adresse cette belle
+page triste--qu'on est tenté de trouver... littéraire:
+
+ Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie avec confiance,
+ non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les
+ luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une
+ compagne bien chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit
+ tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire
+ sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front
+ ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas
+ été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu
+ ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons
+ passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un
+ baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre
+ ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes
+ les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le
+ monde et lui.
+
+ Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu hier, devant Dieu,
+ le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne
+ crains plus rien, ni n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne
+ m'était pas réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur
+ chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma
+ jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu.
+ Celui qui est aimé de toi ne peut plus maudire. George, je puis
+ souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.
+
+ Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur quoi que ce soit
+ qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est à toi.
+ Écris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, à trois
+ cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu
+ le le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi de
+ pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée de main, un mot, une
+ larme! Hélas! ce sont là tous mes biens. Mais si tu crois devoir
+ sacrifier notre amitié, si mes lettres même hors de France troublent
+ ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas,
+ oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre,
+ à présent, sois heureuse à tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimée de
+ mon âme! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernières années
+ de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières. Sois
+ heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier qu'on peut l'être.
+ Hier, tu me disais qu'on ne l'était jamais. Que t'ai-je répondu? Je
+ n'en sais rien, hélas! ce n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à
+ mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la
+ patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste orgueil. Rétrécis ton
+ coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais
+ si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du
+ malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans
+ moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu.
+
+ Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur
+ toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te
+ coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a
+ porté.
+
+ Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera
+ sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que
+ voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires
+ d'un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants
+ immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette,
+ comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l'un sans parler
+ de l'autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les
+ prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence. Les
+ peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu'ils
+ adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les révolutions de l'esprit
+ humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur
+ siècle? Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort des
+ ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir; elle gravera ton
+ portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le
+ prêtre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe, comme une
+ mère y couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux
+ chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je terminerai
+ ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un
+ coeur de vingt ans, à tous les enfants de la terre; je sonnerai aux
+ oreilles de ce siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la
+ trompette des résurrections humaines, que le Christ a laissée au pied
+ de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis fils de ton Père; je
+ te rendrai les baisers de ma fiancée; c'est toi qui me l'as envoyée, à
+ travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus
+ pour venir à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera
+ toujours verte, et peut-être les générations futures répéteront-elles
+ quelques-unes de nos paroles, peut-être béniront-elles un jour
+ ceux qui auront frappé avec le myrte de l'amour aux portes de la
+ liberté[129].
+
+[Note 129: L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.***
+«Yorick», dans l'_Homme libre_ du 13 avril 1877. Paul de Musset,
+paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son frère. Or,
+Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait déjà tiré
+une phrase: «Non, non, j'en jure par ma jeunesse...» pour être placée
+en épigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile
+d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe--qui est en
+possession de M. de Lovenjoul.]
+
+Cette lettre était trop résignée. Pour la première fois, le poète
+considérait le prestige à venir d'un amour qui le meurtrissait encore.
+Plus humble était la plainte que lui dictaient jusque-là ses tourments.
+Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un
+désir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Hélas!
+il avait cette femme dans l'âme plus que dans la chair....
+
+Il est parti pour Bade le 25 août. Son voyage a duré six jours. A peine
+installé, il mesure sa solitude, et tout le passé douloureux qui reflue
+dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour:
+
+ Baden, 1er septembre 1834.
+
+ Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore écrit.
+ J'attendais un moment de calme; il n'y en a plus. Je voulais t'écrire
+ doucement, tranquillement, par une belle matinée, te remercier de
+ l'adieu que tu m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma
+ chère amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement de
+ mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n'a aimé comme je
+ t'aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour; je ne
+ sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je
+ parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de
+ bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être aimée, si tu l'as
+ jamais demandé au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée,
+ regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée,
+ dis-toi cela, autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses
+ amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon sang! Je meurs
+ d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu! Tu
+ es aimée, adorée, idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai
+ pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela; et
+ mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce
+ qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais
+ bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent
+ d'aimer!
+
+ Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait
+ pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue dans mes bras, ô mon
+ corps adoré! Je t'avais pressée sur cette blessure chérie! Je suis
+ parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mère était
+ triste; je crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai
+ rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, je le
+ respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse et tranquille là-bas,
+ tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser
+ cinq mois? Sais-tu ce que c'est, pour un pauvre coeur qui a
+ senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie
+ l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la
+ solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte, comme la neige?
+ Sais-tu ce que c'est pour un coeur serré jusqu'à cesser de battre, de
+ se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante,
+ et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh, mon Dieu! je le
+ sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant
+ c'est fini. Je m'étais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait
+ prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais,
+ je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux ma
+ souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, vois-tu. Tu te
+ rétracterais que cela ne servirait à rien. Tu veux bien que je t'aime;
+ ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu,
+ vois-tu, je ne réponds plus de rien.
+
+ Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu'est-ce que cela
+ me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui
+ passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est
+ que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie
+ est charmante, la promenade agréable, que les femmes dansent, que
+ les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en
+ galopant. Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie.
+ Écoute, George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me dissuader:
+ pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'espérance,
+ pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je
+ suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me
+ donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un
+ fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j'ai de la force
+ encore. Mais de la force, mon Dieu, à quoi sert d'en avoir quand elle
+ se tourne elle-même contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me
+ fais pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets, je
+ te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'écris dans un
+ moment de fièvre ou de délire, que je me calmerai; voilà huit jours
+ que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire.
+ Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des espérances
+ dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu'ils ont tous raison;
+ n'ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j'ai tout quitté;
+ qu'ont-ils à dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir
+ dire à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de mourir. Les
+ taureaux blessés dans le cirque ont la permission d'aller se coucher
+ dans un coin avec l'épée du matador dans l'épaule, et de finir en
+ paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera
+ pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture,
+ et que tu viennes. J'aurai beau regarder, me voilà assis devant cette
+ petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai
+ emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas
+ sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me
+ laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver.
+ Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra.
+ Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper,
+ n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la
+ main, et tu n'écriras pas dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne
+ sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels
+ événements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout
+ cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire. Je ne peux pas vivre
+ sans toi, voilà tout. Combien tout cela durera encore, je n'en sais
+ rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je
+ connusse en détail et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton
+ caractère, mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne sais pas
+ tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te
+ visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais
+ loué aux environs de Moulins ou de Châteauroux un grenier, une table
+ et un lit. Je m'y serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou
+ deux fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive. J'aurais
+ écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu là
+ quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espère. Tu
+ m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien
+ eu à te reprocher? Mais tous les rêves que je peux faire sont des
+ chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses.
+ Tout est bien, tout est mieux ainsi.
+
+ O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un
+ beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi
+ sur l'herbe, sous quelque saule vert. Regarde l'Occident et pense à
+ ton enfant qui va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres,
+ si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur,
+ donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la
+ lampe, prends ta plume, donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi
+ tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un peu.
+
+ Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire même plus que tu
+ n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce ne peut pas être un crime.
+ Je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton
+ amitié pour moi, que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de
+ l'amour? Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis
+ jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à douze lieues
+ de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni plus loin; mais que j'aie une
+ lettre où il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes
+ tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai
+ eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand j'y pense,
+ ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah!
+ il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif,
+ mon George, ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette
+ lettre. Je me meurs. Adieu.
+
+ A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE.
+
+ O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon George, ma belle
+ maîtresse, mon premier, mon dernier amour.
+
+Où en était George Sand, à l'heure où son ami lui envoyait cet appel
+égaré?
+
+Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui avait d'abord apaisé le
+poète, l'avait passionnément exaltée. Le 29 août, elle rentrait à
+Nohant, éperdue d'amour et de désespoir.--«Viens me voir, écrivait-elle
+à Gustave Papet, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une
+éloquente poignée de main, mon pauvre ami...» Elle ne dissimulait point
+sa blessure. Si elle guérissait, elle se réfugierait dans l'amitié,
+négligée trop longtemps.
+
+Pour la première fois, ses enfants ne lui faisaient pas tout oublier.
+Bientôt la vie lui apparaissait intolérable. Et elle confiait à
+Boucoiran (lettre du 31 août) des pensées de suicide: «Vous avez dû le
+comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je
+veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons.... J'aurai à
+causer longuement avec vous et à vous charger de l'exécution de volontés
+sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance... quand je vous aurai fait
+connaître l'état de mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi
+qu'il y aurait paresse et lâcheté à essayer de vivre quand je devrais en
+avoir déjà fini.» Puis elle lui «confie et lui lègue Pagello, un brave
+et digne homme de sa trempe»[130].
+
+[Note 130: _Correspondance,_ I, p. 279.]
+
+Cette crise dure quelques jours. Musset qui comptait travailler à
+Bade, qui avait promis à Buloz un roman et des vers[131], continue de se
+désoler. Sa plainte du 1er septembre arrive à Nohant. Et,--comme jadis à
+Venise la lettre si longtemps attendue de Genève,--cette vivante preuve
+d'un invincible amour calme la passion de George et la guérit du
+désespoir.
+
+[Note 131: _Lettre_ du 18 août.--Cf. M. Clouard, article cité, p.
+730.]
+
+A ces doléances sublimes, attendrissantes à force de chagrin sincère,
+qu'elle a reçues de son ami, elle répond, au crayon, sur un album,--d'un
+petit bois où elle se promène,--par une lettre toute raisonnable, et
+sans aucun vestige de sa folie récente. Elle lui reproche d'exprimer
+de la passion et non plus ce saint enthousiasme, cette amitié pure...
+Pagello lui-même est jaloux. Il faut se séparer tous les trois. «Ne
+m'aime plus: je ne vaux plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque
+tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir de cet amour pour moi,
+qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjuré
+à Venise, avant et même encore après ta maladie. Adieu donc le beau
+poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s'était formé entre
+nous trois, lorsque tu _lui_ arrachas à Venise l'aveu de son amour pour
+moi et qu'il jura de me rendre heureuse.» Et elle ajoute que lui-même,
+il a uni _leurs_ mains malgré _eux_[132]...
+
+[Note 132: Nous avons donné le passage, _Introduction_, p. VI.]
+
+Cette lettre a désolé Musset, qui la lui renvoie comme elle l'exige. Il
+n'a jamais vu aussi clairement, lui dit-il, combien il est peu de
+chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus malheureuse encore
+qu'indifférente:
+
+ ...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien malade, et ne
+ crois pas que je sois moi-même de force à t'adresser un reproche. Il
+ faut que tu souffres beaucoup pour que tu n'aies même plus une larme
+ pour moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques à la parole qui,
+ _depuis trente ans_, disais-tu, _n'a pas encore été faussée_. Elle le
+ sera donc une fois, et j'aurai perdu le seul jour de bonheur qui me
+ restait encore. Qu'il en soit ce qui plaît à Dieu ou à l'Esprit du
+ Mort. Car, à vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne,
+ en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un
+ nouveau coup de pierre sur la tête, c'est trop.
+
+ ... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en me disant qu'un
+ soupçon jaloux tue l'amour dans ton coeur? Qui crois-tu donc que
+ j'aime? Toi ou une autre? Tu t'appelles _insensible, un être stérile
+ et maudit_? Tu te demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur
+ fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant de quels abîmes
+ je suis sorti. Eh! mon amie, me voilà ici, à Baden, à deux pas de la
+ Maison de Conversation. Je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit
+ pour aller faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrais à
+ autant de jolies petites poupées qui ne me recevront peut-être
+ pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort jolies, et qui, plus
+ certainement encore, ne quittent pas leur amant, parce qu'elles ne
+ veulent pas se voir méconnaître. Quoi que tu fasses ou quoi que tu
+ dises, morte ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une
+ autre. «_Aime-moi dans le passé_, me dis-tu, _mais non telle que je
+ suis dans le présent_.» George, George, tu sauras que la femme que
+ j'aime est celle des rochers de _Franchart_, mais que c'est aussi
+ celle de Venise, et celle-là, certes, ne m'apprend rien, quand elle me
+ dit qu'on ne l'offense pas impunément.
+
+ ... Je n'ai plus rien dans la tête ni dans le coeur. Je crois que je
+ vais revenir à Paris pour peu de temps... Je souffre, et à quoi bon?
+ Ta lettre m'a fait un mal cruel. George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais
+ que sert de gémir? Tu me dis que tu m'écris afin que je ne prenne
+ aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, écoute, adieu,
+ n'écrivons plus... Tout cela, vois-tu, est horrible, au bout du
+ compte. Tu souffres, toi aussi. Je te plains, mon enfant; mais
+ puisqu'il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien, alors, si
+ notre amitié s'envole au moment où tu souffres et où tu es seule,
+ qu'est-ce que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète. Adieu.
+ Je ne sais où je serai; n'écris pas, je ne puis savoir.
+
+ Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. O mon Dieu,
+ toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse! Oh
+ mon coeur, mon amour, je ne t'en veux pas de cette lettre-ci; mais
+ pourquoi m'as-tu écrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit
+ Dieu! J'espérais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop!
+
+Pagello était allé voir Musset avant son départ pour Baden. Il l'avait
+trouvé lisant une lettre d'Elle.--George vient d'écrire à Alfred que
+Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha certaine phrase
+passionnée qu'il disait y avoir surprise. Or cette phrase n'était que
+dans son imagination. Musset répond à son amie que personne n'a rien pu
+voir de sa lettre tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce
+sot incident, c'est «qu'elle a rompu» avec cet homme... Mais a-t-elle
+bien rompu? Ne lui parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?...
+
+ ... Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être, et _Lui_
+ aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager personne. S'il souffre,
+ lui, eh bien, qu'il souffre, ce Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je
+ lui rends sa leçon; il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, le
+ voilà prévenue, et je te rends tes propres paroles: «_Je t'écris cela,
+ afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n'en prisses aucune
+ idée de rapprochement avec moi_.» Cela est-il dur? Peut-être. Il y a
+ une région dans l'âme, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitié
+ en sort. Qu'il souffre! Il te possède. Puisque ta parole m'est
+ retirée; puisqu'il est bien clair que toute celte amitié, toutes ces
+ promesses, au lieu d'amener une consolation sainte et douce au jour de
+ la douleur, tombent net devant elle; eh bien, puisque je perds tout,
+ adieu les larmes; adieu, non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en
+ t'aimant. Mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. O mon Dieu!
+ Est-ce ainsi? J'en aurai profité pour le ciel. En fermant celle
+ lettre, il me semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui
+ se resserre et s'ossifie. Adieu. (_Lettre de Baden, 15 septembre_.)
+
+La fin de ce mois de septembre ne fut que tristesses pour tous les
+trois. Au commencement d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et
+Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa pensée unique restait à son
+amie, et son premier soin était de lui demander de la revoir:
+
+ Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit une lettre bien triste, mon
+ pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous
+ voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant;
+ la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un
+ instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu auras toute confiance, et tu
+ sauras jusqu'à quel point je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu'il
+ n'y a plus pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu'il s'agit de
+ toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te ferai jamais de
+ mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble; parlons du passé ou de
+ l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'espérance ou de la douleur. Je
+ ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi ton
+ heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une
+ heure, un instant à perdre. Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir,
+ tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras
+ rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer. Ton frère,
+
+ ALFRED.
+
+--Cette utopie que tous trois auraient acceptée, d'une amitié vaguement
+amoureuse, n'est guère précisée, que dans les lettres de George Sand. Ni
+Pagello, dans son journal, ni Musset, dans ses lettres, ses romans et
+ses vers, ne paraissent y avoir souscrit, aussi résolument.
+
+Pagello ne fait même aucune allusion, dans son mémorial sincère, aux
+égards que son amie prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu
+revoir le poète. Bien mieux, nous n'y trouvons mentionnée qu'une
+rencontre avec George Sand, depuis leur arrivée à Paris.... Reprenons-le
+où nous l'avions coupé:
+
+ --Nous en étions à prendre congé l'un de l'autre pour nous revoir dans
+ trois mois, mais elle croyait que peut-être nous ne nous reverrions
+ plus et, sans manifester ce doute qui dans ce moment lui était
+ pénible, elle redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant
+ de ne pas abandonner aussitôt l'occasion que je trouvais à Paris de
+ cultiver les études de ma profession. Aucune mère n'aurait parlé avec
+ une affection plus raisonnée. J'en fus touché au fond de l'âme.
+
+ Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent que j'avais pu
+ et vendu quelques objets précieux. De plus, j'avais expédié d'avance
+ à Paris quatre tableaux à l'huile de Zucarelli pour les vendre et
+ pouvoir demeurer quelques mois dans la capitale de la France.--George
+ Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: «Les tableaux
+ partiront avec moi demain pour la Châtre où un amateur de mes amis en
+ fera sûrement l'acquisition, aussi je te prie de me laisser le soin de
+ cette affaire et de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent
+ Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t'en comptera
+ l'argent.» Je répondis à tout cela par une poignée de main qui fut
+ comprise comme le plus éloquent discours. Le matin suivant, Boucoiran
+ frappait à ma porte et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat
+ de l'Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour tous les
+ grands hôpitaux de Paris. Ayant visité l'Hôtel-Dieu et ensuite la
+ Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui m'accueillit avec grande
+ courtoisie, j'allai avec mon Mentor faire une visite d'un autre
+ genre à M. Buloz, Savoyard, directeur de la _Revue des Deux Mondes_.
+ Boucoiran portait un gros paquet et il le lui remit; c'était le second
+ volume de _Jacques_, écrit chez moi à Venise. «Elle est donc arrivée?
+ dit Buloz.--Oui, répondit Boucoiran,--Depuis quand?--Depuis deux
+ jours.--Cette diablesse de femme me fait devenir fou; voici un
+ volume que j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'était
+ entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien.» Boucoiran
+ sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme une statue; pendant ce
+ temps-là, je me détournai pour regarder quelques estampes qui ornaient
+ la pièce, et Boucoiran dit quelques mots à l'oreille de Buloz; après
+ quoi celui-ci, qui m'avait à peine remarqué, prit ses lunettes et, me
+ regardant avec discrétion et courtoisie du seul oeil qui lui restait,
+ me fit les plus gracieuses questions, les offres les plus courtoises,
+ et finit par me donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en
+ qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle que ce fût.
+ Je la mis dans ma poche en le remerciant; puis je pris congé, en
+ souriant de mon importance littéraire. La carte équivalait à une
+ nomination de journaliste.
+
+ Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que des deux mondes
+ où rayonne son fameux journal. Ici je ne puis m'abstenir de signaler
+ ce qui me fut le plus agréable: qu'il m'ait offert de travailler à sa
+ revue, me sachant collaborateur de George Sand pour les _Lettres d'un
+ voyageur_. Il me donna de curieux éclaircissements sur le groupe
+ littéraire qu'il présidait. Je lui reconnus un tact très fin, des
+ manières franches, un excellent coeur et un rare bon sens.
+
+ ... Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable imprésario
+ d'opéra. Il a ses ténors, ses _prime donne_, ses _contralti_, ses
+ basses, ses secondes parties et ses choeurs, c'est une joie que de
+ voir cet homme s'agiter avec sa _virtuose canaille_ et suivant les
+ convenances particulières de chacun. Ils sont excellemment payés selon
+ leur catégorie, mais ils sont presque tous en dette de travaux.
+
+ La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de billets, de
+ sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, de l'argent, de
+ l'argent, et cela contre la seule garantie de l'argument d'un
+ article, d'une histoire, d'un récit encore gisant dans l'esprit de
+ l'auteur,--qui promet de le livrer dans quinze jours, un mois, un
+ an.... Je me suis convaincu qu'en général il vaut mieux connaître de
+ loin les célébrités littéraires: j'ai su des choses à confondre,
+ sur la vie privée de ces monstres de grands hommes. Figurez-vous
+ Chateaubriand, le plus grand, le plus moral des poètes français de
+ ce siècle: il joue et il perd dans une nuit, par anticipation, une
+ édition nouvelle de ses oeuvres.... Il se fait bâtir une maison
+ délicieuse, tout incrustée de marbres rapportés de Grèce: il la perd
+ également au jeu.
+
+ Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamartine?... Je vous
+ dis qu'à peu près tous sont dans le même genre.
+
+ Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas depuis longtemps.
+ Boucoiran fut mon mentor et mon ange tutélaire. Huet, Lisfranc,
+ Amussat, trois illustres médecins, me prodiguèrent les amabilités
+ et m'aidèrent à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences
+ médicales. Et de funestes pensées survenaient pour me travailler
+ l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je passais dans la
+ solitude de ma chambrette, le portrait de ma mère m'inspirait des
+ paroles d'inexprimable consolation et je trouvais le courage de défier
+ ma pauvreté et mon ténébreux avenir.
+
+ Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait la vente de
+ mes tableaux pour 1500 francs. Je crus être devenu un Rothschild, et
+ dans l'extase de la joie je courus me procurer une boîte d'instruments
+ de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un nouvel
+ envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours après, me mit en
+ mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, réservant les 500
+ francs supplémentaires qu'elle-même devait m'apporter pour retourner
+ à Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme, amena le jour
+ redouté et désiré par moi du retour de la Sand à Paris. J'eus d'elle
+ les autres 500 francs, je préparai mon bagage, et, deux jours après,
+ j'allai chez George Sand où Boucoiran m'attendait. Nos adieux furent
+ muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle était
+ comme perplexe: je ne sais pas si elle souffrait; ma présence
+ l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple
+ bon sens, abattait la sublimité incomprise dont elle avait coutume
+ d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait
+ connaître que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités
+ excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette connaissance
+ de ma part ne pouvait que lui donner du dépit, ce qui me fit abréger,
+ autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le
+ bras de Boucoiran qui m'accompagna et me laissa au point où vous
+ m'avez trouvé.
+
+Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation était
+insoutenable. Un invincible renouveau d'amour avait surgi pour George
+Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé d'estimer, d'aimer
+peut-être Pagello, dans ce coeur double par générosité qui ne pouvait se
+résoudre à sacrifier l'un ou l'autre, les faisant tous deux malheureux.
+«Tout de moi _le_ blesse et l'irrite, écrivait-elle au poète, et,
+faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je
+suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de ce qu'il m'écrit, et que, je le
+sens bien, il n'a plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour. Je
+le verrai s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention
+de le consoler; me justifier, non; le retenir non.... Et pourtant
+je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi
+romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi.»
+
+Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu d'Alfred Tattet, l'ami
+de Musset, qui, à Venise, était devenu un peu son ami. Il lui avait
+écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait de le revoir et de
+l'embrasser. Ils se rencontrèrent, Pagello lui ouvrit son coeur simple,
+et à la veille de retourner à ses lagunes, il lui adressa ce billet
+d'adieu: «Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un
+baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec
+la George.--Je ne veux pas de vengeances.--Je pars avec la certitude
+d'avoir agi en honnête homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma
+pauvreté.--Adieu, mon ange.--Je vous écrirai de Venise.--Adieu, adieu.»
+
+Il vécut tranquille à Venise, considérant de loin le sillage de gloire
+qui suivait à travers le siècle celle qui avait été son amie d'un jour.
+Des relations cordiales mais lointaines s'établirent entre George Sand
+et lui. «Jeunette encore, m'écrit Mme Antonini, quand je m'exerçais dans
+la langue française, il me souvient d'avoir écrit sous la dictée de mon
+père à George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposées
+pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels
+Daniel Manin.»--Les plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours
+devant son impérieux besoin d'amitié: sa bonté d'instinct, comme son
+génie, étaient des forces de la nature.
+
+
+
+VIII
+
+Musset n'a pas attendu le départ de Pagello pour revenir à George Sand.
+Entièrement repris par elle, repentant, généreux, séduisant et soumis,
+il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer.
+
+Telle est l'emprise de l'amour sur tout son être que, devant la chère
+présence, il ne s'appartient plus. Dominée par une impatience de jouir
+profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant perdu consumé d'incurable
+tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du
+sentiment qui règne sur sa vie. La volonté n'existe plus en lui que pour
+l'amour. Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait unique de son
+coeur, y met une détresse constante. Impétueux, même imprudent, pour
+sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une
+femme. Un sentiment inné de l'honneur, du devoir, guide toujours son
+âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensée;
+mais plus rien, hors son espérance, ne lui fait estimer la vie.
+
+Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé sa maîtresse. Un long
+bonheur est-il possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut s'abolir,
+va sans tarder empoisonner leurs joies.
+
+Écoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'égarer.... et se
+donner raison:
+
+ J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient dès le
+ lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de
+ ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon
+ Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le
+ voulais hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit.
+ Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire
+ croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et
+ encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver; mais tu
+ es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre
+ moi que tu tournes ton désespoir et la colère.
+
+ .... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur a été chaste
+ comme la fraternité réelle, et à présent que je redeviens ta
+ maîtresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à-vis
+ de Pierre et vis-à-vis de moi-même le devoir de rester enveloppée.
+ Crois-tu que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller,
+ je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon goût de
+ m'interroger sur toi?--Mais tu n'es plus mon frère, dis-tu? Hélas!
+ hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances à reprendre ce lien fatal!
+ Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu
+ souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que
+ je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à
+ présent que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc
+ partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis
+ galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu
+ à me reprendre et à me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop
+ souffert. Ah! si j'étais une coquette, tu serais moins malheureux. Il
+ faudrait te mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai
+ jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire croire? C'est
+ parce que j'ai été sincère que tu es au supplice[133].
+
+[Note 133: A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres
+n'est datée.]
+
+Dès la première reprise la pauvre femme était blessée; mais elle
+songeait à Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa
+rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le désespoir. Et
+en même temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre
+amant lui demandait pardon.--Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il
+ne sait donc pas être heureux!...--Elle veut rentrer à Nohant?... Est-ce
+possible que tout soit fini!--Ecoutons ce touchant désespoir.
+
+ .... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de
+ mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu
+ m'en punir? O ma vie, ma bien-aimée, que je suis un malheureux, que
+ je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher
+ ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui
+ m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne
+ sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que
+ les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les
+ souffrir, et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de
+ toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant, mon âme! Je t'ai
+ poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais passer les journées et les
+ nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux
+ pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a
+ de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être pour moi un
+ enfant chéri, que je bercerais doucement. O George, George! Écoute,
+ ne pense pas au passé, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne
+ réfléchis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie,
+ attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire
+ le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te revoir pendant huit jours,
+ pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre
+ raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un
+ fou misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence pendant
+ un temps; tu n'es pas assez forte toi-même pour m'aimer encore. Et
+ moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit
+ je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta
+ grand'-mère, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant.
+ Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je
+ suis au désespoir. Je t'ai offensée, affligée; je t'ai fatiguée; comme
+ je t'ai quittée; oh, insensé! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai
+ cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon
+ à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans le coeur, qui
+ viennent, qui se lèvent, que je sens là! Pense au bonheur! Hélas,
+ hélas, si l'amour l'a jamais donné! George, je n'ai jamais souffert
+ ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis
+ seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que
+ j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu
+ de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai.
+
+Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné; mais le voici malade. «--J'ai
+une fièvre de cheval.... Comment donc faire pour te voir?» Il est chez
+sa mère. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire,
+elle, «quand il n'y aurait personne».
+
+George Sand a entendu l'appel de «son pauvre enfant»; elle ira le
+soigner si sa mère ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? «--Je peux
+mettre un tablier et un bonnet à Sophie. Ta soeur ne me connaît pas; ta
+mère ferait semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais pour une
+garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie.»--Mme Lardin
+de Musset m'a conté que George Sand était venue, en effet, sous le
+costume de sa servante et qu'elle avait veillé son frère maternellement.
+
+Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer des relations qui
+brûlaient sa vie. Ne parvenant pas à le persuader, il cessa de le
+voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, néanmoins, à
+l'affection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred
+Tattet: «J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire
+d'un différend entre vous et Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût
+ainsi, et l'engage à venir causer.--Vraisemblablement, Tattet invoqua
+des prétextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du dépit.
+
+Mais on clabaudait sur la réconciliation des deux amants. Gustave
+Planche recommençait les potins de l'été. Musset le provoqua en duel.
+
+Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique:
+
+ Monsieur,
+
+ Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon
+ compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les
+ laisser passer.
+
+ Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin de lui donner la
+ suite qui me conviendra.
+
+ Je vous salue.
+
+ Vicomte ALFRED DE MUSSET.
+
+ Quai Malaquais, n° 19.
+
+Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit (10 novembre) qu'il se
+contentait de son désaveu. Nous voilà informés que Musset habitait alors
+chez George Sand; ils étaient pleinement réconciliés.
+
+Ce bonheur fut encore de peu de durée. Ecoutons les pauvres amants se
+lamenter sur leur impuissance à conserver la paix:
+
+_De Lui à Elle_: Le bonheur, le bonheur, et la Mort après, la Mort avec.
+Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse!
+Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et
+pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, sinon pour
+te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes lèvres.
+
+Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt. Viens, dès que
+tu pourras. Viens pour que je me mette à genoux, pour que je te demande
+de vivre, d'aimer, de pardonner!
+
+Ce soir! ce soir!
+
+6 heures.
+
+_D'Elle à Lui_: Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? nous
+verrons-nous ce soir? pouvons-nous être heureux? pouvons-nous nous
+aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble
+qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance,
+tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon enfant! nous
+nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps
+et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous
+aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle
+possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer
+encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et
+moi avec toi; penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il
+l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où l'effroi est
+plus fort que l'amour...
+
+...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous deux peut-être, ou
+bien la solitude et le désespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu
+pouvoir être heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et
+les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent
+t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le
+beaucoup de mal que je t'ai fait.
+
+...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est
+d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de
+l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que
+j'aurai encore sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge.
+Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache
+que je t'aime et t'aimerai.
+
+_De Lui_: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de
+la folie. Je n'en aurai jamais la force. Écris-moi un mot. Je donnerais
+je ne sais quoi pour t'avoir là. Si je puis me lever j'irai te voir.
+
+_De Lui_: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô mon George. C'est
+donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu
+mes lèvres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu!
+
+Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme.
+
+_D'Elle:_ Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre
+coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout à fait aussi
+plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la
+cervelle ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!... Elle songe
+réellement à ramener Musset dans cette forêt de Fontainebleau où ils
+furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas, Rosanne Bourgoin,
+leur sera l'apaisement souhaité. Mais non! Il faut se séparer une fois
+pour toutes. Il faut s'en donner le courage.--Une fatalité pesait sur
+cet amour: tous deux se débattaient dans une détresse invincible.
+
+Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de
+l'enfer éternel...
+
+Le poète comprit que la situation était sans issue. Excédé de cette
+passion épuisante, il résolut de partir.--Le l0 novembre, il l'annonce
+à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas le courage d'attendre son
+départ à elle. Il veut néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux
+lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir.
+
+Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si
+redoutée de Celle qu'il veut fuir: «Tout est fini.--Si par hasard on
+vous faisait quelques questions, si peut-être on allait vous voir pour
+vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement
+que non et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma
+part[134]...» Et il va en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un de ses
+parents.
+
+[Note 134: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.]
+
+De son côté, George Sand est partie pour Nohant. Elle y éprouve comme
+lui un sentiment de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture,
+l'en félicite et elle lui répond: «Je ne vais pas mal, je me distrais
+et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée... Vous avez tort
+de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous
+m'aimez et soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et moi[135].»
+
+[Note 135: Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine, p. 84.]
+
+Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais voici que George se
+reprend à l'aimer,--comme elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris
+pour le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent s'empare de la pauvre
+femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise.
+
+Dans son égarement, elle coupe sa chevelure et l'envoie à Musset. Le
+poète touché va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore.
+Alors elle a recours à Sainte-Beuve.
+
+Mais cette obstination à se torturer fatigue son confesseur d'autrefois:
+
+ Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore
+ en état d'être abandonnée, de vous surtout qui êtes mon meilleur
+ soutien. Je suis résignée moins que jamais. Je sors, je me distrais,
+ je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens
+ folle.
+
+ Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chez _lui_.
+ Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai. Je sais qu'il est
+ froid et colère en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de
+ quoi il m'accuse, à propos de je ne sais qui. Cette injustice me
+ dévore le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles choses.
+
+ Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit
+ de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me
+ tuer; il n'y a plus que cela à faire[136]!...
+
+[Note 136: Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul, article
+cité, p. 438.]
+
+Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours chez Delacroix, un bon
+ami, qui fait son portrait pour la _Revue_[137]. Mais le soir, elle est
+seule et triste. «--Seule, quelle horreur!»
+
+[Note 137: Nous savons par le _Journal_ du grand peintre comme les
+passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...]
+
+Elle traverse une crise terrible, elle va connaître des douleurs qu'elle
+ne soupçonnait pas. Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour écrire à
+l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses
+tourments à un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincère de
+son âme. Son expérience d'écrivain et de psychologue lui a proposé cette
+confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit
+jours, épanchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et
+claire éloquence qui est tout son génie[138].
+
+[Note 138: G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset. Mme
+Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie. Il est inédit.
+Mais P. de Musset s'en est servi dans _Lui et Elle_, chap. xv. Maintes
+phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvède Barine en a donné
+aussi de courts fragments, pp. 83-87.]
+
+Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,--en bousingot;--croyant se
+distraire, elle s'y est ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie.
+Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là, depuis huit jours la laissent
+insensible.--Elle a posé chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui
+vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister au besoin
+de lui parler de sa douleur. Il lui a conseillé de ne pas avoir de
+courage: «Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais
+pas le fier, _je ne suis pas né romain_. Je m'abandonne à mon désespoir;
+il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse à
+son tour, et il me quitte.»
+
+Son chagrin à elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller
+casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de
+se coucher en travers de sa porte....
+
+ ... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui disais: «Tu
+ m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop
+ pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer
+ que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi
+ quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore
+ jolie malgré mes cheveux coupés, malgré les deux grandes rides qui
+ se sont formées depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, qua
+ tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir,
+ renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet
+ affreux mot: _dernière fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras; mais
+ laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par semaine, venir
+ chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du
+ courage.--Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu
+ t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts
+ certainement que tu n'en eus à Venise, quand je me consolai. Mais tu
+ ne m'aimais pas, et la raison égoïste et méchante me disait: _Tu fais
+ bien!_ A présent, je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis
+ dans le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime; je me
+ soumettrais à tous les supplices pour être aimé de toi et tu me
+ quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes fou. C'est votre orgueil qui vous
+ conseille. Vous devez en avoir, le vôtre est beau, parce que votre
+ âme est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire:
+ «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne pas trop l'aimer à
+ présent, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunée.
+ Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est
+ le moment de l'aimer ou jamais.»
+
+Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin d'un bras solide pour la
+soutenir et d'un coeur sans vanité pour l'accueillir et la conserver.
+«Mais ces hommes-là sont des chênes noueux dont l'écorce repousse, et
+toi, poète, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée,
+elle m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai cherché un
+contrepoison qui m'a achevée....»
+
+Son épanchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le
+reprend au bout de trois jours pour consigner les précieuses confidences
+de trois de ses amis célèbres sur l'amour:
+
+ Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui méritait d'être
+ aimé. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien
+ difficile d'aimer Dieu. C'est si différent! Il est vrai que Liszt
+ ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de
+ Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il
+ est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu Heine ce matin. Il
+ m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête et les sens, et que le coeur
+ n'était que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures,
+ elle m'a dit qu'il fallait _ruser_ avec les hommes et faire semblant
+ de se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait
+ pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demandé
+ ce que c'était que l'amour, et il m'a répondu: «Ce sont les larmes;
+ vous pleurez, vous aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle
+ en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un
+ miracle pour moi: il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion:
+ il faut que j'aille trouver soeur Marthe[139].
+
+[Note 139: La religieuse du couvent des Augustines où avait été élevée
+G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs fois après
+son mariage.--Est-ce cette amitié pour soeur Marthe qu'évoquent Camille
+et Perdican dans: _On ne badine pas avec l'amour_?]
+
+Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal
+désormais la consolera tous les soirs.
+
+Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et
+puis toutes ces femmes blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio
+ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles saura l'aimer comme
+Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-être qu'elle joue une
+comédie,--et elle en meurt. Où est le temps de ces lettres d'amour
+qu'elle recevait en Italie? «Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai
+tant baisées, tant arrosées de larmes, tant collées sur mon coeur nu,
+quand l'autre ne me voyait pas!»
+
+Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement,
+douloureusement[140].... N'a-t-elle pas assez expié? Ne voilà-t-il pas,
+depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prières éperdues
+dans les églises... Un de ces soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a
+crié: Confesse et meurs!--«Hélas! j'ai confessé le lendemain et je n'ai
+pas pu mourir.» Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit
+dans d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne
+retrouve-t-elle «cette féroce vigueur de Venise», qui fut son crime, un
+crime qui la tue dans une trop longue agonie.
+
+[Note 140: Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.]
+
+ Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, après m'avoir
+ haïe? Quel mystère s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi ce
+ _crescendo_ de déplaisir, de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide
+ et méprisante raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette
+ douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour
+ funeste! Je donnerais tout ce que j'ai reçu pour un seul jour de ton
+ effusion! Mais _jamais_! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas
+ croire cela! Je vais y aller! J'y vais!--Non!--Crier, hurler, mais il
+ ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.
+
+ Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a fait mon
+ désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu
+ de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et
+ qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je
+ n'ai jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert, à cause de
+ cette maladie et à cause de moi, sans que ma poitrine se brisât en
+ sanglot. Je vous trompais, et j'étais là entre deux hommes, l'un qui
+ me disait: «Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, je
+ mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre
+ oreille: «Faites attention, vous êtes à moi, il n'y a plus à en
+ revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme!
+ pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir!
+
+Suspendons un moment ce résumé banal et froid de la précieuse
+confession. Aussi bien présente-t-elle ici une lacune de plusieurs
+jours. Et revenons à Sainte-Beuve.--Il est allé voir George Sand. Il a
+consenti à prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais
+le poète est décidé à ne pas reprendre sa chaîne. Il écrit donc au
+complaisant intercesseur:
+
+ Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt que vous avez
+ bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, à moi et à la
+ personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible
+ maintenant de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des
+ relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère que ses amis
+ ne croiront pas voir dans cette résolution aucune intention offensante
+ pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a
+ quelqu'un à accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien
+ mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses sans
+ doute, comme vous me le dites vous-même. Madame Sand sait parfaitement
+ mes intentions présentes, et si c'est elle qui vous a prié de me dire
+ de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel
+ motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé positivement
+ de la recevoir à la maison...
+
+Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve
+se maintiendront: «Vous feriez de moi un _cruel_ si vous me laissiez
+croire que pour vous voir il faut que je sois brouillé avec ma
+maîtresse[141].»
+
+[Note 141: Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.]
+
+George Sand a compris que Musset était excédé. Elle va essayer de la
+résignation. Elle écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre[142]:
+
+[Note 142: _Id._, p. 439.]
+
+ Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espère et ne
+ vous écris que pour être sûre. Je n'ai plus même l'espoir de terminer
+ doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et
+ mon coeur avec!
+
+ Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à me faire espérer,
+ c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon désespoir; j'en ai tant
+ que je ne peux pas le porter.
+
+Un passage de la cinquième de ses _Lettres d'un voyageur_, le récit des
+amours de Watelet et de Marguerite Leconte, fait allusion à cette crise
+de son âme[143]. Mais le journal intime que nous citions plus haut va nous
+la préciser davantage.
+
+[Note 143: Remarque de M. de Lovenjoul (article cité de _Cosmopolis_,
+p. 440).--Cette cinquième Lettre a paru dans la _Revue des Deux Mondes_
+du 15 janvier 1835 sous le titre de _Lettres d'un oncle_.]
+
+Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et puis il y a consenti, mais
+sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilité de
+femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. «... Tu ne
+peux pas ôter de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par moi,
+mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la compassion et l'amitié. Pauvre
+Alfred! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais!»
+
+Musset a peur de se laisser reprendre à son amour, mais il en meurt
+d'envie. Il feint d'être jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé
+à George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le
+renvoyer. «Si elle avait pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de
+colère.» Mais c'est chose impossible à son coeur.--«Ah! mon cher bon,
+s'écrie-t-elle, si tu pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir
+je renverrais tous ces gens-là!» Hélas! elle n'ambitionne pas encore
+l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à Buloz;
+c'est son idée fixe; elle sera résignée et patiente; elle se régénérera.
+Pour se réhabiliter à _ses_ yeux, elle s'entourera d'hommes purs et
+distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera
+encore et il prendra une maîtresse; mais la vérité triomphera. Et cet
+invincible amour se fait humble jusqu'à la faiblesse, comme pour effacer
+le souvenir des fautes et de la fierté de jadis.
+
+... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez longtemps pour
+prouver que je peux la mener, j'irai, ô mon amour, te demander une
+poignée de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de
+persécutions inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime
+plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter l'amour que
+j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il me tue. Oh! si je l'avais
+aujourd'hui. Hélas! que je suis pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de
+bien! Si j'avais quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la
+permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous,
+achetée sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un
+joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me
+figurer que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!--Oh! ce
+n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde; sacré Dieu, ce
+n'est pas cela! Je dis mon histoire à tout le monde; on la sait, on en
+parle, on rit de moi; cela m'est à peu près égal.
+
+Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se délivrer de cette passion
+éternellement, menaçante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa
+faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui a vanté sa maîtresse du
+moment. Elle a compris toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle
+bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant à souhaiter que cette
+femme l'apaise et le console: «Qu'elle lui apprenne à croire. Hélas! moi
+je ne lui ai appris qu'à nier!»
+
+Ce mois de décembre 1834 fut lamentable à George Sand. La pauvre Lélia
+connut le désespoir. La fin de son journal intime nous dévoile les
+affres d'agonie par où passa son coeur. Le fantôme du suicide hanta
+réellement cette âme désemparée qui vivait les douleurs de ses fictions
+romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en détourna,
+et aussi la brûlante hantise de cet autre enfant qui tenait décidément
+tant de place dans son être amoureux.
+
+ Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand je m'étendais avec
+ résignation sur cette couche glacée? Pourquoi avez-vous fait repasser
+ devant moi ce fantôme de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour
+ funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond et délicat!
+ Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brûlent donc
+ vite et que je meure consumée! Tu jetteras mes cendres au vent, elles
+ feront pousser des fleurs qui te réjouiront.
+
+ Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble qu'un volcan
+ gronde au dedans de moi et que je vais éclater comme un cratère. O
+ Dieu, prends donc pitié de cet être qui souffre tant!
+
+ ... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tête, je ne te
+ verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon
+ petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme
+ Élisée sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus
+ la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: «Petite fille,
+ lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches épaules!
+ Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi! J'embrasserai
+ maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers,
+ dans les forêts, en criant votre nom; et quand j'aurai rêvé le
+ plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide!
+
+Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle femme profondément femme
+était cet écrivain de génie.
+
+Cette confession des premiers jours de décembre 1834, si franchement
+belle, où la pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée et ce
+qui lui reste d'orgueil, mérite d'être connue tout entière. Elle absout
+George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de
+scrupule à en détacher, indiscrètement, quelques passages.--Elle se
+demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce
+châtiment, «cet amour de lionne».--«Pourquoi mon sang s'est-il changé en
+feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus
+fougueux que ceux des hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me dis
+que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si
+cette flamme continue à me ronger!»--Et pourquoi ne se tuerait-elle
+pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle éprouve à l'idée de les
+abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe
+alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette affreuse vision
+détourne d'elle la tentation maudite. «--Oh! mon fils! Je veux que tu
+lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aimé.»
+
+Le lendemain, elle confie à son journal ses impressions d'une rencontre
+inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc ce que
+devient l'amour! Ils ont causé sans embarras, en bonne amitié. Sandeau
+s'est disculpé d'avoir trempé dans les potins de Planche, de Pyat et
+des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'éviter désormais... C'est
+comme un apaisement qu'elle éprouve de cette rencontre.
+
+Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement.
+Alfred ne l'aime plus. Elle était bien malade quand il l'a quittée hier
+soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles. «Je l'ai espéré et
+attendu, minute par minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à minuit.
+Quelle journée! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes
+encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai
+jamais aimé personne et je ne t'ai jamais aimé de la sorte. Mais je
+t'aime aussi avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même d'amitié pour
+moi.»--D'ailleurs, il désire qu'elle parte.--«Pardonne-moi de t'avoir
+fait souffrir et sois bien vengé.»--Elle partira.
+
+--Musset s'était montré plus fort que ses amis ne l'avaient espéré. Sans
+doute aussi son amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant
+entrer l'orgueil à son tour.
+
+Il éprouva d'abord un grand soulagement du départ de George Sand.
+Celle-ci, qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à
+Nohant pour la troisième fois depuis son retour de Venise.--A peine
+installée, elle écrit à son cher confident Sainte-Beuve, et lui expose
+l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours pour se reprendre;
+mais le réveil a été assez doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis.
+Alfred lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup de ses
+violences. Son coeur est si bon dans tout cela!»--«Je ne désire plus le
+revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la
+force pour lui refuser des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est
+toujours tendre et repentant après la colère... et je me retrouverai
+tout à coup l'aimant et ayant travaillé en vain à me détacher.» Et elle
+promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la force de le fuir[144].
+
+[Note 144: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 291.]
+
+Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine, George Sand est de retour à
+Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle,
+et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle
+victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous,--son
+ennemi pour avoir été trop l'ami du repos de Musset,--elle lui écrit le
+14 janvier 1835: «Monsieur, il y a des opérations chirurgicales fort
+bien faites et qui font honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui
+n'empêchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilité,
+Alfred est redevenu mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à dîner
+_chez eux_[145].
+
+[Note 145: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.]
+
+Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard,
+craignant d'être compromise au sujet des tableaux que Pagello avait
+apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle avait usé en les payant
+à celui-ci sans avoir réellement pu les vendre, George Sand écrivait
+encore à Tattet qui était resté l'ami du Vénitien, pour le prier de
+se charger de ses tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne
+d'hostilités persistantes: «Si votre amour de la vérité vous a commandé
+de me nuire, écrit-elle, il doit vous commander de me réhabiliter sous
+les rapports par où je le mérite[146].»
+
+[Note 146: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.]
+
+Cette reprise des deux amants ne resta pas longtemps prospère. Elle
+n'était pas plus viable que les précédentes. Musset avait prononcé
+d'avance la condamnation de cette poursuite obstinée du bonheur. Au
+retour de Venise, versant son amertume résignée dans la plus touchante
+de ses fictions: _On ne badine pas avec l'amour,_ il avait été prophète
+de sa propre histoire. Écoutons la plainte de Perdican:
+
+«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire
+entre cette femme et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur les
+dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer et
+nous étions nés l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos lèvres,
+orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre?
+
+«Insensés que nous sommes! Nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait,
+Camille? Quelles vaines paroles, quelle misérable folie ont passé
+comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper
+l'autre[147]?...»
+
+[Note 147: _On ne badine pas avec l'amour,_ acte III, sc. VIII.]
+
+La triste Camille, la pauvre George Sand, répond à ces stances
+douloureuses, par ses lettres navrées du fatal hiver de 1835:
+
+«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi,
+mais je ne puis m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement ne dis pas
+que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon
+frère, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.»
+
+Il n'est plus question que de départ dans les lettres de l'un et de
+l'autre. Musset envoie-t-il à sa maîtresse ce billet repentant:
+
+«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai écrit sans
+réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est sans le vouloir. Viens,
+si tu me crois.»
+
+Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses adieux, et même lui assure
+que sa place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se
+renvoient chacun les objets qui appartiennent à l'autre, «les oripeaux
+des anciens jours de joie»; ils se disent encore adieu, et puis n'ont
+plus la force de partir...
+
+Parmi ces billets un peu monotones, une dernière lettre de Musset, qui
+est précieuse. Le voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est apparu
+comme la réalisation tragique de _Lélia._ Sténio, c'est lui, mais
+vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant à ses
+douleurs à elle, et à son agonie.
+
+Il décrit longuement son affreux rêve, avec l'accent même, la mélancolie
+romantique de _Lélia_.
+
+ ...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue, il faut me
+ traiter en convalescente; je vais renaître.» Et, en disant cela, tu
+ écrivais ton testament. Moi, je me disais: «Voilà ce que je ferai: je
+ la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les
+ feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui échauffe
+ tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume;
+ elle écoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux,
+ toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle reconnaîtra
+ tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous
+ pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle
+ prendra racine dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc
+ prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop faible. Je
+ croyais que j'étais tout jeune, parce que j'avais vécu sans mon coeur,
+ et que je me disais toujours: «Je m'en servirai en temps et lieu.»
+ Mais j'avais traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus
+ se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer
+ autant, ce qui fait que mes bras étaient allongés et tout maigres,
+ et je t'ai laissée tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que
+ c'était parce que tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face
+ contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de
+ continuer sans toi, et que la montagne était proche. Mais tu es
+ devenue pâle comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roulé sur
+ toi, et je n'ai plus vu qu'une petite éminence où poussait de l'herbe.
+ Je me suis mis à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti
+ la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches
+ sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient
+ la vallée en disant: «Voilà comme elle était; elle faisait ceci, elle
+ faisait cela, elle a fini par là.» Alors il est venu des hommes qui
+ m'ont dit: «La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis éloigné
+ avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée; si j'ai de son sang
+ après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez
+ tuée et vous avez lavé vos mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa
+ tombe qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande
+ qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais
+ qui vous êtes. Le jour où elle sortira de cette tombe, son visage
+ portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il
+ y en aura une pour moi.»
+
+ Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point
+ sur le visage un rire convulsif; tu m'as aimé, mais ton amour était
+ solitaire comme le désespoir. Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu
+ meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à la vie,
+ quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je
+ t'ai aimée. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums
+ et leur triste rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et
+ sans savoir pourquoi elles meurent.
+
+Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte résignée. Une fois
+encore, après d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier
+billet en témoigne:
+
+_Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani_.
+(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain.)
+
+Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en
+finir: «Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme mon
+fils, c'est un amour de mère, j'en saigne encore. Je te plains, je te
+pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante...
+Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble
+à une punition de Dieu sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi!
+Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes
+enfants!»
+
+Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré des nuits affolées de
+décembre. Elle est épuisée à son tour, et la lassitude ramène la raison.
+Elle aura la force de briser ses liens: la mère délivre l'amante.
+
+Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir[148].
+Elle sent bien que seule l'absence empêchera le malheureux de revenir
+toujours. Son retour à Nohant décidé, elle écrit à Boucoiran de «l'aider
+à partir». Il s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred», d'arriver chez
+elle en feignant de mauvaises nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira
+aussitôt comme pour courir chez sa mère,--mais prendra le courrier de
+Nohant[149].
+
+[Note 148: Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de
+visite: «Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus
+voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligée. Je vous
+ai mal conseillé en voulant vous rapprocher trop vite. Écrivez-lui un
+mot bon, mais ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal à tous les
+deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux.--A bientôt.»]
+
+[Note 1149: Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article
+cité, p. 443.]
+
+Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai
+Malaquais, apprit la vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en
+assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois «à respecter les
+volontés» de sa maîtresse[150]. Il se tint parole et tout fut fini.
+
+[Note 150: Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité, p.
+737.]
+
+
+
+IX
+
+A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit à Sainte-Beuve (13 mars
+1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnée durant ces
+tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, ou du moins se jugeait-il
+impuissant à la consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur.
+Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne
+laisser derrière elle aucune amertume justifiée. Elle va travailler pour
+renaître.
+
+Dans une lettre de la même date, elle gronde son fidèle Boucoiran, de
+lui mal parler de Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est entré dans
+son coeur. «Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun
+chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon désir était
+de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit
+loué[151]!»
+
+[Note 151: Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.]
+
+Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indifférence.
+
+Alfred de Musset, apaisé par une résolution désormais acceptée de son
+coeur, se mit au travail avec énergie. Cette année 1835, la plus austère
+de sa vie, en fut la plus féconde.
+
+La passion, qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse
+dissipée, l'avait transformé en le faisant souffrir. Il était grave: le
+Musset «d'avant l'Italie» avait fait place au Musset «d'après George
+Sand». Un poète nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant
+la tourmente, son coeur en s'épurant avait instruit le recueillement de
+son génie. La mélancolie et la résignation permettaient un libre et pur
+essor à sa voix.
+
+ J'ai vu le temps où ma jeunesse
+ Sur mes lèvres était sans cesse,
+ Prête à chanter comme un oiseau;
+ Mais j'ai souffert un dur martyre,
+ Et le moins que j'en pourrais dire,
+ Si je l'essayais sur ma lyre
+ La briserait comme un roseau.
+
+La Muse a invité le poète à chanter: la plainte lasse et impuissante
+d'un coeur brisé répond à son appel. C'est la _Nuit de Mai_.
+L'inspiration l'a dictée presque d'une haleine. Voici l'aube du nouveau
+génie de Musset. Le poète vient de se ressaisir. Il élève pieusement à
+ses tristes amours le monument promis, _la Confession d'un Enfant du
+siècle_. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son
+coeur lui revient, une nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude:
+
+ ...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.
+ C'était par une triste nuit.
+ L'aile des vents battait à ma fenêtre
+ J'étais seul, courbé sur mon lit.
+ J'y regardais une place chérie,
+ Tiède encor d'un baiser brûlant;
+ Et je songeais comme la femme oublie,
+ Et je sentais un lambeau de ma vie
+ Qui se déchirait lentement.
+
+ Je rassemblais des lettres de la veille,
+ Des cheveux, des débris d'amour.
+ Tout ce passé me criait à l'oreille
+ Ses éternels serments d'un jour.
+ Je contemplais ces reliques sacrées,
+ Qui me faisaient trembler la main;
+ Larmes du coeur par le coeur dévorées,
+ Et que les yeux qui les avaient pleurées
+ Ne reconnaîtront plus demain!
+
+ J'enveloppais dans un morceau de bure
+ Ces ruines des jours heureux.
+ Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,
+ C'est une mèche de cheveux.
+ Comme un plongeur dans une mer profonde,
+ Je me perdais dans tant d'oubli.
+ De tous côtés j'y retournais la sonde,
+ Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,
+ Mon pauvre amour enseveli.
+
+ J'allais poser le sceau de cire noire
+ Sur ce fragile et cher trésor,
+ J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,
+ En pleurant j'en doutais encor.
+ Ah! faible femme, orgueilleuse insensée,
+ Malgré toi, tu t'en souviendras!
+ Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée?
+ Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,
+ Ces sanglots, si tu n'aimais pas?
+
+ Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures;
+ Mais ta chimère est entre nous.
+ Eh bien, adieu! Vous compterez les heures
+ Qui me sépareront de vous.
+ Partez, partez, et dans ce coeur de glace
+ Emportez l'orgueil satisfait.
+ Je sens encor le mien jeune et vivace,
+ Et bien des maux pourront y trouver place
+ Sur le mal que vous m'avez fait.
+
+ Parlez, parlez! la Nature immortelle
+ N'a pas tout voulu vous donner.
+ Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,
+ Et ne savez pas pardonner!
+ Allez, allez, suivez la destinée;
+ Qui vous perd n'a pas tout perdu.
+ Jetez au vent notre amour consumée;
+ Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée,
+ Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?
+
+C'est sur ces plaintes de la _Nuit de Décembre_, la plus pure, la plus
+humaine de ses inspirations et sa plus fidèle évocation du passé, que
+Musset dit adieu à cette fatale année 1835.
+
+Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami
+Tattet, qui était à Baden, comme lui l'année précédente, et souffrant
+comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait le 21 juillet:
+
+ ...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a
+ bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que
+ vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée
+ à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les
+ verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon
+ infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette.
+ Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en
+ reviendrais jamais. Hélas! hélas! comme j'en suis revenu! Comme
+ les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre,
+ l'indifférence dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas! à mon
+ retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que
+ le bon temps, c'est peut-être celui où on est chauve, désolé et
+ pleurant!... Vous en viendrez là, mon ami.
+
+Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui disait: «Si vous voyez Mme
+Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la
+femme la plus femme que j'aie jamais connue...»
+
+En même temps que s'était transformé le poète, l'homme avait bien
+changé. On se souvient du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve, d'un
+Musset débutant, offusquant presque le Cénacle par sa belle et bonne
+grâce, par l'aristocratie aisée de son charme et de son génie.
+
+«C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à
+nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue en
+fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du
+souffle du désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil au ciel,
+comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul,
+au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.»
+
+L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gâté s'était fait homme,
+un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de
+distinction, sa délicatesse innée le poussaient à s'en excuser lui-même.
+Il trahissait malgré lui sa précoce expérience. Le mensonge de l'amour
+avait glacé son sourire à jamais.
+
+Après la querelle suscitée par la publication d'_Elle et Lui_, et sur la
+foi de racontars parlés ou épistolaires échappés à George Sand et à ses
+amis depuis la mort du poète, une agaçante légende s'est établie qui
+nous représente Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il publiait ses
+chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende que suffiraient à réfuter _la
+Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de
+rien_, écrits en 1835 et 1836. On a dit et répété que Musset, dès avant
+le voyage de Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable mot, et qui
+s'accorde bien avec l'idée que cette période d'incessant travail donne
+de la lucidité de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin de sa vie,
+de Chenavard entre autres, que seules les dix dernières années du poète
+furent réellement et gravement troublées. Il ignora l'absinthe, qu'on
+lui a tant reprochée, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec
+du champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il
+abdiquât jamais la correction parfaite de ses manières. Un goût très vif
+pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens à la mode, et
+nous devons plus d'une de ses comédies, plus d'un de ses contes, à cet
+impérieux besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate[152]. On sait son
+amitié avec le duc d'Orléans.
+
+[Note 152: Mme la vicomtesse de Janzé (_Étude et récits sur Alfred de
+Musset_, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection. Avec
+Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont, M. Édouard Bocher, le
+marquis de Montebello, le prince d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux
+et même quelquefois son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte
+d'Alton Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le prince
+de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle
+du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de Janzé rapporte encore,
+d'après Eugène Lami, que le poète regrettait de ne pas faire partie du
+Jockey, où il avait été _blackboulé_ pour ne pas monter à cheval dans le
+pur style anglais adopté par ce club...]
+
+Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne jamais faire de dettes; il
+n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa
+succession, devait la juger bientôt fructueuse.
+
+--Et la prétendue dégradation physique du poète, si prématurée, si
+pénible?... Encore une légende à réviser.
+
+Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons fameuses, il est avéré que
+le tendre et séduisant Rolla inspira, dans le monde, maints caprices
+passionnés. On en pourrait citer une quinzaine, et des plus...
+honorables, jusqu'en 1850.--Toutes ces aventures pesèrent bien peu sur
+sa vie.
+
+Depuis 1835, il promenait dans ses amours un sombre désenchantement. Si
+le Musset de George Sand n'était plus Fortunio,--l'ami de Rachel, de
+la comtesse polonaise, de Louise Colet ne retrouvait pas son amour de
+Venise. Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi et l'espérance.
+
+--Après la plainte de sa lassitude infinie et le chant de son désespoir,
+après la _Nuit de Mai_ et la _Nuit de Décembre_, il se révolte contre sa
+douleur, en prend à témoin le poète «qui sait aimer», puis se relève
+à la pensée de l'immortalité. C'est la _Lettre à Lamartine_ (février
+1836):
+
+ Créature d'un jour qui t'agites une heure,
+ De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?
+ ..................................................
+ Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;
+ Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,
+ Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:
+ Ton âme est immortelle et va s'en souvenir.
+
+Cette austère consolation ne saurait suffire à son coeur. La créature
+est faite pour aimer, pour être aimée.
+
+C'est la _Nuit d'Août_ (1836):
+
+ Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,
+ Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé;
+ Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore.
+ Après avoir souffert il faut souffrir encore;
+ Il faut aimer sans cesse après avoir aimé.
+
+Mais le souvenir de l'unique aimée veille. Le retour invincible au passé
+apporte la colère, la haine et le pardon... Il faudrait citer toute la
+_Nuit d'Octobre_ (1837):
+
+ ...Vous saurez tout, et je vais vous conter
+ Le mal que peut faire une femme;
+ Car c'en est une, ô mes pauvres amis
+ (Hélas! vous le saviez peut-être)!
+ C'est une femme à qui je fus soumis,
+ Comme le serf l'est à son maître.
+ Joug détesté! c'est par là que mon coeur
+ Perdit sa force et sa jeunesse;
+ Et cependant, auprès de ma maîtresse,
+ J'avais entrevu le bonheur.
+ Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
+ Le soir sur le sable argentin,
+ Quand devant nous le blanc spectre du tremble
+ De loin nous montrait le chemin;
+ Je vois encore, aux rayons de la lune,
+ Ce beau corps plier dans mes bras...
+ N'en parlons plus...--je ne prévoyais pas
+ Où me conduisait la Fortune.
+ Sans doute alors la colère des dieux
+ Avait besoin d'une victime;
+ Car elle m'a puni comme d'un crime
+ D'avoir essayé d'être heureux.
+
+ Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse!
+ Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé;
+ Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
+ Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé!
+
+ Honte à toi qui la première
+ M'as appris la trahison,
+ Et d'horreur et de colère
+ M'as fait perdre la raison!
+ Honte à toi, femme à l'oeil sombre,
+ Dont les funestes amours
+ Ont enseveli dans l'ombre
+ Mon printemps et mes beaux jours!
+ C'est ta voix, c'est ton sourire,
+ C'est ton regard corrupteur,
+ Qui m'ont appris à maudire
+ Jusqu'au semblant du bonheur,
+ C'est ta jeunesse et tes charmes
+ Qui m'ont fait désespérer,
+ Et si je doute des larmes,
+ C'est que je t'ai vu pleurer.
+
+ O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,
+ Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;
+ Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle,
+ Deviner, en souffrant, le secret des heureux.
+ Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être;
+ Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur.
+ Elle savait la vie et te l'a fait connaître;
+ Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
+ Plains-la! son triste amour a passé comme un songe;
+ Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.
+ Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge,
+ Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer.
+
+ Je te bannis de ma mémoire,
+ Reste d'un amour insensé,
+ Mystérieuse et sombre histoire
+ Qui dormiras dans le passé!
+ Et toi qui, jadis, d'une amie
+ Portas la forme et le doux nom,
+ L'instant suprême où je t'oublie
+ Doit être celui du pardon.
+
+ Pardonnons-nous;--je romps le charme
+ Qui nous unissait devant Dieu;
+ Avec une dernière larme
+ Reçois un éternel adieu.
+
+George Sand n'avait pas l'âme d'une inconsolable. Sa romanesque
+sensibilité se canalisait vite en littérature. Une imagination pratique
+la tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris désespérés des
+poètes, à la sincérité de leur douleur. Navrante est sa première
+impression des _Nuits de Mai_ et _de Décembre_: «Je n'ai pas vu Musset,
+écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il pense à moi, si ce n'est quand il
+a envie de faire des vers et de gagner cent écus à la _Revue des Deux
+Mondes_. Moi je ne pense plus à lui depuis longtemps, et même je vous
+dirai que je ne pense à personne dans ce sens-là. Je suis plus heureuse
+comme je suis que je ne l'ai été de ma vie. La vieillesse vient. Le
+besoin des grandes émotions est satisfait outre mesure[153]...»
+
+[Note 153: Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave: _Une amitié
+romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,_ dans la _Revue de Paris_ du 15
+décembre 1894.]
+
+Elle comprendra mieux la _Confession d'un Enfant du siècle_. Le poète
+lui est plus indulgent, puisqu'il prend pour lui tous les torts. Elle
+fait part de l'émotion que lui a donnée cette lecture à une nouvelle
+amie, Mme d'Agoult, qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt:
+
+ ... Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du siècle_
+ m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails d'une intimité
+ malheureuse y sont si fidèlement rapportés depuis la première
+ heure jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à
+ _l'orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une
+ bête en fermant le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur
+ pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aimé, que je
+ lui avais tout pardonné, et que je ne voulais jamais le revoir. Ces
+ trois choses sont vraies et immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à
+ ne jamais concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier de mon
+ amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter la torture. Je sens
+ toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de
+ mère au fond du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal
+ de lui sans colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis
+ s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi bien guérie
+ cependant de lui que l'empereur Charlemagne du mal de dents. Le
+ souvenir de ses douleurs me remue profondément quand je me retrace ces
+ scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne me feraient
+ plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne me plaignez donc pas,
+ belle et bonne fille de Dieu. Chacun goûte un bonheur, selon son âme.
+ J'ai longtemps cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou
+ bien j'ai mal choisi[154].
+
+[Note 154: _Revue de Paris_ du 15 décembre 1894, p. 812.]
+
+Cette page était sincère. George Sand apparaît à la fois comme une
+amoureuse romanesque et une amante pessimiste, en cela semblable à
+Chateaubriand son maître[155]. Un éternel conflit entre son imagination et
+son expérience, l'empêchant de s'abîmer dans une passion, lui a gardé
+son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtrière à l'âme du poète,
+si elle lui fut douloureuse entre toutes, la posséda moins cependant
+que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle
+trouvait les dominateurs dont avait besoin son orgueil. Chopin comme
+Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser.
+
+[Note 155: La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un peu
+celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie. Ne
+pourrait-on pas appliquer à tous deux cette observation de M. Albalat
+dans une pénétrante étude sur _Chateaubriand et ses amoureuses_: «Ses
+amours ne furent ni spontanées ni involontaires; il répondit presque
+toujours aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne
+pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.» (ALBALAT, _le
+Mal d'écrire_, p. 269.)]
+
+Mais George Sand, dans son obsession même de la virilité, et son
+perpétuel besoin de se convaincre d'un tempérament qu'elle n'avait pas,
+était surtout trop aventureuse,--«curieuse excessive», la qualifiait
+Dumas fils[156],--pour rester insensible au charme, sous les formes de
+la faiblesse, de la tendresse et de la poésie. Aussi les douleurs de
+Musset, qu'elle savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps, et à
+ses propres yeux, la légende même de son âme.
+
+[Note 156: Lettre citée par M. Emile Berr, _Figaro_ du 16 décembre
+1896:
+
+«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque
+gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, excessive, trompée,
+déçue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnée. C'est en
+vain qu'elle voudrait l'être, elle ne le peut pas; sa nature physique
+s'y refuse... etc.»]
+
+Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste
+d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La réclamation
+réciproque de leurs lettres, où ils sentaient «avoir laissé une bonne
+part d'eux-mêmes», perpétua entre eux le malaise des souvenirs, jusqu'à
+la mort de Musset (1857). Dix-huit mois après, George Sand jugea bon de
+peindre à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce douloureux roman
+d'amour. Paul de Musset lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la
+légende était créée[157].
+
+[Note 157: Outre _Elle et Lui, Lui et Elle, Lui_, de Mme Louise Colet,
+et les articles documentaires que nous avons signalés, le roman de
+George Sand et de Musset a encore suscité deux volumes, oubliés depuis
+la polémique de 1860: _Eux, drame contemporain,_ par Moi (M. Alexis
+Doinet), et _Eux et Elles, histoire d'un scandale_, par M. de Lescure.
+Ajoutons qu'il a été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste
+Marin: _Un amour de Musset_, un acte en vers, 1879.]
+
+Les légendes ne se trompent guère. Ce livre vient de préciser ce qu'on
+avait pu pressentir des héros de cette aventure. Mère admirable et
+dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appelée «la Grande Femme»,
+Renan «la Harpe éolienne de notre temps», fut en effet mieux qu'une
+femme, la femme elle-même, dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa
+bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux, trop faible
+aussi, pour la dompter ou se défendre d'elle, le poète de l'amour et de
+la jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or son génie était son
+coeur, et tous les coeurs ont pleuré sa souffrance.--«Paix et pardon,
+voilà toute la conclusion, écrivait George Sand à Sainte-Beuve; mais
+dans l'avenir un rayon de vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre
+vérité en amour que l'amour même. Musset avait pardonné lui aussi,
+pardonné en silence: il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier jour.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+INTRODUCTION. I
+
+I.--GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833.
+
+Leurs débuts.--Leur génie.--Leurs caractères.--Première jeunesse de
+George Sand.
+
+II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).
+
+Sainte-Beuve.--Gustave Planche.--Liaison avec Mérimée.--Le groupe de la
+_Revue des Deux Mondes_.
+
+III.--LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-décembre
+1833).
+
+Relations d'amitié.--_Lélia_.--Musset et Gustave Planche.--L'intérieur
+de George Sand.--Le duel de Planche.--La forêt de Fontainebleau.--Départ
+pour l'Italie.
+
+IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).
+
+La descente du Rhône: Stendhal.--A Gènes.--Arrivée à Venise.--A l'hôtel
+Danieli.--La maladie de Musset.--Le Dr Pagello.--Son journal.--La
+déclaration de Lélia.--George Sand et Pagello.--Lettre
+d'amour.--Jalousie de Musset.--Alfred Tattet à Venise.--Le chagrin de
+Musset.--Son départ.
+
+V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-août 1834).
+
+Installation de George Sand.--Ses rapports avec M. Dudevant.--Pagello
+poète.--Les _Lettres d'un voyageur_.--La _Casa Mezzani_.--Giulia
+P...--Robert Pagello.
+
+VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE
+(avril-août 1834).
+
+Le voyage de Musset.--Antonio.--La lettre de Genève.--Souvenir
+des Alpes.--Arrivée de Musset à Paris.--Sa détresse physique et
+morale.--Convalescence d'amour.
+
+VII.--G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre 1834).
+
+Voyage de G. Sand et de Pagello.--Leur arrivée à
+Paris.--Boucoiran.--Entrevue de G. Sand et de Musset.--Musset à
+Baden.--Lettres d'amour.--Pagello jaloux.--G. Sand à Nohant.--Retour de
+Musset.--Vie de Pagello à Paris.--Son départ.
+
+VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).
+
+Reprise d'amour.--Impuissance de bonheur.--Nouvelle
+séparation.--Deuxième séjour à Nohant.--G. Sand revient désespérée.--Son
+Journal intime.--Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.--Humilité
+d'amour.--Lassitude de Musset.--Influence d'Alfred Tattet.--Troisième
+départ pour Nohant.--Deuxième reprise d'amour.--Sainte-Beuve,
+Boucoiran.--Rupture.
+
+IX.--APRÈS LA RUPTURE.
+
+Résignation et Indifférence.--_Les Nuits_.--Musset transformé.--Musset
+dandy.--Ses amis et son monde.--L'intempérance de Musset.--La
+passion chez G. Sand.--La femme de lettres.--Elle et Lui.--Leur
+légende.--Conclusion.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariéton
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 ***
diff --git a/13622-h/13622-h.htm b/13622-h/13622-h.htm
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+ <title>Une histoire d'amour</title>
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+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
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+
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+
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+
+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 ***</div>
+
+<h3>PAUL MARIÉTON</h3>
+<br><br><br>
+
+<h1>Une<br>
+
+Histoire d'Amour</h1><br><br>
+
+<h2>GEORGE SAND ET A. DE MUSSET</h2><br><br>
+
+<h3>DOCUMENTS INÉDITS&mdash;LETTRES DE MUSSET</h3>
+
+<h4>1897</h4>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>A MADAME<br>
+
+LA VICOMTESSE DE VARINAY</h3>
+
+<h3>QUI M'A DEMANDÉ DE LUI CONTER<br>
+CETTE HISTOIRE D'AMOUR</h3><br>
+
+<h3><i>Son respectueux ami</i>.</h3>
+
+<h3>P.M.</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>INTRODUCTION</h3>
+
+
+<p>L'extraordinaire curiosité qui tout à coup
+ramène l'attention sur le roman d'amour de
+George Sand et de Musset porte son enseignement.
+Les dernières écoles littéraires
+achèvent de fatiguer le public. La vie dans
+l'art reprend ses droits. Les poètes de l'idéal
+et de la passion, même les romantiques,
+même les prêcheurs d'utopies, sont soudain
+relus et aimés par la génération qui s'avance.
+Lamartine a reconquis sa royauté sur les
+âmes. George Sand et Musset renaîtraient-ils
+d'un semblable abandon? Voilà deux incontestables
+génies. Leur éclat s'embrumait
+depuis un quart de siècle; mais pour les
+ressusciter à la gloire, «ce soleil des morts»,
+veillait sur les deux ombres une histoire
+d'amour.</p>
+
+<p>On la connaissait vaguement, cette histoire.
+Les deux amants avaient pris soin
+d'en entretenir le public dans leurs oeuvres.
+Encore que mystérieuse, elle constituait le
+plus clair de leur légende. Et en dehors
+même de l'art, on continuait de les aimer.
+Car, bien plus que pour le dernier siècle,
+l'énigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot
+et de Jean-Jacques (dont on ne saura
+rien de précis tant que la famille d'Arbouville
+refusera de publier les lettres de Rousseau),
+l'aventure d'amour de George Sand et de
+Musset sera le grand roman de notre siècle.
+La <i>Confession</i> et les <i>Nuits</i>, les contes passionnés
+de Lélia et le théâtre en liberté de
+Fantasio, ont troublé et séduit trois générations.</p>
+
+<p>On disait du poète, du poète de la jeunesse,
+que l'amour d'une femme avait éveillé
+son génie, pour le faire mourir. On savait
+aussi que cette maîtresse «qui voulait être
+belle, et ne savait pas pardonner» avait auréolé
+la plus glorieuse carrière, d'une vieillesse
+entourée de vénération. On n'osait
+franchement plaindre l'un ni excuser l'autre.</p>
+
+<p>Après la mort du poète, George Sand la
+première avait prétendu se justifier. Paul de
+Musset répondit pour son frère et d'autres
+témoins se mêlèrent de la querelle: accusation
+et défense parurent également
+suspectes. On attendait donc que le temps
+permît d'exhumer les papiers intimes. Après
+soixante-deux ans, le mystère s'est dévoilé.</p>
+
+<p>Deux articles fort documentés ont paru
+cet été, qui jetaient des lueurs nouvelles sur
+ces misères de poètes: l'un de M. le vicomte
+de Spoëlberch de Lovenjoul, l'érudit
+bibliophile belge, tout sympathique à George
+Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent
+de Musset, ce qui semblerait nous désigner
+ses préférences. Mais leurs conclusions
+s'accordent mal avec les dernières révélations.</p>
+
+<p>Tout récemment, j'ai traduit et publié le
+journal intime du docteur Pagello, où il
+est d'abord conté comment George Sand lui
+déclara son amour, dans la chambre même
+de Musset gravement malade à Venise. La
+déclaration indirecte et encore indécise de
+la romancière au médecin<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> était publiée à
+son tour par M. le docteur Cabanès, au cours
+d'une interview de Pagello lui-même, laquelle
+confirmait de tout point les assertions du
+journal, plus précis encore pour être à peine
+postérieur aux événements évoqués.</p>
+
+<p>Ce journal m'avait été confié il y a six
+ans. Je ne l'ai fait connaître qu'après avoir
+acquis la preuve qu'il n'était pas absolument
+inédit. Si Pagello est discret sur son bonheur
+pendant la fin du séjour de Musset, il
+ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui
+avait offert George Sand. On n'avait jusqu'ici
+que de vagues données sur ce point.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> J'en avais donné une phrase qui peut la résumer:
+«Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te
+haïrai-je.</blockquote>
+
+<p>Pour éclairer ces demi-confidences, j'ai
+cru pouvoir, sans indélicatesse, citer aussi
+de longs fragments d'une lettre inédite de
+George Sand à Pagello, où elle ne dissimule
+rien de leurs relations. Cette lettre, dont
+j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour
+ceux qui ont semblé douter de l'authenticité
+de mes pièces), apportait le premier
+document décisif sur l'infortune de Musset
+<i>avant son départ de Venise</i>.</p>
+
+<p>Plusieurs ont jugé bon de déclarer indiscrètes
+ces révélations, alors que Musset et
+George Sand ont commencé eux-mêmes à
+en faire confidence au public. J'ai cru inutile
+pourtant de donner certains passages
+plus intimes de la lettre citée, qui n'eussent
+plus laissé de doutes sur la nature de cette
+liaison. Le Don Juan féminin qu'était George
+Sand, sans se montrer impitoyable quand il
+cessait d'aimer, s'obstinait néanmoins, tout
+dépourvu qu'il était de scrupules, à dérouter
+la curiosité sur la légende de ses victimes.
+Pourquoi refuser à Musset d'être sorti
+en galant homme d'un amour qui fut également
+fatal à tous ceux qui en ont goûté?...</p>
+
+<p>Peut-être y avait-il mauvaise grâce à s'attacher
+ainsi à la démonstration des torts d'une
+femme. Mais la vie de George Sand n'est-elle
+pas la raison même de son génie? Et ce génie,
+instinctif, abondant, romantique et déclamatoire,
+ne doit-il pas autant à son tempérament
+qu'à son atavisme et à son éducation?
+«Ce qu'il y a de meilleur en moi, c'est
+les autres», écrivait-elle (ou à peu près), à
+Flaubert. Et dernièrement, Mme Clésinger,
+justement froissée de ce soudain étalage
+d'intimités, qui est une des nécessités de la
+gloire, ne disait-elle pas à ce propos: «Pour
+moi, le sentiment qui a guidé ma mère et
+déterminé ses actes, c'est l'horreur de la
+solitude. Il lui fallait autour d'elle du mouvement,
+quelqu'un à qui parler, sur qui se
+reposer, et quelqu'un à protéger....»</p>
+
+<p>Nul doute que la bonté sereine dont s'enveloppa
+la vieillesse de cette orageuse nature,&mdash;plus
+belle encore dans ses orages,&mdash;ne
+l'absolve aux yeux du moraliste, des inquiétudes
+de ses jeunes années. Ses erreurs du
+moins relèvent aujourd'hui de l'histoire littéraire:
+pourquoi ne pas les constater?</p>
+
+<p>Un grand tumulte de presse accueillit ces
+révélations. Ce fut l'événement du jour, la
+question littéraire à la mode. Sandistes et
+Mussettistes épiloguèrent sur l'aventure de
+Venise, cependant que maints chroniqueurs,
+tout en y trouvant le plus rare profit de
+«copie», criaient au «scandale», et suppliaient
+qu'on n'apprît pas davantage au
+public que ses grands hommes avaient été
+aussi des hommes.</p>
+
+<p>L'ombre de Lélia vit se lever pour elle une
+armée de paladins. Pendant quelques jours, la
+mémoire de son poète resta sans défenseurs.
+M. Émile Aucante, ancien secrétaire de
+George Sand (et légataire de ses lettres à Alfred
+de Musset), protesta dans les journaux contre
+la «légende de son infidélité». Il déclara
+formellement que la Correspondance donnerait
+la «preuve écrite de la main de Musset
+que George Sand ne l'avait pas trahi.»&mdash;Ces
+lettres pouvaient-elles apporter une telle
+preuve? Nous en connaissions déjà quelques
+fragments par une fine monographie de
+Musset, qu'avait publiée Mme Arvède Barine,
+tel cet étonnant passage d'Elle à Lui: «O cette
+nuit d'enthousiasme, où, <i>malgré nous</i>, tu
+joignis nos mains, en nous disant: «Vous
+vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous
+m'avez sauvé âme et corps.»</p>
+
+<p>Or M. Émile Aucante ne possédait que les
+lettres de George Sand, et Mme Lardin de Musset
+s'opposait énergiquement à la publication
+de celles de son frère.... D'ailleurs, qu'eussent
+prouvé, contre l'infidélité de son amie,
+les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait
+à Musset, dans sa débilité devant l'amour, la
+subtile psychologie d'une maîtresse qui, sans
+perversité peut-être, mais toujours incapable
+de s'avouer une faiblesse, était parvenue à
+suggérer à sa victime des paroles de reconnaissance?...
+Car voilà le cas intéressant de
+cette banale aventure.</p>
+
+<blockquote><p>
+C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes....
+</p></blockquote>
+
+<p>Et moi-même, racontant pour la première
+fois la «Véridique histoire des Amants de
+Venise», j'avais cru devoir tenir moins
+compte des fragments singuliers de ces lettres
+du malheureux poète, que de l'honnête mémorial
+de Pagello et des aveux intimes de
+George Sand.</p>
+
+<p>La restitution de cette histoire, désormais
+précise quant aux faits, restait donc
+énigmatique quant aux psychologies tourmentées
+qui les avaient conduits. Les révélations
+continuèrent. <i>La Revue de Paris</i> publia
+les lettres de George Sand à Musset. On
+en mena grand bruit. Il n'est pas douteux
+qu'un retour de l'opinion ne se produisit
+alors en faveur de Lélia. La même revue
+donna ensuite ses lettres à Sainte-Beuve.
+Elles précisaient des expériences antérieures
+à la liaison avec Musset, qui permettaient la
+défiance. Cette fois l'opinion fut défavorable
+à George Sand.</p>
+
+<p>Maintenant, qu'apporte ce livre? Une
+histoire, serrée d'aussi près que possible, de
+cette attachante aventure d'amour, un exposé
+synthétique de la vie des deux grands écrivains
+depuis leur rencontre jusqu'à leur séparation.
+Les lettres de Musset, jusqu'ici
+complètement inédites, m'ont été libéralement
+prêtées par la soeur du poète, Mme Lardin
+de Musset, qui garde le culte pieux de sa
+mémoire. Quelle reçoive ici l'hommage de
+ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue
+que son frère Paul, autant dans sa
+Biographie d'Alfred de Musset que dans son
+roman, <i>Lui et Elle</i>, n'a pas une seule fois
+trahi la vérité. Nous la rechercherons aussi,
+aidé de tous les documents nouveaux que
+nous allons produire.</p>
+
+<p>Y avait-il nécessité ou intérêt à exhumer
+dans ses détails un épisode intime vieux de
+soixante ans?&mdash;J'estime que sans encourir
+un reproche quelconque d'indiscrétion ou
+d'indélicatesse on a droit, pour les grandes
+oeuvres, à remonter aux sources secrètes de
+leur génération. Sainte-Beuve lui-même nous
+a appris à ne pas isoler l'oeuvre de la vie.
+Où s'arrête la biographie d'un grand homme?
+Là où elle cesse de nous intéresser, c'est-à-dire
+d'être nécessaire à l'explication de ses
+chefs-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Décembre 1896.</p>
+
+<p>SOMMAIRE</p>
+
+<p>I.&mdash;GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833.</p>
+
+<p>II.&mdash;GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin
+1833).</p>
+
+<p>III.&mdash;LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND
+ET DE MUSSET (juin-décembre 1833).</p>
+
+<p>IV.&mdash;LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars
+1834).</p>
+
+<p>V.&mdash;LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A
+VENISE (avril-août 1834).</p>
+
+<p>VI.&mdash;LE RETOUR DE MUSSET.&mdash;CORRESPONDANCE
+ENTRE PARIS ET VENISE (avril-août 1834).</p>
+
+<p>VII.&mdash;GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS
+(août-octobre 1834).</p>
+
+<p>VIII.&mdash;LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars
+1835).</p>
+
+<p>IX.&mdash;APRÈS LA RUPTURE.&mdash;LA LÉGENDE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>UNE HISTOIRE D'AMOUR</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>George Sand et Alfred de Musset se sont connus
+au mois de juin 1833. Diversement célèbres,
+mais jeunes tous deux et égaux de
+génie, quels talents et quelles âmes allaient-ils
+rapprocher?</p>
+
+<p>Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà
+l'auteur des <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> et du
+<i>Spectacle dans un fauteuil</i>, le poète de <i>Don
+Paez</i> et de <i>Mardoche</i>, de <i>la Coupe et les Lèvres</i> et
+de <i>Namouna</i>. Ce classique négligé qui sort du
+Cénacle d'Hugo, effare en même temps la vieille
+école et la nouvelle. Il vient de donner les
+<i>Caprices de Marianne</i> et achève d'écrire <i>Rolla</i>.</p>
+
+<p>Au plus fort du Romantisme, il a ramené
+l'esprit dans la poésie française. Il apporte cette
+insolente et bien vivante preuve qu'on peut
+être un écrivain de génie, rien qu'à traduire
+une sensibilité frémissante, quand elle est
+servie par un goût inné. «Chose ailée et divine
+et légère», son talent ne semble point d'un
+professionnel. Ce grand poète est un dilettante,
+une abeille qui fait son miel de mille fleurs.
+Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a
+savouré l'arôme, il rapporte un miel bien à lui,
+bien français. Que lui importe ce qu'on qualifie
+d'originalité! Ces entraînements de l'opinion
+ne prouvent bien souvent que mépris du génie
+en faveur du talent... Si sa voix devient l'écho
+mélancolique des jeunes âmes de son milieu et
+de son temps, il n'aspirera pas plus haut. En
+ne chantant que pour lui-même, il chantera au
+nom de tous.</p>
+
+<p>Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa
+fantaisie à tout ce qui peut brider l'indépendance
+d'enfant gâté qui fait le naturel et le
+charme de son esprit,&mdash;même la recherche trop
+précise de pittoresque, même les conceptions
+trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours
+le sacrifice à ce goût léger mais sûr, conscient
+de sa valeur française, qui se contente de sentir
+harmonieusement. Oui, surtout, âme française,
+française, jusqu'à l'agacement, coeur
+loyal, esprit fin et de race toujours, élégant et
+hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète
+qu'on a voulu nous faire prendre pour un don
+Juan de tavernes et de mauvais lieux.</p>
+
+<p>L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne
+racontant que lui-même, n'est si humain, entre
+tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le
+plus faible. On a dit de Musset qu'il était le
+grand poète de ceux qui n'aiment pas les vers.
+C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous, ce
+libertin à l'âme mystique, ce débauché assoiffé
+d'amour pur, ce spirituel et ce triste. «Un
+jeune homme d'un bien beau passé», l'avait
+ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant
+bien compris, lui qui a tout compris, le
+jour qu'il écrivait: «La Muse de la Comédie
+l'a baisé sur les lèvres, la Muse de la Tragédie,
+sur le coeur.»</p>
+
+<p>La vie et le génie de Musset sont tout entiers
+dans sa jeunesse. La jeunesse lui semblait
+sacrée, comme l'unique raison de la vie et
+sa plus certaine beauté. C'est pourquoi il n'a
+d'autre histoire que celle de son coeur.</p>
+
+<p>Quand il rencontre George Sand, c'est encore
+l'enfant sublime, et déjà l'enfant perdu. Mais
+le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il
+a vécu sans trop de mesure, parfois même il a
+fait parade de ses débauches de jeunesse. Mais
+il entre dans ce snobisme un peu de la mode
+romantique, cette recherche du fatal et de
+l'étrange, qui lui a inspiré son premier livre
+si peu connu, <i>l'Anglais mangeur d'opium</i>
+(adapté de Thomas de Quincey)<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>L'Anglais mangeur d'opium,</i> traduit de l'anglais par
+A. D. M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.</blockquote>
+
+<p>George Sand, trente ans plus tard, dans une
+lettre à Sainte-Beuve, écrira: «Pauvre enfant!
+<i>il</i> se tuait! Mais <i>il</i> était déjà mort quand <i>elle</i>
+l'avait connu! <i>Il</i> avait retrouvé avec <i>elle</i> un
+souffle, une convulsion dernière<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>!...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Lettre publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul.
+<i>Cosmopolis</i> du 1er juin 1896.</blockquote>
+
+<p>Ce n'était que rancune contre Paul de Musset:
+<i>Lui et Elle</i> venait de paraître (1861) en
+réponse à <i>Elle et Lui</i>.</p>
+
+<p>Si le poète a abusé de la débauche, il est
+resté généreux, comme sont les faibles. Déjà
+son génie est mûr pour les grands cris humains.
+L'esprit gai et le coeur mélancolique,
+il n'a qu'effleuré les joies et les douleurs
+du véritable amour. Voici venir la passion
+qui transformera son âme, qui, épurant et élevant
+ses qualités natives, lui arrachera des
+cris immortels.</p>
+
+<p>George Sand touche à la trentaine. Elle a
+aussi sa légende; mais celle-ci a dépassé les
+bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa
+vie indépendante dans un mariage qu'elle n'a
+pas rompu, pour ses allures d'androgyne, son
+goût des paradoxes sociaux, sa liaison avec
+Jules Sandeau, leur livre (<i>Rosé et Blanche</i>,
+signé «Jules Sand»), ses livres surtout, <i>Indiana</i>
+et <i>Valentine</i>. Elle achève <i>Lélia</i> qui va
+mettre le sceau à sa gloire future.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ici le lieu de conter la première
+jeunesse de George Sand. On nous en a donné
+récemment un tableau qui semble véridique<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>,
+à l'aide de sa correspondance inconnue et de
+cette <i>Histoire de ma vie</i>, où elle-même nous
+a dit ses premières années, avec une sincérité
+qu'on ne peut mettre en doute et un incomparable
+charme. Il faut cependant la résumer en
+quelques traits, pour expliquer les influences
+qui ont régi sa vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> S. ROCHEBLAVE, <i>George Sand avant George Sand</i>,
+dans la <i>Revue de Paris</i> du 15 mars 1896.*</blockquote>
+
+<p>Petite-fille du receveur-général Dupin de
+Francueil et d'une bâtarde de l'aventureux et
+brillant Maurice de Saxe,&mdash;femme indulgente
+et fine, à l'esprit fort et cultivé, aïeule d'ancien
+régime, qui fut sa vraie éducatrice,&mdash;elle est
+née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue,
+avec la fille d'un oiseleur.</p>
+
+<p>Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère
+restée très peuple, elle fut tiraillée et troublée
+dans ses jeunes tendresses. Le couvent des
+Augustines de Paris, où on la mit de bonne
+heure, développa ses penchants mystiques. De
+retour à Nohant, ces souvenirs religieux, l'influence
+contraire de sa grand'mère et du bonhomme
+Dechartres, qui avait été le précepteur
+de son père, des lectures enthousiastes de Chateaubriand
+et de Rousseau, enfin le sentiment
+de la nature, qu'éveillaient en elle ses promenades
+dans la <i>Vallée Noire</i>, ce paysage du
+Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent
+dans cette âme pour former son génie rêveur
+et passionné, mélancolique et oratoire, pour alimenter
+sa verve descriptive, abondante comme
+une source, vers les grands horizons, pourtant
+désenchantés, du plus invincible optimisme.</p>
+
+<p>Mme Dupin de Francueil étant morte, elle
+passait quelque temps chez sa mère, à Paris,
+puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822),
+dans l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme,
+M. Casimir Dudevant, fils naturel d'un
+colonel baron de l'Empire, avait été lui-même
+soldat. Jeune encore, mais de peu d'imagination,
+il ne tardait pas à se laisser enliser par la
+vie rurale.</p>
+
+<p>On peut croire qu'il fut longtemps sans
+soupçonner la valeur d'intelligence et de sensibilité
+de sa compagne. Il devait bientôt cesser
+de lui plaire, pour un prosaïsme peut-être
+sermonneur, qui heurtait chez elle de vifs
+penchants à l'exaltation romantique.</p>
+
+<p>Buvait-il plus que de raison et était-il aussi
+brutal qu'on l'a laissé entendre? Nous ne le rechercherons
+pas. Du moins le séjour de Nohant
+pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents
+voyages à l'aide desquels son mari s'ingéniait
+à la distraire. Au cours d'une de ces absences,
+souvent fort prolongées, Aurore Dudevant
+rencontrait à Bordeaux, revoyait a Cauterets,
+l'homme qui lui a révélé l'amour.</p>
+
+<p>C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de
+Sèze, dont le grand sens et l'honnêteté retardèrent
+de six ans,&mdash;les six ans que dura cette
+affection platonique,&mdash;la crise qui fera quitter
+son foyer à celle qui sera George Sand. Mais
+nous ne pouvons nous attarder sur cette période
+de sa vie, d'ailleurs incomplètement
+explorée.</p>
+
+<p>La monotone compagnie de M. Dudevant lui
+devenait insupportable.</p>
+
+<p>Après neuf ans de mariage et sans vouloir
+s'avouer l'inquiétude de ses sens,&mdash;elle affecta
+toujours de n'en pas convenir,&mdash;elle
+s'était violemment avisée que l'heure était
+venue de vivre à sa fantaisie, sans pourtant
+rompre tout à fait.</p>
+
+<p>Un beau matin, sur le premier prétexte, elle
+se montre offensée, déclare son intérieur intolérable
+et demande une pension, pour partager
+sa vie entre Paris, où elle fera métier d'écrire,
+et Nohant, où elle retrouvera ses enfants. M. Dudevant
+accepte, résigné, et en janvier 1831, la
+jeune femme, ivre d'air libre et d'espérance,
+débarque au quartier Latin où l'attend un
+petit groupe ami d'étudiants berrichons.</p>
+
+<p>Alors commence cette existence en partie
+double, bourgeoise et rangée en Berry, près de
+ses enfants, trois mois sur six, singulièrement
+émancipée les trois mois suivants à Paris.&mdash;Déjà
+s'établissait sa légende. La châtelaine
+patiente et rêveuse de Nohant se transformait
+en un étudiant imberbe, aux longs cheveux bouclés,
+coiffés d'un béret de velours, noir comme
+eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant
+la cravate rouge, et toujours la cigarette
+aux lèvres.</p>
+
+<p>Son costume était, d'ailleurs, la moindre de
+ses libertés. A peine dissimulait-elle, dans sa
+société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si
+elle essaie de se justifier de cette indépendance
+dans <i>l'Histoire de ma vie</i>,&mdash;étrange histoire,
+en effet, dont le malheureux Chopin disait à
+Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et
+qui n'est plus que réticences au moment où
+on y cherche des révélations,&mdash;du moins sa
+correspondance l'accable. Non pas ses lettres
+déférentes à sa mère, Mme Dupin, ou passionnées
+de tendresse à son fils, mais celles à ses
+amis berrichons, ses compagnons de Paris,
+Alphonse Fleury, Charles Duvernet, à l'effarouché
+Boucoiran lui-même, son confident de
+la première heure, lettres où un furieux amour
+de liberté quand même, voire de bohème, éclate
+entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant
+à la Châtre. Agacée, elle prit ses coudées
+franches.</p>
+
+<p>Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans.
+L'histoire en est encore imparfaitement connue:
+nous savons qu'elle reprit elle-même chez
+lui sa correspondance, après la rupture, et la
+brûla. On a dit qu'elle l'avait aimé tendrement,
+croyant s'engager pour la vie... Ses premières
+aventures d'amour nous découvriraient plutôt
+son cerveau que son coeur. Après Sandeau, «elle
+essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses
+ou vaines, telles que celles avec Mérimée
+et Gustave Planche», a écrit son confident
+Sainte-Beuve<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. C'est encore l'étudiante, la frondeuse
+de tous «préjugés», double scandale,
+qui la poursuivra longtemps. Elle demeure
+volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant
+vite se ressaisir. Mais déjà le fond est
+désenchanté. Avec Musset enfin, elle espère atteindre
+au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant,
+que plus tard avec Michel de Bourges, un haut
+esprit, son maître, qu'elle aimera jusqu'à l'adoration,
+et avec Chopin qui, lui, mourra de son
+amour, elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle
+souhaite,&mdash;sans la chercher peut-être, car la
+loi du génie, «ce deuil éclatant du bonheur»,
+comme disait Mme de Staël, est de la contrarier
+toujours. Mais sa rencontre avec Musset, lui
+révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue
+aux ressorts de cette âme complexe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand.
+<i>Cf</i>. vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, <i>les Lundis d'un chercheur</i>,
+p. 173, in-8°; Calmann Lévy, 1894.</blockquote>
+
+<p>Un profond instinct maternel déborde sur
+ses passions de femme, les transformant. Maternelle
+un peu à la façon de Mme de Warens,
+elle l'est avec moins de mollesse, avec tout son
+génie actif, abondant, fier et triste. Elle a
+laissé ruisseler une imagination ardente et
+pratique à la fois, dans toute son oeuvre,&mdash;cet
+immense miroir de la nature et de l'amour où
+son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à
+sembler indifférente à tout. Bonne pour tous,
+en effet, ce qui l'aura faite si cruelle pour
+quelques-uns. Éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier
+sa dignité même; amante pour être plus
+amie, a-t-on dit; incapable de chagriner longtemps
+personne, et s'abandonnant toute pour
+l'éviter; mais terriblement femme aussi, et
+conduite par une inexorable fantaisie.</p>
+
+<p>Sa libre éducation avait mis en elle les
+germes d'une erreur qui fait de son oeuvre un
+long sophisme. Une excessive pitié de la femme
+lui donna de bonne heure l'obsession de l'égalité
+des sexes. Cette pitié dédaigneuse n'allait
+pas sans une intime colère contre les immunités
+de l'homme. Elle méprise la femme,
+qu'elle n'a guère connue et peinte que d'après
+elle-même, pour ne pas comprendre que
+l'homme puisse attacher tant d'importance à
+cet être incohérent et faible. Elle n'est pas
+sans un vif instinct de coquetterie,&mdash;qu'elle
+réprime le plus souvent, par bonté d'âme,&mdash;ni
+sans certaine expérience de ses charmes.
+Aussi réclame-t-elle pour son sexe tous les
+privilèges masculins, d'où ses revendications
+de l'amour libre et sa condamnation du mariage.&mdash;Naturellement
+plus douée de curiosité
+que de tempérament, elle aventura son âme
+romanesque dans les plus paradoxales contrées
+du sentiment. Sa recherche obstinée de
+l'amitié là où elle ne pouvait trouver que
+l'amour fut une autre erreur capitale de sa
+vie. La confusion perpétuelle qu'elle en fit, et
+dont témoignent ses lettres comme ses romans,
+explique les infortunes de sa jeunesse, ses faiblesses,
+ses utopies. Elle pensa s'en consoler
+plus tard, en cherchant à contenter son optimisme
+par un vague idéal humanitaire. La Nature
+seule put la rasséréner, qui lui dicta ses
+vrais chefs-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Ainsi l'indépendance règne au fond de son
+âme, si obstinée, si rangée pourtant. Son grand
+sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui
+fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout
+au nom de l'idéal,&mdash;car l'idéalisme rejoint
+le naturalisme dans une exclusive poursuite
+de la vérité...</p>
+
+<p>Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate.
+Les révoltés ne le sont jamais. Son travail
+méthodique, sa régularité patiente, impassible
+&mdash;bovine&mdash;<i>à, faire de la copie</i>, parmi les plus
+graves agitations de son âme, prouvent chez
+elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission
+raisonnée. Quand une passion a cessé de
+la faire vibrer, elle s'en détache. Elle ne
+se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa
+grande douleur... Elle redevenait orgueilleuse
+à sentir qu'il la lui devait!</p>
+
+<p>Les prétentions aristocratiques de Musset
+devaient altérer de bonne heure leur entente
+amoureuse. Orgueilleux de son «monde»,
+sinon de sa naissance, le poète dédaignait la
+vie et l'atmosphère bourgeoises, comme tous
+les artistes de race, ne se plaisant comme eux
+qu'avec la société riche et élégante, l'élite
+féminine, ou le vrai peuple. Le goût que manifesta
+de bonne heure George Sand pour les
+démocrates, pour l'esprit ouvrier, devait
+irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette
+considération dont on n'a guère tenu compte,
+il faut ajouter le déséquilibre physiologique du
+poète. Ses crises nerveuses, jamais bien expliquées,
+faisaient craindre pour lui la folie. On
+a même parlé d'attaques d'épilepsie. Mais
+Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son mariage
+(1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement
+qu'il ait été sujet à rien de semblable.
+Quand éclata la crise, l'un et l'autre se sentaient-ils
+humiliés? George Sand avait d'abord
+pris Musset pour un enfant: ceci ne se pardonne
+guère, aux heures clairvoyantes. Mais
+Musset était un bon enfant: il passa bien vite
+à sa maîtresse cette manie de protection. L'abus
+qu'elle faisait de la déclamation sermonneuse
+l'agaça davantage, et surtout son obstination
+à poétiser ses faiblesses...</p>
+
+<p>La mère du poète, qui d'abord s'était opposée
+au voyage en Italie, avait fini par «consentir
+à confier» son fils à George Sand, comme à une
+femme de grand renom, plus âgée que lui de
+six ans et relativement grave, malgré des erreurs
+trop connues.</p>
+
+<p>Elle préférait pour lui ce voyage avec une
+amie... intellectuelle, au séjour de Paris, nuisible
+à sa santé. Or, Musset entendait trouver
+dans son amie mieux que l'amour d'une
+seconde mère. On sait que tous les amants de
+Lélia s'entendirent appeler ses enfants...</p>
+
+<p>Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en
+avait, elle en laissait voir plus que lui. Et, sa dignité
+toujours en avant, elle ne savait abdiquer
+le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance
+de sa vie.</p>
+
+<p>Quoique <i>gendelettres</i> tous deux, mais plus
+poètes qu'artistes, ils n'en restaient pas moins
+jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été
+écrites pour la postérité; elles n'en sont que
+plus curieuses pour elle. Les courts fragments
+cités par Mme Arvède Barine dans sa
+pénétrante monographie de Musset<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, avaient fait
+pressentir les perles que recelait ce terreau...
+mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir
+juger de cette correspondance. Elle nous guidera
+dans l'exposé du plus fameux des romans
+d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour
+en mieux préciser l'évolution.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Les grands écrivains français: <i>Alfred de Musset</i>, in-18,
+Hachette, 1894.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La liaison de George Sand avec Jules Sandeau
+vient de finir,&mdash;comme finiront tous les
+amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée,
+quand Lui emporte une secrète blessure. Rarement
+il la dévoilera, au cours de sa longue carrière.
+C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut
+pas donner confidence au public, chaque fois
+qu'il lui arrivera d'y faire allusion, ce sera
+d'un mot dont la cruauté brève suspend tout
+jugement sur l'être d'exception qu'a été George
+Sand.&mdash;«Le coeur de cette femme est comme
+un cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que
+les croix de ceux qu'elle a aimés.»</p>
+
+<p>Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle,
+elle est rassasiée de l'amour. Ses amis, que la
+présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se
+rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus
+d'autorité que jamais sur sa vie. Avec le fidèle
+Boucoiran, le précepteur intermittent de son
+fils, un être bon et faible qui est et restera
+toujours «son enfant», son meilleur ami est
+Gustave Planche.</p>
+
+<p>Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer
+qu'il espéra son tour. Il connaissait George
+Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans
+plus jeune qu'elle, il prenait bientôt cependant,
+sur son ardent esprit, par un goût d'austère
+puriste et des connaissances qu'elle déclarait
+infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha
+toujours et dont si merveilleusement elle tira
+profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus
+loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement
+de Gustave Planche dans les avatars de
+George Sand nous prépare à l'entrée en scène
+de Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire
+va se doubler d'un conseiller intime,
+d'un confident d'amour.</p>
+
+<p>Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que
+nous devons de connaître quelques-unes des
+lettres qu'elle lui écrivit durant la période
+troublée où elle cherchait sa voie. Dans un
+des curieux appendices de ses <i>Portraits Contemporains</i>,&mdash;sortes
+de codicilles du testament
+littéraire que constituent ses derniers
+livres<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, Sainte-Beuve a esquissé avec plus de
+charme que de discrétion,&mdash;George Sand vivait
+encore,&mdash;l'état d'âme de ce beau génie féminin
+pendant ces six mois critiques et décisifs. Et il
+a donné à l'appui les pages intimes «les plus
+vraies, les plus naïves et les plus modestes où
+elle s'ouvrait à lui de son coeur et de son talent».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, 1868 (cinq volumes où sont
+réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I,
+p. 506-523. Paris, Calmann Lévy.</blockquote>
+
+<p>Ils avaient fait connaissance en janvier 1833.
+A la suite d'articles publiés par Sainte-Beuve
+sur <i>Indiana</i> et <i>Valentine</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, Gustave Planche
+lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le
+remercier. «Nous y allâmes un jour vers midi;
+elle habitait depuis peu, et seule, le logement
+du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune
+femme aux beaux yeux, au beau front, aux
+cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une sorte
+de robe de chambre sombre des plus simples.
+Elle écouta, parla peu et m'engagea à revenir.
+Quand je ne revenais pas assez souvent,
+elle avait le soin de m'écrire et de me rappeler.
+En peu de mois, ou même en peu de
+semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit
+se noua entre nous. J'étais garanti alors contre
+tout autre genre d'attrait et de séduction par
+la meilleure, la plus sûre et la plus intime des
+défenses. Ce préservatif contre un sentiment
+d'amour, en présence d'une jeune femme qui
+excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit
+la solidité et le charme de notre amitié. George
+Sand voulut bien me prendre à ce moment
+délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité,
+pour confident, pour conseiller, presque pour
+confesseur<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Le <i>National</i> des 5 octobre et 31 décembre 1832.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, p. 507.</blockquote>
+
+<p>George Sand écrivait alors <i>Lelia</i>, Sainte-Beuve
+<i>Volupté</i>. Tous deux se consultaient sur
+leurs romans. Des entretiens littéraires, ils
+passaient aux confidences intimes. Elle venait,
+de rompre avec Jules Sandeau, et à peine
+libre, «dans un véritable isolement moral, elle
+se demandait quels amis et quel ami elle se
+pourrait choisir parmi tous ces visages nouveaux
+de gens à réputation diverse qu'elle
+affrontait pour la première fois<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>». Sainte-Beuve
+s'offrit à lui présenter ceux qu'il fréquentait
+et jugeait dignes d'elle. Elle refusa
+de connaître Musset, mais elle eut la curiosité
+d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent
+médiocrement, semble-t-il. Vers la même date,
+elle écrit à Sainte-Beuve qu'elle «recevra
+Jouffroy de sa main», le priant de le prévenir
+de son extérieur sec et froid, de son attitude
+silencieuse. Cette rencontre fut encore passagère.
+Mais la même lettre nous éclaire singulièrement
+sur le pessimisme qu'apportait
+George Sand dans ses expériences: «Je crains
+un peu ces hommes vertueux de naissance. Je
+les apprécie bien comme de belles fleurs et de
+beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec
+eux; ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise
+et chagrine... Il n'y a pas de confiance
+entière possible à réaliser. Les gens qu'on
+estime, on les craint et on risque d'en être
+abandonné et méprisé en se montrant à eux
+tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas
+comprendraient mieux, mais ils trahissent.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, p. 511.</blockquote>
+
+<p>Le complément de ces lettres singulièrement
+captivantes vient de paraître<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. L'ensemble
+constitue le document le plus sûr et à peu près
+unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état
+d'âme de George Sand pendant cette crise de
+sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même
+par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle
+amie? A certaines phrases de George
+Sand on pourrait le penser: «Vous m'avez dit
+que vous aviez peur de moi (lettre de mars).»
+Mais s'il en fut réellement ainsi, soit respect
+de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit
+crainte d'être rebuté dans une autre attitude
+que celle de confesseur, soit excessive timidité,
+il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il
+avait pris soin, bientôt, de faire confidence à
+sa pénitente d'une affection profonde et jalousée,
+qui le détournait de tout autre désir,&mdash;celle
+dont il a rempli, sincèrement ou non,
+son fameux <i>Livre d'amour</i>, daté du même
+temps pour la plupart des pièces.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> George Sand, <i>Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris</i>
+du 15 novembre 1896.</blockquote>
+
+<p>Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve,
+il y a une lacune d'un mois. La suite
+de la correspondance nous l'explique.</p>
+
+<p>Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse,
+en avril 1833, y est définitivement
+révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en
+somme on n'en savait rien. Le premier,
+M. Augustin Filon, dans son excellente monographie
+du maître de <i>Colomba</i>, avait recueilli
+ces rumeurs. Incidemment, à propos des années
+de dissipation de Mérimée, il nous expliquait la
+défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus,
+par cette escarmouche rapide entre lui et le
+plus grand d'entre eux. «Le court passage de
+Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand
+est un fait d'histoire littéraire, écrit-il, sur
+lequel s'est greffée une légende assez amusante.
+D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant
+que Mme Sand était seule et souffrait de cette
+solitude, lui aurait «donné» Mérimée, et, dès
+le lendemain, George Sand lui aurait écrit
+pour lui rendre et lui reprocher ce cadeau. Il
+n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce rôle
+trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile
+de Mérimée et de Mme Sand. Mais il est exact
+qu'il reçut des confidence et des plaintes<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> AUGUSTIN FILON, <i>Mérimée et ses amis</i>, p. 64, in-16, Hachette,
+1894.</blockquote>
+
+<p>La vérité est que cette liaison ne fut confessée
+à Sainte-Beuve que cinq mois après. Au
+ton dont George Sand la lui raconte dans ses
+lettres d'août et de septembre, quand elle a
+retrouvé l'amour avec Musset, on conçoit les
+raisons de femme et de psychologue qui la lui
+avaient fait dissimuler à son directeur. La rencontre
+fut brève et nette, digne de l'homme raffiné
+et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît
+bien l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants.
+Mais George Sand, qui était de son âge,
+ainsi que son égale en génie, resta froissée et
+plus étonnée encore de ce dédain de sa personne
+et de son âme. Écoutons ce ressouvenir:</p>
+
+<blockquote><p>
+....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai
+un homme qui ne doutait de rien, un homme
+calme et fort, qui ne comprenait rien à ma nature et
+qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit
+me fascina entièrement; pendant huit jours je crus
+qu'il avait le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait,
+que sa dédaigneuse insouciance me guérirait de mes
+puériles susceptibilités. Je croyais qu'il avait souffert
+comme moi, et qu'il avait triomphé de sa sensibilité
+extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée,
+si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté.</p>
+
+<p>....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est
+que j'étais absolument et complètement Lélia. Je voulus
+me persuader que non; j'espérais pouvoir et abjurer ce
+rôle froid et odieux. Je voyais à mes côtés une femme
+sans frein, et elle était sublime<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>; moi, austère et presque
+vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon
+isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les
+mécomptes du passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer
+qu'à une condition, et qui savait me faire désirer
+son amour, me persuadait qu'il pouvait exister pour
+moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant
+à l'âme. Je l'avais compris comme cela jadis et je me
+disais que peut-être n'avais-je pas assez connu l'amour
+moral pour tolérer l'autre: j'étais atteinte de cette inquiétude
+romanesque, de cette fatigue qui donne des
+vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en
+question et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup
+plus grandes que celles qu'on a abjurées.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Mme Dorval.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de
+souffrance, de dégoût et de découragement. Au lieu de
+trouver une affection capable de me plaindre et de me
+dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie amère et
+frivole. Ce fut tout.</p>
+
+<p>Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être
+aimée, et s'il m'eût aimée il m'eût soumise, et si
+j'avais pu me soumettre à un homme, je serais sauvée,
+car ma liberté me ronge et me tue. Mais il ne me connut
+pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je
+me décourageai tout de suite et je rejetai la seule
+condition qui pût l'attirer à moi.</p>
+
+<p>Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais,
+et vous m'avez vue en humeur de suicide très réelle.
+Mais s'il y a des jours de froid et de fièvre, il y a aussi
+des jours de soleil et d'espérance.</p>
+
+<p>Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette
+malheureuse et ridicule campagne m'a fait faire un
+grand pas vers l'avenir de sérénité et de détachement
+que je me promets en mes bons jours. J'ai senti que
+l'amour ne me convenait pas plus désormais que des
+rosés sur un front de soixante ans, et depuis trois mois
+(les trois premiers mois de ma vie assurément!) je n'en
+ai pas senti la plus légère tentation<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est
+(des premiers jours) de juillet 1833.</blockquote>
+
+<p>Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois
+mois de calme. Ses confidences à Sainte-Beuve
+recommencent en mai; elle est grave et le sermonne
+à son tour. Mais la revoilà, en juin, dans
+un grand trouble: son ami lui devient un refuge.
+A la voir s'abandonner ainsi, on est tenté de
+s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à
+changer sa vénération en tendresse. La liaison
+qui le garde d'elle l'aurait-elle agacée de quelque
+jalousie? Vraisemblablement, elle a reçu
+de son directeur une lettre amère. Peut-être
+déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne se décourage
+pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse.
+Elle se dit seule, désenchantée de tout:
+l'amitié même n'existe pas! Mais Sainte-Beuve
+l'a rassurée. Dans une lettre du 3 août,
+elle semble apaisée. Quelque chose de nouveau
+a surgi dans sa vie.&mdash;«Pour rien au monde,
+lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre
+dévouement.» Et elle se fait protectrice à son
+tour.</p>
+
+<p>Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel
+amour, un amour inconnu, tout de fraîcheur,
+de poésie et de tendresse, qui lui rapporte
+tout à coup les illusions de la jeunesse et de
+l'espérance.</p>
+
+<p>Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il
+avait rencontré George Sand au printemps de
+1833. En réalité leurs relations ne datent que de
+la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve
+voulait dès le mois de mars présenter le poète
+à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant
+trop... différent pour ses habitudes. «A propos,
+réflexion faite, écrivait-elle, je ne veux pas
+que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est
+trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et
+j'avais plus de curiosité que d'intérêt à le voir.
+Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes
+ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.»
+De son côté peut-être, Musset se
+défiait de la romancière sur sa légende déjà
+tapageuse. Mme Lardin de Musset me rapporte
+qu'il disait alors: «Elle n'a donc jamais rencontré
+un homme convenable? Comme tous
+ses héros me déplaisent!» Ces réserves expliqueraient
+le retard de leur rencontre. Mais
+leur rencontre était fatale. Et sans doute un
+instinct secret les avertissait-il de l'approche
+de la souffrance, ce vertige de l'abîme, où
+s'éveille le génie des poètes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, 510.</blockquote>
+
+<p>Tous deux collaboraient à la <i>Revue des Deux
+Mondes</i> et le groupe de Buloz fréquentait plus
+ou moins chez George Sand. La plus ancienne
+mention de son nom sous la plume de Musset
+est dans une pièce peu connue, encore qu'imprimée
+plusieurs fois: <i>le Songe du Reviewer<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a></i>.
+Elle nous renseigne sur la pléiade delà <i>Revue</i>,
+à son âge d'or:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Intermédiaire des chercheurs et des curieux</i> du 10 oct.
+et vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul: <i>les Lundis d'un
+chercheur,</i> in-18, Calmann Lévy, 1894.</blockquote>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Buloz<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> est sur la grève</p>
+<p>Pâle et défiguré;</p>
+<p>Il voit passer en rêve</p>
+<p>Gerdès<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> tout effaré.</p>
+<p>La matière abonnable</p>
+<p>Se meurt du choléra;</p>
+<p>L'épreuve est détestable</p>
+<p>Il faut un errata.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il voit son typographe</p>
+<p>Transposer ses placards.</p>
+<p>Des fautes d'orthographe</p>
+<p>Errent de toutes parts.</p>
+<p>Des lettres retournées</p>
+<p>Flottent en se heurtant;</p>
+<p>Des lignes avinées</p>
+<p>Dansent en tremblotant.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> François Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de
+la <i>Revue des Deux Mondes, journal des Voyages</i>, pour en faire
+le recueil célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835
+à 1845 il dirigea en même temps la <i>Revue de Paris</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Caissier de la <i>Revue</i>.</blockquote>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De tous côtés aboient</p>
+<p>Des contresens obscurs,</p>
+<p>Et les marges se noient</p>
+<p>Dans les <i>déléaturs</i>.</p>
+<p>Il pleut des caractères;</p>
+<p>Le B manque dans tous,</p>
+<p>Et des pages entières</p>
+<p>Boivent comme des trous.</p>
+ </div><div class="stanza">
+
+ </div><div class="stanza">
+<p>Loewe<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> a fait héritage</p>
+<p>De quatre millions;</p>
+<p>Dumas meurt en voyage</p>
+<p>Faute <i>d'Impressions</i>.</p>
+<p>Dans les filles de joie</p>
+<p>Musset s'est abruti;</p>
+<p>Ampère<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, en bas de soie,</p>
+<p>Pour l'Afrique est parti.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et diplomate,
+auteur du <i>Népenthès</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.</blockquote>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Brizeux est à la Morgue,</p>
+<p>Sainte-Beuve au lutrin;</p>
+<p>Quinet est joueur d'orgue</p>
+<p>A Quimper-Corentin.</p>
+<p>Delécluse<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a> est modèle</p>
+<p>A l'atelier de Gros;</p>
+<p>Roulin<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> est infidèle</p>
+<p>A ses choux les plus beaux.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur,
+historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Roulin avait fait dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> plusieurs
+articles d'histoire naturelle où il était question de
+choux. (Note de M. de Lovenjoul.)</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>George Sand est abbesse</p>
+<p>Dans un pays lointain;</p>
+<p>Fontaney<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a> sert la messe</p>
+<p>A Saint-Thomas-d'Aquin;</p>
+<p>Fournier<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> aux inodores</p>
+<p>Présente le papier;</p>
+<p>Et quatre métaphores</p>
+<p>Ont étouffé Barbier.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Écrivain romantique et poète, vaguement diplomate,
+mort en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes
+de <i>Lord Feeling</i> et <i>O'Donnoz</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Imprimeur de la <i>Revue</i>.</blockquote>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Cette nuit Lacordaire</p>
+<p>A tué de Vigny;</p>
+<p>Lerminier<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> veut se faire</p>
+<p>Grotesque à Franconi;</p>
+<p>Planche est gendarme en Chine;</p>
+<p>Magnin<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> vend de l'onguent;</p>
+<p>Le monde est en ruine:</p>
+<p>Bonnaire<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> est sans argent!!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Charles Magnin, érudit et polygraphe.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Le plus fort actionnaire de la <i>Revue</i>, à cette époque.
+(Note de M. de Lovenjoul.)</blockquote>
+
+<p>Nous retrouverons dans la suite plusieurs de
+ces noms diversement célèbres. L'un d'eux mérite
+de nous retenir encore. Depuis deux ans,
+avant comme après sa courte liaison avec
+Mérimée, George Sand, nous l'avons dit, avait
+pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé
+près d'elle à Henry de Latouche<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>, dans le
+rôle d'inspirateur, de conseiller littéraire. Nul
+doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux;
+mais elle le maintint dans l'ordre platonique.
+Il avait du moins deviné son génie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de
+George Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment
+de célébrité, comme poète, romancier, dramaturge et journaliste.
+Il édita les oeuvres d'André Chénier en 1819.</blockquote>
+
+<p>Elle eut un guide précieux en ce bourru
+bienfaisant qui est resté comme le type du critique
+intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne
+lit plus, tiennent encore leur place dans l'évolution
+littéraire du siècle. Avec ses dons sérieux
+il eut la plus saine influence sur l'éducation
+du goût, dans son obstination réactionnaire
+contre les excès du Romantisme. Mais son rôle
+échoua par la confusion même que ses attaques
+laissaient dans l'opinion, de la personnalité et
+de l'oeuvre de ses victimes. Vingt ans après,
+George Sand a longuement parlé de lui: «Il
+me fut très utile, dit-elle, non seulement parce
+qu'il me força par ses moqueries franches à
+étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec
+beaucoup trop de négligence, mais encore
+parce que sa conversation, peu variée mais
+très substantielle et d'une clarté remarquable,
+m'instruisit d'une quantité de choses que j'avais
+à apprendre pour entrer dans mon petit
+progrès relatif.</p>
+
+<p>«Après quelques mois de relations très
+douces et très intéressantes pour moi, j'ai cessé
+de le voir pour des raisons personnelles, qui
+ne doivent rien faire préjuger contre son caractère
+privé, dont je n'ai jamais eu qu'à me
+louer en ce qui me concerne<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann Lévy.</blockquote>
+
+<p>Elle ajoute que son intimité avait pour elle
+de graves inconvénients, qu'elle l'entourait
+d'inimitiés violentes, la faisant passer pour solidaire
+de ses aversions et condamnations. Déjà
+de Latouche s'était brouillé avec elle à cause
+de lui.</p>
+
+<p>Cette brouille était traduite par un article
+fameux, <i>les Haines littéraires</i>, qui signala l'entrée
+de Gustave Planche à la <i>Revue des Deux
+Mondes</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> 1831.</blockquote>
+
+<p>On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène
+de la Troie romantique, avait passé entre
+lui et de Latouche.... C'est probable, malgré
+que celui-ci fût d'âge à se montrer plus respectueux
+que son rival. Mais rien n'autorise à
+penser que le conteur de <i>Fragoletta</i> ait jamais
+osé hasarder une déclaration.</p>
+
+<p>Toujours est-il que la fréquentation de Lélia
+donna longtemps au «critique maudit» de
+tendres espérances. Elle affichait leur amitié
+avec ostentation. Elle emmena Planche à
+Nohant. Les contemporains en jasèrent. Dix
+ans plus tard, Balzac les représentait sous de
+transparents pseudonymes, dans son roman de
+<i>Béatrix</i>. On y voit <i>Claude Vignon</i> quitter le
+château de son amie <i>Félicité Des Touches</i> avec
+un profond désenchantement<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Planche lui-même
+avait laissé percer cette amertume dès
+le lendemain de sa déception. Cette passion
+fatale avait empoisonné son âme. Il s'abandonnait,
+dans ses jugements littéraires, à de
+cruels retours sur la vie. Sa critique devenait
+plus que jamais acerbe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Cf. <i>le Critique maudit: Gustave Planche</i>, par Adolphe
+Racot, dans <i>le Livre</i> du 10 août 1885.</blockquote>
+
+<p>Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve,
+les dernières publiées, ne laissent plus de
+doute sur la mauvaise fortune de Planche. En
+juillet 1833, dans la crise de solitude qui la
+prépare à son nouvel amour, elle écrit: «Je
+sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et
+mieux que la plupart de ceux qui le condamnent.
+On le regarde comme mon amant,
+on se trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et
+ne le sera pas<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.» Mieux encore, à peine est-elle
+éprise de Musset que son ami Planche
+l'ennuie: «Planche a passé pour être mon
+amant, peu m'importe. <i>Il ne l'est pas</i>. Il m'importe
+beaucoup maintenant qu'on sache qu'il
+ne l'est pas, de même qu'il m'est parfaitement
+indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai donc
+pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable,
+d'éloigner Planche. Nous nous sommes
+expliqués franchement et affectueusement à
+cet égard, et nous nous sommes quittés en nous
+donnant la main, en nous aimant du fond du
+coeur et en nous promettant une éternelle
+estime<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, du 15 novembre 1896, p. 284.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, 15 novembre 1896, p. 289.</blockquote>
+
+<p>Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas
+sans complications, quand elle rencontra
+Musset.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Dans la biographie de son frère, Paul de
+Musset assure qu'il vit pour la première fois
+George Sand en un banquet offert aux rédacteurs
+de la <i>Revue</i>, chez les <i>Frères Provençaux</i>. Cette
+réunion n'a été précisée nulle part. La première
+pièce authentique qui témoigne de leurs
+relations est une poésie qu'Alfred de Musset
+adressa à George Sand, le 24 juin 1833, après
+une lecture d'<i>Indiana</i>. Elle était accompagnée
+d'un billet laconique et respectueux<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites.
+On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset,
+s'est refusée jusqu'ici à la publication de sa correspondance
+avec George Sand. Nous la remercions encore de l'exception
+qu'elle a bien voulu faire en notre faveur, en nous laissant
+cueillir le plus intéressant de ces pages intimes.<br>
+
+<p>On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset
+antérieures à un billet de Venise (fin mars 1834).</p></blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Madame,</p>
+
+<p>Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers
+que je viens d'écrire en relisant un chapitre d'<i>Indiana</i>,
+celui où Noun reçoit Raymond dans la chambre de sa
+maîtresse. Leur peu de valeur m'avait fait hésiter à les
+mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi une
+occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration
+sincère et profonde qui les a inspirés.
+Agréez, Madame, l'assurance de mon respect.</p>
+
+<p>ALFRED DE MUSSET.
+</p></blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,</p>
+<p>Cette scène terrible où Noun, à demi nue</p>
+<p>Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?</p>
+<p>Qui donc te la dictait, cette page brûlante</p>
+<p>Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,</p>
+<p>Le fantôme adoré de son illusion?</p>
+<p>En as-tu dans le coeur la triste expérience?</p>
+<p>Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?</p>
+<p>Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,</p>
+<p>Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,</p>
+<p>As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu?</p>
+<p>N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,</p>
+<p>Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,</p>
+<p>Versant à son ami le vin de sa maîtresse,</p>
+<p>Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,</p>
+<p>Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?</p>
+<p>Et cet être divin, cette femme angélique,</p>
+<p>Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger,</p>
+<p>Cette frêle Indiana, dont la forme magique</p>
+<p>Erre sur les miroirs comme un spectre léger,</p>
+<p>O George! N'est-ce pas la pâle fiancée</p>
+<p>Dont l'Ange du désir est l'immortel amant?</p>
+<p>N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée</p>
+<p>Qui sur tous les amours plane éternellement?</p>
+<p>Ah! malheur à celui qui lui livre son âme!</p>
+<p>Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme</p>
+<p>Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté</p>
+<p>Veut boire l'Idéal dans la réalité!</p>
+<p>Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,</p>
+<p>Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,</p>
+<p>Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe</p>
+<p>A compté sur ses doigts les heures de la nuit!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Demain viendra le jour; demain, désabusée,</p>
+<p>Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée,</p>
+<p>Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia;</p>
+<p>Elle abandonnera celui qui la méprise,</p>
+<p>Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise</p>
+<p>Aimera l'autre en vain,&mdash;n'est-ce pas, Lélia?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>24 juin 1833.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète
+est allé voir l'auteur d'<i>Indiana</i>. Ils ont parlé
+de leurs travaux. Elle écrit <i>Lélia</i>, lui un poème
+qui sera <i>Rolla</i>. Il lui en communique des
+fragments: «Soyez assez bonne, ajoute-t-il,
+pour faire en sorte que votre petit caprice de
+curiosité ne soit partagé par personne.»</p>
+
+<p>Dans une de ses visites au quai Malaquais,
+Musset a été pris de crises d'estomac violentes.
+George Sand lui a écrit gentiment et il répond
+de même: «Votre aimable lettre a fait bien
+plaisir, Madame, à une espèce d'idiot entortillé
+dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre.
+Que vous ayez le plus tôt possible la
+fantaisie de perdre une soirée avec lui, c'est
+ce qu'il demande surtout.» Point d'amour encore;
+mais George Sand ne s'est-elle pas prise
+d'un peu de curiosité à cette ombre de marivaudage?&mdash;A-t-elle
+fait les avances? Cette lettre de
+Musset le donnerait à supposer: elle témoigne
+du moins d'un degré de plus dans leur intimité.</p>
+
+<blockquote><p>Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste
+aveu: je monte la garde mardi prochain; tout autre
+jour de la semaine ou ce soir même, si vous étiez libre,
+je serais à vos ordres et reconnaissant des moments que
+vous voulez bien me sacrifier.</p>
+
+<p>Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez
+envie d'en rire. Il serait plus facile de vous couper une
+jambe que de vous guérir.</p>
+
+<p>Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme
+à poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la
+lune, je vous en prie, et ne mourez pas avant que nous
+ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons
+parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous
+avez manqué d'aller dans l'autre monde; je ne sais
+vraiment pas trop ce que je fais dans celui-ci<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p>
+
+<p>Tout à vous de coeur.</p>
+
+<p>ALFRED DE MUSSET.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Une note de G. Sand sur la correspondance autographe,
+attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).</blockquote>
+
+<p>Nous sommes en juillet. George Sand a terminé
+<i>Lélia</i>. Une de ses premières visites est
+pour son nouvel ami. «Un matin de juillet,
+m'a conté Mme Lardin de Musset, George Sand
+est venue voir mon frère à la maison. Je crois
+que nous étions absentes, ma mère et moi.
+Paul jouait du violon. Elle aperçut sur le pupitre
+un exemplaire <i>d'Indiana.</i> Il était resté
+ouvert à un passage très raturé de la main
+d'Alfred. Paul a pensé qu'elle lui avait gardé
+rancune de ces corrections<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> L'exemplaire en question d'<i>Indiana</i> a été conservé. On
+y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment
+sacrifiées. La <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er novembre
+1878 a cité quelques-unes de ces corrections du poète.&mdash;Remarquons
+que Paul de Musset se trompe évidemment en parlant
+de deux lectures d'<i>Indiana</i> faites par son frère, à trois ans
+d'intervalle: la première, pour critiquer le livre, en juin ou
+octobre 1832, la seconde pour écrire les vers qu'on a lus
+plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien daté du
+24 juin 1833.</blockquote>
+
+<p>La supposition de Paul de Musset <i>(Lui et
+Elle)</i> paraît bien gratuite. Jamais Alfred n'a
+fait allusion à de la jalousie littéraire chez
+George Sand.</p>
+
+<p>Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence
+autant que de bonté, lui épargna, il
+faut le reconnaître, les mesquineries coutumières
+des bas-bleus. Pour une fois je ne me
+sens pas d'accord avec Paul de Musset. Son
+livre sue la vérité. Il avait été le confident unique
+de son frère; il le resta toute sa vie. Mais il
+donne trop d'importance à la part de la littérature
+dans les premières relations du poète avec
+George Sand.</p>
+
+<p>A ce moment-là, fin de juillet 1833, ils
+étaient tout à leur intimité naissante. Après
+Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté
+à mesure qu'elle édifiait son roman, Musset,
+le premier, put lire <i>Lélia</i> terminée. Il en avait
+sans doute les épreuves. C'était vers le 18 juillet<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.
+Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout
+entier le soir même, et, si elle a toujours envie
+de grimper sur les tours de Notre-Dame, il lui
+propose de l'y accompagner. Il n'est encore
+question entre eux que d'«amitié sincère».
+Cette promenade assurément n'eut pas lieu.
+Le lendemain, Musset avait lu <i>Lélia</i>, et voici
+comme il exprimait son admiration à l'auteur,&mdash;un
+auteur qui était une femme dont il se
+sentait amoureux:</p>
+
+<blockquote><p>
+...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir
+ce que c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...&mdash;Enfin,
+ça pouvait être bien des choses avant d'être ce
+que cela est.&mdash;Avec votre caractère, vos idées, votre
+nature de talent, si vous eussiez échoué là, je vous aurais
+regardée comme valant le quart de ce que vous valez.
+Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos
+livres, que vous regardez comme des espèces de contre-parties
+des mémoires de vos boulangers, etc., etc.,
+vous savez, dis-je, que pour moi, un livre c'est un
+homme ou rien.&mdash;Je me soucie autant que de la fumée
+d'une pipe, de tous les arrangements, combinaisons,
+drames qu'à tête reposée et en travaillant pour votre
+plaisir vous pourriez imaginer et combiner. Il y a dans
+<i>Lélia</i> des vingtaines de pages qui vont droit au coeur,
+franchement, vigoureusement, tout aussi belles que
+celles de <i>René</i> et de <i>Lara</i>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> <i>Lélia</i>, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet,
+est inscrite au <i>Journal de la Librairie</i> du 10 août 1833; la
+deuxième édition, au numéro du 17 août.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été
+Madame une telle faisant des livres.</p>
+
+<p>Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire
+d'autres. Le public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée,
+en voici la raison.</p>
+
+<p>Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que
+jamais le mot ridicule: «Voulez-vous ou ne voulez-vous
+pas?» ne sortira de mes lèvres avec vous. Il y a la
+mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous
+ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le
+rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez
+pas tout bonnement par m'envoyer paître, si je
+m'avisais de vous le demander), mais je puis être,&mdash;si
+vous m'en jugez digne,&mdash;non pas même votre ami,&mdash;c'est
+encore trop moral pour moi,&mdash;mais une espèce
+de camarade sans conséquence et sans droits, par
+conséquent sans jalousie et sans brouilles,&mdash;capable
+de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> et
+d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant
+avec vous sous tous les marronniers de l'Europe
+moderne. Si, à ce titre, quand vous n'avez rien
+à faire ou envie de faire une bêtise (comme je suis poli!)
+vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée,
+au lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant
+des livres, j'aurai affaire à mon cher Monsieur George
+Sand qui est désormais pour moi un homme de génie.&mdash;Pardonnez-moi
+de vous le dire en face: je n'ai aucune
+raison pour mentir.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Note de G. Sand</i>.&mdash;Il s'était habillé en pierrot et avait
+mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté
+et imprimé, M. de La Rochefoucauld.</blockquote>
+
+<p>Déjà Musset est un habitué de la mansarde
+de Lélia. Il dessine à ravir, sinon toujours
+correctement du moins avec esprit, et de mordantes
+légendes accompagnent les charges qu'il
+fait des amis de George Sand. On s'amuse de
+ces caricatures,&mdash;qu'on se disputera bientôt,
+que les collectionneurs s'arracheront plus
+tard<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits et
+caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits.
+M. de Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la
+série drolatique des charges de Paul Foucher, le frère de
+Mme Victor Hugo, dont Musset avait été le camarade au collège
+Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à 1832), et,
+des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai la
+photographie sous les yeux. C'est un document précieux
+pour l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont
+charmants, excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est
+sensible que Musset a été impressionné par Goya, dont il a
+copié une eau-forte.) Huit portraits de George Sand, assise,
+étendue, fumant, rêvant, écoutant surtout; les portraits de
+son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci délicieux), de sa fille Solange,
+de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult, de Ch. Didier,
+d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des
+scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle
+dernier. Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède
+l'album du voyage en Italie, plein de caricatures amusantes
+du poète et de son amie, et de leurs compagnons d'occasion,
+avec un autre album plein de souvenirs de la vallée de l'Eure
+et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de vraies oeuvres
+d'art.
+
+<p>Mme Jaubert, la «marraine» de Musset, avait conservé un
+précieux recueil de dessins de son «filleul». Toute sa société
+y figurait. On sait qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon
+le plus remarquable de Paris. Elle en a publié d'intéressants
+<i>Souvenirs</i> (Hetzel, 1880). Cet album a été perdu.</p>
+
+<p>Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred
+Tattet, appartient à son gendre M. Tilliard.</p></blockquote>
+
+<p>Il en envoie un échantillon à son amie, une
+ébauche de «ses beaux yeux noirs qu'il a
+outragés hier» eu les croquant,&mdash;non sans
+ajouter, en anglais, «qu'il est triste aujourd'hui».</p>
+
+<p>Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche
+un camarade l'a éveillé pour lui montrer
+une violente critique des <i>Débats</i> sur le <i>Spectacle
+dans un fauteuil</i> et les <i>Contes d'Espagne
+et d'Italie</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. Mais le poète ne s'en soucie guère;
+il écrit à son amie qu'il «a essuyé son rasoir
+dessus». Le voilà sérieusement amoureux;
+l'aveu de son tourment ne doit plus tarder. On
+va lire la lettre charmante et trop sincère pour
+être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le
+poète se déclare timidement, loyalement, d'une
+passion qui remplira sa vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Article signé: J.S., <i>Journal des Débats</i> du 28 juillet 1833.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Mon cher George,</p>
+
+<p>J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire.
+Je vous l'écris sottement, au lieu de vous l'avoir dit au
+retour de cette promenade, j'en serai désolé ce soir.
+Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur
+de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici.
+Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens:
+je suis amoureux de vous, je le suis depuis le premier
+jour où j'ai été chez vous. J'ai cru que je m'en guérirais,
+en vous voyant tout simplement à titre d'ami. Il y
+a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient
+m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai
+pu; mais je paye trop cher les moments que je passe
+avec vous. J'aime mieux vous le dire, et j'ai bien fait,
+parce que je souffrirai bien moins pour m'en guérir à
+présent, si vous me fermez votre porte.</p>
+
+<p>Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais
+à la campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères
+ni avoir l'air de me brouiller sans sujet.</p>
+
+<p>Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui
+va m'ennuyer», comme vous dites. Si je ne suis pas
+tout à fait le premier venu pour vous, dites-moi, comme
+vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un autre, ce
+qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous
+voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris,
+ne me répondez plutôt pas du tout. Je sais comme vous
+pensez de moi, et je n'espère rien en vous disant cela.
+Je ne puis qu'y perdre une amie et les seules heures
+agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais
+que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me
+confie à vous, non pas comme à une maîtresse, mais
+comme à un camarade franc et loyal. George, je suis
+un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le
+peu de temps que vous avez encore à passer à Paris,
+avant votre voyage à la campagne et votre départ pour
+l'Italie, où nous aurions passé de belles nuits, si j'avais
+de la force. Mais la vérité est que je souffre et que la
+force me manque.</p>
+
+<p>ALFRED DE MUSSET.
+</p></blockquote>
+
+<p>L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il
+heureux? Son amie hésite encore. Avant de
+s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu
+le confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune
+des réponses de George Sand, à cette date... La
+lettre suivante de Musset témoigne de son angoisse
+devant le bonheur entrevu.</p>
+
+<blockquote><p>
+....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que
+vous voyiez qu'il n'y a dans ma conduite envers vous
+ni rouerie ni orgueil affecté, et que vous ne me fassiez
+ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me suis livré
+sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer.
+Je vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais
+ici, dans cette chambre où me voilà seul à présent.
+C'est là que je vous ai dit ce que je n'ai dit à personne.&mdash;Vous
+souvenez-vous que vous m'avez dit un jour que
+quelqu'un vous avait demandé si j'étais <i>Octave</i> ou <i>Coelio</i>
+<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>, et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»&mdash;Une
+folie a été de ne vous en montrer qu'un,
+George!... Plaignez-moi, ne me méprisez pas. Puisque
+je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. Si mon
+nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible,
+quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez
+pas. Je puis embrasser une fille galeuse et ivre morte,
+mais je ne puis embrasser ma mère.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, <i>les Caprices
+de Marianne</i>, publiée dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 mai 1833.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir.
+Il y a des jours où je me tuerais. Mais je pleure ou
+j'éclate de rire; non pas aujourd'hui par exemple.</p>
+
+<p>Adieu, George. Je vous aime comme un enfant.
+</p></blockquote>
+
+<p>Cette fois, la sincérité du poète a été entendue.
+Son aveu est bien accueilli. Il est heureux. Le
+jeudi 1er août, toutes les harpes de la joie
+chantent dans son coeur:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,</p>
+<p>Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,</p>
+<p>Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu!</p>
+<p>J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,</p>
+<p>Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,</p>
+<p>Au chevet de mon lit te voilà revenu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.</p>
+<p>Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;</p>
+<p>Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé!</p>
+<p>Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse,</p>
+<p>N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse,</p>
+<p>Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>George Sand n'ose encore se croire, se proclamer</p>
+<p>heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve</p>
+<p>est beaucoup plus calme que les précédentes.</p>
+<p>Sans lui avouer pourtant son nouveau</p>
+<p>bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune</p>
+<p>soleil de l'espérance n'est pas loin.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Son confesseur lui a fait part des alternatives</p>
+<p>de son bonheur à lui, de son mystérieux amour.</p>
+<p>Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences;</p>
+<p>mais George Sand entend ne causer</p>
+<p>de jalousie à personne:</p>
+ </div> </div>
+<blockquote>
+<p>....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas
+que, pour m'être utile et agréable, vous compromettiez
+ce qu'il y a de plus beau et de plus sacré dans votre
+existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir qui peut
+briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop
+l'amour, <i>l'Amour</i> comme vous écrivez. Quoique j'en
+médise souvent, comme je fais de mes plus saintes convictions
+aux heures où le démon m'assiège, je sais bien
+qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si
+j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de
+conseils, je vous appellerais <a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 287.</blockquote>
+
+<p><i>Lélia</i> vient de paraître. Naturellement, le
+premier exemplaire en est offert à Musset. Il
+porte cette double dédicace: sur le tome Ier:
+<i>A Monsieur mon gamin d'Alfred,</i> GEORGE; sur
+le tome II: <i>A Monsieur le vicomte Alfred de
+Musset, hommage respectueux de son dévoué
+serviteur,</i> GEORGE SAND<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Ce précieux exemplaire est en la possession de la gouvernante</blockquote>
+
+<p>Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble
+encore cet azur. Alfred de Musset s'est installé
+chez George Sand.</p>
+
+<p>Parmi les habitués de sa mansarde, il a
+trouvé Boucoiran et Gustave Planche. Les
+allures un peu bien familières de ces deux
+personnages n'avaient pas tardé à déplaire à
+de Musset, Mlle Adèle Colin, aujourd'hui Mme veuve Martelet.</p>
+
+<p>Après la chronologie établie plus haut, des relations du
+poète avec George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à
+tort qu'on a prétendu que le personnage de Sténio dans
+<i>Lélia</i>, représentait Musset. M. Cabanès (<i>Revue hebdomadaire</i>
+du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent des deux
+«envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle,
+invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis
+entre les mains une lettre où Musset se plaignait amèrement
+à George Sand d'être portraituré dans <i>Lélia</i>. Cette lettre ne
+saurait avoir le sens qu'on lui prête. George Sand connaissait
+l'oeuvre du poète: elle lui emprunta une épigraphe,
+une strophe de <i>Namouna</i> (décembre 1832), placée en tête du
+deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son
+caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières
+lettres, en 1835, Musset lui écrira: «Ta <i>Lélia</i> n'est point un rêve;
+tu ne t'es trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux
+du lac, ton Sténio; il est à tes côtés, il assiste à toutes tes
+douleurs... Ah! oui, c'est moi! moi! tu m'as pressenti...»</p>
+
+<p>Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois
+au poète <i>l'Inno ebrioso</i>, le chant d'orgie de Sténio, dans <i>Lélia</i>.
+Ainsi M. Derome critiquant (<i>le Livre</i> du 10 mai 1883) l'excellente
+<i>Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset</i> de
+M. Maurice Clouard, ne met pas en doute la paternité de ces
+vers.&mdash;Je ne saurais en désigner l'auteur. Mais si ces neuf
+strophes tumultueuses ne sont pas de George Sand elle-même,
+on ne peut du moins que les juger indignes du grand poète
+qui écrivait, dans le même temps, <i>Rolla</i>.
+son dandysme. Paul de Musset, dans une scène
+de <i>Lui et Elle</i>, nous les a représentés, sous les
+masques transparents de <i>Caliban</i> et <i>Diogène,</i>
+tenus à distance, sinon tout à fait éloignés,
+par le nouveau maître de céans.</p>
+
+<p>Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le
+plaisir de montrer jusqu'où allaient leurs immunités et
+privilèges. Le premier eut soin de tutoyer son amie et
+s'assit, comme elle, à la turque; le second se coucha de
+son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise
+tenue de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était
+aussitôt relevée de son coussin et assise dans un fauteuil.</p>
+
+<p>Falconey<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a> ne fit point semblant de remarquer les postures
+malséantes des deux rustres, et déploya ses manières
+de gentilhomme en affectant une courtoisie respectueuse,
+dont Olympe le remercia du regard. Diogène
+s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries
+blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain,
+sur leurs airs d'autrefois, leurs idées surannées
+et leur politique rétrospective. Edouard, nourri
+dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se
+croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis
+des talents et de la réputation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Edouard de Falconey</i>, compositeur de musique: Alfred
+de Musset. Voici les autres pseudonymes de <i>Lui et Elle:
+Olympe de B...</i>, compositeur de musique: George Sand;
+<i>Jean Cazeau</i>: Jules Sandeau; <i>Pierre</i>: Paul de Musset;
+<i>Hercule,</i> troisième familier d'Olympe: Laurens; <i>l'éditeur:</i> Buloz;
+<i>le docteur Palmeriello</i>: le docteur Pagello; <i>Ilans Flocken</i>: Franz
+Liszt; <i>Edmond Verdier</i>: Alfred Tallet.&mdash;C'est à tort que plusieurs
+(notamment Ad. Racot, article cité, <i>le Livre</i>, n° du
+10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de <i>Caliban,</i>
+Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers,
+de G. Sand quand intervint Musset.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme
+une classe considérable de la société de Paris, et ce
+n'est pas la moins aimable. Je tiens à honneur d'y être
+admis et je vous demande grâce pour elle. Si vous ne
+la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle
+l'est avec ses principes et ses traditions.</p>
+
+<p>Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau,
+de brave et d'honorable. Quand on la regarde de près,
+on peut s'étonner de voir tout ce qu'un bon naturel,
+une probité sévère, un honneur sans tache peuvent
+encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous
+vivons. Je rencontre souvent dans cette compagnie des
+gens que j'ai reconnus pour avoir un coeur ferme, une
+âme noble et généreuse, et je ne saurais dire ce qui leur
+manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup
+de politesse...</p>
+
+<p>&mdash;Et une tenue décente, ajouta Olympe.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda
+Diogène.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous-même, et à vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas
+assez bien élevé pour votre salon. Vous voulez faire
+maison neuve et balayer les anciens amis. Contentez
+votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je
+demeure: écrivez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous
+reviendrez bien sans qu'on vous rappelle<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Paul de Musset, <i>Lui et Elle</i>, ch. V, p. 51. Petit in-12,
+Paris, Lemerre.</blockquote>
+
+<p>Gustave Planche était une vieille connaissance
+de Musset. En dehors de toutes questions
+littéraires, leur antipathie réciproque datait
+des suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille
+Devéria. Ce bal était resté fameux. Musset y
+portait un ravissant costume de page Charles VI,
+sous lequel l'avait portraituré le peintre lui-même.
+Son ami Paul Foucher était en archer
+de la même époque,&mdash;accoutrement sous lequel
+Alfred l'avait croqué dans maintes caricatures<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.
+On vantait déjà les succès d'élégance
+et de charme du poète de <i>Don Paez</i> et de <i>Mardoche</i>.
+Gustave Planche n'était point sans envie,
+sous l'apparente équité de son âme. Sa
+naissance modeste ne lui donnait pas droit encore
+aux mêmes fréquentations que la plupart
+des Romantiques, dans un monde dont plus
+tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de
+cette éternelle caste des plébéiens parvenus
+dans les lettres: leurs débuts pénibles étalent
+un orgueil dévoré de rancunes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours
+dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec
+Mme Mélanie Waldor, un bas-bleu assez ridicule, le poète
+s'était permis de célébrer cette danse inoubliable dans une
+petite pièce dont l'impertinence fit scandale: <i>A une Muse</i> ou
+<i>Une Valseuse dans le cénacle romantique,</i> six strophes signées
+«Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu l'autographe
+de Musset lui-même. Voir la <i>Gazette anecdotique</i> des 15 septembre
+et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront
+une idée:<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quand Mme W... à P... F... s'accroche,</p>
+<p> Montrant le tartre de ses dents,</p>
+<p>Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche</p>
+<p> S'incruste à ses muscles ardents...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse
+d'Alexandre Dumas, serait l'inspiratrice d'<i>Antony.</i> (Cf.
+Ch. GLINEL, <i>le Livre</i> du 10 oct. 1886.)</p></blockquote>
+
+<p>Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux
+jeunes filles, Mlles Champollion et Hermine
+Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred
+de Musset semblait préférer l'une et l'autre.
+Il les revit plusieurs hivers dans le même salon.
+Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait
+Alfred de Musset. Mais il ne dansait
+pas. «Il s'avisa de dire un soir que, du coin
+où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable
+déposer un baiser furtif sur l'épaule
+d'une de ses valseuses. On en chuchota aussitôt.
+La jeune fille reçut l'ordre de refuser les
+invitations de son danseur habituel. Aux
+regards mélancoliques de la victime, Alfred
+comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure,
+et, comme il n'avait rien à se reprocher,
+il demanda des explications avec tant d'insistance
+qu'on ne put les lui refuser. On remonta
+jusqu'à la source du méchant propos. Planche
+essaya de nier; mais, au pied du mur, il fut
+obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation
+du père se tourna contre lui. A la sortie du bal,
+ce père irrité guetta le calomniateur et lui
+donna de sa canne sur le dos<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie d'Alfred de Musset</i>, p. 80.
+Petit in-12, Paris, Lemerre.</blockquote>
+
+<p>L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle.
+La mésaventure de Planche excita les quolibets.
+Mme Lardin de Musset, m'évoquant les
+souvenirs de son enfance,&mdash;elle était de beaucoup
+plus jeune que ses frères,&mdash;me rapporte
+une plaisanterie qui fit le tour de Paris:
+«Quand le feu de Planche s'éteint, disait-on, il
+ne demande plus: «Donnez-moi du bois»,
+mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que
+c'est à Mlle Hermine Dubois qu'Alfred de Musset
+adressa ses parfaites strophes: <i>A Pépa</i>, un des
+plus purs joyaux de son oeuvre.</p>
+
+<p>L'inimitié de Planche pour Musset devait
+s'accroître avec la renommée du poète. Il
+jugea ses livres selon la bienveillance qu'on
+peut penser. L'amitié de George Sand pour ce
+nouveau venu de la gloire porta le dernier coup
+à son âme jalouse. Un refroidissement entre
+elle et Planche est sensible dès le milieu de
+juillet 1833. L'exécution du pauvre <i>Diogène,</i>
+que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement
+précédé l'installation du poète
+au quai Malaquais. Sans se brouiller pour
+cela avec Planche, George Sand le maintint
+dans des rapports plus réservés. Il ne devait lire
+<i>Lélia</i> qu'un mois après Musset, huit jours après
+l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne
+l'envoi autographe de l'auteur: «<i>A Gustave
+Planche, son véritable ami</i>, GEORGE SAND,
+15 août 1833<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.» Mais cette sympathie ne lui suffisait
+pas. Un dépit violent couvait, dans son
+âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie
+par une action d'éclat.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique
+de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.</blockquote>
+
+<p>Les attaques commençaient à pleuvoir sur
+<i>Lélia</i>. L'<i>Europe littéraire</i> se signala particulièrement
+dans ce sens. Cette publication toute récente
+publia coup sur coup deux articles signés
+Capo de Feuillide, où George Sand était violemment
+prise à partie<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>. «Je suis très insultée,
+comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à
+Sainte-Beuve, et j'y suis fort indifférente, mais
+je ne suis pas indifférente à l'empressement et
+au zèle avec lesquels mes amis prennent ma
+défense. On m'a dit de votre part que vous
+vouliez répondre à <i>l'Europe littéraire</i> dans la
+<i>Revue des Deux Mondes</i> et dans le <i>National.</i>
+Faites-le donc, puisque votre coeur vous le conseille
+<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.» La même lettre est toute consacrée à
+ses rapports nouveaux avec Alfred de Musset
+et à son attitude vis-a-vis de Planche. Elle a pris
+le parti de l'éloigner non sans lui promettre
+une éternelle estime. Mais Planche ne s'est point
+résigné; il ne désespère pas de reconquérir un
+coeur dont le désir l'obsède,&mdash;fort de l'amitié
+qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement
+reconnue, en le congédiant à demi. Il a réfuté
+le premier article par une réponse «à
+la critique entêtée», dans la <i>Revue des Deux
+Mondes</i> du 15 août; il réplique à la seconde
+attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins
+à Capo de Feuillide. On n'en reçut pas la
+nouvelle au quai Malaquais sans un certain
+agacement. Le petit clan de la <i>Revue des Deux
+Mondes</i> en fut tout remué. Planche prit pour
+témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de Feuillide,
+MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se
+battit au pistolet; mais la rencontre n'eut d'autre
+résultat que de déplaire singulièrement à
+George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent
+de l'incident pour s'étonner des droits que
+croyait avoir Gustave Planche à la défense de
+l'auteur attaqué<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>. Une <i>Complainte</i> badine, assez
+spirituelle, en vingt-quatre strophes de six vers,
+relatant les épisodes de ce duel, et qui circula
+parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.
+Un beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie,
+daté de ce mois d'août 1833, nous renseigne sur
+la noble indifférence où insultes, commentaires
+et polémique laissaient l'auteur de <i>Lélia</i>,
+alors dans la sérénité de son amour:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> <i>L'Europe littéraire</i>, numéros du 9 août (la Vie
+littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique
+sur <i>Lélia</i>). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à <i>l'Europe
+littéraire</i> au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Lettre du 25 août 1833. <i>Revue de Paris</i>, numéro du
+15 novembre 1896, p. 288.&mdash;L'article de Sainte-Beuve ne parut
+au <i>National</i> que le 29 septembre 1833.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Dans une revue littéraire, <i>le Petit Poucet</i>, du 1er septembre
+1833, se trouve une amusante <i>impression</i> de l'événement, dont
+nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause
+de <i>Lélia</i>,&mdash;roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand
+selon les autres,&mdash;dont M. Feuillide avait fait la critique
+dans son journal. Or, si <i>Lélia</i> est de M. Sand, je ne sais trop
+à quel titre M. Planche s'est constitué le <i>bravo</i>, le <i>majo</i> de
+cet écrivain. A moins que M. Sand ne soit impotent ou
+cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est incompréhensible.
+Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de douter
+en lisant <i>Lélia</i>, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette
+femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise
+par une démarche beaucoup moins chevaleresque
+qu'inconséquente et irréfléchie.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> <i>Complainte historique et véritable sur le fameux duel
+qui a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus
+dans Paris, à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup
+parlé de différentes manières</i>, etc. Publiée dans <i>Cosmopolis</i>
+du 1er mai 1896, par M. le V. de Spoëlberch de Lovenjoul,
+qui l'accompagne de cette note: «Après l'avoir d'abord
+attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de Brizeux,
+le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand
+l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»</blockquote>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Telle de l'<i>Angélus,</i> la cloche matinale</p>
+<p>Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,</p>
+<p>Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,</p>
+<p>O George, a fait pousser de hideux aboiements.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,</p>
+<p>Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;</p>
+<p>Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale</p>
+<p>Qui soulève les mers, fait baver les serpents.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu n'as pas répondu, même par un sourire,</p>
+<p>A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus</p>
+<p>Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,</p>
+<p>Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté</p>
+<p>Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> <i>A George Sand</i>, sonnet trouvé dans les cartons de
+Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la <i>Revue
+moderne</i> de juin 1865.</blockquote>
+
+<p>Bien assurée maintenant de son amour et
+de son bonheur, George Sand n'hésitait plus à
+s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le
+25 août:</p>
+
+<p>...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement,
+d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est
+un attachement senti... Il ne m'appartient pas de promettre
+à cette affection une durée qui vous la fasse
+paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes
+susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, une
+autre fois pendant trois<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, et maintenant je ne sais pas
+ce dont je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé
+mon cerveau, mais mon coeur n'a pas été aussi
+usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce
+que je le sens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute platonique,
+comme en témoigne, parait-il, un journal intime de
+G. Sand que possède M. de Lovenjoul.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.</blockquote>
+
+<p>Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il
+m'a repoussée, j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin
+d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une
+loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour
+de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque
+chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais
+rencontrer nulle part et surtout là. Je l'ai niée, cette
+affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et
+puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir
+fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour,
+et l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi
+sans aucune des douleurs que je croyais accepter.</p>
+
+<p>Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien
+en moi des heures de tristesse et de vague souffrance:
+cela est en moi et vient de moi... Je suis dans les conditions
+les plus vraies de régénération et de consolation.
+Ne m'en dissuadez pas<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 novembre 1896, p. 288.</blockquote>
+
+<p>«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de
+ceux-là qu'il faut parler,» a écrit Musset, évoquant,
+dans la <i>Confession d'un Enfant du Siècle</i>,
+cette période fortunée de son amour<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>. La vie chez
+George Sand était joyeuse. A côté de ses dessins
+humoristiques, le poète nous a laissé un croquis
+plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> <i>Confession</i>, 3° et 4° parties.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>George est dans sa chambrette</p>
+<p>Entre deux pots de fleurs,</p>
+<p>Fumant sa cigarette,</p>
+<p>Les yeux baignés de pleurs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Buloz assis par terre,</p>
+<p>Lui fait de doux serments;</p>
+<p>Solange par derrière</p>
+<p>Gribouille ses romans<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Planté comme une borne,</p>
+<p>Boucoiran tout mouillé</p>
+<p>Contemple d'un oeil morne</p>
+<p>Musset tout débraillé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dans le plus grand silence,</p>
+<p>Paul<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, se versant du thé,</p>
+<p>Écoule l'éloquence</p>
+<p>De Ménard tout crotté.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Planche saoul de la veille</p>
+<p>Est assis dans un coin</p>
+<p>Et se cure l'oreille</p>
+<p>Avec le plus grand soin<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa
+mère.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> Paul de Musset.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard (<i>Revue
+de Paris</i> du 15 août 1896).</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La mère Lacouture<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a></p>
+<p>Accroupie au foyer</p>
+<p>Renverse la friture</p>
+<p>Et casse un saladier;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De colère pieuse</p>
+<p>Guéroult<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a> tout palpitant,</p>
+<p>Se plaint d'une dent creuse</p>
+<p>Et des vices du temps.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pâle et mélancolique,</p>
+<p>D'un air mystérieux,</p>
+<p>Papet<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>, pris de colique,</p>
+<p>Demande où sont les lieux...</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> La cuisinière de George Sand.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste et
+politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école
+saint-simonienne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.</blockquote>
+
+<p>Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements
+de la société de ce couple génial,
+vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain
+de la publication de <i>Lélia</i> et de <i>Rolla</i><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, donnait
+dans son intimité des soirées de déguisement,
+pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles. Tel
+ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre
+Pierrot des Funambules, déguisé en diplomate
+anglais, mystifia parfaitement le philosophe
+Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset,
+travesti en servante cauchoise, versa, comme
+par maladresse, une carafe d'eau<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> <i>Rolla</i> parut dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 août
+1833.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> <i>Biographie</i>, pp. ll5-120.</blockquote>
+
+<p>C'est sans doute à cet heureux mois de septembre
+qu'il faut rapporter ce sonnet du poète
+à sa bien-aimée:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,</p>
+<p>Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;</p>
+<p>Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,</p>
+<p>Je vous ai trop connus pour être de vos gens.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène</p>
+<p>Je garde contre vous ni colère ni haine,</p>
+<p>Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.</p>
+<p>Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,</p>
+<p>Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,</p>
+<p>Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;</p>
+<p>Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,</p>
+<p>En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.»</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées
+aux pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues,
+mais ne figurent pas dans les oeuvres du poète.</blockquote>
+
+<p>George fut quelques jours souffrante; Alfred
+la soigna tendrement. Ce qui avait été le plus
+malade en elle, son coeur, «n'était plus en
+danger de désespoir et de mort». Elle l'écrivait,
+le 21 septembre, à son confesseur ordinaire:</p>
+
+<p>«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque
+jour je m'attache davantage à <i>lui</i>; chaque jour je vois
+s'effacer enfin les petites choses qui me faisaient souffrir;
+chaque jour je vois mieux briller les belles
+choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout
+ce qu'il est, il est <i>bon enfant</i>, et son intimité m'est aussi
+douce que sa préférence m'a été précieuse.... Après
+tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, p.516.</blockquote>
+
+<p>Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité
+de son nouvel amour. Que devait penser
+Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant
+de la même femme la lettre pourtant réfléchie
+où, dans son perpétuel besoin de justification,
+elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà
+mort quand <i>elle</i> l'avait connu! Il avait retrouvé
+avec elle un souffle, une convulsion
+dernière<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>!...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Publiée par M. de Lovenjoul, <i>Cosmopolis</i>, numéro de
+juin 1896.</blockquote>
+
+<p>Que devait-il penser, sinon que la femme est
+impitoyable du moment qu'elle n'aime plus....</p>
+
+<p>La liaison d'Alfred de Musset était maintenant
+connue de tous. Installé à peu près complètement
+chez George Sand depuis les premiers
+jours d'août, il y devait rester jusqu'en
+décembre. Sa mère s'était aperçue de ce changement
+dans sa vie: il ne faisait plus chez elle
+que de rares apparitions<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>. Mais elle l'acceptait,
+en mère indulgente et faible, qui se savait
+adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans;
+son père était mort depuis dix-huit mois; sa
+jeune renommée autorisait cette indépendance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Mme de Musset occupait avec ses enfants&mdash;Paul, l'aîné,
+Alfred et leur soeur Hermine,&mdash;59, rue de Grenelle, une
+habitation entre cour et jardin qui a pour façade, sur la rue,
+la célèbre fontaine de Bouchardon.</blockquote>
+
+<p>Vers la fin de septembre, nos amoureux
+sentirent le besoin d'aller cacher leur bonheur
+dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent
+à Franchard où il passèrent une quinzaine.
+«Laurent fut admirable, d'enthousiasme
+de reconnaissance et de foi, dans les premiers
+jours de cette union, a écrit l'auteur <i>d'Elle et
+Lui.</i> Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il
+avait des élans religieux, il bénissait sa chère
+maîtresse de lui avoir fait connaître enfin
+l'amour vrai, chaste et noble qu'il avait tant
+rêvé....» Paul de Musset insiste également
+dans <i>Lui et Elle</i> sur la prospérité de cette lune
+de miel. George Sand était alors, pour son
+amant, adorable de charme jeune et de tendresse.
+Le souvenir de ces journées heureuses
+hanta souvent, plus tard, les heures tristes de
+Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...»</p>
+
+<p>Celle-ci, retraçant cette existence radieuse
+dans la forêt, assombrit tout à coup le tableau
+par l'exposé de querelles légères qui
+devaient, dit-elle, empoisonner leur naissant
+amour. D'une espèce d'hallucination qu'eut
+Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit
+<i>son double</i>, mais vieilli et repoussant comme
+un spectre de malheur, elle conclut à un déséquilibre
+profond du poète, le rendant incapable
+«de goûter la vie douce et réglée qu'elle
+voulait lui donner». Musset racontait lui-même
+cette vision singulière<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>; mais rien n'autorise
+à croire que leurs joies furent dès lors
+traversées de soucis et de craintes. Les caricatures
+du poète, datées de ces heureux jours
+d'automne, étaient toutes plaisantes. L'une
+d'elles représente George Sand à cheval, vue
+de dos, et à droite la croupe du cheval de son
+ami de qui le chapeau s'envole,&mdash;avec cette
+légende: «Admirable sang-froid du cheval
+nommé <i>Gerdès</i>, à la vue d'un danger imprévu.&mdash;Scène
+des montagnes où l'on voit la qualité
+de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> Peut-être y fait-il allusion dans la <i>Nuit de Décembre</i>.</blockquote>
+
+<p>Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement
+paisibles. Ces deux mois n'ont donc
+pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner
+littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel
+étaient exclus Planche, Boucoiran et Laurens
+(«Don Stentor» ou «Hercule», dans <i>Lui et
+Elle<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a></i>»), ce qui causa grande rumeur parmi les
+habitués. Ils avaient renouvelé le personnel du
+salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un
+que l'autre. Dans les soirées intimes du quai
+Malaquais, on trouvait Alfred dessinant, George
+fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant
+Toujours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre Bonaventure
+Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui
+rapporta de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec
+Chopin, des <i>Souvenirs d'un voyage d'art.</i> On n'a rien écrit des
+relations de George Sand avec Laurens, tôt disparu de son
+orbite, que Paul de Musset représente pourtant comme le
+dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui <i>et
+Elle,</i> p. 19).</blockquote>
+
+<p>Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre
+qu'ils ont une réelle valeur d'art, constituent
+un document iconographique et littéraire
+précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe
+Brisson, qui a eu la bonne fortune de voir
+récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de
+Lovenjoul, les albums de la société du quai
+Malaquais (1833-1834), contenant portraits et
+charges des habitués de la «mansarde» de George
+Sand, en a donné une intéressante description,
+dans un récit de sa visite à l'érudit bibliophile
+belge. Passons-lui un moment la parole<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>:</p>
+
+<p>«Les révélations qui viennent de se produire, la publication
+des lettres de G. Sand prêtent un grand intérêt
+à ces pages crayonnées; on pénètre, en les parcourant,
+dans l'existence même des deux amants; il semble
+qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin,
+rieur, nerveux à l'excès; George Sand, protectrice
+et maternelle. Sur le premier feuillet, Musset a griffonné
+des lignes qui s'entre-croisent dans un désordre
+pittoresque et que je transcris exactement:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6"><i>Le public est prié de ne pas se méprendre</i></p>
+<p class="i6"> CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND</p>
+<p> <i>le réceptacle informe de ses aberrations mentales</i></p>
+<p class="i12"> <i>et autres</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> <i>Je soussigné, Mussaillon</i> Ier,</p>
+<p><i>déclare que mon album n'est pas si cochonné</i> (sic) <i>que ça</i>.</p>
+<p class="i10"> <i>Celui qui a inscrit mon nom</i></p>
+<p class="i4"><i>sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est</i></p>
+<p class="i6"><i>vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>MUSSAILLON Ier.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul</i>,
+dans le <i>Temps</i> du 4 novembre 1896.&mdash;Faisons remarquer
+à M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album
+de Venise», lequel appartient à Mme Lardinde Musset.</blockquote>
+
+<p>«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de
+la main du poète et représentant pour la plupart son
+amie, couchée, debout, fumant la pipe, accoudée sur un
+balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à l'orientale.
+Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute,
+très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche
+sensuelle, l'oeil impérieux<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>. Musset se divertit aussi
+à croquer les amis absents: la moue dédaigneuse de
+Mérimée, avec cette légende: <i>Curvajal renfonçant une
+expansion;</i> la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve,
+et au-dessous: <i>Le bedeau du temple de Guide
+canonisant une demoiselle infortunée</i>. Il se met lui-même
+en scène, les cheveux au vent, la redingote pincée à la
+taille, les chevilles serrées dans un pantalon à la hussarde,
+et il inscrit dans un coin: <i>Don Juan allant
+emprunter dix sous pour payer son idéale</i> (sic) <i>et enfoncer
+Byron.</i> Voici plus loin une sorte de rébus: un oeil, une
+bouche, une mèche de cheveux, une verrue surmontée
+d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits distinctifs
+de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication
+fournie par Musset: <i>Fragments de la Revue trouvés dans
+une caisse vide</i>. Enfin, voici des types de fantaisie, qui
+rappellent par leurs dénominations grotesques le tabellion
+du <i>Chandelier</i> et le futur baron d'<i>On ne badine plus
+avec l'amour </i>... <a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>. Je copie: «Le chevalier <i>Colombat du
+Roseau Vert</i> et l'abbé <i>Potiron de Vent du soir</i> devisent
+en humant une prise de tabac; le baron <i>Prétextât de
+Clair de lune</i> rêve en songeant à sa belle; le marquis
+<i>Gérondif de Pimprenelle</i> erre dans ses jardins. Ces croquis
+témoignent d'une verve charmante et d'une imagination
+quasi puérile... Musset devait être extrêmement
+gai, quand il n'était pas tourmenté par la débauche
+ou la maladie. Il était infiniment plus jeune de caractère
+que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et
+le dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait
+peut-être le tort de prendre trop au sérieux...».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à
+l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,&mdash;caricatures
+pour la plupart datées de 1834,&mdash;ceux d'Alexandre
+Dumas, «Antony-Louverture charpentant un viol»; de
+Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et, trois charges
+de Paul Foucher.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> Ces derniers dessins,&mdash;à la plume, très soignés, serrés comme
+des illustrations du xviii° siècle&mdash;sont encore de l'automne 1833.</blockquote>
+
+<p>Mais bientôt cette vie leur sembla monotone;
+le monde jasait trop ouvertement de leur intimité,
+et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce
+projet caressé à deux ne tarda pas à devenir
+une idée fixe.</p>
+
+<p>Alfred de Musset sentait bien que son départ pour
+l'Italie n'était qu'à moitié résolu tant qu'il n'avait pas
+obtenu le consentement de sa mère. Un matin,&mdash;nous
+venions de déjeuner en famille,&mdash;il paraissait préoccupé.
+Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins
+agité que lui. En sortant de table, je le vis se promener
+de long en large, d'un air d'hésitation. Enfin il prit son
+grand courage, et, avec bien des précautions, il nous fit
+part officiellement de ses projets, en ajoutant qu'ils
+restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa
+demande fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable
+malheur. «Jamais, lui répondit sa mère, je ne donnerai
+mon consentement à un voyage que je regarde comme
+une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition
+sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre
+mon gré et sans ma permission.»</p>
+
+<blockquote><p>
+Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance
+en expliquant dans quelles conditions ce voyage devait
+se faire; mais lorsqu'il vit que son insistance ne servait
+qu'à provoquer l'éruption des larmes, il changea tout à
+coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de ses
+projets.&mdash;«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai
+point; s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne
+sera pas toi.»</p>
+
+<p>Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs
+de départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre
+mère était seule avec sa fille au coin du feu, lorsqu'on
+vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une
+voiture de place, et demandait instamment à lui parler.
+Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame
+inconnue se nomma; elle supplia cette mère désolée de
+lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une
+affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant
+pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa
+toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup,
+puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un
+moment d'émotion, le consentement fut arraché, et,
+quoi qu'en eût dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura.</p>
+
+<p>Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les
+voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au
+milieu de circonstances de mauvais augure<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie</i>, p. 121.</blockquote>
+
+<p>Ces circonstances de mauvais <i>augure</i>, Paul
+de Musset les raconte dans <i>Lui et Elle</i>: ce
+n'était rien moins que le fait du treizième rang
+occupé dans la cour des Messageries par la voiture
+de Lyon qui emmenait George et Alfred,
+le heurt violent d'une borne par une des
+roues, en passant sous la porte cochère, et le
+renversement d'un porteur d'eau en traversant
+le faubourg Saint-Germain... Mais le poète
+n'était pas superstitieux, et l'<i>oisillon</i> riait de
+tout son coeur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent
+à Avignon par le Rhône. Sur le
+bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait
+son consulat de Civita-Vecchia. Ce
+compagnon inattendu les divertit quelques
+jours par son esprit mordant et ses blagues
+de célibataire sans préjugés. George Sand,
+dans l'<i>Histoire de ma vie</i>, insiste sur l'impression
+à la fois agréable et pénible qu'il lui
+laissa. Causeur pénétrant et sans charme,
+observateur profond, il se moqua surtout de
+ses illusions sur l'Italie. Leur descente du
+Rhône eut d'amusantes péripéties. «Nous soupâmes
+avec quelques autres voyageurs de choix,
+écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village,
+le pilote du bateau à vapeur n'osant
+franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il
+(Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa
+raisonnablement, et, dansant autour de la table
+avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque
+peu grotesque et pas joli du tout<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>.» Deux dessins
+de Musset, dans l'album du voyage à Venise,
+présentent la charge de Stendhal, d'abord de
+profil, énorme et grave sous sa redingote opulente,
+puis gracieux avec ses bottes fourrées et
+son manteau à triple collet, dansant devant une
+servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua
+ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries
+sur un Christ de la cathédrale. Ils se
+séparèrent à Marseille<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, cinquième partie, chap. III.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle
+a trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et
+20 décembre 1833. (<i>Correspondance</i>, I.)</blockquote>
+
+<p>Musset et son amie s'arrêtèrent quelques
+jours à Gênes. Elle y eut un accès de fièvre. Une
+lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé
+des galeries de tableaux et des jardins
+de cette ville. C'est durant ce séjour de Gênes,
+à en croire Paul de Musset, que leur serait
+malheureusement apparu le contraste de leurs
+natures et de leurs éducations, dans la compagnie
+de deux jeunes Italiens connus sur
+le bateau qui les avait amenés de Marseille.</p>
+
+<p>George Sand elle-même, dans <i>Elle et Lui</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, place
+à Gênes leurs premiers malentendus. Mais son
+roman est peu précis, quant à la succession
+des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle
+reproche ici à Laurent devant Thérèse malade,
+doit se rapporter aux premiers jours de
+Venise<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> <i>Lui et Elle</i>, 83 et sq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>Elle et Lui</i>, 121 et sq.</blockquote>
+
+<p>De Gênes, tous deux se rendirent par mer à
+Livourne. Une caricature d'Alfred les représente,
+sur le bateau, en costume de voyageurs,
+<i>Elle</i>, appuyée au bastingage, la cigarette aux
+lèvres, <i>Lui</i>, en proie au mal de mer, avec
+cette légende: <i>Homo sum et nihil humani
+a me alienum puto</i>.</p>
+
+<p>George Sand raconte qu'en proie aux frissons
+et défaillances de la fièvre, elle visita Pise
+et le Campo Santo, dans une grande apathie;
+que presque indifférents à la suite de leur
+voyage, ils jouèrent à pile ou face Rome ou
+Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.
+Leur séjour à Florence fut de courte
+durée, George Sand toujours malade, et Musset
+préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à
+tirer des chroniques locales. Ce drame est devenu
+<i>Lorenzaccio</i>. Ils traversèrent seulement Ferrare
+et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834,
+à Venise.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, cinquième partie, chap. III.</blockquote>
+
+<p>On a retrouvé récemment une saisissante
+page de George Sand, racontant leur entrée à
+Venise. C'est le premier chapitre d'un roman
+qu'elle n'a pas écrit; mais l'identité parfaite
+des personnages avec elle et son compagnon
+en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le
+voici<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> Publié par M. de Lovenjoul. <i>Cosmopolis</i> de mai 1896.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Il était dix heures du soir lorsque le misérable <i>legno</i>
+qui nous cahotait depuis le matin sur la route sèche et
+glacée s'arrêta à Mestre. C'était une nuit de janvier
+sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans l'obscurité.
+Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. Le
+chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions
+pas un mot de vénitien. La fièvre me jetait dans une
+apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni l'onde,
+ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson,
+et je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement
+quelque chose d'horriblement triste. Cette
+gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait
+à un cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le
+flot. Le temps était calme et il ne me semblait pas que
+nous allassions vite, bien que trois hommes noirs nous
+fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre eux une conversation
+suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu.
+Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse
+de l'archipel vénitien où, au moindre coup de
+vent, des courants terribles se précipitent avec furie. Il
+faisait si noir que nous ne savions pas si nous étions en
+pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations.
+J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces
+ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait
+point à moi une affection puissante, dans cette arrivée
+chez un peuple dont nous ne connaissions pas un seul
+individu et dont nous n'entendions pas même la langue,
+dans le froid de l'atmosphère dont l'abattement de la
+fièvre ne me laissait plus la force de chercher à me préserver,
+il y avait de quoi contrister une âme plus forte
+que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout
+propos m'a donné un fond d'insouciance plus efficace
+que toutes les philosophies. Qui m'eût prédit que cette
+Venise, où je croyais passer en voyageur, sans lui rien
+donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon
+quelques impressions d'artiste, allait s'emparer de moi,
+de mon être, de mes passions, de mon présent, de mon
+avenir, de mon coeur, de mes idées, et me ballotter
+comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur
+ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible
+jouet, avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise
+allait me séparer violemment de mon idole, et me garder
+avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises
+avec le désespoir, la joie, l'amour et la misère?</p>
+
+<p>Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer;
+je lui aurais répondu par mon argument philosophique:
+Tout se peut! Donc, tout ce qui peut arriver peut aussi
+ne pas arriver, et tout ce qui peut arriver peut être
+supporté, car tout ce qui peut être supporté peut aussi
+ne pas arriver.</p>
+
+<p>Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des
+coulisses qui servent de double persiennes aux gondoles,
+et regardant à travers la glace, s'écria:&mdash;Venise!</p>
+
+<p>Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce
+cadre étroit! Nous descendions légèrement le superbe
+canal de la Giudecca; le temps s'était éclairci, les lumières
+de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais
+qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité
+reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc,
+la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme
+des sculptures élégantes et des masses splendides. Peu
+à peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur l'horizon
+au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commença
+d'éclairer les trésors d'architecture variée qui
+font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.</p>
+
+<p>Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le
+courant de la Giudecca, nous vîmes passer successivement
+sur la région lumineuse de l'horizon la silhouette
+de ces monuments d'une beauté sublime, d'une grandeur
+ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente
+du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles
+chrétiens soutenus par mille colonnettes élancées;
+surmontées d'aiguilles légères; les coupoles arrondies
+de Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albâtre
+quand la lune les éclaire; la vieille Tour de l'Horloge
+avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières
+des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc,
+géant isolé, au pied duquel, par antithèse, un
+mignon portique de marbres précieux rappelle en petit
+notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel; enfin,
+les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux
+colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta.
+Ce tableau ainsi éclairé nous rappelait tellement les
+compositions capricieuses de Turner qu'il nous sembla
+encore une fois voir Venise en peinture, dans notre mémoire,
+ou dans notre imagination.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela
+est beau comme le plus beau rêve. Voilà Venise comme
+je la connaissais, comme je la voulais, comme je l'avais
+vue quand je la chantais dans mes vers. Et cette lune
+qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa
+poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent
+en frais pour notre réception? Quelle magnifique entrée!
+Ne sommes-nous pas bénis? Allons, voilà un heureux
+présage. Je sens que la Muse me parlera ici. Je vais enfin
+retrouver l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir
+mettre la main dessus!</p>
+
+<p>Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas...
+</p></blockquote>
+
+<p>Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant
+à se sentir à Venise. La somptueuse inconsolée,
+l'éternelle impératrice des lagunes, cité
+dolente de ses rêveries, Venise, Venise la
+Rouge de ses premiers chants romantiques, lui
+épargna la déception qu'il avait redoutée.</p>
+
+<p>Il s'installa avec son amie sur le quai des
+Esclavons, dans un vieux palais transformé en
+<i>albergo</i>, à l'entrée du Grand Canal, devant la
+<i>Salute</i>, près de la glorieuse place Saint-Marc.
+C'était l'hôtel Danieli ou <i>Albergo Reale</i> dont
+le dernier occupant avait été un comte Nani-Mocenigo<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Ancien palais Bernado-Nani.&mdash;Mme Louise Colet raconte
+longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches
+de l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli:
+deux chambres, sur une ruelle, aboutissant à un grand salon
+tendu de soie bleu foncé qui regardait la <i>Riva dei Schiavoni.</i>
+Balzac aurait occupé le même logement en 1835.&mdash;Cf. L. COLET,
+<i>l'Italie des Italiens</i>, t. I, p. 249. In-18, Paris,
+Dentu, 1862.</blockquote>
+
+<p>Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se
+rattachait au séjour de Byron. «Jadis lord
+Byron avait habité un palais sur le Grand
+Canal&mdash;«<i>Aveva tutto il palazzo, lord Byron</i>»,
+leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais
+est demeuré si vivace chez Alfred de
+Musset que, huit ans plus tard, on le retrouve
+dans son <i>Histoire d'un merle blanc</i>: «J'irai à
+Venise et je louerai sur les bords du Grand
+Canal, au milieu de cette cité féerique, le
+grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres
+dix sous par jour; là je m'inspirerai de tous les
+les souvenirs que l'auteur de <i>Lara</i> doit y avoir
+laissés<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> MAURICE CLOUARD, <i>Alfred de Musset et George Sand
+(Revue de Paris</i> du 15 août 1896).</blockquote>
+
+<p>Le charme dolent de Venise, la séduction
+nostalgique de la dernière capitale du Rêve,
+enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une
+fois goûté. C'était le dernier voeu de Théophile
+Gautier d'endormir ses jours dans un vieux palais
+de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé
+pour Robert Browning et Richard Wagner.</p>
+
+<p>George Sand, toujours languissante de sa
+fièvre de Gênes, s'était cependant mise au travail.
+A peine installée, elle abordait la tâche
+qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus
+tôt possible un roman à Buloz. Aucune autre
+occupation, aucun plaisir ne devaient l'en distraire.
+Il fallait gagner sa vie pour pouvoir
+jouir de Venise. Et sans doute, elle pressait
+son compagnon de l'imiter<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Musset regardait,
+écoutait, admirait, parcourait la ville en tous
+sens, prenant des notes, flânant surtout, vivant
+la vie vénitienne. Bientôt son amie dut
+garder la chambre, décidément influencée par
+la <i>malaria</i>. Tout en continuant ses promenades,
+manqua-t-il d'égards envers cette compagne
+souffrante, plus âgée que lui de six ans et
+surtout occupée de ses productions littéraires?
+Nous l'examinerons plus loin. Voici que Musset
+va tomber lui-même gravement malade. Ceci
+va jeter entre eux un troisième personnage,
+leur médecin, le docteur Pietro Pagello.
+Sans l'exceptionnelle qualité de ses deux
+partenaires, il serait malaisé de le mettre en
+scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais
+l'universelle rumeur qui a divulgué depuis
+deux mois l'histoire des Amants de Venise, a
+fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant
+que ce qui est essentiel au récit de ce
+roman d'amour. Né en 1807, à Castelfranco-Veneto,
+il a passé sa vie à Venise d'abord, puis
+à Bellune comme médecin principal de l'hôpital
+civil. Il y demeure, entouré d'une nombreuse
+famille et fort estimé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> Dans son roman de <i>Lui</i>, curieux à plus d'un titre (1860),
+Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables
+du poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et
+leurs amants, durant la réclusion volontaire de G. Sand a
+l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse peut-être s'y trop fier
+pour les détails, cette partie de son livre laisse une impression
+de vraisemblance qu'il fallait signaler. <i>(Lui,</i> pp. 161-248,
+in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le récit du
+poète lui-même,&mdash;qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.</blockquote>
+
+<p>Habile et intelligent dans sa profession, avec
+de vrais dons de poète, il était d'une franche
+beauté, forte et plantureuse, quand il connut
+G. Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par
+Bevilacqua en témoigne. Sans insister sur son
+caractère moral, disons du moins que le Smith
+de la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> nous paraît
+être de tous ses portraits romanesques le
+plus proche de la vérité.</p>
+
+<p>Quoique cette aventure, après soixante-deux
+ans, ne relève plus guère que de l'histoire littéraire,
+on conçoit les répugnances du docteur
+Pagello à en entretenir le public<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>. Je n'ai pas
+hésité cependant à faire connaître un document
+précieux qui devait éclairer singulièrement
+cette aventure fameuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même une
+allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé
+pour la première fois, en 1881, de ses rapports avec George
+Sand et Musset, dans une lettre au <i>Corriere della Sera</i> (traduite
+au <i>Figaro</i> du 14 mars 1881). Au cours de la même
+année, un rédacteur de l'<i>Illustrazione italiana</i>, qui l'avait
+interrogé sur ses aventures de Venise, cita quelques
+fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à demi-mot.
+Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences
+littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs
+lecteurs!</blockquote>
+
+<p>Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto,
+l'hôte d'une Italienne du plus noble
+esprit, feu la comtesse Andriana Marcello,
+comme je m'enquérais des traces laissées par
+G. Sand et Musset à Venise, elle voulut bien
+demander à la fille aînée du médecin de Bellune,
+laquelle habitait Mogliano, de lui confier
+les documents qu'elle possédait. Avec plusieurs
+lettres de G. Sand, Mme Antonini nous
+communiqua un mémorial autographe de cette
+histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,&mdash;le
+tout inédit, comme le prétendait la famille
+de Pagello.</p>
+
+<p>Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites
+en effet; le journal du docteur l'était
+moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans
+<i>un volume</i> introuvable, et parfaitement inconnu,
+où, parmi des essais dramatiques et littéraires
+de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé
+le mémorial du médecin de Bellune<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. Aux
+premières lignes, j'ai reconnu le texte même
+du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion
+à le faire connaître.... En le traduisant
+pour la première fois, je l'ai accompagné d'un
+récit synthétique du drame de Venise, d'observations
+et de maints détails inédits<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> LUIGIA CODEMO. <i>Racconti, scene, bozetti, produzioni
+drammatiche,</i> 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal
+de Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo,
+figure sous ce titre: <i>Sandiana</i> au premier volume
+(pp. 155-188).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>L'histoire véridique des amants de Venise</i>, dans le <i>Gaulois</i>
+des 16 et 17 octobre 1896.&mdash;<i>La vie de George Sand et du docteur
+Pagello à Venise</i> et <i>Sand-Musset-Pagello: le retour en
+France,</i> dans l'<i>Echo de Paris</i> des 20 et 21 octobre 1896.</blockquote>
+
+<p>Le journal intime de Pagello est de peu de
+temps postérieur aux événements qu'il évoque.&mdash;Écoutons
+le docteur raconter comment il
+entra en relations avec le couple français de
+l'hôtel Danieli.</p>
+
+<blockquote><p>
+Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études
+médicales, je commençais à me procurer quelques
+clients. Je me promenais un jour sur le quai des
+Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et
+lettré de goût. En passant sous les fenêtres de l'<i>Albergo
+Danieli</i> (ou Hôtel-Royal), je vis à un balcon du
+premier étage une jeune femme assise, d'une physionomie
+mélancolique, avec les cheveux très noirs et
+deux yeux d'une expression décidée et virile. Son
+accoutrement avait un je ne sais quoi de singulier. Ses
+cheveux étaient enveloppés d'un foulard écarlate, en
+manière de petit turban.</p>
+
+<p>Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée
+sur un col blanc comme neige et, avec la désinvolture
+d'un soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un
+jeune homme blond, assis à ses côtés. Je m'arrêtai à la
+regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante
+fumeuse... tu la connais peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la
+connaître. Cette femme-là doit être en dehors du commun
+des femmes. Toi qui as beaucoup voyagé, dis-moi
+quels sont tes sentiments à son endroit.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races
+et de toutes les couleurs, je ne saurais rien décider de
+raisonnable: peut-être Anglaise romanesque ou Polonaise
+exilée, elle a l'air d'une personne de haut rang;
+elle doit être étrange et fière.</p>
+
+<p>Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc,
+où nous nous séparâmes.</p>
+
+<p>Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois
+(lequel était Rebizzo... je ne crois pas commettre
+d'indiscrétion en le révélant). Il était à table avec sa
+famille. Je me montrai un peu préoccupé; il s'en
+aperçut et, se tournant vers sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en
+ce moment à certaine belle fumeuse....</p>
+
+<p>&mdash;Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise,
+répondis-je, mais que je puis vous assurer être une
+Française pur sang. Je lui ai fait visite il y a une heure,
+j'y retournerai; c'est déjà une de mes clientes; elle a
+voulu mon adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli
+vint chez moi et je fus introduit dans l'appartement de
+la fumeuse qui, assise sur un petit siège, la tête mollement
+appuyée sur sa main, me pria de la soulager d'une
+forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai une
+saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant
+elle fut soulagée. En me congédiant, elle me pria de
+revenir, si elle ne me faisait rien dire. Le jeune homme
+blond, son compagnon inséparable, me reconduisit
+avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et
+voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un
+pressentiment&mdash;doux ou amer, je ne sais&mdash;me dit:
+«Tu reverras cette femme et elle te dominera....»</p>
+
+<p>Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par
+un éclat de rire de mes hôtes, qui me déclarèrent
+<i>amoureux</i>.... «&mdash;Non, non, répondis-je, pas encore!&mdash;Mais
+qui est donc cette étrangère? demanda la Bianchina.&mdash;Je
+ne sais, lui répondis-je.&mdash;Mais pourquoi
+n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son
+nom et sa provenance?&mdash;Pourquoi?... Parce que j'ai
+comme peur de le savoir.&mdash;Ah! ah! il est amoureux
+et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....»</p>
+
+<p>Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels
+faisant ma visite à peu près journalière aux Rebizzo, la
+signora Bianchina me demandait souvent, avec un malin
+sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la dernière
+enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette
+lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et
+son mari assis à dîner. Ils la parcoururent avidement.
+Elle disait ceci<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>:
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un
+article anonyme de l'<i>Illustrazione italiana</i> (de Rome) du
+1er mai 1881. Sous ce titre: <i>Une lettre inédite de George Sand,</i>
+l'auteur l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de
+Musset, G. Sand et Pagello à Venise, et d'extraits de lettres
+à lui récemment adressées par ce dernier. Nous en donnons
+la traduction faite par M. de Lovenjoul, sur le texte photographié
+de l'autographe qui appartient à M. Minoret. (<i>Cosmopolis</i>
+du 15 avril 1896).</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Mon cher monsieur Païello [Pagello],</p>
+
+<p>Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous
+pourrez, avec un bon médecin, pour conférer ensemble
+sur l'état du malade français de l'Hôtel-Royal.</p>
+
+<p>Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour
+sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade,
+il a la tête excessivement faible, et raisonne souvent
+comme un enfant. C'est cependant un homme d'un caractère
+énergique et d'une puissante imagination. C'est
+un poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du
+travail de l'esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu,
+l'ont beaucoup fatigué, et ont excité ses nerfs. Pour le
+moindre motif, il est agité comme pour une chose d'importance.</p>
+
+<p>Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou,
+toute une nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il
+voyait comme des fantômes autour de lui, et criait de
+peur et d'horreur. A présent, il est toujours inquiet, et,
+ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il
+fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause,
+demande son pays, [et] dit qu'il est près de mourir ou
+de devenir fou!</p>
+
+<p>Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la
+surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je
+crois qu'une saignée pourrait le soulager.</p>
+
+<p>Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin,
+et de ne pas vous laisser rebuter par la difficulté
+que présente la disposition indocile du malade. C'est la
+personne que j'aime le plus au monde, et je suis dans
+une grande angoisse de la voir en cet état.</p>
+
+<p>J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que
+peuvent espérer deux étrangers.
+Excusez le misérable italien que j'écris.</p>
+
+<p>G. SAND.
+</p></blockquote>
+
+<p>Ce premier récit n'est pas conforme à la
+légende accréditée par Paul de Musset. D'après
+celui-ci, Rebizzo, «<i>l'illustrissimo dottore Berizzo,</i>
+un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé
+d'une perruque jadis noire et roussie par le
+temps, dont toute sa personne offrait l'emblème
+décrépit», serait le médecin, le premier médecin,
+qui aurait introduit Pagello chez Musset.</p>
+
+<p>Une des caricatures de Musset, dans l'album
+de Venise, représente un buste de vieillard
+penché, une lancette à la bouche, disant: <i>Non
+v'é arteria</i>....</p>
+
+<p>Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère,
+était-il Rebizzo? Je ne le pense pas, quoique
+tous les biographes l'aient répété.</p>
+
+<p>Le récit de Pagello donne déjà un signalement
+contraire. Un article du <i>Figaro</i> de 1882, signé
+«Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt
+Mme Louise Colet, dans son voyage en Italie,
+ont appelé ce premier médecin le docteur Santini<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> <i>Figaro</i> du 28 avril 1882.&mdash;LOUISE COLET, <i>l'Italie des
+Italiens</i>, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document
+qui a sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier
+Danieli (1859), Mme Louise Colet lui fait dire:<br>
+
+<p>«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme
+blond fut gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini
+qui le soigna.</p>
+
+<p>&mdash;Un vieux docteur, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui
+faisait les saignées et donnait les purgatifs, comme c'était
+alors l'usage à Venise. Depuis, l'élève du docteur Santini, ce
+bon Pietro Pagello, est devenu docteur à son tour; je puis
+vous en parler sciemment, car je suis le parrain de sa fille
+aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce diable de
+Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....</p>
+
+<p>&mdash;Était-il bien beau, ce Pietro Pagello?</p>
+
+<p>&mdash;Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un
+Prussien.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la
+suite: c'étaient des amis de Pagello; ils voulurent
+prêter quelque argent à George Sand,
+ainsi qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges
+de celui-ci, dans l'album de Venise, nous
+montre un vieux ménage endimanché, à la
+toilette ridicule, où je me plais à reconnaître
+<i>la Bianchina</i> et son mari, tels que nous les fait
+entrevoir le récit de Pagello.&mdash;Revenons à son
+journal. Le jeune docteur a remis à ses aimables
+confidents la lettre que nous avons citée:</p>
+
+<blockquote><p>
+Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le
+feuillet. Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis
+Rebizzo, ce fut la signature qui, lue, les fit s'exclamer
+d'une voix: <i>«George Sand!»</i></p>
+
+<p>Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au
+malade français, quelle maladie il avait et qui il était.
+Je leur répondis:&mdash;Le jeune patient est alité avec une
+maladie grave que nous avons jugée, mon collègue et
+moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il
+se nomme Alfred de Musset.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Per Bacco!</i> s'écria Rebizzo, c'est le romantique
+chantre de la Lune! Connais-tu ses poésies?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est
+d'une grande fantaisie un peu désordonnée, mais en
+même temps délicate.
+</p></blockquote>
+
+<p>Cette lettre de George Sand à Pagello est importante.
+On n'en a pas fait ressortir la valeur
+décisive sur le développement de cette histoire
+d'amour. Elle démontre d'abord que des relations
+antérieures existaient entre lui et le couple
+de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon
+n'était pas restée, vraisemblablement, sans
+s'apercevoir de l'admiration du jeune Italien,
+quand <i>le hasard</i> le lui amena dans la personne
+du médecin demandé pour sa migraine. Elle
+songea de nouveau à lui pour remplacer l'imbécile
+docteur, premier appelé au chevet de
+Musset gravement atteint. Son malade était, du
+moins, encore «la personne qu'elle aimait
+le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera
+du sort du poète, va nous livrer tout le
+secret d'une idylle qui doit finir en tragédie.</p>
+
+<p>Dans quelle situation morale Pagello a-t-il
+trouvé George Sand et Alfred de Musset? George
+Sand, étalant la première, des récriminations,
+au lendemain de la mort du poète, dans un
+roman à clef, <i>Elle et Lui</i>, «procès-verbal de
+nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp,
+se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines,
+du moins de négligences cruelles de la
+part de Musset, d'indifférence et d'abandon.
+Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres,
+des témoignages trop contradictoires de leur état
+d'âme avant la crise qui doit assombrir à jamais
+cet amour, pour qu'on puisse rien établir
+de précis...</p>
+
+<p>George Sand essayant, <i>huit mois plus tard</i>, de
+retracer à son amant cette phase douloureuse,
+lui écrira:</p>
+
+<blockquote><p>
+De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à
+toi, à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue
+malade, n'as-tu pas pris de l'humeur en disant que
+c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme malade?
+et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture?
+Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il
+faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément
+les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je
+ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis
+plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à
+mon travail, à mes affections et à mes devoirs pour être
+conduite à trois cents lieues<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a> et abandonnée avec des paroles
+si offensantes et si navrantes, sans aucun autre
+motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse
+profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me
+suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot
+affreux a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai
+jamais, dans le casino Danieli: «George, je m'étais
+trompé, je t'en demande pardon, mais <i>je ne t'aime pas</i>.»
+Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le
+lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent,
+je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi,
+et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en
+pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou.
+La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et
+nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons
+camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus
+possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le
+soir, et un jour tu me dis que tu craignais<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>... Nous
+étions tristes. Je te disais: «<i>Partons</i>, je te reconduirai
+jusqu'à Marseille», et tu répondais: «Oui, c'est le mieux,
+mais je voudrais travailler un peu ici puisque nous y
+sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne
+pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais
+guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là,
+quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me
+dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui m'appelais
+l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse,
+que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je
+te l'avais dit aussi: «<i>Nous ne nous aimons plus, nous ne
+nous sommes pas aimés</i><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>.»
+</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le poète.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.</blockquote>
+
+<p>Voilà des accusations dont il convient de
+tenir compte. Pourtant, au lendemain de la
+crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à
+son silence elle a craint un moment de l'avoir
+perdu, ne lui a-t-elle pas écrit: «Oh! mon enfant!
+mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et
+de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne
+me dis pas que tu as eu des torts envers moi;
+qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien
+sinon que nous avons été bien malheureux et
+que nous nous sommes quittés<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896, p. 7.</blockquote>
+
+<p>Musset également, en parlant de Venise,
+désespéré d'elle et de lui-même, ne lui jette-t-il
+pas cet aveu «qu'il a mérité de la perdre<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>»..._&mdash;Lettres
+d'amants encore enchaînés l'un à
+l'autre!&mdash;C'est par des documents plus précis
+que nous parviendrons à reconstituer le vraisemblable
+de leur navrante histoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> V. plus loin.</blockquote>
+
+<p>Voilà donc le docteur Pagello en relations
+suivies avec George Sand et Alfred de Musset
+(février 1834), tout heureux de se rapprocher
+enfin de la belle étrangère de l'hôtel Danieli.
+Rendons la parole à son journal.</p>
+
+<blockquote><p>
+Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer.
+George Sand veillait avec moi des nuits entières,
+à son chevet. Ces veillées n'étaient pas muettes et les
+grâces, l'esprit élevé, la douce confiance que me montrait
+la Sand, m'enchaînaient à elle tous les jours, à
+toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions
+de la littérature, des poètes et des artistes italiens; de
+Venise, de son histoire, de ses monuments, de ses coutumes;
+mais à chaque nouveau trait, elle m'interrompait
+en me demandant à quoi je pensais. Confus de me
+sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle,
+je me prodiguais en excuses, devenant rouge comme
+braise, tandis qu'elle me disait avec un sourire presque
+imperceptible et un regard de la plus fine expression:
+«Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille
+questions!» Je restais muet.</p>
+
+<p>Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner
+de son lit parce qu'il se sentait passablement bien
+et avait envie de dormir, nous nous assîmes à une table
+près de la cheminée.</p>
+
+<p>Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention
+d'écrire un roman qui parle de la belle Venise?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet
+et se mit à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je
+la regardais étonné, contemplant ce visage ferme,
+sévère, inspiré; puis, respectueux de ne pas la troubler,
+j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la table,
+et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la
+moindre attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement,
+George Sand déposa la plume et, sans me regarder
+ni me parler, elle se prit la tête entre les mains et
+resta plus d'un quart d'heure dans cette attitude, puis,
+se levant, elle me regarda fixement, saisit le feuillet où
+elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite,
+prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred
+qui dormait, et s'adressant à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous pouvez partir, et au revoir demain
+matin.
+</p></blockquote>
+
+<p>Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai
+de lire ce feuillet...</p>
+
+<p>Qu'était cette page remise par George Sand
+à Pagello? «Un splendide morceau poétique»,
+avait écrit le fils du docteur, avant que son
+père ne se décidât, récemment, à le laisser
+publier. Un morceau à double fin, un chapitre
+de roman imaginé par George Sand pour se
+déclarer à Pagello. Elle le plia dans une enveloppe
+sans adresse et le lui remit, a raconté
+M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même
+(lettre citée par le Dr Cabanès<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>). Pagello
+feignit de ne pas comprendre et demanda à
+qui remettre ce pli. «&mdash;<i>Au stupide Pagello</i>»,
+écrivit George Sand sur l'enveloppe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> <i>Revue hebdomadaire</i> du 1er août 1896.</blockquote>
+
+<p>Sans reproduire avec le récit du docteur,
+cette «déclaration» mystérieuse, Mme Luigia
+Codemo en citait pourtant une phrase qui peut
+la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais;
+peut-être bientôt te haïrai-je.» Elle ajoutait
+qu'observant devant l'intéressé lui-même la
+beauté de cette page, digne de l'auteur de <i>Lélia</i>,&mdash;sa
+propre héroïne sans doute,&mdash;Pagello
+lui avait répliqué par les premières paroles du
+roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour
+fait-il tant de mal<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.</blockquote>
+
+<p>La déclaration de George Sand est maintenant
+connue. Au cours d'une interview récente,
+obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,&mdash;interview
+des plus méritoires, celui-ci, nonagénaire
+et sourd, n'entendant pas le français,&mdash;M.
+le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise
+de son interprète, M. le Dr Just Pagello son
+fils, à lui livrer ces feuillets mémorables<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> Dr A. CABANÈS, <i>Une visite au Dr Payello. La déclaration
+d'amour de George Sand</i>.&mdash;<i>Revue hebdomadaire</i> du 24 octobre
+1896.</blockquote>
+
+<p>On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au
+style des premiers chapitres de <i>Lélia</i>.</p>
+
+<blockquote><p>
+<i>En Morée</i>.</p>
+
+<p>Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les
+mêmes pensées ni le même langage; avons-nous du
+moins des coeurs semblables?</p>
+
+<p>Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé
+des impressions douces et mélancoliques: le généreux
+soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il
+données? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment
+aimes-tu?</p>
+
+<p>L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras,
+l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne
+sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon
+pays on n'aime pas ainsi; je suis auprès de toi comme
+une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec
+désir, avec inquiétude.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai
+jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma
+langue, et je ne sais pas assez la tienne pour te faire des
+questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que
+je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à
+fond la langue que tu parles.</p>
+
+<p>Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous
+ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute
+des idées, des sentiments et des besoins inexplicables
+l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton tempérament
+de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu
+dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères
+qui m'atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.</p>
+
+<p>Peut-être ne connais-tu pas les larmes.</p>
+
+<p>Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu
+des maux que j'ai soufferts avant de te rencontrer?
+Sauras-tu pourquoi je suis triste? Connais-tu
+la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé peut-être
+dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme.
+Sais-tu qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman,
+ni civilisé ni barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il
+dans cette mâle poitrine, dans cet oeil de lion, dans
+ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée noble et
+pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors,
+rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes
+te font du mal, espères-tu en Dieu?</p>
+
+<p>Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu
+ou m'aimes-tu? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu
+me remercier? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu
+me le dire?</p>
+
+<p>Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le
+savoir? Suis-je pour toi quelque chose d'inconnu qui
+te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux
+qu'une femme semblable à celles qui engraissent dans
+les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair
+divin, n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que
+ces femmes apaisent? Sais-tu ce que c'est que le désir
+de l'âme que n'assouvissent pas les temps, qu'aucune
+caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta maîtresse
+s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder,
+à prier Dieu et à pleurer?</p>
+
+<p>Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et
+abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine? Ton
+âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de
+celle que tu aimes?</p>
+
+<p>Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses
+ou si tu te reposes? Quand ton regard deviendra languissant,
+sera-ce de tendresse ou de lassitude?</p>
+
+<p>Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que
+je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton
+caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent
+pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le
+dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai
+t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être
+serai-je forcée de te haïr bientôt.</p>
+
+<p>Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais
+et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus
+malheureuse encore, car tu me tromperais.</p>
+
+<p>Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras
+pas de vaines promesses et de faux serments. Tu
+m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce
+que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai
+peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours
+croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses
+d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras
+expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses
+paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler
+éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions
+l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas
+tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la mienne;
+quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence
+remonte vers le foyer éternel dont elle émane.</p>
+
+<p>Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne
+veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient
+mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu
+fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je
+voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme
+que je puisse toujours la croire belle.
+</p></blockquote>
+
+<p>Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de
+cet amour romantique et la psychologie de
+George Sand, sa déclaration ne nous apprend
+rien d'elle que nous ne sachions déjà. Elle n'a
+encore trahi Musset qu'en pensée. Lui-même
+doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son
+départ de Venise pour se donner à Pagello.&mdash;Mais
+reprenons le naïf récit du jeune Italien.
+Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre,
+dans sa modeste chambre de petit médecin.
+Il est abasourdi de sa bonne fortune:</p>
+
+<blockquote><p>
+Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme
+me surprît et m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous
+pouvez vous imaginer combien je l'aimai davantage
+après cette lecture. J'aurais donné je ne sais quoi pour
+la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour
+impérissable; mais il était déjà tard, et je restais
+pourtant en face de cette feuille, la relisant deux fois
+avec le même enthousiasme. Cependant quelques
+phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi, après
+la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable
+et d'amer qui me sembla me monter au cerveau des
+profondeurs du coeur....</p>
+
+<p>Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de
+gloire, me disais-je; elle me dépeint semblable à un
+demi-dieu et badine avec moi après m'avoir jeté sur le
+dos la tunique de Nessus. Je sens que je me laisse envelopper
+en vain de ses filets, et dans cette situation je
+me demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière
+des femmes?» Ensuite, ma position me revenait à
+l'esprit; jeune, initié, je commençais à me procurer
+une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il
+y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je
+me rappelai Alfred de Musset qui, jeune, gravement
+malade, étranger, se fiait à mes soins et à mon amitié.
+Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant la tête dans
+les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait de-çà
+et de-là, comme la navette du tisserand.</p>
+
+<p>Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma
+mère morte un an auparavant. Je crus l'entendre me
+répéter son proverbe: «Si tu trouves, dans la vie, des
+attraits qui contrastent avec les principes moraux que
+je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je
+me jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans
+dormir, travaillé par les idées contraires qui luttaient
+en moi.</p>
+
+<p>A dix heures du matin, je fus, comme de coutume,
+faire ma visite à Alfred de Musset qui allait visiblement
+mieux, après avoir couru pour sa vie un grave péril. La
+Sand n'y était pas. Assis contre le lit du patient et causant
+avec lui, je n'osai demander où était sa compagne
+de voyage; mais un mouvement involontaire me fit
+maintes fois regarder derrière moi comme si je la sentais
+approcher, et j'épiais la porte d'une chambre voisine
+d'où je m'attendais à la voir apparaître.
+Il y avait pourtant deux désirs contraires en moi:
+l'un qui haletait ardemment de la voir, l'autre qui
+aurait voulu la fuir, mais celui-ci perdait toujours à la
+loterie.</p>
+
+<p>Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et
+George Sand apparut, introduisant sa petite main dans
+un gant d'une rare blancheur, vêtue d'une robe de
+satin couleur noisette, avec un petit chapeau de peluche
+orné d'une belle plume d'autruche ondoyante,
+avec une écharpe de cachemire aux grandes arabesques,
+d'un excellent et fin goût français. Je ne l'avais vue
+encore aussi élégamment parée et j'en demeurais surpris,
+lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une
+désinvolture enchanteresses, elle me dit: «&mdash;Signor
+Pagello, j'aurais besoin de votre compagnie pour aller
+faire quelques petits achats, si, cependant, cela ne vous
+dérange pas.»</p>
+
+<p>Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré
+de me mettre à son service comme <i>cicerone</i> et comme
+interprète. Alfred alors nous congédia, et nous sortîmes
+ensemble. Quand je me sentis au grand air, il
+me sembla respirer plus librement, et je parlai avec
+plus de désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta
+comment elle vivait depuis quelques mois en relations
+avec Alfred, combien de raisons nombreuses elle
+avait de se plaindre de lui, et qu'elle était déterminée
+à ne pas retourner avec lui en France. Je vis
+alors mon sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je
+m'y engouffrai les yeux fermés. Je vous fais grâce de la
+très longue conversation que j'eus avec George Sand,
+en nous promenant, trois heures durant, de-ci et de-là
+sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le
+monde en semblable cas. C'étaient les variations accoutumées
+du verbe <i>je t'aime</i>... Mais, après vingt jours
+écoulés, il survint des faits plus graves.
+Le journal de Pagello suspend ici le récit de
+son aventure, du moins jusqu'après que Musset
+aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant
+que le drame commence.&mdash;La maladie du
+poète et sa convalescence se prolongeront jusqu'au
+29 mars 1834, date de son retour en
+France. Que s'est-il exactement passé entre
+eux dans ces deux mois?</p></blockquote>
+
+<p>George Sand n'avait pas tardé à se donner à
+Pagello, nous le prouverons amplement tout à
+l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie
+contre «<i>cette sale accusation... le spectacle d'un
+nouvel amour sous les yeux d'un mourant</i><a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Lettre à Sainte-Beuve, 1861.
+<i>Cosmopolis</i> du 15 avril 1896.</blockquote>
+
+<p>Que Musset ait souffert tous les tourments
+de la jalousie, qu'il ait même soupçonné jusqu'à
+l'évidence l'infidélité de son amie, c'est
+hors de doute. Il sera difficile pourtant de
+préciser l'état d'âme complexe du pauvre grand
+poète à son départ de Venise.</p>
+
+<p>Cette femme dont l'amour empoisonnait sa
+vie n'avait-elle pas persuadé à sa faiblesse
+qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant
+comme l'innocente et maternelle victime de
+leur amour?... Rentré à Paris, il s'occupera
+des affaires de George Sand; l'éloignement la
+lui poétisera, en la justifiant à ses yeux, et le
+30 avril, il n'hésitera pas à lui écrire: «Je
+voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes
+os!» Cet autel, il l'élèvera dans les trois dernières
+parties de la <i>Confession d'un enfant du
+siècle</i>, où il n'accuse que lui-même. Ce qui
+n'empêchera point son orgueilleuse idole
+d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres
+détails d'une intimité malheureuse y sont si
+fidèlement, si minutieusement rapportés... que
+je me suis mise à pleurer comme une bête
+en fermant le livre...»</p>
+
+<p>Que Musset ait été sans reproche, il n'en
+saurait être question. Lui-même s'en est généreusement
+confessé. Son inégalité de caractère,
+due à des nerfs malades; ses rechutes probables
+dans l'intempérance, qui offensaient l'orgueil
+de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme
+durant la maladie de son amie, feraient
+admettre, chez celle-ci, du découragement, sinon
+un dessein de revanche. On a parlé de légères
+infidélités de Musset dans les premières semaines
+de leur séjour à Venise,&mdash;elle, languissante
+de lièvre, mais surtout préoccupée
+d'écrire: obsession d'un travail régulier qui
+exaspérait l'éternelle fantaisie du poète. Lui-même
+se serait ouvert à Arsène Houssaye de
+quelques passades sans importance<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>. Or, George
+Sand n'y a fait que vaguement allusion,&mdash;hors
+toutefois son roman d'<i>Elle et Lui</i>.&mdash;Qui sait
+si le poète, hanté de la superstition française,
+n'a pas voulu se vanter de n'avoir obtenu que
+ce qu'il méritait?...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> <i>Confessions</i> d'A. Houssaye, tome V.</blockquote>
+
+<p>Mais rien ne semble pouvoir excuser le
+changement soudain de la maîtresse, sa légèreté,
+sinon sa perfidie, au chevet de son ami
+mourant. Voilà des jours et des semaines qu'elle
+le veille, en mère inquiète, avec ce dévouement
+sans bornes dont elle avait la source dans son
+instinct de protection, quand tout à coup elle
+s'avise de prendre Pagello pour amant. Elle n'a
+pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au début
+de cette grave maladie, elle a appelé Pagello,
+en lui écrivant «qu'il s'agit de la personne
+qu'elle aime le plus au monde».&mdash;Peut-être
+déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant
+ces mots. Mais pourquoi appeler Pagello
+et non pas un autre?... Peut-être Musset l'avait-il
+désiré?...</p>
+
+<p>Nous avons vu dans le journal sincère du
+médecin la naissance de sa bonne fortune.
+Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment
+lui vint le soupçon? Il faut parler ici d'un épisode
+fameux: la vision qu'aurait eue Musset,
+alors en grand danger, de l'étrange façon dont
+sa garde-malade remplissait les intermèdes avec
+Pagello. On connaît la scène contée dans <i>Lui
+et Elle</i>: Falconey vient de s'entendre juger
+comme perdu par sa maîtresse et son médecin.
+Entre deux accès de léthargie il les aperçoit,
+dans sa propre chambre, aux bras l'un de
+l'autre, puis il constate qu'ayant dîné là, ils
+ont bu dans le même verre...</p>
+
+<p>Sainte-Beuve, confident de George Sand
+durant cette période expérimentale de sa vie,
+Sainte-Beuve, je le sais de bonne source,
+croyait la vision du poète réelle; la correspondance
+des deux amants prouvera-t-elle que le
+poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset
+lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à
+travers le livre de son frère, où l'on a prétendu
+que la rancune éclatait à chaque page. La famille
+du poète a toujours maintenu, au contraire,
+que Paul de Musset n'avait dit que la vérité.
+Comment mettre en doute une affirmation
+de la force de celle-ci: «Il n'appartenait
+qu'à Edouard Falconey de raconter des événements
+qui ont exercé une influence considérable
+sur son génie et sur sa vie entière; lui
+seul a pu recueillir les détails de cette singulière
+soirée... En voici la relation <i>telle qu'il
+la dicta lui-même</i> à Pierre (<i>Paul de Musset</i>)
+vingt ans plus tard.» Suit la scène bien connue
+de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un
+roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de
+son héros dans l'intérêt de la cause. On sera
+convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le
+chapitre de <i>Lui et Elle</i> avec ce morceau inédit
+que Mme Lardin de Musset m'a permis de
+copier sur l'autographe de son frère Paul:</p>
+
+<p>DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852.</p>
+
+<p>Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade
+à Venise. Un soir, Pagello et G.S. étaient assis
+près de mon lit. Je voyais l'un, je ne voyais pas l'autre,
+et je les entendais tous deux. Par instants, les sons
+de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par
+instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.</p>
+
+<p>Je sentais des bouffées de froid monter du fond de
+mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave
+ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des
+os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai
+même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée
+aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on
+pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de
+vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut
+impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une
+main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse
+d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.</p>
+
+<p>J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur
+mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha
+du lit et me tâta le pouls. Le mouvement qu'il
+me fit faire était si brusque pour ma pauvre machine
+que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin
+ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras
+sur le lit. Il le jeta comme une chose inerte, me croyant
+mort ou à peu près. A cette secousse terrible, je sentis
+toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un
+coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se
+passa ensuite un long temps. Est-ce le même jour ou le
+lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je
+ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis
+certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour
+une vision de malade si d'autres preuves et des aveux
+complets ne m'eussent appris que je ne m'étais pas
+trompé. En face de moi je voyais une femme assise sur
+les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée en
+arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière
+pour voir le haut de ce groupe, où la tête de l'homme
+devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi
+une partie du groupe; mais cette tête que je cherchais
+vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je
+vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier
+moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression.
+Il me fallut une minute pour comprendre cette révélation;
+mais je compris tout à coup et je poussai un
+léger cri. J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller
+et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que
+j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais
+voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier:
+«Mes amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne
+s'en réjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello
+s'approcha de moi, me regarda et dit: «Il va mieux.
+S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en effet.</p>
+
+<p>C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être
+que Pagello s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit
+de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle.
+Pagello accepta la proposition. Il s'assit et causa gaiement.
+Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis
+qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à
+Murano. «&mdash;Quand donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble
+à Murano? Apparemment quand je serai enterré.»
+Mais je songeai que les dîneurs comptaient
+sans leur hôte. En les regardant prendre leur thé, je
+m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la
+même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir.
+G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un
+paravent, et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient.
+G.S. prit ensuite une lumière pour éclairer Pagello.
+Ils restèrent quelque temps ensemble sur
+l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever
+mon corps sur mes mains tremblantes. Je me mis <i>à
+quatre pattes</i> sur le lit. Je regardai la table de toute la
+force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne m'étais
+pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait
+plus souffrir l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant
+je trouvai encore le moyen de douter, tant
+j'avais de répugnance à croire une chose si horrible!</p>
+
+<p>Les lettres de George Sand à Pagello, que
+celui-ci, vingt fois près de les détruire, a conservées
+pourtant (M. Maurice Sand lui savait
+gré de sa discrétion), nous éclaireraient pleinement
+sur cette phase de leur amour. Pagello n'en
+voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal
+intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion
+à publier, non sans quelques retranchements
+utiles, la plus belle de ces lettres. J'en
+avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages
+de sa ferme écriture, une précieuse planche
+d'anatomie morale adressée par George Sand à
+son nouvel amant.</p>
+
+<p>J'y lis clairement qu'une scène violente entre
+Lélia et Musset a résulté du «continuel espionnage»
+trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé
+par les souffrances du pauvre jaloux, aurait
+demandé à George Sand de lui pardonner. Elle
+y aurait consenti «par faiblesse et imprudence»,
+ne croyant pas au repentir, ne sachant
+elle-même ce que c'est que le repentir!
+Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût
+d'abord beaucoup pleuré, puis se fût calmé.
+Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir pour
+la France; elle l'y eût accompagné et on se fût
+séparé amicalement à Paris.</p>
+
+<p>Pagello apparaît ici comme un honnête coeur
+qui a pu envisager chez son amie un complet
+pardon de l'amant trahi,&mdash;le pardon de
+l'amour peut-être. Mais elle ne sait être généreuse:
+quand on l'a offensée et qu'elle a dit
+qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite
+peut être magnanime, mon coeur ne peut
+pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse,
+ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par
+devoir ou par honneur; mais lui pardonner
+par amour, ce m'est impossible.»</p>
+
+<p>Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion
+et de l'orgueil, en expliquant à Pagello
+quelle soumission elle espère de lui...</p>
+
+<p>Mais la singulière amoureuse interrompt ses
+remontrances pour déclarer à son amant qu'il
+réunit à ses yeux toutes les perfections.</p>
+
+<p>C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle
+aime sans souffrir au bout de trois jours. Elle
+se sent jeune encore; son coeur n'est pas
+usé. Ici, un hymne sensuel d'une étonnante
+vigueur, qu'attristé pour finir, comme une
+ombre importune, la vision toujours présente
+de l'autre amour qu'elle veut croire à son
+déclin.&mdash;Voici ce document décisif:</p>
+
+<blockquote><p>
+Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur,
+toi et moi, pour lui cacher encore notre secret pendant
+un mois? Les amants n'ont pas de patience et ne savent
+pas se cacher. Si j'avais pris une chambre dans l'auberge,
+nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir
+et sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre
+devenir furieux. Tu m'as dit de lui pardonner; la compassion
+que me causaient ses larmes ne me portait
+que trop à suivre ton conseil; mais ma raison
+me dit que ce pardon était un acte de faiblesse et
+d'imprudence, et que j'aurais bientôt sujet de m'en
+repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa fibre est très
+sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable
+noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir
+dans la dignité qu'elle devrait avoir&mdash;Et puis, vois-tu,
+moi, je ne crois pas au repentir. Je ne sais pas ce que
+c'est. Jamais je n'ai eu sujet de demander pardon à qui
+que ce soit; et quand je vois les torts recommencer
+après les larmes, le repentir qui vient après ne me
+semble plus qu'une faiblesse.&mdash;Tu me commandes d'être
+généreuse. Je le serai; mais je crains que cela ne nous
+rende encore plus malheureux tous les trois. Dans deux
+ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront
+et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un
+regard entre nous pour le rendre fou de colère et de
+jalousie. S'il découvre la vérité, à présent, que ferons-nous
+pour le calmer? Il nous détestera pour l'avoir
+trompé.&mdash;Je crois que le parti que j'avais pris aujourd'hui
+était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré,
+beaucoup souffert dans le premier moment, et puis il
+se serait calmé, et sa guérison aurait été plus prompte
+qu'elle ne le sera maintenant. Je ne me serais montrée
+à lui que le jour de son départ pour la France et je
+l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait
+plus vus ensemble, il n'aurait plus eu aucun sujet
+de colère et d'inquiétude, et nous aurions pu lui et moi
+arriver à Paris et nous y séparer avec amitié. Au lieu
+que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter
+Venise. C'est le relâchement des nerfs après une
+crispation, c'est un besoin de pleurer après le besoin
+de blasphémer. Je ne peux pas être ainsi. Je ne peux pas
+être ainsi (<i>sic</i>). Tant que j'aime il m'est impossible d'injurier
+ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois <i>je ne vous
+aime plus</i>, il est impossible à mon coeur de rétracter ce
+qu'a prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais
+caractère: je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon
+enfant, et ne m'offense jamais. Je ne suis pas généreuse,
+ma conscience me force à te le dire. Ma conduite peut être
+magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux.
+Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir
+encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner
+par amour ce m'est impossible.</p>
+
+<p>Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi
+de ce que tu as dit une fois:
+</p></blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,</p>
+<p>Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote><p>
+Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent,
+si je cessais de t'aimer.</p>
+
+<p>Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir
+de glace pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends
+garde à moi! Pour conserver mon amour et mon
+estime, il faut se tenir bien près de la perfection. Ah!
+c'est que l'amour est une chose si grande et si belle!
+L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne
+tout à mes amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans
+pouvoir les estimer. Mais l'amour, selon moi, c'est la
+vénération, c'est un culte. Et si mon dieu se laisse
+tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible
+de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te
+faire de pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable
+de dire une injure ou une grossièreté à une
+femme! Non: pas même à celle qui te serait indifférente.
+C'est bien bête de ma part de le craindre et de me
+méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier
+de moi. Es-tu sûr que je sois digne d'un coeur aussi
+noble que le tien? Je suis si exigeante et si sévère, ai-je
+bien le droit d'être ainsi?</p>
+
+<p>Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un
+amour irréprochable? Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant
+cherché cette perfection sans la rencontrer! Est-ce toi,
+est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve?
+Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu.
+Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je
+suis seule et que je songe à mes maux passés que le
+doute et le découragement s'emparent de moi.</p>
+
+<p>Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard
+tendre et sincère, ton front pur comme celui d'un enfant,
+je me rassure et ne songe plus qu'au plaisir de te
+regarder. Tes paroles sont si belles et si bonnes! tu parles
+une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes oreilles et à
+mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est
+juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours
+aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand
+je ne t'apporte plus qu'une beauté flétrie par les années et
+un coeur usé par les déceptions&mdash;Mais non, mon coeur
+n'est pas usé. Il est sévère, il est méfiant, il est inexorable,
+mais il est fort, ce passionné. Jamais je n'ai mieux senti
+sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu
+m'as couverte de tes caresses. (<i>Un mot effacé</i>.)</p>
+
+<p>Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en
+ont menti. Il n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras
+plus.»&mdash;Et je sens bien qu'il ne l'a pas dit. Je
+sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu du ciel; et que, plus
+je suis devenue ambitieuse en amour, plus je suis devenue
+capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est
+toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change
+rien. Je ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me
+satisfasse. C'est la première fois que j'aime sans souffrir
+au bout de trois jours. Reste mon Pagello, avec ses
+gros baisers, son air simple, son sourire de jeune fille,
+ses caresses... son grand gilet, son regard doux...
+Oh! quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu
+m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef
+quand tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende
+rien que toi, et tu...</p>
+
+<p>&mdash;Être heureuse un an et mourir. Je ne demande
+que cela à Dieu et à toi. Bonsoir, <i>mio Piero</i>, mon bon
+cher ami, je ne pense plus à mes chagrins quand je
+parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien triste.
+Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal
+payé, si déplorable, qui agonise entre moi et Alf.,
+sans pouvoir recommencer ni finir, est un supplice. Il
+est là devant moi comme un mauvais présage pour
+l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce
+que devient l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux
+pas le croire, je veux espérer, croire en toi seul, t'aimer
+en dépit de tout et en dépit de moi-même. Je ne le
+voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a voulu. Que
+ma destinée s'accomplisse.
+</p></blockquote>
+
+<p>Toute la femme est dans cette lettre. Point
+mauvaise, capable de dévouement passionné,
+mais fière, mais orgueilleuse indomptablement.
+Elle refusait son pardon au coeur aimant
+et faible qui avait pu, un jour, s'ennuyer d'elle:
+elle s'en savait maintenant profondément chérie.
+Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait
+ne point pardonner. Sa fierté n'eut point consenti
+à rendre un entraînement des sens responsable
+de l'abandon qui torturait le malheureux
+poète. Et la fatalité de sa nature la
+poussait à se justifier, au nom de sa dignité
+même, d'une revanche qu'elle pensait légitime,
+que demain peut-être elle maudirait...</p>
+
+<p>Comment Musset fut-il éclairé sur la situation?
+La nuit de l'hôtel Danieli l'obsédait sans
+doute. Mais on avait tout fait pour lui persuader
+qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux,
+dans les tristes conditions de l'âme
+amoureuse, chancelante et si faible du malheureux poète,
+c'est la psychothérapie que lui imposa
+sa maîtresse. L'examen n'en saurait être que
+défavorable à George Sand, si surtout l'on s'arrête
+aux témoignages de Paul de Musset (<i>Lui
+et Elle</i>). D'après ces témoignages, un jeune
+philosophe de lettres, M. Charles Maurras,
+abordait récemment la question dans un judicieux
+article: «... On s'employa à le calmer,
+puis à le faire taire, puis à endormir ses
+soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait
+du délire. On l'en avertit. On lui dit: «Il faut
+que vous ayez rêvé une fois de plus.» George,
+en outre, lui rappela les hallucinations qu'il
+avait eues dans son enfance et qui lui étaient
+même revenues devant elle.... Un jour qu'il
+répétait ce qu'il appelait ses rêveries de folles,
+l'on s'emporta jusqu'à lui faire la menace décisive,
+celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment
+de sa vie et dont il se souvint jusqu'au
+dernier soupir: on le menaça de la maison
+de santé... La peur acheva donc de dompter
+les révoltes et les inquiétudes d'Alfred. Il admit
+dès lors ce qu'il plut à George de conter. Il
+alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces
+soupçons, également injurieux pour l'amour
+et l'amitié, le pénétrèrent de scrupules...
+Et ceci est la thèse même de la <i>Confession
+d'un enfant du siècle</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>...»&mdash;C'est, je crois,
+beaucoup noircir George Sand; car elle était
+capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément.
+Pourquoi ne pas s'en tenir à l'explication
+naturelle, la détresse des sens auprès
+d'un malade?... Mais que penser de la candeur
+du poète devant la subtile psychologie de son
+amie,&mdash;sa maîtresse vraiment,&mdash;quand nous
+aurons vu celle-ci lui écrire à Paris: «Oh!
+cette nuit d'enthousiasme où, <i>malgré nous</i>, tu
+joignis nos mains, en nous disant: «Vous
+vous aimez et vous m'aimez pourtant. Vous
+m'avez sauvé âme et corps!»&mdash;N'oublions
+pas qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique
+éternelle, aimantés de fiévreuse folie
+par la ville d'amour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> CH. MAURRAS, <i>Petits ménages romantiques</i>, dans la
+<i>Gazelle de France</i> du 15 oct. 1896.</blockquote>
+
+<p>La plus grave accusation portée contre George
+Sand par Paul de Musset, celle d'avoir greffé
+la terreur sur la jalousie dans les tourments
+du poète convalescent, mérite de nous arrêter.
+L'auteur de <i>Lui et Elle</i> donne encore son
+récit pour conforme à une dictée de son frère.
+Elle a été conservée: on ne peut guère mettre
+en doute l'authentique valeur de ce document.
+J'en dois aussi la communication à Mme Lardin
+de Musset. On comparera ce second récit «dicté
+par Alfred de Musset, en décembre 1852»,
+avec le passage en question du roman:</p>
+
+<blockquote><p>
+Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue
+qui aboutissait au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai
+un soir avec George Sand. Elle nia effrontément
+ce que j'avais vu et entendu et me soutint que tout cela
+était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont
+elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de
+Pagello il lui devint impossible de nier, et elle voulut le
+prévenir, probablement même lui dicter les réponses
+qu'il devrait me faire lorsque je l'interrogerais. Pendant
+la nuit, je vis de la lumière sous la porte qui séparait
+nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et
+j'entrai chez George. Un froissement m'apprit qu'elle
+cachait un papier dans son lit. D'ailleurs elle écrivait
+sur ses genoux et l'encrier était sur sa table de nuit. Je
+n'hésitai pas à lui dire que je savais qu'elle écrivait à
+Pagello et que je saurais bien déjouer ses manoeuvres.
+Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara
+que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de
+Venise. Je lui demandai comment elle m'en empêcherait.
+«En vous faisant enfermer dans une maison de
+fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je rentrai
+dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis
+George Sand se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la
+refermer. Persuadé qu'elle avait déchiré sa lettre à
+Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre, j'attendis
+le point du jour et je descendis en robe de chambre
+dans la ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce
+qui m'étonna beaucoup. Je regardai dans la rue et
+j'aperçus une femme en jupon enveloppée d'un châle.
+Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre.
+Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse,
+lui disant, comme dans le <i>Majorat</i>: «George,
+George, que viens-tu faire ici à cette heure? Tu ne
+retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le vent les a
+balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais
+écrit à Pagello.»</p>
+
+<p>Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir
+dans mon lit; qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure;
+et elle partit en courant. Je la suivis le plus vite que je
+pus. Arrivée au Grand-Canal, elle sauta dans une gondole,
+en criant au gondolier d'aller au Lido; mais je
+m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes
+ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le
+voyage. En débarquant au Lido, elle se remit à courir,
+sautant de tombe en tombe dans le cimetière des Juifs.
+Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin elle s'assit
+épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit,
+elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je
+renoncerais à une entreprise impossible. Vous ne réussirez
+pas à joindre Pagello sans moi et à me faire
+enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous êtes une
+c...&mdash;Eh bien! oui, répondit-elle.&mdash;Et une désolée
+c...», ajoutai-je.&mdash;Et je la ramenai vaincue à la
+maison.
+</p></blockquote>
+
+<p>Dans une longue note inédite ajoutée par
+elle-même à sa correspondance avec Musset,
+George Sand réfute, non sans indignation, ce
+qu'elle considère comme une calomnie. L'impartialité
+nous oblige à en donner un fragment,&mdash;non
+sans faire observer que si la dictée de
+Musset est postérieure de dix-huit ans aux faits
+qu'elle raconte, la rectification de George Sand
+est postérieure à la mort du poète<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> M. Maurice Clouard (article cité: <i>Revue de Paris</i> du
+1er août 1896) a donné une impression et des extraits de ce
+morceau.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède,
+et qui a donné lieu à de si belles histoires (forme)
+neuf petites lignes écrites au crayon sur le revers d'une
+<i>Canzonetta nuova, sopra l'Elisire d'Amore</i> que l'on chantait
+et criait à un sou dans les rues de Venise. Il l'avait
+achetée le matin, et elle se trouvait sur la table. Il était
+alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux. <i>Elle</i>
+le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence;
+mais il était souvent très agité. Le croyant endormi, et
+ne voulant pas l'éveiller en cherchant une plume et du
+papier, <i>elle</i> écrivit sur le <i>verso</i> de cette chanson:</p>
+
+<p>«Egli e stato molto male, questa notte, poveretto!
+Credeva si vedere fantasmi intorno al suo letto e
+gridava sempre: «<i>Son matto. (Je deviens fou.)</i>» Temo
+molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere
+se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri.
+Se forse ubbri...» Ici <i>elle</i> fut interrompue; <i>il</i> avait
+fait un mouvement; <i>elle</i> mit ce qu'elle écrivait dans sa
+poche; <i>il</i> s'en aperçut et demanda à le voir; <i>elle</i> s'y refusa,
+promettant de le montrer plus tard. <i>Elle</i> ne pouvait
+le lui montrer que beaucoup plus tard.</p>
+
+<p>Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit,
+le pauvre enfant! Il croyait voir des fantômes autour
+de son lit, et criait toujours: «Je suis fou! je deviens
+fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir
+du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre
+dans la gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement
+la phrase devait être terminée ainsi: «S'il
+n'était qu'ivre, ce ne serait pas si inquiétant<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>.»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été retrouvée,
+que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en
+passant, que le poète, parle, dans sa <i>dictée</i>, d'une lettre écrite
+<i>à l'encre</i> et non au crayon...</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses
+forces par des excitants, et deux ou trois fois, malgré
+toutes les précautions, il réussit à boire en s'échappant,
+sous prétexte de promenade en gondole. Chaque fois, il
+eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en parler
+au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement
+contre ces révélations. Comme lui-même craignait
+pour sa raison, il n'est pas étonnant non plus
+qu'<i>elle</i> ne voulût pas lui montrer cette phrase: «<i>Temo
+molto per la sua ragione</i>» et, comme pour lui ôter des
+soupçons qui, par moment, l'exaspéraient, <i>elle</i> n'osait
+plus parler de <i>lui</i>, à part, au médecin, c'est bien souvent
+sur des bouts de papier, glissés furtivement, qu'<i>elle</i>
+put lui rendre compte des crises dont il fallait qu'il fût
+informé.</p>
+
+<p>Plus tard, <i>elle</i> consentit, à Paris, à <i>lui</i> remettre cette
+<i>fameuse lettre. Elle</i> eut tort; <i>elle</i> le croyait très calme et
+très guéri dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant
+et très consolé; mais son imagination, que
+les boissons excitantes ramenèrent bientôt aux accès
+de délire, travailla énormément cette phrase: «<i>Temo
+molto per la sua ragione</i>.» Il en parla peut-être à son
+frère: de là, l'épouvantable et infâme accusation de
+l'avoir menacé, à Venise, de la <i>Maison des fous</i>. Mais
+jamais une si méprisable idée ne lui est venue, à <i>lui!</i>
+Il était fantasque, injuste, fou réellement dans l'ivresse,
+mais jamais calomniateur de sang froid...
+</p></blockquote>
+
+<p>Après lecture de ce morceau, est-il permis
+de trouver au moins singulier, chez George
+Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand
+on connaît sa lettre,&mdash;évidemment antérieure
+à la scène évoquée,&mdash;sa lettre au docteur
+Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait
+à jamais médite?&mdash;A moins d'admettre que
+cette nuit-là, précisément, elle n'écrivit à
+son amant nouveau&mdash;rien dont pût s'offenser
+son amant de la veille?... N'empêche qu'avec
+l'intimité que nous avons surprise entre elle
+et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus
+tard de démontrer son erreur à Musset dénote
+chez elle un instinct de dissimulation du plus
+obstiné féminisme.</p>
+
+<p>Il n'en est pas moins vrai que le pauvre
+poète, s'il soupçonna seulement les liens qui
+unissaient maintenant son amie au docteur
+Pagello, n'ignora plus, après la scène du Lido,
+les sentiments qui avaient germé entre eux durant
+sa maladie. Pagello lui-même nous a appris,
+mais indirectement, par une confidence
+que nous transmet l'<i>Illustrazione italiana</i> de
+1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.</p>
+
+<p>George Sand n'avait qu'une volonté. Nous
+l'avons vue écrire à Pagello qu'il fallait informer
+Musset par le plus court. Ainsi fut
+Fait.</p>
+
+<blockquote><p>
+«&mdash;Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle
+froidement, qu'Alfred soit capable de supporter
+une forte émotion?</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites? demanda Pagello.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je parlerai franchement. Cher
+Alfred, je ne suis plus votre maîtresse; je serai
+seulement votre amie. J'aime le docteur Pagello<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>...»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article
+de l<i>'Illustrazione</i>, d'après le témoignage du Vénitien
+Jacopo Cabianca qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci,
+d'ailleurs, en a confirmé depuis, et maintes fois, l'exactitude.</blockquote>
+
+<p>Paul de Musset donne une version équivalente.
+A l'en croire, Alfred, trop spirituel pour
+se fâcher et voyant la confusion de Pagello,
+aurait pardonné généreusement au jeune visiteur
+d'avoir su gagner l'affection de sa compagne<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>...
+Il omet d'ajouter que le malheureux
+poète, plus épris que jamais de celle qu'il
+venait de perdre, pleurait en silence des larmes
+de sang.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> <i>Lui et Elle</i>, pp. 142-148.</blockquote>
+
+<p>«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole
+ait été ou non dite, Musset, du moins, put
+conserver des doutes sur la nature des relations
+de George Sand avec leur nouvel ami. Ses
+lettres témoignent d'un souci constant de sa
+dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la
+délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit
+soin d'ailleurs de l'entretenir dans cette illusion.
+Huit mois plus tard, rentrée elle-même à Paris,
+elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes:</p>
+
+<blockquote><p>
+Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier
+jour que j'ai aimé Pierre, et même après ton départ,
+après t'avoir dit que je l'aimais <i>peut-être</i>, que
+<i>c'était mon secret</i> et que <i>n'étant plus à toi je pouvais être
+à lui sans te rendre compte de rien</i>, il s'est trouvé dans sa
+vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes
+maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui
+m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des
+précédents <i>quelconques</i>. Donc, il y a eu de ma part une
+sincérité dont j'appelle à toi-même et dont tes lettres
+font foi pour ma conscience. Je ne t'ai pas permis à
+Venise de me demander le moindre détail, si nous nous
+étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je
+te défends d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais
+le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-à-vis de
+toi. (<i>Lettre d'octobre 1834</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>George Sand lui refusait donc «le droit de
+l'interroger sur Venise». Bien plus, dans les
+trois derniers chapitres de la <i>Confession d'un
+enfant du siècle</i>, où il expose, n'accusant toujours
+que lui-même, cette période navrée et
+résignée de son histoire, il semble appuyer sur
+cette conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait
+encore que d'un amour moral entre Smith
+et Brigitte Pierson.</p>
+
+<p>Un jour cependant, un soir d'automne de la
+même année, George Sand écoutant le passé,
+reconnut sa part de faiblesse dans les misères
+de cet amour. Après un dernier adieu de celui
+qu'elle avait tant fait souffrir, elle s'était sentie
+l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement
+qu'avec désespoir?...&mdash;Adieu pour jamais! lui
+avait dit le poète, et, rentrée chez elle, seule
+avec sa douleur, elle essayait de la soulager
+dans une sorte de journal intime. Cette confession
+de huit jours, plus belle peut-être que
+tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite.
+La jeune femme y apparaît à son tour
+très sincère&mdash;et bien misérable. Ce court
+fragment peut en donner l'idée:</p>
+
+<blockquote><p>
+Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise;
+rendez-moi cet âpre amour de la vie, qui m'a pris
+comme un accès de rage, au milieu du plus affreux désespoir;
+faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on s'amuse
+à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes
+larmes en riant! Eh bien, moi, je ne veux pas mourir;
+je veux aimer, je veux rajeunir, je veux vivre!» Mais
+comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu m'as
+abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de
+la vie est donc un crime? L'homme qui vient dire à une
+femme: «Vous êtes abandonnée, méprisée, chassée,
+foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être mérité. Eh bien,
+moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais je
+vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je
+me dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous,
+vivez. Je veux vous sauver, je vous aiderai à remplir
+vos devoirs auprès d'un convalescent; vous le suivrez
+au bout du monde; mais vous ne l'aimerez plus,
+et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me
+disait cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là?
+Et si, après avoir conçu l'espérance de persuader
+cette femme, emporté, lui, par l'impatience de ses
+sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi, avant
+qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il
+cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace
+et d'humilité. Ah! les autres hommes ne savent pas ce
+que c'est que d'être adorée et persécutée et implorée
+des heures entières; il y en a qui ne l'ont jamais fait,
+qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme;
+plus délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se
+donnât, ils l'ont persuadée, obtenue et attendue. Moi,
+je n'avais jamais rencontré que de ces hommes-là. Cet
+Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier mot ne
+m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je
+cédé? Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que
+vous m'avez brisée ensuite, et que, si s'est un crime
+involontaire, vous ne m'en avez pas moins punie, comme
+les juges humains punissent l'assassinat prémédité.
+</p></blockquote>
+
+<p>Dans cette crise de quelques jours, qui pesa
+comme une éternité sur son coeur, une visite
+inattendue vint tempérer les amertumes de
+Musset. Il avait un grand ami, Alfred Tattet, le
+meilleur de ses amis après son frère Paul qui fut
+le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de
+change parisien, intelligent, mondain, artiste,
+élégant, désoeuvré, Tattet menait largement
+l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné,
+Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de
+son génie. Les deux amis n'en partageaient pas
+moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait
+chaque automne de longs séjours chez les parents
+de Tattet, à Bury, dans la vallée de Montmorency.</p>
+
+<p>L'affection qu'il garda toujours à cet intime
+compagnon de sa jeunesse est immortalisée par
+les stances bien connues des <i>Premières poésies</i>:</p>
+
+<blockquote><p>
+Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille,
+Tu m'es resté fidèle où tant d'autres m'ont fui.
+Le bonheur m'a prêté plus d'un lien fragile,
+Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami...
+</p></blockquote>
+
+<p>Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait
+en Italie avec Virginie Déjazet, fit un
+détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli,
+comme en témoignent un billet de George
+Sand, acceptant d'aller au théâtre avec lui, et
+une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve,
+après avoir quitté son ami.&mdash;Elle nous
+renseigne sur l'affectueuse sollicitude de
+Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres
+amants de Venise. Voici la partie de cette
+lettre qui nous intéresse:</p>
+
+<blockquote><p>
+Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et
+m'a fait exécuter par moi-même et d'inspiration ce que
+votre lettre me recommandait avec tant d'instances.
+J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer
+quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait
+plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je
+ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que
+l'un était tout à fait hors de danger, et que l'autre était
+entièrement remise de ses longues veilles.</p>
+
+<p>Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher
+M. de Sainte-Beuve; Alfred est dans les mains d'un
+jeune homme tout dévoué, très capable, et qui le soigne
+comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne
+qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre
+en route, Mme Dudevant et lui partiront pour Rome,
+dont Alfred a un désir effréné. Vous les verrez avant
+moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur donc
+de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié
+trouvera pour leur exprimer la mienne, qui n'est que
+bien tendre et bien dévouée<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, 1er août 1896.</blockquote>
+
+<p>George Sand avait ouvert son coeur à ce cher
+camarade de Musset. Pagello lui-même s'était
+fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé
+de leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il
+devait emporter,&mdash;à part soi,&mdash;de cette
+aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet
+semble avoir d'abord subi l'influence de George
+Sand. Nous le verrons plus tard essayant de
+détourner Musset de celle qui rendait sa vie
+si malheureuse.&mdash;Dans les confidences qu'elle
+lui avait faites à Venise, celle-ci lui avait-elle
+tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce fragment
+d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui
+convient de conclure:</p>
+
+<blockquote><p>
+...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de
+la féroce Lelia, répondez seulement qu'elle ne vit pas
+de l'eau des mers et du sang des hommes, en quoi elle
+est très inférieure à Han d'Islande; dites qu'elle vit de
+poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin et
+qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous
+tout seul de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue
+se plaindre, comme une personne naturelle.&mdash;Vous
+m'avez dit que cet instant de confiance et de sincérité
+était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en sais
+rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en
+repentir et qu'après avoir parlé avec franchise pour
+répondre à vos questions, j'ai été touchée de l'intérêt
+avec lequel vous m'avez écoutée. Il y a certainement
+un point par lequel nous nous comprenons: c'est
+l'affection et le dévouement que nous avons pour
+la même personne. Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce
+que je désire désormais. Vous êtes sûr de pouvoir contribuer
+à son bonheur, et moi, j'en doute pour ma
+part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je
+vous envie. Mais je sais que les hommes de cette
+trempe ont un avenir et une providence. Il retrouvera
+en lui-même plus qu'il ne perdra en moi; il trouvera la
+fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la solitude.</p>
+
+<p>En attendant, nous partons pour Paris dans huit
+ou dix jours, et nous n'aurons pas, par conséquent, le
+plaisir de vous avoir pour compagnon de voyage.
+Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette réellement.
+Nous aurions été tranquilles et <i>allegri</i> avec vous,
+au lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne
+savons pas encore à quoi nous forcera l'état de sa santé
+physique et moral. Il croit désirer beaucoup que nous ne
+nous séparions pas et il me témoigne beaucoup d'affection.
+Mais il y a bien des jours où il a aussi peu de foi
+en son désir que moi en ma puissance, et alors, je suis
+près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée
+et de lui être dangereuse sous un rapport, et celui de
+ne l'être pas assez sous un autre rapport, pour suffire
+à son bonheur. La raison et le courage me disent donc
+qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à Calcutta
+ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de
+moi et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil,
+dites-lui que le hasard vous a amené auprès de
+son lit clans un temps où il avait la tôle encore faible
+et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre coeur
+que par un paravent, vous avez entendu et compris
+bien des souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui
+que vous avez vu la vieille femme répandre sur ses
+tisons deux ou trois larmes silencieuses, que son orgueil
+n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au milieu des rires que
+votre compassion ou voire bienveillance cherchait à
+exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou
+deux fois du fond de son âme pour appeler la mort<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er août 1896.</blockquote>
+
+<p>Quand George Sand adressait à Alfred Tattet
+ce beau discours résigné, elle s'était donnée
+à Pagello... Avec la santé lentement revenue,
+Musset avait trouvé la solitude. Et sans oser
+encore se convaincre de l'abandon de son amie,
+il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa
+faute impardonnable:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il faudra bien t'y faire, à cette solitude,</p>
+<p>Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,</p>
+<p>Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.</p>
+<p>Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La veille et le travail, ne pourront te guérir.</p>
+<p>Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,</p>
+<p>Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude</p>
+<p>D'attendre vainement et sans rien voir venir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue,</p>
+<p>Si lu vas quelque part attendre sa venue,</p>
+<p>Sur la plage déserte en vain tu l'attendras,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée,</p>
+<p>Cherchant sur cette terre une tombe ignorée</p>
+<p>Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Voici qu'approchait l'heure de son retour en</p>
+<p>France. Après les orages probables qui l'assombrirent</p>
+<p>pour toujours, le pauvre enfant faisait</p>
+<p>un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait</p>
+<p>dans cette plainte douloureuse<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote107"><sup>108</sup></a>:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,</p>
+<p>De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,</p>
+<p>Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse,</p>
+<p>Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie,</p>
+<p>Et cet amour si doux qui faisait sur la vie</p>
+<p>Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,</p>
+<p>Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Notes 107, 108:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Vers publiès par la <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.</blockquote>
+
+<p>On ne sait presque rien des derniers jours
+de Musset à Venise. Le 22 mars, George Sand
+devait partir avec lui,&mdash;sa lettre à Alfred
+Tattet en fait foi;&mdash;le 28 il part seul. «Les
+troisième, quatrième et cinquième chapitres de
+la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> donnent une
+idée de ce qui a dû se passer durant ces
+quelques jours, a dit M. Maurice Clouard.
+Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur
+d'âme et de générosité en partant seul, laissant
+George Sand, en compagnie de Pagello<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>.»
+J'estime, au contraire, que cette dernière
+semaine fut lamentable pour Musset. La jalousie
+torturait le malheureux, depuis sa vision
+de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son
+parti de l'accord qu'avait ratifié sa faiblesse,
+autant qu'y avait consenti sa générosité. A en
+croire George Sand elle aima d'abord Pagello
+comme un père. A eux deux, ils avaient
+«adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant
+poète, aux premiers jours de lassitude de son
+amour, <i>avant cette maladie</i> où elle le soigna si
+maternellement, n'avait-il pas <i>engagé</i> Pagello
+<i>à consoler</i> cette compagne dont il se sentait
+excédé.... C'est la thèse d'<i>Elle et Lui</i>. Nous
+savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut
+s'acharner à le persuader, pendant ces dernières
+semaines, qu'il avait, lui seul, préparé
+et voulu l'étrange situation où ils se débattaient
+tous les trois. Son bon sens lui montrait
+la chimère de cette poursuite du repos hors de
+la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa
+faute dans la rupture, il aimait maintenant et
+n'était plus aimé. Un jour vint où, n'y tenant
+plus, il quitta ces amis qui devenaient amants
+de façon trop claire et trop prompte pour sa
+Tranquillité...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> M. Clouard, article cité de la <i>Revue de Paris</i>, p. 755.</blockquote>
+
+<p>Une courte lettre de Musset, datée de Venise,
+nous fait entrevoir les orages qui ont précédé
+son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà
+séparé de George Sand. Encore convalescent,
+il était sur le point de rentrer à Paris, accompagné
+seulement d'un domestique, le perruquier
+<i>Antonio</i>. Avant de quitter Venise, et la
+mort dans l'âme, il envoyait ce suprême adieu
+à sa bien-aimée:</p>
+
+<blockquote><p>
+Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton
+indifférence pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai
+donné aujourd'hui est le dernier de ma vie, il faut que
+tu saches qu'au premier pas que j'ai fait dehors, avec
+la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai senti
+que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop
+dur pour moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir
+me reste ou non, il m'importe à moi, aujourd'hui que
+ton spectre s'efface déjà et s'éloigne devant moi, de te
+dire que rien d'impur ne restera dans le sillon de ma
+vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer
+quand il te possédait peut encore y voir clair à travers
+ses larmes, et t'honorer dans son coeur, où ton image
+ne mourra jamais. Adieu, mon enfant.
+</p></blockquote>
+
+<p>Un gondolier avait porté cette lettre à George
+Sand; Musset attendait devant la Piazzetta;
+elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le
+verso:</p>
+
+<blockquote><p>
+<i>Al signor A. de Musset
+in gondola, alla Piazzetta.</i></p>
+
+<p>Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri,
+et Buloz ne m'a pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait
+pour le voyage d'Antonio<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>. Je ne veux pas que tu partes
+seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne suis-je pas
+toujours le frère George, l'ami d'autrefois<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>?
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> Réglons une fois pour toutes cette question des avances
+d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset,
+en citant ces deux fragments de leurs lettres.&mdash;D'Elle a Lui
+(du 29 avril 1834): «Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer
+du tien, et ce que tu me dis à cet égard me fait beaucoup de
+peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai ta parole d'honneur de
+ne pas songer à ce remboursement avant trois ans?»&mdash;De
+Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te renvoie
+ton argent. Buloz m'en a envoyé....»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées
+par M. Emile Aucante). <i>Revue de Paris</i> du 1er novembre 1896,
+pp. 1-48.</blockquote>
+
+<p>Musset partit le 29 mars, accompagné quelques
+heures par son amie. Avant de quitter
+Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage
+qui s'ouvrait sur cette dédicace: <i>A son bon camarade,
+frère et ami, sa maîtresse</i>, GEORGE.&mdash;Que
+n'invoquait-elle aussi sa maternité, la
+meilleure corde de sa lyre!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le
+coeur bien malade. George Sand l'a confié à
+un domestique italien, Antonio, perruquier de
+son état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même
+l'accompagne quelques heures, jusqu'à Mestre.
+Quand ils se sont séparés, elle fait une petite
+excursion dans les Alpes en suivant la Brenta.
+«J'ai fait à pied jusqu'à huit lieues par jour,
+écrit-elle à Jules Boucoiran<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>, le précepteur de
+son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue
+m'était fort bon physiquement et moralement.»
+Dans la même lettre, elle reconnaît
+aussi que Musset «était encore bien délicat
+pour entreprendre ce voyage. Je ne suis pas
+sans inquiétude sur la manière dont il le sup
+portera; mais il lui était plus nuisible de rester
+que de partir, et chaque jour consacré à
+attendre le retour de la santé, la retardait au
+lieu de l'accélérer. Il est parti enfin, sous la
+conduite d'un domestique très soigneux et très
+dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine,
+en tant qu'il la ménagerait; mais je ne suis
+pas bien tranquille.» Et elle rentre à Venise,
+«ayant sept centimes dans sa poche», pour
+installer sa vie nouvelle avec le docteur Pagello.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> Lettre du 6 avril 1834. <i>Correspondance</i>, t. I,
+p. 265.&mdash;Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?</blockquote>
+
+<p>C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique
+à ses correspondants son intention d'établir
+son «quartier général» à Venise, où elle peut
+travailler en paix et vivre économiquement.
+Elle compte rayonner dans la région des Alpes,
+en dépensant cinq francs par jour, pousser
+peut-être jusqu'à Constantinople (ce rêve de
+Constantinople reviendra longtemps dans ses
+lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante
+qui veillait en elle), aller ensuite passer les
+vacances à Nohant et retourner à ses lagunes.
+De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus
+intimes amis; mais tout Paris en était bientôt
+informé.</p>
+
+<p>Le plus tranquillement du monde et avec
+cette imperturbable sincérité qu'elle mettait
+à concilier son labeur et ses passions, elle associait
+sa vie à celle de Pagello. On est d'abord
+surpris de cette indépendance, si l'on songe
+qu'elle avait en France deux enfants qu'elle
+adorait et un mari qui s'accommodait encore
+de ces libertés d'existence. Mais à se rappeler
+ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne
+moins.</p>
+
+<p>Après deux ans et demi d'une organisation
+boiteuse, entre Nohant où elle se cloîtrait trois
+mois sur six et Paris où elle vivait selon sa
+fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle
+en partira, en juillet 1834, il y aura huit mois
+qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un et l'autre
+sont en pension à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;La rumeur de ses amours en Italie devait
+hâter la rupture avec M. Dudevant, qui eut
+lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant,
+dans cette sereine inconscience de ses torts
+qui lui faisait écrire quinze ans plus tard: «Je
+ne prévoyais pas que mes tranquilles relations
+avec mon mari dussent aboutir à des orages.
+Il y en avait eu rarement entre nous. Il n'y
+en avait plus depuis que nous nous étions faits
+indépendants l'un de l'autre. Tout le temps
+que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait
+écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction
+parfaite, me donnant des nouvelles
+des enfants et m'engageant même à voyager
+pour mon instruction et pour ma santé. Ses
+lettres furent produites et lues dans la suite
+par l'avocat général, l'avocat de mon mari se
+plaignant «des douleurs que son client avait
+dévorées dans la solitude<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, 5° partie, chap. III.</blockquote>
+
+<p>M. Dudevant laissa prononcer la séparation
+contre lui. Autant sa femme avait recherché
+l'éclat et le succès, autant il demandait le silence.
+Il finit taciturne et oublié, alors que le
+nom de George Sand devenait pour toute l'Europe
+synonyme de singularité et de génie.</p>
+
+<p>&mdash;En 1834, George Sand installée à Venise,
+n'ayant publié que ses premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre,
+ignore encore la gloire; mais, menant
+de front indomptablement son labeur et
+ses passions, déjà elle semble assurée de l'acquérir.</p>
+
+<p>Voici sur cette époque de sa vie,&mdash;cinq mois
+dont on ne savait à peu près rien,&mdash;la suite
+du journal intime de Pagello:</p>
+
+<blockquote><p>
+Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement
+congé de moi. George Sand abandonnait l'hôtel Royal<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>
+et venait habiter un petit appartement à San Fantin.
+Venise n'est pas Paris, et comme j'étais connu de beaucoup,
+l'aventure fit du bruit.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le rétablissement
+de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San
+Mosé, dans le petit appartement où eut lieu la scène de la
+lettre. (Voir plus haut, p. 115.)</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco
+une longue lettre où il m'adressait les observations
+les plus raisonnables sur le mauvais pas que
+j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, qui
+habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma
+société tant que durerait cette liaison. Je prévoyais
+cette première amertume et je la supportai, sinon en
+paix, du moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes
+clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de personnes
+distinguées, souriaient en me rencontrant dans
+les rues; d'autres pinçaient les lèvres en me regardant,
+et évitaient de me saluer quand je paraissais sur la place
+avec la Sand à mon bras. Quelques femmes me complimentaient
+malicieusement. George Sand, avec cette
+perception qui lui était propre, voyait et comprenait
+tout, et lorsque quelque léger nuage passait sur mon
+front, elle savait le dissiper à l'instant avec son esprit et
+ses grâces enchanteresses. Nous vécûmes ainsi de février<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>
+à août. Je vaquais le matin aux soins de ma profession;
+elle écrivait son roman de <i>Jacques</i>, dont elle me fit le
+protagoniste, exagérant mon caractère moral.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le
+29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ,
+comme c'est probable, ce ne fut que dans le courant de
+mars.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble
+aux <i>Lettres d'un voyageur</i>, où nous dépeignîmes en
+quelques croquis, et plutôt à sa façon qu'à la mienne,
+les coutumes de Venise et des environs. Quand elle
+n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux
+féminins pour lesquels elle avait une adresse et un goût
+particuliers, jusqu'à vouloir meubler toute une chambre
+de sa main, rideaux, chaises, sofa, etc. Je ne sais ce
+qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, économe,
+laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les
+autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne
+fît l'aumône. Je crois que ses plus gros gains seront prodigués
+en grande partie à autrui, peut-être sans discernement,
+peut-être à des escrocs et à des vicieux, parce
+que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait
+tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de
+dix mille francs par an. Elle s'en confessa elle-même à
+moi, et je le vis bien, et je le sus encore à Paris, de
+quelques-uns de ses plus honnêtes amis. Maintenant, je
+reviens à mon histoire.</p>
+
+<p>Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était
+absolument nécessaire d'aller pour quelque temps à
+Paris. Les vacances approchaient. Ses deux enfants sortaient
+du collège et ils avaient coutume de se rendre
+avec elle à la Châtre où elle passait l'automne avec son
+mari. En même temps, elle me témoignait un grand
+désir que je l'accompagnasse pour revenir ensuite à
+Venise ensemble. Je restai troublé et je lui dis que j'y
+penserais jusqu'au lendemain. Je compris du coup que
+j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais
+je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments
+plutôt que de la laisser courir seule un
+aussi long voyage.</p>
+
+<p>J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir
+un peu d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je
+l'accompagnerais, mais que j'exigeais d'habiter seul à
+Paris et de n'être pas contraint de me rendre à la
+Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour dans
+cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en
+faire bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste,
+mais décidé, avec lequel je prononçai ces paroles, elle
+me répondit: «Mon ami, tu feras ce qui te plaira le
+mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait compris. A
+partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en
+amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être
+qu'un ami; mais je me sentais néanmoins amoureux....
+</p></blockquote>
+
+<p>Les impressions idéales de son séjour à
+Venise avec Pagello, George Sand les a immortalisées
+dans ses trois premières <i>Lettres d'un
+voyageur.</i> Elles sont dédiées à Alfred de Musset,
+«A un poète», et toutes mélancoliques
+de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à
+la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 juillet 1834,
+elle se met en scène <i>(Beppa)</i> avec tous ses
+attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello
+(sous le double masque de <i>Pietro</i> et du <i>Docteur</i>)
+et plusieurs de leurs familiers.</p>
+
+<p>C'est un merveilleux tableau du charme de
+Venise. D'après un dire de l'éminent romancier
+vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps,
+on aurait là le plus fidèle portrait de
+la Reine des lagunes.</p>
+
+<p>Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation.
+Il célébrait son amie dans une charmante
+<i>Serenata</i> en dialecte vénitien. Elle a été
+publiée en partie par George Sand, mais anonyme,
+dans la seconde des <i>Lettres d'un voyageur</i>.
+Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera
+a révélé le véritable auteur, en donnant
+de nouvelles preuves de son talent de poète.&mdash;Traduisons
+quatre strophes de la <i>Serenata</i>:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques.
+Viens avec moi, montons en gondole,
+nous gagnerons la pleine mer.</p>
+
+<p>... Oh! quelle vision! quel spectacle présente
+la lagune, lorsque tout est silence et que la
+lune brille au ciel!</p>
+
+<p>... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence
+à paraître... si elle t'apercevait, elle pourrait
+devenir jalouse.</p>
+
+<p>... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche
+comme une fleur! Voici venir le temps des
+larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Il faut lire la description féerique et si juste
+de ces adorables nuits de Venise, dans la <i>Lettre</i>
+de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie.</p>
+
+<p>Ses préoccupations ordinaires étaient plus
+prosaïques. Sa correspondance retentit d'une
+incessante réclamation d'argent à ses éditeurs.
+A l'en croire, elle aurait été réduite aux derniers
+expédients, «à coucher sur un matelas
+par terre, faute de lit». Les souvenirs de
+Pagello, que m'a transmis une lettre de sa
+fille, Mme Antonini, protestent contre cette
+excessive misère. Le ménage n'était pas riche,
+sans doute; mais on y vivait allègre, en travaillant.
+George nous apprend, dans une de ses
+lettres à Musset, que Pagello, très occupé par
+ses malades, «est dehors toute la journée, puis
+s'endort méthodiquement sur le sofa après le
+dîner, avec sa <i>pipetta</i> dans l'oeil comme la flûte
+de Deburau».</p>
+
+<p>De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait
+de six à huit heures de suite, de préférence
+la nuit, buvant beaucoup de thé pour
+s'exciter au travail.</p>
+
+<p>Le jeune médecin habitait une petite maison
+«modeste, mais jolie», la <i>Casa Mezzani</i>, en
+face le <i>Ponte dei Pignoli</i>. Avec lui vivait son
+frère, Roberto Pagello, employé à la Marine,
+garçon instruit et de belle humeur, et avec eux,
+parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique
+personne, Giulia P..., dont l'existence vient
+de nous être révélée. Tout ce que nous en
+savons est dans une lettre de George Sand à
+Musset:</p>
+
+<blockquote><p>
+Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas
+dirait de belles choses là-dessus. On dit dans la maison
+Mezzani que c'est la maîtresse des deux Pagello et qu'elle
+et moi sommes les deux amantes du docteur. C'est
+aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine,
+une fille non avouée de leur père. Elle a quelque
+fortune, et comme elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante.
+Elle a une affaire de coeur à Venise et vient s'y
+établir dans quelques jours. Elle avait lu mes romans
+et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque.
+Nous avons fait connaissance et elle me plaît
+extrêmement. Nous avons donc fait ce plan de pot-au-feu
+qui me sera, je crois, agréable... Giulia est une
+créature sentimentale dont la figure ressemble effrontément
+à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise,
+demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs,
+de grands yeux bleus, toujours levés au ciel, maniérée
+avec grâce et gentillesse, pleureuse, exaltée, un peu
+folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et
+je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera
+l'amour ou lira des romans<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>Revue de Paris, loc. cit</i>., p. 14.</blockquote>
+
+<p>On se demande ce que devait penser Musset
+à recevoir ces descriptions de la Casa Mezzani...
+Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!</p>
+
+<p>Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même,
+le pacifique Pagello, se débattait entre
+ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand:
+«C'est un don Juan sentimental qui s'est tout
+à coup trouvé quatre femmes sur les bras.»
+Et elle conte à Musset les scènes de jalousie
+d'une maîtresse délaissée, l'<i>Arpalice</i>, qui a fait
+chez Pagello une irruption inattendue «lui
+arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant
+son <i>bel vestito</i>» et finalement lui faisant
+craindre, à elle, une <i>coltellata</i> dont s'épouvante
+la douce Giulia<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>Revue de Paris, loc. cit.</i>, p. 14, 15 et 21.</blockquote>
+
+<p>Elle s'était donc installée dans ce curieux
+intérieur, heureuse et calme avec Pagello,
+courtoise et bonne camarade pour son frère.
+Celui-ci plaisantait le docteur sur la maigreur
+et la pâleur de la jeune femme. Un piquant
+souvenir du professeur Provenzal (cité par
+Mme Codemo)<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a> nous révèle les préférences de
+Robert Pagello pour la jeune servante de
+George Sand, la Catina, belle fille dont les
+joues fraîches contrastaient avec le teint olivâtre
+de Lélia. Il ne comprenait pas les enthousiasmes
+de son frère pour «cette maigreur
+de sardine» (<i>quella sardella</i>) et disait en son
+vénitien: «<i>No so cossa de belo che el ghe
+trova mio fradelo; la mia Catina me piace
+megio.</i>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> <i>Racconti, scène</i>, etc., p. 177.</blockquote>
+
+<p>George Sand, très simplement, aidait la servante
+dans le ménage, et parfois se mêlait de
+cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des
+repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait
+gaiement de ce régime un peu bien romantique,
+et il disait préférer aux petits plats de George
+ses romans. Pour se reposer de la littérature,
+celle-ci, Pagello nous l'a conté, travaillait à
+l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à
+Bellune un joli dessin à la plume exécuté et
+encadré par elle-même. Elle y avait inscrit les
+deux noms de ses enfants: <i>Maurice, Solange...</i>
+Mme Antonini, dans l'intéressante lettre où elle
+me résume des souvenirs qu'elle a cent fois
+entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier
+«les exagérations et bévues» de tous ceux
+qui ont écrit sur la vie de George Sand à
+Venise. Elle me pardonnera de traduire ce
+fragment: «George Sand allait quelquefois,
+accompagnée de mon père, à l'église. Prosternée
+devant Celui qui accueille et pardonne
+tout, elle se couvrait la face de ses mains et
+pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute
+l'étoffe nécessaire pour être le modèle des
+épouses et des mères. Affectueuse, charitable,
+industrieuse, toutes les heures qu'elle ne passait
+pas à écrire ou à visiter les monuments de
+Venise, elle travaillait à l'aiguille ou au tricot.
+Elle orna ainsi de ses mains toute une chambre
+à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle
+était toujours occupée; qu'un jour même elle
+lui fit présent de quatre paires de chaussettes,
+et lui dit en riant: «Voyez, Robert,
+je les ai mieux réussies que mes artichauts!»</p>
+
+<p>Cette vie tranquille et modeste prit fin avec
+le départ de la malheureuse femme, rappelée
+par les vacances à Nohant. Elle emmenait le
+docteur Pagello.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Et Musset, le pauvre Musset? Revenons
+à lui. C'est lui le vrai poète et l'amoureux
+sincère. Le spectacle de sa détresse nous
+détendra du petit train bourgeois de la romancière
+et du médecin.</p>
+
+<p>Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine
+convalescents. George Sand a fait en lui un
+anéantissement dont il ne se remettra jamais.</p>
+
+<p>Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant
+plus tard des accents passionnés et navrants
+pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en
+portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard
+m'a conté maintes fois comment, au lit
+de mort, le malheureux poète gardait la
+hantise de «cette femme» et de ses grands
+yeux noirs qu'il avait tant aimés:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ôte-moi, mémoire importune,</p>
+<p>Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>George Sand a quitté Musset, à Mestre, le
+29 mars, le soir même de son départ<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>. Ils se
+sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a
+pas été sans un déchirement profond. Elle
+aussi, en le quittant, entendait bien ne pas le
+perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le
+2 avril 1834:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de
+Sacy, est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir
+même, et le lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première
+lettre à son ami.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de
+vivre et je vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il
+était 8 heures du soir et j'étais fatigué. Ne doute pas
+de mon courage. Écris-moi un mot à Milan, frère chéri,
+George bien-aimé.
+</p></blockquote>
+
+<p>Sans avoir reçu ce billet, George Sand
+avait écrit à Musset le 30 mars. Elle est aussitôt
+rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché
+chez les Rebizzo. Elle devait repartir le jour
+même pour Vicence, accompagner Pagello dans
+une visite médicale. «Elle n'en a pas eu la force,
+ne se sentant pas le courage de passer la nuit
+dans la même ville qu'Alfred sans aller l'embrasser
+encore le matin.» Aujourd'hui elle est
+à Trévise, avec Pagello qui retourne à Vicence,
+où elle veut coucher ce soir pour y trouver les
+nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissées à
+l'auberge.</p>
+
+<blockquote><p>
+... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise
+et te ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les
+cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur
+alors! Comme nous nous aimerons bien! n'est-ce pas,
+n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui te
+soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi,
+et de qui voudrai-je prendre soin désormais? Comment
+me passerai-je du bien et du mal que lu me faisais?
+Puisses-tu oublier les souffrances que je t'ai causées et
+ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout,
+qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera
+la blessure. Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton
+pauvre vieux George.<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> Lettre du 30 mars. <i>(Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.)</blockquote>
+
+<p>C'est la nature désordonnée de cette affection,
+qui allait à jamais empoisonner la vie d'Alfred
+de Musset. Pour avoir goûté à l'amour de cette
+femme, ou cru seulement trouver en elle de
+l'amour, il restait prisonnier d'un mirage. Sa
+vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa
+maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il
+n'avait pas eu le courage de la quitter, elle
+n'avait pas eu la résignation de le perdre. Sa
+fatalité la faisait aussi attachante par un
+charme irritant d'énigme, que par une instinctive
+et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier
+tant de preuves d'affection et de sollicitude.
+Il la savait également sensible à la faiblesse
+éperdue de son amour et ne voulait se
+résoudre à penser qu'elle ne lui reviendrait
+jamais.</p>
+
+<p>Il restait obsédé quand même par l'image
+du beau Vénitien dénué de ses tourments
+d'âme, qui l'avait supplanté.&mdash;Sans croire
+si mal faire, Pagello avait désiré, sollicité
+peut-être, les tendresses d'un coeur qui se déclarait
+libre. Pouvait-il se douter que le poète
+en recevrait si cruelle blessure, et prévoir
+telles conséquences à un caprice sans réflexion
+de l'homme gâté des femmes qu'il était.... Il
+allait lui-même en souffrir, maintenant, dans
+la stupeur d'une aventure où s'enchevêtraient
+trop de sentiments, pour sa psychologie saine.
+«Je ne te dis rien de Pagello, écrit George
+Sand à l'ami qu'elle quitte, sinon qu'il te
+pleure presque autant que moi, et que quand
+je lui ai redit tout ce dont tu m'avais chargé
+pour lui, il s'est enfui de colère et en sanglotant.»</p>
+
+<p>Ils devaient souffrir tous les trois.&mdash;Musset
+poursuit son voyage, trop navré pour écrire
+encore, et Antonio est négligent. George Sand,
+restée douze jours sans nouvelles, se prend à
+songer à tout ce passé douloureux. Elle est
+inquiète, et voici qu'elle aime d'amour son
+absent. Elle a peur de l'avoir perdue, cette
+âme charmante et bonne jusqu'en ses erreurs,
+ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement
+conquis! Où retrouvera-t-elle ces ineffables
+abandons de jeunesse et de poésie! Quel
+autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse
+déjà redouble sa tendresse... Pendant ce carnaval
+de 1834, bien triste pour elle, elle
+écrit son roman de <i>Leone Leoni</i>.&mdash;On a voulu
+y chercher une demi-autobiographie. Nous y
+retrouvons, en effet, les cruelles alternatives
+qui agitaient alors l'âme de la pauvre femme,&mdash;entre
+son affectueuse estime pour Pagello
+et son renaissant, son cher amour pour le
+poète qu'elle avait quitté, qu'elle laissait partir
+plutôt que de lui pardonner... Enfin elle reçoit,
+le 15 avril, une longue lettre de Genève, et sa
+joie lui dicte une lettre d'humble affection,
+un cantique d'actions, de grâces:</p>
+
+<blockquote><p>
+... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève.
+Oh! que je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est
+bonne et qu'elle m'a fait de bien! Est-ce bien vrai que
+tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu ne souffres
+pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse
+être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur.
+Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe; que
+je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été
+heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change
+rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime,
+et c'est tout<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>.... Quelle fatalité a changé en poison les
+remèdes que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais
+donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos
+et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un
+fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent
+(et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je
+deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes,
+j'entends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit.
+Qu'est-ce qui m'appellera à présent? qui est-ce qui aura
+besoin de mes veilles? à quoi emploierai-je la force
+que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se tourne
+contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que
+j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! ne parle
+pas du mien, ne me dis jamais que tu as eu des torts
+envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de
+rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que
+nous nous sommes quittés; mais je sais, je sens que
+nous nous aimerons toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence,
+que nous tâcherons, par une affection sainte,
+de nous guérir mutuellement du mal que nous avons
+souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous
+connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse
+et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un
+matin, nous serions restés frère et soeur. Nous savions
+que cela nous convenait, nous nous étions prédit les
+maux qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après
+tout? nous avons passé par un rude sentier, mais nous
+sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous
+reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous
+connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle
+découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse
+nous dégoûter l'un de l'autre? Tu m'as reproché, dans
+un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te
+donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et
+maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose
+de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces
+plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux
+que tu retrouveras ailleurs. Au moins, tu ne te souviendras
+pas de moi dans les bras des autres femmes.
+Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de
+prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton
+vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque
+chose de mieux que tout cela; car le sentiment qui
+nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut se
+comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra
+jamais rien. Tant mieux, nous nous aimerons et nous
+moquerons de lui. (<i>Lettre des 15-17 avril</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> Ici trois lignes supprimées à l'encre.</blockquote>
+
+<p>Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise,
+la lettre de Genève, nous trouvons tout entier
+le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère
+et la charmante fantaisie de son esprit. En
+voici un fragment qui éclairera mieux que
+tous les commentaires cette âme de génie, si
+noble et si faible à la fois, si nativement généreuse:</p>
+
+<blockquote><p>
+... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de
+ces deux mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu
+as bien des choses à me dire. Dis-moi surtout que tu
+es tranquille, que tu seras heureuse. Tu sais que j'ai
+très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir écrit.
+Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je
+que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des
+fois dans ces tristes nuits d'auberge? Ce serait me
+vanter d'être une brute, et tu ne me croirais pas. Je
+t'aime encore d'amour, George. Dans quatre jours, il y
+aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne parlerais-je
+pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus
+ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais
+auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je
+suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur
+mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont les plus
+douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis
+tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue
+qui te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi
+clair dans mon coeur que lui dans son orbite. Je n'ai
+pas voulu t'écrire avant d'être sûr de moi. Il s'est passé
+tant de choses dans cette pauvre tête! De quel rêve
+étrange je m'éveille!</p>
+
+<p>Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant
+les boutiques; un gilet neuf, une belle édition d'un
+livre anglais, voilà ce qui attirait mon attention.</p>
+
+<p>Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant
+d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie?
+C'était là l'homme que tu voulais aimer! Tu avais
+dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais depuis
+dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là
+le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer!
+Mon pauvre George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu
+si malheureux! Et quels malheurs plus terribles n'ai-je
+pas été encore sur le point de te causer! Je le verrai
+longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles,
+qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te
+verrai longtemps dans cette chambre funeste, où tant de
+larmes ont coulé! Pauvre George, pauvre chère enfant!
+Tu t'étais trompée. Tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais
+que ma mère.</p>
+
+<p>Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences,
+dans leur sphère élevée, se sont reconnues
+comme deux oiseaux des montagnes; elles ont volé
+l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été trop forte. C'est
+un inceste que nous commettions.</p>
+
+<p>Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau
+pour toi, du moins dans les derniers temps. Je t'ai
+fait beaucoup souffrir. Mais, Dieu soit loué, ce que je
+pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon
+enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes
+sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme
+dont le coeur est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui
+combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes
+larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas
+dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de
+toi la main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait
+peut-être, en te quittant, la chose la plus simple du
+monde, mais je l'ai faite. Mon coeur se dilate malgré
+mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges compagnons:
+une tristesse et une joie sans fin.</p>
+
+<p>... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper
+de tes affaires. Que mon amitié ne te soit jamais
+importune. Respecte-la cette amitié plus ardente que
+l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense à
+cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me rattache
+à lui. Pense à la vie qui m'attend. (<i>Lettre du 4 avril</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>George était donc bien rassurée sur le coeur
+de son poète.</p>
+
+<p>Elle lui dissimulait encore la pleine vérité
+de ses relations avec Pagello, son installation
+complète chez lui:</p>
+
+<p>«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me
+voir une demi-heure, le matin. Pagello vient
+dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il
+est très occupé de ses malades dans ce moment-ci,
+et son ancienne maîtresse <i>(l'Arpalice)</i> qui
+s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis
+qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement
+malheureux...» Nous savons ce
+qu'il faut penser de cette solitude de George
+Sand. Mais c'était alors charité de sa part,
+que de dissimuler à Musset sa vraie vie à Venise.</p>
+
+<p>Sur le long et triste voyage du poète, nous
+ne savons d'autres détails que ceux qu'il
+donne dans ses lettres. Il n'avait de regards
+que pour sa douleur. Cette obsession d'une
+rupture qui devait laisser à son âme un inoubliable
+déchirement, ne quitta jamais sa mémoire.
+Ceux qui ont prétendu, et Paul de
+Musset lui-même, que le chagrin de cet amour
+perdu s'était peu à peu effacé de son coeur,
+négligent certains vers de lui, non point parfaits
+mais précieux pour sa biographie, <i>Souvenir
+des Alpes</i>, datés de 1851. Il y évoque simplement
+un épisode de sa vie intérieure pendant
+ce mélancolique retour en France, et on
+y sent des larmes.</p>
+
+<p>Rappelons-en quelques strophes: ces vers
+sont parmi les derniers qu'ait publiés Musset:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui,</p>
+<p>Marchait le voyageur dans la plaine altérée,</p>
+<p>Et du sable brûlant la poussière dorée</p>
+<p>Voltigeait devant lui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Devant la pauvre hôtellerie</p>
+<p>Sur un vieux pont, dans un site écarté,</p>
+<p>Un flot de cristal argenté</p>
+<p>Caressait la rive fleurie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là le coeur plein d'un triste et doux mystère</p>
+<p>Il s'arrêta silencieux,</p>
+<p>Le front incliné vers la terre;</p>
+<p>L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aveugle, inconstante, ô fortune!</p>
+<p>Supplice enivrant des amours!</p>
+<p>Ôte-moi, mémoire importune,</p>
+<p>Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pourquoi dans leur beauté suprême,</p>
+<p>Pourquoi les ai-je vus briller?</p>
+<p>Tu ne veux plus que je les aime,</p>
+<p>Toi qui me défends d'oublier!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme après la douleur, comme après la tempête,</p>
+<p>L'homme supplie encore et regarde le ciel,</p>
+<p>Le voyageur levant la tête</p>
+<p>Vit les Alpes debout dans leur calme éternel...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Après huit jours de route, il arrivait à
+Paris tout plein d'Elle. A peine installé, il
+s'occupait activement des affaires de son amie,
+négociant la cession de son roman d'<i>André</i> à
+Buloz. Il l'informait du résultat, la dissuadait
+de son éternel projet de voyage à Constantinople
+et lui contait sa nouvelle existence à
+Paris. «Je suis arrivé presque bien portant»,
+disait-il.</p>
+
+<blockquote><p>
+... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre
+lente, qui me prend tous les jours au lit, et dont je ne
+me vante pas à ma mère, parce que le temps seul et le
+repos peuvent la guérir. Du reste, à peine dehors du
+lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne
+vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans
+cette cervelle depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai
+beaucoup souffert, et j'étais arrivé ici avec la ferme
+intention de me distraire et de chercher un nouvel
+amour.</p>
+
+<p>Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais
+arrangé, avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait
+mis à côté de moi une pauvre fille d'Opéra, qui s'est
+trouvée bien sotte, mais moins sotte que moi. Je n'ai pu
+lui dire un mot et suis allé me coucher à huit heures.
+Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse
+habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que
+je fasse? Plus je vais, plus je m'attache à toi, et, bien
+que très tranquille, je suis dévoré d'un chagrin qui ne
+me quitte plus. (<i>Lettre du 19 avril</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>La vérité est que l'infortuné revenant apparut
+lamentable à sa famille. «Il nous arriva,
+plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de
+l'avoir quittée, et malade, malade, le pauvre
+enfant! m'a conté Mme Lardin de Musset. Maigre
+et les traits altérés, il avait perdu la moitié de
+ses cheveux; il se les arrachait par poignées.
+On lui voyait des plaques chauves sur la tête. Il
+avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous lui
+avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle,
+notre appartement dont il avait envie,&mdash;qui
+donnait sur les jardins; il trouvait le papier
+de sa chambre trop triste.</p>
+
+<p>«Il fut d'abord très sobre de confidences avec
+nous. J'étais une enfant.... Nous n'osions lui
+parler de rien. Ma pauvre mère avait été si inquiète<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée
+de Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son
+angoisse, <i>Revue de Paris</i>, article cité p. 713.</blockquote>
+
+<p>«Après six semaines sans nouvelles, Paul
+était allé voir Buloz qui lui avait montré une
+lettre de George Sand, où elle disait Alfred très
+malade. Alors Paul avait songé à partir pour
+l'Italie; il m'en fit la confidence. Mais notre
+mère voulait savoir ce que George Sand avait
+écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez
+lui. Il répondit évasivement: il avait égaré la
+lettre; il la lui enverrait.... Enfin, nous reçûmes
+d'Alfred cette lettre navrée que Paul a
+citée dans la <i>Biographie</i>.»</p>
+
+<p>Alfred de Musset avait écrit régulièrement
+aux siens, jusqu'au milieu de février. Quand
+il tomba malade, il chargea George Sand de
+donner de ses nouvelles à sa mère. Il affirma
+toujours qu'elle l'avait fait. Aucune de ces
+lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne
+parvint à destination, alors que Buloz reçut
+toutes celles qu'on lui écrivait<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> On a donné cette explication: que le gondolier à qui
+étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres
+adressées à Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant
+aux lettres à Buloz et à ses amis, George Sand les portait
+elle-même à la poste....</blockquote>
+
+<p>La lettre si longtemps espérée du poète justifia
+l'inquiétude des siens.&mdash;«Le pauvre garçon,
+à peine relevé d'une fièvre cérébrale, parlait
+de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la
+maison. Car il voulait s'éloigner de Venise dès
+qu'il aurait assez de forces pour monter dans
+une voiture.</p>
+
+<p>«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade,
+une âme abattue, un coeur en sang, mais
+qui vous aime encore.»</p>
+
+<p>«Il devait la vie aux soins dévoués de deux
+personnes qui n'avaient point quitté son chevet
+jusqu'au jour où la jeunesse et la nature avaient
+vaincu le mal.</p>
+
+<p>«Pendant de longues heures, il était resté
+dans les bras de la mort; il en avait senti
+l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement.
+Il attribuait en partie sa guérison à une
+potion calmante, que lui avait administrée à
+propos un jeune médecin de Venise, et dont il
+voulait conserver l'ordonnance. «C'est un puissant
+narcotique, ajoutait-il; elle est amère,
+comme tout ce qui m'est venu de cet homme:
+comme la vie que je lui dois.» Cette ordonnance
+existe, en effet, dans les papiers d'Alfred
+de Musset. Elle est signée <i>Pagello</i><a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie</i>, p. 125.</blockquote>
+
+<p>Nous savons dans quel état le poète rentra
+chez sa mère. La première fois qu'il voulut
+raconter les causes de son retour, il tomba en
+syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier
+Antonio, son domestique improvisé, fut
+pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec
+une pacotille de parfumerie parisienne. Musset,
+à qui allait manquer ce vivant souvenir d'Italie,
+essaya de se distraire, et tout d'un coup reprit
+sa vie ancienne.</p>
+
+<p>Nous avons vu comme il contait à George Sand
+cette tentative d'oubli; ce n'était que pour lui
+mieux confesser son incurable amour. Dans la
+même lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai
+Malaquais, et n'avoir pu y rester, de tristesse.
+Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès
+que l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà
+les larmes qui arrivent.»</p>
+
+<blockquote><p>
+... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce
+ne sont pas de ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi
+plutôt, mon enfant, que tu t'es donnée à l'homme que tu
+aimes, parle-moi de vos joies.&mdash;Non, ne me dis pas cela.
+Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée.
+Alors, je me sens plein de courage, et je demande au
+ciel que chacune de mes souffrances se change en joie
+pour toi. Alors, je me sens seul, seul pour toujours, et
+la force me revient, car je suis jeune, et la vie ne veut
+pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime,
+qu'un mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et
+que le passé entier se retourne en l'entendant.</p>
+
+<p>Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela.
+Je fais ce que je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent
+il ne peut plus y avoir en moi ni fureur ni colère.
+Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque. C'est mon
+camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai
+besoin de ce regard que je trouvais à côté de moi pour
+me répondre. Il n'y a là ni amour importun, ni jalousie,
+mais une tristesse profonde....
+</p></blockquote>
+
+<p>Il parle encore à son amie de mauvais cancans
+répandus contre eux dans Paris, et lui
+envoie cette dernière tendresse:</p>
+
+<blockquote><p>
+Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à
+Constantinople; fais ce qui te plaît. Ris et pleure à ta
+guise. Mais le jour ou tu te retrouveras quelque part
+seule et triste, comme à ce Lido, étends la main avant
+de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du
+monde un être dont tu es le premier et le dernier
+amour. Adieu mon amie, ma seule maîtresse. Écris-moi
+surtout, écris-moi.
+</p></blockquote>
+
+<p>Cette lettre a trouvé G. Sand complètement
+rassurée sur le coeur de «son enfant». Sa
+réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse
+éperdue de la précédente: il n'est plus question
+que d'amitié. Comme c'est féminin, comme
+c'est humain....</p>
+
+<blockquote><p>
+... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et
+affectueuse pour moi. Oh! quelle que soit la disposition
+de ton esprit, je trouverai toujours ton coeur, n'est-ce
+pas, mon bon petit? Je viens de recevoir ta lettre il y a
+une heure, et, bien qu'elle m'ait émue douloureusement
+en plus d'un endroit, je me sens plus forte et
+plus heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours.
+Ce qui me fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas
+ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à genoux, pas encore
+de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe à
+ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai
+vu mourant dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que
+quand la nature viendra te le demander impérieusement,
+mais ne le cherche pas comme un remède à
+l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage
+cette vie que je t'ai conservée, peut-être, par mes
+veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu à
+cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi être un
+peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon
+inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme
+comme toi. Songe à ton avenir qui peut écraser tant
+d'orgueils ridicules et faire oublier tant de gloires présentes.
+Songe à mon amitié qui est une chose éternelle
+et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort.
+Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours
+d'angoisse et d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens
+que tu pouvais et que tu devais me préférer.
+</p></blockquote>
+
+<p>Musset ne songe plus qu'au passé. Toute
+fierté lui est devenue impossible. Bien loin
+d'apaiser son amour, l'absence le lui fait tragique,
+pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne
+s'avoue pas à lui-même. Il aime maintenant
+sa douleur avec tout son être, tout son génie.
+Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée,
+l'infidèle va entretenir le feu sacré, fidèlement.
+Musset ne vivra plus que d'attendre le
+courrier de Venise....</p>
+
+<p>Dans cette détresse, le pauvre enfant est du
+moins sûr de son amitié; il lui écrit (30 avril)
+quelle consolation il y trouve. Il a essayé vainement
+de reprendre son ancienne vie:</p>
+
+<blockquote><p>
+... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé
+non pas à mes amis, mais à la vie que j'ai menée avec
+eux. Cela m'est impossible de recommencer, j'en suis
+sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé! Sois fière,
+mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un
+enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi.
+Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon
+amour? Rappelle-toi nos conversations dans ta cellule;
+regarde où tu m'as pris, et où tu m'as laissé. Suis ton
+passage dans ma vie; regarde comme tout cela est palpable,
+évident, comme t m'as dit clairement: «Ce
+n'est pas là ton chemin.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe
+à cela, je n'ai que toi. J'ai tout nié, tout blasphémé,
+je doute de tout hors de toi,... Néglige-moi,
+oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas
+tenue dans mes bras?...»</p>
+
+<blockquote><p>
+... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi,
+quand je vais dans le monde à présent, je regarde de
+travers, comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse
+sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas, voilà pourquoi
+je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la
+lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient
+vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu
+m'aimais? N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit?
+O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais, m'as-tu
+jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le
+faire pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour?
+Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide
+la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son
+heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j'abhorre,
+ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être
+le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es
+noble et orgueilleuse.
+</p></blockquote>
+
+<p>Il sent quelque chose en lui, maintenant
+d'inconnu, de meilleur: il le lui doit, pour
+avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses,
+elles ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais
+avoir aucune confiance dans une femme
+faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison
+pour ne plus vouloir chercher.»</p>
+
+<p>Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie
+inguérissable, avec le sentiment profond de sa
+faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il
+en est revenu «comme abruti pour toute la
+journée, sans pouvoir dire un mot à personne»,
+ayant volé sur la toilette de son amie un petit
+peigne à moitié cassé qu'il traîne partout dans
+sa poche.... Elle lui a parlé de Pagello: il lui
+sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant,
+il veut écrire leur roman, pour guérir son coeur,
+pour faire taire ceux qui diraient du mal d'elle.
+Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer.
+«Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que
+j'ai sur le coeur.» Puis il revient à Pagello:</p>
+
+<blockquote><p>
+Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller
+sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus
+ridicule du monde que ce sentiment-là? Je l'aime, ce
+garçon, presque autant que toi. Arrange cela comme
+tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse
+de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je
+ne voudrais pas vous voir ensemble. Oh! mon ange,
+mon ange, sois heureuse et je le serai.
+</p></blockquote>
+
+<p>Tout son coeur débile et généreux est dans
+cette lettre navrante. Il a si peur de la perdre
+tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie.</p>
+
+<p>Maintenant George est forte de son empire
+sur cette âme désemparée. Elle lui répond
+(12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier
+serrement de mains d'une amante qui le
+quitte, mais l'embrassement du frère qui lui
+reste».</p>
+
+<p>Elle l'engage à aimer une femme jeune,
+belle, qui n'ait pas encore souffert. Quant à
+elle, désormais, elle aspire à une vie calme.
+«Ce brave Pagello qui n'a pas lu <i>Lélia</i> et qui
+n'y comprendrait goutte» n'a pas ses yeux à
+Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle,
+quand elle fait «sa figure d'oiseau malade»:&mdash;«Je
+me laisse régénérer par cette affection
+douce et honnête: pour la première fois j'aime
+sans passion.»</p>
+
+<p>Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît
+moins apaisée que triste. Sa lettre est longue
+comme un journal. Elle laisse couler son bavardage
+maternel: elle charge l'absent de
+maintes emplettes à lui expédier; elle lui raconte
+qu'elle écrit son roman de <i>Jacques</i>, et que
+Pagello veut traduire en italien leurs oeuvres à
+tous deux....</p>
+
+<p>Cependant Musset, à qui n'était pas encore
+parvenue cette lettre de raison, sentait se creuser,
+chaque jour plus profond, le vide de son
+âme:</p>
+
+<blockquote><p>
+O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de
+larmes j'ai versées! Quelle journée! je suis perdu,
+vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu verses sur ma
+blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux
+et le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe
+comme une huile bouillante sur un fer rouge. Je voudrais
+être calme et fort, quand je t'écris; je me raisonne,
+je m'efforce; mais quand je prends la plume,
+et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller
+trouver, ces trois cents lieues que je viens de faire, et
+qu'il n'y a au monde que toi à qui je puisse parler de
+toi. Pas un ami, pas un être! Et qui, d'ailleurs, eu serait
+digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien que j'ai
+un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne.
+Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans
+cette petite chambre, tant de jours solitaires? Et dès que
+je veux t'écrire, tout se presse jusqu'à m'étouffer. Mais
+je souffre, amie, et qu'importe de quoi je souffre? Tu
+me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi. Figure-toi
+que c'est une autre que j'aime et que c'est une
+maladie que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me
+dis que tu es dans un singulier état moral, entre une
+vie qui n'est pas finie et une autre qui n'est pas commencée.
+Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En vérité,
+on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus
+fort le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule
+autour de moi. Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer,
+à baiser ton portrait, à adresser à ton fantôme des
+folies qui me font frémir, je prends mon chapeau, je
+vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une manière
+quelconque. (<i>Lettre du 10 mai</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>Aucune distraction ne réussit à le soulager.
+Il voudrait partir; il ira sans doute à Aix-les-Bains,
+en juillet, pour l'attendre à son retour de
+Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer
+quelques mois avec toi. Si tu es avec Pietro, je
+vous serrerai la main et j'irai à Naples et de
+là à Constantinople, si je suis assez riche....»</p>
+
+<blockquote><p>
+... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire
+de bon. A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais
+muet quand je t'ai connue. A présent, je ne le suis
+plus. Mais je n'ai personne pour m'entendre, et je n'ai
+encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras dans le
+vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de
+bien tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner
+au plaisir et un coeur tout entier à donner à l'amour.
+Peut-être y en a-t-il qui accepteraient; mais moi,
+accepterai-je? Où me mène donc cette main invisible
+qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle.
+Oui, il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me
+manger le coeur, pour nourrir mon coeur. Il me faut
+un corps dans ces bras vides; il faut que j'aie une
+maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me
+parles de santé, de ménagements, de confiance en
+l'avenir: tu me dis d'être tranquille, et c'est toi, toi qui
+viens de m'ouvrir les veines; tu me dis d'arrêter mon
+sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je fait même
+de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux
+fois dans tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai
+possédée? C'est toi qui as parlé: c'est toi dont la pitié
+céleste m'a couvert de larmes; c'est toi qui as laissé
+descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi,
+je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un
+libertin sans coeur, mais je n'ai commencé à être autre
+chose que pendant trois matinées à Venise, et tu dormais
+pendant ce temps-là.</p>
+
+<p>Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses
+crouler sous mes pieds, plus je sens une force cachée
+qui s'élève, s'élève et se tend comme la corde d'un arc.</p>
+
+<p>.... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me
+faisaient le même effet que le vin de Champagne. Elles
+me conduisaient, au sortir de la table, à la première
+femme venue. Que je trouvasse là deux ou trois amis
+en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare
+et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure
+dans ma chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation,
+à l'ennui, que sais-je? Et je m'endormais. J'en
+étais encore là quand je t'ai connue. Mais aujourd'hui,
+si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne sais
+ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise,
+je l'étranglerais en hurlant.</p>
+
+<p>... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir
+de pareilles réflexions ou de pareils rêves que tu
+adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>?
+Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi beau,
+d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé
+dans ton coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles
+ainsi? Et j'en suis là! Et la femme qui a écrit ces
+pages-là, je l'ai tenue sur mon sein! Elle y a glissé
+comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son
+dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle
+le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps
+voudraient s'en détacher pour aller à elle et la saisir!
+Toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du
+monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre
+nous un abîme éternel!</p>
+
+<p>Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence
+si sage me sauve ou me perde à son gré. J'ai
+horreur de ma vie passée, mais je n'ai pas peur de ma
+vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a voulu que
+me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai
+les conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais
+ce que j'ai dans l'âme ne mourra pas sans en être sorti.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> La 2e <i>Lettre d'un voyageur</i>.</blockquote>
+
+<p>Il dévore <i>Wertlier</i> et la <i>Nouvelle Héloïse</i>, ces
+folies sublimes dont il s'est tant moqué jadis.
+Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe pourtant
+toujours des affaires de son amie,&mdash;et
+toujours il pense à lui parler de Pagello:</p>
+
+<blockquote><p>
+Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais
+je ne puis pas; je l'aime sincèrement et de tout mon
+coeur, mais je ne peux lui écrire. Il sait à présent pourquoi.
+(<i>Lettre du 10 mai</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>Paul de Musset, dans la <i>Biographie</i>, expose
+longuement cet état navrant de l'âme de son
+frère pendant les premiers mois de son retour.
+Après d'infructueux essais de distraction, dans
+le monde et parmi d'anciens compagnons de
+plaisir, il retombait dans son besoin farouche
+de séquestration. Il subissait maintenant son
+chagrin. La musique le berçait dans une amère
+volupté. Certain concerto de Hummel que lui
+jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de
+douces soirées de Venise, l'arrachait par un
+enchantement soudain à cette morne solitude.
+Mais il n'y retombait que plus désespéré. Paul
+de Musset a donné des fragments d'un ouvrage
+inachevé de son frère, <i>le Poète déchu</i>, où cinq
+ans plus tard il retraçait fidèlement ce douloureux
+temps d'épreuve<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> <i>Biographie</i>, pp. 128-130.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de
+mon abandon. Je m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je
+regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus
+saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que
+toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches,
+tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement
+triste et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que
+je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai a la
+douleur en désespéré. Je rompis avec toutes mes habitudes.
+Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre
+mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant
+pour toute distraction qu'une partie d'échecs que je
+jouais machinalement tous les soirs.</p>
+
+<p>«La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent,
+les insomnies cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie.
+Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout
+ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba
+sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien
+du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait.
+Un vieux tableau, une tragédie que je savais
+par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien
+avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le
+sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que l'expérience,
+et je vis que la douleur nous apprend la vérité.</p>
+
+<p>«Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y
+arrête avec plaisir: oui, ce fut un beau et rude moment.
+Je ne vous ai pas raconté les détails de ma passion.
+Cette histoire-là, si je l'écrivais, en vaudrait pourtant
+bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était
+brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait
+quitté; j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois;
+n'est-ce pas en dire assez?</p>
+
+<p>«Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui
+s'était fait en moi, mais il était bien loin d'être accompli.
+On ne devient pas homme en un jour. Je commençai
+par me jeter dans une exaltation ridicule. J'écrivis des
+lettres à la façon de Rousseau,&mdash;je ne veux pas vous
+disséquer cela.&mdash;Mon esprit mobile et curieux tremble
+incessamment comme la boussole, mais qu'importé si le
+pôle est trouvé? J'avais longtemps rêvé; je me mis enfin
+à penser. Je tâchai de me taire le plus possible. Je retournai
+dans le monde; il me fallait tout revoir et tout
+rapprendre....»
+</p></blockquote>
+
+<p>George est restée quinze jours sans répondre
+à Alfred. Dans sa lettre du 21 mai, elle est
+toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas,
+Mme Dorval et surtout Planche auraient
+tenus sur son compte. Si ce dernier, dont la
+figure déplaît à Musset, a réellement parlé
+bassement de lui et insolemment d'elle, elle
+ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut paraître
+détachée de ces misères. Et voici l'état
+de son coeur:</p>
+
+<blockquote><p>
+... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne
+souffre pas, lui, il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux,
+il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le
+coeur; il n'a pas besoin de ma force, il a son calme et
+sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je
+souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien,
+moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin
+d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont
+en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude
+qui est habituée à veiller sur un être souffrant et
+fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous
+deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un
+ni à l'autre! J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien
+vrai que j'avais besoin d'un frère; pourquoi n'ai-je pu
+conserver mon enfant près de moi? Hélas! que les
+choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien
+le coeur de l'homme changerait s'il entendait la
+voix de Dieu! Moi, je l'écoute et il me semble que je
+l'entends, et pendant ce temps les hommes me crient:
+horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? Qu'est-ce?
+Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore
+serai-je accusée?</p>
+
+<p>... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive,
+n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un
+nouvel amour. Je le désire et je le crains, mon enfant.
+Je ne sais ce qui se passe en moi quand je prévois cela.
+Si je pouvais lui donner une poignée de main à celle-là!
+et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer;
+mais elle sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez
+jamais de madame Sand, c'est une femme infâme.»
+Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute heure
+sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre
+une parole amère. Ton souvenir est une relique
+sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce
+le soir dans le silence des lagunes et auquel
+répond une voix émue et une douce parole, simple et
+laconique, mais qui me semble si belle alors!&mdash;<i>io
+l'amo!</i>&mdash;Peu importe, mon enfant, aime, sois aimé et
+que mon souvenir n'empoisonne aucune de tes joies.
+Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin pourtant que
+je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement
+de te maudire, mais de t'oublier.
+</p></blockquote>
+
+<p>L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant
+subsister en elle qu'une maternelle amitié,
+l'amour, après ces longs jours de silence, s'est
+aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset,
+du 10 juin, témoigne d'une âme rassérénée.
+Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble
+n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme;
+il va aimer!... Mais les avances que
+lui font quelques femmes ne l'attirent guère.
+Il aime plus que jamais son <i>Georgeot</i>, «de
+cette amitié douce et élevée qui est restée
+entre eux comme le parfum de leurs amours».
+Or il existe, dit-il, des <i>révélations</i>: avec saint
+Augustin, il croit après avoir nié; mais il veut
+trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.</p>
+
+<blockquote><p>
+... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille
+quelquefois en criant: «Que Dieu me protège,
+car je vais me livrer!» Cela est beau, n'est-ce pas, et
+effrayant en même temps, d'aller et de venir avec cette
+pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour
+moi, mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi.
+Je t'ai connue un an trop tôt. J'ai cru longtemps à
+mon bonheur, à une espèce d'étoile qui me suivait. Il
+en est tombé une étincelle de la foudre sur ma tête,
+de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste,
+qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde
+dans le lit où j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre;
+car celui qui s'en était levé n'est pas celui qui s'y était
+couché.</p>
+
+<p>Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui
+s'était desséché! Comme chaque mot, chaque chose,
+chaque homme que je rencontre, fait se détendre une
+fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici m'envoient
+à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces
+rayons se pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils
+aient trouvé une issue pour s'élancer de leur antre, et
+retourner, teints du sang de mes veines, dans la nature!
+Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai,
+aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce
+pas, de se promener tout jeune dans une vieille vie?
+X. <i>(Tattet)</i> est de retour. Il trouve, que <i>je lui apparais sous
+un nouvel aspect</i>, voilà son mot. Du reste, je bois autant
+de vin de Champagne que devant, ce qui le rassure.</p>
+
+<p>Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon
+et loyal camarade, avec son grand coeur et ses grands
+yeux? O mon petit ange, que tu es joli! Que tu m'es
+cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, en
+t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance,
+avec amour, que je puis pleurer dans tes bras! Oh,
+Dieu merci! j'ai un ami: on ne me le volera pas; il prie
+pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas connue et
+perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je
+devais être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand
+nous étions ensemble, je laissais ma stupide jeunesse
+tomber lentement en poussière; mais je ne me rendais
+compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais
+que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais
+au lendemain; je croyais qu'il serait toujours
+temps; je réfléchissais et je doutais. De plus, je suis
+d'une nature faible et oisive; la tranquillité de nos
+jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce
+temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous
+deux l'éclair de l'épée flamboyante. Chose étrange, je
+n'ai compris qu'il fallait faire usage de mes forces que
+lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. J'avais
+une telle confiance, une si misérable vanité!</p>
+
+<p>J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour
+de moi tant de voiles bizarres! à m'ôter une partie
+avec l'un, une autre avec l'autre! Je n'ai compris que
+je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que je pouvais
+mourir.</p>
+
+<p>Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse
+et qu'il a tort de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de
+plaisir que je ne puis le dire.
+</p></blockquote>
+
+<p>Notre poète va décidément mieux: lui qui,
+le mois précédent, écrivait à son amie n'avoir
+pu se décider encore à aller voir son fils au
+collège: «il a une paire d'yeux noirs que je
+ne verrai pas sans douleur, je l'avoue», il
+écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère
+inquiète que son Maurice se porte bien: «Je
+viens de le voir à l'instant et il doit sortir
+avec moi dimanche.»</p>
+
+<p>Le 15 juin, longue lettre de George tout à
+fait calme à Alfred à peu près guéri. Elle s'applaudit
+de l'apaisement de son ami, de son
+rétablissement corps et âme.&mdash;Pagello y
+ajoute un billet de sa main pour recommander
+à son malade de l'hôtel Danieli,&mdash;«qu'une
+affection liera toujours à lui d'une manière sublime
+pour eux deux, incompréhensible pour
+les autres»,&mdash;d'éviter l'intempérance et de se
+souvenir de certaine eau de gomme arabique,
+qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce
+sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr,
+ajoute-t-elle à Alfred, que si Pagello en avait
+sous la main, il en boirait une bouteille à
+chaque point de son discours.»</p>
+
+<p>Elle a traversé une grave disette d'argent.
+Musset s'est fort agité pour lui faire parvenir
+ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur
+est ému à la pensée qu'elle a pu souffrir de la
+gène. Il songe aussi à ses angoisses de mère;
+Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses
+enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses
+profondes qu'il a cru deviner entre les lignes
+de la seconde de ses <i>Lettres d'un voyageur</i>&mdash;qu'il
+vient de porter à la <i>Revue</i>.&mdash;Il est découragé,
+triste, inquiet; il apparaît surtout bien
+las.</p>
+
+<blockquote><p>
+... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main,
+de faire trois cents lieues pour te les amener, et de
+m'en revenir. Dis-moi de contracter pour toi une dette,
+que je ferais de si bon coeur et que je paierais ensuite
+par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans
+le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au
+torrent, accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce
+que pour qu'elle te suive dans l'Océan.</p>
+
+<p>Buloz vient de m'apporter la <i>Lettre</i> que tu lui as envoyée
+pour la <i>Revue</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>. Le coeur me bat si fort qu'il faut
+que je t'écrive ce que j'éprouve. Mon enfant, il y a dans
+la lettre un mot affreux, celui de <i>suicide</i>; quel que soit
+le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée chez les
+autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance.
+J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci,
+je ne ris plus de rien. Dis-moi, mon George, mon frère
+adoré, quand tu as écrit ce mot-là, était-ce seulement
+l'inquiétude que tu ressentais pour ton fils, jointe au
+désappointement de ne pas recevoir ce que tu attendais?
+Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles,
+qui t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il
+m'a semblé qu'une tristesse, étrangère à tout cela, dominait
+les autres motifs. Buloz lui-même s'est interrompu
+plusieurs fois en lisant, pour me dire: «Qu'a-t-elle
+donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme,
+qui ne se doute de rien au monde, ne manquait pas, il
+est vrai, d'ajouter: «Mais vous ne l'avez pas quittée?
+Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre garçon ne
+se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions.
+Mais il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais
+bien que toute ta vie tu as pensé à la mort, que toute ta
+vie t'y a poussée, que cette idée t'est familière, presque
+chère; mais enfin elle ne se représente à toi avec force
+que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle
+naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle,
+aussi complète que la tienne, comme dans celle d'un
+Anglais pulmonique! Je te parle franchement, mon enfant;
+mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas permis
+de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule
+aimée des femmes, je te le jure sur mon père; si le
+sacrifice de ma vie pouvait te donner une seule année
+de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie
+éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que d'être
+là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien,
+sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis
+trois mois, et pour bien des années; d'avoir tout
+perdu, jusqu'à ses rêves; de me repaître d'un ennui sans
+fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce que c'est
+que d'avoir pour toute consolation une seule pensée:
+qu'il faut que je souffre et que je m'ensevelisse en
+silence, mais que du moins tu es heureuse, peut-être
+heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos
+que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu
+ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne
+peut avoir changé la vie qu'en bien. C'est une noble
+créature, bonne et sincère; il t'est dévoué, j'en suis
+sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne pas lui rendre
+le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être
+aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance,
+que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter
+Venise, ma force pour y venir, pour y rester. Mais,
+hélas! je n'en suis pas à apprendre aujourd'hui quel
+hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent répété:
+le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit
+de crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur,
+est-ce l'absence du désir? Est-ce de se sentir tous les
+atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce
+dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se
+trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> Publiée dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 juillet 1834.</blockquote>
+
+<blockquote>
+<p>... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne
+au pied de mon lit retrouver ma douleur courageuse
+et résignée, afin que l'idée de ton bonheur éveille
+encore un faible écho lointain dans le vide où je suis,
+et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu
+de tous ces affreux sanglots, que personne ne voit,
+si Dieu n'existe pas, ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi
+de te parler avec cette franchise; pardonne-moi
+de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je suis
+muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi
+un peu de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car
+la mort se repent de m'avoir manqué là-bas, quand tes
+soins et tes veilles l'ont écartée de moi. Adieu, je n'en
+puis plus! <i>(Lettre du 46 juin</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>George rassure cet ami trop vite inquiet: son
+idée de suicide, ce spleen toujours prêt à se
+réveiller au contact d'une contrariété ou d'un
+affront, «la suivra toujours probablement sans
+lui faire aucun <i>bobo</i>, car elle n'a ici aucun
+chagrin de coeur». Son Pagello est un ange;
+ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un
+mois elle reverra ses enfants... Elle ajoute
+comme glose à cet exposé de sa tranquillité:
+«Tu as donc bien raison de dire que mon bonheur
+a pris sa source dans tes larmes, non pas
+dans celles de ton désespoir et de ta souffrance,
+mais dans celles de ton enthousiasme et de ton
+sacrifice... Rappelle-toi que tu m'as laissé un
+souvenir plus sûr et plus précieux que tous
+les souvenirs de la possession,» <i>(Lettre du
+26 juin</i>.)</p>
+
+<p>La dernière lettre de Musset adressée à
+Venise, le 10 juillet, a été détruite «parce
+qu'elle contenait une confidence». On en a
+gardé du moins quelques lignes relatives au
+retour attendu de George avec le «bon docteur»,
+et ce trait qui nous prépare a la rencontre
+des amants:</p>
+
+<p>«&mdash;Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que
+«Mme Sand soit <i>une femme adorable</i>?» Telle
+est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait
+l'autre jour. La chère créature ne me
+l'a pas répétée moins de trois fois pour voir si
+je varierais mes réponses.&mdash;«Chante, mon
+«brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me
+«feras pas renier, comme saint Pierre.»</p>
+
+
+
+<p>VII</p>
+
+<p>Apres cinq mois de vie commune à Venise,
+George Sand et Pagello partent pour Paris.
+Les dernières lignes que nous avons citées du
+naïf journal du docteur nous signalent chez
+eux un état d'âme assez mélancolique, sans le
+trop préciser. De George Sand elle-même nous
+n'apprendrons rien: nous savons qu'elle n'avoue
+jamais... Cette grande sincère&mdash;pour les
+autres&mdash;s'acharne à tout dissimuler de sa
+vie vraie... Déjà elle s'obstinait à réagir
+contre sa légende, légende qui offensait son
+âme hautaine et bourgeoise. Elle préludait à
+ce rôle de <i>Matriarche</i> qui devait faire vénérer
+sa vieillesse.</p>
+
+<p>Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne
+et des petits intérêts de son honnête
+amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses
+enfants,&mdash;à retrouver aussi le poète qui l'avait
+quittée, qui l'adorait encore, qu'elle-même
+avait aimé jadis.</p>
+
+<p>Ce départ de George Sand avec Pagello, après
+cinq mois de calme tête-à-têle, nous apparaît,
+pour lui, maussade et triste, mais pour elle
+libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente
+de nouvelles souffrances?... Reprenons
+le récit du docteur.</p>
+
+<blockquote><p>
+J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et
+je partis avec elle pour Milan sans prendre congé de
+mes parents ni de mes amis, et sans dire à personne si
+ni quand je reviendrais.</p>
+
+<p>De Milan, j'écrivis à mon père:</p>
+
+<p>«Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me
+blâmais de vivre avec une étrangère, perdant ma jeunesse,
+ruinant ma carrière, reniant publiquement ces
+principes de morale chrétienne qui me furent inculqués
+par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette
+lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je
+dédaignais de mentir avec de fausses promesses. Je te
+réponds aujourd'hui de Milan: je suis au dernier stade
+de ma folie et je dois le courir encore les yeux fermés,
+comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour
+Paris où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser,
+digne de toi. Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière.
+Toi, ne cesse pas de m'aimer et écris-moi à
+Paris.»</p>
+
+<p>J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la
+poursuis maintenant volontiers, parce que, à mesure
+que je la raconte, je me sens l'âme soulagée, comme
+celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes,
+la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés
+à Martigny, nous quittâmes la voiture et les bagages.</p>
+
+<p>George Sand était en costume d'homme. A dos de
+mulet, nous avons franchi le col des Palmes et nous nous
+sommes transportés à Chamounix, où le jour suivant
+nous avons entrepris à pied l'ascension du Mont-Blanc
+avec une longue caravane d'Anglais, de Français, d'Allemands
+et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace,
+après avoir examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur
+de la glace à 400 pieds de profondeur, après nous
+être réjouis de l'écho éclatant des Mortarets qui rebondissait
+avec un long hululement dans cette vallée désolée,
+hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles,
+nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre
+gentlemen anglais et un Américain poursuivre l'ascension
+jusqu'aux dernières aiguilles, avec leurs guides, et
+y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces jeunes
+gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène
+de la gelée.&mdash;Le lendemain nous revenions à Martigny
+et de là nous nous mettions en route pour Genève.</p>
+
+<p>A mesure que nous avancions, nos relations devenaient
+plus circonspectes et plus froides. Je souffrais
+beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le cacher.
+George Sand était un peu mélancolique et beaucoup
+plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement
+en elle une actrice assez coutumière de telles farces, et
+le voile qui me bandait les yeux commençait à s'éclaircir.
+Nous visitâmes Genève, marché de manufactures en or
+et en argent et en horlogerie. Mais ce qui me procura
+un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter pleinement
+aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout
+d'abord le lac: il la côtoie d'une onde si limpide
+qu'on en peut voir les poissons frétiller à O pieds de
+profondeur, comme si on les avait dans la main. De
+plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont un pays
+enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que
+vous avez l'intention de le visiter, puis parce que
+Voltaire et spécialement Rousseau les ont dépeints,
+comme personne ne les dépeindra plus. Après six ou
+sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence,
+et, par le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes
+à Paris. A la station, George Sand trouva un de
+ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui l'accompagna
+chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue
+des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième
+étage à 1 fr. 50 par jour.
+</p></blockquote>
+
+<p>La présence de Pagello allait être importune.
+Dans sa bonté, George Sand n'avait osé
+lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui
+avouer l'affaiblissement de son amour.</p>
+
+<p>Une mélancolie sans issue s'emparait du
+pauvre Italien, doublement exilé, dès son installation
+à Paris.</p>
+
+<p>La vie monotone et bourgeoise endurée cinq
+mois à Venise, autant que cette étrange correspondance
+entretenue avec Musset,&mdash;et toujours
+exaltée, malgré l'espèce de lassitude que
+nous y avons constatée dès le mois de juin,&mdash;avaient
+préparé ce refroidissement graduel dans
+les relations de Lélia avec le docteur Pagello.</p>
+
+<p>A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir
+Musset. Pagello dut y consentir, s'y résigner,
+et il en eut d'amers tourments. L'instinctive
+générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser
+ces deux tristesses. Mais tous trois étaient
+malheureux.</p>
+
+<p>Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour
+à Paris, Pagello ne prononce pas le nom de
+Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on
+soupçonner, entre les lignes, qu'il connut
+ces cruelles divinations de la jalousie dont
+l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite.</p>
+
+<p>Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de
+corps et d'esprit, je me laissai tomber sur une chaise,
+et les coudes appuyés aux genoux, le front dans les
+mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec
+peu d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une
+amitié mal assurée. Elle succède en toi à une passion
+mal éteinte, en George Sand à un caprice satisfait et
+fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs solitaires?
+Alors, machinalement, je me levai, et machinalement
+j'ouvris ma malle pour en tirer quelques vêtements;
+et, tout en soulevant mon linge, je découvris
+un paquet que je connaissais bien, que je saisis et
+décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de
+ma mère. Je le couvris de baisers et le plaçai sur une
+armoire qui faisait face au petit lit; ainsi je pouvais le
+voir toujours. Et je restai longtemps à le contempler.
+Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut
+mon âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu
+retourneras dans ta patrie et tu y passeras des jours
+honorés et tranquilles; ta conduite à venir tirera des
+enseignements de tes erreurs passées; garde toujours
+dans ton esprit les principes que ta mère t'a fait sucer
+avec le lait;&mdash;toutes les joies terrestres qui iront
+contre ces préceptes te rendront malheureux.»</p>
+
+<blockquote><p>
+J'entendis frapper doucement à la porte de ma
+chambre; j'ouvris... C'était George Sand avec M. Boucoiran,
+qui venaient me chercher pour me mener dîner
+comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha
+âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus
+presque dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux.
+J'allai donc dîner chez George Sand qui m'offrait la plus
+gentille hospitalité. Elle me proposa comme ami, presque
+comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait partir
+avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour
+suivant, et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne
+pas la suivre. La Sand voyait toute la singularité de ma
+position, tous les sacrifices que j'avais faits à son amour:
+ma clientèle perdue, mes parents quittés et moi exilé
+sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait
+fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille
+et presque sérieux. Le colloque spirituel que je
+venais d'avoir avec ma mère m'avait rendu une paix
+que je ne connaissais plus depuis longtemps. Cette
+femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en
+avait perdu le secret. Au milieu même de ses égarements
+tous consécutifs d'un premier faux pas, elle
+gardait un coeur de femme tendre, compatissant,
+industrieux pour les malheureux et intrépide pour le
+sacrifice...
+</p></blockquote>
+
+<p>Donc, à peine arrivée, presque indifférente
+soudain pour l'infortuné Pagello, George Sand
+revoit le poète. Et tous deux sont repris par
+leur ancien amour. La présence de l'Italien, la
+fâcheuse rumeur du monde ne troublent pas
+cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant
+ils ont retrouvé l'amertume. Quinze
+jours fiévreux et cruels, quinze jours seulement
+s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable
+a surgi, poignant, chez Musset. Il souffre
+trop, veut partir.</p>
+
+<blockquote><p>
+... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et
+j'ai reçu le dernier coup.</p>
+
+<p>J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de
+luttes et de souffrance. Je vais mettre une seconde fois
+la mer et la montagne entre nous. Ce sera la dernière
+épreuve: je sais ce qu'elle me coûtera; mais mon père
+de là-haut ne m'appellera pas lâche quand je paraîtra;
+devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. J'attendrai
+de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je
+reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France.
+Je t'ai vue heureuse; je t'ai entendue dire que tu l'étais.
+Il m'eût été doux de rester votre ami, et que la douce
+joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma douleur.
+Mais le destin ne pardonne pas.</p>
+
+<p>... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une
+journée entière. Je pars aujourd'hui pour toujours; je
+pars seul, sans un compagnon, sans un adieu. Je te
+demande une heure et un dernier baiser. Si tu crains
+un moment de tristesse, si ma demande importune
+Pierre, n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne
+m'en plaindrai pas. Mais si tu as du courage, reçois-moi
+seul, chez toi ou ailleurs, où tu voudras. Pourquoi
+craindrais-tu d'entendre hautement la voix solennelle de
+la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a
+murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de
+ma pauvre valse? Ne pense pas retrouver jamais en moi
+ni orgueil offensé, ni douleurs importunes. Reçois-moi
+sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du présent, ni
+de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un
+tel et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes
+qui ont souffert, deux intelligences souffrantes, deux
+aigles blessés qui se rencontrent dans le ciel, et qui
+échangent un cri de douleur avant de se séparer pour
+l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme
+l'amour céleste, profond comme la douleur humaine.
+O ma fiancée! Pose-moi doucement la couronne d'épines
+et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera
+ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!
+</p></blockquote>
+
+<p>La demande a été accordée; Musset va revoir
+son amie une dernière fois. Il sera fort:
+sa résolution de partir est irrévocable.</p>
+
+<blockquote><p>
+...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce
+n'est pas le désespoir qui agit en moi. C'est moi qui
+le sens, qui le calcule et qui agis sur lui. Je t'en prie,
+pas un mot là-dessus, et ne crains pas qu'il m'échappe
+rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve.
+Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour
+que j'aurai de ma vie. Je te le dis franchement et
+hautement, parce que j'ai raisonné avec cet amour-là,
+jour par jour, minute par minute, dans la solitude et
+dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est
+invincible, mais que tout invincible qu'il est, ma volonté
+le sera aussi. Ils ne peuvent se détruire l'un par
+l'autre; mais il dépend de moi de faire agir l'un plutôt
+que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à tout
+cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué
+de le voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là
+est sortie. Ne t'en afflige pas surtout, et sois sûre qu'il
+n'y a pas dans mon coeur une goutte d'amertume.
+</p></blockquote>
+
+<p>Il compte aller à Toulouse, puis chez son
+oncle Desherbiers, qui est sous-préfet de Lavaur;
+de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne.</p>
+
+<p>Mais elle hésite maintenant à accepter ce
+rendez-vous. Suprême coquetterie de femme,
+ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus;
+il supplie:</p>
+
+<blockquote><p>
+C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage?
+Revoyons-nous, je t'en donnerai. Parle ou ne parle
+pas; les lèvres des hommes n'ont pas de parole que je
+ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne
+crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position
+n'est pas changée. Mon amour-propre, dis-tu?
+Écoute, écoute, George: si tu as du coeur, rencontrons-nous
+quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin des
+Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est
+là que je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans
+arrière-pensée; écoute-moi te jurer de mourir avec
+ton amour dans le coeur, un dernier baiser, et adieu!
+Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce triste
+soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret.
+C'était à un jaloux stupide que tu croyais parler. Non,
+non, George, c'est à un ami.</p>
+
+<p>C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme
+à qui tu parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette
+vie de misères et de souffrances, Dieu m'accorde peut-être
+la consolation de t'être bon à quelque chose. Sois-en
+sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton mauvais
+génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je
+destiné à te rendre encore une fois le repos.</p>
+
+<p>Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement
+des portes éternelles. Et puis, avoir tant souffert
+pendant cinq mois, partir pour souffrir plus encore,
+partir pour toujours, te savoir malheureuse quand j'ai
+tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah!
+c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu,
+qu'ai-je donc fait?
+</p></blockquote>
+
+<p>Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est
+malheureux. Elle répond à son amant:</p>
+
+<blockquote><p>
+Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet
+et il n'a pas tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien
+que cela me fait du mal. Est-il possible, mon Dieu, que
+cela ne m'en fasse pas? Mais je pars pour Nohant, moi,
+je vais passer là les vacances avec mes enfants. Je ne
+veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je <i>lui</i> ai tout
+dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie
+sans lui une dernière fois et que je te décide à rester,
+au moins jusqu'à mon retour de Nohant. Viens donc
+chez moi, je suis malade pour sortir et il fait un temps
+affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai donc
+perdue, puisque tu souffres auprès de moi!
+</p></blockquote>
+
+<p>Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine:
+«Elle dépérissait, en effet, de chagrin.
+Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère,
+au ridicule de la situation: «Du moment
+«qu'il a mis le pied en France», écrit George
+Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du
+saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait
+plus que de l'irritation quand ses deux amis
+la prenaient à témoin de la chasteté de leurs
+baisers: «Le voilà qui redevient un être faible,
+«soupçonneux, injuste, faisant des querelles
+«d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête
+ces pierres qui brisent tout.» Dans son inquiétude,
+il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.</p>
+
+<p>«George Sand contemple avec horreur le naufrage
+de ses illusions. Elle avait cru que le
+monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger
+leur histoire d'après les règles de la morale
+vulgaire. Mais le monde ne peut pas admettre
+qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus
+exactement, des dispensés en morale. Elle lisait
+le blâme sur tous les visages, et pour qui?
+grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont
+elle avait honte maintenant,<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> ARVÈDE BARINE, <i>Alfred de Musset</i>, p. 75.</blockquote>
+
+<p>Indulgentes réflexions! George Sand n'eut
+jamais honte de ses amants, tant qu'elle les aimait.
+Mais après avoir transfiguré à ses propres
+yeux sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier,
+la voilà qui se laisse reprendre d'amour
+pour Musset, au vertige de son désespoir. Et
+presque fière de la mortelle emprise qu'elle
+sait avoir sur le poète, elle consent à lui dire
+un dernier adieu.&mdash;Cet adieu n'a pas été
+aussi triste qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui
+le craindre. Elle a cédé au suprême désir de
+son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello.
+Le lendemain, Musset, qui va décidément
+partir, lui adresse cette belle page triste&mdash;qu'on
+est tenté de trouver... littéraire:</p>
+
+<blockquote><p>
+Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie
+avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir.
+Les angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes
+amères ont fait place en moi à une compagne bien
+chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit
+tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un
+doux sourire sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec
+moi. Elle porte au front ton dernier baiser. Pourquoi
+craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas été aussi chaste,
+aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu ne te
+reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous
+avons passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont
+versé sur ma plaie un baume salutaire. Tu ne te repentiras
+pas d'avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir
+qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes les
+joies futures trouveront comme un talisman sur son
+coeur entre le monde et lui.</p>
+
+<p>Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu
+hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle
+est immortelle comme lui. Je ne crains plus rien, ni
+n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas
+réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma
+soeur chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes
+amis, le monde de ma jeunesse; je vais partir seul,
+pour toujours, et je remercie Dieu. Celui qui est aimé
+de toi ne peut plus maudire. George, je puis souffrir
+encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.</p>
+
+<p>Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur
+quoi que ce soit qui regarde ma vie; parle, dis un mot,
+mon enfant, ma vie est à toi. Écris-moi d'aller mourir
+en silence dans un coin de la terre, à trois cents lieues
+de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu le
+le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi
+de pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée
+de main, un mot, une larme! Hélas! ce sont là tous
+mes biens. Mais si tu crois devoir sacrifier notre amitié, si
+mes lettres même hors de France troublent ton bonheur,
+mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas,
+oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans
+me plaindre, à présent, sois heureuse à tout prix. Oh!
+sois heureuse, bien-aimée de mon âme! Le temps est
+inexorable, la mort avare; les dernières années de la
+jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières.
+Sois heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier
+qu'on peut l'être. Hier, tu me disais qu'on ne l'était
+jamais. Que t'ai-je répondu? Je n'en sais rien, hélas! ce
+n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à mort ne
+renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage,
+de la patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste
+orgueil. Rétrécis ton coeur, mon grand George; tu en
+as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces
+à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur,
+rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs
+pas sans moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as
+promis devant Dieu.</p>
+
+<p>Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un
+livre sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle,
+ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette
+froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté.</p>
+
+<p>Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie,
+il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J'y
+poserai de ces mains que voilà ton épitaphe en marbre
+plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La
+postérité répétera nos noms comme ceux de ces
+amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux,
+comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard.
+On ne parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce
+sera là un mariage plus sacré que ceux que font les
+prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence.
+Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole
+du seul Dieu qu'ils adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit
+que les révolutions de l'esprit humain avaient toujours
+des avant-coureurs qui les annonçaient à leur siècle?
+Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort
+des ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir;
+elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres
+de son collier. Elle sera le prêtre qui nous bénira, qui
+nous couchera dans la tombe, comme une mère y
+couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux
+chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je
+terminerai ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai
+un appel, du fond d'un coeur de vingt ans, à tous les
+enfants de la terre; je sonnerai aux oreilles de ce
+siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la trompette
+des résurrections humaines, que le Christ a laissée
+au pied de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis
+fils de ton Père; je te rendrai les baisers de ma fiancée;
+c'est toi qui me l'as envoyée, à travers tant de dangers,
+tant de courses lointaines, qu'elle a courus pour venir
+à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera
+toujours verte, et peut-être les générations futures
+répéteront-elles quelques-unes de nos paroles, peut-être
+béniront-elles un jour ceux qui auront frappé avec
+le myrte de l'amour aux portes de la liberté<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.***
+«Yorick», dans l'<i>Homme libre</i> du 13 avril 1877. Paul de
+Musset, paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son
+frère. Or, Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux,
+en avait déjà tiré une phrase: «Non, non, j'en jure par ma
+jeunesse...» pour être placée en épigraphe de la correspondance,
+quand on la publierait. Inutile d'ajouter qu'elle figure
+dans la correspondance autographe&mdash;qui est en possession
+de M. de Lovenjoul.</blockquote>
+
+<p>Cette lettre était trop résignée. Pour la première
+fois, le poète considérait le prestige à
+venir d'un amour qui le meurtrissait encore.
+Plus humble était la plainte que lui dictaient
+jusque-là ses tourments. Elle traduisait
+sa souffrance sans aucun souci d'art ni de
+gloire. Un désir satisfait venait-il de lui rendre
+le repos et l'orgueil?... Hélas! il avait cette
+femme dans l'âme plus que dans la chair....</p>
+
+<p>Il est parti pour Bade le 25 août. Son
+voyage a duré six jours. A peine installé, il
+mesure sa solitude, et tout le passé douloureux
+qui reflue dans son coeur lui dicte ce poignant
+cri d'amour:</p>
+
+<blockquote><p>
+Baden, 1er septembre 1834.</p>
+
+<p>Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas
+encore écrit. J'attendais un moment de calme; il n'y en
+a plus. Je voulais t'écrire doucement, tranquillement,
+par une belle matinée, te remercier de l'adieu que tu
+m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma chère
+amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement
+de mon amour. Ah! George, quel amour! jamais
+homme n'a aimé comme je t'aime! je suis perdu, vois-tu,
+je suis noyé, inondé d'amour; je ne sais plus si je
+vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle;
+je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif
+de bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être
+aimée, si tu l'as jamais demandé au Ciel, oh toi, ma
+vie, mon bien, ma bien-aimée, regarde le soleil, les
+fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée, dis-toi cela,
+autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses
+amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon
+sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans
+nom, insensé, désespéré, perdu! Tu es aimée, adorée,
+idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai
+pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux
+cela; et mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre.
+Je me soucie bien de ce qu'ils en diront. Ils disent que
+tu as un autre amant, je le sais bien, j'en meurs, mais
+j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent d'aimer!</p>
+
+<p>Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir;
+il n'y avait pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue
+dans mes bras, ô mon corps adoré! Je t'avais pressée
+sur cette blessure chérie! Je suis parti sans savoir ce
+que je faisais. Je ne sais si ma mère était triste; je
+crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai
+rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes,
+je le respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse
+et tranquille là-bas, tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce
+que c'est d'attendre un baiser cinq mois? Sais-tu ce que
+c'est, pour un pauvre coeur qui a senti pendant cinq
+mois, jour par jour, heure par heure, la vie l'abandonner,
+le froid de la tombe descendre lentement dans
+la solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte,
+comme la neige? Sais-tu ce que c'est pour un coeur
+serré jusqu'à cesser de battre, de se dilater un moment,
+de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante,
+et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh,
+mon Dieu! je le sentais bien, je le savais, il ne fallait
+pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je m'étais dit
+qu'il fallait revivre, qu'il fallait prendre un autre
+amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, je
+tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux
+ma souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer,
+vois-tu. Tu te rétracterais que cela ne servirait à rien.
+Tu veux bien que je t'aime; ton coeur le veut, tu ne
+diras pas le contraire; et moi je suis perdu, vois-tu, je
+ne réponds plus de rien.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu'est-ce
+que cela me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes,
+tous ces Allemands qui passent sans me comprendre,
+avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est que cette
+chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que
+la vie est charmante, la promenade agréable, que les
+femmes dansent, que les hommes fument, boivent,
+chantent, et les chevaux s'en vont en galopant. Ce n'est
+pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie. Écoute,
+George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me
+dissuader: pas de consolations, de jeunesse, de gloire,
+d'avenir, d'espérance, pas de conseils, pas de reproches.
+Tout cela me fait penser que je suis jeune, que j'ai cru
+au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me donne
+envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis
+pas un fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai;
+j'ai de la force encore. Mais de la force, mon Dieu, à
+quoi sert d'en avoir quand elle se tourne elle-même
+contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me fais
+pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets,
+je te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je
+t'écris dans un moment de fièvre ou de délire, que je
+me calmerai; voilà huit jours que j'attends un quart
+d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire. Je le
+sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des
+espérances dans quelques coeurs aimants; je sais bien
+qu'ils ont tous raison; n'ai-je pas fait ce que je devais?
+Je suis parti, j'ai tout quitté; qu'ont-ils à dire? Le
+reste me regarde. Il serait trop cruel de venir dire
+à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de
+mourir. Les taureaux blessés dans le cirque ont la
+permission d'aller se coucher dans un coin avec l'épée
+du matador dans l'épaule, et de finir en paix. Ainsi,
+je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera
+pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et
+une petite voiture, et que tu viennes. J'aurai beau
+regarder, me voilà assis devant cette petite table,
+au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai
+emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne
+mourras pas sans m'embrasser. Tu vois que je souffre,
+tu pleures avec moi, tu me laisses emporter de douces
+illusions. Tu me parles de nous retrouver. Tout cela est
+bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra.
+Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas
+y frapper, n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau
+de papier grand comme la main, et tu n'écriras pas
+dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne sais quelles
+phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels événements;
+il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh
+bien, tout cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire.
+Je ne peux pas vivre sans toi, voilà tout. Combien tout
+cela durera encore, je n'en sais rien. J'aurais voulu faire
+ce livre, mais il aurait fallu que je connusse en détail
+et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton caractère,
+mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne
+sais pas tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait
+fallu que je te visse, que tu me racontasses tout cela. Si
+tu avais voulu, j'aurais loué aux environs de Moulins ou
+de Châteauroux un grenier, une table et un lit. Je m'y
+serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou deux
+fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive.
+J'aurais écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il
+y aurait eu là quelques beaux moments. Tu n'aurais cru
+trahir personne, j'espère. Tu m'as vu mourant d'amour
+dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien eu à te reprocher?
+Mais tous les rêves que je peux faire sont des
+chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et
+les choses. Tout est bien, tout est mieux ainsi.</p>
+
+<p>O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque
+chose. Sors un beau soir au soleil couchant, seule. Va
+dans la campagne, assieds-toi sur l'herbe, sous quelque
+saule vert. Regarde l'Occident et pense à ton enfant qui
+va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres,
+si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton
+bon coeur, donne-moi une larme, et puis rentre chez
+toi doucement, allume la lampe, prends ta plume,
+donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi tout ce
+qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un
+peu.</p>
+
+<p>Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire
+même plus que tu n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce
+ne peut pas être un crime. Je suis perdu. Mais qu'il n'y
+ait rien autre dans ta lettre que ton amitié pour moi,
+que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de l'amour?
+Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis
+jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à
+douze lieues de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni
+plus loin; mais que j'aie une lettre où il n'y ait rien
+que ton amour; et dis-moi que tu me donnes tes lèvres,
+tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai eue,
+et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand
+j'y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent,
+mes genoux chancellent. Ah! il est horrible de mourir,
+il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, mon George,
+ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette
+lettre. Je me meurs. Adieu.</p>
+
+<p>A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE.</p>
+
+<p>O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon
+George, ma belle maîtresse, mon premier, mon dernier
+amour.
+</p></blockquote>
+
+<p>Où en était George Sand, à l'heure où son
+ami lui envoyait cet appel égaré?</p>
+
+<p>Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui
+avait d'abord apaisé le poète, l'avait passionnément
+exaltée. Le 29 août, elle rentrait à
+Nohant, éperdue d'amour et de désespoir.&mdash;«Viens
+me voir, écrivait-elle à Gustave Papet,
+je suis dans une douleur affreuse. Viens me
+donner une éloquente poignée de main, mon
+pauvre ami...» Elle ne dissimulait point sa
+blessure. Si elle guérissait, elle se réfugierait
+dans l'amitié, négligée trop longtemps.</p>
+
+<p>Pour la première fois, ses enfants ne lui
+faisaient pas tout oublier. Bientôt la vie lui
+apparaissait intolérable. Et elle confiait à Boucoiran
+(lettre du 31 août) des pensées de suicide:
+«Vous avez dû le comprendre et le deviner,
+ma vie est odieuse, perdue, impossible, et
+je veux en finir absolument avant peu. Nous en
+reparlerons.... J'aurai à causer longuement avec
+vous et à vous charger de l'exécution de volontés
+sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance...
+quand je vous aurai fait connaître l'état de mon
+cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi
+qu'il y aurait paresse et lâcheté à essayer de
+vivre quand je devrais en avoir déjà fini.» Puis
+elle lui «confie et lui lègue Pagello, un brave
+et digne homme de sa trempe»<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> <i>Correspondance,</i> I, p. 279.</blockquote>
+
+<p>Cette crise dure quelques jours. Musset qui
+comptait travailler à Bade, qui avait promis à
+Buloz un roman et des vers<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>, continue de se
+désoler. Sa plainte du 1er septembre arrive à
+Nohant. Et,&mdash;comme jadis à Venise la lettre
+si longtemps attendue de Genève,&mdash;cette
+vivante preuve d'un invincible amour calme la
+passion de George et la guérit du désespoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> <i>Lettre</i> du 18 août.&mdash;Cf. M. Clouard, article cité, p. 730.</blockquote>
+
+<p>A ces doléances sublimes, attendrissantes
+à force de chagrin sincère, qu'elle a
+reçues de son ami, elle répond, au crayon, sur
+un album,&mdash;d'un petit bois où elle se promène,&mdash;par
+une lettre toute raisonnable, et sans
+aucun vestige de sa folie récente. Elle lui
+reproche d'exprimer de la passion et non plus
+ce saint enthousiasme, cette amitié pure...
+Pagello lui-même est jaloux. Il faut se séparer
+tous les trois. «Ne m'aime plus: je ne vaux
+plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque
+tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir
+de cet amour pour moi, qui te fait tant de
+mal, et que tu as pourtant si solennellement
+abjuré à Venise, avant et même encore après
+ta maladie. Adieu donc le beau poème de
+notre amitié sainte et de ce lien idéal qui
+s'était formé entre nous trois, lorsque tu <i>lui</i>
+arrachas à Venise l'aveu de son amour pour
+moi et qu'il jura de me rendre heureuse.»
+Et elle ajoute que lui-même, il a uni
+<i>leurs</i> mains malgré <i>eux</i><a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> Nous avons donné le passage, <i>Introduction</i>, p. VI.</blockquote>
+
+<p>Cette lettre a désolé Musset, qui la lui renvoie
+comme elle l'exige. Il n'a jamais vu aussi
+clairement, lui dit-il, combien il est peu de
+chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus
+malheureuse encore qu'indifférente:</p>
+
+<blockquote><p>
+...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien
+malade, et ne crois pas que je sois moi-même de force
+à t'adresser un reproche. Il faut que tu souffres beaucoup
+pour que tu n'aies même plus une larme pour
+moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques à la parole
+qui, <i>depuis trente ans</i>, disais-tu, <i>n'a pas encore été
+faussée</i>. Elle le sera donc une fois, et j'aurai perdu le
+seul jour de bonheur qui me restait encore. Qu'il en
+soit ce qui plaît à Dieu ou à l'Esprit du Mort. Car, à
+vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne,
+en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour
+par jour, un nouveau coup de pierre sur la tête, c'est trop.</p>
+
+<p>... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en
+me disant qu'un soupçon jaloux tue l'amour dans ton
+coeur? Qui crois-tu donc que j'aime? Toi ou une autre?
+Tu t'appelles <i>insensible, un être stérile et maudit</i>? Tu te
+demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur
+fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant
+de quels abîmes je suis sorti. Eh! mon amie, me voilà
+ici, à Baden, à deux pas de la Maison de Conversation.
+Je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit pour aller
+faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrais
+à autant de jolies petites poupées qui ne me recevront
+peut-être pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort
+jolies, et qui, plus certainement encore, ne quittent pas
+leur amant, parce qu'elles ne veulent pas se voir méconnaître.
+Quoi que tu fasses ou quoi que tu dises, morte
+ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une
+autre. «<i>Aime-moi dans le passé</i>, me dis-tu, <i>mais non telle
+que je suis dans le présent</i>.» George, George, tu sauras que
+la femme que j'aime est celle des rochers de <i>Franchart</i>,
+mais que c'est aussi celle de Venise, et celle-là, certes,
+ne m'apprend rien, quand elle me dit qu'on ne l'offense
+pas impunément.</p>
+
+<p>... Je n'ai plus rien dans la tête ni dans le coeur. Je
+crois que je vais revenir à Paris pour peu de temps... Je
+souffre, et à quoi bon? Ta lettre m'a fait un mal cruel.
+George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais que sert de
+gémir? Tu me dis que tu m'écris afin que je ne prenne
+aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien,
+écoute, adieu, n'écrivons plus... Tout cela, vois-tu, est
+horrible, au bout du compte. Tu souffres, toi aussi. Je
+te plains, mon enfant; mais puisqu'il est vrai que je ne
+peux rien pour toi, eh bien, alors, si notre amitié s'envole
+au moment où tu souffres et où tu es seule, qu'est-ce
+que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète.
+Adieu. Je ne sais où je serai; n'écris pas, je ne puis savoir.</p>
+
+<p>Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu.
+O mon Dieu, toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc?
+Mourir sans cesse! Oh mon coeur, mon amour, je ne
+t'en veux pas de cette lettre-ci; mais pourquoi m'as-tu
+écrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit Dieu!
+J'espérais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop!
+</p></blockquote>
+
+<p>Pagello était allé voir Musset avant son départ
+pour Baden. Il l'avait trouvé lisant une
+lettre d'Elle.&mdash;George vient d'écrire à Alfred
+que Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha
+certaine phrase passionnée qu'il disait
+y avoir surprise. Or cette phrase n'était que
+dans son imagination. Musset répond à son
+amie que personne n'a rien pu voir de sa lettre
+tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce
+sot incident, c'est «qu'elle a rompu» avec cet
+homme... Mais a-t-elle bien rompu? Ne lui
+parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?...</p>
+
+<blockquote><p>
+... Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être,
+et <i>Lui</i> aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager
+personne. S'il souffre, lui, eh bien, qu'il souffre, ce
+Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je lui rends sa leçon;
+il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, le voilà prévenue,
+et je te rends tes propres paroles: «<i>Je t'écris cela,
+afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n'en
+prisses aucune idée de rapprochement avec moi</i>.» Cela est-il
+dur? Peut-être. Il y a une région dans l'âme, vois-tu,
+lorsque la douleur y entre, la pitié en sort. Qu'il souffre!
+Il te possède. Puisque ta parole m'est retirée; puisqu'il
+est bien clair que toute celte amitié, toutes ces promesses,
+au lieu d'amener une consolation sainte et
+douce au jour de la douleur, tombent net devant elle;
+eh bien, puisque je perds tout, adieu les larmes; adieu,
+non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en t'aimant.
+Mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. O mon Dieu!
+Est-ce ainsi? J'en aurai profité pour le ciel. En fermant
+celle lettre, il me semble que c'est mon coeur que je
+ferme. Je le sens qui se resserre et s'ossifie. Adieu.
+(<i>Lettre de Baden, 15 septembre</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>La fin de ce mois de septembre ne fut que
+tristesses pour tous les trois. Au commencement
+d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et
+Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa
+pensée unique restait à son amie, et son premier
+soin était de lui demander de la revoir:</p>
+
+<blockquote><p>
+Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit une lettre
+bien triste, mon pauvre ange, et j'arrive bien triste
+aussi. Tu veux bien que nous nous voyions. Et moi, si
+je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant; la
+moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire
+souffrir un instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu
+auras toute confiance, et tu sauras jusqu'à quel point
+je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu'il n'y a plus
+pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu'il s'agit
+de toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te
+ferai jamais de mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble;
+parlons du passé ou de l'avenir, de la mort ou
+de la vie, de l'espérance ou de la douleur. Je ne suis
+plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi
+ton heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu
+voudras, quand tu auras une heure, un instant à perdre.
+Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, tant mieux.
+Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras
+rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer.
+Ton frère,</p>
+
+<p>ALFRED.
+</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Cette utopie que tous trois auraient acceptée,
+d'une amitié vaguement amoureuse, n'est
+guère précisée, que dans les lettres de George
+Sand. Ni Pagello, dans son journal, ni Musset,
+dans ses lettres, ses romans et ses vers, ne paraissent
+y avoir souscrit, aussi résolument.</p>
+
+<p>Pagello ne fait même aucune allusion, dans
+son mémorial sincère, aux égards que son amie
+prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu
+revoir le poète. Bien mieux, nous n'y trouvons
+mentionnée qu'une rencontre avec George Sand,
+depuis leur arrivée à Paris.... Reprenons-le où
+nous l'avions coupé:</p>
+
+<blockquote><p>
+&mdash;Nous en étions à prendre congé l'un de l'autre
+pour nous revoir dans trois mois, mais elle croyait que
+peut-être nous ne nous reverrions plus et, sans manifester
+ce doute qui dans ce moment lui était pénible, elle
+redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant
+de ne pas abandonner aussitôt l'occasion que je trouvais
+à Paris de cultiver les études de ma profession.
+Aucune mère n'aurait parlé avec une affection plus
+raisonnée. J'en fus touché au fond de l'âme.</p>
+
+<p>Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent
+que j'avais pu et vendu quelques objets précieux. De
+plus, j'avais expédié d'avance à Paris quatre tableaux à
+l'huile de Zucarelli pour les vendre et pouvoir demeurer
+quelques mois dans la capitale de la France.&mdash;George
+Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: «Les
+tableaux partiront avec moi demain pour la Châtre où
+un amateur de mes amis en fera sûrement l'acquisition,
+aussi je te prie de me laisser le soin de cette affaire et
+de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent
+Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t'en comptera
+l'argent.» Je répondis à tout cela par une poignée
+de main qui fut comprise comme le plus éloquent discours.
+Le matin suivant, Boucoiran frappait à ma porte
+et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat de
+l'Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour
+tous les grands hôpitaux de Paris. Ayant visité l'Hôtel-Dieu
+et ensuite la Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui
+m'accueillit avec grande courtoisie, j'allai avec mon Mentor
+faire une visite d'un autre genre à M. Buloz, Savoyard,
+directeur de la <i>Revue des Deux Mondes</i>. Boucoiran
+portait un gros paquet et il le lui remit; c'était le second
+volume de <i>Jacques</i>, écrit chez moi à Venise. «Elle est
+donc arrivée? dit Buloz.&mdash;Oui, répondit Boucoiran,&mdash;Depuis
+quand?&mdash;Depuis deux jours.&mdash;Cette diablesse
+de femme me fait devenir fou; voici un volume que
+j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'était
+entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien.»
+Boucoiran sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme
+une statue; pendant ce temps-là, je me détournai pour
+regarder quelques estampes qui ornaient la pièce, et
+Boucoiran dit quelques mots à l'oreille de Buloz; après
+quoi celui-ci, qui m'avait à peine remarqué, prit ses
+lunettes et, me regardant avec discrétion et courtoisie
+du seul oeil qui lui restait, me fit les plus gracieuses
+questions, les offres les plus courtoises, et finit par me
+donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en
+qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle
+que ce fût. Je la mis dans ma poche en le remerciant;
+puis je pris congé, en souriant de mon importance littéraire.
+La carte équivalait à une nomination de journaliste.</p>
+
+<p>Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que
+des deux mondes où rayonne son fameux journal. Ici
+je ne puis m'abstenir de signaler ce qui me fut le plus
+agréable: qu'il m'ait offert de travailler à sa revue, me
+sachant collaborateur de George Sand pour les <i>Lettres
+d'un voyageur</i>. Il me donna de curieux éclaircissements
+sur le groupe littéraire qu'il présidait. Je lui reconnus
+un tact très fin, des manières franches, un excellent
+coeur et un rare bon sens.</p>
+
+<p>... Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable
+imprésario d'opéra. Il a ses ténors, ses <i>prime donne</i>, ses
+<i>contralti</i>, ses basses, ses secondes parties et ses choeurs,
+c'est une joie que de voir cet homme s'agiter avec sa
+<i>virtuose canaille</i> et suivant les convenances particulières
+de chacun. Ils sont excellemment payés selon leur catégorie,
+mais ils sont presque tous en dette de travaux.</p>
+
+<p>La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de
+billets, de sollicitations de toute sorte, pour de l'argent,
+de l'argent, de l'argent, et cela contre la seule garantie
+de l'argument d'un article, d'une histoire, d'un récit
+encore gisant dans l'esprit de l'auteur,&mdash;qui promet
+de le livrer dans quinze jours, un mois, un an.... Je me
+suis convaincu qu'en général il vaut mieux connaître de
+loin les célébrités littéraires: j'ai su des choses à confondre,
+sur la vie privée de ces monstres de grands
+hommes. Figurez-vous Chateaubriand, le plus grand, le
+plus moral des poètes français de ce siècle: il joue et
+il perd dans une nuit, par anticipation, une édition nouvelle
+de ses oeuvres.... Il se fait bâtir une maison délicieuse,
+tout incrustée de marbres rapportés de Grèce:
+il la perd également au jeu.</p>
+
+<p>Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamartine?...
+Je vous dis qu'à peu près tous sont dans le même
+genre.</p>
+
+<p>Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas
+depuis longtemps. Boucoiran fut mon mentor et mon
+ange tutélaire. Huet, Lisfranc, Amussat, trois illustres
+médecins, me prodiguèrent les amabilités et m'aidèrent
+à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences médicales.
+Et de funestes pensées survenaient pour me travailler
+l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je
+passais dans la solitude de ma chambrette, le portrait
+de ma mère m'inspirait des paroles d'inexprimable consolation
+et je trouvais le courage de défier ma pauvreté
+et mon ténébreux avenir.</p>
+
+<p>Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait
+la vente de mes tableaux pour 1500 francs. Je
+crus être devenu un Rothschild, et dans l'extase de la joie
+je courus me procurer une boîte d'instruments de chirurgie
+avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un
+nouvel envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours
+après, me mit en mesure de vivre sobrement pendant un
+mois encore, réservant les 500 francs supplémentaires
+qu'elle-même devait m'apporter pour retourner à
+Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme,
+amena le jour redouté et désiré par moi du retour de
+la Sand à Paris. J'eus d'elle les autres 500 francs, je préparai
+mon bagage, et, deux jours après, j'allai chez
+George Sand où Boucoiran m'attendait. Nos adieux
+furent muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder.
+Elle était comme perplexe: je ne sais pas si elle
+souffrait; ma présence l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet
+Italien qui, avec son simple bon sens, abattait la sublimité
+incomprise dont elle avait coutume d'envelopper
+la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait connaître
+que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités
+excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette
+connaissance de ma part ne pouvait que lui donner du
+dépit, ce qui me fit abréger, autant que je pus, la visite.
+J'embrassai ses enfants et je pris le bras de Boucoiran
+qui m'accompagna et me laissa au point où vous m'avez
+trouvé.
+</p></blockquote>
+
+<p>Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu
+que la situation était insoutenable. Un invincible
+renouveau d'amour avait surgi pour George
+Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé
+d'estimer, d'aimer peut-être Pagello, dans ce
+coeur double par générosité qui ne pouvait se
+résoudre à sacrifier l'un ou l'autre, les faisant
+tous deux malheureux. «Tout de moi <i>le</i> blesse
+et l'irrite, écrivait-elle au poète, et, faut-il te
+le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce
+que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de
+ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, il n'a
+plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour.
+Je le verrai s'il est encore à Paris; je vais y
+retourner dans l'intention de le consoler; me
+justifier, non; le retenir non.... Et pourtant
+je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet
+homme généreux, aussi romanesque que moi et
+que je croyais plus fort que moi.»</p>
+
+<p>Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu
+d'Alfred Tattet, l'ami de Musset, qui, à
+Venise, était devenu un peu son ami. Il lui
+avait écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait
+de le revoir et de l'embrasser. Ils se rencontrèrent,
+Pagello lui ouvrit son coeur simple, et
+à la veille de retourner à ses lagunes, il lui
+adressa ce billet d'adieu: «Mon bon ami,
+avant de partir, je vous envoie encore un baiser.
+Je vous conjure de ne souffler jamais mot de
+mon amour avec la George.&mdash;Je ne veux pas
+de vengeances.&mdash;Je pars avec la certitude
+d'avoir agi en honnête homme.&mdash;Ceci me fait
+oublier ma souffrance et ma pauvreté.&mdash;Adieu,
+mon ange.&mdash;Je vous écrirai de Venise.&mdash;Adieu,
+adieu.»</p>
+
+<p>Il vécut tranquille à Venise, considérant de
+loin le sillage de gloire qui suivait à travers le
+siècle celle qui avait été son amie d'un jour. Des
+relations cordiales mais lointaines s'établirent
+entre George Sand et lui. «Jeunette encore,
+m'écrit Mme Antonini, quand je m'exerçais dans
+la langue française, il me souvient d'avoir écrit
+sous la dictée de mon père à George Sand, et
+que celle-ci fut toujours des mieux disposées
+pour tous ceux que lui recommandait son ami
+Pagello, parmi lesquels Daniel Manin.»&mdash;Les
+plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours
+devant son impérieux besoin d'amitié: sa
+bonté d'instinct, comme son génie, étaient des
+forces de la nature.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Musset n'a pas attendu le départ de Pagello
+pour revenir à George Sand. Entièrement repris
+par elle, repentant, généreux, séduisant et
+soumis, il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut
+s'en passer.</p>
+
+<p>Telle est l'emprise de l'amour sur tout son
+être que, devant la chère présence, il ne s'appartient
+plus. Dominée par une impatience de jouir
+profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant
+perdu consumé d'incurable tendresse,
+s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion
+du sentiment qui règne sur sa vie. La
+volonté n'existe plus en lui que pour l'amour.
+Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait
+unique de son coeur, y met une détresse
+constante. Impétueux, même imprudent, pour
+sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste
+plus faible qu'une femme. Un sentiment inné
+de l'honneur, du devoir, guide toujours son
+âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne
+retient plus sa pensée; mais plus rien, hors son
+espérance, ne lui fait estimer la vie.</p>
+
+<p>Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé
+sa maîtresse. Un long bonheur est-il
+possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut
+s'abolir, va sans tarder empoisonner leurs
+joies.</p>
+
+<p>Écoutons la femme se plaindre, pardonner,
+pleurer, s'égarer.... et se donner raison:</p>
+
+<blockquote><p>
+J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient
+dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu
+me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme
+un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh bien,
+n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le voulais
+hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit.
+Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit
+pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans
+moi tu étais perdu. Et encore une fois, j'ai été assez
+folle pour vouloir te sauver; mais tu es plus perdu
+qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre
+moi que tu tournes ton désespoir et la colère.</p>
+
+<p>.... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur
+a été chaste comme la fraternité réelle, et à présent
+que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas m'arracher
+ces voiles dont j'ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis
+de moi-même le devoir de rester enveloppée. Crois-tu
+que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller,
+je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon
+goût de m'interroger sur toi?&mdash;Mais tu n'es plus mon
+frère, dis-tu? Hélas! hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances
+à reprendre ce lien fatal! Ne t'ai-je pas dit
+tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu souffrirais
+de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème,
+tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus
+qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme
+une proie? Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons
+être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et
+perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu
+à me reprendre et à me garder? Je ne voulais
+plus aimer, j'avais trop souffert. Ah! si j'étais une coquette,
+tu serais moins malheureux. Il faudrait te
+mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai
+jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire
+croire? C'est parce que j'ai été sincère que tu es au
+supplice<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs
+Lettres n'est datée.</blockquote>
+
+<p>Dès la première reprise la pauvre femme
+était blessée; mais elle songeait à Venise et
+sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa
+rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait
+soudain le désespoir. Et en même temps qu'elle
+lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre
+amant lui demandait pardon.&mdash;Qu'a-t-il pu
+dire! Quelle triste folie! Il ne sait donc pas être
+heureux!...&mdash;Elle veut rentrer à Nohant?...
+Est-ce possible que tout soit fini!&mdash;Ecoutons
+ce touchant désespoir.</p>
+
+<blockquote><p>
+.... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable
+envers toi! Que de mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le
+sais: et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma
+bien-aimée, que je suis un malheureux, que je suis fou,
+que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher
+ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis
+un mot qui m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne
+sais pas sourire, je ne sais pas te dire que mille larmes,
+que mille affreux tourments, que les plus affreux malheurs
+peuvent tomber sur moi, que je peux les souffrir,
+et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de
+toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant,
+mon âme! Je t'ai poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais
+passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre
+qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire,
+à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a
+de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être
+pour moi un enfant chéri, que je bercerais doucement.
+O George, George! Écoute, ne pense pas au passé, non,
+non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas.
+Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie,
+attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas.
+Laisse faire le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te
+revoir pendant huit jours, pendant un mois, que sais-je?
+A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre raison n'y tient
+pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un fou
+misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence
+pendant un temps; tu n'es pas assez forte toi-même
+pour m'aimer encore. Et moi, et moi, je t'aime
+tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit je vais passer!
+Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta grand'-mère,
+de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant.
+Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais
+ce que je dis, je suis au désespoir. Je t'ai offensée,
+affligée; je t'ai fatiguée; comme je t'ai quittée; oh, insensé!
+Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai cru que j'allais
+tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon
+à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans
+le coeur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là!
+Pense au bonheur! Hélas, hélas, si l'amour l'a jamais
+donné! George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot,
+non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis seulement:
+<i>J'attendrai</i>. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept
+mois que j'attends, je puis en attendre encore bien
+d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon
+enfant, crois-y, ou j'en mourrai.
+</p></blockquote>
+
+<p>Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné;
+mais le voici malade. «&mdash;J'ai une fièvre de cheval....
+Comment donc faire pour te voir?» Il
+est chez sa mère. Papet ou Rollinat pourraient
+entrer d'abord, puis l'introduire, elle, «quand
+il n'y aurait personne».</p>
+
+<p>George Sand a entendu l'appel de «son pauvre
+enfant»; elle ira le soigner si sa mère ne s'y
+oppose. Mais comment s'y prendre? «&mdash;Je
+peux mettre un tablier et un bonnet à Sophie.
+Ta soeur ne me connaît pas; ta mère ferait
+semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais
+pour une garde. Laisse-moi te veiller
+cette nuit, je t'en supplie.»&mdash;Mme Lardin de
+Musset m'a conté que George Sand était venue,
+en effet, sous le costume de sa servante et
+qu'elle avait veillé son frère maternellement.</p>
+
+<p>Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer
+des relations qui brûlaient sa vie. Ne
+parvenant pas à le persuader, il cessa de le voir.
+Musset n'aimait point les observations; il tenait,
+néanmoins, à l'affection de son vieil ami.
+Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred Tattet:
+«J'apprends que j'ai été la cause indirecte et
+très involontaire d'un différend entre vous et
+Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût ainsi,
+et l'engage à venir causer.&mdash;Vraisemblablement,
+Tattet invoqua des prétextes pour ne pas
+s'y rendre, et Musset en eut du dépit.</p>
+
+<p>Mais on clabaudait sur la réconciliation des
+deux amants. Gustave Planche recommençait
+les potins de l'été. Musset le provoqua en duel.</p>
+
+<p>Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique:</p>
+
+<blockquote><p>
+Monsieur,</p>
+
+<p>Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous
+auriez tenu sur mon compte des propos d'une nature
+telle que je ne peux ni ne veux les laisser passer.</p>
+
+<p>Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin
+de lui donner la suite qui me conviendra.</p>
+
+<p>Je vous salue.</p>
+
+<p>Vicomte ALFRED DE MUSSET.</p>
+
+<p>Quai Malaquais, n° 19.
+</p></blockquote>
+
+<p>Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit
+(10 novembre) qu'il se contentait de son désaveu.
+Nous voilà informés que Musset habitait
+alors chez George Sand; ils étaient pleinement
+réconciliés.</p>
+
+<p>Ce bonheur fut encore de peu de durée.
+Ecoutons les pauvres amants se lamenter sur
+leur impuissance à conserver la paix:</p>
+
+<p><i>De Lui à Elle</i>: Le bonheur, le bonheur, et la Mort
+après, la Mort avec. Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes.
+Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! Oui, par Dieu,
+heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi
+les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge,
+sinon pour te verser ma vie, pour que tu la boives sur
+mes lèvres.</p>
+
+<p>Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt.
+Viens, dès que tu pourras. Viens pour que je me mette
+à genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer,
+de pardonner!</p>
+
+<p>Ce soir! ce soir!</p>
+
+<p>6 heures.</p>
+
+<p><i>D'Elle à Lui</i>: Pourquoi nous sommes-nous quittés si
+tristes? nous verrons-nous ce soir? pouvons-nous être
+heureux? pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui,
+et j'essaye de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a pas
+de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, tu
+t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas!
+mon enfant! nous nous aimons, voilà la seule chose sûre
+qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous
+ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous
+aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La
+mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraye...
+Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois si
+je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et moi avec toi;
+penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il
+l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où
+l'effroi est plus fort que l'amour...</p>
+
+<p>...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous
+deux peut-être, ou bien la solitude et le désespoir pour
+moi seule. Dis-moi, crois-tu pouvoir être heureux ailleurs?
+Oui, sans doute, tu as vingt ans et les plus belles
+femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent
+t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de
+bien, et le beaucoup de mal que je t'ai fait.</p>
+
+<p>...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une
+chose, c'est d'essayer de te rendre heureux. Mais il te
+faudrait de la patience et de l'indulgence pour quelques
+moments de peur et de tristesse que j'aurai encore
+sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge.
+Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi
+qu'il arrive, sache que je t'aime et t'aimerai.</p>
+
+<p><i>De Lui</i>: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu
+m'aimeras, c'est de la folie. Je n'en aurai jamais la
+force. Écris-moi un mot. Je donnerais je ne sais quoi
+pour t'avoir là. Si je puis me lever j'irai te voir.</p>
+
+<p><i>De Lui</i>: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô
+mon George. C'est donc ainsi, je t'aime pourtant.
+Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu mes lèvres,
+mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu!</p>
+
+<p>Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre
+homme.</p>
+
+<p><i>D'Elle:</i> Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous
+jouons. Mais notre coeur et notre vie seront l'enjeu et
+ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l'air.
+Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle
+ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!...
+Elle songe réellement à ramener Musset
+dans cette forêt de Fontainebleau où ils furent
+si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas,
+Rosanne Bourgoin, leur sera l'apaisement souhaité.
+Mais non! Il faut se séparer une fois
+pour toutes. Il faut s'en donner le courage.&mdash;Une
+fatalité pesait sur cet amour: tous deux se
+débattaient dans une détresse invincible.</p>
+
+<p>Descendez, descendez, lamentables victimes,
+Descendez le chemin de l'enfer éternel...</p>
+
+<p>Le poète comprit que la situation était sans
+issue. Excédé de cette passion épuisante, il
+résolut de partir.&mdash;Le l0 novembre, il l'annonce
+à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas
+le courage d'attendre son départ à elle. Il veut
+néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux
+lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir.</p>
+
+<p>Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet
+dont il sait l'influence si redoutée de Celle qu'il
+veut fuir: «Tout est fini.&mdash;Si par hasard on
+vous faisait quelques questions, si peut-être on
+allait vous voir pour vous demander à vous-même
+si vous ne m'avez pas vu, répondez purement
+que non et soyez sûr que notre secret
+commun est bien gardé de ma part<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>...» Et il va
+en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un
+de ses parents.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.</blockquote>
+
+<p>De son côté, George Sand est partie pour
+Nohant. Elle y éprouve comme lui un sentiment
+de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a
+su la rupture, l'en félicite et elle lui répond:
+«Je ne vais pas mal, je me distrais et ne retournerai
+à Paris que guérie et fortifiée... Vous
+avez tort de parler comme vous faites d'Alfred.
+N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et
+soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et
+moi<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine,
+p. 84.</blockquote>
+
+<p>Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais
+voici que George se reprend à l'aimer,&mdash;comme
+elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris pour
+le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent
+s'empare de la pauvre femme. Elle va payer
+toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise.</p>
+
+<p>Dans son égarement, elle coupe sa chevelure
+et l'envoie à Musset. Le poète touché va
+se rendre: ses amis le retiennent et triomphent
+encore. Alors elle a recours à Sainte-Beuve.</p>
+
+<p>Mais cette obstination à se torturer fatigue
+son confesseur d'autrefois:</p>
+
+<blockquote><p>
+Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je
+ne suis pas encore en état d'être abandonnée, de vous
+surtout qui êtes mon meilleur soutien. Je suis résignée
+moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me secoue,
+mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens
+folle.</p>
+
+<p>Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été
+chez <i>lui</i>. Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en
+mourrai. Je sais qu'il est froid et colère en parlant de
+moi; je ne comprends pas seulement de quoi il m'accuse,
+à propos de je ne sais qui. Cette injustice me dévore
+le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles
+choses.</p>
+
+<p>Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente
+et il rit de ce que je ne pars pas. Mais, mon
+Dieu, conseillez-moi donc de me tuer; il n'y a plus que
+cela à faire<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>!...
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul,
+article cité, p. 438.</blockquote>
+
+<p>Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours
+chez Delacroix, un bon ami, qui fait son portrait
+pour la <i>Revue</i><a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. Mais le soir, elle est seule
+et triste. «&mdash;Seule, quelle horreur!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> Nous savons par le <i>Journal</i> du grand peintre comme
+les passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...</blockquote>
+
+<p>Elle traverse une crise terrible, elle va connaître
+des douleurs qu'elle ne soupçonnait pas.
+Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour
+écrire à l'amant qui ne veut plus d'elle, trop
+malheureuse aussi, elle confie ses tourments à
+un journal intime. Elle nous y laissera le plus
+sincère de son âme. Son expérience d'écrivain
+et de psychologue lui a proposé cette confession
+comme le meilleur des soulagements. Elle la
+continuera huit jours, épanchant le trop-plein
+de son coeur avec cette abondante et claire éloquence
+qui est tout son génie<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset.
+Mme Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie.
+Il est inédit. Mais P. de Musset s'en est servi dans <i>Lui et Elle,</i>
+chap. xv. Maintes phrases sont textuellement reproduites.
+Mme Arvède Barine en a donné aussi de courts fragments,
+pp. 83-87.</blockquote>
+
+<p>Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,&mdash;en
+bousingot;&mdash;croyant se distraire, elle s'y est
+ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie.
+Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là, depuis
+huit jours la laissent insensible.&mdash;Elle a posé
+chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui vantant
+les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister
+au besoin de lui parler de sa douleur. Il
+lui a conseillé de ne pas avoir de courage:
+«Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis
+ainsi, je ne fais pas le fier, <i>je ne suis pas né romain</i>.
+Je m'abandonne à mon désespoir; il me
+ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez,
+il se lasse à son tour, et il me quitte.»</p>
+
+<p>Son chagrin à elle augmente tous les jours.
+Elle se retient d'aller casser le cordon de la
+sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de
+se coucher en travers de sa porte....</p>
+
+<blockquote><p>
+... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui
+disais: «Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis,
+mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois
+bien que je t'aime, que je ne peux aimer que toi; embrasse-moi,
+ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi
+quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me
+trouves encore jolie malgré mes cheveux coupés, malgré
+les deux grandes rides qui se sont formées depuis
+l'autre jour sur mes joues. Eh bien, quand tu sentiras
+ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi,
+maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec
+cet affreux mot: <i>dernière fois!</i> Je souffrirai tant que tu
+voudras; mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une
+fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser,
+qui me fasse vivre et me donne du courage.&mdash;Mais tu
+ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu t'es
+vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands
+torts certainement que tu n'en eus à Venise, quand je
+me consolai. Mais tu ne m'aimais pas, et la raison
+égoïste et méchante me disait: <i>Tu fais bien!</i> A présent,
+je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis dans
+le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime;
+je me soumettrais à tous les supplices pour être aimé
+de toi et tu me quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes
+fou. C'est votre orgueil qui vous conseille. Vous devez
+en avoir, le vôtre est beau, parce que votre âme est
+belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous
+dire: «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne
+pas trop l'aimer à présent, que crains-tu? Elle ne sera
+pas trop exigeante, l'infortunée. Celui des deux qui aime
+le moins est celui qui souffre le moins. C'est le moment
+de l'aimer ou jamais.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin
+d'un bras solide pour la soutenir et d'un coeur
+sans vanité pour l'accueillir et la conserver.
+«Mais ces hommes-là sont des chênes noueux
+dont l'écorce repousse, et toi, poète, belle fleur,
+j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée, elle
+m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai
+cherché un contrepoison qui m'a achevée....»</p>
+
+<p>Son épanchement douloureux remplit des
+pages et des pages. Elle le reprend au bout de
+trois jours pour consigner les précieuses confidences
+de trois de ses amis célèbres sur l'amour:</p>
+
+<blockquote><p>
+Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui
+méritait d'être aimé. C'est possible, mais quand on
+aime un homme, il est bien difficile d'aimer Dieu.
+C'est si différent! Il est vrai que Liszt ajoutait qu'il n'a
+eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de Lamennais,
+et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait
+de lui. Il est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu
+Heine ce matin. Il m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête
+et les sens, et que le coeur n'était que pour bien peu
+dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures, elle m'a dit
+qu'il fallait <i>ruser</i> avec les hommes et faire semblant de
+se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve
+qui ne m'ait pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de
+sottise. Je lui ai demandé ce que c'était que l'amour, et
+il m'a répondu: «Ce sont les larmes; vous pleurez, vous
+aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle
+en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai,
+ou Dieu fera un miracle pour moi: il me donnera
+l'ambition littéraire ou la dévotion: il faut que j'aille
+trouver soeur Marthe<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> La religieuse du couvent des Augustines où avait été
+élevée G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs
+fois après son mariage.&mdash;Est-ce cette amitié pour soeur
+Marthe qu'évoquent Camille et Perdican dans: <i>On ne badine
+pas avec l'amour</i>?</blockquote>
+
+<p>Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut
+pas travailler. Son journal désormais la consolera
+tous les soirs.</p>
+
+<p>Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique
+lui fait du mal. Et puis toutes ces femmes
+blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio
+ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles
+saura l'aimer comme Elle l'aime? Il dit maintenant,
+il pense peut-être qu'elle joue une comédie,&mdash;et
+elle en meurt. Où est le temps de ces
+lettres d'amour qu'elle recevait en Italie? «Oh!
+ces lettres que je n'ai plus! que j'ai tant baisées,
+tant arrosées de larmes, tant collées sur
+mon coeur nu, quand l'autre ne me voyait pas!»</p>
+
+<p>Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement,
+douloureusement<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>.... N'a-t-elle pas
+assez expié? Ne voilà-t-il pas, depuis des semaines,
+assez de terreurs, de frissons, de
+prières éperdues dans les églises... Un de ces
+soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a crié:
+Confesse et meurs!&mdash;«Hélas! j'ai confessé
+le lendemain et je n'ai pas pu mourir.» Car on
+ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit dans
+d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un,
+que ne retrouve-t-elle «cette féroce vigueur
+de Venise», qui fut son crime, un crime
+qui la tue dans une trop longue agonie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a> Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée,
+après m'avoir haïe? Quel mystère s'accomplit en toi
+chaque semaine? Pourquoi ce <i>crescendo</i> de déplaisir,
+de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide et méprisante
+raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette
+douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de
+ma vie! Amour funeste! Je donnerais tout ce que j'ai
+reçu pour un seul jour de ton effusion! Mais <i>jamais</i>!
+jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas croire cela!
+Je vais y aller! J'y vais!&mdash;Non!&mdash;Crier, hurler,
+mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.</p>
+
+<p>Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a
+fait mon désespoir et mon crime. Pouvais-je parler?
+Vous n'auriez plus voulu de mes soins, vous seriez
+mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait
+sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je n'ai
+jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert,
+à cause de cette maladie et à cause de moi, sans que
+ma poitrine se brisât en sanglot. Je vous trompais, et
+j'étais là entre deux hommes, l'un qui me disait:
+«Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai,
+je mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas,
+dans mon autre oreille: «Faites attention, vous êtes à
+moi, il n'y a plus à en revenir, mentez! Dieu le veut,
+Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme! pauvre
+femme! c'est alors qu'il fallait mourir!
+</p></blockquote>
+
+<p>Suspendons un moment ce résumé banal et
+froid de la précieuse confession. Aussi bien
+présente-t-elle ici une lacune de plusieurs jours.
+Et revenons à Sainte-Beuve.&mdash;Il est allé
+voir George Sand. Il a consenti à prier Musset
+de ne point abandonner la malheureuse. Mais
+le poète est décidé à ne pas reprendre sa
+chaîne. Il écrit donc au complaisant intercesseur:</p>
+
+<blockquote><p>
+Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt
+que vous avez bien voulu prendre, dans ces tristes
+circonstances, à moi et à la personne dont vous me
+parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible maintenant
+de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des
+relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère
+que ses amis ne croiront pas voir dans cette résolution
+aucune intention offensante pour elle, ni aucun dessein
+de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a quelqu'un à
+accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien
+mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses
+sans doute, comme vous me le dites vous-même.
+Madame Sand sait parfaitement mes intentions présentes,
+et si c'est elle qui vous a prié de me dire de ne
+plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par
+quel motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé
+positivement de la recevoir à la maison...
+</p></blockquote>
+
+<p>Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes
+relations avec Sainte-Beuve se maintiendront:
+«Vous feriez de moi un <i>cruel</i> si vous me laissiez
+croire que pour vous voir il faut que je
+sois brouillé avec ma maîtresse<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.</blockquote>
+
+<p>George Sand a compris que Musset était
+excédé. Elle va essayer de la résignation. Elle
+écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> <i>Id.</i>, p. 439.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je
+vous espère et ne vous écris que pour être sûre. Je n'ai
+plus même l'espoir de terminer doucement cet amour
+si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et mon coeur
+avec!</p>
+
+<p>Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à
+me faire espérer, c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop
+de mon désespoir; j'en ai tant que je ne peux pas le
+porter.
+</p></blockquote>
+
+<p>Un passage de la cinquième de ses <i>Lettres
+d'un voyageur</i>, le récit des amours de Watelet
+et de Marguerite Leconte, fait allusion
+à cette crise de son âme<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>. Mais le journal intime
+que nous citions plus haut va nous la
+préciser davantage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> Remarque de M. de Lovenjoul (article cité de <i>Cosmopolis</i>,
+p. 440).&mdash;Cette cinquième Lettre a paru dans la <i>Revue
+des Deux Mondes</i> du 15 janvier 1835 sous le titre de <i>Lettres
+d'un oncle</i>.</blockquote>
+
+<p>Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et
+puis il y a consenti, mais sans lui rendre encore
+son amour. Elle comprend, dans sa subtilité
+de femme, qu'il agit par faiblesse, car le
+monde est entre eux. «... Tu ne peux pas ôter
+de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par
+moi, mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la
+compassion et l'amitié. Pauvre Alfred! Si personne
+ne le savait, comme tu me pardonnerais!»</p>
+
+<p>Musset a peur de se laisser reprendre à son
+amour, mais il en meurt d'envie. Il feint d'être
+jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé à
+George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a
+aucun motif pour le renvoyer. «Si elle avait
+pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de colère.»
+Mais c'est chose impossible à son coeur.&mdash;«Ah!
+mon cher bon, s'écrie-t-elle, si tu
+pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir
+je renverrais tous ces gens-là!» Hélas! elle
+n'ambitionne pas encore l'amour, mais seulement
+l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à
+Buloz; c'est son idée fixe; elle sera résignée et
+patiente; elle se régénérera. Pour se réhabiliter
+à <i>ses</i> yeux, elle s'entourera d'hommes purs et
+distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer.
+On la plaisantera encore et il prendra une maîtresse;
+mais la vérité triomphera. Et cet invincible
+amour se fait humble jusqu'à la faiblesse,
+comme pour effacer le souvenir des fautes et
+de la fierté de jadis.</p>
+
+<p>... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez
+longtemps pour prouver que je peux la mener, j'irai,
+ô mon amour, te demander une poignée de main. Je
+n'irai pas te tourmenter de jalousies et de persécutions
+inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime
+plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter
+l'amour que j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il
+me tue. Oh! si je l'avais aujourd'hui. Hélas! que je suis
+pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de bien! Si j'avais
+quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la
+permission de t'envoyer de temps en temps une petite
+image de 4 sous, achetée sur les quais, des cigarettes
+faites par moi, un oiseau, un joujou! Quelque chose
+pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me figurer
+que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!&mdash;Oh!
+ce n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du
+monde; sacré Dieu, ce n'est pas cela! Je dis mon histoire
+à tout le monde; on la sait, on en parle, on rit de moi;
+cela m'est à peu près égal.</p>
+
+<p>Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se
+délivrer de cette passion éternellement, menaçante,
+comme d'un fardeau trop lourd pour sa
+faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui
+a vanté sa maîtresse du moment. Elle a compris
+toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle
+bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant
+à souhaiter que cette femme l'apaise et
+le console: «Qu'elle lui apprenne à croire.
+Hélas! moi je ne lui ai appris qu'à nier!»</p>
+
+<p>Ce mois de décembre 1834 fut lamentable
+à George Sand. La pauvre Lélia connut le désespoir.
+La fin de son journal intime nous dévoile
+les affres d'agonie par où passa son coeur.
+Le fantôme du suicide hanta réellement cette
+âme désemparée qui vivait les douleurs de ses
+fictions romantiques. Mais sa tendresse profonde
+pour ses enfants l'en détourna, et aussi
+la brûlante hantise de cet autre enfant qui
+tenait décidément tant de place dans son être
+amoureux.</p>
+
+<blockquote><p>
+Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand
+je m'étendais avec résignation sur cette couche glacée?
+Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantôme
+de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour
+funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond
+et délicat! Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes
+baisers me brûlent donc vite et que je meure consumée!
+Tu jetteras mes cendres au vent, elles feront
+pousser des fleurs qui te réjouiront.</p>
+
+<p>Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble
+qu'un volcan gronde au dedans de moi et que je vais
+éclater comme un cratère. O Dieu, prends donc pitié de
+cet être qui souffre tant!</p>
+
+<p>... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle
+tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te voiler
+d'une douce langueur! Mon petit corps souple et chaud,
+vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Élisée sur
+l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez
+plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant:
+«Petite fille, lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds!
+Adieu mes blanches épaules! Adieu tout ce que j'aimais,
+tout ce qui était à moi! J'embrasserai maintenant
+dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des
+rochers, dans les forêts, en criant votre nom; et quand
+j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre
+humide!
+</p></blockquote>
+
+<p>Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle
+femme profondément femme était cet écrivain
+de génie.</p>
+
+<p>Cette confession des premiers jours de décembre
+1834, si franchement belle, où la
+pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée
+et ce qui lui reste d'orgueil, mérite d'être
+connue tout entière. Elle absout George Sand
+de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas
+eu de scrupule à en détacher, indiscrètement,
+quelques passages.&mdash;Elle se demande, dans sa
+douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce
+châtiment, «cet amour de lionne».&mdash;«Pourquoi
+mon sang s'est-il changé en feu et pourquoi
+ai-je, comme au moment de mourir, des
+embrassements plus fougueux que ceux des
+hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me
+dis que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je
+loin de toi, si cette flamme continue
+à me ronger!»&mdash;Et pourquoi ne se tuerait-elle
+pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle
+éprouve à l'idée de les abandonner, ne serait-il
+pas une absolution devant Dieu!... Elle songe
+alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette
+affreuse vision détourne d'elle la tentation
+maudite. «&mdash;Oh! mon fils! Je veux que tu lises
+ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai
+aimé.»</p>
+
+<p>Le lendemain, elle confie à son journal ses
+impressions d'une rencontre inattendue avec
+Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc
+ce que devient l'amour! Ils ont causé sans embarras,
+en bonne amitié. Sandeau s'est disculpé
+d'avoir trempé dans les potins de Planche, de
+Pyat et des autres. Et ils se sont promis de ne
+pas s'éviter désormais... C'est comme un apaisement
+qu'elle éprouve de cette rencontre.</p>
+
+<p>Mais deux jours se passent, et de nouveau
+elle souffre atrocement. Alfred ne l'aime plus.
+Elle était bien malade quand il l'a quittée hier
+soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles.
+«Je l'ai espéré et attendu, minute par
+minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à
+minuit. Quelle journée! Chaque coup de sonnette
+me faisait bondir... Tu m'aimes encore
+avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi
+aussi, je n'ai jamais aimé personne et je ne t'ai
+jamais aimé de la sorte. Mais je t'aime aussi
+avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même
+d'amitié pour moi.»&mdash;D'ailleurs, il désire
+qu'elle parte.&mdash;«Pardonne-moi de t'avoir fait
+souffrir et sois bien vengé.»&mdash;Elle partira.</p>
+
+<p>&mdash;Musset s'était montré plus fort que ses
+amis ne l'avaient espéré. Sans doute aussi son
+amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant
+entrer l'orgueil à son tour.</p>
+
+<p>Il éprouva d'abord un grand soulagement
+du départ de George Sand. Celle-ci, qui n'avait
+pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à
+Nohant pour la troisième fois depuis son retour
+de Venise.&mdash;A peine installée, elle écrit à son
+cher confident Sainte-Beuve, et lui expose
+l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours
+pour se reprendre; mais le réveil a été assez
+doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis. Alfred
+lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup
+de ses violences. Son coeur est si bon
+dans tout cela!»&mdash;«Je ne désire plus le
+revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal.
+Mais il me faudra de la force pour lui refuser
+des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est
+toujours tendre et repentant après la colère...
+et je me retrouverai tout à coup l'aimant et
+ayant travaillé en vain à me détacher.» Et
+elle promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la
+force de le fuir<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 291.</blockquote>
+
+<p>Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine,
+George Sand est de retour à Paris. Elle retrouve
+Musset qui, lui non plus, ne peut se
+passer d'elle, et c'est par un cri de triomphe
+qu'elle nous apprend cette nouvelle victoire
+de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant
+tous,&mdash;son ennemi pour avoir été trop l'ami
+du repos de Musset,&mdash;elle lui écrit le 14 janvier
+1835: «Monsieur, il y a des opérations
+chirurgicales fort bien faites et qui font honneur
+à l'habileté du chirurgien, mais qui
+n'empêchent pas la maladie de revenir. En
+raison de cette possibilité, Alfred est redevenu
+mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à
+dîner <i>chez eux</i><a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.</blockquote>
+
+<p>Tattet garda ses convictions et son attitude.
+Six semaines plus tard, craignant d'être compromise
+au sujet des tableaux que Pagello avait
+apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle
+avait usé en les payant à celui-ci sans avoir
+réellement pu les vendre, George Sand écrivait
+encore à Tattet qui était resté l'ami du
+Vénitien, pour le prier de se charger de ses
+tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne
+d'hostilités persistantes: «Si votre amour de
+la vérité vous a commandé de me nuire, écrit-elle,
+il doit vous commander de me réhabiliter
+sous les rapports par où je le mérite<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.</blockquote>
+
+<p>Cette reprise des deux amants ne resta pas
+longtemps prospère. Elle n'était pas plus viable
+que les précédentes. Musset avait prononcé
+d'avance la condamnation de cette poursuite
+obstinée du bonheur. Au retour de Venise,
+versant son amertume résignée dans la plus
+touchante de ses fictions: <i>On ne badine pas
+avec l'amour,</i> il avait été prophète de sa propre
+histoire. Écoutons la plainte de Perdican:</p>
+
+<p>«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains,
+qu'es-tu venu faire entre cette femme
+et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur
+les dalles insensibles son coeur et son visage.
+Elle aurait pu m'aimer et nous étions nés l'un
+pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos
+lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se
+joindre?</p>
+
+<p>«Insensés que nous sommes! Nous nous
+aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille?
+Quelles vaines paroles, quelle misérable folie
+ont passé comme un vent funeste entre nous
+deux? Lequel de nous a voulu tromper
+l'autre<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>?...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> <i>On ne badine pas avec l'amour,</i> acte III, sc. VIII.</blockquote>
+
+<p>La triste Camille, la pauvre George Sand,
+répond à ces stances douloureuses, par ses
+lettres navrées du fatal hiver de 1835:</p>
+
+<p>«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours.
+Je ne veux plus de toi, mais je ne puis
+m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement
+ne dis pas que je ne souffre pas... Mon seul
+amour, ma vie, mes entrailles, mon frère,
+mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en
+partant.»</p>
+
+<p>Il n'est plus question que de départ dans les
+lettres de l'un et de l'autre. Musset envoie-t-il
+à sa maîtresse ce billet repentant:</p>
+
+<p>«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai
+écrit sans réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est
+sans le vouloir. Viens, si tu me crois.»</p>
+
+<p>Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses
+adieux, et même lui assure que sa place est retenue
+dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se
+renvoient chacun les objets qui appartiennent à
+l'autre, «les oripeaux des anciens jours de joie»;
+ils se disent encore adieu, et puis n'ont plus la
+force de partir...</p>
+
+<p>Parmi ces billets un peu monotones, une
+dernière lettre de Musset, qui est précieuse. Le
+voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est
+apparu comme la réalisation tragique de <i>Lélia.</i>
+Sténio, c'est lui, mais vivant, non plus endormi
+sous les roseaux du lac, mais assistant à ses
+douleurs à elle, et à son agonie.</p>
+
+<p>Il décrit longuement son affreux rêve, avec
+l'accent même, la mélancolie romantique de
+<i>Lélia</i>.</p>
+
+<blockquote><p>
+...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue,
+il faut me traiter en convalescente; je vais renaître.»
+Et, en disant cela, tu écrivais ton testament. Moi,
+je me disais: «Voilà ce que je ferai: je la prendrai
+avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai
+les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil
+qui échauffe tout dans l'horizon plein de vie. Je
+l'assoirai sur du jeune chaume; elle écoutera et
+elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux,
+toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle
+reconnaîtra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un
+d'entre eux. Elle nous pressera sur son coeur; elle deviendra
+blanche comme un lis, et elle prendra racine
+dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc
+prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop
+faible. Je croyais que j'étais tout jeune, parce que
+j'avais vécu sans mon coeur, et que je me disais toujours:
+«Je m'en servirai en temps et lieu.» Mais j'avais
+traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait
+plus se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour
+se serrer autant, ce qui fait que mes bras étaient
+allongés et tout maigres, et je t'ai laissée tomber. Tu
+ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que c'était parce que
+tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face contre
+terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire
+de continuer sans toi, et que la montagne était proche.
+Mais tu es devenue pâle comme une hyacinthe, et le
+tertre vert s'est roulé sur toi, et je n'ai plus vu qu'une
+petite éminence où poussait de l'herbe. Je me suis mis
+à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti la
+force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les
+cloches sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens
+qui traversaient la vallée en disant: «Voilà comme elle
+était; elle faisait ceci, elle faisait cela, elle a fini par
+là.» Alors il est venu des hommes qui m'ont dit:
+«La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis
+éloigné avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée;
+si j'ai de son sang après les mains, c'est que je l'ai ensevelie,
+et vous, vous l'avez tuée et vous avez lavé vos
+mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa tombe
+qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande
+qui je suis, répondez que vous n'en savez rien,
+attendu que je sais qui vous êtes. Le jour où elle sortira
+de cette tombe, son visage portera les marques de vos
+coups, mais ses larmes les cacheront, et il y en aura
+une pour moi.»</p>
+
+<p>Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse
+n'a point sur le visage un rire convulsif; tu m'as
+aimé, mais ton amour était solitaire comme le désespoir.
+Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu meurs
+muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à
+la vie, quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de
+ta tombe comme je t'ai aimée. Elles me laisseront
+boire, comme toi, leurs doux parfums et leur triste
+rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et
+sans savoir pourquoi elles meurent.
+</p></blockquote>
+
+<p>Leur amour ne devait pas finir sur cette
+plainte résignée. Une fois encore, après d'autres
+orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier
+billet en témoigne:</p>
+
+
+<p><i>Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo
+che parte domani</i>.<br>
+
+(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou
+qui part demain.)</p>
+
+<p>Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand
+qui eut le courage d'en finir: «Non, non, c'est
+assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme
+mon fils, c'est un amour de mère, j'en saigne
+encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais
+il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante...
+Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le
+deviens! Cela ressemble à une punition de Dieu
+sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi!
+Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux
+que tu es! Mes enfants! mes enfants!»</p>
+
+<p>Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré
+des nuits affolées de décembre. Elle est
+épuisée à son tour, et la lassitude ramène la
+raison. Elle aura la force de briser ses liens:
+la mère délivre l'amante.</p>
+
+<p>Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier
+de ne plus la revoir<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>. Elle sent bien que
+seule l'absence empêchera le malheureux de
+revenir toujours. Son retour à Nohant décidé,
+elle écrit à Boucoiran de «l'aider à partir». Il
+s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred»,
+d'arriver chez elle en feignant de mauvaises
+nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira aussitôt
+comme pour courir chez sa mère,&mdash;mais prendra
+le courrier de Nohant<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de visite:
+«Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne
+plus voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si
+affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher
+trop vite. Écrivez-lui un mot bon, mais ne la voyez pas. Cela
+vous ferait trop de mal à tous les deux. Pardonnez-moi mon
+conseil à faux.&mdash;A bientôt.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article
+cité, p. 443.</blockquote>
+
+<p>Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain,
+Musset, revenant au quai Malaquais, apprit la
+vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en
+assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois
+«à respecter les volontés» de sa maîtresse<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>.
+Il se tint parole et tout fut fini.</p>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité,
+p. 737.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit
+à Sainte-Beuve (13 mars 1835). Elle lui reproche
+doucement de l'avoir abandonnée durant
+ces tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle,
+ou du moins se jugeait-il impuissant à la
+consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur.
+Maintenant elle est calme. Elle est partie
+avec la conscience de ne laisser derrière elle
+aucune amertume justifiée. Elle va travailler
+pour renaître.</p>
+
+<p>Dans une lettre de la même date, elle gronde
+son fidèle Boucoiran, de lui mal parler de
+Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est
+entré dans son coeur. «Vous me dites qu'il se
+porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin.
+C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon
+désir était de le quitter sans le faire souffrir.
+S'il en est ainsi, Dieu soit loué<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.</blockquote>
+
+<p>Elle eut alors une crise de foie, puis entra
+dans l'indifférence.</p>
+
+<p>Alfred de Musset, apaisé par une résolution
+désormais acceptée de son coeur, se mit au
+travail avec énergie. Cette année 1835, la plus
+austère de sa vie, en fut la plus féconde.</p>
+
+<p>La passion, qu'il avait accueillie comme une
+purification de sa jeunesse dissipée, l'avait transformé
+en le faisant souffrir. Il était grave: le
+Musset «d'avant l'Italie» avait fait place au
+Musset «d'après George Sand». Un poète nouveau
+allait surgir. Trop faible pour chanter
+pendant la tourmente, son coeur en s'épurant
+avait instruit le recueillement de son génie. La
+mélancolie et la résignation permettaient un
+libre et pur essor à sa voix.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'ai vu le temps où ma jeunesse</p>
+<p>Sur mes lèvres était sans cesse,</p>
+<p>Prête à chanter comme un oiseau;</p>
+<p>Mais j'ai souffert un dur martyre,</p>
+<p>Et le moins que j'en pourrais dire,</p>
+<p>Si je l'essayais sur ma lyre</p>
+<p>La briserait comme un roseau.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La Muse a invité le poète à chanter: la plainte
+lasse et impuissante d'un coeur brisé répond à
+son appel. C'est la <i>Nuit de Mai</i>. L'inspiration
+l'a dictée presque d'une haleine. Voici l'aube du
+nouveau génie de Musset. Le poète vient de se
+ressaisir. Il élève pieusement à ses tristes amours
+le monument promis, <i>la Confession d'un Enfant
+du siècle</i>. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le
+douloureux roman de son coeur lui revient, une
+nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.</p>
+<p> C'était par une triste nuit.</p>
+<p>L'aile des vents battait à ma fenêtre</p>
+<p> J'étais seul, courbé sur mon lit.</p>
+<p>J'y regardais une place chérie,</p>
+<p> Tiède encor d'un baiser brûlant;</p>
+<p>Et je songeais comme la femme oublie,</p>
+<p>Et je sentais un lambeau de ma vie</p>
+<p> Qui se déchirait lentement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je rassemblais des lettres de la veille,</p>
+<p> Des cheveux, des débris d'amour.</p>
+<p>Tout ce passé me criait à l'oreille</p>
+<p> Ses éternels serments d'un jour.</p>
+<p>Je contemplais ces reliques sacrées,</p>
+<p> Qui me faisaient trembler la main;</p>
+<p>Larmes du coeur par le coeur dévorées,</p>
+<p>Et que les yeux qui les avaient pleurées</p>
+<p> Ne reconnaîtront plus demain!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'enveloppais dans un morceau de bure</p>
+<p> Ces ruines des jours heureux.</p>
+<p>Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,</p>
+<p> C'est une mèche de cheveux.</p>
+<p>Comme un plongeur dans une mer profonde,</p>
+<p> Je me perdais dans tant d'oubli.</p>
+<p>De tous côtés j'y retournais la sonde,</p>
+<p>Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,</p>
+<p> Mon pauvre amour enseveli.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'allais poser le sceau de cire noire</p>
+<p> Sur ce fragile et cher trésor,</p>
+<p>J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,</p>
+<p> En pleurant j'en doutais encor.</p>
+<p>Ah! faible femme, orgueilleuse insensée,</p>
+<p> Malgré toi, tu t'en souviendras!</p>
+<p>Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée?</p>
+<p>Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,</p>
+<p> Ces sanglots, si tu n'aimais pas?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures;</p>
+<p> Mais ta chimère est entre nous.</p>
+<p>Eh bien, adieu! Vous compterez les heures</p>
+<p> Qui me sépareront de vous.</p>
+<p>Partez, partez, et dans ce coeur de glace</p>
+<p> Emportez l'orgueil satisfait.</p>
+<p>Je sens encor le mien jeune et vivace,</p>
+<p>Et bien des maux pourront y trouver place</p>
+<p> Sur le mal que vous m'avez fait.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Parlez, parlez! la Nature immortelle</p>
+<p> N'a pas tout voulu vous donner.</p>
+<p>Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,</p>
+<p> Et ne savez pas pardonner!</p>
+<p>Allez, allez, suivez la destinée;</p>
+<p> Qui vous perd n'a pas tout perdu.</p>
+<p>Jetez au vent notre amour consumée;</p>
+<p>Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée,</p>
+<p> Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est sur ces plaintes de la <i>Nuit de Décembre</i>,
+la plus pure, la plus humaine de ses inspirations
+et sa plus fidèle évocation du passé, que
+Musset dit adieu à cette fatale année 1835.</p>
+
+<p>Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier
+George Sand. A son ami Tattet, qui était à Baden,
+comme lui l'année précédente, et souffrant
+comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait
+le 21 juillet:</p>
+
+<blockquote><p>
+...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est
+qu'il y a bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous
+êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre
+où vous êtes, passant la journée à maudire le plus
+beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les verdures
+possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon
+infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la
+roulette. Je croyais que c'en était fait de moi pour
+toujours, que je n'en reviendrais jamais. Hélas! hélas!
+comme j'en suis revenu! Comme les cheveux m'ont repoussé
+sur la tête, le courage dans le ventre, l'indifférence
+dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas!
+à mon retour, je me portais on ne peut mieux; et si je
+vous disais que le bon temps, c'est peut-être celui où
+on est chauve, désolé et pleurant!... Vous en viendrez là,
+mon ami.
+</p></blockquote>
+
+<p>Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui
+disait: «Si vous voyez Mme Sand, dites-lui que
+je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la
+femme la plus femme que j'aie jamais connue...»</p>
+
+<p>En même temps que s'était transformé le
+poète, l'homme avait bien changé. On se souvient
+du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve,
+d'un Musset débutant, offusquant presque
+le Cénacle par sa belle et bonne grâce, par
+l'aristocratie aisée de son charme et de son
+génie.</p>
+
+<p>«C'était le printemps même, tout un printemps
+de poésie qui éclatait à nos yeux. Il
+n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier,
+la joue en fleur et qui gardait encore les roses
+de l'enfance, la narine enflée du souffle du
+désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil
+au ciel, comme assuré de sa conquête et tout
+plein de l'orgueil de la vie. Nul, au premier
+aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.»</p>
+
+<p>L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant
+gâté s'était fait homme, un homme froid, hautain,
+farouche, amer. Son instinctif besoin de
+distinction, sa délicatesse innée le poussaient
+à s'en excuser lui-même. Il trahissait malgré
+lui sa précoce expérience. Le mensonge de
+l'amour avait glacé son sourire à jamais.</p>
+
+<p>Après la querelle suscitée par la publication
+d'<i>Elle et Lui</i>, et sur la foi de racontars
+parlés ou épistolaires échappés à George Sand
+et à ses amis depuis la mort du poète, une agaçante
+légende s'est établie qui nous représente
+Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il
+publiait ses chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende
+que suffiraient à réfuter <i>la Confession, les
+Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer
+de rien</i>, écrits en 1835 et 1836. On a dit et
+répété que Musset, dès avant le voyage de
+Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable
+mot, et qui s'accorde bien avec l'idée que cette
+période d'incessant travail donne de la lucidité
+de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin
+de sa vie, de Chenavard entre autres, que seules
+les dix dernières années du poète furent réellement
+et gravement troublées. Il ignora l'absinthe,
+qu'on lui a tant reprochée, jusqu'en 1842.
+Jeune, il se grisait parfois avec du champagne,
+ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou,
+sans qu'il abdiquât jamais la correction parfaite
+de ses manières. Un goût très vif pour la
+haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens
+à la mode, et nous devons plus d'une de ses
+comédies, plus d'un de ses contes, à cet impérieux
+besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>.
+On sait son amitié avec le duc d'Orléans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> Mme la vicomtesse de Janzé (<i>Étude et récits sur Alfred
+de Musset</i>, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection.
+Avec Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont,
+M. Édouard Bocher, le marquis de Montebello, le prince
+d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux et même quelquefois
+son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte d'Alton
+Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le
+prince de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs
+du petit cercle du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de
+Janzé rapporte encore, d'après Eugène Lami, que le poète
+regrettait de ne pas faire partie du Jockey, où il avait été
+<i>blackboulé</i> pour ne pas monter à cheval dans le pur style
+anglais adopté par ce club...</blockquote>
+
+<p>Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne
+jamais faire de dettes; il n'en laissa pas, quoi
+qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa succession,
+devait la juger bientôt fructueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et la prétendue dégradation physique du
+poète, si prématurée, si pénible?... Encore une
+légende à réviser.</p>
+
+<p>Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons
+fameuses, il est avéré que le tendre et séduisant
+Rolla inspira, dans le monde, maints caprices
+passionnés. On en pourrait citer une
+quinzaine, et des plus... honorables, jusqu'en
+1850.&mdash;Toutes ces aventures pesèrent bien
+peu sur sa vie.</p>
+
+<p>Depuis 1835, il promenait dans ses amours
+un sombre désenchantement. Si le Musset de
+George Sand n'était plus Fortunio,&mdash;l'ami
+de Rachel, de la comtesse polonaise, de Louise
+Colet ne retrouvait pas son amour de Venise.
+Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi
+et l'espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Après la plainte de sa lassitude infinie et le
+chant de son désespoir, après la <i>Nuit de Mai</i> et
+la <i>Nuit de Décembre</i>, il se révolte contre sa
+douleur, en prend à témoin le poète «qui sait
+aimer», puis se relève à la pensée de l'immortalité.
+C'est la <i>Lettre à Lamartine</i> (février
+1836):</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Créature d'un jour qui t'agites une heure,</p>
+<p>De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?</p>
+<p>..................................................</p>
+<p>Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;</p>
+<p>Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,</p>
+<p>Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:</p>
+<p>Ton âme est immortelle et va s'en souvenir.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cette austère consolation ne saurait suffire
+à son coeur. La créature est faite pour aimer,
+pour être aimée.</p>
+
+<p>C'est la <i>Nuit d'Août</i> (1836):</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,</p>
+<p>Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé;</p>
+<p>Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore.</p>
+<p>Après avoir souffert il faut souffrir encore;</p>
+<p>Il faut aimer sans cesse après avoir aimé.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais le souvenir de l'unique aimée veille.
+Le retour invincible au passé apporte la colère,
+la haine et le pardon... Il faudrait citer toute
+la <i>Nuit d'Octobre</i> (1837):</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Vous saurez tout, et je vais vous conter</p>
+<p> Le mal que peut faire une femme;</p>
+<p>Car c'en est une, ô mes pauvres amis</p>
+<p> (Hélas! vous le saviez peut-être)!</p>
+<p>C'est une femme à qui je fus soumis,</p>
+<p> Comme le serf l'est à son maître.</p>
+<p>Joug détesté! c'est par là que mon coeur</p>
+<p> Perdit sa force et sa jeunesse;</p>
+<p>Et cependant, auprès de ma maîtresse,</p>
+<p> J'avais entrevu le bonheur.</p>
+<p>Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,</p>
+<p> Le soir sur le sable argentin,</p>
+<p>Quand devant nous le blanc spectre du tremble</p>
+<p> De loin nous montrait le chemin;</p>
+<p>Je vois encore, aux rayons de la lune,</p>
+<p> Ce beau corps plier dans mes bras...</p>
+<p>N'en parlons plus...&mdash;je ne prévoyais pas</p>
+<p> Où me conduisait la Fortune.</p>
+<p>Sans doute alors la colère des dieux</p>
+<p> Avait besoin d'une victime;</p>
+<p>Car elle m'a puni comme d'un crime</p>
+<p> D'avoir essayé d'être heureux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse!</p>
+<p>Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé;</p>
+<p>Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,</p>
+<p>Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Honte à toi qui la première</p>
+<p> M'as appris la trahison,</p>
+<p> Et d'horreur et de colère</p>
+<p> M'as fait perdre la raison!</p>
+<p> Honte à toi, femme à l'oeil sombre,</p>
+<p> Dont les funestes amours</p>
+<p> Ont enseveli dans l'ombre</p>
+<p> Mon printemps et mes beaux jours!</p>
+<p> C'est ta voix, c'est ton sourire,</p>
+<p> C'est ton regard corrupteur,</p>
+<p> Qui m'ont appris à maudire</p>
+<p> Jusqu'au semblant du bonheur,</p>
+<p> C'est ta jeunesse et tes charmes</p>
+<p> Qui m'ont fait désespérer,</p>
+<p> Et si je doute des larmes,</p>
+<p> C'est que je t'ai vu pleurer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,</p>
+<p>Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;</p>
+<p>Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle,</p>
+<p>Deviner, en souffrant, le secret des heureux.</p>
+<p>Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être;</p>
+<p>Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur.</p>
+<p>Elle savait la vie et te l'a fait connaître;</p>
+<p>Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.</p>
+<p>Plains-la! son triste amour a passé comme un songe;</p>
+<p>Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.</p>
+<p>Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge,</p>
+<p>Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p> Je te bannis de ma mémoire,</p>
+<p> Reste d'un amour insensé,</p>
+<p> Mystérieuse et sombre histoire</p>
+<p> Qui dormiras dans le passé!</p>
+<p> Et toi qui, jadis, d'une amie</p>
+<p> Portas la forme et le doux nom,</p>
+<p> L'instant suprême où je t'oublie</p>
+<p> Doit être celui du pardon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pardonnons-nous;&mdash;je romps le charme</p>
+<p>Qui nous unissait devant Dieu;</p>
+<p>Avec une dernière larme</p>
+<p>Reçois un éternel adieu.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>George Sand n'avait pas l'âme d'une inconsolable.
+Sa romanesque sensibilité se canalisait
+vite en littérature. Une imagination pratique la
+tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris
+désespérés des poètes, à la sincérité de leur
+douleur. Navrante est sa première impression
+des <i>Nuits de Mai</i> et <i>de Décembre</i>: «Je n'ai pas
+vu Musset, écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il
+pense à moi, si ce n'est quand il a envie de
+faire des vers et de gagner cent écus à la <i>Revue
+des Deux Mondes</i>. Moi je ne pense plus à lui
+depuis longtemps, et même je vous dirai que
+je ne pense à personne dans ce sens-là. Je suis
+plus heureuse comme je suis que je ne l'ai été
+de ma vie. La vieillesse vient. Le besoin des
+grandes émotions est satisfait outre mesure<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave: <i>Une
+amitié romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,</i> dans la
+<i>Revue de Paris</i> du 15 décembre 1894.</blockquote>
+
+<p>Elle comprendra mieux la <i>Confession d'un
+Enfant du siècle</i>. Le poète lui est plus indulgent,
+puisqu'il prend pour lui tous les torts.
+Elle fait part de l'émotion que lui a donnée
+cette lecture à une nouvelle amie, Mme d'Agoult,
+qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt:</p>
+
+<blockquote><p>
+... Je vous dirai que cette <i>Confession d'un Enfant du
+siècle</i> m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails
+d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement rapportés
+depuis la première heure jusqu'à la dernière,
+depuis la <i>soeur de charité</i> jusqu'à <i>l'orgueilleuse insensée</i>,
+que je me suis mise à pleurer comme une bête en fermant
+le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur
+pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup
+aimé, que je lui avais tout pardonné, et que je ne voulais
+jamais le revoir. Ces trois choses sont vraies et
+immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à ne jamais
+concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier
+de mon amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter
+la torture. Je sens toujours pour lui, je vous l'avouerai
+bien, une profonde tendresse de mère au fond du coeur.
+Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans
+colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis
+s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi
+bien guérie cependant de lui que l'empereur Charlemagne
+du mal de dents. Le souvenir de ses douleurs
+me remue profondément quand je me retrace ces
+scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne
+me feraient plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne
+me plaignez donc pas, belle et bonne fille de Dieu. Chacun
+goûte un bonheur, selon son âme. J'ai longtemps
+cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou
+bien j'ai mal choisi<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a><i>Revue de Paris</i> du 15 décembre 1894, p. 812.</blockquote>
+
+<p>Cette page était sincère. George Sand apparaît
+à la fois comme une amoureuse romanesque
+et une amante pessimiste, en cela semblable à
+Chateaubriand son maître<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a>. Un éternel conflit
+entre son imagination et son expérience, l'empêchant
+de s'abîmer dans une passion, lui a
+gardé son optimisme. Sa liaison avec Musset,
+si meurtrière à l'âme du poète, si elle lui fut
+douloureuse entre toutes, la posséda moins
+cependant que ses liaisons avec Michel de
+Bourges et Pierre Leroux, en qui elle trouvait
+les dominateurs dont avait besoin son orgueil.
+Chopin comme Musset, enfants trop sensibles,
+devaient s'y briser.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un
+peu celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie.
+Ne pourrait-on pas appliquer à tous deux cette
+observation de M. Albalat dans une pénétrante étude sur
+<i>Chateaubriand et ses amoureuses</i>: «Ses amours ne furent
+ni spontanées ni involontaires; il répondit presque toujours
+aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne
+pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.»
+(ALBALAT, <i>le Mal d'écrire</i>, p. 269.)</blockquote>
+
+<p>Mais George Sand, dans son obsession
+même de la virilité, et son perpétuel besoin
+de se convaincre d'un tempérament qu'elle
+n'avait pas, était surtout trop aventureuse,&mdash;«curieuse
+excessive», la qualifiait Dumas fils<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>,&mdash;pour
+rester insensible au charme, sous
+les formes de la faiblesse, de la tendresse et de
+la poésie. Aussi les douleurs de Musset, qu'elle
+savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps,
+et à ses propres yeux, la légende même
+de son âme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Lettre citée par M. Emile Berr, <i>Figaro</i> du 16 décembre
+1896:<br>
+
+<p>«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses,
+presque gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse,
+excessive, trompée, déçue dans ses incessantes recherches,
+mais non une passionnée. C'est en vain qu'elle voudrait l'être,
+elle ne le peut pas; sa nature physique s'y refuse... etc.»</p></blockquote>
+
+<p>Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la
+rupture, avec un reste d'affection d'abord, puis,
+les amis aidant, avec aigreur. La réclamation
+réciproque de leurs lettres, où ils sentaient
+«avoir laissé une bonne part d'eux-mêmes»,
+perpétua entre eux le malaise des souvenirs,
+jusqu'à la mort de Musset (1857). Dix-huit
+mois après, George Sand jugea bon de peindre
+à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce
+douloureux roman d'amour. Paul de Musset
+lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la
+légende était créée<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Outre <i>Elle et Lui, Lui et Elle, Lui</i>, de Mme Louise Colet,
+et les articles documentaires que nous avons signalés, le
+roman de George Sand et de Musset a encore suscité deux
+volumes, oubliés depuis la polémique de 1860: <i>Eux, drame
+contemporain,</i> par Moi (M. Alexis Doinet), et <i>Eux et Elles,
+histoire d'un scandale</i>, par M. de Lescure. Ajoutons qu'il a
+été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste Marin:
+<i>Un amour de Musset</i>, un acte en vers, 1879.</blockquote>
+
+<p>Les légendes ne se trompent guère. Ce livre
+vient de préciser ce qu'on avait pu pressentir
+des héros de cette aventure. Mère admirable et
+dangereuse amante, celle que Victor Hugo a
+appelée «la Grande Femme», Renan «la
+Harpe éolienne de notre temps», fut en effet
+mieux qu'une femme, la femme elle-même,
+dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa
+bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux,
+trop faible aussi, pour la dompter ou
+se défendre d'elle, le poète de l'amour et de la
+jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or
+son génie était son coeur, et tous les coeurs ont
+pleuré sa souffrance.&mdash;«Paix et pardon, voilà
+toute la conclusion, écrivait George Sand à
+Sainte-Beuve; mais dans l'avenir un rayon de
+vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre
+vérité en amour que l'amour même. Musset
+avait pardonné lui aussi, pardonné en silence:
+il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier
+jour.</p><br>
+
+<h4>FIN</h4>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+<br><br><br>
+
+<p>INTRODUCTION. I</p>
+
+<p>I.&mdash;GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833.</p>
+
+<p>Leurs débuts.&mdash;Leur génie.&mdash;Leurs caractères.&mdash;Première
+jeunesse de George Sand.</p>
+
+<p>II.&mdash;GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).</p>
+
+<p>Sainte-Beuve.&mdash;Gustave Planche.&mdash;Liaison
+avec Mérimée.&mdash;Le groupe de la <i>Revue
+des Deux Mondes</i>.</p>
+
+<p>III.&mdash;LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE
+MUSSET (juin-décembre 1833).</p>
+
+<p>Relations d'amitié.&mdash;<i>Lélia</i>.&mdash;Musset et Gustave
+Planche.&mdash;L'intérieur de George Sand.&mdash;Le
+duel de Planche.&mdash;La forêt de Fontainebleau.&mdash;Départ
+pour l'Italie.</p>
+
+<p>IV.&mdash;LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).</p>
+
+<p>La descente du Rhône: Stendhal.&mdash;A Gènes.&mdash;Arrivée
+à Venise.&mdash;A l'hôtel Danieli.&mdash;La
+maladie de Musset.&mdash;Le Dr Pagello.&mdash;Son
+journal.&mdash;La déclaration de Lélia.&mdash;George
+Sand et Pagello.&mdash;Lettre d'amour.&mdash;Jalousie
+de Musset.&mdash;Alfred Tattet à Venise.&mdash;Le
+chagrin de Musset.&mdash;Son départ.</p>
+
+<p>V.&mdash;LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A
+VENISE (avril-août 1834).</p>
+
+<p>Installation de George Sand.&mdash;Ses rapports
+avec M. Dudevant.&mdash;Pagello poète.&mdash;Les
+<i>Lettres d'un voyageur</i>.&mdash;La <i>Casa
+Mezzani</i>.&mdash;Giulia P...&mdash;Robert Pagello.</p>
+
+<p>VI.&mdash;LE RETOUR DE MUSSET.&mdash;CORRESPONDANCE
+ENTRE PARIS ET VENISE (avril-août 1834).</p>
+
+<p>Le voyage de Musset.&mdash;Antonio.&mdash;La
+lettre de Genève.&mdash;Souvenir des Alpes.&mdash;Arrivée
+de Musset à Paris.&mdash;Sa détresse physique
+et morale.&mdash;Convalescence d'amour.</p>
+
+<p>VII.&mdash;G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre
+1834).</p>
+
+<p>Voyage de G. Sand et de Pagello.&mdash;Leur
+arrivée à Paris.&mdash;Boucoiran.&mdash;Entrevue de
+G. Sand et de Musset.&mdash;Musset à Baden.&mdash;Lettres
+d'amour.&mdash;Pagello jaloux.&mdash;G. Sand
+à Nohant.&mdash;Retour de Musset.&mdash;Vie de
+Pagello à Paris.&mdash;Son départ.</p>
+
+<p>VIII.&mdash;LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).</p>
+
+<p>Reprise d'amour.&mdash;Impuissance de bonheur.&mdash;Nouvelle
+séparation.&mdash;Deuxième séjour à
+Nohant.&mdash;G. Sand revient désespérée.&mdash;Son
+Journal intime.&mdash;Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.&mdash;Humilité
+d'amour.&mdash;Lassitude de
+Musset.&mdash;Influence d'Alfred Tattet.&mdash;Troisième
+départ pour Nohant.&mdash;Deuxième reprise
+d'amour.&mdash;Sainte-Beuve, Boucoiran.&mdash;Rupture.</p>
+
+<p>IX.&mdash;APRÈS LA RUPTURE.</p>
+
+<p>Résignation et Indifférence.&mdash;<i>Les Nuits</i>.&mdash;Musset
+transformé.&mdash;Musset dandy.&mdash;Ses
+amis et son monde.&mdash;L'intempérance de Musset.&mdash;La
+passion chez G. Sand.&mdash;La femme
+de lettres.&mdash;Elle et Lui.&mdash;Leur légende.&mdash;Conclusion.</p>
+<br><br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 ***</div>
+</body>
+</html>
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+The Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariéton
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Une histoire d'Amour, George Sand and A. de Musset,
+ Documents inédits - Lettres de Musset
+
+Author: Paul Mariéton
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13622]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR ***
+
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+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+PAUL MARIÉTON
+
+
+Une
+Histoire d'Amour
+
+GEORGE SAND ET A. DE MUSSET
+
+DOCUMENTS INÉDITS--LETTRES DE MUSSET
+
+1897
+
+
+
+
+
+
+A MADAME
+
+LA VICOMTESSE DE VARINAY
+
+QUI M'A DEMANDÉ DE LUI CONTER CETTE HISTOIRE D'AMOUR
+
+_Son respectueux ami_.
+
+P.M.
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+L'extraordinaire curiosité qui tout à coup ramène l'attention sur le
+roman d'amour de George Sand et de Musset porte son enseignement. Les
+dernières écoles littéraires achèvent de fatiguer le public. La vie dans
+l'art reprend ses droits. Les poètes de l'idéal et de la passion, même
+les romantiques, même les prêcheurs d'utopies, sont soudain relus et
+aimés par la génération qui s'avance. Lamartine a reconquis sa royauté
+sur les âmes. George Sand et Musset renaîtraient-ils d'un semblable
+abandon? Voilà deux incontestables génies. Leur éclat s'embrumait depuis
+un quart de siècle; mais pour les ressusciter à la gloire, «ce soleil
+des morts», veillait sur les deux ombres une histoire d'amour.
+
+On la connaissait vaguement, cette histoire. Les deux amants avaient
+pris soin d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. Encore que
+mystérieuse, elle constituait le plus clair de leur légende. Et en
+dehors même de l'art, on continuait de les aimer. Car, bien plus que
+pour le dernier siècle, l'énigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot
+et de Jean-Jacques (dont on ne saura rien de précis tant que la famille
+d'Arbouville refusera de publier les lettres de Rousseau), l'aventure
+d'amour de George Sand et de Musset sera le grand roman de notre siècle.
+La _Confession_ et les _Nuits_, les contes passionnés de Lélia et le
+théâtre en liberté de Fantasio, ont troublé et séduit trois générations.
+
+On disait du poète, du poète de la jeunesse, que l'amour d'une femme
+avait éveillé son génie, pour le faire mourir. On savait aussi que cette
+maîtresse «qui voulait être belle, et ne savait pas pardonner» avait
+auréolé la plus glorieuse carrière, d'une vieillesse entourée de
+vénération. On n'osait franchement plaindre l'un ni excuser l'autre.
+
+Après la mort du poète, George Sand la première avait prétendu se
+justifier. Paul de Musset répondit pour son frère et d'autres témoins
+se mêlèrent de la querelle: accusation et défense parurent également
+suspectes. On attendait donc que le temps permît d'exhumer les papiers
+intimes. Après soixante-deux ans, le mystère s'est dévoilé.
+
+Deux articles fort documentés ont paru cet été, qui jetaient des lueurs
+nouvelles sur ces misères de poètes: l'un de M. le vicomte de Spoëlberch
+de Lovenjoul, l'érudit bibliophile belge, tout sympathique à George
+Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent de Musset, ce qui
+semblerait nous désigner ses préférences. Mais leurs conclusions
+s'accordent mal avec les dernières révélations.
+
+Tout récemment, j'ai traduit et publié le journal intime du docteur
+Pagello, où il est d'abord conté comment George Sand lui déclara son
+amour, dans la chambre même de Musset gravement malade à Venise. La
+déclaration indirecte et encore indécise de la romancière au médecin[1]
+était publiée à son tour par M. le docteur Cabanès, au cours d'une
+interview de Pagello lui-même, laquelle confirmait de tout point les
+assertions du journal, plus précis encore pour être à peine postérieur
+aux événements évoqués.
+
+Ce journal m'avait été confié il y a six ans. Je ne l'ai fait connaître
+qu'après avoir acquis la preuve qu'il n'était pas absolument inédit. Si
+Pagello est discret sur son bonheur pendant la fin du séjour de Musset,
+il ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui avait offert George Sand.
+On n'avait jusqu'ici que de vagues données sur ce point.
+
+[Note 1: J'en avais donné une phrase qui peut la résumer: «Je t'aime
+parce que tu me plais; peut-être bientôt te haïrai-je.]
+
+Pour éclairer ces demi-confidences, j'ai cru pouvoir, sans
+indélicatesse, citer aussi de longs fragments d'une lettre inédite de
+George Sand à Pagello, où elle ne dissimule rien de leurs relations.
+Cette lettre, dont j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour ceux
+qui ont semblé douter de l'authenticité de mes pièces), apportait le
+premier document décisif sur l'infortune de Musset _avant son départ de
+Venise_.
+
+Plusieurs ont jugé bon de déclarer indiscrètes ces révélations, alors
+que Musset et George Sand ont commencé eux-mêmes à en faire confidence
+au public. J'ai cru inutile pourtant de donner certains passages plus
+intimes de la lettre citée, qui n'eussent plus laissé de doutes sur la
+nature de cette liaison. Le Don Juan féminin qu'était George Sand, sans
+se montrer impitoyable quand il cessait d'aimer, s'obstinait néanmoins,
+tout dépourvu qu'il était de scrupules, à dérouter la curiosité sur
+la légende de ses victimes. Pourquoi refuser à Musset d'être sorti en
+galant homme d'un amour qui fut également fatal à tous ceux qui en ont
+goûté?...
+
+Peut-être y avait-il mauvaise grâce à s'attacher ainsi à la
+démonstration des torts d'une femme. Mais la vie de George Sand
+n'est-elle pas la raison même de son génie? Et ce génie, instinctif,
+abondant, romantique et déclamatoire, ne doit-il pas autant à son
+tempérament qu'à son atavisme et à son éducation? «Ce qu'il y a de
+meilleur en moi, c'est les autres», écrivait-elle (ou à peu près), à
+Flaubert. Et dernièrement, Mme Clésinger, justement froissée de ce
+soudain étalage d'intimités, qui est une des nécessités de la gloire, ne
+disait-elle pas à ce propos: «Pour moi, le sentiment qui a guidé ma mère
+et déterminé ses actes, c'est l'horreur de la solitude. Il lui fallait
+autour d'elle du mouvement, quelqu'un à qui parler, sur qui se reposer,
+et quelqu'un à protéger....»
+
+Nul doute que la bonté sereine dont s'enveloppa la vieillesse de cette
+orageuse nature,--plus belle encore dans ses orages,--ne l'absolve aux
+yeux du moraliste, des inquiétudes de ses jeunes années. Ses erreurs du
+moins relèvent aujourd'hui de l'histoire littéraire: pourquoi ne pas les
+constater?
+
+Un grand tumulte de presse accueillit ces révélations. Ce fut
+l'événement du jour, la question littéraire à la mode. Sandistes et
+Mussettistes épiloguèrent sur l'aventure de Venise, cependant que
+maints chroniqueurs, tout en y trouvant le plus rare profit de «copie»,
+criaient au «scandale», et suppliaient qu'on n'apprît pas davantage au
+public que ses grands hommes avaient été aussi des hommes.
+
+L'ombre de Lélia vit se lever pour elle une armée de paladins. Pendant
+quelques jours, la mémoire de son poète resta sans défenseurs. M. Émile
+Aucante, ancien secrétaire de George Sand (et légataire de ses lettres à
+Alfred de Musset), protesta dans les journaux contre la «légende de son
+infidélité». Il déclara formellement que la Correspondance donnerait
+la «preuve écrite de la main de Musset que George Sand ne l'avait pas
+trahi.»--Ces lettres pouvaient-elles apporter une telle preuve? Nous en
+connaissions déjà quelques fragments par une fine monographie de Musset,
+qu'avait publiée Mme Arvède Barine, tel cet étonnant passage d'Elle à
+Lui: «O cette nuit d'enthousiasme, où, _malgré nous_, tu joignis nos
+mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous
+m'avez sauvé âme et corps.»
+
+Or M. Émile Aucante ne possédait que les lettres de George Sand, et Mme
+Lardin de Musset s'opposait énergiquement à la publication de celles de
+son frère.... D'ailleurs, qu'eussent prouvé, contre l'infidélité de son
+amie, les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait à Musset, dans sa
+débilité devant l'amour, la subtile psychologie d'une maîtresse qui,
+sans perversité peut-être, mais toujours incapable de s'avouer une
+faiblesse, était parvenue à suggérer à sa victime des paroles de
+reconnaissance?... Car voilà le cas intéressant de cette banale
+aventure.
+
+ C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes....
+
+Et moi-même, racontant pour la première fois la «Véridique histoire des
+Amants de Venise», j'avais cru devoir tenir moins compte des fragments
+singuliers de ces lettres du malheureux poète, que de l'honnête mémorial
+de Pagello et des aveux intimes de George Sand.
+
+La restitution de cette histoire, désormais précise quant aux faits,
+restait donc énigmatique quant aux psychologies tourmentées qui les
+avaient conduits. Les révélations continuèrent. _La Revue de Paris_
+publia les lettres de George Sand à Musset. On en mena grand bruit. Il
+n'est pas douteux qu'un retour de l'opinion ne se produisit alors en
+faveur de Lélia. La même revue donna ensuite ses lettres à Sainte-Beuve.
+Elles précisaient des expériences antérieures à la liaison avec Musset,
+qui permettaient la défiance. Cette fois l'opinion fut défavorable à
+George Sand.
+
+Maintenant, qu'apporte ce livre? Une histoire, serrée d'aussi près que
+possible, de cette attachante aventure d'amour, un exposé synthétique
+de la vie des deux grands écrivains depuis leur rencontre jusqu'à leur
+séparation. Les lettres de Musset, jusqu'ici complètement inédites,
+m'ont été libéralement prêtées par la soeur du poète, Mme Lardin de
+Musset, qui garde le culte pieux de sa mémoire. Quelle reçoive ici
+l'hommage de ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue que son
+frère Paul, autant dans sa Biographie d'Alfred de Musset que dans son
+roman, _Lui et Elle_, n'a pas une seule fois trahi la vérité. Nous la
+rechercherons aussi, aidé de tous les documents nouveaux que nous allons
+produire.
+
+Y avait-il nécessité ou intérêt à exhumer dans ses détails un épisode
+intime vieux de soixante ans?--J'estime que sans encourir un reproche
+quelconque d'indiscrétion ou d'indélicatesse on a droit, pour les
+grandes oeuvres, à remonter aux sources secrètes de leur génération.
+Sainte-Beuve lui-même nous a appris à ne pas isoler l'oeuvre de la vie.
+Où s'arrête la biographie d'un grand homme? Là où elle cesse de nous
+intéresser, c'est-à-dire d'être nécessaire à l'explication de ses
+chefs-d'oeuvre.
+
+Décembre 1896.
+
+
+
+SOMMAIRE
+
+I.--GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833.
+
+II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).
+
+III.--LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-décembre
+1833).
+
+IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).
+
+V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-août 1834).
+
+VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE
+(avril-août 1834).
+
+VII.--GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre 1834).
+
+VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).
+
+IX.--APRÈS LA RUPTURE.--LA LÉGENDE.
+
+
+
+UNE HISTOIRE D'AMOUR
+
+
+
+I
+
+George Sand et Alfred de Musset se sont connus au mois de juin 1833.
+Diversement célèbres, mais jeunes tous deux et égaux de génie, quels
+talents et quelles âmes allaient-ils rapprocher?
+
+Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà l'auteur des _Contes
+d'Espagne et d'Italie_ et du _Spectacle dans un fauteuil_, le poète
+de _Don Paez_ et de _Mardoche_, de _la Coupe et les Lèvres_ et de
+_Namouna_. Ce classique négligé qui sort du Cénacle d'Hugo, effare en
+même temps la vieille école et la nouvelle. Il vient de donner les
+_Caprices de Marianne_ et achève d'écrire _Rolla_.
+
+Au plus fort du Romantisme, il a ramené l'esprit dans la poésie
+française. Il apporte cette insolente et bien vivante preuve qu'on
+peut être un écrivain de génie, rien qu'à traduire une sensibilité
+frémissante, quand elle est servie par un goût inné. «Chose ailée et
+divine et légère», son talent ne semble point d'un professionnel. Ce
+grand poète est un dilettante, une abeille qui fait son miel de mille
+fleurs. Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a savouré l'arôme,
+il rapporte un miel bien à lui, bien français. Que lui importe ce qu'on
+qualifie d'originalité! Ces entraînements de l'opinion ne prouvent bien
+souvent que mépris du génie en faveur du talent... Si sa voix devient
+l'écho mélancolique des jeunes âmes de son milieu et de son temps, il
+n'aspirera pas plus haut. En ne chantant que pour lui-même, il chantera
+au nom de tous.
+
+Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa fantaisie à tout ce
+qui peut brider l'indépendance d'enfant gâté qui fait le naturel et le
+charme de son esprit,--même la recherche trop précise de pittoresque,
+même les conceptions trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours
+le sacrifice à ce goût léger mais sûr, conscient de sa valeur française,
+qui se contente de sentir harmonieusement. Oui, surtout, âme française,
+française, jusqu'à l'agacement, coeur loyal, esprit fin et de race
+toujours, élégant et hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète qu'on
+a voulu nous faire prendre pour un don Juan de tavernes et de mauvais
+lieux.
+
+L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne racontant que lui-même, n'est
+si humain, entre tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le plus
+faible. On a dit de Musset qu'il était le grand poète de ceux qui
+n'aiment pas les vers. C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous,
+ce libertin à l'âme mystique, ce débauché assoiffé d'amour pur, ce
+spirituel et ce triste. «Un jeune homme d'un bien beau passé», l'avait
+ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant bien compris, lui qui
+a tout compris, le jour qu'il écrivait: «La Muse de la Comédie l'a baisé
+sur les lèvres, la Muse de la Tragédie, sur le coeur.»
+
+La vie et le génie de Musset sont tout entiers dans sa jeunesse. La
+jeunesse lui semblait sacrée, comme l'unique raison de la vie et sa plus
+certaine beauté. C'est pourquoi il n'a d'autre histoire que celle de son
+coeur.
+
+Quand il rencontre George Sand, c'est encore l'enfant sublime, et déjà
+l'enfant perdu. Mais le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il a
+vécu sans trop de mesure, parfois même il a fait parade de ses
+débauches de jeunesse. Mais il entre dans ce snobisme un peu de la mode
+romantique, cette recherche du fatal et de l'étrange, qui lui a inspiré
+son premier livre si peu connu, _l'Anglais mangeur d'opium_ (adapté de
+Thomas de Quincey)[2].
+
+[Note 2: _L'Anglais mangeur d'opium,_ traduit de l'anglais par A. D.
+M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.]
+
+George Sand, trente ans plus tard, dans une lettre à Sainte-Beuve,
+écrira: «Pauvre enfant! _il_ se tuait! Mais _il_ était déjà mort quand
+_elle_ l'avait connu! _Il_ avait retrouvé avec _elle_ un souffle, une
+convulsion dernière[3]!...»
+
+[Note 3: Lettre publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul.
+_Cosmopolis_ du 1er juin 1896.]
+
+Ce n'était que rancune contre Paul de Musset: _Lui et Elle_ venait de
+paraître (1861) en réponse à _Elle et Lui_.
+
+Si le poète a abusé de la débauche, il est resté généreux, comme sont
+les faibles. Déjà son génie est mûr pour les grands cris humains.
+L'esprit gai et le coeur mélancolique, il n'a qu'effleuré les joies et
+les douleurs du véritable amour. Voici venir la passion qui transformera
+son âme, qui, épurant et élevant ses qualités natives, lui arrachera des
+cris immortels.
+
+George Sand touche à la trentaine. Elle a aussi sa légende; mais
+celle-ci a dépassé les bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa vie
+indépendante dans un mariage qu'elle n'a pas rompu, pour ses allures
+d'androgyne, son goût des paradoxes sociaux, sa liaison avec Jules
+Sandeau, leur livre (_Rosé et Blanche_, signé «Jules Sand»), ses livres
+surtout, _Indiana_ et _Valentine_. Elle achève _Lélia_ qui va mettre le
+sceau à sa gloire future.
+
+Ce n'est pas ici le lieu de conter la première jeunesse de George Sand.
+On nous en a donné récemment un tableau qui semble véridique[4], à
+l'aide de sa correspondance inconnue et de cette _Histoire de ma vie_,
+où elle-même nous a dit ses premières années, avec une sincérité qu'on
+ne peut mettre en doute et un incomparable charme. Il faut cependant la
+résumer en quelques traits, pour expliquer les influences qui ont régi
+sa vie.
+
+[Note 4: S. ROCHEBLAVE, _George Sand avant George Sand_, dans la
+_Revue de Paris_ du 15 mars 1896.]
+
+Petite-fille du receveur-général Dupin de Francueil et d'une bâtarde de
+l'aventureux et brillant Maurice de Saxe,--femme indulgente et fine,
+à l'esprit fort et cultivé, aïeule d'ancien régime, qui fut sa vraie
+éducatrice,--elle est née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue,
+avec la fille d'un oiseleur.
+
+Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère restée très peuple, elle
+fut tiraillée et troublée dans ses jeunes tendresses. Le couvent
+des Augustines de Paris, où on la mit de bonne heure, développa ses
+penchants mystiques. De retour à Nohant, ces souvenirs religieux,
+l'influence contraire de sa grand'mère et du bonhomme Dechartres, qui
+avait été le précepteur de son père, des lectures enthousiastes
+de Chateaubriand et de Rousseau, enfin le sentiment de la nature,
+qu'éveillaient en elle ses promenades dans la _Vallée Noire_, ce paysage
+du Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent dans cette âme pour
+former son génie rêveur et passionné, mélancolique et oratoire, pour
+alimenter sa verve descriptive, abondante comme une source, vers les
+grands horizons, pourtant désenchantés, du plus invincible optimisme.
+
+Mme Dupin de Francueil étant morte, elle passait quelque temps chez sa
+mère, à Paris, puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822), dans
+l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, M. Casimir Dudevant, fils
+naturel d'un colonel baron de l'Empire, avait été lui-même soldat.
+Jeune encore, mais de peu d'imagination, il ne tardait pas à se laisser
+enliser par la vie rurale.
+
+On peut croire qu'il fut longtemps sans soupçonner la valeur
+d'intelligence et de sensibilité de sa compagne. Il devait bientôt
+cesser de lui plaire, pour un prosaïsme peut-être sermonneur, qui
+heurtait chez elle de vifs penchants à l'exaltation romantique.
+
+Buvait-il plus que de raison et était-il aussi brutal qu'on l'a laissé
+entendre? Nous ne le rechercherons pas. Du moins le séjour de Nohant
+pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents voyages à l'aide
+desquels son mari s'ingéniait à la distraire. Au cours d'une de ces
+absences, souvent fort prolongées, Aurore Dudevant rencontrait à
+Bordeaux, revoyait a Cauterets, l'homme qui lui a révélé l'amour.
+
+C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de Sèze, dont le grand sens
+et l'honnêteté retardèrent de six ans,--les six ans que dura cette
+affection platonique,--la crise qui fera quitter son foyer à celle qui
+sera George Sand. Mais nous ne pouvons nous attarder sur cette période
+de sa vie, d'ailleurs incomplètement explorée.
+
+La monotone compagnie de M. Dudevant lui devenait insupportable.
+
+Après neuf ans de mariage et sans vouloir s'avouer l'inquiétude de
+ses sens,--elle affecta toujours de n'en pas convenir,--elle s'était
+violemment avisée que l'heure était venue de vivre à sa fantaisie, sans
+pourtant rompre tout à fait.
+
+Un beau matin, sur le premier prétexte, elle se montre offensée, déclare
+son intérieur intolérable et demande une pension, pour partager sa vie
+entre Paris, où elle fera métier d'écrire, et Nohant, où elle retrouvera
+ses enfants. M. Dudevant accepte, résigné, et en janvier 1831, la jeune
+femme, ivre d'air libre et d'espérance, débarque au quartier Latin où
+l'attend un petit groupe ami d'étudiants berrichons.
+
+Alors commence cette existence en partie double, bourgeoise et rangée en
+Berry, près de ses enfants, trois mois sur six, singulièrement émancipée
+les trois mois suivants à Paris.--Déjà s'établissait sa légende. La
+châtelaine patiente et rêveuse de Nohant se transformait en un étudiant
+imberbe, aux longs cheveux bouclés, coiffés d'un béret de velours, noir
+comme eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant la cravate rouge,
+et toujours la cigarette aux lèvres.
+
+Son costume était, d'ailleurs, la moindre de ses libertés. A peine
+dissimulait-elle, dans sa société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si
+elle essaie de se justifier de cette indépendance dans _l'Histoire de ma
+vie_,--étrange histoire, en effet, dont le malheureux Chopin disait
+à Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et qui n'est plus que
+réticences au moment où on y cherche des révélations,--du moins sa
+correspondance l'accable. Non pas ses lettres déférentes à sa mère, Mme
+Dupin, ou passionnées de tendresse à son fils, mais celles à ses amis
+berrichons, ses compagnons de Paris, Alphonse Fleury, Charles Duvernet,
+à l'effarouché Boucoiran lui-même, son confident de la première heure,
+lettres où un furieux amour de liberté quand même, voire de bohème,
+éclate entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant à la Châtre.
+Agacée, elle prit ses coudées franches.
+
+Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. L'histoire en est encore
+imparfaitement connue: nous savons qu'elle reprit elle-même chez lui sa
+correspondance, après la rupture, et la brûla. On a dit qu'elle l'avait
+aimé tendrement, croyant s'engager pour la vie... Ses premières
+aventures d'amour nous découvriraient plutôt son cerveau que son coeur.
+Après Sandeau, «elle essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses ou
+vaines, telles que celles avec Mérimée et Gustave Planche», a écrit son
+confident Sainte-Beuve[5]. C'est encore l'étudiante, la frondeuse de
+tous «préjugés», double scandale, qui la poursuivra longtemps. Elle
+demeure volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant vite se
+ressaisir. Mais déjà le fond est désenchanté. Avec Musset enfin, elle
+espère atteindre au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, que plus tard
+avec Michel de Bourges, un haut esprit, son maître, qu'elle aimera
+jusqu'à l'adoration, et avec Chopin qui, lui, mourra de son amour,
+elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle souhaite,--sans la chercher
+peut-être, car la loi du génie, «ce deuil éclatant du bonheur», comme
+disait Mme de Staël, est de la contrarier toujours. Mais sa rencontre
+avec Musset, lui révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue
+aux ressorts de cette âme complexe.
+
+[Note 5: Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand. _Cf_.
+vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, _les Lundis d'un chercheur_, p. 173,
+in-8°; Calmann Lévy, 1894.]
+
+Un profond instinct maternel déborde sur ses passions de femme, les
+transformant. Maternelle un peu à la façon de Mme de Warens, elle l'est
+avec moins de mollesse, avec tout son génie actif, abondant, fier et
+triste. Elle a laissé ruisseler une imagination ardente et pratique à
+la fois, dans toute son oeuvre,--cet immense miroir de la nature et
+de l'amour où son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à sembler
+indifférente à tout. Bonne pour tous, en effet, ce qui l'aura faite
+si cruelle pour quelques-uns. Éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier sa
+dignité même; amante pour être plus amie, a-t-on dit; incapable de
+chagriner longtemps personne, et s'abandonnant toute pour l'éviter; mais
+terriblement femme aussi, et conduite par une inexorable fantaisie.
+
+Sa libre éducation avait mis en elle les germes d'une erreur qui fait de
+son oeuvre un long sophisme. Une excessive pitié de la femme lui
+donna de bonne heure l'obsession de l'égalité des sexes. Cette pitié
+dédaigneuse n'allait pas sans une intime colère contre les immunités de
+l'homme. Elle méprise la femme, qu'elle n'a guère connue et peinte que
+d'après elle-même, pour ne pas comprendre que l'homme puisse attacher
+tant d'importance à cet être incohérent et faible. Elle n'est pas sans
+un vif instinct de coquetterie,--qu'elle réprime le plus souvent,
+par bonté d'âme,--ni sans certaine expérience de ses charmes. Aussi
+réclame-t-elle pour son sexe tous les privilèges masculins, d'où
+ses revendications de l'amour libre et sa condamnation du
+mariage.--Naturellement plus douée de curiosité que de tempérament,
+elle aventura son âme romanesque dans les plus paradoxales contrées
+du sentiment. Sa recherche obstinée de l'amitié là où elle ne pouvait
+trouver que l'amour fut une autre erreur capitale de sa vie. La
+confusion perpétuelle qu'elle en fit, et dont témoignent ses lettres
+comme ses romans, explique les infortunes de sa jeunesse, ses
+faiblesses, ses utopies. Elle pensa s'en consoler plus tard, en
+cherchant à contenter son optimisme par un vague idéal humanitaire. La
+Nature seule put la rasséréner, qui lui dicta ses vrais chefs-d'oeuvre.
+
+Ainsi l'indépendance règne au fond de son âme, si obstinée, si rangée
+pourtant. Son grand sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui
+fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout au nom de l'idéal,--car
+l'idéalisme rejoint le naturalisme dans une exclusive poursuite de la
+vérité...
+
+Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. Les révoltés ne le sont
+jamais. Son travail méthodique, sa régularité patiente, impassible
+--bovine--_à, faire de la copie_, parmi les plus graves agitations de
+son âme, prouvent chez elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission
+raisonnée. Quand une passion a cessé de la faire vibrer, elle s'en
+détache. Elle ne se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa grande
+douleur... Elle redevenait orgueilleuse à sentir qu'il la lui devait!
+
+Les prétentions aristocratiques de Musset devaient altérer de bonne
+heure leur entente amoureuse. Orgueilleux de son «monde», sinon de sa
+naissance, le poète dédaignait la vie et l'atmosphère bourgeoises, comme
+tous les artistes de race, ne se plaisant comme eux qu'avec la société
+riche et élégante, l'élite féminine, ou le vrai peuple. Le goût que
+manifesta de bonne heure George Sand pour les démocrates, pour l'esprit
+ouvrier, devait irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette
+considération dont on n'a guère tenu compte, il faut ajouter le
+déséquilibre physiologique du poète. Ses crises nerveuses, jamais bien
+expliquées, faisaient craindre pour lui la folie. On a même parlé
+d'attaques d'épilepsie. Mais Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son
+mariage (1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement
+qu'il ait été sujet à rien de semblable. Quand éclata la crise, l'un et
+l'autre se sentaient-ils humiliés? George Sand avait d'abord pris Musset
+pour un enfant: ceci ne se pardonne guère, aux heures clairvoyantes.
+Mais Musset était un bon enfant: il passa bien vite à sa maîtresse
+cette manie de protection. L'abus qu'elle faisait de la déclamation
+sermonneuse l'agaça davantage, et surtout son obstination à poétiser ses
+faiblesses...
+
+La mère du poète, qui d'abord s'était opposée au voyage en Italie, avait
+fini par «consentir à confier» son fils à George Sand, comme à une femme
+de grand renom, plus âgée que lui de six ans et relativement grave,
+malgré des erreurs trop connues.
+
+Elle préférait pour lui ce voyage avec une amie... intellectuelle, au
+séjour de Paris, nuisible à sa santé. Or, Musset entendait trouver dans
+son amie mieux que l'amour d'une seconde mère. On sait que tous les
+amants de Lélia s'entendirent appeler ses enfants...
+
+Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en avait, elle en laissait voir
+plus que lui. Et, sa dignité toujours en avant, elle ne savait abdiquer
+le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance de sa vie.
+
+Quoique _gendelettres_ tous deux, mais plus poètes qu'artistes, ils n'en
+restaient pas moins jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été
+écrites pour la postérité; elles n'en sont que plus curieuses pour elle.
+Les courts fragments cités par Mme Arvède Barine dans sa pénétrante
+monographie de Musset[6], avaient fait pressentir les perles que
+recelait ce terreau... mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir
+juger de cette correspondance. Elle nous guidera dans l'exposé du plus
+fameux des romans d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour en
+mieux préciser l'évolution.
+
+[Note 6: Les grands écrivains français: _Alfred de Musset_, in-18,
+Hachette, 1894.]
+
+
+
+II
+
+La liaison de George Sand avec Jules Sandeau vient de finir,--comme
+finiront tous les amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée, quand
+Lui emporte une secrète blessure. Rarement il la dévoilera, au cours de
+sa longue carrière. C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut pas donner
+confidence au public, chaque fois qu'il lui arrivera d'y faire allusion,
+ce sera d'un mot dont la cruauté brève suspend tout jugement sur l'être
+d'exception qu'a été George Sand.--«Le coeur de cette femme est comme un
+cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que les croix de ceux qu'elle a
+aimés.»
+
+Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle, elle est rassasiée de
+l'amour. Ses amis, que la présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se
+rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus d'autorité que jamais
+sur sa vie. Avec le fidèle Boucoiran, le précepteur intermittent de son
+fils, un être bon et faible qui est et restera toujours «son enfant»,
+son meilleur ami est Gustave Planche.
+
+Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer qu'il espéra son tour.
+Il connaissait George Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans plus
+jeune qu'elle, il prenait bientôt cependant, sur son ardent esprit,
+par un goût d'austère puriste et des connaissances qu'elle déclarait
+infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha toujours et dont si
+merveilleusement elle tira profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus
+loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement de Gustave Planche
+dans les avatars de George Sand nous prépare à l'entrée en scène de
+Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire va se doubler d'un
+conseiller intime, d'un confident d'amour.
+
+Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que nous devons de connaître
+quelques-unes des lettres qu'elle lui écrivit durant la période troublée
+où elle cherchait sa voie. Dans un des curieux appendices de ses
+_Portraits Contemporains_,--sortes de codicilles du testament
+littéraire que constituent ses derniers livres[7], Sainte-Beuve a
+esquissé avec plus de charme que de discrétion,--George Sand vivait
+encore,--l'état d'âme de ce beau génie féminin pendant ces six mois
+critiques et décisifs. Et il a donné à l'appui les pages intimes «les
+plus vraies, les plus naïves et les plus modestes où elle s'ouvrait à
+lui de son coeur et de son talent».
+
+[Note 7: _Portraits contemporains_, 1868 (cinq volumes où sont
+réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, p. 506-523.
+Paris, Calmann Lévy.]
+
+Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. A la suite d'articles
+publiés par Sainte-Beuve sur _Indiana_ et _Valentine_[8], Gustave
+Planche lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le remercier.
+«Nous y allâmes un jour vers midi; elle habitait depuis peu, et seule,
+le logement du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune femme aux
+beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une
+sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle écouta, parla peu
+et m'engagea à revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle
+avait le soin de m'écrire et de me rappeler. En peu de mois, ou même en
+peu de semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit se noua entre
+nous. J'étais garanti alors contre tout autre genre d'attrait et de
+séduction par la meilleure, la plus sûre et la plus intime des défenses.
+Ce préservatif contre un sentiment d'amour, en présence d'une jeune
+femme qui excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit la solidité
+et le charme de notre amitié. George Sand voulut bien me prendre à
+ce moment délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité, pour
+confident, pour conseiller, presque pour confesseur[9].»
+
+[Note 8: Le _National_ des 5 octobre et 31 décembre 1832.]
+
+[Note 9: _Portraits contemporains_, I, p. 507.]
+
+George Sand écrivait alors _Lelia_, Sainte-Beuve _Volupté_. Tous deux se
+consultaient sur leurs romans. Des entretiens littéraires, ils passaient
+aux confidences intimes. Elle venait, de rompre avec Jules Sandeau, et à
+peine libre, «dans un véritable isolement moral, elle se demandait
+quels amis et quel ami elle se pourrait choisir parmi tous ces visages
+nouveaux de gens à réputation diverse qu'elle affrontait pour la
+première fois[10]». Sainte-Beuve s'offrit à lui présenter ceux qu'il
+fréquentait et jugeait dignes d'elle. Elle refusa de connaître Musset,
+mais elle eut la curiosité d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent
+médiocrement, semble-t-il. Vers la même date, elle écrit à Sainte-Beuve
+qu'elle «recevra Jouffroy de sa main», le priant de le prévenir de son
+extérieur sec et froid, de son attitude silencieuse. Cette rencontre fut
+encore passagère. Mais la même lettre nous éclaire singulièrement sur le
+pessimisme qu'apportait George Sand dans ses expériences: «Je crains
+un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de
+belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux;
+ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine... Il n'y a
+pas de confiance entière possible à réaliser. Les gens qu'on estime, on
+les craint et on risque d'en être abandonné et méprisé en se montrant
+à eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux,
+mais ils trahissent.»
+
+[Note 10: _Portraits contemporains_, I, p. 511.]
+
+Le complément de ces lettres singulièrement captivantes vient de
+paraître[11]. L'ensemble constitue le document le plus sûr et à peu près
+unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état d'âme de George Sand
+pendant cette crise de sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même
+par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines
+phrases de George Sand on pourrait le penser: «Vous m'avez dit que vous
+aviez peur de moi (lettre de mars).» Mais s'il en fut réellement ainsi,
+soit respect de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit crainte
+d'être rebuté dans une autre attitude que celle de confesseur, soit
+excessive timidité, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait
+pris soin, bientôt, de faire confidence à sa pénitente d'une affection
+profonde et jalousée, qui le détournait de tout autre désir,--celle dont
+il a rempli, sincèrement ou non, son fameux _Livre d'amour_, daté du
+même temps pour la plupart des pièces.
+
+[Note 11: George Sand, _Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris_ du
+15 novembre 1896.]
+
+Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve, il y a une lacune d'un
+mois. La suite de la correspondance nous l'explique.
+
+Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse, en avril 1833, y est
+définitivement révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en somme on
+n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente
+monographie du maître de _Colomba_, avait recueilli ces rumeurs.
+Incidemment, à propos des années de dissipation de Mérimée, il nous
+expliquait la défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus, par
+cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. «Le
+court passage de Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand est un fait
+d'histoire littéraire, écrit-il, sur lequel s'est greffée une légende
+assez amusante. D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand
+était seule et souffrait de cette solitude, lui aurait «donné» Mérimée,
+et, dès le lendemain, George Sand lui aurait écrit pour lui rendre et
+lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce
+rôle trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile de Mérimée et
+de Mme Sand. Mais il est exact qu'il reçut des confidence et des
+plaintes[12].»
+
+[Note 12: AUGUSTIN FILON, _Mérimée et ses amis_, p. 64, in-16,
+Hachette, 1894.]
+
+La vérité est que cette liaison ne fut confessée à Sainte-Beuve que cinq
+mois après. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres
+d'août et de septembre, quand elle a retrouvé l'amour avec Musset, on
+conçoit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait
+dissimuler à son directeur. La rencontre fut brève et nette, digne de
+l'homme raffiné et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît bien
+l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants. Mais George Sand, qui
+était de son âge, ainsi que son égale en génie, resta froissée et plus
+étonnée encore de ce dédain de sa personne et de son âme. Écoutons ce
+ressouvenir:
+
+ ....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai un homme
+ qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien
+ à ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit
+ me fascina entièrement; pendant huit jours je crus qu'il avait
+ le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dédaigneuse
+ insouciance me guérirait de mes puériles susceptibilités. Je croyais
+ qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphé de sa
+ sensibilité extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée,
+ si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté.
+
+ ....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'étais
+ absolument et complètement Lélia. Je voulus me persuader que non;
+ j'espérais pouvoir et abjurer ce rôle froid et odieux. Je voyais à mes
+ côtés une femme sans frein, et elle était sublime[13]; moi, austère
+ et presque vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon
+ isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mécomptes du
+ passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu'à une condition, et qui
+ savait me faire désirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister
+ pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant à l'âme.
+ Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-être
+ n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolérer l'autre: j'étais
+ atteinte de cette inquiétude romanesque, de cette fatigue qui donne
+ des vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en question
+ et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles
+ qu'on a abjurées.
+
+[Note 13: Mme Dorval.]
+
+ ....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance, de
+ dégoût et de découragement. Au lieu de trouver une affection capable
+ de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie
+ amère et frivole. Ce fut tout.
+
+ Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être aimée, et
+ s'il m'eût aimée il m'eût soumise, et si j'avais pu me soumettre à un
+ homme, je serais sauvée, car ma liberté me ronge et me tue. Mais il
+ ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me
+ décourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui pût
+ l'attirer à moi.
+
+ Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais, et vous m'avez
+ vue en humeur de suicide très réelle. Mais s'il y a des jours de froid
+ et de fièvre, il y a aussi des jours de soleil et d'espérance.
+
+ Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette malheureuse et
+ ridicule campagne m'a fait faire un grand pas vers l'avenir de
+ sérénité et de détachement que je me promets en mes bons jours. J'ai
+ senti que l'amour ne me convenait pas plus désormais que des rosés sur
+ un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers
+ mois de ma vie assurément!) je n'en ai pas senti la plus légère
+ tentation[14].
+
+[Note 14: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est
+(des premiers jours) de juillet 1833.]
+
+Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois mois de calme. Ses
+confidences à Sainte-Beuve recommencent en mai; elle est grave et le
+sermonne à son tour. Mais la revoilà, en juin, dans un grand trouble:
+son ami lui devient un refuge. A la voir s'abandonner ainsi, on est
+tenté de s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à changer sa
+vénération en tendresse. La liaison qui le garde d'elle l'aurait-elle
+agacée de quelque jalousie? Vraisemblablement, elle a reçu de son
+directeur une lettre amère. Peut-être déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne
+se décourage pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. Elle
+se dit seule, désenchantée de tout: l'amitié même n'existe pas! Mais
+Sainte-Beuve l'a rassurée. Dans une lettre du 3 août, elle semble
+apaisée. Quelque chose de nouveau a surgi dans sa vie.--«Pour rien au
+monde, lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre dévouement.» Et
+elle se fait protectrice à son tour.
+
+Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel amour, un amour inconnu,
+tout de fraîcheur, de poésie et de tendresse, qui lui rapporte tout à
+coup les illusions de la jeunesse et de l'espérance.
+
+Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il avait rencontré George
+Sand au printemps de 1833. En réalité leurs relations ne datent que de
+la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve voulait dès le mois de mars
+présenter le poète à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant
+trop... différent pour ses habitudes. «A propos, réflexion faite,
+écrivait-elle, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il
+est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de
+curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent
+de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses
+sympathies[15].» De son côté peut-être, Musset se défiait de la
+romancière sur sa légende déjà tapageuse. Mme Lardin de Musset me
+rapporte qu'il disait alors: «Elle n'a donc jamais rencontré un
+homme convenable? Comme tous ses héros me déplaisent!» Ces réserves
+expliqueraient le retard de leur rencontre. Mais leur rencontre
+était fatale. Et sans doute un instinct secret les avertissait-il de
+l'approche de la souffrance, ce vertige de l'abîme, où s'éveille le
+génie des poètes.
+
+[Note 15: _Portraits contemporains_, I, 510.]
+
+Tous deux collaboraient à la _Revue des Deux Mondes_ et le groupe de
+Buloz fréquentait plus ou moins chez George Sand. La plus ancienne
+mention de son nom sous la plume de Musset est dans une pièce peu
+connue, encore qu'imprimée plusieurs fois: _le Songe du Reviewer[16]_.
+Elle nous renseigne sur la pléiade delà _Revue_, à son âge d'or:
+
+[Note 16: _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ du 10 oct. et
+vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul: _les Lundis d'un chercheur,_ in-18,
+Calmann Lévy, 1894.]
+
+
+ Buloz[17] est sur la grève
+ Pâle et défiguré;
+ Il voit passer en rêve
+ Gerdès[18] tout effaré.
+ La matière abonnable
+ Se meurt du choléra;
+ L'épreuve est détestable
+ Il faut un errata.
+
+ Il voit son typographe
+ Transposer ses placards.
+ Des fautes d'orthographe
+ Errent de toutes parts.
+ Des lettres retournées
+ Flottent en se heurtant;
+ Des lignes avinées
+ Dansent en tremblotant.
+
+[Note 17: François Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de la
+_Revue des Deux Mondes, journal des Voyages_, pour en faire le recueil
+célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835 à 1845 il dirigea en
+même temps la _Revue de Paris_.]
+
+[Note 18: Caissier de la _Revue_.]
+
+3
+
+ De tous côtés aboient
+ Des contresens obscurs,
+ Et les marges se noient
+ Dans les _déléaturs_.
+ Il pleut des caractères;
+ Le B manque dans tous,
+ Et des pages entières
+ Boivent comme des trous.
+
+ 4
+
+ Loewe[19] a fait héritage
+ De quatre millions;
+ Dumas meurt en voyage
+ Faute _d'Impressions_.
+ Dans les filles de joie
+ Musset s'est abruti;
+ Ampère[20], en bas de soie,
+ Pour l'Afrique est parti.
+
+[Note 19: Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et
+diplomate, auteur du _Népenthès_.]
+
+[Note 20: J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.]
+
+5
+
+ Brizeux est à la Morgue,
+ Sainte-Beuve au lutrin;
+ Quinet est joueur d'orgue
+ A Quimper-Corentin.
+ Delécluse[21] est modèle
+ A l'atelier de Gros;
+ Roulin[22] est infidèle
+ A ses choux les plus beaux.
+
+[Note 21: Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur,
+historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.]
+
+[Note 22: Roulin avait fait dans la _Revue des Deux Mondes_ plusieurs
+articles d'histoire naturelle où il était question de choux. (Note de M.
+de Lovenjoul.)]
+
+6
+
+ George Sand est abbesse
+ Dans un pays lointain;
+ Fontaney[23] sert la messe
+ A Saint-Thomas-d'Aquin;
+ Fournier[24] aux inodores
+ Présente le papier;
+ Et quatre métaphores
+ Ont étouffé Barbier.
+
+[Note 23: Écrivain romantique et poète, vaguement diplomate, mort
+en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes de _Lord
+Feeling_ et _O'Donnoz_.]
+
+[Note 24: Imprimeur de la _Revue_.]
+
+7
+
+ Cette nuit Lacordaire
+ A tué de Vigny;
+ Lerminier[25] veut se faire
+ Grotesque à Franconi;
+ Planche est gendarme en Chine;
+ Magnin[26] vend de l'onguent;
+ Le monde est en ruine:
+ Bonnaire[27] est sans argent!!
+
+[Note 25: Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.]
+
+[Note 26: Charles Magnin, érudit et polygraphe.]
+
+[Note 27: Le plus fort actionnaire de la _Revue_, à cette époque.
+(Note de M. de Lovenjoul.)]
+
+Nous retrouverons dans la suite plusieurs de ces noms diversement
+célèbres. L'un d'eux mérite de nous retenir encore. Depuis deux ans,
+avant comme après sa courte liaison avec Mérimée, George Sand, nous
+l'avons dit, avait pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé près
+d'elle à Henry de Latouche[28], dans le rôle d'inspirateur, de conseiller
+littéraire. Nul doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux; mais elle
+le maintint dans l'ordre platonique. Il avait du moins deviné son génie.
+
+[Note 28: H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de George
+Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment de célébrité, comme
+poète, romancier, dramaturge et journaliste. Il édita les oeuvres
+d'André Chénier en 1819.]
+
+Elle eut un guide précieux en ce bourru bienfaisant qui est resté comme
+le type du critique intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne lit
+plus, tiennent encore leur place dans l'évolution littéraire du siècle.
+Avec ses dons sérieux il eut la plus saine influence sur l'éducation du
+goût, dans son obstination réactionnaire contre les excès du Romantisme.
+Mais son rôle échoua par la confusion même que ses attaques laissaient
+dans l'opinion, de la personnalité et de l'oeuvre de ses victimes. Vingt
+ans après, George Sand a longuement parlé de lui: «Il me fut très utile,
+dit-elle, non seulement parce qu'il me força par ses moqueries franches
+à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec beaucoup trop de
+négligence, mais encore parce que sa conversation, peu variée mais très
+substantielle et d'une clarté remarquable, m'instruisit d'une quantité
+de choses que j'avais à apprendre pour entrer dans mon petit progrès
+relatif.
+
+«Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes pour
+moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles, qui ne doivent
+rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai jamais eu
+qu'à me louer en ce qui me concerne[29].»
+
+[Note 29: _Histoire de ma vie_, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann
+Lévy.]
+
+Elle ajoute que son intimité avait pour elle de graves inconvénients,
+qu'elle l'entourait d'inimitiés violentes, la faisant passer pour
+solidaire de ses aversions et condamnations. Déjà de Latouche s'était
+brouillé avec elle à cause de lui.
+
+Cette brouille était traduite par un article fameux, _les Haines
+littéraires_, qui signala l'entrée de Gustave Planche à la _Revue des
+Deux Mondes_[30].
+
+[Note 30: 1831.]
+
+On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène de la Troie romantique,
+avait passé entre lui et de Latouche.... C'est probable, malgré que
+celui-ci fût d'âge à se montrer plus respectueux que son rival. Mais
+rien n'autorise à penser que le conteur de _Fragoletta_ ait jamais osé
+hasarder une déclaration.
+
+Toujours est-il que la fréquentation de Lélia donna longtemps au
+«critique maudit» de tendres espérances. Elle affichait leur amitié
+avec ostentation. Elle emmena Planche à Nohant. Les contemporains
+en jasèrent. Dix ans plus tard, Balzac les représentait sous de
+transparents pseudonymes, dans son roman de _Béatrix_. On y voit _Claude
+Vignon_ quitter le château de son amie _Félicité Des Touches_ avec un
+profond désenchantement[31]. Planche lui-même avait laissé percer cette
+amertume dès le lendemain de sa déception. Cette passion fatale avait
+empoisonné son âme. Il s'abandonnait, dans ses jugements littéraires,
+à de cruels retours sur la vie. Sa critique devenait plus que jamais
+acerbe.
+
+[Note 31: Cf. _le Critique maudit: Gustave Planche_, par Adolphe
+Racot, dans _le Livre_ du 10 août 1885.]
+
+Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, les dernières publiées, ne
+laissent plus de doute sur la mauvaise fortune de Planche. En juillet
+1833, dans la crise de solitude qui la prépare à son nouvel amour, elle
+écrit: «Je sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et mieux que la
+plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se
+trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et ne le sera pas[32].» Mieux
+encore, à peine est-elle éprise de Musset que son ami Planche l'ennuie:
+«Planche a passé pour être mon amant, peu m'importe. _Il ne l'est pas_.
+Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de même
+qu'il m'est parfaitement indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai
+donc pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable, d'éloigner
+Planche. Nous nous sommes expliqués franchement et affectueusement à
+cet égard, et nous nous sommes quittés en nous donnant la main, en nous
+aimant du fond du coeur et en nous promettant une éternelle estime[33].»
+
+[Note 32: _Revue de Paris_, du 15 novembre 1896, p. 284.]
+
+[Note 33: _Revue de Paris_, 15 novembre 1896, p. 289.]
+
+Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas sans complications, quand
+elle rencontra Musset.
+
+
+
+III
+
+Dans la biographie de son frère, Paul de Musset assure qu'il vit pour
+la première fois George Sand en un banquet offert aux rédacteurs de la
+_Revue_, chez les _Frères Provençaux_. Cette réunion n'a été précisée
+nulle part. La première pièce authentique qui témoigne de leurs
+relations est une poésie qu'Alfred de Musset adressa à George Sand, le
+24 juin 1833, après une lecture d'_Indiana_. Elle était accompagnée d'un
+billet laconique et respectueux[34]:
+
+[Note 34: Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites.
+On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset, s'est refusée
+jusqu'ici à la publication de sa correspondance avec George Sand. Nous
+la remercions encore de l'exception qu'elle a bien voulu faire en notre
+faveur, en nous laissant cueillir le plus intéressant de ces pages
+intimes.
+
+On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset antérieures à un
+billet de Venise (fin mars 1834).]
+
+ Madame,
+
+ Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers que je viens
+ d'écrire en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui où Noun reçoit
+ Raymond dans la chambre de sa maîtresse. Leur peu de valeur m'avait
+ fait hésiter à les mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi
+ une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincère et
+ profonde qui les a inspirés. Agréez, Madame, l'assurance de mon
+ respect.
+
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+ Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,
+ Cette scène terrible où Noun, à demi nue
+ Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?
+ Qui donc te la dictait, cette page brûlante
+ Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,
+ Le fantôme adoré de son illusion?
+ En as-tu dans le coeur la triste expérience?
+ Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?
+ Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,
+ Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,
+ As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu?
+ N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,
+ Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,
+ Versant à son ami le vin de sa maîtresse,
+ Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,
+ Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?
+ Et cet être divin, cette femme angélique,
+ Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger,
+ Cette frêle Indiana, dont la forme magique
+ Erre sur les miroirs comme un spectre léger,
+ O George! N'est-ce pas la pâle fiancée
+ Dont l'Ange du désir est l'immortel amant?
+ N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée
+ Qui sur tous les amours plane éternellement?
+ Ah! malheur à celui qui lui livre son âme!
+ Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme
+ Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté
+ Veut boire l'Idéal dans la réalité!
+ Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,
+ Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,
+ Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe
+ A compté sur ses doigts les heures de la nuit!
+
+ Demain viendra le jour; demain, désabusée,
+ Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée,
+ Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia;
+ Elle abandonnera celui qui la méprise,
+ Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise
+ Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Lélia?
+
+ 24 juin 1833.
+
+Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète est allé voir l'auteur
+d'_Indiana_. Ils ont parlé de leurs travaux. Elle écrit _Lélia_, lui un
+poème qui sera _Rolla_. Il lui en communique des fragments: «Soyez assez
+bonne, ajoute-t-il, pour faire en sorte que votre petit caprice de
+curiosité ne soit partagé par personne.»
+
+Dans une de ses visites au quai Malaquais, Musset a été pris de crises
+d'estomac violentes. George Sand lui a écrit gentiment et il répond de
+même: «Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, à une espèce
+d'idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre.
+Que vous ayez le plus tôt possible la fantaisie de perdre une soirée
+avec lui, c'est ce qu'il demande surtout.» Point d'amour encore; mais
+George Sand ne s'est-elle pas prise d'un peu de curiosité à cette ombre
+de marivaudage?--A-t-elle fait les avances? Cette lettre de Musset le
+donnerait à supposer: elle témoigne du moins d'un degré de plus dans
+leur intimité.
+
+Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la
+garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir même, si
+vous étiez libre, je serais à vos ordres et reconnaissant des moments
+que vous voulez bien me sacrifier.
+
+Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire.
+Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guérir.
+
+Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme à poser sur le
+coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas
+avant que nous ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons
+parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous avez manqué
+d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais
+dans celui-ci[35].
+
+Tout à vous de coeur.
+
+ALFRED DE MUSSET.
+
+[Note 35: Une note de G. Sand sur la correspondance autographe,
+attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).]
+
+Nous sommes en juillet. George Sand a terminé _Lélia_. Une de ses
+premières visites est pour son nouvel ami. «Un matin de juillet, m'a
+conté Mme Lardin de Musset, George Sand est venue voir mon frère à la
+maison. Je crois que nous étions absentes, ma mère et moi. Paul jouait
+du violon. Elle aperçut sur le pupitre un exemplaire _d'Indiana._ Il
+était resté ouvert à un passage très raturé de la main d'Alfred. Paul a
+pensé qu'elle lui avait gardé rancune de ces corrections[36]...»
+
+[Note 36: L'exemplaire en question d'_Indiana_ a été conservé. On
+y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment
+sacrifiées. La _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1878 a cité
+quelques-unes de ces corrections du poète.--Remarquons que Paul de
+Musset se trompe évidemment en parlant de deux lectures d'_Indiana_
+faites par son frère, à trois ans d'intervalle: la première, pour
+critiquer le livre, en juin ou octobre 1832, la seconde pour écrire les
+vers qu'on a lus plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien
+daté du 24 juin 1833.]
+
+La supposition de Paul de Musset _(Lui et Elle)_ paraît bien gratuite.
+Jamais Alfred n'a fait allusion à de la jalousie littéraire chez George
+Sand.
+
+Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence autant que de bonté,
+lui épargna, il faut le reconnaître, les mesquineries coutumières des
+bas-bleus. Pour une fois je ne me sens pas d'accord avec Paul de Musset.
+Son livre sue la vérité. Il avait été le confident unique de son frère;
+il le resta toute sa vie. Mais il donne trop d'importance à la part de
+la littérature dans les premières relations du poète avec George Sand.
+
+A ce moment-là, fin de juillet 1833, ils étaient tout à leur intimité
+naissante. Après Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté à mesure
+qu'elle édifiait son roman, Musset, le premier, put lire _Lélia_
+terminée. Il en avait sans doute les épreuves. C'était vers le 18
+juillet[37]. Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout entier le
+soir même, et, si elle a toujours envie de grimper sur les tours de
+Notre-Dame, il lui propose de l'y accompagner. Il n'est encore question
+entre eux que d'«amitié sincère». Cette promenade assurément n'eut pas
+lieu. Le lendemain, Musset avait lu _Lélia_, et voici comme il exprimait
+son admiration à l'auteur,--un auteur qui était une femme dont il se
+sentait amoureux:
+
+ ...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que
+ c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...--Enfin, ça pouvait
+ être bien des choses avant d'être ce que cela est.--Avec votre
+ caractère, vos idées, votre nature de talent, si vous eussiez échoué
+ là, je vous aurais regardée comme valant le quart de ce que vous
+ valez. Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos livres,
+ que vous regardez comme des espèces de contre-parties des mémoires de
+ vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi, un livre
+ c'est un homme ou rien.--Je me soucie autant que de la fumée d'une
+ pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames qu'à tête reposée
+ et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et
+ combiner. Il y a dans _Lélia_ des vingtaines de pages qui vont droit
+ au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de
+ _René_ et de _Lara_.
+
+[Note 37: _Lélia_, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet,
+est inscrite au _Journal de la Librairie_ du 10 août 1833; la deuxième
+édition, au numéro du 17 août.]
+
+ Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été Madame une telle
+ faisant des livres.
+
+ Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le
+ public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée, en voici la
+ raison.
+
+ Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot
+ ridicule: «Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?» ne sortira de mes
+ lèvres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce
+ rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le
+ rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez pas tout
+ bonnement par m'envoyer paître, si je m'avisais de vous le demander),
+ mais je puis être,--si vous m'en jugez digne,--non pas même votre
+ ami,--c'est encore trop moral pour moi,--mais une espèce de camarade
+ sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et
+ sans brouilles,--capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos
+ peignoirs[38] et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec
+ vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, à ce titre,
+ quand vous n'avez rien à faire ou envie de faire une bêtise (comme je
+ suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au
+ lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant des livres,
+ j'aurai affaire à mon cher Monsieur George Sand qui est désormais pour
+ moi un homme de génie.--Pardonnez-moi de vous le dire en face: je n'ai
+ aucune raison pour mentir.
+
+[Note 38: _Note de G. Sand_.--Il s'était habillé en pierrot et avait
+mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté et imprimé,
+M. de La Rochefoucauld.]
+
+Déjà Musset est un habitué de la mansarde de Lélia. Il dessine à ravir,
+sinon toujours correctement du moins avec esprit, et de mordantes
+légendes accompagnent les charges qu'il fait des amis de George Sand.
+On s'amuse de ces caricatures,--qu'on se disputera bientôt, que les
+collectionneurs s'arracheront plus tard[39].
+
+[Note 39: On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits
+et caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits. M. de
+Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la série drolatique des
+charges de Paul Foucher, le frère de Mme Victor Hugo, dont Musset avait
+été le camarade au collège Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à
+1832), et, des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai
+la photographie sous les yeux. C'est un document précieux pour
+l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont charmants,
+excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est sensible que Musset
+a été impressionné par Goya, dont il a copié une eau-forte.) Huit
+portraits de George Sand, assise, étendue, fumant, rêvant, écoutant
+surtout; les portraits de son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci
+délicieux), de sa fille Solange, de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult,
+de Ch. Didier, d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des
+scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle dernier.
+Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède l'album du voyage en
+Italie, plein de caricatures amusantes du poète et de son amie, et de
+leurs compagnons d'occasion, avec un autre album plein de souvenirs de
+la vallée de l'Eure et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de
+vraies oeuvres d'art.
+
+Mme Jaubert, la «marraine» de Musset, avait conservé un précieux recueil
+de dessins de son «filleul». Toute sa société y figurait. On sait
+qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon le plus remarquable de
+Paris. Elle en a publié d'intéressants _Souvenirs_ (Hetzel, 1880). Cet
+album a été perdu.
+
+Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred Tattet,
+appartient à son gendre M. Tilliard.]
+
+Il en envoie un échantillon à son amie, une ébauche de «ses beaux yeux
+noirs qu'il a outragés hier» eu les croquant,--non sans ajouter, en
+anglais, «qu'il est triste aujourd'hui».
+
+Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche un camarade l'a éveillé
+pour lui montrer une violente critique des _Débats_ sur le _Spectacle
+dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_[40]. Mais le
+poète ne s'en soucie guère; il écrit à son amie qu'il «a essuyé son
+rasoir dessus». Le voilà sérieusement amoureux; l'aveu de son tourment
+ne doit plus tarder. On va lire la lettre charmante et trop sincère
+pour être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le poète se déclare
+timidement, loyalement, d'une passion qui remplira sa vie.
+
+[Note 40: Article signé: J.S., _Journal des Débats_ du 28 juillet
+1833.]
+
+ Mon cher George,
+
+ J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je vous l'écris
+ sottement, au lieu de vous l'avoir dit au retour de cette promenade,
+ j'en serai désolé ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour
+ un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous
+ me mettrez à la porte et vous croirez que je mens: je suis amoureux de
+ vous, je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. J'ai
+ cru que je m'en guérirais, en vous voyant tout simplement à titre
+ d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient
+ m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai pu; mais je
+ paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous
+ le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour
+ m'en guérir à présent, si vous me fermez votre porte.
+
+ Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais à la
+ campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères ni avoir l'air de
+ me brouiller sans sujet.
+
+ Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui va m'ennuyer»,
+ comme vous dites. Si je ne suis pas tout à fait le premier venu pour
+ vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un
+ autre, ce qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous
+ voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez
+ plutôt pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espère
+ rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les
+ seules heures agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais
+ que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me confie à vous, non
+ pas comme à une maîtresse, mais comme à un camarade franc et loyal.
+ George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le
+ peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, avant votre voyage
+ à la campagne et votre départ pour l'Italie, où nous aurions passé
+ de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vérité est que je
+ souffre et que la force me manque.
+
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il heureux? Son amie hésite
+encore. Avant de s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu le
+confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune des réponses de George
+Sand, à cette date... La lettre suivante de Musset témoigne de son
+angoisse devant le bonheur entrevu.
+
+ ....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il
+ n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et
+ que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me
+ suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je
+ vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette
+ chambre où me voilà seul à présent. C'est là que je vous ai dit ce que
+ je n'ai dit à personne.--Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un
+ jour que quelqu'un vous avait demandé si j'étais _Octave_ ou _Coelio_
+ [41], et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»--Une folie
+ a été de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me
+ méprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet.
+ Si mon nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible,
+ quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis
+ embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser
+ ma mère.
+
+[Note 41: Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, _les Caprices
+de Marianne_, publiée dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1833.]
+
+ Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des
+ jours où je me tuerais. Mais je pleure ou j'éclate de rire; non pas
+ aujourd'hui par exemple.
+
+ Adieu, George. Je vous aime comme un enfant.
+
+Cette fois, la sincérité du poète a été entendue. Son aveu est bien
+accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er août, toutes les harpes de la
+joie chantent dans son coeur:
+
+ Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,
+ Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,
+ Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu!
+ J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,
+ Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
+ Au chevet de mon lit te voilà revenu.
+
+ Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.
+ Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;
+ Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé!
+ Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse,
+ N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse,
+ Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.
+
+ George Sand n'ose encore se croire, se proclamer
+ heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve
+ est beaucoup plus calme que les précédentes.
+ Sans lui avouer pourtant son nouveau
+ bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune
+ soleil de l'espérance n'est pas loin.
+
+ Son confesseur lui a fait part des alternatives
+ de son bonheur à lui, de son mystérieux amour.
+ Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences;
+ mais George Sand entend ne causer
+ de jalousie à personne:
+
+....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'être
+utile et agréable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de
+plus sacré dans votre existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir
+qui peut briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop l'amour,
+_l'Amour_ comme vous écrivez. Quoique j'en médise souvent, comme je fais
+de mes plus saintes convictions aux heures où le démon m'assiège, je
+sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si
+j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je
+vous appellerais [42].
+
+[Note 42: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 287.]
+
+_Lélia_ vient de paraître. Naturellement, le premier exemplaire en est
+offert à Musset. Il porte cette double dédicace: sur le tome Ier: _A
+Monsieur mon gamin d'Alfred,_ GEORGE; sur le tome II: _A Monsieur le
+vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur,_
+GEORGE SAND[43].
+
+[Note 43: Ce précieux exemplaire est en la possession de la
+gouvernante]
+
+Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de
+Musset s'est installé chez George Sand.
+
+Parmi les habitués de sa mansarde, il a trouvé Boucoiran et Gustave
+Planche. Les allures un peu bien familières de ces deux personnages
+n'avaient pas tardé à déplaire à de Musset, Mlle Adèle Colin,
+aujourd'hui Mme veuve Martelet.
+
+Après la chronologie établie plus haut, des relations du poète avec
+George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à tort qu'on a prétendu que
+le personnage de Sténio dans _Lélia_, représentait Musset. M. Cabanès
+(_Revue hebdomadaire_ du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent
+des deux «envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle,
+invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains
+une lettre où Musset se plaignait amèrement à George Sand d'être
+portraituré dans _Lélia_. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on
+lui prête. George Sand connaissait l'oeuvre du poète: elle lui emprunta
+une épigraphe, une strophe de _Namouna_ (décembre 1832), placée en
+tête du deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son
+caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières lettres,
+en 1835, Musset lui écrira: «Ta _Lélia_ n'est point un rêve; tu ne t'es
+trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio;
+il est à tes côtés, il assiste à toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est
+moi! moi! tu m'as pressenti...»
+
+Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poète
+_l'Inno ebrioso_, le chant d'orgie de Sténio, dans _Lélia_. Ainsi
+M. Derome critiquant (_le Livre_ du 10 mai 1883) l'excellente
+_Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset_ de M. Maurice Clouard, ne
+met pas en doute la paternité de ces vers.--Je ne saurais en désigner
+l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George
+Sand elle-même, on ne peut du moins que les juger indignes du grand
+poète qui écrivait, dans le même temps, _Rolla_. son dandysme. Paul de
+Musset, dans une scène de _Lui et Elle_, nous les a représentés, sous
+les masques transparents de _Caliban_ et _Diogène,_ tenus à distance,
+sinon tout à fait éloignés, par le nouveau maître de céans.
+
+Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le plaisir de montrer
+jusqu'où allaient leurs immunités et privilèges. Le premier eut soin
+de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, à la turque; le second se
+coucha de son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise tenue
+de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était aussitôt relevée de son
+coussin et assise dans un fauteuil.
+
+Falconey[44] ne fit point semblant de remarquer les postures malséantes
+des deux rustres, et déploya ses manières de gentilhomme en affectant
+une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogène
+s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries
+blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs
+d'autrefois, leurs idées surannées et leur politique rétrospective.
+Edouard, nourri dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se
+croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis des talents et
+de la réputation.
+
+[Note 44: _Edouard de Falconey_, compositeur de musique: Alfred de
+Musset. Voici les autres pseudonymes de _Lui et Elle: Olympe de B..._,
+compositeur de musique: George Sand; _Jean Cazeau_: Jules Sandeau;
+_Pierre_: Paul de Musset; _Hercule,_ troisième familier d'Olympe:
+Laurens; _l'éditeur:_ Buloz; _le docteur Palmeriello_: le docteur
+Pagello; _Ilans Flocken_: Franz Liszt; _Edmond Verdier_: Alfred
+Tallet.--C'est à tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cité,
+_le Livre_, n° du 10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de
+_Caliban,_ Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers,
+de G. Sand quand intervint Musset.]
+
+--Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme une classe
+considérable de la société de Paris, et ce n'est pas la moins aimable.
+Je tiens à honneur d'y être admis et je vous demande grâce pour elle.
+Si vous ne la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle
+l'est avec ses principes et ses traditions.
+
+Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et
+d'honorable. Quand on la regarde de près, on peut s'étonner de voir tout
+ce qu'un bon naturel, une probité sévère, un honneur sans tache peuvent
+encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous vivons. Je
+rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour
+avoir un coeur ferme, une âme noble et généreuse, et je ne saurais dire
+ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup
+de politesse...
+
+--Et une tenue décente, ajouta Olympe.
+
+--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogène.
+
+--Pour vous-même, et à vous-même.
+
+--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien élevé pour
+votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis.
+Contentez votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je
+demeure: écrivez-moi.
+
+--Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous reviendrez bien sans
+qu'on vous rappelle[45].
+
+[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12,
+Paris, Lemerre.]
+
+Gustave Planche était une vieille connaissance de Musset. En dehors de
+toutes questions littéraires, leur antipathie réciproque datait des
+suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Devéria. Ce bal était resté
+fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous
+lequel l'avait portraituré le peintre lui-même. Son ami Paul Foucher
+était en archer de la même époque,--accoutrement sous lequel Alfred
+l'avait croqué dans maintes caricatures[46]. On vantait déjà les succès
+d'élégance et de charme du poète de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave
+Planche n'était point sans envie, sous l'apparente équité de son âme.
+Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux mêmes
+fréquentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus
+tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de cette éternelle
+caste des plébéiens parvenus dans les lettres: leurs débuts pénibles
+étalent un orgueil dévoré de rancunes.
+
+[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours
+dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec Mme Mélanie Waldor,
+un bas-bleu assez ridicule, le poète s'était permis de célébrer cette
+danse inoubliable dans une petite pièce dont l'impertinence fit
+scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cénacle romantique,_
+six strophes signées «Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu
+l'autographe de Musset lui-même. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15
+septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idée:
+
+ Quand Mme W... à P... F... s'accroche,
+ Montrant le tartre de ses dents,
+ Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche
+ S'incruste à ses muscles ardents...
+
+--Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse d'Alexandre
+Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du
+10 oct. 1886.)]
+
+Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux jeunes filles, Mlles
+Champollion et Hermine Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred de
+Musset semblait préférer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers
+dans le même salon. Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait
+Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. «Il s'avisa de dire un soir
+que, du coin où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable
+déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. On
+en chuchota aussitôt. La jeune fille reçut l'ordre de refuser les
+invitations de son danseur habituel. Aux regards mélancoliques de la
+victime, Alfred comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, et,
+comme il n'avait rien à se reprocher, il demanda des explications avec
+tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'à la
+source du méchant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur,
+il fut obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du père
+se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce père irrité guetta le
+calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47].»
+
+[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80.
+Petit in-12, Paris, Lemerre.]
+
+L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. La mésaventure de Planche
+excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'évoquant les souvenirs
+de son enfance,--elle était de beaucoup plus jeune que ses frères,--me
+rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: «Quand le feu de
+Planche s'éteint, disait-on, il ne demande plus: «Donnez-moi du bois»,
+mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que c'est à Mlle Hermine Dubois
+qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Pépa_, un des
+plus purs joyaux de son oeuvre.
+
+L'inimitié de Planche pour Musset devait s'accroître avec la renommée
+du poète. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser.
+L'amitié de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le
+dernier coup à son âme jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche
+est sensible dès le milieu de juillet 1833. L'exécution du pauvre
+_Diogène,_ que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement précédé
+l'installation du poète au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela
+avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus réservés.
+Il ne devait lire _Lélia_ qu'un mois après Musset, huit jours après
+l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne l'envoi autographe de
+l'auteur: «_A Gustave Planche, son véritable ami_, GEORGE SAND, 15 août
+1833[48].» Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un dépit violent
+couvait, dans son âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie par
+une action d'éclat.
+
+[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique
+de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.]
+
+Les attaques commençaient à pleuvoir sur _Lélia_. L'_Europe littéraire_
+se signala particulièrement dans ce sens. Cette publication toute
+récente publia coup sur coup deux articles signés Capo de Feuillide, où
+George Sand était violemment prise à partie[49]. «Je suis très insultée,
+comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à Sainte-Beuve, et j'y suis
+fort indifférente, mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et
+au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre
+part que vous vouliez répondre à _l'Europe littéraire_ dans la _Revue
+des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre
+coeur vous le conseille [50].» La même lettre est toute consacrée à ses
+rapports nouveaux avec Alfred de Musset et à son attitude vis-a-vis de
+Planche. Elle a pris le parti de l'éloigner non sans lui promettre une
+éternelle estime. Mais Planche ne s'est point résigné; il ne désespère
+pas de reconquérir un coeur dont le désir l'obsède,--fort de l'amitié
+qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congédiant
+à demi. Il a réfuté le premier article par une réponse «à la critique
+entêtée», dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août; il réplique à
+la seconde attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins à Capo de
+Feuillide. On n'en reçut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un
+certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut
+tout remué. Planche prit pour témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de
+Feuillide, MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se battit au pistolet; mais
+la rencontre n'eut d'autre résultat que de déplaire singulièrement à
+George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent de l'incident pour
+s'étonner des droits que croyait avoir Gustave Planche à la défense de
+l'auteur attaqué[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en
+vingt-quatre strophes de six vers, relatant les épisodes de ce duel, et
+qui circula parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre[52]. Un
+beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, daté de ce mois d'août 1833,
+nous renseigne sur la noble indifférence où insultes, commentaires et
+polémique laissaient l'auteur de _Lélia_, alors dans la sérénité de son
+amour:
+
+[Note 49: _L'Europe littéraire_, numéros du 9 août (la Vie
+littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique
+sur _Lélia_). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à _l'Europe
+littéraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.]
+
+[Note 50: Lettre du 25 août 1833. _Revue de Paris_, numéro du 15
+novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_
+que le 29 septembre 1833.]
+
+[Note 51: Dans une revue littéraire, _le Petit Poucet_, du 1er
+septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'événement,
+dont nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause
+de _Lélia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les
+autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or,
+si _Lélia_ est de M. Sand, je ne sais trop à quel titre M. Planche s'est
+constitué le _bravo_, le _majo_ de cet écrivain. A moins que M. Sand
+ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est
+incompréhensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de
+douter en lisant _Lélia_, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette
+femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise par une
+démarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconséquente et irréfléchie.»]
+
+[Note 52: _Complainte historique et véritable sur le fameux duel qui
+a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris,
+à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes
+manières_, etc. Publiée dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le
+V. de Spoëlberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: «Après
+l'avoir d'abord attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de
+Brizeux, le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand
+l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»]
+
+
+ Telle de l'_Angélus,_ la cloche matinale
+ Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
+ Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,
+ O George, a fait pousser de hideux aboiements.
+
+ Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,
+ Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;
+ Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale
+ Qui soulève les mers, fait baver les serpents.
+
+ Tu n'as pas répondu, même par un sourire,
+ A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus
+ Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.
+
+ Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,
+ Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté
+ Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté[53]!
+
+[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouvé dans les cartons de
+Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la _Revue moderne_ de
+juin 1865.]
+
+Bien assurée maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand
+n'hésitait plus à s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le 25
+août:
+
+...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de
+Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne
+m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous
+la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes
+susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans[54], une autre fois
+pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable.
+Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas
+été aussi usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je
+le sens.
+
+[Note 54: Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute
+platonique, comme en témoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand
+que possède M. de Lovenjoul.]
+
+[Note 55: Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.]
+
+Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il m'a repoussée,
+j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin d'être affligée et méconnue,
+je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est
+un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose
+dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part et
+surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai
+refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de
+l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et
+l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des
+douleurs que je croyais accepter.
+
+Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures
+de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi...
+Je suis dans les conditions les plus vraies de régénération et de
+consolation. Ne m'en dissuadez pas[56].
+
+[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.]
+
+«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-là qu'il faut parler,»
+a écrit Musset, évoquant, dans la _Confession d'un Enfant du Siècle_,
+cette période fortunée de son amour[57]. La vie chez George Sand était
+joyeuse. A côté de ses dessins humoristiques, le poète nous a laissé un
+croquis plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.
+
+[Note 57: _Confession_, 3° et 4° parties.]
+
+ George est dans sa chambrette
+ Entre deux pots de fleurs,
+ Fumant sa cigarette,
+ Les yeux baignés de pleurs.
+
+ Buloz assis par terre,
+ Lui fait de doux serments;
+ Solange par derrière
+ Gribouille ses romans[58].
+
+ Planté comme une borne,
+ Boucoiran tout mouillé
+ Contemple d'un oeil morne
+ Musset tout débraillé.
+
+ Dans le plus grand silence,
+ Paul[59], se versant du thé,
+ Écoule l'éloquence
+ De Ménard tout crotté.
+
+ Planche saoul de la veille
+ Est assis dans un coin
+ Et se cure l'oreille
+ Avec le plus grand soin[60].
+
+[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mère.]
+
+[Note 59: Paul de Musset.]
+
+[Note 60: Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard _(Revue
+_de Paris_ du 15 août 1896). Les trois strophes qui suivent sont
+Inédites.]
+
+ La mère Lacouture[61]
+ Accroupie au foyer
+ Renverse la friture
+ Et casse un saladier;
+
+ De colère pieuse
+ Guéroult[62] tout palpitant,
+ Se plaint d'une dent creuse
+ Et des vices du temps.
+
+ Pâle et mélancolique,
+ D'un air mystérieux,
+ Papet[63], pris de colique,
+ Demande où sont les lieux...
+
+[Note 61: La cuisinière de George Sand. ]
+
+[Note 62: Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste
+et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école
+saint-simonienne.]
+
+[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.]
+
+Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements de la société de
+ce couple génial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la
+publication de _Lélia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimité des
+soirées de déguisement, pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles.
+Tel ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre Pierrot des Funambules,
+déguisé en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe
+Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, travesti en servante
+cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65].
+
+[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août
+1833.]
+
+[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.]
+
+C'est sans doute à cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce
+sonnet du poète à sa bien-aimée:
+
+ Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,
+ Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;
+ Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,
+ Je vous ai trop connus pour être de vos gens.
+
+ Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène
+ Je garde contre vous ni colère ni haine,
+ Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.
+ Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.
+
+ Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,
+ Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,
+ Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:
+
+ «Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;
+ Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,
+ En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66].»
+
+[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées aux
+pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent
+pas dans les oeuvres du poète.]
+
+George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce
+qui avait été le plus malade en elle, son coeur, «n'était plus en danger
+de désespoir et de mort». Elle l'écrivait, le 21 septembre, à son
+confesseur ordinaire:
+
+«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache
+davantage à _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites
+choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les
+belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il
+est, il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa
+préférence m'a été précieuse.... Après tout, voyez-vous, il n'y a que
+cela de bon sur la terre[67].»
+
+[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.]
+
+Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité de son nouvel amour. Que
+devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la même
+femme la lettre pourtant réfléchie où, dans son perpétuel besoin de
+justification, elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà mort
+quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouvé avec elle un souffle, une
+convulsion dernière[68]!...»
+
+[Note 68: Publiée par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numéro de juin
+1896.]
+
+Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment
+qu'elle n'aime plus....
+
+La liaison d'Alfred de Musset était maintenant connue de tous. Installé
+à peu près complètement chez George Sand depuis les premiers jours
+d'août, il y devait rester jusqu'en décembre. Sa mère s'était aperçue
+de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares
+apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mère indulgente et faible,
+qui se savait adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son père
+était mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommée autorisait cette
+indépendance.
+
+[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'aîné,
+Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre
+cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, la célèbre fontaine de
+Bouchardon.]
+
+Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller
+cacher leur bonheur dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent
+à Franchard où il passèrent une quinzaine. «Laurent fut admirable,
+d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours
+de cette union, a écrit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'était élevé
+au-dessus de lui-même, il avait des élans religieux, il bénissait sa
+chère maîtresse de lui avoir fait connaître enfin l'amour vrai, chaste
+et noble qu'il avait tant rêvé....» Paul de Musset insiste également
+dans _Lui et Elle_ sur la prospérité de cette lune de miel. George Sand
+était alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse.
+Le souvenir de ces journées heureuses hanta souvent, plus tard, les
+heures tristes de Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...»
+
+Celle-ci, retraçant cette existence radieuse dans la forêt, assombrit
+tout à coup le tableau par l'exposé de querelles légères qui devaient,
+dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espèce d'hallucination
+qu'eut Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit _son double_, mais
+vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut à un
+déséquilibre profond du poète, le rendant incapable «de goûter la vie
+douce et réglée qu'elle voulait lui donner». Musset racontait lui-même
+cette vision singulière[70]; mais rien n'autorise à croire que leurs
+joies furent dès lors traversées de soucis et de craintes. Les
+caricatures du poète, datées de ces heureux jours d'automne, étaient
+toutes plaisantes. L'une d'elles représente George Sand à cheval, vue
+de dos, et à droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau
+s'envole,--avec cette légende: «Admirable sang-froid du cheval nommé
+_Gerdès_, à la vue d'un danger imprévu.--Scène des montagnes où l'on
+voit la qualité de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.»
+
+[Note 70: Peut-être y fait-il allusion dans la _Nuit de Décembre_.]
+
+Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement paisibles. Ces
+deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner
+littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel étaient exclus
+Planche, Boucoiran et Laurens («Don Stentor» ou «Hercule», dans _Lui et
+Elle[71]_»), ce qui causa grande rumeur parmi les habitués. Ils avaient
+renouvelé le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un
+que l'autre. Dans les soirées intimes du quai Malaquais, on trouvait
+Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant
+Toujours.
+
+[Note 71: Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre
+Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta
+de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec Chopin, des _Souvenirs
+d'un voyage d'art._ On n'a rien écrit des relations de George Sand
+avec Laurens, tôt disparu de son orbite, que Paul de Musset représente
+pourtant comme le dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui
+_et Elle,_ p. 19).]
+
+Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une réelle
+valeur d'art, constituent un document iconographique et littéraire
+précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe Brisson, qui a eu la
+bonne fortune de voir récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de
+Lovenjoul, les albums de la société du quai Malaquais (1833-1834),
+contenant portraits et charges des habitués de la «mansarde» de George
+Sand, en a donné une intéressante description, dans un récit de sa
+visite à l'érudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]:
+
+«Les révélations qui viennent de se produire, la publication des lettres
+de G. Sand prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées; on pénètre,
+en les parcourant, dans l'existence même des deux amants; il semble
+qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux
+à l'excès; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier
+feuillet, Musset a griffonné des lignes qui s'entre-croisent dans un
+désordre pittoresque et que je transcris exactement:
+
+ _Le public est prié de ne pas se méprendre_
+ CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND
+ _le réceptacle informe de ses aberrations mentales_
+ _et autres_.
+
+ _Je soussigné, Mussaillon_ Ier,
+ _déclare que mon album n'est pas si cochonné_ (sic) _que ça_.
+ _Celui qui a inscrit mon nom_
+ _sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est
+ vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand_.
+
+ MUSSAILLON Ier.
+
+[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de
+Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer à
+M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album de Venise», lequel
+appartient à Mme Lardinde Musset.]
+
+«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poète et
+représentant pour la plupart son amie, couchée, debout, fumant la
+pipe, accoudée sur un balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à
+l'orientale. Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute,
+très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'oeil
+impérieux[73]. Musset se divertit aussi à croquer les amis absents: la
+moue dédaigneuse de Mérimée, avec cette légende: _Curvajal renfonçant
+une expansion;_ la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et
+au-dessous: _Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle
+infortunée_. Il se met lui-même en scène, les cheveux au vent, la
+redingote pincée à la taille, les chevilles serrées dans un pantalon à
+la hussarde, et il inscrit dans un coin: _Don Juan allant emprunter dix
+sous pour payer son idéale_ (sic) _et enfoncer Byron._ Voici plus loin
+une sorte de rébus: un oeil, une bouche, une mèche de cheveux, une
+verrue surmontée d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits
+distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par
+Musset: _Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide_. Enfin,
+voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs dénominations
+grotesques le tabellion du _Chandelier_ et le futur baron d'_On ne
+badine plus avec l'amour _... [74]. Je copie: «Le chevalier _Colombat du
+Roseau Vert_ et l'abbé _Potiron de Vent du soir_ devisent en humant une
+prise de tabac; le baron _Prétextât de Clair de lune_ rêve en songeant
+à sa belle; le marquis _Gérondif de Pimprenelle_ erre dans ses jardins.
+Ces croquis témoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi
+puérile... Musset devait être extrêmement gai, quand il n'était pas
+tourmenté par la débauche ou la maladie. Il était infiniment plus jeune
+de caractère que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et le
+dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-être le tort de
+prendre trop au sérieux...».
+
+[Note 73: Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à
+l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,--caricatures pour
+la plupart datées de 1834,--ceux d'Alexandre Dumas, «Antony-Louverture
+charpentant un viol»; de Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et,
+trois charges de Paul Foucher.]
+
+[Note 74: Ces derniers dessins,--à la plume, très soignés, serrés
+comme des illustrations du xviii° siècle--sont encore de l'automne
+1833.]
+
+Mais bientôt cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop
+ouvertement de leur intimité, et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce
+projet caressé à deux ne tarda pas à devenir une idée fixe.
+
+Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à
+moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa
+mère. Un matin,--nous venions de déjeuner en famille,--il paraissait
+préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que
+lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un
+air d'hésitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des
+précautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant
+qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande
+fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. «Jamais, lui
+répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je
+regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition
+sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma
+permission.»
+
+ Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant
+ dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit
+ que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il
+ changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de
+ ses projets.--«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point;
+ s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi.»
+
+ Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de
+ départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa
+ fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait
+ à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui
+ parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue
+ se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils,
+ disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels.
+ Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y
+ employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup,
+ puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment
+ d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en eût dit Alfred,
+ ce fut sa mère qui pleura.
+
+ Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à
+ la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais
+ augure[75].
+
+[Note 75: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 121.]
+
+Ces circonstances de mauvais _augure_, Paul de Musset les raconte dans
+_Lui et Elle_: ce n'était rien moins que le fait du treizième rang
+occupé dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait
+George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en
+passant sous la porte cochère, et le renversement d'un porteur d'eau
+en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poète n'était pas
+superstitieux, et l'_oisillon_ riait de tout son coeur.
+
+
+
+IV
+
+Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent à Avignon par le
+Rhône. Sur le bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait son
+consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques
+jours par son esprit mordant et ses blagues de célibataire sans
+préjugés. George Sand, dans l'_Histoire de ma vie_, insiste sur
+l'impression à la fois agréable et pénible qu'il lui laissa. Causeur
+pénétrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de
+ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhône eut d'amusantes
+péripéties. «Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix,
+écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau
+à vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il
+(Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa raisonnablement, et,
+dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint
+quelque peu grotesque et pas joli du tout[76].» Deux dessins de Musset,
+dans l'album du voyage à Venise, présentent la charge de Stendhal,
+d'abord de profil, énorme et grave sous sa redingote opulente, puis
+gracieux avec ses bottes fourrées et son manteau à triple collet,
+dansant devant une servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua
+ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la
+cathédrale. Ils se séparèrent à Marseille[77].
+
+[Note 76: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.]
+
+[Note 77: Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle a
+trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 décembre 1833.
+(_Correspondance_, I.)]
+
+Musset et son amie s'arrêtèrent quelques jours à Gênes. Elle y eut un
+accès de fièvre. Une lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé
+des galeries de tableaux et des jardins de cette ville. C'est durant
+ce séjour de Gênes, à en croire Paul de Musset, que leur serait
+malheureusement apparu le contraste de leurs natures et de leurs
+éducations, dans la compagnie de deux jeunes Italiens connus sur le
+bateau qui les avait amenés de Marseille.
+
+George Sand elle-même, dans _Elle et Lui_[78], place à Gênes leurs
+premiers malentendus. Mais son roman est peu précis, quant à la
+succession des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle reproche
+ici à Laurent devant Thérèse malade, doit se rapporter aux premiers
+jours de Venise[79].
+
+[Note 78: _Lui et Elle_, 83 et sq.]
+
+[Note 79: _Elle et Lui_, 121 et sq.]
+
+De Gênes, tous deux se rendirent par mer à Livourne. Une caricature
+d'Alfred les représente, sur le bateau, en costume de voyageurs, _Elle_,
+appuyée au bastingage, la cigarette aux lèvres, _Lui_, en proie au mal
+de mer, avec cette légende: _Homo sum et nihil humani a me alienum
+puto_.
+
+George Sand raconte qu'en proie aux frissons et défaillances de la
+fièvre, elle visita Pise et le Campo Santo, dans une grande apathie; que
+presque indifférents à la suite de leur voyage, ils jouèrent à pile ou
+face Rome ou Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence[80]. Leur
+séjour à Florence fut de courte durée, George Sand toujours malade,
+et Musset préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à tirer des
+chroniques locales. Ce drame est devenu _Lorenzaccio_. Ils traversèrent
+seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, à
+Venise.
+
+[Note 80: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.]
+
+On a retrouvé récemment une saisissante page de George Sand, racontant
+leur entrée à Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a
+pas écrit; mais l'identité parfaite des personnages avec elle et son
+compagnon en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le voici[81]:
+
+[Note 81: Publié par M. de Lovenjoul. _Cosmopolis_ de mai 1896.]
+
+ Il était dix heures du soir lorsque le misérable _legno_ qui nous
+ cahotait depuis le matin sur la route sèche et glacée s'arrêta à
+ Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le
+ rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole.
+ Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot
+ de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je
+ vis rien, ni la grève, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des
+ bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait
+ dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette
+ gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un
+ cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps était
+ calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que
+ trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre
+ eux une conversation suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu.
+ Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de
+ l'archipel vénitien où, au moindre coup de vent, des courants
+ terribles se précipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne
+ savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et
+ bordé d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement.
+ Dans ces ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait
+ point à moi une affection puissante, dans cette arrivée chez un
+ peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous
+ n'entendions pas même la langue, dans le froid de l'atmosphère dont
+ l'abattement de la fièvre ne me laissait plus la force de chercher à
+ me préserver, il y avait de quoi contrister une âme plus forte que la
+ mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout propos m'a donné un
+ fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui
+ m'eût prédit que cette Venise, où je croyais passer en voyageur, sans
+ lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques
+ impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon être, de mes
+ passions, de mon présent, de mon avenir, de mon coeur, de mes idées,
+ et me ballotter comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur
+ ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible jouet,
+ avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise allait me séparer
+ violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte
+ implacable, aux prises avec le désespoir, la joie, l'amour et la
+ misère?
+
+ Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer; je lui aurais
+ répondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout
+ ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut
+ arriver peut être supporté, car tout ce qui peut être supporté peut
+ aussi ne pas arriver.
+
+ Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des coulisses qui
+ servent de double persiennes aux gondoles, et regardant à travers la
+ glace, s'écria:--Venise!
+
+ Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit!
+ Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca; le temps
+ s'était éclairci, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces
+ vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité
+ reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune
+ mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures
+ élégantes et des masses splendides. Peu à peu, elle blanchit, se
+ contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et
+ bizarres, elle commença d'éclairer les trésors d'architecture variée
+ qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.
+
+ Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la
+ Giudecca, nous vîmes passer successivement sur la région lumineuse de
+ l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beauté sublime, d'une
+ grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente
+ du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles chrétiens
+ soutenus par mille colonnettes élancées; surmontées d'aiguilles
+ légères; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la
+ nuit pour de l'albâtre quand la lune les éclaire; la vieille Tour de
+ l'Horloge avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières
+ des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, géant isolé, au
+ pied duquel, par antithèse, un mignon portique de marbres précieux
+ rappelle en petit notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel;
+ enfin, les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux
+ colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. Ce tableau
+ ainsi éclairé nous rappelait tellement les compositions capricieuses
+ de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture,
+ dans notre mémoire, ou dans notre imagination.
+
+ --Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela est beau comme le
+ plus beau rêve. Voilà Venise comme je la connaissais, comme je la
+ voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers.
+ Et cette lune qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa
+ poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais
+ pour notre réception? Quelle magnifique entrée! Ne sommes-nous pas
+ bénis? Allons, voilà un heureux présage. Je sens que la Muse me
+ parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis
+ Gênes sans pouvoir mettre la main dessus!
+
+ Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas...
+
+Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant à se sentir à Venise. La
+somptueuse inconsolée, l'éternelle impératrice des lagunes, cité
+dolente de ses rêveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants
+romantiques, lui épargna la déception qu'il avait redoutée.
+
+Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux
+palais transformé en _albergo_, à l'entrée du Grand Canal, devant la
+_Salute_, près de la glorieuse place Saint-Marc. C'était l'hôtel
+Danieli ou _Albergo Reale_ dont le dernier occupant avait été un comte
+Nani-Mocenigo[82].
+
+[Note 82: Ancien palais Bernado-Nani.--Mme Louise Colet raconte
+longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de
+l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli: deux chambres,
+sur une ruelle, aboutissant à un grand salon tendu de soie bleu foncé
+qui regardait la _Riva dei Schiavoni._ Balzac aurait occupé le même
+logement en 1835.--Cf. L. COLET, _l'Italie des Italiens_, t. I, p. 249.
+In-18, Paris, Dentu, 1862.]
+
+Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se rattachait au séjour de Byron.
+«Jadis lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal--«_Aveva
+tutto il palazzo, lord Byron_», leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète
+anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus
+tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_: «J'irai à
+Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette
+cité féerique, le grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix
+sous par jour; là je m'inspirerai de tous les les souvenirs que l'auteur
+de _Lara_ doit y avoir laissés[83].»
+
+[Note 83: MAURICE CLOUARD, _Alfred de Musset et George Sand (Revue de
+Paris_ du 15 août 1896).]
+
+Le charme dolent de Venise, la séduction nostalgique de la dernière
+capitale du Rêve, enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une fois
+goûté. C'était le dernier voeu de Théophile Gautier d'endormir ses jours
+dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé pour
+Robert Browning et Richard Wagner.
+
+George Sand, toujours languissante de sa fièvre de Gênes, s'était
+cependant mise au travail. A peine installée, elle abordait la tâche
+qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus tôt possible un roman
+à Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en
+distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise.
+Et sans doute, elle pressait son compagnon de l'imiter[84]. Musset
+regardait, écoutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant
+des notes, flânant surtout, vivant la vie vénitienne. Bientôt son amie
+dut garder la chambre, décidément influencée par la _malaria_. Tout en
+continuant ses promenades, manqua-t-il d'égards envers cette compagne
+souffrante, plus âgée que lui de six ans et surtout occupée de ses
+productions littéraires? Nous l'examinerons plus loin. Voici que
+Musset va tomber lui-même gravement malade. Ceci va jeter entre eux un
+troisième personnage, leur médecin, le docteur Pietro Pagello. Sans
+l'exceptionnelle qualité de ses deux partenaires, il serait malaisé de
+le mettre en scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle
+rumeur qui a divulgué depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise,
+a fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui
+est essentiel au récit de ce roman d'amour. Né en 1807, à
+Castelfranco-Veneto, il a passé sa vie à Venise d'abord, puis à Bellune
+comme médecin principal de l'hôpital civil. Il y demeure, entouré d'une
+nombreuse famille et fort estimé.
+
+[Note 84: Dans son roman de _Lui_, curieux à plus d'un titre (1860),
+Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables du
+poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et leurs amants, durant
+la réclusion volontaire de G. Sand a l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse
+peut-être s'y trop fier pour les détails, cette partie de son livre
+laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler. _(Lui,_
+pp. 161-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le
+récit du poète lui-même,--qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.]
+
+Habile et intelligent dans sa profession, avec de vrais dons de poète,
+il était d'une franche beauté, forte et plantureuse, quand il connut G.
+Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en témoigne.
+Sans insister sur son caractère moral, disons du moins que le Smith
+de la _Confession d'un enfant du siècle_ nous paraît être de tous ses
+portraits romanesques le plus proche de la vérité.
+
+Quoique cette aventure, après soixante-deux ans, ne relève plus guère
+que de l'histoire littéraire, on conçoit les répugnances du docteur
+Pagello à en entretenir le public[85]. Je n'ai pas hésité cependant à
+faire connaître un document précieux qui devait éclairer singulièrement
+cette aventure fameuse.
+
+[Note 85: Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même
+une allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé pour la
+première fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans
+une lettre au _Corriere della Sera_ (traduite au _Figaro_ du 14 mars
+1881). Au cours de la même année, un rédacteur de l'_Illustrazione
+italiana_, qui l'avait interrogé sur ses aventures de Venise, cita
+quelques fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à
+demi-mot. Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences
+littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs
+lecteurs!]
+
+Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto, l'hôte d'une
+Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme
+je m'enquérais des traces laissées par G. Sand et Musset à Venise, elle
+voulut bien demander à la fille aînée du médecin de Bellune, laquelle
+habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possédait. Avec
+plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un mémorial
+autographe de cette histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,--le
+tout inédit, comme le prétendait la famille de Pagello.
+
+Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites en effet; le journal du
+docteur l'était moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans _un
+volume_ introuvable, et parfaitement inconnu, où, parmi des essais
+dramatiques et littéraires de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé le
+mémorial du médecin de Bellune[86]. Aux premières lignes, j'ai reconnu le
+texte même du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion à le faire
+connaître.... En le traduisant pour la première fois, je l'ai accompagné
+d'un récit synthétique du drame de Venise, d'observations et de maints
+détails inédits[87].
+
+[Note 86: LUIGIA CODEMO. _Racconti, scene, bozetti, produzioni
+drammatiche,_ 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal de
+Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo, figure sous
+ce titre: _Sandiana_ au premier volume (pp. 155-188).]
+
+[Note 87: _L'histoire véridique des amants de Venise_, dans le
+_Gaulois_ des 16 et 17 octobre 1896.--_La vie de George Sand et du
+docteur Pagello à Venise_ et _Sand-Musset-Pagello: le retour en France,_
+dans l'_Echo de Paris_ des 20 et 21 octobre 1896.]
+
+Le journal intime de Pagello est de peu de temps postérieur aux
+événements qu'il évoque.--Écoutons le docteur raconter comment il entra
+en relations avec le couple français de l'hôtel Danieli.
+
+ Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études médicales, je
+ commençais à me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur
+ le quai des Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et lettré
+ de goût. En passant sous les fenêtres de l'_Albergo Danieli_ (ou
+ Hôtel-Royal), je vis à un balcon du premier étage une jeune femme
+ assise, d'une physionomie mélancolique, avec les cheveux très noirs et
+ deux yeux d'une expression décidée et virile. Son accoutrement avait
+ un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux étaient enveloppés d'un
+ foulard écarlate, en manière de petit turban.
+
+ Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée sur un col blanc
+ comme neige et, avec la désinvolture d'un soldat, elle fumait un
+ paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis à ses côtés. Je
+ m'arrêtai à la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:
+
+ --Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante fumeuse...
+ tu la connais peut-être?
+
+ --Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaître. Cette
+ femme-là doit être en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup
+ voyagé, dis-moi quels sont tes sentiments à son endroit.
+
+ --Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes
+ les couleurs, je ne saurais rien décider de raisonnable: peut-être
+ Anglaise romanesque ou Polonaise exilée, elle a l'air d'une personne
+ de haut rang; elle doit être étrange et fière.
+
+ Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, où nous nous
+ séparâmes.
+
+ Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois (lequel était
+ Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscrétion en le révélant).
+ Il était à table avec sa famille. Je me montrai un peu préoccupé; il
+ s'en aperçut et, se tournant vers sa femme:
+
+ --Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment à
+ certaine belle fumeuse....
+
+ --Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, répondis-je, mais
+ que je puis vous assurer être une Française pur sang. Je lui ai fait
+ visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est déjà une de mes
+ clientes; elle a voulu mon adresse.
+
+ --Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.
+
+ --Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli vint chez moi et
+ je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un
+ petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, me pria de la
+ soulager d'une forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai
+ une saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant elle fut
+ soulagée. En me congédiant, elle me pria de revenir, si elle ne me
+ faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inséparable, me
+ reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier,
+ et voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un
+ pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: «Tu reverras cette
+ femme et elle te dominera....»
+
+ Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un éclat de
+ rire de mes hôtes, qui me déclarèrent _amoureux_.... «--Non, non,
+ répondis-je, pas encore!--Mais qui est donc cette étrangère? demanda
+ la Bianchina.--Je ne sais, lui répondis-je.--Mais pourquoi
+ n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son nom et sa
+ provenance?--Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.--Ah!
+ ah! il est amoureux et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....»
+
+ Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels faisant ma visite
+ à peu près journalière aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait
+ souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la
+ dernière enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette
+ lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et son mari
+ assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci[88]:
+
+[Note 88: Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un
+article anonyme de l'_Illustrazione italiana_ (de Rome) du 1er mai
+1881. Sous ce titre: _Une lettre inédite de George Sand,_ l'auteur
+l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de Musset, G. Sand et
+Pagello à Venise, et d'extraits de lettres à lui récemment adressées par
+ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul,
+sur le texte photographié de l'autographe qui appartient à M. Minoret.
+(_Cosmopolis_ du 15 avril 1896).]
+
+ Mon cher monsieur Païello (Pagello),
+
+ Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un
+ bon médecin, pour conférer ensemble sur l'état du malade français de
+ l'Hôtel-Royal.
+
+ Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus
+ que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête excessivement
+ faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme
+ d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un
+ poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit,
+ le vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué, et ont
+ excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une
+ chose d'importance.
+
+ Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une
+ nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes
+ autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A présent, il est
+ toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni
+ ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause,
+ demande son pays, et dit qu'il est près de mourir ou de devenir fou!
+
+ Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la
+ surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une
+ saignée pourrait le soulager.
+
+ Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, et de ne pas
+ vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition
+ indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et
+ je suis dans une grande angoisse de la voir en cet état.
+
+ J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que peuvent espérer
+ deux étrangers. Excusez le misérable italien que j'écris.
+
+ G. SAND.
+
+Ce premier récit n'est pas conforme à la légende accréditée par Paul de
+Musset. D'après celui-ci, Rebizzo, «_l'illustrissimo dottore Berizzo,_
+un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé d'une perruque jadis noire
+et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'emblème
+décrépit», serait le médecin, le premier médecin, qui aurait introduit
+Pagello chez Musset.
+
+Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, représente un
+buste de vieillard penché, une lancette à la bouche, disant: _Non v'é
+arteria_....
+
+Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère, était-il Rebizzo? Je ne le
+pense pas, quoique tous les biographes l'aient répété.
+
+Le récit de Pagello donne déjà un signalement contraire. Un article du
+_Figaro_ de 1882, signé «Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt Mme
+Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appelé ce premier médecin
+le docteur Santini[89].
+
+[Note 89: _Figaro_ du 28 avril 1882.--LOUISE COLET, _l'Italie des
+Italiens_, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document qui a
+sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier Danieli (1859), Mme
+Louise Colet lui fait dire:
+
+«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut
+gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna.
+
+--Un vieux docteur, dites-vous?
+
+--Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui faisait les
+saignées et donnait les purgatifs, comme c'était alors l'usage à Venise.
+Depuis, l'élève du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu
+docteur à son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le
+parrain de sa fille aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce
+diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....
+
+--Était-il bien beau, ce Pietro Pagello?
+
+--Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien.»]
+
+
+Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'étaient des amis
+de Pagello; ils voulurent prêter quelque argent à George Sand, ainsi
+qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de
+Venise, nous montre un vieux ménage endimanché, à la toilette ridicule,
+où je me plais à reconnaître _la Bianchina_ et son mari, tels que nous
+les fait entrevoir le récit de Pagello.--Revenons à son journal. Le
+jeune docteur a remis à ses aimables confidents la lettre que nous avons
+citée:
+
+ Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le feuillet.
+ Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature
+ qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix: _«George Sand!»_
+
+ Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au malade français,
+ quelle maladie il avait et qui il était. Je leur répondis:--Le jeune
+ patient est alité avec une maladie grave que nous avons jugée, mon
+ collègue et moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il se
+ nomme Alfred de Musset.
+
+ --_Per Bacco!_ s'écria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la
+ Lune! Connais-tu ses poésies?
+
+ --Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande
+ fantaisie un peu désordonnée, mais en même temps délicate.
+
+Cette lettre de George Sand à Pagello est importante. On n'en a pas fait
+ressortir la valeur décisive sur le développement de cette histoire
+d'amour. Elle démontre d'abord que des relations antérieures existaient
+entre lui et le couple de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon
+n'était pas restée, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration
+du jeune Italien, quand _le hasard_ le lui amena dans la personne du
+médecin demandé pour sa migraine. Elle songea de nouveau à lui pour
+remplacer l'imbécile docteur, premier appelé au chevet de Musset
+gravement atteint. Son malade était, du moins, encore «la personne
+qu'elle aimait le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera du
+sort du poète, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir
+en tragédie.
+
+Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouvé George Sand et Alfred
+de Musset? George Sand, étalant la première, des récriminations, au
+lendemain de la mort du poète, dans un roman à clef, _Elle et Lui_,
+«procès-verbal de nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp,
+se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines, du moins de
+négligences cruelles de la part de Musset, d'indifférence et d'abandon.
+Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres, des témoignages trop
+contradictoires de leur état d'âme avant la crise qui doit assombrir à
+jamais cet amour, pour qu'on puisse rien établir de précis...
+
+George Sand essayant, _huit mois plus tard_, de retracer à son amant
+cette phase douloureuse, lui écrira:
+
+ De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à toi, à Venise?
+ Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de
+ l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme
+ malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon
+ enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en
+ souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire
+ tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne
+ me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon
+ travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois
+ cents lieues[90] et abandonnée avec des paroles si offensantes et si
+ navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux
+ abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne
+ me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux
+ a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le
+ casino Danieli: «George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon,
+ mais _je ne t'aime pas_.» Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me
+ saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent,
+ je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais
+ pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans
+ entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée
+ entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons
+ camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu
+ t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu
+ me dis que tu craignais[91]... Nous étions tristes. Je te disais:
+ «_Partons_, je te reconduirai jusqu'à Marseille», et tu répondais:
+ «Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque
+ nous y sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais
+ guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais
+ quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès
+ lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui
+ m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse,
+ que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit
+ aussi: «_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés_[92].»
+
+
+
+[Note 90: Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le
+poète.]
+
+[Note 91: Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.]
+
+[Note 92: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
+
+Voilà des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au
+lendemain de la crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à son
+silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas
+écrit: «Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et
+de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des
+torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien
+sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes
+quittés[93]...»
+
+[Note 93: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896, p. 7.]
+
+Musset également, en parlant de Venise, désespéré d'elle et de
+lui-même, ne lui jette-t-il pas cet aveu «qu'il a mérité de la
+perdre[94]»..._--Lettres d'amants encore enchaînés l'un à l'autre!--C'est
+par des documents plus précis que nous parviendrons à reconstituer le
+vraisemblable de leur navrante histoire.
+
+[Note 94: V. plus loin.]
+
+Voilà donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et
+Alfred de Musset (février 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de
+la belle étrangère de l'hôtel Danieli. Rendons la parole à son journal.
+
+ Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George
+ Sand veillait avec moi des nuits entières, à son chevet. Ces veillées
+ n'étaient pas muettes et les grâces, l'esprit élevé, la douce
+ confiance que me montrait la Sand, m'enchaînaient à elle tous les
+ jours, à toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions de
+ la littérature, des poètes et des artistes italiens; de Venise, de son
+ histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais à chaque nouveau
+ trait, elle m'interrompait en me demandant à quoi je pensais. Confus
+ de me sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle, je me
+ prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me
+ disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus
+ fine expression: «Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille
+ questions!» Je restais muet.
+
+ Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner de son lit
+ parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir,
+ nous nous assîmes à une table près de la cheminée.
+
+ Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'écrire un roman
+ qui parle de la belle Venise?
+
+ --Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit
+ à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais étonné,
+ contemplant ce visage ferme, sévère, inspiré; puis, respectueux de ne
+ pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la
+ table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la moindre
+ attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand
+ déposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la
+ tête entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette
+ attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le
+ feuillet où elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite,
+ prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred qui dormait,
+ et s'adressant à moi:
+
+ --Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?
+
+ --Oui, répondis-je.
+
+ --Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin.
+
+Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai de lire ce
+feuillet...
+
+Qu'était cette page remise par George Sand à Pagello? «Un splendide
+morceau poétique», avait écrit le fils du docteur, avant que son père ne
+se décidât, récemment, à le laisser publier. Un morceau à double fin, un
+chapitre de roman imaginé par George Sand pour se déclarer à Pagello.
+Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a raconté
+M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même (lettre citée par le
+Dr Cabanès[95]). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda à qui
+remettre ce pli. «--_Au stupide Pagello_», écrivit George Sand sur
+l'enveloppe.
+
+[Note 95: _Revue hebdomadaire_ du 1er août 1896.]
+
+Sans reproduire avec le récit du docteur, cette «déclaration»
+mystérieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut
+la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te
+haïrai-je.» Elle ajoutait qu'observant devant l'intéressé lui-même la
+beauté de cette page, digne de l'auteur de _Lélia_,--sa propre héroïne
+sans doute,--Pagello lui avait répliqué par les premières paroles du
+roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal[96]?»
+
+[Note 96: L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.]
+
+La déclaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une
+interview récente, obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,--interview des
+plus méritoires, celui-ci, nonagénaire et sourd, n'entendant pas
+le français,--M. le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise de son
+interprète, M. le Dr Just Pagello son fils, à lui livrer ces feuillets
+mémorables[97].
+
+[Note 97: Dr A. CABANÈS, _Une visite au Dr Payello. La déclaration
+d'amour de George Sand_.--_Revue hebdomadaire_ du 24 octobre 1896.]
+
+On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres
+de _Lélia_.
+
+ _En Morée_.
+
+ Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le
+ même langage; avons-nous du moins des coeurs semblables?
+
+ Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions
+ douces et mélancoliques: le généreux soleil qui a bruni ton front,
+ quelles passions t'a-t-il données? Je sais aimer et souffrir, et toi,
+ comment aimes-tu?
+
+ L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace
+ de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta
+ passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis
+ auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement,
+ avec désir, avec inquiétude.
+
+ Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu
+ prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas
+ assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être
+ est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais
+ à fond la langue que tu parles.
+
+ Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont
+ cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des
+ besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton
+ tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois
+ ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu
+ dois rire de ce qui me fait pleurer.
+
+ Peut-être ne connais-tu pas les larmes.
+
+ Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu des maux
+ que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis
+ triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé
+ peut-être dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. Sais-tu
+ qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni
+ barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans
+ cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée
+ noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors,
+ rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal,
+ espères-tu en Dieu?
+
+ Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu ou m'aimes-tu?
+ Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te
+ rendrai heureux, sauras-tu me le dire?
+
+ Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le savoir? Suis-je
+ pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou
+ ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent
+ dans les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair divin,
+ n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que ces femmes apaisent?
+ Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les
+ temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta
+ maîtresse s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à
+ prier Dieu et à pleurer?
+
+ Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te
+ jettent-ils dans une extase divine? Ton âme survit-elle à ton corps,
+ quand tu quittes le sein de celle que tu aimes?
+
+ Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te
+ reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse
+ ou de lassitude?
+
+ Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais
+ pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les
+ hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier,
+ peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai
+ t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée
+ de te haïr bientôt.
+
+ Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me
+ comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu
+ me tromperais.
+
+ Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines
+ promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme
+ tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le
+ trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu
+ le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours
+ menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de
+ trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler
+ éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que
+ je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton
+ âme s'adresse à la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que
+ ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.
+
+ Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher
+ dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je
+ veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les
+ hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je
+ puisse toujours la croire belle.
+
+Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique
+et la psychologie de George Sand, sa déclaration ne nous apprend rien
+d'elle que nous ne sachions déjà. Elle n'a encore trahi Musset qu'en
+pensée. Lui-même doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son départ
+de Venise pour se donner à Pagello.--Mais reprenons le naïf récit du
+jeune Italien. Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre, dans
+sa modeste chambre de petit médecin. Il est abasourdi de sa bonne
+fortune:
+
+ Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme me surprît et
+ m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien
+ je l'aimai davantage après cette lecture. J'aurais donné je ne sais
+ quoi pour la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour
+ impérissable; mais il était déjà tard, et je restais pourtant en face
+ de cette feuille, la relisant deux fois avec le même enthousiasme.
+ Cependant quelques phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi,
+ après la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable et
+ d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur....
+
+ Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de gloire, me
+ disais-je; elle me dépeint semblable à un demi-dieu et badine avec moi
+ après m'avoir jeté sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me
+ laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me
+ demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière des femmes?» Ensuite,
+ ma position me revenait à l'esprit; jeune, initié, je commençais à me
+ procurer une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il
+ y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je me rappelai
+ Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, étranger, se fiait à
+ mes soins et à mon amitié. Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant
+ la tête dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait
+ de-çà et de-là, comme la navette du tisserand.
+
+ Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mère morte un
+ an auparavant. Je crus l'entendre me répéter son proverbe: «Si tu
+ trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes
+ moraux que je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je me
+ jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaillé
+ par les idées contraires qui luttaient en moi.
+
+ A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite à
+ Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, après avoir couru pour
+ sa vie un grave péril. La Sand n'y était pas. Assis contre le lit du
+ patient et causant avec lui, je n'osai demander où était sa compagne
+ de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder
+ derrière moi comme si je la sentais approcher, et j'épiais la porte
+ d'une chambre voisine d'où je m'attendais à la voir apparaître. Il
+ y avait pourtant deux désirs contraires en moi: l'un qui haletait
+ ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci
+ perdait toujours à la loterie.
+
+ Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand
+ apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare
+ blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit
+ chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec
+ une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin
+ goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en
+ demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une
+ désinvolture enchanteresses, elle me dit: «--Signor Pagello, j'aurais
+ besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si,
+ cependant, cela ne vous dérange pas.»
+
+ Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré de me mettre à
+ son service comme _cicerone_ et comme interprète. Alfred alors nous
+ congédia, et nous sortîmes ensemble. Quand je me sentis au grand
+ air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de
+ désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta comment elle vivait
+ depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons
+ nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle était
+ déterminée à ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon
+ sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux
+ fermés. Je vous fais grâce de la très longue conversation que j'eus
+ avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et
+ de-là sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le monde en
+ semblable cas. C'étaient les variations accoutumées du verbe _je
+ t'aime_... Mais, après vingt jours écoulés, il survint des faits plus
+ graves.
+
+Le journal de Pagello suspend ici le récit de son aventure, du moins
+jusqu'après que Musset aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant
+que le drame commence.--La maladie du poète et sa convalescence se
+prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que
+s'est-il exactement passé entre eux dans ces deux mois?
+
+George Sand n'avait pas tardé à se donner à Pagello, nous le prouverons
+amplement tout à l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie contre
+«_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux
+d'un mourant_[98]».
+
+[Note 98. Lettre à Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril
+1896.]
+
+Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait
+même soupçonné jusqu'à l'évidence l'infidélité de son amie, c'est hors
+de doute. Il sera difficile pourtant de préciser l'état d'âme complexe
+du pauvre grand poète à son départ de Venise.
+
+Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuadé
+à sa faiblesse qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant comme
+l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentré à Paris, il
+s'occupera des affaires de George Sand; l'éloignement la lui poétisera,
+en la justifiant à ses yeux, et le 30 avril, il n'hésitera pas à lui
+écrire: «Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os!» Cet autel,
+il l'élèvera dans les trois dernières parties de la _Confession d'un
+enfant du siècle_, où il n'accuse que lui-même. Ce qui n'empêchera point
+son orgueilleuse idole d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres
+détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement, si
+minutieusement rapportés... que je me suis mise à pleurer comme une bête
+en fermant le livre...»
+
+Que Musset ait été sans reproche, il n'en saurait être question.
+Lui-même s'en est généreusement confessé. Son inégalité de caractère,
+due à des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intempérance, qui
+offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme
+durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du
+découragement, sinon un dessein de revanche. On a parlé de légères
+infidélités de Musset dans les premières semaines de leur séjour à
+Venise,--elle, languissante de lièvre, mais surtout préoccupée d'écrire:
+obsession d'un travail régulier qui exaspérait l'éternelle fantaisie du
+poète. Lui-même se serait ouvert à Arsène Houssaye de quelques
+passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement
+allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le
+poète, hanté de la superstition française, n'a pas voulu se vanter de
+n'avoir obtenu que ce qu'il méritait?...
+
+[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.]
+
+Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la
+maîtresse, sa légèreté, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant.
+Voilà des jours et des semaines qu'elle le veille, en mère inquiète,
+avec ce dévouement sans bornes dont elle avait la source dans son
+instinct de protection, quand tout à coup elle s'avise de prendre
+Pagello pour amant. Elle n'a pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au
+début de cette grave maladie, elle a appelé Pagello, en lui écrivant
+«qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde».--Peut-être
+déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant ces mots. Mais
+pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-être Musset
+l'avait-il désiré?...
+
+Nous avons vu dans le journal sincère du médecin la naissance de sa
+bonne fortune. Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment lui vint le
+soupçon? Il faut parler ici d'un épisode fameux: la vision qu'aurait eue
+Musset, alors en grand danger, de l'étrange façon dont sa garde-malade
+remplissait les intermèdes avec Pagello. On connaît la scène contée dans
+_Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa
+maîtresse et son médecin. Entre deux accès de léthargie il les aperçoit,
+dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate
+qu'ayant dîné là, ils ont bu dans le même verre...
+
+Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette période
+expérimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source,
+croyait la vision du poète réelle; la correspondance des deux amants
+prouvera-t-elle que le poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset
+lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à travers le livre de son
+frère, où l'on a prétendu que la rancune éclatait à chaque page. La
+famille du poète a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset
+n'avait dit que la vérité. Comment mettre en doute une affirmation de la
+force de celle-ci: «Il n'appartenait qu'à Edouard Falconey de raconter
+des événements qui ont exercé une influence considérable sur son génie
+et sur sa vie entière; lui seul a pu recueillir les détails de cette
+singulière soirée... En voici la relation _telle qu'il la dicta
+lui-même_ à Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard.» Suit la
+scène bien connue de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un
+roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son héros dans l'intérêt
+de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le
+chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau inédit que Mme Lardin de
+Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frère Paul:
+
+DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852.
+
+Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un
+soir, Pagello et G.S. étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un, je
+ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les
+sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants,
+ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.
+
+Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur
+glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à
+la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai
+même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui
+auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et
+m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et
+il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main,
+je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je
+sentis un peu de chaleur.
+
+J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils
+n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le
+pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre
+machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se
+donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta
+comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse
+terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un
+coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un
+long temps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau
+suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en
+soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour
+une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne
+m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi je voyais
+une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée
+en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le
+haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau
+du lit me dérobait aussi une partie du groupe; mais cette tête que je
+cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les
+deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit
+pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette
+révélation; mais je compris tout à coup et je poussai un léger cri.
+J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce
+succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur
+et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: «Mes
+amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas
+et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et
+dit: «Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en
+effet.
+
+C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être que Pagello
+s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de
+prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et
+causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis
+qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. «--Quand
+donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand
+je serai enterré.» Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur
+hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient
+l'un après l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello
+voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent,
+et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumière
+pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur
+l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes
+mains tremblantes. Je me mis _à quatre pattes_ sur le lit. Je regardai
+la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne
+m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir
+l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore
+le moyen de douter, tant j'avais de répugnance à croire une chose si
+horrible!
+
+Les lettres de George Sand à Pagello, que celui-ci, vingt fois près de
+les détruire, a conservées pourtant (M. Maurice Sand lui savait gré de
+sa discrétion), nous éclaireraient pleinement sur cette phase de leur
+amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal
+intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion à publier, non
+sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en
+avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme écriture,
+une précieuse planche d'anatomie morale adressée par George Sand à son
+nouvel amant.
+
+J'y lis clairement qu'une scène violente entre Lélia et Musset a résulté
+du «continuel espionnage» trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé
+par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demandé à George Sand de
+lui pardonner. Elle y aurait consenti «par faiblesse et imprudence»,
+ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-même ce que c'est que le
+repentir! Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût d'abord beaucoup
+pleuré, puis se fût calmé. Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir
+pour la France; elle l'y eût accompagné et on se fût séparé amicalement
+à Paris.
+
+Pagello apparaît ici comme un honnête coeur qui a pu envisager chez
+son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour
+peut-être. Mais elle ne sait être généreuse: quand on l'a offensée et
+qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite peut
+être magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop
+bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par
+honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible.»
+
+Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en
+expliquant à Pagello quelle soumission elle espère de lui...
+
+Mais la singulière amoureuse interrompt ses remontrances pour déclarer à
+son amant qu'il réunit à ses yeux toutes les perfections.
+
+C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout
+de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas usé. Ici,
+un hymne sensuel d'une étonnante vigueur, qu'attristé pour finir, comme
+une ombre importune, la vision toujours présente de l'autre amour
+qu'elle veut croire à son déclin.--Voici ce document décisif:
+
+ Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour
+ lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas
+ de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre
+ dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et
+ sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre devenir furieux. Tu
+ m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes
+ ne me portait que trop à suivre ton conseil; mais ma raison me dit que
+ ce pardon était un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais
+ bientôt sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa
+ fibre est très sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable
+ noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignité
+ qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au
+ repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet
+ de demander pardon à qui que ce soit; et quand je vois les torts
+ recommencer après les larmes, le repentir qui vient après ne me semble
+ plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'être généreuse. Je le serai;
+ mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les
+ trois. Dans deux ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront
+ et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un regard entre
+ nous pour le rendre fou de colère et de jalousie. S'il découvre la
+ vérité, à présent, que ferons-nous pour le calmer? Il nous détestera
+ pour l'avoir trompé.--Je crois que le parti que j'avais pris
+ aujourd'hui était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré, beaucoup
+ souffert dans le premier moment, et puis il se serait calmé, et sa
+ guérison aurait été plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne
+ me serais montrée à lui que le jour de son départ pour la France et je
+ l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble,
+ il n'aurait plus eu aucun sujet de colère et d'inquiétude, et nous
+ aurions pu lui et moi arriver à Paris et nous y séparer avec amitié.
+ Au lieu que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter
+ Venise. C'est le relâchement des nerfs après une crispation, c'est un
+ besoin de pleurer après le besoin de blasphémer. Je ne peux pas être
+ ainsi. Je ne peux pas être ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est
+ impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne
+ vous aime plus_, il est impossible à mon coeur de rétracter ce qu'a
+ prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais caractère: je suis
+ orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais.
+ Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à te le dire.
+ Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être
+ miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis
+ servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par
+ amour ce m'est impossible.
+
+ Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi de ce que tu
+ as dit une fois:
+
+ Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,
+ Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.
+
+ Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, si je
+ cessais de t'aimer.
+
+ Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir de glace
+ pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends garde à moi! Pour
+ conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien près de la
+ perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle!
+ L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne tout à mes
+ amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais
+ l'amour, selon moi, c'est la vénération, c'est un culte. Et si mon
+ dieu se laisse tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible
+ de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de
+ pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure
+ ou une grossièreté à une femme! Non: pas même à celle qui te serait
+ indifférente. C'est bien bête de ma part de le craindre et de me
+ méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier de moi. Es-tu sûr
+ que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si
+ exigeante et si sévère, ai-je bien le droit d'être ainsi?
+
+ Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable?
+ Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la
+ rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras
+ mon rêve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu.
+ Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule
+ et que je songe à mes maux passés que le doute et le découragement
+ s'emparent de moi.
+
+ Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard tendre et
+ sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne
+ songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles
+ et si bonnes! tu parles une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes
+ oreilles et à mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est
+ juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours
+ aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand je ne t'apporte
+ plus qu'une beauté flétrie par les années et un coeur usé par les
+ déceptions--Mais non, mon coeur n'est pas usé. Il est sévère, il est
+ méfiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je
+ n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu
+ m'as couverte de tes caresses. (_Un mot effacé_.)
+
+ Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il
+ n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras plus.»--Et je sens
+ bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu
+ du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je
+ suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est
+ toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change rien. Je
+ ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la
+ première fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste
+ mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de
+ jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh!
+ quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta
+ chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne
+ voie, que je n'entende rien que toi, et tu...
+
+ --Être heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à
+ toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus à mes
+ chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien
+ triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal payé, si
+ déplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni
+ finir, est un supplice. Il est là devant moi comme un mauvais présage
+ pour l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce que devient
+ l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux
+ espérer, croire en toi seul, t'aimer en dépit de tout et en dépit
+ de moi-même. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a
+ voulu. Que ma destinée s'accomplisse.
+
+Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de
+dévouement passionné, mais fière, mais orgueilleuse indomptablement.
+Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un
+jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondément chérie.
+Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait ne point pardonner.
+Sa fierté n'eut point consenti à rendre un entraînement des sens
+responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poète. Et la
+fatalité de sa nature la poussait à se justifier, au nom de sa dignité
+même, d'une revanche qu'elle pensait légitime, que demain peut-être elle
+maudirait...
+
+Comment Musset fut-il éclairé sur la situation? La nuit de l'hôtel
+Danieli l'obsédait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui
+persuader qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux, dans les
+tristes conditions de l'âme amoureuse, chancelante et si faible du
+malheureux poète, c'est la psychothérapie que lui imposa sa maîtresse.
+L'examen n'en saurait être que défavorable à George Sand, si surtout
+l'on s'arrête aux témoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'après
+ces témoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras,
+abordait récemment la question dans un judicieux article: «... On
+s'employa à le calmer, puis à le faire taire, puis à endormir ses
+soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du délire. On l'en avertit.
+On lui dit: «Il faut que vous ayez rêvé une fois de plus.» George, en
+outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance
+et qui lui étaient même revenues devant elle.... Un jour qu'il répétait
+ce qu'il appelait ses rêveries de folles, l'on s'emporta jusqu'à lui
+faire la menace décisive, celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment de
+sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaça de la
+maison de santé... La peur acheva donc de dompter les révoltes et les
+inquiétudes d'Alfred. Il admit dès lors ce qu'il plut à George de
+conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupçons,
+également injurieux pour l'amour et l'amitié, le pénétrèrent de
+scrupules... Et ceci est la thèse même de la _Confession d'un enfant du
+siècle_[100]...»--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle
+était capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément. Pourquoi
+ne pas s'en tenir à l'explication naturelle, la détresse des sens auprès
+d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poète devant la subtile
+psychologie de son amie,--sa maîtresse vraiment,--quand nous aurons vu
+celle-ci lui écrire à Paris: «Oh! cette nuit d'enthousiasme où, _malgré
+nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous
+m'aimez pourtant. Vous m'avez sauvé âme et corps!»--N'oublions pas
+qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique éternelle, aimantés de
+fiévreuse folie par la ville d'amour.
+
+[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits ménages romantiques_, dans la _Gazelle
+de France_ du 15 oct. 1896.]
+
+La plus grave accusation portée contre George Sand par Paul de Musset,
+celle d'avoir greffé la terreur sur la jalousie dans les tourments du
+poète convalescent, mérite de nous arrêter. L'auteur de _Lui et Elle_
+donne encore son récit pour conforme à une dictée de son frère. Elle a
+été conservée: on ne peut guère mettre en doute l'authentique valeur de
+ce document. J'en dois aussi la communication à Mme Lardin de Musset.
+On comparera ce second récit «dicté par Alfred de Musset, en décembre
+1852», avec le passage en question du roman:
+
+ Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue qui aboutissait
+ au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand.
+ Elle nia effrontément ce que j'avais vu et entendu et me soutint que
+ tout cela était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont
+ elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de Pagello il lui
+ devint impossible de nier, et elle voulut le prévenir, probablement
+ même lui dicter les réponses qu'il devrait me faire lorsque je
+ l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumière sous la porte
+ qui séparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai
+ chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans
+ son lit. D'ailleurs elle écrivait sur ses genoux et l'encrier était
+ sur sa table de nuit. Je n'hésitai pas à lui dire que je savais
+ qu'elle écrivait à Pagello et que je saurais bien déjouer ses
+ manoeuvres. Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara
+ que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui
+ demandai comment elle m'en empêcherait. «En vous faisant enfermer dans
+ une maison de fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je
+ rentrai dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis George Sand
+ se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la refermer. Persuadé qu'elle
+ avait déchiré sa lettre à Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre,
+ j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la
+ ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce qui m'étonna beaucoup.
+ Je regardai dans la rue et j'aperçus une femme en jupon enveloppée
+ d'un châle. Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre.
+ Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, lui
+ disant, comme dans le _Majorat_: «George, George, que viens-tu faire
+ ici à cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le
+ vent les a balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais écrit
+ à Pagello.»
+
+ Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit;
+ qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; et elle partit en courant.
+ Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivée au Grand-Canal, elle
+ sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais
+ je m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes
+ ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En débarquant
+ au Lido, elle se remit à courir, sautant de tombe en tombe dans le
+ cimetière des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin
+ elle s'assit épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit,
+ elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je renoncerais à
+ une entreprise impossible. Vous ne réussirez pas à joindre Pagello
+ sans moi et à me faire enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous
+ êtes une c...--Eh bien! oui, répondit-elle.--Et une désolée c...»,
+ ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue à la maison.
+
+Dans une longue note inédite ajoutée par elle-même à sa correspondance
+avec Musset, George Sand réfute, non sans indignation, ce qu'elle
+considère comme une calomnie. L'impartialité nous oblige à en donner
+un fragment,--non sans faire observer que si la dictée de Musset est
+postérieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification
+de George Sand est postérieure à la mort du poète[101].
+
+[Note 101. M. Maurice Clouard (article cité: _Revue de Paris_ du 1er
+août 1896) a donné une impression et des extraits de ce morceau.]
+
+ La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, et qui
+ a donné lieu à de si belles histoires (forme) neuf petites lignes
+ écrites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra
+ l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait à un sou dans les rues
+ de Venise. Il l'avait achetée le matin, et elle se trouvait sur la
+ table. Il était alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux.
+ _Elle_ le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence; mais
+ il était souvent très agité. Le croyant endormi, et ne voulant pas
+ l'éveiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ écrivit sur le
+ _verso_ de cette chanson:
+
+ «Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere
+ fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: «_Son matto. (Je
+ deviens fou.)_» Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal
+ gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri.
+ Se forse ubbri...» Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un
+ mouvement; _elle_ mit ce qu'elle écrivait dans sa poche; _il_ s'en
+ aperçut et demanda à le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le
+ montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus
+ tard.
+
+ Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit, le pauvre enfant!
+ Il croyait voir des fantômes autour de son lit, et criait toujours:
+ «Je suis fou! je deviens fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il
+ faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la
+ gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement la phrase devait
+ être terminée ainsi: «S'il n'était qu'ivre, ce ne serait pas si
+ inquiétant[102].»
+
+[Note 102. Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été
+retrouvée, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en
+passant, que le poète, parle, dans sa _dictée_, d'une lettre écrite _à
+l'encre_ et non au crayon...]
+
+ Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des
+ excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il
+ réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole.
+ Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en
+ parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre
+ ces révélations. Comme lui-même craignait pour sa raison, il n'est pas
+ étonnant non plus qu'_elle_ ne voulût pas lui montrer cette phrase:
+ «_Temo molto per la sua ragione_» et, comme pour lui ôter des soupçons
+ qui, par moment, l'exaspéraient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_,
+ à part, au médecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier,
+ glissés furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont
+ il fallait qu'il fût informé.
+
+ Plus tard, _elle_ consentit, à Paris, à _lui_ remettre cette _fameuse
+ lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait très calme et très guéri
+ dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant et très consolé;
+ mais son imagination, que les boissons excitantes ramenèrent bientôt
+ aux accès de délire, travailla énormément cette phrase: «_Temo molto
+ per la sua ragione_.» Il en parla peut-être à son frère: de là,
+ l'épouvantable et infâme accusation de l'avoir menacé, à Venise, de
+ la _Maison des fous_. Mais jamais une si méprisable idée ne lui est
+ venue, à _lui!_ Il était fantasque, injuste, fou réellement dans
+ l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid...
+
+Après lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins
+singulier, chez George Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand
+on connaît sa lettre,--évidemment antérieure à la scène évoquée,--sa
+lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait à
+jamais médite?--A moins d'admettre que cette nuit-là, précisément, elle
+n'écrivit à son amant nouveau--rien dont pût s'offenser son amant de la
+veille?... N'empêche qu'avec l'intimité que nous avons surprise entre
+elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de démontrer
+son erreur à Musset dénote chez elle un instinct de dissimulation du
+plus obstiné féminisme.
+
+Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poète, s'il soupçonna seulement
+les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello,
+n'ignora plus, après la scène du Lido, les sentiments qui avaient germé
+entre eux durant sa maladie. Pagello lui-même nous a appris, mais
+indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione
+italiana_ de 1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.
+
+George Sand n'avait qu'une volonté. Nous l'avons vue écrire à Pagello
+qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait.
+
+ «--Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle froidement, qu'Alfred soit
+ capable de supporter une forte émotion?
+
+ --Vous dites? demanda Pagello.
+
+ --Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus
+ votre maîtresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur
+ Pagello[103]...»
+
+[Note 103: Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article
+de l_'Illustrazione_, d'après le témoignage du Vénitien Jacopo Cabianca
+qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirmé
+depuis, et maintes fois, l'exactitude.]
+
+Paul de Musset donne une version équivalente. A l'en croire, Alfred,
+trop spirituel pour se fâcher et voyant la confusion de Pagello, aurait
+pardonné généreusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection
+de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poète, plus
+épris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence
+des larmes de sang.
+
+[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.]
+
+«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole ait été ou non dite,
+Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations
+de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres témoignent d'un
+souci constant de sa dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la
+délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit soin d'ailleurs de
+l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentrée elle-même
+à Paris, elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes:
+
+ Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que
+ j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je
+ l'aimais _peut-être_, que _c'était mon secret_ et que _n'étant plus
+ à toi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien_, il s'est
+ trouvé dans sa vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses
+ anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui
+ m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents
+ _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle
+ à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai
+ pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous
+ étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te défends
+ d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les
+ voiles de la pudeur vis-à-vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.)
+
+George Sand lui refusait donc «le droit de l'interroger sur Venise».
+Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un
+enfant du siècle_, où il expose, n'accusant toujours que lui-même, cette
+période navrée et résignée de son histoire, il semble appuyer sur cette
+conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour
+moral entre Smith et Brigitte Pierson.
+
+Un jour cependant, un soir d'automne de la même année, George Sand
+écoutant le passé, reconnut sa part de faiblesse dans les misères de cet
+amour. Après un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir,
+elle s'était sentie l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement qu'avec
+désespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le poète, et, rentrée
+chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une
+sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle
+peut-être que tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite. La
+jeune femme y apparaît à son tour très sincère--et bien misérable. Ce
+court fragment peut en donner l'idée:
+
+ Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise; rendez-moi cet âpre
+ amour de la vie, qui m'a pris comme un accès de rage, au milieu du
+ plus affreux désespoir; faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on
+ s'amuse à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant!
+ Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir,
+ je veux vivre!» Mais comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu
+ m'as abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de la vie
+ est donc un crime? L'homme qui vient dire à une femme: «Vous êtes
+ abandonnée, méprisée, chassée, foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être
+ mérité. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais
+ je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me
+ dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je
+ veux vous sauver, je vous aiderai à remplir vos devoirs auprès d'un
+ convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez
+ plus, et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me disait
+ cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là? Et si, après
+ avoir conçu l'espérance de persuader cette femme, emporté, lui, par
+ l'impatience de ses sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi,
+ avant qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il
+ cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace et d'humilité.
+ Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'être adorée et
+ persécutée et implorée des heures entières; il y en a qui ne l'ont
+ jamais fait, qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme; plus
+ délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnât, ils l'ont
+ persuadée, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontré que
+ de ces hommes-là. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier
+ mot ne m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cédé?
+ Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brisée
+ ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas
+ moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat prémédité.
+
+Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une éternité sur son
+coeur, une visite inattendue vint tempérer les amertumes de Musset. Il
+avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis après son
+frère Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de
+change parisien, intelligent, mondain, artiste, élégant, désoeuvré,
+Tattet menait largement l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné,
+Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de son génie. Les deux amis
+n'en partageaient pas moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait chaque
+automne de longs séjours chez les parents de Tattet, à Bury, dans la
+vallée de Montmorency.
+
+L'affection qu'il garda toujours à cet intime compagnon de sa jeunesse
+est immortalisée par les stances bien connues des _Premières poésies_:
+
+ Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es resté
+ fidèle où tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prêté plus d'un lien
+ fragile, Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami...
+
+Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie
+Déjazet, fit un détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli,
+comme en témoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au
+théâtre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve,
+après avoir quitté son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse
+sollicitude de Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres amants de
+Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous intéresse:
+
+ Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et m'a fait exécuter
+ par moi-même et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec
+ tant d'instances. J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer
+ quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la
+ maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que
+ lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de
+ danger, et que l'autre était entièrement remise de ses longues
+ veilles.
+
+ Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher M. de Sainte-Beuve;
+ Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable,
+ et qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne
+ qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre en route, Mme
+ Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné.
+ Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur
+ donc de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié trouvera
+ pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien
+ dévouée[105].
+
+[Note 105: _Revue de Paris_, 1er août 1896.]
+
+George Sand avait ouvert son coeur à ce cher camarade de Musset. Pagello
+lui-même s'était fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé de
+leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,--à part
+soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir
+d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus
+tard essayant de détourner Musset de celle qui rendait sa vie si
+malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites à Venise,
+celle-ci lui avait-elle tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce
+fragment d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui convient de
+conclure:
+
+ ...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la féroce Lelia,
+ répondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang
+ des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande; dites
+ qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin
+ et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul
+ de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une
+ personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et
+ de sincérité était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en
+ sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en repentir et
+ qu'après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions,
+ j'ai été touchée de l'intérêt avec lequel vous m'avez écoutée. Il y
+ a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est
+ l'affection et le dévouement que nous avons pour la même personne.
+ Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je désire désormais. Vous
+ êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour
+ ma part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie.
+ Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une
+ providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi;
+ il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la
+ solitude.
+
+ En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous
+ n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon
+ de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette
+ réellement. Nous aurions été tranquilles et _allegri_ avec vous, au
+ lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas
+ encore à quoi nous forcera l'état de sa santé physique et moral.
+ Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me
+ témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours où il a
+ aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors, je
+ suis près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée et de lui
+ être dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'être pas assez sous
+ un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage
+ me disent donc qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à
+ Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi
+ et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que
+ le hasard vous a amené auprès de son lit clans un temps où il avait
+ la tôle encore faible et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre
+ coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des
+ souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez
+ vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes
+ silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au
+ milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait
+ à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou deux fois du
+ fond de son âme pour appeler la mort[106].
+
+[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er août 1896.]
+
+Quand George Sand adressait à Alfred Tattet ce beau discours résigné,
+elle s'était donnée à Pagello... Avec la santé lentement revenue, Musset
+avait trouvé la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon
+de son amie, il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa faute
+impardonnable:
+
+ Il faudra bien t'y faire, à cette solitude,
+ Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,
+ Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.
+ Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude,
+
+ La veille et le travail, ne pourront te guérir.
+ Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,
+ Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude
+ D'attendre vainement et sans rien voir venir.
+
+ Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue,
+ Si lu vas quelque part attendre sa venue,
+ Sur la plage déserte en vain tu l'attendras,
+
+ Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée,
+ Cherchant sur cette terre une tombe ignorée
+ Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]...
+
+ Voici qu'approchait l'heure de son retour en
+ France. Après les orages probables qui l'assombrirent
+ pour toujours, le pauvre enfant faisait
+ un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait
+ dans cette plainte douloureuse[108]:
+
+ Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,
+ De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,
+ Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse,
+ Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!
+
+ La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie,
+ Et cet amour si doux qui faisait sur la vie
+ Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,
+ Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!
+
+[Note 107, 108: Vers publiès par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
+
+On ne sait presque rien des derniers jours de Musset à Venise. Le 22
+mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre à Alfred Tattet en
+fait foi;--le 28 il part seul. «Les troisième, quatrième et cinquième
+chapitres de la _Confession d'un enfant du siècle_ donnent une idée
+de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice
+Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et
+de générosité en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de
+Pagello[109].» J'estime, au contraire, que cette dernière semaine fut
+lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa
+vision de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord
+qu'avait ratifié sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa générosité.
+A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un père. A eux
+deux, ils avaient «adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant poète, aux
+premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ où
+elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engagé_ Pagello _à
+consoler_ cette compagne dont il se sentait excédé.... C'est la thèse
+d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut
+s'acharner à le persuader, pendant ces dernières semaines, qu'il avait,
+lui seul, préparé et voulu l'étrange situation où ils se débattaient
+tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimère de cette poursuite
+du repos hors de la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa faute dans la
+rupture, il aimait maintenant et n'était plus aimé. Un jour vint où,
+n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de façon trop
+claire et trop prompte pour sa Tranquillité...
+
+[Note 109: M. Clouard, article cité de la _Revue de Paris_, p. 755.]
+
+Une courte lettre de Musset, datée de Venise, nous fait entrevoir les
+orages qui ont précédé son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà
+séparé de George Sand. Encore convalescent, il était sur le point de
+rentrer à Paris, accompagné seulement d'un domestique, le perruquier
+_Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'âme, il envoyait
+ce suprême adieu à sa bien-aimée:
+
+ Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indifférence
+ pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donné aujourd'hui est le
+ dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai
+ fait dehors, avec la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai
+ senti que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop dur pour
+ moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non,
+ il m'importe à moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface déjà et
+ s'éloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le
+ sillon de ma vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer
+ quand il te possédait peut encore y voir clair à travers ses larmes,
+ et t'honorer dans son coeur, où ton image ne mourra jamais. Adieu, mon
+ enfant.
+
+Un gondolier avait porté cette lettre à George Sand; Musset attendait
+devant la Piazzetta; elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le
+verso:
+
+ _Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta._
+
+ Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, et Buloz ne m'a
+ pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110].
+ Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne
+ suis-je pas toujours le frère George, l'ami d'autrefois[111]?
+
+[Note 110: Réglons une fois pour toutes cette question des avances
+d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset, en citant
+ces deux fragments de leurs lettres.--D'Elle a Lui (du 29 avril 1834):
+«Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer du tien, et ce que tu me dis à
+cet égard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai
+ta parole d'honneur de ne pas songer à ce remboursement avant trois
+ans?»--De Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te
+renvoie ton argent. Buloz m'en a envoyé....»]
+
+[Note 111: Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées par
+M. Emile Aucante). _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, pp. 1-48.]
+
+Musset partit le 29 mars, accompagné quelques heures par son amie.
+Avant de quitter Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage qui
+s'ouvrait sur cette dédicace: _A son bon camarade, frère et ami, sa
+maîtresse_, GEORGE.--Que n'invoquait-elle aussi sa maternité, la
+meilleure corde de sa lyre!...
+
+
+
+V
+
+Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le coeur bien malade. George
+Sand l'a confié à un domestique italien, Antonio, perruquier de son
+état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même l'accompagne quelques
+heures, jusqu'à Mestre. Quand ils se sont séparés, elle fait une petite
+excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. «J'ai fait à pied jusqu'à
+huit lieues par jour, écrit-elle à Jules Boucoiran[112], le précepteur
+de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'était fort bon
+physiquement et moralement.» Dans la même lettre, elle reconnaît aussi
+que Musset «était encore bien délicat pour entreprendre ce voyage. Je ne
+suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le sup portera; mais il
+lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré
+à attendre le retour de la santé, la retardait au lieu de l'accélérer.
+Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique très soigneux et
+très dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, en tant qu'il la
+ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.» Et elle rentre à
+Venise, «ayant sept centimes dans sa poche», pour installer sa vie
+nouvelle avec le docteur Pagello.
+
+[Note 112: Lettre du 6 avril 1834. _Correspondance_, t. I, p.
+265.--Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?]
+
+C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique à ses correspondants son
+intention d'établir son «quartier général» à Venise, où elle peut
+travailler en paix et vivre économiquement. Elle compte rayonner dans la
+région des Alpes, en dépensant cinq francs par jour, pousser peut-être
+jusqu'à Constantinople (ce rêve de Constantinople reviendra longtemps
+dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante qui veillait
+en elle), aller ensuite passer les vacances à Nohant et retourner à ses
+lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus intimes amis;
+mais tout Paris en était bientôt informé.
+
+Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincérité
+qu'elle mettait à concilier son labeur et ses passions, elle associait
+sa vie à celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette indépendance,
+si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et
+un mari qui s'accommodait encore de ces libertés d'existence. Mais à se
+rappeler ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne moins.
+
+Après deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant où
+elle se cloîtrait trois mois sur six et Paris où elle vivait selon
+sa fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle en partira, en
+juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un
+et l'autre sont en pension à Paris.
+
+--La rumeur de ses amours en Italie devait hâter la rupture avec M.
+Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, dans cette
+sereine inconscience de ses torts qui lui faisait écrire quinze ans plus
+tard: «Je ne prévoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari
+dussent aboutir à des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il
+n'y en avait plus depuis que nous nous étions faits indépendants l'un de
+l'autre. Tout le temps que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait
+écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction parfaite, me donnant
+des nouvelles des enfants et m'engageant même à voyager pour mon
+instruction et pour ma santé. Ses lettres furent produites et lues dans
+la suite par l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant «des
+douleurs que son client avait dévorées dans la solitude[113].»
+
+[Note 113: _Histoire de ma vie_, 5° partie, chap. III.]
+
+M. Dudevant laissa prononcer la séparation contre lui. Autant sa femme
+avait recherché l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. Il
+finit taciturne et oublié, alors que le nom de George Sand devenait pour
+toute l'Europe synonyme de singularité et de génie.
+
+--En 1834, George Sand installée à Venise, n'ayant publié que ses
+premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais,
+menant de front indomptablement son labeur et ses passions, déjà elle
+semble assurée de l'acquérir.
+
+Voici sur cette époque de sa vie,--cinq mois dont on ne savait à peu
+près rien,--la suite du journal intime de Pagello:
+
+ Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement congé de moi.
+ George Sand abandonnait l'hôtel Royal[114] et venait habiter un petit
+ appartement à San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'étais
+ connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit.
+
+[Note 114: Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le
+rétablissement de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San Mosé,
+dans le petit appartement où eut lieu la scène de la lettre. (Voir plus
+haut, p. 115.)]
+
+ Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco une longue
+ lettre où il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le
+ mauvais pas que j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert,
+ qui habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma société
+ tant que durerait cette liaison. Je prévoyais cette première amertume
+ et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb.
+ Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de
+ personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues;
+ d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me
+ saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras.
+ Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec
+ cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et
+ lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le
+ dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses.
+ Nous vécûmes ainsi de février[115] à août. Je vaquais le matin aux soins
+ de ma profession; elle écrivait son roman de _Jacques_, dont elle me
+ fit le protagoniste, exagérant mon caractère moral.
+
+[Note 115: Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le
+29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, comme
+c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.]
+
+ J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble aux _Lettres
+ d'un voyageur_, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à
+ sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand
+ elle n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux féminins
+ pour lesquels elle avait une adresse et un goût particuliers, jusqu'à
+ vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa,
+ etc. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre,
+ économe, laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les
+ autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne fît l'aumône.
+ Je crois que ses plus gros gains seront prodigués en grande partie à
+ autrui, peut-être sans discernement, peut-être à des escrocs et à des
+ vicieux, parce que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait
+ tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de dix mille francs
+ par an. Elle s'en confessa elle-même à moi, et je le vis bien, et je
+ le sus encore à Paris, de quelques-uns de ses plus honnêtes amis.
+ Maintenant, je reviens à mon histoire.
+
+ Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était absolument
+ nécessaire d'aller pour quelque temps à Paris. Les vacances
+ approchaient. Ses deux enfants sortaient du collège et ils avaient
+ coutume de se rendre avec elle à la Châtre où elle passait l'automne
+ avec son mari. En même temps, elle me témoignait un grand désir que
+ je l'accompagnasse pour revenir ensuite à Venise ensemble. Je restai
+ troublé et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris
+ du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais
+ je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments
+ plutôt que de la laisser courir seule un aussi long voyage.
+
+ J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu
+ d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais
+ que j'exigeais d'habiter seul à Paris et de n'être pas contraint de me
+ rendre à la Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour
+ dans cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en faire
+ bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais décidé, avec
+ lequel je prononçai ces paroles, elle me répondit: «Mon ami, tu feras
+ ce qui te plaira le mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait
+ compris. A partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en
+ amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être qu'un ami;
+ mais je me sentais néanmoins amoureux....
+
+Les impressions idéales de son séjour à Venise avec Pagello, George Sand
+les a immortalisées dans ses trois premières _Lettres d'un voyageur._
+Elles sont dédiées à Alfred de Musset, «A un poète», et toutes
+mélancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à la _Revue
+des Deux Mondes_ du 15 juillet 1834, elle se met en scène _(Beppa)_ avec
+tous ses attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double
+masque de _Pietro_ et du _Docteur_) et plusieurs de leurs familiers.
+
+C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'après un dire de
+l'éminent romancier vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, on aurait
+là le plus fidèle portrait de la Reine des lagunes.
+
+Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation. Il célébrait son amie
+dans une charmante _Serenata_ en dialecte vénitien. Elle a été publiée
+en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des _Lettres
+d'un voyageur_. Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera a
+révélé le véritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son
+talent de poète.--Traduisons quatre strophes de la _Serenata_:
+
+ «Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. Viens avec moi,
+ montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer.
+
+ ... Oh! quelle vision! quel spectacle présente la lagune, lorsque tout
+ est silence et que la lune brille au ciel!
+
+ ... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence à paraître... si elle
+ t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse.
+
+ ... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche comme une fleur! Voici
+ venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.»
+
+Il faut lire la description féerique et si juste de ces adorables nuits
+de Venise, dans la _Lettre_ de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie.
+
+Ses préoccupations ordinaires étaient plus prosaïques. Sa correspondance
+retentit d'une incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. A l'en
+croire, elle aurait été réduite aux derniers expédients, «à coucher sur
+un matelas par terre, faute de lit». Les souvenirs de Pagello, que m'a
+transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette
+excessive misère. Le ménage n'était pas riche, sans doute; mais on y
+vivait allègre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses
+lettres à Musset, que Pagello, très occupé par ses malades, «est dehors
+toute la journée, puis s'endort méthodiquement sur le sofa après le
+dîner, avec sa _pipetta_ dans l'oeil comme la flûte de Deburau».
+
+De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait de six à huit heures de
+suite, de préférence la nuit, buvant beaucoup de thé pour s'exciter au
+travail.
+
+Le jeune médecin habitait une petite maison «modeste, mais jolie», la
+_Casa Mezzani_, en face le _Ponte dei Pignoli_. Avec lui vivait son
+frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, garçon instruit et de belle
+humeur, et avec eux, parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique
+personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous être révélée. Tout
+ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand à Musset:
+
+ Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles
+ choses là-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse
+ des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur.
+ C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine,
+ une fille non avouée de leur père. Elle a quelque fortune, et comme
+ elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de
+ coeur à Venise et vient s'y établir dans quelques jours. Elle avait lu
+ mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque.
+ Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement. Nous avons
+ donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agréable...
+ Giulia est une créature sentimentale dont la figure ressemble
+ effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise,
+ demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus,
+ toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse,
+ exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et
+ je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira
+ des romans[116].
+
+[Note 116. _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14.]
+
+On se demande ce que devait penser Musset à recevoir ces descriptions de
+la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!
+
+Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même, le pacifique Pagello,
+se débattait entre ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand: «C'est
+un don Juan sentimental qui s'est tout à coup trouvé quatre femmes sur
+les bras.» Et elle conte à Musset les scènes de jalousie d'une maîtresse
+délaissée, l'_Arpalice_, qui a fait chez Pagello une irruption
+inattendue «lui arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant son _bel
+vestito_» et finalement lui faisant craindre, à elle, une _coltellata_
+dont s'épouvante la douce Giulia[117].
+
+[Note 117: _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14, 15 et 21.]
+
+Elle s'était donc installée dans ce curieux intérieur, heureuse et calme
+avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frère. Celui-ci
+plaisantait le docteur sur la maigreur et la pâleur de la jeune femme.
+Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cité par Mme Codemo)[118]
+nous révèle les préférences de Robert Pagello pour la jeune servante
+de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraîches
+contrastaient avec le teint olivâtre de Lélia. Il ne comprenait pas les
+enthousiasmes de son frère pour «cette maigreur de sardine» (_quella
+sardella_) et disait en son vénitien: «_No so cossa de belo che el ghe
+trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio._»
+
+[Note 118: _Racconti, scène_, etc., p. 177.]
+
+George Sand, très simplement, aidait la servante dans le ménage, et
+parfois se mêlait de cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des
+repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait gaiement de ce régime un peu
+bien romantique, et il disait préférer aux petits plats de George ses
+romans. Pour se reposer de la littérature, celle-ci, Pagello nous l'a
+conté, travaillait à l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à
+Bellune un joli dessin à la plume exécuté et encadré par elle-même. Elle
+y avait inscrit les deux noms de ses enfants: _Maurice, Solange..._ Mme
+Antonini, dans l'intéressante lettre où elle me résume des souvenirs
+qu'elle a cent fois entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier
+«les exagérations et bévues» de tous ceux qui ont écrit sur la vie
+de George Sand à Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment:
+«George Sand allait quelquefois, accompagnée de mon père, à l'église.
+Prosternée devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait
+la face de ses mains et pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute
+l'étoffe nécessaire pour être le modèle des épouses et des mères.
+Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle
+ne passait pas à écrire ou à visiter les monuments de Venise, elle
+travaillait à l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains
+toute une chambre à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle était
+toujours occupée; qu'un jour même elle lui fit présent de quatre paires
+de chaussettes, et lui dit en riant: «Voyez, Robert, je les ai mieux
+réussies que mes artichauts!»
+
+Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le départ de la
+malheureuse femme, rappelée par les vacances à Nohant. Elle emmenait le
+docteur Pagello.
+
+
+
+VI
+
+Et Musset, le pauvre Musset? Revenons à lui. C'est lui le vrai poète et
+l'amoureux sincère. Le spectacle de sa détresse nous détendra du petit
+train bourgeois de la romancière et du médecin.
+
+Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine convalescents. George
+Sand a fait en lui un anéantissement dont il ne se remettra jamais.
+
+Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant plus tard des accents
+passionnés et navrants pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en
+portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a conté maintes
+fois comment, au lit de mort, le malheureux poète gardait la hantise de
+«cette femme» et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aimés:
+
+ Ôte-moi, mémoire importune,
+ Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!
+
+George Sand a quitté Musset, à Mestre, le 29 mars, le soir même de son
+départ[119]. Ils se sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a pas été
+sans un déchirement profond. Elle aussi, en le quittant, entendait bien
+ne pas le perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834:
+
+[Note 119: Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de Sacy,
+est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir même, et le
+lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première lettre à son ami.]
+
+ Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de vivre et je
+ vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il était 8 heures du soir
+ et j'étais fatigué. Ne doute pas de mon courage. Écris-moi un mot à
+ Milan, frère chéri, George bien-aimé.
+Sans avoir reçu ce billet, George Sand avait écrit à Musset le 30 mars.
+Elle est aussitôt rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché chez les
+Rebizzo. Elle devait repartir le jour même pour Vicence, accompagner
+Pagello dans une visite médicale. «Elle n'en a pas eu la force, ne se
+sentant pas le courage de passer la nuit dans la même ville qu'Alfred
+sans aller l'embrasser encore le matin.» Aujourd'hui elle est à Trévise,
+avec Pagello qui retourne à Vicence, où elle veut coucher ce soir pour y
+trouver les nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissées à l'auberge.
+
+ ... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et te
+ ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te
+ verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons
+ bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui
+ te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui
+ voudrai-je prendre soin désormais? Comment me passerai-je du bien et
+ du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je
+ t'ai causées et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout,
+ qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure.
+ Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.[120]
+
+[Note 120: Lettre du 30 mars. _(Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.)]
+
+C'est la nature désordonnée de cette affection, qui allait à jamais
+empoisonner la vie d'Alfred de Musset. Pour avoir goûté à l'amour de
+cette femme, ou cru seulement trouver en elle de l'amour, il restait
+prisonnier d'un mirage. Sa vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa
+maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il n'avait pas eu le
+courage de la quitter, elle n'avait pas eu la résignation de le perdre.
+Sa fatalité la faisait aussi attachante par un charme irritant d'énigme,
+que par une instinctive et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier
+tant de preuves d'affection et de sollicitude. Il la savait également
+sensible à la faiblesse éperdue de son amour et ne voulait se résoudre à
+penser qu'elle ne lui reviendrait jamais.
+
+Il restait obsédé quand même par l'image du beau Vénitien dénué de ses
+tourments d'âme, qui l'avait supplanté.--Sans croire si mal faire,
+Pagello avait désiré, sollicité peut-être, les tendresses d'un coeur qui
+se déclarait libre. Pouvait-il se douter que le poète en recevrait si
+cruelle blessure, et prévoir telles conséquences à un caprice sans
+réflexion de l'homme gâté des femmes qu'il était.... Il allait
+lui-même en souffrir, maintenant, dans la stupeur d'une aventure où
+s'enchevêtraient trop de sentiments, pour sa psychologie saine. «Je ne
+te dis rien de Pagello, écrit George Sand à l'ami qu'elle quitte, sinon
+qu'il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit
+tout ce dont tu m'avais chargé pour lui, il s'est enfui de colère et en
+sanglotant.»
+
+Ils devaient souffrir tous les trois.--Musset poursuit son voyage, trop
+navré pour écrire encore, et Antonio est négligent. George Sand,
+restée douze jours sans nouvelles, se prend à songer à tout ce passé
+douloureux. Elle est inquiète, et voici qu'elle aime d'amour son absent.
+Elle a peur de l'avoir perdue, cette âme charmante et bonne jusqu'en ses
+erreurs, ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement conquis! Où
+retrouvera-t-elle ces ineffables abandons de jeunesse et de poésie!
+Quel autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse déjà redouble sa
+tendresse... Pendant ce carnaval de 1834, bien triste pour elle,
+elle écrit son roman de _Leone Leoni_.--On a voulu y chercher une
+demi-autobiographie. Nous y retrouvons, en effet, les cruelles
+alternatives qui agitaient alors l'âme de la pauvre femme,--entre son
+affectueuse estime pour Pagello et son renaissant, son cher amour pour
+le poète qu'elle avait quitté, qu'elle laissait partir plutôt que de
+lui pardonner... Enfin elle reçoit, le 15 avril, une longue lettre de
+Genève, et sa joie lui dicte une lettre d'humble affection, un cantique
+d'actions, de grâces:
+
+ ... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. Oh! que
+ je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de
+ bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu
+ ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse
+ être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta
+ maîtresse ou ta mère, peu importe; que je t'aie inspiré de l'amour ou
+ de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela
+ ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime,
+ et c'est tout[121].... Quelle fatalité a changé en poison les remèdes
+ que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour
+ te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour t
+ un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs
+ m'assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens
+ presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix
+ m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera
+ à présent? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? à quoi
+ emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se
+ tourne contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de
+ ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais
+ que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens
+ plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous
+ nous sommes quittés; mais je sais, je sens que nous nous aimerons
+ toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tâcherons,
+ par une affection sainte, de nous guérir mutuellement du mal que nous
+ avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous connaître
+ et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse et la faiblesse que
+ tes larmes m'ont causée un matin, nous serions restés frère et soeur.
+ Nous savions que cela nous convenait, nous nous étions prédit les maux
+ qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après tout? nous avons
+ passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où
+ nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous
+ connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle découverte
+ avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l'un de
+ l'autre? Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de
+ n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré
+ alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de
+ vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été
+ plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs.
+ Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres
+ femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier
+ et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton
+ infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela; car le
+ sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut
+ se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant
+ mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (_Lettre des 15-17
+ avril_.)
+
+[Note 121: Ici trois lignes supprimées à l'encre.]
+
+Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise, la lettre de Genève, nous
+trouvons tout entier le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère et
+la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui éclairera
+mieux que tous les commentaires cette âme de génie, si noble et si
+faible à la fois, si nativement généreuse:
+
+ ... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux
+ mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses à
+ me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse.
+ Tu sais que j'ai très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir
+ écrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que
+ je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces
+ tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu
+ ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre
+ jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne
+ parlerais-je pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus ni
+ violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais auprès d'un
+ homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes
+ coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont
+ les plus douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis
+ tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue qui te parle
+ ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que
+ lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr de
+ moi. Il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête! De quel
+ rêve étrange je m'éveille!
+
+ Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques;
+ un gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui
+ attirait mon attention.
+
+ Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois.
+ Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'était là l'homme que tu
+ voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais
+ depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le
+ roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre
+ George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels
+ malheurs plus terribles n'ai-je pas été encore sur le point de te
+ causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pâli par les
+ veilles, qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai
+ longtemps dans cette chambre funeste, où tant de larmes ont coulé!
+ Pauvre George, pauvre chère enfant! Tu t'étais trompée. Tu t'es crue
+ ma maîtresse, tu n'étais que ma mère.
+
+ Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences,
+ dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des
+ montagnes; elles ont volé l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été
+ trop forte. C'est un inceste que nous commettions.
+
+ Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du
+ moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais,
+ Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas
+ fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes
+ sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le coeur
+ est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que
+ je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai
+ donc pas dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de toi la
+ main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait peut-être, en te
+ quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon
+ coeur se dilate malgré mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges
+ compagnons: une tristesse et une joie sans fin.
+
+ ... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper de tes
+ affaires. Que mon amitié ne te soit jamais importune. Respecte-la
+ cette amitié plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon
+ en moi. Pense à cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me
+ rattache à lui. Pense à la vie qui m'attend. (_Lettre du 4 avril_.)
+
+George était donc bien rassurée sur le coeur de son poète.
+
+Elle lui dissimulait encore la pleine vérité de ses relations avec
+Pagello, son installation complète chez lui:
+
+«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le
+matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est
+très occupé de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maîtresse
+_(l'Arpalice)_ qui s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis
+qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement malheureux...» Nous
+savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais
+c'était alors charité de sa part, que de dissimuler à Musset sa vraie
+vie à Venise.
+
+Sur le long et triste voyage du poète, nous ne savons d'autres détails
+que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa
+douleur. Cette obsession d'une rupture qui devait laisser à son âme
+un inoubliable déchirement, ne quitta jamais sa mémoire. Ceux qui ont
+prétendu, et Paul de Musset lui-même, que le chagrin de cet amour perdu
+s'était peu à peu effacé de son coeur, négligent certains vers de lui,
+non point parfaits mais précieux pour sa biographie, _Souvenir des
+Alpes_, datés de 1851. Il y évoque simplement un épisode de sa vie
+intérieure pendant ce mélancolique retour en France, et on y sent des
+larmes.
+
+Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu'ait
+publiés Musset:
+
+ Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui,
+ Marchait le voyageur dans la plaine altérée,
+ Et du sable brûlant la poussière dorée
+ Voltigeait devant lui.
+
+ Devant la pauvre hôtellerie
+ Sur un vieux pont, dans un site écarté,
+ Un flot de cristal argenté
+ Caressait la rive fleurie.
+
+ Là le coeur plein d'un triste et doux mystère
+ Il s'arrêta silencieux,
+ Le front incliné vers la terre;
+ L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.
+
+ Aveugle, inconstante, ô fortune!
+ Supplice enivrant des amours!
+ Ôte-moi, mémoire importune,
+ Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!
+
+ Pourquoi dans leur beauté suprême,
+ Pourquoi les ai-je vus briller?
+ Tu ne veux plus que je les aime,
+ Toi qui me défends d'oublier!
+
+ Comme après la douleur, comme après la tempête,
+ L'homme supplie encore et regarde le ciel,
+ Le voyageur levant la tête
+ Vit les Alpes debout dans leur calme éternel...
+
+Après huit jours de route, il arrivait à Paris tout plein d'Elle. A
+peine installé, il s'occupait activement des affaires de son amie,
+négociant la cession de son roman d'_André_ à Buloz. Il l'informait du
+résultat, la dissuadait de son éternel projet de voyage à Constantinople
+et lui contait sa nouvelle existence à Paris. «Je suis arrivé presque
+bien portant», disait-il.
+
+ ... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre lente, qui
+ me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas à ma mère,
+ parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à
+ peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne
+ vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans cette cervelle
+ depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'étais
+ arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un
+ nouvel amour.
+
+ Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais arrangé,
+ avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait mis à côté de moi
+ une pauvre fille d'Opéra, qui s'est trouvée bien sotte, mais moins
+ sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis allé me coucher à
+ huit heures. Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse
+ habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que je fasse? Plus
+ je vais, plus je m'attache à toi, et, bien que très tranquille,
+ je suis dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus. (_Lettre du 19
+ avril_.)
+
+La vérité est que l'infortuné revenant apparut lamentable à sa famille.
+«Il nous arriva, plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de l'avoir
+quittée, et malade, malade, le pauvre enfant! m'a conté Mme Lardin de
+Musset. Maigre et les traits altérés, il avait perdu la moitié de ses
+cheveux; il se les arrachait par poignées. On lui voyait des plaques
+chauves sur la tête. Il avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous
+lui avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont
+il avait envie,--qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de
+sa chambre trop triste.
+
+«Il fut d'abord très sobre de confidences avec nous. J'étais une
+enfant.... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mère avait été si
+inquiète[122]!»
+
+[Note 122: M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée de
+Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son angoisse,
+_Revue de Paris_, article cité p. 713.]
+
+«Après six semaines sans nouvelles, Paul était allé voir Buloz qui lui
+avait montré une lettre de George Sand, où elle disait Alfred très
+malade. Alors Paul avait songé à partir pour l'Italie; il m'en fit la
+confidence. Mais notre mère voulait savoir ce que George Sand avait
+écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il répondit
+évasivement: il avait égaré la lettre; il la lui enverrait.... Enfin,
+nous reçûmes d'Alfred cette lettre navrée que Paul a citée dans la
+_Biographie_.»
+
+Alfred de Musset avait écrit régulièrement aux siens, jusqu'au milieu de
+février. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses
+nouvelles à sa mère. Il affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune
+de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint à
+destination, alors que Buloz reçut toutes celles qu'on lui écrivait[123].
+
+[Note 123: On a donné cette explication: que le gondolier à qui
+étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres adressées à
+Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres à Buloz et à
+ses amis, George Sand les portait elle-même à la poste....]
+
+La lettre si longtemps espérée du poète justifia l'inquiétude des
+siens.--«Le pauvre garçon, à peine relevé d'une fièvre cérébrale,
+parlait de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la maison. Car il
+voulait s'éloigner de Venise dès qu'il aurait assez de forces pour
+monter dans une voiture.
+
+«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une âme abattue, un
+coeur en sang, mais qui vous aime encore.»
+
+«Il devait la vie aux soins dévoués de deux personnes qui n'avaient
+point quitté son chevet jusqu'au jour où la jeunesse et la nature
+avaient vaincu le mal.
+
+«Pendant de longues heures, il était resté dans les bras de la mort; il
+en avait senti l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement. Il
+attribuait en partie sa guérison à une potion calmante, que lui avait
+administrée à propos un jeune médecin de Venise, et dont il voulait
+conserver l'ordonnance. «C'est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle
+est amère, comme tout ce qui m'est venu de cet homme: comme la vie
+que je lui dois.» Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers
+d'Alfred de Musset. Elle est signée _Pagello_[124].»
+
+[Note 124: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 125.]
+
+Nous savons dans quel état le poète rentra chez sa mère. La première
+fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en
+syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier Antonio, son
+domestique improvisé, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec
+une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, à qui allait manquer
+ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup
+reprit sa vie ancienne.
+
+Nous avons vu comme il contait à George Sand cette tentative d'oubli; ce
+n'était que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la même
+lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai Malaquais, et n'avoir pu y
+rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès que
+l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà les larmes qui arrivent.»
+
+ ... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de
+ ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu
+ t'es donnée à l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.--Non, ne
+ me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée.
+ Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune
+ de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul,
+ seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la
+ vie ne veut pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, qu'un
+ mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et que le passé entier
+ se retourne en l'entendant.
+
+ Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que
+ je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent il ne peut plus y avoir
+ en moi ni fureur ni colère. Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque.
+ C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin
+ de ce regard que je trouvais à côté de moi pour me répondre. Il n'y a
+ là ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde....
+
+Il parle encore à son amie de mauvais cancans répandus contre eux dans
+Paris, et lui envoie cette dernière tendresse:
+
+ Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à Constantinople; fais
+ ce qui te plaît. Ris et pleure à ta guise. Mais le jour ou tu te
+ retrouveras quelque part seule et triste, comme à ce Lido, étends la
+ main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde
+ un être dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma
+ seule maîtresse. Écris-moi surtout, écris-moi.
+
+Cette lettre a trouvé G. Sand complètement rassurée sur le coeur de «son
+enfant». Sa réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse éperdue de la
+précédente: il n'est plus question que d'amitié. Comme c'est féminin,
+comme c'est humain....
+
+ ... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse
+ pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je
+ trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens
+ de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait émue
+ douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus
+ heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. Ce qui me fait mal,
+ c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à
+ genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe
+ à ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant
+ dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te
+ le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à
+ l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage cette vie que
+ je t'ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne
+ m'appartient-elle pas un peu à cause de cela? Laisse-moi le croire,
+ laisse-moi être un peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon
+ inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme comme toi. Songe
+ à ton avenir qui peut écraser tant d'orgueils ridicules et faire
+ oublier tant de gloires présentes. Songe à mon amitié qui est une
+ chose éternelle et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort.
+ Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et
+ d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que
+ tu devais me préférer.
+
+Musset ne songe plus qu'au passé. Toute fierté lui est devenue
+impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait
+tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas à
+lui-même. Il aime maintenant sa douleur avec tout son être, tout son
+génie. Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée, l'infidèle va
+entretenir le feu sacré, fidèlement. Musset ne vivra plus que d'attendre
+le courrier de Venise....
+
+Dans cette détresse, le pauvre enfant est du moins sûr de son amitié;
+il lui écrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essayé
+vainement de reprendre son ancienne vie:
+
+ ... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé non pas à mes
+ amis, mais à la vie que j'ai menée avec eux. Cela m'est impossible de
+ recommencer, j'en suis sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé!
+ Sois fière, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un
+ enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi.
+ Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos
+ conversations dans ta cellule; regarde où tu m'as pris, et où tu m'as
+ laissé. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est
+ palpable, évident, comme t m'as dit clairement: «Ce n'est pas là ton
+ chemin.»
+
+Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe à cela, je n'ai que toi.
+J'ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout hors de toi,...
+Néglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes
+bras?...»
+
+ ... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je
+ vais dans le monde à présent, je regarde de travers, comme un cheval
+ ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas,
+ voilà pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la
+ lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi
+ me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti?
+ Avais-je aucun droit? O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais,
+ m'as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le faire
+ pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le
+ lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez
+ pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que
+ j'abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être
+ le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es noble et
+ orgueilleuse.
+
+Il sent quelque chose en lui, maintenant d'inconnu, de meilleur: il le
+lui doit, pour avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses, elles
+ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais avoir aucune confiance dans
+une femme faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison pour ne
+plus vouloir chercher.»
+
+Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie inguérissable, avec le
+sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il en
+est revenu «comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot
+à personne», ayant volé sur la toilette de son amie un petit peigne à
+moitié cassé qu'il traîne partout dans sa poche.... Elle lui a parlé de
+Pagello: il lui sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut
+écrire leur roman, pour guérir son coeur, pour faire taire ceux qui
+diraient du mal d'elle. Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer.
+«Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que j'ai sur le coeur.»
+Puis il revient à Pagello:
+
+ Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme
+ il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce
+ sentiment-là? Je l'aime, ce garçon, presque autant que toi. Arrange
+ cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse
+ de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je ne voudrais
+ pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le
+ serai.
+
+Tout son coeur débile et généreux est dans cette lettre navrante. Il a
+si peur de la perdre tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie.
+
+Maintenant George est forte de son empire sur cette âme désemparée. Elle
+lui répond (12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier serrement de
+mains d'une amante qui le quitte, mais l'embrassement du frère qui lui
+reste».
+
+Elle l'engage à aimer une femme jeune, belle, qui n'ait pas encore
+souffert. Quant à elle, désormais, elle aspire à une vie calme. «Ce
+brave Pagello qui n'a pas lu _Lélia_ et qui n'y comprendrait goutte» n'a
+pas ses yeux à Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle, quand
+elle fait «sa figure d'oiseau malade»:--«Je me laisse régénérer par
+cette affection douce et honnête: pour la première fois j'aime sans
+passion.»
+
+Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît moins apaisée que triste.
+Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage
+maternel: elle charge l'absent de maintes emplettes à lui expédier; elle
+lui raconte qu'elle écrit son roman de _Jacques_, et que Pagello veut
+traduire en italien leurs oeuvres à tous deux....
+
+Cependant Musset, à qui n'était pas encore parvenue cette lettre de
+raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son
+âme:
+
+ O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de larmes j'ai versées!
+ Quelle journée! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu
+ verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et
+ le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile
+ bouillante sur un fer rouge. Je voudrais être calme et fort, quand je
+ t'écris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume,
+ et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces
+ trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que
+ toi à qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un être! Et qui,
+ d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien
+ que j'ai un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne.
+ Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite
+ chambre, tant de jours solitaires? Et dès que je veux t'écrire, tout
+ se presse jusqu'à m'étouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe
+ de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi.
+ Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie
+ que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un
+ singulier état moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre
+ qui n'est pas commencée. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En
+ vérité, on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus fort
+ le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule autour de moi.
+ Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, à baiser ton portrait, à
+ adresser à ton fantôme des folies qui me font frémir, je prends mon
+ chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une
+ manière quelconque. (_Lettre du 10 mai_.)
+
+Aucune distraction ne réussit à le soulager. Il voudrait partir; il ira
+sans doute à Aix-les-Bains, en juillet, pour l'attendre à son retour de
+Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi.
+Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai à Naples et de
+là à Constantinople, si je suis assez riche....»
+
+ ... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon.
+ A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais muet quand je t'ai
+ connue. A présent, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour
+ m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras
+ dans le vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de bien
+ tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner au plaisir et
+ un coeur tout entier à donner à l'amour. Peut-être y en a-t-il qui
+ accepteraient; mais moi, accepterai-je? Où me mène donc cette main
+ invisible qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle. Oui,
+ il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur,
+ pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il
+ faut que j'aie une maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me
+ parles de santé, de ménagements, de confiance en l'avenir: tu me dis
+ d'être tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines;
+ tu me dis d'arrêter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je
+ fait même de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux fois dans
+ tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possédée? C'est toi qui as
+ parlé: c'est toi dont la pitié céleste m'a couvert de larmes; c'est
+ toi qui as laissé descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi,
+ je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un libertin sans
+ coeur, mais je n'ai commencé à être autre chose que pendant trois
+ matinées à Venise, et tu dormais pendant ce temps-là.
+
+ Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes
+ pieds, plus je sens une force cachée qui s'élève, s'élève et se tend
+ comme la corde d'un arc.
+
+ .... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le
+ même effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir
+ de la table, à la première femme venue. Que je trouvasse là deux ou
+ trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare
+ et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure dans ma
+ chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, à l'ennui, que
+ sais-je? Et je m'endormais. J'en étais encore là quand je t'ai connue.
+ Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne
+ sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je
+ l'étranglerais en hurlant.
+
+ ... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir de pareilles
+ réflexions ou de pareils rêves que tu adresses cette lettre du Tyrol,
+ cette lettre sublime[125]? Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi
+ beau, d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé dans ton
+ coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis
+ là! Et la femme qui a écrit ces pages-là, je l'ai tenue sur mon sein!
+ Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son
+ dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me
+ le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en détacher pour
+ aller à elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les
+ harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre
+ nous un abîme éternel!
+
+ Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence si sage
+ me sauve ou me perde à son gré. J'ai horreur de ma vie passée, mais je
+ n'ai pas peur de ma vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a
+ voulu que me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les
+ conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce que j'ai dans
+ l'âme ne mourra pas sans en être sorti.
+
+[Note 125: La 2e _Lettre d'un voyageur_.]
+
+Il dévore _Wertlier_ et la _Nouvelle Héloïse_, ces folies sublimes dont
+il s'est tant moqué jadis. Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe
+pourtant toujours des affaires de son amie,--et toujours il pense à lui
+parler de Pagello:
+
+ Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais je ne puis pas; je
+ l'aime sincèrement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui écrire.
+ Il sait à présent pourquoi. (_Lettre du 10 mai_.)
+
+Paul de Musset, dans la _Biographie_, expose longuement cet état navrant
+de l'âme de son frère pendant les premiers mois de son retour. Après
+d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens
+compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de
+séquestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le
+berçait dans une amère volupté. Certain concerto de Hummel que lui
+jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soirées de Venise,
+l'arrachait par un enchantement soudain à cette morne solitude. Mais il
+n'y retombait que plus désespéré. Paul de Musset a donné des fragments
+d'un ouvrage inachevé de son frère, _le Poète déchu_, où cinq ans plus
+tard il retraçait fidèlement ce douloureux temps d'épreuve[126]:
+
+[Note 126: _Biographie_, pp. 128-130.]
+
+ «Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je
+ m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que
+ je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me
+ semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches,
+ tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste
+ et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais
+ lutter, je m'abandonnai a la douleur en désespéré. Je rompis avec
+ toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre
+ mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute
+ distraction qu'une partie d'échecs que je jouais machinalement tous
+ les soirs.
+
+ «La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies
+ cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille,
+ je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui
+ me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du
+ passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux
+ tableau, une tragédie que je savais par coeur, une romance cent fois
+ rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y
+ retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que
+ l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité.
+
+ «Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrête avec plaisir:
+ oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconté les
+ détails de ma passion. Cette histoire-là, si je l'écrivais, en
+ vaudrait pourtant bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était
+ brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitté;
+ j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; n'est-ce pas en
+ dire assez?
+
+ «Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui s'était fait en
+ moi, mais il était bien loin d'être accompli. On ne devient pas homme
+ en un jour. Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule.
+ J'écrivis des lettres à la façon de Rousseau,--je ne veux pas vous
+ disséquer cela.--Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment
+ comme la boussole, mais qu'importé si le pôle est trouvé? J'avais
+ longtemps rêvé; je me mis enfin à penser. Je tâchai de me taire le
+ plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir
+ et tout rapprendre....»
+
+George est restée quinze jours sans répondre à Alfred. Dans sa lettre
+du 21 mai, elle est toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas, Mme
+Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier,
+dont la figure déplaît à Musset, a réellement parlé bassement de lui
+et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut
+paraître détachée de ces misères. Et voici l'état de son coeur:
+
+ ... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui,
+ il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, il n'a pas connu les
+ amertumes qui t'ont rongé le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il
+ a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que
+ je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai
+ besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop
+ d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir
+ cette maternelle sollicitude qui est habituée à veiller sur un être
+ souffrant et fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous
+ deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre!
+ J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin
+ d'un frère; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant près de moi?
+ Hélas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien
+ le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi,
+ je l'écoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les
+ hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc?
+ Qu'est-ce? Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore serai-je
+ accusée?
+
+ ... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive,
+ n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un nouvel amour. Je le
+ désire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi
+ quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main à
+ celle-là! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle
+ sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est
+ une femme infâme.» Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute
+ heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une
+ parole amère. Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une
+ parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes
+ et auquel répond une voix émue et une douce parole, simple et
+ laconique, mais qui me semble si belle alors!--io l'amo!_--Peu
+ importe, mon enfant, aime, sois aimé et que mon souvenir n'empoisonne
+ aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin
+ pourtant que je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement
+ de te maudire, mais de t'oublier.
+
+L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant subsister en elle qu'une
+maternelle amitié, l'amour, après ces longs jours de silence, s'est
+aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset, du 10 juin, témoigne
+d'une âme rassérénée. Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble
+n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!...
+Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent guère. Il
+aime plus que jamais son _Georgeot_, «de cette amitié douce et élevée
+qui est restée entre eux comme le parfum de leurs amours». Or il existe,
+dit-il, des _révélations_: avec saint Augustin, il croit après avoir
+nié; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.
+
+ ... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille quelquefois
+ en criant: «Que Dieu me protège, car je vais me livrer!» Cela est
+ beau, n'est-ce pas, et effrayant en même temps, d'aller et de venir
+ avec cette pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi,
+ mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un
+ an trop tôt. J'ai cru longtemps à mon bonheur, à une espèce d'étoile
+ qui me suivait. Il en est tombé une étincelle de la foudre sur ma
+ tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, qui a
+ failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit où
+ j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en était
+ levé n'est pas celui qui s'y était couché.
+
+ Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui s'était desséché!
+ Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait
+ se détendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici
+ m'envoient à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se
+ pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une issue pour
+ s'élancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines,
+ dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai,
+ aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce pas, de se
+ promener tout jeune dans une vieille vie? X. _(Tattet)_ est de retour.
+ Il trouve, que _je lui apparais sous un nouvel aspect_, voilà son mot.
+ Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le
+ rassure.
+
+ Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade,
+ avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es
+ joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens,
+ en t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance, avec amour, que
+ je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me
+ le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas
+ connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais
+ être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand nous étions ensemble, je
+ laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussière; mais je ne
+ me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais
+ que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais au
+ lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je réfléchissais
+ et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la
+ tranquillité de nos jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce
+ temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous deux l'éclair de
+ l'épée flamboyante. Chose étrange, je n'ai compris qu'il fallait faire
+ usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer.
+ J'avais une telle confiance, une si misérable vanité!
+
+ J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour de moi tant
+ de voiles bizarres! à m'ôter une partie avec l'un, une autre avec
+ l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que
+ je pouvais mourir.
+
+ Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort
+ de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le
+ dire.
+
+Notre poète va décidément mieux: lui qui, le mois précédent, écrivait à
+son amie n'avoir pu se décider encore à aller voir son fils au collège:
+«il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je
+l'avoue», il écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère inquiète que
+son Maurice se porte bien: «Je viens de le voir à l'instant et il doit
+sortir avec moi dimanche.»
+
+Le 15 juin, longue lettre de George tout à fait calme à Alfred à
+peu près guéri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son
+rétablissement corps et âme.--Pagello y ajoute un billet de sa main pour
+recommander à son malade de l'hôtel Danieli,--«qu'une affection liera
+toujours à lui d'une manière sublime pour eux deux, incompréhensible
+pour les autres»,--d'éviter l'intempérance et de se souvenir de certaine
+eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce
+sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr, ajoute-t-elle à Alfred, que
+si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille à chaque
+point de son discours.»
+
+Elle a traversé une grave disette d'argent. Musset s'est fort agité pour
+lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est ému
+à la pensée qu'elle a pu souffrir de la gène. Il songe aussi à ses
+angoisses de mère; Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses
+enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses profondes qu'il a
+cru deviner entre les lignes de la seconde de ses _Lettres d'un
+voyageur_--qu'il vient de porter à la _Revue_.--Il est découragé,
+triste, inquiet; il apparaît surtout bien las.
+
+ ... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire
+ trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de
+ contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je
+ paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans
+ le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au torrent,
+ accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce que pour qu'elle te
+ suive dans l'Océan.
+
+ Buloz vient de m'apporter la _Lettre_ que tu lui as envoyée pour la
+ _Revue_[127]. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que
+ j'éprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de
+ _suicide_; quel que soit le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée
+ chez les autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance.
+ J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus
+ de rien. Dis-moi, mon George, mon frère adoré, quand tu as écrit ce
+ mot-là, était-ce seulement l'inquiétude que tu ressentais pour
+ ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu
+ attendais? Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, qui
+ t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il m'a semblé qu'une
+ tristesse, étrangère à tout cela, dominait les autres motifs. Buloz
+ lui-même s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire:
+ «Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, qui ne se
+ doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: «Mais
+ vous ne l'avez pas quittée? Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre
+ garçon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais
+ il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta
+ vie tu as pensé à la mort, que toute ta vie t'y a poussée, que cette
+ idée t'est familière, presque chère; mais enfin elle ne se représente
+ à toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle
+ naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, aussi complète
+ que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle
+ franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas
+ permis de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des
+ femmes, je te le jure sur mon père; si le sacrifice de ma vie pouvait
+ te donner une seule année de bonheur, je sauterais dans un précipice,
+ avec une joie éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que
+ d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans
+ un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et
+ pour bien des années; d'avoir tout perdu, jusqu'à ses rêves; de me
+ repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce
+ que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: qu'il
+ faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du
+ moins tu es heureuse, peut-être heureuse par mes larmes, par mon
+ absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si
+ tu ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir
+ changé la vie qu'en bien. C'est une noble créature, bonne et sincère;
+ il t'est dévoué, j'en suis sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne
+ pas lui rendre le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être
+ aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne
+ détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour
+ y venir, pour y rester. Mais, hélas! je n'en suis pas à apprendre
+ aujourd'hui quel hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent
+ répété: le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit de
+ crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du
+ désir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son être en contact avec
+ d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se
+ trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?
+
+[Note 127: Publiée dans la _Rente des Deux Mondes_ du 15 juillet
+1834.]
+
+ ... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de
+ mon lit retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l'idée
+ de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où
+ je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de
+ tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas,
+ ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette
+ franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je
+ suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu
+ de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de
+ m'avoir manqué là-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont écartée de
+ moi. Adieu, je n'en puis plus! _(Lettre du 46 juin_.)
+
+George rassure cet ami trop vite inquiet: son idée de suicide, ce spleen
+toujours prêt à se réveiller au contact d'une contrariété ou d'un
+affront, «la suivra toujours probablement sans lui faire aucun _bobo_,
+car elle n'a ici aucun chagrin de coeur». Son Pagello est un ange;
+ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un mois elle reverra ses
+enfants... Elle ajoute comme glose à cet exposé de sa tranquillité: «Tu
+as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes
+larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais
+dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi
+que tu m'as laissé un souvenir plus sûr et plus précieux que tous les
+souvenirs de la possession,» _(Lettre du 26 juin_.)
+
+La dernière lettre de Musset adressée à Venise, le 10 juillet, a été
+détruite «parce qu'elle contenait une confidence». On en a gardé du
+moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le «bon
+docteur», et ce trait qui nous prépare a la rencontre des amants:
+
+«--Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que «Mme Sand soit _une femme
+adorable_?» Telle est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait
+l'autre jour. La chère créature ne me l'a pas répétée moins de trois
+fois pour voir si je varierais mes réponses.--«Chante, mon «brave coq,
+me disais-je tout bas, tu ne me «feras pas renier, comme saint Pierre.»
+
+
+
+VII
+
+Apres cinq mois de vie commune à Venise, George Sand et Pagello partent
+pour Paris. Les dernières lignes que nous avons citées du naïf journal
+du docteur nous signalent chez eux un état d'âme assez mélancolique,
+sans le trop préciser. De George Sand elle-même nous n'apprendrons rien:
+nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincère--pour les
+autres--s'acharne à tout dissimuler de sa vie vraie... Déjà elle
+s'obstinait à réagir contre sa légende, légende qui offensait son âme
+hautaine et bourgeoise. Elle préludait à ce rôle de _Matriarche_ qui
+devait faire vénérer sa vieillesse.
+
+Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne et des petits intérêts
+de son honnête amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses enfants,--à
+retrouver aussi le poète qui l'avait quittée, qui l'adorait encore,
+qu'elle-même avait aimé jadis.
+
+Ce départ de George Sand avec Pagello, après cinq mois de calme
+tête-à-têle, nous apparaît, pour lui, maussade et triste, mais pour
+elle libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente de nouvelles
+souffrances?... Reprenons le récit du docteur.
+
+ J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et je partis avec
+ elle pour Milan sans prendre congé de mes parents ni de mes amis, et
+ sans dire à personne si ni quand je reviendrais.
+
+ De Milan, j'écrivis à mon père:
+
+ «Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me blâmais de vivre
+ avec une étrangère, perdant ma jeunesse, ruinant ma carrière, reniant
+ publiquement ces principes de morale chrétienne qui me furent
+ inculqués par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette
+ lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dédaignais de
+ mentir avec de fausses promesses. Je te réponds aujourd'hui de Milan:
+ je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les
+ yeux fermés, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris
+ où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, digne de toi.
+ Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. Toi, ne cesse pas de
+ m'aimer et écris-moi à Paris.»
+
+ J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la poursuis maintenant
+ volontiers, parce que, à mesure que je la raconte, je me sens l'âme
+ soulagée, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes,
+ la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés à Martigny,
+ nous quittâmes la voiture et les bagages.
+
+ George Sand était en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons
+ franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportés à Chamounix,
+ où le jour suivant nous avons entrepris à pied l'ascension du
+ Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Français,
+ d'Allemands et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace, après avoir
+ examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur de la glace à 400
+ pieds de profondeur, après nous être réjouis de l'écho éclatant des
+ Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallée
+ désolée, hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles,
+ nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et
+ un Américain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernières aiguilles,
+ avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces
+ jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène de
+ la gelée.--Le lendemain nous revenions à Martigny et de là nous nous
+ mettions en route pour Genève.
+
+ A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus
+ circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais
+ mille efforts pour le cacher. George Sand était un peu mélancolique et
+ beaucoup plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle
+ une actrice assez coutumière de telles farces, et le voile qui me
+ bandait les yeux commençait à s'éclaircir. Nous visitâmes Genève,
+ marché de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais
+ ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter
+ pleinement aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout d'abord
+ le lac: il la côtoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les
+ poissons frétiller à O pieds de profondeur, comme si on les avait
+ dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont
+ pays enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que vous avez
+ l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et spécialement
+ Rousseau les ont dépeints, comme personne ne les dépeindra plus. Après
+ six ou sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, et, par
+ le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes à Paris. A la station,
+ George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui
+ l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue
+ des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième étage à 1 fr.
+ 50 par jour.
+
+La présence de Pagello allait être importune. Dans sa bonté, George
+Sand n'avait osé lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer
+l'affaiblissement de son amour.
+
+Une mélancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement
+exilé, dès son installation à Paris.
+
+La vie monotone et bourgeoise endurée cinq mois à Venise, autant que
+cette étrange correspondance entretenue avec Musset,--et toujours
+exaltée, malgré l'espèce de lassitude que nous y avons constatée dès
+le mois de juin,--avaient préparé ce refroidissement graduel dans les
+relations de Lélia avec le docteur Pagello.
+
+A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y
+consentir, s'y résigner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive
+générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser ces deux tristesses. Mais
+tous trois étaient malheureux.
+
+Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour à Paris, Pagello ne
+prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on
+soupçonner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de
+la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite.
+
+Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de corps et d'esprit, je
+me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyés aux genoux, le
+front dans les mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec peu
+d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitié mal assurée.
+Elle succède en toi à une passion mal éteinte, en George Sand à un
+caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs
+solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris
+ma malle pour en tirer quelques vêtements; et, tout en soulevant mon
+linge, je découvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et
+décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de ma mère. Je
+le couvris de baisers et le plaçai sur une armoire qui faisait face au
+petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps à
+le contempler. Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut mon
+âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu retourneras dans ta patrie
+et tu y passeras des jours honorés et tranquilles; ta conduite à venir
+tirera des enseignements de tes erreurs passées; garde toujours dans ton
+esprit les principes que ta mère t'a fait sucer avec le lait;--toutes
+les joies terrestres qui iront contre ces préceptes te rendront
+malheureux.»
+
+ J'entendis frapper doucement à la porte de ma chambre; j'ouvris...
+ C'était George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour
+ me mener dîner comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha
+ âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque
+ dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc dîner
+ chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalité. Elle me
+ proposa comme ami, presque comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait
+ partir avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour suivant,
+ et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne pas la suivre. La Sand
+ voyait toute la singularité de ma position, tous les sacrifices que
+ j'avais faits à son amour: ma clientèle perdue, mes parents quittés et
+ moi exilé sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait
+ fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille et presque
+ sérieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mère
+ m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps.
+ Cette femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en avait
+ perdu le secret. Au milieu même de ses égarements tous consécutifs
+ d'un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre,
+ compatissant, industrieux pour les malheureux et intrépide pour le
+ sacrifice...
+
+Donc, à peine arrivée, presque indifférente soudain pour l'infortuné
+Pagello, George Sand revoit le poète. Et tous deux sont repris par leur
+ancien amour. La présence de l'Italien, la fâcheuse rumeur du monde ne
+troublent pas cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils
+ont retrouvé l'amertume. Quinze jours fiévreux et cruels, quinze jours
+seulement s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable a surgi, poignant,
+chez Musset. Il souffre trop, veut partir.
+
+ ... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et j'ai reçu le
+ dernier coup.
+
+ J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de luttes et de
+ souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne
+ entre nous. Ce sera la dernière épreuve: je sais ce qu'elle me
+ coûtera; mais mon père de là-haut ne m'appellera pas lâche quand
+ je paraîtra; devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre.
+ J'attendrai de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma
+ mère, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse; je
+ t'ai entendue dire que tu l'étais. Il m'eût été doux de rester votre
+ ami, et que la douce joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma
+ douleur. Mais le destin ne pardonne pas.
+
+ ... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une journée entière.
+ Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon,
+ sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si
+ tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre,
+ n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais
+ si tu as du courage, reçois-moi seul, chez toi ou ailleurs, où
+ tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix
+ solennelle de la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a
+ murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse?
+ Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offensé, ni douleurs
+ importunes. Reçois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du
+ présent, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel
+ et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux
+ intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans
+ le ciel, et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour
+ l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour céleste,
+ profond comme la douleur humaine. O ma fiancée! Pose-moi doucement la
+ couronne d'épines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera
+ ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!
+
+La demande a été accordée; Musset va revoir son amie une dernière fois.
+Il sera fort: sa résolution de partir est irrévocable.
+
+ ...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le
+ désespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et
+ qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot là-dessus, et ne crains pas
+ qu'il m'échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve.
+ Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour que j'aurai de ma
+ vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonné
+ avec cet amour-là, jour par jour, minute par minute, dans la solitude
+ et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible,
+ mais que tout invincible qu'il est, ma volonté le sera aussi. Ils ne
+ peuvent se détruire l'un par l'autre; mais il dépend de moi de faire
+ agir l'un plutôt que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à
+ tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué de le
+ voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là est sortie. Ne t'en
+ afflige pas surtout, et sois sûre qu'il n'y a pas dans mon coeur une
+ goutte d'amertume.
+
+Il compte aller à Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est
+sous-préfet de Lavaur; de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne.
+
+Mais elle hésite maintenant à accepter ce rendez-vous. Suprême
+coquetterie de femme, ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus; il
+supplie:
+
+ C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en
+ donnerai. Parle ou ne parle pas; les lèvres des hommes n'ont pas de
+ parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne
+ crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas
+ changée. Mon amour-propre, dis-tu? Écoute, écoute, George: si tu as du
+ coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin
+ des Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est là que
+ je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arrière-pensée;
+ écoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier
+ baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce
+ triste soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret. C'était à
+ un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est à un
+ ami.
+
+ C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme à qui tu
+ parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misères et de
+ souffrances, Dieu m'accorde peut-être la consolation de t'être bon à
+ quelque chose. Sois-en sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton
+ mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je
+ destiné à te rendre encore une fois le repos.
+
+ Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes
+ éternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir
+ pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse
+ quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah!
+ c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc
+ fait?
+
+Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle répond à
+son amant:
+
+ Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas
+ tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien que cela me fait du
+ mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais
+ je pars pour Nohant, moi, je vais passer là les vacances avec mes
+ enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je _lui_ ai
+ tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans
+ lui une dernière fois et que je te décide à rester, au moins jusqu'à
+ mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir
+ et il fait un temps affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai
+ donc perdue, puisque tu souffres auprès de moi!
+
+Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine: «Elle dépérissait, en
+effet, de chagrin. Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère,
+au ridicule de la situation: «Du moment «qu'il a mis le pied en France»,
+écrit George Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du saint
+enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses
+deux amis la prenaient à témoin de la chasteté de leurs baisers: «Le
+voilà qui redevient un être faible, «soupçonneux, injuste, faisant des
+querelles «d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres
+qui brisent tout.» Dans son inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude
+indiscrètement.
+
+«George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle
+avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur
+histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde ne
+peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus
+exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les
+visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont
+elle avait honte maintenant,[128].»
+
+[Note 128: ARVÈDE BARINE, _Alfred de Musset_, p. 75.]
+
+Indulgentes réflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants,
+tant qu'elle les aimait. Mais après avoir transfiguré à ses propres yeux
+sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier, la voilà qui se laisse
+reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son désespoir. Et presque
+fière de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poète, elle
+consent à lui dire un dernier adieu.--Cet adieu n'a pas été aussi triste
+qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui le craindre. Elle a cédé au
+suprême désir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le
+lendemain, Musset, qui va décidément partir, lui adresse cette belle
+page triste--qu'on est tenté de trouver... littéraire:
+
+ Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie avec confiance,
+ non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les
+ luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une
+ compagne bien chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit
+ tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire
+ sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front
+ ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas
+ été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu
+ ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons
+ passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un
+ baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre
+ ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes
+ les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le
+ monde et lui.
+
+ Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu hier, devant Dieu,
+ le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne
+ crains plus rien, ni n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne
+ m'était pas réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur
+ chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma
+ jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu.
+ Celui qui est aimé de toi ne peut plus maudire. George, je puis
+ souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.
+
+ Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur quoi que ce soit
+ qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est à toi.
+ Écris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, à trois
+ cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu
+ le le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi de
+ pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée de main, un mot, une
+ larme! Hélas! ce sont là tous mes biens. Mais si tu crois devoir
+ sacrifier notre amitié, si mes lettres même hors de France troublent
+ ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas,
+ oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre,
+ à présent, sois heureuse à tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimée de
+ mon âme! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernières années
+ de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières. Sois
+ heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier qu'on peut l'être.
+ Hier, tu me disais qu'on ne l'était jamais. Que t'ai-je répondu? Je
+ n'en sais rien, hélas! ce n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à
+ mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la
+ patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste orgueil. Rétrécis ton
+ coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais
+ si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du
+ malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans
+ moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu.
+
+ Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur
+ toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te
+ coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a
+ porté.
+
+ Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera
+ sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que
+ voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires
+ d'un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants
+ immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette,
+ comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l'un sans parler
+ de l'autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les
+ prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence. Les
+ peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu'ils
+ adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les révolutions de l'esprit
+ humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur
+ siècle? Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort des
+ ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir; elle gravera ton
+ portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le
+ prêtre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe, comme une
+ mère y couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux
+ chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je terminerai
+ ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un
+ coeur de vingt ans, à tous les enfants de la terre; je sonnerai aux
+ oreilles de ce siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la
+ trompette des résurrections humaines, que le Christ a laissée au pied
+ de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis fils de ton Père; je
+ te rendrai les baisers de ma fiancée; c'est toi qui me l'as envoyée, à
+ travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus
+ pour venir à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera
+ toujours verte, et peut-être les générations futures répéteront-elles
+ quelques-unes de nos paroles, peut-être béniront-elles un jour
+ ceux qui auront frappé avec le myrte de l'amour aux portes de la
+ liberté[129].
+
+[Note 129: L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.***
+«Yorick», dans l'_Homme libre_ du 13 avril 1877. Paul de Musset,
+paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son frère. Or,
+Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait déjà tiré
+une phrase: «Non, non, j'en jure par ma jeunesse...» pour être placée
+en épigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile
+d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe--qui est en
+possession de M. de Lovenjoul.]
+
+Cette lettre était trop résignée. Pour la première fois, le poète
+considérait le prestige à venir d'un amour qui le meurtrissait encore.
+Plus humble était la plainte que lui dictaient jusque-là ses tourments.
+Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un
+désir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Hélas!
+il avait cette femme dans l'âme plus que dans la chair....
+
+Il est parti pour Bade le 25 août. Son voyage a duré six jours. A peine
+installé, il mesure sa solitude, et tout le passé douloureux qui reflue
+dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour:
+
+ Baden, 1er septembre 1834.
+
+ Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore écrit.
+ J'attendais un moment de calme; il n'y en a plus. Je voulais t'écrire
+ doucement, tranquillement, par une belle matinée, te remercier de
+ l'adieu que tu m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma
+ chère amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement de
+ mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n'a aimé comme je
+ t'aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour; je ne
+ sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je
+ parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de
+ bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être aimée, si tu l'as
+ jamais demandé au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée,
+ regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée,
+ dis-toi cela, autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses
+ amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon sang! Je meurs
+ d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu! Tu
+ es aimée, adorée, idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai
+ pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela; et
+ mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce
+ qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais
+ bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent
+ d'aimer!
+
+ Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait
+ pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue dans mes bras, ô mon
+ corps adoré! Je t'avais pressée sur cette blessure chérie! Je suis
+ parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mère était
+ triste; je crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai
+ rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, je le
+ respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse et tranquille là-bas,
+ tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser
+ cinq mois? Sais-tu ce que c'est, pour un pauvre coeur qui a
+ senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie
+ l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la
+ solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte, comme la neige?
+ Sais-tu ce que c'est pour un coeur serré jusqu'à cesser de battre, de
+ se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante,
+ et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh, mon Dieu! je le
+ sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant
+ c'est fini. Je m'étais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait
+ prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais,
+ je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux ma
+ souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, vois-tu. Tu te
+ rétracterais que cela ne servirait à rien. Tu veux bien que je t'aime;
+ ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu,
+ vois-tu, je ne réponds plus de rien.
+
+ Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu'est-ce que cela
+ me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui
+ passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est
+ que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie
+ est charmante, la promenade agréable, que les femmes dansent, que
+ les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en
+ galopant. Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie.
+ Écoute, George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me dissuader:
+ pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'espérance,
+ pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je
+ suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me
+ donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un
+ fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j'ai de la force
+ encore. Mais de la force, mon Dieu, à quoi sert d'en avoir quand elle
+ se tourne elle-même contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me
+ fais pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets, je
+ te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'écris dans un
+ moment de fièvre ou de délire, que je me calmerai; voilà huit jours
+ que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire.
+ Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des espérances
+ dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu'ils ont tous raison;
+ n'ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j'ai tout quitté;
+ qu'ont-ils à dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir
+ dire à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de mourir. Les
+ taureaux blessés dans le cirque ont la permission d'aller se coucher
+ dans un coin avec l'épée du matador dans l'épaule, et de finir en
+ paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera
+ pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture,
+ et que tu viennes. J'aurai beau regarder, me voilà assis devant cette
+ petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai
+ emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas
+ sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me
+ laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver.
+ Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra.
+ Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper,
+ n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la
+ main, et tu n'écriras pas dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne
+ sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels
+ événements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout
+ cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire. Je ne peux pas vivre
+ sans toi, voilà tout. Combien tout cela durera encore, je n'en sais
+ rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je
+ connusse en détail et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton
+ caractère, mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne sais pas
+ tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te
+ visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais
+ loué aux environs de Moulins ou de Châteauroux un grenier, une table
+ et un lit. Je m'y serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou
+ deux fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive. J'aurais
+ écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu là
+ quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espère. Tu
+ m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien
+ eu à te reprocher? Mais tous les rêves que je peux faire sont des
+ chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses.
+ Tout est bien, tout est mieux ainsi.
+
+ O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un
+ beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi
+ sur l'herbe, sous quelque saule vert. Regarde l'Occident et pense à
+ ton enfant qui va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres,
+ si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur,
+ donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la
+ lampe, prends ta plume, donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi
+ tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un peu.
+
+ Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire même plus que tu
+ n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce ne peut pas être un crime.
+ Je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton
+ amitié pour moi, que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de
+ l'amour? Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis
+ jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à douze lieues
+ de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni plus loin; mais que j'aie une
+ lettre où il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes
+ tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai
+ eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand j'y pense,
+ ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah!
+ il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif,
+ mon George, ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette
+ lettre. Je me meurs. Adieu.
+
+ A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE.
+
+ O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon George, ma belle
+ maîtresse, mon premier, mon dernier amour.
+
+Où en était George Sand, à l'heure où son ami lui envoyait cet appel
+égaré?
+
+Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui avait d'abord apaisé le
+poète, l'avait passionnément exaltée. Le 29 août, elle rentrait à
+Nohant, éperdue d'amour et de désespoir.--«Viens me voir, écrivait-elle
+à Gustave Papet, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une
+éloquente poignée de main, mon pauvre ami...» Elle ne dissimulait point
+sa blessure. Si elle guérissait, elle se réfugierait dans l'amitié,
+négligée trop longtemps.
+
+Pour la première fois, ses enfants ne lui faisaient pas tout oublier.
+Bientôt la vie lui apparaissait intolérable. Et elle confiait à
+Boucoiran (lettre du 31 août) des pensées de suicide: «Vous avez dû le
+comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je
+veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons.... J'aurai à
+causer longuement avec vous et à vous charger de l'exécution de volontés
+sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance... quand je vous aurai fait
+connaître l'état de mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi
+qu'il y aurait paresse et lâcheté à essayer de vivre quand je devrais en
+avoir déjà fini.» Puis elle lui «confie et lui lègue Pagello, un brave
+et digne homme de sa trempe»[130].
+
+[Note 130: _Correspondance,_ I, p. 279.]
+
+Cette crise dure quelques jours. Musset qui comptait travailler à
+Bade, qui avait promis à Buloz un roman et des vers[131], continue de se
+désoler. Sa plainte du 1er septembre arrive à Nohant. Et,--comme jadis à
+Venise la lettre si longtemps attendue de Genève,--cette vivante preuve
+d'un invincible amour calme la passion de George et la guérit du
+désespoir.
+
+[Note 131: _Lettre_ du 18 août.--Cf. M. Clouard, article cité, p.
+730.]
+
+A ces doléances sublimes, attendrissantes à force de chagrin sincère,
+qu'elle a reçues de son ami, elle répond, au crayon, sur un album,--d'un
+petit bois où elle se promène,--par une lettre toute raisonnable, et
+sans aucun vestige de sa folie récente. Elle lui reproche d'exprimer
+de la passion et non plus ce saint enthousiasme, cette amitié pure...
+Pagello lui-même est jaloux. Il faut se séparer tous les trois. «Ne
+m'aime plus: je ne vaux plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque
+tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir de cet amour pour moi,
+qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjuré
+à Venise, avant et même encore après ta maladie. Adieu donc le beau
+poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s'était formé entre
+nous trois, lorsque tu _lui_ arrachas à Venise l'aveu de son amour pour
+moi et qu'il jura de me rendre heureuse.» Et elle ajoute que lui-même,
+il a uni _leurs_ mains malgré _eux_[132]...
+
+[Note 132: Nous avons donné le passage, _Introduction_, p. VI.]
+
+Cette lettre a désolé Musset, qui la lui renvoie comme elle l'exige. Il
+n'a jamais vu aussi clairement, lui dit-il, combien il est peu de
+chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus malheureuse encore
+qu'indifférente:
+
+ ...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien malade, et ne
+ crois pas que je sois moi-même de force à t'adresser un reproche. Il
+ faut que tu souffres beaucoup pour que tu n'aies même plus une larme
+ pour moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques à la parole qui,
+ _depuis trente ans_, disais-tu, _n'a pas encore été faussée_. Elle le
+ sera donc une fois, et j'aurai perdu le seul jour de bonheur qui me
+ restait encore. Qu'il en soit ce qui plaît à Dieu ou à l'Esprit du
+ Mort. Car, à vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne,
+ en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un
+ nouveau coup de pierre sur la tête, c'est trop.
+
+ ... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en me disant qu'un
+ soupçon jaloux tue l'amour dans ton coeur? Qui crois-tu donc que
+ j'aime? Toi ou une autre? Tu t'appelles _insensible, un être stérile
+ et maudit_? Tu te demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur
+ fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant de quels abîmes
+ je suis sorti. Eh! mon amie, me voilà ici, à Baden, à deux pas de la
+ Maison de Conversation. Je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit
+ pour aller faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrais à
+ autant de jolies petites poupées qui ne me recevront peut-être
+ pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort jolies, et qui, plus
+ certainement encore, ne quittent pas leur amant, parce qu'elles ne
+ veulent pas se voir méconnaître. Quoi que tu fasses ou quoi que tu
+ dises, morte ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une
+ autre. «_Aime-moi dans le passé_, me dis-tu, _mais non telle que je
+ suis dans le présent_.» George, George, tu sauras que la femme que
+ j'aime est celle des rochers de _Franchart_, mais que c'est aussi
+ celle de Venise, et celle-là, certes, ne m'apprend rien, quand elle me
+ dit qu'on ne l'offense pas impunément.
+
+ ... Je n'ai plus rien dans la tête ni dans le coeur. Je crois que je
+ vais revenir à Paris pour peu de temps... Je souffre, et à quoi bon?
+ Ta lettre m'a fait un mal cruel. George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais
+ que sert de gémir? Tu me dis que tu m'écris afin que je ne prenne
+ aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, écoute, adieu,
+ n'écrivons plus... Tout cela, vois-tu, est horrible, au bout du
+ compte. Tu souffres, toi aussi. Je te plains, mon enfant; mais
+ puisqu'il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien, alors, si
+ notre amitié s'envole au moment où tu souffres et où tu es seule,
+ qu'est-ce que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète. Adieu.
+ Je ne sais où je serai; n'écris pas, je ne puis savoir.
+
+ Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. O mon Dieu,
+ toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse! Oh
+ mon coeur, mon amour, je ne t'en veux pas de cette lettre-ci; mais
+ pourquoi m'as-tu écrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit
+ Dieu! J'espérais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop!
+
+Pagello était allé voir Musset avant son départ pour Baden. Il l'avait
+trouvé lisant une lettre d'Elle.--George vient d'écrire à Alfred que
+Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha certaine phrase
+passionnée qu'il disait y avoir surprise. Or cette phrase n'était que
+dans son imagination. Musset répond à son amie que personne n'a rien pu
+voir de sa lettre tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce
+sot incident, c'est «qu'elle a rompu» avec cet homme... Mais a-t-elle
+bien rompu? Ne lui parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?...
+
+ ... Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être, et _Lui_
+ aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager personne. S'il souffre,
+ lui, eh bien, qu'il souffre, ce Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je
+ lui rends sa leçon; il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, le
+ voilà prévenue, et je te rends tes propres paroles: «_Je t'écris cela,
+ afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n'en prisses aucune
+ idée de rapprochement avec moi_.» Cela est-il dur? Peut-être. Il y a
+ une région dans l'âme, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitié
+ en sort. Qu'il souffre! Il te possède. Puisque ta parole m'est
+ retirée; puisqu'il est bien clair que toute celte amitié, toutes ces
+ promesses, au lieu d'amener une consolation sainte et douce au jour de
+ la douleur, tombent net devant elle; eh bien, puisque je perds tout,
+ adieu les larmes; adieu, non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en
+ t'aimant. Mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. O mon Dieu!
+ Est-ce ainsi? J'en aurai profité pour le ciel. En fermant celle
+ lettre, il me semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui
+ se resserre et s'ossifie. Adieu. (_Lettre de Baden, 15 septembre_.)
+
+La fin de ce mois de septembre ne fut que tristesses pour tous les
+trois. Au commencement d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et
+Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa pensée unique restait à son
+amie, et son premier soin était de lui demander de la revoir:
+
+ Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit une lettre bien triste, mon
+ pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous
+ voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant;
+ la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un
+ instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu auras toute confiance, et tu
+ sauras jusqu'à quel point je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu'il
+ n'y a plus pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu'il s'agit de
+ toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te ferai jamais de
+ mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble; parlons du passé ou de
+ l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'espérance ou de la douleur. Je
+ ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi ton
+ heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une
+ heure, un instant à perdre. Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir,
+ tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras
+ rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer. Ton frère,
+
+ ALFRED.
+
+--Cette utopie que tous trois auraient acceptée, d'une amitié vaguement
+amoureuse, n'est guère précisée, que dans les lettres de George Sand. Ni
+Pagello, dans son journal, ni Musset, dans ses lettres, ses romans et
+ses vers, ne paraissent y avoir souscrit, aussi résolument.
+
+Pagello ne fait même aucune allusion, dans son mémorial sincère, aux
+égards que son amie prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu
+revoir le poète. Bien mieux, nous n'y trouvons mentionnée qu'une
+rencontre avec George Sand, depuis leur arrivée à Paris.... Reprenons-le
+où nous l'avions coupé:
+
+ --Nous en étions à prendre congé l'un de l'autre pour nous revoir dans
+ trois mois, mais elle croyait que peut-être nous ne nous reverrions
+ plus et, sans manifester ce doute qui dans ce moment lui était
+ pénible, elle redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant
+ de ne pas abandonner aussitôt l'occasion que je trouvais à Paris de
+ cultiver les études de ma profession. Aucune mère n'aurait parlé avec
+ une affection plus raisonnée. J'en fus touché au fond de l'âme.
+
+ Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent que j'avais pu
+ et vendu quelques objets précieux. De plus, j'avais expédié d'avance
+ à Paris quatre tableaux à l'huile de Zucarelli pour les vendre et
+ pouvoir demeurer quelques mois dans la capitale de la France.--George
+ Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: «Les tableaux
+ partiront avec moi demain pour la Châtre où un amateur de mes amis en
+ fera sûrement l'acquisition, aussi je te prie de me laisser le soin de
+ cette affaire et de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent
+ Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t'en comptera
+ l'argent.» Je répondis à tout cela par une poignée de main qui fut
+ comprise comme le plus éloquent discours. Le matin suivant, Boucoiran
+ frappait à ma porte et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat
+ de l'Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour tous les
+ grands hôpitaux de Paris. Ayant visité l'Hôtel-Dieu et ensuite la
+ Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui m'accueillit avec grande
+ courtoisie, j'allai avec mon Mentor faire une visite d'un autre
+ genre à M. Buloz, Savoyard, directeur de la _Revue des Deux Mondes_.
+ Boucoiran portait un gros paquet et il le lui remit; c'était le second
+ volume de _Jacques_, écrit chez moi à Venise. «Elle est donc arrivée?
+ dit Buloz.--Oui, répondit Boucoiran,--Depuis quand?--Depuis deux
+ jours.--Cette diablesse de femme me fait devenir fou; voici un
+ volume que j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'était
+ entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien.» Boucoiran
+ sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme une statue; pendant ce
+ temps-là, je me détournai pour regarder quelques estampes qui ornaient
+ la pièce, et Boucoiran dit quelques mots à l'oreille de Buloz; après
+ quoi celui-ci, qui m'avait à peine remarqué, prit ses lunettes et, me
+ regardant avec discrétion et courtoisie du seul oeil qui lui restait,
+ me fit les plus gracieuses questions, les offres les plus courtoises,
+ et finit par me donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en
+ qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle que ce fût.
+ Je la mis dans ma poche en le remerciant; puis je pris congé, en
+ souriant de mon importance littéraire. La carte équivalait à une
+ nomination de journaliste.
+
+ Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que des deux mondes
+ où rayonne son fameux journal. Ici je ne puis m'abstenir de signaler
+ ce qui me fut le plus agréable: qu'il m'ait offert de travailler à sa
+ revue, me sachant collaborateur de George Sand pour les _Lettres d'un
+ voyageur_. Il me donna de curieux éclaircissements sur le groupe
+ littéraire qu'il présidait. Je lui reconnus un tact très fin, des
+ manières franches, un excellent coeur et un rare bon sens.
+
+ ... Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable imprésario
+ d'opéra. Il a ses ténors, ses _prime donne_, ses _contralti_, ses
+ basses, ses secondes parties et ses choeurs, c'est une joie que de
+ voir cet homme s'agiter avec sa _virtuose canaille_ et suivant les
+ convenances particulières de chacun. Ils sont excellemment payés selon
+ leur catégorie, mais ils sont presque tous en dette de travaux.
+
+ La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de billets, de
+ sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, de l'argent, de
+ l'argent, et cela contre la seule garantie de l'argument d'un
+ article, d'une histoire, d'un récit encore gisant dans l'esprit de
+ l'auteur,--qui promet de le livrer dans quinze jours, un mois, un
+ an.... Je me suis convaincu qu'en général il vaut mieux connaître de
+ loin les célébrités littéraires: j'ai su des choses à confondre,
+ sur la vie privée de ces monstres de grands hommes. Figurez-vous
+ Chateaubriand, le plus grand, le plus moral des poètes français de
+ ce siècle: il joue et il perd dans une nuit, par anticipation, une
+ édition nouvelle de ses oeuvres.... Il se fait bâtir une maison
+ délicieuse, tout incrustée de marbres rapportés de Grèce: il la perd
+ également au jeu.
+
+ Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamartine?... Je vous
+ dis qu'à peu près tous sont dans le même genre.
+
+ Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas depuis longtemps.
+ Boucoiran fut mon mentor et mon ange tutélaire. Huet, Lisfranc,
+ Amussat, trois illustres médecins, me prodiguèrent les amabilités
+ et m'aidèrent à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences
+ médicales. Et de funestes pensées survenaient pour me travailler
+ l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je passais dans la
+ solitude de ma chambrette, le portrait de ma mère m'inspirait des
+ paroles d'inexprimable consolation et je trouvais le courage de défier
+ ma pauvreté et mon ténébreux avenir.
+
+ Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait la vente de
+ mes tableaux pour 1500 francs. Je crus être devenu un Rothschild, et
+ dans l'extase de la joie je courus me procurer une boîte d'instruments
+ de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un nouvel
+ envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours après, me mit en
+ mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, réservant les 500
+ francs supplémentaires qu'elle-même devait m'apporter pour retourner
+ à Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme, amena le jour
+ redouté et désiré par moi du retour de la Sand à Paris. J'eus d'elle
+ les autres 500 francs, je préparai mon bagage, et, deux jours après,
+ j'allai chez George Sand où Boucoiran m'attendait. Nos adieux furent
+ muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle était
+ comme perplexe: je ne sais pas si elle souffrait; ma présence
+ l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple
+ bon sens, abattait la sublimité incomprise dont elle avait coutume
+ d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait
+ connaître que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités
+ excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette connaissance
+ de ma part ne pouvait que lui donner du dépit, ce qui me fit abréger,
+ autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le
+ bras de Boucoiran qui m'accompagna et me laissa au point où vous
+ m'avez trouvé.
+
+Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation était
+insoutenable. Un invincible renouveau d'amour avait surgi pour George
+Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé d'estimer, d'aimer
+peut-être Pagello, dans ce coeur double par générosité qui ne pouvait se
+résoudre à sacrifier l'un ou l'autre, les faisant tous deux malheureux.
+«Tout de moi _le_ blesse et l'irrite, écrivait-elle au poète, et,
+faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je
+suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de ce qu'il m'écrit, et que, je le
+sens bien, il n'a plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour. Je
+le verrai s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention
+de le consoler; me justifier, non; le retenir non.... Et pourtant
+je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi
+romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi.»
+
+Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu d'Alfred Tattet, l'ami
+de Musset, qui, à Venise, était devenu un peu son ami. Il lui avait
+écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait de le revoir et de
+l'embrasser. Ils se rencontrèrent, Pagello lui ouvrit son coeur simple,
+et à la veille de retourner à ses lagunes, il lui adressa ce billet
+d'adieu: «Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un
+baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec
+la George.--Je ne veux pas de vengeances.--Je pars avec la certitude
+d'avoir agi en honnête homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma
+pauvreté.--Adieu, mon ange.--Je vous écrirai de Venise.--Adieu, adieu.»
+
+Il vécut tranquille à Venise, considérant de loin le sillage de gloire
+qui suivait à travers le siècle celle qui avait été son amie d'un jour.
+Des relations cordiales mais lointaines s'établirent entre George Sand
+et lui. «Jeunette encore, m'écrit Mme Antonini, quand je m'exerçais dans
+la langue française, il me souvient d'avoir écrit sous la dictée de mon
+père à George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposées
+pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels
+Daniel Manin.»--Les plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours
+devant son impérieux besoin d'amitié: sa bonté d'instinct, comme son
+génie, étaient des forces de la nature.
+
+
+
+VIII
+
+Musset n'a pas attendu le départ de Pagello pour revenir à George Sand.
+Entièrement repris par elle, repentant, généreux, séduisant et soumis,
+il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer.
+
+Telle est l'emprise de l'amour sur tout son être que, devant la chère
+présence, il ne s'appartient plus. Dominée par une impatience de jouir
+profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant perdu consumé d'incurable
+tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du
+sentiment qui règne sur sa vie. La volonté n'existe plus en lui que pour
+l'amour. Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait unique de son
+coeur, y met une détresse constante. Impétueux, même imprudent, pour
+sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une
+femme. Un sentiment inné de l'honneur, du devoir, guide toujours son
+âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensée;
+mais plus rien, hors son espérance, ne lui fait estimer la vie.
+
+Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé sa maîtresse. Un long
+bonheur est-il possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut s'abolir,
+va sans tarder empoisonner leurs joies.
+
+Écoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'égarer.... et se
+donner raison:
+
+ J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient dès le
+ lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de
+ ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon
+ Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le
+ voulais hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit.
+ Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire
+ croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et
+ encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver; mais tu
+ es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre
+ moi que tu tournes ton désespoir et la colère.
+
+ .... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur a été chaste
+ comme la fraternité réelle, et à présent que je redeviens ta
+ maîtresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à-vis
+ de Pierre et vis-à-vis de moi-même le devoir de rester enveloppée.
+ Crois-tu que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller,
+ je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon goût de
+ m'interroger sur toi?--Mais tu n'es plus mon frère, dis-tu? Hélas!
+ hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances à reprendre ce lien fatal!
+ Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu
+ souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que
+ je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à
+ présent que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc
+ partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis
+ galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu
+ à me reprendre et à me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop
+ souffert. Ah! si j'étais une coquette, tu serais moins malheureux. Il
+ faudrait te mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai
+ jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire croire? C'est
+ parce que j'ai été sincère que tu es au supplice[133].
+
+[Note 133: A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres
+n'est datée.]
+
+Dès la première reprise la pauvre femme était blessée; mais elle
+songeait à Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa
+rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le désespoir. Et
+en même temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre
+amant lui demandait pardon.--Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il
+ne sait donc pas être heureux!...--Elle veut rentrer à Nohant?... Est-ce
+possible que tout soit fini!--Ecoutons ce touchant désespoir.
+
+ .... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de
+ mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu
+ m'en punir? O ma vie, ma bien-aimée, que je suis un malheureux, que
+ je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher
+ ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui
+ m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne
+ sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que
+ les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les
+ souffrir, et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de
+ toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant, mon âme! Je t'ai
+ poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais passer les journées et les
+ nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux
+ pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a
+ de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être pour moi un
+ enfant chéri, que je bercerais doucement. O George, George! Écoute,
+ ne pense pas au passé, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne
+ réfléchis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie,
+ attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire
+ le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te revoir pendant huit jours,
+ pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre
+ raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un
+ fou misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence pendant
+ un temps; tu n'es pas assez forte toi-même pour m'aimer encore. Et
+ moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit
+ je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta
+ grand'-mère, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant.
+ Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je
+ suis au désespoir. Je t'ai offensée, affligée; je t'ai fatiguée; comme
+ je t'ai quittée; oh, insensé! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai
+ cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon
+ à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans le coeur, qui
+ viennent, qui se lèvent, que je sens là! Pense au bonheur! Hélas,
+ hélas, si l'amour l'a jamais donné! George, je n'ai jamais souffert
+ ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis
+ seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que
+ j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu
+ de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai.
+
+Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné; mais le voici malade. «--J'ai
+une fièvre de cheval.... Comment donc faire pour te voir?» Il est chez
+sa mère. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire,
+elle, «quand il n'y aurait personne».
+
+George Sand a entendu l'appel de «son pauvre enfant»; elle ira le
+soigner si sa mère ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? «--Je peux
+mettre un tablier et un bonnet à Sophie. Ta soeur ne me connaît pas; ta
+mère ferait semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais pour une
+garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie.»--Mme Lardin
+de Musset m'a conté que George Sand était venue, en effet, sous le
+costume de sa servante et qu'elle avait veillé son frère maternellement.
+
+Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer des relations qui
+brûlaient sa vie. Ne parvenant pas à le persuader, il cessa de le
+voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, néanmoins, à
+l'affection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred
+Tattet: «J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire
+d'un différend entre vous et Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût
+ainsi, et l'engage à venir causer.--Vraisemblablement, Tattet invoqua
+des prétextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du dépit.
+
+Mais on clabaudait sur la réconciliation des deux amants. Gustave
+Planche recommençait les potins de l'été. Musset le provoqua en duel.
+
+Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique:
+
+ Monsieur,
+
+ Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon
+ compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les
+ laisser passer.
+
+ Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin de lui donner la
+ suite qui me conviendra.
+
+ Je vous salue.
+
+ Vicomte ALFRED DE MUSSET.
+
+ Quai Malaquais, n° 19.
+
+Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit (10 novembre) qu'il se
+contentait de son désaveu. Nous voilà informés que Musset habitait alors
+chez George Sand; ils étaient pleinement réconciliés.
+
+Ce bonheur fut encore de peu de durée. Ecoutons les pauvres amants se
+lamenter sur leur impuissance à conserver la paix:
+
+_De Lui à Elle_: Le bonheur, le bonheur, et la Mort après, la Mort avec.
+Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse!
+Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et
+pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, sinon pour
+te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes lèvres.
+
+Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt. Viens, dès que
+tu pourras. Viens pour que je me mette à genoux, pour que je te demande
+de vivre, d'aimer, de pardonner!
+
+Ce soir! ce soir!
+
+6 heures.
+
+_D'Elle à Lui_: Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? nous
+verrons-nous ce soir? pouvons-nous être heureux? pouvons-nous nous
+aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble
+qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance,
+tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon enfant! nous
+nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps
+et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous
+aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle
+possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer
+encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et
+moi avec toi; penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il
+l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où l'effroi est
+plus fort que l'amour...
+
+...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous deux peut-être, ou
+bien la solitude et le désespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu
+pouvoir être heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et
+les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent
+t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le
+beaucoup de mal que je t'ai fait.
+
+...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est
+d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de
+l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que
+j'aurai encore sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge.
+Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache
+que je t'aime et t'aimerai.
+
+_De Lui_: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de
+la folie. Je n'en aurai jamais la force. Écris-moi un mot. Je donnerais
+je ne sais quoi pour t'avoir là. Si je puis me lever j'irai te voir.
+
+_De Lui_: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô mon George. C'est
+donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu
+mes lèvres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu!
+
+Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme.
+
+_D'Elle:_ Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre
+coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout à fait aussi
+plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la
+cervelle ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!... Elle songe
+réellement à ramener Musset dans cette forêt de Fontainebleau où ils
+furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas, Rosanne Bourgoin,
+leur sera l'apaisement souhaité. Mais non! Il faut se séparer une fois
+pour toutes. Il faut s'en donner le courage.--Une fatalité pesait sur
+cet amour: tous deux se débattaient dans une détresse invincible.
+
+Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de
+l'enfer éternel...
+
+Le poète comprit que la situation était sans issue. Excédé de cette
+passion épuisante, il résolut de partir.--Le l0 novembre, il l'annonce
+à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas le courage d'attendre son
+départ à elle. Il veut néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux
+lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir.
+
+Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si
+redoutée de Celle qu'il veut fuir: «Tout est fini.--Si par hasard on
+vous faisait quelques questions, si peut-être on allait vous voir pour
+vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement
+que non et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma
+part[134]...» Et il va en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un de ses
+parents.
+
+[Note 134: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.]
+
+De son côté, George Sand est partie pour Nohant. Elle y éprouve comme
+lui un sentiment de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture,
+l'en félicite et elle lui répond: «Je ne vais pas mal, je me distrais
+et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée... Vous avez tort
+de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous
+m'aimez et soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et moi[135].»
+
+[Note 135: Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine, p. 84.]
+
+Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais voici que George se
+reprend à l'aimer,--comme elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris
+pour le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent s'empare de la pauvre
+femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise.
+
+Dans son égarement, elle coupe sa chevelure et l'envoie à Musset. Le
+poète touché va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore.
+Alors elle a recours à Sainte-Beuve.
+
+Mais cette obstination à se torturer fatigue son confesseur d'autrefois:
+
+ Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore
+ en état d'être abandonnée, de vous surtout qui êtes mon meilleur
+ soutien. Je suis résignée moins que jamais. Je sors, je me distrais,
+ je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens
+ folle.
+
+ Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chez _lui_.
+ Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai. Je sais qu'il est
+ froid et colère en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de
+ quoi il m'accuse, à propos de je ne sais qui. Cette injustice me
+ dévore le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles choses.
+
+ Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit
+ de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me
+ tuer; il n'y a plus que cela à faire[136]!...
+
+[Note 136: Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul, article
+cité, p. 438.]
+
+Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours chez Delacroix, un bon
+ami, qui fait son portrait pour la _Revue_[137]. Mais le soir, elle est
+seule et triste. «--Seule, quelle horreur!»
+
+[Note 137: Nous savons par le _Journal_ du grand peintre comme les
+passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...]
+
+Elle traverse une crise terrible, elle va connaître des douleurs qu'elle
+ne soupçonnait pas. Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour écrire à
+l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses
+tourments à un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincère de
+son âme. Son expérience d'écrivain et de psychologue lui a proposé cette
+confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit
+jours, épanchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et
+claire éloquence qui est tout son génie[138].
+
+[Note 138: G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset. Mme
+Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie. Il est inédit.
+Mais P. de Musset s'en est servi dans _Lui et Elle_, chap. xv. Maintes
+phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvède Barine en a donné
+aussi de courts fragments, pp. 83-87.]
+
+Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,--en bousingot;--croyant se
+distraire, elle s'y est ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie.
+Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là, depuis huit jours la laissent
+insensible.--Elle a posé chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui
+vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister au besoin
+de lui parler de sa douleur. Il lui a conseillé de ne pas avoir de
+courage: «Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais
+pas le fier, _je ne suis pas né romain_. Je m'abandonne à mon désespoir;
+il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse à
+son tour, et il me quitte.»
+
+Son chagrin à elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller
+casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de
+se coucher en travers de sa porte....
+
+ ... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui disais: «Tu
+ m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop
+ pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer
+ que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi
+ quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore
+ jolie malgré mes cheveux coupés, malgré les deux grandes rides qui
+ se sont formées depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, qua
+ tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir,
+ renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet
+ affreux mot: _dernière fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras; mais
+ laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par semaine, venir
+ chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du
+ courage.--Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu
+ t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts
+ certainement que tu n'en eus à Venise, quand je me consolai. Mais tu
+ ne m'aimais pas, et la raison égoïste et méchante me disait: _Tu fais
+ bien!_ A présent, je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis
+ dans le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime; je me
+ soumettrais à tous les supplices pour être aimé de toi et tu me
+ quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes fou. C'est votre orgueil qui vous
+ conseille. Vous devez en avoir, le vôtre est beau, parce que votre
+ âme est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire:
+ «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne pas trop l'aimer à
+ présent, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunée.
+ Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est
+ le moment de l'aimer ou jamais.»
+
+Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin d'un bras solide pour la
+soutenir et d'un coeur sans vanité pour l'accueillir et la conserver.
+«Mais ces hommes-là sont des chênes noueux dont l'écorce repousse, et
+toi, poète, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée,
+elle m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai cherché un
+contrepoison qui m'a achevée....»
+
+Son épanchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le
+reprend au bout de trois jours pour consigner les précieuses confidences
+de trois de ses amis célèbres sur l'amour:
+
+ Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui méritait d'être
+ aimé. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien
+ difficile d'aimer Dieu. C'est si différent! Il est vrai que Liszt
+ ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de
+ Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il
+ est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu Heine ce matin. Il
+ m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête et les sens, et que le coeur
+ n'était que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures,
+ elle m'a dit qu'il fallait _ruser_ avec les hommes et faire semblant
+ de se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait
+ pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demandé
+ ce que c'était que l'amour, et il m'a répondu: «Ce sont les larmes;
+ vous pleurez, vous aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle
+ en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un
+ miracle pour moi: il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion:
+ il faut que j'aille trouver soeur Marthe[139].
+
+[Note 139: La religieuse du couvent des Augustines où avait été élevée
+G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs fois après
+son mariage.--Est-ce cette amitié pour soeur Marthe qu'évoquent Camille
+et Perdican dans: _On ne badine pas avec l'amour_?]
+
+Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal
+désormais la consolera tous les soirs.
+
+Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et
+puis toutes ces femmes blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio
+ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles saura l'aimer comme
+Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-être qu'elle joue une
+comédie,--et elle en meurt. Où est le temps de ces lettres d'amour
+qu'elle recevait en Italie? «Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai
+tant baisées, tant arrosées de larmes, tant collées sur mon coeur nu,
+quand l'autre ne me voyait pas!»
+
+Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement,
+douloureusement[140].... N'a-t-elle pas assez expié? Ne voilà-t-il pas,
+depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prières éperdues
+dans les églises... Un de ces soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a
+crié: Confesse et meurs!--«Hélas! j'ai confessé le lendemain et je n'ai
+pas pu mourir.» Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit
+dans d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne
+retrouve-t-elle «cette féroce vigueur de Venise», qui fut son crime, un
+crime qui la tue dans une trop longue agonie.
+
+[Note 140: Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.]
+
+ Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, après m'avoir
+ haïe? Quel mystère s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi ce
+ _crescendo_ de déplaisir, de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide
+ et méprisante raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette
+ douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour
+ funeste! Je donnerais tout ce que j'ai reçu pour un seul jour de ton
+ effusion! Mais _jamais_! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas
+ croire cela! Je vais y aller! J'y vais!--Non!--Crier, hurler, mais il
+ ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.
+
+ Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a fait mon
+ désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu
+ de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et
+ qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je
+ n'ai jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert, à cause de
+ cette maladie et à cause de moi, sans que ma poitrine se brisât en
+ sanglot. Je vous trompais, et j'étais là entre deux hommes, l'un qui
+ me disait: «Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, je
+ mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre
+ oreille: «Faites attention, vous êtes à moi, il n'y a plus à en
+ revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme!
+ pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir!
+
+Suspendons un moment ce résumé banal et froid de la précieuse
+confession. Aussi bien présente-t-elle ici une lacune de plusieurs
+jours. Et revenons à Sainte-Beuve.--Il est allé voir George Sand. Il a
+consenti à prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais
+le poète est décidé à ne pas reprendre sa chaîne. Il écrit donc au
+complaisant intercesseur:
+
+ Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt que vous avez
+ bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, à moi et à la
+ personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible
+ maintenant de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des
+ relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère que ses amis
+ ne croiront pas voir dans cette résolution aucune intention offensante
+ pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a
+ quelqu'un à accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien
+ mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses sans
+ doute, comme vous me le dites vous-même. Madame Sand sait parfaitement
+ mes intentions présentes, et si c'est elle qui vous a prié de me dire
+ de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel
+ motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé positivement
+ de la recevoir à la maison...
+
+Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve
+se maintiendront: «Vous feriez de moi un _cruel_ si vous me laissiez
+croire que pour vous voir il faut que je sois brouillé avec ma
+maîtresse[141].»
+
+[Note 141: Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.]
+
+George Sand a compris que Musset était excédé. Elle va essayer de la
+résignation. Elle écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre[142]:
+
+[Note 142: _Id._, p. 439.]
+
+ Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espère et ne
+ vous écris que pour être sûre. Je n'ai plus même l'espoir de terminer
+ doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et
+ mon coeur avec!
+
+ Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à me faire espérer,
+ c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon désespoir; j'en ai tant
+ que je ne peux pas le porter.
+
+Un passage de la cinquième de ses _Lettres d'un voyageur_, le récit des
+amours de Watelet et de Marguerite Leconte, fait allusion à cette crise
+de son âme[143]. Mais le journal intime que nous citions plus haut va nous
+la préciser davantage.
+
+[Note 143: Remarque de M. de Lovenjoul (article cité de _Cosmopolis_,
+p. 440).--Cette cinquième Lettre a paru dans la _Revue des Deux Mondes_
+du 15 janvier 1835 sous le titre de _Lettres d'un oncle_.]
+
+Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et puis il y a consenti, mais
+sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilité de
+femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. «... Tu ne
+peux pas ôter de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par moi,
+mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la compassion et l'amitié. Pauvre
+Alfred! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais!»
+
+Musset a peur de se laisser reprendre à son amour, mais il en meurt
+d'envie. Il feint d'être jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé
+à George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le
+renvoyer. «Si elle avait pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de
+colère.» Mais c'est chose impossible à son coeur.--«Ah! mon cher bon,
+s'écrie-t-elle, si tu pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir
+je renverrais tous ces gens-là!» Hélas! elle n'ambitionne pas encore
+l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à Buloz;
+c'est son idée fixe; elle sera résignée et patiente; elle se régénérera.
+Pour se réhabiliter à _ses_ yeux, elle s'entourera d'hommes purs et
+distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera
+encore et il prendra une maîtresse; mais la vérité triomphera. Et cet
+invincible amour se fait humble jusqu'à la faiblesse, comme pour effacer
+le souvenir des fautes et de la fierté de jadis.
+
+... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez longtemps pour
+prouver que je peux la mener, j'irai, ô mon amour, te demander une
+poignée de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de
+persécutions inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime
+plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter l'amour que
+j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il me tue. Oh! si je l'avais
+aujourd'hui. Hélas! que je suis pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de
+bien! Si j'avais quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la
+permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous,
+achetée sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un
+joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me
+figurer que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!--Oh! ce
+n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde; sacré Dieu, ce
+n'est pas cela! Je dis mon histoire à tout le monde; on la sait, on en
+parle, on rit de moi; cela m'est à peu près égal.
+
+Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se délivrer de cette passion
+éternellement, menaçante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa
+faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui a vanté sa maîtresse du
+moment. Elle a compris toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle
+bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant à souhaiter que cette
+femme l'apaise et le console: «Qu'elle lui apprenne à croire. Hélas! moi
+je ne lui ai appris qu'à nier!»
+
+Ce mois de décembre 1834 fut lamentable à George Sand. La pauvre Lélia
+connut le désespoir. La fin de son journal intime nous dévoile les
+affres d'agonie par où passa son coeur. Le fantôme du suicide hanta
+réellement cette âme désemparée qui vivait les douleurs de ses fictions
+romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en détourna,
+et aussi la brûlante hantise de cet autre enfant qui tenait décidément
+tant de place dans son être amoureux.
+
+ Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand je m'étendais avec
+ résignation sur cette couche glacée? Pourquoi avez-vous fait repasser
+ devant moi ce fantôme de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour
+ funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond et délicat!
+ Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brûlent donc
+ vite et que je meure consumée! Tu jetteras mes cendres au vent, elles
+ feront pousser des fleurs qui te réjouiront.
+
+ Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble qu'un volcan
+ gronde au dedans de moi et que je vais éclater comme un cratère. O
+ Dieu, prends donc pitié de cet être qui souffre tant!
+
+ ... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tête, je ne te
+ verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon
+ petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme
+ Élisée sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus
+ la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: «Petite fille,
+ lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches épaules!
+ Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi! J'embrasserai
+ maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers,
+ dans les forêts, en criant votre nom; et quand j'aurai rêvé le
+ plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide!
+
+Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle femme profondément femme
+était cet écrivain de génie.
+
+Cette confession des premiers jours de décembre 1834, si franchement
+belle, où la pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée et ce
+qui lui reste d'orgueil, mérite d'être connue tout entière. Elle absout
+George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de
+scrupule à en détacher, indiscrètement, quelques passages.--Elle se
+demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce
+châtiment, «cet amour de lionne».--«Pourquoi mon sang s'est-il changé en
+feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus
+fougueux que ceux des hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me dis
+que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si
+cette flamme continue à me ronger!»--Et pourquoi ne se tuerait-elle
+pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle éprouve à l'idée de les
+abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe
+alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette affreuse vision
+détourne d'elle la tentation maudite. «--Oh! mon fils! Je veux que tu
+lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aimé.»
+
+Le lendemain, elle confie à son journal ses impressions d'une rencontre
+inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc ce que
+devient l'amour! Ils ont causé sans embarras, en bonne amitié. Sandeau
+s'est disculpé d'avoir trempé dans les potins de Planche, de Pyat et
+des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'éviter désormais... C'est
+comme un apaisement qu'elle éprouve de cette rencontre.
+
+Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement.
+Alfred ne l'aime plus. Elle était bien malade quand il l'a quittée hier
+soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles. «Je l'ai espéré et
+attendu, minute par minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à minuit.
+Quelle journée! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes
+encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai
+jamais aimé personne et je ne t'ai jamais aimé de la sorte. Mais je
+t'aime aussi avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même d'amitié pour
+moi.»--D'ailleurs, il désire qu'elle parte.--«Pardonne-moi de t'avoir
+fait souffrir et sois bien vengé.»--Elle partira.
+
+--Musset s'était montré plus fort que ses amis ne l'avaient espéré. Sans
+doute aussi son amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant
+entrer l'orgueil à son tour.
+
+Il éprouva d'abord un grand soulagement du départ de George Sand.
+Celle-ci, qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à
+Nohant pour la troisième fois depuis son retour de Venise.--A peine
+installée, elle écrit à son cher confident Sainte-Beuve, et lui expose
+l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours pour se reprendre;
+mais le réveil a été assez doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis.
+Alfred lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup de ses
+violences. Son coeur est si bon dans tout cela!»--«Je ne désire plus le
+revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la
+force pour lui refuser des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est
+toujours tendre et repentant après la colère... et je me retrouverai
+tout à coup l'aimant et ayant travaillé en vain à me détacher.» Et elle
+promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la force de le fuir[144].
+
+[Note 144: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 291.]
+
+Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine, George Sand est de retour à
+Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle,
+et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle
+victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous,--son
+ennemi pour avoir été trop l'ami du repos de Musset,--elle lui écrit le
+14 janvier 1835: «Monsieur, il y a des opérations chirurgicales fort
+bien faites et qui font honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui
+n'empêchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilité,
+Alfred est redevenu mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à dîner
+_chez eux_[145].
+
+[Note 145: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.]
+
+Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard,
+craignant d'être compromise au sujet des tableaux que Pagello avait
+apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle avait usé en les payant
+à celui-ci sans avoir réellement pu les vendre, George Sand écrivait
+encore à Tattet qui était resté l'ami du Vénitien, pour le prier de
+se charger de ses tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne
+d'hostilités persistantes: «Si votre amour de la vérité vous a commandé
+de me nuire, écrit-elle, il doit vous commander de me réhabiliter sous
+les rapports par où je le mérite[146].»
+
+[Note 146: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.]
+
+Cette reprise des deux amants ne resta pas longtemps prospère. Elle
+n'était pas plus viable que les précédentes. Musset avait prononcé
+d'avance la condamnation de cette poursuite obstinée du bonheur. Au
+retour de Venise, versant son amertume résignée dans la plus touchante
+de ses fictions: _On ne badine pas avec l'amour,_ il avait été prophète
+de sa propre histoire. Écoutons la plainte de Perdican:
+
+«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire
+entre cette femme et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur les
+dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer et
+nous étions nés l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos lèvres,
+orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre?
+
+«Insensés que nous sommes! Nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait,
+Camille? Quelles vaines paroles, quelle misérable folie ont passé
+comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper
+l'autre[147]?...»
+
+[Note 147: _On ne badine pas avec l'amour,_ acte III, sc. VIII.]
+
+La triste Camille, la pauvre George Sand, répond à ces stances
+douloureuses, par ses lettres navrées du fatal hiver de 1835:
+
+«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi,
+mais je ne puis m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement ne dis pas
+que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon
+frère, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.»
+
+Il n'est plus question que de départ dans les lettres de l'un et de
+l'autre. Musset envoie-t-il à sa maîtresse ce billet repentant:
+
+«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai écrit sans
+réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est sans le vouloir. Viens,
+si tu me crois.»
+
+Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses adieux, et même lui assure
+que sa place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se
+renvoient chacun les objets qui appartiennent à l'autre, «les oripeaux
+des anciens jours de joie»; ils se disent encore adieu, et puis n'ont
+plus la force de partir...
+
+Parmi ces billets un peu monotones, une dernière lettre de Musset, qui
+est précieuse. Le voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est apparu
+comme la réalisation tragique de _Lélia._ Sténio, c'est lui, mais
+vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant à ses
+douleurs à elle, et à son agonie.
+
+Il décrit longuement son affreux rêve, avec l'accent même, la mélancolie
+romantique de _Lélia_.
+
+ ...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue, il faut me
+ traiter en convalescente; je vais renaître.» Et, en disant cela, tu
+ écrivais ton testament. Moi, je me disais: «Voilà ce que je ferai: je
+ la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les
+ feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui échauffe
+ tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume;
+ elle écoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux,
+ toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle reconnaîtra
+ tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous
+ pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle
+ prendra racine dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc
+ prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop faible. Je
+ croyais que j'étais tout jeune, parce que j'avais vécu sans mon coeur,
+ et que je me disais toujours: «Je m'en servirai en temps et lieu.»
+ Mais j'avais traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus
+ se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer
+ autant, ce qui fait que mes bras étaient allongés et tout maigres,
+ et je t'ai laissée tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que
+ c'était parce que tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face
+ contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de
+ continuer sans toi, et que la montagne était proche. Mais tu es
+ devenue pâle comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roulé sur
+ toi, et je n'ai plus vu qu'une petite éminence où poussait de l'herbe.
+ Je me suis mis à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti
+ la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches
+ sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient
+ la vallée en disant: «Voilà comme elle était; elle faisait ceci, elle
+ faisait cela, elle a fini par là.» Alors il est venu des hommes qui
+ m'ont dit: «La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis éloigné
+ avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée; si j'ai de son sang
+ après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez
+ tuée et vous avez lavé vos mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa
+ tombe qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande
+ qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais
+ qui vous êtes. Le jour où elle sortira de cette tombe, son visage
+ portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il
+ y en aura une pour moi.»
+
+ Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point
+ sur le visage un rire convulsif; tu m'as aimé, mais ton amour était
+ solitaire comme le désespoir. Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu
+ meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à la vie,
+ quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je
+ t'ai aimée. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums
+ et leur triste rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et
+ sans savoir pourquoi elles meurent.
+
+Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte résignée. Une fois
+encore, après d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier
+billet en témoigne:
+
+_Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani_.
+(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain.)
+
+Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en
+finir: «Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme mon
+fils, c'est un amour de mère, j'en saigne encore. Je te plains, je te
+pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante...
+Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble
+à une punition de Dieu sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi!
+Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes
+enfants!»
+
+Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré des nuits affolées de
+décembre. Elle est épuisée à son tour, et la lassitude ramène la raison.
+Elle aura la force de briser ses liens: la mère délivre l'amante.
+
+Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir[148].
+Elle sent bien que seule l'absence empêchera le malheureux de revenir
+toujours. Son retour à Nohant décidé, elle écrit à Boucoiran de «l'aider
+à partir». Il s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred», d'arriver chez
+elle en feignant de mauvaises nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira
+aussitôt comme pour courir chez sa mère,--mais prendra le courrier de
+Nohant[149].
+
+[Note 148: Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de
+visite: «Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus
+voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligée. Je vous
+ai mal conseillé en voulant vous rapprocher trop vite. Écrivez-lui un
+mot bon, mais ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal à tous les
+deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux.--A bientôt.»]
+
+[Note 1149: Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article
+cité, p. 443.]
+
+Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai
+Malaquais, apprit la vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en
+assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois «à respecter les
+volontés» de sa maîtresse[150]. Il se tint parole et tout fut fini.
+
+[Note 150: Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité, p.
+737.]
+
+
+
+IX
+
+A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit à Sainte-Beuve (13 mars
+1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnée durant ces
+tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, ou du moins se jugeait-il
+impuissant à la consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur.
+Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne
+laisser derrière elle aucune amertume justifiée. Elle va travailler pour
+renaître.
+
+Dans une lettre de la même date, elle gronde son fidèle Boucoiran, de
+lui mal parler de Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est entré dans
+son coeur. «Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun
+chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon désir était
+de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit
+loué[151]!»
+
+[Note 151: Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.]
+
+Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indifférence.
+
+Alfred de Musset, apaisé par une résolution désormais acceptée de son
+coeur, se mit au travail avec énergie. Cette année 1835, la plus austère
+de sa vie, en fut la plus féconde.
+
+La passion, qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse
+dissipée, l'avait transformé en le faisant souffrir. Il était grave: le
+Musset «d'avant l'Italie» avait fait place au Musset «d'après George
+Sand». Un poète nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant
+la tourmente, son coeur en s'épurant avait instruit le recueillement de
+son génie. La mélancolie et la résignation permettaient un libre et pur
+essor à sa voix.
+
+ J'ai vu le temps où ma jeunesse
+ Sur mes lèvres était sans cesse,
+ Prête à chanter comme un oiseau;
+ Mais j'ai souffert un dur martyre,
+ Et le moins que j'en pourrais dire,
+ Si je l'essayais sur ma lyre
+ La briserait comme un roseau.
+
+La Muse a invité le poète à chanter: la plainte lasse et impuissante
+d'un coeur brisé répond à son appel. C'est la _Nuit de Mai_.
+L'inspiration l'a dictée presque d'une haleine. Voici l'aube du nouveau
+génie de Musset. Le poète vient de se ressaisir. Il élève pieusement à
+ses tristes amours le monument promis, _la Confession d'un Enfant du
+siècle_. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son
+coeur lui revient, une nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude:
+
+ ...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.
+ C'était par une triste nuit.
+ L'aile des vents battait à ma fenêtre
+ J'étais seul, courbé sur mon lit.
+ J'y regardais une place chérie,
+ Tiède encor d'un baiser brûlant;
+ Et je songeais comme la femme oublie,
+ Et je sentais un lambeau de ma vie
+ Qui se déchirait lentement.
+
+ Je rassemblais des lettres de la veille,
+ Des cheveux, des débris d'amour.
+ Tout ce passé me criait à l'oreille
+ Ses éternels serments d'un jour.
+ Je contemplais ces reliques sacrées,
+ Qui me faisaient trembler la main;
+ Larmes du coeur par le coeur dévorées,
+ Et que les yeux qui les avaient pleurées
+ Ne reconnaîtront plus demain!
+
+ J'enveloppais dans un morceau de bure
+ Ces ruines des jours heureux.
+ Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,
+ C'est une mèche de cheveux.
+ Comme un plongeur dans une mer profonde,
+ Je me perdais dans tant d'oubli.
+ De tous côtés j'y retournais la sonde,
+ Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,
+ Mon pauvre amour enseveli.
+
+ J'allais poser le sceau de cire noire
+ Sur ce fragile et cher trésor,
+ J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,
+ En pleurant j'en doutais encor.
+ Ah! faible femme, orgueilleuse insensée,
+ Malgré toi, tu t'en souviendras!
+ Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée?
+ Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,
+ Ces sanglots, si tu n'aimais pas?
+
+ Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures;
+ Mais ta chimère est entre nous.
+ Eh bien, adieu! Vous compterez les heures
+ Qui me sépareront de vous.
+ Partez, partez, et dans ce coeur de glace
+ Emportez l'orgueil satisfait.
+ Je sens encor le mien jeune et vivace,
+ Et bien des maux pourront y trouver place
+ Sur le mal que vous m'avez fait.
+
+ Parlez, parlez! la Nature immortelle
+ N'a pas tout voulu vous donner.
+ Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,
+ Et ne savez pas pardonner!
+ Allez, allez, suivez la destinée;
+ Qui vous perd n'a pas tout perdu.
+ Jetez au vent notre amour consumée;
+ Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée,
+ Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?
+
+C'est sur ces plaintes de la _Nuit de Décembre_, la plus pure, la plus
+humaine de ses inspirations et sa plus fidèle évocation du passé, que
+Musset dit adieu à cette fatale année 1835.
+
+Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami
+Tattet, qui était à Baden, comme lui l'année précédente, et souffrant
+comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait le 21 juillet:
+
+ ...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a
+ bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que
+ vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée
+ à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les
+ verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon
+ infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette.
+ Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en
+ reviendrais jamais. Hélas! hélas! comme j'en suis revenu! Comme
+ les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre,
+ l'indifférence dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas! à mon
+ retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que
+ le bon temps, c'est peut-être celui où on est chauve, désolé et
+ pleurant!... Vous en viendrez là, mon ami.
+
+Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui disait: «Si vous voyez Mme
+Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la
+femme la plus femme que j'aie jamais connue...»
+
+En même temps que s'était transformé le poète, l'homme avait bien
+changé. On se souvient du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve, d'un
+Musset débutant, offusquant presque le Cénacle par sa belle et bonne
+grâce, par l'aristocratie aisée de son charme et de son génie.
+
+«C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à
+nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue en
+fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du
+souffle du désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil au ciel,
+comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul,
+au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.»
+
+L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gâté s'était fait homme,
+un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de
+distinction, sa délicatesse innée le poussaient à s'en excuser lui-même.
+Il trahissait malgré lui sa précoce expérience. Le mensonge de l'amour
+avait glacé son sourire à jamais.
+
+Après la querelle suscitée par la publication d'_Elle et Lui_, et sur la
+foi de racontars parlés ou épistolaires échappés à George Sand et à ses
+amis depuis la mort du poète, une agaçante légende s'est établie qui
+nous représente Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il publiait ses
+chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende que suffiraient à réfuter _la
+Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de
+rien_, écrits en 1835 et 1836. On a dit et répété que Musset, dès avant
+le voyage de Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable mot, et qui
+s'accorde bien avec l'idée que cette période d'incessant travail donne
+de la lucidité de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin de sa vie,
+de Chenavard entre autres, que seules les dix dernières années du poète
+furent réellement et gravement troublées. Il ignora l'absinthe, qu'on
+lui a tant reprochée, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec
+du champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il
+abdiquât jamais la correction parfaite de ses manières. Un goût très vif
+pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens à la mode, et
+nous devons plus d'une de ses comédies, plus d'un de ses contes, à cet
+impérieux besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate[152]. On sait son
+amitié avec le duc d'Orléans.
+
+[Note 152: Mme la vicomtesse de Janzé (_Étude et récits sur Alfred de
+Musset_, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection. Avec
+Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont, M. Édouard Bocher, le
+marquis de Montebello, le prince d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux
+et même quelquefois son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte
+d'Alton Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le prince
+de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle
+du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de Janzé rapporte encore,
+d'après Eugène Lami, que le poète regrettait de ne pas faire partie du
+Jockey, où il avait été _blackboulé_ pour ne pas monter à cheval dans le
+pur style anglais adopté par ce club...]
+
+Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne jamais faire de dettes; il
+n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa
+succession, devait la juger bientôt fructueuse.
+
+--Et la prétendue dégradation physique du poète, si prématurée, si
+pénible?... Encore une légende à réviser.
+
+Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons fameuses, il est avéré que
+le tendre et séduisant Rolla inspira, dans le monde, maints caprices
+passionnés. On en pourrait citer une quinzaine, et des plus...
+honorables, jusqu'en 1850.--Toutes ces aventures pesèrent bien peu sur
+sa vie.
+
+Depuis 1835, il promenait dans ses amours un sombre désenchantement. Si
+le Musset de George Sand n'était plus Fortunio,--l'ami de Rachel, de
+la comtesse polonaise, de Louise Colet ne retrouvait pas son amour de
+Venise. Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi et l'espérance.
+
+--Après la plainte de sa lassitude infinie et le chant de son désespoir,
+après la _Nuit de Mai_ et la _Nuit de Décembre_, il se révolte contre sa
+douleur, en prend à témoin le poète «qui sait aimer», puis se relève
+à la pensée de l'immortalité. C'est la _Lettre à Lamartine_ (février
+1836):
+
+ Créature d'un jour qui t'agites une heure,
+ De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?
+ ..................................................
+ Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;
+ Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,
+ Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:
+ Ton âme est immortelle et va s'en souvenir.
+
+Cette austère consolation ne saurait suffire à son coeur. La créature
+est faite pour aimer, pour être aimée.
+
+C'est la _Nuit d'Août_ (1836):
+
+ Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,
+ Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé;
+ Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore.
+ Après avoir souffert il faut souffrir encore;
+ Il faut aimer sans cesse après avoir aimé.
+
+Mais le souvenir de l'unique aimée veille. Le retour invincible au passé
+apporte la colère, la haine et le pardon... Il faudrait citer toute la
+_Nuit d'Octobre_ (1837):
+
+ ...Vous saurez tout, et je vais vous conter
+ Le mal que peut faire une femme;
+ Car c'en est une, ô mes pauvres amis
+ (Hélas! vous le saviez peut-être)!
+ C'est une femme à qui je fus soumis,
+ Comme le serf l'est à son maître.
+ Joug détesté! c'est par là que mon coeur
+ Perdit sa force et sa jeunesse;
+ Et cependant, auprès de ma maîtresse,
+ J'avais entrevu le bonheur.
+ Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
+ Le soir sur le sable argentin,
+ Quand devant nous le blanc spectre du tremble
+ De loin nous montrait le chemin;
+ Je vois encore, aux rayons de la lune,
+ Ce beau corps plier dans mes bras...
+ N'en parlons plus...--je ne prévoyais pas
+ Où me conduisait la Fortune.
+ Sans doute alors la colère des dieux
+ Avait besoin d'une victime;
+ Car elle m'a puni comme d'un crime
+ D'avoir essayé d'être heureux.
+
+ Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse!
+ Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé;
+ Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
+ Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé!
+
+ Honte à toi qui la première
+ M'as appris la trahison,
+ Et d'horreur et de colère
+ M'as fait perdre la raison!
+ Honte à toi, femme à l'oeil sombre,
+ Dont les funestes amours
+ Ont enseveli dans l'ombre
+ Mon printemps et mes beaux jours!
+ C'est ta voix, c'est ton sourire,
+ C'est ton regard corrupteur,
+ Qui m'ont appris à maudire
+ Jusqu'au semblant du bonheur,
+ C'est ta jeunesse et tes charmes
+ Qui m'ont fait désespérer,
+ Et si je doute des larmes,
+ C'est que je t'ai vu pleurer.
+
+ O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,
+ Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;
+ Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle,
+ Deviner, en souffrant, le secret des heureux.
+ Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être;
+ Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur.
+ Elle savait la vie et te l'a fait connaître;
+ Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
+ Plains-la! son triste amour a passé comme un songe;
+ Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.
+ Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge,
+ Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer.
+
+ Je te bannis de ma mémoire,
+ Reste d'un amour insensé,
+ Mystérieuse et sombre histoire
+ Qui dormiras dans le passé!
+ Et toi qui, jadis, d'une amie
+ Portas la forme et le doux nom,
+ L'instant suprême où je t'oublie
+ Doit être celui du pardon.
+
+ Pardonnons-nous;--je romps le charme
+ Qui nous unissait devant Dieu;
+ Avec une dernière larme
+ Reçois un éternel adieu.
+
+George Sand n'avait pas l'âme d'une inconsolable. Sa romanesque
+sensibilité se canalisait vite en littérature. Une imagination pratique
+la tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris désespérés des
+poètes, à la sincérité de leur douleur. Navrante est sa première
+impression des _Nuits de Mai_ et _de Décembre_: «Je n'ai pas vu Musset,
+écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il pense à moi, si ce n'est quand il
+a envie de faire des vers et de gagner cent écus à la _Revue des Deux
+Mondes_. Moi je ne pense plus à lui depuis longtemps, et même je vous
+dirai que je ne pense à personne dans ce sens-là. Je suis plus heureuse
+comme je suis que je ne l'ai été de ma vie. La vieillesse vient. Le
+besoin des grandes émotions est satisfait outre mesure[153]...»
+
+[Note 153: Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave: _Une amitié
+romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,_ dans la _Revue de Paris_ du 15
+décembre 1894.]
+
+Elle comprendra mieux la _Confession d'un Enfant du siècle_. Le poète
+lui est plus indulgent, puisqu'il prend pour lui tous les torts. Elle
+fait part de l'émotion que lui a donnée cette lecture à une nouvelle
+amie, Mme d'Agoult, qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt:
+
+ ... Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du siècle_
+ m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails d'une intimité
+ malheureuse y sont si fidèlement rapportés depuis la première
+ heure jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à
+ _l'orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une
+ bête en fermant le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur
+ pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aimé, que je
+ lui avais tout pardonné, et que je ne voulais jamais le revoir. Ces
+ trois choses sont vraies et immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à
+ ne jamais concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier de mon
+ amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter la torture. Je sens
+ toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de
+ mère au fond du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal
+ de lui sans colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis
+ s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi bien guérie
+ cependant de lui que l'empereur Charlemagne du mal de dents. Le
+ souvenir de ses douleurs me remue profondément quand je me retrace ces
+ scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne me feraient
+ plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne me plaignez donc pas,
+ belle et bonne fille de Dieu. Chacun goûte un bonheur, selon son âme.
+ J'ai longtemps cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou
+ bien j'ai mal choisi[154].
+
+[Note 154: _Revue de Paris_ du 15 décembre 1894, p. 812.]
+
+Cette page était sincère. George Sand apparaît à la fois comme une
+amoureuse romanesque et une amante pessimiste, en cela semblable à
+Chateaubriand son maître[155]. Un éternel conflit entre son imagination et
+son expérience, l'empêchant de s'abîmer dans une passion, lui a gardé
+son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtrière à l'âme du poète,
+si elle lui fut douloureuse entre toutes, la posséda moins cependant
+que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle
+trouvait les dominateurs dont avait besoin son orgueil. Chopin comme
+Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser.
+
+[Note 155: La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un peu
+celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie. Ne
+pourrait-on pas appliquer à tous deux cette observation de M. Albalat
+dans une pénétrante étude sur _Chateaubriand et ses amoureuses_: «Ses
+amours ne furent ni spontanées ni involontaires; il répondit presque
+toujours aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne
+pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.» (ALBALAT, _le
+Mal d'écrire_, p. 269.)]
+
+Mais George Sand, dans son obsession même de la virilité, et son
+perpétuel besoin de se convaincre d'un tempérament qu'elle n'avait pas,
+était surtout trop aventureuse,--«curieuse excessive», la qualifiait
+Dumas fils[156],--pour rester insensible au charme, sous les formes de
+la faiblesse, de la tendresse et de la poésie. Aussi les douleurs de
+Musset, qu'elle savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps, et à
+ses propres yeux, la légende même de son âme.
+
+[Note 156: Lettre citée par M. Emile Berr, _Figaro_ du 16 décembre
+1896:
+
+«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque
+gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, excessive, trompée,
+déçue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnée. C'est en
+vain qu'elle voudrait l'être, elle ne le peut pas; sa nature physique
+s'y refuse... etc.»]
+
+Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste
+d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La réclamation
+réciproque de leurs lettres, où ils sentaient «avoir laissé une bonne
+part d'eux-mêmes», perpétua entre eux le malaise des souvenirs, jusqu'à
+la mort de Musset (1857). Dix-huit mois après, George Sand jugea bon de
+peindre à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce douloureux roman
+d'amour. Paul de Musset lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la
+légende était créée[157].
+
+[Note 157: Outre _Elle et Lui, Lui et Elle, Lui_, de Mme Louise Colet,
+et les articles documentaires que nous avons signalés, le roman de
+George Sand et de Musset a encore suscité deux volumes, oubliés depuis
+la polémique de 1860: _Eux, drame contemporain,_ par Moi (M. Alexis
+Doinet), et _Eux et Elles, histoire d'un scandale_, par M. de Lescure.
+Ajoutons qu'il a été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste
+Marin: _Un amour de Musset_, un acte en vers, 1879.]
+
+Les légendes ne se trompent guère. Ce livre vient de préciser ce qu'on
+avait pu pressentir des héros de cette aventure. Mère admirable et
+dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appelée «la Grande Femme»,
+Renan «la Harpe éolienne de notre temps», fut en effet mieux qu'une
+femme, la femme elle-même, dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa
+bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux, trop faible
+aussi, pour la dompter ou se défendre d'elle, le poète de l'amour et de
+la jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or son génie était son
+coeur, et tous les coeurs ont pleuré sa souffrance.--«Paix et pardon,
+voilà toute la conclusion, écrivait George Sand à Sainte-Beuve; mais
+dans l'avenir un rayon de vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre
+vérité en amour que l'amour même. Musset avait pardonné lui aussi,
+pardonné en silence: il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier jour.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+INTRODUCTION. I
+
+I.--GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833.
+
+Leurs débuts.--Leur génie.--Leurs caractères.--Première jeunesse de
+George Sand.
+
+II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).
+
+Sainte-Beuve.--Gustave Planche.--Liaison avec Mérimée.--Le groupe de la
+_Revue des Deux Mondes_.
+
+III.--LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-décembre
+1833).
+
+Relations d'amitié.--_Lélia_.--Musset et Gustave Planche.--L'intérieur
+de George Sand.--Le duel de Planche.--La forêt de Fontainebleau.--Départ
+pour l'Italie.
+
+IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).
+
+La descente du Rhône: Stendhal.--A Gènes.--Arrivée à Venise.--A l'hôtel
+Danieli.--La maladie de Musset.--Le Dr Pagello.--Son journal.--La
+déclaration de Lélia.--George Sand et Pagello.--Lettre
+d'amour.--Jalousie de Musset.--Alfred Tattet à Venise.--Le chagrin de
+Musset.--Son départ.
+
+V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-août 1834).
+
+Installation de George Sand.--Ses rapports avec M. Dudevant.--Pagello
+poète.--Les _Lettres d'un voyageur_.--La _Casa Mezzani_.--Giulia
+P...--Robert Pagello.
+
+VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE
+(avril-août 1834).
+
+Le voyage de Musset.--Antonio.--La lettre de Genève.--Souvenir
+des Alpes.--Arrivée de Musset à Paris.--Sa détresse physique et
+morale.--Convalescence d'amour.
+
+VII.--G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre 1834).
+
+Voyage de G. Sand et de Pagello.--Leur arrivée à
+Paris.--Boucoiran.--Entrevue de G. Sand et de Musset.--Musset à
+Baden.--Lettres d'amour.--Pagello jaloux.--G. Sand à Nohant.--Retour de
+Musset.--Vie de Pagello à Paris.--Son départ.
+
+VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).
+
+Reprise d'amour.--Impuissance de bonheur.--Nouvelle
+séparation.--Deuxième séjour à Nohant.--G. Sand revient désespérée.--Son
+Journal intime.--Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.--Humilité
+d'amour.--Lassitude de Musset.--Influence d'Alfred Tattet.--Troisième
+départ pour Nohant.--Deuxième reprise d'amour.--Sainte-Beuve,
+Boucoiran.--Rupture.
+
+IX.--APRÈS LA RUPTURE.
+
+Résignation et Indifférence.--_Les Nuits_.--Musset transformé.--Musset
+dandy.--Ses amis et son monde.--L'intempérance de Musset.--La
+passion chez G. Sand.--La femme de lettres.--Elle et Lui.--Leur
+légende.--Conclusion.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariéton
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR ***
+
+***** This file should be named 13622-8.txt or 13622-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
+The Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariéton
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Une histoire d'Amour, George Sand and A. de Musset,
+ Documents inédits - Lettres de Musset
+
+Author: Paul Mariéton
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13622]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
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+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h3>PAUL MARIÉTON</h3>
+<br><br><br>
+
+<h1>Une<br>
+
+Histoire d'Amour</h1><br><br>
+
+<h2>GEORGE SAND ET A. DE MUSSET</h2><br><br>
+
+<h3>DOCUMENTS INÉDITS&mdash;LETTRES DE MUSSET</h3>
+
+<h4>1897</h4>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>A MADAME<br>
+
+LA VICOMTESSE DE VARINAY</h3>
+
+<h3>QUI M'A DEMANDÉ DE LUI CONTER<br>
+CETTE HISTOIRE D'AMOUR</h3><br>
+
+<h3><i>Son respectueux ami</i>.</h3>
+
+<h3>P.M.</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>INTRODUCTION</h3>
+
+
+<p>L'extraordinaire curiosité qui tout à coup
+ramène l'attention sur le roman d'amour de
+George Sand et de Musset porte son enseignement.
+Les dernières écoles littéraires
+achèvent de fatiguer le public. La vie dans
+l'art reprend ses droits. Les poètes de l'idéal
+et de la passion, même les romantiques,
+même les prêcheurs d'utopies, sont soudain
+relus et aimés par la génération qui s'avance.
+Lamartine a reconquis sa royauté sur les
+âmes. George Sand et Musset renaîtraient-ils
+d'un semblable abandon? Voilà deux incontestables
+génies. Leur éclat s'embrumait
+depuis un quart de siècle; mais pour les
+ressusciter à la gloire, «ce soleil des morts»,
+veillait sur les deux ombres une histoire
+d'amour.</p>
+
+<p>On la connaissait vaguement, cette histoire.
+Les deux amants avaient pris soin
+d'en entretenir le public dans leurs oeuvres.
+Encore que mystérieuse, elle constituait le
+plus clair de leur légende. Et en dehors
+même de l'art, on continuait de les aimer.
+Car, bien plus que pour le dernier siècle,
+l'énigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot
+et de Jean-Jacques (dont on ne saura
+rien de précis tant que la famille d'Arbouville
+refusera de publier les lettres de Rousseau),
+l'aventure d'amour de George Sand et de
+Musset sera le grand roman de notre siècle.
+La <i>Confession</i> et les <i>Nuits</i>, les contes passionnés
+de Lélia et le théâtre en liberté de
+Fantasio, ont troublé et séduit trois générations.</p>
+
+<p>On disait du poète, du poète de la jeunesse,
+que l'amour d'une femme avait éveillé
+son génie, pour le faire mourir. On savait
+aussi que cette maîtresse «qui voulait être
+belle, et ne savait pas pardonner» avait auréolé
+la plus glorieuse carrière, d'une vieillesse
+entourée de vénération. On n'osait
+franchement plaindre l'un ni excuser l'autre.</p>
+
+<p>Après la mort du poète, George Sand la
+première avait prétendu se justifier. Paul de
+Musset répondit pour son frère et d'autres
+témoins se mêlèrent de la querelle: accusation
+et défense parurent également
+suspectes. On attendait donc que le temps
+permît d'exhumer les papiers intimes. Après
+soixante-deux ans, le mystère s'est dévoilé.</p>
+
+<p>Deux articles fort documentés ont paru
+cet été, qui jetaient des lueurs nouvelles sur
+ces misères de poètes: l'un de M. le vicomte
+de Spoëlberch de Lovenjoul, l'érudit
+bibliophile belge, tout sympathique à George
+Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent
+de Musset, ce qui semblerait nous désigner
+ses préférences. Mais leurs conclusions
+s'accordent mal avec les dernières révélations.</p>
+
+<p>Tout récemment, j'ai traduit et publié le
+journal intime du docteur Pagello, où il
+est d'abord conté comment George Sand lui
+déclara son amour, dans la chambre même
+de Musset gravement malade à Venise. La
+déclaration indirecte et encore indécise de
+la romancière au médecin<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> était publiée à
+son tour par M. le docteur Cabanès, au cours
+d'une interview de Pagello lui-même, laquelle
+confirmait de tout point les assertions du
+journal, plus précis encore pour être à peine
+postérieur aux événements évoqués.</p>
+
+<p>Ce journal m'avait été confié il y a six
+ans. Je ne l'ai fait connaître qu'après avoir
+acquis la preuve qu'il n'était pas absolument
+inédit. Si Pagello est discret sur son bonheur
+pendant la fin du séjour de Musset, il
+ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui
+avait offert George Sand. On n'avait jusqu'ici
+que de vagues données sur ce point.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> J'en avais donné une phrase qui peut la résumer:
+«Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te
+haïrai-je.</blockquote>
+
+<p>Pour éclairer ces demi-confidences, j'ai
+cru pouvoir, sans indélicatesse, citer aussi
+de longs fragments d'une lettre inédite de
+George Sand à Pagello, où elle ne dissimule
+rien de leurs relations. Cette lettre, dont
+j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour
+ceux qui ont semblé douter de l'authenticité
+de mes pièces), apportait le premier
+document décisif sur l'infortune de Musset
+<i>avant son départ de Venise</i>.</p>
+
+<p>Plusieurs ont jugé bon de déclarer indiscrètes
+ces révélations, alors que Musset et
+George Sand ont commencé eux-mêmes à
+en faire confidence au public. J'ai cru inutile
+pourtant de donner certains passages
+plus intimes de la lettre citée, qui n'eussent
+plus laissé de doutes sur la nature de cette
+liaison. Le Don Juan féminin qu'était George
+Sand, sans se montrer impitoyable quand il
+cessait d'aimer, s'obstinait néanmoins, tout
+dépourvu qu'il était de scrupules, à dérouter
+la curiosité sur la légende de ses victimes.
+Pourquoi refuser à Musset d'être sorti
+en galant homme d'un amour qui fut également
+fatal à tous ceux qui en ont goûté?...</p>
+
+<p>Peut-être y avait-il mauvaise grâce à s'attacher
+ainsi à la démonstration des torts d'une
+femme. Mais la vie de George Sand n'est-elle
+pas la raison même de son génie? Et ce génie,
+instinctif, abondant, romantique et déclamatoire,
+ne doit-il pas autant à son tempérament
+qu'à son atavisme et à son éducation?
+«Ce qu'il y a de meilleur en moi, c'est
+les autres», écrivait-elle (ou à peu près), à
+Flaubert. Et dernièrement, Mme Clésinger,
+justement froissée de ce soudain étalage
+d'intimités, qui est une des nécessités de la
+gloire, ne disait-elle pas à ce propos: «Pour
+moi, le sentiment qui a guidé ma mère et
+déterminé ses actes, c'est l'horreur de la
+solitude. Il lui fallait autour d'elle du mouvement,
+quelqu'un à qui parler, sur qui se
+reposer, et quelqu'un à protéger....»</p>
+
+<p>Nul doute que la bonté sereine dont s'enveloppa
+la vieillesse de cette orageuse nature,&mdash;plus
+belle encore dans ses orages,&mdash;ne
+l'absolve aux yeux du moraliste, des inquiétudes
+de ses jeunes années. Ses erreurs du
+moins relèvent aujourd'hui de l'histoire littéraire:
+pourquoi ne pas les constater?</p>
+
+<p>Un grand tumulte de presse accueillit ces
+révélations. Ce fut l'événement du jour, la
+question littéraire à la mode. Sandistes et
+Mussettistes épiloguèrent sur l'aventure de
+Venise, cependant que maints chroniqueurs,
+tout en y trouvant le plus rare profit de
+«copie», criaient au «scandale», et suppliaient
+qu'on n'apprît pas davantage au
+public que ses grands hommes avaient été
+aussi des hommes.</p>
+
+<p>L'ombre de Lélia vit se lever pour elle une
+armée de paladins. Pendant quelques jours, la
+mémoire de son poète resta sans défenseurs.
+M. Émile Aucante, ancien secrétaire de
+George Sand (et légataire de ses lettres à Alfred
+de Musset), protesta dans les journaux contre
+la «légende de son infidélité». Il déclara
+formellement que la Correspondance donnerait
+la «preuve écrite de la main de Musset
+que George Sand ne l'avait pas trahi.»&mdash;Ces
+lettres pouvaient-elles apporter une telle
+preuve? Nous en connaissions déjà quelques
+fragments par une fine monographie de
+Musset, qu'avait publiée Mme Arvède Barine,
+tel cet étonnant passage d'Elle à Lui: «O cette
+nuit d'enthousiasme, où, <i>malgré nous</i>, tu
+joignis nos mains, en nous disant: «Vous
+vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous
+m'avez sauvé âme et corps.»</p>
+
+<p>Or M. Émile Aucante ne possédait que les
+lettres de George Sand, et Mme Lardin de Musset
+s'opposait énergiquement à la publication
+de celles de son frère.... D'ailleurs, qu'eussent
+prouvé, contre l'infidélité de son amie,
+les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait
+à Musset, dans sa débilité devant l'amour, la
+subtile psychologie d'une maîtresse qui, sans
+perversité peut-être, mais toujours incapable
+de s'avouer une faiblesse, était parvenue à
+suggérer à sa victime des paroles de reconnaissance?...
+Car voilà le cas intéressant de
+cette banale aventure.</p>
+
+<blockquote><p>
+C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes....
+</p></blockquote>
+
+<p>Et moi-même, racontant pour la première
+fois la «Véridique histoire des Amants de
+Venise», j'avais cru devoir tenir moins
+compte des fragments singuliers de ces lettres
+du malheureux poète, que de l'honnête mémorial
+de Pagello et des aveux intimes de
+George Sand.</p>
+
+<p>La restitution de cette histoire, désormais
+précise quant aux faits, restait donc
+énigmatique quant aux psychologies tourmentées
+qui les avaient conduits. Les révélations
+continuèrent. <i>La Revue de Paris</i> publia
+les lettres de George Sand à Musset. On
+en mena grand bruit. Il n'est pas douteux
+qu'un retour de l'opinion ne se produisit
+alors en faveur de Lélia. La même revue
+donna ensuite ses lettres à Sainte-Beuve.
+Elles précisaient des expériences antérieures
+à la liaison avec Musset, qui permettaient la
+défiance. Cette fois l'opinion fut défavorable
+à George Sand.</p>
+
+<p>Maintenant, qu'apporte ce livre? Une
+histoire, serrée d'aussi près que possible, de
+cette attachante aventure d'amour, un exposé
+synthétique de la vie des deux grands écrivains
+depuis leur rencontre jusqu'à leur séparation.
+Les lettres de Musset, jusqu'ici
+complètement inédites, m'ont été libéralement
+prêtées par la soeur du poète, Mme Lardin
+de Musset, qui garde le culte pieux de sa
+mémoire. Quelle reçoive ici l'hommage de
+ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue
+que son frère Paul, autant dans sa
+Biographie d'Alfred de Musset que dans son
+roman, <i>Lui et Elle</i>, n'a pas une seule fois
+trahi la vérité. Nous la rechercherons aussi,
+aidé de tous les documents nouveaux que
+nous allons produire.</p>
+
+<p>Y avait-il nécessité ou intérêt à exhumer
+dans ses détails un épisode intime vieux de
+soixante ans?&mdash;J'estime que sans encourir
+un reproche quelconque d'indiscrétion ou
+d'indélicatesse on a droit, pour les grandes
+oeuvres, à remonter aux sources secrètes de
+leur génération. Sainte-Beuve lui-même nous
+a appris à ne pas isoler l'oeuvre de la vie.
+Où s'arrête la biographie d'un grand homme?
+Là où elle cesse de nous intéresser, c'est-à-dire
+d'être nécessaire à l'explication de ses
+chefs-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Décembre 1896.</p>
+
+<p>SOMMAIRE</p>
+
+<p>I.&mdash;GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833.</p>
+
+<p>II.&mdash;GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin
+1833).</p>
+
+<p>III.&mdash;LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND
+ET DE MUSSET (juin-décembre 1833).</p>
+
+<p>IV.&mdash;LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars
+1834).</p>
+
+<p>V.&mdash;LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A
+VENISE (avril-août 1834).</p>
+
+<p>VI.&mdash;LE RETOUR DE MUSSET.&mdash;CORRESPONDANCE
+ENTRE PARIS ET VENISE (avril-août 1834).</p>
+
+<p>VII.&mdash;GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS
+(août-octobre 1834).</p>
+
+<p>VIII.&mdash;LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars
+1835).</p>
+
+<p>IX.&mdash;APRÈS LA RUPTURE.&mdash;LA LÉGENDE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>UNE HISTOIRE D'AMOUR</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>George Sand et Alfred de Musset se sont connus
+au mois de juin 1833. Diversement célèbres,
+mais jeunes tous deux et égaux de
+génie, quels talents et quelles âmes allaient-ils
+rapprocher?</p>
+
+<p>Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà
+l'auteur des <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> et du
+<i>Spectacle dans un fauteuil</i>, le poète de <i>Don
+Paez</i> et de <i>Mardoche</i>, de <i>la Coupe et les Lèvres</i> et
+de <i>Namouna</i>. Ce classique négligé qui sort du
+Cénacle d'Hugo, effare en même temps la vieille
+école et la nouvelle. Il vient de donner les
+<i>Caprices de Marianne</i> et achève d'écrire <i>Rolla</i>.</p>
+
+<p>Au plus fort du Romantisme, il a ramené
+l'esprit dans la poésie française. Il apporte cette
+insolente et bien vivante preuve qu'on peut
+être un écrivain de génie, rien qu'à traduire
+une sensibilité frémissante, quand elle est
+servie par un goût inné. «Chose ailée et divine
+et légère», son talent ne semble point d'un
+professionnel. Ce grand poète est un dilettante,
+une abeille qui fait son miel de mille fleurs.
+Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a
+savouré l'arôme, il rapporte un miel bien à lui,
+bien français. Que lui importe ce qu'on qualifie
+d'originalité! Ces entraînements de l'opinion
+ne prouvent bien souvent que mépris du génie
+en faveur du talent... Si sa voix devient l'écho
+mélancolique des jeunes âmes de son milieu et
+de son temps, il n'aspirera pas plus haut. En
+ne chantant que pour lui-même, il chantera au
+nom de tous.</p>
+
+<p>Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa
+fantaisie à tout ce qui peut brider l'indépendance
+d'enfant gâté qui fait le naturel et le
+charme de son esprit,&mdash;même la recherche trop
+précise de pittoresque, même les conceptions
+trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours
+le sacrifice à ce goût léger mais sûr, conscient
+de sa valeur française, qui se contente de sentir
+harmonieusement. Oui, surtout, âme française,
+française, jusqu'à l'agacement, coeur
+loyal, esprit fin et de race toujours, élégant et
+hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète
+qu'on a voulu nous faire prendre pour un don
+Juan de tavernes et de mauvais lieux.</p>
+
+<p>L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne
+racontant que lui-même, n'est si humain, entre
+tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le
+plus faible. On a dit de Musset qu'il était le
+grand poète de ceux qui n'aiment pas les vers.
+C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous, ce
+libertin à l'âme mystique, ce débauché assoiffé
+d'amour pur, ce spirituel et ce triste. «Un
+jeune homme d'un bien beau passé», l'avait
+ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant
+bien compris, lui qui a tout compris, le
+jour qu'il écrivait: «La Muse de la Comédie
+l'a baisé sur les lèvres, la Muse de la Tragédie,
+sur le coeur.»</p>
+
+<p>La vie et le génie de Musset sont tout entiers
+dans sa jeunesse. La jeunesse lui semblait
+sacrée, comme l'unique raison de la vie et
+sa plus certaine beauté. C'est pourquoi il n'a
+d'autre histoire que celle de son coeur.</p>
+
+<p>Quand il rencontre George Sand, c'est encore
+l'enfant sublime, et déjà l'enfant perdu. Mais
+le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il
+a vécu sans trop de mesure, parfois même il a
+fait parade de ses débauches de jeunesse. Mais
+il entre dans ce snobisme un peu de la mode
+romantique, cette recherche du fatal et de
+l'étrange, qui lui a inspiré son premier livre
+si peu connu, <i>l'Anglais mangeur d'opium</i>
+(adapté de Thomas de Quincey)<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>L'Anglais mangeur d'opium,</i> traduit de l'anglais par
+A. D. M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.</blockquote>
+
+<p>George Sand, trente ans plus tard, dans une
+lettre à Sainte-Beuve, écrira: «Pauvre enfant!
+<i>il</i> se tuait! Mais <i>il</i> était déjà mort quand <i>elle</i>
+l'avait connu! <i>Il</i> avait retrouvé avec <i>elle</i> un
+souffle, une convulsion dernière<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>!...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Lettre publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul.
+<i>Cosmopolis</i> du 1er juin 1896.</blockquote>
+
+<p>Ce n'était que rancune contre Paul de Musset:
+<i>Lui et Elle</i> venait de paraître (1861) en
+réponse à <i>Elle et Lui</i>.</p>
+
+<p>Si le poète a abusé de la débauche, il est
+resté généreux, comme sont les faibles. Déjà
+son génie est mûr pour les grands cris humains.
+L'esprit gai et le coeur mélancolique,
+il n'a qu'effleuré les joies et les douleurs
+du véritable amour. Voici venir la passion
+qui transformera son âme, qui, épurant et élevant
+ses qualités natives, lui arrachera des
+cris immortels.</p>
+
+<p>George Sand touche à la trentaine. Elle a
+aussi sa légende; mais celle-ci a dépassé les
+bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa
+vie indépendante dans un mariage qu'elle n'a
+pas rompu, pour ses allures d'androgyne, son
+goût des paradoxes sociaux, sa liaison avec
+Jules Sandeau, leur livre (<i>Rosé et Blanche</i>,
+signé «Jules Sand»), ses livres surtout, <i>Indiana</i>
+et <i>Valentine</i>. Elle achève <i>Lélia</i> qui va
+mettre le sceau à sa gloire future.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ici le lieu de conter la première
+jeunesse de George Sand. On nous en a donné
+récemment un tableau qui semble véridique<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>,
+à l'aide de sa correspondance inconnue et de
+cette <i>Histoire de ma vie</i>, où elle-même nous
+a dit ses premières années, avec une sincérité
+qu'on ne peut mettre en doute et un incomparable
+charme. Il faut cependant la résumer en
+quelques traits, pour expliquer les influences
+qui ont régi sa vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> S. ROCHEBLAVE, <i>George Sand avant George Sand</i>,
+dans la <i>Revue de Paris</i> du 15 mars 1896.*</blockquote>
+
+<p>Petite-fille du receveur-général Dupin de
+Francueil et d'une bâtarde de l'aventureux et
+brillant Maurice de Saxe,&mdash;femme indulgente
+et fine, à l'esprit fort et cultivé, aïeule d'ancien
+régime, qui fut sa vraie éducatrice,&mdash;elle est
+née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue,
+avec la fille d'un oiseleur.</p>
+
+<p>Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère
+restée très peuple, elle fut tiraillée et troublée
+dans ses jeunes tendresses. Le couvent des
+Augustines de Paris, où on la mit de bonne
+heure, développa ses penchants mystiques. De
+retour à Nohant, ces souvenirs religieux, l'influence
+contraire de sa grand'mère et du bonhomme
+Dechartres, qui avait été le précepteur
+de son père, des lectures enthousiastes de Chateaubriand
+et de Rousseau, enfin le sentiment
+de la nature, qu'éveillaient en elle ses promenades
+dans la <i>Vallée Noire</i>, ce paysage du
+Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent
+dans cette âme pour former son génie rêveur
+et passionné, mélancolique et oratoire, pour alimenter
+sa verve descriptive, abondante comme
+une source, vers les grands horizons, pourtant
+désenchantés, du plus invincible optimisme.</p>
+
+<p>Mme Dupin de Francueil étant morte, elle
+passait quelque temps chez sa mère, à Paris,
+puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822),
+dans l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme,
+M. Casimir Dudevant, fils naturel d'un
+colonel baron de l'Empire, avait été lui-même
+soldat. Jeune encore, mais de peu d'imagination,
+il ne tardait pas à se laisser enliser par la
+vie rurale.</p>
+
+<p>On peut croire qu'il fut longtemps sans
+soupçonner la valeur d'intelligence et de sensibilité
+de sa compagne. Il devait bientôt cesser
+de lui plaire, pour un prosaïsme peut-être
+sermonneur, qui heurtait chez elle de vifs
+penchants à l'exaltation romantique.</p>
+
+<p>Buvait-il plus que de raison et était-il aussi
+brutal qu'on l'a laissé entendre? Nous ne le rechercherons
+pas. Du moins le séjour de Nohant
+pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents
+voyages à l'aide desquels son mari s'ingéniait
+à la distraire. Au cours d'une de ces absences,
+souvent fort prolongées, Aurore Dudevant
+rencontrait à Bordeaux, revoyait a Cauterets,
+l'homme qui lui a révélé l'amour.</p>
+
+<p>C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de
+Sèze, dont le grand sens et l'honnêteté retardèrent
+de six ans,&mdash;les six ans que dura cette
+affection platonique,&mdash;la crise qui fera quitter
+son foyer à celle qui sera George Sand. Mais
+nous ne pouvons nous attarder sur cette période
+de sa vie, d'ailleurs incomplètement
+explorée.</p>
+
+<p>La monotone compagnie de M. Dudevant lui
+devenait insupportable.</p>
+
+<p>Après neuf ans de mariage et sans vouloir
+s'avouer l'inquiétude de ses sens,&mdash;elle affecta
+toujours de n'en pas convenir,&mdash;elle
+s'était violemment avisée que l'heure était
+venue de vivre à sa fantaisie, sans pourtant
+rompre tout à fait.</p>
+
+<p>Un beau matin, sur le premier prétexte, elle
+se montre offensée, déclare son intérieur intolérable
+et demande une pension, pour partager
+sa vie entre Paris, où elle fera métier d'écrire,
+et Nohant, où elle retrouvera ses enfants. M. Dudevant
+accepte, résigné, et en janvier 1831, la
+jeune femme, ivre d'air libre et d'espérance,
+débarque au quartier Latin où l'attend un
+petit groupe ami d'étudiants berrichons.</p>
+
+<p>Alors commence cette existence en partie
+double, bourgeoise et rangée en Berry, près de
+ses enfants, trois mois sur six, singulièrement
+émancipée les trois mois suivants à Paris.&mdash;Déjà
+s'établissait sa légende. La châtelaine
+patiente et rêveuse de Nohant se transformait
+en un étudiant imberbe, aux longs cheveux bouclés,
+coiffés d'un béret de velours, noir comme
+eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant
+la cravate rouge, et toujours la cigarette
+aux lèvres.</p>
+
+<p>Son costume était, d'ailleurs, la moindre de
+ses libertés. A peine dissimulait-elle, dans sa
+société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si
+elle essaie de se justifier de cette indépendance
+dans <i>l'Histoire de ma vie</i>,&mdash;étrange histoire,
+en effet, dont le malheureux Chopin disait à
+Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et
+qui n'est plus que réticences au moment où
+on y cherche des révélations,&mdash;du moins sa
+correspondance l'accable. Non pas ses lettres
+déférentes à sa mère, Mme Dupin, ou passionnées
+de tendresse à son fils, mais celles à ses
+amis berrichons, ses compagnons de Paris,
+Alphonse Fleury, Charles Duvernet, à l'effarouché
+Boucoiran lui-même, son confident de
+la première heure, lettres où un furieux amour
+de liberté quand même, voire de bohème, éclate
+entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant
+à la Châtre. Agacée, elle prit ses coudées
+franches.</p>
+
+<p>Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans.
+L'histoire en est encore imparfaitement connue:
+nous savons qu'elle reprit elle-même chez
+lui sa correspondance, après la rupture, et la
+brûla. On a dit qu'elle l'avait aimé tendrement,
+croyant s'engager pour la vie... Ses premières
+aventures d'amour nous découvriraient plutôt
+son cerveau que son coeur. Après Sandeau, «elle
+essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses
+ou vaines, telles que celles avec Mérimée
+et Gustave Planche», a écrit son confident
+Sainte-Beuve<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. C'est encore l'étudiante, la frondeuse
+de tous «préjugés», double scandale,
+qui la poursuivra longtemps. Elle demeure
+volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant
+vite se ressaisir. Mais déjà le fond est
+désenchanté. Avec Musset enfin, elle espère atteindre
+au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant,
+que plus tard avec Michel de Bourges, un haut
+esprit, son maître, qu'elle aimera jusqu'à l'adoration,
+et avec Chopin qui, lui, mourra de son
+amour, elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle
+souhaite,&mdash;sans la chercher peut-être, car la
+loi du génie, «ce deuil éclatant du bonheur»,
+comme disait Mme de Staël, est de la contrarier
+toujours. Mais sa rencontre avec Musset, lui
+révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue
+aux ressorts de cette âme complexe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand.
+<i>Cf</i>. vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, <i>les Lundis d'un chercheur</i>,
+p. 173, in-8°; Calmann Lévy, 1894.</blockquote>
+
+<p>Un profond instinct maternel déborde sur
+ses passions de femme, les transformant. Maternelle
+un peu à la façon de Mme de Warens,
+elle l'est avec moins de mollesse, avec tout son
+génie actif, abondant, fier et triste. Elle a
+laissé ruisseler une imagination ardente et
+pratique à la fois, dans toute son oeuvre,&mdash;cet
+immense miroir de la nature et de l'amour où
+son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à
+sembler indifférente à tout. Bonne pour tous,
+en effet, ce qui l'aura faite si cruelle pour
+quelques-uns. Éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier
+sa dignité même; amante pour être plus
+amie, a-t-on dit; incapable de chagriner longtemps
+personne, et s'abandonnant toute pour
+l'éviter; mais terriblement femme aussi, et
+conduite par une inexorable fantaisie.</p>
+
+<p>Sa libre éducation avait mis en elle les
+germes d'une erreur qui fait de son oeuvre un
+long sophisme. Une excessive pitié de la femme
+lui donna de bonne heure l'obsession de l'égalité
+des sexes. Cette pitié dédaigneuse n'allait
+pas sans une intime colère contre les immunités
+de l'homme. Elle méprise la femme,
+qu'elle n'a guère connue et peinte que d'après
+elle-même, pour ne pas comprendre que
+l'homme puisse attacher tant d'importance à
+cet être incohérent et faible. Elle n'est pas
+sans un vif instinct de coquetterie,&mdash;qu'elle
+réprime le plus souvent, par bonté d'âme,&mdash;ni
+sans certaine expérience de ses charmes.
+Aussi réclame-t-elle pour son sexe tous les
+privilèges masculins, d'où ses revendications
+de l'amour libre et sa condamnation du mariage.&mdash;Naturellement
+plus douée de curiosité
+que de tempérament, elle aventura son âme
+romanesque dans les plus paradoxales contrées
+du sentiment. Sa recherche obstinée de
+l'amitié là où elle ne pouvait trouver que
+l'amour fut une autre erreur capitale de sa
+vie. La confusion perpétuelle qu'elle en fit, et
+dont témoignent ses lettres comme ses romans,
+explique les infortunes de sa jeunesse, ses faiblesses,
+ses utopies. Elle pensa s'en consoler
+plus tard, en cherchant à contenter son optimisme
+par un vague idéal humanitaire. La Nature
+seule put la rasséréner, qui lui dicta ses
+vrais chefs-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Ainsi l'indépendance règne au fond de son
+âme, si obstinée, si rangée pourtant. Son grand
+sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui
+fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout
+au nom de l'idéal,&mdash;car l'idéalisme rejoint
+le naturalisme dans une exclusive poursuite
+de la vérité...</p>
+
+<p>Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate.
+Les révoltés ne le sont jamais. Son travail
+méthodique, sa régularité patiente, impassible
+&mdash;bovine&mdash;<i>à, faire de la copie</i>, parmi les plus
+graves agitations de son âme, prouvent chez
+elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission
+raisonnée. Quand une passion a cessé de
+la faire vibrer, elle s'en détache. Elle ne
+se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa
+grande douleur... Elle redevenait orgueilleuse
+à sentir qu'il la lui devait!</p>
+
+<p>Les prétentions aristocratiques de Musset
+devaient altérer de bonne heure leur entente
+amoureuse. Orgueilleux de son «monde»,
+sinon de sa naissance, le poète dédaignait la
+vie et l'atmosphère bourgeoises, comme tous
+les artistes de race, ne se plaisant comme eux
+qu'avec la société riche et élégante, l'élite
+féminine, ou le vrai peuple. Le goût que manifesta
+de bonne heure George Sand pour les
+démocrates, pour l'esprit ouvrier, devait
+irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette
+considération dont on n'a guère tenu compte,
+il faut ajouter le déséquilibre physiologique du
+poète. Ses crises nerveuses, jamais bien expliquées,
+faisaient craindre pour lui la folie. On
+a même parlé d'attaques d'épilepsie. Mais
+Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son mariage
+(1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement
+qu'il ait été sujet à rien de semblable.
+Quand éclata la crise, l'un et l'autre se sentaient-ils
+humiliés? George Sand avait d'abord
+pris Musset pour un enfant: ceci ne se pardonne
+guère, aux heures clairvoyantes. Mais
+Musset était un bon enfant: il passa bien vite
+à sa maîtresse cette manie de protection. L'abus
+qu'elle faisait de la déclamation sermonneuse
+l'agaça davantage, et surtout son obstination
+à poétiser ses faiblesses...</p>
+
+<p>La mère du poète, qui d'abord s'était opposée
+au voyage en Italie, avait fini par «consentir
+à confier» son fils à George Sand, comme à une
+femme de grand renom, plus âgée que lui de
+six ans et relativement grave, malgré des erreurs
+trop connues.</p>
+
+<p>Elle préférait pour lui ce voyage avec une
+amie... intellectuelle, au séjour de Paris, nuisible
+à sa santé. Or, Musset entendait trouver
+dans son amie mieux que l'amour d'une
+seconde mère. On sait que tous les amants de
+Lélia s'entendirent appeler ses enfants...</p>
+
+<p>Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en
+avait, elle en laissait voir plus que lui. Et, sa dignité
+toujours en avant, elle ne savait abdiquer
+le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance
+de sa vie.</p>
+
+<p>Quoique <i>gendelettres</i> tous deux, mais plus
+poètes qu'artistes, ils n'en restaient pas moins
+jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été
+écrites pour la postérité; elles n'en sont que
+plus curieuses pour elle. Les courts fragments
+cités par Mme Arvède Barine dans sa
+pénétrante monographie de Musset<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, avaient fait
+pressentir les perles que recelait ce terreau...
+mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir
+juger de cette correspondance. Elle nous guidera
+dans l'exposé du plus fameux des romans
+d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour
+en mieux préciser l'évolution.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Les grands écrivains français: <i>Alfred de Musset</i>, in-18,
+Hachette, 1894.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La liaison de George Sand avec Jules Sandeau
+vient de finir,&mdash;comme finiront tous les
+amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée,
+quand Lui emporte une secrète blessure. Rarement
+il la dévoilera, au cours de sa longue carrière.
+C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut
+pas donner confidence au public, chaque fois
+qu'il lui arrivera d'y faire allusion, ce sera
+d'un mot dont la cruauté brève suspend tout
+jugement sur l'être d'exception qu'a été George
+Sand.&mdash;«Le coeur de cette femme est comme
+un cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que
+les croix de ceux qu'elle a aimés.»</p>
+
+<p>Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle,
+elle est rassasiée de l'amour. Ses amis, que la
+présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se
+rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus
+d'autorité que jamais sur sa vie. Avec le fidèle
+Boucoiran, le précepteur intermittent de son
+fils, un être bon et faible qui est et restera
+toujours «son enfant», son meilleur ami est
+Gustave Planche.</p>
+
+<p>Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer
+qu'il espéra son tour. Il connaissait George
+Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans
+plus jeune qu'elle, il prenait bientôt cependant,
+sur son ardent esprit, par un goût d'austère
+puriste et des connaissances qu'elle déclarait
+infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha
+toujours et dont si merveilleusement elle tira
+profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus
+loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement
+de Gustave Planche dans les avatars de
+George Sand nous prépare à l'entrée en scène
+de Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire
+va se doubler d'un conseiller intime,
+d'un confident d'amour.</p>
+
+<p>Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que
+nous devons de connaître quelques-unes des
+lettres qu'elle lui écrivit durant la période
+troublée où elle cherchait sa voie. Dans un
+des curieux appendices de ses <i>Portraits Contemporains</i>,&mdash;sortes
+de codicilles du testament
+littéraire que constituent ses derniers
+livres<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, Sainte-Beuve a esquissé avec plus de
+charme que de discrétion,&mdash;George Sand vivait
+encore,&mdash;l'état d'âme de ce beau génie féminin
+pendant ces six mois critiques et décisifs. Et il
+a donné à l'appui les pages intimes «les plus
+vraies, les plus naïves et les plus modestes où
+elle s'ouvrait à lui de son coeur et de son talent».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, 1868 (cinq volumes où sont
+réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I,
+p. 506-523. Paris, Calmann Lévy.</blockquote>
+
+<p>Ils avaient fait connaissance en janvier 1833.
+A la suite d'articles publiés par Sainte-Beuve
+sur <i>Indiana</i> et <i>Valentine</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, Gustave Planche
+lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le
+remercier. «Nous y allâmes un jour vers midi;
+elle habitait depuis peu, et seule, le logement
+du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune
+femme aux beaux yeux, au beau front, aux
+cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une sorte
+de robe de chambre sombre des plus simples.
+Elle écouta, parla peu et m'engagea à revenir.
+Quand je ne revenais pas assez souvent,
+elle avait le soin de m'écrire et de me rappeler.
+En peu de mois, ou même en peu de
+semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit
+se noua entre nous. J'étais garanti alors contre
+tout autre genre d'attrait et de séduction par
+la meilleure, la plus sûre et la plus intime des
+défenses. Ce préservatif contre un sentiment
+d'amour, en présence d'une jeune femme qui
+excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit
+la solidité et le charme de notre amitié. George
+Sand voulut bien me prendre à ce moment
+délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité,
+pour confident, pour conseiller, presque pour
+confesseur<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Le <i>National</i> des 5 octobre et 31 décembre 1832.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, p. 507.</blockquote>
+
+<p>George Sand écrivait alors <i>Lelia</i>, Sainte-Beuve
+<i>Volupté</i>. Tous deux se consultaient sur
+leurs romans. Des entretiens littéraires, ils
+passaient aux confidences intimes. Elle venait,
+de rompre avec Jules Sandeau, et à peine
+libre, «dans un véritable isolement moral, elle
+se demandait quels amis et quel ami elle se
+pourrait choisir parmi tous ces visages nouveaux
+de gens à réputation diverse qu'elle
+affrontait pour la première fois<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>». Sainte-Beuve
+s'offrit à lui présenter ceux qu'il fréquentait
+et jugeait dignes d'elle. Elle refusa
+de connaître Musset, mais elle eut la curiosité
+d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent
+médiocrement, semble-t-il. Vers la même date,
+elle écrit à Sainte-Beuve qu'elle «recevra
+Jouffroy de sa main», le priant de le prévenir
+de son extérieur sec et froid, de son attitude
+silencieuse. Cette rencontre fut encore passagère.
+Mais la même lettre nous éclaire singulièrement
+sur le pessimisme qu'apportait
+George Sand dans ses expériences: «Je crains
+un peu ces hommes vertueux de naissance. Je
+les apprécie bien comme de belles fleurs et de
+beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec
+eux; ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise
+et chagrine... Il n'y a pas de confiance
+entière possible à réaliser. Les gens qu'on
+estime, on les craint et on risque d'en être
+abandonné et méprisé en se montrant à eux
+tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas
+comprendraient mieux, mais ils trahissent.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, p. 511.</blockquote>
+
+<p>Le complément de ces lettres singulièrement
+captivantes vient de paraître<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. L'ensemble
+constitue le document le plus sûr et à peu près
+unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état
+d'âme de George Sand pendant cette crise de
+sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même
+par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle
+amie? A certaines phrases de George
+Sand on pourrait le penser: «Vous m'avez dit
+que vous aviez peur de moi (lettre de mars).»
+Mais s'il en fut réellement ainsi, soit respect
+de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit
+crainte d'être rebuté dans une autre attitude
+que celle de confesseur, soit excessive timidité,
+il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il
+avait pris soin, bientôt, de faire confidence à
+sa pénitente d'une affection profonde et jalousée,
+qui le détournait de tout autre désir,&mdash;celle
+dont il a rempli, sincèrement ou non,
+son fameux <i>Livre d'amour</i>, daté du même
+temps pour la plupart des pièces.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> George Sand, <i>Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris</i>
+du 15 novembre 1896.</blockquote>
+
+<p>Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve,
+il y a une lacune d'un mois. La suite
+de la correspondance nous l'explique.</p>
+
+<p>Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse,
+en avril 1833, y est définitivement
+révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en
+somme on n'en savait rien. Le premier,
+M. Augustin Filon, dans son excellente monographie
+du maître de <i>Colomba</i>, avait recueilli
+ces rumeurs. Incidemment, à propos des années
+de dissipation de Mérimée, il nous expliquait la
+défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus,
+par cette escarmouche rapide entre lui et le
+plus grand d'entre eux. «Le court passage de
+Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand
+est un fait d'histoire littéraire, écrit-il, sur
+lequel s'est greffée une légende assez amusante.
+D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant
+que Mme Sand était seule et souffrait de cette
+solitude, lui aurait «donné» Mérimée, et, dès
+le lendemain, George Sand lui aurait écrit
+pour lui rendre et lui reprocher ce cadeau. Il
+n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce rôle
+trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile
+de Mérimée et de Mme Sand. Mais il est exact
+qu'il reçut des confidence et des plaintes<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> AUGUSTIN FILON, <i>Mérimée et ses amis</i>, p. 64, in-16, Hachette,
+1894.</blockquote>
+
+<p>La vérité est que cette liaison ne fut confessée
+à Sainte-Beuve que cinq mois après. Au
+ton dont George Sand la lui raconte dans ses
+lettres d'août et de septembre, quand elle a
+retrouvé l'amour avec Musset, on conçoit les
+raisons de femme et de psychologue qui la lui
+avaient fait dissimuler à son directeur. La rencontre
+fut brève et nette, digne de l'homme raffiné
+et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît
+bien l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants.
+Mais George Sand, qui était de son âge,
+ainsi que son égale en génie, resta froissée et
+plus étonnée encore de ce dédain de sa personne
+et de son âme. Écoutons ce ressouvenir:</p>
+
+<blockquote><p>
+....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai
+un homme qui ne doutait de rien, un homme
+calme et fort, qui ne comprenait rien à ma nature et
+qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit
+me fascina entièrement; pendant huit jours je crus
+qu'il avait le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait,
+que sa dédaigneuse insouciance me guérirait de mes
+puériles susceptibilités. Je croyais qu'il avait souffert
+comme moi, et qu'il avait triomphé de sa sensibilité
+extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée,
+si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté.</p>
+
+<p>....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est
+que j'étais absolument et complètement Lélia. Je voulus
+me persuader que non; j'espérais pouvoir et abjurer ce
+rôle froid et odieux. Je voyais à mes côtés une femme
+sans frein, et elle était sublime<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>; moi, austère et presque
+vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon
+isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les
+mécomptes du passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer
+qu'à une condition, et qui savait me faire désirer
+son amour, me persuadait qu'il pouvait exister pour
+moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant
+à l'âme. Je l'avais compris comme cela jadis et je me
+disais que peut-être n'avais-je pas assez connu l'amour
+moral pour tolérer l'autre: j'étais atteinte de cette inquiétude
+romanesque, de cette fatigue qui donne des
+vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en
+question et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup
+plus grandes que celles qu'on a abjurées.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Mme Dorval.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de
+souffrance, de dégoût et de découragement. Au lieu de
+trouver une affection capable de me plaindre et de me
+dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie amère et
+frivole. Ce fut tout.</p>
+
+<p>Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être
+aimée, et s'il m'eût aimée il m'eût soumise, et si
+j'avais pu me soumettre à un homme, je serais sauvée,
+car ma liberté me ronge et me tue. Mais il ne me connut
+pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je
+me décourageai tout de suite et je rejetai la seule
+condition qui pût l'attirer à moi.</p>
+
+<p>Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais,
+et vous m'avez vue en humeur de suicide très réelle.
+Mais s'il y a des jours de froid et de fièvre, il y a aussi
+des jours de soleil et d'espérance.</p>
+
+<p>Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette
+malheureuse et ridicule campagne m'a fait faire un
+grand pas vers l'avenir de sérénité et de détachement
+que je me promets en mes bons jours. J'ai senti que
+l'amour ne me convenait pas plus désormais que des
+rosés sur un front de soixante ans, et depuis trois mois
+(les trois premiers mois de ma vie assurément!) je n'en
+ai pas senti la plus légère tentation<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est
+(des premiers jours) de juillet 1833.</blockquote>
+
+<p>Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois
+mois de calme. Ses confidences à Sainte-Beuve
+recommencent en mai; elle est grave et le sermonne
+à son tour. Mais la revoilà, en juin, dans
+un grand trouble: son ami lui devient un refuge.
+A la voir s'abandonner ainsi, on est tenté de
+s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à
+changer sa vénération en tendresse. La liaison
+qui le garde d'elle l'aurait-elle agacée de quelque
+jalousie? Vraisemblablement, elle a reçu
+de son directeur une lettre amère. Peut-être
+déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne se décourage
+pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse.
+Elle se dit seule, désenchantée de tout:
+l'amitié même n'existe pas! Mais Sainte-Beuve
+l'a rassurée. Dans une lettre du 3 août,
+elle semble apaisée. Quelque chose de nouveau
+a surgi dans sa vie.&mdash;«Pour rien au monde,
+lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre
+dévouement.» Et elle se fait protectrice à son
+tour.</p>
+
+<p>Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel
+amour, un amour inconnu, tout de fraîcheur,
+de poésie et de tendresse, qui lui rapporte
+tout à coup les illusions de la jeunesse et de
+l'espérance.</p>
+
+<p>Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il
+avait rencontré George Sand au printemps de
+1833. En réalité leurs relations ne datent que de
+la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve
+voulait dès le mois de mars présenter le poète
+à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant
+trop... différent pour ses habitudes. «A propos,
+réflexion faite, écrivait-elle, je ne veux pas
+que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est
+trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et
+j'avais plus de curiosité que d'intérêt à le voir.
+Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes
+ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.»
+De son côté peut-être, Musset se
+défiait de la romancière sur sa légende déjà
+tapageuse. Mme Lardin de Musset me rapporte
+qu'il disait alors: «Elle n'a donc jamais rencontré
+un homme convenable? Comme tous
+ses héros me déplaisent!» Ces réserves expliqueraient
+le retard de leur rencontre. Mais
+leur rencontre était fatale. Et sans doute un
+instinct secret les avertissait-il de l'approche
+de la souffrance, ce vertige de l'abîme, où
+s'éveille le génie des poètes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, 510.</blockquote>
+
+<p>Tous deux collaboraient à la <i>Revue des Deux
+Mondes</i> et le groupe de Buloz fréquentait plus
+ou moins chez George Sand. La plus ancienne
+mention de son nom sous la plume de Musset
+est dans une pièce peu connue, encore qu'imprimée
+plusieurs fois: <i>le Songe du Reviewer<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a></i>.
+Elle nous renseigne sur la pléiade delà <i>Revue</i>,
+à son âge d'or:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Intermédiaire des chercheurs et des curieux</i> du 10 oct.
+et vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul: <i>les Lundis d'un
+chercheur,</i> in-18, Calmann Lévy, 1894.</blockquote>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Buloz<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> est sur la grève</p>
+<p>Pâle et défiguré;</p>
+<p>Il voit passer en rêve</p>
+<p>Gerdès<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> tout effaré.</p>
+<p>La matière abonnable</p>
+<p>Se meurt du choléra;</p>
+<p>L'épreuve est détestable</p>
+<p>Il faut un errata.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il voit son typographe</p>
+<p>Transposer ses placards.</p>
+<p>Des fautes d'orthographe</p>
+<p>Errent de toutes parts.</p>
+<p>Des lettres retournées</p>
+<p>Flottent en se heurtant;</p>
+<p>Des lignes avinées</p>
+<p>Dansent en tremblotant.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> François Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de
+la <i>Revue des Deux Mondes, journal des Voyages</i>, pour en faire
+le recueil célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835
+à 1845 il dirigea en même temps la <i>Revue de Paris</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Caissier de la <i>Revue</i>.</blockquote>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De tous côtés aboient</p>
+<p>Des contresens obscurs,</p>
+<p>Et les marges se noient</p>
+<p>Dans les <i>déléaturs</i>.</p>
+<p>Il pleut des caractères;</p>
+<p>Le B manque dans tous,</p>
+<p>Et des pages entières</p>
+<p>Boivent comme des trous.</p>
+ </div><div class="stanza">
+
+ </div><div class="stanza">
+<p>Loewe<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> a fait héritage</p>
+<p>De quatre millions;</p>
+<p>Dumas meurt en voyage</p>
+<p>Faute <i>d'Impressions</i>.</p>
+<p>Dans les filles de joie</p>
+<p>Musset s'est abruti;</p>
+<p>Ampère<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, en bas de soie,</p>
+<p>Pour l'Afrique est parti.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et diplomate,
+auteur du <i>Népenthès</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.</blockquote>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Brizeux est à la Morgue,</p>
+<p>Sainte-Beuve au lutrin;</p>
+<p>Quinet est joueur d'orgue</p>
+<p>A Quimper-Corentin.</p>
+<p>Delécluse<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a> est modèle</p>
+<p>A l'atelier de Gros;</p>
+<p>Roulin<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> est infidèle</p>
+<p>A ses choux les plus beaux.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur,
+historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Roulin avait fait dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> plusieurs
+articles d'histoire naturelle où il était question de
+choux. (Note de M. de Lovenjoul.)</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>George Sand est abbesse</p>
+<p>Dans un pays lointain;</p>
+<p>Fontaney<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a> sert la messe</p>
+<p>A Saint-Thomas-d'Aquin;</p>
+<p>Fournier<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> aux inodores</p>
+<p>Présente le papier;</p>
+<p>Et quatre métaphores</p>
+<p>Ont étouffé Barbier.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Écrivain romantique et poète, vaguement diplomate,
+mort en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes
+de <i>Lord Feeling</i> et <i>O'Donnoz</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Imprimeur de la <i>Revue</i>.</blockquote>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Cette nuit Lacordaire</p>
+<p>A tué de Vigny;</p>
+<p>Lerminier<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> veut se faire</p>
+<p>Grotesque à Franconi;</p>
+<p>Planche est gendarme en Chine;</p>
+<p>Magnin<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> vend de l'onguent;</p>
+<p>Le monde est en ruine:</p>
+<p>Bonnaire<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> est sans argent!!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Charles Magnin, érudit et polygraphe.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Le plus fort actionnaire de la <i>Revue</i>, à cette époque.
+(Note de M. de Lovenjoul.)</blockquote>
+
+<p>Nous retrouverons dans la suite plusieurs de
+ces noms diversement célèbres. L'un d'eux mérite
+de nous retenir encore. Depuis deux ans,
+avant comme après sa courte liaison avec
+Mérimée, George Sand, nous l'avons dit, avait
+pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé
+près d'elle à Henry de Latouche<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>, dans le
+rôle d'inspirateur, de conseiller littéraire. Nul
+doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux;
+mais elle le maintint dans l'ordre platonique.
+Il avait du moins deviné son génie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de
+George Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment
+de célébrité, comme poète, romancier, dramaturge et journaliste.
+Il édita les oeuvres d'André Chénier en 1819.</blockquote>
+
+<p>Elle eut un guide précieux en ce bourru
+bienfaisant qui est resté comme le type du critique
+intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne
+lit plus, tiennent encore leur place dans l'évolution
+littéraire du siècle. Avec ses dons sérieux
+il eut la plus saine influence sur l'éducation
+du goût, dans son obstination réactionnaire
+contre les excès du Romantisme. Mais son rôle
+échoua par la confusion même que ses attaques
+laissaient dans l'opinion, de la personnalité et
+de l'oeuvre de ses victimes. Vingt ans après,
+George Sand a longuement parlé de lui: «Il
+me fut très utile, dit-elle, non seulement parce
+qu'il me força par ses moqueries franches à
+étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec
+beaucoup trop de négligence, mais encore
+parce que sa conversation, peu variée mais
+très substantielle et d'une clarté remarquable,
+m'instruisit d'une quantité de choses que j'avais
+à apprendre pour entrer dans mon petit
+progrès relatif.</p>
+
+<p>«Après quelques mois de relations très
+douces et très intéressantes pour moi, j'ai cessé
+de le voir pour des raisons personnelles, qui
+ne doivent rien faire préjuger contre son caractère
+privé, dont je n'ai jamais eu qu'à me
+louer en ce qui me concerne<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann Lévy.</blockquote>
+
+<p>Elle ajoute que son intimité avait pour elle
+de graves inconvénients, qu'elle l'entourait
+d'inimitiés violentes, la faisant passer pour solidaire
+de ses aversions et condamnations. Déjà
+de Latouche s'était brouillé avec elle à cause
+de lui.</p>
+
+<p>Cette brouille était traduite par un article
+fameux, <i>les Haines littéraires</i>, qui signala l'entrée
+de Gustave Planche à la <i>Revue des Deux
+Mondes</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> 1831.</blockquote>
+
+<p>On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène
+de la Troie romantique, avait passé entre
+lui et de Latouche.... C'est probable, malgré
+que celui-ci fût d'âge à se montrer plus respectueux
+que son rival. Mais rien n'autorise à
+penser que le conteur de <i>Fragoletta</i> ait jamais
+osé hasarder une déclaration.</p>
+
+<p>Toujours est-il que la fréquentation de Lélia
+donna longtemps au «critique maudit» de
+tendres espérances. Elle affichait leur amitié
+avec ostentation. Elle emmena Planche à
+Nohant. Les contemporains en jasèrent. Dix
+ans plus tard, Balzac les représentait sous de
+transparents pseudonymes, dans son roman de
+<i>Béatrix</i>. On y voit <i>Claude Vignon</i> quitter le
+château de son amie <i>Félicité Des Touches</i> avec
+un profond désenchantement<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Planche lui-même
+avait laissé percer cette amertume dès
+le lendemain de sa déception. Cette passion
+fatale avait empoisonné son âme. Il s'abandonnait,
+dans ses jugements littéraires, à de
+cruels retours sur la vie. Sa critique devenait
+plus que jamais acerbe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Cf. <i>le Critique maudit: Gustave Planche</i>, par Adolphe
+Racot, dans <i>le Livre</i> du 10 août 1885.</blockquote>
+
+<p>Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve,
+les dernières publiées, ne laissent plus de
+doute sur la mauvaise fortune de Planche. En
+juillet 1833, dans la crise de solitude qui la
+prépare à son nouvel amour, elle écrit: «Je
+sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et
+mieux que la plupart de ceux qui le condamnent.
+On le regarde comme mon amant,
+on se trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et
+ne le sera pas<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.» Mieux encore, à peine est-elle
+éprise de Musset que son ami Planche
+l'ennuie: «Planche a passé pour être mon
+amant, peu m'importe. <i>Il ne l'est pas</i>. Il m'importe
+beaucoup maintenant qu'on sache qu'il
+ne l'est pas, de même qu'il m'est parfaitement
+indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai donc
+pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable,
+d'éloigner Planche. Nous nous sommes
+expliqués franchement et affectueusement à
+cet égard, et nous nous sommes quittés en nous
+donnant la main, en nous aimant du fond du
+coeur et en nous promettant une éternelle
+estime<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, du 15 novembre 1896, p. 284.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, 15 novembre 1896, p. 289.</blockquote>
+
+<p>Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas
+sans complications, quand elle rencontra
+Musset.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Dans la biographie de son frère, Paul de
+Musset assure qu'il vit pour la première fois
+George Sand en un banquet offert aux rédacteurs
+de la <i>Revue</i>, chez les <i>Frères Provençaux</i>. Cette
+réunion n'a été précisée nulle part. La première
+pièce authentique qui témoigne de leurs
+relations est une poésie qu'Alfred de Musset
+adressa à George Sand, le 24 juin 1833, après
+une lecture d'<i>Indiana</i>. Elle était accompagnée
+d'un billet laconique et respectueux<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites.
+On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset,
+s'est refusée jusqu'ici à la publication de sa correspondance
+avec George Sand. Nous la remercions encore de l'exception
+qu'elle a bien voulu faire en notre faveur, en nous laissant
+cueillir le plus intéressant de ces pages intimes.<br>
+
+<p>On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset
+antérieures à un billet de Venise (fin mars 1834).</p></blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Madame,</p>
+
+<p>Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers
+que je viens d'écrire en relisant un chapitre d'<i>Indiana</i>,
+celui où Noun reçoit Raymond dans la chambre de sa
+maîtresse. Leur peu de valeur m'avait fait hésiter à les
+mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi une
+occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration
+sincère et profonde qui les a inspirés.
+Agréez, Madame, l'assurance de mon respect.</p>
+
+<p>ALFRED DE MUSSET.
+</p></blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,</p>
+<p>Cette scène terrible où Noun, à demi nue</p>
+<p>Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?</p>
+<p>Qui donc te la dictait, cette page brûlante</p>
+<p>Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,</p>
+<p>Le fantôme adoré de son illusion?</p>
+<p>En as-tu dans le coeur la triste expérience?</p>
+<p>Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?</p>
+<p>Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,</p>
+<p>Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,</p>
+<p>As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu?</p>
+<p>N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,</p>
+<p>Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,</p>
+<p>Versant à son ami le vin de sa maîtresse,</p>
+<p>Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,</p>
+<p>Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?</p>
+<p>Et cet être divin, cette femme angélique,</p>
+<p>Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger,</p>
+<p>Cette frêle Indiana, dont la forme magique</p>
+<p>Erre sur les miroirs comme un spectre léger,</p>
+<p>O George! N'est-ce pas la pâle fiancée</p>
+<p>Dont l'Ange du désir est l'immortel amant?</p>
+<p>N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée</p>
+<p>Qui sur tous les amours plane éternellement?</p>
+<p>Ah! malheur à celui qui lui livre son âme!</p>
+<p>Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme</p>
+<p>Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté</p>
+<p>Veut boire l'Idéal dans la réalité!</p>
+<p>Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,</p>
+<p>Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,</p>
+<p>Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe</p>
+<p>A compté sur ses doigts les heures de la nuit!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Demain viendra le jour; demain, désabusée,</p>
+<p>Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée,</p>
+<p>Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia;</p>
+<p>Elle abandonnera celui qui la méprise,</p>
+<p>Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise</p>
+<p>Aimera l'autre en vain,&mdash;n'est-ce pas, Lélia?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>24 juin 1833.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète
+est allé voir l'auteur d'<i>Indiana</i>. Ils ont parlé
+de leurs travaux. Elle écrit <i>Lélia</i>, lui un poème
+qui sera <i>Rolla</i>. Il lui en communique des
+fragments: «Soyez assez bonne, ajoute-t-il,
+pour faire en sorte que votre petit caprice de
+curiosité ne soit partagé par personne.»</p>
+
+<p>Dans une de ses visites au quai Malaquais,
+Musset a été pris de crises d'estomac violentes.
+George Sand lui a écrit gentiment et il répond
+de même: «Votre aimable lettre a fait bien
+plaisir, Madame, à une espèce d'idiot entortillé
+dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre.
+Que vous ayez le plus tôt possible la
+fantaisie de perdre une soirée avec lui, c'est
+ce qu'il demande surtout.» Point d'amour encore;
+mais George Sand ne s'est-elle pas prise
+d'un peu de curiosité à cette ombre de marivaudage?&mdash;A-t-elle
+fait les avances? Cette lettre de
+Musset le donnerait à supposer: elle témoigne
+du moins d'un degré de plus dans leur intimité.</p>
+
+<blockquote><p>Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste
+aveu: je monte la garde mardi prochain; tout autre
+jour de la semaine ou ce soir même, si vous étiez libre,
+je serais à vos ordres et reconnaissant des moments que
+vous voulez bien me sacrifier.</p>
+
+<p>Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez
+envie d'en rire. Il serait plus facile de vous couper une
+jambe que de vous guérir.</p>
+
+<p>Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme
+à poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la
+lune, je vous en prie, et ne mourez pas avant que nous
+ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons
+parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous
+avez manqué d'aller dans l'autre monde; je ne sais
+vraiment pas trop ce que je fais dans celui-ci<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p>
+
+<p>Tout à vous de coeur.</p>
+
+<p>ALFRED DE MUSSET.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Une note de G. Sand sur la correspondance autographe,
+attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).</blockquote>
+
+<p>Nous sommes en juillet. George Sand a terminé
+<i>Lélia</i>. Une de ses premières visites est
+pour son nouvel ami. «Un matin de juillet,
+m'a conté Mme Lardin de Musset, George Sand
+est venue voir mon frère à la maison. Je crois
+que nous étions absentes, ma mère et moi.
+Paul jouait du violon. Elle aperçut sur le pupitre
+un exemplaire <i>d'Indiana.</i> Il était resté
+ouvert à un passage très raturé de la main
+d'Alfred. Paul a pensé qu'elle lui avait gardé
+rancune de ces corrections<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> L'exemplaire en question d'<i>Indiana</i> a été conservé. On
+y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment
+sacrifiées. La <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er novembre
+1878 a cité quelques-unes de ces corrections du poète.&mdash;Remarquons
+que Paul de Musset se trompe évidemment en parlant
+de deux lectures d'<i>Indiana</i> faites par son frère, à trois ans
+d'intervalle: la première, pour critiquer le livre, en juin ou
+octobre 1832, la seconde pour écrire les vers qu'on a lus
+plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien daté du
+24 juin 1833.</blockquote>
+
+<p>La supposition de Paul de Musset <i>(Lui et
+Elle)</i> paraît bien gratuite. Jamais Alfred n'a
+fait allusion à de la jalousie littéraire chez
+George Sand.</p>
+
+<p>Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence
+autant que de bonté, lui épargna, il
+faut le reconnaître, les mesquineries coutumières
+des bas-bleus. Pour une fois je ne me
+sens pas d'accord avec Paul de Musset. Son
+livre sue la vérité. Il avait été le confident unique
+de son frère; il le resta toute sa vie. Mais il
+donne trop d'importance à la part de la littérature
+dans les premières relations du poète avec
+George Sand.</p>
+
+<p>A ce moment-là, fin de juillet 1833, ils
+étaient tout à leur intimité naissante. Après
+Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté
+à mesure qu'elle édifiait son roman, Musset,
+le premier, put lire <i>Lélia</i> terminée. Il en avait
+sans doute les épreuves. C'était vers le 18 juillet<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.
+Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout
+entier le soir même, et, si elle a toujours envie
+de grimper sur les tours de Notre-Dame, il lui
+propose de l'y accompagner. Il n'est encore
+question entre eux que d'«amitié sincère».
+Cette promenade assurément n'eut pas lieu.
+Le lendemain, Musset avait lu <i>Lélia</i>, et voici
+comme il exprimait son admiration à l'auteur,&mdash;un
+auteur qui était une femme dont il se
+sentait amoureux:</p>
+
+<blockquote><p>
+...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir
+ce que c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...&mdash;Enfin,
+ça pouvait être bien des choses avant d'être ce
+que cela est.&mdash;Avec votre caractère, vos idées, votre
+nature de talent, si vous eussiez échoué là, je vous aurais
+regardée comme valant le quart de ce que vous valez.
+Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos
+livres, que vous regardez comme des espèces de contre-parties
+des mémoires de vos boulangers, etc., etc.,
+vous savez, dis-je, que pour moi, un livre c'est un
+homme ou rien.&mdash;Je me soucie autant que de la fumée
+d'une pipe, de tous les arrangements, combinaisons,
+drames qu'à tête reposée et en travaillant pour votre
+plaisir vous pourriez imaginer et combiner. Il y a dans
+<i>Lélia</i> des vingtaines de pages qui vont droit au coeur,
+franchement, vigoureusement, tout aussi belles que
+celles de <i>René</i> et de <i>Lara</i>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> <i>Lélia</i>, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet,
+est inscrite au <i>Journal de la Librairie</i> du 10 août 1833; la
+deuxième édition, au numéro du 17 août.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été
+Madame une telle faisant des livres.</p>
+
+<p>Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire
+d'autres. Le public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée,
+en voici la raison.</p>
+
+<p>Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que
+jamais le mot ridicule: «Voulez-vous ou ne voulez-vous
+pas?» ne sortira de mes lèvres avec vous. Il y a la
+mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous
+ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le
+rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez
+pas tout bonnement par m'envoyer paître, si je
+m'avisais de vous le demander), mais je puis être,&mdash;si
+vous m'en jugez digne,&mdash;non pas même votre ami,&mdash;c'est
+encore trop moral pour moi,&mdash;mais une espèce
+de camarade sans conséquence et sans droits, par
+conséquent sans jalousie et sans brouilles,&mdash;capable
+de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> et
+d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant
+avec vous sous tous les marronniers de l'Europe
+moderne. Si, à ce titre, quand vous n'avez rien
+à faire ou envie de faire une bêtise (comme je suis poli!)
+vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée,
+au lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant
+des livres, j'aurai affaire à mon cher Monsieur George
+Sand qui est désormais pour moi un homme de génie.&mdash;Pardonnez-moi
+de vous le dire en face: je n'ai aucune
+raison pour mentir.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Note de G. Sand</i>.&mdash;Il s'était habillé en pierrot et avait
+mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté
+et imprimé, M. de La Rochefoucauld.</blockquote>
+
+<p>Déjà Musset est un habitué de la mansarde
+de Lélia. Il dessine à ravir, sinon toujours
+correctement du moins avec esprit, et de mordantes
+légendes accompagnent les charges qu'il
+fait des amis de George Sand. On s'amuse de
+ces caricatures,&mdash;qu'on se disputera bientôt,
+que les collectionneurs s'arracheront plus
+tard<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits et
+caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits.
+M. de Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la
+série drolatique des charges de Paul Foucher, le frère de
+Mme Victor Hugo, dont Musset avait été le camarade au collège
+Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à 1832), et,
+des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai la
+photographie sous les yeux. C'est un document précieux
+pour l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont
+charmants, excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est
+sensible que Musset a été impressionné par Goya, dont il a
+copié une eau-forte.) Huit portraits de George Sand, assise,
+étendue, fumant, rêvant, écoutant surtout; les portraits de
+son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci délicieux), de sa fille Solange,
+de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult, de Ch. Didier,
+d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des
+scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle
+dernier. Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède
+l'album du voyage en Italie, plein de caricatures amusantes
+du poète et de son amie, et de leurs compagnons d'occasion,
+avec un autre album plein de souvenirs de la vallée de l'Eure
+et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de vraies oeuvres
+d'art.
+
+<p>Mme Jaubert, la «marraine» de Musset, avait conservé un
+précieux recueil de dessins de son «filleul». Toute sa société
+y figurait. On sait qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon
+le plus remarquable de Paris. Elle en a publié d'intéressants
+<i>Souvenirs</i> (Hetzel, 1880). Cet album a été perdu.</p>
+
+<p>Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred
+Tattet, appartient à son gendre M. Tilliard.</p></blockquote>
+
+<p>Il en envoie un échantillon à son amie, une
+ébauche de «ses beaux yeux noirs qu'il a
+outragés hier» eu les croquant,&mdash;non sans
+ajouter, en anglais, «qu'il est triste aujourd'hui».</p>
+
+<p>Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche
+un camarade l'a éveillé pour lui montrer
+une violente critique des <i>Débats</i> sur le <i>Spectacle
+dans un fauteuil</i> et les <i>Contes d'Espagne
+et d'Italie</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. Mais le poète ne s'en soucie guère;
+il écrit à son amie qu'il «a essuyé son rasoir
+dessus». Le voilà sérieusement amoureux;
+l'aveu de son tourment ne doit plus tarder. On
+va lire la lettre charmante et trop sincère pour
+être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le
+poète se déclare timidement, loyalement, d'une
+passion qui remplira sa vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Article signé: J.S., <i>Journal des Débats</i> du 28 juillet 1833.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Mon cher George,</p>
+
+<p>J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire.
+Je vous l'écris sottement, au lieu de vous l'avoir dit au
+retour de cette promenade, j'en serai désolé ce soir.
+Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur
+de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici.
+Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens:
+je suis amoureux de vous, je le suis depuis le premier
+jour où j'ai été chez vous. J'ai cru que je m'en guérirais,
+en vous voyant tout simplement à titre d'ami. Il y
+a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient
+m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai
+pu; mais je paye trop cher les moments que je passe
+avec vous. J'aime mieux vous le dire, et j'ai bien fait,
+parce que je souffrirai bien moins pour m'en guérir à
+présent, si vous me fermez votre porte.</p>
+
+<p>Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais
+à la campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères
+ni avoir l'air de me brouiller sans sujet.</p>
+
+<p>Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui
+va m'ennuyer», comme vous dites. Si je ne suis pas
+tout à fait le premier venu pour vous, dites-moi, comme
+vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un autre, ce
+qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous
+voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris,
+ne me répondez plutôt pas du tout. Je sais comme vous
+pensez de moi, et je n'espère rien en vous disant cela.
+Je ne puis qu'y perdre une amie et les seules heures
+agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais
+que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me
+confie à vous, non pas comme à une maîtresse, mais
+comme à un camarade franc et loyal. George, je suis
+un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le
+peu de temps que vous avez encore à passer à Paris,
+avant votre voyage à la campagne et votre départ pour
+l'Italie, où nous aurions passé de belles nuits, si j'avais
+de la force. Mais la vérité est que je souffre et que la
+force me manque.</p>
+
+<p>ALFRED DE MUSSET.
+</p></blockquote>
+
+<p>L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il
+heureux? Son amie hésite encore. Avant de
+s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu
+le confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune
+des réponses de George Sand, à cette date... La
+lettre suivante de Musset témoigne de son angoisse
+devant le bonheur entrevu.</p>
+
+<blockquote><p>
+....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que
+vous voyiez qu'il n'y a dans ma conduite envers vous
+ni rouerie ni orgueil affecté, et que vous ne me fassiez
+ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me suis livré
+sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer.
+Je vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais
+ici, dans cette chambre où me voilà seul à présent.
+C'est là que je vous ai dit ce que je n'ai dit à personne.&mdash;Vous
+souvenez-vous que vous m'avez dit un jour que
+quelqu'un vous avait demandé si j'étais <i>Octave</i> ou <i>Coelio</i>
+<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>, et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»&mdash;Une
+folie a été de ne vous en montrer qu'un,
+George!... Plaignez-moi, ne me méprisez pas. Puisque
+je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. Si mon
+nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible,
+quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez
+pas. Je puis embrasser une fille galeuse et ivre morte,
+mais je ne puis embrasser ma mère.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, <i>les Caprices
+de Marianne</i>, publiée dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 mai 1833.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir.
+Il y a des jours où je me tuerais. Mais je pleure ou
+j'éclate de rire; non pas aujourd'hui par exemple.</p>
+
+<p>Adieu, George. Je vous aime comme un enfant.
+</p></blockquote>
+
+<p>Cette fois, la sincérité du poète a été entendue.
+Son aveu est bien accueilli. Il est heureux. Le
+jeudi 1er août, toutes les harpes de la joie
+chantent dans son coeur:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,</p>
+<p>Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,</p>
+<p>Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu!</p>
+<p>J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,</p>
+<p>Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,</p>
+<p>Au chevet de mon lit te voilà revenu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.</p>
+<p>Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;</p>
+<p>Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé!</p>
+<p>Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse,</p>
+<p>N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse,</p>
+<p>Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>George Sand n'ose encore se croire, se proclamer</p>
+<p>heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve</p>
+<p>est beaucoup plus calme que les précédentes.</p>
+<p>Sans lui avouer pourtant son nouveau</p>
+<p>bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune</p>
+<p>soleil de l'espérance n'est pas loin.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Son confesseur lui a fait part des alternatives</p>
+<p>de son bonheur à lui, de son mystérieux amour.</p>
+<p>Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences;</p>
+<p>mais George Sand entend ne causer</p>
+<p>de jalousie à personne:</p>
+ </div> </div>
+<blockquote>
+<p>....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas
+que, pour m'être utile et agréable, vous compromettiez
+ce qu'il y a de plus beau et de plus sacré dans votre
+existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir qui peut
+briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop
+l'amour, <i>l'Amour</i> comme vous écrivez. Quoique j'en
+médise souvent, comme je fais de mes plus saintes convictions
+aux heures où le démon m'assiège, je sais bien
+qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si
+j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de
+conseils, je vous appellerais <a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 287.</blockquote>
+
+<p><i>Lélia</i> vient de paraître. Naturellement, le
+premier exemplaire en est offert à Musset. Il
+porte cette double dédicace: sur le tome Ier:
+<i>A Monsieur mon gamin d'Alfred,</i> GEORGE; sur
+le tome II: <i>A Monsieur le vicomte Alfred de
+Musset, hommage respectueux de son dévoué
+serviteur,</i> GEORGE SAND<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Ce précieux exemplaire est en la possession de la gouvernante</blockquote>
+
+<p>Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble
+encore cet azur. Alfred de Musset s'est installé
+chez George Sand.</p>
+
+<p>Parmi les habitués de sa mansarde, il a
+trouvé Boucoiran et Gustave Planche. Les
+allures un peu bien familières de ces deux
+personnages n'avaient pas tardé à déplaire à
+de Musset, Mlle Adèle Colin, aujourd'hui Mme veuve Martelet.</p>
+
+<p>Après la chronologie établie plus haut, des relations du
+poète avec George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à
+tort qu'on a prétendu que le personnage de Sténio dans
+<i>Lélia</i>, représentait Musset. M. Cabanès (<i>Revue hebdomadaire</i>
+du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent des deux
+«envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle,
+invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis
+entre les mains une lettre où Musset se plaignait amèrement
+à George Sand d'être portraituré dans <i>Lélia</i>. Cette lettre ne
+saurait avoir le sens qu'on lui prête. George Sand connaissait
+l'oeuvre du poète: elle lui emprunta une épigraphe,
+une strophe de <i>Namouna</i> (décembre 1832), placée en tête du
+deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son
+caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières
+lettres, en 1835, Musset lui écrira: «Ta <i>Lélia</i> n'est point un rêve;
+tu ne t'es trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux
+du lac, ton Sténio; il est à tes côtés, il assiste à toutes tes
+douleurs... Ah! oui, c'est moi! moi! tu m'as pressenti...»</p>
+
+<p>Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois
+au poète <i>l'Inno ebrioso</i>, le chant d'orgie de Sténio, dans <i>Lélia</i>.
+Ainsi M. Derome critiquant (<i>le Livre</i> du 10 mai 1883) l'excellente
+<i>Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset</i> de
+M. Maurice Clouard, ne met pas en doute la paternité de ces
+vers.&mdash;Je ne saurais en désigner l'auteur. Mais si ces neuf
+strophes tumultueuses ne sont pas de George Sand elle-même,
+on ne peut du moins que les juger indignes du grand poète
+qui écrivait, dans le même temps, <i>Rolla</i>.
+son dandysme. Paul de Musset, dans une scène
+de <i>Lui et Elle</i>, nous les a représentés, sous les
+masques transparents de <i>Caliban</i> et <i>Diogène,</i>
+tenus à distance, sinon tout à fait éloignés,
+par le nouveau maître de céans.</p>
+
+<p>Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le
+plaisir de montrer jusqu'où allaient leurs immunités et
+privilèges. Le premier eut soin de tutoyer son amie et
+s'assit, comme elle, à la turque; le second se coucha de
+son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise
+tenue de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était
+aussitôt relevée de son coussin et assise dans un fauteuil.</p>
+
+<p>Falconey<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a> ne fit point semblant de remarquer les postures
+malséantes des deux rustres, et déploya ses manières
+de gentilhomme en affectant une courtoisie respectueuse,
+dont Olympe le remercia du regard. Diogène
+s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries
+blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain,
+sur leurs airs d'autrefois, leurs idées surannées
+et leur politique rétrospective. Edouard, nourri
+dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se
+croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis
+des talents et de la réputation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Edouard de Falconey</i>, compositeur de musique: Alfred
+de Musset. Voici les autres pseudonymes de <i>Lui et Elle:
+Olympe de B...</i>, compositeur de musique: George Sand;
+<i>Jean Cazeau</i>: Jules Sandeau; <i>Pierre</i>: Paul de Musset;
+<i>Hercule,</i> troisième familier d'Olympe: Laurens; <i>l'éditeur:</i> Buloz;
+<i>le docteur Palmeriello</i>: le docteur Pagello; <i>Ilans Flocken</i>: Franz
+Liszt; <i>Edmond Verdier</i>: Alfred Tallet.&mdash;C'est à tort que plusieurs
+(notamment Ad. Racot, article cité, <i>le Livre</i>, n° du
+10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de <i>Caliban,</i>
+Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers,
+de G. Sand quand intervint Musset.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme
+une classe considérable de la société de Paris, et ce
+n'est pas la moins aimable. Je tiens à honneur d'y être
+admis et je vous demande grâce pour elle. Si vous ne
+la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle
+l'est avec ses principes et ses traditions.</p>
+
+<p>Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau,
+de brave et d'honorable. Quand on la regarde de près,
+on peut s'étonner de voir tout ce qu'un bon naturel,
+une probité sévère, un honneur sans tache peuvent
+encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous
+vivons. Je rencontre souvent dans cette compagnie des
+gens que j'ai reconnus pour avoir un coeur ferme, une
+âme noble et généreuse, et je ne saurais dire ce qui leur
+manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup
+de politesse...</p>
+
+<p>&mdash;Et une tenue décente, ajouta Olympe.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda
+Diogène.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous-même, et à vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas
+assez bien élevé pour votre salon. Vous voulez faire
+maison neuve et balayer les anciens amis. Contentez
+votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je
+demeure: écrivez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous
+reviendrez bien sans qu'on vous rappelle<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Paul de Musset, <i>Lui et Elle</i>, ch. V, p. 51. Petit in-12,
+Paris, Lemerre.</blockquote>
+
+<p>Gustave Planche était une vieille connaissance
+de Musset. En dehors de toutes questions
+littéraires, leur antipathie réciproque datait
+des suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille
+Devéria. Ce bal était resté fameux. Musset y
+portait un ravissant costume de page Charles VI,
+sous lequel l'avait portraituré le peintre lui-même.
+Son ami Paul Foucher était en archer
+de la même époque,&mdash;accoutrement sous lequel
+Alfred l'avait croqué dans maintes caricatures<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.
+On vantait déjà les succès d'élégance
+et de charme du poète de <i>Don Paez</i> et de <i>Mardoche</i>.
+Gustave Planche n'était point sans envie,
+sous l'apparente équité de son âme. Sa
+naissance modeste ne lui donnait pas droit encore
+aux mêmes fréquentations que la plupart
+des Romantiques, dans un monde dont plus
+tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de
+cette éternelle caste des plébéiens parvenus
+dans les lettres: leurs débuts pénibles étalent
+un orgueil dévoré de rancunes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours
+dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec
+Mme Mélanie Waldor, un bas-bleu assez ridicule, le poète
+s'était permis de célébrer cette danse inoubliable dans une
+petite pièce dont l'impertinence fit scandale: <i>A une Muse</i> ou
+<i>Une Valseuse dans le cénacle romantique,</i> six strophes signées
+«Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu l'autographe
+de Musset lui-même. Voir la <i>Gazette anecdotique</i> des 15 septembre
+et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront
+une idée:<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quand Mme W... à P... F... s'accroche,</p>
+<p> Montrant le tartre de ses dents,</p>
+<p>Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche</p>
+<p> S'incruste à ses muscles ardents...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse
+d'Alexandre Dumas, serait l'inspiratrice d'<i>Antony.</i> (Cf.
+Ch. GLINEL, <i>le Livre</i> du 10 oct. 1886.)</p></blockquote>
+
+<p>Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux
+jeunes filles, Mlles Champollion et Hermine
+Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred
+de Musset semblait préférer l'une et l'autre.
+Il les revit plusieurs hivers dans le même salon.
+Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait
+Alfred de Musset. Mais il ne dansait
+pas. «Il s'avisa de dire un soir que, du coin
+où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable
+déposer un baiser furtif sur l'épaule
+d'une de ses valseuses. On en chuchota aussitôt.
+La jeune fille reçut l'ordre de refuser les
+invitations de son danseur habituel. Aux
+regards mélancoliques de la victime, Alfred
+comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure,
+et, comme il n'avait rien à se reprocher,
+il demanda des explications avec tant d'insistance
+qu'on ne put les lui refuser. On remonta
+jusqu'à la source du méchant propos. Planche
+essaya de nier; mais, au pied du mur, il fut
+obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation
+du père se tourna contre lui. A la sortie du bal,
+ce père irrité guetta le calomniateur et lui
+donna de sa canne sur le dos<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie d'Alfred de Musset</i>, p. 80.
+Petit in-12, Paris, Lemerre.</blockquote>
+
+<p>L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle.
+La mésaventure de Planche excita les quolibets.
+Mme Lardin de Musset, m'évoquant les
+souvenirs de son enfance,&mdash;elle était de beaucoup
+plus jeune que ses frères,&mdash;me rapporte
+une plaisanterie qui fit le tour de Paris:
+«Quand le feu de Planche s'éteint, disait-on, il
+ne demande plus: «Donnez-moi du bois»,
+mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que
+c'est à Mlle Hermine Dubois qu'Alfred de Musset
+adressa ses parfaites strophes: <i>A Pépa</i>, un des
+plus purs joyaux de son oeuvre.</p>
+
+<p>L'inimitié de Planche pour Musset devait
+s'accroître avec la renommée du poète. Il
+jugea ses livres selon la bienveillance qu'on
+peut penser. L'amitié de George Sand pour ce
+nouveau venu de la gloire porta le dernier coup
+à son âme jalouse. Un refroidissement entre
+elle et Planche est sensible dès le milieu de
+juillet 1833. L'exécution du pauvre <i>Diogène,</i>
+que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement
+précédé l'installation du poète
+au quai Malaquais. Sans se brouiller pour
+cela avec Planche, George Sand le maintint
+dans des rapports plus réservés. Il ne devait lire
+<i>Lélia</i> qu'un mois après Musset, huit jours après
+l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne
+l'envoi autographe de l'auteur: «<i>A Gustave
+Planche, son véritable ami</i>, GEORGE SAND,
+15 août 1833<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.» Mais cette sympathie ne lui suffisait
+pas. Un dépit violent couvait, dans son
+âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie
+par une action d'éclat.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique
+de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.</blockquote>
+
+<p>Les attaques commençaient à pleuvoir sur
+<i>Lélia</i>. L'<i>Europe littéraire</i> se signala particulièrement
+dans ce sens. Cette publication toute récente
+publia coup sur coup deux articles signés
+Capo de Feuillide, où George Sand était violemment
+prise à partie<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>. «Je suis très insultée,
+comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à
+Sainte-Beuve, et j'y suis fort indifférente, mais
+je ne suis pas indifférente à l'empressement et
+au zèle avec lesquels mes amis prennent ma
+défense. On m'a dit de votre part que vous
+vouliez répondre à <i>l'Europe littéraire</i> dans la
+<i>Revue des Deux Mondes</i> et dans le <i>National.</i>
+Faites-le donc, puisque votre coeur vous le conseille
+<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.» La même lettre est toute consacrée à
+ses rapports nouveaux avec Alfred de Musset
+et à son attitude vis-a-vis de Planche. Elle a pris
+le parti de l'éloigner non sans lui promettre
+une éternelle estime. Mais Planche ne s'est point
+résigné; il ne désespère pas de reconquérir un
+coeur dont le désir l'obsède,&mdash;fort de l'amitié
+qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement
+reconnue, en le congédiant à demi. Il a réfuté
+le premier article par une réponse «à
+la critique entêtée», dans la <i>Revue des Deux
+Mondes</i> du 15 août; il réplique à la seconde
+attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins
+à Capo de Feuillide. On n'en reçut pas la
+nouvelle au quai Malaquais sans un certain
+agacement. Le petit clan de la <i>Revue des Deux
+Mondes</i> en fut tout remué. Planche prit pour
+témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de Feuillide,
+MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se
+battit au pistolet; mais la rencontre n'eut d'autre
+résultat que de déplaire singulièrement à
+George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent
+de l'incident pour s'étonner des droits que
+croyait avoir Gustave Planche à la défense de
+l'auteur attaqué<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>. Une <i>Complainte</i> badine, assez
+spirituelle, en vingt-quatre strophes de six vers,
+relatant les épisodes de ce duel, et qui circula
+parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.
+Un beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie,
+daté de ce mois d'août 1833, nous renseigne sur
+la noble indifférence où insultes, commentaires
+et polémique laissaient l'auteur de <i>Lélia</i>,
+alors dans la sérénité de son amour:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> <i>L'Europe littéraire</i>, numéros du 9 août (la Vie
+littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique
+sur <i>Lélia</i>). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à <i>l'Europe
+littéraire</i> au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Lettre du 25 août 1833. <i>Revue de Paris</i>, numéro du
+15 novembre 1896, p. 288.&mdash;L'article de Sainte-Beuve ne parut
+au <i>National</i> que le 29 septembre 1833.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Dans une revue littéraire, <i>le Petit Poucet</i>, du 1er septembre
+1833, se trouve une amusante <i>impression</i> de l'événement, dont
+nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause
+de <i>Lélia</i>,&mdash;roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand
+selon les autres,&mdash;dont M. Feuillide avait fait la critique
+dans son journal. Or, si <i>Lélia</i> est de M. Sand, je ne sais trop
+à quel titre M. Planche s'est constitué le <i>bravo</i>, le <i>majo</i> de
+cet écrivain. A moins que M. Sand ne soit impotent ou
+cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est incompréhensible.
+Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de douter
+en lisant <i>Lélia</i>, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette
+femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise
+par une démarche beaucoup moins chevaleresque
+qu'inconséquente et irréfléchie.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> <i>Complainte historique et véritable sur le fameux duel
+qui a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus
+dans Paris, à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup
+parlé de différentes manières</i>, etc. Publiée dans <i>Cosmopolis</i>
+du 1er mai 1896, par M. le V. de Spoëlberch de Lovenjoul,
+qui l'accompagne de cette note: «Après l'avoir d'abord
+attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de Brizeux,
+le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand
+l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»</blockquote>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Telle de l'<i>Angélus,</i> la cloche matinale</p>
+<p>Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,</p>
+<p>Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,</p>
+<p>O George, a fait pousser de hideux aboiements.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,</p>
+<p>Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;</p>
+<p>Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale</p>
+<p>Qui soulève les mers, fait baver les serpents.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu n'as pas répondu, même par un sourire,</p>
+<p>A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus</p>
+<p>Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,</p>
+<p>Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté</p>
+<p>Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> <i>A George Sand</i>, sonnet trouvé dans les cartons de
+Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la <i>Revue
+moderne</i> de juin 1865.</blockquote>
+
+<p>Bien assurée maintenant de son amour et
+de son bonheur, George Sand n'hésitait plus à
+s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le
+25 août:</p>
+
+<p>...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement,
+d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est
+un attachement senti... Il ne m'appartient pas de promettre
+à cette affection une durée qui vous la fasse
+paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes
+susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, une
+autre fois pendant trois<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, et maintenant je ne sais pas
+ce dont je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé
+mon cerveau, mais mon coeur n'a pas été aussi
+usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce
+que je le sens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute platonique,
+comme en témoigne, parait-il, un journal intime de
+G. Sand que possède M. de Lovenjoul.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.</blockquote>
+
+<p>Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il
+m'a repoussée, j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin
+d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une
+loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour
+de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque
+chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais
+rencontrer nulle part et surtout là. Je l'ai niée, cette
+affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et
+puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir
+fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour,
+et l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi
+sans aucune des douleurs que je croyais accepter.</p>
+
+<p>Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien
+en moi des heures de tristesse et de vague souffrance:
+cela est en moi et vient de moi... Je suis dans les conditions
+les plus vraies de régénération et de consolation.
+Ne m'en dissuadez pas<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 novembre 1896, p. 288.</blockquote>
+
+<p>«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de
+ceux-là qu'il faut parler,» a écrit Musset, évoquant,
+dans la <i>Confession d'un Enfant du Siècle</i>,
+cette période fortunée de son amour<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>. La vie chez
+George Sand était joyeuse. A côté de ses dessins
+humoristiques, le poète nous a laissé un croquis
+plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> <i>Confession</i>, 3° et 4° parties.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>George est dans sa chambrette</p>
+<p>Entre deux pots de fleurs,</p>
+<p>Fumant sa cigarette,</p>
+<p>Les yeux baignés de pleurs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Buloz assis par terre,</p>
+<p>Lui fait de doux serments;</p>
+<p>Solange par derrière</p>
+<p>Gribouille ses romans<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Planté comme une borne,</p>
+<p>Boucoiran tout mouillé</p>
+<p>Contemple d'un oeil morne</p>
+<p>Musset tout débraillé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dans le plus grand silence,</p>
+<p>Paul<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, se versant du thé,</p>
+<p>Écoule l'éloquence</p>
+<p>De Ménard tout crotté.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Planche saoul de la veille</p>
+<p>Est assis dans un coin</p>
+<p>Et se cure l'oreille</p>
+<p>Avec le plus grand soin<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa
+mère.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> Paul de Musset.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard (<i>Revue
+de Paris</i> du 15 août 1896).</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La mère Lacouture<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a></p>
+<p>Accroupie au foyer</p>
+<p>Renverse la friture</p>
+<p>Et casse un saladier;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De colère pieuse</p>
+<p>Guéroult<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a> tout palpitant,</p>
+<p>Se plaint d'une dent creuse</p>
+<p>Et des vices du temps.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pâle et mélancolique,</p>
+<p>D'un air mystérieux,</p>
+<p>Papet<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>, pris de colique,</p>
+<p>Demande où sont les lieux...</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> La cuisinière de George Sand.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste et
+politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école
+saint-simonienne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.</blockquote>
+
+<p>Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements
+de la société de ce couple génial,
+vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain
+de la publication de <i>Lélia</i> et de <i>Rolla</i><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, donnait
+dans son intimité des soirées de déguisement,
+pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles. Tel
+ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre
+Pierrot des Funambules, déguisé en diplomate
+anglais, mystifia parfaitement le philosophe
+Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset,
+travesti en servante cauchoise, versa, comme
+par maladresse, une carafe d'eau<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> <i>Rolla</i> parut dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 août
+1833.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> <i>Biographie</i>, pp. ll5-120.</blockquote>
+
+<p>C'est sans doute à cet heureux mois de septembre
+qu'il faut rapporter ce sonnet du poète
+à sa bien-aimée:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,</p>
+<p>Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;</p>
+<p>Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,</p>
+<p>Je vous ai trop connus pour être de vos gens.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène</p>
+<p>Je garde contre vous ni colère ni haine,</p>
+<p>Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.</p>
+<p>Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,</p>
+<p>Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,</p>
+<p>Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;</p>
+<p>Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,</p>
+<p>En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.»</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées
+aux pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues,
+mais ne figurent pas dans les oeuvres du poète.</blockquote>
+
+<p>George fut quelques jours souffrante; Alfred
+la soigna tendrement. Ce qui avait été le plus
+malade en elle, son coeur, «n'était plus en
+danger de désespoir et de mort». Elle l'écrivait,
+le 21 septembre, à son confesseur ordinaire:</p>
+
+<p>«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque
+jour je m'attache davantage à <i>lui</i>; chaque jour je vois
+s'effacer enfin les petites choses qui me faisaient souffrir;
+chaque jour je vois mieux briller les belles
+choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout
+ce qu'il est, il est <i>bon enfant</i>, et son intimité m'est aussi
+douce que sa préférence m'a été précieuse.... Après
+tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, p.516.</blockquote>
+
+<p>Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité
+de son nouvel amour. Que devait penser
+Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant
+de la même femme la lettre pourtant réfléchie
+où, dans son perpétuel besoin de justification,
+elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà
+mort quand <i>elle</i> l'avait connu! Il avait retrouvé
+avec elle un souffle, une convulsion
+dernière<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>!...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Publiée par M. de Lovenjoul, <i>Cosmopolis</i>, numéro de
+juin 1896.</blockquote>
+
+<p>Que devait-il penser, sinon que la femme est
+impitoyable du moment qu'elle n'aime plus....</p>
+
+<p>La liaison d'Alfred de Musset était maintenant
+connue de tous. Installé à peu près complètement
+chez George Sand depuis les premiers
+jours d'août, il y devait rester jusqu'en
+décembre. Sa mère s'était aperçue de ce changement
+dans sa vie: il ne faisait plus chez elle
+que de rares apparitions<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>. Mais elle l'acceptait,
+en mère indulgente et faible, qui se savait
+adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans;
+son père était mort depuis dix-huit mois; sa
+jeune renommée autorisait cette indépendance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Mme de Musset occupait avec ses enfants&mdash;Paul, l'aîné,
+Alfred et leur soeur Hermine,&mdash;59, rue de Grenelle, une
+habitation entre cour et jardin qui a pour façade, sur la rue,
+la célèbre fontaine de Bouchardon.</blockquote>
+
+<p>Vers la fin de septembre, nos amoureux
+sentirent le besoin d'aller cacher leur bonheur
+dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent
+à Franchard où il passèrent une quinzaine.
+«Laurent fut admirable, d'enthousiasme
+de reconnaissance et de foi, dans les premiers
+jours de cette union, a écrit l'auteur <i>d'Elle et
+Lui.</i> Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il
+avait des élans religieux, il bénissait sa chère
+maîtresse de lui avoir fait connaître enfin
+l'amour vrai, chaste et noble qu'il avait tant
+rêvé....» Paul de Musset insiste également
+dans <i>Lui et Elle</i> sur la prospérité de cette lune
+de miel. George Sand était alors, pour son
+amant, adorable de charme jeune et de tendresse.
+Le souvenir de ces journées heureuses
+hanta souvent, plus tard, les heures tristes de
+Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...»</p>
+
+<p>Celle-ci, retraçant cette existence radieuse
+dans la forêt, assombrit tout à coup le tableau
+par l'exposé de querelles légères qui
+devaient, dit-elle, empoisonner leur naissant
+amour. D'une espèce d'hallucination qu'eut
+Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit
+<i>son double</i>, mais vieilli et repoussant comme
+un spectre de malheur, elle conclut à un déséquilibre
+profond du poète, le rendant incapable
+«de goûter la vie douce et réglée qu'elle
+voulait lui donner». Musset racontait lui-même
+cette vision singulière<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>; mais rien n'autorise
+à croire que leurs joies furent dès lors
+traversées de soucis et de craintes. Les caricatures
+du poète, datées de ces heureux jours
+d'automne, étaient toutes plaisantes. L'une
+d'elles représente George Sand à cheval, vue
+de dos, et à droite la croupe du cheval de son
+ami de qui le chapeau s'envole,&mdash;avec cette
+légende: «Admirable sang-froid du cheval
+nommé <i>Gerdès</i>, à la vue d'un danger imprévu.&mdash;Scène
+des montagnes où l'on voit la qualité
+de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> Peut-être y fait-il allusion dans la <i>Nuit de Décembre</i>.</blockquote>
+
+<p>Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement
+paisibles. Ces deux mois n'ont donc
+pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner
+littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel
+étaient exclus Planche, Boucoiran et Laurens
+(«Don Stentor» ou «Hercule», dans <i>Lui et
+Elle<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a></i>»), ce qui causa grande rumeur parmi les
+habitués. Ils avaient renouvelé le personnel du
+salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un
+que l'autre. Dans les soirées intimes du quai
+Malaquais, on trouvait Alfred dessinant, George
+fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant
+Toujours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre Bonaventure
+Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui
+rapporta de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec
+Chopin, des <i>Souvenirs d'un voyage d'art.</i> On n'a rien écrit des
+relations de George Sand avec Laurens, tôt disparu de son
+orbite, que Paul de Musset représente pourtant comme le
+dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui <i>et
+Elle,</i> p. 19).</blockquote>
+
+<p>Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre
+qu'ils ont une réelle valeur d'art, constituent
+un document iconographique et littéraire
+précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe
+Brisson, qui a eu la bonne fortune de voir
+récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de
+Lovenjoul, les albums de la société du quai
+Malaquais (1833-1834), contenant portraits et
+charges des habitués de la «mansarde» de George
+Sand, en a donné une intéressante description,
+dans un récit de sa visite à l'érudit bibliophile
+belge. Passons-lui un moment la parole<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>:</p>
+
+<p>«Les révélations qui viennent de se produire, la publication
+des lettres de G. Sand prêtent un grand intérêt
+à ces pages crayonnées; on pénètre, en les parcourant,
+dans l'existence même des deux amants; il semble
+qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin,
+rieur, nerveux à l'excès; George Sand, protectrice
+et maternelle. Sur le premier feuillet, Musset a griffonné
+des lignes qui s'entre-croisent dans un désordre
+pittoresque et que je transcris exactement:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6"><i>Le public est prié de ne pas se méprendre</i></p>
+<p class="i6"> CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND</p>
+<p> <i>le réceptacle informe de ses aberrations mentales</i></p>
+<p class="i12"> <i>et autres</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> <i>Je soussigné, Mussaillon</i> Ier,</p>
+<p><i>déclare que mon album n'est pas si cochonné</i> (sic) <i>que ça</i>.</p>
+<p class="i10"> <i>Celui qui a inscrit mon nom</i></p>
+<p class="i4"><i>sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est</i></p>
+<p class="i6"><i>vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>MUSSAILLON Ier.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul</i>,
+dans le <i>Temps</i> du 4 novembre 1896.&mdash;Faisons remarquer
+à M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album
+de Venise», lequel appartient à Mme Lardinde Musset.</blockquote>
+
+<p>«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de
+la main du poète et représentant pour la plupart son
+amie, couchée, debout, fumant la pipe, accoudée sur un
+balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à l'orientale.
+Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute,
+très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche
+sensuelle, l'oeil impérieux<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>. Musset se divertit aussi
+à croquer les amis absents: la moue dédaigneuse de
+Mérimée, avec cette légende: <i>Curvajal renfonçant une
+expansion;</i> la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve,
+et au-dessous: <i>Le bedeau du temple de Guide
+canonisant une demoiselle infortunée</i>. Il se met lui-même
+en scène, les cheveux au vent, la redingote pincée à la
+taille, les chevilles serrées dans un pantalon à la hussarde,
+et il inscrit dans un coin: <i>Don Juan allant
+emprunter dix sous pour payer son idéale</i> (sic) <i>et enfoncer
+Byron.</i> Voici plus loin une sorte de rébus: un oeil, une
+bouche, une mèche de cheveux, une verrue surmontée
+d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits distinctifs
+de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication
+fournie par Musset: <i>Fragments de la Revue trouvés dans
+une caisse vide</i>. Enfin, voici des types de fantaisie, qui
+rappellent par leurs dénominations grotesques le tabellion
+du <i>Chandelier</i> et le futur baron d'<i>On ne badine plus
+avec l'amour </i>... <a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>. Je copie: «Le chevalier <i>Colombat du
+Roseau Vert</i> et l'abbé <i>Potiron de Vent du soir</i> devisent
+en humant une prise de tabac; le baron <i>Prétextât de
+Clair de lune</i> rêve en songeant à sa belle; le marquis
+<i>Gérondif de Pimprenelle</i> erre dans ses jardins. Ces croquis
+témoignent d'une verve charmante et d'une imagination
+quasi puérile... Musset devait être extrêmement
+gai, quand il n'était pas tourmenté par la débauche
+ou la maladie. Il était infiniment plus jeune de caractère
+que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et
+le dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait
+peut-être le tort de prendre trop au sérieux...».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à
+l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,&mdash;caricatures
+pour la plupart datées de 1834,&mdash;ceux d'Alexandre
+Dumas, «Antony-Louverture charpentant un viol»; de
+Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et, trois charges
+de Paul Foucher.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> Ces derniers dessins,&mdash;à la plume, très soignés, serrés comme
+des illustrations du xviii° siècle&mdash;sont encore de l'automne 1833.</blockquote>
+
+<p>Mais bientôt cette vie leur sembla monotone;
+le monde jasait trop ouvertement de leur intimité,
+et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce
+projet caressé à deux ne tarda pas à devenir
+une idée fixe.</p>
+
+<p>Alfred de Musset sentait bien que son départ pour
+l'Italie n'était qu'à moitié résolu tant qu'il n'avait pas
+obtenu le consentement de sa mère. Un matin,&mdash;nous
+venions de déjeuner en famille,&mdash;il paraissait préoccupé.
+Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins
+agité que lui. En sortant de table, je le vis se promener
+de long en large, d'un air d'hésitation. Enfin il prit son
+grand courage, et, avec bien des précautions, il nous fit
+part officiellement de ses projets, en ajoutant qu'ils
+restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa
+demande fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable
+malheur. «Jamais, lui répondit sa mère, je ne donnerai
+mon consentement à un voyage que je regarde comme
+une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition
+sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre
+mon gré et sans ma permission.»</p>
+
+<blockquote><p>
+Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance
+en expliquant dans quelles conditions ce voyage devait
+se faire; mais lorsqu'il vit que son insistance ne servait
+qu'à provoquer l'éruption des larmes, il changea tout à
+coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de ses
+projets.&mdash;«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai
+point; s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne
+sera pas toi.»</p>
+
+<p>Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs
+de départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre
+mère était seule avec sa fille au coin du feu, lorsqu'on
+vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une
+voiture de place, et demandait instamment à lui parler.
+Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame
+inconnue se nomma; elle supplia cette mère désolée de
+lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une
+affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant
+pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa
+toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup,
+puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un
+moment d'émotion, le consentement fut arraché, et,
+quoi qu'en eût dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura.</p>
+
+<p>Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les
+voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au
+milieu de circonstances de mauvais augure<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie</i>, p. 121.</blockquote>
+
+<p>Ces circonstances de mauvais <i>augure</i>, Paul
+de Musset les raconte dans <i>Lui et Elle</i>: ce
+n'était rien moins que le fait du treizième rang
+occupé dans la cour des Messageries par la voiture
+de Lyon qui emmenait George et Alfred,
+le heurt violent d'une borne par une des
+roues, en passant sous la porte cochère, et le
+renversement d'un porteur d'eau en traversant
+le faubourg Saint-Germain... Mais le poète
+n'était pas superstitieux, et l'<i>oisillon</i> riait de
+tout son coeur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent
+à Avignon par le Rhône. Sur le
+bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait
+son consulat de Civita-Vecchia. Ce
+compagnon inattendu les divertit quelques
+jours par son esprit mordant et ses blagues
+de célibataire sans préjugés. George Sand,
+dans l'<i>Histoire de ma vie</i>, insiste sur l'impression
+à la fois agréable et pénible qu'il lui
+laissa. Causeur pénétrant et sans charme,
+observateur profond, il se moqua surtout de
+ses illusions sur l'Italie. Leur descente du
+Rhône eut d'amusantes péripéties. «Nous soupâmes
+avec quelques autres voyageurs de choix,
+écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village,
+le pilote du bateau à vapeur n'osant
+franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il
+(Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa
+raisonnablement, et, dansant autour de la table
+avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque
+peu grotesque et pas joli du tout<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>.» Deux dessins
+de Musset, dans l'album du voyage à Venise,
+présentent la charge de Stendhal, d'abord de
+profil, énorme et grave sous sa redingote opulente,
+puis gracieux avec ses bottes fourrées et
+son manteau à triple collet, dansant devant une
+servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua
+ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries
+sur un Christ de la cathédrale. Ils se
+séparèrent à Marseille<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, cinquième partie, chap. III.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle
+a trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et
+20 décembre 1833. (<i>Correspondance</i>, I.)</blockquote>
+
+<p>Musset et son amie s'arrêtèrent quelques
+jours à Gênes. Elle y eut un accès de fièvre. Une
+lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé
+des galeries de tableaux et des jardins
+de cette ville. C'est durant ce séjour de Gênes,
+à en croire Paul de Musset, que leur serait
+malheureusement apparu le contraste de leurs
+natures et de leurs éducations, dans la compagnie
+de deux jeunes Italiens connus sur
+le bateau qui les avait amenés de Marseille.</p>
+
+<p>George Sand elle-même, dans <i>Elle et Lui</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, place
+à Gênes leurs premiers malentendus. Mais son
+roman est peu précis, quant à la succession
+des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle
+reproche ici à Laurent devant Thérèse malade,
+doit se rapporter aux premiers jours de
+Venise<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> <i>Lui et Elle</i>, 83 et sq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>Elle et Lui</i>, 121 et sq.</blockquote>
+
+<p>De Gênes, tous deux se rendirent par mer à
+Livourne. Une caricature d'Alfred les représente,
+sur le bateau, en costume de voyageurs,
+<i>Elle</i>, appuyée au bastingage, la cigarette aux
+lèvres, <i>Lui</i>, en proie au mal de mer, avec
+cette légende: <i>Homo sum et nihil humani
+a me alienum puto</i>.</p>
+
+<p>George Sand raconte qu'en proie aux frissons
+et défaillances de la fièvre, elle visita Pise
+et le Campo Santo, dans une grande apathie;
+que presque indifférents à la suite de leur
+voyage, ils jouèrent à pile ou face Rome ou
+Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.
+Leur séjour à Florence fut de courte
+durée, George Sand toujours malade, et Musset
+préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à
+tirer des chroniques locales. Ce drame est devenu
+<i>Lorenzaccio</i>. Ils traversèrent seulement Ferrare
+et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834,
+à Venise.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, cinquième partie, chap. III.</blockquote>
+
+<p>On a retrouvé récemment une saisissante
+page de George Sand, racontant leur entrée à
+Venise. C'est le premier chapitre d'un roman
+qu'elle n'a pas écrit; mais l'identité parfaite
+des personnages avec elle et son compagnon
+en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le
+voici<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> Publié par M. de Lovenjoul. <i>Cosmopolis</i> de mai 1896.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Il était dix heures du soir lorsque le misérable <i>legno</i>
+qui nous cahotait depuis le matin sur la route sèche et
+glacée s'arrêta à Mestre. C'était une nuit de janvier
+sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans l'obscurité.
+Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. Le
+chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions
+pas un mot de vénitien. La fièvre me jetait dans une
+apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni l'onde,
+ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson,
+et je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement
+quelque chose d'horriblement triste. Cette
+gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait
+à un cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le
+flot. Le temps était calme et il ne me semblait pas que
+nous allassions vite, bien que trois hommes noirs nous
+fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre eux une conversation
+suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu.
+Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse
+de l'archipel vénitien où, au moindre coup de
+vent, des courants terribles se précipitent avec furie. Il
+faisait si noir que nous ne savions pas si nous étions en
+pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations.
+J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces
+ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait
+point à moi une affection puissante, dans cette arrivée
+chez un peuple dont nous ne connaissions pas un seul
+individu et dont nous n'entendions pas même la langue,
+dans le froid de l'atmosphère dont l'abattement de la
+fièvre ne me laissait plus la force de chercher à me préserver,
+il y avait de quoi contrister une âme plus forte
+que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout
+propos m'a donné un fond d'insouciance plus efficace
+que toutes les philosophies. Qui m'eût prédit que cette
+Venise, où je croyais passer en voyageur, sans lui rien
+donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon
+quelques impressions d'artiste, allait s'emparer de moi,
+de mon être, de mes passions, de mon présent, de mon
+avenir, de mon coeur, de mes idées, et me ballotter
+comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur
+ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible
+jouet, avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise
+allait me séparer violemment de mon idole, et me garder
+avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises
+avec le désespoir, la joie, l'amour et la misère?</p>
+
+<p>Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer;
+je lui aurais répondu par mon argument philosophique:
+Tout se peut! Donc, tout ce qui peut arriver peut aussi
+ne pas arriver, et tout ce qui peut arriver peut être
+supporté, car tout ce qui peut être supporté peut aussi
+ne pas arriver.</p>
+
+<p>Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des
+coulisses qui servent de double persiennes aux gondoles,
+et regardant à travers la glace, s'écria:&mdash;Venise!</p>
+
+<p>Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce
+cadre étroit! Nous descendions légèrement le superbe
+canal de la Giudecca; le temps s'était éclairci, les lumières
+de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais
+qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité
+reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc,
+la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme
+des sculptures élégantes et des masses splendides. Peu
+à peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur l'horizon
+au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commença
+d'éclairer les trésors d'architecture variée qui
+font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.</p>
+
+<p>Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le
+courant de la Giudecca, nous vîmes passer successivement
+sur la région lumineuse de l'horizon la silhouette
+de ces monuments d'une beauté sublime, d'une grandeur
+ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente
+du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles
+chrétiens soutenus par mille colonnettes élancées;
+surmontées d'aiguilles légères; les coupoles arrondies
+de Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albâtre
+quand la lune les éclaire; la vieille Tour de l'Horloge
+avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières
+des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc,
+géant isolé, au pied duquel, par antithèse, un
+mignon portique de marbres précieux rappelle en petit
+notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel; enfin,
+les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux
+colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta.
+Ce tableau ainsi éclairé nous rappelait tellement les
+compositions capricieuses de Turner qu'il nous sembla
+encore une fois voir Venise en peinture, dans notre mémoire,
+ou dans notre imagination.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela
+est beau comme le plus beau rêve. Voilà Venise comme
+je la connaissais, comme je la voulais, comme je l'avais
+vue quand je la chantais dans mes vers. Et cette lune
+qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa
+poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent
+en frais pour notre réception? Quelle magnifique entrée!
+Ne sommes-nous pas bénis? Allons, voilà un heureux
+présage. Je sens que la Muse me parlera ici. Je vais enfin
+retrouver l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir
+mettre la main dessus!</p>
+
+<p>Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas...
+</p></blockquote>
+
+<p>Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant
+à se sentir à Venise. La somptueuse inconsolée,
+l'éternelle impératrice des lagunes, cité
+dolente de ses rêveries, Venise, Venise la
+Rouge de ses premiers chants romantiques, lui
+épargna la déception qu'il avait redoutée.</p>
+
+<p>Il s'installa avec son amie sur le quai des
+Esclavons, dans un vieux palais transformé en
+<i>albergo</i>, à l'entrée du Grand Canal, devant la
+<i>Salute</i>, près de la glorieuse place Saint-Marc.
+C'était l'hôtel Danieli ou <i>Albergo Reale</i> dont
+le dernier occupant avait été un comte Nani-Mocenigo<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Ancien palais Bernado-Nani.&mdash;Mme Louise Colet raconte
+longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches
+de l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli:
+deux chambres, sur une ruelle, aboutissant à un grand salon
+tendu de soie bleu foncé qui regardait la <i>Riva dei Schiavoni.</i>
+Balzac aurait occupé le même logement en 1835.&mdash;Cf. L. COLET,
+<i>l'Italie des Italiens</i>, t. I, p. 249. In-18, Paris,
+Dentu, 1862.</blockquote>
+
+<p>Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se
+rattachait au séjour de Byron. «Jadis lord
+Byron avait habité un palais sur le Grand
+Canal&mdash;«<i>Aveva tutto il palazzo, lord Byron</i>»,
+leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais
+est demeuré si vivace chez Alfred de
+Musset que, huit ans plus tard, on le retrouve
+dans son <i>Histoire d'un merle blanc</i>: «J'irai à
+Venise et je louerai sur les bords du Grand
+Canal, au milieu de cette cité féerique, le
+grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres
+dix sous par jour; là je m'inspirerai de tous les
+les souvenirs que l'auteur de <i>Lara</i> doit y avoir
+laissés<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> MAURICE CLOUARD, <i>Alfred de Musset et George Sand
+(Revue de Paris</i> du 15 août 1896).</blockquote>
+
+<p>Le charme dolent de Venise, la séduction
+nostalgique de la dernière capitale du Rêve,
+enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une
+fois goûté. C'était le dernier voeu de Théophile
+Gautier d'endormir ses jours dans un vieux palais
+de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé
+pour Robert Browning et Richard Wagner.</p>
+
+<p>George Sand, toujours languissante de sa
+fièvre de Gênes, s'était cependant mise au travail.
+A peine installée, elle abordait la tâche
+qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus
+tôt possible un roman à Buloz. Aucune autre
+occupation, aucun plaisir ne devaient l'en distraire.
+Il fallait gagner sa vie pour pouvoir
+jouir de Venise. Et sans doute, elle pressait
+son compagnon de l'imiter<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Musset regardait,
+écoutait, admirait, parcourait la ville en tous
+sens, prenant des notes, flânant surtout, vivant
+la vie vénitienne. Bientôt son amie dut
+garder la chambre, décidément influencée par
+la <i>malaria</i>. Tout en continuant ses promenades,
+manqua-t-il d'égards envers cette compagne
+souffrante, plus âgée que lui de six ans et
+surtout occupée de ses productions littéraires?
+Nous l'examinerons plus loin. Voici que Musset
+va tomber lui-même gravement malade. Ceci
+va jeter entre eux un troisième personnage,
+leur médecin, le docteur Pietro Pagello.
+Sans l'exceptionnelle qualité de ses deux
+partenaires, il serait malaisé de le mettre en
+scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais
+l'universelle rumeur qui a divulgué depuis
+deux mois l'histoire des Amants de Venise, a
+fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant
+que ce qui est essentiel au récit de ce
+roman d'amour. Né en 1807, à Castelfranco-Veneto,
+il a passé sa vie à Venise d'abord, puis
+à Bellune comme médecin principal de l'hôpital
+civil. Il y demeure, entouré d'une nombreuse
+famille et fort estimé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> Dans son roman de <i>Lui</i>, curieux à plus d'un titre (1860),
+Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables
+du poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et
+leurs amants, durant la réclusion volontaire de G. Sand a
+l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse peut-être s'y trop fier
+pour les détails, cette partie de son livre laisse une impression
+de vraisemblance qu'il fallait signaler. <i>(Lui,</i> pp. 161-248,
+in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le récit du
+poète lui-même,&mdash;qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.</blockquote>
+
+<p>Habile et intelligent dans sa profession, avec
+de vrais dons de poète, il était d'une franche
+beauté, forte et plantureuse, quand il connut
+G. Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par
+Bevilacqua en témoigne. Sans insister sur son
+caractère moral, disons du moins que le Smith
+de la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> nous paraît
+être de tous ses portraits romanesques le
+plus proche de la vérité.</p>
+
+<p>Quoique cette aventure, après soixante-deux
+ans, ne relève plus guère que de l'histoire littéraire,
+on conçoit les répugnances du docteur
+Pagello à en entretenir le public<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>. Je n'ai pas
+hésité cependant à faire connaître un document
+précieux qui devait éclairer singulièrement
+cette aventure fameuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même une
+allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé
+pour la première fois, en 1881, de ses rapports avec George
+Sand et Musset, dans une lettre au <i>Corriere della Sera</i> (traduite
+au <i>Figaro</i> du 14 mars 1881). Au cours de la même
+année, un rédacteur de l'<i>Illustrazione italiana</i>, qui l'avait
+interrogé sur ses aventures de Venise, cita quelques
+fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à demi-mot.
+Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences
+littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs
+lecteurs!</blockquote>
+
+<p>Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto,
+l'hôte d'une Italienne du plus noble
+esprit, feu la comtesse Andriana Marcello,
+comme je m'enquérais des traces laissées par
+G. Sand et Musset à Venise, elle voulut bien
+demander à la fille aînée du médecin de Bellune,
+laquelle habitait Mogliano, de lui confier
+les documents qu'elle possédait. Avec plusieurs
+lettres de G. Sand, Mme Antonini nous
+communiqua un mémorial autographe de cette
+histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,&mdash;le
+tout inédit, comme le prétendait la famille
+de Pagello.</p>
+
+<p>Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites
+en effet; le journal du docteur l'était
+moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans
+<i>un volume</i> introuvable, et parfaitement inconnu,
+où, parmi des essais dramatiques et littéraires
+de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé
+le mémorial du médecin de Bellune<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. Aux
+premières lignes, j'ai reconnu le texte même
+du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion
+à le faire connaître.... En le traduisant
+pour la première fois, je l'ai accompagné d'un
+récit synthétique du drame de Venise, d'observations
+et de maints détails inédits<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> LUIGIA CODEMO. <i>Racconti, scene, bozetti, produzioni
+drammatiche,</i> 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal
+de Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo,
+figure sous ce titre: <i>Sandiana</i> au premier volume
+(pp. 155-188).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>L'histoire véridique des amants de Venise</i>, dans le <i>Gaulois</i>
+des 16 et 17 octobre 1896.&mdash;<i>La vie de George Sand et du docteur
+Pagello à Venise</i> et <i>Sand-Musset-Pagello: le retour en
+France,</i> dans l'<i>Echo de Paris</i> des 20 et 21 octobre 1896.</blockquote>
+
+<p>Le journal intime de Pagello est de peu de
+temps postérieur aux événements qu'il évoque.&mdash;Écoutons
+le docteur raconter comment il
+entra en relations avec le couple français de
+l'hôtel Danieli.</p>
+
+<blockquote><p>
+Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études
+médicales, je commençais à me procurer quelques
+clients. Je me promenais un jour sur le quai des
+Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et
+lettré de goût. En passant sous les fenêtres de l'<i>Albergo
+Danieli</i> (ou Hôtel-Royal), je vis à un balcon du
+premier étage une jeune femme assise, d'une physionomie
+mélancolique, avec les cheveux très noirs et
+deux yeux d'une expression décidée et virile. Son
+accoutrement avait un je ne sais quoi de singulier. Ses
+cheveux étaient enveloppés d'un foulard écarlate, en
+manière de petit turban.</p>
+
+<p>Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée
+sur un col blanc comme neige et, avec la désinvolture
+d'un soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un
+jeune homme blond, assis à ses côtés. Je m'arrêtai à la
+regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante
+fumeuse... tu la connais peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la
+connaître. Cette femme-là doit être en dehors du commun
+des femmes. Toi qui as beaucoup voyagé, dis-moi
+quels sont tes sentiments à son endroit.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races
+et de toutes les couleurs, je ne saurais rien décider de
+raisonnable: peut-être Anglaise romanesque ou Polonaise
+exilée, elle a l'air d'une personne de haut rang;
+elle doit être étrange et fière.</p>
+
+<p>Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc,
+où nous nous séparâmes.</p>
+
+<p>Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois
+(lequel était Rebizzo... je ne crois pas commettre
+d'indiscrétion en le révélant). Il était à table avec sa
+famille. Je me montrai un peu préoccupé; il s'en
+aperçut et, se tournant vers sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en
+ce moment à certaine belle fumeuse....</p>
+
+<p>&mdash;Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise,
+répondis-je, mais que je puis vous assurer être une
+Française pur sang. Je lui ai fait visite il y a une heure,
+j'y retournerai; c'est déjà une de mes clientes; elle a
+voulu mon adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli
+vint chez moi et je fus introduit dans l'appartement de
+la fumeuse qui, assise sur un petit siège, la tête mollement
+appuyée sur sa main, me pria de la soulager d'une
+forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai une
+saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant
+elle fut soulagée. En me congédiant, elle me pria de
+revenir, si elle ne me faisait rien dire. Le jeune homme
+blond, son compagnon inséparable, me reconduisit
+avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et
+voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un
+pressentiment&mdash;doux ou amer, je ne sais&mdash;me dit:
+«Tu reverras cette femme et elle te dominera....»</p>
+
+<p>Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par
+un éclat de rire de mes hôtes, qui me déclarèrent
+<i>amoureux</i>.... «&mdash;Non, non, répondis-je, pas encore!&mdash;Mais
+qui est donc cette étrangère? demanda la Bianchina.&mdash;Je
+ne sais, lui répondis-je.&mdash;Mais pourquoi
+n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son
+nom et sa provenance?&mdash;Pourquoi?... Parce que j'ai
+comme peur de le savoir.&mdash;Ah! ah! il est amoureux
+et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....»</p>
+
+<p>Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels
+faisant ma visite à peu près journalière aux Rebizzo, la
+signora Bianchina me demandait souvent, avec un malin
+sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la dernière
+enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette
+lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et
+son mari assis à dîner. Ils la parcoururent avidement.
+Elle disait ceci<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>:
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un
+article anonyme de l'<i>Illustrazione italiana</i> (de Rome) du
+1er mai 1881. Sous ce titre: <i>Une lettre inédite de George Sand,</i>
+l'auteur l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de
+Musset, G. Sand et Pagello à Venise, et d'extraits de lettres
+à lui récemment adressées par ce dernier. Nous en donnons
+la traduction faite par M. de Lovenjoul, sur le texte photographié
+de l'autographe qui appartient à M. Minoret. (<i>Cosmopolis</i>
+du 15 avril 1896).</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Mon cher monsieur Païello [Pagello],</p>
+
+<p>Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous
+pourrez, avec un bon médecin, pour conférer ensemble
+sur l'état du malade français de l'Hôtel-Royal.</p>
+
+<p>Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour
+sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade,
+il a la tête excessivement faible, et raisonne souvent
+comme un enfant. C'est cependant un homme d'un caractère
+énergique et d'une puissante imagination. C'est
+un poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du
+travail de l'esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu,
+l'ont beaucoup fatigué, et ont excité ses nerfs. Pour le
+moindre motif, il est agité comme pour une chose d'importance.</p>
+
+<p>Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou,
+toute une nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il
+voyait comme des fantômes autour de lui, et criait de
+peur et d'horreur. A présent, il est toujours inquiet, et,
+ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il
+fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause,
+demande son pays, [et] dit qu'il est près de mourir ou
+de devenir fou!</p>
+
+<p>Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la
+surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je
+crois qu'une saignée pourrait le soulager.</p>
+
+<p>Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin,
+et de ne pas vous laisser rebuter par la difficulté
+que présente la disposition indocile du malade. C'est la
+personne que j'aime le plus au monde, et je suis dans
+une grande angoisse de la voir en cet état.</p>
+
+<p>J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que
+peuvent espérer deux étrangers.
+Excusez le misérable italien que j'écris.</p>
+
+<p>G. SAND.
+</p></blockquote>
+
+<p>Ce premier récit n'est pas conforme à la
+légende accréditée par Paul de Musset. D'après
+celui-ci, Rebizzo, «<i>l'illustrissimo dottore Berizzo,</i>
+un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé
+d'une perruque jadis noire et roussie par le
+temps, dont toute sa personne offrait l'emblème
+décrépit», serait le médecin, le premier médecin,
+qui aurait introduit Pagello chez Musset.</p>
+
+<p>Une des caricatures de Musset, dans l'album
+de Venise, représente un buste de vieillard
+penché, une lancette à la bouche, disant: <i>Non
+v'é arteria</i>....</p>
+
+<p>Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère,
+était-il Rebizzo? Je ne le pense pas, quoique
+tous les biographes l'aient répété.</p>
+
+<p>Le récit de Pagello donne déjà un signalement
+contraire. Un article du <i>Figaro</i> de 1882, signé
+«Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt
+Mme Louise Colet, dans son voyage en Italie,
+ont appelé ce premier médecin le docteur Santini<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> <i>Figaro</i> du 28 avril 1882.&mdash;LOUISE COLET, <i>l'Italie des
+Italiens</i>, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document
+qui a sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier
+Danieli (1859), Mme Louise Colet lui fait dire:<br>
+
+<p>«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme
+blond fut gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini
+qui le soigna.</p>
+
+<p>&mdash;Un vieux docteur, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui
+faisait les saignées et donnait les purgatifs, comme c'était
+alors l'usage à Venise. Depuis, l'élève du docteur Santini, ce
+bon Pietro Pagello, est devenu docteur à son tour; je puis
+vous en parler sciemment, car je suis le parrain de sa fille
+aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce diable de
+Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....</p>
+
+<p>&mdash;Était-il bien beau, ce Pietro Pagello?</p>
+
+<p>&mdash;Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un
+Prussien.»</p></blockquote>
+
+
+<p>Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la
+suite: c'étaient des amis de Pagello; ils voulurent
+prêter quelque argent à George Sand,
+ainsi qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges
+de celui-ci, dans l'album de Venise, nous
+montre un vieux ménage endimanché, à la
+toilette ridicule, où je me plais à reconnaître
+<i>la Bianchina</i> et son mari, tels que nous les fait
+entrevoir le récit de Pagello.&mdash;Revenons à son
+journal. Le jeune docteur a remis à ses aimables
+confidents la lettre que nous avons citée:</p>
+
+<blockquote><p>
+Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le
+feuillet. Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis
+Rebizzo, ce fut la signature qui, lue, les fit s'exclamer
+d'une voix: <i>«George Sand!»</i></p>
+
+<p>Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au
+malade français, quelle maladie il avait et qui il était.
+Je leur répondis:&mdash;Le jeune patient est alité avec une
+maladie grave que nous avons jugée, mon collègue et
+moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il
+se nomme Alfred de Musset.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Per Bacco!</i> s'écria Rebizzo, c'est le romantique
+chantre de la Lune! Connais-tu ses poésies?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est
+d'une grande fantaisie un peu désordonnée, mais en
+même temps délicate.
+</p></blockquote>
+
+<p>Cette lettre de George Sand à Pagello est importante.
+On n'en a pas fait ressortir la valeur
+décisive sur le développement de cette histoire
+d'amour. Elle démontre d'abord que des relations
+antérieures existaient entre lui et le couple
+de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon
+n'était pas restée, vraisemblablement, sans
+s'apercevoir de l'admiration du jeune Italien,
+quand <i>le hasard</i> le lui amena dans la personne
+du médecin demandé pour sa migraine. Elle
+songea de nouveau à lui pour remplacer l'imbécile
+docteur, premier appelé au chevet de
+Musset gravement atteint. Son malade était, du
+moins, encore «la personne qu'elle aimait
+le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera
+du sort du poète, va nous livrer tout le
+secret d'une idylle qui doit finir en tragédie.</p>
+
+<p>Dans quelle situation morale Pagello a-t-il
+trouvé George Sand et Alfred de Musset? George
+Sand, étalant la première, des récriminations,
+au lendemain de la mort du poète, dans un
+roman à clef, <i>Elle et Lui</i>, «procès-verbal de
+nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp,
+se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines,
+du moins de négligences cruelles de la
+part de Musset, d'indifférence et d'abandon.
+Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres,
+des témoignages trop contradictoires de leur état
+d'âme avant la crise qui doit assombrir à jamais
+cet amour, pour qu'on puisse rien établir
+de précis...</p>
+
+<p>George Sand essayant, <i>huit mois plus tard</i>, de
+retracer à son amant cette phase douloureuse,
+lui écrira:</p>
+
+<blockquote><p>
+De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à
+toi, à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue
+malade, n'as-tu pas pris de l'humeur en disant que
+c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme malade?
+et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture?
+Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il
+faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément
+les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je
+ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis
+plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à
+mon travail, à mes affections et à mes devoirs pour être
+conduite à trois cents lieues<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a> et abandonnée avec des paroles
+si offensantes et si navrantes, sans aucun autre
+motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse
+profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me
+suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot
+affreux a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai
+jamais, dans le casino Danieli: «George, je m'étais
+trompé, je t'en demande pardon, mais <i>je ne t'aime pas</i>.»
+Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le
+lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent,
+je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi,
+et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en
+pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou.
+La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et
+nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons
+camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus
+possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le
+soir, et un jour tu me dis que tu craignais<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>... Nous
+étions tristes. Je te disais: «<i>Partons</i>, je te reconduirai
+jusqu'à Marseille», et tu répondais: «Oui, c'est le mieux,
+mais je voudrais travailler un peu ici puisque nous y
+sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne
+pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais
+guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là,
+quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me
+dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui m'appelais
+l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse,
+que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je
+te l'avais dit aussi: «<i>Nous ne nous aimons plus, nous ne
+nous sommes pas aimés</i><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>.»
+</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le poète.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.</blockquote>
+
+<p>Voilà des accusations dont il convient de
+tenir compte. Pourtant, au lendemain de la
+crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à
+son silence elle a craint un moment de l'avoir
+perdu, ne lui a-t-elle pas écrit: «Oh! mon enfant!
+mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et
+de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne
+me dis pas que tu as eu des torts envers moi;
+qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien
+sinon que nous avons été bien malheureux et
+que nous nous sommes quittés<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896, p. 7.</blockquote>
+
+<p>Musset également, en parlant de Venise,
+désespéré d'elle et de lui-même, ne lui jette-t-il
+pas cet aveu «qu'il a mérité de la perdre<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>»..._&mdash;Lettres
+d'amants encore enchaînés l'un à
+l'autre!&mdash;C'est par des documents plus précis
+que nous parviendrons à reconstituer le vraisemblable
+de leur navrante histoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> V. plus loin.</blockquote>
+
+<p>Voilà donc le docteur Pagello en relations
+suivies avec George Sand et Alfred de Musset
+(février 1834), tout heureux de se rapprocher
+enfin de la belle étrangère de l'hôtel Danieli.
+Rendons la parole à son journal.</p>
+
+<blockquote><p>
+Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer.
+George Sand veillait avec moi des nuits entières,
+à son chevet. Ces veillées n'étaient pas muettes et les
+grâces, l'esprit élevé, la douce confiance que me montrait
+la Sand, m'enchaînaient à elle tous les jours, à
+toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions
+de la littérature, des poètes et des artistes italiens; de
+Venise, de son histoire, de ses monuments, de ses coutumes;
+mais à chaque nouveau trait, elle m'interrompait
+en me demandant à quoi je pensais. Confus de me
+sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle,
+je me prodiguais en excuses, devenant rouge comme
+braise, tandis qu'elle me disait avec un sourire presque
+imperceptible et un regard de la plus fine expression:
+«Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille
+questions!» Je restais muet.</p>
+
+<p>Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner
+de son lit parce qu'il se sentait passablement bien
+et avait envie de dormir, nous nous assîmes à une table
+près de la cheminée.</p>
+
+<p>Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention
+d'écrire un roman qui parle de la belle Venise?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet
+et se mit à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je
+la regardais étonné, contemplant ce visage ferme,
+sévère, inspiré; puis, respectueux de ne pas la troubler,
+j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la table,
+et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la
+moindre attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement,
+George Sand déposa la plume et, sans me regarder
+ni me parler, elle se prit la tête entre les mains et
+resta plus d'un quart d'heure dans cette attitude, puis,
+se levant, elle me regarda fixement, saisit le feuillet où
+elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite,
+prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred
+qui dormait, et s'adressant à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous pouvez partir, et au revoir demain
+matin.
+</p></blockquote>
+
+<p>Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai
+de lire ce feuillet...</p>
+
+<p>Qu'était cette page remise par George Sand
+à Pagello? «Un splendide morceau poétique»,
+avait écrit le fils du docteur, avant que son
+père ne se décidât, récemment, à le laisser
+publier. Un morceau à double fin, un chapitre
+de roman imaginé par George Sand pour se
+déclarer à Pagello. Elle le plia dans une enveloppe
+sans adresse et le lui remit, a raconté
+M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même
+(lettre citée par le Dr Cabanès<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>). Pagello
+feignit de ne pas comprendre et demanda à
+qui remettre ce pli. «&mdash;<i>Au stupide Pagello</i>»,
+écrivit George Sand sur l'enveloppe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> <i>Revue hebdomadaire</i> du 1er août 1896.</blockquote>
+
+<p>Sans reproduire avec le récit du docteur,
+cette «déclaration» mystérieuse, Mme Luigia
+Codemo en citait pourtant une phrase qui peut
+la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais;
+peut-être bientôt te haïrai-je.» Elle ajoutait
+qu'observant devant l'intéressé lui-même la
+beauté de cette page, digne de l'auteur de <i>Lélia</i>,&mdash;sa
+propre héroïne sans doute,&mdash;Pagello
+lui avait répliqué par les premières paroles du
+roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour
+fait-il tant de mal<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.</blockquote>
+
+<p>La déclaration de George Sand est maintenant
+connue. Au cours d'une interview récente,
+obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,&mdash;interview
+des plus méritoires, celui-ci, nonagénaire
+et sourd, n'entendant pas le français,&mdash;M.
+le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise
+de son interprète, M. le Dr Just Pagello son
+fils, à lui livrer ces feuillets mémorables<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> Dr A. CABANÈS, <i>Une visite au Dr Payello. La déclaration
+d'amour de George Sand</i>.&mdash;<i>Revue hebdomadaire</i> du 24 octobre
+1896.</blockquote>
+
+<p>On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au
+style des premiers chapitres de <i>Lélia</i>.</p>
+
+<blockquote><p>
+<i>En Morée</i>.</p>
+
+<p>Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les
+mêmes pensées ni le même langage; avons-nous du
+moins des coeurs semblables?</p>
+
+<p>Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé
+des impressions douces et mélancoliques: le généreux
+soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il
+données? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment
+aimes-tu?</p>
+
+<p>L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras,
+l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne
+sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon
+pays on n'aime pas ainsi; je suis auprès de toi comme
+une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec
+désir, avec inquiétude.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai
+jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma
+langue, et je ne sais pas assez la tienne pour te faire des
+questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que
+je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à
+fond la langue que tu parles.</p>
+
+<p>Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous
+ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute
+des idées, des sentiments et des besoins inexplicables
+l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton tempérament
+de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu
+dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères
+qui m'atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.</p>
+
+<p>Peut-être ne connais-tu pas les larmes.</p>
+
+<p>Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu
+des maux que j'ai soufferts avant de te rencontrer?
+Sauras-tu pourquoi je suis triste? Connais-tu
+la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé peut-être
+dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme.
+Sais-tu qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman,
+ni civilisé ni barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il
+dans cette mâle poitrine, dans cet oeil de lion, dans
+ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée noble et
+pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors,
+rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes
+te font du mal, espères-tu en Dieu?</p>
+
+<p>Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu
+ou m'aimes-tu? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu
+me remercier? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu
+me le dire?</p>
+
+<p>Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le
+savoir? Suis-je pour toi quelque chose d'inconnu qui
+te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux
+qu'une femme semblable à celles qui engraissent dans
+les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair
+divin, n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que
+ces femmes apaisent? Sais-tu ce que c'est que le désir
+de l'âme que n'assouvissent pas les temps, qu'aucune
+caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta maîtresse
+s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder,
+à prier Dieu et à pleurer?</p>
+
+<p>Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et
+abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine? Ton
+âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de
+celle que tu aimes?</p>
+
+<p>Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses
+ou si tu te reposes? Quand ton regard deviendra languissant,
+sera-ce de tendresse ou de lassitude?</p>
+
+<p>Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que
+je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton
+caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent
+pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le
+dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai
+t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être
+serai-je forcée de te haïr bientôt.</p>
+
+<p>Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais
+et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus
+malheureuse encore, car tu me tromperais.</p>
+
+<p>Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras
+pas de vaines promesses et de faux serments. Tu
+m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce
+que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai
+peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours
+croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses
+d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras
+expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses
+paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler
+éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions
+l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas
+tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la mienne;
+quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence
+remonte vers le foyer éternel dont elle émane.</p>
+
+<p>Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne
+veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient
+mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu
+fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je
+voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme
+que je puisse toujours la croire belle.
+</p></blockquote>
+
+<p>Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de
+cet amour romantique et la psychologie de
+George Sand, sa déclaration ne nous apprend
+rien d'elle que nous ne sachions déjà. Elle n'a
+encore trahi Musset qu'en pensée. Lui-même
+doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son
+départ de Venise pour se donner à Pagello.&mdash;Mais
+reprenons le naïf récit du jeune Italien.
+Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre,
+dans sa modeste chambre de petit médecin.
+Il est abasourdi de sa bonne fortune:</p>
+
+<blockquote><p>
+Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme
+me surprît et m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous
+pouvez vous imaginer combien je l'aimai davantage
+après cette lecture. J'aurais donné je ne sais quoi pour
+la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour
+impérissable; mais il était déjà tard, et je restais
+pourtant en face de cette feuille, la relisant deux fois
+avec le même enthousiasme. Cependant quelques
+phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi, après
+la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable
+et d'amer qui me sembla me monter au cerveau des
+profondeurs du coeur....</p>
+
+<p>Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de
+gloire, me disais-je; elle me dépeint semblable à un
+demi-dieu et badine avec moi après m'avoir jeté sur le
+dos la tunique de Nessus. Je sens que je me laisse envelopper
+en vain de ses filets, et dans cette situation je
+me demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière
+des femmes?» Ensuite, ma position me revenait à
+l'esprit; jeune, initié, je commençais à me procurer
+une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il
+y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je
+me rappelai Alfred de Musset qui, jeune, gravement
+malade, étranger, se fiait à mes soins et à mon amitié.
+Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant la tête dans
+les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait de-çà
+et de-là, comme la navette du tisserand.</p>
+
+<p>Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma
+mère morte un an auparavant. Je crus l'entendre me
+répéter son proverbe: «Si tu trouves, dans la vie, des
+attraits qui contrastent avec les principes moraux que
+je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je
+me jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans
+dormir, travaillé par les idées contraires qui luttaient
+en moi.</p>
+
+<p>A dix heures du matin, je fus, comme de coutume,
+faire ma visite à Alfred de Musset qui allait visiblement
+mieux, après avoir couru pour sa vie un grave péril. La
+Sand n'y était pas. Assis contre le lit du patient et causant
+avec lui, je n'osai demander où était sa compagne
+de voyage; mais un mouvement involontaire me fit
+maintes fois regarder derrière moi comme si je la sentais
+approcher, et j'épiais la porte d'une chambre voisine
+d'où je m'attendais à la voir apparaître.
+Il y avait pourtant deux désirs contraires en moi:
+l'un qui haletait ardemment de la voir, l'autre qui
+aurait voulu la fuir, mais celui-ci perdait toujours à la
+loterie.</p>
+
+<p>Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et
+George Sand apparut, introduisant sa petite main dans
+un gant d'une rare blancheur, vêtue d'une robe de
+satin couleur noisette, avec un petit chapeau de peluche
+orné d'une belle plume d'autruche ondoyante,
+avec une écharpe de cachemire aux grandes arabesques,
+d'un excellent et fin goût français. Je ne l'avais vue
+encore aussi élégamment parée et j'en demeurais surpris,
+lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une
+désinvolture enchanteresses, elle me dit: «&mdash;Signor
+Pagello, j'aurais besoin de votre compagnie pour aller
+faire quelques petits achats, si, cependant, cela ne vous
+dérange pas.»</p>
+
+<p>Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré
+de me mettre à son service comme <i>cicerone</i> et comme
+interprète. Alfred alors nous congédia, et nous sortîmes
+ensemble. Quand je me sentis au grand air, il
+me sembla respirer plus librement, et je parlai avec
+plus de désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta
+comment elle vivait depuis quelques mois en relations
+avec Alfred, combien de raisons nombreuses elle
+avait de se plaindre de lui, et qu'elle était déterminée
+à ne pas retourner avec lui en France. Je vis
+alors mon sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je
+m'y engouffrai les yeux fermés. Je vous fais grâce de la
+très longue conversation que j'eus avec George Sand,
+en nous promenant, trois heures durant, de-ci et de-là
+sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le
+monde en semblable cas. C'étaient les variations accoutumées
+du verbe <i>je t'aime</i>... Mais, après vingt jours
+écoulés, il survint des faits plus graves.
+Le journal de Pagello suspend ici le récit de
+son aventure, du moins jusqu'après que Musset
+aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant
+que le drame commence.&mdash;La maladie du
+poète et sa convalescence se prolongeront jusqu'au
+29 mars 1834, date de son retour en
+France. Que s'est-il exactement passé entre
+eux dans ces deux mois?</p></blockquote>
+
+<p>George Sand n'avait pas tardé à se donner à
+Pagello, nous le prouverons amplement tout à
+l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie
+contre «<i>cette sale accusation... le spectacle d'un
+nouvel amour sous les yeux d'un mourant</i><a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Lettre à Sainte-Beuve, 1861.
+<i>Cosmopolis</i> du 15 avril 1896.</blockquote>
+
+<p>Que Musset ait souffert tous les tourments
+de la jalousie, qu'il ait même soupçonné jusqu'à
+l'évidence l'infidélité de son amie, c'est
+hors de doute. Il sera difficile pourtant de
+préciser l'état d'âme complexe du pauvre grand
+poète à son départ de Venise.</p>
+
+<p>Cette femme dont l'amour empoisonnait sa
+vie n'avait-elle pas persuadé à sa faiblesse
+qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant
+comme l'innocente et maternelle victime de
+leur amour?... Rentré à Paris, il s'occupera
+des affaires de George Sand; l'éloignement la
+lui poétisera, en la justifiant à ses yeux, et le
+30 avril, il n'hésitera pas à lui écrire: «Je
+voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes
+os!» Cet autel, il l'élèvera dans les trois dernières
+parties de la <i>Confession d'un enfant du
+siècle</i>, où il n'accuse que lui-même. Ce qui
+n'empêchera point son orgueilleuse idole
+d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres
+détails d'une intimité malheureuse y sont si
+fidèlement, si minutieusement rapportés... que
+je me suis mise à pleurer comme une bête
+en fermant le livre...»</p>
+
+<p>Que Musset ait été sans reproche, il n'en
+saurait être question. Lui-même s'en est généreusement
+confessé. Son inégalité de caractère,
+due à des nerfs malades; ses rechutes probables
+dans l'intempérance, qui offensaient l'orgueil
+de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme
+durant la maladie de son amie, feraient
+admettre, chez celle-ci, du découragement, sinon
+un dessein de revanche. On a parlé de légères
+infidélités de Musset dans les premières semaines
+de leur séjour à Venise,&mdash;elle, languissante
+de lièvre, mais surtout préoccupée
+d'écrire: obsession d'un travail régulier qui
+exaspérait l'éternelle fantaisie du poète. Lui-même
+se serait ouvert à Arsène Houssaye de
+quelques passades sans importance<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>. Or, George
+Sand n'y a fait que vaguement allusion,&mdash;hors
+toutefois son roman d'<i>Elle et Lui</i>.&mdash;Qui sait
+si le poète, hanté de la superstition française,
+n'a pas voulu se vanter de n'avoir obtenu que
+ce qu'il méritait?...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> <i>Confessions</i> d'A. Houssaye, tome V.</blockquote>
+
+<p>Mais rien ne semble pouvoir excuser le
+changement soudain de la maîtresse, sa légèreté,
+sinon sa perfidie, au chevet de son ami
+mourant. Voilà des jours et des semaines qu'elle
+le veille, en mère inquiète, avec ce dévouement
+sans bornes dont elle avait la source dans son
+instinct de protection, quand tout à coup elle
+s'avise de prendre Pagello pour amant. Elle n'a
+pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au début
+de cette grave maladie, elle a appelé Pagello,
+en lui écrivant «qu'il s'agit de la personne
+qu'elle aime le plus au monde».&mdash;Peut-être
+déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant
+ces mots. Mais pourquoi appeler Pagello
+et non pas un autre?... Peut-être Musset l'avait-il
+désiré?...</p>
+
+<p>Nous avons vu dans le journal sincère du
+médecin la naissance de sa bonne fortune.
+Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment
+lui vint le soupçon? Il faut parler ici d'un épisode
+fameux: la vision qu'aurait eue Musset,
+alors en grand danger, de l'étrange façon dont
+sa garde-malade remplissait les intermèdes avec
+Pagello. On connaît la scène contée dans <i>Lui
+et Elle</i>: Falconey vient de s'entendre juger
+comme perdu par sa maîtresse et son médecin.
+Entre deux accès de léthargie il les aperçoit,
+dans sa propre chambre, aux bras l'un de
+l'autre, puis il constate qu'ayant dîné là, ils
+ont bu dans le même verre...</p>
+
+<p>Sainte-Beuve, confident de George Sand
+durant cette période expérimentale de sa vie,
+Sainte-Beuve, je le sais de bonne source,
+croyait la vision du poète réelle; la correspondance
+des deux amants prouvera-t-elle que le
+poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset
+lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à
+travers le livre de son frère, où l'on a prétendu
+que la rancune éclatait à chaque page. La famille
+du poète a toujours maintenu, au contraire,
+que Paul de Musset n'avait dit que la vérité.
+Comment mettre en doute une affirmation
+de la force de celle-ci: «Il n'appartenait
+qu'à Edouard Falconey de raconter des événements
+qui ont exercé une influence considérable
+sur son génie et sur sa vie entière; lui
+seul a pu recueillir les détails de cette singulière
+soirée... En voici la relation <i>telle qu'il
+la dicta lui-même</i> à Pierre (<i>Paul de Musset</i>)
+vingt ans plus tard.» Suit la scène bien connue
+de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un
+roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de
+son héros dans l'intérêt de la cause. On sera
+convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le
+chapitre de <i>Lui et Elle</i> avec ce morceau inédit
+que Mme Lardin de Musset m'a permis de
+copier sur l'autographe de son frère Paul:</p>
+
+<p>DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852.</p>
+
+<p>Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade
+à Venise. Un soir, Pagello et G.S. étaient assis
+près de mon lit. Je voyais l'un, je ne voyais pas l'autre,
+et je les entendais tous deux. Par instants, les sons
+de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par
+instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.</p>
+
+<p>Je sentais des bouffées de froid monter du fond de
+mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave
+ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des
+os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai
+même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée
+aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on
+pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de
+vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut
+impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une
+main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse
+d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.</p>
+
+<p>J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur
+mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha
+du lit et me tâta le pouls. Le mouvement qu'il
+me fit faire était si brusque pour ma pauvre machine
+que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin
+ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras
+sur le lit. Il le jeta comme une chose inerte, me croyant
+mort ou à peu près. A cette secousse terrible, je sentis
+toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un
+coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se
+passa ensuite un long temps. Est-ce le même jour ou le
+lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je
+ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis
+certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour
+une vision de malade si d'autres preuves et des aveux
+complets ne m'eussent appris que je ne m'étais pas
+trompé. En face de moi je voyais une femme assise sur
+les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée en
+arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière
+pour voir le haut de ce groupe, où la tête de l'homme
+devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi
+une partie du groupe; mais cette tête que je cherchais
+vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je
+vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier
+moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression.
+Il me fallut une minute pour comprendre cette révélation;
+mais je compris tout à coup et je poussai un
+léger cri. J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller
+et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que
+j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais
+voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier:
+«Mes amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne
+s'en réjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello
+s'approcha de moi, me regarda et dit: «Il va mieux.
+S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en effet.</p>
+
+<p>C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être
+que Pagello s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit
+de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle.
+Pagello accepta la proposition. Il s'assit et causa gaiement.
+Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis
+qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à
+Murano. «&mdash;Quand donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble
+à Murano? Apparemment quand je serai enterré.»
+Mais je songeai que les dîneurs comptaient
+sans leur hôte. En les regardant prendre leur thé, je
+m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la
+même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir.
+G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un
+paravent, et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient.
+G.S. prit ensuite une lumière pour éclairer Pagello.
+Ils restèrent quelque temps ensemble sur
+l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever
+mon corps sur mes mains tremblantes. Je me mis <i>à
+quatre pattes</i> sur le lit. Je regardai la table de toute la
+force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne m'étais
+pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait
+plus souffrir l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant
+je trouvai encore le moyen de douter, tant
+j'avais de répugnance à croire une chose si horrible!</p>
+
+<p>Les lettres de George Sand à Pagello, que
+celui-ci, vingt fois près de les détruire, a conservées
+pourtant (M. Maurice Sand lui savait
+gré de sa discrétion), nous éclaireraient pleinement
+sur cette phase de leur amour. Pagello n'en
+voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal
+intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion
+à publier, non sans quelques retranchements
+utiles, la plus belle de ces lettres. J'en
+avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages
+de sa ferme écriture, une précieuse planche
+d'anatomie morale adressée par George Sand à
+son nouvel amant.</p>
+
+<p>J'y lis clairement qu'une scène violente entre
+Lélia et Musset a résulté du «continuel espionnage»
+trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé
+par les souffrances du pauvre jaloux, aurait
+demandé à George Sand de lui pardonner. Elle
+y aurait consenti «par faiblesse et imprudence»,
+ne croyant pas au repentir, ne sachant
+elle-même ce que c'est que le repentir!
+Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût
+d'abord beaucoup pleuré, puis se fût calmé.
+Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir pour
+la France; elle l'y eût accompagné et on se fût
+séparé amicalement à Paris.</p>
+
+<p>Pagello apparaît ici comme un honnête coeur
+qui a pu envisager chez son amie un complet
+pardon de l'amant trahi,&mdash;le pardon de
+l'amour peut-être. Mais elle ne sait être généreuse:
+quand on l'a offensée et qu'elle a dit
+qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite
+peut être magnanime, mon coeur ne peut
+pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse,
+ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par
+devoir ou par honneur; mais lui pardonner
+par amour, ce m'est impossible.»</p>
+
+<p>Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion
+et de l'orgueil, en expliquant à Pagello
+quelle soumission elle espère de lui...</p>
+
+<p>Mais la singulière amoureuse interrompt ses
+remontrances pour déclarer à son amant qu'il
+réunit à ses yeux toutes les perfections.</p>
+
+<p>C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle
+aime sans souffrir au bout de trois jours. Elle
+se sent jeune encore; son coeur n'est pas
+usé. Ici, un hymne sensuel d'une étonnante
+vigueur, qu'attristé pour finir, comme une
+ombre importune, la vision toujours présente
+de l'autre amour qu'elle veut croire à son
+déclin.&mdash;Voici ce document décisif:</p>
+
+<blockquote><p>
+Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur,
+toi et moi, pour lui cacher encore notre secret pendant
+un mois? Les amants n'ont pas de patience et ne savent
+pas se cacher. Si j'avais pris une chambre dans l'auberge,
+nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir
+et sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre
+devenir furieux. Tu m'as dit de lui pardonner; la compassion
+que me causaient ses larmes ne me portait
+que trop à suivre ton conseil; mais ma raison
+me dit que ce pardon était un acte de faiblesse et
+d'imprudence, et que j'aurais bientôt sujet de m'en
+repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa fibre est très
+sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable
+noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir
+dans la dignité qu'elle devrait avoir&mdash;Et puis, vois-tu,
+moi, je ne crois pas au repentir. Je ne sais pas ce que
+c'est. Jamais je n'ai eu sujet de demander pardon à qui
+que ce soit; et quand je vois les torts recommencer
+après les larmes, le repentir qui vient après ne me
+semble plus qu'une faiblesse.&mdash;Tu me commandes d'être
+généreuse. Je le serai; mais je crains que cela ne nous
+rende encore plus malheureux tous les trois. Dans deux
+ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront
+et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un
+regard entre nous pour le rendre fou de colère et de
+jalousie. S'il découvre la vérité, à présent, que ferons-nous
+pour le calmer? Il nous détestera pour l'avoir
+trompé.&mdash;Je crois que le parti que j'avais pris aujourd'hui
+était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré,
+beaucoup souffert dans le premier moment, et puis il
+se serait calmé, et sa guérison aurait été plus prompte
+qu'elle ne le sera maintenant. Je ne me serais montrée
+à lui que le jour de son départ pour la France et je
+l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait
+plus vus ensemble, il n'aurait plus eu aucun sujet
+de colère et d'inquiétude, et nous aurions pu lui et moi
+arriver à Paris et nous y séparer avec amitié. Au lieu
+que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter
+Venise. C'est le relâchement des nerfs après une
+crispation, c'est un besoin de pleurer après le besoin
+de blasphémer. Je ne peux pas être ainsi. Je ne peux pas
+être ainsi (<i>sic</i>). Tant que j'aime il m'est impossible d'injurier
+ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois <i>je ne vous
+aime plus</i>, il est impossible à mon coeur de rétracter ce
+qu'a prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais
+caractère: je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon
+enfant, et ne m'offense jamais. Je ne suis pas généreuse,
+ma conscience me force à te le dire. Ma conduite peut être
+magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux.
+Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir
+encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner
+par amour ce m'est impossible.</p>
+
+<p>Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi
+de ce que tu as dit une fois:
+</p></blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,</p>
+<p>Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote><p>
+Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent,
+si je cessais de t'aimer.</p>
+
+<p>Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir
+de glace pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends
+garde à moi! Pour conserver mon amour et mon
+estime, il faut se tenir bien près de la perfection. Ah!
+c'est que l'amour est une chose si grande et si belle!
+L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne
+tout à mes amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans
+pouvoir les estimer. Mais l'amour, selon moi, c'est la
+vénération, c'est un culte. Et si mon dieu se laisse
+tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible
+de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te
+faire de pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable
+de dire une injure ou une grossièreté à une
+femme! Non: pas même à celle qui te serait indifférente.
+C'est bien bête de ma part de le craindre et de me
+méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier
+de moi. Es-tu sûr que je sois digne d'un coeur aussi
+noble que le tien? Je suis si exigeante et si sévère, ai-je
+bien le droit d'être ainsi?</p>
+
+<p>Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un
+amour irréprochable? Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant
+cherché cette perfection sans la rencontrer! Est-ce toi,
+est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve?
+Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu.
+Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je
+suis seule et que je songe à mes maux passés que le
+doute et le découragement s'emparent de moi.</p>
+
+<p>Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard
+tendre et sincère, ton front pur comme celui d'un enfant,
+je me rassure et ne songe plus qu'au plaisir de te
+regarder. Tes paroles sont si belles et si bonnes! tu parles
+une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes oreilles et à
+mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est
+juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours
+aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand
+je ne t'apporte plus qu'une beauté flétrie par les années et
+un coeur usé par les déceptions&mdash;Mais non, mon coeur
+n'est pas usé. Il est sévère, il est méfiant, il est inexorable,
+mais il est fort, ce passionné. Jamais je n'ai mieux senti
+sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu
+m'as couverte de tes caresses. (<i>Un mot effacé</i>.)</p>
+
+<p>Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en
+ont menti. Il n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras
+plus.»&mdash;Et je sens bien qu'il ne l'a pas dit. Je
+sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu du ciel; et que, plus
+je suis devenue ambitieuse en amour, plus je suis devenue
+capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est
+toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change
+rien. Je ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me
+satisfasse. C'est la première fois que j'aime sans souffrir
+au bout de trois jours. Reste mon Pagello, avec ses
+gros baisers, son air simple, son sourire de jeune fille,
+ses caresses... son grand gilet, son regard doux...
+Oh! quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu
+m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef
+quand tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende
+rien que toi, et tu...</p>
+
+<p>&mdash;Être heureuse un an et mourir. Je ne demande
+que cela à Dieu et à toi. Bonsoir, <i>mio Piero</i>, mon bon
+cher ami, je ne pense plus à mes chagrins quand je
+parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien triste.
+Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal
+payé, si déplorable, qui agonise entre moi et Alf.,
+sans pouvoir recommencer ni finir, est un supplice. Il
+est là devant moi comme un mauvais présage pour
+l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce
+que devient l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux
+pas le croire, je veux espérer, croire en toi seul, t'aimer
+en dépit de tout et en dépit de moi-même. Je ne le
+voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a voulu. Que
+ma destinée s'accomplisse.
+</p></blockquote>
+
+<p>Toute la femme est dans cette lettre. Point
+mauvaise, capable de dévouement passionné,
+mais fière, mais orgueilleuse indomptablement.
+Elle refusait son pardon au coeur aimant
+et faible qui avait pu, un jour, s'ennuyer d'elle:
+elle s'en savait maintenant profondément chérie.
+Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait
+ne point pardonner. Sa fierté n'eut point consenti
+à rendre un entraînement des sens responsable
+de l'abandon qui torturait le malheureux
+poète. Et la fatalité de sa nature la
+poussait à se justifier, au nom de sa dignité
+même, d'une revanche qu'elle pensait légitime,
+que demain peut-être elle maudirait...</p>
+
+<p>Comment Musset fut-il éclairé sur la situation?
+La nuit de l'hôtel Danieli l'obsédait sans
+doute. Mais on avait tout fait pour lui persuader
+qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux,
+dans les tristes conditions de l'âme
+amoureuse, chancelante et si faible du malheureux poète,
+c'est la psychothérapie que lui imposa
+sa maîtresse. L'examen n'en saurait être que
+défavorable à George Sand, si surtout l'on s'arrête
+aux témoignages de Paul de Musset (<i>Lui
+et Elle</i>). D'après ces témoignages, un jeune
+philosophe de lettres, M. Charles Maurras,
+abordait récemment la question dans un judicieux
+article: «... On s'employa à le calmer,
+puis à le faire taire, puis à endormir ses
+soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait
+du délire. On l'en avertit. On lui dit: «Il faut
+que vous ayez rêvé une fois de plus.» George,
+en outre, lui rappela les hallucinations qu'il
+avait eues dans son enfance et qui lui étaient
+même revenues devant elle.... Un jour qu'il
+répétait ce qu'il appelait ses rêveries de folles,
+l'on s'emporta jusqu'à lui faire la menace décisive,
+celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment
+de sa vie et dont il se souvint jusqu'au
+dernier soupir: on le menaça de la maison
+de santé... La peur acheva donc de dompter
+les révoltes et les inquiétudes d'Alfred. Il admit
+dès lors ce qu'il plut à George de conter. Il
+alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces
+soupçons, également injurieux pour l'amour
+et l'amitié, le pénétrèrent de scrupules...
+Et ceci est la thèse même de la <i>Confession
+d'un enfant du siècle</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>...»&mdash;C'est, je crois,
+beaucoup noircir George Sand; car elle était
+capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément.
+Pourquoi ne pas s'en tenir à l'explication
+naturelle, la détresse des sens auprès
+d'un malade?... Mais que penser de la candeur
+du poète devant la subtile psychologie de son
+amie,&mdash;sa maîtresse vraiment,&mdash;quand nous
+aurons vu celle-ci lui écrire à Paris: «Oh!
+cette nuit d'enthousiasme où, <i>malgré nous</i>, tu
+joignis nos mains, en nous disant: «Vous
+vous aimez et vous m'aimez pourtant. Vous
+m'avez sauvé âme et corps!»&mdash;N'oublions
+pas qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique
+éternelle, aimantés de fiévreuse folie
+par la ville d'amour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> CH. MAURRAS, <i>Petits ménages romantiques</i>, dans la
+<i>Gazelle de France</i> du 15 oct. 1896.</blockquote>
+
+<p>La plus grave accusation portée contre George
+Sand par Paul de Musset, celle d'avoir greffé
+la terreur sur la jalousie dans les tourments
+du poète convalescent, mérite de nous arrêter.
+L'auteur de <i>Lui et Elle</i> donne encore son
+récit pour conforme à une dictée de son frère.
+Elle a été conservée: on ne peut guère mettre
+en doute l'authentique valeur de ce document.
+J'en dois aussi la communication à Mme Lardin
+de Musset. On comparera ce second récit «dicté
+par Alfred de Musset, en décembre 1852»,
+avec le passage en question du roman:</p>
+
+<blockquote><p>
+Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue
+qui aboutissait au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai
+un soir avec George Sand. Elle nia effrontément
+ce que j'avais vu et entendu et me soutint que tout cela
+était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont
+elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de
+Pagello il lui devint impossible de nier, et elle voulut le
+prévenir, probablement même lui dicter les réponses
+qu'il devrait me faire lorsque je l'interrogerais. Pendant
+la nuit, je vis de la lumière sous la porte qui séparait
+nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et
+j'entrai chez George. Un froissement m'apprit qu'elle
+cachait un papier dans son lit. D'ailleurs elle écrivait
+sur ses genoux et l'encrier était sur sa table de nuit. Je
+n'hésitai pas à lui dire que je savais qu'elle écrivait à
+Pagello et que je saurais bien déjouer ses manoeuvres.
+Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara
+que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de
+Venise. Je lui demandai comment elle m'en empêcherait.
+«En vous faisant enfermer dans une maison de
+fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je rentrai
+dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis
+George Sand se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la
+refermer. Persuadé qu'elle avait déchiré sa lettre à
+Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre, j'attendis
+le point du jour et je descendis en robe de chambre
+dans la ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce
+qui m'étonna beaucoup. Je regardai dans la rue et
+j'aperçus une femme en jupon enveloppée d'un châle.
+Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre.
+Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse,
+lui disant, comme dans le <i>Majorat</i>: «George,
+George, que viens-tu faire ici à cette heure? Tu ne
+retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le vent les a
+balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais
+écrit à Pagello.»</p>
+
+<p>Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir
+dans mon lit; qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure;
+et elle partit en courant. Je la suivis le plus vite que je
+pus. Arrivée au Grand-Canal, elle sauta dans une gondole,
+en criant au gondolier d'aller au Lido; mais je
+m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes
+ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le
+voyage. En débarquant au Lido, elle se remit à courir,
+sautant de tombe en tombe dans le cimetière des Juifs.
+Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin elle s'assit
+épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit,
+elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je
+renoncerais à une entreprise impossible. Vous ne réussirez
+pas à joindre Pagello sans moi et à me faire
+enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous êtes une
+c...&mdash;Eh bien! oui, répondit-elle.&mdash;Et une désolée
+c...», ajoutai-je.&mdash;Et je la ramenai vaincue à la
+maison.
+</p></blockquote>
+
+<p>Dans une longue note inédite ajoutée par
+elle-même à sa correspondance avec Musset,
+George Sand réfute, non sans indignation, ce
+qu'elle considère comme une calomnie. L'impartialité
+nous oblige à en donner un fragment,&mdash;non
+sans faire observer que si la dictée de
+Musset est postérieure de dix-huit ans aux faits
+qu'elle raconte, la rectification de George Sand
+est postérieure à la mort du poète<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> M. Maurice Clouard (article cité: <i>Revue de Paris</i> du
+1er août 1896) a donné une impression et des extraits de ce
+morceau.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède,
+et qui a donné lieu à de si belles histoires (forme)
+neuf petites lignes écrites au crayon sur le revers d'une
+<i>Canzonetta nuova, sopra l'Elisire d'Amore</i> que l'on chantait
+et criait à un sou dans les rues de Venise. Il l'avait
+achetée le matin, et elle se trouvait sur la table. Il était
+alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux. <i>Elle</i>
+le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence;
+mais il était souvent très agité. Le croyant endormi, et
+ne voulant pas l'éveiller en cherchant une plume et du
+papier, <i>elle</i> écrivit sur le <i>verso</i> de cette chanson:</p>
+
+<p>«Egli e stato molto male, questa notte, poveretto!
+Credeva si vedere fantasmi intorno al suo letto e
+gridava sempre: «<i>Son matto. (Je deviens fou.)</i>» Temo
+molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere
+se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri.
+Se forse ubbri...» Ici <i>elle</i> fut interrompue; <i>il</i> avait
+fait un mouvement; <i>elle</i> mit ce qu'elle écrivait dans sa
+poche; <i>il</i> s'en aperçut et demanda à le voir; <i>elle</i> s'y refusa,
+promettant de le montrer plus tard. <i>Elle</i> ne pouvait
+le lui montrer que beaucoup plus tard.</p>
+
+<p>Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit,
+le pauvre enfant! Il croyait voir des fantômes autour
+de son lit, et criait toujours: «Je suis fou! je deviens
+fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir
+du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre
+dans la gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement
+la phrase devait être terminée ainsi: «S'il
+n'était qu'ivre, ce ne serait pas si inquiétant<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>.»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été retrouvée,
+que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en
+passant, que le poète, parle, dans sa <i>dictée</i>, d'une lettre écrite
+<i>à l'encre</i> et non au crayon...</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses
+forces par des excitants, et deux ou trois fois, malgré
+toutes les précautions, il réussit à boire en s'échappant,
+sous prétexte de promenade en gondole. Chaque fois, il
+eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en parler
+au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement
+contre ces révélations. Comme lui-même craignait
+pour sa raison, il n'est pas étonnant non plus
+qu'<i>elle</i> ne voulût pas lui montrer cette phrase: «<i>Temo
+molto per la sua ragione</i>» et, comme pour lui ôter des
+soupçons qui, par moment, l'exaspéraient, <i>elle</i> n'osait
+plus parler de <i>lui</i>, à part, au médecin, c'est bien souvent
+sur des bouts de papier, glissés furtivement, qu'<i>elle</i>
+put lui rendre compte des crises dont il fallait qu'il fût
+informé.</p>
+
+<p>Plus tard, <i>elle</i> consentit, à Paris, à <i>lui</i> remettre cette
+<i>fameuse lettre. Elle</i> eut tort; <i>elle</i> le croyait très calme et
+très guéri dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant
+et très consolé; mais son imagination, que
+les boissons excitantes ramenèrent bientôt aux accès
+de délire, travailla énormément cette phrase: «<i>Temo
+molto per la sua ragione</i>.» Il en parla peut-être à son
+frère: de là, l'épouvantable et infâme accusation de
+l'avoir menacé, à Venise, de la <i>Maison des fous</i>. Mais
+jamais une si méprisable idée ne lui est venue, à <i>lui!</i>
+Il était fantasque, injuste, fou réellement dans l'ivresse,
+mais jamais calomniateur de sang froid...
+</p></blockquote>
+
+<p>Après lecture de ce morceau, est-il permis
+de trouver au moins singulier, chez George
+Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand
+on connaît sa lettre,&mdash;évidemment antérieure
+à la scène évoquée,&mdash;sa lettre au docteur
+Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait
+à jamais médite?&mdash;A moins d'admettre que
+cette nuit-là, précisément, elle n'écrivit à
+son amant nouveau&mdash;rien dont pût s'offenser
+son amant de la veille?... N'empêche qu'avec
+l'intimité que nous avons surprise entre elle
+et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus
+tard de démontrer son erreur à Musset dénote
+chez elle un instinct de dissimulation du plus
+obstiné féminisme.</p>
+
+<p>Il n'en est pas moins vrai que le pauvre
+poète, s'il soupçonna seulement les liens qui
+unissaient maintenant son amie au docteur
+Pagello, n'ignora plus, après la scène du Lido,
+les sentiments qui avaient germé entre eux durant
+sa maladie. Pagello lui-même nous a appris,
+mais indirectement, par une confidence
+que nous transmet l'<i>Illustrazione italiana</i> de
+1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.</p>
+
+<p>George Sand n'avait qu'une volonté. Nous
+l'avons vue écrire à Pagello qu'il fallait informer
+Musset par le plus court. Ainsi fut
+Fait.</p>
+
+<blockquote><p>
+«&mdash;Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle
+froidement, qu'Alfred soit capable de supporter
+une forte émotion?</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites? demanda Pagello.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je parlerai franchement. Cher
+Alfred, je ne suis plus votre maîtresse; je serai
+seulement votre amie. J'aime le docteur Pagello<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>...»
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article
+de l<i>'Illustrazione</i>, d'après le témoignage du Vénitien
+Jacopo Cabianca qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci,
+d'ailleurs, en a confirmé depuis, et maintes fois, l'exactitude.</blockquote>
+
+<p>Paul de Musset donne une version équivalente.
+A l'en croire, Alfred, trop spirituel pour
+se fâcher et voyant la confusion de Pagello,
+aurait pardonné généreusement au jeune visiteur
+d'avoir su gagner l'affection de sa compagne<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>...
+Il omet d'ajouter que le malheureux
+poète, plus épris que jamais de celle qu'il
+venait de perdre, pleurait en silence des larmes
+de sang.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> <i>Lui et Elle</i>, pp. 142-148.</blockquote>
+
+<p>«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole
+ait été ou non dite, Musset, du moins, put
+conserver des doutes sur la nature des relations
+de George Sand avec leur nouvel ami. Ses
+lettres témoignent d'un souci constant de sa
+dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la
+délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit
+soin d'ailleurs de l'entretenir dans cette illusion.
+Huit mois plus tard, rentrée elle-même à Paris,
+elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes:</p>
+
+<blockquote><p>
+Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier
+jour que j'ai aimé Pierre, et même après ton départ,
+après t'avoir dit que je l'aimais <i>peut-être</i>, que
+<i>c'était mon secret</i> et que <i>n'étant plus à toi je pouvais être
+à lui sans te rendre compte de rien</i>, il s'est trouvé dans sa
+vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes
+maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui
+m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des
+précédents <i>quelconques</i>. Donc, il y a eu de ma part une
+sincérité dont j'appelle à toi-même et dont tes lettres
+font foi pour ma conscience. Je ne t'ai pas permis à
+Venise de me demander le moindre détail, si nous nous
+étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je
+te défends d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais
+le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-à-vis de
+toi. (<i>Lettre d'octobre 1834</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>George Sand lui refusait donc «le droit de
+l'interroger sur Venise». Bien plus, dans les
+trois derniers chapitres de la <i>Confession d'un
+enfant du siècle</i>, où il expose, n'accusant toujours
+que lui-même, cette période navrée et
+résignée de son histoire, il semble appuyer sur
+cette conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait
+encore que d'un amour moral entre Smith
+et Brigitte Pierson.</p>
+
+<p>Un jour cependant, un soir d'automne de la
+même année, George Sand écoutant le passé,
+reconnut sa part de faiblesse dans les misères
+de cet amour. Après un dernier adieu de celui
+qu'elle avait tant fait souffrir, elle s'était sentie
+l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement
+qu'avec désespoir?...&mdash;Adieu pour jamais! lui
+avait dit le poète, et, rentrée chez elle, seule
+avec sa douleur, elle essayait de la soulager
+dans une sorte de journal intime. Cette confession
+de huit jours, plus belle peut-être que
+tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite.
+La jeune femme y apparaît à son tour
+très sincère&mdash;et bien misérable. Ce court
+fragment peut en donner l'idée:</p>
+
+<blockquote><p>
+Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise;
+rendez-moi cet âpre amour de la vie, qui m'a pris
+comme un accès de rage, au milieu du plus affreux désespoir;
+faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on s'amuse
+à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes
+larmes en riant! Eh bien, moi, je ne veux pas mourir;
+je veux aimer, je veux rajeunir, je veux vivre!» Mais
+comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu m'as
+abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de
+la vie est donc un crime? L'homme qui vient dire à une
+femme: «Vous êtes abandonnée, méprisée, chassée,
+foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être mérité. Eh bien,
+moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais je
+vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je
+me dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous,
+vivez. Je veux vous sauver, je vous aiderai à remplir
+vos devoirs auprès d'un convalescent; vous le suivrez
+au bout du monde; mais vous ne l'aimerez plus,
+et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me
+disait cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là?
+Et si, après avoir conçu l'espérance de persuader
+cette femme, emporté, lui, par l'impatience de ses
+sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi, avant
+qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il
+cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace
+et d'humilité. Ah! les autres hommes ne savent pas ce
+que c'est que d'être adorée et persécutée et implorée
+des heures entières; il y en a qui ne l'ont jamais fait,
+qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme;
+plus délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se
+donnât, ils l'ont persuadée, obtenue et attendue. Moi,
+je n'avais jamais rencontré que de ces hommes-là. Cet
+Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier mot ne
+m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je
+cédé? Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que
+vous m'avez brisée ensuite, et que, si s'est un crime
+involontaire, vous ne m'en avez pas moins punie, comme
+les juges humains punissent l'assassinat prémédité.
+</p></blockquote>
+
+<p>Dans cette crise de quelques jours, qui pesa
+comme une éternité sur son coeur, une visite
+inattendue vint tempérer les amertumes de
+Musset. Il avait un grand ami, Alfred Tattet, le
+meilleur de ses amis après son frère Paul qui fut
+le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de
+change parisien, intelligent, mondain, artiste,
+élégant, désoeuvré, Tattet menait largement
+l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné,
+Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de
+son génie. Les deux amis n'en partageaient pas
+moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait
+chaque automne de longs séjours chez les parents
+de Tattet, à Bury, dans la vallée de Montmorency.</p>
+
+<p>L'affection qu'il garda toujours à cet intime
+compagnon de sa jeunesse est immortalisée par
+les stances bien connues des <i>Premières poésies</i>:</p>
+
+<blockquote><p>
+Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille,
+Tu m'es resté fidèle où tant d'autres m'ont fui.
+Le bonheur m'a prêté plus d'un lien fragile,
+Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami...
+</p></blockquote>
+
+<p>Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait
+en Italie avec Virginie Déjazet, fit un
+détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli,
+comme en témoignent un billet de George
+Sand, acceptant d'aller au théâtre avec lui, et
+une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve,
+après avoir quitté son ami.&mdash;Elle nous
+renseigne sur l'affectueuse sollicitude de
+Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres
+amants de Venise. Voici la partie de cette
+lettre qui nous intéresse:</p>
+
+<blockquote><p>
+Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et
+m'a fait exécuter par moi-même et d'inspiration ce que
+votre lettre me recommandait avec tant d'instances.
+J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer
+quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait
+plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je
+ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que
+l'un était tout à fait hors de danger, et que l'autre était
+entièrement remise de ses longues veilles.</p>
+
+<p>Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher
+M. de Sainte-Beuve; Alfred est dans les mains d'un
+jeune homme tout dévoué, très capable, et qui le soigne
+comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne
+qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre
+en route, Mme Dudevant et lui partiront pour Rome,
+dont Alfred a un désir effréné. Vous les verrez avant
+moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur donc
+de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié
+trouvera pour leur exprimer la mienne, qui n'est que
+bien tendre et bien dévouée<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, 1er août 1896.</blockquote>
+
+<p>George Sand avait ouvert son coeur à ce cher
+camarade de Musset. Pagello lui-même s'était
+fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé
+de leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il
+devait emporter,&mdash;à part soi,&mdash;de cette
+aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet
+semble avoir d'abord subi l'influence de George
+Sand. Nous le verrons plus tard essayant de
+détourner Musset de celle qui rendait sa vie
+si malheureuse.&mdash;Dans les confidences qu'elle
+lui avait faites à Venise, celle-ci lui avait-elle
+tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce fragment
+d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui
+convient de conclure:</p>
+
+<blockquote><p>
+...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de
+la féroce Lelia, répondez seulement qu'elle ne vit pas
+de l'eau des mers et du sang des hommes, en quoi elle
+est très inférieure à Han d'Islande; dites qu'elle vit de
+poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin et
+qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous
+tout seul de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue
+se plaindre, comme une personne naturelle.&mdash;Vous
+m'avez dit que cet instant de confiance et de sincérité
+était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en sais
+rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en
+repentir et qu'après avoir parlé avec franchise pour
+répondre à vos questions, j'ai été touchée de l'intérêt
+avec lequel vous m'avez écoutée. Il y a certainement
+un point par lequel nous nous comprenons: c'est
+l'affection et le dévouement que nous avons pour
+la même personne. Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce
+que je désire désormais. Vous êtes sûr de pouvoir contribuer
+à son bonheur, et moi, j'en doute pour ma
+part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je
+vous envie. Mais je sais que les hommes de cette
+trempe ont un avenir et une providence. Il retrouvera
+en lui-même plus qu'il ne perdra en moi; il trouvera la
+fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la solitude.</p>
+
+<p>En attendant, nous partons pour Paris dans huit
+ou dix jours, et nous n'aurons pas, par conséquent, le
+plaisir de vous avoir pour compagnon de voyage.
+Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette réellement.
+Nous aurions été tranquilles et <i>allegri</i> avec vous,
+au lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne
+savons pas encore à quoi nous forcera l'état de sa santé
+physique et moral. Il croit désirer beaucoup que nous ne
+nous séparions pas et il me témoigne beaucoup d'affection.
+Mais il y a bien des jours où il a aussi peu de foi
+en son désir que moi en ma puissance, et alors, je suis
+près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée
+et de lui être dangereuse sous un rapport, et celui de
+ne l'être pas assez sous un autre rapport, pour suffire
+à son bonheur. La raison et le courage me disent donc
+qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à Calcutta
+ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de
+moi et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil,
+dites-lui que le hasard vous a amené auprès de
+son lit clans un temps où il avait la tôle encore faible
+et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre coeur
+que par un paravent, vous avez entendu et compris
+bien des souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui
+que vous avez vu la vieille femme répandre sur ses
+tisons deux ou trois larmes silencieuses, que son orgueil
+n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au milieu des rires que
+votre compassion ou voire bienveillance cherchait à
+exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou
+deux fois du fond de son âme pour appeler la mort<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er août 1896.</blockquote>
+
+<p>Quand George Sand adressait à Alfred Tattet
+ce beau discours résigné, elle s'était donnée
+à Pagello... Avec la santé lentement revenue,
+Musset avait trouvé la solitude. Et sans oser
+encore se convaincre de l'abandon de son amie,
+il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa
+faute impardonnable:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il faudra bien t'y faire, à cette solitude,</p>
+<p>Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,</p>
+<p>Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.</p>
+<p>Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La veille et le travail, ne pourront te guérir.</p>
+<p>Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,</p>
+<p>Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude</p>
+<p>D'attendre vainement et sans rien voir venir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue,</p>
+<p>Si lu vas quelque part attendre sa venue,</p>
+<p>Sur la plage déserte en vain tu l'attendras,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée,</p>
+<p>Cherchant sur cette terre une tombe ignorée</p>
+<p>Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Voici qu'approchait l'heure de son retour en</p>
+<p>France. Après les orages probables qui l'assombrirent</p>
+<p>pour toujours, le pauvre enfant faisait</p>
+<p>un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait</p>
+<p>dans cette plainte douloureuse<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote107"><sup>108</sup></a>:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,</p>
+<p>De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,</p>
+<p>Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse,</p>
+<p>Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie,</p>
+<p>Et cet amour si doux qui faisait sur la vie</p>
+<p>Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,</p>
+<p>Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Notes 107, 108:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Vers publiès par la <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.</blockquote>
+
+<p>On ne sait presque rien des derniers jours
+de Musset à Venise. Le 22 mars, George Sand
+devait partir avec lui,&mdash;sa lettre à Alfred
+Tattet en fait foi;&mdash;le 28 il part seul. «Les
+troisième, quatrième et cinquième chapitres de
+la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> donnent une
+idée de ce qui a dû se passer durant ces
+quelques jours, a dit M. Maurice Clouard.
+Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur
+d'âme et de générosité en partant seul, laissant
+George Sand, en compagnie de Pagello<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>.»
+J'estime, au contraire, que cette dernière
+semaine fut lamentable pour Musset. La jalousie
+torturait le malheureux, depuis sa vision
+de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son
+parti de l'accord qu'avait ratifié sa faiblesse,
+autant qu'y avait consenti sa générosité. A en
+croire George Sand elle aima d'abord Pagello
+comme un père. A eux deux, ils avaient
+«adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant
+poète, aux premiers jours de lassitude de son
+amour, <i>avant cette maladie</i> où elle le soigna si
+maternellement, n'avait-il pas <i>engagé</i> Pagello
+<i>à consoler</i> cette compagne dont il se sentait
+excédé.... C'est la thèse d'<i>Elle et Lui</i>. Nous
+savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut
+s'acharner à le persuader, pendant ces dernières
+semaines, qu'il avait, lui seul, préparé
+et voulu l'étrange situation où ils se débattaient
+tous les trois. Son bon sens lui montrait
+la chimère de cette poursuite du repos hors de
+la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa
+faute dans la rupture, il aimait maintenant et
+n'était plus aimé. Un jour vint où, n'y tenant
+plus, il quitta ces amis qui devenaient amants
+de façon trop claire et trop prompte pour sa
+Tranquillité...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> M. Clouard, article cité de la <i>Revue de Paris</i>, p. 755.</blockquote>
+
+<p>Une courte lettre de Musset, datée de Venise,
+nous fait entrevoir les orages qui ont précédé
+son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà
+séparé de George Sand. Encore convalescent,
+il était sur le point de rentrer à Paris, accompagné
+seulement d'un domestique, le perruquier
+<i>Antonio</i>. Avant de quitter Venise, et la
+mort dans l'âme, il envoyait ce suprême adieu
+à sa bien-aimée:</p>
+
+<blockquote><p>
+Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton
+indifférence pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai
+donné aujourd'hui est le dernier de ma vie, il faut que
+tu saches qu'au premier pas que j'ai fait dehors, avec
+la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai senti
+que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop
+dur pour moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir
+me reste ou non, il m'importe à moi, aujourd'hui que
+ton spectre s'efface déjà et s'éloigne devant moi, de te
+dire que rien d'impur ne restera dans le sillon de ma
+vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer
+quand il te possédait peut encore y voir clair à travers
+ses larmes, et t'honorer dans son coeur, où ton image
+ne mourra jamais. Adieu, mon enfant.
+</p></blockquote>
+
+<p>Un gondolier avait porté cette lettre à George
+Sand; Musset attendait devant la Piazzetta;
+elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le
+verso:</p>
+
+<blockquote><p>
+<i>Al signor A. de Musset
+in gondola, alla Piazzetta.</i></p>
+
+<p>Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri,
+et Buloz ne m'a pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait
+pour le voyage d'Antonio<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>. Je ne veux pas que tu partes
+seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne suis-je pas
+toujours le frère George, l'ami d'autrefois<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>?
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> Réglons une fois pour toutes cette question des avances
+d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset,
+en citant ces deux fragments de leurs lettres.&mdash;D'Elle a Lui
+(du 29 avril 1834): «Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer
+du tien, et ce que tu me dis à cet égard me fait beaucoup de
+peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai ta parole d'honneur de
+ne pas songer à ce remboursement avant trois ans?»&mdash;De
+Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te renvoie
+ton argent. Buloz m'en a envoyé....»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées
+par M. Emile Aucante). <i>Revue de Paris</i> du 1er novembre 1896,
+pp. 1-48.</blockquote>
+
+<p>Musset partit le 29 mars, accompagné quelques
+heures par son amie. Avant de quitter
+Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage
+qui s'ouvrait sur cette dédicace: <i>A son bon camarade,
+frère et ami, sa maîtresse</i>, GEORGE.&mdash;Que
+n'invoquait-elle aussi sa maternité, la
+meilleure corde de sa lyre!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le
+coeur bien malade. George Sand l'a confié à
+un domestique italien, Antonio, perruquier de
+son état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même
+l'accompagne quelques heures, jusqu'à Mestre.
+Quand ils se sont séparés, elle fait une petite
+excursion dans les Alpes en suivant la Brenta.
+«J'ai fait à pied jusqu'à huit lieues par jour,
+écrit-elle à Jules Boucoiran<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>, le précepteur de
+son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue
+m'était fort bon physiquement et moralement.»
+Dans la même lettre, elle reconnaît
+aussi que Musset «était encore bien délicat
+pour entreprendre ce voyage. Je ne suis pas
+sans inquiétude sur la manière dont il le sup
+portera; mais il lui était plus nuisible de rester
+que de partir, et chaque jour consacré à
+attendre le retour de la santé, la retardait au
+lieu de l'accélérer. Il est parti enfin, sous la
+conduite d'un domestique très soigneux et très
+dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine,
+en tant qu'il la ménagerait; mais je ne suis
+pas bien tranquille.» Et elle rentre à Venise,
+«ayant sept centimes dans sa poche», pour
+installer sa vie nouvelle avec le docteur Pagello.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> Lettre du 6 avril 1834. <i>Correspondance</i>, t. I,
+p. 265.&mdash;Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?</blockquote>
+
+<p>C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique
+à ses correspondants son intention d'établir
+son «quartier général» à Venise, où elle peut
+travailler en paix et vivre économiquement.
+Elle compte rayonner dans la région des Alpes,
+en dépensant cinq francs par jour, pousser
+peut-être jusqu'à Constantinople (ce rêve de
+Constantinople reviendra longtemps dans ses
+lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante
+qui veillait en elle), aller ensuite passer les
+vacances à Nohant et retourner à ses lagunes.
+De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus
+intimes amis; mais tout Paris en était bientôt
+informé.</p>
+
+<p>Le plus tranquillement du monde et avec
+cette imperturbable sincérité qu'elle mettait
+à concilier son labeur et ses passions, elle associait
+sa vie à celle de Pagello. On est d'abord
+surpris de cette indépendance, si l'on songe
+qu'elle avait en France deux enfants qu'elle
+adorait et un mari qui s'accommodait encore
+de ces libertés d'existence. Mais à se rappeler
+ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne
+moins.</p>
+
+<p>Après deux ans et demi d'une organisation
+boiteuse, entre Nohant où elle se cloîtrait trois
+mois sur six et Paris où elle vivait selon sa
+fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle
+en partira, en juillet 1834, il y aura huit mois
+qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un et l'autre
+sont en pension à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;La rumeur de ses amours en Italie devait
+hâter la rupture avec M. Dudevant, qui eut
+lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant,
+dans cette sereine inconscience de ses torts
+qui lui faisait écrire quinze ans plus tard: «Je
+ne prévoyais pas que mes tranquilles relations
+avec mon mari dussent aboutir à des orages.
+Il y en avait eu rarement entre nous. Il n'y
+en avait plus depuis que nous nous étions faits
+indépendants l'un de l'autre. Tout le temps
+que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait
+écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction
+parfaite, me donnant des nouvelles
+des enfants et m'engageant même à voyager
+pour mon instruction et pour ma santé. Ses
+lettres furent produites et lues dans la suite
+par l'avocat général, l'avocat de mon mari se
+plaignant «des douleurs que son client avait
+dévorées dans la solitude<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, 5° partie, chap. III.</blockquote>
+
+<p>M. Dudevant laissa prononcer la séparation
+contre lui. Autant sa femme avait recherché
+l'éclat et le succès, autant il demandait le silence.
+Il finit taciturne et oublié, alors que le
+nom de George Sand devenait pour toute l'Europe
+synonyme de singularité et de génie.</p>
+
+<p>&mdash;En 1834, George Sand installée à Venise,
+n'ayant publié que ses premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre,
+ignore encore la gloire; mais, menant
+de front indomptablement son labeur et
+ses passions, déjà elle semble assurée de l'acquérir.</p>
+
+<p>Voici sur cette époque de sa vie,&mdash;cinq mois
+dont on ne savait à peu près rien,&mdash;la suite
+du journal intime de Pagello:</p>
+
+<blockquote><p>
+Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement
+congé de moi. George Sand abandonnait l'hôtel Royal<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>
+et venait habiter un petit appartement à San Fantin.
+Venise n'est pas Paris, et comme j'étais connu de beaucoup,
+l'aventure fit du bruit.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le rétablissement
+de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San
+Mosé, dans le petit appartement où eut lieu la scène de la
+lettre. (Voir plus haut, p. 115.)</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco
+une longue lettre où il m'adressait les observations
+les plus raisonnables sur le mauvais pas que
+j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, qui
+habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma
+société tant que durerait cette liaison. Je prévoyais
+cette première amertume et je la supportai, sinon en
+paix, du moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes
+clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de personnes
+distinguées, souriaient en me rencontrant dans
+les rues; d'autres pinçaient les lèvres en me regardant,
+et évitaient de me saluer quand je paraissais sur la place
+avec la Sand à mon bras. Quelques femmes me complimentaient
+malicieusement. George Sand, avec cette
+perception qui lui était propre, voyait et comprenait
+tout, et lorsque quelque léger nuage passait sur mon
+front, elle savait le dissiper à l'instant avec son esprit et
+ses grâces enchanteresses. Nous vécûmes ainsi de février<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>
+à août. Je vaquais le matin aux soins de ma profession;
+elle écrivait son roman de <i>Jacques</i>, dont elle me fit le
+protagoniste, exagérant mon caractère moral.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le
+29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ,
+comme c'est probable, ce ne fut que dans le courant de
+mars.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble
+aux <i>Lettres d'un voyageur</i>, où nous dépeignîmes en
+quelques croquis, et plutôt à sa façon qu'à la mienne,
+les coutumes de Venise et des environs. Quand elle
+n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux
+féminins pour lesquels elle avait une adresse et un goût
+particuliers, jusqu'à vouloir meubler toute une chambre
+de sa main, rideaux, chaises, sofa, etc. Je ne sais ce
+qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, économe,
+laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les
+autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne
+fît l'aumône. Je crois que ses plus gros gains seront prodigués
+en grande partie à autrui, peut-être sans discernement,
+peut-être à des escrocs et à des vicieux, parce
+que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait
+tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de
+dix mille francs par an. Elle s'en confessa elle-même à
+moi, et je le vis bien, et je le sus encore à Paris, de
+quelques-uns de ses plus honnêtes amis. Maintenant, je
+reviens à mon histoire.</p>
+
+<p>Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était
+absolument nécessaire d'aller pour quelque temps à
+Paris. Les vacances approchaient. Ses deux enfants sortaient
+du collège et ils avaient coutume de se rendre
+avec elle à la Châtre où elle passait l'automne avec son
+mari. En même temps, elle me témoignait un grand
+désir que je l'accompagnasse pour revenir ensuite à
+Venise ensemble. Je restai troublé et je lui dis que j'y
+penserais jusqu'au lendemain. Je compris du coup que
+j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais
+je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments
+plutôt que de la laisser courir seule un
+aussi long voyage.</p>
+
+<p>J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir
+un peu d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je
+l'accompagnerais, mais que j'exigeais d'habiter seul à
+Paris et de n'être pas contraint de me rendre à la
+Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour dans
+cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en
+faire bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste,
+mais décidé, avec lequel je prononçai ces paroles, elle
+me répondit: «Mon ami, tu feras ce qui te plaira le
+mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait compris. A
+partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en
+amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être
+qu'un ami; mais je me sentais néanmoins amoureux....
+</p></blockquote>
+
+<p>Les impressions idéales de son séjour à
+Venise avec Pagello, George Sand les a immortalisées
+dans ses trois premières <i>Lettres d'un
+voyageur.</i> Elles sont dédiées à Alfred de Musset,
+«A un poète», et toutes mélancoliques
+de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à
+la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 juillet 1834,
+elle se met en scène <i>(Beppa)</i> avec tous ses
+attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello
+(sous le double masque de <i>Pietro</i> et du <i>Docteur</i>)
+et plusieurs de leurs familiers.</p>
+
+<p>C'est un merveilleux tableau du charme de
+Venise. D'après un dire de l'éminent romancier
+vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps,
+on aurait là le plus fidèle portrait de
+la Reine des lagunes.</p>
+
+<p>Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation.
+Il célébrait son amie dans une charmante
+<i>Serenata</i> en dialecte vénitien. Elle a été
+publiée en partie par George Sand, mais anonyme,
+dans la seconde des <i>Lettres d'un voyageur</i>.
+Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera
+a révélé le véritable auteur, en donnant
+de nouvelles preuves de son talent de poète.&mdash;Traduisons
+quatre strophes de la <i>Serenata</i>:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques.
+Viens avec moi, montons en gondole,
+nous gagnerons la pleine mer.</p>
+
+<p>... Oh! quelle vision! quel spectacle présente
+la lagune, lorsque tout est silence et que la
+lune brille au ciel!</p>
+
+<p>... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence
+à paraître... si elle t'apercevait, elle pourrait
+devenir jalouse.</p>
+
+<p>... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche
+comme une fleur! Voici venir le temps des
+larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Il faut lire la description féerique et si juste
+de ces adorables nuits de Venise, dans la <i>Lettre</i>
+de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie.</p>
+
+<p>Ses préoccupations ordinaires étaient plus
+prosaïques. Sa correspondance retentit d'une
+incessante réclamation d'argent à ses éditeurs.
+A l'en croire, elle aurait été réduite aux derniers
+expédients, «à coucher sur un matelas
+par terre, faute de lit». Les souvenirs de
+Pagello, que m'a transmis une lettre de sa
+fille, Mme Antonini, protestent contre cette
+excessive misère. Le ménage n'était pas riche,
+sans doute; mais on y vivait allègre, en travaillant.
+George nous apprend, dans une de ses
+lettres à Musset, que Pagello, très occupé par
+ses malades, «est dehors toute la journée, puis
+s'endort méthodiquement sur le sofa après le
+dîner, avec sa <i>pipetta</i> dans l'oeil comme la flûte
+de Deburau».</p>
+
+<p>De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait
+de six à huit heures de suite, de préférence
+la nuit, buvant beaucoup de thé pour
+s'exciter au travail.</p>
+
+<p>Le jeune médecin habitait une petite maison
+«modeste, mais jolie», la <i>Casa Mezzani</i>, en
+face le <i>Ponte dei Pignoli</i>. Avec lui vivait son
+frère, Roberto Pagello, employé à la Marine,
+garçon instruit et de belle humeur, et avec eux,
+parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique
+personne, Giulia P..., dont l'existence vient
+de nous être révélée. Tout ce que nous en
+savons est dans une lettre de George Sand à
+Musset:</p>
+
+<blockquote><p>
+Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas
+dirait de belles choses là-dessus. On dit dans la maison
+Mezzani que c'est la maîtresse des deux Pagello et qu'elle
+et moi sommes les deux amantes du docteur. C'est
+aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine,
+une fille non avouée de leur père. Elle a quelque
+fortune, et comme elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante.
+Elle a une affaire de coeur à Venise et vient s'y
+établir dans quelques jours. Elle avait lu mes romans
+et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque.
+Nous avons fait connaissance et elle me plaît
+extrêmement. Nous avons donc fait ce plan de pot-au-feu
+qui me sera, je crois, agréable... Giulia est une
+créature sentimentale dont la figure ressemble effrontément
+à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise,
+demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs,
+de grands yeux bleus, toujours levés au ciel, maniérée
+avec grâce et gentillesse, pleureuse, exaltée, un peu
+folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et
+je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera
+l'amour ou lira des romans<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>Revue de Paris, loc. cit</i>., p. 14.</blockquote>
+
+<p>On se demande ce que devait penser Musset
+à recevoir ces descriptions de la Casa Mezzani...
+Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!</p>
+
+<p>Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même,
+le pacifique Pagello, se débattait entre
+ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand:
+«C'est un don Juan sentimental qui s'est tout
+à coup trouvé quatre femmes sur les bras.»
+Et elle conte à Musset les scènes de jalousie
+d'une maîtresse délaissée, l'<i>Arpalice</i>, qui a fait
+chez Pagello une irruption inattendue «lui
+arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant
+son <i>bel vestito</i>» et finalement lui faisant
+craindre, à elle, une <i>coltellata</i> dont s'épouvante
+la douce Giulia<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>Revue de Paris, loc. cit.</i>, p. 14, 15 et 21.</blockquote>
+
+<p>Elle s'était donc installée dans ce curieux
+intérieur, heureuse et calme avec Pagello,
+courtoise et bonne camarade pour son frère.
+Celui-ci plaisantait le docteur sur la maigreur
+et la pâleur de la jeune femme. Un piquant
+souvenir du professeur Provenzal (cité par
+Mme Codemo)<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a> nous révèle les préférences de
+Robert Pagello pour la jeune servante de
+George Sand, la Catina, belle fille dont les
+joues fraîches contrastaient avec le teint olivâtre
+de Lélia. Il ne comprenait pas les enthousiasmes
+de son frère pour «cette maigreur
+de sardine» (<i>quella sardella</i>) et disait en son
+vénitien: «<i>No so cossa de belo che el ghe
+trova mio fradelo; la mia Catina me piace
+megio.</i>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> <i>Racconti, scène</i>, etc., p. 177.</blockquote>
+
+<p>George Sand, très simplement, aidait la servante
+dans le ménage, et parfois se mêlait de
+cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des
+repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait
+gaiement de ce régime un peu bien romantique,
+et il disait préférer aux petits plats de George
+ses romans. Pour se reposer de la littérature,
+celle-ci, Pagello nous l'a conté, travaillait à
+l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à
+Bellune un joli dessin à la plume exécuté et
+encadré par elle-même. Elle y avait inscrit les
+deux noms de ses enfants: <i>Maurice, Solange...</i>
+Mme Antonini, dans l'intéressante lettre où elle
+me résume des souvenirs qu'elle a cent fois
+entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier
+«les exagérations et bévues» de tous ceux
+qui ont écrit sur la vie de George Sand à
+Venise. Elle me pardonnera de traduire ce
+fragment: «George Sand allait quelquefois,
+accompagnée de mon père, à l'église. Prosternée
+devant Celui qui accueille et pardonne
+tout, elle se couvrait la face de ses mains et
+pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute
+l'étoffe nécessaire pour être le modèle des
+épouses et des mères. Affectueuse, charitable,
+industrieuse, toutes les heures qu'elle ne passait
+pas à écrire ou à visiter les monuments de
+Venise, elle travaillait à l'aiguille ou au tricot.
+Elle orna ainsi de ses mains toute une chambre
+à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle
+était toujours occupée; qu'un jour même elle
+lui fit présent de quatre paires de chaussettes,
+et lui dit en riant: «Voyez, Robert,
+je les ai mieux réussies que mes artichauts!»</p>
+
+<p>Cette vie tranquille et modeste prit fin avec
+le départ de la malheureuse femme, rappelée
+par les vacances à Nohant. Elle emmenait le
+docteur Pagello.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Et Musset, le pauvre Musset? Revenons
+à lui. C'est lui le vrai poète et l'amoureux
+sincère. Le spectacle de sa détresse nous
+détendra du petit train bourgeois de la romancière
+et du médecin.</p>
+
+<p>Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine
+convalescents. George Sand a fait en lui un
+anéantissement dont il ne se remettra jamais.</p>
+
+<p>Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant
+plus tard des accents passionnés et navrants
+pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en
+portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard
+m'a conté maintes fois comment, au lit
+de mort, le malheureux poète gardait la
+hantise de «cette femme» et de ses grands
+yeux noirs qu'il avait tant aimés:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ôte-moi, mémoire importune,</p>
+<p>Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>George Sand a quitté Musset, à Mestre, le
+29 mars, le soir même de son départ<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>. Ils se
+sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a
+pas été sans un déchirement profond. Elle
+aussi, en le quittant, entendait bien ne pas le
+perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le
+2 avril 1834:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de
+Sacy, est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir
+même, et le lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première
+lettre à son ami.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de
+vivre et je vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il
+était 8 heures du soir et j'étais fatigué. Ne doute pas
+de mon courage. Écris-moi un mot à Milan, frère chéri,
+George bien-aimé.
+</p></blockquote>
+
+<p>Sans avoir reçu ce billet, George Sand
+avait écrit à Musset le 30 mars. Elle est aussitôt
+rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché
+chez les Rebizzo. Elle devait repartir le jour
+même pour Vicence, accompagner Pagello dans
+une visite médicale. «Elle n'en a pas eu la force,
+ne se sentant pas le courage de passer la nuit
+dans la même ville qu'Alfred sans aller l'embrasser
+encore le matin.» Aujourd'hui elle est
+à Trévise, avec Pagello qui retourne à Vicence,
+où elle veut coucher ce soir pour y trouver les
+nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissées à
+l'auberge.</p>
+
+<blockquote><p>
+... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise
+et te ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les
+cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur
+alors! Comme nous nous aimerons bien! n'est-ce pas,
+n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui te
+soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi,
+et de qui voudrai-je prendre soin désormais? Comment
+me passerai-je du bien et du mal que lu me faisais?
+Puisses-tu oublier les souffrances que je t'ai causées et
+ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout,
+qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera
+la blessure. Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton
+pauvre vieux George.<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> Lettre du 30 mars. <i>(Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.)</blockquote>
+
+<p>C'est la nature désordonnée de cette affection,
+qui allait à jamais empoisonner la vie d'Alfred
+de Musset. Pour avoir goûté à l'amour de cette
+femme, ou cru seulement trouver en elle de
+l'amour, il restait prisonnier d'un mirage. Sa
+vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa
+maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il
+n'avait pas eu le courage de la quitter, elle
+n'avait pas eu la résignation de le perdre. Sa
+fatalité la faisait aussi attachante par un
+charme irritant d'énigme, que par une instinctive
+et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier
+tant de preuves d'affection et de sollicitude.
+Il la savait également sensible à la faiblesse
+éperdue de son amour et ne voulait se
+résoudre à penser qu'elle ne lui reviendrait
+jamais.</p>
+
+<p>Il restait obsédé quand même par l'image
+du beau Vénitien dénué de ses tourments
+d'âme, qui l'avait supplanté.&mdash;Sans croire
+si mal faire, Pagello avait désiré, sollicité
+peut-être, les tendresses d'un coeur qui se déclarait
+libre. Pouvait-il se douter que le poète
+en recevrait si cruelle blessure, et prévoir
+telles conséquences à un caprice sans réflexion
+de l'homme gâté des femmes qu'il était.... Il
+allait lui-même en souffrir, maintenant, dans
+la stupeur d'une aventure où s'enchevêtraient
+trop de sentiments, pour sa psychologie saine.
+«Je ne te dis rien de Pagello, écrit George
+Sand à l'ami qu'elle quitte, sinon qu'il te
+pleure presque autant que moi, et que quand
+je lui ai redit tout ce dont tu m'avais chargé
+pour lui, il s'est enfui de colère et en sanglotant.»</p>
+
+<p>Ils devaient souffrir tous les trois.&mdash;Musset
+poursuit son voyage, trop navré pour écrire
+encore, et Antonio est négligent. George Sand,
+restée douze jours sans nouvelles, se prend à
+songer à tout ce passé douloureux. Elle est
+inquiète, et voici qu'elle aime d'amour son
+absent. Elle a peur de l'avoir perdue, cette
+âme charmante et bonne jusqu'en ses erreurs,
+ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement
+conquis! Où retrouvera-t-elle ces ineffables
+abandons de jeunesse et de poésie! Quel
+autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse
+déjà redouble sa tendresse... Pendant ce carnaval
+de 1834, bien triste pour elle, elle
+écrit son roman de <i>Leone Leoni</i>.&mdash;On a voulu
+y chercher une demi-autobiographie. Nous y
+retrouvons, en effet, les cruelles alternatives
+qui agitaient alors l'âme de la pauvre femme,&mdash;entre
+son affectueuse estime pour Pagello
+et son renaissant, son cher amour pour le
+poète qu'elle avait quitté, qu'elle laissait partir
+plutôt que de lui pardonner... Enfin elle reçoit,
+le 15 avril, une longue lettre de Genève, et sa
+joie lui dicte une lettre d'humble affection,
+un cantique d'actions, de grâces:</p>
+
+<blockquote><p>
+... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève.
+Oh! que je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est
+bonne et qu'elle m'a fait de bien! Est-ce bien vrai que
+tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu ne souffres
+pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse
+être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur.
+Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe; que
+je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été
+heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change
+rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime,
+et c'est tout<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>.... Quelle fatalité a changé en poison les
+remèdes que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais
+donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos
+et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un
+fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent
+(et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je
+deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes,
+j'entends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit.
+Qu'est-ce qui m'appellera à présent? qui est-ce qui aura
+besoin de mes veilles? à quoi emploierai-je la force
+que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se tourne
+contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que
+j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! ne parle
+pas du mien, ne me dis jamais que tu as eu des torts
+envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de
+rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que
+nous nous sommes quittés; mais je sais, je sens que
+nous nous aimerons toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence,
+que nous tâcherons, par une affection sainte,
+de nous guérir mutuellement du mal que nous avons
+souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous
+connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse
+et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un
+matin, nous serions restés frère et soeur. Nous savions
+que cela nous convenait, nous nous étions prédit les
+maux qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après
+tout? nous avons passé par un rude sentier, mais nous
+sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous
+reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous
+connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle
+découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse
+nous dégoûter l'un de l'autre? Tu m'as reproché, dans
+un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te
+donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et
+maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose
+de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces
+plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux
+que tu retrouveras ailleurs. Au moins, tu ne te souviendras
+pas de moi dans les bras des autres femmes.
+Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de
+prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton
+vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque
+chose de mieux que tout cela; car le sentiment qui
+nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut se
+comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra
+jamais rien. Tant mieux, nous nous aimerons et nous
+moquerons de lui. (<i>Lettre des 15-17 avril</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> Ici trois lignes supprimées à l'encre.</blockquote>
+
+<p>Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise,
+la lettre de Genève, nous trouvons tout entier
+le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère
+et la charmante fantaisie de son esprit. En
+voici un fragment qui éclairera mieux que
+tous les commentaires cette âme de génie, si
+noble et si faible à la fois, si nativement généreuse:</p>
+
+<blockquote><p>
+... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de
+ces deux mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu
+as bien des choses à me dire. Dis-moi surtout que tu
+es tranquille, que tu seras heureuse. Tu sais que j'ai
+très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir écrit.
+Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je
+que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des
+fois dans ces tristes nuits d'auberge? Ce serait me
+vanter d'être une brute, et tu ne me croirais pas. Je
+t'aime encore d'amour, George. Dans quatre jours, il y
+aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne parlerais-je
+pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus
+ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais
+auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je
+suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur
+mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont les plus
+douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis
+tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue
+qui te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi
+clair dans mon coeur que lui dans son orbite. Je n'ai
+pas voulu t'écrire avant d'être sûr de moi. Il s'est passé
+tant de choses dans cette pauvre tête! De quel rêve
+étrange je m'éveille!</p>
+
+<p>Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant
+les boutiques; un gilet neuf, une belle édition d'un
+livre anglais, voilà ce qui attirait mon attention.</p>
+
+<p>Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant
+d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie?
+C'était là l'homme que tu voulais aimer! Tu avais
+dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais depuis
+dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là
+le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer!
+Mon pauvre George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu
+si malheureux! Et quels malheurs plus terribles n'ai-je
+pas été encore sur le point de te causer! Je le verrai
+longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles,
+qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te
+verrai longtemps dans cette chambre funeste, où tant de
+larmes ont coulé! Pauvre George, pauvre chère enfant!
+Tu t'étais trompée. Tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais
+que ma mère.</p>
+
+<p>Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences,
+dans leur sphère élevée, se sont reconnues
+comme deux oiseaux des montagnes; elles ont volé
+l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été trop forte. C'est
+un inceste que nous commettions.</p>
+
+<p>Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau
+pour toi, du moins dans les derniers temps. Je t'ai
+fait beaucoup souffrir. Mais, Dieu soit loué, ce que je
+pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon
+enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes
+sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme
+dont le coeur est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui
+combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes
+larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas
+dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de
+toi la main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait
+peut-être, en te quittant, la chose la plus simple du
+monde, mais je l'ai faite. Mon coeur se dilate malgré
+mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges compagnons:
+une tristesse et une joie sans fin.</p>
+
+<p>... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper
+de tes affaires. Que mon amitié ne te soit jamais
+importune. Respecte-la cette amitié plus ardente que
+l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense à
+cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me rattache
+à lui. Pense à la vie qui m'attend. (<i>Lettre du 4 avril</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>George était donc bien rassurée sur le coeur
+de son poète.</p>
+
+<p>Elle lui dissimulait encore la pleine vérité
+de ses relations avec Pagello, son installation
+complète chez lui:</p>
+
+<p>«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me
+voir une demi-heure, le matin. Pagello vient
+dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il
+est très occupé de ses malades dans ce moment-ci,
+et son ancienne maîtresse <i>(l'Arpalice)</i> qui
+s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis
+qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement
+malheureux...» Nous savons ce
+qu'il faut penser de cette solitude de George
+Sand. Mais c'était alors charité de sa part,
+que de dissimuler à Musset sa vraie vie à Venise.</p>
+
+<p>Sur le long et triste voyage du poète, nous
+ne savons d'autres détails que ceux qu'il
+donne dans ses lettres. Il n'avait de regards
+que pour sa douleur. Cette obsession d'une
+rupture qui devait laisser à son âme un inoubliable
+déchirement, ne quitta jamais sa mémoire.
+Ceux qui ont prétendu, et Paul de
+Musset lui-même, que le chagrin de cet amour
+perdu s'était peu à peu effacé de son coeur,
+négligent certains vers de lui, non point parfaits
+mais précieux pour sa biographie, <i>Souvenir
+des Alpes</i>, datés de 1851. Il y évoque simplement
+un épisode de sa vie intérieure pendant
+ce mélancolique retour en France, et on
+y sent des larmes.</p>
+
+<p>Rappelons-en quelques strophes: ces vers
+sont parmi les derniers qu'ait publiés Musset:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui,</p>
+<p>Marchait le voyageur dans la plaine altérée,</p>
+<p>Et du sable brûlant la poussière dorée</p>
+<p>Voltigeait devant lui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Devant la pauvre hôtellerie</p>
+<p>Sur un vieux pont, dans un site écarté,</p>
+<p>Un flot de cristal argenté</p>
+<p>Caressait la rive fleurie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Là le coeur plein d'un triste et doux mystère</p>
+<p>Il s'arrêta silencieux,</p>
+<p>Le front incliné vers la terre;</p>
+<p>L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Aveugle, inconstante, ô fortune!</p>
+<p>Supplice enivrant des amours!</p>
+<p>Ôte-moi, mémoire importune,</p>
+<p>Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pourquoi dans leur beauté suprême,</p>
+<p>Pourquoi les ai-je vus briller?</p>
+<p>Tu ne veux plus que je les aime,</p>
+<p>Toi qui me défends d'oublier!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme après la douleur, comme après la tempête,</p>
+<p>L'homme supplie encore et regarde le ciel,</p>
+<p>Le voyageur levant la tête</p>
+<p>Vit les Alpes debout dans leur calme éternel...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Après huit jours de route, il arrivait à
+Paris tout plein d'Elle. A peine installé, il
+s'occupait activement des affaires de son amie,
+négociant la cession de son roman d'<i>André</i> à
+Buloz. Il l'informait du résultat, la dissuadait
+de son éternel projet de voyage à Constantinople
+et lui contait sa nouvelle existence à
+Paris. «Je suis arrivé presque bien portant»,
+disait-il.</p>
+
+<blockquote><p>
+... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre
+lente, qui me prend tous les jours au lit, et dont je ne
+me vante pas à ma mère, parce que le temps seul et le
+repos peuvent la guérir. Du reste, à peine dehors du
+lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne
+vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans
+cette cervelle depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai
+beaucoup souffert, et j'étais arrivé ici avec la ferme
+intention de me distraire et de chercher un nouvel
+amour.</p>
+
+<p>Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais
+arrangé, avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait
+mis à côté de moi une pauvre fille d'Opéra, qui s'est
+trouvée bien sotte, mais moins sotte que moi. Je n'ai pu
+lui dire un mot et suis allé me coucher à huit heures.
+Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse
+habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que
+je fasse? Plus je vais, plus je m'attache à toi, et, bien
+que très tranquille, je suis dévoré d'un chagrin qui ne
+me quitte plus. (<i>Lettre du 19 avril</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>La vérité est que l'infortuné revenant apparut
+lamentable à sa famille. «Il nous arriva,
+plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de
+l'avoir quittée, et malade, malade, le pauvre
+enfant! m'a conté Mme Lardin de Musset. Maigre
+et les traits altérés, il avait perdu la moitié de
+ses cheveux; il se les arrachait par poignées.
+On lui voyait des plaques chauves sur la tête. Il
+avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous lui
+avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle,
+notre appartement dont il avait envie,&mdash;qui
+donnait sur les jardins; il trouvait le papier
+de sa chambre trop triste.</p>
+
+<p>«Il fut d'abord très sobre de confidences avec
+nous. J'étais une enfant.... Nous n'osions lui
+parler de rien. Ma pauvre mère avait été si inquiète<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée
+de Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son
+angoisse, <i>Revue de Paris</i>, article cité p. 713.</blockquote>
+
+<p>«Après six semaines sans nouvelles, Paul
+était allé voir Buloz qui lui avait montré une
+lettre de George Sand, où elle disait Alfred très
+malade. Alors Paul avait songé à partir pour
+l'Italie; il m'en fit la confidence. Mais notre
+mère voulait savoir ce que George Sand avait
+écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez
+lui. Il répondit évasivement: il avait égaré la
+lettre; il la lui enverrait.... Enfin, nous reçûmes
+d'Alfred cette lettre navrée que Paul a
+citée dans la <i>Biographie</i>.»</p>
+
+<p>Alfred de Musset avait écrit régulièrement
+aux siens, jusqu'au milieu de février. Quand
+il tomba malade, il chargea George Sand de
+donner de ses nouvelles à sa mère. Il affirma
+toujours qu'elle l'avait fait. Aucune de ces
+lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne
+parvint à destination, alors que Buloz reçut
+toutes celles qu'on lui écrivait<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> On a donné cette explication: que le gondolier à qui
+étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres
+adressées à Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant
+aux lettres à Buloz et à ses amis, George Sand les portait
+elle-même à la poste....</blockquote>
+
+<p>La lettre si longtemps espérée du poète justifia
+l'inquiétude des siens.&mdash;«Le pauvre garçon,
+à peine relevé d'une fièvre cérébrale, parlait
+de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la
+maison. Car il voulait s'éloigner de Venise dès
+qu'il aurait assez de forces pour monter dans
+une voiture.</p>
+
+<p>«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade,
+une âme abattue, un coeur en sang, mais
+qui vous aime encore.»</p>
+
+<p>«Il devait la vie aux soins dévoués de deux
+personnes qui n'avaient point quitté son chevet
+jusqu'au jour où la jeunesse et la nature avaient
+vaincu le mal.</p>
+
+<p>«Pendant de longues heures, il était resté
+dans les bras de la mort; il en avait senti
+l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement.
+Il attribuait en partie sa guérison à une
+potion calmante, que lui avait administrée à
+propos un jeune médecin de Venise, et dont il
+voulait conserver l'ordonnance. «C'est un puissant
+narcotique, ajoutait-il; elle est amère,
+comme tout ce qui m'est venu de cet homme:
+comme la vie que je lui dois.» Cette ordonnance
+existe, en effet, dans les papiers d'Alfred
+de Musset. Elle est signée <i>Pagello</i><a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie</i>, p. 125.</blockquote>
+
+<p>Nous savons dans quel état le poète rentra
+chez sa mère. La première fois qu'il voulut
+raconter les causes de son retour, il tomba en
+syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier
+Antonio, son domestique improvisé, fut
+pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec
+une pacotille de parfumerie parisienne. Musset,
+à qui allait manquer ce vivant souvenir d'Italie,
+essaya de se distraire, et tout d'un coup reprit
+sa vie ancienne.</p>
+
+<p>Nous avons vu comme il contait à George Sand
+cette tentative d'oubli; ce n'était que pour lui
+mieux confesser son incurable amour. Dans la
+même lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai
+Malaquais, et n'avoir pu y rester, de tristesse.
+Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès
+que l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà
+les larmes qui arrivent.»</p>
+
+<blockquote><p>
+... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce
+ne sont pas de ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi
+plutôt, mon enfant, que tu t'es donnée à l'homme que tu
+aimes, parle-moi de vos joies.&mdash;Non, ne me dis pas cela.
+Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée.
+Alors, je me sens plein de courage, et je demande au
+ciel que chacune de mes souffrances se change en joie
+pour toi. Alors, je me sens seul, seul pour toujours, et
+la force me revient, car je suis jeune, et la vie ne veut
+pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime,
+qu'un mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et
+que le passé entier se retourne en l'entendant.</p>
+
+<p>Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela.
+Je fais ce que je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent
+il ne peut plus y avoir en moi ni fureur ni colère.
+Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque. C'est mon
+camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai
+besoin de ce regard que je trouvais à côté de moi pour
+me répondre. Il n'y a là ni amour importun, ni jalousie,
+mais une tristesse profonde....
+</p></blockquote>
+
+<p>Il parle encore à son amie de mauvais cancans
+répandus contre eux dans Paris, et lui
+envoie cette dernière tendresse:</p>
+
+<blockquote><p>
+Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à
+Constantinople; fais ce qui te plaît. Ris et pleure à ta
+guise. Mais le jour ou tu te retrouveras quelque part
+seule et triste, comme à ce Lido, étends la main avant
+de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du
+monde un être dont tu es le premier et le dernier
+amour. Adieu mon amie, ma seule maîtresse. Écris-moi
+surtout, écris-moi.
+</p></blockquote>
+
+<p>Cette lettre a trouvé G. Sand complètement
+rassurée sur le coeur de «son enfant». Sa
+réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse
+éperdue de la précédente: il n'est plus question
+que d'amitié. Comme c'est féminin, comme
+c'est humain....</p>
+
+<blockquote><p>
+... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et
+affectueuse pour moi. Oh! quelle que soit la disposition
+de ton esprit, je trouverai toujours ton coeur, n'est-ce
+pas, mon bon petit? Je viens de recevoir ta lettre il y a
+une heure, et, bien qu'elle m'ait émue douloureusement
+en plus d'un endroit, je me sens plus forte et
+plus heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours.
+Ce qui me fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas
+ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à genoux, pas encore
+de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe à
+ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai
+vu mourant dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que
+quand la nature viendra te le demander impérieusement,
+mais ne le cherche pas comme un remède à
+l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage
+cette vie que je t'ai conservée, peut-être, par mes
+veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu à
+cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi être un
+peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon
+inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme
+comme toi. Songe à ton avenir qui peut écraser tant
+d'orgueils ridicules et faire oublier tant de gloires présentes.
+Songe à mon amitié qui est une chose éternelle
+et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort.
+Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours
+d'angoisse et d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens
+que tu pouvais et que tu devais me préférer.
+</p></blockquote>
+
+<p>Musset ne songe plus qu'au passé. Toute
+fierté lui est devenue impossible. Bien loin
+d'apaiser son amour, l'absence le lui fait tragique,
+pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne
+s'avoue pas à lui-même. Il aime maintenant
+sa douleur avec tout son être, tout son génie.
+Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée,
+l'infidèle va entretenir le feu sacré, fidèlement.
+Musset ne vivra plus que d'attendre le
+courrier de Venise....</p>
+
+<p>Dans cette détresse, le pauvre enfant est du
+moins sûr de son amitié; il lui écrit (30 avril)
+quelle consolation il y trouve. Il a essayé vainement
+de reprendre son ancienne vie:</p>
+
+<blockquote><p>
+... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé
+non pas à mes amis, mais à la vie que j'ai menée avec
+eux. Cela m'est impossible de recommencer, j'en suis
+sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé! Sois fière,
+mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un
+enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi.
+Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon
+amour? Rappelle-toi nos conversations dans ta cellule;
+regarde où tu m'as pris, et où tu m'as laissé. Suis ton
+passage dans ma vie; regarde comme tout cela est palpable,
+évident, comme t m'as dit clairement: «Ce
+n'est pas là ton chemin.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe
+à cela, je n'ai que toi. J'ai tout nié, tout blasphémé,
+je doute de tout hors de toi,... Néglige-moi,
+oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas
+tenue dans mes bras?...»</p>
+
+<blockquote><p>
+... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi,
+quand je vais dans le monde à présent, je regarde de
+travers, comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse
+sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas, voilà pourquoi
+je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la
+lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient
+vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu
+m'aimais? N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit?
+O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais, m'as-tu
+jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le
+faire pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour?
+Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide
+la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son
+heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j'abhorre,
+ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être
+le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es
+noble et orgueilleuse.
+</p></blockquote>
+
+<p>Il sent quelque chose en lui, maintenant
+d'inconnu, de meilleur: il le lui doit, pour
+avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses,
+elles ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais
+avoir aucune confiance dans une femme
+faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison
+pour ne plus vouloir chercher.»</p>
+
+<p>Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie
+inguérissable, avec le sentiment profond de sa
+faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il
+en est revenu «comme abruti pour toute la
+journée, sans pouvoir dire un mot à personne»,
+ayant volé sur la toilette de son amie un petit
+peigne à moitié cassé qu'il traîne partout dans
+sa poche.... Elle lui a parlé de Pagello: il lui
+sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant,
+il veut écrire leur roman, pour guérir son coeur,
+pour faire taire ceux qui diraient du mal d'elle.
+Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer.
+«Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que
+j'ai sur le coeur.» Puis il revient à Pagello:</p>
+
+<blockquote><p>
+Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller
+sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus
+ridicule du monde que ce sentiment-là? Je l'aime, ce
+garçon, presque autant que toi. Arrange cela comme
+tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse
+de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je
+ne voudrais pas vous voir ensemble. Oh! mon ange,
+mon ange, sois heureuse et je le serai.
+</p></blockquote>
+
+<p>Tout son coeur débile et généreux est dans
+cette lettre navrante. Il a si peur de la perdre
+tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie.</p>
+
+<p>Maintenant George est forte de son empire
+sur cette âme désemparée. Elle lui répond
+(12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier
+serrement de mains d'une amante qui le
+quitte, mais l'embrassement du frère qui lui
+reste».</p>
+
+<p>Elle l'engage à aimer une femme jeune,
+belle, qui n'ait pas encore souffert. Quant à
+elle, désormais, elle aspire à une vie calme.
+«Ce brave Pagello qui n'a pas lu <i>Lélia</i> et qui
+n'y comprendrait goutte» n'a pas ses yeux à
+Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle,
+quand elle fait «sa figure d'oiseau malade»:&mdash;«Je
+me laisse régénérer par cette affection
+douce et honnête: pour la première fois j'aime
+sans passion.»</p>
+
+<p>Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît
+moins apaisée que triste. Sa lettre est longue
+comme un journal. Elle laisse couler son bavardage
+maternel: elle charge l'absent de
+maintes emplettes à lui expédier; elle lui raconte
+qu'elle écrit son roman de <i>Jacques</i>, et que
+Pagello veut traduire en italien leurs oeuvres à
+tous deux....</p>
+
+<p>Cependant Musset, à qui n'était pas encore
+parvenue cette lettre de raison, sentait se creuser,
+chaque jour plus profond, le vide de son
+âme:</p>
+
+<blockquote><p>
+O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de
+larmes j'ai versées! Quelle journée! je suis perdu,
+vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu verses sur ma
+blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux
+et le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe
+comme une huile bouillante sur un fer rouge. Je voudrais
+être calme et fort, quand je t'écris; je me raisonne,
+je m'efforce; mais quand je prends la plume,
+et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller
+trouver, ces trois cents lieues que je viens de faire, et
+qu'il n'y a au monde que toi à qui je puisse parler de
+toi. Pas un ami, pas un être! Et qui, d'ailleurs, eu serait
+digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien que j'ai
+un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne.
+Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans
+cette petite chambre, tant de jours solitaires? Et dès que
+je veux t'écrire, tout se presse jusqu'à m'étouffer. Mais
+je souffre, amie, et qu'importe de quoi je souffre? Tu
+me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi. Figure-toi
+que c'est une autre que j'aime et que c'est une
+maladie que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me
+dis que tu es dans un singulier état moral, entre une
+vie qui n'est pas finie et une autre qui n'est pas commencée.
+Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En vérité,
+on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus
+fort le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule
+autour de moi. Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer,
+à baiser ton portrait, à adresser à ton fantôme des
+folies qui me font frémir, je prends mon chapeau, je
+vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une manière
+quelconque. (<i>Lettre du 10 mai</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>Aucune distraction ne réussit à le soulager.
+Il voudrait partir; il ira sans doute à Aix-les-Bains,
+en juillet, pour l'attendre à son retour de
+Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer
+quelques mois avec toi. Si tu es avec Pietro, je
+vous serrerai la main et j'irai à Naples et de
+là à Constantinople, si je suis assez riche....»</p>
+
+<blockquote><p>
+... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire
+de bon. A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais
+muet quand je t'ai connue. A présent, je ne le suis
+plus. Mais je n'ai personne pour m'entendre, et je n'ai
+encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras dans le
+vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de
+bien tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner
+au plaisir et un coeur tout entier à donner à l'amour.
+Peut-être y en a-t-il qui accepteraient; mais moi,
+accepterai-je? Où me mène donc cette main invisible
+qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle.
+Oui, il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me
+manger le coeur, pour nourrir mon coeur. Il me faut
+un corps dans ces bras vides; il faut que j'aie une
+maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me
+parles de santé, de ménagements, de confiance en
+l'avenir: tu me dis d'être tranquille, et c'est toi, toi qui
+viens de m'ouvrir les veines; tu me dis d'arrêter mon
+sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je fait même
+de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux
+fois dans tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai
+possédée? C'est toi qui as parlé: c'est toi dont la pitié
+céleste m'a couvert de larmes; c'est toi qui as laissé
+descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi,
+je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un
+libertin sans coeur, mais je n'ai commencé à être autre
+chose que pendant trois matinées à Venise, et tu dormais
+pendant ce temps-là.</p>
+
+<p>Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses
+crouler sous mes pieds, plus je sens une force cachée
+qui s'élève, s'élève et se tend comme la corde d'un arc.</p>
+
+<p>.... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me
+faisaient le même effet que le vin de Champagne. Elles
+me conduisaient, au sortir de la table, à la première
+femme venue. Que je trouvasse là deux ou trois amis
+en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare
+et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure
+dans ma chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation,
+à l'ennui, que sais-je? Et je m'endormais. J'en
+étais encore là quand je t'ai connue. Mais aujourd'hui,
+si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne sais
+ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise,
+je l'étranglerais en hurlant.</p>
+
+<p>... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir
+de pareilles réflexions ou de pareils rêves que tu
+adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>?
+Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi beau,
+d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé
+dans ton coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles
+ainsi? Et j'en suis là! Et la femme qui a écrit ces
+pages-là, je l'ai tenue sur mon sein! Elle y a glissé
+comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son
+dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle
+le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps
+voudraient s'en détacher pour aller à elle et la saisir!
+Toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du
+monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre
+nous un abîme éternel!</p>
+
+<p>Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence
+si sage me sauve ou me perde à son gré. J'ai
+horreur de ma vie passée, mais je n'ai pas peur de ma
+vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a voulu que
+me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai
+les conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais
+ce que j'ai dans l'âme ne mourra pas sans en être sorti.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> La 2e <i>Lettre d'un voyageur</i>.</blockquote>
+
+<p>Il dévore <i>Wertlier</i> et la <i>Nouvelle Héloïse</i>, ces
+folies sublimes dont il s'est tant moqué jadis.
+Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe pourtant
+toujours des affaires de son amie,&mdash;et
+toujours il pense à lui parler de Pagello:</p>
+
+<blockquote><p>
+Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais
+je ne puis pas; je l'aime sincèrement et de tout mon
+coeur, mais je ne peux lui écrire. Il sait à présent pourquoi.
+(<i>Lettre du 10 mai</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>Paul de Musset, dans la <i>Biographie</i>, expose
+longuement cet état navrant de l'âme de son
+frère pendant les premiers mois de son retour.
+Après d'infructueux essais de distraction, dans
+le monde et parmi d'anciens compagnons de
+plaisir, il retombait dans son besoin farouche
+de séquestration. Il subissait maintenant son
+chagrin. La musique le berçait dans une amère
+volupté. Certain concerto de Hummel que lui
+jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de
+douces soirées de Venise, l'arrachait par un
+enchantement soudain à cette morne solitude.
+Mais il n'y retombait que plus désespéré. Paul
+de Musset a donné des fragments d'un ouvrage
+inachevé de son frère, <i>le Poète déchu</i>, où cinq
+ans plus tard il retraçait fidèlement ce douloureux
+temps d'épreuve<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> <i>Biographie</i>, pp. 128-130.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+«Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de
+mon abandon. Je m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je
+regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus
+saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que
+toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches,
+tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement
+triste et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que
+je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai a la
+douleur en désespéré. Je rompis avec toutes mes habitudes.
+Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre
+mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant
+pour toute distraction qu'une partie d'échecs que je
+jouais machinalement tous les soirs.</p>
+
+<p>«La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent,
+les insomnies cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie.
+Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout
+ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba
+sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien
+du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait.
+Un vieux tableau, une tragédie que je savais
+par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien
+avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le
+sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que l'expérience,
+et je vis que la douleur nous apprend la vérité.</p>
+
+<p>«Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y
+arrête avec plaisir: oui, ce fut un beau et rude moment.
+Je ne vous ai pas raconté les détails de ma passion.
+Cette histoire-là, si je l'écrivais, en vaudrait pourtant
+bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était
+brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait
+quitté; j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois;
+n'est-ce pas en dire assez?</p>
+
+<p>«Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui
+s'était fait en moi, mais il était bien loin d'être accompli.
+On ne devient pas homme en un jour. Je commençai
+par me jeter dans une exaltation ridicule. J'écrivis des
+lettres à la façon de Rousseau,&mdash;je ne veux pas vous
+disséquer cela.&mdash;Mon esprit mobile et curieux tremble
+incessamment comme la boussole, mais qu'importé si le
+pôle est trouvé? J'avais longtemps rêvé; je me mis enfin
+à penser. Je tâchai de me taire le plus possible. Je retournai
+dans le monde; il me fallait tout revoir et tout
+rapprendre....»
+</p></blockquote>
+
+<p>George est restée quinze jours sans répondre
+à Alfred. Dans sa lettre du 21 mai, elle est
+toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas,
+Mme Dorval et surtout Planche auraient
+tenus sur son compte. Si ce dernier, dont la
+figure déplaît à Musset, a réellement parlé
+bassement de lui et insolemment d'elle, elle
+ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut paraître
+détachée de ces misères. Et voici l'état
+de son coeur:</p>
+
+<blockquote><p>
+... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne
+souffre pas, lui, il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux,
+il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le
+coeur; il n'a pas besoin de ma force, il a son calme et
+sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je
+souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien,
+moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin
+d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont
+en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude
+qui est habituée à veiller sur un être souffrant et
+fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous
+deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un
+ni à l'autre! J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien
+vrai que j'avais besoin d'un frère; pourquoi n'ai-je pu
+conserver mon enfant près de moi? Hélas! que les
+choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien
+le coeur de l'homme changerait s'il entendait la
+voix de Dieu! Moi, je l'écoute et il me semble que je
+l'entends, et pendant ce temps les hommes me crient:
+horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? Qu'est-ce?
+Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore
+serai-je accusée?</p>
+
+<p>... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive,
+n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un
+nouvel amour. Je le désire et je le crains, mon enfant.
+Je ne sais ce qui se passe en moi quand je prévois cela.
+Si je pouvais lui donner une poignée de main à celle-là!
+et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer;
+mais elle sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez
+jamais de madame Sand, c'est une femme infâme.»
+Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute heure
+sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre
+une parole amère. Ton souvenir est une relique
+sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce
+le soir dans le silence des lagunes et auquel
+répond une voix émue et une douce parole, simple et
+laconique, mais qui me semble si belle alors!&mdash;<i>io
+l'amo!</i>&mdash;Peu importe, mon enfant, aime, sois aimé et
+que mon souvenir n'empoisonne aucune de tes joies.
+Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin pourtant que
+je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement
+de te maudire, mais de t'oublier.
+</p></blockquote>
+
+<p>L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant
+subsister en elle qu'une maternelle amitié,
+l'amour, après ces longs jours de silence, s'est
+aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset,
+du 10 juin, témoigne d'une âme rassérénée.
+Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble
+n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme;
+il va aimer!... Mais les avances que
+lui font quelques femmes ne l'attirent guère.
+Il aime plus que jamais son <i>Georgeot</i>, «de
+cette amitié douce et élevée qui est restée
+entre eux comme le parfum de leurs amours».
+Or il existe, dit-il, des <i>révélations</i>: avec saint
+Augustin, il croit après avoir nié; mais il veut
+trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.</p>
+
+<blockquote><p>
+... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille
+quelquefois en criant: «Que Dieu me protège,
+car je vais me livrer!» Cela est beau, n'est-ce pas, et
+effrayant en même temps, d'aller et de venir avec cette
+pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour
+moi, mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi.
+Je t'ai connue un an trop tôt. J'ai cru longtemps à
+mon bonheur, à une espèce d'étoile qui me suivait. Il
+en est tombé une étincelle de la foudre sur ma tête,
+de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste,
+qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde
+dans le lit où j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre;
+car celui qui s'en était levé n'est pas celui qui s'y était
+couché.</p>
+
+<p>Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui
+s'était desséché! Comme chaque mot, chaque chose,
+chaque homme que je rencontre, fait se détendre une
+fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici m'envoient
+à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces
+rayons se pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils
+aient trouvé une issue pour s'élancer de leur antre, et
+retourner, teints du sang de mes veines, dans la nature!
+Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai,
+aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce
+pas, de se promener tout jeune dans une vieille vie?
+X. <i>(Tattet)</i> est de retour. Il trouve, que <i>je lui apparais sous
+un nouvel aspect</i>, voilà son mot. Du reste, je bois autant
+de vin de Champagne que devant, ce qui le rassure.</p>
+
+<p>Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon
+et loyal camarade, avec son grand coeur et ses grands
+yeux? O mon petit ange, que tu es joli! Que tu m'es
+cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, en
+t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance,
+avec amour, que je puis pleurer dans tes bras! Oh,
+Dieu merci! j'ai un ami: on ne me le volera pas; il prie
+pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas connue et
+perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je
+devais être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand
+nous étions ensemble, je laissais ma stupide jeunesse
+tomber lentement en poussière; mais je ne me rendais
+compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais
+que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais
+au lendemain; je croyais qu'il serait toujours
+temps; je réfléchissais et je doutais. De plus, je suis
+d'une nature faible et oisive; la tranquillité de nos
+jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce
+temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous
+deux l'éclair de l'épée flamboyante. Chose étrange, je
+n'ai compris qu'il fallait faire usage de mes forces que
+lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. J'avais
+une telle confiance, une si misérable vanité!</p>
+
+<p>J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour
+de moi tant de voiles bizarres! à m'ôter une partie
+avec l'un, une autre avec l'autre! Je n'ai compris que
+je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que je pouvais
+mourir.</p>
+
+<p>Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse
+et qu'il a tort de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de
+plaisir que je ne puis le dire.
+</p></blockquote>
+
+<p>Notre poète va décidément mieux: lui qui,
+le mois précédent, écrivait à son amie n'avoir
+pu se décider encore à aller voir son fils au
+collège: «il a une paire d'yeux noirs que je
+ne verrai pas sans douleur, je l'avoue», il
+écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère
+inquiète que son Maurice se porte bien: «Je
+viens de le voir à l'instant et il doit sortir
+avec moi dimanche.»</p>
+
+<p>Le 15 juin, longue lettre de George tout à
+fait calme à Alfred à peu près guéri. Elle s'applaudit
+de l'apaisement de son ami, de son
+rétablissement corps et âme.&mdash;Pagello y
+ajoute un billet de sa main pour recommander
+à son malade de l'hôtel Danieli,&mdash;«qu'une
+affection liera toujours à lui d'une manière sublime
+pour eux deux, incompréhensible pour
+les autres»,&mdash;d'éviter l'intempérance et de se
+souvenir de certaine eau de gomme arabique,
+qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce
+sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr,
+ajoute-t-elle à Alfred, que si Pagello en avait
+sous la main, il en boirait une bouteille à
+chaque point de son discours.»</p>
+
+<p>Elle a traversé une grave disette d'argent.
+Musset s'est fort agité pour lui faire parvenir
+ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur
+est ému à la pensée qu'elle a pu souffrir de la
+gène. Il songe aussi à ses angoisses de mère;
+Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses
+enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses
+profondes qu'il a cru deviner entre les lignes
+de la seconde de ses <i>Lettres d'un voyageur</i>&mdash;qu'il
+vient de porter à la <i>Revue</i>.&mdash;Il est découragé,
+triste, inquiet; il apparaît surtout bien
+las.</p>
+
+<blockquote><p>
+... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main,
+de faire trois cents lieues pour te les amener, et de
+m'en revenir. Dis-moi de contracter pour toi une dette,
+que je ferais de si bon coeur et que je paierais ensuite
+par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans
+le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au
+torrent, accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce
+que pour qu'elle te suive dans l'Océan.</p>
+
+<p>Buloz vient de m'apporter la <i>Lettre</i> que tu lui as envoyée
+pour la <i>Revue</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>. Le coeur me bat si fort qu'il faut
+que je t'écrive ce que j'éprouve. Mon enfant, il y a dans
+la lettre un mot affreux, celui de <i>suicide</i>; quel que soit
+le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée chez les
+autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance.
+J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci,
+je ne ris plus de rien. Dis-moi, mon George, mon frère
+adoré, quand tu as écrit ce mot-là, était-ce seulement
+l'inquiétude que tu ressentais pour ton fils, jointe au
+désappointement de ne pas recevoir ce que tu attendais?
+Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles,
+qui t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il
+m'a semblé qu'une tristesse, étrangère à tout cela, dominait
+les autres motifs. Buloz lui-même s'est interrompu
+plusieurs fois en lisant, pour me dire: «Qu'a-t-elle
+donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme,
+qui ne se doute de rien au monde, ne manquait pas, il
+est vrai, d'ajouter: «Mais vous ne l'avez pas quittée?
+Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre garçon ne
+se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions.
+Mais il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais
+bien que toute ta vie tu as pensé à la mort, que toute ta
+vie t'y a poussée, que cette idée t'est familière, presque
+chère; mais enfin elle ne se représente à toi avec force
+que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle
+naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle,
+aussi complète que la tienne, comme dans celle d'un
+Anglais pulmonique! Je te parle franchement, mon enfant;
+mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas permis
+de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule
+aimée des femmes, je te le jure sur mon père; si le
+sacrifice de ma vie pouvait te donner une seule année
+de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie
+éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que d'être
+là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien,
+sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis
+trois mois, et pour bien des années; d'avoir tout
+perdu, jusqu'à ses rêves; de me repaître d'un ennui sans
+fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce que c'est
+que d'avoir pour toute consolation une seule pensée:
+qu'il faut que je souffre et que je m'ensevelisse en
+silence, mais que du moins tu es heureuse, peut-être
+heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos
+que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu
+ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne
+peut avoir changé la vie qu'en bien. C'est une noble
+créature, bonne et sincère; il t'est dévoué, j'en suis
+sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne pas lui rendre
+le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être
+aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance,
+que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter
+Venise, ma force pour y venir, pour y rester. Mais,
+hélas! je n'en suis pas à apprendre aujourd'hui quel
+hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent répété:
+le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit
+de crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur,
+est-ce l'absence du désir? Est-ce de se sentir tous les
+atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce
+dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se
+trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> Publiée dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 juillet 1834.</blockquote>
+
+<blockquote>
+<p>... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne
+au pied de mon lit retrouver ma douleur courageuse
+et résignée, afin que l'idée de ton bonheur éveille
+encore un faible écho lointain dans le vide où je suis,
+et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu
+de tous ces affreux sanglots, que personne ne voit,
+si Dieu n'existe pas, ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi
+de te parler avec cette franchise; pardonne-moi
+de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je suis
+muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi
+un peu de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car
+la mort se repent de m'avoir manqué là-bas, quand tes
+soins et tes veilles l'ont écartée de moi. Adieu, je n'en
+puis plus! <i>(Lettre du 46 juin</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>George rassure cet ami trop vite inquiet: son
+idée de suicide, ce spleen toujours prêt à se
+réveiller au contact d'une contrariété ou d'un
+affront, «la suivra toujours probablement sans
+lui faire aucun <i>bobo</i>, car elle n'a ici aucun
+chagrin de coeur». Son Pagello est un ange;
+ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un
+mois elle reverra ses enfants... Elle ajoute
+comme glose à cet exposé de sa tranquillité:
+«Tu as donc bien raison de dire que mon bonheur
+a pris sa source dans tes larmes, non pas
+dans celles de ton désespoir et de ta souffrance,
+mais dans celles de ton enthousiasme et de ton
+sacrifice... Rappelle-toi que tu m'as laissé un
+souvenir plus sûr et plus précieux que tous
+les souvenirs de la possession,» <i>(Lettre du
+26 juin</i>.)</p>
+
+<p>La dernière lettre de Musset adressée à
+Venise, le 10 juillet, a été détruite «parce
+qu'elle contenait une confidence». On en a
+gardé du moins quelques lignes relatives au
+retour attendu de George avec le «bon docteur»,
+et ce trait qui nous prépare a la rencontre
+des amants:</p>
+
+<p>«&mdash;Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que
+«Mme Sand soit <i>une femme adorable</i>?» Telle
+est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait
+l'autre jour. La chère créature ne me
+l'a pas répétée moins de trois fois pour voir si
+je varierais mes réponses.&mdash;«Chante, mon
+«brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me
+«feras pas renier, comme saint Pierre.»</p>
+
+
+
+<p>VII</p>
+
+<p>Apres cinq mois de vie commune à Venise,
+George Sand et Pagello partent pour Paris.
+Les dernières lignes que nous avons citées du
+naïf journal du docteur nous signalent chez
+eux un état d'âme assez mélancolique, sans le
+trop préciser. De George Sand elle-même nous
+n'apprendrons rien: nous savons qu'elle n'avoue
+jamais... Cette grande sincère&mdash;pour les
+autres&mdash;s'acharne à tout dissimuler de sa
+vie vraie... Déjà elle s'obstinait à réagir
+contre sa légende, légende qui offensait son
+âme hautaine et bourgeoise. Elle préludait à
+ce rôle de <i>Matriarche</i> qui devait faire vénérer
+sa vieillesse.</p>
+
+<p>Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne
+et des petits intérêts de son honnête
+amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses
+enfants,&mdash;à retrouver aussi le poète qui l'avait
+quittée, qui l'adorait encore, qu'elle-même
+avait aimé jadis.</p>
+
+<p>Ce départ de George Sand avec Pagello, après
+cinq mois de calme tête-à-têle, nous apparaît,
+pour lui, maussade et triste, mais pour elle
+libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente
+de nouvelles souffrances?... Reprenons
+le récit du docteur.</p>
+
+<blockquote><p>
+J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et
+je partis avec elle pour Milan sans prendre congé de
+mes parents ni de mes amis, et sans dire à personne si
+ni quand je reviendrais.</p>
+
+<p>De Milan, j'écrivis à mon père:</p>
+
+<p>«Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me
+blâmais de vivre avec une étrangère, perdant ma jeunesse,
+ruinant ma carrière, reniant publiquement ces
+principes de morale chrétienne qui me furent inculqués
+par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette
+lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je
+dédaignais de mentir avec de fausses promesses. Je te
+réponds aujourd'hui de Milan: je suis au dernier stade
+de ma folie et je dois le courir encore les yeux fermés,
+comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour
+Paris où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser,
+digne de toi. Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière.
+Toi, ne cesse pas de m'aimer et écris-moi à
+Paris.»</p>
+
+<p>J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la
+poursuis maintenant volontiers, parce que, à mesure
+que je la raconte, je me sens l'âme soulagée, comme
+celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes,
+la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés
+à Martigny, nous quittâmes la voiture et les bagages.</p>
+
+<p>George Sand était en costume d'homme. A dos de
+mulet, nous avons franchi le col des Palmes et nous nous
+sommes transportés à Chamounix, où le jour suivant
+nous avons entrepris à pied l'ascension du Mont-Blanc
+avec une longue caravane d'Anglais, de Français, d'Allemands
+et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace,
+après avoir examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur
+de la glace à 400 pieds de profondeur, après nous
+être réjouis de l'écho éclatant des Mortarets qui rebondissait
+avec un long hululement dans cette vallée désolée,
+hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles,
+nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre
+gentlemen anglais et un Américain poursuivre l'ascension
+jusqu'aux dernières aiguilles, avec leurs guides, et
+y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces jeunes
+gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène
+de la gelée.&mdash;Le lendemain nous revenions à Martigny
+et de là nous nous mettions en route pour Genève.</p>
+
+<p>A mesure que nous avancions, nos relations devenaient
+plus circonspectes et plus froides. Je souffrais
+beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le cacher.
+George Sand était un peu mélancolique et beaucoup
+plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement
+en elle une actrice assez coutumière de telles farces, et
+le voile qui me bandait les yeux commençait à s'éclaircir.
+Nous visitâmes Genève, marché de manufactures en or
+et en argent et en horlogerie. Mais ce qui me procura
+un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter pleinement
+aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout
+d'abord le lac: il la côtoie d'une onde si limpide
+qu'on en peut voir les poissons frétiller à O pieds de
+profondeur, comme si on les avait dans la main. De
+plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont un pays
+enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que
+vous avez l'intention de le visiter, puis parce que
+Voltaire et spécialement Rousseau les ont dépeints,
+comme personne ne les dépeindra plus. Après six ou
+sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence,
+et, par le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes
+à Paris. A la station, George Sand trouva un de
+ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui l'accompagna
+chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue
+des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième
+étage à 1 fr. 50 par jour.
+</p></blockquote>
+
+<p>La présence de Pagello allait être importune.
+Dans sa bonté, George Sand n'avait osé
+lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui
+avouer l'affaiblissement de son amour.</p>
+
+<p>Une mélancolie sans issue s'emparait du
+pauvre Italien, doublement exilé, dès son installation
+à Paris.</p>
+
+<p>La vie monotone et bourgeoise endurée cinq
+mois à Venise, autant que cette étrange correspondance
+entretenue avec Musset,&mdash;et toujours
+exaltée, malgré l'espèce de lassitude que
+nous y avons constatée dès le mois de juin,&mdash;avaient
+préparé ce refroidissement graduel dans
+les relations de Lélia avec le docteur Pagello.</p>
+
+<p>A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir
+Musset. Pagello dut y consentir, s'y résigner,
+et il en eut d'amers tourments. L'instinctive
+générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser
+ces deux tristesses. Mais tous trois étaient
+malheureux.</p>
+
+<p>Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour
+à Paris, Pagello ne prononce pas le nom de
+Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on
+soupçonner, entre les lignes, qu'il connut
+ces cruelles divinations de la jalousie dont
+l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite.</p>
+
+<p>Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de
+corps et d'esprit, je me laissai tomber sur une chaise,
+et les coudes appuyés aux genoux, le front dans les
+mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec
+peu d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une
+amitié mal assurée. Elle succède en toi à une passion
+mal éteinte, en George Sand à un caprice satisfait et
+fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs solitaires?
+Alors, machinalement, je me levai, et machinalement
+j'ouvris ma malle pour en tirer quelques vêtements;
+et, tout en soulevant mon linge, je découvris
+un paquet que je connaissais bien, que je saisis et
+décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de
+ma mère. Je le couvris de baisers et le plaçai sur une
+armoire qui faisait face au petit lit; ainsi je pouvais le
+voir toujours. Et je restai longtemps à le contempler.
+Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut
+mon âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu
+retourneras dans ta patrie et tu y passeras des jours
+honorés et tranquilles; ta conduite à venir tirera des
+enseignements de tes erreurs passées; garde toujours
+dans ton esprit les principes que ta mère t'a fait sucer
+avec le lait;&mdash;toutes les joies terrestres qui iront
+contre ces préceptes te rendront malheureux.»</p>
+
+<blockquote><p>
+J'entendis frapper doucement à la porte de ma
+chambre; j'ouvris... C'était George Sand avec M. Boucoiran,
+qui venaient me chercher pour me mener dîner
+comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha
+âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus
+presque dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux.
+J'allai donc dîner chez George Sand qui m'offrait la plus
+gentille hospitalité. Elle me proposa comme ami, presque
+comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait partir
+avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour
+suivant, et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne
+pas la suivre. La Sand voyait toute la singularité de ma
+position, tous les sacrifices que j'avais faits à son amour:
+ma clientèle perdue, mes parents quittés et moi exilé
+sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait
+fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille
+et presque sérieux. Le colloque spirituel que je
+venais d'avoir avec ma mère m'avait rendu une paix
+que je ne connaissais plus depuis longtemps. Cette
+femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en
+avait perdu le secret. Au milieu même de ses égarements
+tous consécutifs d'un premier faux pas, elle
+gardait un coeur de femme tendre, compatissant,
+industrieux pour les malheureux et intrépide pour le
+sacrifice...
+</p></blockquote>
+
+<p>Donc, à peine arrivée, presque indifférente
+soudain pour l'infortuné Pagello, George Sand
+revoit le poète. Et tous deux sont repris par
+leur ancien amour. La présence de l'Italien, la
+fâcheuse rumeur du monde ne troublent pas
+cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant
+ils ont retrouvé l'amertume. Quinze
+jours fiévreux et cruels, quinze jours seulement
+s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable
+a surgi, poignant, chez Musset. Il souffre
+trop, veut partir.</p>
+
+<blockquote><p>
+... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et
+j'ai reçu le dernier coup.</p>
+
+<p>J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de
+luttes et de souffrance. Je vais mettre une seconde fois
+la mer et la montagne entre nous. Ce sera la dernière
+épreuve: je sais ce qu'elle me coûtera; mais mon père
+de là-haut ne m'appellera pas lâche quand je paraîtra;
+devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. J'attendrai
+de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je
+reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France.
+Je t'ai vue heureuse; je t'ai entendue dire que tu l'étais.
+Il m'eût été doux de rester votre ami, et que la douce
+joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma douleur.
+Mais le destin ne pardonne pas.</p>
+
+<p>... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une
+journée entière. Je pars aujourd'hui pour toujours; je
+pars seul, sans un compagnon, sans un adieu. Je te
+demande une heure et un dernier baiser. Si tu crains
+un moment de tristesse, si ma demande importune
+Pierre, n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne
+m'en plaindrai pas. Mais si tu as du courage, reçois-moi
+seul, chez toi ou ailleurs, où tu voudras. Pourquoi
+craindrais-tu d'entendre hautement la voix solennelle de
+la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a
+murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de
+ma pauvre valse? Ne pense pas retrouver jamais en moi
+ni orgueil offensé, ni douleurs importunes. Reçois-moi
+sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du présent, ni
+de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un
+tel et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes
+qui ont souffert, deux intelligences souffrantes, deux
+aigles blessés qui se rencontrent dans le ciel, et qui
+échangent un cri de douleur avant de se séparer pour
+l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme
+l'amour céleste, profond comme la douleur humaine.
+O ma fiancée! Pose-moi doucement la couronne d'épines
+et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera
+ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!
+</p></blockquote>
+
+<p>La demande a été accordée; Musset va revoir
+son amie une dernière fois. Il sera fort:
+sa résolution de partir est irrévocable.</p>
+
+<blockquote><p>
+...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce
+n'est pas le désespoir qui agit en moi. C'est moi qui
+le sens, qui le calcule et qui agis sur lui. Je t'en prie,
+pas un mot là-dessus, et ne crains pas qu'il m'échappe
+rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve.
+Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour
+que j'aurai de ma vie. Je te le dis franchement et
+hautement, parce que j'ai raisonné avec cet amour-là,
+jour par jour, minute par minute, dans la solitude et
+dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est
+invincible, mais que tout invincible qu'il est, ma volonté
+le sera aussi. Ils ne peuvent se détruire l'un par
+l'autre; mais il dépend de moi de faire agir l'un plutôt
+que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à tout
+cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué
+de le voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là
+est sortie. Ne t'en afflige pas surtout, et sois sûre qu'il
+n'y a pas dans mon coeur une goutte d'amertume.
+</p></blockquote>
+
+<p>Il compte aller à Toulouse, puis chez son
+oncle Desherbiers, qui est sous-préfet de Lavaur;
+de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne.</p>
+
+<p>Mais elle hésite maintenant à accepter ce
+rendez-vous. Suprême coquetterie de femme,
+ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus;
+il supplie:</p>
+
+<blockquote><p>
+C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage?
+Revoyons-nous, je t'en donnerai. Parle ou ne parle
+pas; les lèvres des hommes n'ont pas de parole que je
+ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne
+crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position
+n'est pas changée. Mon amour-propre, dis-tu?
+Écoute, écoute, George: si tu as du coeur, rencontrons-nous
+quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin des
+Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est
+là que je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans
+arrière-pensée; écoute-moi te jurer de mourir avec
+ton amour dans le coeur, un dernier baiser, et adieu!
+Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce triste
+soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret.
+C'était à un jaloux stupide que tu croyais parler. Non,
+non, George, c'est à un ami.</p>
+
+<p>C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme
+à qui tu parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette
+vie de misères et de souffrances, Dieu m'accorde peut-être
+la consolation de t'être bon à quelque chose. Sois-en
+sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton mauvais
+génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je
+destiné à te rendre encore une fois le repos.</p>
+
+<p>Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement
+des portes éternelles. Et puis, avoir tant souffert
+pendant cinq mois, partir pour souffrir plus encore,
+partir pour toujours, te savoir malheureuse quand j'ai
+tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah!
+c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu,
+qu'ai-je donc fait?
+</p></blockquote>
+
+<p>Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est
+malheureux. Elle répond à son amant:</p>
+
+<blockquote><p>
+Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet
+et il n'a pas tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien
+que cela me fait du mal. Est-il possible, mon Dieu, que
+cela ne m'en fasse pas? Mais je pars pour Nohant, moi,
+je vais passer là les vacances avec mes enfants. Je ne
+veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je <i>lui</i> ai tout
+dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie
+sans lui une dernière fois et que je te décide à rester,
+au moins jusqu'à mon retour de Nohant. Viens donc
+chez moi, je suis malade pour sortir et il fait un temps
+affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai donc
+perdue, puisque tu souffres auprès de moi!
+</p></blockquote>
+
+<p>Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine:
+«Elle dépérissait, en effet, de chagrin.
+Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère,
+au ridicule de la situation: «Du moment
+«qu'il a mis le pied en France», écrit George
+Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du
+saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait
+plus que de l'irritation quand ses deux amis
+la prenaient à témoin de la chasteté de leurs
+baisers: «Le voilà qui redevient un être faible,
+«soupçonneux, injuste, faisant des querelles
+«d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête
+ces pierres qui brisent tout.» Dans son inquiétude,
+il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.</p>
+
+<p>«George Sand contemple avec horreur le naufrage
+de ses illusions. Elle avait cru que le
+monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger
+leur histoire d'après les règles de la morale
+vulgaire. Mais le monde ne peut pas admettre
+qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus
+exactement, des dispensés en morale. Elle lisait
+le blâme sur tous les visages, et pour qui?
+grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont
+elle avait honte maintenant,<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> ARVÈDE BARINE, <i>Alfred de Musset</i>, p. 75.</blockquote>
+
+<p>Indulgentes réflexions! George Sand n'eut
+jamais honte de ses amants, tant qu'elle les aimait.
+Mais après avoir transfiguré à ses propres
+yeux sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier,
+la voilà qui se laisse reprendre d'amour
+pour Musset, au vertige de son désespoir. Et
+presque fière de la mortelle emprise qu'elle
+sait avoir sur le poète, elle consent à lui dire
+un dernier adieu.&mdash;Cet adieu n'a pas été
+aussi triste qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui
+le craindre. Elle a cédé au suprême désir de
+son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello.
+Le lendemain, Musset, qui va décidément
+partir, lui adresse cette belle page triste&mdash;qu'on
+est tenté de trouver... littéraire:</p>
+
+<blockquote><p>
+Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie
+avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir.
+Les angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes
+amères ont fait place en moi à une compagne bien
+chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit
+tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un
+doux sourire sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec
+moi. Elle porte au front ton dernier baiser. Pourquoi
+craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas été aussi chaste,
+aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu ne te
+reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous
+avons passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont
+versé sur ma plaie un baume salutaire. Tu ne te repentiras
+pas d'avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir
+qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes les
+joies futures trouveront comme un talisman sur son
+coeur entre le monde et lui.</p>
+
+<p>Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu
+hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle
+est immortelle comme lui. Je ne crains plus rien, ni
+n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas
+réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma
+soeur chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes
+amis, le monde de ma jeunesse; je vais partir seul,
+pour toujours, et je remercie Dieu. Celui qui est aimé
+de toi ne peut plus maudire. George, je puis souffrir
+encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.</p>
+
+<p>Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur
+quoi que ce soit qui regarde ma vie; parle, dis un mot,
+mon enfant, ma vie est à toi. Écris-moi d'aller mourir
+en silence dans un coin de la terre, à trois cents lieues
+de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu le
+le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi
+de pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée
+de main, un mot, une larme! Hélas! ce sont là tous
+mes biens. Mais si tu crois devoir sacrifier notre amitié, si
+mes lettres même hors de France troublent ton bonheur,
+mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas,
+oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans
+me plaindre, à présent, sois heureuse à tout prix. Oh!
+sois heureuse, bien-aimée de mon âme! Le temps est
+inexorable, la mort avare; les dernières années de la
+jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières.
+Sois heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier
+qu'on peut l'être. Hier, tu me disais qu'on ne l'était
+jamais. Que t'ai-je répondu? Je n'en sais rien, hélas! ce
+n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à mort ne
+renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage,
+de la patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste
+orgueil. Rétrécis ton coeur, mon grand George; tu en
+as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces
+à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur,
+rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs
+pas sans moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as
+promis devant Dieu.</p>
+
+<p>Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un
+livre sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle,
+ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette
+froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté.</p>
+
+<p>Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie,
+il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J'y
+poserai de ces mains que voilà ton épitaphe en marbre
+plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La
+postérité répétera nos noms comme ceux de ces
+amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux,
+comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard.
+On ne parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce
+sera là un mariage plus sacré que ceux que font les
+prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence.
+Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole
+du seul Dieu qu'ils adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit
+que les révolutions de l'esprit humain avaient toujours
+des avant-coureurs qui les annonçaient à leur siècle?
+Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort
+des ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir;
+elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres
+de son collier. Elle sera le prêtre qui nous bénira, qui
+nous couchera dans la tombe, comme une mère y
+couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux
+chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je
+terminerai ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai
+un appel, du fond d'un coeur de vingt ans, à tous les
+enfants de la terre; je sonnerai aux oreilles de ce
+siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la trompette
+des résurrections humaines, que le Christ a laissée
+au pied de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis
+fils de ton Père; je te rendrai les baisers de ma fiancée;
+c'est toi qui me l'as envoyée, à travers tant de dangers,
+tant de courses lointaines, qu'elle a courus pour venir
+à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera
+toujours verte, et peut-être les générations futures
+répéteront-elles quelques-unes de nos paroles, peut-être
+béniront-elles un jour ceux qui auront frappé avec
+le myrte de l'amour aux portes de la liberté<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.***
+«Yorick», dans l'<i>Homme libre</i> du 13 avril 1877. Paul de
+Musset, paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son
+frère. Or, Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux,
+en avait déjà tiré une phrase: «Non, non, j'en jure par ma
+jeunesse...» pour être placée en épigraphe de la correspondance,
+quand on la publierait. Inutile d'ajouter qu'elle figure
+dans la correspondance autographe&mdash;qui est en possession
+de M. de Lovenjoul.</blockquote>
+
+<p>Cette lettre était trop résignée. Pour la première
+fois, le poète considérait le prestige à
+venir d'un amour qui le meurtrissait encore.
+Plus humble était la plainte que lui dictaient
+jusque-là ses tourments. Elle traduisait
+sa souffrance sans aucun souci d'art ni de
+gloire. Un désir satisfait venait-il de lui rendre
+le repos et l'orgueil?... Hélas! il avait cette
+femme dans l'âme plus que dans la chair....</p>
+
+<p>Il est parti pour Bade le 25 août. Son
+voyage a duré six jours. A peine installé, il
+mesure sa solitude, et tout le passé douloureux
+qui reflue dans son coeur lui dicte ce poignant
+cri d'amour:</p>
+
+<blockquote><p>
+Baden, 1er septembre 1834.</p>
+
+<p>Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas
+encore écrit. J'attendais un moment de calme; il n'y en
+a plus. Je voulais t'écrire doucement, tranquillement,
+par une belle matinée, te remercier de l'adieu que tu
+m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma chère
+amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement
+de mon amour. Ah! George, quel amour! jamais
+homme n'a aimé comme je t'aime! je suis perdu, vois-tu,
+je suis noyé, inondé d'amour; je ne sais plus si je
+vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle;
+je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif
+de bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être
+aimée, si tu l'as jamais demandé au Ciel, oh toi, ma
+vie, mon bien, ma bien-aimée, regarde le soleil, les
+fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée, dis-toi cela,
+autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses
+amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon
+sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans
+nom, insensé, désespéré, perdu! Tu es aimée, adorée,
+idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai
+pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux
+cela; et mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre.
+Je me soucie bien de ce qu'ils en diront. Ils disent que
+tu as un autre amant, je le sais bien, j'en meurs, mais
+j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent d'aimer!</p>
+
+<p>Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir;
+il n'y avait pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue
+dans mes bras, ô mon corps adoré! Je t'avais pressée
+sur cette blessure chérie! Je suis parti sans savoir ce
+que je faisais. Je ne sais si ma mère était triste; je
+crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai
+rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes,
+je le respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse
+et tranquille là-bas, tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce
+que c'est d'attendre un baiser cinq mois? Sais-tu ce que
+c'est, pour un pauvre coeur qui a senti pendant cinq
+mois, jour par jour, heure par heure, la vie l'abandonner,
+le froid de la tombe descendre lentement dans
+la solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte,
+comme la neige? Sais-tu ce que c'est pour un coeur
+serré jusqu'à cesser de battre, de se dilater un moment,
+de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante,
+et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh,
+mon Dieu! je le sentais bien, je le savais, il ne fallait
+pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je m'étais dit
+qu'il fallait revivre, qu'il fallait prendre un autre
+amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, je
+tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux
+ma souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer,
+vois-tu. Tu te rétracterais que cela ne servirait à rien.
+Tu veux bien que je t'aime; ton coeur le veut, tu ne
+diras pas le contraire; et moi je suis perdu, vois-tu, je
+ne réponds plus de rien.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu'est-ce
+que cela me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes,
+tous ces Allemands qui passent sans me comprendre,
+avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est que cette
+chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que
+la vie est charmante, la promenade agréable, que les
+femmes dansent, que les hommes fument, boivent,
+chantent, et les chevaux s'en vont en galopant. Ce n'est
+pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie. Écoute,
+George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me
+dissuader: pas de consolations, de jeunesse, de gloire,
+d'avenir, d'espérance, pas de conseils, pas de reproches.
+Tout cela me fait penser que je suis jeune, que j'ai cru
+au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me donne
+envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis
+pas un fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai;
+j'ai de la force encore. Mais de la force, mon Dieu, à
+quoi sert d'en avoir quand elle se tourne elle-même
+contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me fais
+pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets,
+je te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je
+t'écris dans un moment de fièvre ou de délire, que je
+me calmerai; voilà huit jours que j'attends un quart
+d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire. Je le
+sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des
+espérances dans quelques coeurs aimants; je sais bien
+qu'ils ont tous raison; n'ai-je pas fait ce que je devais?
+Je suis parti, j'ai tout quitté; qu'ont-ils à dire? Le
+reste me regarde. Il serait trop cruel de venir dire
+à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de
+mourir. Les taureaux blessés dans le cirque ont la
+permission d'aller se coucher dans un coin avec l'épée
+du matador dans l'épaule, et de finir en paix. Ainsi,
+je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera
+pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et
+une petite voiture, et que tu viennes. J'aurai beau
+regarder, me voilà assis devant cette petite table,
+au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai
+emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne
+mourras pas sans m'embrasser. Tu vois que je souffre,
+tu pleures avec moi, tu me laisses emporter de douces
+illusions. Tu me parles de nous retrouver. Tout cela est
+bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra.
+Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas
+y frapper, n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau
+de papier grand comme la main, et tu n'écriras pas
+dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne sais quelles
+phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels événements;
+il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh
+bien, tout cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire.
+Je ne peux pas vivre sans toi, voilà tout. Combien tout
+cela durera encore, je n'en sais rien. J'aurais voulu faire
+ce livre, mais il aurait fallu que je connusse en détail
+et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton caractère,
+mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne
+sais pas tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait
+fallu que je te visse, que tu me racontasses tout cela. Si
+tu avais voulu, j'aurais loué aux environs de Moulins ou
+de Châteauroux un grenier, une table et un lit. Je m'y
+serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou deux
+fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive.
+J'aurais écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il
+y aurait eu là quelques beaux moments. Tu n'aurais cru
+trahir personne, j'espère. Tu m'as vu mourant d'amour
+dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien eu à te reprocher?
+Mais tous les rêves que je peux faire sont des
+chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et
+les choses. Tout est bien, tout est mieux ainsi.</p>
+
+<p>O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque
+chose. Sors un beau soir au soleil couchant, seule. Va
+dans la campagne, assieds-toi sur l'herbe, sous quelque
+saule vert. Regarde l'Occident et pense à ton enfant qui
+va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres,
+si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton
+bon coeur, donne-moi une larme, et puis rentre chez
+toi doucement, allume la lampe, prends ta plume,
+donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi tout ce
+qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un
+peu.</p>
+
+<p>Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire
+même plus que tu n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce
+ne peut pas être un crime. Je suis perdu. Mais qu'il n'y
+ait rien autre dans ta lettre que ton amitié pour moi,
+que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de l'amour?
+Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis
+jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à
+douze lieues de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni
+plus loin; mais que j'aie une lettre où il n'y ait rien
+que ton amour; et dis-moi que tu me donnes tes lèvres,
+tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai eue,
+et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand
+j'y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent,
+mes genoux chancellent. Ah! il est horrible de mourir,
+il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, mon George,
+ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette
+lettre. Je me meurs. Adieu.</p>
+
+<p>A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE.</p>
+
+<p>O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon
+George, ma belle maîtresse, mon premier, mon dernier
+amour.
+</p></blockquote>
+
+<p>Où en était George Sand, à l'heure où son
+ami lui envoyait cet appel égaré?</p>
+
+<p>Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui
+avait d'abord apaisé le poète, l'avait passionnément
+exaltée. Le 29 août, elle rentrait à
+Nohant, éperdue d'amour et de désespoir.&mdash;«Viens
+me voir, écrivait-elle à Gustave Papet,
+je suis dans une douleur affreuse. Viens me
+donner une éloquente poignée de main, mon
+pauvre ami...» Elle ne dissimulait point sa
+blessure. Si elle guérissait, elle se réfugierait
+dans l'amitié, négligée trop longtemps.</p>
+
+<p>Pour la première fois, ses enfants ne lui
+faisaient pas tout oublier. Bientôt la vie lui
+apparaissait intolérable. Et elle confiait à Boucoiran
+(lettre du 31 août) des pensées de suicide:
+«Vous avez dû le comprendre et le deviner,
+ma vie est odieuse, perdue, impossible, et
+je veux en finir absolument avant peu. Nous en
+reparlerons.... J'aurai à causer longuement avec
+vous et à vous charger de l'exécution de volontés
+sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance...
+quand je vous aurai fait connaître l'état de mon
+cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi
+qu'il y aurait paresse et lâcheté à essayer de
+vivre quand je devrais en avoir déjà fini.» Puis
+elle lui «confie et lui lègue Pagello, un brave
+et digne homme de sa trempe»<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> <i>Correspondance,</i> I, p. 279.</blockquote>
+
+<p>Cette crise dure quelques jours. Musset qui
+comptait travailler à Bade, qui avait promis à
+Buloz un roman et des vers<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>, continue de se
+désoler. Sa plainte du 1er septembre arrive à
+Nohant. Et,&mdash;comme jadis à Venise la lettre
+si longtemps attendue de Genève,&mdash;cette
+vivante preuve d'un invincible amour calme la
+passion de George et la guérit du désespoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> <i>Lettre</i> du 18 août.&mdash;Cf. M. Clouard, article cité, p. 730.</blockquote>
+
+<p>A ces doléances sublimes, attendrissantes
+à force de chagrin sincère, qu'elle a
+reçues de son ami, elle répond, au crayon, sur
+un album,&mdash;d'un petit bois où elle se promène,&mdash;par
+une lettre toute raisonnable, et sans
+aucun vestige de sa folie récente. Elle lui
+reproche d'exprimer de la passion et non plus
+ce saint enthousiasme, cette amitié pure...
+Pagello lui-même est jaloux. Il faut se séparer
+tous les trois. «Ne m'aime plus: je ne vaux
+plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque
+tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir
+de cet amour pour moi, qui te fait tant de
+mal, et que tu as pourtant si solennellement
+abjuré à Venise, avant et même encore après
+ta maladie. Adieu donc le beau poème de
+notre amitié sainte et de ce lien idéal qui
+s'était formé entre nous trois, lorsque tu <i>lui</i>
+arrachas à Venise l'aveu de son amour pour
+moi et qu'il jura de me rendre heureuse.»
+Et elle ajoute que lui-même, il a uni
+<i>leurs</i> mains malgré <i>eux</i><a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> Nous avons donné le passage, <i>Introduction</i>, p. VI.</blockquote>
+
+<p>Cette lettre a désolé Musset, qui la lui renvoie
+comme elle l'exige. Il n'a jamais vu aussi
+clairement, lui dit-il, combien il est peu de
+chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus
+malheureuse encore qu'indifférente:</p>
+
+<blockquote><p>
+...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien
+malade, et ne crois pas que je sois moi-même de force
+à t'adresser un reproche. Il faut que tu souffres beaucoup
+pour que tu n'aies même plus une larme pour
+moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques à la parole
+qui, <i>depuis trente ans</i>, disais-tu, <i>n'a pas encore été
+faussée</i>. Elle le sera donc une fois, et j'aurai perdu le
+seul jour de bonheur qui me restait encore. Qu'il en
+soit ce qui plaît à Dieu ou à l'Esprit du Mort. Car, à
+vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne,
+en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour
+par jour, un nouveau coup de pierre sur la tête, c'est trop.</p>
+
+<p>... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en
+me disant qu'un soupçon jaloux tue l'amour dans ton
+coeur? Qui crois-tu donc que j'aime? Toi ou une autre?
+Tu t'appelles <i>insensible, un être stérile et maudit</i>? Tu te
+demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur
+fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant
+de quels abîmes je suis sorti. Eh! mon amie, me voilà
+ici, à Baden, à deux pas de la Maison de Conversation.
+Je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit pour aller
+faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrais
+à autant de jolies petites poupées qui ne me recevront
+peut-être pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort
+jolies, et qui, plus certainement encore, ne quittent pas
+leur amant, parce qu'elles ne veulent pas se voir méconnaître.
+Quoi que tu fasses ou quoi que tu dises, morte
+ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une
+autre. «<i>Aime-moi dans le passé</i>, me dis-tu, <i>mais non telle
+que je suis dans le présent</i>.» George, George, tu sauras que
+la femme que j'aime est celle des rochers de <i>Franchart</i>,
+mais que c'est aussi celle de Venise, et celle-là, certes,
+ne m'apprend rien, quand elle me dit qu'on ne l'offense
+pas impunément.</p>
+
+<p>... Je n'ai plus rien dans la tête ni dans le coeur. Je
+crois que je vais revenir à Paris pour peu de temps... Je
+souffre, et à quoi bon? Ta lettre m'a fait un mal cruel.
+George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais que sert de
+gémir? Tu me dis que tu m'écris afin que je ne prenne
+aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien,
+écoute, adieu, n'écrivons plus... Tout cela, vois-tu, est
+horrible, au bout du compte. Tu souffres, toi aussi. Je
+te plains, mon enfant; mais puisqu'il est vrai que je ne
+peux rien pour toi, eh bien, alors, si notre amitié s'envole
+au moment où tu souffres et où tu es seule, qu'est-ce
+que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète.
+Adieu. Je ne sais où je serai; n'écris pas, je ne puis savoir.</p>
+
+<p>Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu.
+O mon Dieu, toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc?
+Mourir sans cesse! Oh mon coeur, mon amour, je ne
+t'en veux pas de cette lettre-ci; mais pourquoi m'as-tu
+écrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit Dieu!
+J'espérais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop!
+</p></blockquote>
+
+<p>Pagello était allé voir Musset avant son départ
+pour Baden. Il l'avait trouvé lisant une
+lettre d'Elle.&mdash;George vient d'écrire à Alfred
+que Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha
+certaine phrase passionnée qu'il disait
+y avoir surprise. Or cette phrase n'était que
+dans son imagination. Musset répond à son
+amie que personne n'a rien pu voir de sa lettre
+tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce
+sot incident, c'est «qu'elle a rompu» avec cet
+homme... Mais a-t-elle bien rompu? Ne lui
+parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?...</p>
+
+<blockquote><p>
+... Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être,
+et <i>Lui</i> aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager
+personne. S'il souffre, lui, eh bien, qu'il souffre, ce
+Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je lui rends sa leçon;
+il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, le voilà prévenue,
+et je te rends tes propres paroles: «<i>Je t'écris cela,
+afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n'en
+prisses aucune idée de rapprochement avec moi</i>.» Cela est-il
+dur? Peut-être. Il y a une région dans l'âme, vois-tu,
+lorsque la douleur y entre, la pitié en sort. Qu'il souffre!
+Il te possède. Puisque ta parole m'est retirée; puisqu'il
+est bien clair que toute celte amitié, toutes ces promesses,
+au lieu d'amener une consolation sainte et
+douce au jour de la douleur, tombent net devant elle;
+eh bien, puisque je perds tout, adieu les larmes; adieu,
+non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en t'aimant.
+Mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. O mon Dieu!
+Est-ce ainsi? J'en aurai profité pour le ciel. En fermant
+celle lettre, il me semble que c'est mon coeur que je
+ferme. Je le sens qui se resserre et s'ossifie. Adieu.
+(<i>Lettre de Baden, 15 septembre</i>.)
+</p></blockquote>
+
+<p>La fin de ce mois de septembre ne fut que
+tristesses pour tous les trois. Au commencement
+d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et
+Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa
+pensée unique restait à son amie, et son premier
+soin était de lui demander de la revoir:</p>
+
+<blockquote><p>
+Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit une lettre
+bien triste, mon pauvre ange, et j'arrive bien triste
+aussi. Tu veux bien que nous nous voyions. Et moi, si
+je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant; la
+moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire
+souffrir un instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu
+auras toute confiance, et tu sauras jusqu'à quel point
+je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu'il n'y a plus
+pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu'il s'agit
+de toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te
+ferai jamais de mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble;
+parlons du passé ou de l'avenir, de la mort ou
+de la vie, de l'espérance ou de la douleur. Je ne suis
+plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi
+ton heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu
+voudras, quand tu auras une heure, un instant à perdre.
+Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, tant mieux.
+Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras
+rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer.
+Ton frère,</p>
+
+<p>ALFRED.
+</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Cette utopie que tous trois auraient acceptée,
+d'une amitié vaguement amoureuse, n'est
+guère précisée, que dans les lettres de George
+Sand. Ni Pagello, dans son journal, ni Musset,
+dans ses lettres, ses romans et ses vers, ne paraissent
+y avoir souscrit, aussi résolument.</p>
+
+<p>Pagello ne fait même aucune allusion, dans
+son mémorial sincère, aux égards que son amie
+prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu
+revoir le poète. Bien mieux, nous n'y trouvons
+mentionnée qu'une rencontre avec George Sand,
+depuis leur arrivée à Paris.... Reprenons-le où
+nous l'avions coupé:</p>
+
+<blockquote><p>
+&mdash;Nous en étions à prendre congé l'un de l'autre
+pour nous revoir dans trois mois, mais elle croyait que
+peut-être nous ne nous reverrions plus et, sans manifester
+ce doute qui dans ce moment lui était pénible, elle
+redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant
+de ne pas abandonner aussitôt l'occasion que je trouvais
+à Paris de cultiver les études de ma profession.
+Aucune mère n'aurait parlé avec une affection plus
+raisonnée. J'en fus touché au fond de l'âme.</p>
+
+<p>Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent
+que j'avais pu et vendu quelques objets précieux. De
+plus, j'avais expédié d'avance à Paris quatre tableaux à
+l'huile de Zucarelli pour les vendre et pouvoir demeurer
+quelques mois dans la capitale de la France.&mdash;George
+Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: «Les
+tableaux partiront avec moi demain pour la Châtre où
+un amateur de mes amis en fera sûrement l'acquisition,
+aussi je te prie de me laisser le soin de cette affaire et
+de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent
+Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t'en comptera
+l'argent.» Je répondis à tout cela par une poignée
+de main qui fut comprise comme le plus éloquent discours.
+Le matin suivant, Boucoiran frappait à ma porte
+et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat de
+l'Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour
+tous les grands hôpitaux de Paris. Ayant visité l'Hôtel-Dieu
+et ensuite la Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui
+m'accueillit avec grande courtoisie, j'allai avec mon Mentor
+faire une visite d'un autre genre à M. Buloz, Savoyard,
+directeur de la <i>Revue des Deux Mondes</i>. Boucoiran
+portait un gros paquet et il le lui remit; c'était le second
+volume de <i>Jacques</i>, écrit chez moi à Venise. «Elle est
+donc arrivée? dit Buloz.&mdash;Oui, répondit Boucoiran,&mdash;Depuis
+quand?&mdash;Depuis deux jours.&mdash;Cette diablesse
+de femme me fait devenir fou; voici un volume que
+j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'était
+entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien.»
+Boucoiran sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme
+une statue; pendant ce temps-là, je me détournai pour
+regarder quelques estampes qui ornaient la pièce, et
+Boucoiran dit quelques mots à l'oreille de Buloz; après
+quoi celui-ci, qui m'avait à peine remarqué, prit ses
+lunettes et, me regardant avec discrétion et courtoisie
+du seul oeil qui lui restait, me fit les plus gracieuses
+questions, les offres les plus courtoises, et finit par me
+donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en
+qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle
+que ce fût. Je la mis dans ma poche en le remerciant;
+puis je pris congé, en souriant de mon importance littéraire.
+La carte équivalait à une nomination de journaliste.</p>
+
+<p>Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que
+des deux mondes où rayonne son fameux journal. Ici
+je ne puis m'abstenir de signaler ce qui me fut le plus
+agréable: qu'il m'ait offert de travailler à sa revue, me
+sachant collaborateur de George Sand pour les <i>Lettres
+d'un voyageur</i>. Il me donna de curieux éclaircissements
+sur le groupe littéraire qu'il présidait. Je lui reconnus
+un tact très fin, des manières franches, un excellent
+coeur et un rare bon sens.</p>
+
+<p>... Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable
+imprésario d'opéra. Il a ses ténors, ses <i>prime donne</i>, ses
+<i>contralti</i>, ses basses, ses secondes parties et ses choeurs,
+c'est une joie que de voir cet homme s'agiter avec sa
+<i>virtuose canaille</i> et suivant les convenances particulières
+de chacun. Ils sont excellemment payés selon leur catégorie,
+mais ils sont presque tous en dette de travaux.</p>
+
+<p>La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de
+billets, de sollicitations de toute sorte, pour de l'argent,
+de l'argent, de l'argent, et cela contre la seule garantie
+de l'argument d'un article, d'une histoire, d'un récit
+encore gisant dans l'esprit de l'auteur,&mdash;qui promet
+de le livrer dans quinze jours, un mois, un an.... Je me
+suis convaincu qu'en général il vaut mieux connaître de
+loin les célébrités littéraires: j'ai su des choses à confondre,
+sur la vie privée de ces monstres de grands
+hommes. Figurez-vous Chateaubriand, le plus grand, le
+plus moral des poètes français de ce siècle: il joue et
+il perd dans une nuit, par anticipation, une édition nouvelle
+de ses oeuvres.... Il se fait bâtir une maison délicieuse,
+tout incrustée de marbres rapportés de Grèce:
+il la perd également au jeu.</p>
+
+<p>Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamartine?...
+Je vous dis qu'à peu près tous sont dans le même
+genre.</p>
+
+<p>Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas
+depuis longtemps. Boucoiran fut mon mentor et mon
+ange tutélaire. Huet, Lisfranc, Amussat, trois illustres
+médecins, me prodiguèrent les amabilités et m'aidèrent
+à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences médicales.
+Et de funestes pensées survenaient pour me travailler
+l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je
+passais dans la solitude de ma chambrette, le portrait
+de ma mère m'inspirait des paroles d'inexprimable consolation
+et je trouvais le courage de défier ma pauvreté
+et mon ténébreux avenir.</p>
+
+<p>Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait
+la vente de mes tableaux pour 1500 francs. Je
+crus être devenu un Rothschild, et dans l'extase de la joie
+je courus me procurer une boîte d'instruments de chirurgie
+avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un
+nouvel envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours
+après, me mit en mesure de vivre sobrement pendant un
+mois encore, réservant les 500 francs supplémentaires
+qu'elle-même devait m'apporter pour retourner à
+Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme,
+amena le jour redouté et désiré par moi du retour de
+la Sand à Paris. J'eus d'elle les autres 500 francs, je préparai
+mon bagage, et, deux jours après, j'allai chez
+George Sand où Boucoiran m'attendait. Nos adieux
+furent muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder.
+Elle était comme perplexe: je ne sais pas si elle
+souffrait; ma présence l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet
+Italien qui, avec son simple bon sens, abattait la sublimité
+incomprise dont elle avait coutume d'envelopper
+la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait connaître
+que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités
+excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette
+connaissance de ma part ne pouvait que lui donner du
+dépit, ce qui me fit abréger, autant que je pus, la visite.
+J'embrassai ses enfants et je pris le bras de Boucoiran
+qui m'accompagna et me laissa au point où vous m'avez
+trouvé.
+</p></blockquote>
+
+<p>Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu
+que la situation était insoutenable. Un invincible
+renouveau d'amour avait surgi pour George
+Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé
+d'estimer, d'aimer peut-être Pagello, dans ce
+coeur double par générosité qui ne pouvait se
+résoudre à sacrifier l'un ou l'autre, les faisant
+tous deux malheureux. «Tout de moi <i>le</i> blesse
+et l'irrite, écrivait-elle au poète, et, faut-il te
+le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce
+que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de
+ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, il n'a
+plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour.
+Je le verrai s'il est encore à Paris; je vais y
+retourner dans l'intention de le consoler; me
+justifier, non; le retenir non.... Et pourtant
+je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet
+homme généreux, aussi romanesque que moi et
+que je croyais plus fort que moi.»</p>
+
+<p>Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu
+d'Alfred Tattet, l'ami de Musset, qui, à
+Venise, était devenu un peu son ami. Il lui
+avait écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait
+de le revoir et de l'embrasser. Ils se rencontrèrent,
+Pagello lui ouvrit son coeur simple, et
+à la veille de retourner à ses lagunes, il lui
+adressa ce billet d'adieu: «Mon bon ami,
+avant de partir, je vous envoie encore un baiser.
+Je vous conjure de ne souffler jamais mot de
+mon amour avec la George.&mdash;Je ne veux pas
+de vengeances.&mdash;Je pars avec la certitude
+d'avoir agi en honnête homme.&mdash;Ceci me fait
+oublier ma souffrance et ma pauvreté.&mdash;Adieu,
+mon ange.&mdash;Je vous écrirai de Venise.&mdash;Adieu,
+adieu.»</p>
+
+<p>Il vécut tranquille à Venise, considérant de
+loin le sillage de gloire qui suivait à travers le
+siècle celle qui avait été son amie d'un jour. Des
+relations cordiales mais lointaines s'établirent
+entre George Sand et lui. «Jeunette encore,
+m'écrit Mme Antonini, quand je m'exerçais dans
+la langue française, il me souvient d'avoir écrit
+sous la dictée de mon père à George Sand, et
+que celle-ci fut toujours des mieux disposées
+pour tous ceux que lui recommandait son ami
+Pagello, parmi lesquels Daniel Manin.»&mdash;Les
+plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours
+devant son impérieux besoin d'amitié: sa
+bonté d'instinct, comme son génie, étaient des
+forces de la nature.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Musset n'a pas attendu le départ de Pagello
+pour revenir à George Sand. Entièrement repris
+par elle, repentant, généreux, séduisant et
+soumis, il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut
+s'en passer.</p>
+
+<p>Telle est l'emprise de l'amour sur tout son
+être que, devant la chère présence, il ne s'appartient
+plus. Dominée par une impatience de jouir
+profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant
+perdu consumé d'incurable tendresse,
+s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion
+du sentiment qui règne sur sa vie. La
+volonté n'existe plus en lui que pour l'amour.
+Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait
+unique de son coeur, y met une détresse
+constante. Impétueux, même imprudent, pour
+sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste
+plus faible qu'une femme. Un sentiment inné
+de l'honneur, du devoir, guide toujours son
+âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne
+retient plus sa pensée; mais plus rien, hors son
+espérance, ne lui fait estimer la vie.</p>
+
+<p>Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé
+sa maîtresse. Un long bonheur est-il
+possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut
+s'abolir, va sans tarder empoisonner leurs
+joies.</p>
+
+<p>Écoutons la femme se plaindre, pardonner,
+pleurer, s'égarer.... et se donner raison:</p>
+
+<blockquote><p>
+J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient
+dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu
+me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme
+un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh bien,
+n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le voulais
+hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit.
+Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit
+pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans
+moi tu étais perdu. Et encore une fois, j'ai été assez
+folle pour vouloir te sauver; mais tu es plus perdu
+qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre
+moi que tu tournes ton désespoir et la colère.</p>
+
+<p>.... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur
+a été chaste comme la fraternité réelle, et à présent
+que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas m'arracher
+ces voiles dont j'ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis
+de moi-même le devoir de rester enveloppée. Crois-tu
+que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller,
+je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon
+goût de m'interroger sur toi?&mdash;Mais tu n'es plus mon
+frère, dis-tu? Hélas! hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances
+à reprendre ce lien fatal! Ne t'ai-je pas dit
+tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu souffrirais
+de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème,
+tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus
+qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme
+une proie? Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons
+être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et
+perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu
+à me reprendre et à me garder? Je ne voulais
+plus aimer, j'avais trop souffert. Ah! si j'étais une coquette,
+tu serais moins malheureux. Il faudrait te
+mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai
+jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire
+croire? C'est parce que j'ai été sincère que tu es au
+supplice<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs
+Lettres n'est datée.</blockquote>
+
+<p>Dès la première reprise la pauvre femme
+était blessée; mais elle songeait à Venise et
+sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa
+rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait
+soudain le désespoir. Et en même temps qu'elle
+lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre
+amant lui demandait pardon.&mdash;Qu'a-t-il pu
+dire! Quelle triste folie! Il ne sait donc pas être
+heureux!...&mdash;Elle veut rentrer à Nohant?...
+Est-ce possible que tout soit fini!&mdash;Ecoutons
+ce touchant désespoir.</p>
+
+<blockquote><p>
+.... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable
+envers toi! Que de mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le
+sais: et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma
+bien-aimée, que je suis un malheureux, que je suis fou,
+que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher
+ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis
+un mot qui m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne
+sais pas sourire, je ne sais pas te dire que mille larmes,
+que mille affreux tourments, que les plus affreux malheurs
+peuvent tomber sur moi, que je peux les souffrir,
+et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de
+toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant,
+mon âme! Je t'ai poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais
+passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre
+qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire,
+à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a
+de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être
+pour moi un enfant chéri, que je bercerais doucement.
+O George, George! Écoute, ne pense pas au passé, non,
+non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas.
+Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie,
+attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas.
+Laisse faire le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te
+revoir pendant huit jours, pendant un mois, que sais-je?
+A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre raison n'y tient
+pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un fou
+misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence
+pendant un temps; tu n'es pas assez forte toi-même
+pour m'aimer encore. Et moi, et moi, je t'aime
+tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit je vais passer!
+Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta grand'-mère,
+de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant.
+Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais
+ce que je dis, je suis au désespoir. Je t'ai offensée,
+affligée; je t'ai fatiguée; comme je t'ai quittée; oh, insensé!
+Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai cru que j'allais
+tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon
+à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans
+le coeur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là!
+Pense au bonheur! Hélas, hélas, si l'amour l'a jamais
+donné! George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot,
+non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis seulement:
+<i>J'attendrai</i>. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept
+mois que j'attends, je puis en attendre encore bien
+d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon
+enfant, crois-y, ou j'en mourrai.
+</p></blockquote>
+
+<p>Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné;
+mais le voici malade. «&mdash;J'ai une fièvre de cheval....
+Comment donc faire pour te voir?» Il
+est chez sa mère. Papet ou Rollinat pourraient
+entrer d'abord, puis l'introduire, elle, «quand
+il n'y aurait personne».</p>
+
+<p>George Sand a entendu l'appel de «son pauvre
+enfant»; elle ira le soigner si sa mère ne s'y
+oppose. Mais comment s'y prendre? «&mdash;Je
+peux mettre un tablier et un bonnet à Sophie.
+Ta soeur ne me connaît pas; ta mère ferait
+semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais
+pour une garde. Laisse-moi te veiller
+cette nuit, je t'en supplie.»&mdash;Mme Lardin de
+Musset m'a conté que George Sand était venue,
+en effet, sous le costume de sa servante et
+qu'elle avait veillé son frère maternellement.</p>
+
+<p>Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer
+des relations qui brûlaient sa vie. Ne
+parvenant pas à le persuader, il cessa de le voir.
+Musset n'aimait point les observations; il tenait,
+néanmoins, à l'affection de son vieil ami.
+Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred Tattet:
+«J'apprends que j'ai été la cause indirecte et
+très involontaire d'un différend entre vous et
+Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût ainsi,
+et l'engage à venir causer.&mdash;Vraisemblablement,
+Tattet invoqua des prétextes pour ne pas
+s'y rendre, et Musset en eut du dépit.</p>
+
+<p>Mais on clabaudait sur la réconciliation des
+deux amants. Gustave Planche recommençait
+les potins de l'été. Musset le provoqua en duel.</p>
+
+<p>Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique:</p>
+
+<blockquote><p>
+Monsieur,</p>
+
+<p>Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous
+auriez tenu sur mon compte des propos d'une nature
+telle que je ne peux ni ne veux les laisser passer.</p>
+
+<p>Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin
+de lui donner la suite qui me conviendra.</p>
+
+<p>Je vous salue.</p>
+
+<p>Vicomte ALFRED DE MUSSET.</p>
+
+<p>Quai Malaquais, n° 19.
+</p></blockquote>
+
+<p>Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit
+(10 novembre) qu'il se contentait de son désaveu.
+Nous voilà informés que Musset habitait
+alors chez George Sand; ils étaient pleinement
+réconciliés.</p>
+
+<p>Ce bonheur fut encore de peu de durée.
+Ecoutons les pauvres amants se lamenter sur
+leur impuissance à conserver la paix:</p>
+
+<p><i>De Lui à Elle</i>: Le bonheur, le bonheur, et la Mort
+après, la Mort avec. Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes.
+Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! Oui, par Dieu,
+heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi
+les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge,
+sinon pour te verser ma vie, pour que tu la boives sur
+mes lèvres.</p>
+
+<p>Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt.
+Viens, dès que tu pourras. Viens pour que je me mette
+à genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer,
+de pardonner!</p>
+
+<p>Ce soir! ce soir!</p>
+
+<p>6 heures.</p>
+
+<p><i>D'Elle à Lui</i>: Pourquoi nous sommes-nous quittés si
+tristes? nous verrons-nous ce soir? pouvons-nous être
+heureux? pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui,
+et j'essaye de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a pas
+de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, tu
+t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas!
+mon enfant! nous nous aimons, voilà la seule chose sûre
+qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous
+ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous
+aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La
+mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraye...
+Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois si
+je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et moi avec toi;
+penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il
+l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où
+l'effroi est plus fort que l'amour...</p>
+
+<p>...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous
+deux peut-être, ou bien la solitude et le désespoir pour
+moi seule. Dis-moi, crois-tu pouvoir être heureux ailleurs?
+Oui, sans doute, tu as vingt ans et les plus belles
+femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent
+t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de
+bien, et le beaucoup de mal que je t'ai fait.</p>
+
+<p>...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une
+chose, c'est d'essayer de te rendre heureux. Mais il te
+faudrait de la patience et de l'indulgence pour quelques
+moments de peur et de tristesse que j'aurai encore
+sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge.
+Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi
+qu'il arrive, sache que je t'aime et t'aimerai.</p>
+
+<p><i>De Lui</i>: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu
+m'aimeras, c'est de la folie. Je n'en aurai jamais la
+force. Écris-moi un mot. Je donnerais je ne sais quoi
+pour t'avoir là. Si je puis me lever j'irai te voir.</p>
+
+<p><i>De Lui</i>: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô
+mon George. C'est donc ainsi, je t'aime pourtant.
+Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu mes lèvres,
+mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu!</p>
+
+<p>Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre
+homme.</p>
+
+<p><i>D'Elle:</i> Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous
+jouons. Mais notre coeur et notre vie seront l'enjeu et
+ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l'air.
+Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle
+ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!...
+Elle songe réellement à ramener Musset
+dans cette forêt de Fontainebleau où ils furent
+si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas,
+Rosanne Bourgoin, leur sera l'apaisement souhaité.
+Mais non! Il faut se séparer une fois
+pour toutes. Il faut s'en donner le courage.&mdash;Une
+fatalité pesait sur cet amour: tous deux se
+débattaient dans une détresse invincible.</p>
+
+<p>Descendez, descendez, lamentables victimes,
+Descendez le chemin de l'enfer éternel...</p>
+
+<p>Le poète comprit que la situation était sans
+issue. Excédé de cette passion épuisante, il
+résolut de partir.&mdash;Le l0 novembre, il l'annonce
+à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas
+le courage d'attendre son départ à elle. Il veut
+néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux
+lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir.</p>
+
+<p>Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet
+dont il sait l'influence si redoutée de Celle qu'il
+veut fuir: «Tout est fini.&mdash;Si par hasard on
+vous faisait quelques questions, si peut-être on
+allait vous voir pour vous demander à vous-même
+si vous ne m'avez pas vu, répondez purement
+que non et soyez sûr que notre secret
+commun est bien gardé de ma part<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>...» Et il va
+en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un
+de ses parents.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.</blockquote>
+
+<p>De son côté, George Sand est partie pour
+Nohant. Elle y éprouve comme lui un sentiment
+de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a
+su la rupture, l'en félicite et elle lui répond:
+«Je ne vais pas mal, je me distrais et ne retournerai
+à Paris que guérie et fortifiée... Vous
+avez tort de parler comme vous faites d'Alfred.
+N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et
+soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et
+moi<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine,
+p. 84.</blockquote>
+
+<p>Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais
+voici que George se reprend à l'aimer,&mdash;comme
+elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris pour
+le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent
+s'empare de la pauvre femme. Elle va payer
+toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise.</p>
+
+<p>Dans son égarement, elle coupe sa chevelure
+et l'envoie à Musset. Le poète touché va
+se rendre: ses amis le retiennent et triomphent
+encore. Alors elle a recours à Sainte-Beuve.</p>
+
+<p>Mais cette obstination à se torturer fatigue
+son confesseur d'autrefois:</p>
+
+<blockquote><p>
+Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je
+ne suis pas encore en état d'être abandonnée, de vous
+surtout qui êtes mon meilleur soutien. Je suis résignée
+moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me secoue,
+mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens
+folle.</p>
+
+<p>Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été
+chez <i>lui</i>. Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en
+mourrai. Je sais qu'il est froid et colère en parlant de
+moi; je ne comprends pas seulement de quoi il m'accuse,
+à propos de je ne sais qui. Cette injustice me dévore
+le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles
+choses.</p>
+
+<p>Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente
+et il rit de ce que je ne pars pas. Mais, mon
+Dieu, conseillez-moi donc de me tuer; il n'y a plus que
+cela à faire<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>!...
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul,
+article cité, p. 438.</blockquote>
+
+<p>Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours
+chez Delacroix, un bon ami, qui fait son portrait
+pour la <i>Revue</i><a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. Mais le soir, elle est seule
+et triste. «&mdash;Seule, quelle horreur!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> Nous savons par le <i>Journal</i> du grand peintre comme
+les passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...</blockquote>
+
+<p>Elle traverse une crise terrible, elle va connaître
+des douleurs qu'elle ne soupçonnait pas.
+Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour
+écrire à l'amant qui ne veut plus d'elle, trop
+malheureuse aussi, elle confie ses tourments à
+un journal intime. Elle nous y laissera le plus
+sincère de son âme. Son expérience d'écrivain
+et de psychologue lui a proposé cette confession
+comme le meilleur des soulagements. Elle la
+continuera huit jours, épanchant le trop-plein
+de son coeur avec cette abondante et claire éloquence
+qui est tout son génie<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset.
+Mme Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie.
+Il est inédit. Mais P. de Musset s'en est servi dans <i>Lui et Elle,</i>
+chap. xv. Maintes phrases sont textuellement reproduites.
+Mme Arvède Barine en a donné aussi de courts fragments,
+pp. 83-87.</blockquote>
+
+<p>Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,&mdash;en
+bousingot;&mdash;croyant se distraire, elle s'y est
+ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie.
+Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là, depuis
+huit jours la laissent insensible.&mdash;Elle a posé
+chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui vantant
+les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister
+au besoin de lui parler de sa douleur. Il
+lui a conseillé de ne pas avoir de courage:
+«Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis
+ainsi, je ne fais pas le fier, <i>je ne suis pas né romain</i>.
+Je m'abandonne à mon désespoir; il me
+ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez,
+il se lasse à son tour, et il me quitte.»</p>
+
+<p>Son chagrin à elle augmente tous les jours.
+Elle se retient d'aller casser le cordon de la
+sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de
+se coucher en travers de sa porte....</p>
+
+<blockquote><p>
+... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui
+disais: «Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis,
+mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois
+bien que je t'aime, que je ne peux aimer que toi; embrasse-moi,
+ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi
+quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me
+trouves encore jolie malgré mes cheveux coupés, malgré
+les deux grandes rides qui se sont formées depuis
+l'autre jour sur mes joues. Eh bien, quand tu sentiras
+ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi,
+maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec
+cet affreux mot: <i>dernière fois!</i> Je souffrirai tant que tu
+voudras; mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une
+fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser,
+qui me fasse vivre et me donne du courage.&mdash;Mais tu
+ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu t'es
+vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands
+torts certainement que tu n'en eus à Venise, quand je
+me consolai. Mais tu ne m'aimais pas, et la raison
+égoïste et méchante me disait: <i>Tu fais bien!</i> A présent,
+je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis dans
+le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime;
+je me soumettrais à tous les supplices pour être aimé
+de toi et tu me quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes
+fou. C'est votre orgueil qui vous conseille. Vous devez
+en avoir, le vôtre est beau, parce que votre âme est
+belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous
+dire: «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne
+pas trop l'aimer à présent, que crains-tu? Elle ne sera
+pas trop exigeante, l'infortunée. Celui des deux qui aime
+le moins est celui qui souffre le moins. C'est le moment
+de l'aimer ou jamais.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin
+d'un bras solide pour la soutenir et d'un coeur
+sans vanité pour l'accueillir et la conserver.
+«Mais ces hommes-là sont des chênes noueux
+dont l'écorce repousse, et toi, poète, belle fleur,
+j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée, elle
+m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai
+cherché un contrepoison qui m'a achevée....»</p>
+
+<p>Son épanchement douloureux remplit des
+pages et des pages. Elle le reprend au bout de
+trois jours pour consigner les précieuses confidences
+de trois de ses amis célèbres sur l'amour:</p>
+
+<blockquote><p>
+Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui
+méritait d'être aimé. C'est possible, mais quand on
+aime un homme, il est bien difficile d'aimer Dieu.
+C'est si différent! Il est vrai que Liszt ajoutait qu'il n'a
+eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de Lamennais,
+et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait
+de lui. Il est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu
+Heine ce matin. Il m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête
+et les sens, et que le coeur n'était que pour bien peu
+dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures, elle m'a dit
+qu'il fallait <i>ruser</i> avec les hommes et faire semblant de
+se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve
+qui ne m'ait pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de
+sottise. Je lui ai demandé ce que c'était que l'amour, et
+il m'a répondu: «Ce sont les larmes; vous pleurez, vous
+aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle
+en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai,
+ou Dieu fera un miracle pour moi: il me donnera
+l'ambition littéraire ou la dévotion: il faut que j'aille
+trouver soeur Marthe<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> La religieuse du couvent des Augustines où avait été
+élevée G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs
+fois après son mariage.&mdash;Est-ce cette amitié pour soeur
+Marthe qu'évoquent Camille et Perdican dans: <i>On ne badine
+pas avec l'amour</i>?</blockquote>
+
+<p>Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut
+pas travailler. Son journal désormais la consolera
+tous les soirs.</p>
+
+<p>Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique
+lui fait du mal. Et puis toutes ces femmes
+blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio
+ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles
+saura l'aimer comme Elle l'aime? Il dit maintenant,
+il pense peut-être qu'elle joue une comédie,&mdash;et
+elle en meurt. Où est le temps de ces
+lettres d'amour qu'elle recevait en Italie? «Oh!
+ces lettres que je n'ai plus! que j'ai tant baisées,
+tant arrosées de larmes, tant collées sur
+mon coeur nu, quand l'autre ne me voyait pas!»</p>
+
+<p>Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement,
+douloureusement<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>.... N'a-t-elle pas
+assez expié? Ne voilà-t-il pas, depuis des semaines,
+assez de terreurs, de frissons, de
+prières éperdues dans les églises... Un de ces
+soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a crié:
+Confesse et meurs!&mdash;«Hélas! j'ai confessé
+le lendemain et je n'ai pas pu mourir.» Car on
+ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit dans
+d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un,
+que ne retrouve-t-elle «cette féroce vigueur
+de Venise», qui fut son crime, un crime
+qui la tue dans une trop longue agonie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a> Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée,
+après m'avoir haïe? Quel mystère s'accomplit en toi
+chaque semaine? Pourquoi ce <i>crescendo</i> de déplaisir,
+de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide et méprisante
+raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette
+douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de
+ma vie! Amour funeste! Je donnerais tout ce que j'ai
+reçu pour un seul jour de ton effusion! Mais <i>jamais</i>!
+jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas croire cela!
+Je vais y aller! J'y vais!&mdash;Non!&mdash;Crier, hurler,
+mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.</p>
+
+<p>Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a
+fait mon désespoir et mon crime. Pouvais-je parler?
+Vous n'auriez plus voulu de mes soins, vous seriez
+mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait
+sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je n'ai
+jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert,
+à cause de cette maladie et à cause de moi, sans que
+ma poitrine se brisât en sanglot. Je vous trompais, et
+j'étais là entre deux hommes, l'un qui me disait:
+«Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai,
+je mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas,
+dans mon autre oreille: «Faites attention, vous êtes à
+moi, il n'y a plus à en revenir, mentez! Dieu le veut,
+Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme! pauvre
+femme! c'est alors qu'il fallait mourir!
+</p></blockquote>
+
+<p>Suspendons un moment ce résumé banal et
+froid de la précieuse confession. Aussi bien
+présente-t-elle ici une lacune de plusieurs jours.
+Et revenons à Sainte-Beuve.&mdash;Il est allé
+voir George Sand. Il a consenti à prier Musset
+de ne point abandonner la malheureuse. Mais
+le poète est décidé à ne pas reprendre sa
+chaîne. Il écrit donc au complaisant intercesseur:</p>
+
+<blockquote><p>
+Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt
+que vous avez bien voulu prendre, dans ces tristes
+circonstances, à moi et à la personne dont vous me
+parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible maintenant
+de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des
+relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère
+que ses amis ne croiront pas voir dans cette résolution
+aucune intention offensante pour elle, ni aucun dessein
+de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a quelqu'un à
+accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien
+mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses
+sans doute, comme vous me le dites vous-même.
+Madame Sand sait parfaitement mes intentions présentes,
+et si c'est elle qui vous a prié de me dire de ne
+plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par
+quel motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé
+positivement de la recevoir à la maison...
+</p></blockquote>
+
+<p>Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes
+relations avec Sainte-Beuve se maintiendront:
+«Vous feriez de moi un <i>cruel</i> si vous me laissiez
+croire que pour vous voir il faut que je
+sois brouillé avec ma maîtresse<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.</blockquote>
+
+<p>George Sand a compris que Musset était
+excédé. Elle va essayer de la résignation. Elle
+écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> <i>Id.</i>, p. 439.</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je
+vous espère et ne vous écris que pour être sûre. Je n'ai
+plus même l'espoir de terminer doucement cet amour
+si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et mon coeur
+avec!</p>
+
+<p>Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à
+me faire espérer, c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop
+de mon désespoir; j'en ai tant que je ne peux pas le
+porter.
+</p></blockquote>
+
+<p>Un passage de la cinquième de ses <i>Lettres
+d'un voyageur</i>, le récit des amours de Watelet
+et de Marguerite Leconte, fait allusion
+à cette crise de son âme<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>. Mais le journal intime
+que nous citions plus haut va nous la
+préciser davantage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> Remarque de M. de Lovenjoul (article cité de <i>Cosmopolis</i>,
+p. 440).&mdash;Cette cinquième Lettre a paru dans la <i>Revue
+des Deux Mondes</i> du 15 janvier 1835 sous le titre de <i>Lettres
+d'un oncle</i>.</blockquote>
+
+<p>Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et
+puis il y a consenti, mais sans lui rendre encore
+son amour. Elle comprend, dans sa subtilité
+de femme, qu'il agit par faiblesse, car le
+monde est entre eux. «... Tu ne peux pas ôter
+de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par
+moi, mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la
+compassion et l'amitié. Pauvre Alfred! Si personne
+ne le savait, comme tu me pardonnerais!»</p>
+
+<p>Musset a peur de se laisser reprendre à son
+amour, mais il en meurt d'envie. Il feint d'être
+jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé à
+George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a
+aucun motif pour le renvoyer. «Si elle avait
+pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de colère.»
+Mais c'est chose impossible à son coeur.&mdash;«Ah!
+mon cher bon, s'écrie-t-elle, si tu
+pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir
+je renverrais tous ces gens-là!» Hélas! elle
+n'ambitionne pas encore l'amour, mais seulement
+l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à
+Buloz; c'est son idée fixe; elle sera résignée et
+patiente; elle se régénérera. Pour se réhabiliter
+à <i>ses</i> yeux, elle s'entourera d'hommes purs et
+distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer.
+On la plaisantera encore et il prendra une maîtresse;
+mais la vérité triomphera. Et cet invincible
+amour se fait humble jusqu'à la faiblesse,
+comme pour effacer le souvenir des fautes et
+de la fierté de jadis.</p>
+
+<p>... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez
+longtemps pour prouver que je peux la mener, j'irai,
+ô mon amour, te demander une poignée de main. Je
+n'irai pas te tourmenter de jalousies et de persécutions
+inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime
+plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter
+l'amour que j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il
+me tue. Oh! si je l'avais aujourd'hui. Hélas! que je suis
+pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de bien! Si j'avais
+quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la
+permission de t'envoyer de temps en temps une petite
+image de 4 sous, achetée sur les quais, des cigarettes
+faites par moi, un oiseau, un joujou! Quelque chose
+pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me figurer
+que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!&mdash;Oh!
+ce n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du
+monde; sacré Dieu, ce n'est pas cela! Je dis mon histoire
+à tout le monde; on la sait, on en parle, on rit de moi;
+cela m'est à peu près égal.</p>
+
+<p>Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se
+délivrer de cette passion éternellement, menaçante,
+comme d'un fardeau trop lourd pour sa
+faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui
+a vanté sa maîtresse du moment. Elle a compris
+toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle
+bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant
+à souhaiter que cette femme l'apaise et
+le console: «Qu'elle lui apprenne à croire.
+Hélas! moi je ne lui ai appris qu'à nier!»</p>
+
+<p>Ce mois de décembre 1834 fut lamentable
+à George Sand. La pauvre Lélia connut le désespoir.
+La fin de son journal intime nous dévoile
+les affres d'agonie par où passa son coeur.
+Le fantôme du suicide hanta réellement cette
+âme désemparée qui vivait les douleurs de ses
+fictions romantiques. Mais sa tendresse profonde
+pour ses enfants l'en détourna, et aussi
+la brûlante hantise de cet autre enfant qui
+tenait décidément tant de place dans son être
+amoureux.</p>
+
+<blockquote><p>
+Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand
+je m'étendais avec résignation sur cette couche glacée?
+Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantôme
+de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour
+funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond
+et délicat! Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes
+baisers me brûlent donc vite et que je meure consumée!
+Tu jetteras mes cendres au vent, elles feront
+pousser des fleurs qui te réjouiront.</p>
+
+<p>Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble
+qu'un volcan gronde au dedans de moi et que je vais
+éclater comme un cratère. O Dieu, prends donc pitié de
+cet être qui souffre tant!</p>
+
+<p>... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle
+tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te voiler
+d'une douce langueur! Mon petit corps souple et chaud,
+vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Élisée sur
+l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez
+plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant:
+«Petite fille, lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds!
+Adieu mes blanches épaules! Adieu tout ce que j'aimais,
+tout ce qui était à moi! J'embrasserai maintenant
+dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des
+rochers, dans les forêts, en criant votre nom; et quand
+j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre
+humide!
+</p></blockquote>
+
+<p>Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle
+femme profondément femme était cet écrivain
+de génie.</p>
+
+<p>Cette confession des premiers jours de décembre
+1834, si franchement belle, où la
+pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée
+et ce qui lui reste d'orgueil, mérite d'être
+connue tout entière. Elle absout George Sand
+de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas
+eu de scrupule à en détacher, indiscrètement,
+quelques passages.&mdash;Elle se demande, dans sa
+douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce
+châtiment, «cet amour de lionne».&mdash;«Pourquoi
+mon sang s'est-il changé en feu et pourquoi
+ai-je, comme au moment de mourir, des
+embrassements plus fougueux que ceux des
+hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me
+dis que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je
+loin de toi, si cette flamme continue
+à me ronger!»&mdash;Et pourquoi ne se tuerait-elle
+pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle
+éprouve à l'idée de les abandonner, ne serait-il
+pas une absolution devant Dieu!... Elle songe
+alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette
+affreuse vision détourne d'elle la tentation
+maudite. «&mdash;Oh! mon fils! Je veux que tu lises
+ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai
+aimé.»</p>
+
+<p>Le lendemain, elle confie à son journal ses
+impressions d'une rencontre inattendue avec
+Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc
+ce que devient l'amour! Ils ont causé sans embarras,
+en bonne amitié. Sandeau s'est disculpé
+d'avoir trempé dans les potins de Planche, de
+Pyat et des autres. Et ils se sont promis de ne
+pas s'éviter désormais... C'est comme un apaisement
+qu'elle éprouve de cette rencontre.</p>
+
+<p>Mais deux jours se passent, et de nouveau
+elle souffre atrocement. Alfred ne l'aime plus.
+Elle était bien malade quand il l'a quittée hier
+soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles.
+«Je l'ai espéré et attendu, minute par
+minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à
+minuit. Quelle journée! Chaque coup de sonnette
+me faisait bondir... Tu m'aimes encore
+avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi
+aussi, je n'ai jamais aimé personne et je ne t'ai
+jamais aimé de la sorte. Mais je t'aime aussi
+avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même
+d'amitié pour moi.»&mdash;D'ailleurs, il désire
+qu'elle parte.&mdash;«Pardonne-moi de t'avoir fait
+souffrir et sois bien vengé.»&mdash;Elle partira.</p>
+
+<p>&mdash;Musset s'était montré plus fort que ses
+amis ne l'avaient espéré. Sans doute aussi son
+amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant
+entrer l'orgueil à son tour.</p>
+
+<p>Il éprouva d'abord un grand soulagement
+du départ de George Sand. Celle-ci, qui n'avait
+pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à
+Nohant pour la troisième fois depuis son retour
+de Venise.&mdash;A peine installée, elle écrit à son
+cher confident Sainte-Beuve, et lui expose
+l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours
+pour se reprendre; mais le réveil a été assez
+doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis. Alfred
+lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup
+de ses violences. Son coeur est si bon
+dans tout cela!»&mdash;«Je ne désire plus le
+revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal.
+Mais il me faudra de la force pour lui refuser
+des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est
+toujours tendre et repentant après la colère...
+et je me retrouverai tout à coup l'aimant et
+ayant travaillé en vain à me détacher.» Et
+elle promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la
+force de le fuir<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 291.</blockquote>
+
+<p>Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine,
+George Sand est de retour à Paris. Elle retrouve
+Musset qui, lui non plus, ne peut se
+passer d'elle, et c'est par un cri de triomphe
+qu'elle nous apprend cette nouvelle victoire
+de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant
+tous,&mdash;son ennemi pour avoir été trop l'ami
+du repos de Musset,&mdash;elle lui écrit le 14 janvier
+1835: «Monsieur, il y a des opérations
+chirurgicales fort bien faites et qui font honneur
+à l'habileté du chirurgien, mais qui
+n'empêchent pas la maladie de revenir. En
+raison de cette possibilité, Alfred est redevenu
+mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à
+dîner <i>chez eux</i><a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.</blockquote>
+
+<p>Tattet garda ses convictions et son attitude.
+Six semaines plus tard, craignant d'être compromise
+au sujet des tableaux que Pagello avait
+apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle
+avait usé en les payant à celui-ci sans avoir
+réellement pu les vendre, George Sand écrivait
+encore à Tattet qui était resté l'ami du
+Vénitien, pour le prier de se charger de ses
+tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne
+d'hostilités persistantes: «Si votre amour de
+la vérité vous a commandé de me nuire, écrit-elle,
+il doit vous commander de me réhabiliter
+sous les rapports par où je le mérite<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.</blockquote>
+
+<p>Cette reprise des deux amants ne resta pas
+longtemps prospère. Elle n'était pas plus viable
+que les précédentes. Musset avait prononcé
+d'avance la condamnation de cette poursuite
+obstinée du bonheur. Au retour de Venise,
+versant son amertume résignée dans la plus
+touchante de ses fictions: <i>On ne badine pas
+avec l'amour,</i> il avait été prophète de sa propre
+histoire. Écoutons la plainte de Perdican:</p>
+
+<p>«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains,
+qu'es-tu venu faire entre cette femme
+et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur
+les dalles insensibles son coeur et son visage.
+Elle aurait pu m'aimer et nous étions nés l'un
+pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos
+lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se
+joindre?</p>
+
+<p>«Insensés que nous sommes! Nous nous
+aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille?
+Quelles vaines paroles, quelle misérable folie
+ont passé comme un vent funeste entre nous
+deux? Lequel de nous a voulu tromper
+l'autre<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>?...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> <i>On ne badine pas avec l'amour,</i> acte III, sc. VIII.</blockquote>
+
+<p>La triste Camille, la pauvre George Sand,
+répond à ces stances douloureuses, par ses
+lettres navrées du fatal hiver de 1835:</p>
+
+<p>«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours.
+Je ne veux plus de toi, mais je ne puis
+m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement
+ne dis pas que je ne souffre pas... Mon seul
+amour, ma vie, mes entrailles, mon frère,
+mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en
+partant.»</p>
+
+<p>Il n'est plus question que de départ dans les
+lettres de l'un et de l'autre. Musset envoie-t-il
+à sa maîtresse ce billet repentant:</p>
+
+<p>«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai
+écrit sans réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est
+sans le vouloir. Viens, si tu me crois.»</p>
+
+<p>Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses
+adieux, et même lui assure que sa place est retenue
+dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se
+renvoient chacun les objets qui appartiennent à
+l'autre, «les oripeaux des anciens jours de joie»;
+ils se disent encore adieu, et puis n'ont plus la
+force de partir...</p>
+
+<p>Parmi ces billets un peu monotones, une
+dernière lettre de Musset, qui est précieuse. Le
+voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est
+apparu comme la réalisation tragique de <i>Lélia.</i>
+Sténio, c'est lui, mais vivant, non plus endormi
+sous les roseaux du lac, mais assistant à ses
+douleurs à elle, et à son agonie.</p>
+
+<p>Il décrit longuement son affreux rêve, avec
+l'accent même, la mélancolie romantique de
+<i>Lélia</i>.</p>
+
+<blockquote><p>
+...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue,
+il faut me traiter en convalescente; je vais renaître.»
+Et, en disant cela, tu écrivais ton testament. Moi,
+je me disais: «Voilà ce que je ferai: je la prendrai
+avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai
+les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil
+qui échauffe tout dans l'horizon plein de vie. Je
+l'assoirai sur du jeune chaume; elle écoutera et
+elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux,
+toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle
+reconnaîtra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un
+d'entre eux. Elle nous pressera sur son coeur; elle deviendra
+blanche comme un lis, et elle prendra racine
+dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc
+prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop
+faible. Je croyais que j'étais tout jeune, parce que
+j'avais vécu sans mon coeur, et que je me disais toujours:
+«Je m'en servirai en temps et lieu.» Mais j'avais
+traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait
+plus se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour
+se serrer autant, ce qui fait que mes bras étaient
+allongés et tout maigres, et je t'ai laissée tomber. Tu
+ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que c'était parce que
+tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face contre
+terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire
+de continuer sans toi, et que la montagne était proche.
+Mais tu es devenue pâle comme une hyacinthe, et le
+tertre vert s'est roulé sur toi, et je n'ai plus vu qu'une
+petite éminence où poussait de l'herbe. Je me suis mis
+à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti la
+force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les
+cloches sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens
+qui traversaient la vallée en disant: «Voilà comme elle
+était; elle faisait ceci, elle faisait cela, elle a fini par
+là.» Alors il est venu des hommes qui m'ont dit:
+«La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis
+éloigné avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée;
+si j'ai de son sang après les mains, c'est que je l'ai ensevelie,
+et vous, vous l'avez tuée et vous avez lavé vos
+mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa tombe
+qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande
+qui je suis, répondez que vous n'en savez rien,
+attendu que je sais qui vous êtes. Le jour où elle sortira
+de cette tombe, son visage portera les marques de vos
+coups, mais ses larmes les cacheront, et il y en aura
+une pour moi.»</p>
+
+<p>Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse
+n'a point sur le visage un rire convulsif; tu m'as
+aimé, mais ton amour était solitaire comme le désespoir.
+Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu meurs
+muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à
+la vie, quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de
+ta tombe comme je t'ai aimée. Elles me laisseront
+boire, comme toi, leurs doux parfums et leur triste
+rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et
+sans savoir pourquoi elles meurent.
+</p></blockquote>
+
+<p>Leur amour ne devait pas finir sur cette
+plainte résignée. Une fois encore, après d'autres
+orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier
+billet en témoigne:</p>
+
+
+<p><i>Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo
+che parte domani</i>.<br>
+
+(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou
+qui part demain.)</p>
+
+<p>Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand
+qui eut le courage d'en finir: «Non, non, c'est
+assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme
+mon fils, c'est un amour de mère, j'en saigne
+encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais
+il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante...
+Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le
+deviens! Cela ressemble à une punition de Dieu
+sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi!
+Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux
+que tu es! Mes enfants! mes enfants!»</p>
+
+<p>Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré
+des nuits affolées de décembre. Elle est
+épuisée à son tour, et la lassitude ramène la
+raison. Elle aura la force de briser ses liens:
+la mère délivre l'amante.</p>
+
+<p>Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier
+de ne plus la revoir<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>. Elle sent bien que
+seule l'absence empêchera le malheureux de
+revenir toujours. Son retour à Nohant décidé,
+elle écrit à Boucoiran de «l'aider à partir». Il
+s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred»,
+d'arriver chez elle en feignant de mauvaises
+nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira aussitôt
+comme pour courir chez sa mère,&mdash;mais prendra
+le courrier de Nohant<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de visite:
+«Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne
+plus voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si
+affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher
+trop vite. Écrivez-lui un mot bon, mais ne la voyez pas. Cela
+vous ferait trop de mal à tous les deux. Pardonnez-moi mon
+conseil à faux.&mdash;A bientôt.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article
+cité, p. 443.</blockquote>
+
+<p>Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain,
+Musset, revenant au quai Malaquais, apprit la
+vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en
+assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois
+«à respecter les volontés» de sa maîtresse<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>.
+Il se tint parole et tout fut fini.</p>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité,
+p. 737.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit
+à Sainte-Beuve (13 mars 1835). Elle lui reproche
+doucement de l'avoir abandonnée durant
+ces tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle,
+ou du moins se jugeait-il impuissant à la
+consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur.
+Maintenant elle est calme. Elle est partie
+avec la conscience de ne laisser derrière elle
+aucune amertume justifiée. Elle va travailler
+pour renaître.</p>
+
+<p>Dans une lettre de la même date, elle gronde
+son fidèle Boucoiran, de lui mal parler de
+Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est
+entré dans son coeur. «Vous me dites qu'il se
+porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin.
+C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon
+désir était de le quitter sans le faire souffrir.
+S'il en est ainsi, Dieu soit loué<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.</blockquote>
+
+<p>Elle eut alors une crise de foie, puis entra
+dans l'indifférence.</p>
+
+<p>Alfred de Musset, apaisé par une résolution
+désormais acceptée de son coeur, se mit au
+travail avec énergie. Cette année 1835, la plus
+austère de sa vie, en fut la plus féconde.</p>
+
+<p>La passion, qu'il avait accueillie comme une
+purification de sa jeunesse dissipée, l'avait transformé
+en le faisant souffrir. Il était grave: le
+Musset «d'avant l'Italie» avait fait place au
+Musset «d'après George Sand». Un poète nouveau
+allait surgir. Trop faible pour chanter
+pendant la tourmente, son coeur en s'épurant
+avait instruit le recueillement de son génie. La
+mélancolie et la résignation permettaient un
+libre et pur essor à sa voix.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'ai vu le temps où ma jeunesse</p>
+<p>Sur mes lèvres était sans cesse,</p>
+<p>Prête à chanter comme un oiseau;</p>
+<p>Mais j'ai souffert un dur martyre,</p>
+<p>Et le moins que j'en pourrais dire,</p>
+<p>Si je l'essayais sur ma lyre</p>
+<p>La briserait comme un roseau.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La Muse a invité le poète à chanter: la plainte
+lasse et impuissante d'un coeur brisé répond à
+son appel. C'est la <i>Nuit de Mai</i>. L'inspiration
+l'a dictée presque d'une haleine. Voici l'aube du
+nouveau génie de Musset. Le poète vient de se
+ressaisir. Il élève pieusement à ses tristes amours
+le monument promis, <i>la Confession d'un Enfant
+du siècle</i>. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le
+douloureux roman de son coeur lui revient, une
+nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.</p>
+<p> C'était par une triste nuit.</p>
+<p>L'aile des vents battait à ma fenêtre</p>
+<p> J'étais seul, courbé sur mon lit.</p>
+<p>J'y regardais une place chérie,</p>
+<p> Tiède encor d'un baiser brûlant;</p>
+<p>Et je songeais comme la femme oublie,</p>
+<p>Et je sentais un lambeau de ma vie</p>
+<p> Qui se déchirait lentement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je rassemblais des lettres de la veille,</p>
+<p> Des cheveux, des débris d'amour.</p>
+<p>Tout ce passé me criait à l'oreille</p>
+<p> Ses éternels serments d'un jour.</p>
+<p>Je contemplais ces reliques sacrées,</p>
+<p> Qui me faisaient trembler la main;</p>
+<p>Larmes du coeur par le coeur dévorées,</p>
+<p>Et que les yeux qui les avaient pleurées</p>
+<p> Ne reconnaîtront plus demain!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'enveloppais dans un morceau de bure</p>
+<p> Ces ruines des jours heureux.</p>
+<p>Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,</p>
+<p> C'est une mèche de cheveux.</p>
+<p>Comme un plongeur dans une mer profonde,</p>
+<p> Je me perdais dans tant d'oubli.</p>
+<p>De tous côtés j'y retournais la sonde,</p>
+<p>Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,</p>
+<p> Mon pauvre amour enseveli.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'allais poser le sceau de cire noire</p>
+<p> Sur ce fragile et cher trésor,</p>
+<p>J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,</p>
+<p> En pleurant j'en doutais encor.</p>
+<p>Ah! faible femme, orgueilleuse insensée,</p>
+<p> Malgré toi, tu t'en souviendras!</p>
+<p>Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée?</p>
+<p>Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,</p>
+<p> Ces sanglots, si tu n'aimais pas?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures;</p>
+<p> Mais ta chimère est entre nous.</p>
+<p>Eh bien, adieu! Vous compterez les heures</p>
+<p> Qui me sépareront de vous.</p>
+<p>Partez, partez, et dans ce coeur de glace</p>
+<p> Emportez l'orgueil satisfait.</p>
+<p>Je sens encor le mien jeune et vivace,</p>
+<p>Et bien des maux pourront y trouver place</p>
+<p> Sur le mal que vous m'avez fait.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Parlez, parlez! la Nature immortelle</p>
+<p> N'a pas tout voulu vous donner.</p>
+<p>Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,</p>
+<p> Et ne savez pas pardonner!</p>
+<p>Allez, allez, suivez la destinée;</p>
+<p> Qui vous perd n'a pas tout perdu.</p>
+<p>Jetez au vent notre amour consumée;</p>
+<p>Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée,</p>
+<p> Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est sur ces plaintes de la <i>Nuit de Décembre</i>,
+la plus pure, la plus humaine de ses inspirations
+et sa plus fidèle évocation du passé, que
+Musset dit adieu à cette fatale année 1835.</p>
+
+<p>Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier
+George Sand. A son ami Tattet, qui était à Baden,
+comme lui l'année précédente, et souffrant
+comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait
+le 21 juillet:</p>
+
+<blockquote><p>
+...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est
+qu'il y a bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous
+êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre
+où vous êtes, passant la journée à maudire le plus
+beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les verdures
+possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon
+infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la
+roulette. Je croyais que c'en était fait de moi pour
+toujours, que je n'en reviendrais jamais. Hélas! hélas!
+comme j'en suis revenu! Comme les cheveux m'ont repoussé
+sur la tête, le courage dans le ventre, l'indifférence
+dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas!
+à mon retour, je me portais on ne peut mieux; et si je
+vous disais que le bon temps, c'est peut-être celui où
+on est chauve, désolé et pleurant!... Vous en viendrez là,
+mon ami.
+</p></blockquote>
+
+<p>Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui
+disait: «Si vous voyez Mme Sand, dites-lui que
+je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la
+femme la plus femme que j'aie jamais connue...»</p>
+
+<p>En même temps que s'était transformé le
+poète, l'homme avait bien changé. On se souvient
+du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve,
+d'un Musset débutant, offusquant presque
+le Cénacle par sa belle et bonne grâce, par
+l'aristocratie aisée de son charme et de son
+génie.</p>
+
+<p>«C'était le printemps même, tout un printemps
+de poésie qui éclatait à nos yeux. Il
+n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier,
+la joue en fleur et qui gardait encore les roses
+de l'enfance, la narine enflée du souffle du
+désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil
+au ciel, comme assuré de sa conquête et tout
+plein de l'orgueil de la vie. Nul, au premier
+aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.»</p>
+
+<p>L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant
+gâté s'était fait homme, un homme froid, hautain,
+farouche, amer. Son instinctif besoin de
+distinction, sa délicatesse innée le poussaient
+à s'en excuser lui-même. Il trahissait malgré
+lui sa précoce expérience. Le mensonge de
+l'amour avait glacé son sourire à jamais.</p>
+
+<p>Après la querelle suscitée par la publication
+d'<i>Elle et Lui</i>, et sur la foi de racontars
+parlés ou épistolaires échappés à George Sand
+et à ses amis depuis la mort du poète, une agaçante
+légende s'est établie qui nous représente
+Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il
+publiait ses chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende
+que suffiraient à réfuter <i>la Confession, les
+Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer
+de rien</i>, écrits en 1835 et 1836. On a dit et
+répété que Musset, dès avant le voyage de
+Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable
+mot, et qui s'accorde bien avec l'idée que cette
+période d'incessant travail donne de la lucidité
+de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin
+de sa vie, de Chenavard entre autres, que seules
+les dix dernières années du poète furent réellement
+et gravement troublées. Il ignora l'absinthe,
+qu'on lui a tant reprochée, jusqu'en 1842.
+Jeune, il se grisait parfois avec du champagne,
+ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou,
+sans qu'il abdiquât jamais la correction parfaite
+de ses manières. Un goût très vif pour la
+haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens
+à la mode, et nous devons plus d'une de ses
+comédies, plus d'un de ses contes, à cet impérieux
+besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>.
+On sait son amitié avec le duc d'Orléans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> Mme la vicomtesse de Janzé (<i>Étude et récits sur Alfred
+de Musset</i>, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection.
+Avec Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont,
+M. Édouard Bocher, le marquis de Montebello, le prince
+d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux et même quelquefois
+son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte d'Alton
+Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le
+prince de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs
+du petit cercle du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de
+Janzé rapporte encore, d'après Eugène Lami, que le poète
+regrettait de ne pas faire partie du Jockey, où il avait été
+<i>blackboulé</i> pour ne pas monter à cheval dans le pur style
+anglais adopté par ce club...</blockquote>
+
+<p>Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne
+jamais faire de dettes; il n'en laissa pas, quoi
+qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa succession,
+devait la juger bientôt fructueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et la prétendue dégradation physique du
+poète, si prématurée, si pénible?... Encore une
+légende à réviser.</p>
+
+<p>Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons
+fameuses, il est avéré que le tendre et séduisant
+Rolla inspira, dans le monde, maints caprices
+passionnés. On en pourrait citer une
+quinzaine, et des plus... honorables, jusqu'en
+1850.&mdash;Toutes ces aventures pesèrent bien
+peu sur sa vie.</p>
+
+<p>Depuis 1835, il promenait dans ses amours
+un sombre désenchantement. Si le Musset de
+George Sand n'était plus Fortunio,&mdash;l'ami
+de Rachel, de la comtesse polonaise, de Louise
+Colet ne retrouvait pas son amour de Venise.
+Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi
+et l'espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Après la plainte de sa lassitude infinie et le
+chant de son désespoir, après la <i>Nuit de Mai</i> et
+la <i>Nuit de Décembre</i>, il se révolte contre sa
+douleur, en prend à témoin le poète «qui sait
+aimer», puis se relève à la pensée de l'immortalité.
+C'est la <i>Lettre à Lamartine</i> (février
+1836):</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Créature d'un jour qui t'agites une heure,</p>
+<p>De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?</p>
+<p>..................................................</p>
+<p>Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;</p>
+<p>Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,</p>
+<p>Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:</p>
+<p>Ton âme est immortelle et va s'en souvenir.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cette austère consolation ne saurait suffire
+à son coeur. La créature est faite pour aimer,
+pour être aimée.</p>
+
+<p>C'est la <i>Nuit d'Août</i> (1836):</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,</p>
+<p>Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé;</p>
+<p>Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore.</p>
+<p>Après avoir souffert il faut souffrir encore;</p>
+<p>Il faut aimer sans cesse après avoir aimé.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais le souvenir de l'unique aimée veille.
+Le retour invincible au passé apporte la colère,
+la haine et le pardon... Il faudrait citer toute
+la <i>Nuit d'Octobre</i> (1837):</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Vous saurez tout, et je vais vous conter</p>
+<p> Le mal que peut faire une femme;</p>
+<p>Car c'en est une, ô mes pauvres amis</p>
+<p> (Hélas! vous le saviez peut-être)!</p>
+<p>C'est une femme à qui je fus soumis,</p>
+<p> Comme le serf l'est à son maître.</p>
+<p>Joug détesté! c'est par là que mon coeur</p>
+<p> Perdit sa force et sa jeunesse;</p>
+<p>Et cependant, auprès de ma maîtresse,</p>
+<p> J'avais entrevu le bonheur.</p>
+<p>Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,</p>
+<p> Le soir sur le sable argentin,</p>
+<p>Quand devant nous le blanc spectre du tremble</p>
+<p> De loin nous montrait le chemin;</p>
+<p>Je vois encore, aux rayons de la lune,</p>
+<p> Ce beau corps plier dans mes bras...</p>
+<p>N'en parlons plus...&mdash;je ne prévoyais pas</p>
+<p> Où me conduisait la Fortune.</p>
+<p>Sans doute alors la colère des dieux</p>
+<p> Avait besoin d'une victime;</p>
+<p>Car elle m'a puni comme d'un crime</p>
+<p> D'avoir essayé d'être heureux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse!</p>
+<p>Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé;</p>
+<p>Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,</p>
+<p>Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Honte à toi qui la première</p>
+<p> M'as appris la trahison,</p>
+<p> Et d'horreur et de colère</p>
+<p> M'as fait perdre la raison!</p>
+<p> Honte à toi, femme à l'oeil sombre,</p>
+<p> Dont les funestes amours</p>
+<p> Ont enseveli dans l'ombre</p>
+<p> Mon printemps et mes beaux jours!</p>
+<p> C'est ta voix, c'est ton sourire,</p>
+<p> C'est ton regard corrupteur,</p>
+<p> Qui m'ont appris à maudire</p>
+<p> Jusqu'au semblant du bonheur,</p>
+<p> C'est ta jeunesse et tes charmes</p>
+<p> Qui m'ont fait désespérer,</p>
+<p> Et si je doute des larmes,</p>
+<p> C'est que je t'ai vu pleurer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,</p>
+<p>Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;</p>
+<p>Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle,</p>
+<p>Deviner, en souffrant, le secret des heureux.</p>
+<p>Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être;</p>
+<p>Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur.</p>
+<p>Elle savait la vie et te l'a fait connaître;</p>
+<p>Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.</p>
+<p>Plains-la! son triste amour a passé comme un songe;</p>
+<p>Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.</p>
+<p>Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge,</p>
+<p>Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p> Je te bannis de ma mémoire,</p>
+<p> Reste d'un amour insensé,</p>
+<p> Mystérieuse et sombre histoire</p>
+<p> Qui dormiras dans le passé!</p>
+<p> Et toi qui, jadis, d'une amie</p>
+<p> Portas la forme et le doux nom,</p>
+<p> L'instant suprême où je t'oublie</p>
+<p> Doit être celui du pardon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pardonnons-nous;&mdash;je romps le charme</p>
+<p>Qui nous unissait devant Dieu;</p>
+<p>Avec une dernière larme</p>
+<p>Reçois un éternel adieu.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>George Sand n'avait pas l'âme d'une inconsolable.
+Sa romanesque sensibilité se canalisait
+vite en littérature. Une imagination pratique la
+tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris
+désespérés des poètes, à la sincérité de leur
+douleur. Navrante est sa première impression
+des <i>Nuits de Mai</i> et <i>de Décembre</i>: «Je n'ai pas
+vu Musset, écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il
+pense à moi, si ce n'est quand il a envie de
+faire des vers et de gagner cent écus à la <i>Revue
+des Deux Mondes</i>. Moi je ne pense plus à lui
+depuis longtemps, et même je vous dirai que
+je ne pense à personne dans ce sens-là. Je suis
+plus heureuse comme je suis que je ne l'ai été
+de ma vie. La vieillesse vient. Le besoin des
+grandes émotions est satisfait outre mesure<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave: <i>Une
+amitié romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,</i> dans la
+<i>Revue de Paris</i> du 15 décembre 1894.</blockquote>
+
+<p>Elle comprendra mieux la <i>Confession d'un
+Enfant du siècle</i>. Le poète lui est plus indulgent,
+puisqu'il prend pour lui tous les torts.
+Elle fait part de l'émotion que lui a donnée
+cette lecture à une nouvelle amie, Mme d'Agoult,
+qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt:</p>
+
+<blockquote><p>
+... Je vous dirai que cette <i>Confession d'un Enfant du
+siècle</i> m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails
+d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement rapportés
+depuis la première heure jusqu'à la dernière,
+depuis la <i>soeur de charité</i> jusqu'à <i>l'orgueilleuse insensée</i>,
+que je me suis mise à pleurer comme une bête en fermant
+le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur
+pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup
+aimé, que je lui avais tout pardonné, et que je ne voulais
+jamais le revoir. Ces trois choses sont vraies et
+immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à ne jamais
+concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier
+de mon amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter
+la torture. Je sens toujours pour lui, je vous l'avouerai
+bien, une profonde tendresse de mère au fond du coeur.
+Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans
+colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis
+s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi
+bien guérie cependant de lui que l'empereur Charlemagne
+du mal de dents. Le souvenir de ses douleurs
+me remue profondément quand je me retrace ces
+scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne
+me feraient plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne
+me plaignez donc pas, belle et bonne fille de Dieu. Chacun
+goûte un bonheur, selon son âme. J'ai longtemps
+cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou
+bien j'ai mal choisi<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>.
+</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a><i>Revue de Paris</i> du 15 décembre 1894, p. 812.</blockquote>
+
+<p>Cette page était sincère. George Sand apparaît
+à la fois comme une amoureuse romanesque
+et une amante pessimiste, en cela semblable à
+Chateaubriand son maître<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a>. Un éternel conflit
+entre son imagination et son expérience, l'empêchant
+de s'abîmer dans une passion, lui a
+gardé son optimisme. Sa liaison avec Musset,
+si meurtrière à l'âme du poète, si elle lui fut
+douloureuse entre toutes, la posséda moins
+cependant que ses liaisons avec Michel de
+Bourges et Pierre Leroux, en qui elle trouvait
+les dominateurs dont avait besoin son orgueil.
+Chopin comme Musset, enfants trop sensibles,
+devaient s'y briser.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un
+peu celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie.
+Ne pourrait-on pas appliquer à tous deux cette
+observation de M. Albalat dans une pénétrante étude sur
+<i>Chateaubriand et ses amoureuses</i>: «Ses amours ne furent
+ni spontanées ni involontaires; il répondit presque toujours
+aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne
+pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.»
+(ALBALAT, <i>le Mal d'écrire</i>, p. 269.)</blockquote>
+
+<p>Mais George Sand, dans son obsession
+même de la virilité, et son perpétuel besoin
+de se convaincre d'un tempérament qu'elle
+n'avait pas, était surtout trop aventureuse,&mdash;«curieuse
+excessive», la qualifiait Dumas fils<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>,&mdash;pour
+rester insensible au charme, sous
+les formes de la faiblesse, de la tendresse et de
+la poésie. Aussi les douleurs de Musset, qu'elle
+savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps,
+et à ses propres yeux, la légende même
+de son âme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Lettre citée par M. Emile Berr, <i>Figaro</i> du 16 décembre
+1896:<br>
+
+<p>«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses,
+presque gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse,
+excessive, trompée, déçue dans ses incessantes recherches,
+mais non une passionnée. C'est en vain qu'elle voudrait l'être,
+elle ne le peut pas; sa nature physique s'y refuse... etc.»</p></blockquote>
+
+<p>Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la
+rupture, avec un reste d'affection d'abord, puis,
+les amis aidant, avec aigreur. La réclamation
+réciproque de leurs lettres, où ils sentaient
+«avoir laissé une bonne part d'eux-mêmes»,
+perpétua entre eux le malaise des souvenirs,
+jusqu'à la mort de Musset (1857). Dix-huit
+mois après, George Sand jugea bon de peindre
+à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce
+douloureux roman d'amour. Paul de Musset
+lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la
+légende était créée<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Outre <i>Elle et Lui, Lui et Elle, Lui</i>, de Mme Louise Colet,
+et les articles documentaires que nous avons signalés, le
+roman de George Sand et de Musset a encore suscité deux
+volumes, oubliés depuis la polémique de 1860: <i>Eux, drame
+contemporain,</i> par Moi (M. Alexis Doinet), et <i>Eux et Elles,
+histoire d'un scandale</i>, par M. de Lescure. Ajoutons qu'il a
+été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste Marin:
+<i>Un amour de Musset</i>, un acte en vers, 1879.</blockquote>
+
+<p>Les légendes ne se trompent guère. Ce livre
+vient de préciser ce qu'on avait pu pressentir
+des héros de cette aventure. Mère admirable et
+dangereuse amante, celle que Victor Hugo a
+appelée «la Grande Femme», Renan «la
+Harpe éolienne de notre temps», fut en effet
+mieux qu'une femme, la femme elle-même,
+dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa
+bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux,
+trop faible aussi, pour la dompter ou
+se défendre d'elle, le poète de l'amour et de la
+jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or
+son génie était son coeur, et tous les coeurs ont
+pleuré sa souffrance.&mdash;«Paix et pardon, voilà
+toute la conclusion, écrivait George Sand à
+Sainte-Beuve; mais dans l'avenir un rayon de
+vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre
+vérité en amour que l'amour même. Musset
+avait pardonné lui aussi, pardonné en silence:
+il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier
+jour.</p><br>
+
+<h4>FIN</h4>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+<br><br><br>
+
+<p>INTRODUCTION. I</p>
+
+<p>I.&mdash;GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833.</p>
+
+<p>Leurs débuts.&mdash;Leur génie.&mdash;Leurs caractères.&mdash;Première
+jeunesse de George Sand.</p>
+
+<p>II.&mdash;GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).</p>
+
+<p>Sainte-Beuve.&mdash;Gustave Planche.&mdash;Liaison
+avec Mérimée.&mdash;Le groupe de la <i>Revue
+des Deux Mondes</i>.</p>
+
+<p>III.&mdash;LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE
+MUSSET (juin-décembre 1833).</p>
+
+<p>Relations d'amitié.&mdash;<i>Lélia</i>.&mdash;Musset et Gustave
+Planche.&mdash;L'intérieur de George Sand.&mdash;Le
+duel de Planche.&mdash;La forêt de Fontainebleau.&mdash;Départ
+pour l'Italie.</p>
+
+<p>IV.&mdash;LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).</p>
+
+<p>La descente du Rhône: Stendhal.&mdash;A Gènes.&mdash;Arrivée
+à Venise.&mdash;A l'hôtel Danieli.&mdash;La
+maladie de Musset.&mdash;Le Dr Pagello.&mdash;Son
+journal.&mdash;La déclaration de Lélia.&mdash;George
+Sand et Pagello.&mdash;Lettre d'amour.&mdash;Jalousie
+de Musset.&mdash;Alfred Tattet à Venise.&mdash;Le
+chagrin de Musset.&mdash;Son départ.</p>
+
+<p>V.&mdash;LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A
+VENISE (avril-août 1834).</p>
+
+<p>Installation de George Sand.&mdash;Ses rapports
+avec M. Dudevant.&mdash;Pagello poète.&mdash;Les
+<i>Lettres d'un voyageur</i>.&mdash;La <i>Casa
+Mezzani</i>.&mdash;Giulia P...&mdash;Robert Pagello.</p>
+
+<p>VI.&mdash;LE RETOUR DE MUSSET.&mdash;CORRESPONDANCE
+ENTRE PARIS ET VENISE (avril-août 1834).</p>
+
+<p>Le voyage de Musset.&mdash;Antonio.&mdash;La
+lettre de Genève.&mdash;Souvenir des Alpes.&mdash;Arrivée
+de Musset à Paris.&mdash;Sa détresse physique
+et morale.&mdash;Convalescence d'amour.</p>
+
+<p>VII.&mdash;G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre
+1834).</p>
+
+<p>Voyage de G. Sand et de Pagello.&mdash;Leur
+arrivée à Paris.&mdash;Boucoiran.&mdash;Entrevue de
+G. Sand et de Musset.&mdash;Musset à Baden.&mdash;Lettres
+d'amour.&mdash;Pagello jaloux.&mdash;G. Sand
+à Nohant.&mdash;Retour de Musset.&mdash;Vie de
+Pagello à Paris.&mdash;Son départ.</p>
+
+<p>VIII.&mdash;LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).</p>
+
+<p>Reprise d'amour.&mdash;Impuissance de bonheur.&mdash;Nouvelle
+séparation.&mdash;Deuxième séjour à
+Nohant.&mdash;G. Sand revient désespérée.&mdash;Son
+Journal intime.&mdash;Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.&mdash;Humilité
+d'amour.&mdash;Lassitude de
+Musset.&mdash;Influence d'Alfred Tattet.&mdash;Troisième
+départ pour Nohant.&mdash;Deuxième reprise
+d'amour.&mdash;Sainte-Beuve, Boucoiran.&mdash;Rupture.</p>
+
+<p>IX.&mdash;APRÈS LA RUPTURE.</p>
+
+<p>Résignation et Indifférence.&mdash;<i>Les Nuits</i>.&mdash;Musset
+transformé.&mdash;Musset dandy.&mdash;Ses
+amis et son monde.&mdash;L'intempérance de Musset.&mdash;La
+passion chez G. Sand.&mdash;La femme
+de lettres.&mdash;Elle et Lui.&mdash;Leur légende.&mdash;Conclusion.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariéton
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR ***
+
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+
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index 0000000..e43a0cb
--- /dev/null
+++ b/old/13622.txt
@@ -0,0 +1,7301 @@
+The Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Marieton
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Une histoire d'Amour, George Sand and A. de Musset,
+ Documents inedits - Lettres de Musset
+
+Author: Paul Marieton
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13622]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+PAUL MARIETON
+
+
+Une
+Histoire d'Amour
+
+GEORGE SAND ET A. DE MUSSET
+
+DOCUMENTS INEDITS--LETTRES DE MUSSET
+
+1897
+
+
+
+
+
+
+A MADAME
+
+LA VICOMTESSE DE VARINAY
+
+QUI M'A DEMANDE DE LUI CONTER CETTE HISTOIRE D'AMOUR
+
+_Son respectueux ami_.
+
+P.M.
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+L'extraordinaire curiosite qui tout a coup ramene l'attention sur le
+roman d'amour de George Sand et de Musset porte son enseignement. Les
+dernieres ecoles litteraires achevent de fatiguer le public. La vie dans
+l'art reprend ses droits. Les poetes de l'ideal et de la passion, meme
+les romantiques, meme les precheurs d'utopies, sont soudain relus et
+aimes par la generation qui s'avance. Lamartine a reconquis sa royaute
+sur les ames. George Sand et Musset renaitraient-ils d'un semblable
+abandon? Voila deux incontestables genies. Leur eclat s'embrumait depuis
+un quart de siecle; mais pour les ressusciter a la gloire, "ce soleil
+des morts", veillait sur les deux ombres une histoire d'amour.
+
+On la connaissait vaguement, cette histoire. Les deux amants avaient
+pris soin d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. Encore que
+mysterieuse, elle constituait le plus clair de leur legende. Et en
+dehors meme de l'art, on continuait de les aimer. Car, bien plus que
+pour le dernier siecle, l'enigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot
+et de Jean-Jacques (dont on ne saura rien de precis tant que la famille
+d'Arbouville refusera de publier les lettres de Rousseau), l'aventure
+d'amour de George Sand et de Musset sera le grand roman de notre siecle.
+La _Confession_ et les _Nuits_, les contes passionnes de Lelia et le
+theatre en liberte de Fantasio, ont trouble et seduit trois generations.
+
+On disait du poete, du poete de la jeunesse, que l'amour d'une femme
+avait eveille son genie, pour le faire mourir. On savait aussi que cette
+maitresse "qui voulait etre belle, et ne savait pas pardonner" avait
+aureole la plus glorieuse carriere, d'une vieillesse entouree de
+veneration. On n'osait franchement plaindre l'un ni excuser l'autre.
+
+Apres la mort du poete, George Sand la premiere avait pretendu se
+justifier. Paul de Musset repondit pour son frere et d'autres temoins
+se melerent de la querelle: accusation et defense parurent egalement
+suspectes. On attendait donc que le temps permit d'exhumer les papiers
+intimes. Apres soixante-deux ans, le mystere s'est devoile.
+
+Deux articles fort documentes ont paru cet ete, qui jetaient des lueurs
+nouvelles sur ces miseres de poetes: l'un de M. le vicomte de Spoelberch
+de Lovenjoul, l'erudit bibliophile belge, tout sympathique a George
+Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent de Musset, ce qui
+semblerait nous designer ses preferences. Mais leurs conclusions
+s'accordent mal avec les dernieres revelations.
+
+Tout recemment, j'ai traduit et publie le journal intime du docteur
+Pagello, ou il est d'abord conte comment George Sand lui declara son
+amour, dans la chambre meme de Musset gravement malade a Venise. La
+declaration indirecte et encore indecise de la romanciere au medecin[1]
+etait publiee a son tour par M. le docteur Cabanes, au cours d'une
+interview de Pagello lui-meme, laquelle confirmait de tout point les
+assertions du journal, plus precis encore pour etre a peine posterieur
+aux evenements evoques.
+
+Ce journal m'avait ete confie il y a six ans. Je ne l'ai fait connaitre
+qu'apres avoir acquis la preuve qu'il n'etait pas absolument inedit. Si
+Pagello est discret sur son bonheur pendant la fin du sejour de Musset,
+il ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui avait offert George Sand.
+On n'avait jusqu'ici que de vagues donnees sur ce point.
+
+[Note 1: J'en avais donne une phrase qui peut la resumer: "Je t'aime
+parce que tu me plais; peut-etre bientot te hairai-je.]
+
+Pour eclairer ces demi-confidences, j'ai cru pouvoir, sans
+indelicatesse, citer aussi de longs fragments d'une lettre inedite de
+George Sand a Pagello, ou elle ne dissimule rien de leurs relations.
+Cette lettre, dont j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour ceux
+qui ont semble douter de l'authenticite de mes pieces), apportait le
+premier document decisif sur l'infortune de Musset _avant son depart de
+Venise_.
+
+Plusieurs ont juge bon de declarer indiscretes ces revelations, alors
+que Musset et George Sand ont commence eux-memes a en faire confidence
+au public. J'ai cru inutile pourtant de donner certains passages plus
+intimes de la lettre citee, qui n'eussent plus laisse de doutes sur la
+nature de cette liaison. Le Don Juan feminin qu'etait George Sand, sans
+se montrer impitoyable quand il cessait d'aimer, s'obstinait neanmoins,
+tout depourvu qu'il etait de scrupules, a derouter la curiosite sur
+la legende de ses victimes. Pourquoi refuser a Musset d'etre sorti en
+galant homme d'un amour qui fut egalement fatal a tous ceux qui en ont
+goute?...
+
+Peut-etre y avait-il mauvaise grace a s'attacher ainsi a la
+demonstration des torts d'une femme. Mais la vie de George Sand
+n'est-elle pas la raison meme de son genie? Et ce genie, instinctif,
+abondant, romantique et declamatoire, ne doit-il pas autant a son
+temperament qu'a son atavisme et a son education? "Ce qu'il y a de
+meilleur en moi, c'est les autres", ecrivait-elle (ou a peu pres), a
+Flaubert. Et dernierement, Mme Clesinger, justement froissee de ce
+soudain etalage d'intimites, qui est une des necessites de la gloire, ne
+disait-elle pas a ce propos: "Pour moi, le sentiment qui a guide ma mere
+et determine ses actes, c'est l'horreur de la solitude. Il lui fallait
+autour d'elle du mouvement, quelqu'un a qui parler, sur qui se reposer,
+et quelqu'un a proteger...."
+
+Nul doute que la bonte sereine dont s'enveloppa la vieillesse de cette
+orageuse nature,--plus belle encore dans ses orages,--ne l'absolve aux
+yeux du moraliste, des inquietudes de ses jeunes annees. Ses erreurs du
+moins relevent aujourd'hui de l'histoire litteraire: pourquoi ne pas les
+constater?
+
+Un grand tumulte de presse accueillit ces revelations. Ce fut
+l'evenement du jour, la question litteraire a la mode. Sandistes et
+Mussettistes epiloguerent sur l'aventure de Venise, cependant que
+maints chroniqueurs, tout en y trouvant le plus rare profit de "copie",
+criaient au "scandale", et suppliaient qu'on n'apprit pas davantage au
+public que ses grands hommes avaient ete aussi des hommes.
+
+L'ombre de Lelia vit se lever pour elle une armee de paladins. Pendant
+quelques jours, la memoire de son poete resta sans defenseurs. M. Emile
+Aucante, ancien secretaire de George Sand (et legataire de ses lettres a
+Alfred de Musset), protesta dans les journaux contre la "legende de son
+infidelite". Il declara formellement que la Correspondance donnerait
+la "preuve ecrite de la main de Musset que George Sand ne l'avait pas
+trahi."--Ces lettres pouvaient-elles apporter une telle preuve? Nous en
+connaissions deja quelques fragments par une fine monographie de Musset,
+qu'avait publiee Mme Arvede Barine, tel cet etonnant passage d'Elle a
+Lui: "O cette nuit d'enthousiasme, ou, _malgre nous_, tu joignis nos
+mains, en nous disant: "Vous vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous
+m'avez sauve ame et corps."
+
+Or M. Emile Aucante ne possedait que les lettres de George Sand, et Mme
+Lardin de Musset s'opposait energiquement a la publication de celles de
+son frere.... D'ailleurs, qu'eussent prouve, contre l'infidelite de son
+amie, les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait a Musset, dans sa
+debilite devant l'amour, la subtile psychologie d'une maitresse qui,
+sans perversite peut-etre, mais toujours incapable de s'avouer une
+faiblesse, etait parvenue a suggerer a sa victime des paroles de
+reconnaissance?... Car voila le cas interessant de cette banale
+aventure.
+
+ C'etait un mal vulgaire et bien connu des hommes....
+
+Et moi-meme, racontant pour la premiere fois la "Veridique histoire des
+Amants de Venise", j'avais cru devoir tenir moins compte des fragments
+singuliers de ces lettres du malheureux poete, que de l'honnete memorial
+de Pagello et des aveux intimes de George Sand.
+
+La restitution de cette histoire, desormais precise quant aux faits,
+restait donc enigmatique quant aux psychologies tourmentees qui les
+avaient conduits. Les revelations continuerent. _La Revue de Paris_
+publia les lettres de George Sand a Musset. On en mena grand bruit. Il
+n'est pas douteux qu'un retour de l'opinion ne se produisit alors en
+faveur de Lelia. La meme revue donna ensuite ses lettres a Sainte-Beuve.
+Elles precisaient des experiences anterieures a la liaison avec Musset,
+qui permettaient la defiance. Cette fois l'opinion fut defavorable a
+George Sand.
+
+Maintenant, qu'apporte ce livre? Une histoire, serree d'aussi pres que
+possible, de cette attachante aventure d'amour, un expose synthetique
+de la vie des deux grands ecrivains depuis leur rencontre jusqu'a leur
+separation. Les lettres de Musset, jusqu'ici completement inedites,
+m'ont ete liberalement pretees par la soeur du poete, Mme Lardin de
+Musset, qui garde le culte pieux de sa memoire. Quelle recoive ici
+l'hommage de ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue que son
+frere Paul, autant dans sa Biographie d'Alfred de Musset que dans son
+roman, _Lui et Elle_, n'a pas une seule fois trahi la verite. Nous la
+rechercherons aussi, aide de tous les documents nouveaux que nous allons
+produire.
+
+Y avait-il necessite ou interet a exhumer dans ses details un episode
+intime vieux de soixante ans?--J'estime que sans encourir un reproche
+quelconque d'indiscretion ou d'indelicatesse on a droit, pour les
+grandes oeuvres, a remonter aux sources secretes de leur generation.
+Sainte-Beuve lui-meme nous a appris a ne pas isoler l'oeuvre de la vie.
+Ou s'arrete la biographie d'un grand homme? La ou elle cesse de nous
+interesser, c'est-a-dire d'etre necessaire a l'explication de ses
+chefs-d'oeuvre.
+
+Decembre 1896.
+
+
+
+SOMMAIRE
+
+I.--GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833.
+
+II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).
+
+III.--LES PREMIERES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-decembre
+1833).
+
+IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).
+
+V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-aout 1834).
+
+VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE
+(avril-aout 1834).
+
+VII.--GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (aout-octobre 1834).
+
+VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).
+
+IX.--APRES LA RUPTURE.--LA LEGENDE.
+
+
+
+UNE HISTOIRE D'AMOUR
+
+
+
+I
+
+George Sand et Alfred de Musset se sont connus au mois de juin 1833.
+Diversement celebres, mais jeunes tous deux et egaux de genie, quels
+talents et quelles ames allaient-ils rapprocher?
+
+Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est deja l'auteur des _Contes
+d'Espagne et d'Italie_ et du _Spectacle dans un fauteuil_, le poete
+de _Don Paez_ et de _Mardoche_, de _la Coupe et les Levres_ et de
+_Namouna_. Ce classique neglige qui sort du Cenacle d'Hugo, effare en
+meme temps la vieille ecole et la nouvelle. Il vient de donner les
+_Caprices de Marianne_ et acheve d'ecrire _Rolla_.
+
+Au plus fort du Romantisme, il a ramene l'esprit dans la poesie
+francaise. Il apporte cette insolente et bien vivante preuve qu'on
+peut etre un ecrivain de genie, rien qu'a traduire une sensibilite
+fremissante, quand elle est servie par un gout inne. "Chose ailee et
+divine et legere", son talent ne semble point d'un professionnel. Ce
+grand poete est un dilettante, une abeille qui fait son miel de mille
+fleurs. Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a savoure l'arome,
+il rapporte un miel bien a lui, bien francais. Que lui importe ce qu'on
+qualifie d'originalite! Ces entrainements de l'opinion ne prouvent bien
+souvent que mepris du genie en faveur du talent... Si sa voix devient
+l'echo melancolique des jeunes ames de son milieu et de son temps, il
+n'aspirera pas plus haut. En ne chantant que pour lui-meme, il chantera
+au nom de tous.
+
+Si restreint qu'en soit l'espace, il prefere sa fantaisie a tout ce
+qui peut brider l'independance d'enfant gate qui fait le naturel et le
+charme de son esprit,--meme la recherche trop precise de pittoresque,
+meme les conceptions trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours
+le sacrifice a ce gout leger mais sur, conscient de sa valeur francaise,
+qui se contente de sentir harmonieusement. Oui, surtout, ame francaise,
+francaise, jusqu'a l'agacement, coeur loyal, esprit fin et de race
+toujours, elegant et hautain dans sa feminine faiblesse, ce poete qu'on
+a voulu nous faire prendre pour un don Juan de tavernes et de mauvais
+lieux.
+
+L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne racontant que lui-meme, n'est
+si humain, entre tous ceux de nos poetes, que parce qu'il est le plus
+faible. On a dit de Musset qu'il etait le grand poete de ceux qui
+n'aiment pas les vers. C'etait avouer qu'il a touche le coeur de tous,
+ce libertin a l'ame mystique, ce debauche assoiffe d'amour pur, ce
+spirituel et ce triste. "Un jeune homme d'un bien beau passe", l'avait
+ironiquement juge Henri Heine. Il l'avait pourtant bien compris, lui qui
+a tout compris, le jour qu'il ecrivait: "La Muse de la Comedie l'a baise
+sur les levres, la Muse de la Tragedie, sur le coeur."
+
+La vie et le genie de Musset sont tout entiers dans sa jeunesse. La
+jeunesse lui semblait sacree, comme l'unique raison de la vie et sa plus
+certaine beaute. C'est pourquoi il n'a d'autre histoire que celle de son
+coeur.
+
+Quand il rencontre George Sand, c'est encore l'enfant sublime, et deja
+l'enfant perdu. Mais le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il a
+vecu sans trop de mesure, parfois meme il a fait parade de ses
+debauches de jeunesse. Mais il entre dans ce snobisme un peu de la mode
+romantique, cette recherche du fatal et de l'etrange, qui lui a inspire
+son premier livre si peu connu, _l'Anglais mangeur d'opium_ (adapte de
+Thomas de Quincey)[2].
+
+[Note 2: _L'Anglais mangeur d'opium,_ traduit de l'anglais par A. D.
+M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.]
+
+George Sand, trente ans plus tard, dans une lettre a Sainte-Beuve,
+ecrira: "Pauvre enfant! _il_ se tuait! Mais _il_ etait deja mort quand
+_elle_ l'avait connu! _Il_ avait retrouve avec _elle_ un souffle, une
+convulsion derniere[3]!..."
+
+[Note 3: Lettre publiee par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.
+_Cosmopolis_ du 1er juin 1896.]
+
+Ce n'etait que rancune contre Paul de Musset: _Lui et Elle_ venait de
+paraitre (1861) en reponse a _Elle et Lui_.
+
+Si le poete a abuse de la debauche, il est reste genereux, comme sont
+les faibles. Deja son genie est mur pour les grands cris humains.
+L'esprit gai et le coeur melancolique, il n'a qu'effleure les joies et
+les douleurs du veritable amour. Voici venir la passion qui transformera
+son ame, qui, epurant et elevant ses qualites natives, lui arrachera des
+cris immortels.
+
+George Sand touche a la trentaine. Elle a aussi sa legende; mais
+celle-ci a depasse les bornes d'un cenacle. Elle est celebre pour sa vie
+independante dans un mariage qu'elle n'a pas rompu, pour ses allures
+d'androgyne, son gout des paradoxes sociaux, sa liaison avec Jules
+Sandeau, leur livre (_Rose et Blanche_, signe "Jules Sand"), ses livres
+surtout, _Indiana_ et _Valentine_. Elle acheve _Lelia_ qui va mettre le
+sceau a sa gloire future.
+
+Ce n'est pas ici le lieu de conter la premiere jeunesse de George Sand.
+On nous en a donne recemment un tableau qui semble veridique[4], a
+l'aide de sa correspondance inconnue et de cette _Histoire de ma vie_,
+ou elle-meme nous a dit ses premieres annees, avec une sincerite qu'on
+ne peut mettre en doute et un incomparable charme. Il faut cependant la
+resumer en quelques traits, pour expliquer les influences qui ont regi
+sa vie.
+
+[Note 4: S. ROCHEBLAVE, _George Sand avant George Sand_, dans la
+_Revue de Paris_ du 15 mars 1896.]
+
+Petite-fille du receveur-general Dupin de Francueil et d'une batarde de
+l'aventureux et brillant Maurice de Saxe,--femme indulgente et fine,
+a l'esprit fort et cultive, aieule d'ancien regime, qui fut sa vraie
+educatrice,--elle est nee des amours d'un soldat, leur enfant prodigue,
+avec la fille d'un oiseleur.
+
+Entre sa grand'mere aristocrate et sa mere restee tres peuple, elle
+fut tiraillee et troublee dans ses jeunes tendresses. Le couvent
+des Augustines de Paris, ou on la mit de bonne heure, developpa ses
+penchants mystiques. De retour a Nohant, ces souvenirs religieux,
+l'influence contraire de sa grand'mere et du bonhomme Dechartres, qui
+avait ete le precepteur de son pere, des lectures enthousiastes
+de Chateaubriand et de Rousseau, enfin le sentiment de la nature,
+qu'eveillaient en elle ses promenades dans la _Vallee Noire_, ce paysage
+du Berry qu'elle a fait legendaire, s'amalgamerent dans cette ame pour
+former son genie reveur et passionne, melancolique et oratoire, pour
+alimenter sa verve descriptive, abondante comme une source, vers les
+grands horizons, pourtant desenchantes, du plus invincible optimisme.
+
+Mme Dupin de Francueil etant morte, elle passait quelque temps chez sa
+mere, a Paris, puis se mariait. L'homme qu'elle epousait (1822), dans
+l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, M. Casimir Dudevant, fils
+naturel d'un colonel baron de l'Empire, avait ete lui-meme soldat.
+Jeune encore, mais de peu d'imagination, il ne tardait pas a se laisser
+enliser par la vie rurale.
+
+On peut croire qu'il fut longtemps sans soupconner la valeur
+d'intelligence et de sensibilite de sa compagne. Il devait bientot
+cesser de lui plaire, pour un prosaisme peut-etre sermonneur, qui
+heurtait chez elle de vifs penchants a l'exaltation romantique.
+
+Buvait-il plus que de raison et etait-il aussi brutal qu'on l'a laisse
+entendre? Nous ne le rechercherons pas. Du moins le sejour de Nohant
+pesait-il a la jeune femme, malgre les frequents voyages a l'aide
+desquels son mari s'ingeniait a la distraire. Au cours d'une de ces
+absences, souvent fort prolongees, Aurore Dudevant rencontrait a
+Bordeaux, revoyait a Cauterets, l'homme qui lui a revele l'amour.
+
+C'etait un jeune magistrat, M. Aurelien de Seze, dont le grand sens
+et l'honnetete retarderent de six ans,--les six ans que dura cette
+affection platonique,--la crise qui fera quitter son foyer a celle qui
+sera George Sand. Mais nous ne pouvons nous attarder sur cette periode
+de sa vie, d'ailleurs incompletement exploree.
+
+La monotone compagnie de M. Dudevant lui devenait insupportable.
+
+Apres neuf ans de mariage et sans vouloir s'avouer l'inquietude de
+ses sens,--elle affecta toujours de n'en pas convenir,--elle s'etait
+violemment avisee que l'heure etait venue de vivre a sa fantaisie, sans
+pourtant rompre tout a fait.
+
+Un beau matin, sur le premier pretexte, elle se montre offensee, declare
+son interieur intolerable et demande une pension, pour partager sa vie
+entre Paris, ou elle fera metier d'ecrire, et Nohant, ou elle retrouvera
+ses enfants. M. Dudevant accepte, resigne, et en janvier 1831, la jeune
+femme, ivre d'air libre et d'esperance, debarque au quartier Latin ou
+l'attend un petit groupe ami d'etudiants berrichons.
+
+Alors commence cette existence en partie double, bourgeoise et rangee en
+Berry, pres de ses enfants, trois mois sur six, singulierement emancipee
+les trois mois suivants a Paris.--Deja s'etablissait sa legende. La
+chatelaine patiente et reveuse de Nohant se transformait en un etudiant
+imberbe, aux longs cheveux boucles, coiffes d'un beret de velours, noir
+comme eux, vetu d'une redingote de bousingot, arborant la cravate rouge,
+et toujours la cigarette aux levres.
+
+Son costume etait, d'ailleurs, la moindre de ses libertes. A peine
+dissimulait-elle, dans sa societe de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si
+elle essaie de se justifier de cette independance dans _l'Histoire de ma
+vie_,--etrange histoire, en effet, dont le malheureux Chopin disait
+a Delacroix qu'il la defiait bien de l'ecrire, et qui n'est plus que
+reticences au moment ou on y cherche des revelations,--du moins sa
+correspondance l'accable. Non pas ses lettres deferentes a sa mere, Mme
+Dupin, ou passionnees de tendresse a son fils, mais celles a ses amis
+berrichons, ses compagnons de Paris, Alphonse Fleury, Charles Duvernet,
+a l'effarouche Boucoiran lui-meme, son confident de la premiere heure,
+lettres ou un furieux amour de liberte quand meme, voire de boheme,
+eclate entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant a la Chatre.
+Agacee, elle prit ses coudees franches.
+
+Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. L'histoire en est encore
+imparfaitement connue: nous savons qu'elle reprit elle-meme chez lui sa
+correspondance, apres la rupture, et la brula. On a dit qu'elle l'avait
+aime tendrement, croyant s'engager pour la vie... Ses premieres
+aventures d'amour nous decouvriraient plutot son cerveau que son coeur.
+Apres Sandeau, "elle essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses ou
+vaines, telles que celles avec Merimee et Gustave Planche", a ecrit son
+confident Sainte-Beuve[5]. C'est encore l'etudiante, la frondeuse de
+tous "prejuges", double scandale, qui la poursuivra longtemps. Elle
+demeure volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittes, sachant vite se
+ressaisir. Mais deja le fond est desenchante. Avec Musset enfin, elle
+espere atteindre au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, que plus tard
+avec Michel de Bourges, un haut esprit, son maitre, qu'elle aimera
+jusqu'a l'adoration, et avec Chopin qui, lui, mourra de son amour,
+elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle souhaite,--sans la chercher
+peut-etre, car la loi du genie, "ce deuil eclatant du bonheur", comme
+disait Mme de Stael, est de la contrarier toujours. Mais sa rencontre
+avec Musset, lui revelant les affres de l'amour, initiera le psychologue
+aux ressorts de cette ame complexe.
+
+[Note 5: Note annexee aux lettres que lui ecrivit George Sand. _Cf_.
+vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, _les Lundis d'un chercheur_, p. 173,
+in-8 deg.; Calmann Levy, 1894.]
+
+Un profond instinct maternel deborde sur ses passions de femme, les
+transformant. Maternelle un peu a la facon de Mme de Warens, elle l'est
+avec moins de mollesse, avec tout son genie actif, abondant, fier et
+triste. Elle a laisse ruisseler une imagination ardente et pratique a
+la fois, dans toute son oeuvre,--cet immense miroir de la nature et
+de l'amour ou son instinctive indulgence se prodigue jusqu'a sembler
+indifferente a tout. Bonne pour tous, en effet, ce qui l'aura faite
+si cruelle pour quelques-uns. Eprise d'amitie jusqu'a y sacrifier sa
+dignite meme; amante pour etre plus amie, a-t-on dit; incapable de
+chagriner longtemps personne, et s'abandonnant toute pour l'eviter; mais
+terriblement femme aussi, et conduite par une inexorable fantaisie.
+
+Sa libre education avait mis en elle les germes d'une erreur qui fait de
+son oeuvre un long sophisme. Une excessive pitie de la femme lui
+donna de bonne heure l'obsession de l'egalite des sexes. Cette pitie
+dedaigneuse n'allait pas sans une intime colere contre les immunites de
+l'homme. Elle meprise la femme, qu'elle n'a guere connue et peinte que
+d'apres elle-meme, pour ne pas comprendre que l'homme puisse attacher
+tant d'importance a cet etre incoherent et faible. Elle n'est pas sans
+un vif instinct de coquetterie,--qu'elle reprime le plus souvent,
+par bonte d'ame,--ni sans certaine experience de ses charmes. Aussi
+reclame-t-elle pour son sexe tous les privileges masculins, d'ou
+ses revendications de l'amour libre et sa condamnation du
+mariage.--Naturellement plus douee de curiosite que de temperament,
+elle aventura son ame romanesque dans les plus paradoxales contrees
+du sentiment. Sa recherche obstinee de l'amitie la ou elle ne pouvait
+trouver que l'amour fut une autre erreur capitale de sa vie. La
+confusion perpetuelle qu'elle en fit, et dont temoignent ses lettres
+comme ses romans, explique les infortunes de sa jeunesse, ses
+faiblesses, ses utopies. Elle pensa s'en consoler plus tard, en
+cherchant a contenter son optimisme par un vague ideal humanitaire. La
+Nature seule put la rasserener, qui lui dicta ses vrais chefs-d'oeuvre.
+
+Ainsi l'independance regne au fond de son ame, si obstinee, si rangee
+pourtant. Son grand sens pratique modere l'ivresse d'artiste qui lui
+fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout au nom de l'ideal,--car
+l'idealisme rejoint le naturalisme dans une exclusive poursuite de la
+verite...
+
+Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. Les revoltes ne le sont
+jamais. Son travail methodique, sa regularite patiente, impassible
+--bovine--_a, faire de la copie_, parmi les plus graves agitations de
+son ame, prouvent chez elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission
+raisonnee. Quand une passion a cesse de la faire vibrer, elle s'en
+detache. Elle ne se reprit a Musset qu'au contact exaltant de sa grande
+douleur... Elle redevenait orgueilleuse a sentir qu'il la lui devait!
+
+Les pretentions aristocratiques de Musset devaient alterer de bonne
+heure leur entente amoureuse. Orgueilleux de son "monde", sinon de sa
+naissance, le poete dedaignait la vie et l'atmosphere bourgeoises, comme
+tous les artistes de race, ne se plaisant comme eux qu'avec la societe
+riche et elegante, l'elite feminine, ou le vrai peuple. Le gout que
+manifesta de bonne heure George Sand pour les democrates, pour l'esprit
+ouvrier, devait irriter son ami dans ses fibres secretes. A cette
+consideration dont on n'a guere tenu compte, il faut ajouter le
+desequilibre physiologique du poete. Ses crises nerveuses, jamais bien
+expliquees, faisaient craindre pour lui la folie. On a meme parle
+d'attaques d'epilepsie. Mais Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'a son
+mariage (1846), n'a pas quitte son frere, m'a dementi formellement
+qu'il ait ete sujet a rien de semblable. Quand eclata la crise, l'un et
+l'autre se sentaient-ils humilies? George Sand avait d'abord pris Musset
+pour un enfant: ceci ne se pardonne guere, aux heures clairvoyantes.
+Mais Musset etait un bon enfant: il passa bien vite a sa maitresse
+cette manie de protection. L'abus qu'elle faisait de la declamation
+sermonneuse l'agaca davantage, et surtout son obstination a poetiser ses
+faiblesses...
+
+La mere du poete, qui d'abord s'etait opposee au voyage en Italie, avait
+fini par "consentir a confier" son fils a George Sand, comme a une femme
+de grand renom, plus agee que lui de six ans et relativement grave,
+malgre des erreurs trop connues.
+
+Elle preferait pour lui ce voyage avec une amie... intellectuelle, au
+sejour de Paris, nuisible a sa sante. Or, Musset entendait trouver dans
+son amie mieux que l'amour d'une seconde mere. On sait que tous les
+amants de Lelia s'entendirent appeler ses enfants...
+
+Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en avait, elle en laissait voir
+plus que lui. Et, sa dignite toujours en avant, elle ne savait abdiquer
+le souci constant d'un labeur qui assurait l'independance de sa vie.
+
+Quoique _gendelettres_ tous deux, mais plus poetes qu'artistes, ils n'en
+restaient pas moins jeunes et sinceres. Leurs lettres n'ont pas ete
+ecrites pour la posterite; elles n'en sont que plus curieuses pour elle.
+Les courts fragments cites par Mme Arvede Barine dans sa penetrante
+monographie de Musset[6], avaient fait pressentir les perles que
+recelait ce terreau... melange. Pour la premiere fois, on va pouvoir
+juger de cette correspondance. Elle nous guidera dans l'expose du plus
+fameux des romans d'amour. Mais reprenons-le a ses origines pour en
+mieux preciser l'evolution.
+
+[Note 6: Les grands ecrivains francais: _Alfred de Musset_, in-18,
+Hachette, 1894.]
+
+
+
+II
+
+La liaison de George Sand avec Jules Sandeau vient de finir,--comme
+finiront tous les amours de Lelia. Elle n'est que desenchantee, quand
+Lui emporte une secrete blessure. Rarement il la devoilera, au cours de
+sa longue carriere. C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut pas donner
+confidence au public, chaque fois qu'il lui arrivera d'y faire allusion,
+ce sera d'un mot dont la cruaute breve suspend tout jugement sur l'etre
+d'exception qu'a ete George Sand.--"Le coeur de cette femme est comme un
+cimetiere, a-t-il dit, on n'y rencontre que les croix de ceux qu'elle a
+aimes."
+
+Leur liaison a dure trois ans. Quant a elle, elle est rassasiee de
+l'amour. Ses amis, que la presence de Sandeau n'avait pas rebutes, se
+rapprochent. Ils ont tout credit chez elle et plus d'autorite que jamais
+sur sa vie. Avec le fidele Boucoiran, le precepteur intermittent de son
+fils, un etre bon et faible qui est et restera toujours "son enfant",
+son meilleur ami est Gustave Planche.
+
+Du jour ou elle fut sans amant, il est a supposer qu'il espera son tour.
+Il connaissait George Sand depuis ses debuts a Paris. De quatre ans plus
+jeune qu'elle, il prenait bientot cependant, sur son ardent esprit,
+par un gout d'austere puriste et des connaissances qu'elle declarait
+infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha toujours et dont si
+merveilleusement elle tira profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus
+loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement de Gustave Planche
+dans les avatars de George Sand nous prepare a l'entree en scene de
+Sainte-Beuve, chez qui le conseiller litteraire va se doubler d'un
+conseiller intime, d'un confident d'amour.
+
+Il n'en a pas fait mystere: c'est a lui que nous devons de connaitre
+quelques-unes des lettres qu'elle lui ecrivit durant la periode troublee
+ou elle cherchait sa voie. Dans un des curieux appendices de ses
+_Portraits Contemporains_,--sortes de codicilles du testament
+litteraire que constituent ses derniers livres[7], Sainte-Beuve a
+esquisse avec plus de charme que de discretion,--George Sand vivait
+encore,--l'etat d'ame de ce beau genie feminin pendant ces six mois
+critiques et decisifs. Et il a donne a l'appui les pages intimes "les
+plus vraies, les plus naives et les plus modestes ou elle s'ouvrait a
+lui de son coeur et de son talent".
+
+[Note 7: _Portraits contemporains_, 1868 (cinq volumes ou sont
+reimprimes les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, p. 506-523.
+Paris, Calmann Levy.]
+
+Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. A la suite d'articles
+publies par Sainte-Beuve sur _Indiana_ et _Valentine_[8], Gustave
+Planche lui avait dit que l'auteur desirait le voir pour le remercier.
+"Nous y allames un jour vers midi; elle habitait depuis peu, et seule,
+le logement du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune femme aux
+beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs un peu courts, vetue d'une
+sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle ecouta, parla peu
+et m'engagea a revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle
+avait le soin de m'ecrire et de me rappeler. En peu de mois, ou meme en
+peu de semaines, une liaison etroite d'esprit a esprit se noua entre
+nous. J'etais garanti alors contre tout autre genre d'attrait et de
+seduction par la meilleure, la plus sure et la plus intime des defenses.
+Ce preservatif contre un sentiment d'amour, en presence d'une jeune
+femme qui excitait l'admiration, fut precisement ce qui fit la solidite
+et le charme de notre amitie. George Sand voulut bien me prendre a
+ce moment delicat de sa vie, ou elle arrivait a la celebrite, pour
+confident, pour conseiller, presque pour confesseur[9]."
+
+[Note 8: Le _National_ des 5 octobre et 31 decembre 1832.]
+
+[Note 9: _Portraits contemporains_, I, p. 507.]
+
+George Sand ecrivait alors _Lelia_, Sainte-Beuve _Volupte_. Tous deux se
+consultaient sur leurs romans. Des entretiens litteraires, ils passaient
+aux confidences intimes. Elle venait, de rompre avec Jules Sandeau, et a
+peine libre, "dans un veritable isolement moral, elle se demandait
+quels amis et quel ami elle se pourrait choisir parmi tous ces visages
+nouveaux de gens a reputation diverse qu'elle affrontait pour la
+premiere fois[10]". Sainte-Beuve s'offrit a lui presenter ceux qu'il
+frequentait et jugeait dignes d'elle. Elle refusa de connaitre Musset,
+mais elle eut la curiosite d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent
+mediocrement, semble-t-il. Vers la meme date, elle ecrit a Sainte-Beuve
+qu'elle "recevra Jouffroy de sa main", le priant de le prevenir de son
+exterieur sec et froid, de son attitude silencieuse. Cette rencontre fut
+encore passagere. Mais la meme lettre nous eclaire singulierement sur le
+pessimisme qu'apportait George Sand dans ses experiences: "Je crains
+un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprecie bien comme de
+belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux;
+ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine... Il n'y a
+pas de confiance entiere possible a realiser. Les gens qu'on estime, on
+les craint et on risque d'en etre abandonne et meprise en se montrant
+a eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux,
+mais ils trahissent."
+
+[Note 10: _Portraits contemporains_, I, p. 511.]
+
+Le complement de ces lettres singulierement captivantes vient de
+paraitre[11]. L'ensemble constitue le document le plus sur et a peu pres
+unique d'ailleurs, que nous possedions sur l'etat d'ame de George Sand
+pendant cette crise de sa vie. Sainte-Beuve fut-il touche lui-meme
+par la grace etrange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines
+phrases de George Sand on pourrait le penser: "Vous m'avez dit que vous
+aviez peur de moi (lettre de mars)." Mais s'il en fut reellement ainsi,
+soit respect de l'intimite de Gustave Planche avec elle, soit crainte
+d'etre rebute dans une autre attitude que celle de confesseur, soit
+excessive timidite, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait
+pris soin, bientot, de faire confidence a sa penitente d'une affection
+profonde et jalousee, qui le detournait de tout autre desir,--celle dont
+il a rempli, sincerement ou non, son fameux _Livre d'amour_, date du
+meme temps pour la plupart des pieces.
+
+[Note 11: George Sand, _Lettres a Sainte-Beuve, Revue de Paris_ du
+15 novembre 1896.]
+
+Dans ces lettres de George Sand a Sainte-Beuve, il y a une lacune d'un
+mois. La suite de la correspondance nous l'explique.
+
+Une liaison avec Merimee, courte et malheureuse, en avril 1833, y est
+definitivement revelee. On en avait chuchote jadis, mais en somme on
+n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente
+monographie du maitre de _Colomba_, avait recueilli ces rumeurs.
+Incidemment, a propos des annees de dissipation de Merimee, il nous
+expliquait la defiance de toute sa vie a l'egard des bas-bleus, par
+cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. "Le
+court passage de Merimee dans les bonnes graces de Mme Sand est un fait
+d'histoire litteraire, ecrit-il, sur lequel s'est greffee une legende
+assez amusante. D'apres cette legende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand
+etait seule et souffrait de cette solitude, lui aurait "donne" Merimee,
+et, des le lendemain, George Sand lui aurait ecrit pour lui rendre et
+lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joue ce
+role trop bienveillant et qu'il ait beni l'union civile de Merimee et
+de Mme Sand. Mais il est exact qu'il recut des confidence et des
+plaintes[12]."
+
+[Note 12: AUGUSTIN FILON, _Merimee et ses amis_, p. 64, in-16,
+Hachette, 1894.]
+
+La verite est que cette liaison ne fut confessee a Sainte-Beuve que cinq
+mois apres. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres
+d'aout et de septembre, quand elle a retrouve l'amour avec Musset, on
+concoit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait
+dissimuler a son directeur. La rencontre fut breve et nette, digne de
+l'homme raffine et precis qu'etait Prosper Merimee. Il parait bien
+l'avoir traitee comme une aventure d'etudiants. Mais George Sand, qui
+etait de son age, ainsi que son egale en genie, resta froissee et plus
+etonnee encore de ce dedain de sa personne et de son ame. Ecoutons ce
+ressouvenir:
+
+ ....Un de ces jours d'ennui et de desespoir, je rencontrai un homme
+ qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien
+ a ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit
+ me fascina entierement; pendant huit jours je crus qu'il avait
+ le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dedaigneuse
+ insouciance me guerirait de mes pueriles susceptibilites. Je croyais
+ qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphe de sa
+ sensibilite exterieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompee,
+ si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvrete.
+
+ ....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'etais
+ absolument et completement Lelia. Je voulus me persuader que non;
+ j'esperais pouvoir et abjurer ce role froid et odieux. Je voyais a mes
+ cotes une femme sans frein, et elle etait sublime[13]; moi, austere
+ et presque vierge, j'etais hideuse dans mon egoisme et dans mon
+ isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mecomptes du
+ passe. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu'a une condition, et qui
+ savait me faire desirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister
+ pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant a l'ame.
+ Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-etre
+ n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolerer l'autre: j'etais
+ atteinte de cette inquietude romanesque, de cette fatigue qui donne
+ des vertiges et qui fait qu'apres avoir nie, on remet tout en question
+ et l'on se met a adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles
+ qu'on a abjurees.
+
+[Note 13: Mme Dorval.]
+
+ ....L'experience manqua completement. Je pleurai de souffrance, de
+ degout et de decouragement. Au lieu de trouver une affection capable
+ de me plaindre et de me dedommager, je ne trouvai qu'une raillerie
+ amere et frivole. Ce fut tout.
+
+ Si Prosper Merimee m'avait comprise, il m'eut peut-etre aimee, et
+ s'il m'eut aimee il m'eut soumise, et si j'avais pu me soumettre a un
+ homme, je serais sauvee, car ma liberte me ronge et me tue. Mais il
+ ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me
+ decourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui put
+ l'attirer a moi.
+
+ Apres cette anerie, je fus plus consternee que jamais, et vous m'avez
+ vue en humeur de suicide tres reelle. Mais s'il y a des jours de froid
+ et de fievre, il y a aussi des jours de soleil et d'esperance.
+
+ Puis, peu a peu, je me suis remise, et meme cette malheureuse et
+ ridicule campagne m'a fait faire un grand pas vers l'avenir de
+ serenite et de detachement que je me promets en mes bons jours. J'ai
+ senti que l'amour ne me convenait pas plus desormais que des roses sur
+ un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers
+ mois de ma vie assurement!) je n'en ai pas senti la plus legere
+ tentation[14].
+
+[Note 14: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est
+(des premiers jours) de juillet 1833.]
+
+Ces trois mois sans passion n'ont pas ete trois mois de calme. Ses
+confidences a Sainte-Beuve recommencent en mai; elle est grave et le
+sermonne a son tour. Mais la revoila, en juin, dans un grand trouble:
+son ami lui devient un refuge. A la voir s'abandonner ainsi, on est
+tente de s'etonner qu'elle n'ait pas reve un instant a changer sa
+veneration en tendresse. La liaison qui le garde d'elle l'aurait-elle
+agacee de quelque jalousie? Vraisemblablement, elle a recu de son
+directeur une lettre amere. Peut-etre deja l'ennuie-t-elle. Mais elle ne
+se decourage pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. Elle
+se dit seule, desenchantee de tout: l'amitie meme n'existe pas! Mais
+Sainte-Beuve l'a rassuree. Dans une lettre du 3 aout, elle semble
+apaisee. Quelque chose de nouveau a surgi dans sa vie.--"Pour rien au
+monde, lui ecrit-elle, je ne voudrais abuser de votre devouement." Et
+elle se fait protectrice a son tour.
+
+Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel amour, un amour inconnu,
+tout de fraicheur, de poesie et de tendresse, qui lui rapporte tout a
+coup les illusions de la jeunesse et de l'esperance.
+
+Tous les biographes de Musset ont ecrit qu'il avait rencontre George
+Sand au printemps de 1833. En realite leurs relations ne datent que de
+la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve voulait des le mois de mars
+presenter le poete a son amie, et qu'elle avait refuse, le trouvant
+trop... different pour ses habitudes. "A propos, reflexion faite,
+ecrivait-elle, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il
+est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de
+curiosite que d'interet a le voir. Je pense qu'il est imprudent
+de satisfaire toutes ses curiosites, et meilleur d'obeir a ses
+sympathies[15]." De son cote peut-etre, Musset se defiait de la
+romanciere sur sa legende deja tapageuse. Mme Lardin de Musset me
+rapporte qu'il disait alors: "Elle n'a donc jamais rencontre un
+homme convenable? Comme tous ses heros me deplaisent!" Ces reserves
+expliqueraient le retard de leur rencontre. Mais leur rencontre
+etait fatale. Et sans doute un instinct secret les avertissait-il de
+l'approche de la souffrance, ce vertige de l'abime, ou s'eveille le
+genie des poetes.
+
+[Note 15: _Portraits contemporains_, I, 510.]
+
+Tous deux collaboraient a la _Revue des Deux Mondes_ et le groupe de
+Buloz frequentait plus ou moins chez George Sand. La plus ancienne
+mention de son nom sous la plume de Musset est dans une piece peu
+connue, encore qu'imprimee plusieurs fois: _le Songe du Reviewer[16]_.
+Elle nous renseigne sur la pleiade dela _Revue_, a son age d'or:
+
+[Note 16: _Intermediaire des chercheurs et des curieux_ du 10 oct. et
+vicomte de Spoelberch de Lovenjoul: _les Lundis d'un chercheur,_ in-18,
+Calmann Levy, 1894.]
+
+
+ Buloz[17] est sur la greve
+ Pale et defigure;
+ Il voit passer en reve
+ Gerdes[18] tout effare.
+ La matiere abonnable
+ Se meurt du cholera;
+ L'epreuve est detestable
+ Il faut un errata.
+
+ Il voit son typographe
+ Transposer ses placards.
+ Des fautes d'orthographe
+ Errent de toutes parts.
+ Des lettres retournees
+ Flottent en se heurtant;
+ Des lignes avinees
+ Dansent en tremblotant.
+
+[Note 17: Francois Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de la
+_Revue des Deux Mondes, journal des Voyages_, pour en faire le recueil
+celebre duquel son nom est inseparable. De 1835 a 1845 il dirigea en
+meme temps la _Revue de Paris_.]
+
+[Note 18: Caissier de la _Revue_.]
+
+3
+
+ De tous cotes aboient
+ Des contresens obscurs,
+ Et les marges se noient
+ Dans les _deleaturs_.
+ Il pleut des caracteres;
+ Le B manque dans tous,
+ Et des pages entieres
+ Boivent comme des trous.
+
+ 4
+
+ Loewe[19] a fait heritage
+ De quatre millions;
+ Dumas meurt en voyage
+ Faute _d'Impressions_.
+ Dans les filles de joie
+ Musset s'est abruti;
+ Ampere[20], en bas de soie,
+ Pour l'Afrique est parti.
+
+[Note 19: Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et
+diplomate, auteur du _Nepenthes_.]
+
+[Note 20: J.-J. Ampere, l'historien, l'ami de Mme Recamier.]
+
+5
+
+ Brizeux est a la Morgue,
+ Sainte-Beuve au lutrin;
+ Quinet est joueur d'orgue
+ A Quimper-Corentin.
+ Delecluse[21] est modele
+ A l'atelier de Gros;
+ Roulin[22] est infidele
+ A ses choux les plus beaux.
+
+[Note 21: Et.-Jean Delecluze(1781-1863), peintre et litterateur,
+historien, critique d'art, defenseur des doctrines classiques.]
+
+[Note 22: Roulin avait fait dans la _Revue des Deux Mondes_ plusieurs
+articles d'histoire naturelle ou il etait question de choux. (Note de M.
+de Lovenjoul.)]
+
+6
+
+ George Sand est abbesse
+ Dans un pays lointain;
+ Fontaney[23] sert la messe
+ A Saint-Thomas-d'Aquin;
+ Fournier[24] aux inodores
+ Presente le papier;
+ Et quatre metaphores
+ Ont etouffe Barbier.
+
+[Note 23: Ecrivain romantique et poete, vaguement diplomate, mort
+en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes de _Lord
+Feeling_ et _O'Donnoz_.]
+
+[Note 24: Imprimeur de la _Revue_.]
+
+7
+
+ Cette nuit Lacordaire
+ A tue de Vigny;
+ Lerminier[25] veut se faire
+ Grotesque a Franconi;
+ Planche est gendarme en Chine;
+ Magnin[26] vend de l'onguent;
+ Le monde est en ruine:
+ Bonnaire[27] est sans argent!!
+
+[Note 25: Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.]
+
+[Note 26: Charles Magnin, erudit et polygraphe.]
+
+[Note 27: Le plus fort actionnaire de la _Revue_, a cette epoque.
+(Note de M. de Lovenjoul.)]
+
+Nous retrouverons dans la suite plusieurs de ces noms diversement
+celebres. L'un d'eux merite de nous retenir encore. Depuis deux ans,
+avant comme apres sa courte liaison avec Merimee, George Sand, nous
+l'avons dit, avait pour grand ami Gustave Planche. Il avait succede pres
+d'elle a Henry de Latouche[28], dans le role d'inspirateur, de conseiller
+litteraire. Nul doute qu'il n'en devint sincerement amoureux; mais elle
+le maintint dans l'ordre platonique. Il avait du moins devine son genie.
+
+[Note 28: H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de George
+Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment de celebrite, comme
+poete, romancier, dramaturge et journaliste. Il edita les oeuvres
+d'Andre Chenier en 1819.]
+
+Elle eut un guide precieux en ce bourru bienfaisant qui est reste comme
+le type du critique intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne lit
+plus, tiennent encore leur place dans l'evolution litteraire du siecle.
+Avec ses dons serieux il eut la plus saine influence sur l'education du
+gout, dans son obstination reactionnaire contre les exces du Romantisme.
+Mais son role echoua par la confusion meme que ses attaques laissaient
+dans l'opinion, de la personnalite et de l'oeuvre de ses victimes. Vingt
+ans apres, George Sand a longuement parle de lui: "Il me fut tres utile,
+dit-elle, non seulement parce qu'il me forca par ses moqueries franches
+a etudier un peu ma langue, que j'ecrivais avec beaucoup trop de
+negligence, mais encore parce que sa conversation, peu variee mais tres
+substantielle et d'une clarte remarquable, m'instruisit d'une quantite
+de choses que j'avais a apprendre pour entrer dans mon petit progres
+relatif.
+
+"Apres quelques mois de relations tres douces et tres interessantes pour
+moi, j'ai cesse de le voir pour des raisons personnelles, qui ne doivent
+rien faire prejuger contre son caractere prive, dont je n'ai jamais eu
+qu'a me louer en ce qui me concerne[29]."
+
+[Note 29: _Histoire de ma vie_, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann
+Levy.]
+
+Elle ajoute que son intimite avait pour elle de graves inconvenients,
+qu'elle l'entourait d'inimities violentes, la faisant passer pour
+solidaire de ses aversions et condamnations. Deja de Latouche s'etait
+brouille avec elle a cause de lui.
+
+Cette brouille etait traduite par un article fameux, _les Haines
+litteraires_, qui signala l'entree de Gustave Planche a la _Revue des
+Deux Mondes_[30].
+
+[Note 30: 1831.]
+
+On a dit que l'ombre de George Sand, Helene de la Troie romantique,
+avait passe entre lui et de Latouche.... C'est probable, malgre que
+celui-ci fut d'age a se montrer plus respectueux que son rival. Mais
+rien n'autorise a penser que le conteur de _Fragoletta_ ait jamais ose
+hasarder une declaration.
+
+Toujours est-il que la frequentation de Lelia donna longtemps au
+"critique maudit" de tendres esperances. Elle affichait leur amitie
+avec ostentation. Elle emmena Planche a Nohant. Les contemporains
+en jaserent. Dix ans plus tard, Balzac les representait sous de
+transparents pseudonymes, dans son roman de _Beatrix_. On y voit _Claude
+Vignon_ quitter le chateau de son amie _Felicite Des Touches_ avec un
+profond desenchantement[31]. Planche lui-meme avait laisse percer cette
+amertume des le lendemain de sa deception. Cette passion fatale avait
+empoisonne son ame. Il s'abandonnait, dans ses jugements litteraires,
+a de cruels retours sur la vie. Sa critique devenait plus que jamais
+acerbe.
+
+[Note 31: Cf. _le Critique maudit: Gustave Planche_, par Adolphe
+Racot, dans _le Livre_ du 10 aout 1885.]
+
+Les lettres de George Sand a Sainte-Beuve, les dernieres publiees, ne
+laissent plus de doute sur la mauvaise fortune de Planche. En juillet
+1833, dans la crise de solitude qui la prepare a son nouvel amour, elle
+ecrit: "Je sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et mieux que la
+plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se
+trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas ete et ne le sera pas[32]." Mieux
+encore, a peine est-elle eprise de Musset que son ami Planche l'ennuie:
+"Planche a passe pour etre mon amant, peu m'importe. _Il ne l'est pas_.
+Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de meme
+qu'il m'est parfaitement indifferent qu'on croie qu'il l'a ete.... J'ai
+donc pris le parti tres penible pour moi, mais inevitable, d'eloigner
+Planche. Nous nous sommes expliques franchement et affectueusement a
+cet egard, et nous nous sommes quittes en nous donnant la main, en nous
+aimant du fond du coeur et en nous promettant une eternelle estime[33]."
+
+[Note 32: _Revue de Paris_, du 15 novembre 1896, p. 284.]
+
+[Note 33: _Revue de Paris_, 15 novembre 1896, p. 289.]
+
+Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas sans complications, quand
+elle rencontra Musset.
+
+
+
+III
+
+Dans la biographie de son frere, Paul de Musset assure qu'il vit pour
+la premiere fois George Sand en un banquet offert aux redacteurs de la
+_Revue_, chez les _Freres Provencaux_. Cette reunion n'a ete precisee
+nulle part. La premiere piece authentique qui temoigne de leurs
+relations est une poesie qu'Alfred de Musset adressa a George Sand, le
+24 juin 1833, apres une lecture d'_Indiana_. Elle etait accompagnee d'un
+billet laconique et respectueux[34]:
+
+[Note 34: Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inedites.
+On sait que la soeur du poete, Mme Lardin de Musset, s'est refusee
+jusqu'ici a la publication de sa correspondance avec George Sand. Nous
+la remercions encore de l'exception qu'elle a bien voulu faire en notre
+faveur, en nous laissant cueillir le plus interessant de ces pages
+intimes.
+
+On n'a conserve aucune des lettres de G. Sand a Musset anterieures a un
+billet de Venise (fin mars 1834).]
+
+ Madame,
+
+ Je prends la liberte de vous envoyer quelques vers que je viens
+ d'ecrire en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui ou Noun recoit
+ Raymond dans la chambre de sa maitresse. Leur peu de valeur m'avait
+ fait hesiter a les mettre sous vos yeux, s'ils n'etaient pour moi
+ une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincere et
+ profonde qui les a inspires. Agreez, Madame, l'assurance de mon
+ respect.
+
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+ Sand, quand tu l'ecrivais, ou donc l'avais-tu vue,
+ Cette scene terrible ou Noun, a demi nue
+ Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?
+ Qui donc te la dictait, cette page brulante
+ Ou l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,
+ Le fantome adore de son illusion?
+ En as-tu dans le coeur la triste experience?
+ Ce qu'eprouve Raymond, te le rappelais-tu?
+ Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,
+ Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,
+ As-tu reve cela, George, ou t'en souviens-tu?
+ N'est-ce pas le reel dans toute sa tristesse,
+ Que cette pauvre Noun, les yeux baignes de pleurs,
+ Versant a son ami le vin de sa maitresse,
+ Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,
+ Et que la volupte, c'est le parfum des fleurs?
+ Et cet etre divin, cette femme angelique,
+ Que dans l'air embaume Raymond voit voltiger,
+ Cette frele Indiana, dont la forme magique
+ Erre sur les miroirs comme un spectre leger,
+ O George! N'est-ce pas la pale fiancee
+ Dont l'Ange du desir est l'immortel amant?
+ N'est-ce pas l'Ideal, cette amour insensee
+ Qui sur tous les amours plane eternellement?
+ Ah! malheur a celui qui lui livre son ame!
+ Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme
+ Le fantome d'une autre, et qui sur la beaute
+ Veut boire l'Ideal dans la realite!
+ Malheur a l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,
+ Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,
+ Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe
+ A compte sur ses doigts les heures de la nuit!
+
+ Demain viendra le jour; demain, desabusee,
+ Noun, la fidele Noun, par sa douleur brisee,
+ Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophelia;
+ Elle abandonnera celui qui la meprise,
+ Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise
+ Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Lelia?
+
+ 24 juin 1833.
+
+Les lettres qui suivent sont courtes. Le poete est alle voir l'auteur
+d'_Indiana_. Ils ont parle de leurs travaux. Elle ecrit _Lelia_, lui un
+poeme qui sera _Rolla_. Il lui en communique des fragments: "Soyez assez
+bonne, ajoute-t-il, pour faire en sorte que votre petit caprice de
+curiosite ne soit partage par personne."
+
+Dans une de ses visites au quai Malaquais, Musset a ete pris de crises
+d'estomac violentes. George Sand lui a ecrit gentiment et il repond de
+meme: "Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, a une espece
+d'idiot entortille dans de la flanelle comme une epee de bourgmestre.
+Que vous ayez le plus tot possible la fantaisie de perdre une soiree
+avec lui, c'est ce qu'il demande surtout." Point d'amour encore; mais
+George Sand ne s'est-elle pas prise d'un peu de curiosite a cette ombre
+de marivaudage?--A-t-elle fait les avances? Cette lettre de Musset le
+donnerait a supposer: elle temoigne du moins d'un degre de plus dans
+leur intimite.
+
+Je suis oblige, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la
+garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir meme, si
+vous etiez libre, je serais a vos ordres et reconnaissant des moments
+que vous voulez bien me sacrifier.
+
+Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire.
+Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guerir.
+
+Malheureusement on n'a pas encore trouve de cataplasme a poser sur le
+coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas
+avant que nous ayons execute le beau projet de voyage dont nous avons
+parle. Voyez quel egoiste je suis; vous dites que vous avez manque
+d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais
+dans celui-ci[35].
+
+Tout a vous de coeur.
+
+ALFRED DE MUSSET.
+
+[Note 35: Une note de G. Sand sur la correspondance autographe,
+attribue encore cette reflexion aux crises d'estomac de Musset (?).]
+
+Nous sommes en juillet. George Sand a termine _Lelia_. Une de ses
+premieres visites est pour son nouvel ami. "Un matin de juillet, m'a
+conte Mme Lardin de Musset, George Sand est venue voir mon frere a la
+maison. Je crois que nous etions absentes, ma mere et moi. Paul jouait
+du violon. Elle apercut sur le pupitre un exemplaire _d'Indiana._ Il
+etait reste ouvert a un passage tres rature de la main d'Alfred. Paul a
+pense qu'elle lui avait garde rancune de ces corrections[36]..."
+
+[Note 36: L'exemplaire en question d'_Indiana_ a ete conserve. On
+y trouve en effet un chapitre ou les epithetes sont abondamment
+sacrifiees. La _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1878 a cite
+quelques-unes de ces corrections du poete.--Remarquons que Paul de
+Musset se trompe evidemment en parlant de deux lectures d'_Indiana_
+faites par son frere, a trois ans d'intervalle: la premiere, pour
+critiquer le livre, en juin ou octobre 1832, la seconde pour ecrire les
+vers qu'on a lus plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien
+date du 24 juin 1833.]
+
+La supposition de Paul de Musset _(Lui et Elle)_ parait bien gratuite.
+Jamais Alfred n'a fait allusion a de la jalousie litteraire chez George
+Sand.
+
+Une sorte de modestie passive, faite d'indifference autant que de bonte,
+lui epargna, il faut le reconnaitre, les mesquineries coutumieres des
+bas-bleus. Pour une fois je ne me sens pas d'accord avec Paul de Musset.
+Son livre sue la verite. Il avait ete le confident unique de son frere;
+il le resta toute sa vie. Mais il donne trop d'importance a la part de
+la litterature dans les premieres relations du poete avec George Sand.
+
+A ce moment-la, fin de juillet 1833, ils etaient tout a leur intimite
+naissante. Apres Sainte-Beuve, que George Sand avait consulte a mesure
+qu'elle edifiait son roman, Musset, le premier, put lire _Lelia_
+terminee. Il en avait sans doute les epreuves. C'etait vers le 18
+juillet[37]. Il lui ecrit qu'il aura lu son livre tout entier le
+soir meme, et, si elle a toujours envie de grimper sur les tours de
+Notre-Dame, il lui propose de l'y accompagner. Il n'est encore question
+entre eux que d'"amitie sincere". Cette promenade assurement n'eut pas
+lieu. Le lendemain, Musset avait lu _Lelia_, et voici comme il exprimait
+son admiration a l'auteur,--un auteur qui etait une femme dont il se
+sentait amoureux:
+
+ ...J'etais, dans ma petite cervelle, tres inquiet de savoir ce que
+ c'etait. Cela ne pouvait pas etre mediocre, mais...--Enfin, ca pouvait
+ etre bien des choses avant d'etre ce que cela est.--Avec votre
+ caractere, vos idees, votre nature de talent, si vous eussiez echoue
+ la, je vous aurais regardee comme valant le quart de ce que vous
+ valez. Vous savez que malgre tout votre cher mepris pour vos livres,
+ que vous regardez comme des especes de contre-parties des memoires de
+ vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi, un livre
+ c'est un homme ou rien.--Je me soucie autant que de la fumee d'une
+ pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames qu'a tete reposee
+ et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et
+ combiner. Il y a dans _Lelia_ des vingtaines de pages qui vont droit
+ au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de
+ _Rene_ et de _Lara_.
+
+[Note 37: _Lelia_, imprimee dans la deuxieme quinzaine de juillet,
+est inscrite au _Journal de la Librairie_ du 10 aout 1833; la deuxieme
+edition, au numero du 17 aout.]
+
+ Vous voila George Sand; autrement vous eussiez ete Madame une telle
+ faisant des livres.
+
+ Voila un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le
+ public les fera. Quant a la joie qu'il m'a procuree, en voici la
+ raison.
+
+ Vous me connaissez assez pour etre sure a present que jamais le mot
+ ridicule: "Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?" ne sortira de mes
+ levres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce
+ rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le
+ rendre a personne (eu admettant que vous ne commenciez pas tout
+ bonnement par m'envoyer paitre, si je m'avisais de vous le demander),
+ mais je puis etre,--si vous m'en jugez digne,--non pas meme votre
+ ami,--c'est encore trop moral pour moi,--mais une espece de camarade
+ sans consequence et sans droits, par consequent sans jalousie et
+ sans brouilles,--capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos
+ peignoirs[38] et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec
+ vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, a ce titre,
+ quand vous n'avez rien a faire ou envie de faire une betise (comme je
+ suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soiree, au
+ lieu d'aller ce jour-la chez Madame une telle faisant des livres,
+ j'aurai affaire a mon cher Monsieur George Sand qui est desormais pour
+ moi un homme de genie.--Pardonnez-moi de vous le dire en face: je n'ai
+ aucune raison pour mentir.
+
+[Note 38: _Note de G. Sand_.--Il s'etait habille en pierrot et avait
+mystifie une personne qui n'etait pas, comme on l'a raconte et imprime,
+M. de La Rochefoucauld.]
+
+Deja Musset est un habitue de la mansarde de Lelia. Il dessine a ravir,
+sinon toujours correctement du moins avec esprit, et de mordantes
+legendes accompagnent les charges qu'il fait des amis de George Sand.
+On s'amuse de ces caricatures,--qu'on se disputera bientot, que les
+collectionneurs s'arracheront plus tard[39].
+
+[Note 39: On a conserve plusieurs albums de dessins, portraits
+et caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inedits. M. de
+Lovenjoul a acquis, de la succession de Deveria, la serie drolatique des
+charges de Paul Foucher, le frere de Mme Victor Hugo, dont Musset avait
+ete le camarade au college Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 a
+1832), et, des heritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai
+la photographie sous les yeux. C'est un document precieux pour
+l'iconographie litteraire. La plupart de ces dessins sont charmants,
+excellents parfois, de style elegant et pur. (Il est sensible que Musset
+a ete impressionne par Goya, dont il a copie une eau-forte.) Huit
+portraits de George Sand, assise, etendue, fumant, revant, ecoutant
+surtout; les portraits de son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci
+delicieux), de sa fille Solange, de Ch. Rollinat, d'Adolphe Gueroult,
+de Ch. Didier, d'Alexandre Dumas, de Merimee, de Sainte-Beuve, avec des
+scenes de charades en costumes et dans la maniere du siecle dernier.
+Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possede l'album du voyage en
+Italie, plein de caricatures amusantes du poete et de son amie, et de
+leurs compagnons d'occasion, avec un autre album plein de souvenirs de
+la vallee de l'Eure et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de
+vraies oeuvres d'art.
+
+Mme Jaubert, la "marraine" de Musset, avait conserve un precieux recueil
+de dessins de son "filleul". Toute sa societe y figurait. On sait
+qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon le plus remarquable de
+Paris. Elle en a publie d'interessants _Souvenirs_ (Hetzel, 1880). Cet
+album a ete perdu.
+
+Un dernier album, celui d'un cher ami du poete, Alfred Tattet,
+appartient a son gendre M. Tilliard.]
+
+Il en envoie un echantillon a son amie, une ebauche de "ses beaux yeux
+noirs qu'il a outrages hier" eu les croquant,--non sans ajouter, en
+anglais, "qu'il est triste aujourd'hui".
+
+Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche un camarade l'a eveille
+pour lui montrer une violente critique des _Debats_ sur le _Spectacle
+dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_[40]. Mais le
+poete ne s'en soucie guere; il ecrit a son amie qu'il "a essuye son
+rasoir dessus". Le voila serieusement amoureux; l'aveu de son tourment
+ne doit plus tarder. On va lire la lettre charmante et trop sincere
+pour etre litteraire (sans doute du 29 juillet), ou le poete se declare
+timidement, loyalement, d'une passion qui remplira sa vie.
+
+[Note 40: Article signe: J.S., _Journal des Debats_ du 28 juillet
+1833.]
+
+ Mon cher George,
+
+ J'ai quelque chose de bete et de ridicule a vous dire. Je vous l'ecris
+ sottement, au lieu de vous l'avoir dit au retour de cette promenade,
+ j'en serai desole ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour
+ un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous
+ me mettrez a la porte et vous croirez que je mens: je suis amoureux de
+ vous, je le suis depuis le premier jour ou j'ai ete chez vous. J'ai
+ cru que je m'en guerirais, en vous voyant tout simplement a titre
+ d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractere qui pouvaient
+ m'en guerir. J'ai tache de me le persuader tant que j'ai pu; mais je
+ paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous
+ le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour
+ m'en guerir a present, si vous me fermez votre porte.
+
+ Cette nuit j'avais resolu de vous faire dire que j'etais a la
+ campagne; mais je ne veux pas vous faire de mysteres ni avoir l'air de
+ me brouiller sans sujet.
+
+ Maintenant, George, vous allez dire: "Encore un qui va m'ennuyer",
+ comme vous dites. Si je ne suis pas tout a fait le premier venu pour
+ vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un
+ autre, ce qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous
+ voulez me dire que vous doutez de ce que je vous ecris, ne me repondez
+ plutot pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espere
+ rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les
+ seules heures agreables que j'aie passees depuis un mois. Mais je sais
+ que vous etes bonne, que vous avez aime, et je me confie a vous, non
+ pas comme a une maitresse, mais comme a un camarade franc et loyal.
+ George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le
+ peu de temps que vous avez encore a passer a Paris, avant votre voyage
+ a la campagne et votre depart pour l'Italie, ou nous aurions passe
+ de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la verite est que je
+ souffre et que la force me manque.
+
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+L'aveu du poete n'a pas ete repousse. Est-il heureux? Son amie hesite
+encore. Avant de s'engager tout a fait, elle semble avoir voulu le
+confesser. Il est facheux qu'on n'ait aucune des reponses de George
+Sand, a cette date... La lettre suivante de Musset temoigne de son
+angoisse devant le bonheur entrevu.
+
+ ....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il
+ n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecte, et
+ que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me
+ suis livre sans reflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je
+ vous ai aimee non pas chez vous, pres de vous, mais ici, dans cette
+ chambre ou me voila seul a present. C'est la que je vous ai dit ce que
+ je n'ai dit a personne.--Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un
+ jour que quelqu'un vous avait demande si j'etais _Octave_ ou _Coelio_
+ [41], et que vous aviez repondu: "Tous les deux, je crois."--Une folie
+ a ete de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me
+ meprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet.
+ Si mon nom est ecrit dans un coin de votre coeur, quelque faible,
+ quelque decoloree qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis
+ embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser
+ ma mere.
+
+[Note 41: Personnages de la comedie d'Alfred de Musset, _les Caprices
+de Marianne_, publiee dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1833.]
+
+ Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des
+ jours ou je me tuerais. Mais je pleure ou j'eclate de rire; non pas
+ aujourd'hui par exemple.
+
+ Adieu, George. Je vous aime comme un enfant.
+
+Cette fois, la sincerite du poete a ete entendue. Son aveu est bien
+accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er aout, toutes les harpes de la
+joie chantent dans son coeur:
+
+ Te voila revenu dans mes nuits etoilees,
+ Bel ange aux yeux d'azur, aux paupieres voilees,
+ Amour, mon bien supreme et que j'avais perdu!
+ J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,
+ Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
+ Au chevet de mon lit te voila revenu.
+
+ Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.
+ Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;
+ Elargis-la, bel ange, et qu'il en soit brise!
+ Jamais amant aime, mourant pour sa maitresse,
+ N'a, dans des yeux plus noirs, bu la celeste ivresse,
+ Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baise.
+
+ George Sand n'ose encore se croire, se proclamer
+ heureuse. Sa lettre du 3 aout a Sainte-Beuve
+ est beaucoup plus calme que les precedentes.
+ Sans lui avouer pourtant son nouveau
+ bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune
+ soleil de l'esperance n'est pas loin.
+
+ Son confesseur lui a fait part des alternatives
+ de son bonheur a lui, de son mysterieux amour.
+ Ils veulent s'epancher mutuellement en confidences;
+ mais George Sand entend ne causer
+ de jalousie a personne:
+
+....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'etre
+utile et agreable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de
+plus sacre dans votre existence. Qui, moi! prendre un egoiste plaisir
+qui peut briser un coeur devoue! Non, non, je respecte trop l'amour,
+_l'Amour_ comme vous ecrivez. Quoique j'en medise souvent, comme je fais
+de mes plus saintes convictions aux heures ou le demon m'assiege, je
+sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacre... Si
+j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je
+vous appellerais [42].
+
+[Note 42: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 287.]
+
+_Lelia_ vient de paraitre. Naturellement, le premier exemplaire en est
+offert a Musset. Il porte cette double dedicace: sur le tome Ier: _A
+Monsieur mon gamin d'Alfred,_ GEORGE; sur le tome II: _A Monsieur le
+vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son devoue serviteur,_
+GEORGE SAND[43].
+
+[Note 43: Ce precieux exemplaire est en la possession de la
+gouvernante]
+
+Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de
+Musset s'est installe chez George Sand.
+
+Parmi les habitues de sa mansarde, il a trouve Boucoiran et Gustave
+Planche. Les allures un peu bien familieres de ces deux personnages
+n'avaient pas tarde a deplaire a de Musset, Mlle Adele Colin,
+aujourd'hui Mme veuve Martelet.
+
+Apres la chronologie etablie plus haut, des relations du poete avec
+George Sand, faut-il dire ici que c'est bien a tort qu'on a pretendu que
+le personnage de Stenio dans _Lelia_, representait Musset. M. Cabanes
+(_Revue hebdomadaire_ du 1er aout 1836), s'appuyant sur le ton different
+des deux "envois" pour supposer un incident survenu dans l'intervalle,
+invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains
+une lettre ou Musset se plaignait amerement a George Sand d'etre
+portraiture dans _Lelia_. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on
+lui prete. George Sand connaissait l'oeuvre du poete: elle lui emprunta
+une epigraphe, une strophe de _Namouna_ (decembre 1832), placee en
+tete du deuxieme volume. Mais si elle rendit quelques traits de son
+caractere, ce fut pure divination. Dans une de ses dernieres lettres,
+en 1835, Musset lui ecrira: "Ta _Lelia_ n'est point un reve; tu ne t'es
+trompee qu'a la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Stenio;
+il est a tes cotes, il assiste a toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est
+moi! moi! tu m'as pressenti..."
+
+Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poete
+_l'Inno ebrioso_, le chant d'orgie de Stenio, dans _Lelia_. Ainsi
+M. Derome critiquant (_le Livre_ du 10 mai 1883) l'excellente
+_Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset_ de M. Maurice Clouard, ne
+met pas en doute la paternite de ces vers.--Je ne saurais en designer
+l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George
+Sand elle-meme, on ne peut du moins que les juger indignes du grand
+poete qui ecrivait, dans le meme temps, _Rolla_. son dandysme. Paul de
+Musset, dans une scene de _Lui et Elle_, nous les a representes, sous
+les masques transparents de _Caliban_ et _Diogene,_ tenus a distance,
+sinon tout a fait eloignes, par le nouveau maitre de ceans.
+
+Caliban et Diogene, des leur entree, se donnerent le plaisir de montrer
+jusqu'ou allaient leurs immunites et privileges. Le premier eut soin
+de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, a la turque; le second se
+coucha de son long sur le canape. Olympe, sentant que la mauvaise tenue
+de ses commensaux lui pouvait nuire, s'etait aussitot relevee de son
+coussin et assise dans un fauteuil.
+
+Falconey[44] ne fit point semblant de remarquer les postures malseantes
+des deux rustres, et deploya ses manieres de gentilhomme en affectant
+une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogene
+s'en apercut, et pour se venger, il lanca quelques plaisanteries
+blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs
+d'autrefois, leurs idees surannees et leur politique retrospective.
+Edouard, nourri dans ce monde-la, l'aimait et le respectait. Il ne se
+croyait point oblige de renier ses amis pour avoir acquis des talents et
+de la reputation.
+
+[Note 44: _Edouard de Falconey_, compositeur de musique: Alfred de
+Musset. Voici les autres pseudonymes de _Lui et Elle: Olympe de B..._,
+compositeur de musique: George Sand; _Jean Cazeau_: Jules Sandeau;
+_Pierre_: Paul de Musset; _Hercule,_ troisieme familier d'Olympe:
+Laurens; _l'editeur:_ Buloz; _le docteur Palmeriello_: le docteur
+Pagello; _Ilans Flocken_: Franz Liszt; _Edmond Verdier_: Alfred
+Tallet.--C'est a tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cite,
+_le Livre_, n deg. du 10 aout 1885) ont designe, sous le personnage de
+_Caliban,_ Henri de Latouche: celui-ci n'etait deja plus des familiers,
+de G. Sand quand intervint Musset.]
+
+--Ce monde que vous attaquez, dit-il a Diogene, forme une classe
+considerable de la societe de Paris, et ce n'est pas la moins aimable.
+Je tiens a honneur d'y etre admis et je vous demande grace pour elle.
+Si vous ne la trouvez pas consequente avec le siecle ou elle vit, elle
+l'est avec ses principes et ses traditions.
+
+Elle en a conserve ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et
+d'honorable. Quand on la regarde de pres, on peut s'etonner de voir tout
+ce qu'un bon naturel, une probite severe, un honneur sans tache peuvent
+encore faire d'un galant homme dans le siecle ou nous vivons. Je
+rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour
+avoir un coeur ferme, une ame noble et genereuse, et je ne saurais dire
+ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultive, beaucoup
+de politesse...
+
+--Et une tenue decente, ajouta Olympe.
+
+--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogene.
+
+--Pour vous-meme, et a vous-meme.
+
+--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien eleve pour
+votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis.
+Contentez votre envie. Si vous desirez me revoir, vous savez ou je
+demeure: ecrivez-moi.
+
+--Je n'en suis pas en peine, repondit Olympe: vous reviendrez bien sans
+qu'on vous rappelle[45].
+
+[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12,
+Paris, Lemerre.]
+
+Gustave Planche etait une vieille connaissance de Musset. En dehors de
+toutes questions litteraires, leur antipathie reciproque datait des
+suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Deveria. Ce bal etait reste
+fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous
+lequel l'avait portraiture le peintre lui-meme. Son ami Paul Foucher
+etait en archer de la meme epoque,--accoutrement sous lequel Alfred
+l'avait croque dans maintes caricatures[46]. On vantait deja les succes
+d'elegance et de charme du poete de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave
+Planche n'etait point sans envie, sous l'apparente equite de son ame.
+Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux memes
+frequentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus
+tard son talent lui eut permis l'acces. Il etait de cette eternelle
+caste des plebeiens parvenus dans les lettres: leurs debuts penibles
+etalent un orgueil devore de rancunes.
+
+[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours
+dans son costume d'archer, ayant beaucoup valse avec Mme Melanie Waldor,
+un bas-bleu assez ridicule, le poete s'etait permis de celebrer cette
+danse inoubliable dans une petite piece dont l'impertinence fit
+scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cenacle romantique,_
+six strophes signees "Vidocq". Le comedien Regnier en avait recu
+l'autographe de Musset lui-meme. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15
+septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idee:
+
+ Quand Mme W... a P... F... s'accroche,
+ Montrant le tartre de ses dents,
+ Et dans la valse on feu comme l'huitre a la roche
+ S'incruste a ses muscles ardents...
+
+--Melanie Waldor (1796-1871) poete mediocre, alors maitresse d'Alexandre
+Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du
+10 oct. 1886.)]
+
+Au bal d'Achille Deveria avaient paru deux jeunes filles, Mlles
+Champollion et Hermine Dubois, delicieuses toutes deux et qu'Alfred de
+Musset semblait preferer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers
+dans le meme salon. Planche, qui y etait admis maintenant, y rencontrait
+Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. "Il s'avisa de dire un soir
+que, du coin ou il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable
+deposer un baiser furtif sur l'epaule d'une de ses valseuses. On
+en chuchota aussitot. La jeune fille recut l'ordre de refuser les
+invitations de son danseur habituel. Aux regards melancoliques de la
+victime, Alfred comprit qu'elle obeissait a l'autorite superieure, et,
+comme il n'avait rien a se reprocher, il demanda des explications avec
+tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'a la
+source du mechant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur,
+il fut oblige d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du pere
+se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce pere irrite guetta le
+calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47]."
+
+[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80.
+Petit in-12, Paris, Lemerre.]
+
+L'aventure fit quelque bruit dans le Cenacle. La mesaventure de Planche
+excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'evoquant les souvenirs
+de son enfance,--elle etait de beaucoup plus jeune que ses freres,--me
+rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: "Quand le feu de
+Planche s'eteint, disait-on, il ne demande plus: "Donnez-moi du bois",
+mais: "Donnez-moi des buches." Ajoutons que c'est a Mlle Hermine Dubois
+qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Pepa_, un des
+plus purs joyaux de son oeuvre.
+
+L'inimitie de Planche pour Musset devait s'accroitre avec la renommee
+du poete. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser.
+L'amitie de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le
+dernier coup a son ame jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche
+est sensible des le milieu de juillet 1833. L'execution du pauvre
+_Diogene,_ que Paul de Musset nous a contee, avait immediatement precede
+l'installation du poete au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela
+avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus reserves.
+Il ne devait lire _Lelia_ qu'un mois apres Musset, huit jours apres
+l'apparition du volume, ainsi qu'en temoigne l'envoi autographe de
+l'auteur: "_A Gustave Planche, son veritable ami_, GEORGE SAND, 15 aout
+1833[48]." Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un depit violent
+couvait, dans son ame. Il espera forcer les sentiments de son amie par
+une action d'eclat.
+
+[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliotheque romantique
+de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.]
+
+Les attaques commencaient a pleuvoir sur _Lelia_. L'_Europe litteraire_
+se signala particulierement dans ce sens. Cette publication toute
+recente publia coup sur coup deux articles signes Capo de Feuillide, ou
+George Sand etait violemment prise a partie[49]. "Je suis tres insultee,
+comme vous savez, mon ami, ecrivait-elle a Sainte-Beuve, et j'y suis
+fort indifferente, mais je ne suis pas indifferente a l'empressement et
+au zele avec lesquels mes amis prennent ma defense. On m'a dit de votre
+part que vous vouliez repondre a _l'Europe litteraire_ dans la _Revue
+des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre
+coeur vous le conseille [50]." La meme lettre est toute consacree a ses
+rapports nouveaux avec Alfred de Musset et a son attitude vis-a-vis de
+Planche. Elle a pris le parti de l'eloigner non sans lui promettre une
+eternelle estime. Mais Planche ne s'est point resigne; il ne desespere
+pas de reconquerir un coeur dont le desir l'obsede,--fort de l'amitie
+qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congediant
+a demi. Il a refute le premier article par une reponse "a la critique
+entetee", dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 aout; il replique a
+la seconde attaque en envoyant, le 26 aout, ses temoins a Capo de
+Feuillide. On n'en recut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un
+certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut
+tout remue. Planche prit pour temoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de
+Feuillide, MM. Lefevre et Latour-Mezeray. On se battit au pistolet; mais
+la rencontre n'eut d'autre resultat que de deplaire singulierement a
+George Sand. Les journaux litteraires s'emparerent de l'incident pour
+s'etonner des droits que croyait avoir Gustave Planche a la defense de
+l'auteur attaque[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en
+vingt-quatre strophes de six vers, relatant les episodes de ce duel, et
+qui circula parmi les lettres, lui restitue sa portee mediocre[52]. Un
+beau sonnet d'Alfred de Musset a son amie, date de ce mois d'aout 1833,
+nous renseigne sur la noble indifference ou insultes, commentaires et
+polemique laissaient l'auteur de _Lelia_, alors dans la serenite de son
+amour:
+
+[Note 49: _L'Europe litteraire_, numeros du 9 aout (la Vie
+litteraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 aout (Etude critique
+sur _Lelia_). Capo de Feuillide (1800-1863) etait entre a _l'Europe
+litteraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.]
+
+[Note 50: Lettre du 25 aout 1833. _Revue de Paris_, numero du 15
+novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_
+que le 29 septembre 1833.]
+
+[Note 51: Dans une revue litteraire, _le Petit Poucet_, du 1er
+septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'evenement,
+dont nous detachons ces lignes: "Le combat avait lieu... a cause
+de _Lelia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les
+autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or,
+si _Lelia_ est de M. Sand, je ne sais trop a quel titre M. Planche s'est
+constitue le _bravo_, le _majo_ de cet ecrivain. A moins que M. Sand
+ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est
+incomprehensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de
+douter en lisant _Lelia_, ce reve de devergondage et de cynisme, cette
+femme doit savoir peu de gre a M. Planche de l'avoir compromise par une
+demarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconsequente et irreflechie."]
+
+[Note 52: _Complainte historique et veritable sur le fameux duel qui
+a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, tres inconnus dans Paris,
+a l'occasion d'un livre dont il a ete beaucoup parle de differentes
+manieres_, etc. Publiee dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le
+V. de Spoelberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: "Apres
+l'avoir d'abord attribuee a la collaboration d'Alfred de Vigny et de
+Brizeux, le veritable auteur s'etant bientot fait connaitre, G. Sand
+l'avait precieusement gardee et authentiquee de sa main."]
+
+
+ Telle de l'_Angelus,_ la cloche matinale
+ Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
+ Tel ton luth chaste et pur, trempe dans l'eau lustrale,
+ O George, a fait pousser de hideux aboiements.
+
+ Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pale,
+ Tu n'as pas renoue ses longs cheveux flottants;
+ Tu savais que Phoebe, l'etoile virginale
+ Qui souleve les mers, fait baver les serpents.
+
+ Tu n'as pas repondu, meme par un sourire,
+ A ceux qui s'epuisaient en tourments inconnus
+ Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.
+
+ Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,
+ Quand l'orage a passe tu n'as pas ecoute
+ Et les grands yeux reveurs ne s'en sont pas doute[53]!
+
+[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouve dans les cartons de
+Sainte-Beuve, publie pour la premiere fois par la _Revue moderne_ de
+juin 1865.]
+
+Bien assuree maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand
+n'hesitait plus a s'en ouvrir a Sainte-Beuve. Elle lui ecrivait le 25
+aout:
+
+...Je me suis enamouree, et cette fois tres serieusement, d'Alfred de
+Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne
+m'appartient pas de promettre a cette affection une duree qui vous
+la fasse paraitre aussi sacree que les affections dont vous etes
+susceptible. J'ai aime une fois pendant six ans[54], une autre fois
+pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable.
+Beaucoup de fantaisies ont traverse mon cerveau, mais mon coeur n'a pas
+ete aussi use que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je
+le sens.
+
+[Note 54: Aurelien de Seze, de 1825 a 1830: affection toute
+platonique, comme en temoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand
+que possede M. de Lovenjoul.]
+
+[Note 55: Jules Sandeau, de 1830 a mars 1833.]
+
+Je l'ai senti quand j'ai aime P(rosper) M(erimee). Il m'a repoussee,
+j'ai du me guerir vite. Mais ici, bien loin d'etre affligee et meconnue,
+je trouve une candeur, une loyaute, une tendresse qui m'enivrent. C'est
+un amour de jeune homme et une amitie de camarade. C'est quelque chose
+dont je n'avais pas l'idee, que je ne croyais rencontrer nulle part et
+surtout la. Je l'ai niee, cette affection, je l'ai repoussee, je l'ai
+refusee d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de
+l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitie plus que par amour, et
+l'amour que je ne connaissais pas s'est revele a moi sans aucune des
+douleurs que je croyais accepter.
+
+Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures
+de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi...
+Je suis dans les conditions les plus vraies de regeneration et de
+consolation. Ne m'en dissuadez pas[56].
+
+[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.]
+
+"Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-la qu'il faut parler,"
+a ecrit Musset, evoquant, dans la _Confession d'un Enfant du Siecle_,
+cette periode fortunee de son amour[57]. La vie chez George Sand etait
+joyeuse. A cote de ses dessins humoristiques, le poete nous a laisse un
+croquis plaisant et facile de cet interieur d'etudiants.
+
+[Note 57: _Confession_, 3 deg. et 4 deg. parties.]
+
+ George est dans sa chambrette
+ Entre deux pots de fleurs,
+ Fumant sa cigarette,
+ Les yeux baignes de pleurs.
+
+ Buloz assis par terre,
+ Lui fait de doux serments;
+ Solange par derriere
+ Gribouille ses romans[58].
+
+ Plante comme une borne,
+ Boucoiran tout mouille
+ Contemple d'un oeil morne
+ Musset tout debraille.
+
+ Dans le plus grand silence,
+ Paul[59], se versant du the,
+ Ecoule l'eloquence
+ De Menard tout crotte.
+
+ Planche saoul de la veille
+ Est assis dans un coin
+ Et se cure l'oreille
+ Avec le plus grand soin[60].
+
+[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mere.]
+
+[Note 59: Paul de Musset.]
+
+[Note 60: Cette piece a ete publiee jusqu'ici par M. Clouard _(Revue
+_de Paris_ du 15 aout 1896). Les trois strophes qui suivent sont
+Inedites.]
+
+ La mere Lacouture[61]
+ Accroupie au foyer
+ Renverse la friture
+ Et casse un saladier;
+
+ De colere pieuse
+ Gueroult[62] tout palpitant,
+ Se plaint d'une dent creuse
+ Et des vices du temps.
+
+ Pale et melancolique,
+ D'un air mysterieux,
+ Papet[63], pris de colique,
+ Demande ou sont les lieux...
+
+[Note 61: La cuisiniere de George Sand. ]
+
+[Note 62: Adolphe Gueroult (1810-1872), publiciste, economiste
+et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'ecole
+saint-simonienne.]
+
+[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidele ami de G. Sand.]
+
+Paul de Musset nous a decrit quelques divertissements de la societe de
+ce couple genial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la
+publication de _Lelia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimite des
+soirees de deguisement, pour l'enfantin plaisir dejouer des roles.
+Tel ce diner memorable ou Deburau, le celebre Pierrot des Funambules,
+deguise en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe
+Lerminier, sur la tete duquel Alfred de Musset, travesti en servante
+cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65].
+
+[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 aout
+1833.]
+
+[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.]
+
+C'est sans doute a cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce
+sonnet du poete a sa bien-aimee:
+
+ Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,
+ Allez, braves humains, ou le vent vous entraine;
+ Jouez, en bons bouffons, la comedie humaine,
+ Je vous ai trop connus pour etre de vos gens.
+
+ Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scene
+ Je garde contre vous ni colere ni haine,
+ Vous qui m'avez fait vieux peut-etre avant le temps.
+ Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont mechants.
+
+ Et nous, vivons a l'ombre, o ma belle maitresse,
+ Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,
+ Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:
+
+ "Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;
+ Voila le sentier vert, ou, durant cette vie,
+ En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66]."
+
+[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pieces d'A. de Musset, citees aux
+pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent
+pas dans les oeuvres du poete.]
+
+George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce
+qui avait ete le plus malade en elle, son coeur, "n'etait plus en danger
+de desespoir et de mort". Elle l'ecrivait, le 21 septembre, a son
+confesseur ordinaire:
+
+"Je suis heureuse, tres heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache
+davantage a _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites
+choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les
+belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il
+est, il est _bon enfant_, et son intimite m'est aussi douce que sa
+preference m'a ete precieuse.... Apres tout, voyez-vous, il n'y a que
+cela de bon sur la terre[67]."
+
+[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.]
+
+Voila ce qu'ecrivait Lelia dans la sincerite de son nouvel amour. Que
+devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la meme
+femme la lettre pourtant reflechie ou, dans son perpetuel besoin de
+justification, elle n'hesitait pas a lui dire: ".... Il etait deja mort
+quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouve avec elle un souffle, une
+convulsion derniere[68]!..."
+
+[Note 68: Publiee par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numero de juin
+1896.]
+
+Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment
+qu'elle n'aime plus....
+
+La liaison d'Alfred de Musset etait maintenant connue de tous. Installe
+a peu pres completement chez George Sand depuis les premiers jours
+d'aout, il y devait rester jusqu'en decembre. Sa mere s'etait apercue
+de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares
+apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mere indulgente et faible,
+qui se savait adoree de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son pere
+etait mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommee autorisait cette
+independance.
+
+[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'aine,
+Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre
+cour et jardin qui a pour facade, sur la rue, la celebre fontaine de
+Bouchardon.]
+
+Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller
+cacher leur bonheur dans la foret de Fontainebleau. Ils s'installerent
+a Franchard ou il passerent une quinzaine. "Laurent fut admirable,
+d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours
+de cette union, a ecrit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'etait eleve
+au-dessus de lui-meme, il avait des elans religieux, il benissait sa
+chere maitresse de lui avoir fait connaitre enfin l'amour vrai, chaste
+et noble qu'il avait tant reve...." Paul de Musset insiste egalement
+dans _Lui et Elle_ sur la prosperite de cette lune de miel. George Sand
+etait alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse.
+Le souvenir de ces journees heureuses hanta souvent, plus tard, les
+heures tristes de Musset: qu'etait devenue "la femme de Franchard?..."
+
+Celle-ci, retracant cette existence radieuse dans la foret, assombrit
+tout a coup le tableau par l'expose de querelles legeres qui devaient,
+dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espece d'hallucination
+qu'eut Musset, dans le ravin du cimetiere, ou il vit _son double_, mais
+vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut a un
+desequilibre profond du poete, le rendant incapable "de gouter la vie
+douce et reglee qu'elle voulait lui donner". Musset racontait lui-meme
+cette vision singuliere[70]; mais rien n'autorise a croire que leurs
+joies furent des lors traversees de soucis et de craintes. Les
+caricatures du poete, datees de ces heureux jours d'automne, etaient
+toutes plaisantes. L'une d'elles represente George Sand a cheval, vue
+de dos, et a droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau
+s'envole,--avec cette legende: "Admirable sang-froid du cheval nomme
+_Gerdes_, a la vue d'un danger imprevu.--Scene des montagnes ou l'on
+voit la qualite de mon chapeau et le derriere de mon oisillon."
+
+[Note 70: Peut-etre y fait-il allusion dans la _Nuit de Decembre_.]
+
+Rentres a Paris, ils passerent deux mois parfaitement paisibles. Ces
+deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un diner
+litteraire qu'ils donnerent a leurs amis, duquel etaient exclus
+Planche, Boucoiran et Laurens ("Don Stentor" ou "Hercule", dans _Lui et
+Elle[71]_"), ce qui causa grande rumeur parmi les habitues. Ils avaient
+renouvele le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un
+que l'autre. Dans les soirees intimes du quai Malaquais, on trouvait
+Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, ecoutant
+Toujours.
+
+[Note 71: Un grand ami de G. Sand a ses debuts. Le peintre
+Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta
+de Majorque (1840) ou elle sejournait alors avec Chopin, des _Souvenirs
+d'un voyage d'art._ On n'a rien ecrit des relations de George Sand
+avec Laurens, tot disparu de son orbite, que Paul de Musset represente
+pourtant comme le devoue camarade, "le terre-neuve" de l'etudiante (Lui
+_et Elle,_ p. 19).]
+
+Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une reelle
+valeur d'art, constituent un document iconographique et litteraire
+precieux. Ils n'ont pas ete publies. M. Adolphe Brisson, qui a eu la
+bonne fortune de voir recemment a Bruxelles, chez M. le vicomte de
+Lovenjoul, les albums de la societe du quai Malaquais (1833-1834),
+contenant portraits et charges des habitues de la "mansarde" de George
+Sand, en a donne une interessante description, dans un recit de sa
+visite a l'erudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]:
+
+"Les revelations qui viennent de se produire, la publication des lettres
+de G. Sand pretent un grand interet a ces pages crayonnees; on penetre,
+en les parcourant, dans l'existence meme des deux amants; il semble
+qu'on les apercoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux
+a l'exces; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier
+feuillet, Musset a griffonne des lignes qui s'entre-croisent dans un
+desordre pittoresque et que je transcris exactement:
+
+ _Le public est prie de ne pas se meprendre_
+ CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND
+ _le receptacle informe de ses aberrations mentales_
+ _et autres_.
+
+ _Je soussigne, Mussaillon_ Ier,
+ _declare que mon album n'est pas si cochonne_ (sic) _que ca_.
+ _Celui qui a inscrit mon nom_
+ _sur ce stupide album n'est qu'un vil facetieux. Il est
+ vexant d'etre accuse des turpitudes de G. Sand_.
+
+ MUSSAILLON Ier.
+
+[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spoelberch de
+Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer a
+M. Brisson que l'album decrit n'est pas "l'album de Venise", lequel
+appartient a Mme Lardinde Musset.]
+
+"Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poete et
+representant pour la plupart son amie, couchee, debout, fumant la
+pipe, accoudee sur un balcon, vetue tantot a la francaise et tantot a
+l'orientale. Le profil est nettement dessine et tres pur et, sans doute,
+tres ressemblant, le nez legerement busque, la bouche sensuelle, l'oeil
+imperieux[73]. Musset se divertit aussi a croquer les amis absents: la
+moue dedaigneuse de Merimee, avec cette legende: _Curvajal renfoncant
+une expansion;_ la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et
+au-dessous: _Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle
+infortunee_. Il se met lui-meme en scene, les cheveux au vent, la
+redingote pincee a la taille, les chevilles serrees dans un pantalon a
+la hussarde, et il inscrit dans un coin: _Don Juan allant emprunter dix
+sous pour payer son ideale_ (sic) _et enfoncer Byron._ Voici plus loin
+une sorte de rebus: un oeil, une bouche, une meche de cheveux, une
+verrue surmontee d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits
+distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par
+Musset: _Fragments de la Revue trouves dans une caisse vide_. Enfin,
+voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs denominations
+grotesques le tabellion du _Chandelier_ et le futur baron d'_On ne
+badine plus avec l'amour _... [74]. Je copie: "Le chevalier _Colombat du
+Roseau Vert_ et l'abbe _Potiron de Vent du soir_ devisent en humant une
+prise de tabac; le baron _Pretextat de Clair de lune_ reve en songeant
+a sa belle; le marquis _Gerondif de Pimprenelle_ erre dans ses jardins.
+Ces croquis temoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi
+puerile... Musset devait etre extremement gai, quand il n'etait pas
+tourmente par la debauche ou la maladie. Il etait infiniment plus jeune
+de caractere que sa compagne; elle le traitait en enfant gate et le
+dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-etre le tort de
+prendre trop au serieux...".
+
+[Note 73: Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons a
+l'enumeration des suivants que va donner M. Brisson,--caricatures pour
+la plupart datees de 1834,--ceux d'Alexandre Dumas, "Antony-Louverture
+charpentant un viol"; de Charles Didier, "Vadius enfoncant Lucrece" et,
+trois charges de Paul Foucher.]
+
+[Note 74: Ces derniers dessins,--a la plume, tres soignes, serres
+comme des illustrations du xviii deg. siecle--sont encore de l'automne
+1833.]
+
+Mais bientot cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop
+ouvertement de leur intimite, et ils parlerent d'aller voir l'Italie. Ce
+projet caresse a deux ne tarda pas a devenir une idee fixe.
+
+Alfred de Musset sentait bien que son depart pour l'Italie n'etait qu'a
+moitie resolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa
+mere. Un matin,--nous venions de dejeuner en famille,--il paraissait
+preoccupe. Connaissant ses intentions, je n'etais guere moins agite que
+lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un
+air d'hesitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des
+precautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant
+qu'ils restaient subordonnes a l'approbation de sa mere. Sa demande
+fut accueillie comme la nouvelle d'un veritable malheur. "Jamais, lui
+repondit sa mere, je ne donnerai mon consentement a un voyage que je
+regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition
+sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gre et sans ma
+permission."
+
+ Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette resistance en expliquant
+ dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit
+ que son insistance ne servait qu'a provoquer l'eruption des larmes, il
+ changea tout a coup de resolution, et fit a l'instant le sacrifice de
+ ses projets.--"Rassure-toi, dit-il a sa mere, je ne partirai point;
+ s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi."
+
+ Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux preparatifs de
+ depart. Ce soir-la, vers neuf heures, notre mere etait seule avec sa
+ fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait
+ a la porte dans une voiture de place, et demandait instamment a lui
+ parler. Elle descendit accompagnee d'un domestique. La dame inconnue
+ se nomma; elle supplia cette mere desolee de lui confier son fils,
+ disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels.
+ Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y
+ employa toute son eloquence, et il fallait qu'elle en eut beaucoup,
+ puisqu'elle vint a bout d'une telle entreprise. Dans un moment
+ d'emotion, le consentement fut arrache, et, quoi qu'en eut dit Alfred,
+ ce fut sa mere qui pleura.
+
+ Par une soiree brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'a
+ la malle-poste, ou ils monterent au milieu de circonstances de mauvais
+ augure[75].
+
+[Note 75: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 121.]
+
+Ces circonstances de mauvais _augure_, Paul de Musset les raconte dans
+_Lui et Elle_: ce n'etait rien moins que le fait du treizieme rang
+occupe dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait
+George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en
+passant sous la porte cochere, et le renversement d'un porteur d'eau
+en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poete n'etait pas
+superstitieux, et l'_oisillon_ riait de tout son coeur.
+
+
+
+IV
+
+Ils s'arreterent deux jours a Lyon et descendirent a Avignon par le
+Rhone. Sur le bateau, ils rencontrerent Stendhal qui rejoignait son
+consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques
+jours par son esprit mordant et ses blagues de celibataire sans
+prejuges. George Sand, dans l'_Histoire de ma vie_, insiste sur
+l'impression a la fois agreable et penible qu'il lui laissa. Causeur
+penetrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de
+ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhone eut d'amusantes
+peripeties. "Nous soupames avec quelques autres voyageurs de choix,
+ecrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau
+a vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il
+(Stendhal) fut la d'une gaite folle, se grisa raisonnablement, et,
+dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrees, devint
+quelque peu grotesque et pas joli du tout[76]." Deux dessins de Musset,
+dans l'album du voyage a Venise, presentent la charge de Stendhal,
+d'abord de profil, enorme et grave sous sa redingote opulente, puis
+gracieux avec ses bottes fourrees et son manteau a triple collet,
+dansant devant une servante d'auberge. Arrives a Avignon, il choqua
+ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la
+cathedrale. Ils se separerent a Marseille[77].
+
+[Note 76: _Histoire de ma vie_, cinquieme partie, chap. III.]
+
+[Note 77: Deux lettres de G. Sand sont datees de Marseille (qu'elle a
+trouvee "stupide", comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 decembre 1833.
+(_Correspondance_, I.)]
+
+Musset et son amie s'arreterent quelques jours a Genes. Elle y eut un
+acces de fievre. Une lettre de lui a sa mere nous le montre emerveille
+des galeries de tableaux et des jardins de cette ville. C'est durant
+ce sejour de Genes, a en croire Paul de Musset, que leur serait
+malheureusement apparu le contraste de leurs natures et de leurs
+educations, dans la compagnie de deux jeunes Italiens connus sur le
+bateau qui les avait amenes de Marseille.
+
+George Sand elle-meme, dans _Elle et Lui_[78], place a Genes leurs
+premiers malentendus. Mais son roman est peu precis, quant a la
+succession des etapes de leur histoire. La lassitude qu'elle reproche
+ici a Laurent devant Therese malade, doit se rapporter aux premiers
+jours de Venise[79].
+
+[Note 78: _Lui et Elle_, 83 et sq.]
+
+[Note 79: _Elle et Lui_, 121 et sq.]
+
+De Genes, tous deux se rendirent par mer a Livourne. Une caricature
+d'Alfred les represente, sur le bateau, en costume de voyageurs, _Elle_,
+appuyee au bastingage, la cigarette aux levres, _Lui_, en proie au mal
+de mer, avec cette legende: _Homo sum et nihil humani a me alienum
+puto_.
+
+George Sand raconte qu'en proie aux frissons et defaillances de la
+fievre, elle visita Pise et le Campo Santo, dans une grande apathie; que
+presque indifferents a la suite de leur voyage, ils jouerent a pile ou
+face Rome ou Venise; qu'ils se rendirent a Venise par Florence[80]. Leur
+sejour a Florence fut de courte duree, George Sand toujours malade,
+et Musset preoccupe d'y situer un drame qu'il songeait a tirer des
+chroniques locales. Ce drame est devenu _Lorenzaccio_. Ils traverserent
+seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, a
+Venise.
+
+[Note 80: _Histoire de ma vie_, cinquieme partie, chap. III.]
+
+On a retrouve recemment une saisissante page de George Sand, racontant
+leur entree a Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a
+pas ecrit; mais l'identite parfaite des personnages avec elle et son
+compagnon en fait plutot un fragment de Memoires. Le voici[81]:
+
+[Note 81: Publie par M. de Lovenjoul. _Cosmopolis_ de mai 1896.]
+
+ Il etait dix heures du soir lorsque le miserable _legno_ qui nous
+ cahotait depuis le matin sur la route seche et glacee s'arreta a
+ Mestre. C'etait une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnames le
+ rivage dans l'obscurite. Nous descendimes a tatons dans une gondole.
+ Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot
+ de venitien. La fievre me jetait dans une apathie profonde. Je
+ vis rien, ni la greve, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des
+ bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait
+ dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette
+ gondole noire, etroite, basse, fermee de partout, ressemblait a un
+ cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps etait
+ calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que
+ trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre
+ eux une conversation suivie, comme s'ils eussent ete au coin du feu.
+ Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de
+ l'archipel venitien ou, au moindre coup de vent, des courants
+ terribles se precipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne
+ savions pas si nous etions en pleine mer ou sur un canal etroit et
+ borde d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement.
+ Dans ces tenebres, dans ce tete-a-tete avec un enfant que ne liait
+ point a moi une affection puissante, dans cette arrivee chez un
+ peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous
+ n'entendions pas meme la langue, dans le froid de l'atmosphere dont
+ l'abattement de la fievre ne me laissait plus la force de chercher a
+ me preserver, il y avait de quoi contrister une ame plus forte que la
+ mienne. Mais l'habitude de tout risquer a tout propos m'a donne un
+ fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui
+ m'eut predit que cette Venise, ou je croyais passer en voyageur, sans
+ lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques
+ impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon etre, de mes
+ passions, de mon present, de mon avenir, de mon coeur, de mes idees,
+ et me ballotter comme la mer ballotte un debris, en le frappant sur
+ ses greves jusqu'a ce qu'elle l'ait rejete au loin, et, faible jouet,
+ avec mepris? Qui m'eut predit que cette Venise allait me separer
+ violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte
+ implacable, aux prises avec le desespoir, la joie, l'amour et la
+ misere?
+
+ Eh bien, qui me l'eut predit ne m'eut pas fait reculer; je lui aurais
+ repondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout
+ ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut
+ arriver peut etre supporte, car tout ce qui peut etre supporte peut
+ aussi ne pas arriver.
+
+ Tout a coup Theodore, ayant reussi a tirer une des coulisses qui
+ servent de double persiennes aux gondoles, et regardant a travers la
+ glace, s'ecria:--Venise!
+
+ Quel spectacle magique s'offrait a nous a travers ce cadre etroit!
+ Nous descendions legerement le superbe canal de la Giudecca; le temps
+ s'etait eclairci, les lumieres de la ville brillaient au loin sur ces
+ vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue a la cite
+ reine! Devant nous, la lune se levait derriere Saint-Marc, la lune
+ mate et rouge, decoupant sous son disque enorme des sculptures
+ elegantes et des masses splendides. Peu a peu, elle blanchit, se
+ contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et
+ bizarres, elle commenca d'eclairer les tresors d'architecture variee
+ qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.
+
+ Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la
+ Giudecca, nous vimes passer successivement sur la region lumineuse de
+ l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beaute sublime, d'une
+ grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente
+ du palais ducal, avec sa decoupure arabe et ses campaniles chretiens
+ soutenus par mille colonnettes elancees; surmontees d'aiguilles
+ legeres; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la
+ nuit pour de l'albatre quand la lune les eclaire; la vieille Tour de
+ l'Horloge avec ses ornements etranges; les grandes lignes regulieres
+ des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, geant isole, au
+ pied duquel, par antithese, un mignon portique de marbres precieux
+ rappelle en petit notre Arc triomphal, deja si petit, du Carrousel;
+ enfin, les masses simples et severes de la Monnaie, et les deux
+ colonnes grecques qui ornent l'entree de la Piazzetta. Ce tableau
+ ainsi eclaire nous rappelait tellement les compositions capricieuses
+ de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture,
+ dans notre memoire, ou dans notre imagination.
+
+ --Que nous sommes heureux! s'ecria Theodore. Cela est beau comme le
+ plus beau reve. Voila Venise comme je la connaissais, comme je la
+ voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers.
+ Et cette lune qui se leve expres pour nous la montrer dans toute sa
+ poesie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais
+ pour notre reception? Quelle magnifique entree! Ne sommes-nous pas
+ benis? Allons, voila un heureux presage. Je sens que la Muse me
+ parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis
+ Genes sans pouvoir mettre la main dessus!
+
+ Pauvre Theodore! Tu ne prevoyais pas...
+
+Alfred de Musset eprouva une joie d'enfant a se sentir a Venise. La
+somptueuse inconsolee, l'eternelle imperatrice des lagunes, cite
+dolente de ses reveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants
+romantiques, lui epargna la deception qu'il avait redoutee.
+
+Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux
+palais transforme en _albergo_, a l'entree du Grand Canal, devant la
+_Salute_, pres de la glorieuse place Saint-Marc. C'etait l'hotel
+Danieli ou _Albergo Reale_ dont le dernier occupant avait ete un comte
+Nani-Mocenigo[82].
+
+[Note 82: Ancien palais Bernado-Nani.--Mme Louise Colet raconte
+longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de
+l'appartement de Musset et de G. Sand a l'hotel Davieli: deux chambres,
+sur une ruelle, aboutissant a un grand salon tendu de soie bleu fonce
+qui regardait la _Riva dei Schiavoni._ Balzac aurait occupe le meme
+logement en 1835.--Cf. L. COLET, _l'Italie des Italiens_, t. I, p. 249.
+In-18, Paris, Dentu, 1862.]
+
+Cet illustre nom venitien de Mocenigo se rattachait au sejour de Byron.
+"Jadis lord Byron avait habite un palais sur le Grand Canal--"_Aveva
+tutto il palazzo, lord Byron_", leur dit leur hote. Ce souvenir du poete
+anglais est demeure si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus
+tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_: "J'irai a
+Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette
+cite feerique, le grand palais Mocenigo, qui coute quatre livres dix
+sous par jour; la je m'inspirerai de tous les les souvenirs que l'auteur
+de _Lara_ doit y avoir laisses[83]."
+
+[Note 83: MAURICE CLOUARD, _Alfred de Musset et George Sand (Revue de
+Paris_ du 15 aout 1896).]
+
+Le charme dolent de Venise, la seduction nostalgique de la derniere
+capitale du Reve, enivre pour jamais tous les poetes qui l'ont une fois
+goute. C'etait le dernier voeu de Theophile Gautier d'endormir ses jours
+dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a realise pour
+Robert Browning et Richard Wagner.
+
+George Sand, toujours languissante de sa fievre de Genes, s'etait
+cependant mise au travail. A peine installee, elle abordait la tache
+qu'elle-meme s'etait imposee, d'envoyer le plus tot possible un roman
+a Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en
+distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise.
+Et sans doute, elle pressait son compagnon de l'imiter[84]. Musset
+regardait, ecoutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant
+des notes, flanant surtout, vivant la vie venitienne. Bientot son amie
+dut garder la chambre, decidement influencee par la _malaria_. Tout en
+continuant ses promenades, manqua-t-il d'egards envers cette compagne
+souffrante, plus agee que lui de six ans et surtout occupee de ses
+productions litteraires? Nous l'examinerons plus loin. Voici que
+Musset va tomber lui-meme gravement malade. Ceci va jeter entre eux un
+troisieme personnage, leur medecin, le docteur Pietro Pagello. Sans
+l'exceptionnelle qualite de ses deux partenaires, il serait malaise de
+le mettre en scene: on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle
+rumeur qui a divulgue depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise,
+a fait Pagello legendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui
+est essentiel au recit de ce roman d'amour. Ne en 1807, a
+Castelfranco-Veneto, il a passe sa vie a Venise d'abord, puis a Bellune
+comme medecin principal de l'hopital civil. Il y demeure, entoure d'une
+nombreuse famille et fort estime.
+
+[Note 84: Dans son roman de _Lui_, curieux a plus d'un titre (1860),
+Mme Louise Colet a longuement raconte les passe-temps probables du
+poete, parmi les etoiles du theatre de la Fenice et leurs amants, durant
+la reclusion volontaire de G. Sand a l'hotel Danieli. Sans qu'on puisse
+peut-etre s'y trop fier pour les details, cette partie de son livre
+laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler. _(Lui,_
+pp. 161-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut-etre en tenait-elle le
+recit du poete lui-meme,--qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.]
+
+Habile et intelligent dans sa profession, avec de vrais dons de poete,
+il etait d'une franche beaute, forte et plantureuse, quand il connut G.
+Sand a Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en temoigne.
+Sans insister sur son caractere moral, disons du moins que le Smith
+de la _Confession d'un enfant du siecle_ nous parait etre de tous ses
+portraits romanesques le plus proche de la verite.
+
+Quoique cette aventure, apres soixante-deux ans, ne releve plus guere
+que de l'histoire litteraire, on concoit les repugnances du docteur
+Pagello a en entretenir le public[85]. Je n'ai pas hesite cependant a
+faire connaitre un document precieux qui devait eclairer singulierement
+cette aventure fameuse.
+
+[Note 85: Sa discretion a ete remarquable. C'est sans faire meme
+une allusion a la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parle pour la
+premiere fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans
+une lettre au _Corriere della Sera_ (traduite au _Figaro_ du 14 mars
+1881). Au cours de la meme annee, un redacteur de l'_Illustrazione
+italiana_, qui l'avait interroge sur ses aventures de Venise, cita
+quelques fragments d'une lettre ou il ne se livrait encore qu'a
+demi-mot. Il y avait alors pres de cinquante ans que les confidences
+litteraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs
+lecteurs!]
+
+Etant, au mois de novembre 1890, a Mogliano-Veneto, l'hote d'une
+Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme
+je m'enquerais des traces laissees par G. Sand et Musset a Venise, elle
+voulut bien demander a la fille ainee du medecin de Bellune, laquelle
+habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possedait. Avec
+plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un memorial
+autographe de cette histoire, redige par son pere dans sa jeunesse,--le
+tout inedit, comme le pretendait la famille de Pagello.
+
+Ces lettres de G. Sand etaient restees inedites en effet; le journal du
+docteur l'etait moins.... J'en ai eu dernierement la preuve dans _un
+volume_ introuvable, et parfaitement inconnu, ou, parmi des essais
+dramatiques et litteraires de sa facon, Mme Luigia Codemo a glisse le
+memorial du medecin de Bellune[86]. Aux premieres lignes, j'ai reconnu le
+texte meme du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscretion a le faire
+connaitre.... En le traduisant pour la premiere fois, je l'ai accompagne
+d'un recit synthetique du drame de Venise, d'observations et de maints
+details inedits[87].
+
+[Note 86: LUIGIA CODEMO. _Racconti, scene, bozetti, produzioni
+drammatiche,_ 2 vol. in-8 deg., Trevise, L. Zopelli, 1882. Le journal de
+Pagello, accompagne de quelques reflexions de Mme L. Codemo, figure sous
+ce titre: _Sandiana_ au premier volume (pp. 155-188).]
+
+[Note 87: _L'histoire veridique des amants de Venise_, dans le
+_Gaulois_ des 16 et 17 octobre 1896.--_La vie de George Sand et du
+docteur Pagello a Venise_ et _Sand-Musset-Pagello: le retour en France,_
+dans l'_Echo de Paris_ des 20 et 21 octobre 1896.]
+
+Le journal intime de Pagello est de peu de temps posterieur aux
+evenements qu'il evoque.--Ecoutons le docteur raconter comment il entra
+en relations avec le couple francais de l'hotel Danieli.
+
+ Je demeurais a Venise, ou, ayant acheve mes etudes medicales, je
+ commencais a me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur
+ le quai des Esclavons avec un Genois de mes amis, voyageur et lettre
+ de gout. En passant sous les fenetres de l'_Albergo Danieli_ (ou
+ Hotel-Royal), je vis a un balcon du premier etage une jeune femme
+ assise, d'une physionomie melancolique, avec les cheveux tres noirs et
+ deux yeux d'une expression decidee et virile. Son accoutrement avait
+ un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux etaient enveloppes d'un
+ foulard ecarlate, en maniere de petit turban.
+
+ Elle portait au cou une cravate, gentiment attachee sur un col blanc
+ comme neige et, avec la desinvolture d'un soldat, elle fumait un
+ paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis a ses cotes. Je
+ m'arretai a la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:
+
+ --He! he! me dit-il, tu parais fascine par cette charmante fumeuse...
+ tu la connais peut-etre?
+
+ --Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaitre. Cette
+ femme-la doit etre en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup
+ voyage, dis-moi quels sont tes sentiments a son endroit.
+
+ --Precisement parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes
+ les couleurs, je ne saurais rien decider de raisonnable: peut-etre
+ Anglaise romanesque ou Polonaise exilee, elle a l'air d'une personne
+ de haut rang; elle doit etre etrange et fiere.
+
+ Ainsi jasant, nous arrivames a la place Saint-Marc, ou nous nous
+ separames.
+
+ Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Genois (lequel etait
+ Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscretion en le revelant).
+ Il etait a table avec sa famille. Je me montrai un peu preoccupe; il
+ s'en apercut et, se tournant vers sa femme:
+
+ --Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment a
+ certaine belle fumeuse....
+
+ --Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, repondis-je, mais
+ que je puis vous assurer etre une Francaise pur sang. Je lui ai fait
+ visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est deja une de mes
+ clientes; elle a voulu mon adresse.
+
+ --Vraiment, s'ecria Lazzaro en ecarquillant les yeux.
+
+ --Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hotelier Danieli vint chez moi et
+ je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un
+ petit siege, la tete mollement appuyee sur sa main, me pria de la
+ soulager d'une forte migraine. Je lui tatai le pouls; je lui proposai
+ une saignee qu'elle accepta; je la pratiquai et a l'instant elle fut
+ soulagee. En me congediant, elle me pria de revenir, si elle ne me
+ faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inseparable, me
+ reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier,
+ et voila tout, tout ce qui est arrive aujourd'hui; mais un
+ pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: "Tu reverras cette
+ femme et elle te dominera...."
+
+ La je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un eclat de
+ rire de mes hotes, qui me declarerent _amoureux_.... "--Non, non,
+ repondis-je, pas encore!--Mais qui est donc cette etrangere? demanda
+ la Bianchina.--Je ne sais, lui repondis-je.--Mais pourquoi
+ n'avez-vous pas demande au moins a l'hoteliere et son nom et sa
+ provenance?--Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.--Ah!
+ ah! il est amoureux et enflamme jusqu'a la pointe des cheveux...."
+
+ Vingt jours peut-etre se passerent, pendant lesquels faisant ma visite
+ a peu pres journaliere aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait
+ souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, a la
+ derniere enquete qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette
+ lettre, que je deposai sur la table ronde, entre elle et son mari
+ assis a diner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci[88]:
+
+[Note 88: Cette lettre a ete publiee pour la premiere fois dans un
+article anonyme de l'_Illustrazione italiana_ (de Rome) du 1er mai
+1881. Sous ce titre: _Une lettre inedite de George Sand,_ l'auteur
+l'accompagnait d'un bref apercu des rapports de Musset, G. Sand et
+Pagello a Venise, et d'extraits de lettres a lui recemment adressees par
+ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul,
+sur le texte photographie de l'autographe qui appartient a M. Minoret.
+(_Cosmopolis_ du 15 avril 1896).]
+
+ Mon cher monsieur Paiello (Pagello),
+
+ Je vous prie de venir nous voir le plus tot que vous pourrez, avec un
+ bon medecin, pour conferer ensemble sur l'etat du malade francais de
+ l'Hotel-Royal.
+
+ Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus
+ que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tete excessivement
+ faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme
+ d'un caractere energique et d'une puissante imagination. C'est un
+ poete fort admire en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit,
+ le vin, la fete, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigue, et ont
+ excite ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agite comme pour une
+ chose d'importance.
+
+ Une fois, il y a trois mois de cela, il a ete comme fou, toute une
+ nuit, a la suite d'une grande inquietude. Il voyait comme des fantomes
+ autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A present, il est
+ toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni
+ ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause,
+ demande son pays, et dit qu'il est pres de mourir ou de devenir fou!
+
+ Je ne sais si c'est la le resultat de la fievre, ou de la
+ surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une
+ saignee pourrait le soulager.
+
+ Je vous prie de faire toutes ces observations au medecin, et de ne pas
+ vous laisser rebuter par la difficulte que presente la disposition
+ indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et
+ je suis dans une grande angoisse de la voir en cet etat.
+
+ J'espere que vous aurez pour nous toute l'amitie que peuvent esperer
+ deux etrangers. Excusez le miserable italien que j'ecris.
+
+ G. SAND.
+
+Ce premier recit n'est pas conforme a la legende accreditee par Paul de
+Musset. D'apres celui-ci, Rebizzo, "_l'illustrissimo dottore Berizzo,_
+un vieillard de quatre-vingts ans, coiffe d'une perruque jadis noire
+et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'embleme
+decrepit", serait le medecin, le premier medecin, qui aurait introduit
+Pagello chez Musset.
+
+Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, represente un
+buste de vieillard penche, une lancette a la bouche, disant: _Non v'e
+arteria_....
+
+Ce medecin ignare qui ne voyait pas d'artere, etait-il Rebizzo? Je ne le
+pense pas, quoique tous les biographes l'aient repete.
+
+Le recit de Pagello donne deja un signalement contraire. Un article du
+_Figaro_ de 1882, signe "Un Vieux Parisien", et vingt ans plus tot Mme
+Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appele ce premier medecin
+le docteur Santini[89].
+
+[Note 89: _Figaro_ du 28 avril 1882.--LOUISE COLET, _l'Italie des
+Italiens_, 1er volume, p. 248. Personne n'a signale ce document qui a
+sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hotelier Danieli (1859), Mme
+Louise Colet lui fait dire:
+
+"...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut
+gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna.
+
+--Un vieux docteur, dites-vous?
+
+--Toujours accompagne d'un aide, d'un jeune eleve qui faisait les
+saignees et donnait les purgatifs, comme c'etait alors l'usage a Venise.
+Depuis, l'eleve du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu
+docteur a son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le
+parrain de sa fille ainee, qui s'est mariee cette annee a Trevise. Ce
+diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....
+
+--Etait-il bien beau, ce Pietro Pagello?
+
+--Un gros garcon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien."]
+
+
+Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'etaient des amis
+de Pagello; ils voulurent preter quelque argent a George Sand, ainsi
+qu'elle l'ecrivit a Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de
+Venise, nous montre un vieux menage endimanche, a la toilette ridicule,
+ou je me plais a reconnaitre _la Bianchina_ et son mari, tels que nous
+les fait entrevoir le recit de Pagello.--Revenons a son journal. Le
+jeune docteur a remis a ses aimables confidents la lettre que nous avons
+citee:
+
+ Pour la lire jusqu'au bout, ecrit-il, il fallait tourner le feuillet.
+ Mais ce qui frappa d'etonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature
+ qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix: _"George Sand!"_
+
+ Ils me demanderent alors si j'avais fait ma visite au malade francais,
+ quelle maladie il avait et qui il etait. Je leur repondis:--Le jeune
+ patient est alite avec une maladie grave que nous avons jugee, mon
+ collegue et moi, etre une fievre typhoide des plus dangereuses. Il se
+ nomme Alfred de Musset.
+
+ --_Per Bacco!_ s'ecria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la
+ Lune! Connais-tu ses poesies?
+
+ --Oui, repondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande
+ fantaisie un peu desordonnee, mais en meme temps delicate.
+
+Cette lettre de George Sand a Pagello est importante. On n'en a pas fait
+ressortir la valeur decisive sur le developpement de cette histoire
+d'amour. Elle demontre d'abord que des relations anterieures existaient
+entre lui et le couple de l'hotel Danieli. La belle fumeuse du balcon
+n'etait pas restee, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration
+du jeune Italien, quand _le hasard_ le lui amena dans la personne du
+medecin demande pour sa migraine. Elle songea de nouveau a lui pour
+remplacer l'imbecile docteur, premier appele au chevet de Musset
+gravement atteint. Son malade etait, du moins, encore "la personne
+qu'elle aimait le plus au monde".... Cette rencontre, qui decidera du
+sort du poete, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir
+en tragedie.
+
+Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouve George Sand et Alfred
+de Musset? George Sand, etalant la premiere, des recriminations, au
+lendemain de la mort du poete, dans un roman a clef, _Elle et Lui_,
+"proces-verbal de necropsie", comme l'a qualifie Maxime du Camp,
+se plaint abondamment sinon d'infidelites certaines, du moins de
+negligences cruelles de la part de Musset, d'indifference et d'abandon.
+Mais tous deux ont laisse, dans leurs lettres, des temoignages trop
+contradictoires de leur etat d'ame avant la crise qui doit assombrir a
+jamais cet amour, pour qu'on puisse rien etablir de precis...
+
+George Sand essayant, _huit mois plus tard_, de retracer a son amant
+cette phase douloureuse, lui ecrira:
+
+ De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Etais-je a toi, a Venise?
+ Des le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de
+ l'humeur en disant que c'etait bien triste et bien ennuyeux, une femme
+ malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon
+ enfant, moi, je ne veux pas recriminer, mais il faut bien que tu t'en
+ souviennes, toi qui oublies si aisement les faits. Je ne veux pas dire
+ tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-la, jamais je ne
+ me suis plainte d'avoir ete enlevee a mes enfants, a mes amis, a mon
+ travail, a mes affections et a mes devoirs pour etre conduite a trois
+ cents lieues[90] et abandonnee avec des paroles si offensantes et si
+ navrantes, sans aucun autre motif qu'une fievre tierce, des yeux
+ abattus et la tristesse profonde ou me jetait ton indifference. Je ne
+ me suis jamais plainte, je t'ai cache mes larmes, et ce mot affreux
+ a ete prononce, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le
+ casino Danieli: "George, je m'etais trompe, je t'en demande pardon,
+ mais _je ne t'aime pas_." Si je n'eusse ete malade, si on n'eut du me
+ saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent,
+ je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais
+ pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays etranger, sans
+ entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermee
+ entre nous, et nous avons essaye la de reprendre notre vie de bons
+ camarades comme autrefois ici, mais cela n'etait plus possible. Tu
+ t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu
+ me dis que tu craignais[91]... Nous etions tristes. Je te disais:
+ "_Partons_, je te reconduirai jusqu'a Marseille", et tu repondais:
+ "Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque
+ nous y sommes." Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais
+ guere a etre jaloux, et certes je ne pensais guere a l'aimer. Mais
+ quand je l'aurais aime des ce moment-la, quand j'aurais ete a lui des
+ lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais a te rendre, a toi, qui
+ m'appelais l'ennui personnifie, la reveuse, la bete, la religieuse,
+ que sais-je? Tu m'avais blessee et offensee, et je te l'avais dit
+ aussi: "_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimes_[92]."
+
+
+
+[Note 90: Nous avons conte (p. 68) comment elle avait entraine le
+poete.]
+
+[Note 91: Ici quatre mots effaces par George Sand au crayon bleu.]
+
+[Note 92: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
+
+Voila des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au
+lendemain de la crise, quand Musset est rentre a Paris, et qu'a son
+silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas
+ecrit: "Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et
+de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des
+torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien
+sinon que nous avons ete bien malheureux et que nous nous sommes
+quittes[93]..."
+
+[Note 93: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896, p. 7.]
+
+Musset egalement, en parlant de Venise, desespere d'elle et de
+lui-meme, ne lui jette-t-il pas cet aveu "qu'il a merite de la
+perdre[94]"..._--Lettres d'amants encore enchaines l'un a l'autre!--C'est
+par des documents plus precis que nous parviendrons a reconstituer le
+vraisemblable de leur navrante histoire.
+
+[Note 94: V. plus loin.]
+
+Voila donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et
+Alfred de Musset (fevrier 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de
+la belle etrangere de l'hotel Danieli. Rendons la parole a son journal.
+
+ Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George
+ Sand veillait avec moi des nuits entieres, a son chevet. Ces veillees
+ n'etaient pas muettes et les graces, l'esprit eleve, la douce
+ confiance que me montrait la Sand, m'enchainaient a elle tous les
+ jours, a toute heure et a chaque instant davantage. Nous parlions de
+ la litterature, des poetes et des artistes italiens; de Venise, de son
+ histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais a chaque nouveau
+ trait, elle m'interrompait en me demandant a quoi je pensais. Confus
+ de me sentir surpris a etre ainsi absorbe, en causant avec elle, je me
+ prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me
+ disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus
+ fine expression: "Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille
+ questions!" Je restais muet.
+
+ Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous eloigner de son lit
+ parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir,
+ nous nous assimes a une table pres de la cheminee.
+
+ Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'ecrire un roman
+ qui parle de la belle Venise?
+
+ --Peut-etre..., repondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit
+ a ecrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais etonne,
+ contemplant ce visage ferme, severe, inspire; puis, respectueux de ne
+ pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui etait sur la
+ table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y preter la moindre
+ attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand
+ deposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la
+ tete entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette
+ attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le
+ feuillet ou elle avait ecrit et me dit: "C'est pour vous." Ensuite,
+ prenant la lumiere, elle s'avanca doucement vers Alfred qui dormait,
+ et s'adressant a moi:
+
+ --Vous parait-il, docteur, que la nuit sera tranquille?
+
+ --Oui, repondis-je.
+
+ --Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin.
+
+Je partis et rentrai droit a mon logis ou je m'empressai de lire ce
+feuillet...
+
+Qu'etait cette page remise par George Sand a Pagello? "Un splendide
+morceau poetique", avait ecrit le fils du docteur, avant que son pere ne
+se decidat, recemment, a le laisser publier. Un morceau a double fin, un
+chapitre de roman imagine par George Sand pour se declarer a Pagello.
+Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a raconte
+M. le professeur Fontana, d'apres Pagello lui-meme (lettre citee par le
+Dr Cabanes[95]). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda a qui
+remettre ce pli. "--_Au stupide Pagello_", ecrivit George Sand sur
+l'enveloppe.
+
+[Note 95: _Revue hebdomadaire_ du 1er aout 1896.]
+
+Sans reproduire avec le recit du docteur, cette "declaration"
+mysterieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut
+la resumer: "Je t'aime parce que tu me plais; peut-etre bientot te
+hairai-je." Elle ajoutait qu'observant devant l'interesse lui-meme la
+beaute de cette page, digne de l'auteur de _Lelia_,--sa propre heroine
+sans doute,--Pagello lui avait replique par les premieres paroles du
+roman: "Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal[96]?"
+
+[Note 96: L. CODEMO, ouvrage cite, I, p. 165.]
+
+La declaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une
+interview recente, obtenue de Pietro Pagello, a Bellune,--interview des
+plus meritoires, celui-ci, nonagenaire et sourd, n'entendant pas
+le francais,--M. le Dr Cabanes l'a decide par l'entremise de son
+interprete, M. le Dr Just Pagello son fils, a lui livrer ces feuillets
+memorables[97].
+
+[Note 97: Dr A. CABANES, _Une visite au Dr Payello. La declaration
+d'amour de George Sand_.--_Revue hebdomadaire_ du 24 octobre 1896.]
+
+On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres
+de _Lelia_.
+
+ _En Moree_.
+
+ Nes sous des cieux differents, nous n'avons ni les memes pensees ni le
+ meme langage; avons-nous du moins des coeurs semblables?
+
+ Le tiede et brumeux climat d'ou je viens m'a laisse des impressions
+ douces et melancoliques: le genereux soleil qui a bruni ton front,
+ quelles passions t'a-t-il donnees? Je sais aimer et souffrir, et toi,
+ comment aimes-tu?
+
+ L'ardeur de tes regards, l'etreinte violente de tes bras, l'audace
+ de tes desirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta
+ passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis
+ aupres de toi comme une pale statue, je te regarde avec etonnement,
+ avec desir, avec inquietude.
+
+ Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu
+ prononces a peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas
+ assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-etre
+ est-il impossible que je me fasse comprendre quand meme je connaitrais
+ a fond la langue que tu parles.
+
+ Les lieux ou nous avons vecu, les hommes qui nous ont enseignes, sont
+ cause que nous avons sans doute des idees, des sentiments et des
+ besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature debile et ton
+ temperament de feu doivent enfanter des pensees bien diverses. Tu dois
+ ignorer ou mepriser les mille souffrances legeres qui m'atteignent, tu
+ dois rire de ce qui me fait pleurer.
+
+ Peut-etre ne connais-tu pas les larmes.
+
+ Seras-tu pour moi un appui ou un maitre? Me consoleras-tu des maux
+ que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis
+ triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitie? On t'a eleve
+ peut-etre dans la conviction que les femmes n'ont pas d'ame. Sais-tu
+ qu'elles en ont une? N'es-tu ni chretien ni musulman, ni civilise ni
+ barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette male poitrine, dans
+ cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensee
+ noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors,
+ reves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal,
+ esperes-tu en Dieu?
+
+ Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me desires-tu ou m'aimes-tu?
+ Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te
+ rendrai heureux, sauras-tu me le dire?
+
+ Sais-tu ce que je suis, ou t'inquietes-tu de ne pas le savoir? Suis-je
+ pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou
+ ne suis-je a tes yeux qu'une femme semblable a celles qui engraissent
+ dans les harems? Ton oeil, ou je crois voir briller un eclair divin,
+ n'exprime-t-il qu'un desir semblable a celui que ces femmes apaisent?
+ Sais-tu ce que c'est que le desir de l'ame que n'assouvissent pas les
+ temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta
+ maitresse s'endort dans tes bras, restes-tu eveille a la regarder, a
+ prier Dieu et a pleurer?
+
+ Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te
+ jettent-ils dans une extase divine? Ton ame survit-elle a ton corps,
+ quand tu quittes le sein de celle que tu aimes?
+
+ Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te
+ reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse
+ ou de lassitude?
+
+ Peut-etre penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais
+ pas. Je ne sais ni ta vie passee, ni ton caractere, ni ce que les
+ hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-etre es-tu le premier,
+ peut-etre le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai
+ t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-etre serai-je forcee
+ de te hair bientot.
+
+ Si tu etais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me
+ comprendrais. Mais je serais peut-etre plus malheureuse encore, car tu
+ me tromperais.
+
+ Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines
+ promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme
+ tu peux aimer. Ce que j'ai cherche en vain dans les autres, je ne le
+ trouverai peut-etre pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu
+ le possedes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours
+ menti, tu me les laisseras expliquer a mon gre, sans y joindre de
+ trompeuses paroles. Je pourrai interpreter ta reverie et faire parler
+ eloquemment ton silence. J'attribuerai a tes actions l'intention que
+ je te desirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton
+ ame s'adresse a la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que
+ ton intelligence remonte vers le foyer eternel dont elle emane.
+
+ Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher
+ dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je
+ veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel role tu joues parmi les
+ hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton ame que je
+ puisse toujours la croire belle.
+
+Toute precieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique
+et la psychologie de George Sand, sa declaration ne nous apprend rien
+d'elle que nous ne sachions deja. Elle n'a encore trahi Musset qu'en
+pensee. Lui-meme doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son depart
+de Venise pour se donner a Pagello.--Mais reprenons le naif recit du
+jeune Italien. Il a devore l'autographe de la romanciere celebre, dans
+sa modeste chambre de petit medecin. Il est abasourdi de sa bonne
+fortune:
+
+ Oui, oui, je ne puis nier que le genie de cette femme me surprit et
+ m'annihilat. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien
+ je l'aimai davantage apres cette lecture. J'aurais donne je ne sais
+ quoi pour la voir aussitot, me jeter a ses pieds, lui jurer un amour
+ imperissable; mais il etait deja tard, et je restais pourtant en face
+ de cette feuille, la relisant deux fois avec le meme enthousiasme.
+ Cependant quelques phrases, l'allure de cet ecrit eveillerent en moi,
+ apres la troisieme lecture, un je ne sais quoi d'indefinissable et
+ d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur....
+
+ Elle entoure son epicurisme d'une fine aureole de gloire, me
+ disais-je; elle me depeint semblable a un demi-dieu et badine avec moi
+ apres m'avoir jete sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me
+ laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me
+ demande: "Sera-t-elle la premiere ou la derniere des femmes?" Ensuite,
+ ma position me revenait a l'esprit; jeune, initie, je commencais a me
+ procurer une clientele pour laquelle la science ne suffit pas: il
+ y faut encore une conduite severe. En dernier lieu, je me rappelai
+ Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, etranger, se fiait a
+ mes soins et a mon amitie. Ces pensees m'agitaient l'ame et, me tenant
+ la tete dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait
+ de-ca et de-la, comme la navette du tisserand.
+
+ Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mere morte un
+ an auparavant. Je crus l'entendre me repeter son proverbe: "Si tu
+ trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes
+ moraux que je l'ai inspires, ceux-la te rendront malheureux." Je me
+ jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaille
+ par les idees contraires qui luttaient en moi.
+
+ A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite a
+ Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, apres avoir couru pour
+ sa vie un grave peril. La Sand n'y etait pas. Assis contre le lit du
+ patient et causant avec lui, je n'osai demander ou etait sa compagne
+ de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder
+ derriere moi comme si je la sentais approcher, et j'epiais la porte
+ d'une chambre voisine d'ou je m'attendais a la voir apparaitre. Il
+ y avait pourtant deux desirs contraires en moi: l'un qui haletait
+ ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci
+ perdait toujours a la loterie.
+
+ Tout a coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand
+ apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare
+ blancheur, vetue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit
+ chapeau de peluche orne d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec
+ une echarpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin
+ gout francais. Je ne l'avais vue encore aussi elegamment paree et j'en
+ demeurais surpris, lorsque s'avancant vers moi avec une grace et une
+ desinvolture enchanteresses, elle me dit: "--Signor Pagello, j'aurais
+ besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si,
+ cependant, cela ne vous derange pas."
+
+ Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honore de me mettre a
+ son service comme _cicerone_ et comme interprete. Alfred alors nous
+ congedia, et nous sortimes ensemble. Quand je me sentis au grand
+ air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de
+ desinvolture et plus d'agilite. Elle me raconta comment elle vivait
+ depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons
+ nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle etait
+ determinee a ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon
+ sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux
+ fermes. Je vous fais grace de la tres longue conversation que j'eus
+ avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et
+ de-la sur la place Saint-Marc. Nous parlames comme tout le monde en
+ semblable cas. C'etaient les variations accoutumees du verbe _je
+ t'aime_... Mais, apres vingt jours ecoules, il survint des faits plus
+ graves.
+
+Le journal de Pagello suspend ici le recit de son aventure, du moins
+jusqu'apres que Musset aura quitte Venise. C'est maintenant pourtant
+que le drame commence.--La maladie du poete et sa convalescence se
+prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que
+s'est-il exactement passe entre eux dans ces deux mois?
+
+George Sand n'avait pas tarde a se donner a Pagello, nous le prouverons
+amplement tout a l'heure. Elle a pourtant proteste toute sa vie contre
+"_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux
+d'un mourant_[98]".
+
+[Note 98. Lettre a Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril
+1896.]
+
+Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait
+meme soupconne jusqu'a l'evidence l'infidelite de son amie, c'est hors
+de doute. Il sera difficile pourtant de preciser l'etat d'ame complexe
+du pauvre grand poete a son depart de Venise.
+
+Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuade
+a sa faiblesse qu'elle l'avait sauve corps et ame, se posant comme
+l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentre a Paris, il
+s'occupera des affaires de George Sand; l'eloignement la lui poetisera,
+en la justifiant a ses yeux, et le 30 avril, il n'hesitera pas a lui
+ecrire: "Je voudrais te batir un autel, fut-ce avec mes os!" Cet autel,
+il l'elevera dans les trois dernieres parties de la _Confession d'un
+enfant du siecle_, ou il n'accuse que lui-meme. Ce qui n'empechera point
+son orgueilleuse idole d'ecrire alors a Mme d'Agoult: "Les moindres
+details d'une intimite malheureuse y sont si fidelement, si
+minutieusement rapportes... que je me suis mise a pleurer comme une bete
+en fermant le livre..."
+
+Que Musset ait ete sans reproche, il n'en saurait etre question.
+Lui-meme s'en est genereusement confesse. Son inegalite de caractere,
+due a des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intemperance, qui
+offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintee d'egoisme
+durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du
+decouragement, sinon un dessein de revanche. On a parle de legeres
+infidelites de Musset dans les premieres semaines de leur sejour a
+Venise,--elle, languissante de lievre, mais surtout preoccupee d'ecrire:
+obsession d'un travail regulier qui exasperait l'eternelle fantaisie du
+poete. Lui-meme se serait ouvert a Arsene Houssaye de quelques
+passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement
+allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le
+poete, hante de la superstition francaise, n'a pas voulu se vanter de
+n'avoir obtenu que ce qu'il meritait?...
+
+[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.]
+
+Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la
+maitresse, sa legerete, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant.
+Voila des jours et des semaines qu'elle le veille, en mere inquiete,
+avec ce devouement sans bornes dont elle avait la source dans son
+instinct de protection, quand tout a coup elle s'avise de prendre
+Pagello pour amant. Elle n'a pas a invoquer de nouvelles trahisons. Au
+debut de cette grave maladie, elle a appele Pagello, en lui ecrivant
+"qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde".--Peut-etre
+deja se defendait-elle contre elle-meme en ecrivant ces mots. Mais
+pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-etre Musset
+l'avait-il desire?...
+
+Nous avons vu dans le journal sincere du medecin la naissance de sa
+bonne fortune. Le poete s'en apercut bientot; mais comment lui vint le
+soupcon? Il faut parler ici d'un episode fameux: la vision qu'aurait eue
+Musset, alors en grand danger, de l'etrange facon dont sa garde-malade
+remplissait les intermedes avec Pagello. On connait la scene contee dans
+_Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa
+maitresse et son medecin. Entre deux acces de lethargie il les apercoit,
+dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate
+qu'ayant dine la, ils ont bu dans le meme verre...
+
+Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette periode
+experimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source,
+croyait la vision du poete reelle; la correspondance des deux amants
+prouvera-t-elle que le poete n'avait pas reve?... Or, d'Alfred de Musset
+lui-meme, nous ne savons rien encore, qu'a travers le livre de son
+frere, ou l'on a pretendu que la rancune eclatait a chaque page. La
+famille du poete a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset
+n'avait dit que la verite. Comment mettre en doute une affirmation de la
+force de celle-ci: "Il n'appartenait qu'a Edouard Falconey de raconter
+des evenements qui ont exerce une influence considerable sur son genie
+et sur sa vie entiere; lui seul a pu recueillir les details de cette
+singuliere soiree... En voici la relation _telle qu'il la dicta
+lui-meme_ a Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard." Suit la
+scene bien connue de l'hotel Danieli. Mais nous avons affaire a un
+roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son heros dans l'interet
+de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le
+chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau inedit que Mme Lardin de
+Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frere Paul:
+
+DICTE PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRERE, DECEMBRE 1852.
+
+Il y avait a peu pres huit ou dix jours que j'etais malade a Venise. Un
+soir, Pagello et G.S. etaient assis pres de mon lit. Je voyais l'un, je
+ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les
+sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants,
+ils resonnaient dans ma tete avec un bruit insupportable.
+
+Je sentais des bouffees de froid monter du fond de mon lit, une vapeur
+glacee, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me penetrer jusqu'a
+la moelle des os. Je concus la pensee d'appeler, mais je ne l'essayai
+meme pas, tant il y avait loin du siege de ma pensee aux organes qui
+auraient du l'exprimer. A l'idee qu'on pouvait me croire mort et
+m'enterrer avec ce reste de vie refugie dans mon cerveau, j'eus peur; et
+il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main,
+je ne sais laquelle, ota de mon front la compresse d'eau froide, et je
+sentis un peu de chaleur.
+
+J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon etat. Ils
+n'esperaient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tata le
+pouls. Le mouvement qu'il me fit faire etait si brusque pour ma pauvre
+machine que je souffris comme si on m'eut ecartele. Le medecin ne se
+donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta
+comme une chose inerte, me croyant mort ou a peu pres. A cette secousse
+terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre a la fois; j'entendis un
+coup de tonnerre dans ma tete et je m'evanouis. Il se passa ensuite un
+long temps. Est-ce le meme jour ou le lendemain que je vis le tableau
+suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en
+soit, je suis certain d'avoir apercu ce tableau que j'aurais pris pour
+une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne
+m'eussent appris que je ne m'etais pas trompe. En face de moi je voyais
+une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tete renversee
+en arriere. Je n'avais pas la force de soulever ma paupiere pour voir le
+haut de ce groupe, ou la tete de l'homme devait se trouver. Le rideau
+du lit me derobait aussi une partie du groupe; mais cette tete que je
+cherchais vint d'elle-meme se poser dans mon rayon visuel. Je vis les
+deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit
+pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette
+revelation; mais je compris tout a coup et je poussai un leger cri.
+J'essayai alors de tourner ma tete sur l'oreiller et elle tourna. Ce
+succes me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur
+et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: "Mes
+amis, je suis vivant!" Mais je songeai qu'ils ne s'en rejouiraient pas
+et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et
+dit: "Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauve!" Je l'etais en
+effet.
+
+C'est, je crois, le meme soir, ou le lendemain peut-etre que Pagello
+s'appretait a sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de
+prendre le the avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et
+causa gaiement. Ils se parlerent ensuite a voix basse, et j'entendis
+qu'ils projetaient d'aller diner ensemble en gondole a Murano. "--Quand
+donc, pensais-je, iront-ils diner ensemble a Murano? Apparemment quand
+je serai enterre." Mais je songeai que les dineurs comptaient sans leur
+hote. En les regardant prendre leur the, je m'apercus qu'ils buvaient
+l'un apres l'autre dans la meme tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello
+voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passerent derriere un paravent,
+et je soupconnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumiere
+pour eclairer Pagello. Ils resterent quelque temps ensemble sur
+l'escalier. Pendant ce temps-la, je reussis a soulever mon corps sur mes
+mains tremblantes. Je me mis _a quatre pattes_ sur le lit. Je regardai
+la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne
+m'etais pas trompe. Ils etaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir
+l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore
+le moyen de douter, tant j'avais de repugnance a croire une chose si
+horrible!
+
+Les lettres de George Sand a Pagello, que celui-ci, vingt fois pres de
+les detruire, a conservees pourtant (M. Maurice Sand lui savait gre de
+sa discretion), nous eclaireraient pleinement sur cette phase de leur
+amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, apres son Journal
+intime, j'ai pense qu'il n'y avait plus d'indiscretion a publier, non
+sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en
+avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme ecriture,
+une precieuse planche d'anatomie morale adressee par George Sand a son
+nouvel amant.
+
+J'y lis clairement qu'une scene violente entre Lelia et Musset a resulte
+du "continuel espionnage" trop justifie de celui-ci. Pagello, attriste
+par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demande a George Sand de
+lui pardonner. Elle y aurait consenti "par faiblesse et imprudence",
+ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-meme ce que c'est que le
+repentir! Elle eut prefere tout avouer a Alfred; il eut d'abord beaucoup
+pleure, puis se fut calme. Elle ne l'eut revu qu'a l'heure de partir
+pour la France; elle l'y eut accompagne et on se fut separe amicalement
+a Paris.
+
+Pagello apparait ici comme un honnete coeur qui a pu envisager chez
+son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour
+peut-etre. Mais elle ne sait etre genereuse: quand on l'a offensee et
+qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. "Ma conduite peut
+etre magnanime, mon coeur ne peut pas etre misericordieux. Je suis trop
+bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par
+honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible."
+
+Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en
+expliquant a Pagello quelle soumission elle espere de lui...
+
+Mais la singuliere amoureuse interrompt ses remontrances pour declarer a
+son amant qu'il reunit a ses yeux toutes les perfections.
+
+C'est la premiere fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout
+de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas use. Ici,
+un hymne sensuel d'une etonnante vigueur, qu'attriste pour finir, comme
+une ombre importune, la vision toujours presente de l'autre amour
+qu'elle veut croire a son declin.--Voici ce document decisif:
+
+ Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour
+ lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas
+ de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre
+ dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et
+ sans nous exposer a le voir d'un moment a l'autre devenir furieux. Tu
+ m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes
+ ne me portait que trop a suivre ton conseil; mais ma raison me dit que
+ ce pardon etait un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais
+ bientot sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa
+ fibre est tres sensible; mais son ame n'a ni force ni veritable
+ noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignite
+ qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au
+ repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet
+ de demander pardon a qui que ce soit; et quand je vois les torts
+ recommencer apres les larmes, le repentir qui vient apres ne me semble
+ plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'etre genereuse. Je le serai;
+ mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les
+ trois. Dans deux ou trois jours, les soupcons d'Alfred recommenceront
+ et deviendront peut-etre des certitudes. Il suffira d'un regard entre
+ nous pour le rendre fou de colere et de jalousie. S'il decouvre la
+ verite, a present, que ferons-nous pour le calmer? Il nous detestera
+ pour l'avoir trompe.--Je crois que le parti que j'avais pris
+ aujourd'hui etait le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleure, beaucoup
+ souffert dans le premier moment, et puis il se serait calme, et sa
+ guerison aurait ete plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne
+ me serais montree a lui que le jour de son depart pour la France et je
+ l'aurais accompagne. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble,
+ il n'aurait plus eu aucun sujet de colere et d'inquietude, et nous
+ aurions pu lui et moi arriver a Paris et nous y separer avec amitie.
+ Au lieu que nous serons peut-etre ennemis jures avant de quitter
+ Venise. C'est le relachement des nerfs apres une crispation, c'est un
+ besoin de pleurer apres le besoin de blasphemer. Je ne peux pas etre
+ ainsi. Je ne peux pas etre ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est
+ impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne
+ vous aime plus_, il est impossible a mon coeur de retracter ce qu'a
+ prononce ma bouche. C'est la, je crois, un mauvais caractere: je suis
+ orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais.
+ Je ne suis pas genereuse, ma conscience me force a te le dire.
+ Ma conduite peut etre magnanime, mon coeur ne peut pas etre
+ misericordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis
+ servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par
+ amour ce m'est impossible.
+
+ Songe a cela, reflechis a mon caractere et souviens-toi de ce que tu
+ as dit une fois:
+
+ Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,
+ Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.
+
+ Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre a present, si je
+ cessais de t'aimer.
+
+ Je vieillis et mon coeur s'epuise, mais je puis devenir de glace
+ pour toi d'un jour a l'autre. Prends garde, prends garde a moi! Pour
+ conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien pres de la
+ perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle!
+ L'amitie peut etre oublieuse et tolerante. Je pardonne tout a mes
+ amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais
+ l'amour, selon moi, c'est la veneration, c'est un culte. Et si mon
+ dieu se laisse tomber tout a coup dans la crotte, il m'est impossible
+ de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de
+ pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure
+ ou une grossierete a une femme! Non: pas meme a celle qui te serait
+ indifferente. C'est bien bete de ma part de le craindre et de me
+ mefier. C'est toi au contraire qui dois te mefier de moi. Es-tu sur
+ que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si
+ exigeante et si severe, ai-je bien le droit d'etre ainsi?
+
+ Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irreprochable?
+ Helas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherche cette perfection sans la
+ rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui realiseras
+ mon reve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu.
+ Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule
+ et que je songe a mes maux passes que le doute et le decouragement
+ s'emparent de moi.
+
+ Quand je vois ta figure honnete et bonne, ton regard tendre et
+ sincere, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne
+ songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles
+ et si bonnes! tu parles une langue si melodieuse, si nouvelle a mes
+ oreilles et a mon ame! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est
+ juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais du toujours
+ aimer. Pourquoi t'ai-je rencontre si tard? quand je ne t'apporte
+ plus qu'une beaute fletrie par les annees et un coeur use par les
+ deceptions--Mais non, mon coeur n'est pas use. Il est severe, il est
+ mefiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionne. Jamais je
+ n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la derniere fois que tu
+ m'as couverte de tes caresses. (_Un mot efface_.)
+
+ Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il
+ n'y a que Dieu qui puisse me dire: "Tu n'aimeras plus."--Et je sens
+ bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retire le feu
+ du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je
+ suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est
+ toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es a present, n'y change rien. Je
+ ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la
+ premiere fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste
+ mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de
+ jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh!
+ quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta
+ chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne
+ voie, que je n'entende rien que toi, et tu...
+
+ --Etre heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela a Dieu et a
+ toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus a mes
+ chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien
+ triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal paye, si
+ deplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni
+ finir, est un supplice. Il est la devant moi comme un mauvais presage
+ pour l'avenir et semble me dire a tout instant: "Voila ce que devient
+ l'amour." Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux
+ esperer, croire en toi seul, t'aimer en depit de tout et en depit
+ de moi-meme. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcee. Dieu aussi l'a
+ voulu. Que ma destinee s'accomplisse.
+
+Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de
+devouement passionne, mais fiere, mais orgueilleuse indomptablement.
+Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un
+jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondement cherie.
+Mais c'est surtout a elle-meme qu'elle devait ne point pardonner.
+Sa fierte n'eut point consenti a rendre un entrainement des sens
+responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poete. Et la
+fatalite de sa nature la poussait a se justifier, au nom de sa dignite
+meme, d'une revanche qu'elle pensait legitime, que demain peut-etre elle
+maudirait...
+
+Comment Musset fut-il eclaire sur la situation? La nuit de l'hotel
+Danieli l'obsedait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui
+persuader qu'il s'etait trompe. Ce qui reste mysterieux, dans les
+tristes conditions de l'ame amoureuse, chancelante et si faible du
+malheureux poete, c'est la psychotherapie que lui imposa sa maitresse.
+L'examen n'en saurait etre que defavorable a George Sand, si surtout
+l'on s'arrete aux temoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'apres
+ces temoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras,
+abordait recemment la question dans un judicieux article: "... On
+s'employa a le calmer, puis a le faire taire, puis a endormir ses
+soupcons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du delire. On l'en avertit.
+On lui dit: "Il faut que vous ayez reve une fois de plus." George, en
+outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance
+et qui lui etaient meme revenues devant elle.... Un jour qu'il repetait
+ce qu'il appelait ses reveries de folles, l'on s'emporta jusqu'a lui
+faire la menace decisive, celle qu'il avait crainte jusqu'a ce moment de
+sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaca de la
+maison de sante... La peur acheva donc de dompter les revoltes et les
+inquietudes d'Alfred. Il admit des lors ce qu'il plut a George de
+conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupcons,
+egalement injurieux pour l'amour et l'amitie, le penetrerent de
+scrupules... Et ceci est la these meme de la _Confession d'un enfant du
+siecle_[100]..."--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle
+etait capable de l'aimer encore, et cette fois desesperement. Pourquoi
+ne pas s'en tenir a l'explication naturelle, la detresse des sens aupres
+d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poete devant la subtile
+psychologie de son amie,--sa maitresse vraiment,--quand nous aurons vu
+celle-ci lui ecrire a Paris: "Oh! cette nuit d'enthousiasme ou, _malgre
+nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: "Vous vous aimez et vous
+m'aimez pourtant. Vous m'avez sauve ame et corps!"--N'oublions pas
+qu'ils etaient a Venise, dans la Romantique eternelle, aimantes de
+fievreuse folie par la ville d'amour.
+
+[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits menages romantiques_, dans la _Gazelle
+de France_ du 15 oct. 1896.]
+
+La plus grave accusation portee contre George Sand par Paul de Musset,
+celle d'avoir greffe la terreur sur la jalousie dans les tourments du
+poete convalescent, merite de nous arreter. L'auteur de _Lui et Elle_
+donne encore son recit pour conforme a une dictee de son frere. Elle a
+ete conservee: on ne peut guere mettre en doute l'authentique valeur de
+ce document. J'en dois aussi la communication a Mme Lardin de Musset.
+On comparera ce second recit "dicte par Alfred de Musset, en decembre
+1852", avec le passage en question du roman:
+
+ Nous etions loges a Saint-Moise, dans une petite rue qui aboutissait
+ au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand.
+ Elle nia effrontement ce que j'avais vu et entendu et me soutint que
+ tout cela etait une invention de la fievre. Malgre l'assurance dont
+ elle faisait parade, elle craignait qu'en presence de Pagello il lui
+ devint impossible de nier, et elle voulut le prevenir, probablement
+ meme lui dicter les reponses qu'il devrait me faire lorsque je
+ l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumiere sous la porte
+ qui separait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai
+ chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans
+ son lit. D'ailleurs elle ecrivait sur ses genoux et l'encrier etait
+ sur sa table de nuit. Je n'hesitai pas a lui dire que je savais
+ qu'elle ecrivait a Pagello et que je saurais bien dejouer ses
+ manoeuvres. Elle se mit dans une colere epouvantable et me declara
+ que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui
+ demandai comment elle m'en empecherait. "En vous faisant enfermer dans
+ une maison de fous", me repondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je
+ rentrai dans ma chambre sans oser repliquer. J'entendis George Sand
+ se lever, marcher, ouvrir la fenetre et la refermer. Persuade qu'elle
+ avait dechire sa lettre a Pagello et jete les morceaux par la fenetre,
+ j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la
+ ruelle. La porte de la maison etait ouverte, ce qui m'etonna beaucoup.
+ Je regardai dans la rue et j'apercus une femme en jupon enveloppee
+ d'un chale. Elle etait courbee. Elle cherchait quelque chose a terre.
+ Le vent etait glacial. Je frappai sur l'epaule de la chercheuse, lui
+ disant, comme dans le _Majorat_: "George, George, que viens-tu faire
+ ici a cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le
+ vent les a balayes; mais ta presence ici me prouve que tu avais ecrit
+ a Pagello."
+
+ Elle me repondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit;
+ qu'elle me ferait arreter tout a l'heure; et elle partit en courant.
+ Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivee au Grand-Canal, elle
+ sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais
+ je m'etais jete dans la gondole, a cote d'elle, et nous partimes
+ ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En debarquant
+ au Lido, elle se remit a courir, sautant de tombe en tombe dans le
+ cimetiere des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin
+ elle s'assit epuisee sur une pierre sepulcrale. De rage et de depit,
+ elle se mit a pleurer: "A votre place, lui-dis-je, je renoncerais a
+ une entreprise impossible. Vous ne reussirez pas a joindre Pagello
+ sans moi et a me faire enfermer avec les fous. Avouez plutot que vous
+ etes une c...--Eh bien! oui, repondit-elle.--Et une desolee c...",
+ ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue a la maison.
+
+Dans une longue note inedite ajoutee par elle-meme a sa correspondance
+avec Musset, George Sand refute, non sans indignation, ce qu'elle
+considere comme une calomnie. L'impartialite nous oblige a en donner
+un fragment,--non sans faire observer que si la dictee de Musset est
+posterieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification
+de George Sand est posterieure a la mort du poete[101].
+
+[Note 101. M. Maurice Clouard (article cite: _Revue de Paris_ du 1er
+aout 1896) a donne une impression et des extraits de ce morceau.]
+
+ La lettre a laquelle il fait allusion dans celle qui precede, et qui
+ a donne lieu a de si belles histoires (forme) neuf petites lignes
+ ecrites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra
+ l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait a un sou dans les rues
+ de Venise. Il l'avait achetee le matin, et elle se trouvait sur la
+ table. Il etait alors tourmente de visions et de soupcons jaloux.
+ _Elle_ le veillait toujours, bien qu'il fut en convalescence; mais
+ il etait souvent tres agite. Le croyant endormi, et ne voulant pas
+ l'eveiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ ecrivit sur le
+ _verso_ de cette chanson:
+
+ "Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere
+ fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: "_Son matto. (Je
+ deviens fou.)_" Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal
+ gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri.
+ Se forse ubbri..." Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un
+ mouvement; _elle_ mit ce qu'elle ecrivait dans sa poche; _il_ s'en
+ apercut et demanda a le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le
+ montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus
+ tard.
+
+ Voici la traduction: "Il a ete tres mal cette nuit, le pauvre enfant!
+ Il croyait voir des fantomes autour de son lit, et criait toujours:
+ "Je suis fou! je deviens fou!" Je crains beaucoup pour sa raison. Il
+ faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la
+ gondole, hier. S'il n'etait qu'ivre..." Probablement la phrase devait
+ etre terminee ainsi: "S'il n'etait qu'ivre, ce ne serait pas si
+ inquietant[102]."
+
+[Note 102. Cette chanson ainsi annotee par G. Sand, n'a pas ete
+retrouvee, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en
+passant, que le poete, parle, dans sa _dictee_, d'une lettre ecrite _a
+l'encre_ et non au crayon...]
+
+ Il eprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des
+ excitants, et deux ou trois fois, malgre toutes les precautions, il
+ reussit a boire en s'echappant, sous pretexte de promenade en gondole.
+ Chaque fois, il eut des crises epouvantables, et il ne fallait pas en
+ parler au medecin devant lui, car il s'emportait serieusement contre
+ ces revelations. Comme lui-meme craignait pour sa raison, il n'est pas
+ etonnant non plus qu'_elle_ ne voulut pas lui montrer cette phrase:
+ "_Temo molto per la sua ragione_" et, comme pour lui oter des soupcons
+ qui, par moment, l'exasperaient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_,
+ a part, au medecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier,
+ glisses furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont
+ il fallait qu'il fut informe.
+
+ Plus tard, _elle_ consentit, a Paris, a _lui_ remettre cette _fameuse
+ lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait tres calme et tres gueri
+ dans ce moment-la; il fut d'abord tres reconnaissant et tres console;
+ mais son imagination, que les boissons excitantes ramenerent bientot
+ aux acces de delire, travailla enormement cette phrase: "_Temo molto
+ per la sua ragione_." Il en parla peut-etre a son frere: de la,
+ l'epouvantable et infame accusation de l'avoir menace, a Venise, de
+ la _Maison des fous_. Mais jamais une si meprisable idee ne lui est
+ venue, a _lui!_ Il etait fantasque, injuste, fou reellement dans
+ l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid...
+
+Apres lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins
+singulier, chez George Sand, cet obsedant besoin de se justifier, quand
+on connait sa lettre,--evidemment anterieure a la scene evoquee,--sa
+lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle esperer qu'elle resterait a
+jamais medite?--A moins d'admettre que cette nuit-la, precisement, elle
+n'ecrivit a son amant nouveau--rien dont put s'offenser son amant de la
+veille?... N'empeche qu'avec l'intimite que nous avons surprise entre
+elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de demontrer
+son erreur a Musset denote chez elle un instinct de dissimulation du
+plus obstine feminisme.
+
+Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poete, s'il soupconna seulement
+les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello,
+n'ignora plus, apres la scene du Lido, les sentiments qui avaient germe
+entre eux durant sa maladie. Pagello lui-meme nous a appris, mais
+indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione
+italiana_ de 1881, comment le poete fut instruit de sa disgrace.
+
+George Sand n'avait qu'une volonte. Nous l'avons vue ecrire a Pagello
+qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait.
+
+ "--Croyez-vous, Docteur, commenca-t-elle froidement, qu'Alfred soit
+ capable de supporter une forte emotion?
+
+ --Vous dites? demanda Pagello.
+
+ --Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus
+ votre maitresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur
+ Pagello[103]..."
+
+[Note 103: Cette scene est rapportee par l'auteur anonyme de l'article
+de l_'Illustrazione_, d'apres le temoignage du Venitien Jacopo Cabianca
+qui en tenait le recit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirme
+depuis, et maintes fois, l'exactitude.]
+
+Paul de Musset donne une version equivalente. A l'en croire, Alfred,
+trop spirituel pour se facher et voyant la confusion de Pagello, aurait
+pardonne genereusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection
+de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poete, plus
+epris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence
+des larmes de sang.
+
+[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.]
+
+"J'aime le docteur Pagello." Que cette parole ait ete ou non dite,
+Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations
+de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres temoignent d'un
+souci constant de sa dignite a cet egard, d'un besoin de croire a la
+delicatesse de celle qui l'avait aime. Elle prit soin d'ailleurs de
+l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentree elle-meme
+a Paris, elle n'hesitait pas a le rassurer en ces termes:
+
+ Je n'ai a te repondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que
+ j'ai aime Pierre, et meme apres ton depart, apres t'avoir dit que je
+ l'aimais _peut-etre_, que _c'etait mon secret_ et que _n'etant plus
+ a toi je pouvais etre a lui sans te rendre compte de rien_, il s'est
+ trouve dans sa vie, a lui, dans ses liens mal rompus avec ses
+ anciennes maitresses, des situations ridicules et desagreables qui
+ m'ont fait hesiter a me regarder comme engagee par des precedents
+ _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincerite dont j'appelle
+ a toi-meme et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai
+ pas permis a Venise de me demander le moindre detail, si nous nous
+ etions embrasses tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te defends
+ d'entrer dans une phase de ma vie ou j'avais le droit de reprendre les
+ voiles de la pudeur vis-a-vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.)
+
+George Sand lui refusait donc "le droit de l'interroger sur Venise".
+Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un
+enfant du siecle_, ou il expose, n'accusant toujours que lui-meme, cette
+periode navree et resignee de son histoire, il semble appuyer sur cette
+conviction de sa detresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour
+moral entre Smith et Brigitte Pierson.
+
+Un jour cependant, un soir d'automne de la meme annee, George Sand
+ecoutant le passe, reconnut sa part de faiblesse dans les miseres de cet
+amour. Apres un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir,
+elle s'etait sentie l'adorer. Lelia pouvait-elle aimer autrement qu'avec
+desespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le poete, et, rentree
+chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une
+sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle
+peut-etre que tout ce qu'a ecrit George Sand, est restee inedite. La
+jeune femme y apparait a son tour tres sincere--et bien miserable. Ce
+court fragment peut en donner l'idee:
+
+ Mon Dieu, rendez-moi ma feroce vigueur de Venise; rendez-moi cet apre
+ amour de la vie, qui m'a pris comme un acces de rage, au milieu du
+ plus affreux desespoir; faites que je m'ecrie encore: "Ah! l'on
+ s'amuse a me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant!
+ Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir,
+ je veux vivre!" Mais comme cela est tombe! Dieu, tu le sais, comme tu
+ m'as abandonnee apres! C'etait donc un crime? L'amour de la vie
+ est donc un crime? L'homme qui vient dire a une femme: "Vous etes
+ abandonnee, meprisee, chassee, foulee aux pieds. Vous l'avez peut-etre
+ merite. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais
+ je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me
+ devoue a vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je
+ veux vous sauver, je vous aiderai a remplir vos devoirs aupres d'un
+ convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez
+ plus, et vous reviendrez. Je crois en vous." Un homme qui me disait
+ cela pouvait-il me sembler coupable a ce moment-la? Et si, apres
+ avoir concu l'esperance de persuader cette femme, emporte, lui, par
+ l'impatience de ses sens ou bien par le desir de s'assurer de sa foi,
+ avant qu'il fut trop tard, il l'obsede de caresses, de larmes, il
+ cherche a surprendre ses sens par un melange d'audace et d'humilite.
+ Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'etre adoree et
+ persecutee et imploree des heures entieres; il y en a qui ne l'ont
+ jamais fait, qui n'ont jamais tourmente obstinement une femme; plus
+ delicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnat, ils l'ont
+ persuadee, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontre que
+ de ces hommes-la. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier
+ mot ne m'a pas arrache un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cede?
+ Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brisee
+ ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas
+ moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat premedite.
+
+Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une eternite sur son
+coeur, une visite inattendue vint temperer les amertumes de Musset. Il
+avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis apres son
+frere Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de
+change parisien, intelligent, mondain, artiste, elegant, desoeuvre,
+Tattet menait largement l'existence du dandy cultive, ou, plus fortune,
+Musset l'eut suivi sans doute, au detriment de son genie. Les deux amis
+n'en partageaient pas moins les memes plaisirs. Et Musset faisait chaque
+automne de longs sejours chez les parents de Tattet, a Bury, dans la
+vallee de Montmorency.
+
+L'affection qu'il garda toujours a cet intime compagnon de sa jeunesse
+est immortalisee par les stances bien connues des _Premieres poesies_:
+
+ Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es reste
+ fidele ou tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prete plus d'un lien
+ fragile, Mais c'est l'adversite qui m'a fait un ami...
+
+Le poete etant a Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie
+Dejazet, fit un detour pour l'aller voir. Il le trouva presque retabli,
+comme en temoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au
+theatre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-meme a Sainte-Beuve,
+apres avoir quitte son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse
+sollicitude de Sainte-Beuve et l'etat precaire des pauvres amants de
+Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous interesse:
+
+ Je ne sais quel bon genie m'a conduit a Venise et m'a fait executer
+ par moi-meme et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec
+ tant d'instances. J'ai tache, pendant mon sejour a Venise, de procurer
+ quelques distractions a Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la
+ maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguee. Je ne les ai quittes que
+ lorsqu'il m'a ete bien prouve que l'un etait tout a fait hors de
+ danger, et que l'autre etait entierement remise de ses longues
+ veilles.
+
+ Soyez donc maintenant sans inquietude, mon cher M. de Sainte-Beuve;
+ Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout devoue, tres capable,
+ et qui le soigne comme un frere. Il a remplace aupres de lui un ane
+ qui le tuait tout bonnement. Des qu'il pourra se mettre en route, Mme
+ Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un desir effrene.
+ Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur
+ donc de ma part a tous deux ce que votre eloquente amitie trouvera
+ pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien
+ devouee[105].
+
+[Note 105: _Revue de Paris_, 1er aout 1896.]
+
+George Sand avait ouvert son coeur a ce cher camarade de Musset. Pagello
+lui-meme s'etait fait de lui un ami sincere. Tout a ete conserve de
+leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,--a part
+soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir
+d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus
+tard essayant de detourner Musset de celle qui rendait sa vie si
+malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites a Venise,
+celle-ci lui avait-elle tout avoue? Le lecteur jugera, d'apres ce
+fragment d'une de ses lettres a Tattet, ce qu'il lui convient de
+conclure:
+
+ ...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la feroce Lelia,
+ repondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang
+ des hommes, en quoi elle est tres inferieure a Han d'Islande; dites
+ qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin
+ et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul
+ de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une
+ personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et
+ de sincerite etait l'effet du hasard et du desoeuvrement. Je n'en
+ sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idee de m'en repentir et
+ qu'apres avoir parle avec franchise pour repondre a vos questions,
+ j'ai ete touchee de l'interet avec lequel vous m'avez ecoutee. Il y
+ a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est
+ l'affection et le devouement que nous avons pour la meme personne.
+ Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je desire desormais. Vous
+ etes sur de pouvoir contribuer a son bonheur, et moi, j'en doute pour
+ ma part. C'est en quoi nous differons et c'est en quoi je vous envie.
+ Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une
+ providence. Il retrouvera en lui-meme plus qu'il ne perdra en moi;
+ il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la
+ solitude.
+
+ En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous
+ n'aurons pas, par consequent, le plaisir de vous avoir pour compagnon
+ de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette
+ reellement. Nous aurions ete tranquilles et _allegri_ avec vous, au
+ lieu que nous allons etre inquiets et tristes. Nous ne savons pas
+ encore a quoi nous forcera l'etat de sa sante physique et moral.
+ Il croit desirer beaucoup que nous ne nous separions pas et il me
+ temoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours ou il a
+ aussi peu de foi en son desir que moi en ma puissance, et alors, je
+ suis pres de lui entre deux ecueils: celui d'etre trop aimee et de lui
+ etre dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'etre pas assez sous
+ un autre rapport, pour suffire a son bonheur. La raison et le courage
+ me disent donc qu'il faut que je m'en aille a Constantinople, a
+ Calcutta ou a tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi
+ et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que
+ le hasard vous a amene aupres de son lit clans un temps ou il avait
+ la tole encore faible et qu'alors n'etant separe des secrets de notre
+ coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des
+ souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez
+ vu la vieille femme repandre sur ses tisons deux ou trois larmes
+ silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au
+ milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait
+ a exciter en elle, un cri de douleur s'est echappe une ou deux fois du
+ fond de son ame pour appeler la mort[106].
+
+[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er aout 1896.]
+
+Quand George Sand adressait a Alfred Tattet ce beau discours resigne,
+elle s'etait donnee a Pagello... Avec la sante lentement revenue, Musset
+avait trouve la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon
+de son amie, il pleurait ce qu'on lui demontrait avoir ete sa faute
+impardonnable:
+
+ Il faudra bien t'y faire, a cette solitude,
+ Pauvre coeur insense, tout pret a se rouvrir,
+ Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.
+ Il faudra bien t'y faire, et sois sur que l'etude,
+
+ La veille et le travail, ne pourront te guerir.
+ Tu vas, pendant longtemps, faire un metier bien rude,
+ Toi, pauvre enfant gate, qui n'as pas l'habitude
+ D'attendre vainement et sans rien voir venir.
+
+ Et pourtant, o mon coeur, quand tu l'auras perdue,
+ Si lu vas quelque part attendre sa venue,
+ Sur la plage deserte en vain tu l'attendras,
+
+ Car c'est toi qu'elle fuit de contree en contree,
+ Cherchant sur cette terre une tombe ignoree
+ Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]...
+
+ Voici qu'approchait l'heure de son retour en
+ France. Apres les orages probables qui l'assombrirent
+ pour toujours, le pauvre enfant faisait
+ un cruel retour au passe et sa faiblesse s'exhalait
+ dans cette plainte douloureuse[108]:
+
+ Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,
+ De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,
+ Quand dans la nuit profonde, o ma belle maitresse,
+ Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!
+
+ La memoire en est morte, un jour te l'a ravie,
+ Et cet amour si doux qui faisait sur la vie
+ Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,
+ Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!
+
+[Note 107, 108: Vers publies par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
+
+On ne sait presque rien des derniers jours de Musset a Venise. Le 22
+mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre a Alfred Tattet en
+fait foi;--le 28 il part seul. "Les troisieme, quatrieme et cinquieme
+chapitres de la _Confession d'un enfant du siecle_ donnent une idee
+de ce qui a du se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice
+Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'ame et
+de generosite en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de
+Pagello[109]." J'estime, au contraire, que cette derniere semaine fut
+lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa
+vision de l'hotel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord
+qu'avait ratifie sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa generosite.
+A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un pere. A eux
+deux, ils avaient "adopte" Musset. Et lui-meme, l'inconstant poete, aux
+premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ ou
+elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engage_ Pagello _a
+consoler_ cette compagne dont il se sentait excede.... C'est la these
+d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut
+s'acharner a le persuader, pendant ces dernieres semaines, qu'il avait,
+lui seul, prepare et voulu l'etrange situation ou ils se debattaient
+tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimere de cette poursuite
+du repos hors de la voie commune. Qu'il y eut ou non de sa faute dans la
+rupture, il aimait maintenant et n'etait plus aime. Un jour vint ou,
+n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de facon trop
+claire et trop prompte pour sa Tranquillite...
+
+[Note 109: M. Clouard, article cite de la _Revue de Paris_, p. 755.]
+
+Une courte lettre de Musset, datee de Venise, nous fait entrevoir les
+orages qui ont precede son depart. Elle nous apprend qu'il s'etait deja
+separe de George Sand. Encore convalescent, il etait sur le point de
+rentrer a Paris, accompagne seulement d'un domestique, le perruquier
+_Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'ame, il envoyait
+ce supreme adieu a sa bien-aimee:
+
+ Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indifference
+ pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donne aujourd'hui est le
+ dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai
+ fait dehors, avec la pensee que je t'avais perdue pour toujours, j'ai
+ senti que j'avais merite de te perdre, et que rien n'est trop dur pour
+ moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non,
+ il m'importe a moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface deja et
+ s'eloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le
+ sillon de ma vie ou tu as passe, et que celui qui n'a pas su t'honorer
+ quand il te possedait peut encore y voir clair a travers ses larmes,
+ et t'honorer dans son coeur, ou ton image ne mourra jamais. Adieu, mon
+ enfant.
+
+Un gondolier avait porte cette lettre a George Sand; Musset attendait
+devant la Piazzetta; elle lui repondit par ce billet au crayon, sur le
+verso:
+
+ _Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta._
+
+ Non, ne pars pas comme ca! Tu n'es pas assez gueri, et Buloz ne m'a
+ pas encore envoye l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110].
+ Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne
+ suis-je pas toujours le frere George, l'ami d'autrefois[111]?
+
+[Note 110: Reglons une fois pour toutes cette question des avances
+d'argent, a propos de laquelle on a essaye de blamer Musset, en citant
+ces deux fragments de leurs lettres.--D'Elle a Lui (du 29 avril 1834):
+"Je ne veux pas que tu songes a m'envoyer du tien, et ce que tu me dis a
+cet egard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai
+ta parole d'honneur de ne pas songer a ce remboursement avant trois
+ans?"--De Lui a Elle (de l'hiver suivant): "Mon ange adore, je te
+renvoie ton argent. Buloz m'en a envoye...."]
+
+[Note 111: Lettres de George Sand a Alfred de Musset (publiees par
+M. Emile Aucante). _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, pp. 1-48.]
+
+Musset partit le 29 mars, accompagne quelques heures par son amie.
+Avant de quitter Venise, il avait recu d'elle un carnet de voyage qui
+s'ouvrait sur cette dedicace: _A son bon camarade, frere et ami, sa
+maitresse_, GEORGE.--Que n'invoquait-elle aussi sa maternite, la
+meilleure corde de sa lyre!...
+
+
+
+V
+
+Musset a quitte Venise, a peine retabli et le coeur bien malade. George
+Sand l'a confie a un domestique italien, Antonio, perruquier de son
+etat, qui le suivra jusqu'a Paris. Elle-meme l'accompagne quelques
+heures, jusqu'a Mestre. Quand ils se sont separes, elle fait une petite
+excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. "J'ai fait a pied jusqu'a
+huit lieues par jour, ecrit-elle a Jules Boucoiran[112], le precepteur
+de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'etait fort bon
+physiquement et moralement." Dans la meme lettre, elle reconnait aussi
+que Musset "etait encore bien delicat pour entreprendre ce voyage. Je ne
+suis pas sans inquietude sur la maniere dont il le sup portera; mais il
+lui etait plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacre
+a attendre le retour de la sante, la retardait au lieu de l'accelerer.
+Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique tres soigneux et
+tres devoue. Le medecin m'a repondu de la poitrine, en tant qu'il la
+menagerait; mais je ne suis pas bien tranquille." Et elle rentre a
+Venise, "ayant sept centimes dans sa poche", pour installer sa vie
+nouvelle avec le docteur Pagello.
+
+[Note 112: Lettre du 6 avril 1834. _Correspondance_, t. I, p.
+265.--Pourquoi lui ecrit-elle qu'elle a quitte Musset a "Vicence"?]
+
+C'est du ton le plus degage qu'elle explique a ses correspondants son
+intention d'etablir son "quartier general" a Venise, ou elle peut
+travailler en paix et vivre economiquement. Elle compte rayonner dans la
+region des Alpes, en depensant cinq francs par jour, pousser peut-etre
+jusqu'a Constantinople (ce reve de Constantinople reviendra longtemps
+dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'etudiante qui veillait
+en elle), aller ensuite passer les vacances a Nohant et retourner a ses
+lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot a ses plus intimes amis;
+mais tout Paris en etait bientot informe.
+
+Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincerite
+qu'elle mettait a concilier son labeur et ses passions, elle associait
+sa vie a celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette independance,
+si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et
+un mari qui s'accommodait encore de ces libertes d'existence. Mais a se
+rappeler ses debuts dans la vie litteraire, on s'en etonne moins.
+
+Apres deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant ou
+elle se cloitrait trois mois sur six et Paris ou elle vivait selon
+sa fantaisie, la voici installee a Venise. Quand elle en partira, en
+juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un
+et l'autre sont en pension a Paris.
+
+--La rumeur de ses amours en Italie devait hater la rupture avec M.
+Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en etonnera pourtant, dans cette
+sereine inconscience de ses torts qui lui faisait ecrire quinze ans plus
+tard: "Je ne prevoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari
+dussent aboutir a des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il
+n'y en avait plus depuis que nous nous etions faits independants l'un de
+l'autre. Tout le temps que j'avais passe a Venise, M. Dudevant m'avait
+ecrit sur un ton de bonne amitie et de satisfaction parfaite, me donnant
+des nouvelles des enfants et m'engageant meme a voyager pour mon
+instruction et pour ma sante. Ses lettres furent produites et lues dans
+la suite par l'avocat general, l'avocat de mon mari se plaignant "des
+douleurs que son client avait devorees dans la solitude[113]."
+
+[Note 113: _Histoire de ma vie_, 5 deg. partie, chap. III.]
+
+M. Dudevant laissa prononcer la separation contre lui. Autant sa femme
+avait recherche l'eclat et le succes, autant il demandait le silence. Il
+finit taciturne et oublie, alors que le nom de George Sand devenait pour
+toute l'Europe synonyme de singularite et de genie.
+
+--En 1834, George Sand installee a Venise, n'ayant publie que ses
+premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais,
+menant de front indomptablement son labeur et ses passions, deja elle
+semble assuree de l'acquerir.
+
+Voici sur cette epoque de sa vie,--cinq mois dont on ne savait a peu
+pres rien,--la suite du journal intime de Pagello:
+
+ Alfred de Musset gueri, partait en prenant sechement conge de moi.
+ George Sand abandonnait l'hotel Royal[114] et venait habiter un petit
+ appartement a San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'etais
+ connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit.
+
+[Note 114: Ceci est une erreur de Pagello. Sitot apres le
+retablissement de Musset, George Sand et lui s'installerent a San Mose,
+dans le petit appartement ou eut lieu la scene de la lettre. (Voir plus
+haut, p. 115.)]
+
+ Quatre jours apres, mon pere m'ecrivit de Castel-Franco une longue
+ lettre ou il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le
+ mauvais pas que j'avais fait, et ou il ordonnait a mon frere Robert,
+ qui habitait avec moi, de s'eloigner de mon logis et de ma societe
+ tant que durerait cette liaison. Je prevoyais cette premiere amertume
+ et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb.
+ Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de
+ personnes distinguees, souriaient en me rencontrant dans les rues;
+ d'autres pincaient les levres en me regardant, et evitaient de me
+ saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand a mon bras.
+ Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec
+ cette perception qui lui etait propre, voyait et comprenait tout, et
+ lorsque quelque leger nuage passait sur mon front, elle savait le
+ dissiper a l'instant avec son esprit et ses graces enchanteresses.
+ Nous vecumes ainsi de fevrier[115] a aout. Je vaquais le matin aux soins
+ de ma profession; elle ecrivait son roman de _Jacques_, dont elle me
+ fit le protagoniste, exagerant mon caractere moral.
+
+[Note 115: Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le
+29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son depart, comme
+c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.]
+
+ J'ecrivais aussi; nous avons du moins travaille ensemble aux _Lettres
+ d'un voyageur_, ou nous depeignimes en quelques croquis, et plutot a
+ sa facon qu'a la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand
+ elle n'ecrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux feminins
+ pour lesquels elle avait une adresse et un gout particuliers, jusqu'a
+ vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa,
+ etc. Je ne sais ce qu'elle n'eut pas fait avec ses mains. Sobre,
+ econome, laborieuse pour elle-meme, elle etait prodigue pour les
+ autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre a qui elle ne fit l'aumone.
+ Je crois que ses plus gros gains seront prodigues en grande partie a
+ autrui, peut-etre sans discernement, peut-etre a des escrocs et a des
+ vicieux, parce que sa generosite manque de mesure jusqu'a l'avoir fait
+ tomber souvent dans le besoin, avec des benefices de dix mille francs
+ par an. Elle s'en confessa elle-meme a moi, et je le vis bien, et je
+ le sus encore a Paris, de quelques-uns de ses plus honnetes amis.
+ Maintenant, je reviens a mon histoire.
+
+ Donc, au mois d'aout, elle m'apprit qu'il lui etait absolument
+ necessaire d'aller pour quelque temps a Paris. Les vacances
+ approchaient. Ses deux enfants sortaient du college et ils avaient
+ coutume de se rendre avec elle a la Chatre ou elle passait l'automne
+ avec son mari. En meme temps, elle me temoignait un grand desir que
+ je l'accompagnasse pour revenir ensuite a Venise ensemble. Je restai
+ trouble et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris
+ du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais
+ je l'aimais au dela de tout, et j'aurais affronte mille desagrements
+ plutot que de la laisser courir seule un aussi long voyage.
+
+ J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu
+ d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais
+ que j'exigeais d'habiter seul a Paris et de n'etre pas contraint de me
+ rendre a la Chatre, voulant au contraire profiter de mon sejour
+ dans cette grande capitale pour frequenter les hopitaux et en faire
+ beneficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais decide, avec
+ lequel je prononcai ces paroles, elle me repondit: "Mon ami, tu feras
+ ce qui te plaira le mieux." Je l'avais comprise et elle m'avait
+ compris. A partir de ce moment-la, nos relations se changerent en
+ amitie, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'etre qu'un ami;
+ mais je me sentais neanmoins amoureux....
+
+Les impressions ideales de son sejour a Venise avec Pagello, George Sand
+les a immortalisees dans ses trois premieres _Lettres d'un voyageur._
+Elles sont dediees a Alfred de Musset, "A un poete", et toutes
+melancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut a la _Revue
+des Deux Mondes_ du 15 juillet 1834, elle se met en scene _(Beppa)_ avec
+tous ses attraits d'enigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double
+masque de _Pietro_ et du _Docteur_) et plusieurs de leurs familiers.
+
+C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'apres un dire de
+l'eminent romancier vicentin Fogazzaro a M. Gaston Deschamps, on aurait
+la le plus fidele portrait de la Reine des lagunes.
+
+Pagello, lui-meme, etait gagne a cette exaltation. Il celebrait son amie
+dans une charmante _Serenata_ en dialecte venitien. Elle a ete publiee
+en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des _Lettres
+d'un voyageur_. Une anthologie venitienne de M. Raphael Barbiera a
+revele le veritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son
+talent de poete.--Traduisons quatre strophes de la _Serenata_:
+
+ "Ne sois plus tourmentee de pensers melancoliques. Viens avec moi,
+ montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer.
+
+ ... Oh! quelle vision! quel spectacle presente la lagune, lorsque tout
+ est silence et que la lune brille au ciel!
+
+ ... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence a paraitre... si elle
+ t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse.
+
+ ... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraiche comme une fleur! Voici
+ venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour."
+
+Il faut lire la description feerique et si juste de ces adorables nuits
+de Venise, dans la _Lettre_ de G. Sand, tout impregnee de cette poesie.
+
+Ses preoccupations ordinaires etaient plus prosaiques. Sa correspondance
+retentit d'une incessante reclamation d'argent a ses editeurs. A l'en
+croire, elle aurait ete reduite aux derniers expedients, "a coucher sur
+un matelas par terre, faute de lit". Les souvenirs de Pagello, que m'a
+transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette
+excessive misere. Le menage n'etait pas riche, sans doute; mais on y
+vivait allegre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses
+lettres a Musset, que Pagello, tres occupe par ses malades, "est dehors
+toute la journee, puis s'endort methodiquement sur le sofa apres le
+diner, avec sa _pipetta_ dans l'oeil comme la flute de Deburau".
+
+De son cote Pietro a conte que G. Sand ecrivait de six a huit heures de
+suite, de preference la nuit, buvant beaucoup de the pour s'exciter au
+travail.
+
+Le jeune medecin habitait une petite maison "modeste, mais jolie", la
+_Casa Mezzani_, en face le _Ponte dei Pignoli_. Avec lui vivait son
+frere, Roberto Pagello, employe a la Marine, garcon instruit et de belle
+humeur, et avec eux, parait-il, logee a cote de Lelia, une enigmatique
+personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous etre revelee. Tout
+ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand a Musset:
+
+ Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles
+ choses la-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maitresse
+ des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur.
+ C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine,
+ une fille non avouee de leur pere. Elle a quelque fortune, et comme
+ elle a 28 ou 30 ans, elle est independante. Elle a une affaire de
+ coeur a Venise et vient s'y etablir dans quelques jours. Elle avait lu
+ mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque.
+ Nous avons fait connaissance et elle me plait extremement. Nous avons
+ donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agreable...
+ Giulia est une creature sentimentale dont la figure ressemble
+ effrontement a celle du pere Pagello. C'est une pincee, demi-Anglaise,
+ demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus,
+ toujours leves au ciel, manieree avec grace et gentillesse, pleureuse,
+ exaltee, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et
+ je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira
+ des romans[116].
+
+[Note 116. _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14.]
+
+On se demande ce que devait penser Musset a recevoir ces descriptions de
+la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!
+
+Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-meme, le pacifique Pagello,
+se debattait entre ses amantes et ses amies, a en croire G. Sand: "C'est
+un don Juan sentimental qui s'est tout a coup trouve quatre femmes sur
+les bras." Et elle conte a Musset les scenes de jalousie d'une maitresse
+delaissee, l'_Arpalice_, qui a fait chez Pagello une irruption
+inattendue "lui arrachant la moitie de ses cheveux, dechirant son _bel
+vestito_" et finalement lui faisant craindre, a elle, une _coltellata_
+dont s'epouvante la douce Giulia[117].
+
+[Note 117: _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14, 15 et 21.]
+
+Elle s'etait donc installee dans ce curieux interieur, heureuse et calme
+avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frere. Celui-ci
+plaisantait le docteur sur la maigreur et la paleur de la jeune femme.
+Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cite par Mme Codemo)[118]
+nous revele les preferences de Robert Pagello pour la jeune servante
+de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraiches
+contrastaient avec le teint olivatre de Lelia. Il ne comprenait pas les
+enthousiasmes de son frere pour "cette maigreur de sardine" (_quella
+sardella_) et disait en son venitien: "_No so cossa de belo che el ghe
+trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio._"
+
+[Note 118: _Racconti, scene_, etc., p. 177.]
+
+George Sand, tres simplement, aidait la servante dans le menage, et
+parfois se melait de cuisiner a sa facon. Ce qui donnait lieu a des
+repas d'anachoretes. Et Robert se plaignait gaiement de ce regime un peu
+bien romantique, et il disait preferer aux petits plats de George ses
+romans. Pour se reposer de la litterature, celle-ci, Pagello nous l'a
+conte, travaillait a l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve a
+Bellune un joli dessin a la plume execute et encadre par elle-meme. Elle
+y avait inscrit les deux noms de ses enfants: _Maurice, Solange..._ Mme
+Antonini, dans l'interessante lettre ou elle me resume des souvenirs
+qu'elle a cent fois entendu repeter a son pere, s'efforce de rectifier
+"les exagerations et bevues" de tous ceux qui ont ecrit sur la vie
+de George Sand a Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment:
+"George Sand allait quelquefois, accompagnee de mon pere, a l'eglise.
+Prosternee devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait
+la face de ses mains et pleurait. Mon pere dit qu'elle avait toute
+l'etoffe necessaire pour etre le modele des epouses et des meres.
+Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle
+ne passait pas a ecrire ou a visiter les monuments de Venise, elle
+travaillait a l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains
+toute une chambre a mon pere. Mon oncle me rapportait qu'elle etait
+toujours occupee; qu'un jour meme elle lui fit present de quatre paires
+de chaussettes, et lui dit en riant: "Voyez, Robert, je les ai mieux
+reussies que mes artichauts!"
+
+Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le depart de la
+malheureuse femme, rappelee par les vacances a Nohant. Elle emmenait le
+docteur Pagello.
+
+
+
+VI
+
+Et Musset, le pauvre Musset? Revenons a lui. C'est lui le vrai poete et
+l'amoureux sincere. Le spectacle de sa detresse nous detendra du petit
+train bourgeois de la romanciere et du medecin.
+
+Il est rentre a Paris le corps et l'ame a peine convalescents. George
+Sand a fait en lui un aneantissement dont il ne se remettra jamais.
+
+Tous ses amis nous l'ont montre retrouvant plus tard des accents
+passionnes et navrants pour depeindre le ravage de cet amour. Il en
+portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a conte maintes
+fois comment, au lit de mort, le malheureux poete gardait la hantise de
+"cette femme" et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aimes:
+
+ Ote-moi, memoire importune,
+ Ote-moi ces yeux que je vois toujours!
+
+George Sand a quitte Musset, a Mestre, le 29 mars, le soir meme de son
+depart[119]. Ils se sont promis de s'ecrire. L'adieu du poete n'a pas ete
+sans un dechirement profond. Elle aussi, en le quittant, entendait bien
+ne pas le perdre. Il lui ecrit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834:
+
+[Note 119: Le passeport de Musset, signe du consul Silvcstre de Sacy,
+est date de Venise, 29 mars. Elle y est retournee le soir meme, et le
+lendemain 30, elle envoie, de Trevise, sa premiere lettre a son ami.]
+
+ Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de vivre et je
+ vis. Nous nous sommes arretes a Padoue; il etait 8 heures du soir
+ et j'etais fatigue. Ne doute pas de mon courage. Ecris-moi un mot a
+ Milan, frere cheri, George bien-aime.
+Sans avoir recu ce billet, George Sand avait ecrit a Musset le 30 mars.
+Elle est aussitot rentree a Venise, lui dit-elle, et a couche chez les
+Rebizzo. Elle devait repartir le jour meme pour Vicence, accompagner
+Pagello dans une visite medicale. "Elle n'en a pas eu la force, ne se
+sentant pas le courage de passer la nuit dans la meme ville qu'Alfred
+sans aller l'embrasser encore le matin." Aujourd'hui elle est a Trevise,
+avec Pagello qui retourne a Vicence, ou elle veut coucher ce soir pour y
+trouver les nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissees a l'auberge.
+
+ ... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protege, te conduise et te
+ ramene un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te
+ verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons
+ bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frere, mon enfant? Ah! qui
+ te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui
+ voudrai-je prendre soin desormais? Comment me passerai-je du bien et
+ du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je
+ t'ai causees et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout,
+ qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure.
+ Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.[120]
+
+[Note 120: Lettre du 30 mars. _(Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.)]
+
+C'est la nature desordonnee de cette affection, qui allait a jamais
+empoisonner la vie d'Alfred de Musset. Pour avoir goute a l'amour de
+cette femme, ou cru seulement trouver en elle de l'amour, il restait
+prisonnier d'un mirage. Sa vanite d'amant avait rejoint l'orgueil de sa
+maitresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il n'avait pas eu le
+courage de la quitter, elle n'avait pas eu la resignation de le perdre.
+Sa fatalite la faisait aussi attachante par un charme irritant d'enigme,
+que par une instinctive et apaisante bonte. Musset ne pouvait oublier
+tant de preuves d'affection et de sollicitude. Il la savait egalement
+sensible a la faiblesse eperdue de son amour et ne voulait se resoudre a
+penser qu'elle ne lui reviendrait jamais.
+
+Il restait obsede quand meme par l'image du beau Venitien denue de ses
+tourments d'ame, qui l'avait supplante.--Sans croire si mal faire,
+Pagello avait desire, sollicite peut-etre, les tendresses d'un coeur qui
+se declarait libre. Pouvait-il se douter que le poete en recevrait si
+cruelle blessure, et prevoir telles consequences a un caprice sans
+reflexion de l'homme gate des femmes qu'il etait.... Il allait
+lui-meme en souffrir, maintenant, dans la stupeur d'une aventure ou
+s'enchevetraient trop de sentiments, pour sa psychologie saine. "Je ne
+te dis rien de Pagello, ecrit George Sand a l'ami qu'elle quitte, sinon
+qu'il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit
+tout ce dont tu m'avais charge pour lui, il s'est enfui de colere et en
+sanglotant."
+
+Ils devaient souffrir tous les trois.--Musset poursuit son voyage, trop
+navre pour ecrire encore, et Antonio est negligent. George Sand,
+restee douze jours sans nouvelles, se prend a songer a tout ce passe
+douloureux. Elle est inquiete, et voici qu'elle aime d'amour son absent.
+Elle a peur de l'avoir perdue, cette ame charmante et bonne jusqu'en ses
+erreurs, ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement conquis! Ou
+retrouvera-t-elle ces ineffables abandons de jeunesse et de poesie!
+Quel autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse deja redouble sa
+tendresse... Pendant ce carnaval de 1834, bien triste pour elle,
+elle ecrit son roman de _Leone Leoni_.--On a voulu y chercher une
+demi-autobiographie. Nous y retrouvons, en effet, les cruelles
+alternatives qui agitaient alors l'ame de la pauvre femme,--entre son
+affectueuse estime pour Pagello et son renaissant, son cher amour pour
+le poete qu'elle avait quitte, qu'elle laissait partir plutot que de
+lui pardonner... Enfin elle recoit, le 15 avril, une longue lettre de
+Geneve, et sa joie lui dicte une lettre d'humble affection, un cantique
+d'actions, de graces:
+
+ ... J'etais au desespoir. Enfin j'ai recu ta lettre de Geneve. Oh! que
+ je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de
+ bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu
+ ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse
+ etre heureuse avec la pensee d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie ete ta
+ maitresse ou ta mere, peu importe; que je t'aie inspire de l'amour ou
+ de l'amitie, que j'aie ete heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela
+ ne change rien a l'etat de mon ame a present. Je sais que je t'aime,
+ et c'est tout[121].... Quelle fatalite a change en poison les remedes
+ que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donne tout mon sang pour
+ te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour t
+ un tourment, un fleau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs
+ m'assiegent (et a quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens
+ presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix
+ m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera
+ a present? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? a quoi
+ emploierai-je la force que j'ai amassee pour toi, et qui maintenant se
+ tourne contre moi-meme! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de
+ ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais
+ que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens
+ plus de rien, sinon que nous avons ete bien malheureux et que nous
+ nous sommes quittes; mais je sais, je sens que nous nous aimerons
+ toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tacherons,
+ par une affection sainte, de nous guerir mutuellement du mal que nous
+ avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nes pour nous connaitre
+ et pour nous aimer, sois-en sur. Sans la jeunesse et la faiblesse que
+ tes larmes m'ont causee un matin, nous serions restes frere et soeur.
+ Nous savions que cela nous convenait, nous nous etions predit les maux
+ qui nous sont arrives. Eh bien, qu'importe, apres tout? nous avons
+ passe par un rude sentier, mais nous sommes arrives a la hauteur ou
+ nous devions nous reposer ensemble. Nous avons ete amants, nous nous
+ connaissons jusqu'au fond de l'ame, tant mieux. Quelle decouverte
+ avons-nous faite mutuellement qui puisse nous degouter l'un de
+ l'autre? Tu m'as reproche, dans un jour de fievre et de delire, de
+ n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleure
+ alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de
+ vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient ete
+ plus austeres, plus voiles que ceux que tu retrouveras ailleurs.
+ Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres
+ femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier
+ et de pleurer, tu penseras a ton George, a ton vrai camarade, a ton
+ infirmiere, a ton ami, a quelque chose de mieux que tout cela; car le
+ sentiment qui nous unit s'est forme de tant de choses qu'il ne peut
+ se comparer a aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant
+ mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (_Lettre des 15-17
+ avril_.)
+
+[Note 121: Ici trois lignes supprimees a l'encre.]
+
+Dans la lettre de Musset, si esperee a Venise, la lettre de Geneve, nous
+trouvons tout entier le poete, sa fiere loyaute, sa tendresse sincere et
+la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui eclairera
+mieux que tous les commentaires cette ame de genie, si noble et si
+faible a la fois, si nativement genereuse:
+
+ ... Mon amie, je t'ai laissee bien lasse, bien epuisee de ces deux
+ mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses a
+ me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse.
+ Tu sais que j'ai tres bien supporte la route, Antonio doit t'avoir
+ ecrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que
+ je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleure bien des fois dans ces
+ tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'etre une brute, et tu
+ ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre
+ jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne
+ parlerais-je pas franchement? A cette distance-la, il n'y a plus ni
+ violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais aupres d'un
+ homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes
+ coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'ecris; mais ce sont
+ les plus douces, les plus cheres larmes que j'aie versees. Je suis
+ tranquille. Ce n'est point un enfant epuise de fatigue qui te parle
+ ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que
+ lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'ecrire avant d'etre sur de
+ moi. Il s'est passe tant de choses dans cette pauvre tete! De quel
+ reve etrange je m'eveille!
+
+ Ce matin, je courais les rues de Geneve en regardant les boutiques;
+ un gilet neuf, une belle edition d'un livre anglais, voila ce qui
+ attirait mon attention.
+
+ Je me suis apercu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois.
+ Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'etait la l'homme que tu
+ voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais
+ depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'etait la le
+ roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre
+ George, cela m'a fait fremir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels
+ malheurs plus terribles n'ai-je pas ete encore sur le point de te
+ causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pali par les
+ veilles, qui s'est penche dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai
+ longtemps dans cette chambre funeste, ou tant de larmes ont coule!
+ Pauvre George, pauvre chere enfant! Tu t'etais trompee. Tu t'es crue
+ ma maitresse, tu n'etais que ma mere.
+
+ Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences,
+ dans leur sphere elevee, se sont reconnues comme deux oiseaux des
+ montagnes; elles ont vole l'une vers l'autre; mais l'etreinte a ete
+ trop forte. C'est un inceste que nous commettions.
+
+ Eh bien! mon unique amie, j'ai ete presque un bourreau pour toi, du
+ moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais,
+ Dieu soit loue, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas
+ fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promenes
+ sous le plus beau ciel du monde, appuyee sur un homme dont le coeur
+ est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que
+ je ne puis retenir mes larmes en pensant a lui. Eh bien! je ne t'ai
+ donc pas derobee a la Providence? Je n'ai donc pas detourne de toi la
+ main qu'il te fallait pour etre heureuse? J'ai fait peut-etre, en te
+ quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon
+ coeur se dilate malgre mes larmes. J'emporte avec moi deux etranges
+ compagnons: une tristesse et une joie sans fin.
+
+ ... Crois-moi, mon George; sois sure que je vais m'occuper de tes
+ affaires. Que mon amitie ne te soit jamais importune. Respecte-la
+ cette amitie plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon
+ en moi. Pense a cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me
+ rattache a lui. Pense a la vie qui m'attend. (_Lettre du 4 avril_.)
+
+George etait donc bien rassuree sur le coeur de son poete.
+
+Elle lui dissimulait encore la pleine verite de ses relations avec
+Pagello, son installation complete chez lui:
+
+"Je vis a peu pres seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le
+matin. Pagello vient diner avec moi et me quitte a huit heures. Il est
+tres occupe de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maitresse
+_(l'Arpalice)_ qui s'est reprise pour lui d'une passion feroce depuis
+qu'elle le croit infidele, le rend veritablement malheureux..." Nous
+savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais
+c'etait alors charite de sa part, que de dissimuler a Musset sa vraie
+vie a Venise.
+
+Sur le long et triste voyage du poete, nous ne savons d'autres details
+que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa
+douleur. Cette obsession d'une rupture qui devait laisser a son ame
+un inoubliable dechirement, ne quitta jamais sa memoire. Ceux qui ont
+pretendu, et Paul de Musset lui-meme, que le chagrin de cet amour perdu
+s'etait peu a peu efface de son coeur, negligent certains vers de lui,
+non point parfaits mais precieux pour sa biographie, _Souvenir des
+Alpes_, dates de 1851. Il y evoque simplement un episode de sa vie
+interieure pendant ce melancolique retour en France, et on y sent des
+larmes.
+
+Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu'ait
+publies Musset:
+
+ Fatigue, vaincu, brise par l'ennui,
+ Marchait le voyageur dans la plaine alteree,
+ Et du sable brulant la poussiere doree
+ Voltigeait devant lui.
+
+ Devant la pauvre hotellerie
+ Sur un vieux pont, dans un site ecarte,
+ Un flot de cristal argente
+ Caressait la rive fleurie.
+
+ La le coeur plein d'un triste et doux mystere
+ Il s'arreta silencieux,
+ Le front incline vers la terre;
+ L'ardent soleil sechant les larmes dans ses yeux.
+
+ Aveugle, inconstante, o fortune!
+ Supplice enivrant des amours!
+ Ote-moi, memoire importune,
+ Ote-moi ces yeux que je vois toujours!
+
+ Pourquoi dans leur beaute supreme,
+ Pourquoi les ai-je vus briller?
+ Tu ne veux plus que je les aime,
+ Toi qui me defends d'oublier!
+
+ Comme apres la douleur, comme apres la tempete,
+ L'homme supplie encore et regarde le ciel,
+ Le voyageur levant la tete
+ Vit les Alpes debout dans leur calme eternel...
+
+Apres huit jours de route, il arrivait a Paris tout plein d'Elle. A
+peine installe, il s'occupait activement des affaires de son amie,
+negociant la cession de son roman d'_Andre_ a Buloz. Il l'informait du
+resultat, la dissuadait de son eternel projet de voyage a Constantinople
+et lui contait sa nouvelle existence a Paris. "Je suis arrive presque
+bien portant", disait-il.
+
+ ... Je suis debout aujourd'hui, et gueri, sauf une fievre lente, qui
+ me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas a ma mere,
+ parce que le temps seul et le repos peuvent la guerir. Du reste, a
+ peine dehors du lit, je me suis rejete a corps perdu dans mon ancienne
+ vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passe dans cette cervelle
+ depuis mon depart? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'etais
+ arrive ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un
+ nouvel amour.
+
+ Je n'ai pas encore dine une fois chez ma mere. J'avais arrange,
+ avant-hier, une partie carree avec D... On m'avait mis a cote de moi
+ une pauvre fille d'Opera, qui s'est trouvee bien sotte, mais moins
+ sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis alle me coucher a
+ huit heures. Je suis retourne dans tous les salons ou mon impolitesse
+ habituelle ne m'a pas ote mes entrees. Que veux-tu que je fasse? Plus
+ je vais, plus je m'attache a toi, et, bien que tres tranquille,
+ je suis devore d'un chagrin qui ne me quitte plus. (_Lettre du 19
+ avril_.)
+
+La verite est que l'infortune revenant apparut lamentable a sa famille.
+"Il nous arriva, plus que jamais amoureux d'Elle, desole de l'avoir
+quittee, et malade, malade, le pauvre enfant! m'a conte Mme Lardin de
+Musset. Maigre et les traits alteres, il avait perdu la moitie de ses
+cheveux; il se les arrachait par poignees. On lui voyait des plaques
+chauves sur la tete. Il avait les jambes enflees; il se mit au lit. Nous
+lui avions cede, ma mere et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont
+il avait envie,--qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de
+sa chambre trop triste.
+
+"Il fut d'abord tres sobre de confidences avec nous. J'etais une
+enfant.... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mere avait ete si
+inquiete[122]!"
+
+[Note 122: M. Maurice Clouard a publie une lettre de Mme Edmee de
+Musset au poete (du 13 fevrier 1834), toute pleine de son angoisse,
+_Revue de Paris_, article cite p. 713.]
+
+"Apres six semaines sans nouvelles, Paul etait alle voir Buloz qui lui
+avait montre une lettre de George Sand, ou elle disait Alfred tres
+malade. Alors Paul avait songe a partir pour l'Italie; il m'en fit la
+confidence. Mais notre mere voulait savoir ce que George Sand avait
+ecrit a Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il repondit
+evasivement: il avait egare la lettre; il la lui enverrait.... Enfin,
+nous recumes d'Alfred cette lettre navree que Paul a citee dans la
+_Biographie_."
+
+Alfred de Musset avait ecrit regulierement aux siens, jusqu'au milieu de
+fevrier. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses
+nouvelles a sa mere. Il affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune
+de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint a
+destination, alors que Buloz recut toutes celles qu'on lui ecrivait[123].
+
+[Note 123: On a donne cette explication: que le gondolier a qui
+etaient remises, avec l'argent du pour le port, les lettres adressees a
+Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres a Buloz et a
+ses amis, George Sand les portait elle-meme a la poste....]
+
+La lettre si longtemps esperee du poete justifia l'inquietude des
+siens.--"Le pauvre garcon, a peine releve d'une fievre cerebrale,
+parlait de se trainer, comme il pourrait, jusqu'a la maison. Car il
+voulait s'eloigner de Venise des qu'il aurait assez de forces pour
+monter dans une voiture.
+
+"Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une ame abattue, un
+coeur en sang, mais qui vous aime encore."
+
+"Il devait la vie aux soins devoues de deux personnes qui n'avaient
+point quitte son chevet jusqu'au jour ou la jeunesse et la nature
+avaient vaincu le mal.
+
+"Pendant de longues heures, il etait reste dans les bras de la mort; il
+en avait senti l'etreinte, plonge dans un etrange aneantissement. Il
+attribuait en partie sa guerison a une potion calmante, que lui avait
+administree a propos un jeune medecin de Venise, et dont il voulait
+conserver l'ordonnance. "C'est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle
+est amere, comme tout ce qui m'est venu de cet homme: comme la vie
+que je lui dois." Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers
+d'Alfred de Musset. Elle est signee _Pagello_[124]."
+
+[Note 124: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 125.]
+
+Nous savons dans quel etat le poete rentra chez sa mere. La premiere
+fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en
+syncope.... Peu a peu il se retablit. Le perruquier Antonio, son
+domestique improvise, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec
+une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, a qui allait manquer
+ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup
+reprit sa vie ancienne.
+
+Nous avons vu comme il contait a George Sand cette tentative d'oubli; ce
+n'etait que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la meme
+lettre, il lui dit avoir ete chez elle, quai Malaquais, et n'avoir pu y
+rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: "des que
+l'imbecile reflechit un quart d'heure, voila les larmes qui arrivent."
+
+ ... Mon amie, tu m'as ecrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de
+ ces lettres-la qu'il faut m'ecrire. Dis-moi plutot, mon enfant, que tu
+ t'es donnee a l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.--Non, ne
+ me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimee.
+ Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune
+ de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul,
+ seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la
+ vie ne veut pas mourir dans sa seve. Mais songe que je t'aime, qu'un
+ mot de toi pourra toujours decider de ma vie, et que le passe entier
+ se retourne en l'entendant.
+
+ Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que
+ je peux (peut-etre plus). Songe qu'a present il ne peut plus y avoir
+ en moi ni fureur ni colere. Ce n'est pas ma maitresse qui me manque.
+ C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin
+ de ce regard que je trouvais a cote de moi pour me repondre. Il n'y a
+ la ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde....
+
+Il parle encore a son amie de mauvais cancans repandus contre eux dans
+Paris, et lui envoie cette derniere tendresse:
+
+ Adieu, ma soeur adoree. Va au Tyrol, a Venise, a Constantinople; fais
+ ce qui te plait. Ris et pleure a ta guise. Mais le jour ou tu te
+ retrouveras quelque part seule et triste, comme a ce Lido, etends la
+ main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde
+ un etre dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma
+ seule maitresse. Ecris-moi surtout, ecris-moi.
+
+Cette lettre a trouve G. Sand completement rassuree sur le coeur de "son
+enfant". Sa reponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse eperdue de la
+precedente: il n'est plus question que d'amitie. Comme c'est feminin,
+comme c'est humain....
+
+ ... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse
+ pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je
+ trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens
+ de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait emue
+ douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus
+ heureuse que je ne l'ai ete depuis quinze jours. Ce qui me fait mal,
+ c'est l'idee que tu ne menages pas ta pauvre sante. Oh! je t'en prie a
+ genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tot. Songe
+ a ton corps qui a moins de force que ton ame et que j'ai vu mourant
+ dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te
+ le demander imperieusement, mais ne le cherche pas comme un remede a
+ l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Menage cette vie que
+ je t'ai conservee, peut-etre, par mes veilles et mes soins. Ne
+ m'appartient-elle pas un peu a cause de cela? Laisse-moi le croire,
+ laisse-moi etre un peu vaine d'avoir consacre quelques fatigues de mon
+ inutile et sotte existence, a sauver celle d'un homme comme toi. Songe
+ a ton avenir qui peut ecraser tant d'orgueils ridicules et faire
+ oublier tant de gloires presentes. Songe a mon amitie qui est une
+ chose eternelle et sainte desormais et qui te suivra jusqu'a la mort.
+ Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et
+ d'injustice, j'etais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que
+ tu devais me preferer.
+
+Musset ne songe plus qu'au passe. Toute fierte lui est devenue
+impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait
+tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas a
+lui-meme. Il aime maintenant sa douleur avec tout son etre, tout son
+genie. Et gagnee elle-meme a cette tendresse desesperee, l'infidele va
+entretenir le feu sacre, fidelement. Musset ne vivra plus que d'attendre
+le courrier de Venise....
+
+Dans cette detresse, le pauvre enfant est du moins sur de son amitie;
+il lui ecrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essaye
+vainement de reprendre son ancienne vie:
+
+ ... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renonce non pas a mes
+ amis, mais a la vie que j'ai menee avec eux. Cela m'est impossible de
+ recommencer, j'en suis sur. Que je me sais bon gre d'avoir essaye!
+ Sois fiere, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un
+ enfant. Sois heureuse, sois aimee, sois benie, repose-toi.
+ Pardonne-moi; qu'etais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos
+ conversations dans ta cellule; regarde ou tu m'as pris, et ou tu m'as
+ laisse. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est
+ palpable, evident, comme t m'as dit clairement: "Ce n'est pas la ton
+ chemin."
+
+Il la supplie de lui ecrire souvent: "Songe a cela, je n'ai que toi.
+J'ai tout nie, tout blaspheme, je doute de tout hors de toi,...
+Neglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes
+bras?..."
+
+ ... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je
+ vais dans le monde a present, je regarde de travers, comme un cheval
+ ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes defauts. Tu ne mens pas,
+ voila pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la
+ lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupcons seraient vrais, en quoi
+ me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'etais-je pas averti?
+ Avais-je aucun droit? O mon enfant cherie, lorsque tu m'aimais,
+ m'as-tu jamais trompe? Quel reproche ai-je jamais eu a le faire
+ pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le
+ lache miserable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez
+ pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voila ce que
+ j'abhorre, ce qui me rend le plus defiant des hommes, peut-etre
+ le plus malheureux. Mais tu es aussi sincere que tu es noble et
+ orgueilleuse.
+
+Il sent quelque chose en lui, maintenant d'inconnu, de meilleur: il le
+lui doit, pour avoir ete son amant.... S'il a d'autres maitresses, elles
+ne pourront etre que jeunes: "Je ne pourrais avoir aucune confiance dans
+une femme faite; de ce que je t'ai trouvee, c'est une raison pour ne
+plus vouloir chercher."
+
+Pauvre victime de l'amour, il etale sa plaie inguerissable, avec le
+sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourne quai Malaquais: il en
+est revenu "comme abruti pour toute la journee, sans pouvoir dire un mot
+a personne", ayant vole sur la toilette de son amie un petit peigne a
+moitie casse qu'il traine partout dans sa poche.... Elle lui a parle de
+Pagello: il lui sait gre de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut
+ecrire leur roman, pour guerir son coeur, pour faire taire ceux qui
+diraient du mal d'elle. Car il la defie bien de l'empecher de l'aimer.
+"Je t'ai si mal aimee! Il faut que je dise ce que j'ai sur le coeur."
+Puis il revient a Pagello:
+
+ Dis a P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme
+ il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce
+ sentiment-la? Je l'aime, ce garcon, presque autant que toi. Arrange
+ cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse
+ de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnee. Je ne voudrais
+ pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le
+ serai.
+
+Tout son coeur debile et genereux est dans cette lettre navrante. Il a
+si peur de la perdre tout entiere, des qu'elle n'est plus que son amie.
+
+Maintenant George est forte de son empire sur cette ame desemparee. Elle
+lui repond (12 mai) que ses lettres "ne sont pas le dernier serrement de
+mains d'une amante qui le quitte, mais l'embrassement du frere qui lui
+reste".
+
+Elle l'engage a aimer une femme jeune, belle, qui n'ait pas encore
+souffert. Quant a elle, desormais, elle aspire a une vie calme. "Ce
+brave Pagello qui n'a pas lu _Lelia_ et qui n'y comprendrait goutte" n'a
+pas ses yeux a Lui, ses yeux penetrants, pour s'inquieter d'elle, quand
+elle fait "sa figure d'oiseau malade":--"Je me laisse regenerer par
+cette affection douce et honnete: pour la premiere fois j'aime sans
+passion."
+
+Ses conseils a Alfred sont sages; elle parait moins apaisee que triste.
+Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage
+maternel: elle charge l'absent de maintes emplettes a lui expedier; elle
+lui raconte qu'elle ecrit son roman de _Jacques_, et que Pagello veut
+traduire en italien leurs oeuvres a tous deux....
+
+Cependant Musset, a qui n'etait pas encore parvenue cette lettre de
+raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son
+ame:
+
+ O la meilleure, la plus aimee des femmes! que de larmes j'ai versees!
+ Quelle journee! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu
+ verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et
+ le plus celeste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile
+ bouillante sur un fer rouge. Je voudrais etre calme et fort, quand je
+ t'ecris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume,
+ et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces
+ trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que
+ toi a qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un etre! Et qui,
+ d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien
+ que j'ai un tresor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir a personne.
+ Songes-tu a ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite
+ chambre, tant de jours solitaires? Et des que je veux t'ecrire, tout
+ se presse jusqu'a m'etouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe
+ de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te degouteras pas de moi.
+ Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie
+ que j'ai. Dieu m'est temoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un
+ singulier etat moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre
+ qui n'est pas commencee. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En
+ verite, on dit que le temps guerit tout. J'etais cent fois plus fort
+ le jour de mon arrivee qu'a present. Tout croule autour de moi.
+ Lorsque j'ai passe la matinee a pleurer, a baiser ton portrait, a
+ adresser a ton fantome des folies qui me font fremir, je prends mon
+ chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une
+ maniere quelconque. (_Lettre du 10 mai_.)
+
+Aucune distraction ne reussit a le soulager. Il voudrait partir; il ira
+sans doute a Aix-les-Bains, en juillet, pour l'attendre a son retour de
+Venise.... "Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi.
+Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai a Naples et de
+la a Constantinople, si je suis assez riche...."
+
+ ... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon.
+ A quoi bon dire ce que j'ai dans l'ame? J'etais muet quand je t'ai
+ connue. A present, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour
+ m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est la. J'etends les bras
+ dans le vide, et rien! Eu verite, je jette sur les femmes de bien
+ tristes regards. J'ai encore un reste de vie a donner au plaisir et
+ un coeur tout entier a donner a l'amour. Peut-etre y en a-t-il qui
+ accepteraient; mais moi, accepterai-je? Ou me mene donc cette main
+ invisible qui ne veut pas que je m'arrete? Il faut que je parle. Oui,
+ il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur,
+ pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il
+ faut que j'aie une maitresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me
+ parles de sante, de menagements, de confiance en l'avenir: tu me dis
+ d'etre tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines;
+ tu me dis d'arreter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je
+ fait meme de notre amour? Vainement, j'ai pleure une ou deux fois dans
+ tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possedee? C'est toi qui as
+ parle: c'est toi dont la pitie celeste m'a couvert de larmes; c'est
+ toi qui as laisse descendre sur ma tete le ciel de ton amour. Et moi,
+ je suis reste muet.... J'ai cesse avec toi d'etre un libertin sans
+ coeur, mais je n'ai commence a etre autre chose que pendant trois
+ matinees a Venise, et tu dormais pendant ce temps-la.
+
+ Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes
+ pieds, plus je sens une force cachee qui s'eleve, s'eleve et se tend
+ comme la corde d'un arc.
+
+ .... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le
+ meme effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir
+ de la table, a la premiere femme venue. Que je trouvasse la deux ou
+ trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare
+ et un canape, tout etait dit; et si je pleurais une heure dans ma
+ chambre, en rentrant, j'attribuais cela a l'excitation, a l'ennui, que
+ sais-je? Et je m'endormais. J'en etais encore la quand je t'ai connue.
+ Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne
+ sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je
+ l'etranglerais en hurlant.
+
+ ... Et c'est a un homme qui fait du matin au soir de pareilles
+ reflexions ou de pareils reves que tu adresses cette lettre du Tyrol,
+ cette lettre sublime[125]? Mon George, jamais tu n'as rien ecrit d'aussi
+ beau, d'aussi divin; jamais ton genie ne s'est mieux trouve dans ton
+ coeur. C'est a moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis
+ la! Et la femme qui a ecrit ces pages-la, je l'ai tenue sur mon sein!
+ Elle y a glisse comme une ombre celeste, et je me suis reveille a son
+ dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me
+ le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en detacher pour
+ aller a elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les
+ harmonies du monde nous ont pousses l'un vers l'autre, et il y a entre
+ nous un abime eternel!
+
+ Eh bien, puisque cela etait regle ainsi, que cette Providence si sage
+ me sauve ou me perde a son gre. J'ai horreur de ma vie passee, mais je
+ n'ai pas peur de ma vie a venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a
+ voulu que me preparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les
+ consequences de ma faiblesse et de ma vanite. Mais ce que j'ai dans
+ l'ame ne mourra pas sans en etre sorti.
+
+[Note 125: La 2e _Lettre d'un voyageur_.]
+
+Il devore _Wertlier_ et la _Nouvelle Heloise_, ces folies sublimes dont
+il s'est tant moque jadis. Il est ravage par sa douleur. Il s'occupe
+pourtant toujours des affaires de son amie,--et toujours il pense a lui
+parler de Pagello:
+
+ Dis a Pietro que je voudrais bien lui ecrire; mais je ne puis pas; je
+ l'aime sincerement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui ecrire.
+ Il sait a present pourquoi. (_Lettre du 10 mai_.)
+
+Paul de Musset, dans la _Biographie_, expose longuement cet etat navrant
+de l'ame de son frere pendant les premiers mois de son retour. Apres
+d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens
+compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de
+sequestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le
+bercait dans une amere volupte. Certain concerto de Hummel que lui
+jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soirees de Venise,
+l'arrachait par un enchantement soudain a cette morne solitude. Mais il
+n'y retombait que plus desespere. Paul de Musset a donne des fragments
+d'un ouvrage inacheve de son frere, _le Poete dechu_, ou cinq ans plus
+tard il retracait fidelement ce douloureux temps d'epreuve[126]:
+
+[Note 126: _Biographie_, pp. 128-130.]
+
+ "Je crus d'abord n'eprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je
+ m'eloignai fierement; mais a peine eus-je regarde autour de moi que
+ je vis un desert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me
+ semblait que toutes mes pensees tombaient comme des feuilles seches,
+ tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste
+ et tendre s'elevait dans mon ame. Des que je vis que je ne pouvais
+ lutter, je m'abandonnai a la douleur en desespere. Je rompis avec
+ toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre
+ mois a pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute
+ distraction qu'une partie d'echecs que je jouais machinalement tous
+ les soirs.
+
+ "La douleur se calma peu a peu, les larmes tarirent, les insomnies
+ cesserent. Je connus et j'aimai la melancolie. Devenu plus tranquille,
+ je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitte. Au premier livre qui
+ me tomba sous la main, je m'apercus que tout avait change. Rien du
+ passe n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux
+ tableau, une tragedie que je savais par coeur, une romance cent fois
+ rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y
+ retrouvais plus le sens accoutume. Je compris alors ce que c'est que
+ l'experience, et je vis que la douleur nous apprend la verite.
+
+ "Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrete avec plaisir:
+ oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconte les
+ details de ma passion. Cette histoire-la, si je l'ecrivais, en
+ vaudrait pourtant bien une autre, mais a quoi bon? Ma maitresse etait
+ brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitte;
+ j'en avais souffert et pleure pendant quatre mois; n'est-ce pas en
+ dire assez?
+
+ "Je m'etais apercu tout de suite du changement qui s'etait fait en
+ moi, mais il etait bien loin d'etre accompli. On ne devient pas homme
+ en un jour. Je commencai par me jeter dans une exaltation ridicule.
+ J'ecrivis des lettres a la facon de Rousseau,--je ne veux pas vous
+ dissequer cela.--Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment
+ comme la boussole, mais qu'importe si le pole est trouve? J'avais
+ longtemps reve; je me mis enfin a penser. Je tachai de me taire le
+ plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir
+ et tout rapprendre...."
+
+George est restee quinze jours sans repondre a Alfred. Dans sa lettre
+du 21 mai, elle est toute preoccupee des propos qu'Alexandre Dumas, Mme
+Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier,
+dont la figure deplait a Musset, a reellement parle bassement de lui
+et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut
+paraitre detachee de ces miseres. Et voici l'etat de son coeur:
+
+ ... J'ai la pres de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui,
+ il n'est pas faible, il n'est pas soupconneux, il n'a pas connu les
+ amertumes qui t'ont ronge le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il
+ a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que
+ je souffre, sans que je travaille a son bonheur. Eh bien, moi, j'ai
+ besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop
+ d'energie et de sensibilite qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir
+ cette maternelle sollicitude qui est habituee a veiller sur un etre
+ souffrant et fatigue. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous
+ deux et vous rendre heureux sans appartenir ni a l'un ni a l'autre!
+ J'aurais bien vecu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin
+ d'un frere; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant pres de moi?
+ Helas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien
+ le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi,
+ je l'ecoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les
+ hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc?
+ Qu'est-ce? Et pourquoi ces maledictions? De quoi encore serai-je
+ accusee?
+
+ ... Oui, nous nous reverrons au mois d'aout, quoi qu'il arrive,
+ n'est-ce pas? Tu seras peut-etre engage dans un nouvel amour. Je le
+ desire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi
+ quand je prevois cela. Si je pouvais lui donner une poignee de main a
+ celle-la! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle
+ sera jalouse, elle te dira: "Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est
+ une femme infame." Ah! du moins, moi je peux parler de toi a toute
+ heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une
+ parole amere. Ton souvenir est une relique sacree, ton nom est une
+ parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes
+ et auquel repond une voix emue et une douce parole, simple et
+ laconique, mais qui me semble si belle alors!--io l'amo!_--Peu
+ importe, mon enfant, aime, sois aime et que mon souvenir n'empoisonne
+ aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est temoin
+ pourtant que je mepriserais celui qui me prierait, non pas seulement
+ de te maudire, mais de t'oublier.
+
+L'amour, qui peu a peu l'abandonne, ne laissant subsister en elle qu'une
+maternelle amitie, l'amour, apres ces longs jours de silence, s'est
+aussi assoupi chez son poete. La reponse de Musset, du 10 juin, temoigne
+d'une ame rasserenee. Sa sante n'a jamais ete meilleure; il lui semble
+n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!...
+Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent guere. Il
+aime plus que jamais son _Georgeot_, "de cette amitie douce et elevee
+qui est restee entre eux comme le parfum de leurs amours". Or il existe,
+dit-il, des _revelations_: avec saint Augustin, il croit apres avoir
+nie; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.
+
+ ... O mon Georgeot, que Dieu me protege! Je m'agenouille quelquefois
+ en criant: "Que Dieu me protege, car je vais me livrer!" Cela est
+ beau, n'est-ce pas, et effrayant en meme temps, d'aller et de venir
+ avec cette pensee-la: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi,
+ mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un
+ an trop tot. J'ai cru longtemps a mon bonheur, a une espece d'etoile
+ qui me suivait. Il en est tombe une etincelle de la foudre sur ma
+ tete, de cet astre tremblant. Je suis lave par le feu celeste, qui a
+ failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit ou
+ j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en etait
+ leve n'est pas celui qui s'y etait couche.
+
+ Comme il s'ouvre, amie bien-aimee, ce coeur qui s'etait desseche!
+ Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait
+ se detendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici
+ m'envoient a l'ame un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se
+ pressent, se condensent, jusqu'a ce qu'ils aient trouve une issue pour
+ s'elancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines,
+ dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, a l'Opera, sur le quai,
+ aux Champs-Elysees. Cela est doux et etrange, n'est-ce pas, de se
+ promener tout jeune dans une vieille vie? X. _(Tattet)_ est de retour.
+ Il trouve, que _je lui apparais sous un nouvel aspect_, voila son mot.
+ Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le
+ rassure.
+
+ Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade,
+ avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es
+ joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens,
+ en t'ecrivant, que mon coeur s'epanche avec confiance, avec amour, que
+ je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me
+ le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas
+ connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais
+ etre, et pourquoi ma mere a eu un fils. Quand nous etions ensemble, je
+ laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussiere; mais je ne
+ me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais
+ que cela valait toujours mieux que le passe. Je remettais au
+ lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je reflechissais
+ et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la
+ tranquillite de nos jours de plaisir me bercait doucement. Pendant ce
+ temps la, Azrael a passe, et j'ai vu luire entre nous deux l'eclair de
+ l'epee flamboyante. Chose etrange, je n'ai compris qu'il fallait faire
+ usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer.
+ J'avais une telle confiance, une si miserable vanite!
+
+ J'etais habitue depuis si longtemps a porter autour de moi tant
+ de voiles bizarres! a m'oter une partie avec l'un, une autre avec
+ l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que
+ je pouvais mourir.
+
+ Adieu, ma bien-aimee; dis a Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort
+ de ne pas m'ecrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le
+ dire.
+
+Notre poete va decidement mieux: lui qui, le mois precedent, ecrivait a
+son amie n'avoir pu se decider encore a aller voir son fils au college:
+"il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je
+l'avoue", il ecrit maintenant (10 juin) a la pauvre mere inquiete que
+son Maurice se porte bien: "Je viens de le voir a l'instant et il doit
+sortir avec moi dimanche."
+
+Le 15 juin, longue lettre de George tout a fait calme a Alfred a
+peu pres gueri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son
+retablissement corps et ame.--Pagello y ajoute un billet de sa main pour
+recommander a son malade de l'hotel Danieli,--"qu'une affection liera
+toujours a lui d'une maniere sublime pour eux deux, incomprehensible
+pour les autres",--d'eviter l'intemperance et de se souvenir de certaine
+eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler a Venise. George a lu ce
+sermon sur le vin de Champagne: "Sois sur, ajoute-t-elle a Alfred, que
+si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille a chaque
+point de son discours."
+
+Elle a traverse une grave disette d'argent. Musset s'est fort agite pour
+lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est emu
+a la pensee qu'elle a pu souffrir de la gene. Il songe aussi a ses
+angoisses de mere; Boucoiran l'avait laissee sans nouvelles de ses
+enfants. Il s'inquiete surtout des tristesses profondes qu'il a
+cru deviner entre les lignes de la seconde de ses _Lettres d'un
+voyageur_--qu'il vient de porter a la _Revue_.--Il est decourage,
+triste, inquiet; il apparait surtout bien las.
+
+ ... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire
+ trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de
+ contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je
+ paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans
+ le fleuve terrible qui t'entraine; mais avant de ceder au torrent,
+ accroche-toi un instant a cette paille, ne fut-ce que pour qu'elle te
+ suive dans l'Ocean.
+
+ Buloz vient de m'apporter la _Lettre_ que tu lui as envoyee pour la
+ _Revue_[127]. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'ecrive ce que
+ j'eprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de
+ _suicide_; quel que soit le degre de foi qu'on ajoute a cette pensee
+ chez les autres, elle ne prouve pas moins une tres grande souffrance.
+ J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus
+ de rien. Dis-moi, mon George, mon frere adore, quand tu as ecrit ce
+ mot-la, etait-ce seulement l'inquietude que tu ressentais pour
+ ton fils, jointe au desappointement de ne pas recevoir ce que tu
+ attendais? Ne sont-ce enfin que des causes materielles et reelles, qui
+ t'inspiraient cette affreuse et poignante pensee? Il m'a semble qu'une
+ tristesse, etrangere a tout cela, dominait les autres motifs. Buloz
+ lui-meme s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire:
+ "Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!" Le pauvre homme, qui ne se
+ doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: "Mais
+ vous ne l'avez pas quittee? Vous ne l'avez pas abandonnee?" Le pauvre
+ garcon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais
+ il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta
+ vie tu as pense a la mort, que toute ta vie t'y a poussee, que cette
+ idee t'est familiere, presque chere; mais enfin elle ne se represente
+ a toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle
+ naisse d'elle-meme dans une organisation aussi belle, aussi complete
+ que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle
+ franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas
+ permis de l'etre?.... O mon enfant, la plus aimee, la seule aimee des
+ femmes, je te le jure sur mon pere; si le sacrifice de ma vie pouvait
+ te donner une seule annee de bonheur, je sauterais dans un precipice,
+ avec une joie eternelle dans l'ame. Mais sais-tu ce que c'est que
+ d'etre la, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans
+ un sou, sans une esperance, inonde de larmes depuis trois mois, et
+ pour bien des annees; d'avoir tout perdu, jusqu'a ses reves; de me
+ repaitre d'un ennui sans fin, d'etre plus vide que la nuit; sais-tu ce
+ que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensee: qu'il
+ faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du
+ moins tu es heureuse, peut-etre heureuse par mes larmes, par mon
+ absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si
+ tu ne l'etais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir
+ change la vie qu'en bien. C'est une noble creature, bonne et sincere;
+ il t'est devoue, j'en suis sur, et tu es trop noble toi-meme pour ne
+ pas lui rendre le meme devouement. Il t'aime, et comme tu dois etre
+ aimee. Je n'ai jamais doute de lui, et cette confiance, que rien ne
+ detruira jamais, a ete ma force pour quitter Venise, ma force pour
+ y venir, pour y rester. Mais, helas! je n'en suis pas a apprendre
+ aujourd'hui quel hieroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent
+ repete: le bonheur! O mon Dieu, la creation tout entiere fremit de
+ crainte et d'esperance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du
+ desir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son etre en contact avec
+ d'autres? Est-ce dans la pensee, dans les sens, dans le coeur que se
+ trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?
+
+[Note 127: Publiee dans la _Rente des Deux Mondes_ du 15 juillet
+1834.]
+
+ ... Reponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de
+ mon lit retrouver ma douleur courageuse et resignee, afin que l'idee
+ de ton bonheur eveille encore un faible echo lointain dans le vide ou
+ je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de
+ tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas,
+ ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette
+ franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence a mon coeur. Je
+ suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu
+ de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de
+ m'avoir manque la-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont ecartee de
+ moi. Adieu, je n'en puis plus! _(Lettre du 46 juin_.)
+
+George rassure cet ami trop vite inquiet: son idee de suicide, ce spleen
+toujours pret a se reveiller au contact d'une contrariete ou d'un
+affront, "la suivra toujours probablement sans lui faire aucun _bobo_,
+car elle n'a ici aucun chagrin de coeur". Son Pagello est un ange;
+ses tracas materiels se sont dissipes. Dans un mois elle reverra ses
+enfants... Elle ajoute comme glose a cet expose de sa tranquillite: "Tu
+as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes
+larmes, non pas dans celles de ton desespoir et de ta souffrance, mais
+dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi
+que tu m'as laisse un souvenir plus sur et plus precieux que tous les
+souvenirs de la possession," _(Lettre du 26 juin_.)
+
+La derniere lettre de Musset adressee a Venise, le 10 juillet, a ete
+detruite "parce qu'elle contenait une confidence". On en a garde du
+moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le "bon
+docteur", et ce trait qui nous prepare a la rencontre des amants:
+
+"--Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que "Mme Sand soit _une femme
+adorable_?" Telle est l'honnete question qu'une belle bete m'adressait
+l'autre jour. La chere creature ne me l'a pas repetee moins de trois
+fois pour voir si je varierais mes reponses.--"Chante, mon "brave coq,
+me disais-je tout bas, tu ne me "feras pas renier, comme saint Pierre."
+
+
+
+VII
+
+Apres cinq mois de vie commune a Venise, George Sand et Pagello partent
+pour Paris. Les dernieres lignes que nous avons citees du naif journal
+du docteur nous signalent chez eux un etat d'ame assez melancolique,
+sans le trop preciser. De George Sand elle-meme nous n'apprendrons rien:
+nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincere--pour les
+autres--s'acharne a tout dissimuler de sa vie vraie... Deja elle
+s'obstinait a reagir contre sa legende, legende qui offensait son ame
+hautaine et bourgeoise. Elle preludait a ce role de _Matriarche_ qui
+devait faire venerer sa vieillesse.
+
+Lasse, a coup sur, de sa mediocrite venitienne et des petits interets
+de son honnete amant, elle ne songeait plus qu'a revoir ses enfants,--a
+retrouver aussi le poete qui l'avait quittee, qui l'adorait encore,
+qu'elle-meme avait aime jadis.
+
+Ce depart de George Sand avec Pagello, apres cinq mois de calme
+tete-a-tele, nous apparait, pour lui, maussade et triste, mais pour
+elle liberateur. Son ame compliquee est-elle impatiente de nouvelles
+souffrances?... Reprenons le recit du docteur.
+
+ J'eus, avec beaucoup de difficultes, un passeport, et je partis avec
+ elle pour Milan sans prendre conge de mes parents ni de mes amis, et
+ sans dire a personne si ni quand je reviendrais.
+
+ De Milan, j'ecrivis a mon pere:
+
+ "Je n'ai pas repondu a la lettre dans laquelle tu me blamais de vivre
+ avec une etrangere, perdant ma jeunesse, ruinant ma carriere, reniant
+ publiquement ces principes de morale chretienne qui me furent
+ inculques par la meilleure des meres; je n'ai pas repondu a cette
+ lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dedaignais de
+ mentir avec de fausses promesses. Je te reponds aujourd'hui de Milan:
+ je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les
+ yeux fermes, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris
+ ou je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, digne de toi.
+ Je suis jeune et je pourrai refaire ma carriere. Toi, ne cesse pas de
+ m'aimer et ecris-moi a Paris."
+
+ J'ai commence mon histoire a contre-coeur; je la poursuis maintenant
+ volontiers, parce que, a mesure que je la raconte, je me sens l'ame
+ soulagee, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allames,
+ la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrives a Martigny,
+ nous quittames la voiture et les bagages.
+
+ George Sand etait en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons
+ franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportes a Chamounix,
+ ou le jour suivant nous avons entrepris a pied l'ascension du
+ Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Francais,
+ d'Allemands et d'Americains. Arrives a la mer de Glace, apres avoir
+ examine les fissures qui laissent voir l'epaisseur de la glace a 400
+ pieds de profondeur, apres nous etre rejouis de l'echo eclatant des
+ Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallee
+ desolee, herissee de recifs de glace, parmi les neiges eternelles,
+ nous sommes revenus a Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et
+ un Americain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernieres aiguilles,
+ avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces
+ jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrene de
+ la gelee.--Le lendemain nous revenions a Martigny et de la nous nous
+ mettions en route pour Geneve.
+
+ A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus
+ circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais
+ mille efforts pour le cacher. George Sand etait un peu melancolique et
+ beaucoup plus independante de moi. Je voyais douloureusement en elle
+ une actrice assez coutumiere de telles farces, et le voile qui me
+ bandait les yeux commencait a s'eclaircir. Nous visitames Geneve,
+ marche de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais
+ ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse gouter
+ pleinement aucun, ce furent ses delicieux environs, et tout d'abord
+ le lac: il la cotoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les
+ poissons fretiller a O pieds de profondeur, comme si on les avait
+ dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'a Lausanne sont
+ pays enchante. Je n'oserais le decrire d'abord parce que vous avez
+ l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et specialement
+ Rousseau les ont depeints, comme personne ne les depeindra plus. Apres
+ six ou sept jours passes a Geneve, nous montames en diligence, et, par
+ le Dauphine et la Champagne, nous arrivames a Paris. A la station,
+ George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui
+ l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi a l'hotel d'Orleans, rue
+ des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisieme etage a 1 fr.
+ 50 par jour.
+
+La presence de Pagello allait etre importune. Dans sa bonte, George
+Sand n'avait ose lui deconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer
+l'affaiblissement de son amour.
+
+Une melancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement
+exile, des son installation a Paris.
+
+La vie monotone et bourgeoise enduree cinq mois a Venise, autant que
+cette etrange correspondance entretenue avec Musset,--et toujours
+exaltee, malgre l'espece de lassitude que nous y avons constatee des
+le mois de juin,--avaient prepare ce refroidissement graduel dans les
+relations de Lelia avec le docteur Pagello.
+
+A peine rentree a Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y
+consentir, s'y resigner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive
+generosite de leur amie s'ingeniait a apaiser ces deux tristesses. Mais
+tous trois etaient malheureux.
+
+Dans le rapport sense qu'il fait de son sejour a Paris, Pagello ne
+prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on
+soupconner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de
+la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remede que la fuite.
+
+Gomme M. Boucoiran prenait conge de moi, las de corps et d'esprit, je
+me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyes aux genoux, le
+front dans les mains, je me dis a moi-meme: "Te voila a Paris avec peu
+d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitie mal assuree.
+Elle succede en toi a une passion mal eteinte, en George Sand a un
+caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs
+solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris
+ma malle pour en tirer quelques vetements; et, tout en soulevant mon
+linge, je decouvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et
+decachetai avec un grand respect. C'etait le portrait de ma mere. Je
+le couvris de baisers et le placai sur une armoire qui faisait face au
+petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps a
+le contempler. Je me sentis renouvele; un courage spontane secourut mon
+ame abattue et une voix sembla me dire: "Tu retourneras dans ta patrie
+et tu y passeras des jours honores et tranquilles; ta conduite a venir
+tirera des enseignements de tes erreurs passees; garde toujours dans ton
+esprit les principes que ta mere t'a fait sucer avec le lait;--toutes
+les joies terrestres qui iront contre ces preceptes te rendront
+malheureux."
+
+ J'entendis frapper doucement a la porte de ma chambre; j'ouvris...
+ C'etait George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour
+ me mener diner comme nous en etions convenus. Cette visite m'arracha
+ aprement a une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque
+ degoute. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc diner
+ chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalite. Elle me
+ proposa comme ami, presque comme frere, a M. Boucoiran. Elle voulait
+ partir avec ses deux petits enfants pour la Chatre, le jour suivant,
+ et moi j'avais manifeste la ferme volonte de ne pas la suivre. La Sand
+ voyait toute la singularite de ma position, tous les sacrifices que
+ j'avais faits a son amour: ma clientele perdue, mes parents quittes et
+ moi exile sans fortune, sans appui, sans esperance. Elle me regardait
+ fixement bien en face, stupefaite de me voir tranquille et presque
+ serieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mere
+ m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps.
+ Cette femme a l'oeil de lynx epiait mon coeur; mais elle en avait
+ perdu le secret. Au milieu meme de ses egarements tous consecutifs
+ d'un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre,
+ compatissant, industrieux pour les malheureux et intrepide pour le
+ sacrifice...
+
+Donc, a peine arrivee, presque indifferente soudain pour l'infortune
+Pagello, George Sand revoit le poete. Et tous deux sont repris par leur
+ancien amour. La presence de l'Italien, la facheuse rumeur du monde ne
+troublent pas cette premiere ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils
+ont retrouve l'amertume. Quinze jours fievreux et cruels, quinze jours
+seulement s'ecoulent. Le sentiment de l'irreparable a surgi, poignant,
+chez Musset. Il souffre trop, veut partir.
+
+ ... J'ai trop compte sur moi en voulant te revoir et j'ai recu le
+ dernier coup.
+
+ J'ai a recommencer la triste tache de cinq mois de luttes et de
+ souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne
+ entre nous. Ce sera la derniere epreuve: je sais ce qu'elle me
+ coutera; mais mon pere de la-haut ne m'appellera pas lache quand
+ je paraitra; devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre.
+ J'attendrai de l'argent la-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma
+ mere, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse; je
+ t'ai entendue dire que tu l'etais. Il m'eut ete doux de rester votre
+ ami, et que la douce joie de vos ames eut ete hospitaliere envers ma
+ douleur. Mais le destin ne pardonne pas.
+
+ ... Le jour ou j'ai quitte Venise, tu m'as donne une journee entiere.
+ Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon,
+ sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si
+ tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre,
+ n'hesite pas a me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais
+ si tu as du courage, recois-moi seul, chez toi ou ailleurs, ou
+ tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix
+ solennelle de la destinee? N'as-tu pas pleure hier, lorsqu'elle nous a
+ murmure a cette fenetre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse?
+ Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offense, ni douleurs
+ importunes. Recois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passe, ni du
+ present, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel
+ et de madame Une telle. Que ce soient deux ames qui ont souffert, deux
+ intelligences souffrantes, deux aigles blesses qui se rencontrent dans
+ le ciel, et qui echangent un cri de douleur avant de se separer pour
+ l'eternite! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour celeste,
+ profond comme la douleur humaine. O ma fiancee! Pose-moi doucement la
+ couronne d'epines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera
+ ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!
+
+La demande a ete accordee; Musset va revoir son amie une derniere fois.
+Il sera fort: sa resolution de partir est irrevocable.
+
+ ...Que je sois au desespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le
+ desespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et
+ qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot la-dessus, et ne crains pas
+ qu'il m'echappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'eprouve.
+ Non, je ne me trompe pas. J'eprouve le seul amour que j'aurai de ma
+ vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonne
+ avec cet amour-la, jour par jour, minute par minute, dans la solitude
+ et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible,
+ mais que tout invincible qu'il est, ma volonte le sera aussi. Ils ne
+ peuvent se detruire l'un par l'autre; mais il depend de moi de faire
+ agir l'un plutot que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser a
+ tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risque de le
+ voir, j'avais calcule toutes les chances: celle-la est sortie. Ne t'en
+ afflige pas surtout, et sois sure qu'il n'y a pas dans mon coeur une
+ goutte d'amertume.
+
+Il compte aller a Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est
+sous-prefet de Lavaur; de la dans les Pyrenees et peut-etre en Espagne.
+
+Mais elle hesite maintenant a accepter ce rendez-vous. Supreme
+coquetterie de femme, ou crainte d'elle-meme? Musset n'y tient plus; il
+supplie:
+
+ C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en
+ donnerai. Parle ou ne parle pas; les levres des hommes n'ont pas de
+ parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne
+ crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas
+ changee. Mon amour-propre, dis-tu? Ecoute, ecoute, George: si tu as du
+ coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin
+ des Plantes, au Cimetiere, au tombeau de mon pere (c'est la que
+ je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arriere-pensee;
+ ecoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier
+ baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce
+ triste soir a Venise, ou tu m'as dit que tu avais un secret. C'etait a
+ un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est a un
+ ami.
+
+ C'est la Providence qui changea tout a coup l'homme a qui tu
+ parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de miseres et de
+ souffrances, Dieu m'accorde peut-etre la consolation de t'etre bon a
+ quelque chose. Sois-en sure, oui, je le sens la, je ne suis pas ton
+ mauvais genie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-etre suis-je
+ destine a te rendre encore une fois le repos.
+
+ Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas legerement des portes
+ eternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir
+ pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse
+ quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah!
+ c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc
+ fait?
+
+Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle repond a
+son amant:
+
+ Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas
+ tort, puisque tu es si trouble, et il voit bien que cela me fait du
+ mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais
+ je pars pour Nohant, moi, je vais passer la les vacances avec mes
+ enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles a cause de moi. Je _lui_ ai
+ tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans
+ lui une derniere fois et que je te decide a rester, au moins jusqu'a
+ mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir
+ et il fait un temps affreux. Ah! ton amitie, ta chere amitie, je l'ai
+ donc perdue, puisque tu souffres aupres de moi!
+
+Ecoutons, ici, la bien-disante Mme Arvede Barine: "Elle deperissait, en
+effet, de chagrin. Pagello s'etait eveille, en changeant d'atmosphere,
+au ridicule de la situation: "Du moment "qu'il a mis le pied en France",
+ecrit George Sand, "il n'a plus rien compris." Au lieu du saint
+enthousiasme de jadis, il n'eprouvait plus que de l'irritation quand ses
+deux amis la prenaient a temoin de la chastete de leurs baisers: "Le
+voila qui redevient un etre faible, "soupconneux, injuste, faisant des
+querelles "d'Allemand et vous laissant tomber sur la tete ces pierres
+qui brisent tout." Dans son inquietude, il ouvre les lettres et clabaude
+indiscretement.
+
+"George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle
+avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur
+histoire d'apres les regles de la morale vulgaire. Mais le monde ne
+peut pas admettre qu'il y ait des privilegies ou, pour parler plus
+exactement, des dispenses en morale. Elle lisait le blame sur tous les
+visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont
+elle avait honte maintenant,[128]."
+
+[Note 128: ARVEDE BARINE, _Alfred de Musset_, p. 75.]
+
+Indulgentes reflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants,
+tant qu'elle les aimait. Mais apres avoir transfigure a ses propres yeux
+sa faiblesse de Venise, jusqu'a s'en justifier, la voila qui se laisse
+reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son desespoir. Et presque
+fiere de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poete, elle
+consent a lui dire un dernier adieu.--Cet adieu n'a pas ete aussi triste
+qu'ils pouvaient, elle l'esperer, lui le craindre. Elle a cede au
+supreme desir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le
+lendemain, Musset, qui va decidement partir, lui adresse cette belle
+page triste--qu'on est tente de trouver... litteraire:
+
+ Je t'envoie un adieu, ma bien-aimee, et je l'envoie avec confiance,
+ non sans douleur, mais sans desespoir. Les angoisses cruelles, les
+ luttes poignantes, les larmes ameres ont fait place en moi a une
+ compagne bien chere: la pale melancolie. Ce matin, apres une nuit
+ tranquille, je l'ai trouvee au chevet de mon lit, avec un doux sourire
+ sur les levres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front
+ ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas
+ ete aussi chaste, aussi pur que ta belle ame, o ma bien-aimee? Tu
+ ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons
+ passees; tu en garderas la memoire. Elles ont verse sur ma plaie un
+ baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laisse a ton pauvre
+ ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes
+ les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le
+ monde et lui.
+
+ Notre amitie est consacree, mon enfant; elle a recu hier, devant Dieu,
+ le saint bapteme de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne
+ crains plus rien, ni n'espere plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne
+ m'etait pas reserve d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur
+ cherie, je vais quitter ma patrie, ma mere, mes amis, le monde de ma
+ jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu.
+ Celui qui est aime de toi ne peut plus maudire. George, je puis
+ souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.
+
+ Quant a nos rapports a venir, tu decideras seule sur quoi que ce soit
+ qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est a toi.
+ Ecris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, a trois
+ cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu
+ le le dit, tache de defendre notre pauvre amitie, reserve-toi de
+ pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignee de main, un mot, une
+ larme! Helas! ce sont la tous mes biens. Mais si tu crois devoir
+ sacrifier notre amitie, si mes lettres meme hors de France troublent
+ ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hesite pas,
+ oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre,
+ a present, sois heureuse a tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimee de
+ mon ame! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernieres annees
+ de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premieres. Sois
+ heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tache d'oublier qu'on peut l'etre.
+ Hier, tu me disais qu'on ne l'etait jamais. Que t'ai-je repondu? Je
+ n'en sais rien, helas! ce n'est pas a moi d'en parler. Les condamnes a
+ mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la
+ patience, de la pitie! Tache de vaincre un juste orgueil. Retrecis ton
+ coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais
+ si tu renonces a la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du
+ malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans
+ moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu.
+
+ Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur
+ toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancee, tu ne te
+ coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a
+ porte.
+
+ Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon genie, il ne poussera
+ sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que
+ voila ton epitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires
+ d'un jour. La posterite repetera nos noms comme ceux de ces amants
+ immortels qui n'en ont plus qu'un a eux deux, comme Romeo et Juliette,
+ comme Heloise et Abelard. On ne parlera jamais de l'un sans parler
+ de l'autre. Ce sera la un mariage plus sacre que ceux que font les
+ pretres, le mariage imperissable et chaste de l'intelligence. Les
+ peuples futurs y reconnaitront le symbole du seul Dieu qu'ils
+ adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les revolutions de l'esprit
+ humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annoncaient a leur
+ siecle? Eh bien, le siecle de l'intelligence est venu. Elle sort des
+ ruines du monde, cette souverainete de l'avenir; elle gravera ton
+ portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le
+ pretre qui nous benira, qui nous couchera dans la tombe, comme une
+ mere y couche sa fille le soir de ses noces. Elle ecrira nos deux
+ chiffres sur la nouvelle ecorce de l'arbre de la vie. Je terminerai
+ ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un
+ coeur de vingt ans, a tous les enfants de la terre; je sonnerai aux
+ oreilles de ce siecle blase et corrompu, athee et crapuleux, la
+ trompette des resurrections humaines, que le Christ a laissee au pied
+ de sa croix. Jesus! Jesus! et moi aussi, je suis fils de ton Pere; je
+ te rendrai les baisers de ma fiancee; c'est toi qui me l'as envoyee, a
+ travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus
+ pour venir a moi. Je nous ferai, a elle et a moi, une tombe qui sera
+ toujours verte, et peut-etre les generations futures repeteront-elles
+ quelques-unes de nos paroles, peut-etre beniront-elles un jour
+ ceux qui auront frappe avec le myrte de l'amour aux portes de la
+ liberte[129].
+
+[Note 129: L'epitre qu'on vient de lire a ete publiee par M.***
+"Yorick", dans l'_Homme libre_ du 13 avril 1877. Paul de Musset,
+parait-il, se refusait a y reconnaitre le style de son frere. Or,
+Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait deja tire
+une phrase: "Non, non, j'en jure par ma jeunesse..." pour etre placee
+en epigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile
+d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe--qui est en
+possession de M. de Lovenjoul.]
+
+Cette lettre etait trop resignee. Pour la premiere fois, le poete
+considerait le prestige a venir d'un amour qui le meurtrissait encore.
+Plus humble etait la plainte que lui dictaient jusque-la ses tourments.
+Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un
+desir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Helas!
+il avait cette femme dans l'ame plus que dans la chair....
+
+Il est parti pour Bade le 25 aout. Son voyage a dure six jours. A peine
+installe, il mesure sa solitude, et tout le passe douloureux qui reflue
+dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour:
+
+ Baden, 1er septembre 1834.
+
+ Voila huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore ecrit.
+ J'attendais un moment de calme; il n'y en a plus. Je voulais t'ecrire
+ doucement, tranquillement, par une belle matinee, te remercier de
+ l'adieu que tu m'as envoye. Il est si bon, si triste, si doux, ma
+ chere amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement de
+ mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n'a aime comme je
+ t'aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noye, inonde d'amour; je ne
+ sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je
+ parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de
+ bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'etre aimee, si tu l'as
+ jamais demande au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimee,
+ regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimee,
+ dis-toi cela, autant que Dieu peut etre aime par ses levites, par ses
+ amants, par ses martyrs. Je t'aime, o ma chair et mon sang! Je meurs
+ d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insense, desespere, perdu! Tu
+ es aimee, adoree, idolatree, jusqu'a en mourir! Eh non, je ne guerirai
+ pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela; et
+ mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce
+ qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais
+ bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empechent
+ d'aimer!
+
+ Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait
+ pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue dans mes bras, o mon
+ corps adore! Je t'avais pressee sur cette blessure cherie! Je suis
+ parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mere etait
+ triste; je crois que non. Je l'ai embrassee, je suis parti, je n'ai
+ rien dit. J'avais le souffle de tes levres sur les miennes, je le
+ respirais encore. Ah, George! tu as ete heureuse et tranquille la-bas,
+ tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser
+ cinq mois? Sais-tu ce que c'est, pour un pauvre coeur qui a
+ senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie
+ l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la
+ solitude, la mort et t'oubli tomber goutte a goutte, comme la neige?
+ Sais-tu ce que c'est pour un coeur serre jusqu'a cesser de battre, de
+ se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante,
+ et de boire encore une goutte de rosee vivifiante? Oh, mon Dieu! je le
+ sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant
+ c'est fini. Je m'etais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait
+ prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais,
+ je tentais du moins. Mais maintenant, ecoute, j'aime mieux ma
+ souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, vois-tu. Tu te
+ retracterais que cela ne servirait a rien. Tu veux bien que je t'aime;
+ ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu,
+ vois-tu, je ne reponds plus de rien.
+
+ Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, la ou la? Qu'est-ce que cela
+ me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui
+ passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est
+ que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie
+ est charmante, la promenade agreable, que les femmes dansent, que
+ les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en
+ galopant. Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie.
+ Ecoute, George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me dissuader:
+ pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'esperance,
+ pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je
+ suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mere. Tout cela me
+ donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un
+ fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j'ai de la force
+ encore. Mais de la force, mon Dieu, a quoi sert d'en avoir quand elle
+ se tourne elle-meme contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me
+ fais pas souffrir, ne me rappelle pas a la vie. Je te promets, je
+ te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'ecris dans un
+ moment de fievre ou de delire, que je me calmerai; voila huit jours
+ que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'ecrire.
+ Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naitre des esperances
+ dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu'ils ont tous raison;
+ n'ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j'ai tout quitte;
+ qu'ont-ils a dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir
+ dire a un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de mourir. Les
+ taureaux blesses dans le cirque ont la permission d'aller se coucher
+ dans un coin avec l'epee du matador dans l'epaule, et de finir en
+ paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot. Ecoute: tout cela ne fera
+ pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture,
+ et que tu viennes. J'aurai beau regarder, me voila assis devant cette
+ petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai
+ emporte. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas
+ sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me
+ laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver.
+ Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra.
+ Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper,
+ n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la
+ main, et tu n'ecriras pas dessus: "Viens!" Il y a entre nous je ne
+ sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels
+ evenements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout
+ cela est parfait, il n'y en a pas si long a dire. Je ne peux pas vivre
+ sans toi, voila tout. Combien tout cela durera encore, je n'en sais
+ rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je
+ connusse en detail et par epoque, l'histoire de ta vie. Je connais ton
+ caractere, mais je ne connais ta vie que confusement. Je ne sais pas
+ tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te
+ visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais
+ loue aux environs de Moulins ou de Chateauroux un grenier, une table
+ et un lit. Je m'y serais enferme. Tu serais venue m'y voir une ou
+ deux fois seule, a cheval; moi, je n'aurais vu ame qui vive. J'aurais
+ ecrit, pleure. On m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu la
+ quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espere. Tu
+ m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la derniere fois; as-tu rien
+ eu a te reprocher? Mais tous les reves que je peux faire sont des
+ chimeres; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses.
+ Tout est bien, tout est mieux ainsi.
+
+ O ma fiancee, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un
+ beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi
+ sur l'herbe, sous quelque saule vert. Regarde l'Occident et pense a
+ ton enfant qui va mourir. Tache d'oublier le reste: relis mes lettres,
+ si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur,
+ donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la
+ lampe, prends ta plume, donne une heure a ton pauvre ami. Donne-moi
+ tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutot un peu.
+
+ Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire meme plus que tu
+ n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce ne peut pas etre un crime.
+ Je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton
+ amitie pour moi, que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de
+ l'amour? Ecris a BADEN (GRAND-DUCHE), POSTE RESTANTE. Affranchis
+ jusqu'a la frontiere, et mets: PRES STRASBOURG. C'est a douze lieues
+ de Strasbourg. Je n'irai ni plus pres ni plus loin; mais que j'aie une
+ lettre ou il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes
+ tes levres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tete que j'ai
+ eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, o Dieu! quand j'y pense,
+ ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah!
+ il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif,
+ mon George, o quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette
+ lettre. Je me meurs. Adieu.
+
+ A BADEN (GRAND-DUCHE), PRES STRASBOURG, POSTE RESTANTE.
+
+ O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, o mon George, ma belle
+ maitresse, mon premier, mon dernier amour.
+
+Ou en etait George Sand, a l'heure ou son ami lui envoyait cet appel
+egare?
+
+Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui avait d'abord apaise le
+poete, l'avait passionnement exaltee. Le 29 aout, elle rentrait a
+Nohant, eperdue d'amour et de desespoir.--"Viens me voir, ecrivait-elle
+a Gustave Papet, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une
+eloquente poignee de main, mon pauvre ami..." Elle ne dissimulait point
+sa blessure. Si elle guerissait, elle se refugierait dans l'amitie,
+negligee trop longtemps.
+
+Pour la premiere fois, ses enfants ne lui faisaient pas tout oublier.
+Bientot la vie lui apparaissait intolerable. Et elle confiait a
+Boucoiran (lettre du 31 aout) des pensees de suicide: "Vous avez du le
+comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je
+veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons.... J'aurai a
+causer longuement avec vous et a vous charger de l'execution de volontes
+sacrees. Ne me sermonnez pas d'avance... quand je vous aurai fait
+connaitre l'etat de mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi
+qu'il y aurait paresse et lachete a essayer de vivre quand je devrais en
+avoir deja fini." Puis elle lui "confie et lui legue Pagello, un brave
+et digne homme de sa trempe"[130].
+
+[Note 130: _Correspondance,_ I, p. 279.]
+
+Cette crise dure quelques jours. Musset qui comptait travailler a
+Bade, qui avait promis a Buloz un roman et des vers[131], continue de se
+desoler. Sa plainte du 1er septembre arrive a Nohant. Et,--comme jadis a
+Venise la lettre si longtemps attendue de Geneve,--cette vivante preuve
+d'un invincible amour calme la passion de George et la guerit du
+desespoir.
+
+[Note 131: _Lettre_ du 18 aout.--Cf. M. Clouard, article cite, p.
+730.]
+
+A ces doleances sublimes, attendrissantes a force de chagrin sincere,
+qu'elle a recues de son ami, elle repond, au crayon, sur un album,--d'un
+petit bois ou elle se promene,--par une lettre toute raisonnable, et
+sans aucun vestige de sa folie recente. Elle lui reproche d'exprimer
+de la passion et non plus ce saint enthousiasme, cette amitie pure...
+Pagello lui-meme est jaloux. Il faut se separer tous les trois. "Ne
+m'aime plus: je ne vaux plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque
+tu arrives a te persuader que tu ne peux guerir de cet amour pour moi,
+qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjure
+a Venise, avant et meme encore apres ta maladie. Adieu donc le beau
+poeme de notre amitie sainte et de ce lien ideal qui s'etait forme entre
+nous trois, lorsque tu _lui_ arrachas a Venise l'aveu de son amour pour
+moi et qu'il jura de me rendre heureuse." Et elle ajoute que lui-meme,
+il a uni _leurs_ mains malgre _eux_[132]...
+
+[Note 132: Nous avons donne le passage, _Introduction_, p. VI.]
+
+Cette lettre a desole Musset, qui la lui renvoie comme elle l'exige. Il
+n'a jamais vu aussi clairement, lui dit-il, combien il est peu de
+chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus malheureuse encore
+qu'indifferente:
+
+ ...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien malade, et ne
+ crois pas que je sois moi-meme de force a t'adresser un reproche. Il
+ faut que tu souffres beaucoup pour que tu n'aies meme plus une larme
+ pour moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques a la parole qui,
+ _depuis trente ans_, disais-tu, _n'a pas encore ete faussee_. Elle le
+ sera donc une fois, et j'aurai perdu le seul jour de bonheur qui me
+ restait encore. Qu'il en soit ce qui plait a Dieu ou a l'Esprit du
+ Mort. Car, a vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal a personne,
+ en etre ou je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un
+ nouveau coup de pierre sur la tete, c'est trop.
+
+ ... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en me disant qu'un
+ soupcon jaloux tue l'amour dans ton coeur? Qui crois-tu donc que
+ j'aime? Toi ou une autre? Tu t'appelles _insensible, un etre sterile
+ et maudit_? Tu te demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur
+ fait comme tu l'as, et tu me dis de fremir en songeant de quels abimes
+ je suis sorti. Eh! mon amie, me voila ici, a Baden, a deux pas de la
+ Maison de Conversation. Je n'ai qu'a mettre mes souliers et mon habit
+ pour aller faire autant de declarations d'amour que j'en voudrais a
+ autant de jolies petites poupees qui ne me recevront peut-etre
+ pas toutes mal; qui, a coup sur, sont fort jolies, et qui, plus
+ certainement encore, ne quittent pas leur amant, parce qu'elles ne
+ veulent pas se voir meconnaitre. Quoi que tu fasses ou quoi que tu
+ dises, morte ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une
+ autre. "_Aime-moi dans le passe_, me dis-tu, _mais non telle que je
+ suis dans le present_." George, George, tu sauras que la femme que
+ j'aime est celle des rochers de _Franchart_, mais que c'est aussi
+ celle de Venise, et celle-la, certes, ne m'apprend rien, quand elle me
+ dit qu'on ne l'offense pas impunement.
+
+ ... Je n'ai plus rien dans la tete ni dans le coeur. Je crois que je
+ vais revenir a Paris pour peu de temps... Je souffre, et a quoi bon?
+ Ta lettre m'a fait un mal cruel. George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais
+ que sert de gemir? Tu me dis que tu m'ecris afin que je ne prenne
+ aucune idee de rapprochement entre nous. Eh bien, ecoute, adieu,
+ n'ecrivons plus... Tout cela, vois-tu, est horrible, au bout du
+ compte. Tu souffres, toi aussi. Je te plains, mon enfant; mais
+ puisqu'il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien, alors, si
+ notre amitie s'envole au moment ou tu souffres et ou tu es seule,
+ qu'est-ce que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le repete. Adieu.
+ Je ne sais ou je serai; n'ecris pas, je ne puis savoir.
+
+ Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. O mon Dieu,
+ toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse! Oh
+ mon coeur, mon amour, je ne t'en veux pas de cette lettre-ci; mais
+ pourquoi m'as-tu ecrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit
+ Dieu! J'esperais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop!
+
+Pagello etait alle voir Musset avant son depart pour Baden. Il l'avait
+trouve lisant une lettre d'Elle.--George vient d'ecrire a Alfred que
+Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha certaine phrase
+passionnee qu'il disait y avoir surprise. Or cette phrase n'etait que
+dans son imagination. Musset repond a son amie que personne n'a rien pu
+voir de sa lettre tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce
+sot incident, c'est "qu'elle a rompu" avec cet homme... Mais a-t-elle
+bien rompu? Ne lui parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?...
+
+ ... Que je revienne a Paris, cela te choquera peut-etre, et _Lui_
+ aussi. J'avoue que je n'en suis plus a menager personne. S'il souffre,
+ lui, eh bien, qu'il souffre, ce Venitien qui m'a appris a souffrir. Je
+ lui rends sa lecon; il me l'avait donnee en maitre. Quant a toi, le
+ voila prevenue, et je te rends tes propres paroles: "_Je t'ecris cela,
+ afin que si tu vinsses a apprendre mon retour, tu n'en prisses aucune
+ idee de rapprochement avec moi_." Cela est-il dur? Peut-etre. Il y a
+ une region dans l'ame, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitie
+ en sort. Qu'il souffre! Il te possede. Puisque ta parole m'est
+ retiree; puisqu'il est bien clair que toute celte amitie, toutes ces
+ promesses, au lieu d'amener une consolation sainte et douce au jour de
+ la douleur, tombent net devant elle; eh bien, puisque je perds tout,
+ adieu les larmes; adieu, non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en
+ t'aimant. Mais adieu la vie, adieu l'amitie, la pitie. O mon Dieu!
+ Est-ce ainsi? J'en aurai profite pour le ciel. En fermant celle
+ lettre, il me semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui
+ se resserre et s'ossifie. Adieu. (_Lettre de Baden, 15 septembre_.)
+
+La fin de ce mois de septembre ne fut que tristesses pour tous les
+trois. Au commencement d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et
+Musset lui-meme arrivait le 13 a Paris. Sa pensee unique restait a son
+amie, et son premier soin etait de lui demander de la revoir:
+
+ Mon amour, me voila ici. Tu m'as ecrit une lettre bien triste, mon
+ pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous
+ voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant;
+ la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un
+ instant. Voyons-nous, ma chere ame, et tu auras toute confiance, et tu
+ sauras jusqu'a quel point je suis a toi, corps et ame. Tu verras qu'il
+ n'y a plus pour moi ni douleur, ni desir, du moment qu'il s'agit de
+ toi. Fie-toi a moi, George. Dieu sais que je ne te ferai jamais de
+ mal. Recois-moi, pleurons ou rions ensemble; parlons du passe ou de
+ l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'esperance ou de la douleur. Je
+ ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi ton
+ heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une
+ heure, un instant a perdre. Reponds-moi une ligne. Si c'est ce soir,
+ tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras
+ rien a faire. Moi, je n'ai a faire que de t'aimer. Ton frere,
+
+ ALFRED.
+
+--Cette utopie que tous trois auraient acceptee, d'une amitie vaguement
+amoureuse, n'est guere precisee, que dans les lettres de George Sand. Ni
+Pagello, dans son journal, ni Musset, dans ses lettres, ses romans et
+ses vers, ne paraissent y avoir souscrit, aussi resolument.
+
+Pagello ne fait meme aucune allusion, dans son memorial sincere, aux
+egards que son amie pretend lui avoir temoignes quand elle a voulu
+revoir le poete. Bien mieux, nous n'y trouvons mentionnee qu'une
+rencontre avec George Sand, depuis leur arrivee a Paris.... Reprenons-le
+ou nous l'avions coupe:
+
+ --Nous en etions a prendre conge l'un de l'autre pour nous revoir dans
+ trois mois, mais elle croyait que peut-etre nous ne nous reverrions
+ plus et, sans manifester ce doute qui dans ce moment lui etait
+ penible, elle redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant
+ de ne pas abandonner aussitot l'occasion que je trouvais a Paris de
+ cultiver les etudes de ma profession. Aucune mere n'aurait parle avec
+ une affection plus raisonnee. J'en fus touche au fond de l'ame.
+
+ Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent que j'avais pu
+ et vendu quelques objets precieux. De plus, j'avais expedie d'avance
+ a Paris quatre tableaux a l'huile de Zucarelli pour les vendre et
+ pouvoir demeurer quelques mois dans la capitale de la France.--George
+ Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: "Les tableaux
+ partiront avec moi demain pour la Chatre ou un amateur de mes amis en
+ fera surement l'acquisition, aussi je te prie de me laisser le soin de
+ cette affaire et de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent
+ Boucoiran, que je te laisse en place de frere, t'en comptera
+ l'argent." Je repondis a tout cela par une poignee de main qui fut
+ comprise comme le plus eloquent discours. Le matin suivant, Boucoiran
+ frappait a ma porte et me trouvait prepare a le suivre au secretariat
+ de l'Hotel-Dieu. On me delivra un permis de pratique pour tous les
+ grands hopitaux de Paris. Ayant visite l'Hotel-Dieu et ensuite la
+ Charite, ou je fus presente a Lisfranc, qui m'accueillit avec grande
+ courtoisie, j'allai avec mon Mentor faire une visite d'un autre
+ genre a M. Buloz, Savoyard, directeur de la _Revue des Deux Mondes_.
+ Boucoiran portait un gros paquet et il le lui remit; c'etait le second
+ volume de _Jacques_, ecrit chez moi a Venise. "Elle est donc arrivee?
+ dit Buloz.--Oui, repondit Boucoiran,--Depuis quand?--Depuis deux
+ jours.--Cette diablesse de femme me fait devenir fou; voici un
+ volume que j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'etait
+ entortillee dans un nouvel amour avec un comte italien." Boucoiran
+ sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme une statue; pendant ce
+ temps-la, je me detournai pour regarder quelques estampes qui ornaient
+ la piece, et Boucoiran dit quelques mots a l'oreille de Buloz; apres
+ quoi celui-ci, qui m'avait a peine remarque, prit ses lunettes et, me
+ regardant avec discretion et courtoisie du seul oeil qui lui restait,
+ me fit les plus gracieuses questions, les offres les plus courtoises,
+ et finit par me donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en
+ qualite de journaliste, dans quelque theatre ou spectacle que ce fut.
+ Je la mis dans ma poche en le remerciant; puis je pris conge, en
+ souriant de mon importance litteraire. La carte equivalait a une
+ nomination de journaliste.
+
+ Buloz est une celebrite connue de tout Paris ainsi que des deux mondes
+ ou rayonne son fameux journal. Ici je ne puis m'abstenir de signaler
+ ce qui me fut le plus agreable: qu'il m'ait offert de travailler a sa
+ revue, me sachant collaborateur de George Sand pour les _Lettres d'un
+ voyageur_. Il me donna de curieux eclaircissements sur le groupe
+ litteraire qu'il presidait. Je lui reconnus un tact tres fin, des
+ manieres franches, un excellent coeur et un rare bon sens.
+
+ ... Je vous jure que Buloz, a son bureau, est un veritable impresario
+ d'opera. Il a ses tenors, ses _prime donne_, ses _contralti_, ses
+ basses, ses secondes parties et ses choeurs, c'est une joie que de
+ voir cet homme s'agiter avec sa _virtuose canaille_ et suivant les
+ convenances particulieres de chacun. Ils sont excellemment payes selon
+ leur categorie, mais ils sont presque tous en dette de travaux.
+
+ La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de billets, de
+ sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, de l'argent, de
+ l'argent, et cela contre la seule garantie de l'argument d'un
+ article, d'une histoire, d'un recit encore gisant dans l'esprit de
+ l'auteur,--qui promet de le livrer dans quinze jours, un mois, un
+ an.... Je me suis convaincu qu'en general il vaut mieux connaitre de
+ loin les celebrites litteraires: j'ai su des choses a confondre,
+ sur la vie privee de ces monstres de grands hommes. Figurez-vous
+ Chateaubriand, le plus grand, le plus moral des poetes francais de
+ ce siecle: il joue et il perd dans une nuit, par anticipation, une
+ edition nouvelle de ses oeuvres.... Il se fait batir une maison
+ delicieuse, tout incrustee de marbres rapportes de Grece: il la perd
+ egalement au jeu.
+
+ Et connaissez-vous les desordres financiers de Lamartine?... Je vous
+ dis qu'a peu pres tous sont dans le meme genre.
+
+ Je trouvai a Paris une paix dont je ne jouissais pas depuis longtemps.
+ Boucoiran fut mon mentor et mon ange tutelaire. Huet, Lisfranc,
+ Amussat, trois illustres medecins, me prodiguerent les amabilites
+ et m'aiderent a acquerir de nouvelles lumieres dans les sciences
+ medicales. Et de funestes pensees survenaient pour me travailler
+ l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agite je passais dans la
+ solitude de ma chambrette, le portrait de ma mere m'inspirait des
+ paroles d'inexprimable consolation et je trouvais le courage de defier
+ ma pauvrete et mon tenebreux avenir.
+
+ Peu de temps apres, une lettre de George Sand m'annoncait la vente de
+ mes tableaux pour 1500 francs. Je crus etre devenu un Rothschild, et
+ dans l'extase de la joie je courus me procurer une boite d'instruments
+ de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon etat. Un nouvel
+ envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours apres, me mit en
+ mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, reservant les 500
+ francs supplementaires qu'elle-meme devait m'apporter pour retourner
+ a Venise. Le temps, qui est un grand honnete homme, amena le jour
+ redoute et desire par moi du retour de la Sand a Paris. J'eus d'elle
+ les autres 500 francs, je preparai mon bagage, et, deux jours apres,
+ j'allai chez George Sand ou Boucoiran m'attendait. Nos adieux furent
+ muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle etait
+ comme perplexe: je ne sais pas si elle souffrait; ma presence
+ l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple
+ bon sens, abattait la sublimite incomprise dont elle avait coutume
+ d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais deja fait
+ connaitre que j'avais profondement sonde son coeur plein de qualites
+ excellentes, obscurcies par beaucoup de defauts. Cette connaissance
+ de ma part ne pouvait que lui donner du depit, ce qui me fit abreger,
+ autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le
+ bras de Boucoiran qui m'accompagna et me laissa au point ou vous
+ m'avez trouve.
+
+Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation etait
+insoutenable. Un invincible renouveau d'amour avait surgi pour George
+Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cesse d'estimer, d'aimer
+peut-etre Pagello, dans ce coeur double par generosite qui ne pouvait se
+resoudre a sacrifier l'un ou l'autre, les faisant tous deux malheureux.
+"Tout de moi _le_ blesse et l'irrite, ecrivait-elle au poete, et,
+faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je
+suis offensee jusqu'au fond de l'ame, de ce qu'il m'ecrit, et que, je le
+sens bien, il n'a plus la foi et par consequent il n'a plus d'amour. Je
+le verrai s'il est encore a Paris; je vais y retourner dans l'intention
+de le consoler; me justifier, non; le retenir non.... Et pourtant
+je l'aimais sincerement et serieusement, cet homme genereux, aussi
+romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi."
+
+Dans sa solitude morale, Pagello s'etait souvenu d'Alfred Tattet, l'ami
+de Musset, qui, a Venise, etait devenu un peu son ami. Il lui avait
+ecrit le 6 septembre, quel vif desir il avait de le revoir et de
+l'embrasser. Ils se rencontrerent, Pagello lui ouvrit son coeur simple,
+et a la veille de retourner a ses lagunes, il lui adressa ce billet
+d'adieu: "Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un
+baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec
+la George.--Je ne veux pas de vengeances.--Je pars avec la certitude
+d'avoir agi en honnete homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma
+pauvrete.--Adieu, mon ange.--Je vous ecrirai de Venise.--Adieu, adieu."
+
+Il vecut tranquille a Venise, considerant de loin le sillage de gloire
+qui suivait a travers le siecle celle qui avait ete son amie d'un jour.
+Des relations cordiales mais lointaines s'etablirent entre George Sand
+et lui. "Jeunette encore, m'ecrit Mme Antonini, quand je m'exercais dans
+la langue francaise, il me souvient d'avoir ecrit sous la dictee de mon
+pere a George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposees
+pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels
+Daniel Manin."--Les plus ardents souvenirs de Lelia cedaient toujours
+devant son imperieux besoin d'amitie: sa bonte d'instinct, comme son
+genie, etaient des forces de la nature.
+
+
+
+VIII
+
+Musset n'a pas attendu le depart de Pagello pour revenir a George Sand.
+Entierement repris par elle, repentant, genereux, seduisant et soumis,
+il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer.
+
+Telle est l'emprise de l'amour sur tout son etre que, devant la chere
+presence, il ne s'appartient plus. Dominee par une impatience de jouir
+profonde et desesperee, sa pauvre ame d'enfant perdu consume d'incurable
+tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du
+sentiment qui regne sur sa vie. La volonte n'existe plus en lui que pour
+l'amour. Son orgueil contrarie sans cesse dans le souhait unique de son
+coeur, y met une detresse constante. Impetueux, meme imprudent, pour
+sa passion devastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une
+femme. Un sentiment inne de l'honneur, du devoir, guide toujours son
+ame. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensee;
+mais plus rien, hors son esperance, ne lui fait estimer la vie.
+
+Pour le moment, il est heureux: il a retrouve sa maitresse. Un long
+bonheur est-il possible? Le cruel passe, le passe qui ne peut s'abolir,
+va sans tarder empoisonner leurs joies.
+
+Ecoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'egarer.... et se
+donner raison:
+
+ J'en etais bien sure, que ces reproches-la viendraient des le
+ lendemain du bonheur reve et promis, et que tu me ferais un crime de
+ ce que tu avais accepte comme un droit. En sommes-nous deja la, mon
+ Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le
+ voulais hier. C'etait un eternel adieu resolu dans mon esprit.
+ Rappelle-toi ton desespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire
+ croire que je t'etais necessaire, que sans moi tu etais perdu. Et
+ encore une fois, j'ai ete assez folle pour vouloir te sauver; mais tu
+ es plus perdu qu'auparavant puisque, a peine satisfait, c'est contre
+ moi que tu tournes ton desespoir et la colere.
+
+ .... Le temps ou nous sommes redevenus frere et soeur a ete chaste
+ comme la fraternite reelle, et a present que je redeviens ta
+ maitresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-a-vis
+ de Pierre et vis-a-vis de moi-meme le devoir de rester enveloppee.
+ Crois-tu que s'il m'eut interrogee sur les secrets de notre oreiller,
+ je lui eusse repondu? Crois-tu que mon frere eut bon gout de
+ m'interroger sur toi?--Mais tu n'es plus mon frere, dis-tu? Helas!
+ helas! n'as-tu pas compris mes repugnances a reprendre ce lien fatal!
+ Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prevu que tu
+ souffrirais de ce passe qui t'exaltait comme un beau poeme, tant que
+ je me refusais a toi, et qui ne te parait plus qu'un cauchemar a
+ present que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc
+ partir. Nous allons etre plus malheureux que jamais. Si je suis
+ galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu
+ a me reprendre et a me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop
+ souffert. Ah! si j'etais une coquette, tu serais moins malheureux. Il
+ faudrait te mentir, te dire: "Je n'ai pas aime Pierre, je ne lui ai
+ jamais appartenu." Qui m'empecherait de te le faire croire? C'est
+ parce que j'ai ete sincere que tu es au supplice[133].
+
+[Note 133: A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres
+n'est datee.]
+
+Des la premiere reprise la pauvre femme etait blessee; mais elle
+songeait a Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa
+rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le desespoir. Et
+en meme temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre
+amant lui demandait pardon.--Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il
+ne sait donc pas etre heureux!...--Elle veut rentrer a Nohant?... Est-ce
+possible que tout soit fini!--Ecoutons ce touchant desespoir.
+
+ .... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de
+ mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu
+ m'en punir? O ma vie, ma bien-aimee, que je suis un malheureux, que
+ je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher
+ ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui
+ m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne
+ sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que
+ les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les
+ souffrir, et qu'ils n'ont qu'a attendre un sourire, un baiser de
+ toi pour disparaitre comme un songe. O mon enfant, mon ame! Je t'ai
+ poussee, je t'ai fatiguee, quand je devais passer les journees et les
+ nuits a tes pieds, a attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux
+ pour la boire, a te regarder en silence, a respecter tout ce qu'il y a
+ de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait etre pour moi un
+ enfant cheri, que je bercerais doucement. O George, George! Ecoute,
+ ne pense pas au passe, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne
+ reflechis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aime. Oh, ma vie,
+ attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire
+ le temps. Ecris-moi plutot de ne pas te revoir pendant huit jours,
+ pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre
+ raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un
+ fou miserable; je merite ta colere. Bannis-moi de ta presence pendant
+ un temps; tu n'es pas assez forte toi-meme pour m'aimer encore. Et
+ moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit
+ je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta
+ grand'-mere, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant.
+ Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je
+ suis au desespoir. Je t'ai offensee, affligee; je t'ai fatiguee; comme
+ je t'ai quittee; oh, insense! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai
+ cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien supreme, pardon, oh! pardon
+ a genoux! Ah! pense a ces beaux jours que j'ai la dans le coeur, qui
+ viennent, qui se levent, que je sens la! Pense au bonheur! Helas,
+ helas, si l'amour l'a jamais donne! George, je n'ai jamais souffert
+ ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le merite pas. Mais dis
+ seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que
+ j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu
+ de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai.
+
+Tant d'emotions brisent. Elle a pardonne; mais le voici malade. "--J'ai
+une fievre de cheval.... Comment donc faire pour te voir?" Il est chez
+sa mere. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire,
+elle, "quand il n'y aurait personne".
+
+George Sand a entendu l'appel de "son pauvre enfant"; elle ira le
+soigner si sa mere ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? "--Je peux
+mettre un tablier et un bonnet a Sophie. Ta soeur ne me connait pas; ta
+mere ferait semblant de ne pas me reconnaitre, et je passerais pour une
+garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie."--Mme Lardin
+de Musset m'a conte que George Sand etait venue, en effet, sous le
+costume de sa servante et qu'elle avait veille son frere maternellement.
+
+Alfred Tattet avait deconseille Musset de renouer des relations qui
+brulaient sa vie. Ne parvenant pas a le persuader, il cessa de le
+voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, neanmoins, a
+l'affection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand ecrit a Alfred
+Tattet: "J'apprends que j'ai ete la cause indirecte et tres involontaire
+d'un differend entre vous et Alfred." Elle serait fachee qu'il en fut
+ainsi, et l'engage a venir causer.--Vraisemblablement, Tattet invoqua
+des pretextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du depit.
+
+Mais on clabaudait sur la reconciliation des deux amants. Gustave
+Planche recommencait les potins de l'ete. Musset le provoqua en duel.
+
+Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet categorique:
+
+ Monsieur,
+
+ Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon
+ compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les
+ laisser passer.
+
+ Je desire savoir par vous-meme si cela est vrai, afin de lui donner la
+ suite qui me conviendra.
+
+ Je vous salue.
+
+ Vicomte ALFRED DE MUSSET.
+
+ Quai Malaquais, n deg. 19.
+
+Planche nia ces propos. Le poete lui ecrivit (10 novembre) qu'il se
+contentait de son desaveu. Nous voila informes que Musset habitait alors
+chez George Sand; ils etaient pleinement reconcilies.
+
+Ce bonheur fut encore de peu de duree. Ecoutons les pauvres amants se
+lamenter sur leur impuissance a conserver la paix:
+
+_De Lui a Elle_: Le bonheur, le bonheur, et la Mort apres, la Mort avec.
+Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis, o mon ame, tu seras heureuse!
+Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et
+pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'age, sinon pour
+te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes levres.
+
+Ce soir, a dix heures, et compte que j'y serai plus tot. Viens, des que
+tu pourras. Viens pour que je me mette a genoux, pour que je te demande
+de vivre, d'aimer, de pardonner!
+
+Ce soir! ce soir!
+
+6 heures.
+
+_D'Elle a Lui_: Pourquoi nous sommes-nous quittes si tristes? nous
+verrons-nous ce soir? pouvons-nous etre heureux? pouvons-nous nous
+aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble
+qu'il n'y a pas de suite dans tes idees, et qu'a la moindre souffrance,
+tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Helas! mon enfant! nous
+nous aimons, voila la seule chose sure qu'il y ait entre nous. Le temps
+et l'absence ne nous ont pas empeches et ne nous empecheront pas de nous
+aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle
+possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer
+encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-etre et
+moi avec toi; penses-y bien... La fatalite m'a ramenee ici. Faut-il
+l'accuser ou la benir? Il y a des heures pusillanimes ou l'effroi est
+plus fort que l'amour...
+
+...L'amour avec toi et une vie de fievre pour tous deux peut-etre, ou
+bien la solitude et le desespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu
+pouvoir etre heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et
+les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-etre, peuvent
+t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le
+beaucoup de mal que je t'ai fait.
+
+...Si tu reviens a moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est
+d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de
+l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que
+j'aurai encore sans doute. Cette patience-la n'est guere de ton age.
+Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache
+que je t'aime et t'aimerai.
+
+_De Lui_: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de
+la folie. Je n'en aurai jamais la force. Ecris-moi un mot. Je donnerais
+je ne sais quoi pour t'avoir la. Si je puis me lever j'irai te voir.
+
+_De Lui_: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, o mon George. C'est
+donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu
+mes levres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, o Dieu!
+
+Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme.
+
+_D'Elle:_ Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre
+coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout a fait aussi
+plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous bruler la
+cervelle ensemble a Franchart? Ce sera plus tot fait!... Elle songe
+reellement a ramener Musset dans cette foret de Fontainebleau ou ils
+furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a la-bas, Rosanne Bourgoin,
+leur sera l'apaisement souhaite. Mais non! Il faut se separer une fois
+pour toutes. Il faut s'en donner le courage.--Une fatalite pesait sur
+cet amour: tous deux se debattaient dans une detresse invincible.
+
+Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de
+l'enfer eternel...
+
+Le poete comprit que la situation etait sans issue. Excede de cette
+passion epuisante, il resolut de partir.--Le l0 novembre, il l'annonce
+a George Sand, ajoutant qu'il n'aura meme pas le courage d'attendre son
+depart a elle. Il veut neanmoins qu'elle accorde a "son pauvre vieux
+lierre" une derniere entrevue, un dernier souvenir.
+
+Le 12 novembre, il ecrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si
+redoutee de Celle qu'il veut fuir: "Tout est fini.--Si par hasard on
+vous faisait quelques questions, si peut-etre on allait vous voir pour
+vous demander a vous-meme si vous ne m'avez pas vu, repondez purement
+que non et soyez sur que notre secret commun est bien garde de ma
+part[134]..." Et il va en Bourgogne, a Montbard, se reposer chez un de ses
+parents.
+
+[Note 134: Lettre publiee par M. Clouard, article cite, p. 734.]
+
+De son cote, George Sand est partie pour Nohant. Elle y eprouve comme
+lui un sentiment de delivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture,
+l'en felicite et elle lui repond: "Je ne vais pas mal, je me distrais
+et ne retournerai a Paris que guerie et fortifiee... Vous avez tort
+de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous
+m'aimez et soyez sur que c'est fini a jamais entre lui et moi[135]."
+
+[Note 135: Lettre du 15 novembre, citee par Mme Arvede Barine, p. 84.]
+
+Huit jours s'ecoulent, Alfred est gueri; mais voici que George se
+reprend a l'aimer,--comme elle n'a jamais aime. Elle revient a Paris
+pour le voir. Il s'y refuse. Un desespoir violent s'empare de la pauvre
+femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler a Venise.
+
+Dans son egarement, elle coupe sa chevelure et l'envoie a Musset. Le
+poete touche va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore.
+Alors elle a recours a Sainte-Beuve.
+
+Mais cette obstination a se torturer fatigue son confesseur d'autrefois:
+
+ Voila deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore
+ en etat d'etre abandonnee, de vous surtout qui etes mon meilleur
+ soutien. Je suis resignee moins que jamais. Je sors, je me distrais,
+ je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens
+ folle.
+
+ Hier mes jambes m'ont emportee malgre moi; j'ai ete chez _lui_.
+ Heureusement je ne l'ai pas trouve. J'en mourrai. Je sais qu'il est
+ froid et colere en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de
+ quoi il m'accuse, a propos de je ne sais qui. Cette injustice me
+ devore le coeur; c'est affreux de se separer sur de pareilles choses.
+
+ Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit
+ de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me
+ tuer; il n'y a plus que cela a faire[136]!...
+
+[Note 136: Lettre du 25 novembre, publiee par M. de Lovenjoul, article
+cite, p. 438.]
+
+Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours chez Delacroix, un bon
+ami, qui fait son portrait pour la _Revue_[137]. Mais le soir, elle est
+seule et triste. "--Seule, quelle horreur!"
+
+[Note 137: Nous savons par le _Journal_ du grand peintre comme les
+passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...]
+
+Elle traverse une crise terrible, elle va connaitre des douleurs qu'elle
+ne soupconnait pas. Ce meme jour, 25 novembre, trop fiere pour ecrire a
+l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses
+tourments a un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincere de
+son ame. Son experience d'ecrivain et de psychologue lui a propose cette
+confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit
+jours, epanchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et
+claire eloquence qui est tout son genie[138].
+
+[Note 138: G. Sand remit plus tard ce journal intime a Musset. Mme
+Jaubert, chez qui le poete l'avait depose, en prit copie. Il est inedit.
+Mais P. de Musset s'en est servi dans _Lui et Elle_, chap. xv. Maintes
+phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvede Barine en a donne
+aussi de courts fragments, pp. 83-87.]
+
+Ce soir donc, elle est allee aux Italiens,--en bousingot;--croyant se
+distraire, elle s'y est ennuyee. On l'a remarquee, on l'a trouvee jolie.
+Jolie pour qui, helas! Ces compliments-la, depuis huit jours la laissent
+insensible.--Elle a pose chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui
+vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu resister au besoin
+de lui parler de sa douleur. Il lui a conseille de ne pas avoir de
+courage: "Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais
+pas le fier, _je ne suis pas ne romain_. Je m'abandonne a mon desespoir;
+il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse a
+son tour, et il me quitte."
+
+Son chagrin a elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller
+casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu'a ce qu'il lui ouvre, de
+se coucher en travers de sa porte....
+
+ ... Si je me jetais a son cou, dans ses bras; si je lui disais: "Tu
+ m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop
+ pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer
+ que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi
+ quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore
+ jolie malgre mes cheveux coupes, malgre les deux grandes rides qui
+ se sont formees depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, qua
+ tu sentiras ta sensibilite se lasser et ton irritation revenir,
+ renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet
+ affreux mot: _derniere fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras; mais
+ laisse-moi quelquefois, ne fut-ce qu'une fois par semaine, venir
+ chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du
+ courage.--Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu
+ t'es vite gueri aussi, toi! Helas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts
+ certainement que tu n'en eus a Venise, quand je me consolai. Mais tu
+ ne m'aimais pas, et la raison egoiste et mechante me disait: _Tu fais
+ bien!_ A present, je suis encore coupable a tes yeux, mais je le suis
+ dans le passe. Le present est beau et bon encore: je t'aime; je me
+ soumettrais a tous les supplices pour etre aime de toi et tu me
+ quittes! Ah! pauvre homme! vous etes fou. C'est votre orgueil qui vous
+ conseille. Vous devez en avoir, le votre est beau, parce que votre
+ ame est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire:
+ "Aime cette pauvre femme, tu es bien sur de ne pas trop l'aimer a
+ present, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunee.
+ Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est
+ le moment de l'aimer ou jamais."
+
+Ses fautes ont profite a son ame. Elle a besoin d'un bras solide pour la
+soutenir et d'un coeur sans vanite pour l'accueillir et la conserver.
+"Mais ces hommes-la sont des chenes noueux dont l'ecorce repousse, et
+toi, poete, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosee, elle m'a enivree,
+elle m'a empoisonnee, et dans un jour de colere j'ai cherche un
+contrepoison qui m'a achevee...."
+
+Son epanchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le
+reprend au bout de trois jours pour consigner les precieuses confidences
+de trois de ses amis celebres sur l'amour:
+
+ Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui meritait d'etre
+ aime. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien
+ difficile d'aimer Dieu. C'est si different! Il est vrai que Liszt
+ ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de
+ Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il
+ est bien heureux, ce petit chretien-la! J'ai vu Heine ce matin. Il
+ m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tete et les sens, et que le coeur
+ n'etait que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart a 2 heures,
+ elle m'a dit qu'il fallait _ruser_ avec les hommes et faire semblant
+ de se facher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait
+ pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demande
+ ce que c'etait que l'amour, et il m'a repondu: "Ce sont les larmes;
+ vous pleurez, vous aimez." Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle
+ en vain la colere a mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un
+ miracle pour moi: il me donnera l'ambition litteraire ou la devotion:
+ il faut que j'aille trouver soeur Marthe[139].
+
+[Note 139: La religieuse du couvent des Augustines ou avait ete elevee
+G. Sand et aupres de qui elle alla se recueillir plusieurs fois apres
+son mariage.--Est-ce cette amitie pour soeur Marthe qu'evoquent Camille
+et Perdican dans: _On ne badine pas avec l'amour_?]
+
+Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal
+desormais la consolera tous les soirs.
+
+Elle est retournee aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et
+puis toutes ces femmes blondes, blanches, parees, "ce champ ou Fantasio
+ira cueillir ses bluets!..." Qui d'entre elles saura l'aimer comme
+Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-etre qu'elle joue une
+comedie,--et elle en meurt. Ou est le temps de ces lettres d'amour
+qu'elle recevait en Italie? "Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai
+tant baisees, tant arrosees de larmes, tant collees sur mon coeur nu,
+quand l'autre ne me voyait pas!"
+
+Et elle revient a tout ce passe de Venise, longuement,
+douloureusement[140].... N'a-t-elle pas assez expie? Ne voila-t-il pas,
+depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prieres eperdues
+dans les eglises... Un de ces soirs, a Saint-Sulpice, une voix lui a
+crie: Confesse et meurs!--"Helas! j'ai confesse le lendemain et je n'ai
+pas pu mourir." Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit
+dans d'affreux reves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne
+retrouve-t-elle "cette feroce vigueur de Venise", qui fut son crime, un
+crime qui la tue dans une trop longue agonie.
+
+[Note 140: Ici le passage que nous avons donne plus haut, p. 122.]
+
+ Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimee, apres m'avoir
+ haie? Quel mystere s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi ce
+ _crescendo_ de deplaisir, de degout, d'aversion, de fureur, de froide
+ et meprisante raillerie? Et puis tout a-coup, ces larmes, cette
+ douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour
+ funeste! Je donnerais tout ce que j'ai recu pour un seul jour de ton
+ effusion! Mais _jamais_! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas
+ croire cela! Je vais y aller! J'y vais!--Non!--Crier, hurler, mais il
+ ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.
+
+ Enfin, c'est le retour de votre amour a Venise, qui a fait mon
+ desespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu
+ de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et
+ qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je
+ n'ai jamais pense un instant a ce que vous aviez souffert, a cause de
+ cette maladie et a cause de moi, sans que ma poitrine se brisat en
+ sanglot. Je vous trompais, et j'etais la entre deux hommes, l'un qui
+ me disait: "Reviens a moi, je reparerai mes torts, je t'aimerai, je
+ mourrai sans toi." Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre
+ oreille: "Faites attention, vous etes a moi, il n'y a plus a en
+ revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra." Ah! pauvre femme!
+ pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir!
+
+Suspendons un moment ce resume banal et froid de la precieuse
+confession. Aussi bien presente-t-elle ici une lacune de plusieurs
+jours. Et revenons a Sainte-Beuve.--Il est alle voir George Sand. Il a
+consenti a prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais
+le poete est decide a ne pas reprendre sa chaine. Il ecrit donc au
+complaisant intercesseur:
+
+ Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'interet que vous avez
+ bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, a moi et a la
+ personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible
+ maintenant de conserver, sous quelque pretexte que ce soit, des
+ relations avec elle, ni par ecrit ni autrement. J'espere que ses amis
+ ne croiront pas voir dans cette resolution aucune intention offensante
+ pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a
+ quelqu'un a accuser la dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien
+ mal raisonnee, ai pu consentir a des visites fort dangereuses sans
+ doute, comme vous me le dites vous-meme. Madame Sand sait parfaitement
+ mes intentions presentes, et si c'est elle qui vous a prie de me dire
+ de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel
+ motif elle l'a fait, lorsque hier soir meme, j'ai refuse positivement
+ de la recevoir a la maison...
+
+Il ajoute qu'il espere bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve
+se maintiendront: "Vous feriez de moi un _cruel_ si vous me laissiez
+croire que pour vous voir il faut que je sois brouille avec ma
+maitresse[141]."
+
+[Note 141: Lettre publiee par M. de Lovenjoul, article cite, p. 439.]
+
+George Sand a compris que Musset etait excede. Elle va essayer de la
+resignation. Elle ecrit a Sainte-Beuve le 28 novembre[142]:
+
+[Note 142: _Id._, p. 439.]
+
+ Tachez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espere et ne
+ vous ecris que pour etre sure. Je n'ai plus meme l'espoir de terminer
+ doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et
+ mon coeur avec!
+
+ Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus a me faire esperer,
+ c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon desespoir; j'en ai tant
+ que je ne peux pas le porter.
+
+Un passage de la cinquieme de ses _Lettres d'un voyageur_, le recit des
+amours de Watelet et de Marguerite Leconte, fait allusion a cette crise
+de son ame[143]. Mais le journal intime que nous citions plus haut va nous
+la preciser davantage.
+
+[Note 143: Remarque de M. de Lovenjoul (article cite de _Cosmopolis_,
+p. 440).--Cette cinquieme Lettre a paru dans la _Revue des Deux Mondes_
+du 15 janvier 1835 sous le titre de _Lettres d'un oncle_.]
+
+Musset a refuse de revoir sa maitresse, et puis il y a consenti, mais
+sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilite de
+femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. "... Tu ne
+peux pas oter de devant tes yeux l'injure qui t'a ete faite par moi,
+mais tu ne peux pas oter de ton coeur la compassion et l'amitie. Pauvre
+Alfred! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais!"
+
+Musset a peur de se laisser reprendre a son amour, mais il en meurt
+d'envie. Il feint d'etre jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseille
+a George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le
+renvoyer. "Si elle avait pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aime de
+colere." Mais c'est chose impossible a son coeur.--"Ah! mon cher bon,
+s'ecrie-t-elle, si tu pouvais etre jaloux de moi, avec quel plaisir
+je renverrais tous ces gens-la!" Helas! elle n'ambitionne pas encore
+l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit a Buloz;
+c'est son idee fixe; elle sera resignee et patiente; elle se regenerera.
+Pour se rehabiliter a _ses_ yeux, elle s'entourera d'hommes purs et
+distingues, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera
+encore et il prendra une maitresse; mais la verite triomphera. Et cet
+invincible amour se fait humble jusqu'a la faiblesse, comme pour effacer
+le souvenir des fautes et de la fierte de jadis.
+
+... Quand j'aurai mene cette vie honnete et sage, assez longtemps pour
+prouver que je peux la mener, j'irai, o mon amour, te demander une
+poignee de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de
+persecutions inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime
+plus. Mais ton amitie, il me la faut, pour supporter l'amour que
+j'ai dans le coeur, et pour empecher qu'il me tue. Oh! si je l'avais
+aujourd'hui. Helas! que je suis pressee de l'avoir! Qu'elle me ferait de
+bien! Si j'avais quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la
+permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous,
+achetee sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un
+joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me
+figurer que tu penses un peu a moi en recevant ces niaiseries!--Oh! ce
+n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde; sacre Dieu, ce
+n'est pas cela! Je dis mon histoire a tout le monde; on la sait, on en
+parle, on rit de moi; cela m'est a peu pres egal.
+
+Musset n'a pas cache a son amie qu'il veut se delivrer de cette passion
+eternellement, menacante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa
+faiblesse. Ils ont dine ensemble. Le poete lui a vante sa maitresse du
+moment. Elle a compris toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle
+bonte, aidee par son orgueil, la pousse maintenant a souhaiter que cette
+femme l'apaise et le console: "Qu'elle lui apprenne a croire. Helas! moi
+je ne lui ai appris qu'a nier!"
+
+Ce mois de decembre 1834 fut lamentable a George Sand. La pauvre Lelia
+connut le desespoir. La fin de son journal intime nous devoile les
+affres d'agonie par ou passa son coeur. Le fantome du suicide hanta
+reellement cette ame desemparee qui vivait les douleurs de ses fictions
+romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en detourna,
+et aussi la brulante hantise de cet autre enfant qui tenait decidement
+tant de place dans son etre amoureux.
+
+ Pourquoi m'avez-vous reveillee, o mon Dieu, quand je m'etendais avec
+ resignation sur cette couche glacee? Pourquoi avez-vous fait repasser
+ devant moi ce fantome de mes nuits brulantes? Ange de mort, amour
+ funeste, o mon destin, sous la figure d'un enfant blond et delicat!
+ Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brulent donc
+ vite et que je meure consumee! Tu jetteras mes cendres au vent, elles
+ feront pousser des fleurs qui te rejouiront.
+
+ Quel est ce feu qui devore mes entrailles? Il semble qu'un volcan
+ gronde au dedans de moi et que je vais eclater comme un cratere. O
+ Dieu, prends donc pitie de cet etre qui souffre tant!
+
+ ... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tete, je ne te
+ verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon
+ petit corps souple et chaud, vous ne vous etendrez plus sur moi, comme
+ Elisee sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus
+ la main, comme Jesus a la fille de Jaire, en disant: "Petite fille,
+ leve-toi." Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches epaules!
+ Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui etait a moi! J'embrasserai
+ maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers,
+ dans les forets, en criant votre nom; et quand j'aurai reve le
+ plaisir, je tomberai evanouie sur la terre humide!
+
+Le merveilleux instinct de poetisation! Quelle femme profondement femme
+etait cet ecrivain de genie.
+
+Cette confession des premiers jours de decembre 1834, si franchement
+belle, ou la pauvre femme se debat entre sa faiblesse desesperee et ce
+qui lui reste d'orgueil, merite d'etre connue tout entiere. Elle absout
+George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de
+scrupule a en detacher, indiscretement, quelques passages.--Elle se
+demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connaitre ce
+chatiment, "cet amour de lionne".--"Pourquoi mon sang s'est-il change en
+feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus
+fougueux que ceux des hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me dis
+que tu me le defends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si
+cette flamme continue a me ronger!"--Et pourquoi ne se tuerait-elle
+pas? Ses enfants?... Le dechirement qu'elle eprouve a l'idee de les
+abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe
+alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette affreuse vision
+detourne d'elle la tentation maudite. "--Oh! mon fils! Je veux que tu
+lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aime."
+
+Le lendemain, elle confie a son journal ses impressions d'une rencontre
+inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voila donc ce que
+devient l'amour! Ils ont cause sans embarras, en bonne amitie. Sandeau
+s'est disculpe d'avoir trempe dans les potins de Planche, de Pyat et
+des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'eviter desormais... C'est
+comme un apaisement qu'elle eprouve de cette rencontre.
+
+Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement.
+Alfred ne l'aime plus. Elle etait bien malade quand il l'a quittee hier
+soir, et il n'a pas envoye prendre de ses nouvelles. "Je l'ai espere et
+attendu, minute par minute, depuis 11 heures du matin jusqu'a minuit.
+Quelle journee! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes
+encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai
+jamais aime personne et je ne t'ai jamais aime de la sorte. Mais je
+t'aime aussi avec toute mon ame, et toi tu n'as pas meme d'amitie pour
+moi."--D'ailleurs, il desire qu'elle parte.--"Pardonne-moi de t'avoir
+fait souffrir et sois bien venge."--Elle partira.
+
+--Musset s'etait montre plus fort que ses amis ne l'avaient espere. Sans
+doute aussi son amour cedait-il a l'exces des souffrances, y laissant
+entrer l'orgueil a son tour.
+
+Il eprouva d'abord un grand soulagement du depart de George Sand.
+Celle-ci, qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait a
+Nohant pour la troisieme fois depuis son retour de Venise.--A peine
+installee, elle ecrit a son cher confident Sainte-Beuve, et lui expose
+l'etat de son coeur. Il lui a fallu quelques jours pour se reprendre;
+mais le reveil a ete assez doux. Elle a retrouve ses fideles amis.
+Alfred lui a ecrit affectueusement, "se repentant beaucoup de ses
+violences. Son coeur est si bon dans tout cela!"--"Je ne desire plus le
+revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la
+force pour lui refuser des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est
+toujours tendre et repentant apres la colere... et je me retrouverai
+tout a coup l'aimant et ayant travaille en vain a me detacher." Et elle
+promet a Sainte-Beuve qu'elle aura la force de le fuir[144].
+
+[Note 144: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 291.]
+
+Vaines paroles! Un mois s'ecoule a peine, George Sand est de retour a
+Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle,
+et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle
+victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous,--son
+ennemi pour avoir ete trop l'ami du repos de Musset,--elle lui ecrit le
+14 janvier 1835: "Monsieur, il y a des operations chirurgicales fort
+bien faites et qui font honneur a l'habilete du chirurgien, mais qui
+n'empechent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilite,
+Alfred est redevenu mon amant." Et sans rancune, elle l'invite a diner
+_chez eux_[145].
+
+[Note 145: Lettre publiee par M. Clouard, article cite, p. 735.]
+
+Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard,
+craignant d'etre compromise au sujet des tableaux que Pagello avait
+apportes d'Italie, dans la discretion dont elle avait use en les payant
+a celui-ci sans avoir reellement pu les vendre, George Sand ecrivait
+encore a Tattet qui etait reste l'ami du Venitien, pour le prier de
+se charger de ses tableaux. Mais le ton de cette lettre temoigne
+d'hostilites persistantes: "Si votre amour de la verite vous a commande
+de me nuire, ecrit-elle, il doit vous commander de me rehabiliter sous
+les rapports par ou je le merite[146]."
+
+[Note 146: Lettre publiee par M. Clouard, article cite, p. 736.]
+
+Cette reprise des deux amants ne resta pas longtemps prospere. Elle
+n'etait pas plus viable que les precedentes. Musset avait prononce
+d'avance la condamnation de cette poursuite obstinee du bonheur. Au
+retour de Venise, versant son amertume resignee dans la plus touchante
+de ses fictions: _On ne badine pas avec l'amour,_ il avait ete prophete
+de sa propre histoire. Ecoutons la plainte de Perdican:
+
+"Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire
+entre cette femme et moi? La voila pale et effrayee qui presse sur les
+dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer et
+nous etions nes l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos levres,
+orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre?
+
+"Insenses que nous sommes! Nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait,
+Camille? Quelles vaines paroles, quelle miserable folie ont passe
+comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper
+l'autre[147]?..."
+
+[Note 147: _On ne badine pas avec l'amour,_ acte III, sc. VIII.]
+
+La triste Camille, la pauvre George Sand, repond a ces stances
+douloureuses, par ses lettres navrees du fatal hiver de 1835:
+
+"Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi,
+mais je ne puis m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement ne dis pas
+que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon
+frere, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant."
+
+Il n'est plus question que de depart dans les lettres de l'un et de
+l'autre. Musset envoie-t-il a sa maitresse ce billet repentant:
+
+"Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai ecrit sans
+reflechir, et si je t'ai parle durement, c'est sans le vouloir. Viens,
+si tu me crois."
+
+Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses adieux, et meme lui assure
+que sa place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se
+renvoient chacun les objets qui appartiennent a l'autre, "les oripeaux
+des anciens jours de joie"; ils se disent encore adieu, et puis n'ont
+plus la force de partir...
+
+Parmi ces billets un peu monotones, une derniere lettre de Musset, qui
+est precieuse. Le voila sensiblement epuise. Leur amour lui est apparu
+comme la realisation tragique de _Lelia._ Stenio, c'est lui, mais
+vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant a ses
+douleurs a elle, et a son agonie.
+
+Il decrit longuement son affreux reve, avec l'accent meme, la melancolie
+romantique de _Lelia_.
+
+ ...Tu me disais toujours: "Voila toute ma vie revenue, il faut me
+ traiter en convalescente; je vais renaitre." Et, en disant cela, tu
+ ecrivais ton testament. Moi, je me disais: "Voila ce que je ferai: je
+ la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les
+ feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui echauffe
+ tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume;
+ elle ecoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux,
+ toutes ces rivieres avec les harmonies du monde. Elle reconnaitra
+ tous ces milliers de freres, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous
+ pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle
+ prendra racine dans la seve du monde tout-puissant." Je t'ai donc
+ prise et je t'ai emportee. Mais je me suis senti trop faible. Je
+ croyais que j'etais tout jeune, parce que j'avais vecu sans mon coeur,
+ et que je me disais toujours: "Je m'en servirai en temps et lieu."
+ Mais j'avais traverse un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus
+ se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer
+ autant, ce qui fait que mes bras etaient allonges et tout maigres,
+ et je t'ai laissee tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que
+ c'etait parce que tu etais trop lourde, et tu t'es retournee la face
+ contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de
+ continuer sans toi, et que la montagne etait proche. Mais tu es
+ devenue pale comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roule sur
+ toi, et je n'ai plus vu qu'une petite eminence ou poussait de l'herbe.
+ Je me suis mis a pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti
+ la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches
+ sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient
+ la vallee en disant: "Voila comme elle etait; elle faisait ceci, elle
+ faisait cela, elle a fini par la." Alors il est venu des hommes qui
+ m'ont dit: "La voila donc! Nous l'avons tuee!" Mais je me suis eloigne
+ avec horreur en disant: "Je ne l'ai pas tuee; si j'ai de son sang
+ apres les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez
+ tuee et vous avez lave vos mains. Prenez garde que je n'ecrive sur sa
+ tombe qu'elle etait bonne, sincere et grande; et si on vous demande
+ qui je suis, repondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais
+ qui vous etes. Le jour ou elle sortira de cette tombe, son visage
+ portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il
+ y en aura une pour moi."
+
+ Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point
+ sur le visage un rire convulsif; tu m'as aime, mais ton amour etait
+ solitaire comme le desespoir. Tu avais tant pleure, et moi si peu! Tu
+ meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point a la vie,
+ quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je
+ t'ai aimee. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums
+ et leur triste rosee, elles se faneront comme toi sans me repondre et
+ sans savoir pourquoi elles meurent.
+
+Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte resignee. Une fois
+encore, apres d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier
+billet en temoigne:
+
+_Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani_.
+(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain.)
+
+Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en
+finir: "Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aime comme mon
+fils, c'est un amour de mere, j'en saigne encore. Je te plains, je te
+pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais mechante...
+Plus tu perds le droit d'etre jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble
+a une punition de Dieu sur ta pauvre tete. Mais, mes enfants a moi!
+Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes
+enfants!"
+
+Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour desespere des nuits affolees de
+decembre. Elle est epuisee a son tour, et la lassitude ramene la raison.
+Elle aura la force de briser ses liens: la mere delivre l'amante.
+
+Sainte-Beuve a ete chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir[148].
+Elle sent bien que seule l'absence empechera le malheureux de revenir
+toujours. Son retour a Nohant decide, elle ecrit a Boucoiran de "l'aider
+a partir". Il s'agit de "tromper l'inquietude d'Alfred", d'arriver chez
+elle en feignant de mauvaises nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira
+aussitot comme pour courir chez sa mere,--mais prendra le courrier de
+Nohant[149].
+
+[Note 148: Ne l'ayant pas trouve, il lui ecrit sur une carte de
+visite: "Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus
+voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligee. Je vous
+ai mal conseille en voulant vous rapprocher trop vite. Ecrivez-lui un
+mot bon, mais ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal a tous les
+deux. Pardonnez-moi mon conseil a faux.--A bientot."]
+
+[Note 1149: Lettre du 6 mars, publiee par M. de Lovenjoul, article
+cite, p. 443.]
+
+Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai
+Malaquais, apprit la verite. Il ecrivit encore a Boucoiran pour s'en
+assurer de lui-meme, mais bien decide cette fois "a respecter les
+volontes" de sa maitresse[150]. Il se tint parole et tout fut fini.
+
+[Note 150: Lettre du 7 mars, publiee par M. Clouard, article cite, p.
+737.]
+
+
+
+IX
+
+A peine rentree a Nohant, George Sand ecrit a Sainte-Beuve (13 mars
+1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnee durant ces
+tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, ou du moins se jugeait-il
+impuissant a la consoler. Il s'est exagere la virilite de sa douleur.
+Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne
+laisser derriere elle aucune amertume justifiee. Elle va travailler pour
+renaitre.
+
+Dans une lettre de la meme date, elle gronde son fidele Boucoiran, de
+lui mal parler de Musset. Jamais aucun mepris pour lui n'est entre dans
+son coeur. "Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montre aucun
+chagrin. C'est tout ce que je desirais savoir... Tout mon desir etait
+de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit
+loue[151]!"
+
+[Note 151: Lettre du 15 mars, publiee par Mme Arvede Barine.]
+
+Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indifference.
+
+Alfred de Musset, apaise par une resolution desormais acceptee de son
+coeur, se mit au travail avec energie. Cette annee 1835, la plus austere
+de sa vie, en fut la plus feconde.
+
+La passion, qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse
+dissipee, l'avait transforme en le faisant souffrir. Il etait grave: le
+Musset "d'avant l'Italie" avait fait place au Musset "d'apres George
+Sand". Un poete nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant
+la tourmente, son coeur en s'epurant avait instruit le recueillement de
+son genie. La melancolie et la resignation permettaient un libre et pur
+essor a sa voix.
+
+ J'ai vu le temps ou ma jeunesse
+ Sur mes levres etait sans cesse,
+ Prete a chanter comme un oiseau;
+ Mais j'ai souffert un dur martyre,
+ Et le moins que j'en pourrais dire,
+ Si je l'essayais sur ma lyre
+ La briserait comme un roseau.
+
+La Muse a invite le poete a chanter: la plainte lasse et impuissante
+d'un coeur brise repond a son appel. C'est la _Nuit de Mai_.
+L'inspiration l'a dictee presque d'une haleine. Voici l'aube du nouveau
+genie de Musset. Le poete vient de se ressaisir. Il eleve pieusement a
+ses tristes amours le monument promis, _la Confession d'un Enfant du
+siecle_. Il s'ecoute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son
+coeur lui revient, une nuit de decembre, avec le spectre de la Solitude:
+
+ ...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaitre.
+ C'etait par une triste nuit.
+ L'aile des vents battait a ma fenetre
+ J'etais seul, courbe sur mon lit.
+ J'y regardais une place cherie,
+ Tiede encor d'un baiser brulant;
+ Et je songeais comme la femme oublie,
+ Et je sentais un lambeau de ma vie
+ Qui se dechirait lentement.
+
+ Je rassemblais des lettres de la veille,
+ Des cheveux, des debris d'amour.
+ Tout ce passe me criait a l'oreille
+ Ses eternels serments d'un jour.
+ Je contemplais ces reliques sacrees,
+ Qui me faisaient trembler la main;
+ Larmes du coeur par le coeur devorees,
+ Et que les yeux qui les avaient pleurees
+ Ne reconnaitront plus demain!
+
+ J'enveloppais dans un morceau de bure
+ Ces ruines des jours heureux.
+ Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,
+ C'est une meche de cheveux.
+ Comme un plongeur dans une mer profonde,
+ Je me perdais dans tant d'oubli.
+ De tous cotes j'y retournais la sonde,
+ Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,
+ Mon pauvre amour enseveli.
+
+ J'allais poser le sceau de cire noire
+ Sur ce fragile et cher tresor,
+ J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,
+ En pleurant j'en doutais encor.
+ Ah! faible femme, orgueilleuse insensee,
+ Malgre toi, tu t'en souviendras!
+ Pourquoi, grand Dieu! mentir a sa pensee?
+ Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressee,
+ Ces sanglots, si tu n'aimais pas?
+
+ Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures;
+ Mais ta chimere est entre nous.
+ Eh bien, adieu! Vous compterez les heures
+ Qui me separeront de vous.
+ Partez, partez, et dans ce coeur de glace
+ Emportez l'orgueil satisfait.
+ Je sens encor le mien jeune et vivace,
+ Et bien des maux pourront y trouver place
+ Sur le mal que vous m'avez fait.
+
+ Parlez, parlez! la Nature immortelle
+ N'a pas tout voulu vous donner.
+ Ah! pauvre enfant, qui voulez etre belle,
+ Et ne savez pas pardonner!
+ Allez, allez, suivez la destinee;
+ Qui vous perd n'a pas tout perdu.
+ Jetez au vent notre amour consumee;
+ Eternel Dieu! toi que j'ai tant aimee,
+ Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?
+
+C'est sur ces plaintes de la _Nuit de Decembre_, la plus pure, la plus
+humaine de ses inspirations et sa plus fidele evocation du passe, que
+Musset dit adieu a cette fatale annee 1835.
+
+Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami
+Tattet, qui etait a Baden, comme lui l'annee precedente, et souffrant
+comme lui d'une rupture d'amour, il ecrivait le 21 juillet:
+
+ ...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a
+ bientot huit ou neuf mois, j'etais ou vous etes, aussi triste que
+ vous, loge peut-etre dans la chambre ou vous etes, passant la journee
+ a maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les
+ verdures possibles. Je dessinais de memoire le portrait de mon
+ infidele; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes a la roulette.
+ Je croyais que c'en etait fait de moi pour toujours, que je n'en
+ reviendrais jamais. Helas! helas! comme j'en suis revenu! Comme
+ les cheveux m'ont repousse sur la tete, le courage dans le ventre,
+ l'indifference dans le coeur, par-dessus le marche! Helas! a mon
+ retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que
+ le bon temps, c'est peut-etre celui ou on est chauve, desole et
+ pleurant!... Vous en viendrez la, mon ami.
+
+Le 3 aout, ecrivant encore a son ami, il lui disait: "Si vous voyez Mme
+Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la
+femme la plus femme que j'aie jamais connue..."
+
+En meme temps que s'etait transforme le poete, l'homme avait bien
+change. On se souvient du seduisant pastel trace par Sainte-Beuve, d'un
+Musset debutant, offusquant presque le Cenacle par sa belle et bonne
+grace, par l'aristocratie aisee de son charme et de son genie.
+
+"C'etait le printemps meme, tout un printemps de poesie qui eclatait a
+nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front male et fier, la joue en
+fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflee du
+souffle du desir, il s'avancait, le talon sonnant et l'oeil au ciel,
+comme assure de sa conquete et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul,
+au premier aspect, ne donnait mieux l'idee du genie adolescent."
+
+L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gate s'etait fait homme,
+un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de
+distinction, sa delicatesse innee le poussaient a s'en excuser lui-meme.
+Il trahissait malgre lui sa precoce experience. Le mensonge de l'amour
+avait glace son sourire a jamais.
+
+Apres la querelle suscitee par la publication d'_Elle et Lui_, et sur la
+foi de racontars parles ou epistolaires echappes a George Sand et a ses
+amis depuis la mort du poete, une agacante legende s'est etablie qui
+nous represente Musset degrade et perdu, a l'age meme ou il publiait ses
+chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte legende que suffiraient a refuter _la
+Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de
+rien_, ecrits en 1835 et 1836. On a dit et repete que Musset, des avant
+le voyage de Venise, etait "atteint d'alcoolisme". L'aimable mot, et qui
+s'accorde bien avec l'idee que cette periode d'incessant travail donne
+de la lucidite de son genie!... Je tiens de plus d'un temoin de sa vie,
+de Chenavard entre autres, que seules les dix dernieres annees du poete
+furent reellement et gravement troublees. Il ignora l'absinthe, qu'on
+lui a tant reprochee, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec
+du champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il
+abdiquat jamais la correction parfaite de ses manieres. Un gout tres vif
+pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens a la mode, et
+nous devons plus d'une de ses comedies, plus d'un de ses contes, a cet
+imperieux besoin de satisfaire ses gouts d'aristocrate[152]. On sait son
+amitie avec le duc d'Orleans.
+
+[Note 152: Mme la vicomtesse de Janze (_Etude et recits sur Alfred de
+Musset_, p. 58) cite quelques noms de ses amis de predilection. Avec
+Alfred Tattet, c'etait le marquis A. de Belmont, M. Edouard Bocher, le
+marquis de Montebello, le prince d'Eckmuehl, "qui lui pretait ses chevaux
+et meme quelquefois son uniforme de lancier", pour se deguiser, le comte
+d'Alton Shee, le marquis de Hartford, le peintre Eugene Lami, le prince
+de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle
+du Cafe de Paris, au boulevard de Gand. Mme de Janze rapporte encore,
+d'apres Eugene Lami, que le poete regrettait de ne pas faire partie du
+Jockey, ou il avait ete _blackboule_ pour ne pas monter a cheval dans le
+pur style anglais adopte par ce club...]
+
+Mediocrement fortune, il eut a coeur de ne jamais faire de dettes; il
+n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa
+succession, devait la juger bientot fructueuse.
+
+--Et la pretendue degradation physique du poete, si prematuree, si
+penible?... Encore une legende a reviser.
+
+Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons fameuses, il est avere que
+le tendre et seduisant Rolla inspira, dans le monde, maints caprices
+passionnes. On en pourrait citer une quinzaine, et des plus...
+honorables, jusqu'en 1850.--Toutes ces aventures peserent bien peu sur
+sa vie.
+
+Depuis 1835, il promenait dans ses amours un sombre desenchantement. Si
+le Musset de George Sand n'etait plus Fortunio,--l'ami de Rachel, de
+la comtesse polonaise, de Louise Colet ne retrouvait pas son amour de
+Venise. Sa rupture avec Lelia avait fletri en lui la foi et l'esperance.
+
+--Apres la plainte de sa lassitude infinie et le chant de son desespoir,
+apres la _Nuit de Mai_ et la _Nuit de Decembre_, il se revolte contre sa
+douleur, en prend a temoin le poete "qui sait aimer", puis se releve
+a la pensee de l'immortalite. C'est la _Lettre a Lamartine_ (fevrier
+1836):
+
+ Creature d'un jour qui t'agites une heure,
+ De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gemir?
+ ..................................................
+ Tes os dans le cercueil vont tomber en poussiere;
+ Ta memoire, ton nom, ta gloire vont perir,
+ Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chere:
+ Ton ame est immortelle et va s'en souvenir.
+
+Cette austere consolation ne saurait suffire a son coeur. La creature
+est faite pour aimer, pour etre aimee.
+
+C'est la _Nuit d'Aout_ (1836):
+
+ Depouille devant tous l'orgueil qui te devore,
+ Coeur gonfle d'amertume et qui t'es cru ferme;
+ Aime, et tu renaitras; fais-toi fleur pour eclore.
+ Apres avoir souffert il faut souffrir encore;
+ Il faut aimer sans cesse apres avoir aime.
+
+Mais le souvenir de l'unique aimee veille. Le retour invincible au passe
+apporte la colere, la haine et le pardon... Il faudrait citer toute la
+_Nuit d'Octobre_ (1837):
+
+ ...Vous saurez tout, et je vais vous conter
+ Le mal que peut faire une femme;
+ Car c'en est une, o mes pauvres amis
+ (Helas! vous le saviez peut-etre)!
+ C'est une femme a qui je fus soumis,
+ Comme le serf l'est a son maitre.
+ Joug deteste! c'est par la que mon coeur
+ Perdit sa force et sa jeunesse;
+ Et cependant, aupres de ma maitresse,
+ J'avais entrevu le bonheur.
+ Pres du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
+ Le soir sur le sable argentin,
+ Quand devant nous le blanc spectre du tremble
+ De loin nous montrait le chemin;
+ Je vois encore, aux rayons de la lune,
+ Ce beau corps plier dans mes bras...
+ N'en parlons plus...--je ne prevoyais pas
+ Ou me conduisait la Fortune.
+ Sans doute alors la colere des dieux
+ Avait besoin d'une victime;
+ Car elle m'a puni comme d'un crime
+ D'avoir essaye d'etre heureux.
+
+ Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maitresse!
+ Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es leve;
+ Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
+ Et, quand je pense a toi, croire que j'ai reve!
+
+ Honte a toi qui la premiere
+ M'as appris la trahison,
+ Et d'horreur et de colere
+ M'as fait perdre la raison!
+ Honte a toi, femme a l'oeil sombre,
+ Dont les funestes amours
+ Ont enseveli dans l'ombre
+ Mon printemps et mes beaux jours!
+ C'est ta voix, c'est ton sourire,
+ C'est ton regard corrupteur,
+ Qui m'ont appris a maudire
+ Jusqu'au semblant du bonheur,
+ C'est ta jeunesse et tes charmes
+ Qui m'ont fait desesperer,
+ Et si je doute des larmes,
+ C'est que je t'ai vu pleurer.
+
+ O mon enfant! plains-la, cette belle infidele,
+ Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;
+ Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, pres d'elle,
+ Deviner, en souffrant, le secret des heureux.
+ Sa tache fut penible; elle t'aimait peut-etre;
+ Mais le destin voulait qu'elle brisat ton coeur.
+ Elle savait la vie et te l'a fait connaitre;
+ Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
+ Plains-la! son triste amour a passe comme un songe;
+ Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.
+ Dans ses larmes, crois-moi, tout n'etait pas mensonge,
+ Quand tout l'aurait ete, plains-la! tu sais aimer.
+
+ Je te bannis de ma memoire,
+ Reste d'un amour insense,
+ Mysterieuse et sombre histoire
+ Qui dormiras dans le passe!
+ Et toi qui, jadis, d'une amie
+ Portas la forme et le doux nom,
+ L'instant supreme ou je t'oublie
+ Doit etre celui du pardon.
+
+ Pardonnons-nous;--je romps le charme
+ Qui nous unissait devant Dieu;
+ Avec une derniere larme
+ Recois un eternel adieu.
+
+George Sand n'avait pas l'ame d'une inconsolable. Sa romanesque
+sensibilite se canalisait vite en litterature. Une imagination pratique
+la temperait, qui lui laissait peu croire aux cris desesperes des
+poetes, a la sincerite de leur douleur. Navrante est sa premiere
+impression des _Nuits de Mai_ et _de Decembre_: "Je n'ai pas vu Musset,
+ecrit-elle a Liszt, je ne sais s'il pense a moi, si ce n'est quand il
+a envie de faire des vers et de gagner cent ecus a la _Revue des Deux
+Mondes_. Moi je ne pense plus a lui depuis longtemps, et meme je vous
+dirai que je ne pense a personne dans ce sens-la. Je suis plus heureuse
+comme je suis que je ne l'ai ete de ma vie. La vieillesse vient. Le
+besoin des grandes emotions est satisfait outre mesure[153]..."
+
+[Note 153: Lettre du 5 mai 1836, citee par S. Rocheblave: _Une amitie
+romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,_ dans la _Revue de Paris_ du 15
+decembre 1894.]
+
+Elle comprendra mieux la _Confession d'un Enfant du siecle_. Le poete
+lui est plus indulgent, puisqu'il prend pour lui tous les torts. Elle
+fait part de l'emotion que lui a donnee cette lecture a une nouvelle
+amie, Mme d'Agoult, qui cache a Geneve sa lune de miel avec Liszt:
+
+ ... Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du siecle_
+ m'a beaucoup emue en effet. Les moindres details d'une intimite
+ malheureuse y sont si fidelement rapportes depuis la premiere
+ heure jusqu'a la derniere, depuis la _soeur de charite_ jusqu'a
+ _l'orgueilleuse insensee_, que je me suis mise a pleurer comme une
+ bete en fermant le livre. Puis, j'ai ecrit quelques lignes a l'auteur
+ pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aime, que je
+ lui avais tout pardonne, et que je ne voulais jamais le revoir. Ces
+ trois choses sont vraies et immuables. Le pardon va chez moi jusqu'a
+ ne jamais concevoir une pensee d'amertume contre le meurtrier de mon
+ amour, mais il n'ira jamais jusqu'a regretter la torture. Je sens
+ toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de
+ mere au fond du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal
+ de lui sans colere, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis
+ s'imaginent que je ne suis pas bien guerie. Je suis aussi bien guerie
+ cependant de lui que l'empereur Charlemagne du mal de dents. Le
+ souvenir de ses douleurs me remue profondement quand je me retrace ces
+ scenes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne me feraient
+ plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne me plaignez donc pas,
+ belle et bonne fille de Dieu. Chacun goute un bonheur, selon son ame.
+ J'ai longtemps cru que la passion etait mon ideal. Je me trompais, ou
+ bien j'ai mal choisi[154].
+
+[Note 154: _Revue de Paris_ du 15 decembre 1894, p. 812.]
+
+Cette page etait sincere. George Sand apparait a la fois comme une
+amoureuse romanesque et une amante pessimiste, en cela semblable a
+Chateaubriand son maitre[155]. Un eternel conflit entre son imagination et
+son experience, l'empechant de s'abimer dans une passion, lui a garde
+son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtriere a l'ame du poete,
+si elle lui fut douloureuse entre toutes, la posseda moins cependant
+que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle
+trouvait les dominateurs dont avait besoin son orgueil. Chopin comme
+Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser.
+
+[Note 155: La psychologie de Lelia n'est pas sans rappeler un peu
+celle de Rene, avec moins de race toutefois dans la melancolie. Ne
+pourrait-on pas appliquer a tous deux cette observation de M. Albalat
+dans une penetrante etude sur _Chateaubriand et ses amoureuses_: "Ses
+amours ne furent ni spontanees ni involontaires; il repondit presque
+toujours aux sentiments qu'on eprouvait pour lui et il eut le tort de ne
+pouvoir s'en defendre plutot que celui de les provoquer." (ALBALAT, _le
+Mal d'ecrire_, p. 269.)]
+
+Mais George Sand, dans son obsession meme de la virilite, et son
+perpetuel besoin de se convaincre d'un temperament qu'elle n'avait pas,
+etait surtout trop aventureuse,--"curieuse excessive", la qualifiait
+Dumas fils[156],--pour rester insensible au charme, sous les formes de
+la faiblesse, de la tendresse et de la poesie. Aussi les douleurs de
+Musset, qu'elle savait sinceres, accompagnerent-elles longtemps, et a
+ses propres yeux, la legende meme de son ame.
+
+[Note 156: Lettre citee par M. Emile Berr, _Figaro_ du 16 decembre
+1896:
+
+"Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque
+gelatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, excessive, trompee,
+decue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnee. C'est en
+vain qu'elle voudrait l'etre, elle ne le peut pas; sa nature physique
+s'y refuse... etc."]
+
+Ils s'ecrivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste
+d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La reclamation
+reciproque de leurs lettres, ou ils sentaient "avoir laisse une bonne
+part d'eux-memes", perpetua entre eux le malaise des souvenirs, jusqu'a
+la mort de Musset (1857). Dix-huit mois apres, George Sand jugea bon de
+peindre a sa maniere et d'interpreter en sa faveur ce douloureux roman
+d'amour. Paul de Musset lui repondit, puis d'autres s'en melerent, et la
+legende etait creee[157].
+
+[Note 157: Outre _Elle et Lui, Lui et Elle, Lui_, de Mme Louise Colet,
+et les articles documentaires que nous avons signales, le roman de
+George Sand et de Musset a encore suscite deux volumes, oublies depuis
+la polemique de 1860: _Eux, drame contemporain,_ par Moi (M. Alexis
+Doinet), et _Eux et Elles, histoire d'un scandale_, par M. de Lescure.
+Ajoutons qu'il a ete mis au theatre par un poete marseillais, M. Auguste
+Marin: _Un amour de Musset_, un acte en vers, 1879.]
+
+Les legendes ne se trompent guere. Ce livre vient de preciser ce qu'on
+avait pu pressentir des heros de cette aventure. Mere admirable et
+dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appelee "la Grande Femme",
+Renan "la Harpe eolienne de notre temps", fut en effet mieux qu'une
+femme, la femme elle-meme, dans son pantheisme d'amour et de pensee, sa
+bonte instinctive, sa fatalite d'element. Trop genereux, trop faible
+aussi, pour la dompter ou se defendre d'elle, le poete de l'amour et de
+la jeunesse ne lui a repondu que par son genie. Or son genie etait son
+coeur, et tous les coeurs ont pleure sa souffrance.--"Paix et pardon,
+voila toute la conclusion, ecrivait George Sand a Sainte-Beuve; mais
+dans l'avenir un rayon de verite sur cette histoire." Il n'est d'autre
+verite en amour que l'amour meme. Musset avait pardonne lui aussi,
+pardonne en silence: il avait aime George Sand jusqu'a son dernier jour.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+INTRODUCTION. I
+
+I.--GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833.
+
+Leurs debuts.--Leur genie.--Leurs caracteres.--Premiere jeunesse de
+George Sand.
+
+II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).
+
+Sainte-Beuve.--Gustave Planche.--Liaison avec Merimee.--Le groupe de la
+_Revue des Deux Mondes_.
+
+III.--LES PREMIERES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-decembre
+1833).
+
+Relations d'amitie.--_Lelia_.--Musset et Gustave Planche.--L'interieur
+de George Sand.--Le duel de Planche.--La foret de Fontainebleau.--Depart
+pour l'Italie.
+
+IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).
+
+La descente du Rhone: Stendhal.--A Genes.--Arrivee a Venise.--A l'hotel
+Danieli.--La maladie de Musset.--Le Dr Pagello.--Son journal.--La
+declaration de Lelia.--George Sand et Pagello.--Lettre
+d'amour.--Jalousie de Musset.--Alfred Tattet a Venise.--Le chagrin de
+Musset.--Son depart.
+
+V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-aout 1834).
+
+Installation de George Sand.--Ses rapports avec M. Dudevant.--Pagello
+poete.--Les _Lettres d'un voyageur_.--La _Casa Mezzani_.--Giulia
+P...--Robert Pagello.
+
+VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE
+(avril-aout 1834).
+
+Le voyage de Musset.--Antonio.--La lettre de Geneve.--Souvenir
+des Alpes.--Arrivee de Musset a Paris.--Sa detresse physique et
+morale.--Convalescence d'amour.
+
+VII.--G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (aout-octobre 1834).
+
+Voyage de G. Sand et de Pagello.--Leur arrivee a
+Paris.--Boucoiran.--Entrevue de G. Sand et de Musset.--Musset a
+Baden.--Lettres d'amour.--Pagello jaloux.--G. Sand a Nohant.--Retour de
+Musset.--Vie de Pagello a Paris.--Son depart.
+
+VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).
+
+Reprise d'amour.--Impuissance de bonheur.--Nouvelle
+separation.--Deuxieme sejour a Nohant.--G. Sand revient desesperee.--Son
+Journal intime.--Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.--Humilite
+d'amour.--Lassitude de Musset.--Influence d'Alfred Tattet.--Troisieme
+depart pour Nohant.--Deuxieme reprise d'amour.--Sainte-Beuve,
+Boucoiran.--Rupture.
+
+IX.--APRES LA RUPTURE.
+
+Resignation et Indifference.--_Les Nuits_.--Musset transforme.--Musset
+dandy.--Ses amis et son monde.--L'intemperance de Musset.--La
+passion chez G. Sand.--La femme de lettres.--Elle et Lui.--Leur
+legende.--Conclusion.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Marieton
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR ***
+
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+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
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+
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+
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+
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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new file mode 100644
index 0000000..c468c23
--- /dev/null
+++ b/old/13622.zip
Binary files differ