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Les poètes de l'idéal et de la passion, même +les romantiques, même les prêcheurs d'utopies, sont soudain relus et +aimés par la génération qui s'avance. Lamartine a reconquis sa royauté +sur les âmes. George Sand et Musset renaîtraient-ils d'un semblable +abandon? Voilà deux incontestables génies. Leur éclat s'embrumait depuis +un quart de siècle; mais pour les ressusciter à la gloire, «ce soleil +des morts», veillait sur les deux ombres une histoire d'amour. + +On la connaissait vaguement, cette histoire. Les deux amants avaient +pris soin d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. Encore que +mystérieuse, elle constituait le plus clair de leur légende. Et en +dehors même de l'art, on continuait de les aimer. Car, bien plus que +pour le dernier siècle, l'énigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot +et de Jean-Jacques (dont on ne saura rien de précis tant que la famille +d'Arbouville refusera de publier les lettres de Rousseau), l'aventure +d'amour de George Sand et de Musset sera le grand roman de notre siècle. +La _Confession_ et les _Nuits_, les contes passionnés de Lélia et le +théâtre en liberté de Fantasio, ont troublé et séduit trois générations. + +On disait du poète, du poète de la jeunesse, que l'amour d'une femme +avait éveillé son génie, pour le faire mourir. On savait aussi que cette +maîtresse «qui voulait être belle, et ne savait pas pardonner» avait +auréolé la plus glorieuse carrière, d'une vieillesse entourée de +vénération. On n'osait franchement plaindre l'un ni excuser l'autre. + +Après la mort du poète, George Sand la première avait prétendu se +justifier. Paul de Musset répondit pour son frère et d'autres témoins +se mêlèrent de la querelle: accusation et défense parurent également +suspectes. On attendait donc que le temps permît d'exhumer les papiers +intimes. Après soixante-deux ans, le mystère s'est dévoilé. + +Deux articles fort documentés ont paru cet été, qui jetaient des lueurs +nouvelles sur ces misères de poètes: l'un de M. le vicomte de Spoëlberch +de Lovenjoul, l'érudit bibliophile belge, tout sympathique à George +Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent de Musset, ce qui +semblerait nous désigner ses préférences. Mais leurs conclusions +s'accordent mal avec les dernières révélations. + +Tout récemment, j'ai traduit et publié le journal intime du docteur +Pagello, où il est d'abord conté comment George Sand lui déclara son +amour, dans la chambre même de Musset gravement malade à Venise. La +déclaration indirecte et encore indécise de la romancière au médecin[1] +était publiée à son tour par M. le docteur Cabanès, au cours d'une +interview de Pagello lui-même, laquelle confirmait de tout point les +assertions du journal, plus précis encore pour être à peine postérieur +aux événements évoqués. + +Ce journal m'avait été confié il y a six ans. Je ne l'ai fait connaître +qu'après avoir acquis la preuve qu'il n'était pas absolument inédit. Si +Pagello est discret sur son bonheur pendant la fin du séjour de Musset, +il ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui avait offert George Sand. +On n'avait jusqu'ici que de vagues données sur ce point. + +[Note 1: J'en avais donné une phrase qui peut la résumer: «Je t'aime +parce que tu me plais; peut-être bientôt te haïrai-je.] + +Pour éclairer ces demi-confidences, j'ai cru pouvoir, sans +indélicatesse, citer aussi de longs fragments d'une lettre inédite de +George Sand à Pagello, où elle ne dissimule rien de leurs relations. +Cette lettre, dont j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour ceux +qui ont semblé douter de l'authenticité de mes pièces), apportait le +premier document décisif sur l'infortune de Musset _avant son départ de +Venise_. + +Plusieurs ont jugé bon de déclarer indiscrètes ces révélations, alors +que Musset et George Sand ont commencé eux-mêmes à en faire confidence +au public. J'ai cru inutile pourtant de donner certains passages plus +intimes de la lettre citée, qui n'eussent plus laissé de doutes sur la +nature de cette liaison. Le Don Juan féminin qu'était George Sand, sans +se montrer impitoyable quand il cessait d'aimer, s'obstinait néanmoins, +tout dépourvu qu'il était de scrupules, à dérouter la curiosité sur +la légende de ses victimes. Pourquoi refuser à Musset d'être sorti en +galant homme d'un amour qui fut également fatal à tous ceux qui en ont +goûté?... + +Peut-être y avait-il mauvaise grâce à s'attacher ainsi à la +démonstration des torts d'une femme. Mais la vie de George Sand +n'est-elle pas la raison même de son génie? Et ce génie, instinctif, +abondant, romantique et déclamatoire, ne doit-il pas autant à son +tempérament qu'à son atavisme et à son éducation? «Ce qu'il y a de +meilleur en moi, c'est les autres», écrivait-elle (ou à peu près), à +Flaubert. Et dernièrement, Mme Clésinger, justement froissée de ce +soudain étalage d'intimités, qui est une des nécessités de la gloire, ne +disait-elle pas à ce propos: «Pour moi, le sentiment qui a guidé ma mère +et déterminé ses actes, c'est l'horreur de la solitude. Il lui fallait +autour d'elle du mouvement, quelqu'un à qui parler, sur qui se reposer, +et quelqu'un à protéger....» + +Nul doute que la bonté sereine dont s'enveloppa la vieillesse de cette +orageuse nature,--plus belle encore dans ses orages,--ne l'absolve aux +yeux du moraliste, des inquiétudes de ses jeunes années. Ses erreurs du +moins relèvent aujourd'hui de l'histoire littéraire: pourquoi ne pas les +constater? + +Un grand tumulte de presse accueillit ces révélations. Ce fut +l'événement du jour, la question littéraire à la mode. Sandistes et +Mussettistes épiloguèrent sur l'aventure de Venise, cependant que +maints chroniqueurs, tout en y trouvant le plus rare profit de «copie», +criaient au «scandale», et suppliaient qu'on n'apprît pas davantage au +public que ses grands hommes avaient été aussi des hommes. + +L'ombre de Lélia vit se lever pour elle une armée de paladins. Pendant +quelques jours, la mémoire de son poète resta sans défenseurs. M. Émile +Aucante, ancien secrétaire de George Sand (et légataire de ses lettres à +Alfred de Musset), protesta dans les journaux contre la «légende de son +infidélité». Il déclara formellement que la Correspondance donnerait +la «preuve écrite de la main de Musset que George Sand ne l'avait pas +trahi.»--Ces lettres pouvaient-elles apporter une telle preuve? Nous en +connaissions déjà quelques fragments par une fine monographie de Musset, +qu'avait publiée Mme Arvède Barine, tel cet étonnant passage d'Elle à +Lui: «O cette nuit d'enthousiasme, où, _malgré nous_, tu joignis nos +mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous +m'avez sauvé âme et corps.» + +Or M. Émile Aucante ne possédait que les lettres de George Sand, et Mme +Lardin de Musset s'opposait énergiquement à la publication de celles de +son frère.... D'ailleurs, qu'eussent prouvé, contre l'infidélité de son +amie, les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait à Musset, dans sa +débilité devant l'amour, la subtile psychologie d'une maîtresse qui, +sans perversité peut-être, mais toujours incapable de s'avouer une +faiblesse, était parvenue à suggérer à sa victime des paroles de +reconnaissance?... Car voilà le cas intéressant de cette banale +aventure. + + C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes.... + +Et moi-même, racontant pour la première fois la «Véridique histoire des +Amants de Venise», j'avais cru devoir tenir moins compte des fragments +singuliers de ces lettres du malheureux poète, que de l'honnête mémorial +de Pagello et des aveux intimes de George Sand. + +La restitution de cette histoire, désormais précise quant aux faits, +restait donc énigmatique quant aux psychologies tourmentées qui les +avaient conduits. Les révélations continuèrent. _La Revue de Paris_ +publia les lettres de George Sand à Musset. On en mena grand bruit. Il +n'est pas douteux qu'un retour de l'opinion ne se produisit alors en +faveur de Lélia. La même revue donna ensuite ses lettres à Sainte-Beuve. +Elles précisaient des expériences antérieures à la liaison avec Musset, +qui permettaient la défiance. Cette fois l'opinion fut défavorable à +George Sand. + +Maintenant, qu'apporte ce livre? Une histoire, serrée d'aussi près que +possible, de cette attachante aventure d'amour, un exposé synthétique +de la vie des deux grands écrivains depuis leur rencontre jusqu'à leur +séparation. Les lettres de Musset, jusqu'ici complètement inédites, +m'ont été libéralement prêtées par la soeur du poète, Mme Lardin de +Musset, qui garde le culte pieux de sa mémoire. Quelle reçoive ici +l'hommage de ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue que son +frère Paul, autant dans sa Biographie d'Alfred de Musset que dans son +roman, _Lui et Elle_, n'a pas une seule fois trahi la vérité. Nous la +rechercherons aussi, aidé de tous les documents nouveaux que nous allons +produire. + +Y avait-il nécessité ou intérêt à exhumer dans ses détails un épisode +intime vieux de soixante ans?--J'estime que sans encourir un reproche +quelconque d'indiscrétion ou d'indélicatesse on a droit, pour les +grandes oeuvres, à remonter aux sources secrètes de leur génération. +Sainte-Beuve lui-même nous a appris à ne pas isoler l'oeuvre de la vie. +Où s'arrête la biographie d'un grand homme? Là où elle cesse de nous +intéresser, c'est-à -dire d'être nécessaire à l'explication de ses +chefs-d'oeuvre. + +Décembre 1896. + + + +SOMMAIRE + +I.--GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833. + +II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833). + +III.--LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-décembre +1833). + +IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834). + +V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-août 1834). + +VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE +(avril-août 1834). + +VII.--GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre 1834). + +VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835). + +IX.--APRÈS LA RUPTURE.--LA LÉGENDE. + + + +UNE HISTOIRE D'AMOUR + + + +I + +George Sand et Alfred de Musset se sont connus au mois de juin 1833. +Diversement célèbres, mais jeunes tous deux et égaux de génie, quels +talents et quelles âmes allaient-ils rapprocher? + +Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà l'auteur des _Contes +d'Espagne et d'Italie_ et du _Spectacle dans un fauteuil_, le poète +de _Don Paez_ et de _Mardoche_, de _la Coupe et les Lèvres_ et de +_Namouna_. Ce classique négligé qui sort du Cénacle d'Hugo, effare en +même temps la vieille école et la nouvelle. Il vient de donner les +_Caprices de Marianne_ et achève d'écrire _Rolla_. + +Au plus fort du Romantisme, il a ramené l'esprit dans la poésie +française. Il apporte cette insolente et bien vivante preuve qu'on +peut être un écrivain de génie, rien qu'à traduire une sensibilité +frémissante, quand elle est servie par un goût inné. «Chose ailée et +divine et légère», son talent ne semble point d'un professionnel. Ce +grand poète est un dilettante, une abeille qui fait son miel de mille +fleurs. Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a savouré l'arôme, +il rapporte un miel bien à lui, bien français. Que lui importe ce qu'on +qualifie d'originalité! Ces entraînements de l'opinion ne prouvent bien +souvent que mépris du génie en faveur du talent... Si sa voix devient +l'écho mélancolique des jeunes âmes de son milieu et de son temps, il +n'aspirera pas plus haut. En ne chantant que pour lui-même, il chantera +au nom de tous. + +Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa fantaisie à tout ce +qui peut brider l'indépendance d'enfant gâté qui fait le naturel et le +charme de son esprit,--même la recherche trop précise de pittoresque, +même les conceptions trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours +le sacrifice à ce goût léger mais sûr, conscient de sa valeur française, +qui se contente de sentir harmonieusement. Oui, surtout, âme française, +française, jusqu'à l'agacement, coeur loyal, esprit fin et de race +toujours, élégant et hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète qu'on +a voulu nous faire prendre pour un don Juan de tavernes et de mauvais +lieux. + +L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne racontant que lui-même, n'est +si humain, entre tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le plus +faible. On a dit de Musset qu'il était le grand poète de ceux qui +n'aiment pas les vers. C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous, +ce libertin à l'âme mystique, ce débauché assoiffé d'amour pur, ce +spirituel et ce triste. «Un jeune homme d'un bien beau passé», l'avait +ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant bien compris, lui qui +a tout compris, le jour qu'il écrivait: «La Muse de la Comédie l'a baisé +sur les lèvres, la Muse de la Tragédie, sur le coeur.» + +La vie et le génie de Musset sont tout entiers dans sa jeunesse. La +jeunesse lui semblait sacrée, comme l'unique raison de la vie et sa plus +certaine beauté. C'est pourquoi il n'a d'autre histoire que celle de son +coeur. + +Quand il rencontre George Sand, c'est encore l'enfant sublime, et déjà +l'enfant perdu. Mais le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il a +vécu sans trop de mesure, parfois même il a fait parade de ses +débauches de jeunesse. Mais il entre dans ce snobisme un peu de la mode +romantique, cette recherche du fatal et de l'étrange, qui lui a inspiré +son premier livre si peu connu, _l'Anglais mangeur d'opium_ (adapté de +Thomas de Quincey)[2]. + +[Note 2: _L'Anglais mangeur d'opium,_ traduit de l'anglais par A. D. +M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.] + +George Sand, trente ans plus tard, dans une lettre à Sainte-Beuve, +écrira: «Pauvre enfant! _il_ se tuait! Mais _il_ était déjà mort quand +_elle_ l'avait connu! _Il_ avait retrouvé avec _elle_ un souffle, une +convulsion dernière[3]!...» + +[Note 3: Lettre publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul. +_Cosmopolis_ du 1er juin 1896.] + +Ce n'était que rancune contre Paul de Musset: _Lui et Elle_ venait de +paraître (1861) en réponse à _Elle et Lui_. + +Si le poète a abusé de la débauche, il est resté généreux, comme sont +les faibles. Déjà son génie est mûr pour les grands cris humains. +L'esprit gai et le coeur mélancolique, il n'a qu'effleuré les joies et +les douleurs du véritable amour. Voici venir la passion qui transformera +son âme, qui, épurant et élevant ses qualités natives, lui arrachera des +cris immortels. + +George Sand touche à la trentaine. Elle a aussi sa légende; mais +celle-ci a dépassé les bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa vie +indépendante dans un mariage qu'elle n'a pas rompu, pour ses allures +d'androgyne, son goût des paradoxes sociaux, sa liaison avec Jules +Sandeau, leur livre (_Rosé et Blanche_, signé «Jules Sand»), ses livres +surtout, _Indiana_ et _Valentine_. Elle achève _Lélia_ qui va mettre le +sceau à sa gloire future. + +Ce n'est pas ici le lieu de conter la première jeunesse de George Sand. +On nous en a donné récemment un tableau qui semble véridique[4], à +l'aide de sa correspondance inconnue et de cette _Histoire de ma vie_, +où elle-même nous a dit ses premières années, avec une sincérité qu'on +ne peut mettre en doute et un incomparable charme. Il faut cependant la +résumer en quelques traits, pour expliquer les influences qui ont régi +sa vie. + +[Note 4: S. ROCHEBLAVE, _George Sand avant George Sand_, dans la +_Revue de Paris_ du 15 mars 1896.] + +Petite-fille du receveur-général Dupin de Francueil et d'une bâtarde de +l'aventureux et brillant Maurice de Saxe,--femme indulgente et fine, +à l'esprit fort et cultivé, aïeule d'ancien régime, qui fut sa vraie +éducatrice,--elle est née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue, +avec la fille d'un oiseleur. + +Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère restée très peuple, elle +fut tiraillée et troublée dans ses jeunes tendresses. Le couvent +des Augustines de Paris, où on la mit de bonne heure, développa ses +penchants mystiques. De retour à Nohant, ces souvenirs religieux, +l'influence contraire de sa grand'mère et du bonhomme Dechartres, qui +avait été le précepteur de son père, des lectures enthousiastes +de Chateaubriand et de Rousseau, enfin le sentiment de la nature, +qu'éveillaient en elle ses promenades dans la _Vallée Noire_, ce paysage +du Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent dans cette âme pour +former son génie rêveur et passionné, mélancolique et oratoire, pour +alimenter sa verve descriptive, abondante comme une source, vers les +grands horizons, pourtant désenchantés, du plus invincible optimisme. + +Mme Dupin de Francueil étant morte, elle passait quelque temps chez sa +mère, à Paris, puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822), dans +l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, M. Casimir Dudevant, fils +naturel d'un colonel baron de l'Empire, avait été lui-même soldat. +Jeune encore, mais de peu d'imagination, il ne tardait pas à se laisser +enliser par la vie rurale. + +On peut croire qu'il fut longtemps sans soupçonner la valeur +d'intelligence et de sensibilité de sa compagne. Il devait bientôt +cesser de lui plaire, pour un prosaïsme peut-être sermonneur, qui +heurtait chez elle de vifs penchants à l'exaltation romantique. + +Buvait-il plus que de raison et était-il aussi brutal qu'on l'a laissé +entendre? Nous ne le rechercherons pas. Du moins le séjour de Nohant +pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents voyages à l'aide +desquels son mari s'ingéniait à la distraire. Au cours d'une de ces +absences, souvent fort prolongées, Aurore Dudevant rencontrait à +Bordeaux, revoyait a Cauterets, l'homme qui lui a révélé l'amour. + +C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de Sèze, dont le grand sens +et l'honnêteté retardèrent de six ans,--les six ans que dura cette +affection platonique,--la crise qui fera quitter son foyer à celle qui +sera George Sand. Mais nous ne pouvons nous attarder sur cette période +de sa vie, d'ailleurs incomplètement explorée. + +La monotone compagnie de M. Dudevant lui devenait insupportable. + +Après neuf ans de mariage et sans vouloir s'avouer l'inquiétude de +ses sens,--elle affecta toujours de n'en pas convenir,--elle s'était +violemment avisée que l'heure était venue de vivre à sa fantaisie, sans +pourtant rompre tout à fait. + +Un beau matin, sur le premier prétexte, elle se montre offensée, déclare +son intérieur intolérable et demande une pension, pour partager sa vie +entre Paris, où elle fera métier d'écrire, et Nohant, où elle retrouvera +ses enfants. M. Dudevant accepte, résigné, et en janvier 1831, la jeune +femme, ivre d'air libre et d'espérance, débarque au quartier Latin où +l'attend un petit groupe ami d'étudiants berrichons. + +Alors commence cette existence en partie double, bourgeoise et rangée en +Berry, près de ses enfants, trois mois sur six, singulièrement émancipée +les trois mois suivants à Paris.--Déjà s'établissait sa légende. La +châtelaine patiente et rêveuse de Nohant se transformait en un étudiant +imberbe, aux longs cheveux bouclés, coiffés d'un béret de velours, noir +comme eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant la cravate rouge, +et toujours la cigarette aux lèvres. + +Son costume était, d'ailleurs, la moindre de ses libertés. A peine +dissimulait-elle, dans sa société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si +elle essaie de se justifier de cette indépendance dans _l'Histoire de ma +vie_,--étrange histoire, en effet, dont le malheureux Chopin disait +à Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et qui n'est plus que +réticences au moment où on y cherche des révélations,--du moins sa +correspondance l'accable. Non pas ses lettres déférentes à sa mère, Mme +Dupin, ou passionnées de tendresse à son fils, mais celles à ses amis +berrichons, ses compagnons de Paris, Alphonse Fleury, Charles Duvernet, +à l'effarouché Boucoiran lui-même, son confident de la première heure, +lettres où un furieux amour de liberté quand même, voire de bohème, +éclate entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant à la Châtre. +Agacée, elle prit ses coudées franches. + +Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. L'histoire en est encore +imparfaitement connue: nous savons qu'elle reprit elle-même chez lui sa +correspondance, après la rupture, et la brûla. On a dit qu'elle l'avait +aimé tendrement, croyant s'engager pour la vie... Ses premières +aventures d'amour nous découvriraient plutôt son cerveau que son coeur. +Après Sandeau, «elle essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses ou +vaines, telles que celles avec Mérimée et Gustave Planche», a écrit son +confident Sainte-Beuve[5]. C'est encore l'étudiante, la frondeuse de +tous «préjugés», double scandale, qui la poursuivra longtemps. Elle +demeure volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant vite se +ressaisir. Mais déjà le fond est désenchanté. Avec Musset enfin, elle +espère atteindre au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, que plus tard +avec Michel de Bourges, un haut esprit, son maître, qu'elle aimera +jusqu'à l'adoration, et avec Chopin qui, lui, mourra de son amour, +elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle souhaite,--sans la chercher +peut-être, car la loi du génie, «ce deuil éclatant du bonheur», comme +disait Mme de Staël, est de la contrarier toujours. Mais sa rencontre +avec Musset, lui révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue +aux ressorts de cette âme complexe. + +[Note 5: Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand. _Cf_. +vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, _les Lundis d'un chercheur_, p. 173, +in-8°; Calmann Lévy, 1894.] + +Un profond instinct maternel déborde sur ses passions de femme, les +transformant. Maternelle un peu à la façon de Mme de Warens, elle l'est +avec moins de mollesse, avec tout son génie actif, abondant, fier et +triste. Elle a laissé ruisseler une imagination ardente et pratique à +la fois, dans toute son oeuvre,--cet immense miroir de la nature et +de l'amour où son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à sembler +indifférente à tout. Bonne pour tous, en effet, ce qui l'aura faite +si cruelle pour quelques-uns. Éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier sa +dignité même; amante pour être plus amie, a-t-on dit; incapable de +chagriner longtemps personne, et s'abandonnant toute pour l'éviter; mais +terriblement femme aussi, et conduite par une inexorable fantaisie. + +Sa libre éducation avait mis en elle les germes d'une erreur qui fait de +son oeuvre un long sophisme. Une excessive pitié de la femme lui +donna de bonne heure l'obsession de l'égalité des sexes. Cette pitié +dédaigneuse n'allait pas sans une intime colère contre les immunités de +l'homme. Elle méprise la femme, qu'elle n'a guère connue et peinte que +d'après elle-même, pour ne pas comprendre que l'homme puisse attacher +tant d'importance à cet être incohérent et faible. Elle n'est pas sans +un vif instinct de coquetterie,--qu'elle réprime le plus souvent, +par bonté d'âme,--ni sans certaine expérience de ses charmes. Aussi +réclame-t-elle pour son sexe tous les privilèges masculins, d'où +ses revendications de l'amour libre et sa condamnation du +mariage.--Naturellement plus douée de curiosité que de tempérament, +elle aventura son âme romanesque dans les plus paradoxales contrées +du sentiment. Sa recherche obstinée de l'amitié là où elle ne pouvait +trouver que l'amour fut une autre erreur capitale de sa vie. La +confusion perpétuelle qu'elle en fit, et dont témoignent ses lettres +comme ses romans, explique les infortunes de sa jeunesse, ses +faiblesses, ses utopies. Elle pensa s'en consoler plus tard, en +cherchant à contenter son optimisme par un vague idéal humanitaire. La +Nature seule put la rasséréner, qui lui dicta ses vrais chefs-d'oeuvre. + +Ainsi l'indépendance règne au fond de son âme, si obstinée, si rangée +pourtant. Son grand sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui +fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout au nom de l'idéal,--car +l'idéalisme rejoint le naturalisme dans une exclusive poursuite de la +vérité... + +Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. Les révoltés ne le sont +jamais. Son travail méthodique, sa régularité patiente, impassible +--bovine--_à , faire de la copie_, parmi les plus graves agitations de +son âme, prouvent chez elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission +raisonnée. Quand une passion a cessé de la faire vibrer, elle s'en +détache. Elle ne se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa grande +douleur... Elle redevenait orgueilleuse à sentir qu'il la lui devait! + +Les prétentions aristocratiques de Musset devaient altérer de bonne +heure leur entente amoureuse. Orgueilleux de son «monde», sinon de sa +naissance, le poète dédaignait la vie et l'atmosphère bourgeoises, comme +tous les artistes de race, ne se plaisant comme eux qu'avec la société +riche et élégante, l'élite féminine, ou le vrai peuple. Le goût que +manifesta de bonne heure George Sand pour les démocrates, pour l'esprit +ouvrier, devait irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette +considération dont on n'a guère tenu compte, il faut ajouter le +déséquilibre physiologique du poète. Ses crises nerveuses, jamais bien +expliquées, faisaient craindre pour lui la folie. On a même parlé +d'attaques d'épilepsie. Mais Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son +mariage (1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement +qu'il ait été sujet à rien de semblable. Quand éclata la crise, l'un et +l'autre se sentaient-ils humiliés? George Sand avait d'abord pris Musset +pour un enfant: ceci ne se pardonne guère, aux heures clairvoyantes. +Mais Musset était un bon enfant: il passa bien vite à sa maîtresse +cette manie de protection. L'abus qu'elle faisait de la déclamation +sermonneuse l'agaça davantage, et surtout son obstination à poétiser ses +faiblesses... + +La mère du poète, qui d'abord s'était opposée au voyage en Italie, avait +fini par «consentir à confier» son fils à George Sand, comme à une femme +de grand renom, plus âgée que lui de six ans et relativement grave, +malgré des erreurs trop connues. + +Elle préférait pour lui ce voyage avec une amie... intellectuelle, au +séjour de Paris, nuisible à sa santé. Or, Musset entendait trouver dans +son amie mieux que l'amour d'une seconde mère. On sait que tous les +amants de Lélia s'entendirent appeler ses enfants... + +Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en avait, elle en laissait voir +plus que lui. Et, sa dignité toujours en avant, elle ne savait abdiquer +le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance de sa vie. + +Quoique _gendelettres_ tous deux, mais plus poètes qu'artistes, ils n'en +restaient pas moins jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été +écrites pour la postérité; elles n'en sont que plus curieuses pour elle. +Les courts fragments cités par Mme Arvède Barine dans sa pénétrante +monographie de Musset[6], avaient fait pressentir les perles que +recelait ce terreau... mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir +juger de cette correspondance. Elle nous guidera dans l'exposé du plus +fameux des romans d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour en +mieux préciser l'évolution. + +[Note 6: Les grands écrivains français: _Alfred de Musset_, in-18, +Hachette, 1894.] + + + +II + +La liaison de George Sand avec Jules Sandeau vient de finir,--comme +finiront tous les amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée, quand +Lui emporte une secrète blessure. Rarement il la dévoilera, au cours de +sa longue carrière. C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut pas donner +confidence au public, chaque fois qu'il lui arrivera d'y faire allusion, +ce sera d'un mot dont la cruauté brève suspend tout jugement sur l'être +d'exception qu'a été George Sand.--«Le coeur de cette femme est comme un +cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que les croix de ceux qu'elle a +aimés.» + +Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle, elle est rassasiée de +l'amour. Ses amis, que la présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se +rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus d'autorité que jamais +sur sa vie. Avec le fidèle Boucoiran, le précepteur intermittent de son +fils, un être bon et faible qui est et restera toujours «son enfant», +son meilleur ami est Gustave Planche. + +Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer qu'il espéra son tour. +Il connaissait George Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans plus +jeune qu'elle, il prenait bientôt cependant, sur son ardent esprit, +par un goût d'austère puriste et des connaissances qu'elle déclarait +infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha toujours et dont si +merveilleusement elle tira profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus +loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement de Gustave Planche +dans les avatars de George Sand nous prépare à l'entrée en scène de +Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire va se doubler d'un +conseiller intime, d'un confident d'amour. + +Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que nous devons de connaître +quelques-unes des lettres qu'elle lui écrivit durant la période troublée +où elle cherchait sa voie. Dans un des curieux appendices de ses +_Portraits Contemporains_,--sortes de codicilles du testament +littéraire que constituent ses derniers livres[7], Sainte-Beuve a +esquissé avec plus de charme que de discrétion,--George Sand vivait +encore,--l'état d'âme de ce beau génie féminin pendant ces six mois +critiques et décisifs. Et il a donné à l'appui les pages intimes «les +plus vraies, les plus naïves et les plus modestes où elle s'ouvrait à +lui de son coeur et de son talent». + +[Note 7: _Portraits contemporains_, 1868 (cinq volumes où sont +réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, p. 506-523. +Paris, Calmann Lévy.] + +Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. A la suite d'articles +publiés par Sainte-Beuve sur _Indiana_ et _Valentine_[8], Gustave +Planche lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le remercier. +«Nous y allâmes un jour vers midi; elle habitait depuis peu, et seule, +le logement du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune femme aux +beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une +sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle écouta, parla peu +et m'engagea à revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle +avait le soin de m'écrire et de me rappeler. En peu de mois, ou même en +peu de semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit se noua entre +nous. J'étais garanti alors contre tout autre genre d'attrait et de +séduction par la meilleure, la plus sûre et la plus intime des défenses. +Ce préservatif contre un sentiment d'amour, en présence d'une jeune +femme qui excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit la solidité +et le charme de notre amitié. George Sand voulut bien me prendre à +ce moment délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité, pour +confident, pour conseiller, presque pour confesseur[9].» + +[Note 8: Le _National_ des 5 octobre et 31 décembre 1832.] + +[Note 9: _Portraits contemporains_, I, p. 507.] + +George Sand écrivait alors _Lelia_, Sainte-Beuve _Volupté_. Tous deux se +consultaient sur leurs romans. Des entretiens littéraires, ils passaient +aux confidences intimes. Elle venait, de rompre avec Jules Sandeau, et à +peine libre, «dans un véritable isolement moral, elle se demandait +quels amis et quel ami elle se pourrait choisir parmi tous ces visages +nouveaux de gens à réputation diverse qu'elle affrontait pour la +première fois[10]». Sainte-Beuve s'offrit à lui présenter ceux qu'il +fréquentait et jugeait dignes d'elle. Elle refusa de connaître Musset, +mais elle eut la curiosité d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent +médiocrement, semble-t-il. Vers la même date, elle écrit à Sainte-Beuve +qu'elle «recevra Jouffroy de sa main», le priant de le prévenir de son +extérieur sec et froid, de son attitude silencieuse. Cette rencontre fut +encore passagère. Mais la même lettre nous éclaire singulièrement sur le +pessimisme qu'apportait George Sand dans ses expériences: «Je crains +un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de +belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux; +ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine... Il n'y a +pas de confiance entière possible à réaliser. Les gens qu'on estime, on +les craint et on risque d'en être abandonné et méprisé en se montrant +à eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux, +mais ils trahissent.» + +[Note 10: _Portraits contemporains_, I, p. 511.] + +Le complément de ces lettres singulièrement captivantes vient de +paraître[11]. L'ensemble constitue le document le plus sûr et à peu près +unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état d'âme de George Sand +pendant cette crise de sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même +par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines +phrases de George Sand on pourrait le penser: «Vous m'avez dit que vous +aviez peur de moi (lettre de mars).» Mais s'il en fut réellement ainsi, +soit respect de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit crainte +d'être rebuté dans une autre attitude que celle de confesseur, soit +excessive timidité, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait +pris soin, bientôt, de faire confidence à sa pénitente d'une affection +profonde et jalousée, qui le détournait de tout autre désir,--celle dont +il a rempli, sincèrement ou non, son fameux _Livre d'amour_, daté du +même temps pour la plupart des pièces. + +[Note 11: George Sand, _Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris_ du +15 novembre 1896.] + +Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve, il y a une lacune d'un +mois. La suite de la correspondance nous l'explique. + +Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse, en avril 1833, y est +définitivement révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en somme on +n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente +monographie du maître de _Colomba_, avait recueilli ces rumeurs. +Incidemment, à propos des années de dissipation de Mérimée, il nous +expliquait la défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus, par +cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. «Le +court passage de Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand est un fait +d'histoire littéraire, écrit-il, sur lequel s'est greffée une légende +assez amusante. D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand +était seule et souffrait de cette solitude, lui aurait «donné» Mérimée, +et, dès le lendemain, George Sand lui aurait écrit pour lui rendre et +lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce +rôle trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile de Mérimée et +de Mme Sand. Mais il est exact qu'il reçut des confidence et des +plaintes[12].» + +[Note 12: AUGUSTIN FILON, _Mérimée et ses amis_, p. 64, in-16, +Hachette, 1894.] + +La vérité est que cette liaison ne fut confessée à Sainte-Beuve que cinq +mois après. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres +d'août et de septembre, quand elle a retrouvé l'amour avec Musset, on +conçoit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait +dissimuler à son directeur. La rencontre fut brève et nette, digne de +l'homme raffiné et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît bien +l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants. Mais George Sand, qui +était de son âge, ainsi que son égale en génie, resta froissée et plus +étonnée encore de ce dédain de sa personne et de son âme. Écoutons ce +ressouvenir: + + ....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai un homme + qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien + à ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit + me fascina entièrement; pendant huit jours je crus qu'il avait + le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dédaigneuse + insouciance me guérirait de mes puériles susceptibilités. Je croyais + qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphé de sa + sensibilité extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée, + si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté. + + ....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'étais + absolument et complètement Lélia. Je voulus me persuader que non; + j'espérais pouvoir et abjurer ce rôle froid et odieux. Je voyais à mes + côtés une femme sans frein, et elle était sublime[13]; moi, austère + et presque vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon + isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mécomptes du + passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu'à une condition, et qui + savait me faire désirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister + pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant à l'âme. + Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-être + n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolérer l'autre: j'étais + atteinte de cette inquiétude romanesque, de cette fatigue qui donne + des vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en question + et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles + qu'on a abjurées. + +[Note 13: Mme Dorval.] + + ....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance, de + dégoût et de découragement. Au lieu de trouver une affection capable + de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie + amère et frivole. Ce fut tout. + + Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être aimée, et + s'il m'eût aimée il m'eût soumise, et si j'avais pu me soumettre à un + homme, je serais sauvée, car ma liberté me ronge et me tue. Mais il + ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me + décourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui pût + l'attirer à moi. + + Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais, et vous m'avez + vue en humeur de suicide très réelle. Mais s'il y a des jours de froid + et de fièvre, il y a aussi des jours de soleil et d'espérance. + + Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette malheureuse et + ridicule campagne m'a fait faire un grand pas vers l'avenir de + sérénité et de détachement que je me promets en mes bons jours. J'ai + senti que l'amour ne me convenait pas plus désormais que des rosés sur + un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers + mois de ma vie assurément!) je n'en ai pas senti la plus légère + tentation[14]. + +[Note 14: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est +(des premiers jours) de juillet 1833.] + +Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois mois de calme. Ses +confidences à Sainte-Beuve recommencent en mai; elle est grave et le +sermonne à son tour. Mais la revoilà , en juin, dans un grand trouble: +son ami lui devient un refuge. A la voir s'abandonner ainsi, on est +tenté de s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à changer sa +vénération en tendresse. La liaison qui le garde d'elle l'aurait-elle +agacée de quelque jalousie? Vraisemblablement, elle a reçu de son +directeur une lettre amère. Peut-être déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne +se décourage pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. Elle +se dit seule, désenchantée de tout: l'amitié même n'existe pas! Mais +Sainte-Beuve l'a rassurée. Dans une lettre du 3 août, elle semble +apaisée. Quelque chose de nouveau a surgi dans sa vie.--«Pour rien au +monde, lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre dévouement.» Et +elle se fait protectrice à son tour. + +Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel amour, un amour inconnu, +tout de fraîcheur, de poésie et de tendresse, qui lui rapporte tout à +coup les illusions de la jeunesse et de l'espérance. + +Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il avait rencontré George +Sand au printemps de 1833. En réalité leurs relations ne datent que de +la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve voulait dès le mois de mars +présenter le poète à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant +trop... différent pour ses habitudes. «A propos, réflexion faite, +écrivait-elle, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il +est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de +curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent +de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses +sympathies[15].» De son côté peut-être, Musset se défiait de la +romancière sur sa légende déjà tapageuse. Mme Lardin de Musset me +rapporte qu'il disait alors: «Elle n'a donc jamais rencontré un +homme convenable? Comme tous ses héros me déplaisent!» Ces réserves +expliqueraient le retard de leur rencontre. Mais leur rencontre +était fatale. Et sans doute un instinct secret les avertissait-il de +l'approche de la souffrance, ce vertige de l'abîme, où s'éveille le +génie des poètes. + +[Note 15: _Portraits contemporains_, I, 510.] + +Tous deux collaboraient à la _Revue des Deux Mondes_ et le groupe de +Buloz fréquentait plus ou moins chez George Sand. La plus ancienne +mention de son nom sous la plume de Musset est dans une pièce peu +connue, encore qu'imprimée plusieurs fois: _le Songe du Reviewer[16]_. +Elle nous renseigne sur la pléiade delà _Revue_, à son âge d'or: + +[Note 16: _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ du 10 oct. et +vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul: _les Lundis d'un chercheur,_ in-18, +Calmann Lévy, 1894.] + + + Buloz[17] est sur la grève + Pâle et défiguré; + Il voit passer en rêve + Gerdès[18] tout effaré. + La matière abonnable + Se meurt du choléra; + L'épreuve est détestable + Il faut un errata. + + Il voit son typographe + Transposer ses placards. + Des fautes d'orthographe + Errent de toutes parts. + Des lettres retournées + Flottent en se heurtant; + Des lignes avinées + Dansent en tremblotant. + +[Note 17: François Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de la +_Revue des Deux Mondes, journal des Voyages_, pour en faire le recueil +célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835 à 1845 il dirigea en +même temps la _Revue de Paris_.] + +[Note 18: Caissier de la _Revue_.] + +3 + + De tous côtés aboient + Des contresens obscurs, + Et les marges se noient + Dans les _déléaturs_. + Il pleut des caractères; + Le B manque dans tous, + Et des pages entières + Boivent comme des trous. + + 4 + + Loewe[19] a fait héritage + De quatre millions; + Dumas meurt en voyage + Faute _d'Impressions_. + Dans les filles de joie + Musset s'est abruti; + Ampère[20], en bas de soie, + Pour l'Afrique est parti. + +[Note 19: Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et +diplomate, auteur du _Népenthès_.] + +[Note 20: J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.] + +5 + + Brizeux est à la Morgue, + Sainte-Beuve au lutrin; + Quinet est joueur d'orgue + A Quimper-Corentin. + Delécluse[21] est modèle + A l'atelier de Gros; + Roulin[22] est infidèle + A ses choux les plus beaux. + +[Note 21: Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur, +historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.] + +[Note 22: Roulin avait fait dans la _Revue des Deux Mondes_ plusieurs +articles d'histoire naturelle où il était question de choux. (Note de M. +de Lovenjoul.)] + +6 + + George Sand est abbesse + Dans un pays lointain; + Fontaney[23] sert la messe + A Saint-Thomas-d'Aquin; + Fournier[24] aux inodores + Présente le papier; + Et quatre métaphores + Ont étouffé Barbier. + +[Note 23: Écrivain romantique et poète, vaguement diplomate, mort +en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes de _Lord +Feeling_ et _O'Donnoz_.] + +[Note 24: Imprimeur de la _Revue_.] + +7 + + Cette nuit Lacordaire + A tué de Vigny; + Lerminier[25] veut se faire + Grotesque à Franconi; + Planche est gendarme en Chine; + Magnin[26] vend de l'onguent; + Le monde est en ruine: + Bonnaire[27] est sans argent!! + +[Note 25: Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.] + +[Note 26: Charles Magnin, érudit et polygraphe.] + +[Note 27: Le plus fort actionnaire de la _Revue_, à cette époque. +(Note de M. de Lovenjoul.)] + +Nous retrouverons dans la suite plusieurs de ces noms diversement +célèbres. L'un d'eux mérite de nous retenir encore. Depuis deux ans, +avant comme après sa courte liaison avec Mérimée, George Sand, nous +l'avons dit, avait pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé près +d'elle à Henry de Latouche[28], dans le rôle d'inspirateur, de conseiller +littéraire. Nul doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux; mais elle +le maintint dans l'ordre platonique. Il avait du moins deviné son génie. + +[Note 28: H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de George +Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment de célébrité, comme +poète, romancier, dramaturge et journaliste. Il édita les oeuvres +d'André Chénier en 1819.] + +Elle eut un guide précieux en ce bourru bienfaisant qui est resté comme +le type du critique intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne lit +plus, tiennent encore leur place dans l'évolution littéraire du siècle. +Avec ses dons sérieux il eut la plus saine influence sur l'éducation du +goût, dans son obstination réactionnaire contre les excès du Romantisme. +Mais son rôle échoua par la confusion même que ses attaques laissaient +dans l'opinion, de la personnalité et de l'oeuvre de ses victimes. Vingt +ans après, George Sand a longuement parlé de lui: «Il me fut très utile, +dit-elle, non seulement parce qu'il me força par ses moqueries franches +à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec beaucoup trop de +négligence, mais encore parce que sa conversation, peu variée mais très +substantielle et d'une clarté remarquable, m'instruisit d'une quantité +de choses que j'avais à apprendre pour entrer dans mon petit progrès +relatif. + +«Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes pour +moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles, qui ne doivent +rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai jamais eu +qu'à me louer en ce qui me concerne[29].» + +[Note 29: _Histoire de ma vie_, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann +Lévy.] + +Elle ajoute que son intimité avait pour elle de graves inconvénients, +qu'elle l'entourait d'inimitiés violentes, la faisant passer pour +solidaire de ses aversions et condamnations. Déjà de Latouche s'était +brouillé avec elle à cause de lui. + +Cette brouille était traduite par un article fameux, _les Haines +littéraires_, qui signala l'entrée de Gustave Planche à la _Revue des +Deux Mondes_[30]. + +[Note 30: 1831.] + +On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène de la Troie romantique, +avait passé entre lui et de Latouche.... C'est probable, malgré que +celui-ci fût d'âge à se montrer plus respectueux que son rival. Mais +rien n'autorise à penser que le conteur de _Fragoletta_ ait jamais osé +hasarder une déclaration. + +Toujours est-il que la fréquentation de Lélia donna longtemps au +«critique maudit» de tendres espérances. Elle affichait leur amitié +avec ostentation. Elle emmena Planche à Nohant. Les contemporains +en jasèrent. Dix ans plus tard, Balzac les représentait sous de +transparents pseudonymes, dans son roman de _Béatrix_. On y voit _Claude +Vignon_ quitter le château de son amie _Félicité Des Touches_ avec un +profond désenchantement[31]. Planche lui-même avait laissé percer cette +amertume dès le lendemain de sa déception. Cette passion fatale avait +empoisonné son âme. Il s'abandonnait, dans ses jugements littéraires, +à de cruels retours sur la vie. Sa critique devenait plus que jamais +acerbe. + +[Note 31: Cf. _le Critique maudit: Gustave Planche_, par Adolphe +Racot, dans _le Livre_ du 10 août 1885.] + +Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, les dernières publiées, ne +laissent plus de doute sur la mauvaise fortune de Planche. En juillet +1833, dans la crise de solitude qui la prépare à son nouvel amour, elle +écrit: «Je sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et mieux que la +plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se +trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et ne le sera pas[32].» Mieux +encore, à peine est-elle éprise de Musset que son ami Planche l'ennuie: +«Planche a passé pour être mon amant, peu m'importe. _Il ne l'est pas_. +Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de même +qu'il m'est parfaitement indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai +donc pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable, d'éloigner +Planche. Nous nous sommes expliqués franchement et affectueusement à +cet égard, et nous nous sommes quittés en nous donnant la main, en nous +aimant du fond du coeur et en nous promettant une éternelle estime[33].» + +[Note 32: _Revue de Paris_, du 15 novembre 1896, p. 284.] + +[Note 33: _Revue de Paris_, 15 novembre 1896, p. 289.] + +Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas sans complications, quand +elle rencontra Musset. + + + +III + +Dans la biographie de son frère, Paul de Musset assure qu'il vit pour +la première fois George Sand en un banquet offert aux rédacteurs de la +_Revue_, chez les _Frères Provençaux_. Cette réunion n'a été précisée +nulle part. La première pièce authentique qui témoigne de leurs +relations est une poésie qu'Alfred de Musset adressa à George Sand, le +24 juin 1833, après une lecture d'_Indiana_. Elle était accompagnée d'un +billet laconique et respectueux[34]: + +[Note 34: Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites. +On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset, s'est refusée +jusqu'ici à la publication de sa correspondance avec George Sand. Nous +la remercions encore de l'exception qu'elle a bien voulu faire en notre +faveur, en nous laissant cueillir le plus intéressant de ces pages +intimes. + +On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset antérieures à un +billet de Venise (fin mars 1834).] + + Madame, + + Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers que je viens + d'écrire en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui où Noun reçoit + Raymond dans la chambre de sa maîtresse. Leur peu de valeur m'avait + fait hésiter à les mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi + une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincère et + profonde qui les a inspirés. Agréez, Madame, l'assurance de mon + respect. + + ALFRED DE MUSSET. + + Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue, + Cette scène terrible où Noun, à demi nue + Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond? + Qui donc te la dictait, cette page brûlante + Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante, + Le fantôme adoré de son illusion? + En as-tu dans le coeur la triste expérience? + Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu? + Et tous ces sentiments d'une vague souffrance, + Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense, + As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu? + N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse, + Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs, + Versant à son ami le vin de sa maîtresse, + Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse, + Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs? + Et cet être divin, cette femme angélique, + Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger, + Cette frêle Indiana, dont la forme magique + Erre sur les miroirs comme un spectre léger, + O George! N'est-ce pas la pâle fiancée + Dont l'Ange du désir est l'immortel amant? + N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée + Qui sur tous les amours plane éternellement? + Ah! malheur à celui qui lui livre son âme! + Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme + Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté + Veut boire l'Idéal dans la réalité! + Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse, + Peut penser autre chose, en entrant dans son lit, + Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe + A compté sur ses doigts les heures de la nuit! + + Demain viendra le jour; demain, désabusée, + Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée, + Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia; + Elle abandonnera celui qui la méprise, + Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise + Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Lélia? + + 24 juin 1833. + +Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète est allé voir l'auteur +d'_Indiana_. Ils ont parlé de leurs travaux. Elle écrit _Lélia_, lui un +poème qui sera _Rolla_. Il lui en communique des fragments: «Soyez assez +bonne, ajoute-t-il, pour faire en sorte que votre petit caprice de +curiosité ne soit partagé par personne.» + +Dans une de ses visites au quai Malaquais, Musset a été pris de crises +d'estomac violentes. George Sand lui a écrit gentiment et il répond de +même: «Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, à une espèce +d'idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre. +Que vous ayez le plus tôt possible la fantaisie de perdre une soirée +avec lui, c'est ce qu'il demande surtout.» Point d'amour encore; mais +George Sand ne s'est-elle pas prise d'un peu de curiosité à cette ombre +de marivaudage?--A-t-elle fait les avances? Cette lettre de Musset le +donnerait à supposer: elle témoigne du moins d'un degré de plus dans +leur intimité. + +Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la +garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir même, si +vous étiez libre, je serais à vos ordres et reconnaissant des moments +que vous voulez bien me sacrifier. + +Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire. +Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guérir. + +Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme à poser sur le +coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas +avant que nous ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons +parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous avez manqué +d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais +dans celui-ci[35]. + +Tout à vous de coeur. + +ALFRED DE MUSSET. + +[Note 35: Une note de G. Sand sur la correspondance autographe, +attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).] + +Nous sommes en juillet. George Sand a terminé _Lélia_. Une de ses +premières visites est pour son nouvel ami. «Un matin de juillet, m'a +conté Mme Lardin de Musset, George Sand est venue voir mon frère à la +maison. Je crois que nous étions absentes, ma mère et moi. Paul jouait +du violon. Elle aperçut sur le pupitre un exemplaire _d'Indiana._ Il +était resté ouvert à un passage très raturé de la main d'Alfred. Paul a +pensé qu'elle lui avait gardé rancune de ces corrections[36]...» + +[Note 36: L'exemplaire en question d'_Indiana_ a été conservé. On +y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment +sacrifiées. La _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1878 a cité +quelques-unes de ces corrections du poète.--Remarquons que Paul de +Musset se trompe évidemment en parlant de deux lectures d'_Indiana_ +faites par son frère, à trois ans d'intervalle: la première, pour +critiquer le livre, en juin ou octobre 1832, la seconde pour écrire les +vers qu'on a lus plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien +daté du 24 juin 1833.] + +La supposition de Paul de Musset _(Lui et Elle)_ paraît bien gratuite. +Jamais Alfred n'a fait allusion à de la jalousie littéraire chez George +Sand. + +Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence autant que de bonté, +lui épargna, il faut le reconnaître, les mesquineries coutumières des +bas-bleus. Pour une fois je ne me sens pas d'accord avec Paul de Musset. +Son livre sue la vérité. Il avait été le confident unique de son frère; +il le resta toute sa vie. Mais il donne trop d'importance à la part de +la littérature dans les premières relations du poète avec George Sand. + +A ce moment-là , fin de juillet 1833, ils étaient tout à leur intimité +naissante. Après Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté à mesure +qu'elle édifiait son roman, Musset, le premier, put lire _Lélia_ +terminée. Il en avait sans doute les épreuves. C'était vers le 18 +juillet[37]. Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout entier le +soir même, et, si elle a toujours envie de grimper sur les tours de +Notre-Dame, il lui propose de l'y accompagner. Il n'est encore question +entre eux que d'«amitié sincère». Cette promenade assurément n'eut pas +lieu. Le lendemain, Musset avait lu _Lélia_, et voici comme il exprimait +son admiration à l'auteur,--un auteur qui était une femme dont il se +sentait amoureux: + + ...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que + c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...--Enfin, ça pouvait + être bien des choses avant d'être ce que cela est.--Avec votre + caractère, vos idées, votre nature de talent, si vous eussiez échoué + là , je vous aurais regardée comme valant le quart de ce que vous + valez. Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos livres, + que vous regardez comme des espèces de contre-parties des mémoires de + vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi, un livre + c'est un homme ou rien.--Je me soucie autant que de la fumée d'une + pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames qu'à tête reposée + et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et + combiner. Il y a dans _Lélia_ des vingtaines de pages qui vont droit + au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de + _René_ et de _Lara_. + +[Note 37: _Lélia_, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet, +est inscrite au _Journal de la Librairie_ du 10 août 1833; la deuxième +édition, au numéro du 17 août.] + + Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été Madame une telle + faisant des livres. + + Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le + public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée, en voici la + raison. + + Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot + ridicule: «Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?» ne sortira de mes + lèvres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce + rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le + rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez pas tout + bonnement par m'envoyer paître, si je m'avisais de vous le demander), + mais je puis être,--si vous m'en jugez digne,--non pas même votre + ami,--c'est encore trop moral pour moi,--mais une espèce de camarade + sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et + sans brouilles,--capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos + peignoirs[38] et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec + vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, à ce titre, + quand vous n'avez rien à faire ou envie de faire une bêtise (comme je + suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au + lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant des livres, + j'aurai affaire à mon cher Monsieur George Sand qui est désormais pour + moi un homme de génie.--Pardonnez-moi de vous le dire en face: je n'ai + aucune raison pour mentir. + +[Note 38: _Note de G. Sand_.--Il s'était habillé en pierrot et avait +mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté et imprimé, +M. de La Rochefoucauld.] + +Déjà Musset est un habitué de la mansarde de Lélia. Il dessine à ravir, +sinon toujours correctement du moins avec esprit, et de mordantes +légendes accompagnent les charges qu'il fait des amis de George Sand. +On s'amuse de ces caricatures,--qu'on se disputera bientôt, que les +collectionneurs s'arracheront plus tard[39]. + +[Note 39: On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits +et caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits. M. de +Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la série drolatique des +charges de Paul Foucher, le frère de Mme Victor Hugo, dont Musset avait +été le camarade au collège Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à +1832), et, des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai +la photographie sous les yeux. C'est un document précieux pour +l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont charmants, +excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est sensible que Musset +a été impressionné par Goya, dont il a copié une eau-forte.) Huit +portraits de George Sand, assise, étendue, fumant, rêvant, écoutant +surtout; les portraits de son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci +délicieux), de sa fille Solange, de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult, +de Ch. Didier, d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des +scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle dernier. +Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède l'album du voyage en +Italie, plein de caricatures amusantes du poète et de son amie, et de +leurs compagnons d'occasion, avec un autre album plein de souvenirs de +la vallée de l'Eure et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de +vraies oeuvres d'art. + +Mme Jaubert, la «marraine» de Musset, avait conservé un précieux recueil +de dessins de son «filleul». Toute sa société y figurait. On sait +qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon le plus remarquable de +Paris. Elle en a publié d'intéressants _Souvenirs_ (Hetzel, 1880). Cet +album a été perdu. + +Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred Tattet, +appartient à son gendre M. Tilliard.] + +Il en envoie un échantillon à son amie, une ébauche de «ses beaux yeux +noirs qu'il a outragés hier» eu les croquant,--non sans ajouter, en +anglais, «qu'il est triste aujourd'hui». + +Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche un camarade l'a éveillé +pour lui montrer une violente critique des _Débats_ sur le _Spectacle +dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_[40]. Mais le +poète ne s'en soucie guère; il écrit à son amie qu'il «a essuyé son +rasoir dessus». Le voilà sérieusement amoureux; l'aveu de son tourment +ne doit plus tarder. On va lire la lettre charmante et trop sincère +pour être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le poète se déclare +timidement, loyalement, d'une passion qui remplira sa vie. + +[Note 40: Article signé: J.S., _Journal des Débats_ du 28 juillet +1833.] + + Mon cher George, + + J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je vous l'écris + sottement, au lieu de vous l'avoir dit au retour de cette promenade, + j'en serai désolé ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour + un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous + me mettrez à la porte et vous croirez que je mens: je suis amoureux de + vous, je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. J'ai + cru que je m'en guérirais, en vous voyant tout simplement à titre + d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient + m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai pu; mais je + paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous + le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour + m'en guérir à présent, si vous me fermez votre porte. + + Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais à la + campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères ni avoir l'air de + me brouiller sans sujet. + + Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui va m'ennuyer», + comme vous dites. Si je ne suis pas tout à fait le premier venu pour + vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un + autre, ce qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous + voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez + plutôt pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espère + rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les + seules heures agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais + que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me confie à vous, non + pas comme à une maîtresse, mais comme à un camarade franc et loyal. + George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le + peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, avant votre voyage + à la campagne et votre départ pour l'Italie, où nous aurions passé + de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vérité est que je + souffre et que la force me manque. + + ALFRED DE MUSSET. + +L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il heureux? Son amie hésite +encore. Avant de s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu le +confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune des réponses de George +Sand, à cette date... La lettre suivante de Musset témoigne de son +angoisse devant le bonheur entrevu. + + ....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il + n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et + que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me + suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je + vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette + chambre où me voilà seul à présent. C'est là que je vous ai dit ce que + je n'ai dit à personne.--Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un + jour que quelqu'un vous avait demandé si j'étais _Octave_ ou _Coelio_ + [41], et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»--Une folie + a été de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me + méprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. + Si mon nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible, + quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis + embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser + ma mère. + +[Note 41: Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, _les Caprices +de Marianne_, publiée dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1833.] + + Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des + jours où je me tuerais. Mais je pleure ou j'éclate de rire; non pas + aujourd'hui par exemple. + + Adieu, George. Je vous aime comme un enfant. + +Cette fois, la sincérité du poète a été entendue. Son aveu est bien +accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er août, toutes les harpes de la +joie chantent dans son coeur: + + Te voilà revenu dans mes nuits étoilées, + Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées, + Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu! + J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire, + Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire, + Au chevet de mon lit te voilà revenu. + + Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde. + Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde; + Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé! + Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse, + N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse, + Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé. + + George Sand n'ose encore se croire, se proclamer + heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve + est beaucoup plus calme que les précédentes. + Sans lui avouer pourtant son nouveau + bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune + soleil de l'espérance n'est pas loin. + + Son confesseur lui a fait part des alternatives + de son bonheur à lui, de son mystérieux amour. + Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences; + mais George Sand entend ne causer + de jalousie à personne: + +....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'être +utile et agréable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de +plus sacré dans votre existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir +qui peut briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop l'amour, +_l'Amour_ comme vous écrivez. Quoique j'en médise souvent, comme je fais +de mes plus saintes convictions aux heures où le démon m'assiège, je +sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si +j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je +vous appellerais [42]. + +[Note 42: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 287.] + +_Lélia_ vient de paraître. Naturellement, le premier exemplaire en est +offert à Musset. Il porte cette double dédicace: sur le tome Ier: _A +Monsieur mon gamin d'Alfred,_ GEORGE; sur le tome II: _A Monsieur le +vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur,_ +GEORGE SAND[43]. + +[Note 43: Ce précieux exemplaire est en la possession de la +gouvernante] + +Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de +Musset s'est installé chez George Sand. + +Parmi les habitués de sa mansarde, il a trouvé Boucoiran et Gustave +Planche. Les allures un peu bien familières de ces deux personnages +n'avaient pas tardé à déplaire à de Musset, Mlle Adèle Colin, +aujourd'hui Mme veuve Martelet. + +Après la chronologie établie plus haut, des relations du poète avec +George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à tort qu'on a prétendu que +le personnage de Sténio dans _Lélia_, représentait Musset. M. Cabanès +(_Revue hebdomadaire_ du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent +des deux «envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle, +invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains +une lettre où Musset se plaignait amèrement à George Sand d'être +portraituré dans _Lélia_. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on +lui prête. George Sand connaissait l'oeuvre du poète: elle lui emprunta +une épigraphe, une strophe de _Namouna_ (décembre 1832), placée en +tête du deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son +caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières lettres, +en 1835, Musset lui écrira: «Ta _Lélia_ n'est point un rêve; tu ne t'es +trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio; +il est à tes côtés, il assiste à toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est +moi! moi! tu m'as pressenti...» + +Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poète +_l'Inno ebrioso_, le chant d'orgie de Sténio, dans _Lélia_. Ainsi +M. Derome critiquant (_le Livre_ du 10 mai 1883) l'excellente +_Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset_ de M. Maurice Clouard, ne +met pas en doute la paternité de ces vers.--Je ne saurais en désigner +l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George +Sand elle-même, on ne peut du moins que les juger indignes du grand +poète qui écrivait, dans le même temps, _Rolla_. son dandysme. Paul de +Musset, dans une scène de _Lui et Elle_, nous les a représentés, sous +les masques transparents de _Caliban_ et _Diogène,_ tenus à distance, +sinon tout à fait éloignés, par le nouveau maître de céans. + +Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le plaisir de montrer +jusqu'où allaient leurs immunités et privilèges. Le premier eut soin +de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, à la turque; le second se +coucha de son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise tenue +de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était aussitôt relevée de son +coussin et assise dans un fauteuil. + +Falconey[44] ne fit point semblant de remarquer les postures malséantes +des deux rustres, et déploya ses manières de gentilhomme en affectant +une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogène +s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries +blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs +d'autrefois, leurs idées surannées et leur politique rétrospective. +Edouard, nourri dans ce monde-là , l'aimait et le respectait. Il ne se +croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis des talents et +de la réputation. + +[Note 44: _Edouard de Falconey_, compositeur de musique: Alfred de +Musset. Voici les autres pseudonymes de _Lui et Elle: Olympe de B..._, +compositeur de musique: George Sand; _Jean Cazeau_: Jules Sandeau; +_Pierre_: Paul de Musset; _Hercule,_ troisième familier d'Olympe: +Laurens; _l'éditeur:_ Buloz; _le docteur Palmeriello_: le docteur +Pagello; _Ilans Flocken_: Franz Liszt; _Edmond Verdier_: Alfred +Tallet.--C'est à tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cité, +_le Livre_, n° du 10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de +_Caliban,_ Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers, +de G. Sand quand intervint Musset.] + +--Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme une classe +considérable de la société de Paris, et ce n'est pas la moins aimable. +Je tiens à honneur d'y être admis et je vous demande grâce pour elle. +Si vous ne la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle +l'est avec ses principes et ses traditions. + +Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et +d'honorable. Quand on la regarde de près, on peut s'étonner de voir tout +ce qu'un bon naturel, une probité sévère, un honneur sans tache peuvent +encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous vivons. Je +rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour +avoir un coeur ferme, une âme noble et généreuse, et je ne saurais dire +ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup +de politesse... + +--Et une tenue décente, ajouta Olympe. + +--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogène. + +--Pour vous-même, et à vous-même. + +--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien élevé pour +votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis. +Contentez votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je +demeure: écrivez-moi. + +--Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous reviendrez bien sans +qu'on vous rappelle[45]. + +[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12, +Paris, Lemerre.] + +Gustave Planche était une vieille connaissance de Musset. En dehors de +toutes questions littéraires, leur antipathie réciproque datait des +suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Devéria. Ce bal était resté +fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous +lequel l'avait portraituré le peintre lui-même. Son ami Paul Foucher +était en archer de la même époque,--accoutrement sous lequel Alfred +l'avait croqué dans maintes caricatures[46]. On vantait déjà les succès +d'élégance et de charme du poète de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave +Planche n'était point sans envie, sous l'apparente équité de son âme. +Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux mêmes +fréquentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus +tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de cette éternelle +caste des plébéiens parvenus dans les lettres: leurs débuts pénibles +étalent un orgueil dévoré de rancunes. + +[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours +dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec Mme Mélanie Waldor, +un bas-bleu assez ridicule, le poète s'était permis de célébrer cette +danse inoubliable dans une petite pièce dont l'impertinence fit +scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cénacle romantique,_ +six strophes signées «Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu +l'autographe de Musset lui-même. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15 +septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idée: + + Quand Mme W... à P... F... s'accroche, + Montrant le tartre de ses dents, + Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche + S'incruste à ses muscles ardents... + +--Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse d'Alexandre +Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du +10 oct. 1886.)] + +Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux jeunes filles, Mlles +Champollion et Hermine Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred de +Musset semblait préférer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers +dans le même salon. Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait +Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. «Il s'avisa de dire un soir +que, du coin où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable +déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. On +en chuchota aussitôt. La jeune fille reçut l'ordre de refuser les +invitations de son danseur habituel. Aux regards mélancoliques de la +victime, Alfred comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, et, +comme il n'avait rien à se reprocher, il demanda des explications avec +tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'à la +source du méchant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur, +il fut obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du père +se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce père irrité guetta le +calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47].» + +[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80. +Petit in-12, Paris, Lemerre.] + +L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. La mésaventure de Planche +excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'évoquant les souvenirs +de son enfance,--elle était de beaucoup plus jeune que ses frères,--me +rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: «Quand le feu de +Planche s'éteint, disait-on, il ne demande plus: «Donnez-moi du bois», +mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que c'est à Mlle Hermine Dubois +qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Pépa_, un des +plus purs joyaux de son oeuvre. + +L'inimitié de Planche pour Musset devait s'accroître avec la renommée +du poète. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser. +L'amitié de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le +dernier coup à son âme jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche +est sensible dès le milieu de juillet 1833. L'exécution du pauvre +_Diogène,_ que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement précédé +l'installation du poète au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela +avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus réservés. +Il ne devait lire _Lélia_ qu'un mois après Musset, huit jours après +l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne l'envoi autographe de +l'auteur: «_A Gustave Planche, son véritable ami_, GEORGE SAND, 15 août +1833[48].» Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un dépit violent +couvait, dans son âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie par +une action d'éclat. + +[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique +de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.] + +Les attaques commençaient à pleuvoir sur _Lélia_. L'_Europe littéraire_ +se signala particulièrement dans ce sens. Cette publication toute +récente publia coup sur coup deux articles signés Capo de Feuillide, où +George Sand était violemment prise à partie[49]. «Je suis très insultée, +comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à Sainte-Beuve, et j'y suis +fort indifférente, mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et +au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre +part que vous vouliez répondre à _l'Europe littéraire_ dans la _Revue +des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre +coeur vous le conseille [50].» La même lettre est toute consacrée à ses +rapports nouveaux avec Alfred de Musset et à son attitude vis-a-vis de +Planche. Elle a pris le parti de l'éloigner non sans lui promettre une +éternelle estime. Mais Planche ne s'est point résigné; il ne désespère +pas de reconquérir un coeur dont le désir l'obsède,--fort de l'amitié +qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congédiant +à demi. Il a réfuté le premier article par une réponse «à la critique +entêtée», dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août; il réplique à +la seconde attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins à Capo de +Feuillide. On n'en reçut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un +certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut +tout remué. Planche prit pour témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de +Feuillide, MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se battit au pistolet; mais +la rencontre n'eut d'autre résultat que de déplaire singulièrement à +George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent de l'incident pour +s'étonner des droits que croyait avoir Gustave Planche à la défense de +l'auteur attaqué[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en +vingt-quatre strophes de six vers, relatant les épisodes de ce duel, et +qui circula parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre[52]. Un +beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, daté de ce mois d'août 1833, +nous renseigne sur la noble indifférence où insultes, commentaires et +polémique laissaient l'auteur de _Lélia_, alors dans la sérénité de son +amour: + +[Note 49: _L'Europe littéraire_, numéros du 9 août (la Vie +littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique +sur _Lélia_). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à _l'Europe +littéraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.] + +[Note 50: Lettre du 25 août 1833. _Revue de Paris_, numéro du 15 +novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_ +que le 29 septembre 1833.] + +[Note 51: Dans une revue littéraire, _le Petit Poucet_, du 1er +septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'événement, +dont nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause +de _Lélia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les +autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or, +si _Lélia_ est de M. Sand, je ne sais trop à quel titre M. Planche s'est +constitué le _bravo_, le _majo_ de cet écrivain. A moins que M. Sand +ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est +incompréhensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de +douter en lisant _Lélia_, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette +femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise par une +démarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconséquente et irréfléchie.»] + +[Note 52: _Complainte historique et véritable sur le fameux duel qui +a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris, +à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes +manières_, etc. Publiée dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le +V. de Spoëlberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: «Après +l'avoir d'abord attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de +Brizeux, le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand +l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»] + + + Telle de l'_Angélus,_ la cloche matinale + Fait dans les carrefours hurler les chiens errants, + Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale, + O George, a fait pousser de hideux aboiements. + + Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle, + Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants; + Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale + Qui soulève les mers, fait baver les serpents. + + Tu n'as pas répondu, même par un sourire, + A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus + Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus. + + Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre, + Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté + Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté[53]! + +[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouvé dans les cartons de +Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la _Revue moderne_ de +juin 1865.] + +Bien assurée maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand +n'hésitait plus à s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le 25 +août: + +...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de +Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne +m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous +la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes +susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans[54], une autre fois +pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable. +Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas +été aussi usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je +le sens. + +[Note 54: Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute +platonique, comme en témoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand +que possède M. de Lovenjoul.] + +[Note 55: Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.] + +Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il m'a repoussée, +j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin d'être affligée et méconnue, +je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est +un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose +dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part et +surtout là . Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai +refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de +l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et +l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des +douleurs que je croyais accepter. + +Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures +de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi... +Je suis dans les conditions les plus vraies de régénération et de +consolation. Ne m'en dissuadez pas[56]. + +[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.] + +«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-là qu'il faut parler,» +a écrit Musset, évoquant, dans la _Confession d'un Enfant du Siècle_, +cette période fortunée de son amour[57]. La vie chez George Sand était +joyeuse. A côté de ses dessins humoristiques, le poète nous a laissé un +croquis plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants. + +[Note 57: _Confession_, 3° et 4° parties.] + + George est dans sa chambrette + Entre deux pots de fleurs, + Fumant sa cigarette, + Les yeux baignés de pleurs. + + Buloz assis par terre, + Lui fait de doux serments; + Solange par derrière + Gribouille ses romans[58]. + + Planté comme une borne, + Boucoiran tout mouillé + Contemple d'un oeil morne + Musset tout débraillé. + + Dans le plus grand silence, + Paul[59], se versant du thé, + Écoule l'éloquence + De Ménard tout crotté. + + Planche saoul de la veille + Est assis dans un coin + Et se cure l'oreille + Avec le plus grand soin[60]. + +[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mère.] + +[Note 59: Paul de Musset.] + +[Note 60: Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard _(Revue +_de Paris_ du 15 août 1896). Les trois strophes qui suivent sont +Inédites.] + + La mère Lacouture[61] + Accroupie au foyer + Renverse la friture + Et casse un saladier; + + De colère pieuse + Guéroult[62] tout palpitant, + Se plaint d'une dent creuse + Et des vices du temps. + + Pâle et mélancolique, + D'un air mystérieux, + Papet[63], pris de colique, + Demande où sont les lieux... + +[Note 61: La cuisinière de George Sand. ] + +[Note 62: Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste +et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école +saint-simonienne.] + +[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.] + +Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements de la société de +ce couple génial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la +publication de _Lélia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimité des +soirées de déguisement, pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles. +Tel ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre Pierrot des Funambules, +déguisé en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe +Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, travesti en servante +cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65]. + +[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août +1833.] + +[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.] + +C'est sans doute à cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce +sonnet du poète à sa bien-aimée: + + Puisque votre moulin tourne avec tous les vents, + Allez, braves humains, où le vent vous entraîne; + Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine, + Je vous ai trop connus pour être de vos gens. + + Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène + Je garde contre vous ni colère ni haine, + Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps. + Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants. + + Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse, + Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse, + Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux: + + «Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie; + Voilà le sentier vert, où, durant cette vie, + En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66].» + +[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées aux +pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent +pas dans les oeuvres du poète.] + +George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce +qui avait été le plus malade en elle, son coeur, «n'était plus en danger +de désespoir et de mort». Elle l'écrivait, le 21 septembre, à son +confesseur ordinaire: + +«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache +davantage à _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites +choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les +belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il +est, il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa +préférence m'a été précieuse.... Après tout, voyez-vous, il n'y a que +cela de bon sur la terre[67].» + +[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.] + +Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité de son nouvel amour. Que +devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la même +femme la lettre pourtant réfléchie où, dans son perpétuel besoin de +justification, elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà mort +quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouvé avec elle un souffle, une +convulsion dernière[68]!...» + +[Note 68: Publiée par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numéro de juin +1896.] + +Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment +qu'elle n'aime plus.... + +La liaison d'Alfred de Musset était maintenant connue de tous. Installé +à peu près complètement chez George Sand depuis les premiers jours +d'août, il y devait rester jusqu'en décembre. Sa mère s'était aperçue +de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares +apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mère indulgente et faible, +qui se savait adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son père +était mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommée autorisait cette +indépendance. + +[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'aîné, +Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre +cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, la célèbre fontaine de +Bouchardon.] + +Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller +cacher leur bonheur dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent +à Franchard où il passèrent une quinzaine. «Laurent fut admirable, +d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours +de cette union, a écrit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'était élevé +au-dessus de lui-même, il avait des élans religieux, il bénissait sa +chère maîtresse de lui avoir fait connaître enfin l'amour vrai, chaste +et noble qu'il avait tant rêvé....» Paul de Musset insiste également +dans _Lui et Elle_ sur la prospérité de cette lune de miel. George Sand +était alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse. +Le souvenir de ces journées heureuses hanta souvent, plus tard, les +heures tristes de Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...» + +Celle-ci, retraçant cette existence radieuse dans la forêt, assombrit +tout à coup le tableau par l'exposé de querelles légères qui devaient, +dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espèce d'hallucination +qu'eut Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit _son double_, mais +vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut à un +déséquilibre profond du poète, le rendant incapable «de goûter la vie +douce et réglée qu'elle voulait lui donner». Musset racontait lui-même +cette vision singulière[70]; mais rien n'autorise à croire que leurs +joies furent dès lors traversées de soucis et de craintes. Les +caricatures du poète, datées de ces heureux jours d'automne, étaient +toutes plaisantes. L'une d'elles représente George Sand à cheval, vue +de dos, et à droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau +s'envole,--avec cette légende: «Admirable sang-froid du cheval nommé +_Gerdès_, à la vue d'un danger imprévu.--Scène des montagnes où l'on +voit la qualité de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.» + +[Note 70: Peut-être y fait-il allusion dans la _Nuit de Décembre_.] + +Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement paisibles. Ces +deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner +littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel étaient exclus +Planche, Boucoiran et Laurens («Don Stentor» ou «Hercule», dans _Lui et +Elle[71]_»), ce qui causa grande rumeur parmi les habitués. Ils avaient +renouvelé le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un +que l'autre. Dans les soirées intimes du quai Malaquais, on trouvait +Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant +Toujours. + +[Note 71: Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre +Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta +de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec Chopin, des _Souvenirs +d'un voyage d'art._ On n'a rien écrit des relations de George Sand +avec Laurens, tôt disparu de son orbite, que Paul de Musset représente +pourtant comme le dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui +_et Elle,_ p. 19).] + +Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une réelle +valeur d'art, constituent un document iconographique et littéraire +précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe Brisson, qui a eu la +bonne fortune de voir récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de +Lovenjoul, les albums de la société du quai Malaquais (1833-1834), +contenant portraits et charges des habitués de la «mansarde» de George +Sand, en a donné une intéressante description, dans un récit de sa +visite à l'érudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]: + +«Les révélations qui viennent de se produire, la publication des lettres +de G. Sand prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées; on pénètre, +en les parcourant, dans l'existence même des deux amants; il semble +qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux +à l'excès; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier +feuillet, Musset a griffonné des lignes qui s'entre-croisent dans un +désordre pittoresque et que je transcris exactement: + + _Le public est prié de ne pas se méprendre_ + CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND + _le réceptacle informe de ses aberrations mentales_ + _et autres_. + + _Je soussigné, Mussaillon_ Ier, + _déclare que mon album n'est pas si cochonné_ (sic) _que ça_. + _Celui qui a inscrit mon nom_ + _sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est + vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand_. + + MUSSAILLON Ier. + +[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de +Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer à +M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album de Venise», lequel +appartient à Mme Lardinde Musset.] + +«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poète et +représentant pour la plupart son amie, couchée, debout, fumant la +pipe, accoudée sur un balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à +l'orientale. Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute, +très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'oeil +impérieux[73]. Musset se divertit aussi à croquer les amis absents: la +moue dédaigneuse de Mérimée, avec cette légende: _Curvajal renfonçant +une expansion;_ la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et +au-dessous: _Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle +infortunée_. Il se met lui-même en scène, les cheveux au vent, la +redingote pincée à la taille, les chevilles serrées dans un pantalon à +la hussarde, et il inscrit dans un coin: _Don Juan allant emprunter dix +sous pour payer son idéale_ (sic) _et enfoncer Byron._ Voici plus loin +une sorte de rébus: un oeil, une bouche, une mèche de cheveux, une +verrue surmontée d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits +distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par +Musset: _Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide_. Enfin, +voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs dénominations +grotesques le tabellion du _Chandelier_ et le futur baron d'_On ne +badine plus avec l'amour _... [74]. Je copie: «Le chevalier _Colombat du +Roseau Vert_ et l'abbé _Potiron de Vent du soir_ devisent en humant une +prise de tabac; le baron _Prétextât de Clair de lune_ rêve en songeant +à sa belle; le marquis _Gérondif de Pimprenelle_ erre dans ses jardins. +Ces croquis témoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi +puérile... Musset devait être extrêmement gai, quand il n'était pas +tourmenté par la débauche ou la maladie. Il était infiniment plus jeune +de caractère que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et le +dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-être le tort de +prendre trop au sérieux...». + +[Note 73: Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à +l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,--caricatures pour +la plupart datées de 1834,--ceux d'Alexandre Dumas, «Antony-Louverture +charpentant un viol»; de Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et, +trois charges de Paul Foucher.] + +[Note 74: Ces derniers dessins,--à la plume, très soignés, serrés +comme des illustrations du xviii° siècle--sont encore de l'automne +1833.] + +Mais bientôt cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop +ouvertement de leur intimité, et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce +projet caressé à deux ne tarda pas à devenir une idée fixe. + +Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à +moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa +mère. Un matin,--nous venions de déjeuner en famille,--il paraissait +préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que +lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un +air d'hésitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des +précautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant +qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande +fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. «Jamais, lui +répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je +regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition +sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma +permission.» + + Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant + dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit + que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il + changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de + ses projets.--«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point; + s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi.» + + Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de + départ. Ce soir-là , vers neuf heures, notre mère était seule avec sa + fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait + à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui + parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue + se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, + disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. + Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y + employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, + puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment + d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en eût dit Alfred, + ce fut sa mère qui pleura. + + Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à + la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais + augure[75]. + +[Note 75: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 121.] + +Ces circonstances de mauvais _augure_, Paul de Musset les raconte dans +_Lui et Elle_: ce n'était rien moins que le fait du treizième rang +occupé dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait +George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en +passant sous la porte cochère, et le renversement d'un porteur d'eau +en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poète n'était pas +superstitieux, et l'_oisillon_ riait de tout son coeur. + + + +IV + +Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent à Avignon par le +Rhône. Sur le bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait son +consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques +jours par son esprit mordant et ses blagues de célibataire sans +préjugés. George Sand, dans l'_Histoire de ma vie_, insiste sur +l'impression à la fois agréable et pénible qu'il lui laissa. Causeur +pénétrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de +ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhône eut d'amusantes +péripéties. «Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix, +écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau +à vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il +(Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa raisonnablement, et, +dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint +quelque peu grotesque et pas joli du tout[76].» Deux dessins de Musset, +dans l'album du voyage à Venise, présentent la charge de Stendhal, +d'abord de profil, énorme et grave sous sa redingote opulente, puis +gracieux avec ses bottes fourrées et son manteau à triple collet, +dansant devant une servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua +ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la +cathédrale. Ils se séparèrent à Marseille[77]. + +[Note 76: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.] + +[Note 77: Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle a +trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 décembre 1833. +(_Correspondance_, I.)] + +Musset et son amie s'arrêtèrent quelques jours à Gênes. Elle y eut un +accès de fièvre. Une lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé +des galeries de tableaux et des jardins de cette ville. C'est durant +ce séjour de Gênes, à en croire Paul de Musset, que leur serait +malheureusement apparu le contraste de leurs natures et de leurs +éducations, dans la compagnie de deux jeunes Italiens connus sur le +bateau qui les avait amenés de Marseille. + +George Sand elle-même, dans _Elle et Lui_[78], place à Gênes leurs +premiers malentendus. Mais son roman est peu précis, quant à la +succession des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle reproche +ici à Laurent devant Thérèse malade, doit se rapporter aux premiers +jours de Venise[79]. + +[Note 78: _Lui et Elle_, 83 et sq.] + +[Note 79: _Elle et Lui_, 121 et sq.] + +De Gênes, tous deux se rendirent par mer à Livourne. Une caricature +d'Alfred les représente, sur le bateau, en costume de voyageurs, _Elle_, +appuyée au bastingage, la cigarette aux lèvres, _Lui_, en proie au mal +de mer, avec cette légende: _Homo sum et nihil humani a me alienum +puto_. + +George Sand raconte qu'en proie aux frissons et défaillances de la +fièvre, elle visita Pise et le Campo Santo, dans une grande apathie; que +presque indifférents à la suite de leur voyage, ils jouèrent à pile ou +face Rome ou Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence[80]. Leur +séjour à Florence fut de courte durée, George Sand toujours malade, +et Musset préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à tirer des +chroniques locales. Ce drame est devenu _Lorenzaccio_. Ils traversèrent +seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, à +Venise. + +[Note 80: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.] + +On a retrouvé récemment une saisissante page de George Sand, racontant +leur entrée à Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a +pas écrit; mais l'identité parfaite des personnages avec elle et son +compagnon en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le voici[81]: + +[Note 81: Publié par M. de Lovenjoul. _Cosmopolis_ de mai 1896.] + + Il était dix heures du soir lorsque le misérable _legno_ qui nous + cahotait depuis le matin sur la route sèche et glacée s'arrêta à + Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le + rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. + Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot + de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je + vis rien, ni la grève, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des + bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait + dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette + gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un + cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps était + calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que + trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre + eux une conversation suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu. + Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de + l'archipel vénitien où, au moindre coup de vent, des courants + terribles se précipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne + savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et + bordé d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. + Dans ces ténèbres, dans ce tête-à -tête avec un enfant que ne liait + point à moi une affection puissante, dans cette arrivée chez un + peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous + n'entendions pas même la langue, dans le froid de l'atmosphère dont + l'abattement de la fièvre ne me laissait plus la force de chercher à + me préserver, il y avait de quoi contrister une âme plus forte que la + mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout propos m'a donné un + fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui + m'eût prédit que cette Venise, où je croyais passer en voyageur, sans + lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques + impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon être, de mes + passions, de mon présent, de mon avenir, de mon coeur, de mes idées, + et me ballotter comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur + ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible jouet, + avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise allait me séparer + violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte + implacable, aux prises avec le désespoir, la joie, l'amour et la + misère? + + Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer; je lui aurais + répondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout + ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut + arriver peut être supporté, car tout ce qui peut être supporté peut + aussi ne pas arriver. + + Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des coulisses qui + servent de double persiennes aux gondoles, et regardant à travers la + glace, s'écria:--Venise! + + Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit! + Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca; le temps + s'était éclairci, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces + vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité + reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune + mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures + élégantes et des masses splendides. Peu à peu, elle blanchit, se + contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et + bizarres, elle commença d'éclairer les trésors d'architecture variée + qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers. + + Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la + Giudecca, nous vîmes passer successivement sur la région lumineuse de + l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beauté sublime, d'une + grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente + du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles chrétiens + soutenus par mille colonnettes élancées; surmontées d'aiguilles + légères; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la + nuit pour de l'albâtre quand la lune les éclaire; la vieille Tour de + l'Horloge avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières + des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, géant isolé, au + pied duquel, par antithèse, un mignon portique de marbres précieux + rappelle en petit notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel; + enfin, les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux + colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. Ce tableau + ainsi éclairé nous rappelait tellement les compositions capricieuses + de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture, + dans notre mémoire, ou dans notre imagination. + + --Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela est beau comme le + plus beau rêve. Voilà Venise comme je la connaissais, comme je la + voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers. + Et cette lune qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa + poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais + pour notre réception? Quelle magnifique entrée! Ne sommes-nous pas + bénis? Allons, voilà un heureux présage. Je sens que la Muse me + parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis + Gênes sans pouvoir mettre la main dessus! + + Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas... + +Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant à se sentir à Venise. La +somptueuse inconsolée, l'éternelle impératrice des lagunes, cité +dolente de ses rêveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants +romantiques, lui épargna la déception qu'il avait redoutée. + +Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux +palais transformé en _albergo_, à l'entrée du Grand Canal, devant la +_Salute_, près de la glorieuse place Saint-Marc. C'était l'hôtel +Danieli ou _Albergo Reale_ dont le dernier occupant avait été un comte +Nani-Mocenigo[82]. + +[Note 82: Ancien palais Bernado-Nani.--Mme Louise Colet raconte +longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de +l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli: deux chambres, +sur une ruelle, aboutissant à un grand salon tendu de soie bleu foncé +qui regardait la _Riva dei Schiavoni._ Balzac aurait occupé le même +logement en 1835.--Cf. L. COLET, _l'Italie des Italiens_, t. I, p. 249. +In-18, Paris, Dentu, 1862.] + +Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se rattachait au séjour de Byron. +«Jadis lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal--«_Aveva +tutto il palazzo, lord Byron_», leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète +anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus +tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_: «J'irai à +Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette +cité féerique, le grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix +sous par jour; là je m'inspirerai de tous les les souvenirs que l'auteur +de _Lara_ doit y avoir laissés[83].» + +[Note 83: MAURICE CLOUARD, _Alfred de Musset et George Sand (Revue de +Paris_ du 15 août 1896).] + +Le charme dolent de Venise, la séduction nostalgique de la dernière +capitale du Rêve, enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une fois +goûté. C'était le dernier voeu de Théophile Gautier d'endormir ses jours +dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé pour +Robert Browning et Richard Wagner. + +George Sand, toujours languissante de sa fièvre de Gênes, s'était +cependant mise au travail. A peine installée, elle abordait la tâche +qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus tôt possible un roman +à Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en +distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise. +Et sans doute, elle pressait son compagnon de l'imiter[84]. Musset +regardait, écoutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant +des notes, flânant surtout, vivant la vie vénitienne. Bientôt son amie +dut garder la chambre, décidément influencée par la _malaria_. Tout en +continuant ses promenades, manqua-t-il d'égards envers cette compagne +souffrante, plus âgée que lui de six ans et surtout occupée de ses +productions littéraires? Nous l'examinerons plus loin. Voici que +Musset va tomber lui-même gravement malade. Ceci va jeter entre eux un +troisième personnage, leur médecin, le docteur Pietro Pagello. Sans +l'exceptionnelle qualité de ses deux partenaires, il serait malaisé de +le mettre en scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle +rumeur qui a divulgué depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise, +a fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui +est essentiel au récit de ce roman d'amour. Né en 1807, à +Castelfranco-Veneto, il a passé sa vie à Venise d'abord, puis à Bellune +comme médecin principal de l'hôpital civil. Il y demeure, entouré d'une +nombreuse famille et fort estimé. + +[Note 84: Dans son roman de _Lui_, curieux à plus d'un titre (1860), +Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables du +poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et leurs amants, durant +la réclusion volontaire de G. Sand a l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse +peut-être s'y trop fier pour les détails, cette partie de son livre +laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler. _(Lui,_ +pp. 161-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le +récit du poète lui-même,--qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.] + +Habile et intelligent dans sa profession, avec de vrais dons de poète, +il était d'une franche beauté, forte et plantureuse, quand il connut G. +Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en témoigne. +Sans insister sur son caractère moral, disons du moins que le Smith +de la _Confession d'un enfant du siècle_ nous paraît être de tous ses +portraits romanesques le plus proche de la vérité. + +Quoique cette aventure, après soixante-deux ans, ne relève plus guère +que de l'histoire littéraire, on conçoit les répugnances du docteur +Pagello à en entretenir le public[85]. Je n'ai pas hésité cependant à +faire connaître un document précieux qui devait éclairer singulièrement +cette aventure fameuse. + +[Note 85: Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même +une allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé pour la +première fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans +une lettre au _Corriere della Sera_ (traduite au _Figaro_ du 14 mars +1881). Au cours de la même année, un rédacteur de l'_Illustrazione +italiana_, qui l'avait interrogé sur ses aventures de Venise, cita +quelques fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à +demi-mot. Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences +littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs +lecteurs!] + +Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto, l'hôte d'une +Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme +je m'enquérais des traces laissées par G. Sand et Musset à Venise, elle +voulut bien demander à la fille aînée du médecin de Bellune, laquelle +habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possédait. Avec +plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un mémorial +autographe de cette histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,--le +tout inédit, comme le prétendait la famille de Pagello. + +Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites en effet; le journal du +docteur l'était moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans _un +volume_ introuvable, et parfaitement inconnu, où, parmi des essais +dramatiques et littéraires de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé le +mémorial du médecin de Bellune[86]. Aux premières lignes, j'ai reconnu le +texte même du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion à le faire +connaître.... En le traduisant pour la première fois, je l'ai accompagné +d'un récit synthétique du drame de Venise, d'observations et de maints +détails inédits[87]. + +[Note 86: LUIGIA CODEMO. _Racconti, scene, bozetti, produzioni +drammatiche,_ 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal de +Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo, figure sous +ce titre: _Sandiana_ au premier volume (pp. 155-188).] + +[Note 87: _L'histoire véridique des amants de Venise_, dans le +_Gaulois_ des 16 et 17 octobre 1896.--_La vie de George Sand et du +docteur Pagello à Venise_ et _Sand-Musset-Pagello: le retour en France,_ +dans l'_Echo de Paris_ des 20 et 21 octobre 1896.] + +Le journal intime de Pagello est de peu de temps postérieur aux +événements qu'il évoque.--Écoutons le docteur raconter comment il entra +en relations avec le couple français de l'hôtel Danieli. + + Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études médicales, je + commençais à me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur + le quai des Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et lettré + de goût. En passant sous les fenêtres de l'_Albergo Danieli_ (ou + Hôtel-Royal), je vis à un balcon du premier étage une jeune femme + assise, d'une physionomie mélancolique, avec les cheveux très noirs et + deux yeux d'une expression décidée et virile. Son accoutrement avait + un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux étaient enveloppés d'un + foulard écarlate, en manière de petit turban. + + Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée sur un col blanc + comme neige et, avec la désinvolture d'un soldat, elle fumait un + paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis à ses côtés. Je + m'arrêtai à la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement: + + --Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante fumeuse... + tu la connais peut-être? + + --Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaître. Cette + femme-là doit être en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup + voyagé, dis-moi quels sont tes sentiments à son endroit. + + --Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes + les couleurs, je ne saurais rien décider de raisonnable: peut-être + Anglaise romanesque ou Polonaise exilée, elle a l'air d'une personne + de haut rang; elle doit être étrange et fière. + + Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, où nous nous + séparâmes. + + Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois (lequel était + Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscrétion en le révélant). + Il était à table avec sa famille. Je me montrai un peu préoccupé; il + s'en aperçut et, se tournant vers sa femme: + + --Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment à + certaine belle fumeuse.... + + --Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, répondis-je, mais + que je puis vous assurer être une Française pur sang. Je lui ai fait + visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est déjà une de mes + clientes; elle a voulu mon adresse. + + --Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux. + + --Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli vint chez moi et + je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un + petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, me pria de la + soulager d'une forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai + une saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant elle fut + soulagée. En me congédiant, elle me pria de revenir, si elle ne me + faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inséparable, me + reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, + et voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un + pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: «Tu reverras cette + femme et elle te dominera....» + + Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un éclat de + rire de mes hôtes, qui me déclarèrent _amoureux_.... «--Non, non, + répondis-je, pas encore!--Mais qui est donc cette étrangère? demanda + la Bianchina.--Je ne sais, lui répondis-je.--Mais pourquoi + n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son nom et sa + provenance?--Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.--Ah! + ah! il est amoureux et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....» + + Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels faisant ma visite + à peu près journalière aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait + souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la + dernière enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette + lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et son mari + assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci[88]: + +[Note 88: Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un +article anonyme de l'_Illustrazione italiana_ (de Rome) du 1er mai +1881. Sous ce titre: _Une lettre inédite de George Sand,_ l'auteur +l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de Musset, G. Sand et +Pagello à Venise, et d'extraits de lettres à lui récemment adressées par +ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul, +sur le texte photographié de l'autographe qui appartient à M. Minoret. +(_Cosmopolis_ du 15 avril 1896).] + + Mon cher monsieur Païello (Pagello), + + Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un + bon médecin, pour conférer ensemble sur l'état du malade français de + l'Hôtel-Royal. + + Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus + que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête excessivement + faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme + d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un + poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, + le vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué, et ont + excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une + chose d'importance. + + Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une + nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes + autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A présent, il est + toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni + ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, + demande son pays, et dit qu'il est près de mourir ou de devenir fou! + + Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la + surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une + saignée pourrait le soulager. + + Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, et de ne pas + vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition + indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et + je suis dans une grande angoisse de la voir en cet état. + + J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que peuvent espérer + deux étrangers. Excusez le misérable italien que j'écris. + + G. SAND. + +Ce premier récit n'est pas conforme à la légende accréditée par Paul de +Musset. D'après celui-ci, Rebizzo, «_l'illustrissimo dottore Berizzo,_ +un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé d'une perruque jadis noire +et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'emblème +décrépit», serait le médecin, le premier médecin, qui aurait introduit +Pagello chez Musset. + +Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, représente un +buste de vieillard penché, une lancette à la bouche, disant: _Non v'é +arteria_.... + +Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère, était-il Rebizzo? Je ne le +pense pas, quoique tous les biographes l'aient répété. + +Le récit de Pagello donne déjà un signalement contraire. Un article du +_Figaro_ de 1882, signé «Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt Mme +Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appelé ce premier médecin +le docteur Santini[89]. + +[Note 89: _Figaro_ du 28 avril 1882.--LOUISE COLET, _l'Italie des +Italiens_, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document qui a +sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier Danieli (1859), Mme +Louise Colet lui fait dire: + +«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut +gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna. + +--Un vieux docteur, dites-vous? + +--Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui faisait les +saignées et donnait les purgatifs, comme c'était alors l'usage à Venise. +Depuis, l'élève du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu +docteur à son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le +parrain de sa fille aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce +diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes.... + +--Était-il bien beau, ce Pietro Pagello? + +--Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien.»] + + +Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'étaient des amis +de Pagello; ils voulurent prêter quelque argent à George Sand, ainsi +qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de +Venise, nous montre un vieux ménage endimanché, à la toilette ridicule, +où je me plais à reconnaître _la Bianchina_ et son mari, tels que nous +les fait entrevoir le récit de Pagello.--Revenons à son journal. Le +jeune docteur a remis à ses aimables confidents la lettre que nous avons +citée: + + Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le feuillet. + Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature + qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix: _«George Sand!»_ + + Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au malade français, + quelle maladie il avait et qui il était. Je leur répondis:--Le jeune + patient est alité avec une maladie grave que nous avons jugée, mon + collègue et moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il se + nomme Alfred de Musset. + + --_Per Bacco!_ s'écria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la + Lune! Connais-tu ses poésies? + + --Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande + fantaisie un peu désordonnée, mais en même temps délicate. + +Cette lettre de George Sand à Pagello est importante. On n'en a pas fait +ressortir la valeur décisive sur le développement de cette histoire +d'amour. Elle démontre d'abord que des relations antérieures existaient +entre lui et le couple de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon +n'était pas restée, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration +du jeune Italien, quand _le hasard_ le lui amena dans la personne du +médecin demandé pour sa migraine. Elle songea de nouveau à lui pour +remplacer l'imbécile docteur, premier appelé au chevet de Musset +gravement atteint. Son malade était, du moins, encore «la personne +qu'elle aimait le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera du +sort du poète, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir +en tragédie. + +Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouvé George Sand et Alfred +de Musset? George Sand, étalant la première, des récriminations, au +lendemain de la mort du poète, dans un roman à clef, _Elle et Lui_, +«procès-verbal de nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp, +se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines, du moins de +négligences cruelles de la part de Musset, d'indifférence et d'abandon. +Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres, des témoignages trop +contradictoires de leur état d'âme avant la crise qui doit assombrir à +jamais cet amour, pour qu'on puisse rien établir de précis... + +George Sand essayant, _huit mois plus tard_, de retracer à son amant +cette phase douloureuse, lui écrira: + + De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à toi, à Venise? + Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de + l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme + malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon + enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en + souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire + tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là , jamais je ne + me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon + travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois + cents lieues[90] et abandonnée avec des paroles si offensantes et si + navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux + abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne + me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux + a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le + casino Danieli: «George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon, + mais _je ne t'aime pas_.» Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me + saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, + je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais + pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans + entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée + entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons + camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu + t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu + me dis que tu craignais[91]... Nous étions tristes. Je te disais: + «_Partons_, je te reconduirai jusqu'à Marseille», et tu répondais: + «Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque + nous y sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais + guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais + quand je l'aurais aimé dès ce moment-là , quand j'aurais été à lui dès + lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui + m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, + que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit + aussi: «_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés_[92].» + + + +[Note 90: Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le +poète.] + +[Note 91: Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.] + +[Note 92: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.] + +Voilà des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au +lendemain de la crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à son +silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas +écrit: «Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et +de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des +torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien +sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes +quittés[93]...» + +[Note 93: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896, p. 7.] + +Musset également, en parlant de Venise, désespéré d'elle et de +lui-même, ne lui jette-t-il pas cet aveu «qu'il a mérité de la +perdre[94]»..._--Lettres d'amants encore enchaînés l'un à l'autre!--C'est +par des documents plus précis que nous parviendrons à reconstituer le +vraisemblable de leur navrante histoire. + +[Note 94: V. plus loin.] + +Voilà donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et +Alfred de Musset (février 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de +la belle étrangère de l'hôtel Danieli. Rendons la parole à son journal. + + Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George + Sand veillait avec moi des nuits entières, à son chevet. Ces veillées + n'étaient pas muettes et les grâces, l'esprit élevé, la douce + confiance que me montrait la Sand, m'enchaînaient à elle tous les + jours, à toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions de + la littérature, des poètes et des artistes italiens; de Venise, de son + histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais à chaque nouveau + trait, elle m'interrompait en me demandant à quoi je pensais. Confus + de me sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle, je me + prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me + disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus + fine expression: «Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille + questions!» Je restais muet. + + Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner de son lit + parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir, + nous nous assîmes à une table près de la cheminée. + + Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'écrire un roman + qui parle de la belle Venise? + + --Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit + à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais étonné, + contemplant ce visage ferme, sévère, inspiré; puis, respectueux de ne + pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la + table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la moindre + attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand + déposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la + tête entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette + attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le + feuillet où elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite, + prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred qui dormait, + et s'adressant à moi: + + --Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille? + + --Oui, répondis-je. + + --Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin. + +Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai de lire ce +feuillet... + +Qu'était cette page remise par George Sand à Pagello? «Un splendide +morceau poétique», avait écrit le fils du docteur, avant que son père ne +se décidât, récemment, à le laisser publier. Un morceau à double fin, un +chapitre de roman imaginé par George Sand pour se déclarer à Pagello. +Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a raconté +M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même (lettre citée par le +Dr Cabanès[95]). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda à qui +remettre ce pli. «--_Au stupide Pagello_», écrivit George Sand sur +l'enveloppe. + +[Note 95: _Revue hebdomadaire_ du 1er août 1896.] + +Sans reproduire avec le récit du docteur, cette «déclaration» +mystérieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut +la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te +haïrai-je.» Elle ajoutait qu'observant devant l'intéressé lui-même la +beauté de cette page, digne de l'auteur de _Lélia_,--sa propre héroïne +sans doute,--Pagello lui avait répliqué par les premières paroles du +roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal[96]?» + +[Note 96: L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.] + +La déclaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une +interview récente, obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,--interview des +plus méritoires, celui-ci, nonagénaire et sourd, n'entendant pas +le français,--M. le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise de son +interprète, M. le Dr Just Pagello son fils, à lui livrer ces feuillets +mémorables[97]. + +[Note 97: Dr A. CABANÈS, _Une visite au Dr Payello. La déclaration +d'amour de George Sand_.--_Revue hebdomadaire_ du 24 octobre 1896.] + +On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres +de _Lélia_. + + _En Morée_. + + Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le + même langage; avons-nous du moins des coeurs semblables? + + Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions + douces et mélancoliques: le généreux soleil qui a bruni ton front, + quelles passions t'a-t-il données? Je sais aimer et souffrir, et toi, + comment aimes-tu? + + L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace + de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta + passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis + auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, + avec désir, avec inquiétude. + + Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu + prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas + assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être + est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais + à fond la langue que tu parles. + + Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont + cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des + besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton + tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois + ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu + dois rire de ce qui me fait pleurer. + + Peut-être ne connais-tu pas les larmes. + + Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu des maux + que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis + triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé + peut-être dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. Sais-tu + qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni + barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans + cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée + noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors, + rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal, + espères-tu en Dieu? + + Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu ou m'aimes-tu? + Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te + rendrai heureux, sauras-tu me le dire? + + Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le savoir? Suis-je + pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou + ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent + dans les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair divin, + n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que ces femmes apaisent? + Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les + temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta + maîtresse s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à + prier Dieu et à pleurer? + + Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te + jettent-ils dans une extase divine? Ton âme survit-elle à ton corps, + quand tu quittes le sein de celle que tu aimes? + + Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te + reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse + ou de lassitude? + + Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais + pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les + hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, + peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai + t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée + de te haïr bientôt. + + Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me + comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu + me tromperais. + + Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines + promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme + tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le + trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu + le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours + menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de + trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler + éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que + je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton + âme s'adresse à la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que + ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane. + + Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher + dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je + veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les + hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je + puisse toujours la croire belle. + +Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique +et la psychologie de George Sand, sa déclaration ne nous apprend rien +d'elle que nous ne sachions déjà . Elle n'a encore trahi Musset qu'en +pensée. Lui-même doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son départ +de Venise pour se donner à Pagello.--Mais reprenons le naïf récit du +jeune Italien. Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre, dans +sa modeste chambre de petit médecin. Il est abasourdi de sa bonne +fortune: + + Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme me surprît et + m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien + je l'aimai davantage après cette lecture. J'aurais donné je ne sais + quoi pour la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour + impérissable; mais il était déjà tard, et je restais pourtant en face + de cette feuille, la relisant deux fois avec le même enthousiasme. + Cependant quelques phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi, + après la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable et + d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur.... + + Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de gloire, me + disais-je; elle me dépeint semblable à un demi-dieu et badine avec moi + après m'avoir jeté sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me + laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me + demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière des femmes?» Ensuite, + ma position me revenait à l'esprit; jeune, initié, je commençais à me + procurer une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il + y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je me rappelai + Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, étranger, se fiait à + mes soins et à mon amitié. Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant + la tête dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait + de-çà et de-là , comme la navette du tisserand. + + Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mère morte un + an auparavant. Je crus l'entendre me répéter son proverbe: «Si tu + trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes + moraux que je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je me + jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaillé + par les idées contraires qui luttaient en moi. + + A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite à + Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, après avoir couru pour + sa vie un grave péril. La Sand n'y était pas. Assis contre le lit du + patient et causant avec lui, je n'osai demander où était sa compagne + de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder + derrière moi comme si je la sentais approcher, et j'épiais la porte + d'une chambre voisine d'où je m'attendais à la voir apparaître. Il + y avait pourtant deux désirs contraires en moi: l'un qui haletait + ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci + perdait toujours à la loterie. + + Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand + apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare + blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit + chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec + une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin + goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en + demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une + désinvolture enchanteresses, elle me dit: «--Signor Pagello, j'aurais + besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si, + cependant, cela ne vous dérange pas.» + + Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré de me mettre à + son service comme _cicerone_ et comme interprète. Alfred alors nous + congédia, et nous sortîmes ensemble. Quand je me sentis au grand + air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de + désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta comment elle vivait + depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons + nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle était + déterminée à ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon + sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux + fermés. Je vous fais grâce de la très longue conversation que j'eus + avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et + de-là sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le monde en + semblable cas. C'étaient les variations accoutumées du verbe _je + t'aime_... Mais, après vingt jours écoulés, il survint des faits plus + graves. + +Le journal de Pagello suspend ici le récit de son aventure, du moins +jusqu'après que Musset aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant +que le drame commence.--La maladie du poète et sa convalescence se +prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que +s'est-il exactement passé entre eux dans ces deux mois? + +George Sand n'avait pas tardé à se donner à Pagello, nous le prouverons +amplement tout à l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie contre +«_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux +d'un mourant_[98]». + +[Note 98. Lettre à Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril +1896.] + +Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait +même soupçonné jusqu'à l'évidence l'infidélité de son amie, c'est hors +de doute. Il sera difficile pourtant de préciser l'état d'âme complexe +du pauvre grand poète à son départ de Venise. + +Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuadé +à sa faiblesse qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant comme +l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentré à Paris, il +s'occupera des affaires de George Sand; l'éloignement la lui poétisera, +en la justifiant à ses yeux, et le 30 avril, il n'hésitera pas à lui +écrire: «Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os!» Cet autel, +il l'élèvera dans les trois dernières parties de la _Confession d'un +enfant du siècle_, où il n'accuse que lui-même. Ce qui n'empêchera point +son orgueilleuse idole d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres +détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement, si +minutieusement rapportés... que je me suis mise à pleurer comme une bête +en fermant le livre...» + +Que Musset ait été sans reproche, il n'en saurait être question. +Lui-même s'en est généreusement confessé. Son inégalité de caractère, +due à des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intempérance, qui +offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme +durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du +découragement, sinon un dessein de revanche. On a parlé de légères +infidélités de Musset dans les premières semaines de leur séjour à +Venise,--elle, languissante de lièvre, mais surtout préoccupée d'écrire: +obsession d'un travail régulier qui exaspérait l'éternelle fantaisie du +poète. Lui-même se serait ouvert à Arsène Houssaye de quelques +passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement +allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le +poète, hanté de la superstition française, n'a pas voulu se vanter de +n'avoir obtenu que ce qu'il méritait?... + +[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.] + +Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la +maîtresse, sa légèreté, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant. +Voilà des jours et des semaines qu'elle le veille, en mère inquiète, +avec ce dévouement sans bornes dont elle avait la source dans son +instinct de protection, quand tout à coup elle s'avise de prendre +Pagello pour amant. Elle n'a pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au +début de cette grave maladie, elle a appelé Pagello, en lui écrivant +«qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde».--Peut-être +déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant ces mots. Mais +pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-être Musset +l'avait-il désiré?... + +Nous avons vu dans le journal sincère du médecin la naissance de sa +bonne fortune. Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment lui vint le +soupçon? Il faut parler ici d'un épisode fameux: la vision qu'aurait eue +Musset, alors en grand danger, de l'étrange façon dont sa garde-malade +remplissait les intermèdes avec Pagello. On connaît la scène contée dans +_Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa +maîtresse et son médecin. Entre deux accès de léthargie il les aperçoit, +dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate +qu'ayant dîné là , ils ont bu dans le même verre... + +Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette période +expérimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source, +croyait la vision du poète réelle; la correspondance des deux amants +prouvera-t-elle que le poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset +lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à travers le livre de son +frère, où l'on a prétendu que la rancune éclatait à chaque page. La +famille du poète a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset +n'avait dit que la vérité. Comment mettre en doute une affirmation de la +force de celle-ci: «Il n'appartenait qu'à Edouard Falconey de raconter +des événements qui ont exercé une influence considérable sur son génie +et sur sa vie entière; lui seul a pu recueillir les détails de cette +singulière soirée... En voici la relation _telle qu'il la dicta +lui-même_ à Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard.» Suit la +scène bien connue de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un +roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son héros dans l'intérêt +de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le +chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau inédit que Mme Lardin de +Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frère Paul: + +DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852. + +Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un +soir, Pagello et G.S. étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un, je +ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les +sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants, +ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable. + +Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur +glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à +la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai +même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui +auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et +m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et +il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, +je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je +sentis un peu de chaleur. + +J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils +n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le +pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre +machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se +donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta +comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse +terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un +coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un +long temps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau +suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en +soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour +une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne +m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi je voyais +une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée +en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le +haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau +du lit me dérobait aussi une partie du groupe; mais cette tête que je +cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les +deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit +pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette +révélation; mais je compris tout à coup et je poussai un léger cri. +J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce +succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur +et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: «Mes +amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas +et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et +dit: «Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en +effet. + +C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être que Pagello +s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de +prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et +causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis +qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. «--Quand +donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand +je serai enterré.» Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur +hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient +l'un après l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello +voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent, +et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumière +pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur +l'escalier. Pendant ce temps-là , je réussis à soulever mon corps sur mes +mains tremblantes. Je me mis _à quatre pattes_ sur le lit. Je regardai +la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne +m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir +l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore +le moyen de douter, tant j'avais de répugnance à croire une chose si +horrible! + +Les lettres de George Sand à Pagello, que celui-ci, vingt fois près de +les détruire, a conservées pourtant (M. Maurice Sand lui savait gré de +sa discrétion), nous éclaireraient pleinement sur cette phase de leur +amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal +intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion à publier, non +sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en +avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme écriture, +une précieuse planche d'anatomie morale adressée par George Sand à son +nouvel amant. + +J'y lis clairement qu'une scène violente entre Lélia et Musset a résulté +du «continuel espionnage» trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé +par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demandé à George Sand de +lui pardonner. Elle y aurait consenti «par faiblesse et imprudence», +ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-même ce que c'est que le +repentir! Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût d'abord beaucoup +pleuré, puis se fût calmé. Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir +pour la France; elle l'y eût accompagné et on se fût séparé amicalement +à Paris. + +Pagello apparaît ici comme un honnête coeur qui a pu envisager chez +son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour +peut-être. Mais elle ne sait être généreuse: quand on l'a offensée et +qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite peut +être magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop +bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par +honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible.» + +Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en +expliquant à Pagello quelle soumission elle espère de lui... + +Mais la singulière amoureuse interrompt ses remontrances pour déclarer à +son amant qu'il réunit à ses yeux toutes les perfections. + +C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout +de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas usé. Ici, +un hymne sensuel d'une étonnante vigueur, qu'attristé pour finir, comme +une ombre importune, la vision toujours présente de l'autre amour +qu'elle veut croire à son déclin.--Voici ce document décisif: + + Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour + lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas + de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre + dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et + sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre devenir furieux. Tu + m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes + ne me portait que trop à suivre ton conseil; mais ma raison me dit que + ce pardon était un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais + bientôt sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa + fibre est très sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable + noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignité + qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au + repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet + de demander pardon à qui que ce soit; et quand je vois les torts + recommencer après les larmes, le repentir qui vient après ne me semble + plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'être généreuse. Je le serai; + mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les + trois. Dans deux ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront + et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un regard entre + nous pour le rendre fou de colère et de jalousie. S'il découvre la + vérité, à présent, que ferons-nous pour le calmer? Il nous détestera + pour l'avoir trompé.--Je crois que le parti que j'avais pris + aujourd'hui était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré, beaucoup + souffert dans le premier moment, et puis il se serait calmé, et sa + guérison aurait été plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne + me serais montrée à lui que le jour de son départ pour la France et je + l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble, + il n'aurait plus eu aucun sujet de colère et d'inquiétude, et nous + aurions pu lui et moi arriver à Paris et nous y séparer avec amitié. + Au lieu que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter + Venise. C'est le relâchement des nerfs après une crispation, c'est un + besoin de pleurer après le besoin de blasphémer. Je ne peux pas être + ainsi. Je ne peux pas être ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est + impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne + vous aime plus_, il est impossible à mon coeur de rétracter ce qu'a + prononcé ma bouche. C'est là , je crois, un mauvais caractère: je suis + orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais. + Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à te le dire. + Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être + miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis + servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par + amour ce m'est impossible. + + Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi de ce que tu + as dit une fois: + + Ella cessa de amare questo uomo per amarmi, + Ella potra cessar de amarmi per amar un altro. + + Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, si je + cessais de t'aimer. + + Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir de glace + pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends garde à moi! Pour + conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien près de la + perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle! + L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne tout à mes + amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais + l'amour, selon moi, c'est la vénération, c'est un culte. Et si mon + dieu se laisse tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible + de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de + pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure + ou une grossièreté à une femme! Non: pas même à celle qui te serait + indifférente. C'est bien bête de ma part de le craindre et de me + méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier de moi. Es-tu sûr + que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si + exigeante et si sévère, ai-je bien le droit d'être ainsi? + + Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable? + Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la + rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras + mon rêve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. + Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule + et que je songe à mes maux passés que le doute et le découragement + s'emparent de moi. + + Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard tendre et + sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne + songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles + et si bonnes! tu parles une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes + oreilles et à mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est + juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours + aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand je ne t'apporte + plus qu'une beauté flétrie par les années et un coeur usé par les + déceptions--Mais non, mon coeur n'est pas usé. Il est sévère, il est + méfiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je + n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu + m'as couverte de tes caresses. (_Un mot effacé_.) + + Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il + n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras plus.»--Et je sens + bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu + du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je + suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est + toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change rien. Je + ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la + première fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste + mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de + jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh! + quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta + chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne + voie, que je n'entende rien que toi, et tu... + + --Être heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à + toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus à mes + chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien + triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal payé, si + déplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni + finir, est un supplice. Il est là devant moi comme un mauvais présage + pour l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce que devient + l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux + espérer, croire en toi seul, t'aimer en dépit de tout et en dépit + de moi-même. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a + voulu. Que ma destinée s'accomplisse. + +Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de +dévouement passionné, mais fière, mais orgueilleuse indomptablement. +Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un +jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondément chérie. +Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait ne point pardonner. +Sa fierté n'eut point consenti à rendre un entraînement des sens +responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poète. Et la +fatalité de sa nature la poussait à se justifier, au nom de sa dignité +même, d'une revanche qu'elle pensait légitime, que demain peut-être elle +maudirait... + +Comment Musset fut-il éclairé sur la situation? La nuit de l'hôtel +Danieli l'obsédait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui +persuader qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux, dans les +tristes conditions de l'âme amoureuse, chancelante et si faible du +malheureux poète, c'est la psychothérapie que lui imposa sa maîtresse. +L'examen n'en saurait être que défavorable à George Sand, si surtout +l'on s'arrête aux témoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'après +ces témoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras, +abordait récemment la question dans un judicieux article: «... On +s'employa à le calmer, puis à le faire taire, puis à endormir ses +soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du délire. On l'en avertit. +On lui dit: «Il faut que vous ayez rêvé une fois de plus.» George, en +outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance +et qui lui étaient même revenues devant elle.... Un jour qu'il répétait +ce qu'il appelait ses rêveries de folles, l'on s'emporta jusqu'à lui +faire la menace décisive, celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment de +sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaça de la +maison de santé... La peur acheva donc de dompter les révoltes et les +inquiétudes d'Alfred. Il admit dès lors ce qu'il plut à George de +conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupçons, +également injurieux pour l'amour et l'amitié, le pénétrèrent de +scrupules... Et ceci est la thèse même de la _Confession d'un enfant du +siècle_[100]...»--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle +était capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément. Pourquoi +ne pas s'en tenir à l'explication naturelle, la détresse des sens auprès +d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poète devant la subtile +psychologie de son amie,--sa maîtresse vraiment,--quand nous aurons vu +celle-ci lui écrire à Paris: «Oh! cette nuit d'enthousiasme où, _malgré +nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous +m'aimez pourtant. Vous m'avez sauvé âme et corps!»--N'oublions pas +qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique éternelle, aimantés de +fiévreuse folie par la ville d'amour. + +[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits ménages romantiques_, dans la _Gazelle +de France_ du 15 oct. 1896.] + +La plus grave accusation portée contre George Sand par Paul de Musset, +celle d'avoir greffé la terreur sur la jalousie dans les tourments du +poète convalescent, mérite de nous arrêter. L'auteur de _Lui et Elle_ +donne encore son récit pour conforme à une dictée de son frère. Elle a +été conservée: on ne peut guère mettre en doute l'authentique valeur de +ce document. J'en dois aussi la communication à Mme Lardin de Musset. +On comparera ce second récit «dicté par Alfred de Musset, en décembre +1852», avec le passage en question du roman: + + Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue qui aboutissait + au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand. + Elle nia effrontément ce que j'avais vu et entendu et me soutint que + tout cela était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont + elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de Pagello il lui + devint impossible de nier, et elle voulut le prévenir, probablement + même lui dicter les réponses qu'il devrait me faire lorsque je + l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumière sous la porte + qui séparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai + chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans + son lit. D'ailleurs elle écrivait sur ses genoux et l'encrier était + sur sa table de nuit. Je n'hésitai pas à lui dire que je savais + qu'elle écrivait à Pagello et que je saurais bien déjouer ses + manoeuvres. Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara + que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui + demandai comment elle m'en empêcherait. «En vous faisant enfermer dans + une maison de fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je + rentrai dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis George Sand + se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la refermer. Persuadé qu'elle + avait déchiré sa lettre à Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre, + j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la + ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce qui m'étonna beaucoup. + Je regardai dans la rue et j'aperçus une femme en jupon enveloppée + d'un châle. Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre. + Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, lui + disant, comme dans le _Majorat_: «George, George, que viens-tu faire + ici à cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le + vent les a balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais écrit + à Pagello.» + + Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit; + qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; et elle partit en courant. + Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivée au Grand-Canal, elle + sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais + je m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes + ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En débarquant + au Lido, elle se remit à courir, sautant de tombe en tombe dans le + cimetière des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin + elle s'assit épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit, + elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je renoncerais à + une entreprise impossible. Vous ne réussirez pas à joindre Pagello + sans moi et à me faire enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous + êtes une c...--Eh bien! oui, répondit-elle.--Et une désolée c...», + ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue à la maison. + +Dans une longue note inédite ajoutée par elle-même à sa correspondance +avec Musset, George Sand réfute, non sans indignation, ce qu'elle +considère comme une calomnie. L'impartialité nous oblige à en donner +un fragment,--non sans faire observer que si la dictée de Musset est +postérieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification +de George Sand est postérieure à la mort du poète[101]. + +[Note 101. M. Maurice Clouard (article cité: _Revue de Paris_ du 1er +août 1896) a donné une impression et des extraits de ce morceau.] + + La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, et qui + a donné lieu à de si belles histoires (forme) neuf petites lignes + écrites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra + l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait à un sou dans les rues + de Venise. Il l'avait achetée le matin, et elle se trouvait sur la + table. Il était alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux. + _Elle_ le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence; mais + il était souvent très agité. Le croyant endormi, et ne voulant pas + l'éveiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ écrivit sur le + _verso_ de cette chanson: + + «Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere + fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: «_Son matto. (Je + deviens fou.)_» Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal + gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. + Se forse ubbri...» Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un + mouvement; _elle_ mit ce qu'elle écrivait dans sa poche; _il_ s'en + aperçut et demanda à le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le + montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus + tard. + + Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit, le pauvre enfant! + Il croyait voir des fantômes autour de son lit, et criait toujours: + «Je suis fou! je deviens fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il + faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la + gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement la phrase devait + être terminée ainsi: «S'il n'était qu'ivre, ce ne serait pas si + inquiétant[102].» + +[Note 102. Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été +retrouvée, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en +passant, que le poète, parle, dans sa _dictée_, d'une lettre écrite _à +l'encre_ et non au crayon...] + + Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des + excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il + réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole. + Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en + parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre + ces révélations. Comme lui-même craignait pour sa raison, il n'est pas + étonnant non plus qu'_elle_ ne voulût pas lui montrer cette phrase: + «_Temo molto per la sua ragione_» et, comme pour lui ôter des soupçons + qui, par moment, l'exaspéraient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_, + à part, au médecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier, + glissés furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont + il fallait qu'il fût informé. + + Plus tard, _elle_ consentit, à Paris, à _lui_ remettre cette _fameuse + lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait très calme et très guéri + dans ce moment-là ; il fut d'abord très reconnaissant et très consolé; + mais son imagination, que les boissons excitantes ramenèrent bientôt + aux accès de délire, travailla énormément cette phrase: «_Temo molto + per la sua ragione_.» Il en parla peut-être à son frère: de là , + l'épouvantable et infâme accusation de l'avoir menacé, à Venise, de + la _Maison des fous_. Mais jamais une si méprisable idée ne lui est + venue, à _lui!_ Il était fantasque, injuste, fou réellement dans + l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid... + +Après lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins +singulier, chez George Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand +on connaît sa lettre,--évidemment antérieure à la scène évoquée,--sa +lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait à +jamais médite?--A moins d'admettre que cette nuit-là , précisément, elle +n'écrivit à son amant nouveau--rien dont pût s'offenser son amant de la +veille?... N'empêche qu'avec l'intimité que nous avons surprise entre +elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de démontrer +son erreur à Musset dénote chez elle un instinct de dissimulation du +plus obstiné féminisme. + +Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poète, s'il soupçonna seulement +les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello, +n'ignora plus, après la scène du Lido, les sentiments qui avaient germé +entre eux durant sa maladie. Pagello lui-même nous a appris, mais +indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione +italiana_ de 1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce. + +George Sand n'avait qu'une volonté. Nous l'avons vue écrire à Pagello +qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait. + + «--Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle froidement, qu'Alfred soit + capable de supporter une forte émotion? + + --Vous dites? demanda Pagello. + + --Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus + votre maîtresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur + Pagello[103]...» + +[Note 103: Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article +de l_'Illustrazione_, d'après le témoignage du Vénitien Jacopo Cabianca +qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirmé +depuis, et maintes fois, l'exactitude.] + +Paul de Musset donne une version équivalente. A l'en croire, Alfred, +trop spirituel pour se fâcher et voyant la confusion de Pagello, aurait +pardonné généreusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection +de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poète, plus +épris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence +des larmes de sang. + +[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.] + +«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole ait été ou non dite, +Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations +de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres témoignent d'un +souci constant de sa dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la +délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit soin d'ailleurs de +l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentrée elle-même +à Paris, elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes: + + Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que + j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je + l'aimais _peut-être_, que _c'était mon secret_ et que _n'étant plus + à toi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien_, il s'est + trouvé dans sa vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses + anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui + m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents + _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle + à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai + pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous + étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te défends + d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les + voiles de la pudeur vis-à -vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.) + +George Sand lui refusait donc «le droit de l'interroger sur Venise». +Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un +enfant du siècle_, où il expose, n'accusant toujours que lui-même, cette +période navrée et résignée de son histoire, il semble appuyer sur cette +conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour +moral entre Smith et Brigitte Pierson. + +Un jour cependant, un soir d'automne de la même année, George Sand +écoutant le passé, reconnut sa part de faiblesse dans les misères de cet +amour. Après un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir, +elle s'était sentie l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement qu'avec +désespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le poète, et, rentrée +chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une +sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle +peut-être que tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite. La +jeune femme y apparaît à son tour très sincère--et bien misérable. Ce +court fragment peut en donner l'idée: + + Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise; rendez-moi cet âpre + amour de la vie, qui m'a pris comme un accès de rage, au milieu du + plus affreux désespoir; faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on + s'amuse à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant! + Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir, + je veux vivre!» Mais comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu + m'as abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de la vie + est donc un crime? L'homme qui vient dire à une femme: «Vous êtes + abandonnée, méprisée, chassée, foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être + mérité. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais + je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me + dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je + veux vous sauver, je vous aiderai à remplir vos devoirs auprès d'un + convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez + plus, et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me disait + cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là ? Et si, après + avoir conçu l'espérance de persuader cette femme, emporté, lui, par + l'impatience de ses sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi, + avant qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il + cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace et d'humilité. + Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'être adorée et + persécutée et implorée des heures entières; il y en a qui ne l'ont + jamais fait, qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme; plus + délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnât, ils l'ont + persuadée, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontré que + de ces hommes-là . Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier + mot ne m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cédé? + Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brisée + ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas + moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat prémédité. + +Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une éternité sur son +coeur, une visite inattendue vint tempérer les amertumes de Musset. Il +avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis après son +frère Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de +change parisien, intelligent, mondain, artiste, élégant, désoeuvré, +Tattet menait largement l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné, +Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de son génie. Les deux amis +n'en partageaient pas moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait chaque +automne de longs séjours chez les parents de Tattet, à Bury, dans la +vallée de Montmorency. + +L'affection qu'il garda toujours à cet intime compagnon de sa jeunesse +est immortalisée par les stances bien connues des _Premières poésies_: + + Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es resté + fidèle où tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prêté plus d'un lien + fragile, Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami... + +Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie +Déjazet, fit un détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli, +comme en témoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au +théâtre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve, +après avoir quitté son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse +sollicitude de Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres amants de +Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous intéresse: + + Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et m'a fait exécuter + par moi-même et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec + tant d'instances. J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer + quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la + maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que + lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de + danger, et que l'autre était entièrement remise de ses longues + veilles. + + Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher M. de Sainte-Beuve; + Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable, + et qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne + qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre en route, Mme + Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné. + Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur + donc de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié trouvera + pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien + dévouée[105]. + +[Note 105: _Revue de Paris_, 1er août 1896.] + +George Sand avait ouvert son coeur à ce cher camarade de Musset. Pagello +lui-même s'était fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé de +leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,--à part +soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir +d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus +tard essayant de détourner Musset de celle qui rendait sa vie si +malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites à Venise, +celle-ci lui avait-elle tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce +fragment d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui convient de +conclure: + + ...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la féroce Lelia, + répondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang + des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande; dites + qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin + et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul + de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une + personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et + de sincérité était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en + sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en repentir et + qu'après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions, + j'ai été touchée de l'intérêt avec lequel vous m'avez écoutée. Il y + a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est + l'affection et le dévouement que nous avons pour la même personne. + Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je désire désormais. Vous + êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour + ma part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie. + Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une + providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi; + il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la + solitude. + + En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous + n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon + de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette + réellement. Nous aurions été tranquilles et _allegri_ avec vous, au + lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas + encore à quoi nous forcera l'état de sa santé physique et moral. + Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me + témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours où il a + aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors, je + suis près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée et de lui + être dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'être pas assez sous + un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage + me disent donc qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à + Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi + et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que + le hasard vous a amené auprès de son lit clans un temps où il avait + la tôle encore faible et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre + coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des + souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez + vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes + silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au + milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait + à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou deux fois du + fond de son âme pour appeler la mort[106]. + +[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er août 1896.] + +Quand George Sand adressait à Alfred Tattet ce beau discours résigné, +elle s'était donnée à Pagello... Avec la santé lentement revenue, Musset +avait trouvé la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon +de son amie, il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa faute +impardonnable: + + Il faudra bien t'y faire, à cette solitude, + Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir, + Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir. + Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude, + + La veille et le travail, ne pourront te guérir. + Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude, + Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude + D'attendre vainement et sans rien voir venir. + + Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue, + Si lu vas quelque part attendre sa venue, + Sur la plage déserte en vain tu l'attendras, + + Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée, + Cherchant sur cette terre une tombe ignorée + Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]... + + Voici qu'approchait l'heure de son retour en + France. Après les orages probables qui l'assombrirent + pour toujours, le pauvre enfant faisait + un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait + dans cette plainte douloureuse[108]: + + Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus, + De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse, + Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse, + Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus! + + La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie, + Et cet amour si doux qui faisait sur la vie + Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus, + Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus! + +[Note 107, 108: Vers publiès par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.] + +On ne sait presque rien des derniers jours de Musset à Venise. Le 22 +mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre à Alfred Tattet en +fait foi;--le 28 il part seul. «Les troisième, quatrième et cinquième +chapitres de la _Confession d'un enfant du siècle_ donnent une idée +de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice +Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et +de générosité en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de +Pagello[109].» J'estime, au contraire, que cette dernière semaine fut +lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa +vision de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord +qu'avait ratifié sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa générosité. +A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un père. A eux +deux, ils avaient «adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant poète, aux +premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ où +elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engagé_ Pagello _à +consoler_ cette compagne dont il se sentait excédé.... C'est la thèse +d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut +s'acharner à le persuader, pendant ces dernières semaines, qu'il avait, +lui seul, préparé et voulu l'étrange situation où ils se débattaient +tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimère de cette poursuite +du repos hors de la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa faute dans la +rupture, il aimait maintenant et n'était plus aimé. Un jour vint où, +n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de façon trop +claire et trop prompte pour sa Tranquillité... + +[Note 109: M. Clouard, article cité de la _Revue de Paris_, p. 755.] + +Une courte lettre de Musset, datée de Venise, nous fait entrevoir les +orages qui ont précédé son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà +séparé de George Sand. Encore convalescent, il était sur le point de +rentrer à Paris, accompagné seulement d'un domestique, le perruquier +_Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'âme, il envoyait +ce suprême adieu à sa bien-aimée: + + Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indifférence + pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donné aujourd'hui est le + dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai + fait dehors, avec la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai + senti que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop dur pour + moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non, + il m'importe à moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface déjà et + s'éloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le + sillon de ma vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer + quand il te possédait peut encore y voir clair à travers ses larmes, + et t'honorer dans son coeur, où ton image ne mourra jamais. Adieu, mon + enfant. + +Un gondolier avait porté cette lettre à George Sand; Musset attendait +devant la Piazzetta; elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le +verso: + + _Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta._ + + Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, et Buloz ne m'a + pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110]. + Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne + suis-je pas toujours le frère George, l'ami d'autrefois[111]? + +[Note 110: Réglons une fois pour toutes cette question des avances +d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset, en citant +ces deux fragments de leurs lettres.--D'Elle a Lui (du 29 avril 1834): +«Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer du tien, et ce que tu me dis à +cet égard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai +ta parole d'honneur de ne pas songer à ce remboursement avant trois +ans?»--De Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te +renvoie ton argent. Buloz m'en a envoyé....»] + +[Note 111: Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées par +M. Emile Aucante). _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, pp. 1-48.] + +Musset partit le 29 mars, accompagné quelques heures par son amie. +Avant de quitter Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage qui +s'ouvrait sur cette dédicace: _A son bon camarade, frère et ami, sa +maîtresse_, GEORGE.--Que n'invoquait-elle aussi sa maternité, la +meilleure corde de sa lyre!... + + + +V + +Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le coeur bien malade. George +Sand l'a confié à un domestique italien, Antonio, perruquier de son +état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même l'accompagne quelques +heures, jusqu'à Mestre. Quand ils se sont séparés, elle fait une petite +excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. «J'ai fait à pied jusqu'à +huit lieues par jour, écrit-elle à Jules Boucoiran[112], le précepteur +de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'était fort bon +physiquement et moralement.» Dans la même lettre, elle reconnaît aussi +que Musset «était encore bien délicat pour entreprendre ce voyage. Je ne +suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le sup portera; mais il +lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré +à attendre le retour de la santé, la retardait au lieu de l'accélérer. +Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique très soigneux et +très dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, en tant qu'il la +ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.» Et elle rentre à +Venise, «ayant sept centimes dans sa poche», pour installer sa vie +nouvelle avec le docteur Pagello. + +[Note 112: Lettre du 6 avril 1834. _Correspondance_, t. I, p. +265.--Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?] + +C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique à ses correspondants son +intention d'établir son «quartier général» à Venise, où elle peut +travailler en paix et vivre économiquement. Elle compte rayonner dans la +région des Alpes, en dépensant cinq francs par jour, pousser peut-être +jusqu'à Constantinople (ce rêve de Constantinople reviendra longtemps +dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante qui veillait +en elle), aller ensuite passer les vacances à Nohant et retourner à ses +lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus intimes amis; +mais tout Paris en était bientôt informé. + +Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincérité +qu'elle mettait à concilier son labeur et ses passions, elle associait +sa vie à celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette indépendance, +si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et +un mari qui s'accommodait encore de ces libertés d'existence. Mais à se +rappeler ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne moins. + +Après deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant où +elle se cloîtrait trois mois sur six et Paris où elle vivait selon +sa fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle en partira, en +juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un +et l'autre sont en pension à Paris. + +--La rumeur de ses amours en Italie devait hâter la rupture avec M. +Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, dans cette +sereine inconscience de ses torts qui lui faisait écrire quinze ans plus +tard: «Je ne prévoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari +dussent aboutir à des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il +n'y en avait plus depuis que nous nous étions faits indépendants l'un de +l'autre. Tout le temps que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait +écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction parfaite, me donnant +des nouvelles des enfants et m'engageant même à voyager pour mon +instruction et pour ma santé. Ses lettres furent produites et lues dans +la suite par l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant «des +douleurs que son client avait dévorées dans la solitude[113].» + +[Note 113: _Histoire de ma vie_, 5° partie, chap. III.] + +M. Dudevant laissa prononcer la séparation contre lui. Autant sa femme +avait recherché l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. Il +finit taciturne et oublié, alors que le nom de George Sand devenait pour +toute l'Europe synonyme de singularité et de génie. + +--En 1834, George Sand installée à Venise, n'ayant publié que ses +premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais, +menant de front indomptablement son labeur et ses passions, déjà elle +semble assurée de l'acquérir. + +Voici sur cette époque de sa vie,--cinq mois dont on ne savait à peu +près rien,--la suite du journal intime de Pagello: + + Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement congé de moi. + George Sand abandonnait l'hôtel Royal[114] et venait habiter un petit + appartement à San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'étais + connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit. + +[Note 114: Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le +rétablissement de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San Mosé, +dans le petit appartement où eut lieu la scène de la lettre. (Voir plus +haut, p. 115.)] + + Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco une longue + lettre où il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le + mauvais pas que j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, + qui habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma société + tant que durerait cette liaison. Je prévoyais cette première amertume + et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb. + Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de + personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues; + d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me + saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras. + Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec + cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et + lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le + dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses. + Nous vécûmes ainsi de février[115] à août. Je vaquais le matin aux soins + de ma profession; elle écrivait son roman de _Jacques_, dont elle me + fit le protagoniste, exagérant mon caractère moral. + +[Note 115: Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le +29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, comme +c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.] + + J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble aux _Lettres + d'un voyageur_, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à + sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand + elle n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux féminins + pour lesquels elle avait une adresse et un goût particuliers, jusqu'à + vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa, + etc. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, + économe, laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les + autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne fît l'aumône. + Je crois que ses plus gros gains seront prodigués en grande partie à + autrui, peut-être sans discernement, peut-être à des escrocs et à des + vicieux, parce que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait + tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de dix mille francs + par an. Elle s'en confessa elle-même à moi, et je le vis bien, et je + le sus encore à Paris, de quelques-uns de ses plus honnêtes amis. + Maintenant, je reviens à mon histoire. + + Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était absolument + nécessaire d'aller pour quelque temps à Paris. Les vacances + approchaient. Ses deux enfants sortaient du collège et ils avaient + coutume de se rendre avec elle à la Châtre où elle passait l'automne + avec son mari. En même temps, elle me témoignait un grand désir que + je l'accompagnasse pour revenir ensuite à Venise ensemble. Je restai + troublé et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris + du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais + je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments + plutôt que de la laisser courir seule un aussi long voyage. + + J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu + d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais + que j'exigeais d'habiter seul à Paris et de n'être pas contraint de me + rendre à la Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour + dans cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en faire + bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais décidé, avec + lequel je prononçai ces paroles, elle me répondit: «Mon ami, tu feras + ce qui te plaira le mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait + compris. A partir de ce moment-là , nos relations se changèrent en + amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être qu'un ami; + mais je me sentais néanmoins amoureux.... + +Les impressions idéales de son séjour à Venise avec Pagello, George Sand +les a immortalisées dans ses trois premières _Lettres d'un voyageur._ +Elles sont dédiées à Alfred de Musset, «A un poète», et toutes +mélancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à la _Revue +des Deux Mondes_ du 15 juillet 1834, elle se met en scène _(Beppa)_ avec +tous ses attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double +masque de _Pietro_ et du _Docteur_) et plusieurs de leurs familiers. + +C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'après un dire de +l'éminent romancier vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, on aurait +là le plus fidèle portrait de la Reine des lagunes. + +Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation. Il célébrait son amie +dans une charmante _Serenata_ en dialecte vénitien. Elle a été publiée +en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des _Lettres +d'un voyageur_. Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera a +révélé le véritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son +talent de poète.--Traduisons quatre strophes de la _Serenata_: + + «Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. Viens avec moi, + montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer. + + ... Oh! quelle vision! quel spectacle présente la lagune, lorsque tout + est silence et que la lune brille au ciel! + + ... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence à paraître... si elle + t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse. + + ... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche comme une fleur! Voici + venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.» + +Il faut lire la description féerique et si juste de ces adorables nuits +de Venise, dans la _Lettre_ de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie. + +Ses préoccupations ordinaires étaient plus prosaïques. Sa correspondance +retentit d'une incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. A l'en +croire, elle aurait été réduite aux derniers expédients, «à coucher sur +un matelas par terre, faute de lit». Les souvenirs de Pagello, que m'a +transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette +excessive misère. Le ménage n'était pas riche, sans doute; mais on y +vivait allègre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses +lettres à Musset, que Pagello, très occupé par ses malades, «est dehors +toute la journée, puis s'endort méthodiquement sur le sofa après le +dîner, avec sa _pipetta_ dans l'oeil comme la flûte de Deburau». + +De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait de six à huit heures de +suite, de préférence la nuit, buvant beaucoup de thé pour s'exciter au +travail. + +Le jeune médecin habitait une petite maison «modeste, mais jolie», la +_Casa Mezzani_, en face le _Ponte dei Pignoli_. Avec lui vivait son +frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, garçon instruit et de belle +humeur, et avec eux, parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique +personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous être révélée. Tout +ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand à Musset: + + Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles + choses là -dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse + des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur. + C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine, + une fille non avouée de leur père. Elle a quelque fortune, et comme + elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de + coeur à Venise et vient s'y établir dans quelques jours. Elle avait lu + mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. + Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement. Nous avons + donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agréable... + Giulia est une créature sentimentale dont la figure ressemble + effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise, + demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus, + toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse, + exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et + je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira + des romans[116]. + +[Note 116. _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14.] + +On se demande ce que devait penser Musset à recevoir ces descriptions de +la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents! + +Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même, le pacifique Pagello, +se débattait entre ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand: «C'est +un don Juan sentimental qui s'est tout à coup trouvé quatre femmes sur +les bras.» Et elle conte à Musset les scènes de jalousie d'une maîtresse +délaissée, l'_Arpalice_, qui a fait chez Pagello une irruption +inattendue «lui arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant son _bel +vestito_» et finalement lui faisant craindre, à elle, une _coltellata_ +dont s'épouvante la douce Giulia[117]. + +[Note 117: _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14, 15 et 21.] + +Elle s'était donc installée dans ce curieux intérieur, heureuse et calme +avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frère. Celui-ci +plaisantait le docteur sur la maigreur et la pâleur de la jeune femme. +Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cité par Mme Codemo)[118] +nous révèle les préférences de Robert Pagello pour la jeune servante +de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraîches +contrastaient avec le teint olivâtre de Lélia. Il ne comprenait pas les +enthousiasmes de son frère pour «cette maigreur de sardine» (_quella +sardella_) et disait en son vénitien: «_No so cossa de belo che el ghe +trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio._» + +[Note 118: _Racconti, scène_, etc., p. 177.] + +George Sand, très simplement, aidait la servante dans le ménage, et +parfois se mêlait de cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des +repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait gaiement de ce régime un peu +bien romantique, et il disait préférer aux petits plats de George ses +romans. Pour se reposer de la littérature, celle-ci, Pagello nous l'a +conté, travaillait à l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à +Bellune un joli dessin à la plume exécuté et encadré par elle-même. Elle +y avait inscrit les deux noms de ses enfants: _Maurice, Solange..._ Mme +Antonini, dans l'intéressante lettre où elle me résume des souvenirs +qu'elle a cent fois entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier +«les exagérations et bévues» de tous ceux qui ont écrit sur la vie +de George Sand à Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment: +«George Sand allait quelquefois, accompagnée de mon père, à l'église. +Prosternée devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait +la face de ses mains et pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute +l'étoffe nécessaire pour être le modèle des épouses et des mères. +Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle +ne passait pas à écrire ou à visiter les monuments de Venise, elle +travaillait à l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains +toute une chambre à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle était +toujours occupée; qu'un jour même elle lui fit présent de quatre paires +de chaussettes, et lui dit en riant: «Voyez, Robert, je les ai mieux +réussies que mes artichauts!» + +Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le départ de la +malheureuse femme, rappelée par les vacances à Nohant. Elle emmenait le +docteur Pagello. + + + +VI + +Et Musset, le pauvre Musset? Revenons à lui. C'est lui le vrai poète et +l'amoureux sincère. Le spectacle de sa détresse nous détendra du petit +train bourgeois de la romancière et du médecin. + +Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine convalescents. George +Sand a fait en lui un anéantissement dont il ne se remettra jamais. + +Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant plus tard des accents +passionnés et navrants pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en +portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a conté maintes +fois comment, au lit de mort, le malheureux poète gardait la hantise de +«cette femme» et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aimés: + + Ôte-moi, mémoire importune, + Ôte-moi ces yeux que je vois toujours! + +George Sand a quitté Musset, à Mestre, le 29 mars, le soir même de son +départ[119]. Ils se sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a pas été +sans un déchirement profond. Elle aussi, en le quittant, entendait bien +ne pas le perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834: + +[Note 119: Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de Sacy, +est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir même, et le +lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première lettre à son ami.] + + Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de vivre et je + vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il était 8 heures du soir + et j'étais fatigué. Ne doute pas de mon courage. Écris-moi un mot à + Milan, frère chéri, George bien-aimé. +Sans avoir reçu ce billet, George Sand avait écrit à Musset le 30 mars. +Elle est aussitôt rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché chez les +Rebizzo. Elle devait repartir le jour même pour Vicence, accompagner +Pagello dans une visite médicale. «Elle n'en a pas eu la force, ne se +sentant pas le courage de passer la nuit dans la même ville qu'Alfred +sans aller l'embrasser encore le matin.» Aujourd'hui elle est à Trévise, +avec Pagello qui retourne à Vicence, où elle veut coucher ce soir pour y +trouver les nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissées à l'auberge. + + ... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et te + ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te + verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons + bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui + te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui + voudrai-je prendre soin désormais? Comment me passerai-je du bien et + du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je + t'ai causées et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout, + qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure. + Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.[120] + +[Note 120: Lettre du 30 mars. _(Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.)] + +C'est la nature désordonnée de cette affection, qui allait à jamais +empoisonner la vie d'Alfred de Musset. Pour avoir goûté à l'amour de +cette femme, ou cru seulement trouver en elle de l'amour, il restait +prisonnier d'un mirage. Sa vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa +maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il n'avait pas eu le +courage de la quitter, elle n'avait pas eu la résignation de le perdre. +Sa fatalité la faisait aussi attachante par un charme irritant d'énigme, +que par une instinctive et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier +tant de preuves d'affection et de sollicitude. Il la savait également +sensible à la faiblesse éperdue de son amour et ne voulait se résoudre à +penser qu'elle ne lui reviendrait jamais. + +Il restait obsédé quand même par l'image du beau Vénitien dénué de ses +tourments d'âme, qui l'avait supplanté.--Sans croire si mal faire, +Pagello avait désiré, sollicité peut-être, les tendresses d'un coeur qui +se déclarait libre. Pouvait-il se douter que le poète en recevrait si +cruelle blessure, et prévoir telles conséquences à un caprice sans +réflexion de l'homme gâté des femmes qu'il était.... Il allait +lui-même en souffrir, maintenant, dans la stupeur d'une aventure où +s'enchevêtraient trop de sentiments, pour sa psychologie saine. «Je ne +te dis rien de Pagello, écrit George Sand à l'ami qu'elle quitte, sinon +qu'il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit +tout ce dont tu m'avais chargé pour lui, il s'est enfui de colère et en +sanglotant.» + +Ils devaient souffrir tous les trois.--Musset poursuit son voyage, trop +navré pour écrire encore, et Antonio est négligent. George Sand, +restée douze jours sans nouvelles, se prend à songer à tout ce passé +douloureux. Elle est inquiète, et voici qu'elle aime d'amour son absent. +Elle a peur de l'avoir perdue, cette âme charmante et bonne jusqu'en ses +erreurs, ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement conquis! Où +retrouvera-t-elle ces ineffables abandons de jeunesse et de poésie! +Quel autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse déjà redouble sa +tendresse... Pendant ce carnaval de 1834, bien triste pour elle, +elle écrit son roman de _Leone Leoni_.--On a voulu y chercher une +demi-autobiographie. Nous y retrouvons, en effet, les cruelles +alternatives qui agitaient alors l'âme de la pauvre femme,--entre son +affectueuse estime pour Pagello et son renaissant, son cher amour pour +le poète qu'elle avait quitté, qu'elle laissait partir plutôt que de +lui pardonner... Enfin elle reçoit, le 15 avril, une longue lettre de +Genève, et sa joie lui dicte une lettre d'humble affection, un cantique +d'actions, de grâces: + + ... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. Oh! que + je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de + bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu + ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse + être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta + maîtresse ou ta mère, peu importe; que je t'aie inspiré de l'amour ou + de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela + ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime, + et c'est tout[121].... Quelle fatalité a changé en poison les remèdes + que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour + te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour t + un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs + m'assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens + presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix + m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera + à présent? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? à quoi + emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se + tourne contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de + ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais + que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens + plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous + nous sommes quittés; mais je sais, je sens que nous nous aimerons + toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tâcherons, + par une affection sainte, de nous guérir mutuellement du mal que nous + avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous connaître + et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse et la faiblesse que + tes larmes m'ont causée un matin, nous serions restés frère et soeur. + Nous savions que cela nous convenait, nous nous étions prédit les maux + qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après tout? nous avons + passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où + nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous + connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle découverte + avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l'un de + l'autre? Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de + n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré + alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de + vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été + plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs. + Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres + femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier + et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton + infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela; car le + sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut + se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant + mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (_Lettre des 15-17 + avril_.) + +[Note 121: Ici trois lignes supprimées à l'encre.] + +Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise, la lettre de Genève, nous +trouvons tout entier le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère et +la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui éclairera +mieux que tous les commentaires cette âme de génie, si noble et si +faible à la fois, si nativement généreuse: + + ... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux + mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses à + me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse. + Tu sais que j'ai très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir + écrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que + je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces + tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu + ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre + jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne + parlerais-je pas franchement? A cette distance-là , il n'y a plus ni + violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais auprès d'un + homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes + coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont + les plus douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis + tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue qui te parle + ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que + lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr de + moi. Il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête! De quel + rêve étrange je m'éveille! + + Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques; + un gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui + attirait mon attention. + + Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois. + Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'était là l'homme que tu + voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais + depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le + roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre + George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels + malheurs plus terribles n'ai-je pas été encore sur le point de te + causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pâli par les + veilles, qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai + longtemps dans cette chambre funeste, où tant de larmes ont coulé! + Pauvre George, pauvre chère enfant! Tu t'étais trompée. Tu t'es crue + ma maîtresse, tu n'étais que ma mère. + + Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, + dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des + montagnes; elles ont volé l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été + trop forte. C'est un inceste que nous commettions. + + Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du + moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais, + Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas + fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes + sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le coeur + est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que + je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai + donc pas dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de toi la + main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait peut-être, en te + quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon + coeur se dilate malgré mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges + compagnons: une tristesse et une joie sans fin. + + ... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper de tes + affaires. Que mon amitié ne te soit jamais importune. Respecte-la + cette amitié plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon + en moi. Pense à cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me + rattache à lui. Pense à la vie qui m'attend. (_Lettre du 4 avril_.) + +George était donc bien rassurée sur le coeur de son poète. + +Elle lui dissimulait encore la pleine vérité de ses relations avec +Pagello, son installation complète chez lui: + +«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le +matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est +très occupé de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maîtresse +_(l'Arpalice)_ qui s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis +qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement malheureux...» Nous +savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais +c'était alors charité de sa part, que de dissimuler à Musset sa vraie +vie à Venise. + +Sur le long et triste voyage du poète, nous ne savons d'autres détails +que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa +douleur. Cette obsession d'une rupture qui devait laisser à son âme +un inoubliable déchirement, ne quitta jamais sa mémoire. Ceux qui ont +prétendu, et Paul de Musset lui-même, que le chagrin de cet amour perdu +s'était peu à peu effacé de son coeur, négligent certains vers de lui, +non point parfaits mais précieux pour sa biographie, _Souvenir des +Alpes_, datés de 1851. Il y évoque simplement un épisode de sa vie +intérieure pendant ce mélancolique retour en France, et on y sent des +larmes. + +Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu'ait +publiés Musset: + + Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui, + Marchait le voyageur dans la plaine altérée, + Et du sable brûlant la poussière dorée + Voltigeait devant lui. + + Devant la pauvre hôtellerie + Sur un vieux pont, dans un site écarté, + Un flot de cristal argenté + Caressait la rive fleurie. + + Là le coeur plein d'un triste et doux mystère + Il s'arrêta silencieux, + Le front incliné vers la terre; + L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux. + + Aveugle, inconstante, ô fortune! + Supplice enivrant des amours! + Ôte-moi, mémoire importune, + Ôte-moi ces yeux que je vois toujours! + + Pourquoi dans leur beauté suprême, + Pourquoi les ai-je vus briller? + Tu ne veux plus que je les aime, + Toi qui me défends d'oublier! + + Comme après la douleur, comme après la tempête, + L'homme supplie encore et regarde le ciel, + Le voyageur levant la tête + Vit les Alpes debout dans leur calme éternel... + +Après huit jours de route, il arrivait à Paris tout plein d'Elle. A +peine installé, il s'occupait activement des affaires de son amie, +négociant la cession de son roman d'_André_ à Buloz. Il l'informait du +résultat, la dissuadait de son éternel projet de voyage à Constantinople +et lui contait sa nouvelle existence à Paris. «Je suis arrivé presque +bien portant», disait-il. + + ... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre lente, qui + me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas à ma mère, + parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à + peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne + vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans cette cervelle + depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'étais + arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un + nouvel amour. + + Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais arrangé, + avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait mis à côté de moi + une pauvre fille d'Opéra, qui s'est trouvée bien sotte, mais moins + sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis allé me coucher à + huit heures. Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse + habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que je fasse? Plus + je vais, plus je m'attache à toi, et, bien que très tranquille, + je suis dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus. (_Lettre du 19 + avril_.) + +La vérité est que l'infortuné revenant apparut lamentable à sa famille. +«Il nous arriva, plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de l'avoir +quittée, et malade, malade, le pauvre enfant! m'a conté Mme Lardin de +Musset. Maigre et les traits altérés, il avait perdu la moitié de ses +cheveux; il se les arrachait par poignées. On lui voyait des plaques +chauves sur la tête. Il avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous +lui avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont +il avait envie,--qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de +sa chambre trop triste. + +«Il fut d'abord très sobre de confidences avec nous. J'étais une +enfant.... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mère avait été si +inquiète[122]!» + +[Note 122: M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée de +Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son angoisse, +_Revue de Paris_, article cité p. 713.] + +«Après six semaines sans nouvelles, Paul était allé voir Buloz qui lui +avait montré une lettre de George Sand, où elle disait Alfred très +malade. Alors Paul avait songé à partir pour l'Italie; il m'en fit la +confidence. Mais notre mère voulait savoir ce que George Sand avait +écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il répondit +évasivement: il avait égaré la lettre; il la lui enverrait.... Enfin, +nous reçûmes d'Alfred cette lettre navrée que Paul a citée dans la +_Biographie_.» + +Alfred de Musset avait écrit régulièrement aux siens, jusqu'au milieu de +février. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses +nouvelles à sa mère. Il affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune +de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint à +destination, alors que Buloz reçut toutes celles qu'on lui écrivait[123]. + +[Note 123: On a donné cette explication: que le gondolier à qui +étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres adressées à +Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres à Buloz et à +ses amis, George Sand les portait elle-même à la poste....] + +La lettre si longtemps espérée du poète justifia l'inquiétude des +siens.--«Le pauvre garçon, à peine relevé d'une fièvre cérébrale, +parlait de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la maison. Car il +voulait s'éloigner de Venise dès qu'il aurait assez de forces pour +monter dans une voiture. + +«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une âme abattue, un +coeur en sang, mais qui vous aime encore.» + +«Il devait la vie aux soins dévoués de deux personnes qui n'avaient +point quitté son chevet jusqu'au jour où la jeunesse et la nature +avaient vaincu le mal. + +«Pendant de longues heures, il était resté dans les bras de la mort; il +en avait senti l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement. Il +attribuait en partie sa guérison à une potion calmante, que lui avait +administrée à propos un jeune médecin de Venise, et dont il voulait +conserver l'ordonnance. «C'est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle +est amère, comme tout ce qui m'est venu de cet homme: comme la vie +que je lui dois.» Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers +d'Alfred de Musset. Elle est signée _Pagello_[124].» + +[Note 124: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 125.] + +Nous savons dans quel état le poète rentra chez sa mère. La première +fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en +syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier Antonio, son +domestique improvisé, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec +une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, à qui allait manquer +ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup +reprit sa vie ancienne. + +Nous avons vu comme il contait à George Sand cette tentative d'oubli; ce +n'était que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la même +lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai Malaquais, et n'avoir pu y +rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès que +l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà les larmes qui arrivent.» + + ... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de + ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu + t'es donnée à l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.--Non, ne + me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. + Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune + de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul, + seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la + vie ne veut pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, qu'un + mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et que le passé entier + se retourne en l'entendant. + + Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que + je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent il ne peut plus y avoir + en moi ni fureur ni colère. Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque. + C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin + de ce regard que je trouvais à côté de moi pour me répondre. Il n'y a + là ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde.... + +Il parle encore à son amie de mauvais cancans répandus contre eux dans +Paris, et lui envoie cette dernière tendresse: + + Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à Constantinople; fais + ce qui te plaît. Ris et pleure à ta guise. Mais le jour ou tu te + retrouveras quelque part seule et triste, comme à ce Lido, étends la + main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde + un être dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma + seule maîtresse. Écris-moi surtout, écris-moi. + +Cette lettre a trouvé G. Sand complètement rassurée sur le coeur de «son +enfant». Sa réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse éperdue de la +précédente: il n'est plus question que d'amitié. Comme c'est féminin, +comme c'est humain.... + + ... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse + pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je + trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens + de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait émue + douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus + heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. Ce qui me fait mal, + c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à + genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe + à ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant + dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te + le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à + l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage cette vie que + je t'ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne + m'appartient-elle pas un peu à cause de cela? Laisse-moi le croire, + laisse-moi être un peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon + inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme comme toi. Songe + à ton avenir qui peut écraser tant d'orgueils ridicules et faire + oublier tant de gloires présentes. Songe à mon amitié qui est une + chose éternelle et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort. + Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et + d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que + tu devais me préférer. + +Musset ne songe plus qu'au passé. Toute fierté lui est devenue +impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait +tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas à +lui-même. Il aime maintenant sa douleur avec tout son être, tout son +génie. Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée, l'infidèle va +entretenir le feu sacré, fidèlement. Musset ne vivra plus que d'attendre +le courrier de Venise.... + +Dans cette détresse, le pauvre enfant est du moins sûr de son amitié; +il lui écrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essayé +vainement de reprendre son ancienne vie: + + ... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé non pas à mes + amis, mais à la vie que j'ai menée avec eux. Cela m'est impossible de + recommencer, j'en suis sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé! + Sois fière, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un + enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi. + Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos + conversations dans ta cellule; regarde où tu m'as pris, et où tu m'as + laissé. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est + palpable, évident, comme t m'as dit clairement: «Ce n'est pas là ton + chemin.» + +Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe à cela, je n'ai que toi. +J'ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout hors de toi,... +Néglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes +bras?...» + + ... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je + vais dans le monde à présent, je regarde de travers, comme un cheval + ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas, + voilà pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la + lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi + me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti? + Avais-je aucun droit? O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais, + m'as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le faire + pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le + lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez + pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que + j'abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être + le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es noble et + orgueilleuse. + +Il sent quelque chose en lui, maintenant d'inconnu, de meilleur: il le +lui doit, pour avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses, elles +ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais avoir aucune confiance dans +une femme faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison pour ne +plus vouloir chercher.» + +Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie inguérissable, avec le +sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il en +est revenu «comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot +à personne», ayant volé sur la toilette de son amie un petit peigne à +moitié cassé qu'il traîne partout dans sa poche.... Elle lui a parlé de +Pagello: il lui sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut +écrire leur roman, pour guérir son coeur, pour faire taire ceux qui +diraient du mal d'elle. Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer. +«Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que j'ai sur le coeur.» +Puis il revient à Pagello: + + Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme + il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce + sentiment-là ? Je l'aime, ce garçon, presque autant que toi. Arrange + cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse + de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je ne voudrais + pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le + serai. + +Tout son coeur débile et généreux est dans cette lettre navrante. Il a +si peur de la perdre tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie. + +Maintenant George est forte de son empire sur cette âme désemparée. Elle +lui répond (12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier serrement de +mains d'une amante qui le quitte, mais l'embrassement du frère qui lui +reste». + +Elle l'engage à aimer une femme jeune, belle, qui n'ait pas encore +souffert. Quant à elle, désormais, elle aspire à une vie calme. «Ce +brave Pagello qui n'a pas lu _Lélia_ et qui n'y comprendrait goutte» n'a +pas ses yeux à Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle, quand +elle fait «sa figure d'oiseau malade»:--«Je me laisse régénérer par +cette affection douce et honnête: pour la première fois j'aime sans +passion.» + +Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît moins apaisée que triste. +Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage +maternel: elle charge l'absent de maintes emplettes à lui expédier; elle +lui raconte qu'elle écrit son roman de _Jacques_, et que Pagello veut +traduire en italien leurs oeuvres à tous deux.... + +Cependant Musset, à qui n'était pas encore parvenue cette lettre de +raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son +âme: + + O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de larmes j'ai versées! + Quelle journée! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu + verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et + le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile + bouillante sur un fer rouge. Je voudrais être calme et fort, quand je + t'écris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume, + et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces + trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que + toi à qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un être! Et qui, + d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien + que j'ai un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne. + Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite + chambre, tant de jours solitaires? Et dès que je veux t'écrire, tout + se presse jusqu'à m'étouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe + de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi. + Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie + que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un + singulier état moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre + qui n'est pas commencée. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En + vérité, on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus fort + le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule autour de moi. + Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, à baiser ton portrait, à + adresser à ton fantôme des folies qui me font frémir, je prends mon + chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une + manière quelconque. (_Lettre du 10 mai_.) + +Aucune distraction ne réussit à le soulager. Il voudrait partir; il ira +sans doute à Aix-les-Bains, en juillet, pour l'attendre à son retour de +Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi. +Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai à Naples et de +là à Constantinople, si je suis assez riche....» + + ... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon. + A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais muet quand je t'ai + connue. A présent, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour + m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est là . J'étends les bras + dans le vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de bien + tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner au plaisir et + un coeur tout entier à donner à l'amour. Peut-être y en a-t-il qui + accepteraient; mais moi, accepterai-je? Où me mène donc cette main + invisible qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle. Oui, + il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur, + pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il + faut que j'aie une maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me + parles de santé, de ménagements, de confiance en l'avenir: tu me dis + d'être tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines; + tu me dis d'arrêter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je + fait même de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux fois dans + tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possédée? C'est toi qui as + parlé: c'est toi dont la pitié céleste m'a couvert de larmes; c'est + toi qui as laissé descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi, + je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un libertin sans + coeur, mais je n'ai commencé à être autre chose que pendant trois + matinées à Venise, et tu dormais pendant ce temps-là . + + Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes + pieds, plus je sens une force cachée qui s'élève, s'élève et se tend + comme la corde d'un arc. + + .... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le + même effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir + de la table, à la première femme venue. Que je trouvasse là deux ou + trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare + et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure dans ma + chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, à l'ennui, que + sais-je? Et je m'endormais. J'en étais encore là quand je t'ai connue. + Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne + sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je + l'étranglerais en hurlant. + + ... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir de pareilles + réflexions ou de pareils rêves que tu adresses cette lettre du Tyrol, + cette lettre sublime[125]? Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi + beau, d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé dans ton + coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis + là ! Et la femme qui a écrit ces pages-là , je l'ai tenue sur mon sein! + Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son + dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me + le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en détacher pour + aller à elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les + harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre + nous un abîme éternel! + + Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence si sage + me sauve ou me perde à son gré. J'ai horreur de ma vie passée, mais je + n'ai pas peur de ma vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a + voulu que me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les + conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce que j'ai dans + l'âme ne mourra pas sans en être sorti. + +[Note 125: La 2e _Lettre d'un voyageur_.] + +Il dévore _Wertlier_ et la _Nouvelle Héloïse_, ces folies sublimes dont +il s'est tant moqué jadis. Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe +pourtant toujours des affaires de son amie,--et toujours il pense à lui +parler de Pagello: + + Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais je ne puis pas; je + l'aime sincèrement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui écrire. + Il sait à présent pourquoi. (_Lettre du 10 mai_.) + +Paul de Musset, dans la _Biographie_, expose longuement cet état navrant +de l'âme de son frère pendant les premiers mois de son retour. Après +d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens +compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de +séquestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le +berçait dans une amère volupté. Certain concerto de Hummel que lui +jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soirées de Venise, +l'arrachait par un enchantement soudain à cette morne solitude. Mais il +n'y retombait que plus désespéré. Paul de Musset a donné des fragments +d'un ouvrage inachevé de son frère, _le Poète déchu_, où cinq ans plus +tard il retraçait fidèlement ce douloureux temps d'épreuve[126]: + +[Note 126: _Biographie_, pp. 128-130.] + + «Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je + m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que + je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me + semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, + tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste + et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais + lutter, je m'abandonnai a la douleur en désespéré. Je rompis avec + toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre + mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute + distraction qu'une partie d'échecs que je jouais machinalement tous + les soirs. + + «La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies + cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille, + je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui + me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du + passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux + tableau, une tragédie que je savais par coeur, une romance cent fois + rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y + retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que + l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité. + + «Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrête avec plaisir: + oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconté les + détails de ma passion. Cette histoire-là , si je l'écrivais, en + vaudrait pourtant bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était + brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitté; + j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; n'est-ce pas en + dire assez? + + «Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui s'était fait en + moi, mais il était bien loin d'être accompli. On ne devient pas homme + en un jour. Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule. + J'écrivis des lettres à la façon de Rousseau,--je ne veux pas vous + disséquer cela.--Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment + comme la boussole, mais qu'importé si le pôle est trouvé? J'avais + longtemps rêvé; je me mis enfin à penser. Je tâchai de me taire le + plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir + et tout rapprendre....» + +George est restée quinze jours sans répondre à Alfred. Dans sa lettre +du 21 mai, elle est toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas, Mme +Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier, +dont la figure déplaît à Musset, a réellement parlé bassement de lui +et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut +paraître détachée de ces misères. Et voici l'état de son coeur: + + ... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui, + il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, il n'a pas connu les + amertumes qui t'ont rongé le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il + a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que + je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai + besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop + d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir + cette maternelle sollicitude qui est habituée à veiller sur un être + souffrant et fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous + deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre! + J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin + d'un frère; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant près de moi? + Hélas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien + le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi, + je l'écoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les + hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? + Qu'est-ce? Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore serai-je + accusée? + + ... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive, + n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un nouvel amour. Je le + désire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi + quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main à + celle-là ! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle + sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est + une femme infâme.» Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute + heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une + parole amère. Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une + parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes + et auquel répond une voix émue et une douce parole, simple et + laconique, mais qui me semble si belle alors!--io l'amo!_--Peu + importe, mon enfant, aime, sois aimé et que mon souvenir n'empoisonne + aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin + pourtant que je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement + de te maudire, mais de t'oublier. + +L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant subsister en elle qu'une +maternelle amitié, l'amour, après ces longs jours de silence, s'est +aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset, du 10 juin, témoigne +d'une âme rassérénée. Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble +n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!... +Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent guère. Il +aime plus que jamais son _Georgeot_, «de cette amitié douce et élevée +qui est restée entre eux comme le parfum de leurs amours». Or il existe, +dit-il, des _révélations_: avec saint Augustin, il croit après avoir +nié; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente. + + ... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille quelquefois + en criant: «Que Dieu me protège, car je vais me livrer!» Cela est + beau, n'est-ce pas, et effrayant en même temps, d'aller et de venir + avec cette pensée-là : je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi, + mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un + an trop tôt. J'ai cru longtemps à mon bonheur, à une espèce d'étoile + qui me suivait. Il en est tombé une étincelle de la foudre sur ma + tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, qui a + failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit où + j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en était + levé n'est pas celui qui s'y était couché. + + Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui s'était desséché! + Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait + se détendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici + m'envoient à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se + pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une issue pour + s'élancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines, + dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai, + aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce pas, de se + promener tout jeune dans une vieille vie? X. _(Tattet)_ est de retour. + Il trouve, que _je lui apparais sous un nouvel aspect_, voilà son mot. + Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le + rassure. + + Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade, + avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es + joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, + en t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance, avec amour, que + je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me + le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas + connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais + être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand nous étions ensemble, je + laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussière; mais je ne + me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais + que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais au + lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je réfléchissais + et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la + tranquillité de nos jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce + temps là , Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous deux l'éclair de + l'épée flamboyante. Chose étrange, je n'ai compris qu'il fallait faire + usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. + J'avais une telle confiance, une si misérable vanité! + + J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour de moi tant + de voiles bizarres! à m'ôter une partie avec l'un, une autre avec + l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que + je pouvais mourir. + + Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort + de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le + dire. + +Notre poète va décidément mieux: lui qui, le mois précédent, écrivait à +son amie n'avoir pu se décider encore à aller voir son fils au collège: +«il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je +l'avoue», il écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère inquiète que +son Maurice se porte bien: «Je viens de le voir à l'instant et il doit +sortir avec moi dimanche.» + +Le 15 juin, longue lettre de George tout à fait calme à Alfred à +peu près guéri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son +rétablissement corps et âme.--Pagello y ajoute un billet de sa main pour +recommander à son malade de l'hôtel Danieli,--«qu'une affection liera +toujours à lui d'une manière sublime pour eux deux, incompréhensible +pour les autres»,--d'éviter l'intempérance et de se souvenir de certaine +eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce +sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr, ajoute-t-elle à Alfred, que +si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille à chaque +point de son discours.» + +Elle a traversé une grave disette d'argent. Musset s'est fort agité pour +lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est ému +à la pensée qu'elle a pu souffrir de la gène. Il songe aussi à ses +angoisses de mère; Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses +enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses profondes qu'il a +cru deviner entre les lignes de la seconde de ses _Lettres d'un +voyageur_--qu'il vient de porter à la _Revue_.--Il est découragé, +triste, inquiet; il apparaît surtout bien las. + + ... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire + trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de + contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je + paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans + le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au torrent, + accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce que pour qu'elle te + suive dans l'Océan. + + Buloz vient de m'apporter la _Lettre_ que tu lui as envoyée pour la + _Revue_[127]. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que + j'éprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de + _suicide_; quel que soit le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée + chez les autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance. + J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus + de rien. Dis-moi, mon George, mon frère adoré, quand tu as écrit ce + mot-là , était-ce seulement l'inquiétude que tu ressentais pour + ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu + attendais? Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, qui + t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il m'a semblé qu'une + tristesse, étrangère à tout cela, dominait les autres motifs. Buloz + lui-même s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire: + «Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, qui ne se + doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: «Mais + vous ne l'avez pas quittée? Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre + garçon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais + il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta + vie tu as pensé à la mort, que toute ta vie t'y a poussée, que cette + idée t'est familière, presque chère; mais enfin elle ne se représente + à toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle + naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, aussi complète + que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle + franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas + permis de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des + femmes, je te le jure sur mon père; si le sacrifice de ma vie pouvait + te donner une seule année de bonheur, je sauterais dans un précipice, + avec une joie éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que + d'être là , dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans + un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et + pour bien des années; d'avoir tout perdu, jusqu'à ses rêves; de me + repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce + que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: qu'il + faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du + moins tu es heureuse, peut-être heureuse par mes larmes, par mon + absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si + tu ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir + changé la vie qu'en bien. C'est une noble créature, bonne et sincère; + il t'est dévoué, j'en suis sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne + pas lui rendre le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être + aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne + détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour + y venir, pour y rester. Mais, hélas! je n'en suis pas à apprendre + aujourd'hui quel hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent + répété: le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit de + crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du + désir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son être en contact avec + d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se + trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre? + +[Note 127: Publiée dans la _Rente des Deux Mondes_ du 15 juillet +1834.] + + ... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de + mon lit retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l'idée + de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où + je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de + tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas, + ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette + franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je + suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu + de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de + m'avoir manqué là -bas, quand tes soins et tes veilles l'ont écartée de + moi. Adieu, je n'en puis plus! _(Lettre du 46 juin_.) + +George rassure cet ami trop vite inquiet: son idée de suicide, ce spleen +toujours prêt à se réveiller au contact d'une contrariété ou d'un +affront, «la suivra toujours probablement sans lui faire aucun _bobo_, +car elle n'a ici aucun chagrin de coeur». Son Pagello est un ange; +ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un mois elle reverra ses +enfants... Elle ajoute comme glose à cet exposé de sa tranquillité: «Tu +as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes +larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais +dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi +que tu m'as laissé un souvenir plus sûr et plus précieux que tous les +souvenirs de la possession,» _(Lettre du 26 juin_.) + +La dernière lettre de Musset adressée à Venise, le 10 juillet, a été +détruite «parce qu'elle contenait une confidence». On en a gardé du +moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le «bon +docteur», et ce trait qui nous prépare a la rencontre des amants: + +«--Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que «Mme Sand soit _une femme +adorable_?» Telle est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait +l'autre jour. La chère créature ne me l'a pas répétée moins de trois +fois pour voir si je varierais mes réponses.--«Chante, mon «brave coq, +me disais-je tout bas, tu ne me «feras pas renier, comme saint Pierre.» + + + +VII + +Apres cinq mois de vie commune à Venise, George Sand et Pagello partent +pour Paris. Les dernières lignes que nous avons citées du naïf journal +du docteur nous signalent chez eux un état d'âme assez mélancolique, +sans le trop préciser. De George Sand elle-même nous n'apprendrons rien: +nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincère--pour les +autres--s'acharne à tout dissimuler de sa vie vraie... Déjà elle +s'obstinait à réagir contre sa légende, légende qui offensait son âme +hautaine et bourgeoise. Elle préludait à ce rôle de _Matriarche_ qui +devait faire vénérer sa vieillesse. + +Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne et des petits intérêts +de son honnête amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses enfants,--à +retrouver aussi le poète qui l'avait quittée, qui l'adorait encore, +qu'elle-même avait aimé jadis. + +Ce départ de George Sand avec Pagello, après cinq mois de calme +tête-à -têle, nous apparaît, pour lui, maussade et triste, mais pour +elle libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente de nouvelles +souffrances?... Reprenons le récit du docteur. + + J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et je partis avec + elle pour Milan sans prendre congé de mes parents ni de mes amis, et + sans dire à personne si ni quand je reviendrais. + + De Milan, j'écrivis à mon père: + + «Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me blâmais de vivre + avec une étrangère, perdant ma jeunesse, ruinant ma carrière, reniant + publiquement ces principes de morale chrétienne qui me furent + inculqués par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette + lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dédaignais de + mentir avec de fausses promesses. Je te réponds aujourd'hui de Milan: + je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les + yeux fermés, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris + où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, digne de toi. + Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. Toi, ne cesse pas de + m'aimer et écris-moi à Paris.» + + J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la poursuis maintenant + volontiers, parce que, à mesure que je la raconte, je me sens l'âme + soulagée, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes, + la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés à Martigny, + nous quittâmes la voiture et les bagages. + + George Sand était en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons + franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportés à Chamounix, + où le jour suivant nous avons entrepris à pied l'ascension du + Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Français, + d'Allemands et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace, après avoir + examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur de la glace à 400 + pieds de profondeur, après nous être réjouis de l'écho éclatant des + Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallée + désolée, hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles, + nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et + un Américain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernières aiguilles, + avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces + jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène de + la gelée.--Le lendemain nous revenions à Martigny et de là nous nous + mettions en route pour Genève. + + A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus + circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais + mille efforts pour le cacher. George Sand était un peu mélancolique et + beaucoup plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle + une actrice assez coutumière de telles farces, et le voile qui me + bandait les yeux commençait à s'éclaircir. Nous visitâmes Genève, + marché de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais + ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter + pleinement aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout d'abord + le lac: il la côtoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les + poissons frétiller à O pieds de profondeur, comme si on les avait + dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont + pays enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que vous avez + l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et spécialement + Rousseau les ont dépeints, comme personne ne les dépeindra plus. Après + six ou sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, et, par + le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes à Paris. A la station, + George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui + l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue + des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième étage à 1 fr. + 50 par jour. + +La présence de Pagello allait être importune. Dans sa bonté, George +Sand n'avait osé lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer +l'affaiblissement de son amour. + +Une mélancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement +exilé, dès son installation à Paris. + +La vie monotone et bourgeoise endurée cinq mois à Venise, autant que +cette étrange correspondance entretenue avec Musset,--et toujours +exaltée, malgré l'espèce de lassitude que nous y avons constatée dès +le mois de juin,--avaient préparé ce refroidissement graduel dans les +relations de Lélia avec le docteur Pagello. + +A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y +consentir, s'y résigner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive +générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser ces deux tristesses. Mais +tous trois étaient malheureux. + +Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour à Paris, Pagello ne +prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on +soupçonner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de +la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite. + +Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de corps et d'esprit, je +me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyés aux genoux, le +front dans les mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec peu +d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitié mal assurée. +Elle succède en toi à une passion mal éteinte, en George Sand à un +caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs +solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris +ma malle pour en tirer quelques vêtements; et, tout en soulevant mon +linge, je découvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et +décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de ma mère. Je +le couvris de baisers et le plaçai sur une armoire qui faisait face au +petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps à +le contempler. Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut mon +âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu retourneras dans ta patrie +et tu y passeras des jours honorés et tranquilles; ta conduite à venir +tirera des enseignements de tes erreurs passées; garde toujours dans ton +esprit les principes que ta mère t'a fait sucer avec le lait;--toutes +les joies terrestres qui iront contre ces préceptes te rendront +malheureux.» + + J'entendis frapper doucement à la porte de ma chambre; j'ouvris... + C'était George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour + me mener dîner comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha + âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque + dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc dîner + chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalité. Elle me + proposa comme ami, presque comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait + partir avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour suivant, + et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne pas la suivre. La Sand + voyait toute la singularité de ma position, tous les sacrifices que + j'avais faits à son amour: ma clientèle perdue, mes parents quittés et + moi exilé sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait + fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille et presque + sérieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mère + m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps. + Cette femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en avait + perdu le secret. Au milieu même de ses égarements tous consécutifs + d'un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre, + compatissant, industrieux pour les malheureux et intrépide pour le + sacrifice... + +Donc, à peine arrivée, presque indifférente soudain pour l'infortuné +Pagello, George Sand revoit le poète. Et tous deux sont repris par leur +ancien amour. La présence de l'Italien, la fâcheuse rumeur du monde ne +troublent pas cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils +ont retrouvé l'amertume. Quinze jours fiévreux et cruels, quinze jours +seulement s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable a surgi, poignant, +chez Musset. Il souffre trop, veut partir. + + ... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et j'ai reçu le + dernier coup. + + J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de luttes et de + souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne + entre nous. Ce sera la dernière épreuve: je sais ce qu'elle me + coûtera; mais mon père de là -haut ne m'appellera pas lâche quand + je paraîtra; devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. + J'attendrai de l'argent là -bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma + mère, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse; je + t'ai entendue dire que tu l'étais. Il m'eût été doux de rester votre + ami, et que la douce joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma + douleur. Mais le destin ne pardonne pas. + + ... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une journée entière. + Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon, + sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si + tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre, + n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais + si tu as du courage, reçois-moi seul, chez toi ou ailleurs, où + tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix + solennelle de la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a + murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse? + Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offensé, ni douleurs + importunes. Reçois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du + présent, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel + et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux + intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans + le ciel, et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour + l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour céleste, + profond comme la douleur humaine. O ma fiancée! Pose-moi doucement la + couronne d'épines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera + ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus! + +La demande a été accordée; Musset va revoir son amie une dernière fois. +Il sera fort: sa résolution de partir est irrévocable. + + ...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le + désespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et + qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot là -dessus, et ne crains pas + qu'il m'échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve. + Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour que j'aurai de ma + vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonné + avec cet amour-là , jour par jour, minute par minute, dans la solitude + et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible, + mais que tout invincible qu'il est, ma volonté le sera aussi. Ils ne + peuvent se détruire l'un par l'autre; mais il dépend de moi de faire + agir l'un plutôt que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à + tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué de le + voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là est sortie. Ne t'en + afflige pas surtout, et sois sûre qu'il n'y a pas dans mon coeur une + goutte d'amertume. + +Il compte aller à Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est +sous-préfet de Lavaur; de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne. + +Mais elle hésite maintenant à accepter ce rendez-vous. Suprême +coquetterie de femme, ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus; il +supplie: + + C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en + donnerai. Parle ou ne parle pas; les lèvres des hommes n'ont pas de + parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne + crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas + changée. Mon amour-propre, dis-tu? Écoute, écoute, George: si tu as du + coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin + des Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est là que + je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arrière-pensée; + écoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier + baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce + triste soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret. C'était à + un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est à un + ami. + + C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme à qui tu + parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misères et de + souffrances, Dieu m'accorde peut-être la consolation de t'être bon à + quelque chose. Sois-en sûre, oui, je le sens là , je ne suis pas ton + mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je + destiné à te rendre encore une fois le repos. + + Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes + éternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir + pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse + quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah! + c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc + fait? + +Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle répond à +son amant: + + Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas + tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien que cela me fait du + mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais + je pars pour Nohant, moi, je vais passer là les vacances avec mes + enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je _lui_ ai + tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans + lui une dernière fois et que je te décide à rester, au moins jusqu'à + mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir + et il fait un temps affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai + donc perdue, puisque tu souffres auprès de moi! + +Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine: «Elle dépérissait, en +effet, de chagrin. Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère, +au ridicule de la situation: «Du moment «qu'il a mis le pied en France», +écrit George Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du saint +enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses +deux amis la prenaient à témoin de la chasteté de leurs baisers: «Le +voilà qui redevient un être faible, «soupçonneux, injuste, faisant des +querelles «d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres +qui brisent tout.» Dans son inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude +indiscrètement. + +«George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle +avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur +histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde ne +peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus +exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les +visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont +elle avait honte maintenant,[128].» + +[Note 128: ARVÈDE BARINE, _Alfred de Musset_, p. 75.] + +Indulgentes réflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants, +tant qu'elle les aimait. Mais après avoir transfiguré à ses propres yeux +sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier, la voilà qui se laisse +reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son désespoir. Et presque +fière de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poète, elle +consent à lui dire un dernier adieu.--Cet adieu n'a pas été aussi triste +qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui le craindre. Elle a cédé au +suprême désir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le +lendemain, Musset, qui va décidément partir, lui adresse cette belle +page triste--qu'on est tenté de trouver... littéraire: + + Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie avec confiance, + non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les + luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une + compagne bien chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit + tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire + sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front + ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas + été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu + ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons + passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un + baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre + ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes + les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le + monde et lui. + + Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu hier, devant Dieu, + le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne + crains plus rien, ni n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne + m'était pas réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur + chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma + jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. + Celui qui est aimé de toi ne peut plus maudire. George, je puis + souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire. + + Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur quoi que ce soit + qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est à toi. + Écris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, à trois + cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu + le le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi de + pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée de main, un mot, une + larme! Hélas! ce sont là tous mes biens. Mais si tu crois devoir + sacrifier notre amitié, si mes lettres même hors de France troublent + ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas, + oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre, + à présent, sois heureuse à tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimée de + mon âme! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernières années + de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières. Sois + heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier qu'on peut l'être. + Hier, tu me disais qu'on ne l'était jamais. Que t'ai-je répondu? Je + n'en sais rien, hélas! ce n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à + mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la + patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste orgueil. Rétrécis ton + coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais + si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du + malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans + moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu. + + Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur + toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te + coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a + porté. + + Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera + sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que + voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires + d'un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants + immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, + comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l'un sans parler + de l'autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les + prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence. Les + peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu'ils + adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les révolutions de l'esprit + humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur + siècle? Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort des + ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir; elle gravera ton + portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le + prêtre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe, comme une + mère y couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux + chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je terminerai + ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un + coeur de vingt ans, à tous les enfants de la terre; je sonnerai aux + oreilles de ce siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la + trompette des résurrections humaines, que le Christ a laissée au pied + de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis fils de ton Père; je + te rendrai les baisers de ma fiancée; c'est toi qui me l'as envoyée, à + travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus + pour venir à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera + toujours verte, et peut-être les générations futures répéteront-elles + quelques-unes de nos paroles, peut-être béniront-elles un jour + ceux qui auront frappé avec le myrte de l'amour aux portes de la + liberté[129]. + +[Note 129: L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.*** +«Yorick», dans l'_Homme libre_ du 13 avril 1877. Paul de Musset, +paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son frère. Or, +Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait déjà tiré +une phrase: «Non, non, j'en jure par ma jeunesse...» pour être placée +en épigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile +d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe--qui est en +possession de M. de Lovenjoul.] + +Cette lettre était trop résignée. Pour la première fois, le poète +considérait le prestige à venir d'un amour qui le meurtrissait encore. +Plus humble était la plainte que lui dictaient jusque-là ses tourments. +Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un +désir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Hélas! +il avait cette femme dans l'âme plus que dans la chair.... + +Il est parti pour Bade le 25 août. Son voyage a duré six jours. A peine +installé, il mesure sa solitude, et tout le passé douloureux qui reflue +dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour: + + Baden, 1er septembre 1834. + + Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore écrit. + J'attendais un moment de calme; il n'y en a plus. Je voulais t'écrire + doucement, tranquillement, par une belle matinée, te remercier de + l'adieu que tu m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma + chère amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement de + mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n'a aimé comme je + t'aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour; je ne + sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je + parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de + bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être aimée, si tu l'as + jamais demandé au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée, + regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée, + dis-toi cela, autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses + amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon sang! Je meurs + d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu! Tu + es aimée, adorée, idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai + pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela; et + mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce + qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais + bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent + d'aimer! + + Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait + pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue dans mes bras, ô mon + corps adoré! Je t'avais pressée sur cette blessure chérie! Je suis + parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mère était + triste; je crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai + rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, je le + respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse et tranquille là -bas, + tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser + cinq mois? Sais-tu ce que c'est, pour un pauvre coeur qui a + senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie + l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la + solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte, comme la neige? + Sais-tu ce que c'est pour un coeur serré jusqu'à cesser de battre, de + se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante, + et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh, mon Dieu! je le + sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant + c'est fini. Je m'étais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait + prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, + je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux ma + souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, vois-tu. Tu te + rétracterais que cela ne servirait à rien. Tu veux bien que je t'aime; + ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu, + vois-tu, je ne réponds plus de rien. + + Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là ? Qu'est-ce que cela + me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui + passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est + que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie + est charmante, la promenade agréable, que les femmes dansent, que + les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en + galopant. Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie. + Écoute, George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me dissuader: + pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'espérance, + pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je + suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me + donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un + fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j'ai de la force + encore. Mais de la force, mon Dieu, à quoi sert d'en avoir quand elle + se tourne elle-même contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me + fais pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets, je + te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'écris dans un + moment de fièvre ou de délire, que je me calmerai; voilà huit jours + que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire. + Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des espérances + dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu'ils ont tous raison; + n'ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j'ai tout quitté; + qu'ont-ils à dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir + dire à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de mourir. Les + taureaux blessés dans le cirque ont la permission d'aller se coucher + dans un coin avec l'épée du matador dans l'épaule, et de finir en + paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera + pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture, + et que tu viennes. J'aurai beau regarder, me voilà assis devant cette + petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai + emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas + sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me + laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver. + Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra. + Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper, + n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la + main, et tu n'écriras pas dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne + sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels + événements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout + cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire. Je ne peux pas vivre + sans toi, voilà tout. Combien tout cela durera encore, je n'en sais + rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je + connusse en détail et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton + caractère, mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne sais pas + tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te + visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais + loué aux environs de Moulins ou de Châteauroux un grenier, une table + et un lit. Je m'y serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou + deux fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive. J'aurais + écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu là + quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espère. Tu + m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien + eu à te reprocher? Mais tous les rêves que je peux faire sont des + chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses. + Tout est bien, tout est mieux ainsi. + + O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un + beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi + sur l'herbe, sous quelque saule vert. Regarde l'Occident et pense à + ton enfant qui va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres, + si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur, + donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la + lampe, prends ta plume, donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi + tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un peu. + + Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire même plus que tu + n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce ne peut pas être un crime. + Je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton + amitié pour moi, que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de + l'amour? Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis + jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à douze lieues + de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni plus loin; mais que j'aie une + lettre où il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes + tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai + eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand j'y pense, + ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah! + il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, + mon George, ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette + lettre. Je me meurs. Adieu. + + A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE. + + O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon George, ma belle + maîtresse, mon premier, mon dernier amour. + +Où en était George Sand, à l'heure où son ami lui envoyait cet appel +égaré? + +Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui avait d'abord apaisé le +poète, l'avait passionnément exaltée. Le 29 août, elle rentrait à +Nohant, éperdue d'amour et de désespoir.--«Viens me voir, écrivait-elle +à Gustave Papet, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une +éloquente poignée de main, mon pauvre ami...» Elle ne dissimulait point +sa blessure. Si elle guérissait, elle se réfugierait dans l'amitié, +négligée trop longtemps. + +Pour la première fois, ses enfants ne lui faisaient pas tout oublier. +Bientôt la vie lui apparaissait intolérable. Et elle confiait à +Boucoiran (lettre du 31 août) des pensées de suicide: «Vous avez dû le +comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je +veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons.... J'aurai à +causer longuement avec vous et à vous charger de l'exécution de volontés +sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance... quand je vous aurai fait +connaître l'état de mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi +qu'il y aurait paresse et lâcheté à essayer de vivre quand je devrais en +avoir déjà fini.» Puis elle lui «confie et lui lègue Pagello, un brave +et digne homme de sa trempe»[130]. + +[Note 130: _Correspondance,_ I, p. 279.] + +Cette crise dure quelques jours. Musset qui comptait travailler à +Bade, qui avait promis à Buloz un roman et des vers[131], continue de se +désoler. Sa plainte du 1er septembre arrive à Nohant. Et,--comme jadis à +Venise la lettre si longtemps attendue de Genève,--cette vivante preuve +d'un invincible amour calme la passion de George et la guérit du +désespoir. + +[Note 131: _Lettre_ du 18 août.--Cf. M. Clouard, article cité, p. +730.] + +A ces doléances sublimes, attendrissantes à force de chagrin sincère, +qu'elle a reçues de son ami, elle répond, au crayon, sur un album,--d'un +petit bois où elle se promène,--par une lettre toute raisonnable, et +sans aucun vestige de sa folie récente. Elle lui reproche d'exprimer +de la passion et non plus ce saint enthousiasme, cette amitié pure... +Pagello lui-même est jaloux. Il faut se séparer tous les trois. «Ne +m'aime plus: je ne vaux plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque +tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir de cet amour pour moi, +qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjuré +à Venise, avant et même encore après ta maladie. Adieu donc le beau +poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s'était formé entre +nous trois, lorsque tu _lui_ arrachas à Venise l'aveu de son amour pour +moi et qu'il jura de me rendre heureuse.» Et elle ajoute que lui-même, +il a uni _leurs_ mains malgré _eux_[132]... + +[Note 132: Nous avons donné le passage, _Introduction_, p. VI.] + +Cette lettre a désolé Musset, qui la lui renvoie comme elle l'exige. Il +n'a jamais vu aussi clairement, lui dit-il, combien il est peu de +chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus malheureuse encore +qu'indifférente: + + ...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien malade, et ne + crois pas que je sois moi-même de force à t'adresser un reproche. Il + faut que tu souffres beaucoup pour que tu n'aies même plus une larme + pour moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques à la parole qui, + _depuis trente ans_, disais-tu, _n'a pas encore été faussée_. Elle le + sera donc une fois, et j'aurai perdu le seul jour de bonheur qui me + restait encore. Qu'il en soit ce qui plaît à Dieu ou à l'Esprit du + Mort. Car, à vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne, + en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un + nouveau coup de pierre sur la tête, c'est trop. + + ... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en me disant qu'un + soupçon jaloux tue l'amour dans ton coeur? Qui crois-tu donc que + j'aime? Toi ou une autre? Tu t'appelles _insensible, un être stérile + et maudit_? Tu te demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur + fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant de quels abîmes + je suis sorti. Eh! mon amie, me voilà ici, à Baden, à deux pas de la + Maison de Conversation. Je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit + pour aller faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrais à + autant de jolies petites poupées qui ne me recevront peut-être + pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort jolies, et qui, plus + certainement encore, ne quittent pas leur amant, parce qu'elles ne + veulent pas se voir méconnaître. Quoi que tu fasses ou quoi que tu + dises, morte ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une + autre. «_Aime-moi dans le passé_, me dis-tu, _mais non telle que je + suis dans le présent_.» George, George, tu sauras que la femme que + j'aime est celle des rochers de _Franchart_, mais que c'est aussi + celle de Venise, et celle-là , certes, ne m'apprend rien, quand elle me + dit qu'on ne l'offense pas impunément. + + ... Je n'ai plus rien dans la tête ni dans le coeur. Je crois que je + vais revenir à Paris pour peu de temps... Je souffre, et à quoi bon? + Ta lettre m'a fait un mal cruel. George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais + que sert de gémir? Tu me dis que tu m'écris afin que je ne prenne + aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, écoute, adieu, + n'écrivons plus... Tout cela, vois-tu, est horrible, au bout du + compte. Tu souffres, toi aussi. Je te plains, mon enfant; mais + puisqu'il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien, alors, si + notre amitié s'envole au moment où tu souffres et où tu es seule, + qu'est-ce que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète. Adieu. + Je ne sais où je serai; n'écris pas, je ne puis savoir. + + Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. O mon Dieu, + toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse! Oh + mon coeur, mon amour, je ne t'en veux pas de cette lettre-ci; mais + pourquoi m'as-tu écrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit + Dieu! J'espérais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop! + +Pagello était allé voir Musset avant son départ pour Baden. Il l'avait +trouvé lisant une lettre d'Elle.--George vient d'écrire à Alfred que +Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha certaine phrase +passionnée qu'il disait y avoir surprise. Or cette phrase n'était que +dans son imagination. Musset répond à son amie que personne n'a rien pu +voir de sa lettre tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce +sot incident, c'est «qu'elle a rompu» avec cet homme... Mais a-t-elle +bien rompu? Ne lui parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?... + + ... Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être, et _Lui_ + aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager personne. S'il souffre, + lui, eh bien, qu'il souffre, ce Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je + lui rends sa leçon; il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, le + voilà prévenue, et je te rends tes propres paroles: «_Je t'écris cela, + afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n'en prisses aucune + idée de rapprochement avec moi_.» Cela est-il dur? Peut-être. Il y a + une région dans l'âme, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitié + en sort. Qu'il souffre! Il te possède. Puisque ta parole m'est + retirée; puisqu'il est bien clair que toute celte amitié, toutes ces + promesses, au lieu d'amener une consolation sainte et douce au jour de + la douleur, tombent net devant elle; eh bien, puisque je perds tout, + adieu les larmes; adieu, non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en + t'aimant. Mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. O mon Dieu! + Est-ce ainsi? J'en aurai profité pour le ciel. En fermant celle + lettre, il me semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui + se resserre et s'ossifie. Adieu. (_Lettre de Baden, 15 septembre_.) + +La fin de ce mois de septembre ne fut que tristesses pour tous les +trois. Au commencement d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et +Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa pensée unique restait à son +amie, et son premier soin était de lui demander de la revoir: + + Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit une lettre bien triste, mon + pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous + voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant; + la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un + instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu auras toute confiance, et tu + sauras jusqu'à quel point je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu'il + n'y a plus pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu'il s'agit de + toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te ferai jamais de + mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble; parlons du passé ou de + l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'espérance ou de la douleur. Je + ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi ton + heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une + heure, un instant à perdre. Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, + tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras + rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer. Ton frère, + + ALFRED. + +--Cette utopie que tous trois auraient acceptée, d'une amitié vaguement +amoureuse, n'est guère précisée, que dans les lettres de George Sand. Ni +Pagello, dans son journal, ni Musset, dans ses lettres, ses romans et +ses vers, ne paraissent y avoir souscrit, aussi résolument. + +Pagello ne fait même aucune allusion, dans son mémorial sincère, aux +égards que son amie prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu +revoir le poète. Bien mieux, nous n'y trouvons mentionnée qu'une +rencontre avec George Sand, depuis leur arrivée à Paris.... Reprenons-le +où nous l'avions coupé: + + --Nous en étions à prendre congé l'un de l'autre pour nous revoir dans + trois mois, mais elle croyait que peut-être nous ne nous reverrions + plus et, sans manifester ce doute qui dans ce moment lui était + pénible, elle redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant + de ne pas abandonner aussitôt l'occasion que je trouvais à Paris de + cultiver les études de ma profession. Aucune mère n'aurait parlé avec + une affection plus raisonnée. J'en fus touché au fond de l'âme. + + Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent que j'avais pu + et vendu quelques objets précieux. De plus, j'avais expédié d'avance + à Paris quatre tableaux à l'huile de Zucarelli pour les vendre et + pouvoir demeurer quelques mois dans la capitale de la France.--George + Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: «Les tableaux + partiront avec moi demain pour la Châtre où un amateur de mes amis en + fera sûrement l'acquisition, aussi je te prie de me laisser le soin de + cette affaire et de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent + Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t'en comptera + l'argent.» Je répondis à tout cela par une poignée de main qui fut + comprise comme le plus éloquent discours. Le matin suivant, Boucoiran + frappait à ma porte et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat + de l'Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour tous les + grands hôpitaux de Paris. Ayant visité l'Hôtel-Dieu et ensuite la + Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui m'accueillit avec grande + courtoisie, j'allai avec mon Mentor faire une visite d'un autre + genre à M. Buloz, Savoyard, directeur de la _Revue des Deux Mondes_. + Boucoiran portait un gros paquet et il le lui remit; c'était le second + volume de _Jacques_, écrit chez moi à Venise. «Elle est donc arrivée? + dit Buloz.--Oui, répondit Boucoiran,--Depuis quand?--Depuis deux + jours.--Cette diablesse de femme me fait devenir fou; voici un + volume que j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'était + entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien.» Boucoiran + sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme une statue; pendant ce + temps-là , je me détournai pour regarder quelques estampes qui ornaient + la pièce, et Boucoiran dit quelques mots à l'oreille de Buloz; après + quoi celui-ci, qui m'avait à peine remarqué, prit ses lunettes et, me + regardant avec discrétion et courtoisie du seul oeil qui lui restait, + me fit les plus gracieuses questions, les offres les plus courtoises, + et finit par me donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en + qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle que ce fût. + Je la mis dans ma poche en le remerciant; puis je pris congé, en + souriant de mon importance littéraire. La carte équivalait à une + nomination de journaliste. + + Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que des deux mondes + où rayonne son fameux journal. Ici je ne puis m'abstenir de signaler + ce qui me fut le plus agréable: qu'il m'ait offert de travailler à sa + revue, me sachant collaborateur de George Sand pour les _Lettres d'un + voyageur_. Il me donna de curieux éclaircissements sur le groupe + littéraire qu'il présidait. Je lui reconnus un tact très fin, des + manières franches, un excellent coeur et un rare bon sens. + + ... Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable imprésario + d'opéra. Il a ses ténors, ses _prime donne_, ses _contralti_, ses + basses, ses secondes parties et ses choeurs, c'est une joie que de + voir cet homme s'agiter avec sa _virtuose canaille_ et suivant les + convenances particulières de chacun. Ils sont excellemment payés selon + leur catégorie, mais ils sont presque tous en dette de travaux. + + La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de billets, de + sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, de l'argent, de + l'argent, et cela contre la seule garantie de l'argument d'un + article, d'une histoire, d'un récit encore gisant dans l'esprit de + l'auteur,--qui promet de le livrer dans quinze jours, un mois, un + an.... Je me suis convaincu qu'en général il vaut mieux connaître de + loin les célébrités littéraires: j'ai su des choses à confondre, + sur la vie privée de ces monstres de grands hommes. Figurez-vous + Chateaubriand, le plus grand, le plus moral des poètes français de + ce siècle: il joue et il perd dans une nuit, par anticipation, une + édition nouvelle de ses oeuvres.... Il se fait bâtir une maison + délicieuse, tout incrustée de marbres rapportés de Grèce: il la perd + également au jeu. + + Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamartine?... Je vous + dis qu'à peu près tous sont dans le même genre. + + Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas depuis longtemps. + Boucoiran fut mon mentor et mon ange tutélaire. Huet, Lisfranc, + Amussat, trois illustres médecins, me prodiguèrent les amabilités + et m'aidèrent à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences + médicales. Et de funestes pensées survenaient pour me travailler + l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je passais dans la + solitude de ma chambrette, le portrait de ma mère m'inspirait des + paroles d'inexprimable consolation et je trouvais le courage de défier + ma pauvreté et mon ténébreux avenir. + + Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait la vente de + mes tableaux pour 1500 francs. Je crus être devenu un Rothschild, et + dans l'extase de la joie je courus me procurer une boîte d'instruments + de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un nouvel + envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours après, me mit en + mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, réservant les 500 + francs supplémentaires qu'elle-même devait m'apporter pour retourner + à Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme, amena le jour + redouté et désiré par moi du retour de la Sand à Paris. J'eus d'elle + les autres 500 francs, je préparai mon bagage, et, deux jours après, + j'allai chez George Sand où Boucoiran m'attendait. Nos adieux furent + muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle était + comme perplexe: je ne sais pas si elle souffrait; ma présence + l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple + bon sens, abattait la sublimité incomprise dont elle avait coutume + d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait + connaître que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités + excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette connaissance + de ma part ne pouvait que lui donner du dépit, ce qui me fit abréger, + autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le + bras de Boucoiran qui m'accompagna et me laissa au point où vous + m'avez trouvé. + +Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation était +insoutenable. Un invincible renouveau d'amour avait surgi pour George +Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé d'estimer, d'aimer +peut-être Pagello, dans ce coeur double par générosité qui ne pouvait se +résoudre à sacrifier l'un ou l'autre, les faisant tous deux malheureux. +«Tout de moi _le_ blesse et l'irrite, écrivait-elle au poète, et, +faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je +suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de ce qu'il m'écrit, et que, je le +sens bien, il n'a plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour. Je +le verrai s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention +de le consoler; me justifier, non; le retenir non.... Et pourtant +je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi +romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi.» + +Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu d'Alfred Tattet, l'ami +de Musset, qui, à Venise, était devenu un peu son ami. Il lui avait +écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait de le revoir et de +l'embrasser. Ils se rencontrèrent, Pagello lui ouvrit son coeur simple, +et à la veille de retourner à ses lagunes, il lui adressa ce billet +d'adieu: «Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un +baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec +la George.--Je ne veux pas de vengeances.--Je pars avec la certitude +d'avoir agi en honnête homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma +pauvreté.--Adieu, mon ange.--Je vous écrirai de Venise.--Adieu, adieu.» + +Il vécut tranquille à Venise, considérant de loin le sillage de gloire +qui suivait à travers le siècle celle qui avait été son amie d'un jour. +Des relations cordiales mais lointaines s'établirent entre George Sand +et lui. «Jeunette encore, m'écrit Mme Antonini, quand je m'exerçais dans +la langue française, il me souvient d'avoir écrit sous la dictée de mon +père à George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposées +pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels +Daniel Manin.»--Les plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours +devant son impérieux besoin d'amitié: sa bonté d'instinct, comme son +génie, étaient des forces de la nature. + + + +VIII + +Musset n'a pas attendu le départ de Pagello pour revenir à George Sand. +Entièrement repris par elle, repentant, généreux, séduisant et soumis, +il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer. + +Telle est l'emprise de l'amour sur tout son être que, devant la chère +présence, il ne s'appartient plus. Dominée par une impatience de jouir +profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant perdu consumé d'incurable +tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du +sentiment qui règne sur sa vie. La volonté n'existe plus en lui que pour +l'amour. Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait unique de son +coeur, y met une détresse constante. Impétueux, même imprudent, pour +sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une +femme. Un sentiment inné de l'honneur, du devoir, guide toujours son +âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensée; +mais plus rien, hors son espérance, ne lui fait estimer la vie. + +Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé sa maîtresse. Un long +bonheur est-il possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut s'abolir, +va sans tarder empoisonner leurs joies. + +Écoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'égarer.... et se +donner raison: + + J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient dès le + lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de + ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là , mon + Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le + voulais hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. + Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire + croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et + encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver; mais tu + es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre + moi que tu tournes ton désespoir et la colère. + + .... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur a été chaste + comme la fraternité réelle, et à présent que je redeviens ta + maîtresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à -vis + de Pierre et vis-à -vis de moi-même le devoir de rester enveloppée. + Crois-tu que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller, + je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon goût de + m'interroger sur toi?--Mais tu n'es plus mon frère, dis-tu? Hélas! + hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances à reprendre ce lien fatal! + Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu + souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que + je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à + présent que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc + partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis + galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu + à me reprendre et à me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop + souffert. Ah! si j'étais une coquette, tu serais moins malheureux. Il + faudrait te mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai + jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire croire? C'est + parce que j'ai été sincère que tu es au supplice[133]. + +[Note 133: A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres +n'est datée.] + +Dès la première reprise la pauvre femme était blessée; mais elle +songeait à Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa +rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le désespoir. Et +en même temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre +amant lui demandait pardon.--Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il +ne sait donc pas être heureux!...--Elle veut rentrer à Nohant?... Est-ce +possible que tout soit fini!--Ecoutons ce touchant désespoir. + + .... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de + mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu + m'en punir? O ma vie, ma bien-aimée, que je suis un malheureux, que + je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher + ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui + m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne + sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que + les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les + souffrir, et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de + toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant, mon âme! Je t'ai + poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais passer les journées et les + nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux + pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a + de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être pour moi un + enfant chéri, que je bercerais doucement. O George, George! Écoute, + ne pense pas au passé, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne + réfléchis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie, + attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire + le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te revoir pendant huit jours, + pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre + raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un + fou misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence pendant + un temps; tu n'es pas assez forte toi-même pour m'aimer encore. Et + moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit + je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta + grand'-mère, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant. + Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je + suis au désespoir. Je t'ai offensée, affligée; je t'ai fatiguée; comme + je t'ai quittée; oh, insensé! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai + cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon + à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans le coeur, qui + viennent, qui se lèvent, que je sens là ! Pense au bonheur! Hélas, + hélas, si l'amour l'a jamais donné! George, je n'ai jamais souffert + ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis + seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que + j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu + de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai. + +Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné; mais le voici malade. «--J'ai +une fièvre de cheval.... Comment donc faire pour te voir?» Il est chez +sa mère. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire, +elle, «quand il n'y aurait personne». + +George Sand a entendu l'appel de «son pauvre enfant»; elle ira le +soigner si sa mère ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? «--Je peux +mettre un tablier et un bonnet à Sophie. Ta soeur ne me connaît pas; ta +mère ferait semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais pour une +garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie.»--Mme Lardin +de Musset m'a conté que George Sand était venue, en effet, sous le +costume de sa servante et qu'elle avait veillé son frère maternellement. + +Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer des relations qui +brûlaient sa vie. Ne parvenant pas à le persuader, il cessa de le +voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, néanmoins, à +l'affection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred +Tattet: «J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire +d'un différend entre vous et Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût +ainsi, et l'engage à venir causer.--Vraisemblablement, Tattet invoqua +des prétextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du dépit. + +Mais on clabaudait sur la réconciliation des deux amants. Gustave +Planche recommençait les potins de l'été. Musset le provoqua en duel. + +Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique: + + Monsieur, + + Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon + compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les + laisser passer. + + Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin de lui donner la + suite qui me conviendra. + + Je vous salue. + + Vicomte ALFRED DE MUSSET. + + Quai Malaquais, n° 19. + +Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit (10 novembre) qu'il se +contentait de son désaveu. Nous voilà informés que Musset habitait alors +chez George Sand; ils étaient pleinement réconciliés. + +Ce bonheur fut encore de peu de durée. Ecoutons les pauvres amants se +lamenter sur leur impuissance à conserver la paix: + +_De Lui à Elle_: Le bonheur, le bonheur, et la Mort après, la Mort avec. +Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! +Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et +pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, sinon pour +te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes lèvres. + +Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt. Viens, dès que +tu pourras. Viens pour que je me mette à genoux, pour que je te demande +de vivre, d'aimer, de pardonner! + +Ce soir! ce soir! + +6 heures. + +_D'Elle à Lui_: Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? nous +verrons-nous ce soir? pouvons-nous être heureux? pouvons-nous nous +aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble +qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, +tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon enfant! nous +nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps +et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous +aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle +possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer +encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et +moi avec toi; penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il +l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où l'effroi est +plus fort que l'amour... + +...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous deux peut-être, ou +bien la solitude et le désespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu +pouvoir être heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et +les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent +t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le +beaucoup de mal que je t'ai fait. + +...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est +d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de +l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que +j'aurai encore sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge. +Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache +que je t'aime et t'aimerai. + +_De Lui_: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de +la folie. Je n'en aurai jamais la force. Écris-moi un mot. Je donnerais +je ne sais quoi pour t'avoir là . Si je puis me lever j'irai te voir. + +_De Lui_: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô mon George. C'est +donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu +mes lèvres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu! + +Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme. + +_D'Elle:_ Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre +coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout à fait aussi +plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la +cervelle ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!... Elle songe +réellement à ramener Musset dans cette forêt de Fontainebleau où ils +furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a là -bas, Rosanne Bourgoin, +leur sera l'apaisement souhaité. Mais non! Il faut se séparer une fois +pour toutes. Il faut s'en donner le courage.--Une fatalité pesait sur +cet amour: tous deux se débattaient dans une détresse invincible. + +Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de +l'enfer éternel... + +Le poète comprit que la situation était sans issue. Excédé de cette +passion épuisante, il résolut de partir.--Le l0 novembre, il l'annonce +à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas le courage d'attendre son +départ à elle. Il veut néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux +lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir. + +Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si +redoutée de Celle qu'il veut fuir: «Tout est fini.--Si par hasard on +vous faisait quelques questions, si peut-être on allait vous voir pour +vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement +que non et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma +part[134]...» Et il va en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un de ses +parents. + +[Note 134: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.] + +De son côté, George Sand est partie pour Nohant. Elle y éprouve comme +lui un sentiment de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture, +l'en félicite et elle lui répond: «Je ne vais pas mal, je me distrais +et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée... Vous avez tort +de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous +m'aimez et soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et moi[135].» + +[Note 135: Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine, p. 84.] + +Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais voici que George se +reprend à l'aimer,--comme elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris +pour le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent s'empare de la pauvre +femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise. + +Dans son égarement, elle coupe sa chevelure et l'envoie à Musset. Le +poète touché va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore. +Alors elle a recours à Sainte-Beuve. + +Mais cette obstination à se torturer fatigue son confesseur d'autrefois: + + Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore + en état d'être abandonnée, de vous surtout qui êtes mon meilleur + soutien. Je suis résignée moins que jamais. Je sors, je me distrais, + je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens + folle. + + Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chez _lui_. + Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai. Je sais qu'il est + froid et colère en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de + quoi il m'accuse, à propos de je ne sais qui. Cette injustice me + dévore le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles choses. + + Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit + de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me + tuer; il n'y a plus que cela à faire[136]!... + +[Note 136: Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul, article +cité, p. 438.] + +Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours chez Delacroix, un bon +ami, qui fait son portrait pour la _Revue_[137]. Mais le soir, elle est +seule et triste. «--Seule, quelle horreur!» + +[Note 137: Nous savons par le _Journal_ du grand peintre comme les +passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...] + +Elle traverse une crise terrible, elle va connaître des douleurs qu'elle +ne soupçonnait pas. Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour écrire à +l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses +tourments à un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincère de +son âme. Son expérience d'écrivain et de psychologue lui a proposé cette +confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit +jours, épanchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et +claire éloquence qui est tout son génie[138]. + +[Note 138: G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset. Mme +Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie. Il est inédit. +Mais P. de Musset s'en est servi dans _Lui et Elle_, chap. xv. Maintes +phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvède Barine en a donné +aussi de courts fragments, pp. 83-87.] + +Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,--en bousingot;--croyant se +distraire, elle s'y est ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie. +Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là , depuis huit jours la laissent +insensible.--Elle a posé chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui +vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister au besoin +de lui parler de sa douleur. Il lui a conseillé de ne pas avoir de +courage: «Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais +pas le fier, _je ne suis pas né romain_. Je m'abandonne à mon désespoir; +il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse à +son tour, et il me quitte.» + +Son chagrin à elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller +casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de +se coucher en travers de sa porte.... + + ... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui disais: «Tu + m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop + pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer + que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi + quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore + jolie malgré mes cheveux coupés, malgré les deux grandes rides qui + se sont formées depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, qua + tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, + renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet + affreux mot: _dernière fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras; mais + laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par semaine, venir + chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du + courage.--Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu + t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts + certainement que tu n'en eus à Venise, quand je me consolai. Mais tu + ne m'aimais pas, et la raison égoïste et méchante me disait: _Tu fais + bien!_ A présent, je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis + dans le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime; je me + soumettrais à tous les supplices pour être aimé de toi et tu me + quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes fou. C'est votre orgueil qui vous + conseille. Vous devez en avoir, le vôtre est beau, parce que votre + âme est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire: + «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne pas trop l'aimer à + présent, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunée. + Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est + le moment de l'aimer ou jamais.» + +Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin d'un bras solide pour la +soutenir et d'un coeur sans vanité pour l'accueillir et la conserver. +«Mais ces hommes-là sont des chênes noueux dont l'écorce repousse, et +toi, poète, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée, +elle m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai cherché un +contrepoison qui m'a achevée....» + +Son épanchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le +reprend au bout de trois jours pour consigner les précieuses confidences +de trois de ses amis célèbres sur l'amour: + + Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui méritait d'être + aimé. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien + difficile d'aimer Dieu. C'est si différent! Il est vrai que Liszt + ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de + Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il + est bien heureux, ce petit chrétien-là ! J'ai vu Heine ce matin. Il + m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête et les sens, et que le coeur + n'était que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures, + elle m'a dit qu'il fallait _ruser_ avec les hommes et faire semblant + de se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait + pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demandé + ce que c'était que l'amour, et il m'a répondu: «Ce sont les larmes; + vous pleurez, vous aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle + en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un + miracle pour moi: il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion: + il faut que j'aille trouver soeur Marthe[139]. + +[Note 139: La religieuse du couvent des Augustines où avait été élevée +G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs fois après +son mariage.--Est-ce cette amitié pour soeur Marthe qu'évoquent Camille +et Perdican dans: _On ne badine pas avec l'amour_?] + +Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal +désormais la consolera tous les soirs. + +Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et +puis toutes ces femmes blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio +ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles saura l'aimer comme +Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-être qu'elle joue une +comédie,--et elle en meurt. Où est le temps de ces lettres d'amour +qu'elle recevait en Italie? «Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai +tant baisées, tant arrosées de larmes, tant collées sur mon coeur nu, +quand l'autre ne me voyait pas!» + +Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement, +douloureusement[140].... N'a-t-elle pas assez expié? Ne voilà -t-il pas, +depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prières éperdues +dans les églises... Un de ces soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a +crié: Confesse et meurs!--«Hélas! j'ai confessé le lendemain et je n'ai +pas pu mourir.» Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit +dans d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne +retrouve-t-elle «cette féroce vigueur de Venise», qui fut son crime, un +crime qui la tue dans une trop longue agonie. + +[Note 140: Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.] + + Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, après m'avoir + haïe? Quel mystère s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi ce + _crescendo_ de déplaisir, de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide + et méprisante raillerie? Et puis tout à -coup, ces larmes, cette + douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour + funeste! Je donnerais tout ce que j'ai reçu pour un seul jour de ton + effusion! Mais _jamais_! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas + croire cela! Je vais y aller! J'y vais!--Non!--Crier, hurler, mais il + ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas. + + Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a fait mon + désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu + de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et + qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je + n'ai jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert, à cause de + cette maladie et à cause de moi, sans que ma poitrine se brisât en + sanglot. Je vous trompais, et j'étais là entre deux hommes, l'un qui + me disait: «Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, je + mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre + oreille: «Faites attention, vous êtes à moi, il n'y a plus à en + revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme! + pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir! + +Suspendons un moment ce résumé banal et froid de la précieuse +confession. Aussi bien présente-t-elle ici une lacune de plusieurs +jours. Et revenons à Sainte-Beuve.--Il est allé voir George Sand. Il a +consenti à prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais +le poète est décidé à ne pas reprendre sa chaîne. Il écrit donc au +complaisant intercesseur: + + Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt que vous avez + bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, à moi et à la + personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible + maintenant de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des + relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère que ses amis + ne croiront pas voir dans cette résolution aucune intention offensante + pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a + quelqu'un à accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien + mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses sans + doute, comme vous me le dites vous-même. Madame Sand sait parfaitement + mes intentions présentes, et si c'est elle qui vous a prié de me dire + de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel + motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé positivement + de la recevoir à la maison... + +Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve +se maintiendront: «Vous feriez de moi un _cruel_ si vous me laissiez +croire que pour vous voir il faut que je sois brouillé avec ma +maîtresse[141].» + +[Note 141: Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.] + +George Sand a compris que Musset était excédé. Elle va essayer de la +résignation. Elle écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre[142]: + +[Note 142: _Id._, p. 439.] + + Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espère et ne + vous écris que pour être sûre. Je n'ai plus même l'espoir de terminer + doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et + mon coeur avec! + + Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à me faire espérer, + c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon désespoir; j'en ai tant + que je ne peux pas le porter. + +Un passage de la cinquième de ses _Lettres d'un voyageur_, le récit des +amours de Watelet et de Marguerite Leconte, fait allusion à cette crise +de son âme[143]. Mais le journal intime que nous citions plus haut va nous +la préciser davantage. + +[Note 143: Remarque de M. de Lovenjoul (article cité de _Cosmopolis_, +p. 440).--Cette cinquième Lettre a paru dans la _Revue des Deux Mondes_ +du 15 janvier 1835 sous le titre de _Lettres d'un oncle_.] + +Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et puis il y a consenti, mais +sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilité de +femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. «... Tu ne +peux pas ôter de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par moi, +mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la compassion et l'amitié. Pauvre +Alfred! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais!» + +Musset a peur de se laisser reprendre à son amour, mais il en meurt +d'envie. Il feint d'être jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé +à George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le +renvoyer. «Si elle avait pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de +colère.» Mais c'est chose impossible à son coeur.--«Ah! mon cher bon, +s'écrie-t-elle, si tu pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir +je renverrais tous ces gens-là !» Hélas! elle n'ambitionne pas encore +l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à Buloz; +c'est son idée fixe; elle sera résignée et patiente; elle se régénérera. +Pour se réhabiliter à _ses_ yeux, elle s'entourera d'hommes purs et +distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera +encore et il prendra une maîtresse; mais la vérité triomphera. Et cet +invincible amour se fait humble jusqu'à la faiblesse, comme pour effacer +le souvenir des fautes et de la fierté de jadis. + +... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez longtemps pour +prouver que je peux la mener, j'irai, ô mon amour, te demander une +poignée de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de +persécutions inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime +plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter l'amour que +j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il me tue. Oh! si je l'avais +aujourd'hui. Hélas! que je suis pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de +bien! Si j'avais quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la +permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous, +achetée sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un +joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me +figurer que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!--Oh! ce +n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde; sacré Dieu, ce +n'est pas cela! Je dis mon histoire à tout le monde; on la sait, on en +parle, on rit de moi; cela m'est à peu près égal. + +Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se délivrer de cette passion +éternellement, menaçante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa +faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui a vanté sa maîtresse du +moment. Elle a compris toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle +bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant à souhaiter que cette +femme l'apaise et le console: «Qu'elle lui apprenne à croire. Hélas! moi +je ne lui ai appris qu'à nier!» + +Ce mois de décembre 1834 fut lamentable à George Sand. La pauvre Lélia +connut le désespoir. La fin de son journal intime nous dévoile les +affres d'agonie par où passa son coeur. Le fantôme du suicide hanta +réellement cette âme désemparée qui vivait les douleurs de ses fictions +romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en détourna, +et aussi la brûlante hantise de cet autre enfant qui tenait décidément +tant de place dans son être amoureux. + + Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand je m'étendais avec + résignation sur cette couche glacée? Pourquoi avez-vous fait repasser + devant moi ce fantôme de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour + funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond et délicat! + Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brûlent donc + vite et que je meure consumée! Tu jetteras mes cendres au vent, elles + feront pousser des fleurs qui te réjouiront. + + Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble qu'un volcan + gronde au dedans de moi et que je vais éclater comme un cratère. O + Dieu, prends donc pitié de cet être qui souffre tant! + + ... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tête, je ne te + verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon + petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme + Élisée sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus + la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: «Petite fille, + lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches épaules! + Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi! J'embrasserai + maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers, + dans les forêts, en criant votre nom; et quand j'aurai rêvé le + plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide! + +Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle femme profondément femme +était cet écrivain de génie. + +Cette confession des premiers jours de décembre 1834, si franchement +belle, où la pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée et ce +qui lui reste d'orgueil, mérite d'être connue tout entière. Elle absout +George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de +scrupule à en détacher, indiscrètement, quelques passages.--Elle se +demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce +châtiment, «cet amour de lionne».--«Pourquoi mon sang s'est-il changé en +feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus +fougueux que ceux des hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me dis +que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si +cette flamme continue à me ronger!»--Et pourquoi ne se tuerait-elle +pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle éprouve à l'idée de les +abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe +alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette affreuse vision +détourne d'elle la tentation maudite. «--Oh! mon fils! Je veux que tu +lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aimé.» + +Le lendemain, elle confie à son journal ses impressions d'une rencontre +inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc ce que +devient l'amour! Ils ont causé sans embarras, en bonne amitié. Sandeau +s'est disculpé d'avoir trempé dans les potins de Planche, de Pyat et +des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'éviter désormais... C'est +comme un apaisement qu'elle éprouve de cette rencontre. + +Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement. +Alfred ne l'aime plus. Elle était bien malade quand il l'a quittée hier +soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles. «Je l'ai espéré et +attendu, minute par minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à minuit. +Quelle journée! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes +encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai +jamais aimé personne et je ne t'ai jamais aimé de la sorte. Mais je +t'aime aussi avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même d'amitié pour +moi.»--D'ailleurs, il désire qu'elle parte.--«Pardonne-moi de t'avoir +fait souffrir et sois bien vengé.»--Elle partira. + +--Musset s'était montré plus fort que ses amis ne l'avaient espéré. Sans +doute aussi son amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant +entrer l'orgueil à son tour. + +Il éprouva d'abord un grand soulagement du départ de George Sand. +Celle-ci, qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à +Nohant pour la troisième fois depuis son retour de Venise.--A peine +installée, elle écrit à son cher confident Sainte-Beuve, et lui expose +l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours pour se reprendre; +mais le réveil a été assez doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis. +Alfred lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup de ses +violences. Son coeur est si bon dans tout cela!»--«Je ne désire plus le +revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la +force pour lui refuser des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est +toujours tendre et repentant après la colère... et je me retrouverai +tout à coup l'aimant et ayant travaillé en vain à me détacher.» Et elle +promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la force de le fuir[144]. + +[Note 144: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 291.] + +Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine, George Sand est de retour à +Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle, +et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle +victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous,--son +ennemi pour avoir été trop l'ami du repos de Musset,--elle lui écrit le +14 janvier 1835: «Monsieur, il y a des opérations chirurgicales fort +bien faites et qui font honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui +n'empêchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilité, +Alfred est redevenu mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à dîner +_chez eux_[145]. + +[Note 145: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.] + +Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard, +craignant d'être compromise au sujet des tableaux que Pagello avait +apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle avait usé en les payant +à celui-ci sans avoir réellement pu les vendre, George Sand écrivait +encore à Tattet qui était resté l'ami du Vénitien, pour le prier de +se charger de ses tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne +d'hostilités persistantes: «Si votre amour de la vérité vous a commandé +de me nuire, écrit-elle, il doit vous commander de me réhabiliter sous +les rapports par où je le mérite[146].» + +[Note 146: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.] + +Cette reprise des deux amants ne resta pas longtemps prospère. Elle +n'était pas plus viable que les précédentes. Musset avait prononcé +d'avance la condamnation de cette poursuite obstinée du bonheur. Au +retour de Venise, versant son amertume résignée dans la plus touchante +de ses fictions: _On ne badine pas avec l'amour,_ il avait été prophète +de sa propre histoire. Écoutons la plainte de Perdican: + +«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire +entre cette femme et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur les +dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer et +nous étions nés l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos lèvres, +orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre? + +«Insensés que nous sommes! Nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, +Camille? Quelles vaines paroles, quelle misérable folie ont passé +comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper +l'autre[147]?...» + +[Note 147: _On ne badine pas avec l'amour,_ acte III, sc. VIII.] + +La triste Camille, la pauvre George Sand, répond à ces stances +douloureuses, par ses lettres navrées du fatal hiver de 1835: + +«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, +mais je ne puis m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement ne dis pas +que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon +frère, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.» + +Il n'est plus question que de départ dans les lettres de l'un et de +l'autre. Musset envoie-t-il à sa maîtresse ce billet repentant: + +«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai écrit sans +réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est sans le vouloir. Viens, +si tu me crois.» + +Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses adieux, et même lui assure +que sa place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se +renvoient chacun les objets qui appartiennent à l'autre, «les oripeaux +des anciens jours de joie»; ils se disent encore adieu, et puis n'ont +plus la force de partir... + +Parmi ces billets un peu monotones, une dernière lettre de Musset, qui +est précieuse. Le voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est apparu +comme la réalisation tragique de _Lélia._ Sténio, c'est lui, mais +vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant à ses +douleurs à elle, et à son agonie. + +Il décrit longuement son affreux rêve, avec l'accent même, la mélancolie +romantique de _Lélia_. + + ...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue, il faut me + traiter en convalescente; je vais renaître.» Et, en disant cela, tu + écrivais ton testament. Moi, je me disais: «Voilà ce que je ferai: je + la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les + feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui échauffe + tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume; + elle écoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, + toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle reconnaîtra + tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous + pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle + prendra racine dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc + prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop faible. Je + croyais que j'étais tout jeune, parce que j'avais vécu sans mon coeur, + et que je me disais toujours: «Je m'en servirai en temps et lieu.» + Mais j'avais traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus + se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer + autant, ce qui fait que mes bras étaient allongés et tout maigres, + et je t'ai laissée tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que + c'était parce que tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face + contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de + continuer sans toi, et que la montagne était proche. Mais tu es + devenue pâle comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roulé sur + toi, et je n'ai plus vu qu'une petite éminence où poussait de l'herbe. + Je me suis mis à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti + la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches + sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient + la vallée en disant: «Voilà comme elle était; elle faisait ceci, elle + faisait cela, elle a fini par là .» Alors il est venu des hommes qui + m'ont dit: «La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis éloigné + avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée; si j'ai de son sang + après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez + tuée et vous avez lavé vos mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa + tombe qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande + qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais + qui vous êtes. Le jour où elle sortira de cette tombe, son visage + portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il + y en aura une pour moi.» + + Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point + sur le visage un rire convulsif; tu m'as aimé, mais ton amour était + solitaire comme le désespoir. Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu + meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à la vie, + quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je + t'ai aimée. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums + et leur triste rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et + sans savoir pourquoi elles meurent. + +Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte résignée. Une fois +encore, après d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier +billet en témoigne: + +_Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani_. +(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain.) + +Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en +finir: «Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme mon +fils, c'est un amour de mère, j'en saigne encore. Je te plains, je te +pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante... +Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble +à une punition de Dieu sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi! +Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes +enfants!» + +Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré des nuits affolées de +décembre. Elle est épuisée à son tour, et la lassitude ramène la raison. +Elle aura la force de briser ses liens: la mère délivre l'amante. + +Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir[148]. +Elle sent bien que seule l'absence empêchera le malheureux de revenir +toujours. Son retour à Nohant décidé, elle écrit à Boucoiran de «l'aider +à partir». Il s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred», d'arriver chez +elle en feignant de mauvaises nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira +aussitôt comme pour courir chez sa mère,--mais prendra le courrier de +Nohant[149]. + +[Note 148: Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de +visite: «Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus +voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligée. Je vous +ai mal conseillé en voulant vous rapprocher trop vite. Écrivez-lui un +mot bon, mais ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal à tous les +deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux.--A bientôt.»] + +[Note 1149: Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article +cité, p. 443.] + +Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai +Malaquais, apprit la vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en +assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois «à respecter les +volontés» de sa maîtresse[150]. Il se tint parole et tout fut fini. + +[Note 150: Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité, p. +737.] + + + +IX + +A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit à Sainte-Beuve (13 mars +1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnée durant ces +tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, ou du moins se jugeait-il +impuissant à la consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur. +Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne +laisser derrière elle aucune amertume justifiée. Elle va travailler pour +renaître. + +Dans une lettre de la même date, elle gronde son fidèle Boucoiran, de +lui mal parler de Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est entré dans +son coeur. «Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun +chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon désir était +de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit +loué[151]!» + +[Note 151: Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.] + +Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indifférence. + +Alfred de Musset, apaisé par une résolution désormais acceptée de son +coeur, se mit au travail avec énergie. Cette année 1835, la plus austère +de sa vie, en fut la plus féconde. + +La passion, qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse +dissipée, l'avait transformé en le faisant souffrir. Il était grave: le +Musset «d'avant l'Italie» avait fait place au Musset «d'après George +Sand». Un poète nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant +la tourmente, son coeur en s'épurant avait instruit le recueillement de +son génie. La mélancolie et la résignation permettaient un libre et pur +essor à sa voix. + + J'ai vu le temps où ma jeunesse + Sur mes lèvres était sans cesse, + Prête à chanter comme un oiseau; + Mais j'ai souffert un dur martyre, + Et le moins que j'en pourrais dire, + Si je l'essayais sur ma lyre + La briserait comme un roseau. + +La Muse a invité le poète à chanter: la plainte lasse et impuissante +d'un coeur brisé répond à son appel. C'est la _Nuit de Mai_. +L'inspiration l'a dictée presque d'une haleine. Voici l'aube du nouveau +génie de Musset. Le poète vient de se ressaisir. Il élève pieusement à +ses tristes amours le monument promis, _la Confession d'un Enfant du +siècle_. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son +coeur lui revient, une nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude: + + ...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître. + C'était par une triste nuit. + L'aile des vents battait à ma fenêtre + J'étais seul, courbé sur mon lit. + J'y regardais une place chérie, + Tiède encor d'un baiser brûlant; + Et je songeais comme la femme oublie, + Et je sentais un lambeau de ma vie + Qui se déchirait lentement. + + Je rassemblais des lettres de la veille, + Des cheveux, des débris d'amour. + Tout ce passé me criait à l'oreille + Ses éternels serments d'un jour. + Je contemplais ces reliques sacrées, + Qui me faisaient trembler la main; + Larmes du coeur par le coeur dévorées, + Et que les yeux qui les avaient pleurées + Ne reconnaîtront plus demain! + + J'enveloppais dans un morceau de bure + Ces ruines des jours heureux. + Je me disais qu'ici-bas ce qui dure, + C'est une mèche de cheveux. + Comme un plongeur dans une mer profonde, + Je me perdais dans tant d'oubli. + De tous côtés j'y retournais la sonde, + Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde, + Mon pauvre amour enseveli. + + J'allais poser le sceau de cire noire + Sur ce fragile et cher trésor, + J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire, + En pleurant j'en doutais encor. + Ah! faible femme, orgueilleuse insensée, + Malgré toi, tu t'en souviendras! + Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée? + Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée, + Ces sanglots, si tu n'aimais pas? + + Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures; + Mais ta chimère est entre nous. + Eh bien, adieu! Vous compterez les heures + Qui me sépareront de vous. + Partez, partez, et dans ce coeur de glace + Emportez l'orgueil satisfait. + Je sens encor le mien jeune et vivace, + Et bien des maux pourront y trouver place + Sur le mal que vous m'avez fait. + + Parlez, parlez! la Nature immortelle + N'a pas tout voulu vous donner. + Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle, + Et ne savez pas pardonner! + Allez, allez, suivez la destinée; + Qui vous perd n'a pas tout perdu. + Jetez au vent notre amour consumée; + Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée, + Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu? + +C'est sur ces plaintes de la _Nuit de Décembre_, la plus pure, la plus +humaine de ses inspirations et sa plus fidèle évocation du passé, que +Musset dit adieu à cette fatale année 1835. + +Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami +Tattet, qui était à Baden, comme lui l'année précédente, et souffrant +comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait le 21 juillet: + + ...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a + bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que + vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée + à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les + verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon + infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette. + Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en + reviendrais jamais. Hélas! hélas! comme j'en suis revenu! Comme + les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre, + l'indifférence dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas! à mon + retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que + le bon temps, c'est peut-être celui où on est chauve, désolé et + pleurant!... Vous en viendrez là , mon ami. + +Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui disait: «Si vous voyez Mme +Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la +femme la plus femme que j'aie jamais connue...» + +En même temps que s'était transformé le poète, l'homme avait bien +changé. On se souvient du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve, d'un +Musset débutant, offusquant presque le Cénacle par sa belle et bonne +grâce, par l'aristocratie aisée de son charme et de son génie. + +«C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à +nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue en +fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du +souffle du désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil au ciel, +comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul, +au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.» + +L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gâté s'était fait homme, +un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de +distinction, sa délicatesse innée le poussaient à s'en excuser lui-même. +Il trahissait malgré lui sa précoce expérience. Le mensonge de l'amour +avait glacé son sourire à jamais. + +Après la querelle suscitée par la publication d'_Elle et Lui_, et sur la +foi de racontars parlés ou épistolaires échappés à George Sand et à ses +amis depuis la mort du poète, une agaçante légende s'est établie qui +nous représente Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il publiait ses +chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende que suffiraient à réfuter _la +Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de +rien_, écrits en 1835 et 1836. On a dit et répété que Musset, dès avant +le voyage de Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable mot, et qui +s'accorde bien avec l'idée que cette période d'incessant travail donne +de la lucidité de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin de sa vie, +de Chenavard entre autres, que seules les dix dernières années du poète +furent réellement et gravement troublées. Il ignora l'absinthe, qu'on +lui a tant reprochée, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec +du champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il +abdiquât jamais la correction parfaite de ses manières. Un goût très vif +pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens à la mode, et +nous devons plus d'une de ses comédies, plus d'un de ses contes, à cet +impérieux besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate[152]. On sait son +amitié avec le duc d'Orléans. + +[Note 152: Mme la vicomtesse de Janzé (_Étude et récits sur Alfred de +Musset_, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection. Avec +Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont, M. Édouard Bocher, le +marquis de Montebello, le prince d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux +et même quelquefois son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte +d'Alton Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le prince +de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle +du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de Janzé rapporte encore, +d'après Eugène Lami, que le poète regrettait de ne pas faire partie du +Jockey, où il avait été _blackboulé_ pour ne pas monter à cheval dans le +pur style anglais adopté par ce club...] + +Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne jamais faire de dettes; il +n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa +succession, devait la juger bientôt fructueuse. + +--Et la prétendue dégradation physique du poète, si prématurée, si +pénible?... Encore une légende à réviser. + +Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons fameuses, il est avéré que +le tendre et séduisant Rolla inspira, dans le monde, maints caprices +passionnés. On en pourrait citer une quinzaine, et des plus... +honorables, jusqu'en 1850.--Toutes ces aventures pesèrent bien peu sur +sa vie. + +Depuis 1835, il promenait dans ses amours un sombre désenchantement. Si +le Musset de George Sand n'était plus Fortunio,--l'ami de Rachel, de +la comtesse polonaise, de Louise Colet ne retrouvait pas son amour de +Venise. Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi et l'espérance. + +--Après la plainte de sa lassitude infinie et le chant de son désespoir, +après la _Nuit de Mai_ et la _Nuit de Décembre_, il se révolte contre sa +douleur, en prend à témoin le poète «qui sait aimer», puis se relève +à la pensée de l'immortalité. C'est la _Lettre à Lamartine_ (février +1836): + + Créature d'un jour qui t'agites une heure, + De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir? + .................................................. + Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière; + Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr, + Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère: + Ton âme est immortelle et va s'en souvenir. + +Cette austère consolation ne saurait suffire à son coeur. La créature +est faite pour aimer, pour être aimée. + +C'est la _Nuit d'Août_ (1836): + + Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore, + Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé; + Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore. + Après avoir souffert il faut souffrir encore; + Il faut aimer sans cesse après avoir aimé. + +Mais le souvenir de l'unique aimée veille. Le retour invincible au passé +apporte la colère, la haine et le pardon... Il faudrait citer toute la +_Nuit d'Octobre_ (1837): + + ...Vous saurez tout, et je vais vous conter + Le mal que peut faire une femme; + Car c'en est une, ô mes pauvres amis + (Hélas! vous le saviez peut-être)! + C'est une femme à qui je fus soumis, + Comme le serf l'est à son maître. + Joug détesté! c'est par là que mon coeur + Perdit sa force et sa jeunesse; + Et cependant, auprès de ma maîtresse, + J'avais entrevu le bonheur. + Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble, + Le soir sur le sable argentin, + Quand devant nous le blanc spectre du tremble + De loin nous montrait le chemin; + Je vois encore, aux rayons de la lune, + Ce beau corps plier dans mes bras... + N'en parlons plus...--je ne prévoyais pas + Où me conduisait la Fortune. + Sans doute alors la colère des dieux + Avait besoin d'une victime; + Car elle m'a puni comme d'un crime + D'avoir essayé d'être heureux. + + Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse! + Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé; + Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse, + Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé! + + Honte à toi qui la première + M'as appris la trahison, + Et d'horreur et de colère + M'as fait perdre la raison! + Honte à toi, femme à l'oeil sombre, + Dont les funestes amours + Ont enseveli dans l'ombre + Mon printemps et mes beaux jours! + C'est ta voix, c'est ton sourire, + C'est ton regard corrupteur, + Qui m'ont appris à maudire + Jusqu'au semblant du bonheur, + C'est ta jeunesse et tes charmes + Qui m'ont fait désespérer, + Et si je doute des larmes, + C'est que je t'ai vu pleurer. + + O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle, + Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux; + Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle, + Deviner, en souffrant, le secret des heureux. + Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être; + Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur. + Elle savait la vie et te l'a fait connaître; + Une autre a recueilli le fruit de ta douleur. + Plains-la! son triste amour a passé comme un songe; + Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer. + Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge, + Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer. + + Je te bannis de ma mémoire, + Reste d'un amour insensé, + Mystérieuse et sombre histoire + Qui dormiras dans le passé! + Et toi qui, jadis, d'une amie + Portas la forme et le doux nom, + L'instant suprême où je t'oublie + Doit être celui du pardon. + + Pardonnons-nous;--je romps le charme + Qui nous unissait devant Dieu; + Avec une dernière larme + Reçois un éternel adieu. + +George Sand n'avait pas l'âme d'une inconsolable. Sa romanesque +sensibilité se canalisait vite en littérature. Une imagination pratique +la tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris désespérés des +poètes, à la sincérité de leur douleur. Navrante est sa première +impression des _Nuits de Mai_ et _de Décembre_: «Je n'ai pas vu Musset, +écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il pense à moi, si ce n'est quand il +a envie de faire des vers et de gagner cent écus à la _Revue des Deux +Mondes_. Moi je ne pense plus à lui depuis longtemps, et même je vous +dirai que je ne pense à personne dans ce sens-là . Je suis plus heureuse +comme je suis que je ne l'ai été de ma vie. La vieillesse vient. Le +besoin des grandes émotions est satisfait outre mesure[153]...» + +[Note 153: Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave: _Une amitié +romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,_ dans la _Revue de Paris_ du 15 +décembre 1894.] + +Elle comprendra mieux la _Confession d'un Enfant du siècle_. Le poète +lui est plus indulgent, puisqu'il prend pour lui tous les torts. Elle +fait part de l'émotion que lui a donnée cette lecture à une nouvelle +amie, Mme d'Agoult, qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt: + + ... Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du siècle_ + m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails d'une intimité + malheureuse y sont si fidèlement rapportés depuis la première + heure jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à + _l'orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une + bête en fermant le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur + pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aimé, que je + lui avais tout pardonné, et que je ne voulais jamais le revoir. Ces + trois choses sont vraies et immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à + ne jamais concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier de mon + amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter la torture. Je sens + toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de + mère au fond du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal + de lui sans colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis + s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi bien guérie + cependant de lui que l'empereur Charlemagne du mal de dents. Le + souvenir de ses douleurs me remue profondément quand je me retrace ces + scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne me feraient + plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne me plaignez donc pas, + belle et bonne fille de Dieu. Chacun goûte un bonheur, selon son âme. + J'ai longtemps cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou + bien j'ai mal choisi[154]. + +[Note 154: _Revue de Paris_ du 15 décembre 1894, p. 812.] + +Cette page était sincère. George Sand apparaît à la fois comme une +amoureuse romanesque et une amante pessimiste, en cela semblable à +Chateaubriand son maître[155]. Un éternel conflit entre son imagination et +son expérience, l'empêchant de s'abîmer dans une passion, lui a gardé +son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtrière à l'âme du poète, +si elle lui fut douloureuse entre toutes, la posséda moins cependant +que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle +trouvait les dominateurs dont avait besoin son orgueil. Chopin comme +Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser. + +[Note 155: La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un peu +celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie. Ne +pourrait-on pas appliquer à tous deux cette observation de M. Albalat +dans une pénétrante étude sur _Chateaubriand et ses amoureuses_: «Ses +amours ne furent ni spontanées ni involontaires; il répondit presque +toujours aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne +pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.» (ALBALAT, _le +Mal d'écrire_, p. 269.)] + +Mais George Sand, dans son obsession même de la virilité, et son +perpétuel besoin de se convaincre d'un tempérament qu'elle n'avait pas, +était surtout trop aventureuse,--«curieuse excessive», la qualifiait +Dumas fils[156],--pour rester insensible au charme, sous les formes de +la faiblesse, de la tendresse et de la poésie. Aussi les douleurs de +Musset, qu'elle savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps, et à +ses propres yeux, la légende même de son âme. + +[Note 156: Lettre citée par M. Emile Berr, _Figaro_ du 16 décembre +1896: + +«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque +gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, excessive, trompée, +déçue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnée. C'est en +vain qu'elle voudrait l'être, elle ne le peut pas; sa nature physique +s'y refuse... etc.»] + +Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste +d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La réclamation +réciproque de leurs lettres, où ils sentaient «avoir laissé une bonne +part d'eux-mêmes», perpétua entre eux le malaise des souvenirs, jusqu'à +la mort de Musset (1857). Dix-huit mois après, George Sand jugea bon de +peindre à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce douloureux roman +d'amour. Paul de Musset lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la +légende était créée[157]. + +[Note 157: Outre _Elle et Lui, Lui et Elle, Lui_, de Mme Louise Colet, +et les articles documentaires que nous avons signalés, le roman de +George Sand et de Musset a encore suscité deux volumes, oubliés depuis +la polémique de 1860: _Eux, drame contemporain,_ par Moi (M. Alexis +Doinet), et _Eux et Elles, histoire d'un scandale_, par M. de Lescure. +Ajoutons qu'il a été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste +Marin: _Un amour de Musset_, un acte en vers, 1879.] + +Les légendes ne se trompent guère. Ce livre vient de préciser ce qu'on +avait pu pressentir des héros de cette aventure. Mère admirable et +dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appelée «la Grande Femme», +Renan «la Harpe éolienne de notre temps», fut en effet mieux qu'une +femme, la femme elle-même, dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa +bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux, trop faible +aussi, pour la dompter ou se défendre d'elle, le poète de l'amour et de +la jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or son génie était son +coeur, et tous les coeurs ont pleuré sa souffrance.--«Paix et pardon, +voilà toute la conclusion, écrivait George Sand à Sainte-Beuve; mais +dans l'avenir un rayon de vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre +vérité en amour que l'amour même. Musset avait pardonné lui aussi, +pardonné en silence: il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier jour. + +FIN + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +INTRODUCTION. I + +I.--GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833. + +Leurs débuts.--Leur génie.--Leurs caractères.--Première jeunesse de +George Sand. + +II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833). + +Sainte-Beuve.--Gustave Planche.--Liaison avec Mérimée.--Le groupe de la +_Revue des Deux Mondes_. + +III.--LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-décembre +1833). + +Relations d'amitié.--_Lélia_.--Musset et Gustave Planche.--L'intérieur +de George Sand.--Le duel de Planche.--La forêt de Fontainebleau.--Départ +pour l'Italie. + +IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834). + +La descente du Rhône: Stendhal.--A Gènes.--Arrivée à Venise.--A l'hôtel +Danieli.--La maladie de Musset.--Le Dr Pagello.--Son journal.--La +déclaration de Lélia.--George Sand et Pagello.--Lettre +d'amour.--Jalousie de Musset.--Alfred Tattet à Venise.--Le chagrin de +Musset.--Son départ. + +V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-août 1834). + +Installation de George Sand.--Ses rapports avec M. Dudevant.--Pagello +poète.--Les _Lettres d'un voyageur_.--La _Casa Mezzani_.--Giulia +P...--Robert Pagello. + +VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE +(avril-août 1834). + +Le voyage de Musset.--Antonio.--La lettre de Genève.--Souvenir +des Alpes.--Arrivée de Musset à Paris.--Sa détresse physique et +morale.--Convalescence d'amour. + +VII.--G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre 1834). + +Voyage de G. Sand et de Pagello.--Leur arrivée à +Paris.--Boucoiran.--Entrevue de G. Sand et de Musset.--Musset à +Baden.--Lettres d'amour.--Pagello jaloux.--G. Sand à Nohant.--Retour de +Musset.--Vie de Pagello à Paris.--Son départ. + +VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835). + +Reprise d'amour.--Impuissance de bonheur.--Nouvelle +séparation.--Deuxième séjour à Nohant.--G. Sand revient désespérée.--Son +Journal intime.--Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.--Humilité +d'amour.--Lassitude de Musset.--Influence d'Alfred Tattet.--Troisième +départ pour Nohant.--Deuxième reprise d'amour.--Sainte-Beuve, +Boucoiran.--Rupture. + +IX.--APRÈS LA RUPTURE. + +Résignation et Indifférence.--_Les Nuits_.--Musset transformé.--Musset +dandy.--Ses amis et son monde.--L'intempérance de Musset.--La +passion chez G. Sand.--La femme de lettres.--Elle et Lui.--Leur +légende.--Conclusion. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariéton + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 *** diff --git a/13622-h/13622-h.htm b/13622-h/13622-h.htm new file mode 100644 index 0000000..07b6d24 --- /dev/null +++ b/13622-h/13622-h.htm @@ -0,0 +1,8959 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Une histoire d'amour</title> + <meta name="author" content="Paul Mariéton"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 ***</div> + +<h3>PAUL MARIÉTON</h3> +<br><br><br> + +<h1>Une<br> + +Histoire d'Amour</h1><br><br> + +<h2>GEORGE SAND ET A. DE MUSSET</h2><br><br> + +<h3>DOCUMENTS INÉDITS—LETTRES DE MUSSET</h3> + +<h4>1897</h4> +<br><br><br> + + + + + +<h3>A MADAME<br> + +LA VICOMTESSE DE VARINAY</h3> + +<h3>QUI M'A DEMANDÉ DE LUI CONTER<br> +CETTE HISTOIRE D'AMOUR</h3><br> + +<h3><i>Son respectueux ami</i>.</h3> + +<h3>P.M.</h3> +<br><br><br> + + +<h3>INTRODUCTION</h3> + + +<p>L'extraordinaire curiosité qui tout à coup +ramène l'attention sur le roman d'amour de +George Sand et de Musset porte son enseignement. +Les dernières écoles littéraires +achèvent de fatiguer le public. La vie dans +l'art reprend ses droits. Les poètes de l'idéal +et de la passion, même les romantiques, +même les prêcheurs d'utopies, sont soudain +relus et aimés par la génération qui s'avance. +Lamartine a reconquis sa royauté sur les +âmes. George Sand et Musset renaîtraient-ils +d'un semblable abandon? Voilà deux incontestables +génies. Leur éclat s'embrumait +depuis un quart de siècle; mais pour les +ressusciter à la gloire, «ce soleil des morts», +veillait sur les deux ombres une histoire +d'amour.</p> + +<p>On la connaissait vaguement, cette histoire. +Les deux amants avaient pris soin +d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. +Encore que mystérieuse, elle constituait le +plus clair de leur légende. Et en dehors +même de l'art, on continuait de les aimer. +Car, bien plus que pour le dernier siècle, +l'énigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot +et de Jean-Jacques (dont on ne saura +rien de précis tant que la famille d'Arbouville +refusera de publier les lettres de Rousseau), +l'aventure d'amour de George Sand et de +Musset sera le grand roman de notre siècle. +La <i>Confession</i> et les <i>Nuits</i>, les contes passionnés +de Lélia et le théâtre en liberté de +Fantasio, ont troublé et séduit trois générations.</p> + +<p>On disait du poète, du poète de la jeunesse, +que l'amour d'une femme avait éveillé +son génie, pour le faire mourir. On savait +aussi que cette maîtresse «qui voulait être +belle, et ne savait pas pardonner» avait auréolé +la plus glorieuse carrière, d'une vieillesse +entourée de vénération. On n'osait +franchement plaindre l'un ni excuser l'autre.</p> + +<p>Après la mort du poète, George Sand la +première avait prétendu se justifier. Paul de +Musset répondit pour son frère et d'autres +témoins se mêlèrent de la querelle: accusation +et défense parurent également +suspectes. On attendait donc que le temps +permît d'exhumer les papiers intimes. Après +soixante-deux ans, le mystère s'est dévoilé.</p> + +<p>Deux articles fort documentés ont paru +cet été, qui jetaient des lueurs nouvelles sur +ces misères de poètes: l'un de M. le vicomte +de Spoëlberch de Lovenjoul, l'érudit +bibliophile belge, tout sympathique à George +Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent +de Musset, ce qui semblerait nous désigner +ses préférences. Mais leurs conclusions +s'accordent mal avec les dernières révélations.</p> + +<p>Tout récemment, j'ai traduit et publié le +journal intime du docteur Pagello, où il +est d'abord conté comment George Sand lui +déclara son amour, dans la chambre même +de Musset gravement malade à Venise. La +déclaration indirecte et encore indécise de +la romancière au médecin<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> était publiée à +son tour par M. le docteur Cabanès, au cours +d'une interview de Pagello lui-même, laquelle +confirmait de tout point les assertions du +journal, plus précis encore pour être à peine +postérieur aux événements évoqués.</p> + +<p>Ce journal m'avait été confié il y a six +ans. Je ne l'ai fait connaître qu'après avoir +acquis la preuve qu'il n'était pas absolument +inédit. Si Pagello est discret sur son bonheur +pendant la fin du séjour de Musset, il +ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui +avait offert George Sand. On n'avait jusqu'ici +que de vagues données sur ce point.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> J'en avais donné une phrase qui peut la résumer: +«Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te +haïrai-je.</blockquote> + +<p>Pour éclairer ces demi-confidences, j'ai +cru pouvoir, sans indélicatesse, citer aussi +de longs fragments d'une lettre inédite de +George Sand à Pagello, où elle ne dissimule +rien de leurs relations. Cette lettre, dont +j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour +ceux qui ont semblé douter de l'authenticité +de mes pièces), apportait le premier +document décisif sur l'infortune de Musset +<i>avant son départ de Venise</i>.</p> + +<p>Plusieurs ont jugé bon de déclarer indiscrètes +ces révélations, alors que Musset et +George Sand ont commencé eux-mêmes à +en faire confidence au public. J'ai cru inutile +pourtant de donner certains passages +plus intimes de la lettre citée, qui n'eussent +plus laissé de doutes sur la nature de cette +liaison. Le Don Juan féminin qu'était George +Sand, sans se montrer impitoyable quand il +cessait d'aimer, s'obstinait néanmoins, tout +dépourvu qu'il était de scrupules, à dérouter +la curiosité sur la légende de ses victimes. +Pourquoi refuser à Musset d'être sorti +en galant homme d'un amour qui fut également +fatal à tous ceux qui en ont goûté?...</p> + +<p>Peut-être y avait-il mauvaise grâce à s'attacher +ainsi à la démonstration des torts d'une +femme. Mais la vie de George Sand n'est-elle +pas la raison même de son génie? Et ce génie, +instinctif, abondant, romantique et déclamatoire, +ne doit-il pas autant à son tempérament +qu'à son atavisme et à son éducation? +«Ce qu'il y a de meilleur en moi, c'est +les autres», écrivait-elle (ou à peu près), à +Flaubert. Et dernièrement, Mme Clésinger, +justement froissée de ce soudain étalage +d'intimités, qui est une des nécessités de la +gloire, ne disait-elle pas à ce propos: «Pour +moi, le sentiment qui a guidé ma mère et +déterminé ses actes, c'est l'horreur de la +solitude. Il lui fallait autour d'elle du mouvement, +quelqu'un à qui parler, sur qui se +reposer, et quelqu'un à protéger....»</p> + +<p>Nul doute que la bonté sereine dont s'enveloppa +la vieillesse de cette orageuse nature,—plus +belle encore dans ses orages,—ne +l'absolve aux yeux du moraliste, des inquiétudes +de ses jeunes années. Ses erreurs du +moins relèvent aujourd'hui de l'histoire littéraire: +pourquoi ne pas les constater?</p> + +<p>Un grand tumulte de presse accueillit ces +révélations. Ce fut l'événement du jour, la +question littéraire à la mode. Sandistes et +Mussettistes épiloguèrent sur l'aventure de +Venise, cependant que maints chroniqueurs, +tout en y trouvant le plus rare profit de +«copie», criaient au «scandale», et suppliaient +qu'on n'apprît pas davantage au +public que ses grands hommes avaient été +aussi des hommes.</p> + +<p>L'ombre de Lélia vit se lever pour elle une +armée de paladins. Pendant quelques jours, la +mémoire de son poète resta sans défenseurs. +M. Émile Aucante, ancien secrétaire de +George Sand (et légataire de ses lettres à Alfred +de Musset), protesta dans les journaux contre +la «légende de son infidélité». Il déclara +formellement que la Correspondance donnerait +la «preuve écrite de la main de Musset +que George Sand ne l'avait pas trahi.»—Ces +lettres pouvaient-elles apporter une telle +preuve? Nous en connaissions déjà quelques +fragments par une fine monographie de +Musset, qu'avait publiée Mme Arvède Barine, +tel cet étonnant passage d'Elle à Lui: «O cette +nuit d'enthousiasme, où, <i>malgré nous</i>, tu +joignis nos mains, en nous disant: «Vous +vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous +m'avez sauvé âme et corps.»</p> + +<p>Or M. Émile Aucante ne possédait que les +lettres de George Sand, et Mme Lardin de Musset +s'opposait énergiquement à la publication +de celles de son frère.... D'ailleurs, qu'eussent +prouvé, contre l'infidélité de son amie, +les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait +à Musset, dans sa débilité devant l'amour, la +subtile psychologie d'une maîtresse qui, sans +perversité peut-être, mais toujours incapable +de s'avouer une faiblesse, était parvenue à +suggérer à sa victime des paroles de reconnaissance?... +Car voilà le cas intéressant de +cette banale aventure.</p> + +<blockquote><p> +C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes.... +</p></blockquote> + +<p>Et moi-même, racontant pour la première +fois la «Véridique histoire des Amants de +Venise», j'avais cru devoir tenir moins +compte des fragments singuliers de ces lettres +du malheureux poète, que de l'honnête mémorial +de Pagello et des aveux intimes de +George Sand.</p> + +<p>La restitution de cette histoire, désormais +précise quant aux faits, restait donc +énigmatique quant aux psychologies tourmentées +qui les avaient conduits. Les révélations +continuèrent. <i>La Revue de Paris</i> publia +les lettres de George Sand à Musset. On +en mena grand bruit. Il n'est pas douteux +qu'un retour de l'opinion ne se produisit +alors en faveur de Lélia. La même revue +donna ensuite ses lettres à Sainte-Beuve. +Elles précisaient des expériences antérieures +à la liaison avec Musset, qui permettaient la +défiance. Cette fois l'opinion fut défavorable +à George Sand.</p> + +<p>Maintenant, qu'apporte ce livre? Une +histoire, serrée d'aussi près que possible, de +cette attachante aventure d'amour, un exposé +synthétique de la vie des deux grands écrivains +depuis leur rencontre jusqu'à leur séparation. +Les lettres de Musset, jusqu'ici +complètement inédites, m'ont été libéralement +prêtées par la soeur du poète, Mme Lardin +de Musset, qui garde le culte pieux de sa +mémoire. Quelle reçoive ici l'hommage de +ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue +que son frère Paul, autant dans sa +Biographie d'Alfred de Musset que dans son +roman, <i>Lui et Elle</i>, n'a pas une seule fois +trahi la vérité. Nous la rechercherons aussi, +aidé de tous les documents nouveaux que +nous allons produire.</p> + +<p>Y avait-il nécessité ou intérêt à exhumer +dans ses détails un épisode intime vieux de +soixante ans?—J'estime que sans encourir +un reproche quelconque d'indiscrétion ou +d'indélicatesse on a droit, pour les grandes +oeuvres, à remonter aux sources secrètes de +leur génération. Sainte-Beuve lui-même nous +a appris à ne pas isoler l'oeuvre de la vie. +Où s'arrête la biographie d'un grand homme? +Là où elle cesse de nous intéresser, c'est-à -dire +d'être nécessaire à l'explication de ses +chefs-d'oeuvre.</p> + +<p>Décembre 1896.</p> + +<p>SOMMAIRE</p> + +<p>I.—GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833.</p> + +<p>II.—GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin +1833).</p> + +<p>III.—LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND +ET DE MUSSET (juin-décembre 1833).</p> + +<p>IV.—LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars +1834).</p> + +<p>V.—LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A +VENISE (avril-août 1834).</p> + +<p>VI.—LE RETOUR DE MUSSET.—CORRESPONDANCE +ENTRE PARIS ET VENISE (avril-août 1834).</p> + +<p>VII.—GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS +(août-octobre 1834).</p> + +<p>VIII.—LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars +1835).</p> + +<p>IX.—APRÈS LA RUPTURE.—LA LÉGENDE.</p> +<br><br><br> + + +<h3>UNE HISTOIRE D'AMOUR</h3> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>George Sand et Alfred de Musset se sont connus +au mois de juin 1833. Diversement célèbres, +mais jeunes tous deux et égaux de +génie, quels talents et quelles âmes allaient-ils +rapprocher?</p> + +<p>Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà +l'auteur des <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> et du +<i>Spectacle dans un fauteuil</i>, le poète de <i>Don +Paez</i> et de <i>Mardoche</i>, de <i>la Coupe et les Lèvres</i> et +de <i>Namouna</i>. Ce classique négligé qui sort du +Cénacle d'Hugo, effare en même temps la vieille +école et la nouvelle. Il vient de donner les +<i>Caprices de Marianne</i> et achève d'écrire <i>Rolla</i>.</p> + +<p>Au plus fort du Romantisme, il a ramené +l'esprit dans la poésie française. Il apporte cette +insolente et bien vivante preuve qu'on peut +être un écrivain de génie, rien qu'à traduire +une sensibilité frémissante, quand elle est +servie par un goût inné. «Chose ailée et divine +et légère», son talent ne semble point d'un +professionnel. Ce grand poète est un dilettante, +une abeille qui fait son miel de mille fleurs. +Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a +savouré l'arôme, il rapporte un miel bien à lui, +bien français. Que lui importe ce qu'on qualifie +d'originalité! Ces entraînements de l'opinion +ne prouvent bien souvent que mépris du génie +en faveur du talent... Si sa voix devient l'écho +mélancolique des jeunes âmes de son milieu et +de son temps, il n'aspirera pas plus haut. En +ne chantant que pour lui-même, il chantera au +nom de tous.</p> + +<p>Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa +fantaisie à tout ce qui peut brider l'indépendance +d'enfant gâté qui fait le naturel et le +charme de son esprit,—même la recherche trop +précise de pittoresque, même les conceptions +trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours +le sacrifice à ce goût léger mais sûr, conscient +de sa valeur française, qui se contente de sentir +harmonieusement. Oui, surtout, âme française, +française, jusqu'à l'agacement, coeur +loyal, esprit fin et de race toujours, élégant et +hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète +qu'on a voulu nous faire prendre pour un don +Juan de tavernes et de mauvais lieux.</p> + +<p>L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne +racontant que lui-même, n'est si humain, entre +tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le +plus faible. On a dit de Musset qu'il était le +grand poète de ceux qui n'aiment pas les vers. +C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous, ce +libertin à l'âme mystique, ce débauché assoiffé +d'amour pur, ce spirituel et ce triste. «Un +jeune homme d'un bien beau passé», l'avait +ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant +bien compris, lui qui a tout compris, le +jour qu'il écrivait: «La Muse de la Comédie +l'a baisé sur les lèvres, la Muse de la Tragédie, +sur le coeur.»</p> + +<p>La vie et le génie de Musset sont tout entiers +dans sa jeunesse. La jeunesse lui semblait +sacrée, comme l'unique raison de la vie et +sa plus certaine beauté. C'est pourquoi il n'a +d'autre histoire que celle de son coeur.</p> + +<p>Quand il rencontre George Sand, c'est encore +l'enfant sublime, et déjà l'enfant perdu. Mais +le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il +a vécu sans trop de mesure, parfois même il a +fait parade de ses débauches de jeunesse. Mais +il entre dans ce snobisme un peu de la mode +romantique, cette recherche du fatal et de +l'étrange, qui lui a inspiré son premier livre +si peu connu, <i>l'Anglais mangeur d'opium</i> +(adapté de Thomas de Quincey)<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>L'Anglais mangeur d'opium,</i> traduit de l'anglais par +A. D. M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.</blockquote> + +<p>George Sand, trente ans plus tard, dans une +lettre à Sainte-Beuve, écrira: «Pauvre enfant! +<i>il</i> se tuait! Mais <i>il</i> était déjà mort quand <i>elle</i> +l'avait connu! <i>Il</i> avait retrouvé avec <i>elle</i> un +souffle, une convulsion dernière<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>!...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Lettre publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul. +<i>Cosmopolis</i> du 1er juin 1896.</blockquote> + +<p>Ce n'était que rancune contre Paul de Musset: +<i>Lui et Elle</i> venait de paraître (1861) en +réponse à <i>Elle et Lui</i>.</p> + +<p>Si le poète a abusé de la débauche, il est +resté généreux, comme sont les faibles. Déjà +son génie est mûr pour les grands cris humains. +L'esprit gai et le coeur mélancolique, +il n'a qu'effleuré les joies et les douleurs +du véritable amour. Voici venir la passion +qui transformera son âme, qui, épurant et élevant +ses qualités natives, lui arrachera des +cris immortels.</p> + +<p>George Sand touche à la trentaine. Elle a +aussi sa légende; mais celle-ci a dépassé les +bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa +vie indépendante dans un mariage qu'elle n'a +pas rompu, pour ses allures d'androgyne, son +goût des paradoxes sociaux, sa liaison avec +Jules Sandeau, leur livre (<i>Rosé et Blanche</i>, +signé «Jules Sand»), ses livres surtout, <i>Indiana</i> +et <i>Valentine</i>. Elle achève <i>Lélia</i> qui va +mettre le sceau à sa gloire future.</p> + +<p>Ce n'est pas ici le lieu de conter la première +jeunesse de George Sand. On nous en a donné +récemment un tableau qui semble véridique<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, +à l'aide de sa correspondance inconnue et de +cette <i>Histoire de ma vie</i>, où elle-même nous +a dit ses premières années, avec une sincérité +qu'on ne peut mettre en doute et un incomparable +charme. Il faut cependant la résumer en +quelques traits, pour expliquer les influences +qui ont régi sa vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> S. ROCHEBLAVE, <i>George Sand avant George Sand</i>, +dans la <i>Revue de Paris</i> du 15 mars 1896.*</blockquote> + +<p>Petite-fille du receveur-général Dupin de +Francueil et d'une bâtarde de l'aventureux et +brillant Maurice de Saxe,—femme indulgente +et fine, à l'esprit fort et cultivé, aïeule d'ancien +régime, qui fut sa vraie éducatrice,—elle est +née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue, +avec la fille d'un oiseleur.</p> + +<p>Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère +restée très peuple, elle fut tiraillée et troublée +dans ses jeunes tendresses. Le couvent des +Augustines de Paris, où on la mit de bonne +heure, développa ses penchants mystiques. De +retour à Nohant, ces souvenirs religieux, l'influence +contraire de sa grand'mère et du bonhomme +Dechartres, qui avait été le précepteur +de son père, des lectures enthousiastes de Chateaubriand +et de Rousseau, enfin le sentiment +de la nature, qu'éveillaient en elle ses promenades +dans la <i>Vallée Noire</i>, ce paysage du +Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent +dans cette âme pour former son génie rêveur +et passionné, mélancolique et oratoire, pour alimenter +sa verve descriptive, abondante comme +une source, vers les grands horizons, pourtant +désenchantés, du plus invincible optimisme.</p> + +<p>Mme Dupin de Francueil étant morte, elle +passait quelque temps chez sa mère, à Paris, +puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822), +dans l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, +M. Casimir Dudevant, fils naturel d'un +colonel baron de l'Empire, avait été lui-même +soldat. Jeune encore, mais de peu d'imagination, +il ne tardait pas à se laisser enliser par la +vie rurale.</p> + +<p>On peut croire qu'il fut longtemps sans +soupçonner la valeur d'intelligence et de sensibilité +de sa compagne. Il devait bientôt cesser +de lui plaire, pour un prosaïsme peut-être +sermonneur, qui heurtait chez elle de vifs +penchants à l'exaltation romantique.</p> + +<p>Buvait-il plus que de raison et était-il aussi +brutal qu'on l'a laissé entendre? Nous ne le rechercherons +pas. Du moins le séjour de Nohant +pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents +voyages à l'aide desquels son mari s'ingéniait +à la distraire. Au cours d'une de ces absences, +souvent fort prolongées, Aurore Dudevant +rencontrait à Bordeaux, revoyait a Cauterets, +l'homme qui lui a révélé l'amour.</p> + +<p>C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de +Sèze, dont le grand sens et l'honnêteté retardèrent +de six ans,—les six ans que dura cette +affection platonique,—la crise qui fera quitter +son foyer à celle qui sera George Sand. Mais +nous ne pouvons nous attarder sur cette période +de sa vie, d'ailleurs incomplètement +explorée.</p> + +<p>La monotone compagnie de M. Dudevant lui +devenait insupportable.</p> + +<p>Après neuf ans de mariage et sans vouloir +s'avouer l'inquiétude de ses sens,—elle affecta +toujours de n'en pas convenir,—elle +s'était violemment avisée que l'heure était +venue de vivre à sa fantaisie, sans pourtant +rompre tout à fait.</p> + +<p>Un beau matin, sur le premier prétexte, elle +se montre offensée, déclare son intérieur intolérable +et demande une pension, pour partager +sa vie entre Paris, où elle fera métier d'écrire, +et Nohant, où elle retrouvera ses enfants. M. Dudevant +accepte, résigné, et en janvier 1831, la +jeune femme, ivre d'air libre et d'espérance, +débarque au quartier Latin où l'attend un +petit groupe ami d'étudiants berrichons.</p> + +<p>Alors commence cette existence en partie +double, bourgeoise et rangée en Berry, près de +ses enfants, trois mois sur six, singulièrement +émancipée les trois mois suivants à Paris.—Déjà +s'établissait sa légende. La châtelaine +patiente et rêveuse de Nohant se transformait +en un étudiant imberbe, aux longs cheveux bouclés, +coiffés d'un béret de velours, noir comme +eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant +la cravate rouge, et toujours la cigarette +aux lèvres.</p> + +<p>Son costume était, d'ailleurs, la moindre de +ses libertés. A peine dissimulait-elle, dans sa +société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si +elle essaie de se justifier de cette indépendance +dans <i>l'Histoire de ma vie</i>,—étrange histoire, +en effet, dont le malheureux Chopin disait à +Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et +qui n'est plus que réticences au moment où +on y cherche des révélations,—du moins sa +correspondance l'accable. Non pas ses lettres +déférentes à sa mère, Mme Dupin, ou passionnées +de tendresse à son fils, mais celles à ses +amis berrichons, ses compagnons de Paris, +Alphonse Fleury, Charles Duvernet, à l'effarouché +Boucoiran lui-même, son confident de +la première heure, lettres où un furieux amour +de liberté quand même, voire de bohème, éclate +entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant +à la Châtre. Agacée, elle prit ses coudées +franches.</p> + +<p>Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. +L'histoire en est encore imparfaitement connue: +nous savons qu'elle reprit elle-même chez +lui sa correspondance, après la rupture, et la +brûla. On a dit qu'elle l'avait aimé tendrement, +croyant s'engager pour la vie... Ses premières +aventures d'amour nous découvriraient plutôt +son cerveau que son coeur. Après Sandeau, «elle +essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses +ou vaines, telles que celles avec Mérimée +et Gustave Planche», a écrit son confident +Sainte-Beuve<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. C'est encore l'étudiante, la frondeuse +de tous «préjugés», double scandale, +qui la poursuivra longtemps. Elle demeure +volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant +vite se ressaisir. Mais déjà le fond est +désenchanté. Avec Musset enfin, elle espère atteindre +au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, +que plus tard avec Michel de Bourges, un haut +esprit, son maître, qu'elle aimera jusqu'à l'adoration, +et avec Chopin qui, lui, mourra de son +amour, elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle +souhaite,—sans la chercher peut-être, car la +loi du génie, «ce deuil éclatant du bonheur», +comme disait Mme de Staël, est de la contrarier +toujours. Mais sa rencontre avec Musset, lui +révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue +aux ressorts de cette âme complexe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand. +<i>Cf</i>. vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, <i>les Lundis d'un chercheur</i>, +p. 173, in-8°; Calmann Lévy, 1894.</blockquote> + +<p>Un profond instinct maternel déborde sur +ses passions de femme, les transformant. Maternelle +un peu à la façon de Mme de Warens, +elle l'est avec moins de mollesse, avec tout son +génie actif, abondant, fier et triste. Elle a +laissé ruisseler une imagination ardente et +pratique à la fois, dans toute son oeuvre,—cet +immense miroir de la nature et de l'amour où +son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à +sembler indifférente à tout. Bonne pour tous, +en effet, ce qui l'aura faite si cruelle pour +quelques-uns. Éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier +sa dignité même; amante pour être plus +amie, a-t-on dit; incapable de chagriner longtemps +personne, et s'abandonnant toute pour +l'éviter; mais terriblement femme aussi, et +conduite par une inexorable fantaisie.</p> + +<p>Sa libre éducation avait mis en elle les +germes d'une erreur qui fait de son oeuvre un +long sophisme. Une excessive pitié de la femme +lui donna de bonne heure l'obsession de l'égalité +des sexes. Cette pitié dédaigneuse n'allait +pas sans une intime colère contre les immunités +de l'homme. Elle méprise la femme, +qu'elle n'a guère connue et peinte que d'après +elle-même, pour ne pas comprendre que +l'homme puisse attacher tant d'importance à +cet être incohérent et faible. Elle n'est pas +sans un vif instinct de coquetterie,—qu'elle +réprime le plus souvent, par bonté d'âme,—ni +sans certaine expérience de ses charmes. +Aussi réclame-t-elle pour son sexe tous les +privilèges masculins, d'où ses revendications +de l'amour libre et sa condamnation du mariage.—Naturellement +plus douée de curiosité +que de tempérament, elle aventura son âme +romanesque dans les plus paradoxales contrées +du sentiment. Sa recherche obstinée de +l'amitié là où elle ne pouvait trouver que +l'amour fut une autre erreur capitale de sa +vie. La confusion perpétuelle qu'elle en fit, et +dont témoignent ses lettres comme ses romans, +explique les infortunes de sa jeunesse, ses faiblesses, +ses utopies. Elle pensa s'en consoler +plus tard, en cherchant à contenter son optimisme +par un vague idéal humanitaire. La Nature +seule put la rasséréner, qui lui dicta ses +vrais chefs-d'oeuvre.</p> + +<p>Ainsi l'indépendance règne au fond de son +âme, si obstinée, si rangée pourtant. Son grand +sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui +fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout +au nom de l'idéal,—car l'idéalisme rejoint +le naturalisme dans une exclusive poursuite +de la vérité...</p> + +<p>Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. +Les révoltés ne le sont jamais. Son travail +méthodique, sa régularité patiente, impassible +—bovine—<i>à , faire de la copie</i>, parmi les plus +graves agitations de son âme, prouvent chez +elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission +raisonnée. Quand une passion a cessé de +la faire vibrer, elle s'en détache. Elle ne +se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa +grande douleur... Elle redevenait orgueilleuse +à sentir qu'il la lui devait!</p> + +<p>Les prétentions aristocratiques de Musset +devaient altérer de bonne heure leur entente +amoureuse. Orgueilleux de son «monde», +sinon de sa naissance, le poète dédaignait la +vie et l'atmosphère bourgeoises, comme tous +les artistes de race, ne se plaisant comme eux +qu'avec la société riche et élégante, l'élite +féminine, ou le vrai peuple. Le goût que manifesta +de bonne heure George Sand pour les +démocrates, pour l'esprit ouvrier, devait +irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette +considération dont on n'a guère tenu compte, +il faut ajouter le déséquilibre physiologique du +poète. Ses crises nerveuses, jamais bien expliquées, +faisaient craindre pour lui la folie. On +a même parlé d'attaques d'épilepsie. Mais +Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son mariage +(1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement +qu'il ait été sujet à rien de semblable. +Quand éclata la crise, l'un et l'autre se sentaient-ils +humiliés? George Sand avait d'abord +pris Musset pour un enfant: ceci ne se pardonne +guère, aux heures clairvoyantes. Mais +Musset était un bon enfant: il passa bien vite +à sa maîtresse cette manie de protection. L'abus +qu'elle faisait de la déclamation sermonneuse +l'agaça davantage, et surtout son obstination +à poétiser ses faiblesses...</p> + +<p>La mère du poète, qui d'abord s'était opposée +au voyage en Italie, avait fini par «consentir +à confier» son fils à George Sand, comme à une +femme de grand renom, plus âgée que lui de +six ans et relativement grave, malgré des erreurs +trop connues.</p> + +<p>Elle préférait pour lui ce voyage avec une +amie... intellectuelle, au séjour de Paris, nuisible +à sa santé. Or, Musset entendait trouver +dans son amie mieux que l'amour d'une +seconde mère. On sait que tous les amants de +Lélia s'entendirent appeler ses enfants...</p> + +<p>Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en +avait, elle en laissait voir plus que lui. Et, sa dignité +toujours en avant, elle ne savait abdiquer +le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance +de sa vie.</p> + +<p>Quoique <i>gendelettres</i> tous deux, mais plus +poètes qu'artistes, ils n'en restaient pas moins +jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été +écrites pour la postérité; elles n'en sont que +plus curieuses pour elle. Les courts fragments +cités par Mme Arvède Barine dans sa +pénétrante monographie de Musset<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, avaient fait +pressentir les perles que recelait ce terreau... +mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir +juger de cette correspondance. Elle nous guidera +dans l'exposé du plus fameux des romans +d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour +en mieux préciser l'évolution.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Les grands écrivains français: <i>Alfred de Musset</i>, in-18, +Hachette, 1894.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>La liaison de George Sand avec Jules Sandeau +vient de finir,—comme finiront tous les +amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée, +quand Lui emporte une secrète blessure. Rarement +il la dévoilera, au cours de sa longue carrière. +C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut +pas donner confidence au public, chaque fois +qu'il lui arrivera d'y faire allusion, ce sera +d'un mot dont la cruauté brève suspend tout +jugement sur l'être d'exception qu'a été George +Sand.—«Le coeur de cette femme est comme +un cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que +les croix de ceux qu'elle a aimés.»</p> + +<p>Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle, +elle est rassasiée de l'amour. Ses amis, que la +présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se +rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus +d'autorité que jamais sur sa vie. Avec le fidèle +Boucoiran, le précepteur intermittent de son +fils, un être bon et faible qui est et restera +toujours «son enfant», son meilleur ami est +Gustave Planche.</p> + +<p>Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer +qu'il espéra son tour. Il connaissait George +Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans +plus jeune qu'elle, il prenait bientôt cependant, +sur son ardent esprit, par un goût d'austère +puriste et des connaissances qu'elle déclarait +infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha +toujours et dont si merveilleusement elle tira +profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus +loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement +de Gustave Planche dans les avatars de +George Sand nous prépare à l'entrée en scène +de Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire +va se doubler d'un conseiller intime, +d'un confident d'amour.</p> + +<p>Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que +nous devons de connaître quelques-unes des +lettres qu'elle lui écrivit durant la période +troublée où elle cherchait sa voie. Dans un +des curieux appendices de ses <i>Portraits Contemporains</i>,—sortes +de codicilles du testament +littéraire que constituent ses derniers +livres<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, Sainte-Beuve a esquissé avec plus de +charme que de discrétion,—George Sand vivait +encore,—l'état d'âme de ce beau génie féminin +pendant ces six mois critiques et décisifs. Et il +a donné à l'appui les pages intimes «les plus +vraies, les plus naïves et les plus modestes où +elle s'ouvrait à lui de son coeur et de son talent».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, 1868 (cinq volumes où sont +réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, +p. 506-523. Paris, Calmann Lévy.</blockquote> + +<p>Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. +A la suite d'articles publiés par Sainte-Beuve +sur <i>Indiana</i> et <i>Valentine</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, Gustave Planche +lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le +remercier. «Nous y allâmes un jour vers midi; +elle habitait depuis peu, et seule, le logement +du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune +femme aux beaux yeux, au beau front, aux +cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une sorte +de robe de chambre sombre des plus simples. +Elle écouta, parla peu et m'engagea à revenir. +Quand je ne revenais pas assez souvent, +elle avait le soin de m'écrire et de me rappeler. +En peu de mois, ou même en peu de +semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit +se noua entre nous. J'étais garanti alors contre +tout autre genre d'attrait et de séduction par +la meilleure, la plus sûre et la plus intime des +défenses. Ce préservatif contre un sentiment +d'amour, en présence d'une jeune femme qui +excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit +la solidité et le charme de notre amitié. George +Sand voulut bien me prendre à ce moment +délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité, +pour confident, pour conseiller, presque pour +confesseur<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Le <i>National</i> des 5 octobre et 31 décembre 1832.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, p. 507.</blockquote> + +<p>George Sand écrivait alors <i>Lelia</i>, Sainte-Beuve +<i>Volupté</i>. Tous deux se consultaient sur +leurs romans. Des entretiens littéraires, ils +passaient aux confidences intimes. Elle venait, +de rompre avec Jules Sandeau, et à peine +libre, «dans un véritable isolement moral, elle +se demandait quels amis et quel ami elle se +pourrait choisir parmi tous ces visages nouveaux +de gens à réputation diverse qu'elle +affrontait pour la première fois<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>». Sainte-Beuve +s'offrit à lui présenter ceux qu'il fréquentait +et jugeait dignes d'elle. Elle refusa +de connaître Musset, mais elle eut la curiosité +d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent +médiocrement, semble-t-il. Vers la même date, +elle écrit à Sainte-Beuve qu'elle «recevra +Jouffroy de sa main», le priant de le prévenir +de son extérieur sec et froid, de son attitude +silencieuse. Cette rencontre fut encore passagère. +Mais la même lettre nous éclaire singulièrement +sur le pessimisme qu'apportait +George Sand dans ses expériences: «Je crains +un peu ces hommes vertueux de naissance. Je +les apprécie bien comme de belles fleurs et de +beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec +eux; ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise +et chagrine... Il n'y a pas de confiance +entière possible à réaliser. Les gens qu'on +estime, on les craint et on risque d'en être +abandonné et méprisé en se montrant à eux +tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas +comprendraient mieux, mais ils trahissent.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, p. 511.</blockquote> + +<p>Le complément de ces lettres singulièrement +captivantes vient de paraître<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. L'ensemble +constitue le document le plus sûr et à peu près +unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état +d'âme de George Sand pendant cette crise de +sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même +par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle +amie? A certaines phrases de George +Sand on pourrait le penser: «Vous m'avez dit +que vous aviez peur de moi (lettre de mars).» +Mais s'il en fut réellement ainsi, soit respect +de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit +crainte d'être rebuté dans une autre attitude +que celle de confesseur, soit excessive timidité, +il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il +avait pris soin, bientôt, de faire confidence à +sa pénitente d'une affection profonde et jalousée, +qui le détournait de tout autre désir,—celle +dont il a rempli, sincèrement ou non, +son fameux <i>Livre d'amour</i>, daté du même +temps pour la plupart des pièces.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> George Sand, <i>Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris</i> +du 15 novembre 1896.</blockquote> + +<p>Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve, +il y a une lacune d'un mois. La suite +de la correspondance nous l'explique.</p> + +<p>Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse, +en avril 1833, y est définitivement +révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en +somme on n'en savait rien. Le premier, +M. Augustin Filon, dans son excellente monographie +du maître de <i>Colomba</i>, avait recueilli +ces rumeurs. Incidemment, à propos des années +de dissipation de Mérimée, il nous expliquait la +défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus, +par cette escarmouche rapide entre lui et le +plus grand d'entre eux. «Le court passage de +Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand +est un fait d'histoire littéraire, écrit-il, sur +lequel s'est greffée une légende assez amusante. +D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant +que Mme Sand était seule et souffrait de cette +solitude, lui aurait «donné» Mérimée, et, dès +le lendemain, George Sand lui aurait écrit +pour lui rendre et lui reprocher ce cadeau. Il +n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce rôle +trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile +de Mérimée et de Mme Sand. Mais il est exact +qu'il reçut des confidence et des plaintes<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> AUGUSTIN FILON, <i>Mérimée et ses amis</i>, p. 64, in-16, Hachette, +1894.</blockquote> + +<p>La vérité est que cette liaison ne fut confessée +à Sainte-Beuve que cinq mois après. Au +ton dont George Sand la lui raconte dans ses +lettres d'août et de septembre, quand elle a +retrouvé l'amour avec Musset, on conçoit les +raisons de femme et de psychologue qui la lui +avaient fait dissimuler à son directeur. La rencontre +fut brève et nette, digne de l'homme raffiné +et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît +bien l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants. +Mais George Sand, qui était de son âge, +ainsi que son égale en génie, resta froissée et +plus étonnée encore de ce dédain de sa personne +et de son âme. Écoutons ce ressouvenir:</p> + +<blockquote><p> +....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai +un homme qui ne doutait de rien, un homme +calme et fort, qui ne comprenait rien à ma nature et +qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit +me fascina entièrement; pendant huit jours je crus +qu'il avait le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, +que sa dédaigneuse insouciance me guérirait de mes +puériles susceptibilités. Je croyais qu'il avait souffert +comme moi, et qu'il avait triomphé de sa sensibilité +extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée, +si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté.</p> + +<p>....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est +que j'étais absolument et complètement Lélia. Je voulus +me persuader que non; j'espérais pouvoir et abjurer ce +rôle froid et odieux. Je voyais à mes côtés une femme +sans frein, et elle était sublime<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>; moi, austère et presque +vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon +isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les +mécomptes du passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer +qu'à une condition, et qui savait me faire désirer +son amour, me persuadait qu'il pouvait exister pour +moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant +à l'âme. Je l'avais compris comme cela jadis et je me +disais que peut-être n'avais-je pas assez connu l'amour +moral pour tolérer l'autre: j'étais atteinte de cette inquiétude +romanesque, de cette fatigue qui donne des +vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en +question et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup +plus grandes que celles qu'on a abjurées. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Mme Dorval.</blockquote> + +<blockquote><p> +....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de +souffrance, de dégoût et de découragement. Au lieu de +trouver une affection capable de me plaindre et de me +dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie amère et +frivole. Ce fut tout.</p> + +<p>Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être +aimée, et s'il m'eût aimée il m'eût soumise, et si +j'avais pu me soumettre à un homme, je serais sauvée, +car ma liberté me ronge et me tue. Mais il ne me connut +pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je +me décourageai tout de suite et je rejetai la seule +condition qui pût l'attirer à moi.</p> + +<p>Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais, +et vous m'avez vue en humeur de suicide très réelle. +Mais s'il y a des jours de froid et de fièvre, il y a aussi +des jours de soleil et d'espérance.</p> + +<p>Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette +malheureuse et ridicule campagne m'a fait faire un +grand pas vers l'avenir de sérénité et de détachement +que je me promets en mes bons jours. J'ai senti que +l'amour ne me convenait pas plus désormais que des +rosés sur un front de soixante ans, et depuis trois mois +(les trois premiers mois de ma vie assurément!) je n'en +ai pas senti la plus légère tentation<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est +(des premiers jours) de juillet 1833.</blockquote> + +<p>Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois +mois de calme. Ses confidences à Sainte-Beuve +recommencent en mai; elle est grave et le sermonne +à son tour. Mais la revoilà , en juin, dans +un grand trouble: son ami lui devient un refuge. +A la voir s'abandonner ainsi, on est tenté de +s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à +changer sa vénération en tendresse. La liaison +qui le garde d'elle l'aurait-elle agacée de quelque +jalousie? Vraisemblablement, elle a reçu +de son directeur une lettre amère. Peut-être +déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne se décourage +pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. +Elle se dit seule, désenchantée de tout: +l'amitié même n'existe pas! Mais Sainte-Beuve +l'a rassurée. Dans une lettre du 3 août, +elle semble apaisée. Quelque chose de nouveau +a surgi dans sa vie.—«Pour rien au monde, +lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre +dévouement.» Et elle se fait protectrice à son +tour.</p> + +<p>Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel +amour, un amour inconnu, tout de fraîcheur, +de poésie et de tendresse, qui lui rapporte +tout à coup les illusions de la jeunesse et de +l'espérance.</p> + +<p>Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il +avait rencontré George Sand au printemps de +1833. En réalité leurs relations ne datent que de +la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve +voulait dès le mois de mars présenter le poète +à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant +trop... différent pour ses habitudes. «A propos, +réflexion faite, écrivait-elle, je ne veux pas +que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est +trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et +j'avais plus de curiosité que d'intérêt à le voir. +Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes +ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.» +De son côté peut-être, Musset se +défiait de la romancière sur sa légende déjà +tapageuse. Mme Lardin de Musset me rapporte +qu'il disait alors: «Elle n'a donc jamais rencontré +un homme convenable? Comme tous +ses héros me déplaisent!» Ces réserves expliqueraient +le retard de leur rencontre. Mais +leur rencontre était fatale. Et sans doute un +instinct secret les avertissait-il de l'approche +de la souffrance, ce vertige de l'abîme, où +s'éveille le génie des poètes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, 510.</blockquote> + +<p>Tous deux collaboraient à la <i>Revue des Deux +Mondes</i> et le groupe de Buloz fréquentait plus +ou moins chez George Sand. La plus ancienne +mention de son nom sous la plume de Musset +est dans une pièce peu connue, encore qu'imprimée +plusieurs fois: <i>le Songe du Reviewer<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a></i>. +Elle nous renseigne sur la pléiade delà <i>Revue</i>, +à son âge d'or:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Intermédiaire des chercheurs et des curieux</i> du 10 oct. +et vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul: <i>les Lundis d'un +chercheur,</i> in-18, Calmann Lévy, 1894.</blockquote> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Buloz<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> est sur la grève</p> +<p>Pâle et défiguré;</p> +<p>Il voit passer en rêve</p> +<p>Gerdès<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> tout effaré.</p> +<p>La matière abonnable</p> +<p>Se meurt du choléra;</p> +<p>L'épreuve est détestable</p> +<p>Il faut un errata.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il voit son typographe</p> +<p>Transposer ses placards.</p> +<p>Des fautes d'orthographe</p> +<p>Errent de toutes parts.</p> +<p>Des lettres retournées</p> +<p>Flottent en se heurtant;</p> +<p>Des lignes avinées</p> +<p>Dansent en tremblotant.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> François Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de +la <i>Revue des Deux Mondes, journal des Voyages</i>, pour en faire +le recueil célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835 +à 1845 il dirigea en même temps la <i>Revue de Paris</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Caissier de la <i>Revue</i>.</blockquote> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De tous côtés aboient</p> +<p>Des contresens obscurs,</p> +<p>Et les marges se noient</p> +<p>Dans les <i>déléaturs</i>.</p> +<p>Il pleut des caractères;</p> +<p>Le B manque dans tous,</p> +<p>Et des pages entières</p> +<p>Boivent comme des trous.</p> + </div><div class="stanza"> + + </div><div class="stanza"> +<p>Loewe<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> a fait héritage</p> +<p>De quatre millions;</p> +<p>Dumas meurt en voyage</p> +<p>Faute <i>d'Impressions</i>.</p> +<p>Dans les filles de joie</p> +<p>Musset s'est abruti;</p> +<p>Ampère<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, en bas de soie,</p> +<p>Pour l'Afrique est parti.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et diplomate, +auteur du <i>Népenthès</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.</blockquote> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Brizeux est à la Morgue,</p> +<p>Sainte-Beuve au lutrin;</p> +<p>Quinet est joueur d'orgue</p> +<p>A Quimper-Corentin.</p> +<p>Delécluse<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a> est modèle</p> +<p>A l'atelier de Gros;</p> +<p>Roulin<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> est infidèle</p> +<p>A ses choux les plus beaux.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur, +historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Roulin avait fait dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> plusieurs +articles d'histoire naturelle où il était question de +choux. (Note de M. de Lovenjoul.)</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>George Sand est abbesse</p> +<p>Dans un pays lointain;</p> +<p>Fontaney<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a> sert la messe</p> +<p>A Saint-Thomas-d'Aquin;</p> +<p>Fournier<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> aux inodores</p> +<p>Présente le papier;</p> +<p>Et quatre métaphores</p> +<p>Ont étouffé Barbier.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Écrivain romantique et poète, vaguement diplomate, +mort en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes +de <i>Lord Feeling</i> et <i>O'Donnoz</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Imprimeur de la <i>Revue</i>.</blockquote> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Cette nuit Lacordaire</p> +<p>A tué de Vigny;</p> +<p>Lerminier<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> veut se faire</p> +<p>Grotesque à Franconi;</p> +<p>Planche est gendarme en Chine;</p> +<p>Magnin<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> vend de l'onguent;</p> +<p>Le monde est en ruine:</p> +<p>Bonnaire<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> est sans argent!!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Charles Magnin, érudit et polygraphe.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Le plus fort actionnaire de la <i>Revue</i>, à cette époque. +(Note de M. de Lovenjoul.)</blockquote> + +<p>Nous retrouverons dans la suite plusieurs de +ces noms diversement célèbres. L'un d'eux mérite +de nous retenir encore. Depuis deux ans, +avant comme après sa courte liaison avec +Mérimée, George Sand, nous l'avons dit, avait +pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé +près d'elle à Henry de Latouche<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>, dans le +rôle d'inspirateur, de conseiller littéraire. Nul +doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux; +mais elle le maintint dans l'ordre platonique. +Il avait du moins deviné son génie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de +George Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment +de célébrité, comme poète, romancier, dramaturge et journaliste. +Il édita les oeuvres d'André Chénier en 1819.</blockquote> + +<p>Elle eut un guide précieux en ce bourru +bienfaisant qui est resté comme le type du critique +intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne +lit plus, tiennent encore leur place dans l'évolution +littéraire du siècle. Avec ses dons sérieux +il eut la plus saine influence sur l'éducation +du goût, dans son obstination réactionnaire +contre les excès du Romantisme. Mais son rôle +échoua par la confusion même que ses attaques +laissaient dans l'opinion, de la personnalité et +de l'oeuvre de ses victimes. Vingt ans après, +George Sand a longuement parlé de lui: «Il +me fut très utile, dit-elle, non seulement parce +qu'il me força par ses moqueries franches à +étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec +beaucoup trop de négligence, mais encore +parce que sa conversation, peu variée mais +très substantielle et d'une clarté remarquable, +m'instruisit d'une quantité de choses que j'avais +à apprendre pour entrer dans mon petit +progrès relatif.</p> + +<p>«Après quelques mois de relations très +douces et très intéressantes pour moi, j'ai cessé +de le voir pour des raisons personnelles, qui +ne doivent rien faire préjuger contre son caractère +privé, dont je n'ai jamais eu qu'à me +louer en ce qui me concerne<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann Lévy.</blockquote> + +<p>Elle ajoute que son intimité avait pour elle +de graves inconvénients, qu'elle l'entourait +d'inimitiés violentes, la faisant passer pour solidaire +de ses aversions et condamnations. Déjà +de Latouche s'était brouillé avec elle à cause +de lui.</p> + +<p>Cette brouille était traduite par un article +fameux, <i>les Haines littéraires</i>, qui signala l'entrée +de Gustave Planche à la <i>Revue des Deux +Mondes</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> 1831.</blockquote> + +<p>On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène +de la Troie romantique, avait passé entre +lui et de Latouche.... C'est probable, malgré +que celui-ci fût d'âge à se montrer plus respectueux +que son rival. Mais rien n'autorise à +penser que le conteur de <i>Fragoletta</i> ait jamais +osé hasarder une déclaration.</p> + +<p>Toujours est-il que la fréquentation de Lélia +donna longtemps au «critique maudit» de +tendres espérances. Elle affichait leur amitié +avec ostentation. Elle emmena Planche à +Nohant. Les contemporains en jasèrent. Dix +ans plus tard, Balzac les représentait sous de +transparents pseudonymes, dans son roman de +<i>Béatrix</i>. On y voit <i>Claude Vignon</i> quitter le +château de son amie <i>Félicité Des Touches</i> avec +un profond désenchantement<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Planche lui-même +avait laissé percer cette amertume dès +le lendemain de sa déception. Cette passion +fatale avait empoisonné son âme. Il s'abandonnait, +dans ses jugements littéraires, à de +cruels retours sur la vie. Sa critique devenait +plus que jamais acerbe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Cf. <i>le Critique maudit: Gustave Planche</i>, par Adolphe +Racot, dans <i>le Livre</i> du 10 août 1885.</blockquote> + +<p>Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, +les dernières publiées, ne laissent plus de +doute sur la mauvaise fortune de Planche. En +juillet 1833, dans la crise de solitude qui la +prépare à son nouvel amour, elle écrit: «Je +sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et +mieux que la plupart de ceux qui le condamnent. +On le regarde comme mon amant, +on se trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et +ne le sera pas<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.» Mieux encore, à peine est-elle +éprise de Musset que son ami Planche +l'ennuie: «Planche a passé pour être mon +amant, peu m'importe. <i>Il ne l'est pas</i>. Il m'importe +beaucoup maintenant qu'on sache qu'il +ne l'est pas, de même qu'il m'est parfaitement +indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai donc +pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable, +d'éloigner Planche. Nous nous sommes +expliqués franchement et affectueusement à +cet égard, et nous nous sommes quittés en nous +donnant la main, en nous aimant du fond du +coeur et en nous promettant une éternelle +estime<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, du 15 novembre 1896, p. 284.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, 15 novembre 1896, p. 289.</blockquote> + +<p>Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas +sans complications, quand elle rencontra +Musset.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Dans la biographie de son frère, Paul de +Musset assure qu'il vit pour la première fois +George Sand en un banquet offert aux rédacteurs +de la <i>Revue</i>, chez les <i>Frères Provençaux</i>. Cette +réunion n'a été précisée nulle part. La première +pièce authentique qui témoigne de leurs +relations est une poésie qu'Alfred de Musset +adressa à George Sand, le 24 juin 1833, après +une lecture d'<i>Indiana</i>. Elle était accompagnée +d'un billet laconique et respectueux<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites. +On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset, +s'est refusée jusqu'ici à la publication de sa correspondance +avec George Sand. Nous la remercions encore de l'exception +qu'elle a bien voulu faire en notre faveur, en nous laissant +cueillir le plus intéressant de ces pages intimes.<br> + +<p>On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset +antérieures à un billet de Venise (fin mars 1834).</p></blockquote> + +<blockquote><p> +Madame,</p> + +<p>Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers +que je viens d'écrire en relisant un chapitre d'<i>Indiana</i>, +celui où Noun reçoit Raymond dans la chambre de sa +maîtresse. Leur peu de valeur m'avait fait hésiter à les +mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi une +occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration +sincère et profonde qui les a inspirés. +Agréez, Madame, l'assurance de mon respect.</p> + +<p>ALFRED DE MUSSET. +</p></blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,</p> +<p>Cette scène terrible où Noun, à demi nue</p> +<p>Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?</p> +<p>Qui donc te la dictait, cette page brûlante</p> +<p>Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,</p> +<p>Le fantôme adoré de son illusion?</p> +<p>En as-tu dans le coeur la triste expérience?</p> +<p>Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?</p> +<p>Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,</p> +<p>Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,</p> +<p>As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu?</p> +<p>N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,</p> +<p>Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,</p> +<p>Versant à son ami le vin de sa maîtresse,</p> +<p>Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,</p> +<p>Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?</p> +<p>Et cet être divin, cette femme angélique,</p> +<p>Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger,</p> +<p>Cette frêle Indiana, dont la forme magique</p> +<p>Erre sur les miroirs comme un spectre léger,</p> +<p>O George! N'est-ce pas la pâle fiancée</p> +<p>Dont l'Ange du désir est l'immortel amant?</p> +<p>N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée</p> +<p>Qui sur tous les amours plane éternellement?</p> +<p>Ah! malheur à celui qui lui livre son âme!</p> +<p>Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme</p> +<p>Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté</p> +<p>Veut boire l'Idéal dans la réalité!</p> +<p>Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,</p> +<p>Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,</p> +<p>Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe</p> +<p>A compté sur ses doigts les heures de la nuit!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Demain viendra le jour; demain, désabusée,</p> +<p>Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée,</p> +<p>Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia;</p> +<p>Elle abandonnera celui qui la méprise,</p> +<p>Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise</p> +<p>Aimera l'autre en vain,—n'est-ce pas, Lélia?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>24 juin 1833.</p> + </div> </div> + +<p>Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète +est allé voir l'auteur d'<i>Indiana</i>. Ils ont parlé +de leurs travaux. Elle écrit <i>Lélia</i>, lui un poème +qui sera <i>Rolla</i>. Il lui en communique des +fragments: «Soyez assez bonne, ajoute-t-il, +pour faire en sorte que votre petit caprice de +curiosité ne soit partagé par personne.»</p> + +<p>Dans une de ses visites au quai Malaquais, +Musset a été pris de crises d'estomac violentes. +George Sand lui a écrit gentiment et il répond +de même: «Votre aimable lettre a fait bien +plaisir, Madame, à une espèce d'idiot entortillé +dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre. +Que vous ayez le plus tôt possible la +fantaisie de perdre une soirée avec lui, c'est +ce qu'il demande surtout.» Point d'amour encore; +mais George Sand ne s'est-elle pas prise +d'un peu de curiosité à cette ombre de marivaudage?—A-t-elle +fait les avances? Cette lettre de +Musset le donnerait à supposer: elle témoigne +du moins d'un degré de plus dans leur intimité.</p> + +<blockquote><p>Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste +aveu: je monte la garde mardi prochain; tout autre +jour de la semaine ou ce soir même, si vous étiez libre, +je serais à vos ordres et reconnaissant des moments que +vous voulez bien me sacrifier.</p> + +<p>Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez +envie d'en rire. Il serait plus facile de vous couper une +jambe que de vous guérir.</p> + +<p>Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme +à poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la +lune, je vous en prie, et ne mourez pas avant que nous +ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons +parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous +avez manqué d'aller dans l'autre monde; je ne sais +vraiment pas trop ce que je fais dans celui-ci<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p> + +<p>Tout à vous de coeur.</p> + +<p>ALFRED DE MUSSET.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Une note de G. Sand sur la correspondance autographe, +attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).</blockquote> + +<p>Nous sommes en juillet. George Sand a terminé +<i>Lélia</i>. Une de ses premières visites est +pour son nouvel ami. «Un matin de juillet, +m'a conté Mme Lardin de Musset, George Sand +est venue voir mon frère à la maison. Je crois +que nous étions absentes, ma mère et moi. +Paul jouait du violon. Elle aperçut sur le pupitre +un exemplaire <i>d'Indiana.</i> Il était resté +ouvert à un passage très raturé de la main +d'Alfred. Paul a pensé qu'elle lui avait gardé +rancune de ces corrections<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> L'exemplaire en question d'<i>Indiana</i> a été conservé. On +y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment +sacrifiées. La <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er novembre +1878 a cité quelques-unes de ces corrections du poète.—Remarquons +que Paul de Musset se trompe évidemment en parlant +de deux lectures d'<i>Indiana</i> faites par son frère, à trois ans +d'intervalle: la première, pour critiquer le livre, en juin ou +octobre 1832, la seconde pour écrire les vers qu'on a lus +plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien daté du +24 juin 1833.</blockquote> + +<p>La supposition de Paul de Musset <i>(Lui et +Elle)</i> paraît bien gratuite. Jamais Alfred n'a +fait allusion à de la jalousie littéraire chez +George Sand.</p> + +<p>Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence +autant que de bonté, lui épargna, il +faut le reconnaître, les mesquineries coutumières +des bas-bleus. Pour une fois je ne me +sens pas d'accord avec Paul de Musset. Son +livre sue la vérité. Il avait été le confident unique +de son frère; il le resta toute sa vie. Mais il +donne trop d'importance à la part de la littérature +dans les premières relations du poète avec +George Sand.</p> + +<p>A ce moment-là , fin de juillet 1833, ils +étaient tout à leur intimité naissante. Après +Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté +à mesure qu'elle édifiait son roman, Musset, +le premier, put lire <i>Lélia</i> terminée. Il en avait +sans doute les épreuves. C'était vers le 18 juillet<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. +Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout +entier le soir même, et, si elle a toujours envie +de grimper sur les tours de Notre-Dame, il lui +propose de l'y accompagner. Il n'est encore +question entre eux que d'«amitié sincère». +Cette promenade assurément n'eut pas lieu. +Le lendemain, Musset avait lu <i>Lélia</i>, et voici +comme il exprimait son admiration à l'auteur,—un +auteur qui était une femme dont il se +sentait amoureux:</p> + +<blockquote><p> +...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir +ce que c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...—Enfin, +ça pouvait être bien des choses avant d'être ce +que cela est.—Avec votre caractère, vos idées, votre +nature de talent, si vous eussiez échoué là , je vous aurais +regardée comme valant le quart de ce que vous valez. +Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos +livres, que vous regardez comme des espèces de contre-parties +des mémoires de vos boulangers, etc., etc., +vous savez, dis-je, que pour moi, un livre c'est un +homme ou rien.—Je me soucie autant que de la fumée +d'une pipe, de tous les arrangements, combinaisons, +drames qu'à tête reposée et en travaillant pour votre +plaisir vous pourriez imaginer et combiner. Il y a dans +<i>Lélia</i> des vingtaines de pages qui vont droit au coeur, +franchement, vigoureusement, tout aussi belles que +celles de <i>René</i> et de <i>Lara</i>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> <i>Lélia</i>, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet, +est inscrite au <i>Journal de la Librairie</i> du 10 août 1833; la +deuxième édition, au numéro du 17 août.</blockquote> + +<blockquote><p> +Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été +Madame une telle faisant des livres.</p> + +<p>Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire +d'autres. Le public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée, +en voici la raison.</p> + +<p>Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que +jamais le mot ridicule: «Voulez-vous ou ne voulez-vous +pas?» ne sortira de mes lèvres avec vous. Il y a la +mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous +ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le +rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez +pas tout bonnement par m'envoyer paître, si je +m'avisais de vous le demander), mais je puis être,—si +vous m'en jugez digne,—non pas même votre ami,—c'est +encore trop moral pour moi,—mais une espèce +de camarade sans conséquence et sans droits, par +conséquent sans jalousie et sans brouilles,—capable +de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> et +d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant +avec vous sous tous les marronniers de l'Europe +moderne. Si, à ce titre, quand vous n'avez rien +à faire ou envie de faire une bêtise (comme je suis poli!) +vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, +au lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant +des livres, j'aurai affaire à mon cher Monsieur George +Sand qui est désormais pour moi un homme de génie.—Pardonnez-moi +de vous le dire en face: je n'ai aucune +raison pour mentir. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Note de G. Sand</i>.—Il s'était habillé en pierrot et avait +mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté +et imprimé, M. de La Rochefoucauld.</blockquote> + +<p>Déjà Musset est un habitué de la mansarde +de Lélia. Il dessine à ravir, sinon toujours +correctement du moins avec esprit, et de mordantes +légendes accompagnent les charges qu'il +fait des amis de George Sand. On s'amuse de +ces caricatures,—qu'on se disputera bientôt, +que les collectionneurs s'arracheront plus +tard<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits et +caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits. +M. de Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la +série drolatique des charges de Paul Foucher, le frère de +Mme Victor Hugo, dont Musset avait été le camarade au collège +Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à 1832), et, +des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai la +photographie sous les yeux. C'est un document précieux +pour l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont +charmants, excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est +sensible que Musset a été impressionné par Goya, dont il a +copié une eau-forte.) Huit portraits de George Sand, assise, +étendue, fumant, rêvant, écoutant surtout; les portraits de +son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci délicieux), de sa fille Solange, +de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult, de Ch. Didier, +d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des +scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle +dernier. Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède +l'album du voyage en Italie, plein de caricatures amusantes +du poète et de son amie, et de leurs compagnons d'occasion, +avec un autre album plein de souvenirs de la vallée de l'Eure +et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de vraies oeuvres +d'art. + +<p>Mme Jaubert, la «marraine» de Musset, avait conservé un +précieux recueil de dessins de son «filleul». Toute sa société +y figurait. On sait qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon +le plus remarquable de Paris. Elle en a publié d'intéressants +<i>Souvenirs</i> (Hetzel, 1880). Cet album a été perdu.</p> + +<p>Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred +Tattet, appartient à son gendre M. Tilliard.</p></blockquote> + +<p>Il en envoie un échantillon à son amie, une +ébauche de «ses beaux yeux noirs qu'il a +outragés hier» eu les croquant,—non sans +ajouter, en anglais, «qu'il est triste aujourd'hui».</p> + +<p>Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche +un camarade l'a éveillé pour lui montrer +une violente critique des <i>Débats</i> sur le <i>Spectacle +dans un fauteuil</i> et les <i>Contes d'Espagne +et d'Italie</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. Mais le poète ne s'en soucie guère; +il écrit à son amie qu'il «a essuyé son rasoir +dessus». Le voilà sérieusement amoureux; +l'aveu de son tourment ne doit plus tarder. On +va lire la lettre charmante et trop sincère pour +être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le +poète se déclare timidement, loyalement, d'une +passion qui remplira sa vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Article signé: J.S., <i>Journal des Débats</i> du 28 juillet 1833.</blockquote> + +<blockquote><p> +Mon cher George,</p> + +<p>J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. +Je vous l'écris sottement, au lieu de vous l'avoir dit au +retour de cette promenade, j'en serai désolé ce soir. +Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur +de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. +Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens: +je suis amoureux de vous, je le suis depuis le premier +jour où j'ai été chez vous. J'ai cru que je m'en guérirais, +en vous voyant tout simplement à titre d'ami. Il y +a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient +m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai +pu; mais je paye trop cher les moments que je passe +avec vous. J'aime mieux vous le dire, et j'ai bien fait, +parce que je souffrirai bien moins pour m'en guérir à +présent, si vous me fermez votre porte.</p> + +<p>Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais +à la campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères +ni avoir l'air de me brouiller sans sujet.</p> + +<p>Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui +va m'ennuyer», comme vous dites. Si je ne suis pas +tout à fait le premier venu pour vous, dites-moi, comme +vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un autre, ce +qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous +voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, +ne me répondez plutôt pas du tout. Je sais comme vous +pensez de moi, et je n'espère rien en vous disant cela. +Je ne puis qu'y perdre une amie et les seules heures +agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais +que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me +confie à vous, non pas comme à une maîtresse, mais +comme à un camarade franc et loyal. George, je suis +un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le +peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, +avant votre voyage à la campagne et votre départ pour +l'Italie, où nous aurions passé de belles nuits, si j'avais +de la force. Mais la vérité est que je souffre et que la +force me manque.</p> + +<p>ALFRED DE MUSSET. +</p></blockquote> + +<p>L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il +heureux? Son amie hésite encore. Avant de +s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu +le confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune +des réponses de George Sand, à cette date... La +lettre suivante de Musset témoigne de son angoisse +devant le bonheur entrevu.</p> + +<blockquote><p> +....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que +vous voyiez qu'il n'y a dans ma conduite envers vous +ni rouerie ni orgueil affecté, et que vous ne me fassiez +ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me suis livré +sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. +Je vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais +ici, dans cette chambre où me voilà seul à présent. +C'est là que je vous ai dit ce que je n'ai dit à personne.—Vous +souvenez-vous que vous m'avez dit un jour que +quelqu'un vous avait demandé si j'étais <i>Octave</i> ou <i>Coelio</i> +<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>, et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»—Une +folie a été de ne vous en montrer qu'un, +George!... Plaignez-moi, ne me méprisez pas. Puisque +je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. Si mon +nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible, +quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez +pas. Je puis embrasser une fille galeuse et ivre morte, +mais je ne puis embrasser ma mère. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, <i>les Caprices +de Marianne</i>, publiée dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 mai 1833.</blockquote> + +<blockquote><p> +Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. +Il y a des jours où je me tuerais. Mais je pleure ou +j'éclate de rire; non pas aujourd'hui par exemple.</p> + +<p>Adieu, George. Je vous aime comme un enfant. +</p></blockquote> + +<p>Cette fois, la sincérité du poète a été entendue. +Son aveu est bien accueilli. Il est heureux. Le +jeudi 1er août, toutes les harpes de la joie +chantent dans son coeur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,</p> +<p>Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,</p> +<p>Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu!</p> +<p>J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,</p> +<p>Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,</p> +<p>Au chevet de mon lit te voilà revenu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.</p> +<p>Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;</p> +<p>Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé!</p> +<p>Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse,</p> +<p>N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse,</p> +<p>Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>George Sand n'ose encore se croire, se proclamer</p> +<p>heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve</p> +<p>est beaucoup plus calme que les précédentes.</p> +<p>Sans lui avouer pourtant son nouveau</p> +<p>bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune</p> +<p>soleil de l'espérance n'est pas loin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Son confesseur lui a fait part des alternatives</p> +<p>de son bonheur à lui, de son mystérieux amour.</p> +<p>Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences;</p> +<p>mais George Sand entend ne causer</p> +<p>de jalousie à personne:</p> + </div> </div> +<blockquote> +<p>....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas +que, pour m'être utile et agréable, vous compromettiez +ce qu'il y a de plus beau et de plus sacré dans votre +existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir qui peut +briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop +l'amour, <i>l'Amour</i> comme vous écrivez. Quoique j'en +médise souvent, comme je fais de mes plus saintes convictions +aux heures où le démon m'assiège, je sais bien +qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si +j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de +conseils, je vous appellerais <a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 287.</blockquote> + +<p><i>Lélia</i> vient de paraître. Naturellement, le +premier exemplaire en est offert à Musset. Il +porte cette double dédicace: sur le tome Ier: +<i>A Monsieur mon gamin d'Alfred,</i> GEORGE; sur +le tome II: <i>A Monsieur le vicomte Alfred de +Musset, hommage respectueux de son dévoué +serviteur,</i> GEORGE SAND<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Ce précieux exemplaire est en la possession de la gouvernante</blockquote> + +<p>Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble +encore cet azur. Alfred de Musset s'est installé +chez George Sand.</p> + +<p>Parmi les habitués de sa mansarde, il a +trouvé Boucoiran et Gustave Planche. Les +allures un peu bien familières de ces deux +personnages n'avaient pas tardé à déplaire à +de Musset, Mlle Adèle Colin, aujourd'hui Mme veuve Martelet.</p> + +<p>Après la chronologie établie plus haut, des relations du +poète avec George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à +tort qu'on a prétendu que le personnage de Sténio dans +<i>Lélia</i>, représentait Musset. M. Cabanès (<i>Revue hebdomadaire</i> +du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent des deux +«envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle, +invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis +entre les mains une lettre où Musset se plaignait amèrement +à George Sand d'être portraituré dans <i>Lélia</i>. Cette lettre ne +saurait avoir le sens qu'on lui prête. George Sand connaissait +l'oeuvre du poète: elle lui emprunta une épigraphe, +une strophe de <i>Namouna</i> (décembre 1832), placée en tête du +deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son +caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières +lettres, en 1835, Musset lui écrira: «Ta <i>Lélia</i> n'est point un rêve; +tu ne t'es trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux +du lac, ton Sténio; il est à tes côtés, il assiste à toutes tes +douleurs... Ah! oui, c'est moi! moi! tu m'as pressenti...»</p> + +<p>Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois +au poète <i>l'Inno ebrioso</i>, le chant d'orgie de Sténio, dans <i>Lélia</i>. +Ainsi M. Derome critiquant (<i>le Livre</i> du 10 mai 1883) l'excellente +<i>Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset</i> de +M. Maurice Clouard, ne met pas en doute la paternité de ces +vers.—Je ne saurais en désigner l'auteur. Mais si ces neuf +strophes tumultueuses ne sont pas de George Sand elle-même, +on ne peut du moins que les juger indignes du grand poète +qui écrivait, dans le même temps, <i>Rolla</i>. +son dandysme. Paul de Musset, dans une scène +de <i>Lui et Elle</i>, nous les a représentés, sous les +masques transparents de <i>Caliban</i> et <i>Diogène,</i> +tenus à distance, sinon tout à fait éloignés, +par le nouveau maître de céans.</p> + +<p>Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le +plaisir de montrer jusqu'où allaient leurs immunités et +privilèges. Le premier eut soin de tutoyer son amie et +s'assit, comme elle, à la turque; le second se coucha de +son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise +tenue de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était +aussitôt relevée de son coussin et assise dans un fauteuil.</p> + +<p>Falconey<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a> ne fit point semblant de remarquer les postures +malséantes des deux rustres, et déploya ses manières +de gentilhomme en affectant une courtoisie respectueuse, +dont Olympe le remercia du regard. Diogène +s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries +blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, +sur leurs airs d'autrefois, leurs idées surannées +et leur politique rétrospective. Edouard, nourri +dans ce monde-là , l'aimait et le respectait. Il ne se +croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis +des talents et de la réputation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Edouard de Falconey</i>, compositeur de musique: Alfred +de Musset. Voici les autres pseudonymes de <i>Lui et Elle: +Olympe de B...</i>, compositeur de musique: George Sand; +<i>Jean Cazeau</i>: Jules Sandeau; <i>Pierre</i>: Paul de Musset; +<i>Hercule,</i> troisième familier d'Olympe: Laurens; <i>l'éditeur:</i> Buloz; +<i>le docteur Palmeriello</i>: le docteur Pagello; <i>Ilans Flocken</i>: Franz +Liszt; <i>Edmond Verdier</i>: Alfred Tallet.—C'est à tort que plusieurs +(notamment Ad. Racot, article cité, <i>le Livre</i>, n° du +10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de <i>Caliban,</i> +Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers, +de G. Sand quand intervint Musset.</blockquote> + +<p>—Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme +une classe considérable de la société de Paris, et ce +n'est pas la moins aimable. Je tiens à honneur d'y être +admis et je vous demande grâce pour elle. Si vous ne +la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle +l'est avec ses principes et ses traditions.</p> + +<p>Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, +de brave et d'honorable. Quand on la regarde de près, +on peut s'étonner de voir tout ce qu'un bon naturel, +une probité sévère, un honneur sans tache peuvent +encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous +vivons. Je rencontre souvent dans cette compagnie des +gens que j'ai reconnus pour avoir un coeur ferme, une +âme noble et généreuse, et je ne saurais dire ce qui leur +manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup +de politesse...</p> + +<p>—Et une tenue décente, ajouta Olympe.</p> + +<p>—Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda +Diogène.</p> + +<p>—Pour vous-même, et à vous-même.</p> + +<p>—Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas +assez bien élevé pour votre salon. Vous voulez faire +maison neuve et balayer les anciens amis. Contentez +votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je +demeure: écrivez-moi.</p> + +<p>—Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous +reviendrez bien sans qu'on vous rappelle<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Paul de Musset, <i>Lui et Elle</i>, ch. V, p. 51. Petit in-12, +Paris, Lemerre.</blockquote> + +<p>Gustave Planche était une vieille connaissance +de Musset. En dehors de toutes questions +littéraires, leur antipathie réciproque datait +des suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille +Devéria. Ce bal était resté fameux. Musset y +portait un ravissant costume de page Charles VI, +sous lequel l'avait portraituré le peintre lui-même. +Son ami Paul Foucher était en archer +de la même époque,—accoutrement sous lequel +Alfred l'avait croqué dans maintes caricatures<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>. +On vantait déjà les succès d'élégance +et de charme du poète de <i>Don Paez</i> et de <i>Mardoche</i>. +Gustave Planche n'était point sans envie, +sous l'apparente équité de son âme. Sa +naissance modeste ne lui donnait pas droit encore +aux mêmes fréquentations que la plupart +des Romantiques, dans un monde dont plus +tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de +cette éternelle caste des plébéiens parvenus +dans les lettres: leurs débuts pénibles étalent +un orgueil dévoré de rancunes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours +dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec +Mme Mélanie Waldor, un bas-bleu assez ridicule, le poète +s'était permis de célébrer cette danse inoubliable dans une +petite pièce dont l'impertinence fit scandale: <i>A une Muse</i> ou +<i>Une Valseuse dans le cénacle romantique,</i> six strophes signées +«Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu l'autographe +de Musset lui-même. Voir la <i>Gazette anecdotique</i> des 15 septembre +et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront +une idée:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quand Mme W... à P... F... s'accroche,</p> +<p> Montrant le tartre de ses dents,</p> +<p>Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche</p> +<p> S'incruste à ses muscles ardents...</p> + </div> </div> + +<p>—Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse +d'Alexandre Dumas, serait l'inspiratrice d'<i>Antony.</i> (Cf. +Ch. GLINEL, <i>le Livre</i> du 10 oct. 1886.)</p></blockquote> + +<p>Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux +jeunes filles, Mlles Champollion et Hermine +Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred +de Musset semblait préférer l'une et l'autre. +Il les revit plusieurs hivers dans le même salon. +Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait +Alfred de Musset. Mais il ne dansait +pas. «Il s'avisa de dire un soir que, du coin +où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable +déposer un baiser furtif sur l'épaule +d'une de ses valseuses. On en chuchota aussitôt. +La jeune fille reçut l'ordre de refuser les +invitations de son danseur habituel. Aux +regards mélancoliques de la victime, Alfred +comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, +et, comme il n'avait rien à se reprocher, +il demanda des explications avec tant d'insistance +qu'on ne put les lui refuser. On remonta +jusqu'à la source du méchant propos. Planche +essaya de nier; mais, au pied du mur, il fut +obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation +du père se tourna contre lui. A la sortie du bal, +ce père irrité guetta le calomniateur et lui +donna de sa canne sur le dos<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie d'Alfred de Musset</i>, p. 80. +Petit in-12, Paris, Lemerre.</blockquote> + +<p>L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. +La mésaventure de Planche excita les quolibets. +Mme Lardin de Musset, m'évoquant les +souvenirs de son enfance,—elle était de beaucoup +plus jeune que ses frères,—me rapporte +une plaisanterie qui fit le tour de Paris: +«Quand le feu de Planche s'éteint, disait-on, il +ne demande plus: «Donnez-moi du bois», +mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que +c'est à Mlle Hermine Dubois qu'Alfred de Musset +adressa ses parfaites strophes: <i>A Pépa</i>, un des +plus purs joyaux de son oeuvre.</p> + +<p>L'inimitié de Planche pour Musset devait +s'accroître avec la renommée du poète. Il +jugea ses livres selon la bienveillance qu'on +peut penser. L'amitié de George Sand pour ce +nouveau venu de la gloire porta le dernier coup +à son âme jalouse. Un refroidissement entre +elle et Planche est sensible dès le milieu de +juillet 1833. L'exécution du pauvre <i>Diogène,</i> +que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement +précédé l'installation du poète +au quai Malaquais. Sans se brouiller pour +cela avec Planche, George Sand le maintint +dans des rapports plus réservés. Il ne devait lire +<i>Lélia</i> qu'un mois après Musset, huit jours après +l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne +l'envoi autographe de l'auteur: «<i>A Gustave +Planche, son véritable ami</i>, GEORGE SAND, +15 août 1833<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.» Mais cette sympathie ne lui suffisait +pas. Un dépit violent couvait, dans son +âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie +par une action d'éclat.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique +de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.</blockquote> + +<p>Les attaques commençaient à pleuvoir sur +<i>Lélia</i>. L'<i>Europe littéraire</i> se signala particulièrement +dans ce sens. Cette publication toute récente +publia coup sur coup deux articles signés +Capo de Feuillide, où George Sand était violemment +prise à partie<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>. «Je suis très insultée, +comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à +Sainte-Beuve, et j'y suis fort indifférente, mais +je ne suis pas indifférente à l'empressement et +au zèle avec lesquels mes amis prennent ma +défense. On m'a dit de votre part que vous +vouliez répondre à <i>l'Europe littéraire</i> dans la +<i>Revue des Deux Mondes</i> et dans le <i>National.</i> +Faites-le donc, puisque votre coeur vous le conseille +<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.» La même lettre est toute consacrée à +ses rapports nouveaux avec Alfred de Musset +et à son attitude vis-a-vis de Planche. Elle a pris +le parti de l'éloigner non sans lui promettre +une éternelle estime. Mais Planche ne s'est point +résigné; il ne désespère pas de reconquérir un +coeur dont le désir l'obsède,—fort de l'amitié +qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement +reconnue, en le congédiant à demi. Il a réfuté +le premier article par une réponse «à +la critique entêtée», dans la <i>Revue des Deux +Mondes</i> du 15 août; il réplique à la seconde +attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins +à Capo de Feuillide. On n'en reçut pas la +nouvelle au quai Malaquais sans un certain +agacement. Le petit clan de la <i>Revue des Deux +Mondes</i> en fut tout remué. Planche prit pour +témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de Feuillide, +MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se +battit au pistolet; mais la rencontre n'eut d'autre +résultat que de déplaire singulièrement à +George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent +de l'incident pour s'étonner des droits que +croyait avoir Gustave Planche à la défense de +l'auteur attaqué<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>. Une <i>Complainte</i> badine, assez +spirituelle, en vingt-quatre strophes de six vers, +relatant les épisodes de ce duel, et qui circula +parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>. +Un beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, +daté de ce mois d'août 1833, nous renseigne sur +la noble indifférence où insultes, commentaires +et polémique laissaient l'auteur de <i>Lélia</i>, +alors dans la sérénité de son amour:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> <i>L'Europe littéraire</i>, numéros du 9 août (la Vie +littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique +sur <i>Lélia</i>). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à <i>l'Europe +littéraire</i> au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Lettre du 25 août 1833. <i>Revue de Paris</i>, numéro du +15 novembre 1896, p. 288.—L'article de Sainte-Beuve ne parut +au <i>National</i> que le 29 septembre 1833.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Dans une revue littéraire, <i>le Petit Poucet</i>, du 1er septembre +1833, se trouve une amusante <i>impression</i> de l'événement, dont +nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause +de <i>Lélia</i>,—roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand +selon les autres,—dont M. Feuillide avait fait la critique +dans son journal. Or, si <i>Lélia</i> est de M. Sand, je ne sais trop +à quel titre M. Planche s'est constitué le <i>bravo</i>, le <i>majo</i> de +cet écrivain. A moins que M. Sand ne soit impotent ou +cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est incompréhensible. +Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de douter +en lisant <i>Lélia</i>, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette +femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise +par une démarche beaucoup moins chevaleresque +qu'inconséquente et irréfléchie.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> <i>Complainte historique et véritable sur le fameux duel +qui a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus +dans Paris, à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup +parlé de différentes manières</i>, etc. Publiée dans <i>Cosmopolis</i> +du 1er mai 1896, par M. le V. de Spoëlberch de Lovenjoul, +qui l'accompagne de cette note: «Après l'avoir d'abord +attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de Brizeux, +le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand +l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»</blockquote> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Telle de l'<i>Angélus,</i> la cloche matinale</p> +<p>Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,</p> +<p>Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,</p> +<p>O George, a fait pousser de hideux aboiements.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,</p> +<p>Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;</p> +<p>Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale</p> +<p>Qui soulève les mers, fait baver les serpents.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tu n'as pas répondu, même par un sourire,</p> +<p>A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus</p> +<p>Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,</p> +<p>Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté</p> +<p>Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> <i>A George Sand</i>, sonnet trouvé dans les cartons de +Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la <i>Revue +moderne</i> de juin 1865.</blockquote> + +<p>Bien assurée maintenant de son amour et +de son bonheur, George Sand n'hésitait plus à +s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le +25 août:</p> + +<p>...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, +d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est +un attachement senti... Il ne m'appartient pas de promettre +à cette affection une durée qui vous la fasse +paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes +susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, une +autre fois pendant trois<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, et maintenant je ne sais pas +ce dont je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé +mon cerveau, mais mon coeur n'a pas été aussi +usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce +que je le sens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute platonique, +comme en témoigne, parait-il, un journal intime de +G. Sand que possède M. de Lovenjoul.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.</blockquote> + +<p>Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il +m'a repoussée, j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin +d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une +loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour +de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque +chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais +rencontrer nulle part et surtout là . Je l'ai niée, cette +affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et +puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir +fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, +et l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi +sans aucune des douleurs que je croyais accepter.</p> + +<p>Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien +en moi des heures de tristesse et de vague souffrance: +cela est en moi et vient de moi... Je suis dans les conditions +les plus vraies de régénération et de consolation. +Ne m'en dissuadez pas<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 novembre 1896, p. 288.</blockquote> + +<p>«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de +ceux-là qu'il faut parler,» a écrit Musset, évoquant, +dans la <i>Confession d'un Enfant du Siècle</i>, +cette période fortunée de son amour<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>. La vie chez +George Sand était joyeuse. A côté de ses dessins +humoristiques, le poète nous a laissé un croquis +plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> <i>Confession</i>, 3° et 4° parties.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>George est dans sa chambrette</p> +<p>Entre deux pots de fleurs,</p> +<p>Fumant sa cigarette,</p> +<p>Les yeux baignés de pleurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Buloz assis par terre,</p> +<p>Lui fait de doux serments;</p> +<p>Solange par derrière</p> +<p>Gribouille ses romans<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Planté comme une borne,</p> +<p>Boucoiran tout mouillé</p> +<p>Contemple d'un oeil morne</p> +<p>Musset tout débraillé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans le plus grand silence,</p> +<p>Paul<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, se versant du thé,</p> +<p>Écoule l'éloquence</p> +<p>De Ménard tout crotté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Planche saoul de la veille</p> +<p>Est assis dans un coin</p> +<p>Et se cure l'oreille</p> +<p>Avec le plus grand soin<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa +mère.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> Paul de Musset.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard (<i>Revue +de Paris</i> du 15 août 1896).</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La mère Lacouture<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a></p> +<p>Accroupie au foyer</p> +<p>Renverse la friture</p> +<p>Et casse un saladier;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De colère pieuse</p> +<p>Guéroult<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a> tout palpitant,</p> +<p>Se plaint d'une dent creuse</p> +<p>Et des vices du temps.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pâle et mélancolique,</p> +<p>D'un air mystérieux,</p> +<p>Papet<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>, pris de colique,</p> +<p>Demande où sont les lieux...</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> La cuisinière de George Sand.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste et +politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école +saint-simonienne.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.</blockquote> + +<p>Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements +de la société de ce couple génial, +vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain +de la publication de <i>Lélia</i> et de <i>Rolla</i><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, donnait +dans son intimité des soirées de déguisement, +pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles. Tel +ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre +Pierrot des Funambules, déguisé en diplomate +anglais, mystifia parfaitement le philosophe +Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, +travesti en servante cauchoise, versa, comme +par maladresse, une carafe d'eau<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> <i>Rolla</i> parut dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 août +1833.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> <i>Biographie</i>, pp. ll5-120.</blockquote> + +<p>C'est sans doute à cet heureux mois de septembre +qu'il faut rapporter ce sonnet du poète +à sa bien-aimée:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,</p> +<p>Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;</p> +<p>Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,</p> +<p>Je vous ai trop connus pour être de vos gens.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène</p> +<p>Je garde contre vous ni colère ni haine,</p> +<p>Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.</p> +<p>Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,</p> +<p>Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,</p> +<p>Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;</p> +<p>Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,</p> +<p>En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.»</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées +aux pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, +mais ne figurent pas dans les oeuvres du poète.</blockquote> + +<p>George fut quelques jours souffrante; Alfred +la soigna tendrement. Ce qui avait été le plus +malade en elle, son coeur, «n'était plus en +danger de désespoir et de mort». Elle l'écrivait, +le 21 septembre, à son confesseur ordinaire:</p> + +<p>«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque +jour je m'attache davantage à <i>lui</i>; chaque jour je vois +s'effacer enfin les petites choses qui me faisaient souffrir; +chaque jour je vois mieux briller les belles +choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout +ce qu'il est, il est <i>bon enfant</i>, et son intimité m'est aussi +douce que sa préférence m'a été précieuse.... Après +tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, p.516.</blockquote> + +<p>Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité +de son nouvel amour. Que devait penser +Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant +de la même femme la lettre pourtant réfléchie +où, dans son perpétuel besoin de justification, +elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà +mort quand <i>elle</i> l'avait connu! Il avait retrouvé +avec elle un souffle, une convulsion +dernière<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>!...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Publiée par M. de Lovenjoul, <i>Cosmopolis</i>, numéro de +juin 1896.</blockquote> + +<p>Que devait-il penser, sinon que la femme est +impitoyable du moment qu'elle n'aime plus....</p> + +<p>La liaison d'Alfred de Musset était maintenant +connue de tous. Installé à peu près complètement +chez George Sand depuis les premiers +jours d'août, il y devait rester jusqu'en +décembre. Sa mère s'était aperçue de ce changement +dans sa vie: il ne faisait plus chez elle +que de rares apparitions<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>. Mais elle l'acceptait, +en mère indulgente et faible, qui se savait +adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; +son père était mort depuis dix-huit mois; sa +jeune renommée autorisait cette indépendance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Mme de Musset occupait avec ses enfants—Paul, l'aîné, +Alfred et leur soeur Hermine,—59, rue de Grenelle, une +habitation entre cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, +la célèbre fontaine de Bouchardon.</blockquote> + +<p>Vers la fin de septembre, nos amoureux +sentirent le besoin d'aller cacher leur bonheur +dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent +à Franchard où il passèrent une quinzaine. +«Laurent fut admirable, d'enthousiasme +de reconnaissance et de foi, dans les premiers +jours de cette union, a écrit l'auteur <i>d'Elle et +Lui.</i> Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il +avait des élans religieux, il bénissait sa chère +maîtresse de lui avoir fait connaître enfin +l'amour vrai, chaste et noble qu'il avait tant +rêvé....» Paul de Musset insiste également +dans <i>Lui et Elle</i> sur la prospérité de cette lune +de miel. George Sand était alors, pour son +amant, adorable de charme jeune et de tendresse. +Le souvenir de ces journées heureuses +hanta souvent, plus tard, les heures tristes de +Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...»</p> + +<p>Celle-ci, retraçant cette existence radieuse +dans la forêt, assombrit tout à coup le tableau +par l'exposé de querelles légères qui +devaient, dit-elle, empoisonner leur naissant +amour. D'une espèce d'hallucination qu'eut +Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit +<i>son double</i>, mais vieilli et repoussant comme +un spectre de malheur, elle conclut à un déséquilibre +profond du poète, le rendant incapable +«de goûter la vie douce et réglée qu'elle +voulait lui donner». Musset racontait lui-même +cette vision singulière<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>; mais rien n'autorise +à croire que leurs joies furent dès lors +traversées de soucis et de craintes. Les caricatures +du poète, datées de ces heureux jours +d'automne, étaient toutes plaisantes. L'une +d'elles représente George Sand à cheval, vue +de dos, et à droite la croupe du cheval de son +ami de qui le chapeau s'envole,—avec cette +légende: «Admirable sang-froid du cheval +nommé <i>Gerdès</i>, à la vue d'un danger imprévu.—Scène +des montagnes où l'on voit la qualité +de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> Peut-être y fait-il allusion dans la <i>Nuit de Décembre</i>.</blockquote> + +<p>Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement +paisibles. Ces deux mois n'ont donc +pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner +littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel +étaient exclus Planche, Boucoiran et Laurens +(«Don Stentor» ou «Hercule», dans <i>Lui et +Elle<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a></i>»), ce qui causa grande rumeur parmi les +habitués. Ils avaient renouvelé le personnel du +salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un +que l'autre. Dans les soirées intimes du quai +Malaquais, on trouvait Alfred dessinant, George +fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant +Toujours.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre Bonaventure +Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui +rapporta de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec +Chopin, des <i>Souvenirs d'un voyage d'art.</i> On n'a rien écrit des +relations de George Sand avec Laurens, tôt disparu de son +orbite, que Paul de Musset représente pourtant comme le +dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui <i>et +Elle,</i> p. 19).</blockquote> + +<p>Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre +qu'ils ont une réelle valeur d'art, constituent +un document iconographique et littéraire +précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe +Brisson, qui a eu la bonne fortune de voir +récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de +Lovenjoul, les albums de la société du quai +Malaquais (1833-1834), contenant portraits et +charges des habitués de la «mansarde» de George +Sand, en a donné une intéressante description, +dans un récit de sa visite à l'érudit bibliophile +belge. Passons-lui un moment la parole<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>:</p> + +<p>«Les révélations qui viennent de se produire, la publication +des lettres de G. Sand prêtent un grand intérêt +à ces pages crayonnées; on pénètre, en les parcourant, +dans l'existence même des deux amants; il semble +qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin, +rieur, nerveux à l'excès; George Sand, protectrice +et maternelle. Sur le premier feuillet, Musset a griffonné +des lignes qui s'entre-croisent dans un désordre +pittoresque et que je transcris exactement:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"><i>Le public est prié de ne pas se méprendre</i></p> +<p class="i6"> CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND</p> +<p> <i>le réceptacle informe de ses aberrations mentales</i></p> +<p class="i12"> <i>et autres</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> <i>Je soussigné, Mussaillon</i> Ier,</p> +<p><i>déclare que mon album n'est pas si cochonné</i> (sic) <i>que ça</i>.</p> +<p class="i10"> <i>Celui qui a inscrit mon nom</i></p> +<p class="i4"><i>sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est</i></p> +<p class="i6"><i>vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>MUSSAILLON Ier.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul</i>, +dans le <i>Temps</i> du 4 novembre 1896.—Faisons remarquer +à M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album +de Venise», lequel appartient à Mme Lardinde Musset.</blockquote> + +<p>«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de +la main du poète et représentant pour la plupart son +amie, couchée, debout, fumant la pipe, accoudée sur un +balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à l'orientale. +Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute, +très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche +sensuelle, l'oeil impérieux<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>. Musset se divertit aussi +à croquer les amis absents: la moue dédaigneuse de +Mérimée, avec cette légende: <i>Curvajal renfonçant une +expansion;</i> la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, +et au-dessous: <i>Le bedeau du temple de Guide +canonisant une demoiselle infortunée</i>. Il se met lui-même +en scène, les cheveux au vent, la redingote pincée à la +taille, les chevilles serrées dans un pantalon à la hussarde, +et il inscrit dans un coin: <i>Don Juan allant +emprunter dix sous pour payer son idéale</i> (sic) <i>et enfoncer +Byron.</i> Voici plus loin une sorte de rébus: un oeil, une +bouche, une mèche de cheveux, une verrue surmontée +d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits distinctifs +de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication +fournie par Musset: <i>Fragments de la Revue trouvés dans +une caisse vide</i>. Enfin, voici des types de fantaisie, qui +rappellent par leurs dénominations grotesques le tabellion +du <i>Chandelier</i> et le futur baron d'<i>On ne badine plus +avec l'amour </i>... <a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>. Je copie: «Le chevalier <i>Colombat du +Roseau Vert</i> et l'abbé <i>Potiron de Vent du soir</i> devisent +en humant une prise de tabac; le baron <i>Prétextât de +Clair de lune</i> rêve en songeant à sa belle; le marquis +<i>Gérondif de Pimprenelle</i> erre dans ses jardins. Ces croquis +témoignent d'une verve charmante et d'une imagination +quasi puérile... Musset devait être extrêmement +gai, quand il n'était pas tourmenté par la débauche +ou la maladie. Il était infiniment plus jeune de caractère +que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et +le dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait +peut-être le tort de prendre trop au sérieux...».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à +l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,—caricatures +pour la plupart datées de 1834,—ceux d'Alexandre +Dumas, «Antony-Louverture charpentant un viol»; de +Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et, trois charges +de Paul Foucher.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> Ces derniers dessins,—à la plume, très soignés, serrés comme +des illustrations du xviii° siècle—sont encore de l'automne 1833.</blockquote> + +<p>Mais bientôt cette vie leur sembla monotone; +le monde jasait trop ouvertement de leur intimité, +et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce +projet caressé à deux ne tarda pas à devenir +une idée fixe.</p> + +<p>Alfred de Musset sentait bien que son départ pour +l'Italie n'était qu'à moitié résolu tant qu'il n'avait pas +obtenu le consentement de sa mère. Un matin,—nous +venions de déjeuner en famille,—il paraissait préoccupé. +Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins +agité que lui. En sortant de table, je le vis se promener +de long en large, d'un air d'hésitation. Enfin il prit son +grand courage, et, avec bien des précautions, il nous fit +part officiellement de ses projets, en ajoutant qu'ils +restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa +demande fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable +malheur. «Jamais, lui répondit sa mère, je ne donnerai +mon consentement à un voyage que je regarde comme +une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition +sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre +mon gré et sans ma permission.»</p> + +<blockquote><p> +Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance +en expliquant dans quelles conditions ce voyage devait +se faire; mais lorsqu'il vit que son insistance ne servait +qu'à provoquer l'éruption des larmes, il changea tout à +coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de ses +projets.—«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai +point; s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne +sera pas toi.»</p> + +<p>Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs +de départ. Ce soir-là , vers neuf heures, notre +mère était seule avec sa fille au coin du feu, lorsqu'on +vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une +voiture de place, et demandait instamment à lui parler. +Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame +inconnue se nomma; elle supplia cette mère désolée de +lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une +affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant +pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa +toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, +puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un +moment d'émotion, le consentement fut arraché, et, +quoi qu'en eût dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura.</p> + +<p>Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les +voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au +milieu de circonstances de mauvais augure<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie</i>, p. 121.</blockquote> + +<p>Ces circonstances de mauvais <i>augure</i>, Paul +de Musset les raconte dans <i>Lui et Elle</i>: ce +n'était rien moins que le fait du treizième rang +occupé dans la cour des Messageries par la voiture +de Lyon qui emmenait George et Alfred, +le heurt violent d'une borne par une des +roues, en passant sous la porte cochère, et le +renversement d'un porteur d'eau en traversant +le faubourg Saint-Germain... Mais le poète +n'était pas superstitieux, et l'<i>oisillon</i> riait de +tout son coeur.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent +à Avignon par le Rhône. Sur le +bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait +son consulat de Civita-Vecchia. Ce +compagnon inattendu les divertit quelques +jours par son esprit mordant et ses blagues +de célibataire sans préjugés. George Sand, +dans l'<i>Histoire de ma vie</i>, insiste sur l'impression +à la fois agréable et pénible qu'il lui +laissa. Causeur pénétrant et sans charme, +observateur profond, il se moqua surtout de +ses illusions sur l'Italie. Leur descente du +Rhône eut d'amusantes péripéties. «Nous soupâmes +avec quelques autres voyageurs de choix, +écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, +le pilote du bateau à vapeur n'osant +franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il +(Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa +raisonnablement, et, dansant autour de la table +avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque +peu grotesque et pas joli du tout<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>.» Deux dessins +de Musset, dans l'album du voyage à Venise, +présentent la charge de Stendhal, d'abord de +profil, énorme et grave sous sa redingote opulente, +puis gracieux avec ses bottes fourrées et +son manteau à triple collet, dansant devant une +servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua +ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries +sur un Christ de la cathédrale. Ils se +séparèrent à Marseille<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, cinquième partie, chap. III.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle +a trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et +20 décembre 1833. (<i>Correspondance</i>, I.)</blockquote> + +<p>Musset et son amie s'arrêtèrent quelques +jours à Gênes. Elle y eut un accès de fièvre. Une +lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé +des galeries de tableaux et des jardins +de cette ville. C'est durant ce séjour de Gênes, +à en croire Paul de Musset, que leur serait +malheureusement apparu le contraste de leurs +natures et de leurs éducations, dans la compagnie +de deux jeunes Italiens connus sur +le bateau qui les avait amenés de Marseille.</p> + +<p>George Sand elle-même, dans <i>Elle et Lui</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, place +à Gênes leurs premiers malentendus. Mais son +roman est peu précis, quant à la succession +des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle +reproche ici à Laurent devant Thérèse malade, +doit se rapporter aux premiers jours de +Venise<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> <i>Lui et Elle</i>, 83 et sq.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>Elle et Lui</i>, 121 et sq.</blockquote> + +<p>De Gênes, tous deux se rendirent par mer à +Livourne. Une caricature d'Alfred les représente, +sur le bateau, en costume de voyageurs, +<i>Elle</i>, appuyée au bastingage, la cigarette aux +lèvres, <i>Lui</i>, en proie au mal de mer, avec +cette légende: <i>Homo sum et nihil humani +a me alienum puto</i>.</p> + +<p>George Sand raconte qu'en proie aux frissons +et défaillances de la fièvre, elle visita Pise +et le Campo Santo, dans une grande apathie; +que presque indifférents à la suite de leur +voyage, ils jouèrent à pile ou face Rome ou +Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>. +Leur séjour à Florence fut de courte +durée, George Sand toujours malade, et Musset +préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à +tirer des chroniques locales. Ce drame est devenu +<i>Lorenzaccio</i>. Ils traversèrent seulement Ferrare +et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, +à Venise.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, cinquième partie, chap. III.</blockquote> + +<p>On a retrouvé récemment une saisissante +page de George Sand, racontant leur entrée à +Venise. C'est le premier chapitre d'un roman +qu'elle n'a pas écrit; mais l'identité parfaite +des personnages avec elle et son compagnon +en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le +voici<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> Publié par M. de Lovenjoul. <i>Cosmopolis</i> de mai 1896.</blockquote> + +<blockquote><p> +Il était dix heures du soir lorsque le misérable <i>legno</i> +qui nous cahotait depuis le matin sur la route sèche et +glacée s'arrêta à Mestre. C'était une nuit de janvier +sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans l'obscurité. +Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. Le +chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions +pas un mot de vénitien. La fièvre me jetait dans une +apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni l'onde, +ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson, +et je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement +quelque chose d'horriblement triste. Cette +gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait +à un cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le +flot. Le temps était calme et il ne me semblait pas que +nous allassions vite, bien que trois hommes noirs nous +fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre eux une conversation +suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu. +Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse +de l'archipel vénitien où, au moindre coup de +vent, des courants terribles se précipitent avec furie. Il +faisait si noir que nous ne savions pas si nous étions en +pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations. +J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces +ténèbres, dans ce tête-à -tête avec un enfant que ne liait +point à moi une affection puissante, dans cette arrivée +chez un peuple dont nous ne connaissions pas un seul +individu et dont nous n'entendions pas même la langue, +dans le froid de l'atmosphère dont l'abattement de la +fièvre ne me laissait plus la force de chercher à me préserver, +il y avait de quoi contrister une âme plus forte +que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout +propos m'a donné un fond d'insouciance plus efficace +que toutes les philosophies. Qui m'eût prédit que cette +Venise, où je croyais passer en voyageur, sans lui rien +donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon +quelques impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, +de mon être, de mes passions, de mon présent, de mon +avenir, de mon coeur, de mes idées, et me ballotter +comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur +ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible +jouet, avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise +allait me séparer violemment de mon idole, et me garder +avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises +avec le désespoir, la joie, l'amour et la misère?</p> + +<p>Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer; +je lui aurais répondu par mon argument philosophique: +Tout se peut! Donc, tout ce qui peut arriver peut aussi +ne pas arriver, et tout ce qui peut arriver peut être +supporté, car tout ce qui peut être supporté peut aussi +ne pas arriver.</p> + +<p>Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des +coulisses qui servent de double persiennes aux gondoles, +et regardant à travers la glace, s'écria:—Venise!</p> + +<p>Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce +cadre étroit! Nous descendions légèrement le superbe +canal de la Giudecca; le temps s'était éclairci, les lumières +de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais +qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité +reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, +la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme +des sculptures élégantes et des masses splendides. Peu +à peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur l'horizon +au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commença +d'éclairer les trésors d'architecture variée qui +font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.</p> + +<p>Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le +courant de la Giudecca, nous vîmes passer successivement +sur la région lumineuse de l'horizon la silhouette +de ces monuments d'une beauté sublime, d'une grandeur +ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente +du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles +chrétiens soutenus par mille colonnettes élancées; +surmontées d'aiguilles légères; les coupoles arrondies +de Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albâtre +quand la lune les éclaire; la vieille Tour de l'Horloge +avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières +des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, +géant isolé, au pied duquel, par antithèse, un +mignon portique de marbres précieux rappelle en petit +notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel; enfin, +les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux +colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. +Ce tableau ainsi éclairé nous rappelait tellement les +compositions capricieuses de Turner qu'il nous sembla +encore une fois voir Venise en peinture, dans notre mémoire, +ou dans notre imagination.</p> + +<p>—Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela +est beau comme le plus beau rêve. Voilà Venise comme +je la connaissais, comme je la voulais, comme je l'avais +vue quand je la chantais dans mes vers. Et cette lune +qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa +poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent +en frais pour notre réception? Quelle magnifique entrée! +Ne sommes-nous pas bénis? Allons, voilà un heureux +présage. Je sens que la Muse me parlera ici. Je vais enfin +retrouver l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir +mettre la main dessus!</p> + +<p>Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas... +</p></blockquote> + +<p>Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant +à se sentir à Venise. La somptueuse inconsolée, +l'éternelle impératrice des lagunes, cité +dolente de ses rêveries, Venise, Venise la +Rouge de ses premiers chants romantiques, lui +épargna la déception qu'il avait redoutée.</p> + +<p>Il s'installa avec son amie sur le quai des +Esclavons, dans un vieux palais transformé en +<i>albergo</i>, à l'entrée du Grand Canal, devant la +<i>Salute</i>, près de la glorieuse place Saint-Marc. +C'était l'hôtel Danieli ou <i>Albergo Reale</i> dont +le dernier occupant avait été un comte Nani-Mocenigo<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Ancien palais Bernado-Nani.—Mme Louise Colet raconte +longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches +de l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli: +deux chambres, sur une ruelle, aboutissant à un grand salon +tendu de soie bleu foncé qui regardait la <i>Riva dei Schiavoni.</i> +Balzac aurait occupé le même logement en 1835.—Cf. L. COLET, +<i>l'Italie des Italiens</i>, t. I, p. 249. In-18, Paris, +Dentu, 1862.</blockquote> + +<p>Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se +rattachait au séjour de Byron. «Jadis lord +Byron avait habité un palais sur le Grand +Canal—«<i>Aveva tutto il palazzo, lord Byron</i>», +leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais +est demeuré si vivace chez Alfred de +Musset que, huit ans plus tard, on le retrouve +dans son <i>Histoire d'un merle blanc</i>: «J'irai à +Venise et je louerai sur les bords du Grand +Canal, au milieu de cette cité féerique, le +grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres +dix sous par jour; là je m'inspirerai de tous les +les souvenirs que l'auteur de <i>Lara</i> doit y avoir +laissés<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> MAURICE CLOUARD, <i>Alfred de Musset et George Sand +(Revue de Paris</i> du 15 août 1896).</blockquote> + +<p>Le charme dolent de Venise, la séduction +nostalgique de la dernière capitale du Rêve, +enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une +fois goûté. C'était le dernier voeu de Théophile +Gautier d'endormir ses jours dans un vieux palais +de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé +pour Robert Browning et Richard Wagner.</p> + +<p>George Sand, toujours languissante de sa +fièvre de Gênes, s'était cependant mise au travail. +A peine installée, elle abordait la tâche +qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus +tôt possible un roman à Buloz. Aucune autre +occupation, aucun plaisir ne devaient l'en distraire. +Il fallait gagner sa vie pour pouvoir +jouir de Venise. Et sans doute, elle pressait +son compagnon de l'imiter<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Musset regardait, +écoutait, admirait, parcourait la ville en tous +sens, prenant des notes, flânant surtout, vivant +la vie vénitienne. Bientôt son amie dut +garder la chambre, décidément influencée par +la <i>malaria</i>. Tout en continuant ses promenades, +manqua-t-il d'égards envers cette compagne +souffrante, plus âgée que lui de six ans et +surtout occupée de ses productions littéraires? +Nous l'examinerons plus loin. Voici que Musset +va tomber lui-même gravement malade. Ceci +va jeter entre eux un troisième personnage, +leur médecin, le docteur Pietro Pagello. +Sans l'exceptionnelle qualité de ses deux +partenaires, il serait malaisé de le mettre en +scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais +l'universelle rumeur qui a divulgué depuis +deux mois l'histoire des Amants de Venise, a +fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant +que ce qui est essentiel au récit de ce +roman d'amour. Né en 1807, à Castelfranco-Veneto, +il a passé sa vie à Venise d'abord, puis +à Bellune comme médecin principal de l'hôpital +civil. Il y demeure, entouré d'une nombreuse +famille et fort estimé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> Dans son roman de <i>Lui</i>, curieux à plus d'un titre (1860), +Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables +du poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et +leurs amants, durant la réclusion volontaire de G. Sand a +l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse peut-être s'y trop fier +pour les détails, cette partie de son livre laisse une impression +de vraisemblance qu'il fallait signaler. <i>(Lui,</i> pp. 161-248, +in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le récit du +poète lui-même,—qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.</blockquote> + +<p>Habile et intelligent dans sa profession, avec +de vrais dons de poète, il était d'une franche +beauté, forte et plantureuse, quand il connut +G. Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par +Bevilacqua en témoigne. Sans insister sur son +caractère moral, disons du moins que le Smith +de la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> nous paraît +être de tous ses portraits romanesques le +plus proche de la vérité.</p> + +<p>Quoique cette aventure, après soixante-deux +ans, ne relève plus guère que de l'histoire littéraire, +on conçoit les répugnances du docteur +Pagello à en entretenir le public<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>. Je n'ai pas +hésité cependant à faire connaître un document +précieux qui devait éclairer singulièrement +cette aventure fameuse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même une +allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé +pour la première fois, en 1881, de ses rapports avec George +Sand et Musset, dans une lettre au <i>Corriere della Sera</i> (traduite +au <i>Figaro</i> du 14 mars 1881). Au cours de la même +année, un rédacteur de l'<i>Illustrazione italiana</i>, qui l'avait +interrogé sur ses aventures de Venise, cita quelques +fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à demi-mot. +Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences +littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs +lecteurs!</blockquote> + +<p>Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto, +l'hôte d'une Italienne du plus noble +esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, +comme je m'enquérais des traces laissées par +G. Sand et Musset à Venise, elle voulut bien +demander à la fille aînée du médecin de Bellune, +laquelle habitait Mogliano, de lui confier +les documents qu'elle possédait. Avec plusieurs +lettres de G. Sand, Mme Antonini nous +communiqua un mémorial autographe de cette +histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,—le +tout inédit, comme le prétendait la famille +de Pagello.</p> + +<p>Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites +en effet; le journal du docteur l'était +moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans +<i>un volume</i> introuvable, et parfaitement inconnu, +où, parmi des essais dramatiques et littéraires +de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé +le mémorial du médecin de Bellune<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. Aux +premières lignes, j'ai reconnu le texte même +du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion +à le faire connaître.... En le traduisant +pour la première fois, je l'ai accompagné d'un +récit synthétique du drame de Venise, d'observations +et de maints détails inédits<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> LUIGIA CODEMO. <i>Racconti, scene, bozetti, produzioni +drammatiche,</i> 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal +de Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo, +figure sous ce titre: <i>Sandiana</i> au premier volume +(pp. 155-188).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>L'histoire véridique des amants de Venise</i>, dans le <i>Gaulois</i> +des 16 et 17 octobre 1896.—<i>La vie de George Sand et du docteur +Pagello à Venise</i> et <i>Sand-Musset-Pagello: le retour en +France,</i> dans l'<i>Echo de Paris</i> des 20 et 21 octobre 1896.</blockquote> + +<p>Le journal intime de Pagello est de peu de +temps postérieur aux événements qu'il évoque.—Écoutons +le docteur raconter comment il +entra en relations avec le couple français de +l'hôtel Danieli.</p> + +<blockquote><p> +Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études +médicales, je commençais à me procurer quelques +clients. Je me promenais un jour sur le quai des +Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et +lettré de goût. En passant sous les fenêtres de l'<i>Albergo +Danieli</i> (ou Hôtel-Royal), je vis à un balcon du +premier étage une jeune femme assise, d'une physionomie +mélancolique, avec les cheveux très noirs et +deux yeux d'une expression décidée et virile. Son +accoutrement avait un je ne sais quoi de singulier. Ses +cheveux étaient enveloppés d'un foulard écarlate, en +manière de petit turban.</p> + +<p>Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée +sur un col blanc comme neige et, avec la désinvolture +d'un soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un +jeune homme blond, assis à ses côtés. Je m'arrêtai à la +regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:</p> + +<p>—Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante +fumeuse... tu la connais peut-être?</p> + +<p>—Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la +connaître. Cette femme-là doit être en dehors du commun +des femmes. Toi qui as beaucoup voyagé, dis-moi +quels sont tes sentiments à son endroit.</p> + +<p>—Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races +et de toutes les couleurs, je ne saurais rien décider de +raisonnable: peut-être Anglaise romanesque ou Polonaise +exilée, elle a l'air d'une personne de haut rang; +elle doit être étrange et fière.</p> + +<p>Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, +où nous nous séparâmes.</p> + +<p>Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois +(lequel était Rebizzo... je ne crois pas commettre +d'indiscrétion en le révélant). Il était à table avec sa +famille. Je me montrai un peu préoccupé; il s'en +aperçut et, se tournant vers sa femme:</p> + +<p>—Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en +ce moment à certaine belle fumeuse....</p> + +<p>—Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, +répondis-je, mais que je puis vous assurer être une +Française pur sang. Je lui ai fait visite il y a une heure, +j'y retournerai; c'est déjà une de mes clientes; elle a +voulu mon adresse.</p> + +<p>—Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.</p> + +<p>—Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli +vint chez moi et je fus introduit dans l'appartement de +la fumeuse qui, assise sur un petit siège, la tête mollement +appuyée sur sa main, me pria de la soulager d'une +forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai une +saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant +elle fut soulagée. En me congédiant, elle me pria de +revenir, si elle ne me faisait rien dire. Le jeune homme +blond, son compagnon inséparable, me reconduisit +avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et +voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un +pressentiment—doux ou amer, je ne sais—me dit: +«Tu reverras cette femme et elle te dominera....»</p> + +<p>Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par +un éclat de rire de mes hôtes, qui me déclarèrent +<i>amoureux</i>.... «—Non, non, répondis-je, pas encore!—Mais +qui est donc cette étrangère? demanda la Bianchina.—Je +ne sais, lui répondis-je.—Mais pourquoi +n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son +nom et sa provenance?—Pourquoi?... Parce que j'ai +comme peur de le savoir.—Ah! ah! il est amoureux +et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....»</p> + +<p>Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels +faisant ma visite à peu près journalière aux Rebizzo, la +signora Bianchina me demandait souvent, avec un malin +sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la dernière +enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette +lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et +son mari assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. +Elle disait ceci<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>: +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un +article anonyme de l'<i>Illustrazione italiana</i> (de Rome) du +1er mai 1881. Sous ce titre: <i>Une lettre inédite de George Sand,</i> +l'auteur l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de +Musset, G. Sand et Pagello à Venise, et d'extraits de lettres +à lui récemment adressées par ce dernier. Nous en donnons +la traduction faite par M. de Lovenjoul, sur le texte photographié +de l'autographe qui appartient à M. Minoret. (<i>Cosmopolis</i> +du 15 avril 1896).</blockquote> + +<blockquote><p> +Mon cher monsieur Païello [Pagello],</p> + +<p>Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous +pourrez, avec un bon médecin, pour conférer ensemble +sur l'état du malade français de l'Hôtel-Royal.</p> + +<p>Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour +sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, +il a la tête excessivement faible, et raisonne souvent +comme un enfant. C'est cependant un homme d'un caractère +énergique et d'une puissante imagination. C'est +un poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du +travail de l'esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu, +l'ont beaucoup fatigué, et ont excité ses nerfs. Pour le +moindre motif, il est agité comme pour une chose d'importance.</p> + +<p>Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, +toute une nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il +voyait comme des fantômes autour de lui, et criait de +peur et d'horreur. A présent, il est toujours inquiet, et, +ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il +fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, +demande son pays, [et] dit qu'il est près de mourir ou +de devenir fou!</p> + +<p>Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la +surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je +crois qu'une saignée pourrait le soulager.</p> + +<p>Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, +et de ne pas vous laisser rebuter par la difficulté +que présente la disposition indocile du malade. C'est la +personne que j'aime le plus au monde, et je suis dans +une grande angoisse de la voir en cet état.</p> + +<p>J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que +peuvent espérer deux étrangers. +Excusez le misérable italien que j'écris.</p> + +<p>G. SAND. +</p></blockquote> + +<p>Ce premier récit n'est pas conforme à la +légende accréditée par Paul de Musset. D'après +celui-ci, Rebizzo, «<i>l'illustrissimo dottore Berizzo,</i> +un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé +d'une perruque jadis noire et roussie par le +temps, dont toute sa personne offrait l'emblème +décrépit», serait le médecin, le premier médecin, +qui aurait introduit Pagello chez Musset.</p> + +<p>Une des caricatures de Musset, dans l'album +de Venise, représente un buste de vieillard +penché, une lancette à la bouche, disant: <i>Non +v'é arteria</i>....</p> + +<p>Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère, +était-il Rebizzo? Je ne le pense pas, quoique +tous les biographes l'aient répété.</p> + +<p>Le récit de Pagello donne déjà un signalement +contraire. Un article du <i>Figaro</i> de 1882, signé +«Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt +Mme Louise Colet, dans son voyage en Italie, +ont appelé ce premier médecin le docteur Santini<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> <i>Figaro</i> du 28 avril 1882.—LOUISE COLET, <i>l'Italie des +Italiens</i>, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document +qui a sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier +Danieli (1859), Mme Louise Colet lui fait dire:<br> + +<p>«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme +blond fut gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini +qui le soigna.</p> + +<p>—Un vieux docteur, dites-vous?</p> + +<p>—Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui +faisait les saignées et donnait les purgatifs, comme c'était +alors l'usage à Venise. Depuis, l'élève du docteur Santini, ce +bon Pietro Pagello, est devenu docteur à son tour; je puis +vous en parler sciemment, car je suis le parrain de sa fille +aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce diable de +Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....</p> + +<p>—Était-il bien beau, ce Pietro Pagello?</p> + +<p>—Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un +Prussien.»</p></blockquote> + + +<p>Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la +suite: c'étaient des amis de Pagello; ils voulurent +prêter quelque argent à George Sand, +ainsi qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges +de celui-ci, dans l'album de Venise, nous +montre un vieux ménage endimanché, à la +toilette ridicule, où je me plais à reconnaître +<i>la Bianchina</i> et son mari, tels que nous les fait +entrevoir le récit de Pagello.—Revenons à son +journal. Le jeune docteur a remis à ses aimables +confidents la lettre que nous avons citée:</p> + +<blockquote><p> +Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le +feuillet. Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis +Rebizzo, ce fut la signature qui, lue, les fit s'exclamer +d'une voix: <i>«George Sand!»</i></p> + +<p>Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au +malade français, quelle maladie il avait et qui il était. +Je leur répondis:—Le jeune patient est alité avec une +maladie grave que nous avons jugée, mon collègue et +moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il +se nomme Alfred de Musset.</p> + +<p>—<i>Per Bacco!</i> s'écria Rebizzo, c'est le romantique +chantre de la Lune! Connais-tu ses poésies?</p> + +<p>—Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est +d'une grande fantaisie un peu désordonnée, mais en +même temps délicate. +</p></blockquote> + +<p>Cette lettre de George Sand à Pagello est importante. +On n'en a pas fait ressortir la valeur +décisive sur le développement de cette histoire +d'amour. Elle démontre d'abord que des relations +antérieures existaient entre lui et le couple +de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon +n'était pas restée, vraisemblablement, sans +s'apercevoir de l'admiration du jeune Italien, +quand <i>le hasard</i> le lui amena dans la personne +du médecin demandé pour sa migraine. Elle +songea de nouveau à lui pour remplacer l'imbécile +docteur, premier appelé au chevet de +Musset gravement atteint. Son malade était, du +moins, encore «la personne qu'elle aimait +le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera +du sort du poète, va nous livrer tout le +secret d'une idylle qui doit finir en tragédie.</p> + +<p>Dans quelle situation morale Pagello a-t-il +trouvé George Sand et Alfred de Musset? George +Sand, étalant la première, des récriminations, +au lendemain de la mort du poète, dans un +roman à clef, <i>Elle et Lui</i>, «procès-verbal de +nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp, +se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines, +du moins de négligences cruelles de la +part de Musset, d'indifférence et d'abandon. +Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres, +des témoignages trop contradictoires de leur état +d'âme avant la crise qui doit assombrir à jamais +cet amour, pour qu'on puisse rien établir +de précis...</p> + +<p>George Sand essayant, <i>huit mois plus tard</i>, de +retracer à son amant cette phase douloureuse, +lui écrira:</p> + +<blockquote><p> +De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à +toi, à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue +malade, n'as-tu pas pris de l'humeur en disant que +c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme malade? +et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? +Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il +faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément +les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je +ne t'ai dit seulement ce mot-là , jamais je ne me suis +plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à +mon travail, à mes affections et à mes devoirs pour être +conduite à trois cents lieues<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a> et abandonnée avec des paroles +si offensantes et si navrantes, sans aucun autre +motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse +profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me +suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot +affreux a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai +jamais, dans le casino Danieli: «George, je m'étais +trompé, je t'en demande pardon, mais <i>je ne t'aime pas</i>.» +Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le +lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, +je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, +et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en +pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. +La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et +nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons +camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus +possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le +soir, et un jour tu me dis que tu craignais<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>... Nous +étions tristes. Je te disais: «<i>Partons</i>, je te reconduirai +jusqu'à Marseille», et tu répondais: «Oui, c'est le mieux, +mais je voudrais travailler un peu ici puisque nous y +sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne +pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais +guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là , +quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me +dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui m'appelais +l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, +que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je +te l'avais dit aussi: «<i>Nous ne nous aimons plus, nous ne +nous sommes pas aimés</i><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>.» +</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le poète.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.</blockquote> + +<p>Voilà des accusations dont il convient de +tenir compte. Pourtant, au lendemain de la +crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à +son silence elle a craint un moment de l'avoir +perdu, ne lui a-t-elle pas écrit: «Oh! mon enfant! +mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et +de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne +me dis pas que tu as eu des torts envers moi; +qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien +sinon que nous avons été bien malheureux et +que nous nous sommes quittés<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896, p. 7.</blockquote> + +<p>Musset également, en parlant de Venise, +désespéré d'elle et de lui-même, ne lui jette-t-il +pas cet aveu «qu'il a mérité de la perdre<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>»..._—Lettres +d'amants encore enchaînés l'un à +l'autre!—C'est par des documents plus précis +que nous parviendrons à reconstituer le vraisemblable +de leur navrante histoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> V. plus loin.</blockquote> + +<p>Voilà donc le docteur Pagello en relations +suivies avec George Sand et Alfred de Musset +(février 1834), tout heureux de se rapprocher +enfin de la belle étrangère de l'hôtel Danieli. +Rendons la parole à son journal.</p> + +<blockquote><p> +Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. +George Sand veillait avec moi des nuits entières, +à son chevet. Ces veillées n'étaient pas muettes et les +grâces, l'esprit élevé, la douce confiance que me montrait +la Sand, m'enchaînaient à elle tous les jours, à +toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions +de la littérature, des poètes et des artistes italiens; de +Venise, de son histoire, de ses monuments, de ses coutumes; +mais à chaque nouveau trait, elle m'interrompait +en me demandant à quoi je pensais. Confus de me +sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle, +je me prodiguais en excuses, devenant rouge comme +braise, tandis qu'elle me disait avec un sourire presque +imperceptible et un regard de la plus fine expression: +«Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille +questions!» Je restais muet.</p> + +<p>Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner +de son lit parce qu'il se sentait passablement bien +et avait envie de dormir, nous nous assîmes à une table +près de la cheminée.</p> + +<p>Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention +d'écrire un roman qui parle de la belle Venise?</p> + +<p>—Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet +et se mit à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je +la regardais étonné, contemplant ce visage ferme, +sévère, inspiré; puis, respectueux de ne pas la troubler, +j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la table, +et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la +moindre attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, +George Sand déposa la plume et, sans me regarder +ni me parler, elle se prit la tête entre les mains et +resta plus d'un quart d'heure dans cette attitude, puis, +se levant, elle me regarda fixement, saisit le feuillet où +elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite, +prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred +qui dormait, et s'adressant à moi:</p> + +<p>—Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?</p> + +<p>—Oui, répondis-je.</p> + +<p>—Alors vous pouvez partir, et au revoir demain +matin. +</p></blockquote> + +<p>Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai +de lire ce feuillet...</p> + +<p>Qu'était cette page remise par George Sand +à Pagello? «Un splendide morceau poétique», +avait écrit le fils du docteur, avant que son +père ne se décidât, récemment, à le laisser +publier. Un morceau à double fin, un chapitre +de roman imaginé par George Sand pour se +déclarer à Pagello. Elle le plia dans une enveloppe +sans adresse et le lui remit, a raconté +M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même +(lettre citée par le Dr Cabanès<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>). Pagello +feignit de ne pas comprendre et demanda à +qui remettre ce pli. «—<i>Au stupide Pagello</i>», +écrivit George Sand sur l'enveloppe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> <i>Revue hebdomadaire</i> du 1er août 1896.</blockquote> + +<p>Sans reproduire avec le récit du docteur, +cette «déclaration» mystérieuse, Mme Luigia +Codemo en citait pourtant une phrase qui peut +la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais; +peut-être bientôt te haïrai-je.» Elle ajoutait +qu'observant devant l'intéressé lui-même la +beauté de cette page, digne de l'auteur de <i>Lélia</i>,—sa +propre héroïne sans doute,—Pagello +lui avait répliqué par les premières paroles du +roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour +fait-il tant de mal<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.</blockquote> + +<p>La déclaration de George Sand est maintenant +connue. Au cours d'une interview récente, +obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,—interview +des plus méritoires, celui-ci, nonagénaire +et sourd, n'entendant pas le français,—M. +le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise +de son interprète, M. le Dr Just Pagello son +fils, à lui livrer ces feuillets mémorables<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> Dr A. CABANÈS, <i>Une visite au Dr Payello. La déclaration +d'amour de George Sand</i>.—<i>Revue hebdomadaire</i> du 24 octobre +1896.</blockquote> + +<p>On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au +style des premiers chapitres de <i>Lélia</i>.</p> + +<blockquote><p> +<i>En Morée</i>.</p> + +<p>Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les +mêmes pensées ni le même langage; avons-nous du +moins des coeurs semblables?</p> + +<p>Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé +des impressions douces et mélancoliques: le généreux +soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il +données? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment +aimes-tu?</p> + +<p>L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, +l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne +sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon +pays on n'aime pas ainsi; je suis auprès de toi comme +une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec +désir, avec inquiétude.</p> + +<p>Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai +jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma +langue, et je ne sais pas assez la tienne pour te faire des +questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que +je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à +fond la langue que tu parles.</p> + +<p>Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous +ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute +des idées, des sentiments et des besoins inexplicables +l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton tempérament +de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu +dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères +qui m'atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.</p> + +<p>Peut-être ne connais-tu pas les larmes.</p> + +<p>Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu +des maux que j'ai soufferts avant de te rencontrer? +Sauras-tu pourquoi je suis triste? Connais-tu +la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé peut-être +dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. +Sais-tu qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman, +ni civilisé ni barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il +dans cette mâle poitrine, dans cet oeil de lion, dans +ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée noble et +pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors, +rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes +te font du mal, espères-tu en Dieu?</p> + +<p>Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu +ou m'aimes-tu? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu +me remercier? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu +me le dire?</p> + +<p>Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le +savoir? Suis-je pour toi quelque chose d'inconnu qui +te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux +qu'une femme semblable à celles qui engraissent dans +les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair +divin, n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que +ces femmes apaisent? Sais-tu ce que c'est que le désir +de l'âme que n'assouvissent pas les temps, qu'aucune +caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta maîtresse +s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, +à prier Dieu et à pleurer?</p> + +<p>Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et +abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine? Ton +âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de +celle que tu aimes?</p> + +<p>Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses +ou si tu te reposes? Quand ton regard deviendra languissant, +sera-ce de tendresse ou de lassitude?</p> + +<p>Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que +je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton +caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent +pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le +dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai +t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être +serai-je forcée de te haïr bientôt.</p> + +<p>Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais +et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus +malheureuse encore, car tu me tromperais.</p> + +<p>Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras +pas de vaines promesses et de faux serments. Tu +m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce +que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai +peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours +croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses +d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras +expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses +paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler +éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions +l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas +tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la mienne; +quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence +remonte vers le foyer éternel dont elle émane.</p> + +<p>Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne +veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient +mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu +fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je +voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme +que je puisse toujours la croire belle. +</p></blockquote> + +<p>Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de +cet amour romantique et la psychologie de +George Sand, sa déclaration ne nous apprend +rien d'elle que nous ne sachions déjà . Elle n'a +encore trahi Musset qu'en pensée. Lui-même +doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son +départ de Venise pour se donner à Pagello.—Mais +reprenons le naïf récit du jeune Italien. +Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre, +dans sa modeste chambre de petit médecin. +Il est abasourdi de sa bonne fortune:</p> + +<blockquote><p> +Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme +me surprît et m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous +pouvez vous imaginer combien je l'aimai davantage +après cette lecture. J'aurais donné je ne sais quoi pour +la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour +impérissable; mais il était déjà tard, et je restais +pourtant en face de cette feuille, la relisant deux fois +avec le même enthousiasme. Cependant quelques +phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi, après +la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable +et d'amer qui me sembla me monter au cerveau des +profondeurs du coeur....</p> + +<p>Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de +gloire, me disais-je; elle me dépeint semblable à un +demi-dieu et badine avec moi après m'avoir jeté sur le +dos la tunique de Nessus. Je sens que je me laisse envelopper +en vain de ses filets, et dans cette situation je +me demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière +des femmes?» Ensuite, ma position me revenait à +l'esprit; jeune, initié, je commençais à me procurer +une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il +y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je +me rappelai Alfred de Musset qui, jeune, gravement +malade, étranger, se fiait à mes soins et à mon amitié. +Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant la tête dans +les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait de-çà +et de-là , comme la navette du tisserand.</p> + +<p>Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma +mère morte un an auparavant. Je crus l'entendre me +répéter son proverbe: «Si tu trouves, dans la vie, des +attraits qui contrastent avec les principes moraux que +je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je +me jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans +dormir, travaillé par les idées contraires qui luttaient +en moi.</p> + +<p>A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, +faire ma visite à Alfred de Musset qui allait visiblement +mieux, après avoir couru pour sa vie un grave péril. La +Sand n'y était pas. Assis contre le lit du patient et causant +avec lui, je n'osai demander où était sa compagne +de voyage; mais un mouvement involontaire me fit +maintes fois regarder derrière moi comme si je la sentais +approcher, et j'épiais la porte d'une chambre voisine +d'où je m'attendais à la voir apparaître. +Il y avait pourtant deux désirs contraires en moi: +l'un qui haletait ardemment de la voir, l'autre qui +aurait voulu la fuir, mais celui-ci perdait toujours à la +loterie.</p> + +<p>Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et +George Sand apparut, introduisant sa petite main dans +un gant d'une rare blancheur, vêtue d'une robe de +satin couleur noisette, avec un petit chapeau de peluche +orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, +avec une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, +d'un excellent et fin goût français. Je ne l'avais vue +encore aussi élégamment parée et j'en demeurais surpris, +lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une +désinvolture enchanteresses, elle me dit: «—Signor +Pagello, j'aurais besoin de votre compagnie pour aller +faire quelques petits achats, si, cependant, cela ne vous +dérange pas.»</p> + +<p>Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré +de me mettre à son service comme <i>cicerone</i> et comme +interprète. Alfred alors nous congédia, et nous sortîmes +ensemble. Quand je me sentis au grand air, il +me sembla respirer plus librement, et je parlai avec +plus de désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta +comment elle vivait depuis quelques mois en relations +avec Alfred, combien de raisons nombreuses elle +avait de se plaindre de lui, et qu'elle était déterminée +à ne pas retourner avec lui en France. Je vis +alors mon sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je +m'y engouffrai les yeux fermés. Je vous fais grâce de la +très longue conversation que j'eus avec George Sand, +en nous promenant, trois heures durant, de-ci et de-là +sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le +monde en semblable cas. C'étaient les variations accoutumées +du verbe <i>je t'aime</i>... Mais, après vingt jours +écoulés, il survint des faits plus graves. +Le journal de Pagello suspend ici le récit de +son aventure, du moins jusqu'après que Musset +aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant +que le drame commence.—La maladie du +poète et sa convalescence se prolongeront jusqu'au +29 mars 1834, date de son retour en +France. Que s'est-il exactement passé entre +eux dans ces deux mois?</p></blockquote> + +<p>George Sand n'avait pas tardé à se donner à +Pagello, nous le prouverons amplement tout à +l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie +contre «<i>cette sale accusation... le spectacle d'un +nouvel amour sous les yeux d'un mourant</i><a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Lettre à Sainte-Beuve, 1861. +<i>Cosmopolis</i> du 15 avril 1896.</blockquote> + +<p>Que Musset ait souffert tous les tourments +de la jalousie, qu'il ait même soupçonné jusqu'à +l'évidence l'infidélité de son amie, c'est +hors de doute. Il sera difficile pourtant de +préciser l'état d'âme complexe du pauvre grand +poète à son départ de Venise.</p> + +<p>Cette femme dont l'amour empoisonnait sa +vie n'avait-elle pas persuadé à sa faiblesse +qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant +comme l'innocente et maternelle victime de +leur amour?... Rentré à Paris, il s'occupera +des affaires de George Sand; l'éloignement la +lui poétisera, en la justifiant à ses yeux, et le +30 avril, il n'hésitera pas à lui écrire: «Je +voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes +os!» Cet autel, il l'élèvera dans les trois dernières +parties de la <i>Confession d'un enfant du +siècle</i>, où il n'accuse que lui-même. Ce qui +n'empêchera point son orgueilleuse idole +d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres +détails d'une intimité malheureuse y sont si +fidèlement, si minutieusement rapportés... que +je me suis mise à pleurer comme une bête +en fermant le livre...»</p> + +<p>Que Musset ait été sans reproche, il n'en +saurait être question. Lui-même s'en est généreusement +confessé. Son inégalité de caractère, +due à des nerfs malades; ses rechutes probables +dans l'intempérance, qui offensaient l'orgueil +de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme +durant la maladie de son amie, feraient +admettre, chez celle-ci, du découragement, sinon +un dessein de revanche. On a parlé de légères +infidélités de Musset dans les premières semaines +de leur séjour à Venise,—elle, languissante +de lièvre, mais surtout préoccupée +d'écrire: obsession d'un travail régulier qui +exaspérait l'éternelle fantaisie du poète. Lui-même +se serait ouvert à Arsène Houssaye de +quelques passades sans importance<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>. Or, George +Sand n'y a fait que vaguement allusion,—hors +toutefois son roman d'<i>Elle et Lui</i>.—Qui sait +si le poète, hanté de la superstition française, +n'a pas voulu se vanter de n'avoir obtenu que +ce qu'il méritait?...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> <i>Confessions</i> d'A. Houssaye, tome V.</blockquote> + +<p>Mais rien ne semble pouvoir excuser le +changement soudain de la maîtresse, sa légèreté, +sinon sa perfidie, au chevet de son ami +mourant. Voilà des jours et des semaines qu'elle +le veille, en mère inquiète, avec ce dévouement +sans bornes dont elle avait la source dans son +instinct de protection, quand tout à coup elle +s'avise de prendre Pagello pour amant. Elle n'a +pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au début +de cette grave maladie, elle a appelé Pagello, +en lui écrivant «qu'il s'agit de la personne +qu'elle aime le plus au monde».—Peut-être +déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant +ces mots. Mais pourquoi appeler Pagello +et non pas un autre?... Peut-être Musset l'avait-il +désiré?...</p> + +<p>Nous avons vu dans le journal sincère du +médecin la naissance de sa bonne fortune. +Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment +lui vint le soupçon? Il faut parler ici d'un épisode +fameux: la vision qu'aurait eue Musset, +alors en grand danger, de l'étrange façon dont +sa garde-malade remplissait les intermèdes avec +Pagello. On connaît la scène contée dans <i>Lui +et Elle</i>: Falconey vient de s'entendre juger +comme perdu par sa maîtresse et son médecin. +Entre deux accès de léthargie il les aperçoit, +dans sa propre chambre, aux bras l'un de +l'autre, puis il constate qu'ayant dîné là , ils +ont bu dans le même verre...</p> + +<p>Sainte-Beuve, confident de George Sand +durant cette période expérimentale de sa vie, +Sainte-Beuve, je le sais de bonne source, +croyait la vision du poète réelle; la correspondance +des deux amants prouvera-t-elle que le +poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset +lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à +travers le livre de son frère, où l'on a prétendu +que la rancune éclatait à chaque page. La famille +du poète a toujours maintenu, au contraire, +que Paul de Musset n'avait dit que la vérité. +Comment mettre en doute une affirmation +de la force de celle-ci: «Il n'appartenait +qu'à Edouard Falconey de raconter des événements +qui ont exercé une influence considérable +sur son génie et sur sa vie entière; lui +seul a pu recueillir les détails de cette singulière +soirée... En voici la relation <i>telle qu'il +la dicta lui-même</i> à Pierre (<i>Paul de Musset</i>) +vingt ans plus tard.» Suit la scène bien connue +de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un +roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de +son héros dans l'intérêt de la cause. On sera +convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le +chapitre de <i>Lui et Elle</i> avec ce morceau inédit +que Mme Lardin de Musset m'a permis de +copier sur l'autographe de son frère Paul:</p> + +<p>DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852.</p> + +<p>Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade +à Venise. Un soir, Pagello et G.S. étaient assis +près de mon lit. Je voyais l'un, je ne voyais pas l'autre, +et je les entendais tous deux. Par instants, les sons +de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par +instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.</p> + +<p>Je sentais des bouffées de froid monter du fond de +mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave +ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des +os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai +même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée +aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on +pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de +vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut +impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une +main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse +d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.</p> + +<p>J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur +mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha +du lit et me tâta le pouls. Le mouvement qu'il +me fit faire était si brusque pour ma pauvre machine +que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin +ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras +sur le lit. Il le jeta comme une chose inerte, me croyant +mort ou à peu près. A cette secousse terrible, je sentis +toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un +coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se +passa ensuite un long temps. Est-ce le même jour ou le +lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je +ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis +certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour +une vision de malade si d'autres preuves et des aveux +complets ne m'eussent appris que je ne m'étais pas +trompé. En face de moi je voyais une femme assise sur +les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée en +arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière +pour voir le haut de ce groupe, où la tête de l'homme +devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi +une partie du groupe; mais cette tête que je cherchais +vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je +vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier +moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression. +Il me fallut une minute pour comprendre cette révélation; +mais je compris tout à coup et je poussai un +léger cri. J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller +et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que +j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais +voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: +«Mes amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne +s'en réjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello +s'approcha de moi, me regarda et dit: «Il va mieux. +S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en effet.</p> + +<p>C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être +que Pagello s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit +de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle. +Pagello accepta la proposition. Il s'assit et causa gaiement. +Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis +qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à +Murano. «—Quand donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble +à Murano? Apparemment quand je serai enterré.» +Mais je songeai que les dîneurs comptaient +sans leur hôte. En les regardant prendre leur thé, je +m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la +même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir. +G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un +paravent, et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. +G.S. prit ensuite une lumière pour éclairer Pagello. +Ils restèrent quelque temps ensemble sur +l'escalier. Pendant ce temps-là , je réussis à soulever +mon corps sur mes mains tremblantes. Je me mis <i>à +quatre pattes</i> sur le lit. Je regardai la table de toute la +force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne m'étais +pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait +plus souffrir l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant +je trouvai encore le moyen de douter, tant +j'avais de répugnance à croire une chose si horrible!</p> + +<p>Les lettres de George Sand à Pagello, que +celui-ci, vingt fois près de les détruire, a conservées +pourtant (M. Maurice Sand lui savait +gré de sa discrétion), nous éclaireraient pleinement +sur cette phase de leur amour. Pagello n'en +voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal +intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion +à publier, non sans quelques retranchements +utiles, la plus belle de ces lettres. J'en +avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages +de sa ferme écriture, une précieuse planche +d'anatomie morale adressée par George Sand à +son nouvel amant.</p> + +<p>J'y lis clairement qu'une scène violente entre +Lélia et Musset a résulté du «continuel espionnage» +trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé +par les souffrances du pauvre jaloux, aurait +demandé à George Sand de lui pardonner. Elle +y aurait consenti «par faiblesse et imprudence», +ne croyant pas au repentir, ne sachant +elle-même ce que c'est que le repentir! +Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût +d'abord beaucoup pleuré, puis se fût calmé. +Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir pour +la France; elle l'y eût accompagné et on se fût +séparé amicalement à Paris.</p> + +<p>Pagello apparaît ici comme un honnête coeur +qui a pu envisager chez son amie un complet +pardon de l'amant trahi,—le pardon de +l'amour peut-être. Mais elle ne sait être généreuse: +quand on l'a offensée et qu'elle a dit +qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite +peut être magnanime, mon coeur ne peut +pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse, +ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par +devoir ou par honneur; mais lui pardonner +par amour, ce m'est impossible.»</p> + +<p>Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion +et de l'orgueil, en expliquant à Pagello +quelle soumission elle espère de lui...</p> + +<p>Mais la singulière amoureuse interrompt ses +remontrances pour déclarer à son amant qu'il +réunit à ses yeux toutes les perfections.</p> + +<p>C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle +aime sans souffrir au bout de trois jours. Elle +se sent jeune encore; son coeur n'est pas +usé. Ici, un hymne sensuel d'une étonnante +vigueur, qu'attristé pour finir, comme une +ombre importune, la vision toujours présente +de l'autre amour qu'elle veut croire à son +déclin.—Voici ce document décisif:</p> + +<blockquote><p> +Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, +toi et moi, pour lui cacher encore notre secret pendant +un mois? Les amants n'ont pas de patience et ne savent +pas se cacher. Si j'avais pris une chambre dans l'auberge, +nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir +et sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre +devenir furieux. Tu m'as dit de lui pardonner; la compassion +que me causaient ses larmes ne me portait +que trop à suivre ton conseil; mais ma raison +me dit que ce pardon était un acte de faiblesse et +d'imprudence, et que j'aurais bientôt sujet de m'en +repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa fibre est très +sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable +noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir +dans la dignité qu'elle devrait avoir—Et puis, vois-tu, +moi, je ne crois pas au repentir. Je ne sais pas ce que +c'est. Jamais je n'ai eu sujet de demander pardon à qui +que ce soit; et quand je vois les torts recommencer +après les larmes, le repentir qui vient après ne me +semble plus qu'une faiblesse.—Tu me commandes d'être +généreuse. Je le serai; mais je crains que cela ne nous +rende encore plus malheureux tous les trois. Dans deux +ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront +et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un +regard entre nous pour le rendre fou de colère et de +jalousie. S'il découvre la vérité, à présent, que ferons-nous +pour le calmer? Il nous détestera pour l'avoir +trompé.—Je crois que le parti que j'avais pris aujourd'hui +était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré, +beaucoup souffert dans le premier moment, et puis il +se serait calmé, et sa guérison aurait été plus prompte +qu'elle ne le sera maintenant. Je ne me serais montrée +à lui que le jour de son départ pour la France et je +l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait +plus vus ensemble, il n'aurait plus eu aucun sujet +de colère et d'inquiétude, et nous aurions pu lui et moi +arriver à Paris et nous y séparer avec amitié. Au lieu +que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter +Venise. C'est le relâchement des nerfs après une +crispation, c'est un besoin de pleurer après le besoin +de blasphémer. Je ne peux pas être ainsi. Je ne peux pas +être ainsi (<i>sic</i>). Tant que j'aime il m'est impossible d'injurier +ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois <i>je ne vous +aime plus</i>, il est impossible à mon coeur de rétracter ce +qu'a prononcé ma bouche. C'est là , je crois, un mauvais +caractère: je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon +enfant, et ne m'offense jamais. Je ne suis pas généreuse, +ma conscience me force à te le dire. Ma conduite peut être +magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. +Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir +encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner +par amour ce m'est impossible.</p> + +<p>Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi +de ce que tu as dit une fois: +</p></blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,</p> +<p>Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.</p> + </div> </div> + +<blockquote><p> +Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, +si je cessais de t'aimer.</p> + +<p>Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir +de glace pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends +garde à moi! Pour conserver mon amour et mon +estime, il faut se tenir bien près de la perfection. Ah! +c'est que l'amour est une chose si grande et si belle! +L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne +tout à mes amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans +pouvoir les estimer. Mais l'amour, selon moi, c'est la +vénération, c'est un culte. Et si mon dieu se laisse +tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible +de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te +faire de pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable +de dire une injure ou une grossièreté à une +femme! Non: pas même à celle qui te serait indifférente. +C'est bien bête de ma part de le craindre et de me +méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier +de moi. Es-tu sûr que je sois digne d'un coeur aussi +noble que le tien? Je suis si exigeante et si sévère, ai-je +bien le droit d'être ainsi?</p> + +<p>Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un +amour irréprochable? Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant +cherché cette perfection sans la rencontrer! Est-ce toi, +est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve? +Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. +Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je +suis seule et que je songe à mes maux passés que le +doute et le découragement s'emparent de moi.</p> + +<p>Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard +tendre et sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, +je me rassure et ne songe plus qu'au plaisir de te +regarder. Tes paroles sont si belles et si bonnes! tu parles +une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes oreilles et à +mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est +juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours +aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand +je ne t'apporte plus qu'une beauté flétrie par les années et +un coeur usé par les déceptions—Mais non, mon coeur +n'est pas usé. Il est sévère, il est méfiant, il est inexorable, +mais il est fort, ce passionné. Jamais je n'ai mieux senti +sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu +m'as couverte de tes caresses. (<i>Un mot effacé</i>.)</p> + +<p>Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en +ont menti. Il n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras +plus.»—Et je sens bien qu'il ne l'a pas dit. Je +sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu du ciel; et que, plus +je suis devenue ambitieuse en amour, plus je suis devenue +capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est +toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change +rien. Je ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me +satisfasse. C'est la première fois que j'aime sans souffrir +au bout de trois jours. Reste mon Pagello, avec ses +gros baisers, son air simple, son sourire de jeune fille, +ses caresses... son grand gilet, son regard doux... +Oh! quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu +m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef +quand tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende +rien que toi, et tu...</p> + +<p>—Être heureuse un an et mourir. Je ne demande +que cela à Dieu et à toi. Bonsoir, <i>mio Piero</i>, mon bon +cher ami, je ne pense plus à mes chagrins quand je +parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien triste. +Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal +payé, si déplorable, qui agonise entre moi et Alf., +sans pouvoir recommencer ni finir, est un supplice. Il +est là devant moi comme un mauvais présage pour +l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce +que devient l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux +pas le croire, je veux espérer, croire en toi seul, t'aimer +en dépit de tout et en dépit de moi-même. Je ne le +voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a voulu. Que +ma destinée s'accomplisse. +</p></blockquote> + +<p>Toute la femme est dans cette lettre. Point +mauvaise, capable de dévouement passionné, +mais fière, mais orgueilleuse indomptablement. +Elle refusait son pardon au coeur aimant +et faible qui avait pu, un jour, s'ennuyer d'elle: +elle s'en savait maintenant profondément chérie. +Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait +ne point pardonner. Sa fierté n'eut point consenti +à rendre un entraînement des sens responsable +de l'abandon qui torturait le malheureux +poète. Et la fatalité de sa nature la +poussait à se justifier, au nom de sa dignité +même, d'une revanche qu'elle pensait légitime, +que demain peut-être elle maudirait...</p> + +<p>Comment Musset fut-il éclairé sur la situation? +La nuit de l'hôtel Danieli l'obsédait sans +doute. Mais on avait tout fait pour lui persuader +qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux, +dans les tristes conditions de l'âme +amoureuse, chancelante et si faible du malheureux poète, +c'est la psychothérapie que lui imposa +sa maîtresse. L'examen n'en saurait être que +défavorable à George Sand, si surtout l'on s'arrête +aux témoignages de Paul de Musset (<i>Lui +et Elle</i>). D'après ces témoignages, un jeune +philosophe de lettres, M. Charles Maurras, +abordait récemment la question dans un judicieux +article: «... On s'employa à le calmer, +puis à le faire taire, puis à endormir ses +soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait +du délire. On l'en avertit. On lui dit: «Il faut +que vous ayez rêvé une fois de plus.» George, +en outre, lui rappela les hallucinations qu'il +avait eues dans son enfance et qui lui étaient +même revenues devant elle.... Un jour qu'il +répétait ce qu'il appelait ses rêveries de folles, +l'on s'emporta jusqu'à lui faire la menace décisive, +celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment +de sa vie et dont il se souvint jusqu'au +dernier soupir: on le menaça de la maison +de santé... La peur acheva donc de dompter +les révoltes et les inquiétudes d'Alfred. Il admit +dès lors ce qu'il plut à George de conter. Il +alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces +soupçons, également injurieux pour l'amour +et l'amitié, le pénétrèrent de scrupules... +Et ceci est la thèse même de la <i>Confession +d'un enfant du siècle</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>...»—C'est, je crois, +beaucoup noircir George Sand; car elle était +capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément. +Pourquoi ne pas s'en tenir à l'explication +naturelle, la détresse des sens auprès +d'un malade?... Mais que penser de la candeur +du poète devant la subtile psychologie de son +amie,—sa maîtresse vraiment,—quand nous +aurons vu celle-ci lui écrire à Paris: «Oh! +cette nuit d'enthousiasme où, <i>malgré nous</i>, tu +joignis nos mains, en nous disant: «Vous +vous aimez et vous m'aimez pourtant. Vous +m'avez sauvé âme et corps!»—N'oublions +pas qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique +éternelle, aimantés de fiévreuse folie +par la ville d'amour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> CH. MAURRAS, <i>Petits ménages romantiques</i>, dans la +<i>Gazelle de France</i> du 15 oct. 1896.</blockquote> + +<p>La plus grave accusation portée contre George +Sand par Paul de Musset, celle d'avoir greffé +la terreur sur la jalousie dans les tourments +du poète convalescent, mérite de nous arrêter. +L'auteur de <i>Lui et Elle</i> donne encore son +récit pour conforme à une dictée de son frère. +Elle a été conservée: on ne peut guère mettre +en doute l'authentique valeur de ce document. +J'en dois aussi la communication à Mme Lardin +de Musset. On comparera ce second récit «dicté +par Alfred de Musset, en décembre 1852», +avec le passage en question du roman:</p> + +<blockquote><p> +Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue +qui aboutissait au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai +un soir avec George Sand. Elle nia effrontément +ce que j'avais vu et entendu et me soutint que tout cela +était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont +elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de +Pagello il lui devint impossible de nier, et elle voulut le +prévenir, probablement même lui dicter les réponses +qu'il devrait me faire lorsque je l'interrogerais. Pendant +la nuit, je vis de la lumière sous la porte qui séparait +nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et +j'entrai chez George. Un froissement m'apprit qu'elle +cachait un papier dans son lit. D'ailleurs elle écrivait +sur ses genoux et l'encrier était sur sa table de nuit. Je +n'hésitai pas à lui dire que je savais qu'elle écrivait à +Pagello et que je saurais bien déjouer ses manoeuvres. +Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara +que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de +Venise. Je lui demandai comment elle m'en empêcherait. +«En vous faisant enfermer dans une maison de +fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je rentrai +dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis +George Sand se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la +refermer. Persuadé qu'elle avait déchiré sa lettre à +Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre, j'attendis +le point du jour et je descendis en robe de chambre +dans la ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce +qui m'étonna beaucoup. Je regardai dans la rue et +j'aperçus une femme en jupon enveloppée d'un châle. +Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre. +Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, +lui disant, comme dans le <i>Majorat</i>: «George, +George, que viens-tu faire ici à cette heure? Tu ne +retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le vent les a +balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais +écrit à Pagello.»</p> + +<p>Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir +dans mon lit; qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; +et elle partit en courant. Je la suivis le plus vite que je +pus. Arrivée au Grand-Canal, elle sauta dans une gondole, +en criant au gondolier d'aller au Lido; mais je +m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes +ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le +voyage. En débarquant au Lido, elle se remit à courir, +sautant de tombe en tombe dans le cimetière des Juifs. +Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin elle s'assit +épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit, +elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je +renoncerais à une entreprise impossible. Vous ne réussirez +pas à joindre Pagello sans moi et à me faire +enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous êtes une +c...—Eh bien! oui, répondit-elle.—Et une désolée +c...», ajoutai-je.—Et je la ramenai vaincue à la +maison. +</p></blockquote> + +<p>Dans une longue note inédite ajoutée par +elle-même à sa correspondance avec Musset, +George Sand réfute, non sans indignation, ce +qu'elle considère comme une calomnie. L'impartialité +nous oblige à en donner un fragment,—non +sans faire observer que si la dictée de +Musset est postérieure de dix-huit ans aux faits +qu'elle raconte, la rectification de George Sand +est postérieure à la mort du poète<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> M. Maurice Clouard (article cité: <i>Revue de Paris</i> du +1er août 1896) a donné une impression et des extraits de ce +morceau.</blockquote> + +<blockquote><p> +La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, +et qui a donné lieu à de si belles histoires (forme) +neuf petites lignes écrites au crayon sur le revers d'une +<i>Canzonetta nuova, sopra l'Elisire d'Amore</i> que l'on chantait +et criait à un sou dans les rues de Venise. Il l'avait +achetée le matin, et elle se trouvait sur la table. Il était +alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux. <i>Elle</i> +le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence; +mais il était souvent très agité. Le croyant endormi, et +ne voulant pas l'éveiller en cherchant une plume et du +papier, <i>elle</i> écrivit sur le <i>verso</i> de cette chanson:</p> + +<p>«Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! +Credeva si vedere fantasmi intorno al suo letto e +gridava sempre: «<i>Son matto. (Je deviens fou.)</i>» Temo +molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere +se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. +Se forse ubbri...» Ici <i>elle</i> fut interrompue; <i>il</i> avait +fait un mouvement; <i>elle</i> mit ce qu'elle écrivait dans sa +poche; <i>il</i> s'en aperçut et demanda à le voir; <i>elle</i> s'y refusa, +promettant de le montrer plus tard. <i>Elle</i> ne pouvait +le lui montrer que beaucoup plus tard.</p> + +<p>Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit, +le pauvre enfant! Il croyait voir des fantômes autour +de son lit, et criait toujours: «Je suis fou! je deviens +fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir +du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre +dans la gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement +la phrase devait être terminée ainsi: «S'il +n'était qu'ivre, ce ne serait pas si inquiétant<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>.» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été retrouvée, +que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en +passant, que le poète, parle, dans sa <i>dictée</i>, d'une lettre écrite +<i>à l'encre</i> et non au crayon...</blockquote> + +<blockquote><p> +Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses +forces par des excitants, et deux ou trois fois, malgré +toutes les précautions, il réussit à boire en s'échappant, +sous prétexte de promenade en gondole. Chaque fois, il +eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en parler +au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement +contre ces révélations. Comme lui-même craignait +pour sa raison, il n'est pas étonnant non plus +qu'<i>elle</i> ne voulût pas lui montrer cette phrase: «<i>Temo +molto per la sua ragione</i>» et, comme pour lui ôter des +soupçons qui, par moment, l'exaspéraient, <i>elle</i> n'osait +plus parler de <i>lui</i>, à part, au médecin, c'est bien souvent +sur des bouts de papier, glissés furtivement, qu'<i>elle</i> +put lui rendre compte des crises dont il fallait qu'il fût +informé.</p> + +<p>Plus tard, <i>elle</i> consentit, à Paris, à <i>lui</i> remettre cette +<i>fameuse lettre. Elle</i> eut tort; <i>elle</i> le croyait très calme et +très guéri dans ce moment-là ; il fut d'abord très reconnaissant +et très consolé; mais son imagination, que +les boissons excitantes ramenèrent bientôt aux accès +de délire, travailla énormément cette phrase: «<i>Temo +molto per la sua ragione</i>.» Il en parla peut-être à son +frère: de là , l'épouvantable et infâme accusation de +l'avoir menacé, à Venise, de la <i>Maison des fous</i>. Mais +jamais une si méprisable idée ne lui est venue, à <i>lui!</i> +Il était fantasque, injuste, fou réellement dans l'ivresse, +mais jamais calomniateur de sang froid... +</p></blockquote> + +<p>Après lecture de ce morceau, est-il permis +de trouver au moins singulier, chez George +Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand +on connaît sa lettre,—évidemment antérieure +à la scène évoquée,—sa lettre au docteur +Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait +à jamais médite?—A moins d'admettre que +cette nuit-là , précisément, elle n'écrivit à +son amant nouveau—rien dont pût s'offenser +son amant de la veille?... N'empêche qu'avec +l'intimité que nous avons surprise entre elle +et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus +tard de démontrer son erreur à Musset dénote +chez elle un instinct de dissimulation du plus +obstiné féminisme.</p> + +<p>Il n'en est pas moins vrai que le pauvre +poète, s'il soupçonna seulement les liens qui +unissaient maintenant son amie au docteur +Pagello, n'ignora plus, après la scène du Lido, +les sentiments qui avaient germé entre eux durant +sa maladie. Pagello lui-même nous a appris, +mais indirectement, par une confidence +que nous transmet l'<i>Illustrazione italiana</i> de +1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.</p> + +<p>George Sand n'avait qu'une volonté. Nous +l'avons vue écrire à Pagello qu'il fallait informer +Musset par le plus court. Ainsi fut +Fait.</p> + +<blockquote><p> +«—Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle +froidement, qu'Alfred soit capable de supporter +une forte émotion?</p> + +<p>—Vous dites? demanda Pagello.</p> + +<p>—Eh bien! je parlerai franchement. Cher +Alfred, je ne suis plus votre maîtresse; je serai +seulement votre amie. J'aime le docteur Pagello<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>...» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article +de l<i>'Illustrazione</i>, d'après le témoignage du Vénitien +Jacopo Cabianca qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci, +d'ailleurs, en a confirmé depuis, et maintes fois, l'exactitude.</blockquote> + +<p>Paul de Musset donne une version équivalente. +A l'en croire, Alfred, trop spirituel pour +se fâcher et voyant la confusion de Pagello, +aurait pardonné généreusement au jeune visiteur +d'avoir su gagner l'affection de sa compagne<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>... +Il omet d'ajouter que le malheureux +poète, plus épris que jamais de celle qu'il +venait de perdre, pleurait en silence des larmes +de sang.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> <i>Lui et Elle</i>, pp. 142-148.</blockquote> + +<p>«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole +ait été ou non dite, Musset, du moins, put +conserver des doutes sur la nature des relations +de George Sand avec leur nouvel ami. Ses +lettres témoignent d'un souci constant de sa +dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la +délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit +soin d'ailleurs de l'entretenir dans cette illusion. +Huit mois plus tard, rentrée elle-même à Paris, +elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes:</p> + +<blockquote><p> +Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier +jour que j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, +après t'avoir dit que je l'aimais <i>peut-être</i>, que +<i>c'était mon secret</i> et que <i>n'étant plus à toi je pouvais être +à lui sans te rendre compte de rien</i>, il s'est trouvé dans sa +vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes +maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui +m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des +précédents <i>quelconques</i>. Donc, il y a eu de ma part une +sincérité dont j'appelle à toi-même et dont tes lettres +font foi pour ma conscience. Je ne t'ai pas permis à +Venise de me demander le moindre détail, si nous nous +étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je +te défends d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais +le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-à -vis de +toi. (<i>Lettre d'octobre 1834</i>.) +</p></blockquote> + +<p>George Sand lui refusait donc «le droit de +l'interroger sur Venise». Bien plus, dans les +trois derniers chapitres de la <i>Confession d'un +enfant du siècle</i>, où il expose, n'accusant toujours +que lui-même, cette période navrée et +résignée de son histoire, il semble appuyer sur +cette conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait +encore que d'un amour moral entre Smith +et Brigitte Pierson.</p> + +<p>Un jour cependant, un soir d'automne de la +même année, George Sand écoutant le passé, +reconnut sa part de faiblesse dans les misères +de cet amour. Après un dernier adieu de celui +qu'elle avait tant fait souffrir, elle s'était sentie +l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement +qu'avec désespoir?...—Adieu pour jamais! lui +avait dit le poète, et, rentrée chez elle, seule +avec sa douleur, elle essayait de la soulager +dans une sorte de journal intime. Cette confession +de huit jours, plus belle peut-être que +tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite. +La jeune femme y apparaît à son tour +très sincère—et bien misérable. Ce court +fragment peut en donner l'idée:</p> + +<blockquote><p> +Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise; +rendez-moi cet âpre amour de la vie, qui m'a pris +comme un accès de rage, au milieu du plus affreux désespoir; +faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on s'amuse +à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes +larmes en riant! Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; +je veux aimer, je veux rajeunir, je veux vivre!» Mais +comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu m'as +abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de +la vie est donc un crime? L'homme qui vient dire à une +femme: «Vous êtes abandonnée, méprisée, chassée, +foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être mérité. Eh bien, +moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais je +vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je +me dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, +vivez. Je veux vous sauver, je vous aiderai à remplir +vos devoirs auprès d'un convalescent; vous le suivrez +au bout du monde; mais vous ne l'aimerez plus, +et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me +disait cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là ? +Et si, après avoir conçu l'espérance de persuader +cette femme, emporté, lui, par l'impatience de ses +sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi, avant +qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il +cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace +et d'humilité. Ah! les autres hommes ne savent pas ce +que c'est que d'être adorée et persécutée et implorée +des heures entières; il y en a qui ne l'ont jamais fait, +qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme; +plus délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se +donnât, ils l'ont persuadée, obtenue et attendue. Moi, +je n'avais jamais rencontré que de ces hommes-là . Cet +Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier mot ne +m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je +cédé? Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que +vous m'avez brisée ensuite, et que, si s'est un crime +involontaire, vous ne m'en avez pas moins punie, comme +les juges humains punissent l'assassinat prémédité. +</p></blockquote> + +<p>Dans cette crise de quelques jours, qui pesa +comme une éternité sur son coeur, une visite +inattendue vint tempérer les amertumes de +Musset. Il avait un grand ami, Alfred Tattet, le +meilleur de ses amis après son frère Paul qui fut +le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de +change parisien, intelligent, mondain, artiste, +élégant, désoeuvré, Tattet menait largement +l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné, +Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de +son génie. Les deux amis n'en partageaient pas +moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait +chaque automne de longs séjours chez les parents +de Tattet, à Bury, dans la vallée de Montmorency.</p> + +<p>L'affection qu'il garda toujours à cet intime +compagnon de sa jeunesse est immortalisée par +les stances bien connues des <i>Premières poésies</i>:</p> + +<blockquote><p> +Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, +Tu m'es resté fidèle où tant d'autres m'ont fui. +Le bonheur m'a prêté plus d'un lien fragile, +Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami... +</p></blockquote> + +<p>Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait +en Italie avec Virginie Déjazet, fit un +détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli, +comme en témoignent un billet de George +Sand, acceptant d'aller au théâtre avec lui, et +une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve, +après avoir quitté son ami.—Elle nous +renseigne sur l'affectueuse sollicitude de +Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres +amants de Venise. Voici la partie de cette +lettre qui nous intéresse:</p> + +<blockquote><p> +Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et +m'a fait exécuter par moi-même et d'inspiration ce que +votre lettre me recommandait avec tant d'instances. +J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer +quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait +plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je +ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que +l'un était tout à fait hors de danger, et que l'autre était +entièrement remise de ses longues veilles.</p> + +<p>Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher +M. de Sainte-Beuve; Alfred est dans les mains d'un +jeune homme tout dévoué, très capable, et qui le soigne +comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne +qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre +en route, Mme Dudevant et lui partiront pour Rome, +dont Alfred a un désir effréné. Vous les verrez avant +moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur donc +de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié +trouvera pour leur exprimer la mienne, qui n'est que +bien tendre et bien dévouée<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, 1er août 1896.</blockquote> + +<p>George Sand avait ouvert son coeur à ce cher +camarade de Musset. Pagello lui-même s'était +fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé +de leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il +devait emporter,—à part soi,—de cette +aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet +semble avoir d'abord subi l'influence de George +Sand. Nous le verrons plus tard essayant de +détourner Musset de celle qui rendait sa vie +si malheureuse.—Dans les confidences qu'elle +lui avait faites à Venise, celle-ci lui avait-elle +tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce fragment +d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui +convient de conclure:</p> + +<blockquote><p> +...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de +la féroce Lelia, répondez seulement qu'elle ne vit pas +de l'eau des mers et du sang des hommes, en quoi elle +est très inférieure à Han d'Islande; dites qu'elle vit de +poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin et +qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous +tout seul de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue +se plaindre, comme une personne naturelle.—Vous +m'avez dit que cet instant de confiance et de sincérité +était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en sais +rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en +repentir et qu'après avoir parlé avec franchise pour +répondre à vos questions, j'ai été touchée de l'intérêt +avec lequel vous m'avez écoutée. Il y a certainement +un point par lequel nous nous comprenons: c'est +l'affection et le dévouement que nous avons pour +la même personne. Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce +que je désire désormais. Vous êtes sûr de pouvoir contribuer +à son bonheur, et moi, j'en doute pour ma +part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je +vous envie. Mais je sais que les hommes de cette +trempe ont un avenir et une providence. Il retrouvera +en lui-même plus qu'il ne perdra en moi; il trouvera la +fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la solitude.</p> + +<p>En attendant, nous partons pour Paris dans huit +ou dix jours, et nous n'aurons pas, par conséquent, le +plaisir de vous avoir pour compagnon de voyage. +Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette réellement. +Nous aurions été tranquilles et <i>allegri</i> avec vous, +au lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne +savons pas encore à quoi nous forcera l'état de sa santé +physique et moral. Il croit désirer beaucoup que nous ne +nous séparions pas et il me témoigne beaucoup d'affection. +Mais il y a bien des jours où il a aussi peu de foi +en son désir que moi en ma puissance, et alors, je suis +près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée +et de lui être dangereuse sous un rapport, et celui de +ne l'être pas assez sous un autre rapport, pour suffire +à son bonheur. La raison et le courage me disent donc +qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à Calcutta +ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de +moi et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, +dites-lui que le hasard vous a amené auprès de +son lit clans un temps où il avait la tôle encore faible +et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre coeur +que par un paravent, vous avez entendu et compris +bien des souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui +que vous avez vu la vieille femme répandre sur ses +tisons deux ou trois larmes silencieuses, que son orgueil +n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au milieu des rires que +votre compassion ou voire bienveillance cherchait à +exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou +deux fois du fond de son âme pour appeler la mort<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er août 1896.</blockquote> + +<p>Quand George Sand adressait à Alfred Tattet +ce beau discours résigné, elle s'était donnée +à Pagello... Avec la santé lentement revenue, +Musset avait trouvé la solitude. Et sans oser +encore se convaincre de l'abandon de son amie, +il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa +faute impardonnable:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il faudra bien t'y faire, à cette solitude,</p> +<p>Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,</p> +<p>Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.</p> +<p>Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La veille et le travail, ne pourront te guérir.</p> +<p>Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,</p> +<p>Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude</p> +<p>D'attendre vainement et sans rien voir venir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue,</p> +<p>Si lu vas quelque part attendre sa venue,</p> +<p>Sur la plage déserte en vain tu l'attendras,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée,</p> +<p>Cherchant sur cette terre une tombe ignorée</p> +<p>Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici qu'approchait l'heure de son retour en</p> +<p>France. Après les orages probables qui l'assombrirent</p> +<p>pour toujours, le pauvre enfant faisait</p> +<p>un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait</p> +<p>dans cette plainte douloureuse<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote107"><sup>108</sup></a>:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,</p> +<p>De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,</p> +<p>Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse,</p> +<p>Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie,</p> +<p>Et cet amour si doux qui faisait sur la vie</p> +<p>Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,</p> +<p>Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Notes 107, 108:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Vers publiès par la <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.</blockquote> + +<p>On ne sait presque rien des derniers jours +de Musset à Venise. Le 22 mars, George Sand +devait partir avec lui,—sa lettre à Alfred +Tattet en fait foi;—le 28 il part seul. «Les +troisième, quatrième et cinquième chapitres de +la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> donnent une +idée de ce qui a dû se passer durant ces +quelques jours, a dit M. Maurice Clouard. +Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur +d'âme et de générosité en partant seul, laissant +George Sand, en compagnie de Pagello<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>.» +J'estime, au contraire, que cette dernière +semaine fut lamentable pour Musset. La jalousie +torturait le malheureux, depuis sa vision +de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son +parti de l'accord qu'avait ratifié sa faiblesse, +autant qu'y avait consenti sa générosité. A en +croire George Sand elle aima d'abord Pagello +comme un père. A eux deux, ils avaient +«adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant +poète, aux premiers jours de lassitude de son +amour, <i>avant cette maladie</i> où elle le soigna si +maternellement, n'avait-il pas <i>engagé</i> Pagello +<i>à consoler</i> cette compagne dont il se sentait +excédé.... C'est la thèse d'<i>Elle et Lui</i>. Nous +savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut +s'acharner à le persuader, pendant ces dernières +semaines, qu'il avait, lui seul, préparé +et voulu l'étrange situation où ils se débattaient +tous les trois. Son bon sens lui montrait +la chimère de cette poursuite du repos hors de +la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa +faute dans la rupture, il aimait maintenant et +n'était plus aimé. Un jour vint où, n'y tenant +plus, il quitta ces amis qui devenaient amants +de façon trop claire et trop prompte pour sa +Tranquillité...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> M. Clouard, article cité de la <i>Revue de Paris</i>, p. 755.</blockquote> + +<p>Une courte lettre de Musset, datée de Venise, +nous fait entrevoir les orages qui ont précédé +son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà +séparé de George Sand. Encore convalescent, +il était sur le point de rentrer à Paris, accompagné +seulement d'un domestique, le perruquier +<i>Antonio</i>. Avant de quitter Venise, et la +mort dans l'âme, il envoyait ce suprême adieu +à sa bien-aimée:</p> + +<blockquote><p> +Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton +indifférence pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai +donné aujourd'hui est le dernier de ma vie, il faut que +tu saches qu'au premier pas que j'ai fait dehors, avec +la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai senti +que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop +dur pour moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir +me reste ou non, il m'importe à moi, aujourd'hui que +ton spectre s'efface déjà et s'éloigne devant moi, de te +dire que rien d'impur ne restera dans le sillon de ma +vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer +quand il te possédait peut encore y voir clair à travers +ses larmes, et t'honorer dans son coeur, où ton image +ne mourra jamais. Adieu, mon enfant. +</p></blockquote> + +<p>Un gondolier avait porté cette lettre à George +Sand; Musset attendait devant la Piazzetta; +elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le +verso:</p> + +<blockquote><p> +<i>Al signor A. de Musset +in gondola, alla Piazzetta.</i></p> + +<p>Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, +et Buloz ne m'a pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait +pour le voyage d'Antonio<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>. Je ne veux pas que tu partes +seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne suis-je pas +toujours le frère George, l'ami d'autrefois<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>? +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> Réglons une fois pour toutes cette question des avances +d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset, +en citant ces deux fragments de leurs lettres.—D'Elle a Lui +(du 29 avril 1834): «Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer +du tien, et ce que tu me dis à cet égard me fait beaucoup de +peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai ta parole d'honneur de +ne pas songer à ce remboursement avant trois ans?»—De +Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te renvoie +ton argent. Buloz m'en a envoyé....»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées +par M. Emile Aucante). <i>Revue de Paris</i> du 1er novembre 1896, +pp. 1-48.</blockquote> + +<p>Musset partit le 29 mars, accompagné quelques +heures par son amie. Avant de quitter +Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage +qui s'ouvrait sur cette dédicace: <i>A son bon camarade, +frère et ami, sa maîtresse</i>, GEORGE.—Que +n'invoquait-elle aussi sa maternité, la +meilleure corde de sa lyre!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le +coeur bien malade. George Sand l'a confié à +un domestique italien, Antonio, perruquier de +son état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même +l'accompagne quelques heures, jusqu'à Mestre. +Quand ils se sont séparés, elle fait une petite +excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. +«J'ai fait à pied jusqu'à huit lieues par jour, +écrit-elle à Jules Boucoiran<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>, le précepteur de +son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue +m'était fort bon physiquement et moralement.» +Dans la même lettre, elle reconnaît +aussi que Musset «était encore bien délicat +pour entreprendre ce voyage. Je ne suis pas +sans inquiétude sur la manière dont il le sup +portera; mais il lui était plus nuisible de rester +que de partir, et chaque jour consacré à +attendre le retour de la santé, la retardait au +lieu de l'accélérer. Il est parti enfin, sous la +conduite d'un domestique très soigneux et très +dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, +en tant qu'il la ménagerait; mais je ne suis +pas bien tranquille.» Et elle rentre à Venise, +«ayant sept centimes dans sa poche», pour +installer sa vie nouvelle avec le docteur Pagello.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> Lettre du 6 avril 1834. <i>Correspondance</i>, t. I, +p. 265.—Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?</blockquote> + +<p>C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique +à ses correspondants son intention d'établir +son «quartier général» à Venise, où elle peut +travailler en paix et vivre économiquement. +Elle compte rayonner dans la région des Alpes, +en dépensant cinq francs par jour, pousser +peut-être jusqu'à Constantinople (ce rêve de +Constantinople reviendra longtemps dans ses +lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante +qui veillait en elle), aller ensuite passer les +vacances à Nohant et retourner à ses lagunes. +De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus +intimes amis; mais tout Paris en était bientôt +informé.</p> + +<p>Le plus tranquillement du monde et avec +cette imperturbable sincérité qu'elle mettait +à concilier son labeur et ses passions, elle associait +sa vie à celle de Pagello. On est d'abord +surpris de cette indépendance, si l'on songe +qu'elle avait en France deux enfants qu'elle +adorait et un mari qui s'accommodait encore +de ces libertés d'existence. Mais à se rappeler +ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne +moins.</p> + +<p>Après deux ans et demi d'une organisation +boiteuse, entre Nohant où elle se cloîtrait trois +mois sur six et Paris où elle vivait selon sa +fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle +en partira, en juillet 1834, il y aura huit mois +qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un et l'autre +sont en pension à Paris.</p> + +<p>—La rumeur de ses amours en Italie devait +hâter la rupture avec M. Dudevant, qui eut +lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, +dans cette sereine inconscience de ses torts +qui lui faisait écrire quinze ans plus tard: «Je +ne prévoyais pas que mes tranquilles relations +avec mon mari dussent aboutir à des orages. +Il y en avait eu rarement entre nous. Il n'y +en avait plus depuis que nous nous étions faits +indépendants l'un de l'autre. Tout le temps +que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait +écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction +parfaite, me donnant des nouvelles +des enfants et m'engageant même à voyager +pour mon instruction et pour ma santé. Ses +lettres furent produites et lues dans la suite +par l'avocat général, l'avocat de mon mari se +plaignant «des douleurs que son client avait +dévorées dans la solitude<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, 5° partie, chap. III.</blockquote> + +<p>M. Dudevant laissa prononcer la séparation +contre lui. Autant sa femme avait recherché +l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. +Il finit taciturne et oublié, alors que le +nom de George Sand devenait pour toute l'Europe +synonyme de singularité et de génie.</p> + +<p>—En 1834, George Sand installée à Venise, +n'ayant publié que ses premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, +ignore encore la gloire; mais, menant +de front indomptablement son labeur et +ses passions, déjà elle semble assurée de l'acquérir.</p> + +<p>Voici sur cette époque de sa vie,—cinq mois +dont on ne savait à peu près rien,—la suite +du journal intime de Pagello:</p> + +<blockquote><p> +Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement +congé de moi. George Sand abandonnait l'hôtel Royal<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a> +et venait habiter un petit appartement à San Fantin. +Venise n'est pas Paris, et comme j'étais connu de beaucoup, +l'aventure fit du bruit. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le rétablissement +de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San +Mosé, dans le petit appartement où eut lieu la scène de la +lettre. (Voir plus haut, p. 115.)</blockquote> + +<blockquote><p> +Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco +une longue lettre où il m'adressait les observations +les plus raisonnables sur le mauvais pas que +j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, qui +habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma +société tant que durerait cette liaison. Je prévoyais +cette première amertume et je la supportai, sinon en +paix, du moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes +clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de personnes +distinguées, souriaient en me rencontrant dans +les rues; d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, +et évitaient de me saluer quand je paraissais sur la place +avec la Sand à mon bras. Quelques femmes me complimentaient +malicieusement. George Sand, avec cette +perception qui lui était propre, voyait et comprenait +tout, et lorsque quelque léger nuage passait sur mon +front, elle savait le dissiper à l'instant avec son esprit et +ses grâces enchanteresses. Nous vécûmes ainsi de février<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a> +à août. Je vaquais le matin aux soins de ma profession; +elle écrivait son roman de <i>Jacques</i>, dont elle me fit le +protagoniste, exagérant mon caractère moral. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le +29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, +comme c'est probable, ce ne fut que dans le courant de +mars.</blockquote> + +<blockquote><p> +J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble +aux <i>Lettres d'un voyageur</i>, où nous dépeignîmes en +quelques croquis, et plutôt à sa façon qu'à la mienne, +les coutumes de Venise et des environs. Quand elle +n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux +féminins pour lesquels elle avait une adresse et un goût +particuliers, jusqu'à vouloir meubler toute une chambre +de sa main, rideaux, chaises, sofa, etc. Je ne sais ce +qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, économe, +laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les +autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne +fît l'aumône. Je crois que ses plus gros gains seront prodigués +en grande partie à autrui, peut-être sans discernement, +peut-être à des escrocs et à des vicieux, parce +que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait +tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de +dix mille francs par an. Elle s'en confessa elle-même à +moi, et je le vis bien, et je le sus encore à Paris, de +quelques-uns de ses plus honnêtes amis. Maintenant, je +reviens à mon histoire.</p> + +<p>Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était +absolument nécessaire d'aller pour quelque temps à +Paris. Les vacances approchaient. Ses deux enfants sortaient +du collège et ils avaient coutume de se rendre +avec elle à la Châtre où elle passait l'automne avec son +mari. En même temps, elle me témoignait un grand +désir que je l'accompagnasse pour revenir ensuite à +Venise ensemble. Je restai troublé et je lui dis que j'y +penserais jusqu'au lendemain. Je compris du coup que +j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais +je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments +plutôt que de la laisser courir seule un +aussi long voyage.</p> + +<p>J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir +un peu d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je +l'accompagnerais, mais que j'exigeais d'habiter seul à +Paris et de n'être pas contraint de me rendre à la +Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour dans +cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en +faire bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, +mais décidé, avec lequel je prononçai ces paroles, elle +me répondit: «Mon ami, tu feras ce qui te plaira le +mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait compris. A +partir de ce moment-là , nos relations se changèrent en +amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être +qu'un ami; mais je me sentais néanmoins amoureux.... +</p></blockquote> + +<p>Les impressions idéales de son séjour à +Venise avec Pagello, George Sand les a immortalisées +dans ses trois premières <i>Lettres d'un +voyageur.</i> Elles sont dédiées à Alfred de Musset, +«A un poète», et toutes mélancoliques +de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à +la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 juillet 1834, +elle se met en scène <i>(Beppa)</i> avec tous ses +attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello +(sous le double masque de <i>Pietro</i> et du <i>Docteur</i>) +et plusieurs de leurs familiers.</p> + +<p>C'est un merveilleux tableau du charme de +Venise. D'après un dire de l'éminent romancier +vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, +on aurait là le plus fidèle portrait de +la Reine des lagunes.</p> + +<p>Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation. +Il célébrait son amie dans une charmante +<i>Serenata</i> en dialecte vénitien. Elle a été +publiée en partie par George Sand, mais anonyme, +dans la seconde des <i>Lettres d'un voyageur</i>. +Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera +a révélé le véritable auteur, en donnant +de nouvelles preuves de son talent de poète.—Traduisons +quatre strophes de la <i>Serenata</i>:</p> + +<blockquote><p> +«Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. +Viens avec moi, montons en gondole, +nous gagnerons la pleine mer.</p> + +<p>... Oh! quelle vision! quel spectacle présente +la lagune, lorsque tout est silence et que la +lune brille au ciel!</p> + +<p>... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence +à paraître... si elle t'apercevait, elle pourrait +devenir jalouse.</p> + +<p>... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche +comme une fleur! Voici venir le temps des +larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.» +</p></blockquote> + +<p>Il faut lire la description féerique et si juste +de ces adorables nuits de Venise, dans la <i>Lettre</i> +de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie.</p> + +<p>Ses préoccupations ordinaires étaient plus +prosaïques. Sa correspondance retentit d'une +incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. +A l'en croire, elle aurait été réduite aux derniers +expédients, «à coucher sur un matelas +par terre, faute de lit». Les souvenirs de +Pagello, que m'a transmis une lettre de sa +fille, Mme Antonini, protestent contre cette +excessive misère. Le ménage n'était pas riche, +sans doute; mais on y vivait allègre, en travaillant. +George nous apprend, dans une de ses +lettres à Musset, que Pagello, très occupé par +ses malades, «est dehors toute la journée, puis +s'endort méthodiquement sur le sofa après le +dîner, avec sa <i>pipetta</i> dans l'oeil comme la flûte +de Deburau».</p> + +<p>De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait +de six à huit heures de suite, de préférence +la nuit, buvant beaucoup de thé pour +s'exciter au travail.</p> + +<p>Le jeune médecin habitait une petite maison +«modeste, mais jolie», la <i>Casa Mezzani</i>, en +face le <i>Ponte dei Pignoli</i>. Avec lui vivait son +frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, +garçon instruit et de belle humeur, et avec eux, +parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique +personne, Giulia P..., dont l'existence vient +de nous être révélée. Tout ce que nous en +savons est dans une lettre de George Sand à +Musset:</p> + +<blockquote><p> +Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas +dirait de belles choses là -dessus. On dit dans la maison +Mezzani que c'est la maîtresse des deux Pagello et qu'elle +et moi sommes les deux amantes du docteur. C'est +aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine, +une fille non avouée de leur père. Elle a quelque +fortune, et comme elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. +Elle a une affaire de coeur à Venise et vient s'y +établir dans quelques jours. Elle avait lu mes romans +et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. +Nous avons fait connaissance et elle me plaît +extrêmement. Nous avons donc fait ce plan de pot-au-feu +qui me sera, je crois, agréable... Giulia est une +créature sentimentale dont la figure ressemble effrontément +à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise, +demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, +de grands yeux bleus, toujours levés au ciel, maniérée +avec grâce et gentillesse, pleureuse, exaltée, un peu +folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et +je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera +l'amour ou lira des romans<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>Revue de Paris, loc. cit</i>., p. 14.</blockquote> + +<p>On se demande ce que devait penser Musset +à recevoir ces descriptions de la Casa Mezzani... +Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!</p> + +<p>Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même, +le pacifique Pagello, se débattait entre +ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand: +«C'est un don Juan sentimental qui s'est tout +à coup trouvé quatre femmes sur les bras.» +Et elle conte à Musset les scènes de jalousie +d'une maîtresse délaissée, l'<i>Arpalice</i>, qui a fait +chez Pagello une irruption inattendue «lui +arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant +son <i>bel vestito</i>» et finalement lui faisant +craindre, à elle, une <i>coltellata</i> dont s'épouvante +la douce Giulia<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>Revue de Paris, loc. cit.</i>, p. 14, 15 et 21.</blockquote> + +<p>Elle s'était donc installée dans ce curieux +intérieur, heureuse et calme avec Pagello, +courtoise et bonne camarade pour son frère. +Celui-ci plaisantait le docteur sur la maigreur +et la pâleur de la jeune femme. Un piquant +souvenir du professeur Provenzal (cité par +Mme Codemo)<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a> nous révèle les préférences de +Robert Pagello pour la jeune servante de +George Sand, la Catina, belle fille dont les +joues fraîches contrastaient avec le teint olivâtre +de Lélia. Il ne comprenait pas les enthousiasmes +de son frère pour «cette maigreur +de sardine» (<i>quella sardella</i>) et disait en son +vénitien: «<i>No so cossa de belo che el ghe +trova mio fradelo; la mia Catina me piace +megio.</i>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> <i>Racconti, scène</i>, etc., p. 177.</blockquote> + +<p>George Sand, très simplement, aidait la servante +dans le ménage, et parfois se mêlait de +cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des +repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait +gaiement de ce régime un peu bien romantique, +et il disait préférer aux petits plats de George +ses romans. Pour se reposer de la littérature, +celle-ci, Pagello nous l'a conté, travaillait à +l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à +Bellune un joli dessin à la plume exécuté et +encadré par elle-même. Elle y avait inscrit les +deux noms de ses enfants: <i>Maurice, Solange...</i> +Mme Antonini, dans l'intéressante lettre où elle +me résume des souvenirs qu'elle a cent fois +entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier +«les exagérations et bévues» de tous ceux +qui ont écrit sur la vie de George Sand à +Venise. Elle me pardonnera de traduire ce +fragment: «George Sand allait quelquefois, +accompagnée de mon père, à l'église. Prosternée +devant Celui qui accueille et pardonne +tout, elle se couvrait la face de ses mains et +pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute +l'étoffe nécessaire pour être le modèle des +épouses et des mères. Affectueuse, charitable, +industrieuse, toutes les heures qu'elle ne passait +pas à écrire ou à visiter les monuments de +Venise, elle travaillait à l'aiguille ou au tricot. +Elle orna ainsi de ses mains toute une chambre +à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle +était toujours occupée; qu'un jour même elle +lui fit présent de quatre paires de chaussettes, +et lui dit en riant: «Voyez, Robert, +je les ai mieux réussies que mes artichauts!»</p> + +<p>Cette vie tranquille et modeste prit fin avec +le départ de la malheureuse femme, rappelée +par les vacances à Nohant. Elle emmenait le +docteur Pagello.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Et Musset, le pauvre Musset? Revenons +à lui. C'est lui le vrai poète et l'amoureux +sincère. Le spectacle de sa détresse nous +détendra du petit train bourgeois de la romancière +et du médecin.</p> + +<p>Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine +convalescents. George Sand a fait en lui un +anéantissement dont il ne se remettra jamais.</p> + +<p>Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant +plus tard des accents passionnés et navrants +pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en +portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard +m'a conté maintes fois comment, au lit +de mort, le malheureux poète gardait la +hantise de «cette femme» et de ses grands +yeux noirs qu'il avait tant aimés:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ôte-moi, mémoire importune,</p> +<p>Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!</p> + </div> </div> + +<p>George Sand a quitté Musset, à Mestre, le +29 mars, le soir même de son départ<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>. Ils se +sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a +pas été sans un déchirement profond. Elle +aussi, en le quittant, entendait bien ne pas le +perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le +2 avril 1834:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de +Sacy, est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir +même, et le lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première +lettre à son ami.</blockquote> + +<blockquote><p> +Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de +vivre et je vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il +était 8 heures du soir et j'étais fatigué. Ne doute pas +de mon courage. Écris-moi un mot à Milan, frère chéri, +George bien-aimé. +</p></blockquote> + +<p>Sans avoir reçu ce billet, George Sand +avait écrit à Musset le 30 mars. Elle est aussitôt +rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché +chez les Rebizzo. Elle devait repartir le jour +même pour Vicence, accompagner Pagello dans +une visite médicale. «Elle n'en a pas eu la force, +ne se sentant pas le courage de passer la nuit +dans la même ville qu'Alfred sans aller l'embrasser +encore le matin.» Aujourd'hui elle est +à Trévise, avec Pagello qui retourne à Vicence, +où elle veut coucher ce soir pour y trouver les +nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissées à +l'auberge.</p> + +<blockquote><p> +... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise +et te ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les +cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur +alors! Comme nous nous aimerons bien! n'est-ce pas, +n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui te +soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, +et de qui voudrai-je prendre soin désormais? Comment +me passerai-je du bien et du mal que lu me faisais? +Puisses-tu oublier les souffrances que je t'ai causées et +ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout, +qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera +la blessure. Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton +pauvre vieux George.<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a> +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> Lettre du 30 mars. <i>(Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.)</blockquote> + +<p>C'est la nature désordonnée de cette affection, +qui allait à jamais empoisonner la vie d'Alfred +de Musset. Pour avoir goûté à l'amour de cette +femme, ou cru seulement trouver en elle de +l'amour, il restait prisonnier d'un mirage. Sa +vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa +maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il +n'avait pas eu le courage de la quitter, elle +n'avait pas eu la résignation de le perdre. Sa +fatalité la faisait aussi attachante par un +charme irritant d'énigme, que par une instinctive +et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier +tant de preuves d'affection et de sollicitude. +Il la savait également sensible à la faiblesse +éperdue de son amour et ne voulait se +résoudre à penser qu'elle ne lui reviendrait +jamais.</p> + +<p>Il restait obsédé quand même par l'image +du beau Vénitien dénué de ses tourments +d'âme, qui l'avait supplanté.—Sans croire +si mal faire, Pagello avait désiré, sollicité +peut-être, les tendresses d'un coeur qui se déclarait +libre. Pouvait-il se douter que le poète +en recevrait si cruelle blessure, et prévoir +telles conséquences à un caprice sans réflexion +de l'homme gâté des femmes qu'il était.... Il +allait lui-même en souffrir, maintenant, dans +la stupeur d'une aventure où s'enchevêtraient +trop de sentiments, pour sa psychologie saine. +«Je ne te dis rien de Pagello, écrit George +Sand à l'ami qu'elle quitte, sinon qu'il te +pleure presque autant que moi, et que quand +je lui ai redit tout ce dont tu m'avais chargé +pour lui, il s'est enfui de colère et en sanglotant.»</p> + +<p>Ils devaient souffrir tous les trois.—Musset +poursuit son voyage, trop navré pour écrire +encore, et Antonio est négligent. George Sand, +restée douze jours sans nouvelles, se prend à +songer à tout ce passé douloureux. Elle est +inquiète, et voici qu'elle aime d'amour son +absent. Elle a peur de l'avoir perdue, cette +âme charmante et bonne jusqu'en ses erreurs, +ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement +conquis! Où retrouvera-t-elle ces ineffables +abandons de jeunesse et de poésie! Quel +autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse +déjà redouble sa tendresse... Pendant ce carnaval +de 1834, bien triste pour elle, elle +écrit son roman de <i>Leone Leoni</i>.—On a voulu +y chercher une demi-autobiographie. Nous y +retrouvons, en effet, les cruelles alternatives +qui agitaient alors l'âme de la pauvre femme,—entre +son affectueuse estime pour Pagello +et son renaissant, son cher amour pour le +poète qu'elle avait quitté, qu'elle laissait partir +plutôt que de lui pardonner... Enfin elle reçoit, +le 15 avril, une longue lettre de Genève, et sa +joie lui dicte une lettre d'humble affection, +un cantique d'actions, de grâces:</p> + +<blockquote><p> +... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. +Oh! que je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est +bonne et qu'elle m'a fait de bien! Est-ce bien vrai que +tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu ne souffres +pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse +être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. +Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe; que +je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été +heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change +rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime, +et c'est tout<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>.... Quelle fatalité a changé en poison les +remèdes que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais +donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos +et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un +fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent +(et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je +deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, +j'entends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. +Qu'est-ce qui m'appellera à présent? qui est-ce qui aura +besoin de mes veilles? à quoi emploierai-je la force +que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se tourne +contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que +j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! ne parle +pas du mien, ne me dis jamais que tu as eu des torts +envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de +rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que +nous nous sommes quittés; mais je sais, je sens que +nous nous aimerons toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, +que nous tâcherons, par une affection sainte, +de nous guérir mutuellement du mal que nous avons +souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous +connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse +et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un +matin, nous serions restés frère et soeur. Nous savions +que cela nous convenait, nous nous étions prédit les +maux qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après +tout? nous avons passé par un rude sentier, mais nous +sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous +reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous +connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle +découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse +nous dégoûter l'un de l'autre? Tu m'as reproché, dans +un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te +donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et +maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose +de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces +plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux +que tu retrouveras ailleurs. Au moins, tu ne te souviendras +pas de moi dans les bras des autres femmes. +Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de +prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton +vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque +chose de mieux que tout cela; car le sentiment qui +nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut se +comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra +jamais rien. Tant mieux, nous nous aimerons et nous +moquerons de lui. (<i>Lettre des 15-17 avril</i>.) +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> Ici trois lignes supprimées à l'encre.</blockquote> + +<p>Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise, +la lettre de Genève, nous trouvons tout entier +le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère +et la charmante fantaisie de son esprit. En +voici un fragment qui éclairera mieux que +tous les commentaires cette âme de génie, si +noble et si faible à la fois, si nativement généreuse:</p> + +<blockquote><p> +... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de +ces deux mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu +as bien des choses à me dire. Dis-moi surtout que tu +es tranquille, que tu seras heureuse. Tu sais que j'ai +très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir écrit. +Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je +que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des +fois dans ces tristes nuits d'auberge? Ce serait me +vanter d'être une brute, et tu ne me croirais pas. Je +t'aime encore d'amour, George. Dans quatre jours, il y +aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne parlerais-je +pas franchement? A cette distance-là , il n'y a plus +ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais +auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je +suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur +mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont les plus +douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis +tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue +qui te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi +clair dans mon coeur que lui dans son orbite. Je n'ai +pas voulu t'écrire avant d'être sûr de moi. Il s'est passé +tant de choses dans cette pauvre tête! De quel rêve +étrange je m'éveille!</p> + +<p>Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant +les boutiques; un gilet neuf, une belle édition d'un +livre anglais, voilà ce qui attirait mon attention.</p> + +<p>Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant +d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? +C'était là l'homme que tu voulais aimer! Tu avais +dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais depuis +dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là +le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! +Mon pauvre George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu +si malheureux! Et quels malheurs plus terribles n'ai-je +pas été encore sur le point de te causer! Je le verrai +longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles, +qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te +verrai longtemps dans cette chambre funeste, où tant de +larmes ont coulé! Pauvre George, pauvre chère enfant! +Tu t'étais trompée. Tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais +que ma mère.</p> + +<p>Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, +dans leur sphère élevée, se sont reconnues +comme deux oiseaux des montagnes; elles ont volé +l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été trop forte. C'est +un inceste que nous commettions.</p> + +<p>Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau +pour toi, du moins dans les derniers temps. Je t'ai +fait beaucoup souffrir. Mais, Dieu soit loué, ce que je +pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon +enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes +sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme +dont le coeur est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui +combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes +larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas +dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de +toi la main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait +peut-être, en te quittant, la chose la plus simple du +monde, mais je l'ai faite. Mon coeur se dilate malgré +mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges compagnons: +une tristesse et une joie sans fin.</p> + +<p>... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper +de tes affaires. Que mon amitié ne te soit jamais +importune. Respecte-la cette amitié plus ardente que +l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense à +cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me rattache +à lui. Pense à la vie qui m'attend. (<i>Lettre du 4 avril</i>.) +</p></blockquote> + +<p>George était donc bien rassurée sur le coeur +de son poète.</p> + +<p>Elle lui dissimulait encore la pleine vérité +de ses relations avec Pagello, son installation +complète chez lui:</p> + +<p>«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me +voir une demi-heure, le matin. Pagello vient +dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il +est très occupé de ses malades dans ce moment-ci, +et son ancienne maîtresse <i>(l'Arpalice)</i> qui +s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis +qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement +malheureux...» Nous savons ce +qu'il faut penser de cette solitude de George +Sand. Mais c'était alors charité de sa part, +que de dissimuler à Musset sa vraie vie à Venise.</p> + +<p>Sur le long et triste voyage du poète, nous +ne savons d'autres détails que ceux qu'il +donne dans ses lettres. Il n'avait de regards +que pour sa douleur. Cette obsession d'une +rupture qui devait laisser à son âme un inoubliable +déchirement, ne quitta jamais sa mémoire. +Ceux qui ont prétendu, et Paul de +Musset lui-même, que le chagrin de cet amour +perdu s'était peu à peu effacé de son coeur, +négligent certains vers de lui, non point parfaits +mais précieux pour sa biographie, <i>Souvenir +des Alpes</i>, datés de 1851. Il y évoque simplement +un épisode de sa vie intérieure pendant +ce mélancolique retour en France, et on +y sent des larmes.</p> + +<p>Rappelons-en quelques strophes: ces vers +sont parmi les derniers qu'ait publiés Musset:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui,</p> +<p>Marchait le voyageur dans la plaine altérée,</p> +<p>Et du sable brûlant la poussière dorée</p> +<p>Voltigeait devant lui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Devant la pauvre hôtellerie</p> +<p>Sur un vieux pont, dans un site écarté,</p> +<p>Un flot de cristal argenté</p> +<p>Caressait la rive fleurie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là le coeur plein d'un triste et doux mystère</p> +<p>Il s'arrêta silencieux,</p> +<p>Le front incliné vers la terre;</p> +<p>L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aveugle, inconstante, ô fortune!</p> +<p>Supplice enivrant des amours!</p> +<p>Ôte-moi, mémoire importune,</p> +<p>Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pourquoi dans leur beauté suprême,</p> +<p>Pourquoi les ai-je vus briller?</p> +<p>Tu ne veux plus que je les aime,</p> +<p>Toi qui me défends d'oublier!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme après la douleur, comme après la tempête,</p> +<p>L'homme supplie encore et regarde le ciel,</p> +<p>Le voyageur levant la tête</p> +<p>Vit les Alpes debout dans leur calme éternel...</p> + </div> </div> + +<p>Après huit jours de route, il arrivait à +Paris tout plein d'Elle. A peine installé, il +s'occupait activement des affaires de son amie, +négociant la cession de son roman d'<i>André</i> à +Buloz. Il l'informait du résultat, la dissuadait +de son éternel projet de voyage à Constantinople +et lui contait sa nouvelle existence à +Paris. «Je suis arrivé presque bien portant», +disait-il.</p> + +<blockquote><p> +... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre +lente, qui me prend tous les jours au lit, et dont je ne +me vante pas à ma mère, parce que le temps seul et le +repos peuvent la guérir. Du reste, à peine dehors du +lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne +vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans +cette cervelle depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai +beaucoup souffert, et j'étais arrivé ici avec la ferme +intention de me distraire et de chercher un nouvel +amour.</p> + +<p>Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais +arrangé, avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait +mis à côté de moi une pauvre fille d'Opéra, qui s'est +trouvée bien sotte, mais moins sotte que moi. Je n'ai pu +lui dire un mot et suis allé me coucher à huit heures. +Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse +habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que +je fasse? Plus je vais, plus je m'attache à toi, et, bien +que très tranquille, je suis dévoré d'un chagrin qui ne +me quitte plus. (<i>Lettre du 19 avril</i>.) +</p></blockquote> + +<p>La vérité est que l'infortuné revenant apparut +lamentable à sa famille. «Il nous arriva, +plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de +l'avoir quittée, et malade, malade, le pauvre +enfant! m'a conté Mme Lardin de Musset. Maigre +et les traits altérés, il avait perdu la moitié de +ses cheveux; il se les arrachait par poignées. +On lui voyait des plaques chauves sur la tête. Il +avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous lui +avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle, +notre appartement dont il avait envie,—qui +donnait sur les jardins; il trouvait le papier +de sa chambre trop triste.</p> + +<p>«Il fut d'abord très sobre de confidences avec +nous. J'étais une enfant.... Nous n'osions lui +parler de rien. Ma pauvre mère avait été si inquiète<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée +de Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son +angoisse, <i>Revue de Paris</i>, article cité p. 713.</blockquote> + +<p>«Après six semaines sans nouvelles, Paul +était allé voir Buloz qui lui avait montré une +lettre de George Sand, où elle disait Alfred très +malade. Alors Paul avait songé à partir pour +l'Italie; il m'en fit la confidence. Mais notre +mère voulait savoir ce que George Sand avait +écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez +lui. Il répondit évasivement: il avait égaré la +lettre; il la lui enverrait.... Enfin, nous reçûmes +d'Alfred cette lettre navrée que Paul a +citée dans la <i>Biographie</i>.»</p> + +<p>Alfred de Musset avait écrit régulièrement +aux siens, jusqu'au milieu de février. Quand +il tomba malade, il chargea George Sand de +donner de ses nouvelles à sa mère. Il affirma +toujours qu'elle l'avait fait. Aucune de ces +lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne +parvint à destination, alors que Buloz reçut +toutes celles qu'on lui écrivait<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> On a donné cette explication: que le gondolier à qui +étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres +adressées à Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant +aux lettres à Buloz et à ses amis, George Sand les portait +elle-même à la poste....</blockquote> + +<p>La lettre si longtemps espérée du poète justifia +l'inquiétude des siens.—«Le pauvre garçon, +à peine relevé d'une fièvre cérébrale, parlait +de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la +maison. Car il voulait s'éloigner de Venise dès +qu'il aurait assez de forces pour monter dans +une voiture.</p> + +<p>«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, +une âme abattue, un coeur en sang, mais +qui vous aime encore.»</p> + +<p>«Il devait la vie aux soins dévoués de deux +personnes qui n'avaient point quitté son chevet +jusqu'au jour où la jeunesse et la nature avaient +vaincu le mal.</p> + +<p>«Pendant de longues heures, il était resté +dans les bras de la mort; il en avait senti +l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement. +Il attribuait en partie sa guérison à une +potion calmante, que lui avait administrée à +propos un jeune médecin de Venise, et dont il +voulait conserver l'ordonnance. «C'est un puissant +narcotique, ajoutait-il; elle est amère, +comme tout ce qui m'est venu de cet homme: +comme la vie que je lui dois.» Cette ordonnance +existe, en effet, dans les papiers d'Alfred +de Musset. Elle est signée <i>Pagello</i><a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie</i>, p. 125.</blockquote> + +<p>Nous savons dans quel état le poète rentra +chez sa mère. La première fois qu'il voulut +raconter les causes de son retour, il tomba en +syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier +Antonio, son domestique improvisé, fut +pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec +une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, +à qui allait manquer ce vivant souvenir d'Italie, +essaya de se distraire, et tout d'un coup reprit +sa vie ancienne.</p> + +<p>Nous avons vu comme il contait à George Sand +cette tentative d'oubli; ce n'était que pour lui +mieux confesser son incurable amour. Dans la +même lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai +Malaquais, et n'avoir pu y rester, de tristesse. +Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès +que l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà +les larmes qui arrivent.»</p> + +<blockquote><p> +... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce +ne sont pas de ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi +plutôt, mon enfant, que tu t'es donnée à l'homme que tu +aimes, parle-moi de vos joies.—Non, ne me dis pas cela. +Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. +Alors, je me sens plein de courage, et je demande au +ciel que chacune de mes souffrances se change en joie +pour toi. Alors, je me sens seul, seul pour toujours, et +la force me revient, car je suis jeune, et la vie ne veut +pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, +qu'un mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et +que le passé entier se retourne en l'entendant.</p> + +<p>Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. +Je fais ce que je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent +il ne peut plus y avoir en moi ni fureur ni colère. +Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque. C'est mon +camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai +besoin de ce regard que je trouvais à côté de moi pour +me répondre. Il n'y a là ni amour importun, ni jalousie, +mais une tristesse profonde.... +</p></blockquote> + +<p>Il parle encore à son amie de mauvais cancans +répandus contre eux dans Paris, et lui +envoie cette dernière tendresse:</p> + +<blockquote><p> +Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à +Constantinople; fais ce qui te plaît. Ris et pleure à ta +guise. Mais le jour ou tu te retrouveras quelque part +seule et triste, comme à ce Lido, étends la main avant +de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du +monde un être dont tu es le premier et le dernier +amour. Adieu mon amie, ma seule maîtresse. Écris-moi +surtout, écris-moi. +</p></blockquote> + +<p>Cette lettre a trouvé G. Sand complètement +rassurée sur le coeur de «son enfant». Sa +réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse +éperdue de la précédente: il n'est plus question +que d'amitié. Comme c'est féminin, comme +c'est humain....</p> + +<blockquote><p> +... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et +affectueuse pour moi. Oh! quelle que soit la disposition +de ton esprit, je trouverai toujours ton coeur, n'est-ce +pas, mon bon petit? Je viens de recevoir ta lettre il y a +une heure, et, bien qu'elle m'ait émue douloureusement +en plus d'un endroit, je me sens plus forte et +plus heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. +Ce qui me fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas +ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à genoux, pas encore +de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe à +ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai +vu mourant dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que +quand la nature viendra te le demander impérieusement, +mais ne le cherche pas comme un remède à +l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage +cette vie que je t'ai conservée, peut-être, par mes +veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu à +cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi être un +peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon +inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme +comme toi. Songe à ton avenir qui peut écraser tant +d'orgueils ridicules et faire oublier tant de gloires présentes. +Songe à mon amitié qui est une chose éternelle +et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort. +Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours +d'angoisse et d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens +que tu pouvais et que tu devais me préférer. +</p></blockquote> + +<p>Musset ne songe plus qu'au passé. Toute +fierté lui est devenue impossible. Bien loin +d'apaiser son amour, l'absence le lui fait tragique, +pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne +s'avoue pas à lui-même. Il aime maintenant +sa douleur avec tout son être, tout son génie. +Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée, +l'infidèle va entretenir le feu sacré, fidèlement. +Musset ne vivra plus que d'attendre le +courrier de Venise....</p> + +<p>Dans cette détresse, le pauvre enfant est du +moins sûr de son amitié; il lui écrit (30 avril) +quelle consolation il y trouve. Il a essayé vainement +de reprendre son ancienne vie:</p> + +<blockquote><p> +... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé +non pas à mes amis, mais à la vie que j'ai menée avec +eux. Cela m'est impossible de recommencer, j'en suis +sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé! Sois fière, +mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un +enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi. +Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon +amour? Rappelle-toi nos conversations dans ta cellule; +regarde où tu m'as pris, et où tu m'as laissé. Suis ton +passage dans ma vie; regarde comme tout cela est palpable, +évident, comme t m'as dit clairement: «Ce +n'est pas là ton chemin.» +</p></blockquote> + +<p>Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe +à cela, je n'ai que toi. J'ai tout nié, tout blasphémé, +je doute de tout hors de toi,... Néglige-moi, +oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas +tenue dans mes bras?...»</p> + +<blockquote><p> +... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, +quand je vais dans le monde à présent, je regarde de +travers, comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse +sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas, voilà pourquoi +je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la +lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient +vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu +m'aimais? N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit? +O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais, m'as-tu +jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le +faire pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? +Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide +la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son +heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j'abhorre, +ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être +le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es +noble et orgueilleuse. +</p></blockquote> + +<p>Il sent quelque chose en lui, maintenant +d'inconnu, de meilleur: il le lui doit, pour +avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses, +elles ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais +avoir aucune confiance dans une femme +faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison +pour ne plus vouloir chercher.»</p> + +<p>Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie +inguérissable, avec le sentiment profond de sa +faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il +en est revenu «comme abruti pour toute la +journée, sans pouvoir dire un mot à personne», +ayant volé sur la toilette de son amie un petit +peigne à moitié cassé qu'il traîne partout dans +sa poche.... Elle lui a parlé de Pagello: il lui +sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant, +il veut écrire leur roman, pour guérir son coeur, +pour faire taire ceux qui diraient du mal d'elle. +Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer. +«Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que +j'ai sur le coeur.» Puis il revient à Pagello:</p> + +<blockquote><p> +Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller +sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus +ridicule du monde que ce sentiment-là ? Je l'aime, ce +garçon, presque autant que toi. Arrange cela comme +tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse +de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je +ne voudrais pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, +mon ange, sois heureuse et je le serai. +</p></blockquote> + +<p>Tout son coeur débile et généreux est dans +cette lettre navrante. Il a si peur de la perdre +tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie.</p> + +<p>Maintenant George est forte de son empire +sur cette âme désemparée. Elle lui répond +(12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier +serrement de mains d'une amante qui le +quitte, mais l'embrassement du frère qui lui +reste».</p> + +<p>Elle l'engage à aimer une femme jeune, +belle, qui n'ait pas encore souffert. Quant à +elle, désormais, elle aspire à une vie calme. +«Ce brave Pagello qui n'a pas lu <i>Lélia</i> et qui +n'y comprendrait goutte» n'a pas ses yeux à +Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle, +quand elle fait «sa figure d'oiseau malade»:—«Je +me laisse régénérer par cette affection +douce et honnête: pour la première fois j'aime +sans passion.»</p> + +<p>Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît +moins apaisée que triste. Sa lettre est longue +comme un journal. Elle laisse couler son bavardage +maternel: elle charge l'absent de +maintes emplettes à lui expédier; elle lui raconte +qu'elle écrit son roman de <i>Jacques</i>, et que +Pagello veut traduire en italien leurs oeuvres à +tous deux....</p> + +<p>Cependant Musset, à qui n'était pas encore +parvenue cette lettre de raison, sentait se creuser, +chaque jour plus profond, le vide de son +âme:</p> + +<blockquote><p> +O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de +larmes j'ai versées! Quelle journée! je suis perdu, +vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu verses sur ma +blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux +et le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe +comme une huile bouillante sur un fer rouge. Je voudrais +être calme et fort, quand je t'écris; je me raisonne, +je m'efforce; mais quand je prends la plume, +et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller +trouver, ces trois cents lieues que je viens de faire, et +qu'il n'y a au monde que toi à qui je puisse parler de +toi. Pas un ami, pas un être! Et qui, d'ailleurs, eu serait +digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien que j'ai +un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne. +Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans +cette petite chambre, tant de jours solitaires? Et dès que +je veux t'écrire, tout se presse jusqu'à m'étouffer. Mais +je souffre, amie, et qu'importe de quoi je souffre? Tu +me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi. Figure-toi +que c'est une autre que j'aime et que c'est une +maladie que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me +dis que tu es dans un singulier état moral, entre une +vie qui n'est pas finie et une autre qui n'est pas commencée. +Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En vérité, +on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus +fort le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule +autour de moi. Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, +à baiser ton portrait, à adresser à ton fantôme des +folies qui me font frémir, je prends mon chapeau, je +vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une manière +quelconque. (<i>Lettre du 10 mai</i>.) +</p></blockquote> + +<p>Aucune distraction ne réussit à le soulager. +Il voudrait partir; il ira sans doute à Aix-les-Bains, +en juillet, pour l'attendre à son retour de +Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer +quelques mois avec toi. Si tu es avec Pietro, je +vous serrerai la main et j'irai à Naples et de +là à Constantinople, si je suis assez riche....»</p> + +<blockquote><p> +... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire +de bon. A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais +muet quand je t'ai connue. A présent, je ne le suis +plus. Mais je n'ai personne pour m'entendre, et je n'ai +encore rien dit. Tout est là . J'étends les bras dans le +vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de +bien tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner +au plaisir et un coeur tout entier à donner à l'amour. +Peut-être y en a-t-il qui accepteraient; mais moi, +accepterai-je? Où me mène donc cette main invisible +qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle. +Oui, il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me +manger le coeur, pour nourrir mon coeur. Il me faut +un corps dans ces bras vides; il faut que j'aie une +maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me +parles de santé, de ménagements, de confiance en +l'avenir: tu me dis d'être tranquille, et c'est toi, toi qui +viens de m'ouvrir les veines; tu me dis d'arrêter mon +sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je fait même +de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux +fois dans tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai +possédée? C'est toi qui as parlé: c'est toi dont la pitié +céleste m'a couvert de larmes; c'est toi qui as laissé +descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi, +je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un +libertin sans coeur, mais je n'ai commencé à être autre +chose que pendant trois matinées à Venise, et tu dormais +pendant ce temps-là .</p> + +<p>Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses +crouler sous mes pieds, plus je sens une force cachée +qui s'élève, s'élève et se tend comme la corde d'un arc.</p> + +<p>.... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me +faisaient le même effet que le vin de Champagne. Elles +me conduisaient, au sortir de la table, à la première +femme venue. Que je trouvasse là deux ou trois amis +en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare +et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure +dans ma chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, +à l'ennui, que sais-je? Et je m'endormais. J'en +étais encore là quand je t'ai connue. Mais aujourd'hui, +si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne sais +ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, +je l'étranglerais en hurlant.</p> + +<p>... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir +de pareilles réflexions ou de pareils rêves que tu +adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>? +Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi beau, +d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé +dans ton coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles +ainsi? Et j'en suis là ! Et la femme qui a écrit ces +pages-là , je l'ai tenue sur mon sein! Elle y a glissé +comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son +dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle +le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps +voudraient s'en détacher pour aller à elle et la saisir! +Toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du +monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre +nous un abîme éternel!</p> + +<p>Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence +si sage me sauve ou me perde à son gré. J'ai +horreur de ma vie passée, mais je n'ai pas peur de ma +vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a voulu que +me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai +les conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais +ce que j'ai dans l'âme ne mourra pas sans en être sorti. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> La 2e <i>Lettre d'un voyageur</i>.</blockquote> + +<p>Il dévore <i>Wertlier</i> et la <i>Nouvelle Héloïse</i>, ces +folies sublimes dont il s'est tant moqué jadis. +Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe pourtant +toujours des affaires de son amie,—et +toujours il pense à lui parler de Pagello:</p> + +<blockquote><p> +Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais +je ne puis pas; je l'aime sincèrement et de tout mon +coeur, mais je ne peux lui écrire. Il sait à présent pourquoi. +(<i>Lettre du 10 mai</i>.) +</p></blockquote> + +<p>Paul de Musset, dans la <i>Biographie</i>, expose +longuement cet état navrant de l'âme de son +frère pendant les premiers mois de son retour. +Après d'infructueux essais de distraction, dans +le monde et parmi d'anciens compagnons de +plaisir, il retombait dans son besoin farouche +de séquestration. Il subissait maintenant son +chagrin. La musique le berçait dans une amère +volupté. Certain concerto de Hummel que lui +jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de +douces soirées de Venise, l'arrachait par un +enchantement soudain à cette morne solitude. +Mais il n'y retombait que plus désespéré. Paul +de Musset a donné des fragments d'un ouvrage +inachevé de son frère, <i>le Poète déchu</i>, où cinq +ans plus tard il retraçait fidèlement ce douloureux +temps d'épreuve<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> <i>Biographie</i>, pp. 128-130.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de +mon abandon. Je m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je +regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus +saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que +toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, +tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement +triste et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que +je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai a la +douleur en désespéré. Je rompis avec toutes mes habitudes. +Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre +mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant +pour toute distraction qu'une partie d'échecs que je +jouais machinalement tous les soirs.</p> + +<p>«La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, +les insomnies cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. +Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout +ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba +sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien +du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. +Un vieux tableau, une tragédie que je savais +par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien +avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le +sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que l'expérience, +et je vis que la douleur nous apprend la vérité.</p> + +<p>«Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y +arrête avec plaisir: oui, ce fut un beau et rude moment. +Je ne vous ai pas raconté les détails de ma passion. +Cette histoire-là , si je l'écrivais, en vaudrait pourtant +bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était +brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait +quitté; j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; +n'est-ce pas en dire assez?</p> + +<p>«Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui +s'était fait en moi, mais il était bien loin d'être accompli. +On ne devient pas homme en un jour. Je commençai +par me jeter dans une exaltation ridicule. J'écrivis des +lettres à la façon de Rousseau,—je ne veux pas vous +disséquer cela.—Mon esprit mobile et curieux tremble +incessamment comme la boussole, mais qu'importé si le +pôle est trouvé? J'avais longtemps rêvé; je me mis enfin +à penser. Je tâchai de me taire le plus possible. Je retournai +dans le monde; il me fallait tout revoir et tout +rapprendre....» +</p></blockquote> + +<p>George est restée quinze jours sans répondre +à Alfred. Dans sa lettre du 21 mai, elle est +toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas, +Mme Dorval et surtout Planche auraient +tenus sur son compte. Si ce dernier, dont la +figure déplaît à Musset, a réellement parlé +bassement de lui et insolemment d'elle, elle +ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut paraître +détachée de ces misères. Et voici l'état +de son coeur:</p> + +<blockquote><p> +... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne +souffre pas, lui, il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, +il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le +coeur; il n'a pas besoin de ma force, il a son calme et +sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je +souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, +moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin +d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont +en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude +qui est habituée à veiller sur un être souffrant et +fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous +deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un +ni à l'autre! J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien +vrai que j'avais besoin d'un frère; pourquoi n'ai-je pu +conserver mon enfant près de moi? Hélas! que les +choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien +le coeur de l'homme changerait s'il entendait la +voix de Dieu! Moi, je l'écoute et il me semble que je +l'entends, et pendant ce temps les hommes me crient: +horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? Qu'est-ce? +Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore +serai-je accusée?</p> + +<p>... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive, +n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un +nouvel amour. Je le désire et je le crains, mon enfant. +Je ne sais ce qui se passe en moi quand je prévois cela. +Si je pouvais lui donner une poignée de main à celle-là ! +et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; +mais elle sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez +jamais de madame Sand, c'est une femme infâme.» +Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute heure +sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre +une parole amère. Ton souvenir est une relique +sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce +le soir dans le silence des lagunes et auquel +répond une voix émue et une douce parole, simple et +laconique, mais qui me semble si belle alors!—<i>io +l'amo!</i>—Peu importe, mon enfant, aime, sois aimé et +que mon souvenir n'empoisonne aucune de tes joies. +Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin pourtant que +je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement +de te maudire, mais de t'oublier. +</p></blockquote> + +<p>L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant +subsister en elle qu'une maternelle amitié, +l'amour, après ces longs jours de silence, s'est +aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset, +du 10 juin, témoigne d'une âme rassérénée. +Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble +n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; +il va aimer!... Mais les avances que +lui font quelques femmes ne l'attirent guère. +Il aime plus que jamais son <i>Georgeot</i>, «de +cette amitié douce et élevée qui est restée +entre eux comme le parfum de leurs amours». +Or il existe, dit-il, des <i>révélations</i>: avec saint +Augustin, il croit après avoir nié; mais il veut +trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.</p> + +<blockquote><p> +... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille +quelquefois en criant: «Que Dieu me protège, +car je vais me livrer!» Cela est beau, n'est-ce pas, et +effrayant en même temps, d'aller et de venir avec cette +pensée-là : je vais me perdre ou me sauver! Prie pour +moi, mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. +Je t'ai connue un an trop tôt. J'ai cru longtemps à +mon bonheur, à une espèce d'étoile qui me suivait. Il +en est tombé une étincelle de la foudre sur ma tête, +de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, +qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde +dans le lit où j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; +car celui qui s'en était levé n'est pas celui qui s'y était +couché.</p> + +<p>Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui +s'était desséché! Comme chaque mot, chaque chose, +chaque homme que je rencontre, fait se détendre une +fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici m'envoient +à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces +rayons se pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils +aient trouvé une issue pour s'élancer de leur antre, et +retourner, teints du sang de mes veines, dans la nature! +Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai, +aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce +pas, de se promener tout jeune dans une vieille vie? +X. <i>(Tattet)</i> est de retour. Il trouve, que <i>je lui apparais sous +un nouvel aspect</i>, voilà son mot. Du reste, je bois autant +de vin de Champagne que devant, ce qui le rassure.</p> + +<p>Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon +et loyal camarade, avec son grand coeur et ses grands +yeux? O mon petit ange, que tu es joli! Que tu m'es +cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, en +t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance, +avec amour, que je puis pleurer dans tes bras! Oh, +Dieu merci! j'ai un ami: on ne me le volera pas; il prie +pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas connue et +perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je +devais être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand +nous étions ensemble, je laissais ma stupide jeunesse +tomber lentement en poussière; mais je ne me rendais +compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais +que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais +au lendemain; je croyais qu'il serait toujours +temps; je réfléchissais et je doutais. De plus, je suis +d'une nature faible et oisive; la tranquillité de nos +jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce +temps là , Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous +deux l'éclair de l'épée flamboyante. Chose étrange, je +n'ai compris qu'il fallait faire usage de mes forces que +lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. J'avais +une telle confiance, une si misérable vanité!</p> + +<p>J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour +de moi tant de voiles bizarres! à m'ôter une partie +avec l'un, une autre avec l'autre! Je n'ai compris que +je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que je pouvais +mourir.</p> + +<p>Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse +et qu'il a tort de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de +plaisir que je ne puis le dire. +</p></blockquote> + +<p>Notre poète va décidément mieux: lui qui, +le mois précédent, écrivait à son amie n'avoir +pu se décider encore à aller voir son fils au +collège: «il a une paire d'yeux noirs que je +ne verrai pas sans douleur, je l'avoue», il +écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère +inquiète que son Maurice se porte bien: «Je +viens de le voir à l'instant et il doit sortir +avec moi dimanche.»</p> + +<p>Le 15 juin, longue lettre de George tout à +fait calme à Alfred à peu près guéri. Elle s'applaudit +de l'apaisement de son ami, de son +rétablissement corps et âme.—Pagello y +ajoute un billet de sa main pour recommander +à son malade de l'hôtel Danieli,—«qu'une +affection liera toujours à lui d'une manière sublime +pour eux deux, incompréhensible pour +les autres»,—d'éviter l'intempérance et de se +souvenir de certaine eau de gomme arabique, +qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce +sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr, +ajoute-t-elle à Alfred, que si Pagello en avait +sous la main, il en boirait une bouteille à +chaque point de son discours.»</p> + +<p>Elle a traversé une grave disette d'argent. +Musset s'est fort agité pour lui faire parvenir +ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur +est ému à la pensée qu'elle a pu souffrir de la +gène. Il songe aussi à ses angoisses de mère; +Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses +enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses +profondes qu'il a cru deviner entre les lignes +de la seconde de ses <i>Lettres d'un voyageur</i>—qu'il +vient de porter à la <i>Revue</i>.—Il est découragé, +triste, inquiet; il apparaît surtout bien +las.</p> + +<blockquote><p> +... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, +de faire trois cents lieues pour te les amener, et de +m'en revenir. Dis-moi de contracter pour toi une dette, +que je ferais de si bon coeur et que je paierais ensuite +par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans +le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au +torrent, accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce +que pour qu'elle te suive dans l'Océan.</p> + +<p>Buloz vient de m'apporter la <i>Lettre</i> que tu lui as envoyée +pour la <i>Revue</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>. Le coeur me bat si fort qu'il faut +que je t'écrive ce que j'éprouve. Mon enfant, il y a dans +la lettre un mot affreux, celui de <i>suicide</i>; quel que soit +le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée chez les +autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance. +J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, +je ne ris plus de rien. Dis-moi, mon George, mon frère +adoré, quand tu as écrit ce mot-là , était-ce seulement +l'inquiétude que tu ressentais pour ton fils, jointe au +désappointement de ne pas recevoir ce que tu attendais? +Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, +qui t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il +m'a semblé qu'une tristesse, étrangère à tout cela, dominait +les autres motifs. Buloz lui-même s'est interrompu +plusieurs fois en lisant, pour me dire: «Qu'a-t-elle +donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, +qui ne se doute de rien au monde, ne manquait pas, il +est vrai, d'ajouter: «Mais vous ne l'avez pas quittée? +Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre garçon ne +se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. +Mais il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais +bien que toute ta vie tu as pensé à la mort, que toute ta +vie t'y a poussée, que cette idée t'est familière, presque +chère; mais enfin elle ne se représente à toi avec force +que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle +naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, +aussi complète que la tienne, comme dans celle d'un +Anglais pulmonique! Je te parle franchement, mon enfant; +mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas permis +de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule +aimée des femmes, je te le jure sur mon père; si le +sacrifice de ma vie pouvait te donner une seule année +de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie +éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que d'être +là , dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, +sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis +trois mois, et pour bien des années; d'avoir tout +perdu, jusqu'à ses rêves; de me repaître d'un ennui sans +fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce que c'est +que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: +qu'il faut que je souffre et que je m'ensevelisse en +silence, mais que du moins tu es heureuse, peut-être +heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos +que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu +ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne +peut avoir changé la vie qu'en bien. C'est une noble +créature, bonne et sincère; il t'est dévoué, j'en suis +sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne pas lui rendre +le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être +aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, +que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter +Venise, ma force pour y venir, pour y rester. Mais, +hélas! je n'en suis pas à apprendre aujourd'hui quel +hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent répété: +le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit +de crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, +est-ce l'absence du désir? Est-ce de se sentir tous les +atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce +dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se +trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre? +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> Publiée dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 juillet 1834.</blockquote> + +<blockquote> +<p>... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne +au pied de mon lit retrouver ma douleur courageuse +et résignée, afin que l'idée de ton bonheur éveille +encore un faible écho lointain dans le vide où je suis, +et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu +de tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, +si Dieu n'existe pas, ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi +de te parler avec cette franchise; pardonne-moi +de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je suis +muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi +un peu de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car +la mort se repent de m'avoir manqué là -bas, quand tes +soins et tes veilles l'ont écartée de moi. Adieu, je n'en +puis plus! <i>(Lettre du 46 juin</i>.) +</p></blockquote> + +<p>George rassure cet ami trop vite inquiet: son +idée de suicide, ce spleen toujours prêt à se +réveiller au contact d'une contrariété ou d'un +affront, «la suivra toujours probablement sans +lui faire aucun <i>bobo</i>, car elle n'a ici aucun +chagrin de coeur». Son Pagello est un ange; +ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un +mois elle reverra ses enfants... Elle ajoute +comme glose à cet exposé de sa tranquillité: +«Tu as donc bien raison de dire que mon bonheur +a pris sa source dans tes larmes, non pas +dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, +mais dans celles de ton enthousiasme et de ton +sacrifice... Rappelle-toi que tu m'as laissé un +souvenir plus sûr et plus précieux que tous +les souvenirs de la possession,» <i>(Lettre du +26 juin</i>.)</p> + +<p>La dernière lettre de Musset adressée à +Venise, le 10 juillet, a été détruite «parce +qu'elle contenait une confidence». On en a +gardé du moins quelques lignes relatives au +retour attendu de George avec le «bon docteur», +et ce trait qui nous prépare a la rencontre +des amants:</p> + +<p>«—Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que +«Mme Sand soit <i>une femme adorable</i>?» Telle +est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait +l'autre jour. La chère créature ne me +l'a pas répétée moins de trois fois pour voir si +je varierais mes réponses.—«Chante, mon +«brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me +«feras pas renier, comme saint Pierre.»</p> + + + +<p>VII</p> + +<p>Apres cinq mois de vie commune à Venise, +George Sand et Pagello partent pour Paris. +Les dernières lignes que nous avons citées du +naïf journal du docteur nous signalent chez +eux un état d'âme assez mélancolique, sans le +trop préciser. De George Sand elle-même nous +n'apprendrons rien: nous savons qu'elle n'avoue +jamais... Cette grande sincère—pour les +autres—s'acharne à tout dissimuler de sa +vie vraie... Déjà elle s'obstinait à réagir +contre sa légende, légende qui offensait son +âme hautaine et bourgeoise. Elle préludait à +ce rôle de <i>Matriarche</i> qui devait faire vénérer +sa vieillesse.</p> + +<p>Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne +et des petits intérêts de son honnête +amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses +enfants,—à retrouver aussi le poète qui l'avait +quittée, qui l'adorait encore, qu'elle-même +avait aimé jadis.</p> + +<p>Ce départ de George Sand avec Pagello, après +cinq mois de calme tête-à -têle, nous apparaît, +pour lui, maussade et triste, mais pour elle +libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente +de nouvelles souffrances?... Reprenons +le récit du docteur.</p> + +<blockquote><p> +J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et +je partis avec elle pour Milan sans prendre congé de +mes parents ni de mes amis, et sans dire à personne si +ni quand je reviendrais.</p> + +<p>De Milan, j'écrivis à mon père:</p> + +<p>«Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me +blâmais de vivre avec une étrangère, perdant ma jeunesse, +ruinant ma carrière, reniant publiquement ces +principes de morale chrétienne qui me furent inculqués +par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette +lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je +dédaignais de mentir avec de fausses promesses. Je te +réponds aujourd'hui de Milan: je suis au dernier stade +de ma folie et je dois le courir encore les yeux fermés, +comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour +Paris où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, +digne de toi. Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. +Toi, ne cesse pas de m'aimer et écris-moi à +Paris.»</p> + +<p>J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la +poursuis maintenant volontiers, parce que, à mesure +que je la raconte, je me sens l'âme soulagée, comme +celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes, +la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés +à Martigny, nous quittâmes la voiture et les bagages.</p> + +<p>George Sand était en costume d'homme. A dos de +mulet, nous avons franchi le col des Palmes et nous nous +sommes transportés à Chamounix, où le jour suivant +nous avons entrepris à pied l'ascension du Mont-Blanc +avec une longue caravane d'Anglais, de Français, d'Allemands +et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace, +après avoir examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur +de la glace à 400 pieds de profondeur, après nous +être réjouis de l'écho éclatant des Mortarets qui rebondissait +avec un long hululement dans cette vallée désolée, +hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles, +nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre +gentlemen anglais et un Américain poursuivre l'ascension +jusqu'aux dernières aiguilles, avec leurs guides, et +y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces jeunes +gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène +de la gelée.—Le lendemain nous revenions à Martigny +et de là nous nous mettions en route pour Genève.</p> + +<p>A mesure que nous avancions, nos relations devenaient +plus circonspectes et plus froides. Je souffrais +beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le cacher. +George Sand était un peu mélancolique et beaucoup +plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement +en elle une actrice assez coutumière de telles farces, et +le voile qui me bandait les yeux commençait à s'éclaircir. +Nous visitâmes Genève, marché de manufactures en or +et en argent et en horlogerie. Mais ce qui me procura +un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter pleinement +aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout +d'abord le lac: il la côtoie d'une onde si limpide +qu'on en peut voir les poissons frétiller à O pieds de +profondeur, comme si on les avait dans la main. De +plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont un pays +enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que +vous avez l'intention de le visiter, puis parce que +Voltaire et spécialement Rousseau les ont dépeints, +comme personne ne les dépeindra plus. Après six ou +sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, +et, par le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes +à Paris. A la station, George Sand trouva un de +ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui l'accompagna +chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue +des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième +étage à 1 fr. 50 par jour. +</p></blockquote> + +<p>La présence de Pagello allait être importune. +Dans sa bonté, George Sand n'avait osé +lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui +avouer l'affaiblissement de son amour.</p> + +<p>Une mélancolie sans issue s'emparait du +pauvre Italien, doublement exilé, dès son installation +à Paris.</p> + +<p>La vie monotone et bourgeoise endurée cinq +mois à Venise, autant que cette étrange correspondance +entretenue avec Musset,—et toujours +exaltée, malgré l'espèce de lassitude que +nous y avons constatée dès le mois de juin,—avaient +préparé ce refroidissement graduel dans +les relations de Lélia avec le docteur Pagello.</p> + +<p>A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir +Musset. Pagello dut y consentir, s'y résigner, +et il en eut d'amers tourments. L'instinctive +générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser +ces deux tristesses. Mais tous trois étaient +malheureux.</p> + +<p>Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour +à Paris, Pagello ne prononce pas le nom de +Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on +soupçonner, entre les lignes, qu'il connut +ces cruelles divinations de la jalousie dont +l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite.</p> + +<p>Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de +corps et d'esprit, je me laissai tomber sur une chaise, +et les coudes appuyés aux genoux, le front dans les +mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec +peu d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une +amitié mal assurée. Elle succède en toi à une passion +mal éteinte, en George Sand à un caprice satisfait et +fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs solitaires? +Alors, machinalement, je me levai, et machinalement +j'ouvris ma malle pour en tirer quelques vêtements; +et, tout en soulevant mon linge, je découvris +un paquet que je connaissais bien, que je saisis et +décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de +ma mère. Je le couvris de baisers et le plaçai sur une +armoire qui faisait face au petit lit; ainsi je pouvais le +voir toujours. Et je restai longtemps à le contempler. +Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut +mon âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu +retourneras dans ta patrie et tu y passeras des jours +honorés et tranquilles; ta conduite à venir tirera des +enseignements de tes erreurs passées; garde toujours +dans ton esprit les principes que ta mère t'a fait sucer +avec le lait;—toutes les joies terrestres qui iront +contre ces préceptes te rendront malheureux.»</p> + +<blockquote><p> +J'entendis frapper doucement à la porte de ma +chambre; j'ouvris... C'était George Sand avec M. Boucoiran, +qui venaient me chercher pour me mener dîner +comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha +âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus +presque dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. +J'allai donc dîner chez George Sand qui m'offrait la plus +gentille hospitalité. Elle me proposa comme ami, presque +comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait partir +avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour +suivant, et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne +pas la suivre. La Sand voyait toute la singularité de ma +position, tous les sacrifices que j'avais faits à son amour: +ma clientèle perdue, mes parents quittés et moi exilé +sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait +fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille +et presque sérieux. Le colloque spirituel que je +venais d'avoir avec ma mère m'avait rendu une paix +que je ne connaissais plus depuis longtemps. Cette +femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en +avait perdu le secret. Au milieu même de ses égarements +tous consécutifs d'un premier faux pas, elle +gardait un coeur de femme tendre, compatissant, +industrieux pour les malheureux et intrépide pour le +sacrifice... +</p></blockquote> + +<p>Donc, à peine arrivée, presque indifférente +soudain pour l'infortuné Pagello, George Sand +revoit le poète. Et tous deux sont repris par +leur ancien amour. La présence de l'Italien, la +fâcheuse rumeur du monde ne troublent pas +cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant +ils ont retrouvé l'amertume. Quinze +jours fiévreux et cruels, quinze jours seulement +s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable +a surgi, poignant, chez Musset. Il souffre +trop, veut partir.</p> + +<blockquote><p> +... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et +j'ai reçu le dernier coup.</p> + +<p>J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de +luttes et de souffrance. Je vais mettre une seconde fois +la mer et la montagne entre nous. Ce sera la dernière +épreuve: je sais ce qu'elle me coûtera; mais mon père +de là -haut ne m'appellera pas lâche quand je paraîtra; +devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. J'attendrai +de l'argent là -bas, et si Dieu le permet, je +reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France. +Je t'ai vue heureuse; je t'ai entendue dire que tu l'étais. +Il m'eût été doux de rester votre ami, et que la douce +joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma douleur. +Mais le destin ne pardonne pas.</p> + +<p>... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une +journée entière. Je pars aujourd'hui pour toujours; je +pars seul, sans un compagnon, sans un adieu. Je te +demande une heure et un dernier baiser. Si tu crains +un moment de tristesse, si ma demande importune +Pierre, n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne +m'en plaindrai pas. Mais si tu as du courage, reçois-moi +seul, chez toi ou ailleurs, où tu voudras. Pourquoi +craindrais-tu d'entendre hautement la voix solennelle de +la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a +murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de +ma pauvre valse? Ne pense pas retrouver jamais en moi +ni orgueil offensé, ni douleurs importunes. Reçois-moi +sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du présent, ni +de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un +tel et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes +qui ont souffert, deux intelligences souffrantes, deux +aigles blessés qui se rencontrent dans le ciel, et qui +échangent un cri de douleur avant de se séparer pour +l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme +l'amour céleste, profond comme la douleur humaine. +O ma fiancée! Pose-moi doucement la couronne d'épines +et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera +ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus! +</p></blockquote> + +<p>La demande a été accordée; Musset va revoir +son amie une dernière fois. Il sera fort: +sa résolution de partir est irrévocable.</p> + +<blockquote><p> +...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce +n'est pas le désespoir qui agit en moi. C'est moi qui +le sens, qui le calcule et qui agis sur lui. Je t'en prie, +pas un mot là -dessus, et ne crains pas qu'il m'échappe +rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve. +Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour +que j'aurai de ma vie. Je te le dis franchement et +hautement, parce que j'ai raisonné avec cet amour-là , +jour par jour, minute par minute, dans la solitude et +dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est +invincible, mais que tout invincible qu'il est, ma volonté +le sera aussi. Ils ne peuvent se détruire l'un par +l'autre; mais il dépend de moi de faire agir l'un plutôt +que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à tout +cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué +de le voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là +est sortie. Ne t'en afflige pas surtout, et sois sûre qu'il +n'y a pas dans mon coeur une goutte d'amertume. +</p></blockquote> + +<p>Il compte aller à Toulouse, puis chez son +oncle Desherbiers, qui est sous-préfet de Lavaur; +de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne.</p> + +<p>Mais elle hésite maintenant à accepter ce +rendez-vous. Suprême coquetterie de femme, +ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus; +il supplie:</p> + +<blockquote><p> +C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? +Revoyons-nous, je t'en donnerai. Parle ou ne parle +pas; les lèvres des hommes n'ont pas de parole que je +ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne +crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position +n'est pas changée. Mon amour-propre, dis-tu? +Écoute, écoute, George: si tu as du coeur, rencontrons-nous +quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin des +Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est +là que je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans +arrière-pensée; écoute-moi te jurer de mourir avec +ton amour dans le coeur, un dernier baiser, et adieu! +Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce triste +soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret. +C'était à un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, +non, George, c'est à un ami.</p> + +<p>C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme +à qui tu parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette +vie de misères et de souffrances, Dieu m'accorde peut-être +la consolation de t'être bon à quelque chose. Sois-en +sûre, oui, je le sens là , je ne suis pas ton mauvais +génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je +destiné à te rendre encore une fois le repos.</p> + +<p>Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement +des portes éternelles. Et puis, avoir tant souffert +pendant cinq mois, partir pour souffrir plus encore, +partir pour toujours, te savoir malheureuse quand j'ai +tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah! +c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, +qu'ai-je donc fait? +</p></blockquote> + +<p>Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est +malheureux. Elle répond à son amant:</p> + +<blockquote><p> +Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet +et il n'a pas tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien +que cela me fait du mal. Est-il possible, mon Dieu, que +cela ne m'en fasse pas? Mais je pars pour Nohant, moi, +je vais passer là les vacances avec mes enfants. Je ne +veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je <i>lui</i> ai tout +dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie +sans lui une dernière fois et que je te décide à rester, +au moins jusqu'à mon retour de Nohant. Viens donc +chez moi, je suis malade pour sortir et il fait un temps +affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai donc +perdue, puisque tu souffres auprès de moi! +</p></blockquote> + +<p>Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine: +«Elle dépérissait, en effet, de chagrin. +Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère, +au ridicule de la situation: «Du moment +«qu'il a mis le pied en France», écrit George +Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du +saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait +plus que de l'irritation quand ses deux amis +la prenaient à témoin de la chasteté de leurs +baisers: «Le voilà qui redevient un être faible, +«soupçonneux, injuste, faisant des querelles +«d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête +ces pierres qui brisent tout.» Dans son inquiétude, +il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.</p> + +<p>«George Sand contemple avec horreur le naufrage +de ses illusions. Elle avait cru que le +monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger +leur histoire d'après les règles de la morale +vulgaire. Mais le monde ne peut pas admettre +qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus +exactement, des dispensés en morale. Elle lisait +le blâme sur tous les visages, et pour qui? +grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont +elle avait honte maintenant,<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> ARVÈDE BARINE, <i>Alfred de Musset</i>, p. 75.</blockquote> + +<p>Indulgentes réflexions! George Sand n'eut +jamais honte de ses amants, tant qu'elle les aimait. +Mais après avoir transfiguré à ses propres +yeux sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier, +la voilà qui se laisse reprendre d'amour +pour Musset, au vertige de son désespoir. Et +presque fière de la mortelle emprise qu'elle +sait avoir sur le poète, elle consent à lui dire +un dernier adieu.—Cet adieu n'a pas été +aussi triste qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui +le craindre. Elle a cédé au suprême désir de +son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. +Le lendemain, Musset, qui va décidément +partir, lui adresse cette belle page triste—qu'on +est tenté de trouver... littéraire:</p> + +<blockquote><p> +Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie +avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir. +Les angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes +amères ont fait place en moi à une compagne bien +chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit +tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un +doux sourire sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec +moi. Elle porte au front ton dernier baiser. Pourquoi +craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas été aussi chaste, +aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu ne te +reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous +avons passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont +versé sur ma plaie un baume salutaire. Tu ne te repentiras +pas d'avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir +qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes les +joies futures trouveront comme un talisman sur son +coeur entre le monde et lui.</p> + +<p>Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu +hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle +est immortelle comme lui. Je ne crains plus rien, ni +n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas +réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma +soeur chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes +amis, le monde de ma jeunesse; je vais partir seul, +pour toujours, et je remercie Dieu. Celui qui est aimé +de toi ne peut plus maudire. George, je puis souffrir +encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.</p> + +<p>Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur +quoi que ce soit qui regarde ma vie; parle, dis un mot, +mon enfant, ma vie est à toi. Écris-moi d'aller mourir +en silence dans un coin de la terre, à trois cents lieues +de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu le +le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi +de pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée +de main, un mot, une larme! Hélas! ce sont là tous +mes biens. Mais si tu crois devoir sacrifier notre amitié, si +mes lettres même hors de France troublent ton bonheur, +mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas, +oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans +me plaindre, à présent, sois heureuse à tout prix. Oh! +sois heureuse, bien-aimée de mon âme! Le temps est +inexorable, la mort avare; les dernières années de la +jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières. +Sois heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier +qu'on peut l'être. Hier, tu me disais qu'on ne l'était +jamais. Que t'ai-je répondu? Je n'en sais rien, hélas! ce +n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à mort ne +renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, +de la patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste +orgueil. Rétrécis ton coeur, mon grand George; tu en +as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces +à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur, +rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs +pas sans moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as +promis devant Dieu.</p> + +<p>Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un +livre sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle, +ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette +froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté.</p> + +<p>Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, +il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J'y +poserai de ces mains que voilà ton épitaphe en marbre +plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La +postérité répétera nos noms comme ceux de ces +amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, +comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard. +On ne parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce +sera là un mariage plus sacré que ceux que font les +prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence. +Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole +du seul Dieu qu'ils adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit +que les révolutions de l'esprit humain avaient toujours +des avant-coureurs qui les annonçaient à leur siècle? +Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort +des ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir; +elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres +de son collier. Elle sera le prêtre qui nous bénira, qui +nous couchera dans la tombe, comme une mère y +couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux +chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je +terminerai ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai +un appel, du fond d'un coeur de vingt ans, à tous les +enfants de la terre; je sonnerai aux oreilles de ce +siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la trompette +des résurrections humaines, que le Christ a laissée +au pied de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis +fils de ton Père; je te rendrai les baisers de ma fiancée; +c'est toi qui me l'as envoyée, à travers tant de dangers, +tant de courses lointaines, qu'elle a courus pour venir +à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera +toujours verte, et peut-être les générations futures +répéteront-elles quelques-unes de nos paroles, peut-être +béniront-elles un jour ceux qui auront frappé avec +le myrte de l'amour aux portes de la liberté<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.*** +«Yorick», dans l'<i>Homme libre</i> du 13 avril 1877. Paul de +Musset, paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son +frère. Or, Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, +en avait déjà tiré une phrase: «Non, non, j'en jure par ma +jeunesse...» pour être placée en épigraphe de la correspondance, +quand on la publierait. Inutile d'ajouter qu'elle figure +dans la correspondance autographe—qui est en possession +de M. de Lovenjoul.</blockquote> + +<p>Cette lettre était trop résignée. Pour la première +fois, le poète considérait le prestige à +venir d'un amour qui le meurtrissait encore. +Plus humble était la plainte que lui dictaient +jusque-là ses tourments. Elle traduisait +sa souffrance sans aucun souci d'art ni de +gloire. Un désir satisfait venait-il de lui rendre +le repos et l'orgueil?... Hélas! il avait cette +femme dans l'âme plus que dans la chair....</p> + +<p>Il est parti pour Bade le 25 août. Son +voyage a duré six jours. A peine installé, il +mesure sa solitude, et tout le passé douloureux +qui reflue dans son coeur lui dicte ce poignant +cri d'amour:</p> + +<blockquote><p> +Baden, 1er septembre 1834.</p> + +<p>Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas +encore écrit. J'attendais un moment de calme; il n'y en +a plus. Je voulais t'écrire doucement, tranquillement, +par une belle matinée, te remercier de l'adieu que tu +m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma chère +amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement +de mon amour. Ah! George, quel amour! jamais +homme n'a aimé comme je t'aime! je suis perdu, vois-tu, +je suis noyé, inondé d'amour; je ne sais plus si je +vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle; +je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif +de bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être +aimée, si tu l'as jamais demandé au Ciel, oh toi, ma +vie, mon bien, ma bien-aimée, regarde le soleil, les +fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée, dis-toi cela, +autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses +amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon +sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans +nom, insensé, désespéré, perdu! Tu es aimée, adorée, +idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai +pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux +cela; et mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. +Je me soucie bien de ce qu'ils en diront. Ils disent que +tu as un autre amant, je le sais bien, j'en meurs, mais +j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent d'aimer!</p> + +<p>Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; +il n'y avait pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue +dans mes bras, ô mon corps adoré! Je t'avais pressée +sur cette blessure chérie! Je suis parti sans savoir ce +que je faisais. Je ne sais si ma mère était triste; je +crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai +rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, +je le respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse +et tranquille là -bas, tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce +que c'est d'attendre un baiser cinq mois? Sais-tu ce que +c'est, pour un pauvre coeur qui a senti pendant cinq +mois, jour par jour, heure par heure, la vie l'abandonner, +le froid de la tombe descendre lentement dans +la solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte, +comme la neige? Sais-tu ce que c'est pour un coeur +serré jusqu'à cesser de battre, de se dilater un moment, +de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante, +et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh, +mon Dieu! je le sentais bien, je le savais, il ne fallait +pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je m'étais dit +qu'il fallait revivre, qu'il fallait prendre un autre +amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, je +tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux +ma souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, +vois-tu. Tu te rétracterais que cela ne servirait à rien. +Tu veux bien que je t'aime; ton coeur le veut, tu ne +diras pas le contraire; et moi je suis perdu, vois-tu, je +ne réponds plus de rien.</p> + +<p>Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là ? Qu'est-ce +que cela me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, +tous ces Allemands qui passent sans me comprendre, +avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est que cette +chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que +la vie est charmante, la promenade agréable, que les +femmes dansent, que les hommes fument, boivent, +chantent, et les chevaux s'en vont en galopant. Ce n'est +pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie. Écoute, +George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me +dissuader: pas de consolations, de jeunesse, de gloire, +d'avenir, d'espérance, pas de conseils, pas de reproches. +Tout cela me fait penser que je suis jeune, que j'ai cru +au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me donne +envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis +pas un fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; +j'ai de la force encore. Mais de la force, mon Dieu, à +quoi sert d'en avoir quand elle se tourne elle-même +contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me fais +pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets, +je te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je +t'écris dans un moment de fièvre ou de délire, que je +me calmerai; voilà huit jours que j'attends un quart +d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire. Je le +sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des +espérances dans quelques coeurs aimants; je sais bien +qu'ils ont tous raison; n'ai-je pas fait ce que je devais? +Je suis parti, j'ai tout quitté; qu'ont-ils à dire? Le +reste me regarde. Il serait trop cruel de venir dire +à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de +mourir. Les taureaux blessés dans le cirque ont la +permission d'aller se coucher dans un coin avec l'épée +du matador dans l'épaule, et de finir en paix. Ainsi, +je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera +pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et +une petite voiture, et que tu viennes. J'aurai beau +regarder, me voilà assis devant cette petite table, +au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai +emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne +mourras pas sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, +tu pleures avec moi, tu me laisses emporter de douces +illusions. Tu me parles de nous retrouver. Tout cela est +bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra. +Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas +y frapper, n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau +de papier grand comme la main, et tu n'écriras pas +dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne sais quelles +phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels événements; +il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh +bien, tout cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire. +Je ne peux pas vivre sans toi, voilà tout. Combien tout +cela durera encore, je n'en sais rien. J'aurais voulu faire +ce livre, mais il aurait fallu que je connusse en détail +et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton caractère, +mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne +sais pas tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait +fallu que je te visse, que tu me racontasses tout cela. Si +tu avais voulu, j'aurais loué aux environs de Moulins ou +de Châteauroux un grenier, une table et un lit. Je m'y +serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou deux +fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive. +J'aurais écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il +y aurait eu là quelques beaux moments. Tu n'aurais cru +trahir personne, j'espère. Tu m'as vu mourant d'amour +dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien eu à te reprocher? +Mais tous les rêves que je peux faire sont des +chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et +les choses. Tout est bien, tout est mieux ainsi.</p> + +<p>O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque +chose. Sors un beau soir au soleil couchant, seule. Va +dans la campagne, assieds-toi sur l'herbe, sous quelque +saule vert. Regarde l'Occident et pense à ton enfant qui +va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres, +si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton +bon coeur, donne-moi une larme, et puis rentre chez +toi doucement, allume la lampe, prends ta plume, +donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi tout ce +qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un +peu.</p> + +<p>Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire +même plus que tu n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce +ne peut pas être un crime. Je suis perdu. Mais qu'il n'y +ait rien autre dans ta lettre que ton amitié pour moi, +que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de l'amour? +Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis +jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à +douze lieues de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni +plus loin; mais que j'aie une lettre où il n'y ait rien +que ton amour; et dis-moi que tu me donnes tes lèvres, +tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai eue, +et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand +j'y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent, +mes genoux chancellent. Ah! il est horrible de mourir, +il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, mon George, +ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette +lettre. Je me meurs. Adieu.</p> + +<p>A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE.</p> + +<p>O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon +George, ma belle maîtresse, mon premier, mon dernier +amour. +</p></blockquote> + +<p>Où en était George Sand, à l'heure où son +ami lui envoyait cet appel égaré?</p> + +<p>Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui +avait d'abord apaisé le poète, l'avait passionnément +exaltée. Le 29 août, elle rentrait à +Nohant, éperdue d'amour et de désespoir.—«Viens +me voir, écrivait-elle à Gustave Papet, +je suis dans une douleur affreuse. Viens me +donner une éloquente poignée de main, mon +pauvre ami...» Elle ne dissimulait point sa +blessure. Si elle guérissait, elle se réfugierait +dans l'amitié, négligée trop longtemps.</p> + +<p>Pour la première fois, ses enfants ne lui +faisaient pas tout oublier. Bientôt la vie lui +apparaissait intolérable. Et elle confiait à Boucoiran +(lettre du 31 août) des pensées de suicide: +«Vous avez dû le comprendre et le deviner, +ma vie est odieuse, perdue, impossible, et +je veux en finir absolument avant peu. Nous en +reparlerons.... J'aurai à causer longuement avec +vous et à vous charger de l'exécution de volontés +sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance... +quand je vous aurai fait connaître l'état de mon +cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi +qu'il y aurait paresse et lâcheté à essayer de +vivre quand je devrais en avoir déjà fini.» Puis +elle lui «confie et lui lègue Pagello, un brave +et digne homme de sa trempe»<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> <i>Correspondance,</i> I, p. 279.</blockquote> + +<p>Cette crise dure quelques jours. Musset qui +comptait travailler à Bade, qui avait promis à +Buloz un roman et des vers<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>, continue de se +désoler. Sa plainte du 1er septembre arrive à +Nohant. Et,—comme jadis à Venise la lettre +si longtemps attendue de Genève,—cette +vivante preuve d'un invincible amour calme la +passion de George et la guérit du désespoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> <i>Lettre</i> du 18 août.—Cf. M. Clouard, article cité, p. 730.</blockquote> + +<p>A ces doléances sublimes, attendrissantes +à force de chagrin sincère, qu'elle a +reçues de son ami, elle répond, au crayon, sur +un album,—d'un petit bois où elle se promène,—par +une lettre toute raisonnable, et sans +aucun vestige de sa folie récente. Elle lui +reproche d'exprimer de la passion et non plus +ce saint enthousiasme, cette amitié pure... +Pagello lui-même est jaloux. Il faut se séparer +tous les trois. «Ne m'aime plus: je ne vaux +plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque +tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir +de cet amour pour moi, qui te fait tant de +mal, et que tu as pourtant si solennellement +abjuré à Venise, avant et même encore après +ta maladie. Adieu donc le beau poème de +notre amitié sainte et de ce lien idéal qui +s'était formé entre nous trois, lorsque tu <i>lui</i> +arrachas à Venise l'aveu de son amour pour +moi et qu'il jura de me rendre heureuse.» +Et elle ajoute que lui-même, il a uni +<i>leurs</i> mains malgré <i>eux</i><a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> Nous avons donné le passage, <i>Introduction</i>, p. VI.</blockquote> + +<p>Cette lettre a désolé Musset, qui la lui renvoie +comme elle l'exige. Il n'a jamais vu aussi +clairement, lui dit-il, combien il est peu de +chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus +malheureuse encore qu'indifférente:</p> + +<blockquote><p> +...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien +malade, et ne crois pas que je sois moi-même de force +à t'adresser un reproche. Il faut que tu souffres beaucoup +pour que tu n'aies même plus une larme pour +moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques à la parole +qui, <i>depuis trente ans</i>, disais-tu, <i>n'a pas encore été +faussée</i>. Elle le sera donc une fois, et j'aurai perdu le +seul jour de bonheur qui me restait encore. Qu'il en +soit ce qui plaît à Dieu ou à l'Esprit du Mort. Car, à +vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne, +en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour +par jour, un nouveau coup de pierre sur la tête, c'est trop.</p> + +<p>... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en +me disant qu'un soupçon jaloux tue l'amour dans ton +coeur? Qui crois-tu donc que j'aime? Toi ou une autre? +Tu t'appelles <i>insensible, un être stérile et maudit</i>? Tu te +demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur +fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant +de quels abîmes je suis sorti. Eh! mon amie, me voilà +ici, à Baden, à deux pas de la Maison de Conversation. +Je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit pour aller +faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrais +à autant de jolies petites poupées qui ne me recevront +peut-être pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort +jolies, et qui, plus certainement encore, ne quittent pas +leur amant, parce qu'elles ne veulent pas se voir méconnaître. +Quoi que tu fasses ou quoi que tu dises, morte +ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une +autre. «<i>Aime-moi dans le passé</i>, me dis-tu, <i>mais non telle +que je suis dans le présent</i>.» George, George, tu sauras que +la femme que j'aime est celle des rochers de <i>Franchart</i>, +mais que c'est aussi celle de Venise, et celle-là , certes, +ne m'apprend rien, quand elle me dit qu'on ne l'offense +pas impunément.</p> + +<p>... Je n'ai plus rien dans la tête ni dans le coeur. Je +crois que je vais revenir à Paris pour peu de temps... Je +souffre, et à quoi bon? Ta lettre m'a fait un mal cruel. +George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais que sert de +gémir? Tu me dis que tu m'écris afin que je ne prenne +aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, +écoute, adieu, n'écrivons plus... Tout cela, vois-tu, est +horrible, au bout du compte. Tu souffres, toi aussi. Je +te plains, mon enfant; mais puisqu'il est vrai que je ne +peux rien pour toi, eh bien, alors, si notre amitié s'envole +au moment où tu souffres et où tu es seule, qu'est-ce +que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète. +Adieu. Je ne sais où je serai; n'écris pas, je ne puis savoir.</p> + +<p>Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. +O mon Dieu, toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? +Mourir sans cesse! Oh mon coeur, mon amour, je ne +t'en veux pas de cette lettre-ci; mais pourquoi m'as-tu +écrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit Dieu! +J'espérais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop! +</p></blockquote> + +<p>Pagello était allé voir Musset avant son départ +pour Baden. Il l'avait trouvé lisant une +lettre d'Elle.—George vient d'écrire à Alfred +que Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha +certaine phrase passionnée qu'il disait +y avoir surprise. Or cette phrase n'était que +dans son imagination. Musset répond à son +amie que personne n'a rien pu voir de sa lettre +tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce +sot incident, c'est «qu'elle a rompu» avec cet +homme... Mais a-t-elle bien rompu? Ne lui +parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?...</p> + +<blockquote><p> +... Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être, +et <i>Lui</i> aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager +personne. S'il souffre, lui, eh bien, qu'il souffre, ce +Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je lui rends sa leçon; +il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, le voilà prévenue, +et je te rends tes propres paroles: «<i>Je t'écris cela, +afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n'en +prisses aucune idée de rapprochement avec moi</i>.» Cela est-il +dur? Peut-être. Il y a une région dans l'âme, vois-tu, +lorsque la douleur y entre, la pitié en sort. Qu'il souffre! +Il te possède. Puisque ta parole m'est retirée; puisqu'il +est bien clair que toute celte amitié, toutes ces promesses, +au lieu d'amener une consolation sainte et +douce au jour de la douleur, tombent net devant elle; +eh bien, puisque je perds tout, adieu les larmes; adieu, +non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en t'aimant. +Mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. O mon Dieu! +Est-ce ainsi? J'en aurai profité pour le ciel. En fermant +celle lettre, il me semble que c'est mon coeur que je +ferme. Je le sens qui se resserre et s'ossifie. Adieu. +(<i>Lettre de Baden, 15 septembre</i>.) +</p></blockquote> + +<p>La fin de ce mois de septembre ne fut que +tristesses pour tous les trois. Au commencement +d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et +Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa +pensée unique restait à son amie, et son premier +soin était de lui demander de la revoir:</p> + +<blockquote><p> +Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit une lettre +bien triste, mon pauvre ange, et j'arrive bien triste +aussi. Tu veux bien que nous nous voyions. Et moi, si +je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant; la +moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire +souffrir un instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu +auras toute confiance, et tu sauras jusqu'à quel point +je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu'il n'y a plus +pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu'il s'agit +de toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te +ferai jamais de mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble; +parlons du passé ou de l'avenir, de la mort ou +de la vie, de l'espérance ou de la douleur. Je ne suis +plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi +ton heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu +voudras, quand tu auras une heure, un instant à perdre. +Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, tant mieux. +Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras +rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer. +Ton frère,</p> + +<p>ALFRED. +</p></blockquote> + +<p>—Cette utopie que tous trois auraient acceptée, +d'une amitié vaguement amoureuse, n'est +guère précisée, que dans les lettres de George +Sand. Ni Pagello, dans son journal, ni Musset, +dans ses lettres, ses romans et ses vers, ne paraissent +y avoir souscrit, aussi résolument.</p> + +<p>Pagello ne fait même aucune allusion, dans +son mémorial sincère, aux égards que son amie +prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu +revoir le poète. Bien mieux, nous n'y trouvons +mentionnée qu'une rencontre avec George Sand, +depuis leur arrivée à Paris.... Reprenons-le où +nous l'avions coupé:</p> + +<blockquote><p> +—Nous en étions à prendre congé l'un de l'autre +pour nous revoir dans trois mois, mais elle croyait que +peut-être nous ne nous reverrions plus et, sans manifester +ce doute qui dans ce moment lui était pénible, elle +redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant +de ne pas abandonner aussitôt l'occasion que je trouvais +à Paris de cultiver les études de ma profession. +Aucune mère n'aurait parlé avec une affection plus +raisonnée. J'en fus touché au fond de l'âme.</p> + +<p>Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent +que j'avais pu et vendu quelques objets précieux. De +plus, j'avais expédié d'avance à Paris quatre tableaux à +l'huile de Zucarelli pour les vendre et pouvoir demeurer +quelques mois dans la capitale de la France.—George +Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: «Les +tableaux partiront avec moi demain pour la Châtre où +un amateur de mes amis en fera sûrement l'acquisition, +aussi je te prie de me laisser le soin de cette affaire et +de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent +Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t'en comptera +l'argent.» Je répondis à tout cela par une poignée +de main qui fut comprise comme le plus éloquent discours. +Le matin suivant, Boucoiran frappait à ma porte +et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat de +l'Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour +tous les grands hôpitaux de Paris. Ayant visité l'Hôtel-Dieu +et ensuite la Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui +m'accueillit avec grande courtoisie, j'allai avec mon Mentor +faire une visite d'un autre genre à M. Buloz, Savoyard, +directeur de la <i>Revue des Deux Mondes</i>. Boucoiran +portait un gros paquet et il le lui remit; c'était le second +volume de <i>Jacques</i>, écrit chez moi à Venise. «Elle est +donc arrivée? dit Buloz.—Oui, répondit Boucoiran,—Depuis +quand?—Depuis deux jours.—Cette diablesse +de femme me fait devenir fou; voici un volume que +j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'était +entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien.» +Boucoiran sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme +une statue; pendant ce temps-là , je me détournai pour +regarder quelques estampes qui ornaient la pièce, et +Boucoiran dit quelques mots à l'oreille de Buloz; après +quoi celui-ci, qui m'avait à peine remarqué, prit ses +lunettes et, me regardant avec discrétion et courtoisie +du seul oeil qui lui restait, me fit les plus gracieuses +questions, les offres les plus courtoises, et finit par me +donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en +qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle +que ce fût. Je la mis dans ma poche en le remerciant; +puis je pris congé, en souriant de mon importance littéraire. +La carte équivalait à une nomination de journaliste.</p> + +<p>Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que +des deux mondes où rayonne son fameux journal. Ici +je ne puis m'abstenir de signaler ce qui me fut le plus +agréable: qu'il m'ait offert de travailler à sa revue, me +sachant collaborateur de George Sand pour les <i>Lettres +d'un voyageur</i>. Il me donna de curieux éclaircissements +sur le groupe littéraire qu'il présidait. Je lui reconnus +un tact très fin, des manières franches, un excellent +coeur et un rare bon sens.</p> + +<p>... Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable +imprésario d'opéra. Il a ses ténors, ses <i>prime donne</i>, ses +<i>contralti</i>, ses basses, ses secondes parties et ses choeurs, +c'est une joie que de voir cet homme s'agiter avec sa +<i>virtuose canaille</i> et suivant les convenances particulières +de chacun. Ils sont excellemment payés selon leur catégorie, +mais ils sont presque tous en dette de travaux.</p> + +<p>La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de +billets, de sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, +de l'argent, de l'argent, et cela contre la seule garantie +de l'argument d'un article, d'une histoire, d'un récit +encore gisant dans l'esprit de l'auteur,—qui promet +de le livrer dans quinze jours, un mois, un an.... Je me +suis convaincu qu'en général il vaut mieux connaître de +loin les célébrités littéraires: j'ai su des choses à confondre, +sur la vie privée de ces monstres de grands +hommes. Figurez-vous Chateaubriand, le plus grand, le +plus moral des poètes français de ce siècle: il joue et +il perd dans une nuit, par anticipation, une édition nouvelle +de ses oeuvres.... Il se fait bâtir une maison délicieuse, +tout incrustée de marbres rapportés de Grèce: +il la perd également au jeu.</p> + +<p>Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamartine?... +Je vous dis qu'à peu près tous sont dans le même +genre.</p> + +<p>Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas +depuis longtemps. Boucoiran fut mon mentor et mon +ange tutélaire. Huet, Lisfranc, Amussat, trois illustres +médecins, me prodiguèrent les amabilités et m'aidèrent +à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences médicales. +Et de funestes pensées survenaient pour me travailler +l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je +passais dans la solitude de ma chambrette, le portrait +de ma mère m'inspirait des paroles d'inexprimable consolation +et je trouvais le courage de défier ma pauvreté +et mon ténébreux avenir.</p> + +<p>Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait +la vente de mes tableaux pour 1500 francs. Je +crus être devenu un Rothschild, et dans l'extase de la joie +je courus me procurer une boîte d'instruments de chirurgie +avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un +nouvel envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours +après, me mit en mesure de vivre sobrement pendant un +mois encore, réservant les 500 francs supplémentaires +qu'elle-même devait m'apporter pour retourner à +Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme, +amena le jour redouté et désiré par moi du retour de +la Sand à Paris. J'eus d'elle les autres 500 francs, je préparai +mon bagage, et, deux jours après, j'allai chez +George Sand où Boucoiran m'attendait. Nos adieux +furent muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. +Elle était comme perplexe: je ne sais pas si elle +souffrait; ma présence l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet +Italien qui, avec son simple bon sens, abattait la sublimité +incomprise dont elle avait coutume d'envelopper +la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait connaître +que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités +excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette +connaissance de ma part ne pouvait que lui donner du +dépit, ce qui me fit abréger, autant que je pus, la visite. +J'embrassai ses enfants et je pris le bras de Boucoiran +qui m'accompagna et me laissa au point où vous m'avez +trouvé. +</p></blockquote> + +<p>Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu +que la situation était insoutenable. Un invincible +renouveau d'amour avait surgi pour George +Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé +d'estimer, d'aimer peut-être Pagello, dans ce +coeur double par générosité qui ne pouvait se +résoudre à sacrifier l'un ou l'autre, les faisant +tous deux malheureux. «Tout de moi <i>le</i> blesse +et l'irrite, écrivait-elle au poète, et, faut-il te +le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce +que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de +ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, il n'a +plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour. +Je le verrai s'il est encore à Paris; je vais y +retourner dans l'intention de le consoler; me +justifier, non; le retenir non.... Et pourtant +je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet +homme généreux, aussi romanesque que moi et +que je croyais plus fort que moi.»</p> + +<p>Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu +d'Alfred Tattet, l'ami de Musset, qui, à +Venise, était devenu un peu son ami. Il lui +avait écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait +de le revoir et de l'embrasser. Ils se rencontrèrent, +Pagello lui ouvrit son coeur simple, et +à la veille de retourner à ses lagunes, il lui +adressa ce billet d'adieu: «Mon bon ami, +avant de partir, je vous envoie encore un baiser. +Je vous conjure de ne souffler jamais mot de +mon amour avec la George.—Je ne veux pas +de vengeances.—Je pars avec la certitude +d'avoir agi en honnête homme.—Ceci me fait +oublier ma souffrance et ma pauvreté.—Adieu, +mon ange.—Je vous écrirai de Venise.—Adieu, +adieu.»</p> + +<p>Il vécut tranquille à Venise, considérant de +loin le sillage de gloire qui suivait à travers le +siècle celle qui avait été son amie d'un jour. Des +relations cordiales mais lointaines s'établirent +entre George Sand et lui. «Jeunette encore, +m'écrit Mme Antonini, quand je m'exerçais dans +la langue française, il me souvient d'avoir écrit +sous la dictée de mon père à George Sand, et +que celle-ci fut toujours des mieux disposées +pour tous ceux que lui recommandait son ami +Pagello, parmi lesquels Daniel Manin.»—Les +plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours +devant son impérieux besoin d'amitié: sa +bonté d'instinct, comme son génie, étaient des +forces de la nature.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Musset n'a pas attendu le départ de Pagello +pour revenir à George Sand. Entièrement repris +par elle, repentant, généreux, séduisant et +soumis, il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut +s'en passer.</p> + +<p>Telle est l'emprise de l'amour sur tout son +être que, devant la chère présence, il ne s'appartient +plus. Dominée par une impatience de jouir +profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant +perdu consumé d'incurable tendresse, +s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion +du sentiment qui règne sur sa vie. La +volonté n'existe plus en lui que pour l'amour. +Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait +unique de son coeur, y met une détresse +constante. Impétueux, même imprudent, pour +sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste +plus faible qu'une femme. Un sentiment inné +de l'honneur, du devoir, guide toujours son +âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne +retient plus sa pensée; mais plus rien, hors son +espérance, ne lui fait estimer la vie.</p> + +<p>Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé +sa maîtresse. Un long bonheur est-il +possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut +s'abolir, va sans tarder empoisonner leurs +joies.</p> + +<p>Écoutons la femme se plaindre, pardonner, +pleurer, s'égarer.... et se donner raison:</p> + +<blockquote><p> +J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient +dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu +me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme +un droit. En sommes-nous déjà là , mon Dieu! Eh bien, +n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le voulais +hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. +Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit +pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans +moi tu étais perdu. Et encore une fois, j'ai été assez +folle pour vouloir te sauver; mais tu es plus perdu +qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre +moi que tu tournes ton désespoir et la colère.</p> + +<p>.... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur +a été chaste comme la fraternité réelle, et à présent +que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas m'arracher +ces voiles dont j'ai vis-à -vis de Pierre et vis-à -vis +de moi-même le devoir de rester enveloppée. Crois-tu +que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller, +je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon +goût de m'interroger sur toi?—Mais tu n'es plus mon +frère, dis-tu? Hélas! hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances +à reprendre ce lien fatal! Ne t'ai-je pas dit +tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu souffrirais +de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, +tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus +qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme +une proie? Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons +être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et +perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu +à me reprendre et à me garder? Je ne voulais +plus aimer, j'avais trop souffert. Ah! si j'étais une coquette, +tu serais moins malheureux. Il faudrait te +mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai +jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire +croire? C'est parce que j'ai été sincère que tu es au +supplice<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs +Lettres n'est datée.</blockquote> + +<p>Dès la première reprise la pauvre femme +était blessée; mais elle songeait à Venise et +sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa +rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait +soudain le désespoir. Et en même temps qu'elle +lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre +amant lui demandait pardon.—Qu'a-t-il pu +dire! Quelle triste folie! Il ne sait donc pas être +heureux!...—Elle veut rentrer à Nohant?... +Est-ce possible que tout soit fini!—Ecoutons +ce touchant désespoir.</p> + +<blockquote><p> +.... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable +envers toi! Que de mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le +sais: et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma +bien-aimée, que je suis un malheureux, que je suis fou, +que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher +ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis +un mot qui m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne +sais pas sourire, je ne sais pas te dire que mille larmes, +que mille affreux tourments, que les plus affreux malheurs +peuvent tomber sur moi, que je peux les souffrir, +et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de +toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant, +mon âme! Je t'ai poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais +passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre +qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire, +à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a +de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être +pour moi un enfant chéri, que je bercerais doucement. +O George, George! Écoute, ne pense pas au passé, non, +non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas. +Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie, +attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. +Laisse faire le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te +revoir pendant huit jours, pendant un mois, que sais-je? +A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre raison n'y tient +pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un fou +misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence +pendant un temps; tu n'es pas assez forte toi-même +pour m'aimer encore. Et moi, et moi, je t'aime +tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit je vais passer! +Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta grand'-mère, +de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant. +Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais +ce que je dis, je suis au désespoir. Je t'ai offensée, +affligée; je t'ai fatiguée; comme je t'ai quittée; oh, insensé! +Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai cru que j'allais +tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon +à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans +le coeur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là ! +Pense au bonheur! Hélas, hélas, si l'amour l'a jamais +donné! George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, +non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis seulement: +<i>J'attendrai</i>. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept +mois que j'attends, je puis en attendre encore bien +d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon +enfant, crois-y, ou j'en mourrai. +</p></blockquote> + +<p>Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné; +mais le voici malade. «—J'ai une fièvre de cheval.... +Comment donc faire pour te voir?» Il +est chez sa mère. Papet ou Rollinat pourraient +entrer d'abord, puis l'introduire, elle, «quand +il n'y aurait personne».</p> + +<p>George Sand a entendu l'appel de «son pauvre +enfant»; elle ira le soigner si sa mère ne s'y +oppose. Mais comment s'y prendre? «—Je +peux mettre un tablier et un bonnet à Sophie. +Ta soeur ne me connaît pas; ta mère ferait +semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais +pour une garde. Laisse-moi te veiller +cette nuit, je t'en supplie.»—Mme Lardin de +Musset m'a conté que George Sand était venue, +en effet, sous le costume de sa servante et +qu'elle avait veillé son frère maternellement.</p> + +<p>Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer +des relations qui brûlaient sa vie. Ne +parvenant pas à le persuader, il cessa de le voir. +Musset n'aimait point les observations; il tenait, +néanmoins, à l'affection de son vieil ami. +Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred Tattet: +«J'apprends que j'ai été la cause indirecte et +très involontaire d'un différend entre vous et +Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût ainsi, +et l'engage à venir causer.—Vraisemblablement, +Tattet invoqua des prétextes pour ne pas +s'y rendre, et Musset en eut du dépit.</p> + +<p>Mais on clabaudait sur la réconciliation des +deux amants. Gustave Planche recommençait +les potins de l'été. Musset le provoqua en duel.</p> + +<p>Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique:</p> + +<blockquote><p> +Monsieur,</p> + +<p>Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous +auriez tenu sur mon compte des propos d'une nature +telle que je ne peux ni ne veux les laisser passer.</p> + +<p>Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin +de lui donner la suite qui me conviendra.</p> + +<p>Je vous salue.</p> + +<p>Vicomte ALFRED DE MUSSET.</p> + +<p>Quai Malaquais, n° 19. +</p></blockquote> + +<p>Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit +(10 novembre) qu'il se contentait de son désaveu. +Nous voilà informés que Musset habitait +alors chez George Sand; ils étaient pleinement +réconciliés.</p> + +<p>Ce bonheur fut encore de peu de durée. +Ecoutons les pauvres amants se lamenter sur +leur impuissance à conserver la paix:</p> + +<p><i>De Lui à Elle</i>: Le bonheur, le bonheur, et la Mort +après, la Mort avec. Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. +Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! Oui, par Dieu, +heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi +les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, +sinon pour te verser ma vie, pour que tu la boives sur +mes lèvres.</p> + +<p>Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt. +Viens, dès que tu pourras. Viens pour que je me mette +à genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer, +de pardonner!</p> + +<p>Ce soir! ce soir!</p> + +<p>6 heures.</p> + +<p><i>D'Elle à Lui</i>: Pourquoi nous sommes-nous quittés si +tristes? nous verrons-nous ce soir? pouvons-nous être +heureux? pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui, +et j'essaye de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a pas +de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, tu +t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! +mon enfant! nous nous aimons, voilà la seule chose sûre +qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous +ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous +aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La +mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... +Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois si +je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et moi avec toi; +penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il +l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où +l'effroi est plus fort que l'amour...</p> + +<p>...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous +deux peut-être, ou bien la solitude et le désespoir pour +moi seule. Dis-moi, crois-tu pouvoir être heureux ailleurs? +Oui, sans doute, tu as vingt ans et les plus belles +femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent +t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de +bien, et le beaucoup de mal que je t'ai fait.</p> + +<p>...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une +chose, c'est d'essayer de te rendre heureux. Mais il te +faudrait de la patience et de l'indulgence pour quelques +moments de peur et de tristesse que j'aurai encore +sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge. +Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi +qu'il arrive, sache que je t'aime et t'aimerai.</p> + +<p><i>De Lui</i>: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu +m'aimeras, c'est de la folie. Je n'en aurai jamais la +force. Écris-moi un mot. Je donnerais je ne sais quoi +pour t'avoir là . Si je puis me lever j'irai te voir.</p> + +<p><i>De Lui</i>: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô +mon George. C'est donc ainsi, je t'aime pourtant. +Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu mes lèvres, +mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu!</p> + +<p>Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre +homme.</p> + +<p><i>D'Elle:</i> Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous +jouons. Mais notre coeur et notre vie seront l'enjeu et +ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l'air. +Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle +ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!... +Elle songe réellement à ramener Musset +dans cette forêt de Fontainebleau où ils furent +si heureux jadis. Une amie qu'elle a là -bas, +Rosanne Bourgoin, leur sera l'apaisement souhaité. +Mais non! Il faut se séparer une fois +pour toutes. Il faut s'en donner le courage.—Une +fatalité pesait sur cet amour: tous deux se +débattaient dans une détresse invincible.</p> + +<p>Descendez, descendez, lamentables victimes, +Descendez le chemin de l'enfer éternel...</p> + +<p>Le poète comprit que la situation était sans +issue. Excédé de cette passion épuisante, il +résolut de partir.—Le l0 novembre, il l'annonce +à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas +le courage d'attendre son départ à elle. Il veut +néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux +lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir.</p> + +<p>Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet +dont il sait l'influence si redoutée de Celle qu'il +veut fuir: «Tout est fini.—Si par hasard on +vous faisait quelques questions, si peut-être on +allait vous voir pour vous demander à vous-même +si vous ne m'avez pas vu, répondez purement +que non et soyez sûr que notre secret +commun est bien gardé de ma part<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>...» Et il va +en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un +de ses parents.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.</blockquote> + +<p>De son côté, George Sand est partie pour +Nohant. Elle y éprouve comme lui un sentiment +de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a +su la rupture, l'en félicite et elle lui répond: +«Je ne vais pas mal, je me distrais et ne retournerai +à Paris que guérie et fortifiée... Vous +avez tort de parler comme vous faites d'Alfred. +N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et +soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et +moi<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine, +p. 84.</blockquote> + +<p>Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais +voici que George se reprend à l'aimer,—comme +elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris pour +le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent +s'empare de la pauvre femme. Elle va payer +toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise.</p> + +<p>Dans son égarement, elle coupe sa chevelure +et l'envoie à Musset. Le poète touché va +se rendre: ses amis le retiennent et triomphent +encore. Alors elle a recours à Sainte-Beuve.</p> + +<p>Mais cette obstination à se torturer fatigue +son confesseur d'autrefois:</p> + +<blockquote><p> +Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je +ne suis pas encore en état d'être abandonnée, de vous +surtout qui êtes mon meilleur soutien. Je suis résignée +moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me secoue, +mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens +folle.</p> + +<p>Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été +chez <i>lui</i>. Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en +mourrai. Je sais qu'il est froid et colère en parlant de +moi; je ne comprends pas seulement de quoi il m'accuse, +à propos de je ne sais qui. Cette injustice me dévore +le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles +choses.</p> + +<p>Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente +et il rit de ce que je ne pars pas. Mais, mon +Dieu, conseillez-moi donc de me tuer; il n'y a plus que +cela à faire<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>!... +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul, +article cité, p. 438.</blockquote> + +<p>Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours +chez Delacroix, un bon ami, qui fait son portrait +pour la <i>Revue</i><a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. Mais le soir, elle est seule +et triste. «—Seule, quelle horreur!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> Nous savons par le <i>Journal</i> du grand peintre comme +les passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...</blockquote> + +<p>Elle traverse une crise terrible, elle va connaître +des douleurs qu'elle ne soupçonnait pas. +Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour +écrire à l'amant qui ne veut plus d'elle, trop +malheureuse aussi, elle confie ses tourments à +un journal intime. Elle nous y laissera le plus +sincère de son âme. Son expérience d'écrivain +et de psychologue lui a proposé cette confession +comme le meilleur des soulagements. Elle la +continuera huit jours, épanchant le trop-plein +de son coeur avec cette abondante et claire éloquence +qui est tout son génie<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset. +Mme Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie. +Il est inédit. Mais P. de Musset s'en est servi dans <i>Lui et Elle,</i> +chap. xv. Maintes phrases sont textuellement reproduites. +Mme Arvède Barine en a donné aussi de courts fragments, +pp. 83-87.</blockquote> + +<p>Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,—en +bousingot;—croyant se distraire, elle s'y est +ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie. +Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là , depuis +huit jours la laissent insensible.—Elle a posé +chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui vantant +les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister +au besoin de lui parler de sa douleur. Il +lui a conseillé de ne pas avoir de courage: +«Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis +ainsi, je ne fais pas le fier, <i>je ne suis pas né romain</i>. +Je m'abandonne à mon désespoir; il me +ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, +il se lasse à son tour, et il me quitte.»</p> + +<p>Son chagrin à elle augmente tous les jours. +Elle se retient d'aller casser le cordon de la +sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de +se coucher en travers de sa porte....</p> + +<blockquote><p> +... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui +disais: «Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, +mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois +bien que je t'aime, que je ne peux aimer que toi; embrasse-moi, +ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi +quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me +trouves encore jolie malgré mes cheveux coupés, malgré +les deux grandes rides qui se sont formées depuis +l'autre jour sur mes joues. Eh bien, quand tu sentiras +ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi, +maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec +cet affreux mot: <i>dernière fois!</i> Je souffrirai tant que tu +voudras; mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une +fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser, +qui me fasse vivre et me donne du courage.—Mais tu +ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu t'es +vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands +torts certainement que tu n'en eus à Venise, quand je +me consolai. Mais tu ne m'aimais pas, et la raison +égoïste et méchante me disait: <i>Tu fais bien!</i> A présent, +je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis dans +le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime; +je me soumettrais à tous les supplices pour être aimé +de toi et tu me quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes +fou. C'est votre orgueil qui vous conseille. Vous devez +en avoir, le vôtre est beau, parce que votre âme est +belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous +dire: «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne +pas trop l'aimer à présent, que crains-tu? Elle ne sera +pas trop exigeante, l'infortunée. Celui des deux qui aime +le moins est celui qui souffre le moins. C'est le moment +de l'aimer ou jamais.» +</p></blockquote> + +<p>Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin +d'un bras solide pour la soutenir et d'un coeur +sans vanité pour l'accueillir et la conserver. +«Mais ces hommes-là sont des chênes noueux +dont l'écorce repousse, et toi, poète, belle fleur, +j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée, elle +m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai +cherché un contrepoison qui m'a achevée....»</p> + +<p>Son épanchement douloureux remplit des +pages et des pages. Elle le reprend au bout de +trois jours pour consigner les précieuses confidences +de trois de ses amis célèbres sur l'amour:</p> + +<blockquote><p> +Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui +méritait d'être aimé. C'est possible, mais quand on +aime un homme, il est bien difficile d'aimer Dieu. +C'est si différent! Il est vrai que Liszt ajoutait qu'il n'a +eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de Lamennais, +et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait +de lui. Il est bien heureux, ce petit chrétien-là ! J'ai vu +Heine ce matin. Il m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête +et les sens, et que le coeur n'était que pour bien peu +dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures, elle m'a dit +qu'il fallait <i>ruser</i> avec les hommes et faire semblant de +se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve +qui ne m'ait pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de +sottise. Je lui ai demandé ce que c'était que l'amour, et +il m'a répondu: «Ce sont les larmes; vous pleurez, vous +aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle +en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, +ou Dieu fera un miracle pour moi: il me donnera +l'ambition littéraire ou la dévotion: il faut que j'aille +trouver soeur Marthe<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> La religieuse du couvent des Augustines où avait été +élevée G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs +fois après son mariage.—Est-ce cette amitié pour soeur +Marthe qu'évoquent Camille et Perdican dans: <i>On ne badine +pas avec l'amour</i>?</blockquote> + +<p>Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut +pas travailler. Son journal désormais la consolera +tous les soirs.</p> + +<p>Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique +lui fait du mal. Et puis toutes ces femmes +blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio +ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles +saura l'aimer comme Elle l'aime? Il dit maintenant, +il pense peut-être qu'elle joue une comédie,—et +elle en meurt. Où est le temps de ces +lettres d'amour qu'elle recevait en Italie? «Oh! +ces lettres que je n'ai plus! que j'ai tant baisées, +tant arrosées de larmes, tant collées sur +mon coeur nu, quand l'autre ne me voyait pas!»</p> + +<p>Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement, +douloureusement<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>.... N'a-t-elle pas +assez expié? Ne voilà -t-il pas, depuis des semaines, +assez de terreurs, de frissons, de +prières éperdues dans les églises... Un de ces +soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a crié: +Confesse et meurs!—«Hélas! j'ai confessé +le lendemain et je n'ai pas pu mourir.» Car on +ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit dans +d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, +que ne retrouve-t-elle «cette féroce vigueur +de Venise», qui fut son crime, un crime +qui la tue dans une trop longue agonie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a> Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.</blockquote> + +<blockquote><p> +Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, +après m'avoir haïe? Quel mystère s'accomplit en toi +chaque semaine? Pourquoi ce <i>crescendo</i> de déplaisir, +de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide et méprisante +raillerie? Et puis tout à -coup, ces larmes, cette +douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de +ma vie! Amour funeste! Je donnerais tout ce que j'ai +reçu pour un seul jour de ton effusion! Mais <i>jamais</i>! +jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas croire cela! +Je vais y aller! J'y vais!—Non!—Crier, hurler, +mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.</p> + +<p>Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a +fait mon désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? +Vous n'auriez plus voulu de mes soins, vous seriez +mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait +sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je n'ai +jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert, +à cause de cette maladie et à cause de moi, sans que +ma poitrine se brisât en sanglot. Je vous trompais, et +j'étais là entre deux hommes, l'un qui me disait: +«Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, +je mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas, +dans mon autre oreille: «Faites attention, vous êtes à +moi, il n'y a plus à en revenir, mentez! Dieu le veut, +Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme! pauvre +femme! c'est alors qu'il fallait mourir! +</p></blockquote> + +<p>Suspendons un moment ce résumé banal et +froid de la précieuse confession. Aussi bien +présente-t-elle ici une lacune de plusieurs jours. +Et revenons à Sainte-Beuve.—Il est allé +voir George Sand. Il a consenti à prier Musset +de ne point abandonner la malheureuse. Mais +le poète est décidé à ne pas reprendre sa +chaîne. Il écrit donc au complaisant intercesseur:</p> + +<blockquote><p> +Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt +que vous avez bien voulu prendre, dans ces tristes +circonstances, à moi et à la personne dont vous me +parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible maintenant +de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des +relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère +que ses amis ne croiront pas voir dans cette résolution +aucune intention offensante pour elle, ni aucun dessein +de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a quelqu'un à +accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien +mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses +sans doute, comme vous me le dites vous-même. +Madame Sand sait parfaitement mes intentions présentes, +et si c'est elle qui vous a prié de me dire de ne +plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par +quel motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé +positivement de la recevoir à la maison... +</p></blockquote> + +<p>Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes +relations avec Sainte-Beuve se maintiendront: +«Vous feriez de moi un <i>cruel</i> si vous me laissiez +croire que pour vous voir il faut que je +sois brouillé avec ma maîtresse<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.</blockquote> + +<p>George Sand a compris que Musset était +excédé. Elle va essayer de la résignation. Elle +écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> <i>Id.</i>, p. 439.</blockquote> + +<blockquote><p> +Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je +vous espère et ne vous écris que pour être sûre. Je n'ai +plus même l'espoir de terminer doucement cet amour +si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et mon coeur +avec!</p> + +<p>Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à +me faire espérer, c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop +de mon désespoir; j'en ai tant que je ne peux pas le +porter. +</p></blockquote> + +<p>Un passage de la cinquième de ses <i>Lettres +d'un voyageur</i>, le récit des amours de Watelet +et de Marguerite Leconte, fait allusion +à cette crise de son âme<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>. Mais le journal intime +que nous citions plus haut va nous la +préciser davantage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> Remarque de M. de Lovenjoul (article cité de <i>Cosmopolis</i>, +p. 440).—Cette cinquième Lettre a paru dans la <i>Revue +des Deux Mondes</i> du 15 janvier 1835 sous le titre de <i>Lettres +d'un oncle</i>.</blockquote> + +<p>Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et +puis il y a consenti, mais sans lui rendre encore +son amour. Elle comprend, dans sa subtilité +de femme, qu'il agit par faiblesse, car le +monde est entre eux. «... Tu ne peux pas ôter +de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par +moi, mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la +compassion et l'amitié. Pauvre Alfred! Si personne +ne le savait, comme tu me pardonnerais!»</p> + +<p>Musset a peur de se laisser reprendre à son +amour, mais il en meurt d'envie. Il feint d'être +jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé à +George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a +aucun motif pour le renvoyer. «Si elle avait +pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de colère.» +Mais c'est chose impossible à son coeur.—«Ah! +mon cher bon, s'écrie-t-elle, si tu +pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir +je renverrais tous ces gens-là !» Hélas! elle +n'ambitionne pas encore l'amour, mais seulement +l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à +Buloz; c'est son idée fixe; elle sera résignée et +patiente; elle se régénérera. Pour se réhabiliter +à <i>ses</i> yeux, elle s'entourera d'hommes purs et +distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. +On la plaisantera encore et il prendra une maîtresse; +mais la vérité triomphera. Et cet invincible +amour se fait humble jusqu'à la faiblesse, +comme pour effacer le souvenir des fautes et +de la fierté de jadis.</p> + +<p>... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez +longtemps pour prouver que je peux la mener, j'irai, +ô mon amour, te demander une poignée de main. Je +n'irai pas te tourmenter de jalousies et de persécutions +inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime +plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter +l'amour que j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il +me tue. Oh! si je l'avais aujourd'hui. Hélas! que je suis +pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de bien! Si j'avais +quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la +permission de t'envoyer de temps en temps une petite +image de 4 sous, achetée sur les quais, des cigarettes +faites par moi, un oiseau, un joujou! Quelque chose +pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me figurer +que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!—Oh! +ce n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du +monde; sacré Dieu, ce n'est pas cela! Je dis mon histoire +à tout le monde; on la sait, on en parle, on rit de moi; +cela m'est à peu près égal.</p> + +<p>Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se +délivrer de cette passion éternellement, menaçante, +comme d'un fardeau trop lourd pour sa +faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui +a vanté sa maîtresse du moment. Elle a compris +toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle +bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant +à souhaiter que cette femme l'apaise et +le console: «Qu'elle lui apprenne à croire. +Hélas! moi je ne lui ai appris qu'à nier!»</p> + +<p>Ce mois de décembre 1834 fut lamentable +à George Sand. La pauvre Lélia connut le désespoir. +La fin de son journal intime nous dévoile +les affres d'agonie par où passa son coeur. +Le fantôme du suicide hanta réellement cette +âme désemparée qui vivait les douleurs de ses +fictions romantiques. Mais sa tendresse profonde +pour ses enfants l'en détourna, et aussi +la brûlante hantise de cet autre enfant qui +tenait décidément tant de place dans son être +amoureux.</p> + +<blockquote><p> +Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand +je m'étendais avec résignation sur cette couche glacée? +Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantôme +de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour +funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond +et délicat! Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes +baisers me brûlent donc vite et que je meure consumée! +Tu jetteras mes cendres au vent, elles feront +pousser des fleurs qui te réjouiront.</p> + +<p>Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble +qu'un volcan gronde au dedans de moi et que je vais +éclater comme un cratère. O Dieu, prends donc pitié de +cet être qui souffre tant!</p> + +<p>... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle +tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te voiler +d'une douce langueur! Mon petit corps souple et chaud, +vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Élisée sur +l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez +plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: +«Petite fille, lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds! +Adieu mes blanches épaules! Adieu tout ce que j'aimais, +tout ce qui était à moi! J'embrasserai maintenant +dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des +rochers, dans les forêts, en criant votre nom; et quand +j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre +humide! +</p></blockquote> + +<p>Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle +femme profondément femme était cet écrivain +de génie.</p> + +<p>Cette confession des premiers jours de décembre +1834, si franchement belle, où la +pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée +et ce qui lui reste d'orgueil, mérite d'être +connue tout entière. Elle absout George Sand +de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas +eu de scrupule à en détacher, indiscrètement, +quelques passages.—Elle se demande, dans sa +douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce +châtiment, «cet amour de lionne».—«Pourquoi +mon sang s'est-il changé en feu et pourquoi +ai-je, comme au moment de mourir, des +embrassements plus fougueux que ceux des +hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me +dis que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je +loin de toi, si cette flamme continue +à me ronger!»—Et pourquoi ne se tuerait-elle +pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle +éprouve à l'idée de les abandonner, ne serait-il +pas une absolution devant Dieu!... Elle songe +alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette +affreuse vision détourne d'elle la tentation +maudite. «—Oh! mon fils! Je veux que tu lises +ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai +aimé.»</p> + +<p>Le lendemain, elle confie à son journal ses +impressions d'une rencontre inattendue avec +Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc +ce que devient l'amour! Ils ont causé sans embarras, +en bonne amitié. Sandeau s'est disculpé +d'avoir trempé dans les potins de Planche, de +Pyat et des autres. Et ils se sont promis de ne +pas s'éviter désormais... C'est comme un apaisement +qu'elle éprouve de cette rencontre.</p> + +<p>Mais deux jours se passent, et de nouveau +elle souffre atrocement. Alfred ne l'aime plus. +Elle était bien malade quand il l'a quittée hier +soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles. +«Je l'ai espéré et attendu, minute par +minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à +minuit. Quelle journée! Chaque coup de sonnette +me faisait bondir... Tu m'aimes encore +avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi +aussi, je n'ai jamais aimé personne et je ne t'ai +jamais aimé de la sorte. Mais je t'aime aussi +avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même +d'amitié pour moi.»—D'ailleurs, il désire +qu'elle parte.—«Pardonne-moi de t'avoir fait +souffrir et sois bien vengé.»—Elle partira.</p> + +<p>—Musset s'était montré plus fort que ses +amis ne l'avaient espéré. Sans doute aussi son +amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant +entrer l'orgueil à son tour.</p> + +<p>Il éprouva d'abord un grand soulagement +du départ de George Sand. Celle-ci, qui n'avait +pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à +Nohant pour la troisième fois depuis son retour +de Venise.—A peine installée, elle écrit à son +cher confident Sainte-Beuve, et lui expose +l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours +pour se reprendre; mais le réveil a été assez +doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis. Alfred +lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup +de ses violences. Son coeur est si bon +dans tout cela!»—«Je ne désire plus le +revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. +Mais il me faudra de la force pour lui refuser +des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est +toujours tendre et repentant après la colère... +et je me retrouverai tout à coup l'aimant et +ayant travaillé en vain à me détacher.» Et +elle promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la +force de le fuir<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 291.</blockquote> + +<p>Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine, +George Sand est de retour à Paris. Elle retrouve +Musset qui, lui non plus, ne peut se +passer d'elle, et c'est par un cri de triomphe +qu'elle nous apprend cette nouvelle victoire +de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant +tous,—son ennemi pour avoir été trop l'ami +du repos de Musset,—elle lui écrit le 14 janvier +1835: «Monsieur, il y a des opérations +chirurgicales fort bien faites et qui font honneur +à l'habileté du chirurgien, mais qui +n'empêchent pas la maladie de revenir. En +raison de cette possibilité, Alfred est redevenu +mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à +dîner <i>chez eux</i><a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.</blockquote> + +<p>Tattet garda ses convictions et son attitude. +Six semaines plus tard, craignant d'être compromise +au sujet des tableaux que Pagello avait +apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle +avait usé en les payant à celui-ci sans avoir +réellement pu les vendre, George Sand écrivait +encore à Tattet qui était resté l'ami du +Vénitien, pour le prier de se charger de ses +tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne +d'hostilités persistantes: «Si votre amour de +la vérité vous a commandé de me nuire, écrit-elle, +il doit vous commander de me réhabiliter +sous les rapports par où je le mérite<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.</blockquote> + +<p>Cette reprise des deux amants ne resta pas +longtemps prospère. Elle n'était pas plus viable +que les précédentes. Musset avait prononcé +d'avance la condamnation de cette poursuite +obstinée du bonheur. Au retour de Venise, +versant son amertume résignée dans la plus +touchante de ses fictions: <i>On ne badine pas +avec l'amour,</i> il avait été prophète de sa propre +histoire. Écoutons la plainte de Perdican:</p> + +<p>«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, +qu'es-tu venu faire entre cette femme +et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur +les dalles insensibles son coeur et son visage. +Elle aurait pu m'aimer et nous étions nés l'un +pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos +lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se +joindre?</p> + +<p>«Insensés que nous sommes! Nous nous +aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille? +Quelles vaines paroles, quelle misérable folie +ont passé comme un vent funeste entre nous +deux? Lequel de nous a voulu tromper +l'autre<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>?...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> <i>On ne badine pas avec l'amour,</i> acte III, sc. VIII.</blockquote> + +<p>La triste Camille, la pauvre George Sand, +répond à ces stances douloureuses, par ses +lettres navrées du fatal hiver de 1835:</p> + +<p>«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. +Je ne veux plus de toi, mais je ne puis +m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement +ne dis pas que je ne souffre pas... Mon seul +amour, ma vie, mes entrailles, mon frère, +mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en +partant.»</p> + +<p>Il n'est plus question que de départ dans les +lettres de l'un et de l'autre. Musset envoie-t-il +à sa maîtresse ce billet repentant:</p> + +<p>«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai +écrit sans réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est +sans le vouloir. Viens, si tu me crois.»</p> + +<p>Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses +adieux, et même lui assure que sa place est retenue +dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se +renvoient chacun les objets qui appartiennent à +l'autre, «les oripeaux des anciens jours de joie»; +ils se disent encore adieu, et puis n'ont plus la +force de partir...</p> + +<p>Parmi ces billets un peu monotones, une +dernière lettre de Musset, qui est précieuse. Le +voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est +apparu comme la réalisation tragique de <i>Lélia.</i> +Sténio, c'est lui, mais vivant, non plus endormi +sous les roseaux du lac, mais assistant à ses +douleurs à elle, et à son agonie.</p> + +<p>Il décrit longuement son affreux rêve, avec +l'accent même, la mélancolie romantique de +<i>Lélia</i>.</p> + +<blockquote><p> +...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue, +il faut me traiter en convalescente; je vais renaître.» +Et, en disant cela, tu écrivais ton testament. Moi, +je me disais: «Voilà ce que je ferai: je la prendrai +avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai +les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil +qui échauffe tout dans l'horizon plein de vie. Je +l'assoirai sur du jeune chaume; elle écoutera et +elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, +toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle +reconnaîtra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un +d'entre eux. Elle nous pressera sur son coeur; elle deviendra +blanche comme un lis, et elle prendra racine +dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc +prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop +faible. Je croyais que j'étais tout jeune, parce que +j'avais vécu sans mon coeur, et que je me disais toujours: +«Je m'en servirai en temps et lieu.» Mais j'avais +traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait +plus se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour +se serrer autant, ce qui fait que mes bras étaient +allongés et tout maigres, et je t'ai laissée tomber. Tu +ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que c'était parce que +tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face contre +terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire +de continuer sans toi, et que la montagne était proche. +Mais tu es devenue pâle comme une hyacinthe, et le +tertre vert s'est roulé sur toi, et je n'ai plus vu qu'une +petite éminence où poussait de l'herbe. Je me suis mis +à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti la +force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les +cloches sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens +qui traversaient la vallée en disant: «Voilà comme elle +était; elle faisait ceci, elle faisait cela, elle a fini par +là .» Alors il est venu des hommes qui m'ont dit: +«La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis +éloigné avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée; +si j'ai de son sang après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, +et vous, vous l'avez tuée et vous avez lavé vos +mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa tombe +qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande +qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, +attendu que je sais qui vous êtes. Le jour où elle sortira +de cette tombe, son visage portera les marques de vos +coups, mais ses larmes les cacheront, et il y en aura +une pour moi.»</p> + +<p>Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse +n'a point sur le visage un rire convulsif; tu m'as +aimé, mais ton amour était solitaire comme le désespoir. +Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu meurs +muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à +la vie, quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de +ta tombe comme je t'ai aimée. Elles me laisseront +boire, comme toi, leurs doux parfums et leur triste +rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et +sans savoir pourquoi elles meurent. +</p></blockquote> + +<p>Leur amour ne devait pas finir sur cette +plainte résignée. Une fois encore, après d'autres +orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier +billet en témoigne:</p> + + +<p><i>Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo +che parte domani</i>.<br> + +(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou +qui part demain.)</p> + +<p>Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand +qui eut le courage d'en finir: «Non, non, c'est +assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme +mon fils, c'est un amour de mère, j'en saigne +encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais +il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante... +Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le +deviens! Cela ressemble à une punition de Dieu +sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi! +Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux +que tu es! Mes enfants! mes enfants!»</p> + +<p>Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré +des nuits affolées de décembre. Elle est +épuisée à son tour, et la lassitude ramène la +raison. Elle aura la force de briser ses liens: +la mère délivre l'amante.</p> + +<p>Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier +de ne plus la revoir<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>. Elle sent bien que +seule l'absence empêchera le malheureux de +revenir toujours. Son retour à Nohant décidé, +elle écrit à Boucoiran de «l'aider à partir». Il +s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred», +d'arriver chez elle en feignant de mauvaises +nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira aussitôt +comme pour courir chez sa mère,—mais prendra +le courrier de Nohant<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de visite: +«Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne +plus voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si +affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher +trop vite. Écrivez-lui un mot bon, mais ne la voyez pas. Cela +vous ferait trop de mal à tous les deux. Pardonnez-moi mon +conseil à faux.—A bientôt.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article +cité, p. 443.</blockquote> + +<p>Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, +Musset, revenant au quai Malaquais, apprit la +vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en +assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois +«à respecter les volontés» de sa maîtresse<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>. +Il se tint parole et tout fut fini.</p> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité, +p. 737.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit +à Sainte-Beuve (13 mars 1835). Elle lui reproche +doucement de l'avoir abandonnée durant +ces tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, +ou du moins se jugeait-il impuissant à la +consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur. +Maintenant elle est calme. Elle est partie +avec la conscience de ne laisser derrière elle +aucune amertume justifiée. Elle va travailler +pour renaître.</p> + +<p>Dans une lettre de la même date, elle gronde +son fidèle Boucoiran, de lui mal parler de +Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est +entré dans son coeur. «Vous me dites qu'il se +porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin. +C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon +désir était de le quitter sans le faire souffrir. +S'il en est ainsi, Dieu soit loué<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.</blockquote> + +<p>Elle eut alors une crise de foie, puis entra +dans l'indifférence.</p> + +<p>Alfred de Musset, apaisé par une résolution +désormais acceptée de son coeur, se mit au +travail avec énergie. Cette année 1835, la plus +austère de sa vie, en fut la plus féconde.</p> + +<p>La passion, qu'il avait accueillie comme une +purification de sa jeunesse dissipée, l'avait transformé +en le faisant souffrir. Il était grave: le +Musset «d'avant l'Italie» avait fait place au +Musset «d'après George Sand». Un poète nouveau +allait surgir. Trop faible pour chanter +pendant la tourmente, son coeur en s'épurant +avait instruit le recueillement de son génie. La +mélancolie et la résignation permettaient un +libre et pur essor à sa voix.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai vu le temps où ma jeunesse</p> +<p>Sur mes lèvres était sans cesse,</p> +<p>Prête à chanter comme un oiseau;</p> +<p>Mais j'ai souffert un dur martyre,</p> +<p>Et le moins que j'en pourrais dire,</p> +<p>Si je l'essayais sur ma lyre</p> +<p>La briserait comme un roseau.</p> + </div> </div> + +<p>La Muse a invité le poète à chanter: la plainte +lasse et impuissante d'un coeur brisé répond à +son appel. C'est la <i>Nuit de Mai</i>. L'inspiration +l'a dictée presque d'une haleine. Voici l'aube du +nouveau génie de Musset. Le poète vient de se +ressaisir. Il élève pieusement à ses tristes amours +le monument promis, <i>la Confession d'un Enfant +du siècle</i>. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le +douloureux roman de son coeur lui revient, une +nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.</p> +<p> C'était par une triste nuit.</p> +<p>L'aile des vents battait à ma fenêtre</p> +<p> J'étais seul, courbé sur mon lit.</p> +<p>J'y regardais une place chérie,</p> +<p> Tiède encor d'un baiser brûlant;</p> +<p>Et je songeais comme la femme oublie,</p> +<p>Et je sentais un lambeau de ma vie</p> +<p> Qui se déchirait lentement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je rassemblais des lettres de la veille,</p> +<p> Des cheveux, des débris d'amour.</p> +<p>Tout ce passé me criait à l'oreille</p> +<p> Ses éternels serments d'un jour.</p> +<p>Je contemplais ces reliques sacrées,</p> +<p> Qui me faisaient trembler la main;</p> +<p>Larmes du coeur par le coeur dévorées,</p> +<p>Et que les yeux qui les avaient pleurées</p> +<p> Ne reconnaîtront plus demain!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'enveloppais dans un morceau de bure</p> +<p> Ces ruines des jours heureux.</p> +<p>Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,</p> +<p> C'est une mèche de cheveux.</p> +<p>Comme un plongeur dans une mer profonde,</p> +<p> Je me perdais dans tant d'oubli.</p> +<p>De tous côtés j'y retournais la sonde,</p> +<p>Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,</p> +<p> Mon pauvre amour enseveli.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'allais poser le sceau de cire noire</p> +<p> Sur ce fragile et cher trésor,</p> +<p>J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,</p> +<p> En pleurant j'en doutais encor.</p> +<p>Ah! faible femme, orgueilleuse insensée,</p> +<p> Malgré toi, tu t'en souviendras!</p> +<p>Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée?</p> +<p>Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,</p> +<p> Ces sanglots, si tu n'aimais pas?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures;</p> +<p> Mais ta chimère est entre nous.</p> +<p>Eh bien, adieu! Vous compterez les heures</p> +<p> Qui me sépareront de vous.</p> +<p>Partez, partez, et dans ce coeur de glace</p> +<p> Emportez l'orgueil satisfait.</p> +<p>Je sens encor le mien jeune et vivace,</p> +<p>Et bien des maux pourront y trouver place</p> +<p> Sur le mal que vous m'avez fait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Parlez, parlez! la Nature immortelle</p> +<p> N'a pas tout voulu vous donner.</p> +<p>Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,</p> +<p> Et ne savez pas pardonner!</p> +<p>Allez, allez, suivez la destinée;</p> +<p> Qui vous perd n'a pas tout perdu.</p> +<p>Jetez au vent notre amour consumée;</p> +<p>Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée,</p> +<p> Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?</p> + </div> </div> + +<p>C'est sur ces plaintes de la <i>Nuit de Décembre</i>, +la plus pure, la plus humaine de ses inspirations +et sa plus fidèle évocation du passé, que +Musset dit adieu à cette fatale année 1835.</p> + +<p>Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier +George Sand. A son ami Tattet, qui était à Baden, +comme lui l'année précédente, et souffrant +comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait +le 21 juillet:</p> + +<blockquote><p> +...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est +qu'il y a bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous +êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre +où vous êtes, passant la journée à maudire le plus +beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les verdures +possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon +infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la +roulette. Je croyais que c'en était fait de moi pour +toujours, que je n'en reviendrais jamais. Hélas! hélas! +comme j'en suis revenu! Comme les cheveux m'ont repoussé +sur la tête, le courage dans le ventre, l'indifférence +dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas! +à mon retour, je me portais on ne peut mieux; et si je +vous disais que le bon temps, c'est peut-être celui où +on est chauve, désolé et pleurant!... Vous en viendrez là , +mon ami. +</p></blockquote> + +<p>Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui +disait: «Si vous voyez Mme Sand, dites-lui que +je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la +femme la plus femme que j'aie jamais connue...»</p> + +<p>En même temps que s'était transformé le +poète, l'homme avait bien changé. On se souvient +du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve, +d'un Musset débutant, offusquant presque +le Cénacle par sa belle et bonne grâce, par +l'aristocratie aisée de son charme et de son +génie.</p> + +<p>«C'était le printemps même, tout un printemps +de poésie qui éclatait à nos yeux. Il +n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, +la joue en fleur et qui gardait encore les roses +de l'enfance, la narine enflée du souffle du +désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil +au ciel, comme assuré de sa conquête et tout +plein de l'orgueil de la vie. Nul, au premier +aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.»</p> + +<p>L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant +gâté s'était fait homme, un homme froid, hautain, +farouche, amer. Son instinctif besoin de +distinction, sa délicatesse innée le poussaient +à s'en excuser lui-même. Il trahissait malgré +lui sa précoce expérience. Le mensonge de +l'amour avait glacé son sourire à jamais.</p> + +<p>Après la querelle suscitée par la publication +d'<i>Elle et Lui</i>, et sur la foi de racontars +parlés ou épistolaires échappés à George Sand +et à ses amis depuis la mort du poète, une agaçante +légende s'est établie qui nous représente +Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il +publiait ses chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende +que suffiraient à réfuter <i>la Confession, les +Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer +de rien</i>, écrits en 1835 et 1836. On a dit et +répété que Musset, dès avant le voyage de +Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable +mot, et qui s'accorde bien avec l'idée que cette +période d'incessant travail donne de la lucidité +de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin +de sa vie, de Chenavard entre autres, que seules +les dix dernières années du poète furent réellement +et gravement troublées. Il ignora l'absinthe, +qu'on lui a tant reprochée, jusqu'en 1842. +Jeune, il se grisait parfois avec du champagne, +ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, +sans qu'il abdiquât jamais la correction parfaite +de ses manières. Un goût très vif pour la +haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens +à la mode, et nous devons plus d'une de ses +comédies, plus d'un de ses contes, à cet impérieux +besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>. +On sait son amitié avec le duc d'Orléans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> Mme la vicomtesse de Janzé (<i>Étude et récits sur Alfred +de Musset</i>, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection. +Avec Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont, +M. Édouard Bocher, le marquis de Montebello, le prince +d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux et même quelquefois +son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte d'Alton +Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le +prince de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs +du petit cercle du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de +Janzé rapporte encore, d'après Eugène Lami, que le poète +regrettait de ne pas faire partie du Jockey, où il avait été +<i>blackboulé</i> pour ne pas monter à cheval dans le pur style +anglais adopté par ce club...</blockquote> + +<p>Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne +jamais faire de dettes; il n'en laissa pas, quoi +qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa succession, +devait la juger bientôt fructueuse.</p> + +<p>—Et la prétendue dégradation physique du +poète, si prématurée, si pénible?... Encore une +légende à réviser.</p> + +<p>Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons +fameuses, il est avéré que le tendre et séduisant +Rolla inspira, dans le monde, maints caprices +passionnés. On en pourrait citer une +quinzaine, et des plus... honorables, jusqu'en +1850.—Toutes ces aventures pesèrent bien +peu sur sa vie.</p> + +<p>Depuis 1835, il promenait dans ses amours +un sombre désenchantement. Si le Musset de +George Sand n'était plus Fortunio,—l'ami +de Rachel, de la comtesse polonaise, de Louise +Colet ne retrouvait pas son amour de Venise. +Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi +et l'espérance.</p> + +<p>—Après la plainte de sa lassitude infinie et le +chant de son désespoir, après la <i>Nuit de Mai</i> et +la <i>Nuit de Décembre</i>, il se révolte contre sa +douleur, en prend à témoin le poète «qui sait +aimer», puis se relève à la pensée de l'immortalité. +C'est la <i>Lettre à Lamartine</i> (février +1836):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Créature d'un jour qui t'agites une heure,</p> +<p>De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?</p> +<p>..................................................</p> +<p>Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;</p> +<p>Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,</p> +<p>Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:</p> +<p>Ton âme est immortelle et va s'en souvenir.</p> + </div> </div> + +<p>Cette austère consolation ne saurait suffire +à son coeur. La créature est faite pour aimer, +pour être aimée.</p> + +<p>C'est la <i>Nuit d'Août</i> (1836):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,</p> +<p>Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé;</p> +<p>Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore.</p> +<p>Après avoir souffert il faut souffrir encore;</p> +<p>Il faut aimer sans cesse après avoir aimé.</p> + </div> </div> + +<p>Mais le souvenir de l'unique aimée veille. +Le retour invincible au passé apporte la colère, +la haine et le pardon... Il faudrait citer toute +la <i>Nuit d'Octobre</i> (1837):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...Vous saurez tout, et je vais vous conter</p> +<p> Le mal que peut faire une femme;</p> +<p>Car c'en est une, ô mes pauvres amis</p> +<p> (Hélas! vous le saviez peut-être)!</p> +<p>C'est une femme à qui je fus soumis,</p> +<p> Comme le serf l'est à son maître.</p> +<p>Joug détesté! c'est par là que mon coeur</p> +<p> Perdit sa force et sa jeunesse;</p> +<p>Et cependant, auprès de ma maîtresse,</p> +<p> J'avais entrevu le bonheur.</p> +<p>Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,</p> +<p> Le soir sur le sable argentin,</p> +<p>Quand devant nous le blanc spectre du tremble</p> +<p> De loin nous montrait le chemin;</p> +<p>Je vois encore, aux rayons de la lune,</p> +<p> Ce beau corps plier dans mes bras...</p> +<p>N'en parlons plus...—je ne prévoyais pas</p> +<p> Où me conduisait la Fortune.</p> +<p>Sans doute alors la colère des dieux</p> +<p> Avait besoin d'une victime;</p> +<p>Car elle m'a puni comme d'un crime</p> +<p> D'avoir essayé d'être heureux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse!</p> +<p>Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé;</p> +<p>Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,</p> +<p>Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Honte à toi qui la première</p> +<p> M'as appris la trahison,</p> +<p> Et d'horreur et de colère</p> +<p> M'as fait perdre la raison!</p> +<p> Honte à toi, femme à l'oeil sombre,</p> +<p> Dont les funestes amours</p> +<p> Ont enseveli dans l'ombre</p> +<p> Mon printemps et mes beaux jours!</p> +<p> C'est ta voix, c'est ton sourire,</p> +<p> C'est ton regard corrupteur,</p> +<p> Qui m'ont appris à maudire</p> +<p> Jusqu'au semblant du bonheur,</p> +<p> C'est ta jeunesse et tes charmes</p> +<p> Qui m'ont fait désespérer,</p> +<p> Et si je doute des larmes,</p> +<p> C'est que je t'ai vu pleurer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,</p> +<p>Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;</p> +<p>Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle,</p> +<p>Deviner, en souffrant, le secret des heureux.</p> +<p>Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être;</p> +<p>Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur.</p> +<p>Elle savait la vie et te l'a fait connaître;</p> +<p>Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.</p> +<p>Plains-la! son triste amour a passé comme un songe;</p> +<p>Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.</p> +<p>Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge,</p> +<p>Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p> Je te bannis de ma mémoire,</p> +<p> Reste d'un amour insensé,</p> +<p> Mystérieuse et sombre histoire</p> +<p> Qui dormiras dans le passé!</p> +<p> Et toi qui, jadis, d'une amie</p> +<p> Portas la forme et le doux nom,</p> +<p> L'instant suprême où je t'oublie</p> +<p> Doit être celui du pardon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pardonnons-nous;—je romps le charme</p> +<p>Qui nous unissait devant Dieu;</p> +<p>Avec une dernière larme</p> +<p>Reçois un éternel adieu.</p> + </div> </div> + +<p>George Sand n'avait pas l'âme d'une inconsolable. +Sa romanesque sensibilité se canalisait +vite en littérature. Une imagination pratique la +tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris +désespérés des poètes, à la sincérité de leur +douleur. Navrante est sa première impression +des <i>Nuits de Mai</i> et <i>de Décembre</i>: «Je n'ai pas +vu Musset, écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il +pense à moi, si ce n'est quand il a envie de +faire des vers et de gagner cent écus à la <i>Revue +des Deux Mondes</i>. Moi je ne pense plus à lui +depuis longtemps, et même je vous dirai que +je ne pense à personne dans ce sens-là . Je suis +plus heureuse comme je suis que je ne l'ai été +de ma vie. La vieillesse vient. Le besoin des +grandes émotions est satisfait outre mesure<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave: <i>Une +amitié romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,</i> dans la +<i>Revue de Paris</i> du 15 décembre 1894.</blockquote> + +<p>Elle comprendra mieux la <i>Confession d'un +Enfant du siècle</i>. Le poète lui est plus indulgent, +puisqu'il prend pour lui tous les torts. +Elle fait part de l'émotion que lui a donnée +cette lecture à une nouvelle amie, Mme d'Agoult, +qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt:</p> + +<blockquote><p> +... Je vous dirai que cette <i>Confession d'un Enfant du +siècle</i> m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails +d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement rapportés +depuis la première heure jusqu'à la dernière, +depuis la <i>soeur de charité</i> jusqu'à <i>l'orgueilleuse insensée</i>, +que je me suis mise à pleurer comme une bête en fermant +le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur +pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup +aimé, que je lui avais tout pardonné, et que je ne voulais +jamais le revoir. Ces trois choses sont vraies et +immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à ne jamais +concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier +de mon amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter +la torture. Je sens toujours pour lui, je vous l'avouerai +bien, une profonde tendresse de mère au fond du coeur. +Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans +colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis +s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi +bien guérie cependant de lui que l'empereur Charlemagne +du mal de dents. Le souvenir de ses douleurs +me remue profondément quand je me retrace ces +scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne +me feraient plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne +me plaignez donc pas, belle et bonne fille de Dieu. Chacun +goûte un bonheur, selon son âme. J'ai longtemps +cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou +bien j'ai mal choisi<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a><i>Revue de Paris</i> du 15 décembre 1894, p. 812.</blockquote> + +<p>Cette page était sincère. George Sand apparaît +à la fois comme une amoureuse romanesque +et une amante pessimiste, en cela semblable à +Chateaubriand son maître<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a>. Un éternel conflit +entre son imagination et son expérience, l'empêchant +de s'abîmer dans une passion, lui a +gardé son optimisme. Sa liaison avec Musset, +si meurtrière à l'âme du poète, si elle lui fut +douloureuse entre toutes, la posséda moins +cependant que ses liaisons avec Michel de +Bourges et Pierre Leroux, en qui elle trouvait +les dominateurs dont avait besoin son orgueil. +Chopin comme Musset, enfants trop sensibles, +devaient s'y briser.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un +peu celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie. +Ne pourrait-on pas appliquer à tous deux cette +observation de M. Albalat dans une pénétrante étude sur +<i>Chateaubriand et ses amoureuses</i>: «Ses amours ne furent +ni spontanées ni involontaires; il répondit presque toujours +aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne +pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.» +(ALBALAT, <i>le Mal d'écrire</i>, p. 269.)</blockquote> + +<p>Mais George Sand, dans son obsession +même de la virilité, et son perpétuel besoin +de se convaincre d'un tempérament qu'elle +n'avait pas, était surtout trop aventureuse,—«curieuse +excessive», la qualifiait Dumas fils<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>,—pour +rester insensible au charme, sous +les formes de la faiblesse, de la tendresse et de +la poésie. Aussi les douleurs de Musset, qu'elle +savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps, +et à ses propres yeux, la légende même +de son âme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Lettre citée par M. Emile Berr, <i>Figaro</i> du 16 décembre +1896:<br> + +<p>«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, +presque gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, +excessive, trompée, déçue dans ses incessantes recherches, +mais non une passionnée. C'est en vain qu'elle voudrait l'être, +elle ne le peut pas; sa nature physique s'y refuse... etc.»</p></blockquote> + +<p>Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la +rupture, avec un reste d'affection d'abord, puis, +les amis aidant, avec aigreur. La réclamation +réciproque de leurs lettres, où ils sentaient +«avoir laissé une bonne part d'eux-mêmes», +perpétua entre eux le malaise des souvenirs, +jusqu'à la mort de Musset (1857). Dix-huit +mois après, George Sand jugea bon de peindre +à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce +douloureux roman d'amour. Paul de Musset +lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la +légende était créée<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Outre <i>Elle et Lui, Lui et Elle, Lui</i>, de Mme Louise Colet, +et les articles documentaires que nous avons signalés, le +roman de George Sand et de Musset a encore suscité deux +volumes, oubliés depuis la polémique de 1860: <i>Eux, drame +contemporain,</i> par Moi (M. Alexis Doinet), et <i>Eux et Elles, +histoire d'un scandale</i>, par M. de Lescure. Ajoutons qu'il a +été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste Marin: +<i>Un amour de Musset</i>, un acte en vers, 1879.</blockquote> + +<p>Les légendes ne se trompent guère. Ce livre +vient de préciser ce qu'on avait pu pressentir +des héros de cette aventure. Mère admirable et +dangereuse amante, celle que Victor Hugo a +appelée «la Grande Femme», Renan «la +Harpe éolienne de notre temps», fut en effet +mieux qu'une femme, la femme elle-même, +dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa +bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux, +trop faible aussi, pour la dompter ou +se défendre d'elle, le poète de l'amour et de la +jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or +son génie était son coeur, et tous les coeurs ont +pleuré sa souffrance.—«Paix et pardon, voilà +toute la conclusion, écrivait George Sand à +Sainte-Beuve; mais dans l'avenir un rayon de +vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre +vérité en amour que l'amour même. Musset +avait pardonné lui aussi, pardonné en silence: +il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier +jour.</p><br> + +<h4>FIN</h4> +<br><br><br> + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> +<br><br><br> + +<p>INTRODUCTION. I</p> + +<p>I.—GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833.</p> + +<p>Leurs débuts.—Leur génie.—Leurs caractères.—Première +jeunesse de George Sand.</p> + +<p>II.—GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).</p> + +<p>Sainte-Beuve.—Gustave Planche.—Liaison +avec Mérimée.—Le groupe de la <i>Revue +des Deux Mondes</i>.</p> + +<p>III.—LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE +MUSSET (juin-décembre 1833).</p> + +<p>Relations d'amitié.—<i>Lélia</i>.—Musset et Gustave +Planche.—L'intérieur de George Sand.—Le +duel de Planche.—La forêt de Fontainebleau.—Départ +pour l'Italie.</p> + +<p>IV.—LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).</p> + +<p>La descente du Rhône: Stendhal.—A Gènes.—Arrivée +à Venise.—A l'hôtel Danieli.—La +maladie de Musset.—Le Dr Pagello.—Son +journal.—La déclaration de Lélia.—George +Sand et Pagello.—Lettre d'amour.—Jalousie +de Musset.—Alfred Tattet à Venise.—Le +chagrin de Musset.—Son départ.</p> + +<p>V.—LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A +VENISE (avril-août 1834).</p> + +<p>Installation de George Sand.—Ses rapports +avec M. Dudevant.—Pagello poète.—Les +<i>Lettres d'un voyageur</i>.—La <i>Casa +Mezzani</i>.—Giulia P...—Robert Pagello.</p> + +<p>VI.—LE RETOUR DE MUSSET.—CORRESPONDANCE +ENTRE PARIS ET VENISE (avril-août 1834).</p> + +<p>Le voyage de Musset.—Antonio.—La +lettre de Genève.—Souvenir des Alpes.—Arrivée +de Musset à Paris.—Sa détresse physique +et morale.—Convalescence d'amour.</p> + +<p>VII.—G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre +1834).</p> + +<p>Voyage de G. Sand et de Pagello.—Leur +arrivée à Paris.—Boucoiran.—Entrevue de +G. Sand et de Musset.—Musset à Baden.—Lettres +d'amour.—Pagello jaloux.—G. Sand +à Nohant.—Retour de Musset.—Vie de +Pagello à Paris.—Son départ.</p> + +<p>VIII.—LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).</p> + +<p>Reprise d'amour.—Impuissance de bonheur.—Nouvelle +séparation.—Deuxième séjour à +Nohant.—G. Sand revient désespérée.—Son +Journal intime.—Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.—Humilité +d'amour.—Lassitude de +Musset.—Influence d'Alfred Tattet.—Troisième +départ pour Nohant.—Deuxième reprise +d'amour.—Sainte-Beuve, Boucoiran.—Rupture.</p> + +<p>IX.—APRÈS LA RUPTURE.</p> + +<p>Résignation et Indifférence.—<i>Les Nuits</i>.—Musset +transformé.—Musset dandy.—Ses +amis et son monde.—L'intempérance de Musset.—La +passion chez G. Sand.—La femme +de lettres.—Elle et Lui.—Leur légende.—Conclusion.</p> +<br><br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..7fe525b --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #13622 (https://www.gutenberg.org/ebooks/13622) diff --git a/old/13622-8.txt b/old/13622-8.txt new file mode 100644 index 0000000..780bf83 --- /dev/null +++ b/old/13622-8.txt @@ -0,0 +1,7301 @@ +The Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariéton + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Une histoire d'Amour, George Sand and A. de Musset, + Documents inédits - Lettres de Musset + +Author: Paul Mariéton + +Release Date: October 6, 2004 [EBook #13622] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +PAUL MARIÉTON + + +Une +Histoire d'Amour + +GEORGE SAND ET A. DE MUSSET + +DOCUMENTS INÉDITS--LETTRES DE MUSSET + +1897 + + + + + + +A MADAME + +LA VICOMTESSE DE VARINAY + +QUI M'A DEMANDÉ DE LUI CONTER CETTE HISTOIRE D'AMOUR + +_Son respectueux ami_. + +P.M. + + + +INTRODUCTION + +L'extraordinaire curiosité qui tout à coup ramène l'attention sur le +roman d'amour de George Sand et de Musset porte son enseignement. Les +dernières écoles littéraires achèvent de fatiguer le public. La vie dans +l'art reprend ses droits. Les poètes de l'idéal et de la passion, même +les romantiques, même les prêcheurs d'utopies, sont soudain relus et +aimés par la génération qui s'avance. Lamartine a reconquis sa royauté +sur les âmes. George Sand et Musset renaîtraient-ils d'un semblable +abandon? Voilà deux incontestables génies. Leur éclat s'embrumait depuis +un quart de siècle; mais pour les ressusciter à la gloire, «ce soleil +des morts», veillait sur les deux ombres une histoire d'amour. + +On la connaissait vaguement, cette histoire. Les deux amants avaient +pris soin d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. Encore que +mystérieuse, elle constituait le plus clair de leur légende. Et en +dehors même de l'art, on continuait de les aimer. Car, bien plus que +pour le dernier siècle, l'énigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot +et de Jean-Jacques (dont on ne saura rien de précis tant que la famille +d'Arbouville refusera de publier les lettres de Rousseau), l'aventure +d'amour de George Sand et de Musset sera le grand roman de notre siècle. +La _Confession_ et les _Nuits_, les contes passionnés de Lélia et le +théâtre en liberté de Fantasio, ont troublé et séduit trois générations. + +On disait du poète, du poète de la jeunesse, que l'amour d'une femme +avait éveillé son génie, pour le faire mourir. On savait aussi que cette +maîtresse «qui voulait être belle, et ne savait pas pardonner» avait +auréolé la plus glorieuse carrière, d'une vieillesse entourée de +vénération. On n'osait franchement plaindre l'un ni excuser l'autre. + +Après la mort du poète, George Sand la première avait prétendu se +justifier. Paul de Musset répondit pour son frère et d'autres témoins +se mêlèrent de la querelle: accusation et défense parurent également +suspectes. On attendait donc que le temps permît d'exhumer les papiers +intimes. Après soixante-deux ans, le mystère s'est dévoilé. + +Deux articles fort documentés ont paru cet été, qui jetaient des lueurs +nouvelles sur ces misères de poètes: l'un de M. le vicomte de Spoëlberch +de Lovenjoul, l'érudit bibliophile belge, tout sympathique à George +Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent de Musset, ce qui +semblerait nous désigner ses préférences. Mais leurs conclusions +s'accordent mal avec les dernières révélations. + +Tout récemment, j'ai traduit et publié le journal intime du docteur +Pagello, où il est d'abord conté comment George Sand lui déclara son +amour, dans la chambre même de Musset gravement malade à Venise. La +déclaration indirecte et encore indécise de la romancière au médecin[1] +était publiée à son tour par M. le docteur Cabanès, au cours d'une +interview de Pagello lui-même, laquelle confirmait de tout point les +assertions du journal, plus précis encore pour être à peine postérieur +aux événements évoqués. + +Ce journal m'avait été confié il y a six ans. Je ne l'ai fait connaître +qu'après avoir acquis la preuve qu'il n'était pas absolument inédit. Si +Pagello est discret sur son bonheur pendant la fin du séjour de Musset, +il ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui avait offert George Sand. +On n'avait jusqu'ici que de vagues données sur ce point. + +[Note 1: J'en avais donné une phrase qui peut la résumer: «Je t'aime +parce que tu me plais; peut-être bientôt te haïrai-je.] + +Pour éclairer ces demi-confidences, j'ai cru pouvoir, sans +indélicatesse, citer aussi de longs fragments d'une lettre inédite de +George Sand à Pagello, où elle ne dissimule rien de leurs relations. +Cette lettre, dont j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour ceux +qui ont semblé douter de l'authenticité de mes pièces), apportait le +premier document décisif sur l'infortune de Musset _avant son départ de +Venise_. + +Plusieurs ont jugé bon de déclarer indiscrètes ces révélations, alors +que Musset et George Sand ont commencé eux-mêmes à en faire confidence +au public. J'ai cru inutile pourtant de donner certains passages plus +intimes de la lettre citée, qui n'eussent plus laissé de doutes sur la +nature de cette liaison. Le Don Juan féminin qu'était George Sand, sans +se montrer impitoyable quand il cessait d'aimer, s'obstinait néanmoins, +tout dépourvu qu'il était de scrupules, à dérouter la curiosité sur +la légende de ses victimes. Pourquoi refuser à Musset d'être sorti en +galant homme d'un amour qui fut également fatal à tous ceux qui en ont +goûté?... + +Peut-être y avait-il mauvaise grâce à s'attacher ainsi à la +démonstration des torts d'une femme. Mais la vie de George Sand +n'est-elle pas la raison même de son génie? Et ce génie, instinctif, +abondant, romantique et déclamatoire, ne doit-il pas autant à son +tempérament qu'à son atavisme et à son éducation? «Ce qu'il y a de +meilleur en moi, c'est les autres», écrivait-elle (ou à peu près), à +Flaubert. Et dernièrement, Mme Clésinger, justement froissée de ce +soudain étalage d'intimités, qui est une des nécessités de la gloire, ne +disait-elle pas à ce propos: «Pour moi, le sentiment qui a guidé ma mère +et déterminé ses actes, c'est l'horreur de la solitude. Il lui fallait +autour d'elle du mouvement, quelqu'un à qui parler, sur qui se reposer, +et quelqu'un à protéger....» + +Nul doute que la bonté sereine dont s'enveloppa la vieillesse de cette +orageuse nature,--plus belle encore dans ses orages,--ne l'absolve aux +yeux du moraliste, des inquiétudes de ses jeunes années. Ses erreurs du +moins relèvent aujourd'hui de l'histoire littéraire: pourquoi ne pas les +constater? + +Un grand tumulte de presse accueillit ces révélations. Ce fut +l'événement du jour, la question littéraire à la mode. Sandistes et +Mussettistes épiloguèrent sur l'aventure de Venise, cependant que +maints chroniqueurs, tout en y trouvant le plus rare profit de «copie», +criaient au «scandale», et suppliaient qu'on n'apprît pas davantage au +public que ses grands hommes avaient été aussi des hommes. + +L'ombre de Lélia vit se lever pour elle une armée de paladins. Pendant +quelques jours, la mémoire de son poète resta sans défenseurs. M. Émile +Aucante, ancien secrétaire de George Sand (et légataire de ses lettres à +Alfred de Musset), protesta dans les journaux contre la «légende de son +infidélité». Il déclara formellement que la Correspondance donnerait +la «preuve écrite de la main de Musset que George Sand ne l'avait pas +trahi.»--Ces lettres pouvaient-elles apporter une telle preuve? Nous en +connaissions déjà quelques fragments par une fine monographie de Musset, +qu'avait publiée Mme Arvède Barine, tel cet étonnant passage d'Elle à +Lui: «O cette nuit d'enthousiasme, où, _malgré nous_, tu joignis nos +mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous +m'avez sauvé âme et corps.» + +Or M. Émile Aucante ne possédait que les lettres de George Sand, et Mme +Lardin de Musset s'opposait énergiquement à la publication de celles de +son frère.... D'ailleurs, qu'eussent prouvé, contre l'infidélité de son +amie, les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait à Musset, dans sa +débilité devant l'amour, la subtile psychologie d'une maîtresse qui, +sans perversité peut-être, mais toujours incapable de s'avouer une +faiblesse, était parvenue à suggérer à sa victime des paroles de +reconnaissance?... Car voilà le cas intéressant de cette banale +aventure. + + C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes.... + +Et moi-même, racontant pour la première fois la «Véridique histoire des +Amants de Venise», j'avais cru devoir tenir moins compte des fragments +singuliers de ces lettres du malheureux poète, que de l'honnête mémorial +de Pagello et des aveux intimes de George Sand. + +La restitution de cette histoire, désormais précise quant aux faits, +restait donc énigmatique quant aux psychologies tourmentées qui les +avaient conduits. Les révélations continuèrent. _La Revue de Paris_ +publia les lettres de George Sand à Musset. On en mena grand bruit. Il +n'est pas douteux qu'un retour de l'opinion ne se produisit alors en +faveur de Lélia. La même revue donna ensuite ses lettres à Sainte-Beuve. +Elles précisaient des expériences antérieures à la liaison avec Musset, +qui permettaient la défiance. Cette fois l'opinion fut défavorable à +George Sand. + +Maintenant, qu'apporte ce livre? Une histoire, serrée d'aussi près que +possible, de cette attachante aventure d'amour, un exposé synthétique +de la vie des deux grands écrivains depuis leur rencontre jusqu'à leur +séparation. Les lettres de Musset, jusqu'ici complètement inédites, +m'ont été libéralement prêtées par la soeur du poète, Mme Lardin de +Musset, qui garde le culte pieux de sa mémoire. Quelle reçoive ici +l'hommage de ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue que son +frère Paul, autant dans sa Biographie d'Alfred de Musset que dans son +roman, _Lui et Elle_, n'a pas une seule fois trahi la vérité. Nous la +rechercherons aussi, aidé de tous les documents nouveaux que nous allons +produire. + +Y avait-il nécessité ou intérêt à exhumer dans ses détails un épisode +intime vieux de soixante ans?--J'estime que sans encourir un reproche +quelconque d'indiscrétion ou d'indélicatesse on a droit, pour les +grandes oeuvres, à remonter aux sources secrètes de leur génération. +Sainte-Beuve lui-même nous a appris à ne pas isoler l'oeuvre de la vie. +Où s'arrête la biographie d'un grand homme? Là où elle cesse de nous +intéresser, c'est-à-dire d'être nécessaire à l'explication de ses +chefs-d'oeuvre. + +Décembre 1896. + + + +SOMMAIRE + +I.--GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833. + +II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833). + +III.--LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-décembre +1833). + +IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834). + +V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-août 1834). + +VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE +(avril-août 1834). + +VII.--GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre 1834). + +VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835). + +IX.--APRÈS LA RUPTURE.--LA LÉGENDE. + + + +UNE HISTOIRE D'AMOUR + + + +I + +George Sand et Alfred de Musset se sont connus au mois de juin 1833. +Diversement célèbres, mais jeunes tous deux et égaux de génie, quels +talents et quelles âmes allaient-ils rapprocher? + +Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà l'auteur des _Contes +d'Espagne et d'Italie_ et du _Spectacle dans un fauteuil_, le poète +de _Don Paez_ et de _Mardoche_, de _la Coupe et les Lèvres_ et de +_Namouna_. Ce classique négligé qui sort du Cénacle d'Hugo, effare en +même temps la vieille école et la nouvelle. Il vient de donner les +_Caprices de Marianne_ et achève d'écrire _Rolla_. + +Au plus fort du Romantisme, il a ramené l'esprit dans la poésie +française. Il apporte cette insolente et bien vivante preuve qu'on +peut être un écrivain de génie, rien qu'à traduire une sensibilité +frémissante, quand elle est servie par un goût inné. «Chose ailée et +divine et légère», son talent ne semble point d'un professionnel. Ce +grand poète est un dilettante, une abeille qui fait son miel de mille +fleurs. Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a savouré l'arôme, +il rapporte un miel bien à lui, bien français. Que lui importe ce qu'on +qualifie d'originalité! Ces entraînements de l'opinion ne prouvent bien +souvent que mépris du génie en faveur du talent... Si sa voix devient +l'écho mélancolique des jeunes âmes de son milieu et de son temps, il +n'aspirera pas plus haut. En ne chantant que pour lui-même, il chantera +au nom de tous. + +Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa fantaisie à tout ce +qui peut brider l'indépendance d'enfant gâté qui fait le naturel et le +charme de son esprit,--même la recherche trop précise de pittoresque, +même les conceptions trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours +le sacrifice à ce goût léger mais sûr, conscient de sa valeur française, +qui se contente de sentir harmonieusement. Oui, surtout, âme française, +française, jusqu'à l'agacement, coeur loyal, esprit fin et de race +toujours, élégant et hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète qu'on +a voulu nous faire prendre pour un don Juan de tavernes et de mauvais +lieux. + +L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne racontant que lui-même, n'est +si humain, entre tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le plus +faible. On a dit de Musset qu'il était le grand poète de ceux qui +n'aiment pas les vers. C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous, +ce libertin à l'âme mystique, ce débauché assoiffé d'amour pur, ce +spirituel et ce triste. «Un jeune homme d'un bien beau passé», l'avait +ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant bien compris, lui qui +a tout compris, le jour qu'il écrivait: «La Muse de la Comédie l'a baisé +sur les lèvres, la Muse de la Tragédie, sur le coeur.» + +La vie et le génie de Musset sont tout entiers dans sa jeunesse. La +jeunesse lui semblait sacrée, comme l'unique raison de la vie et sa plus +certaine beauté. C'est pourquoi il n'a d'autre histoire que celle de son +coeur. + +Quand il rencontre George Sand, c'est encore l'enfant sublime, et déjà +l'enfant perdu. Mais le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il a +vécu sans trop de mesure, parfois même il a fait parade de ses +débauches de jeunesse. Mais il entre dans ce snobisme un peu de la mode +romantique, cette recherche du fatal et de l'étrange, qui lui a inspiré +son premier livre si peu connu, _l'Anglais mangeur d'opium_ (adapté de +Thomas de Quincey)[2]. + +[Note 2: _L'Anglais mangeur d'opium,_ traduit de l'anglais par A. D. +M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.] + +George Sand, trente ans plus tard, dans une lettre à Sainte-Beuve, +écrira: «Pauvre enfant! _il_ se tuait! Mais _il_ était déjà mort quand +_elle_ l'avait connu! _Il_ avait retrouvé avec _elle_ un souffle, une +convulsion dernière[3]!...» + +[Note 3: Lettre publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul. +_Cosmopolis_ du 1er juin 1896.] + +Ce n'était que rancune contre Paul de Musset: _Lui et Elle_ venait de +paraître (1861) en réponse à _Elle et Lui_. + +Si le poète a abusé de la débauche, il est resté généreux, comme sont +les faibles. Déjà son génie est mûr pour les grands cris humains. +L'esprit gai et le coeur mélancolique, il n'a qu'effleuré les joies et +les douleurs du véritable amour. Voici venir la passion qui transformera +son âme, qui, épurant et élevant ses qualités natives, lui arrachera des +cris immortels. + +George Sand touche à la trentaine. Elle a aussi sa légende; mais +celle-ci a dépassé les bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa vie +indépendante dans un mariage qu'elle n'a pas rompu, pour ses allures +d'androgyne, son goût des paradoxes sociaux, sa liaison avec Jules +Sandeau, leur livre (_Rosé et Blanche_, signé «Jules Sand»), ses livres +surtout, _Indiana_ et _Valentine_. Elle achève _Lélia_ qui va mettre le +sceau à sa gloire future. + +Ce n'est pas ici le lieu de conter la première jeunesse de George Sand. +On nous en a donné récemment un tableau qui semble véridique[4], à +l'aide de sa correspondance inconnue et de cette _Histoire de ma vie_, +où elle-même nous a dit ses premières années, avec une sincérité qu'on +ne peut mettre en doute et un incomparable charme. Il faut cependant la +résumer en quelques traits, pour expliquer les influences qui ont régi +sa vie. + +[Note 4: S. ROCHEBLAVE, _George Sand avant George Sand_, dans la +_Revue de Paris_ du 15 mars 1896.] + +Petite-fille du receveur-général Dupin de Francueil et d'une bâtarde de +l'aventureux et brillant Maurice de Saxe,--femme indulgente et fine, +à l'esprit fort et cultivé, aïeule d'ancien régime, qui fut sa vraie +éducatrice,--elle est née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue, +avec la fille d'un oiseleur. + +Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère restée très peuple, elle +fut tiraillée et troublée dans ses jeunes tendresses. Le couvent +des Augustines de Paris, où on la mit de bonne heure, développa ses +penchants mystiques. De retour à Nohant, ces souvenirs religieux, +l'influence contraire de sa grand'mère et du bonhomme Dechartres, qui +avait été le précepteur de son père, des lectures enthousiastes +de Chateaubriand et de Rousseau, enfin le sentiment de la nature, +qu'éveillaient en elle ses promenades dans la _Vallée Noire_, ce paysage +du Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent dans cette âme pour +former son génie rêveur et passionné, mélancolique et oratoire, pour +alimenter sa verve descriptive, abondante comme une source, vers les +grands horizons, pourtant désenchantés, du plus invincible optimisme. + +Mme Dupin de Francueil étant morte, elle passait quelque temps chez sa +mère, à Paris, puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822), dans +l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, M. Casimir Dudevant, fils +naturel d'un colonel baron de l'Empire, avait été lui-même soldat. +Jeune encore, mais de peu d'imagination, il ne tardait pas à se laisser +enliser par la vie rurale. + +On peut croire qu'il fut longtemps sans soupçonner la valeur +d'intelligence et de sensibilité de sa compagne. Il devait bientôt +cesser de lui plaire, pour un prosaïsme peut-être sermonneur, qui +heurtait chez elle de vifs penchants à l'exaltation romantique. + +Buvait-il plus que de raison et était-il aussi brutal qu'on l'a laissé +entendre? Nous ne le rechercherons pas. Du moins le séjour de Nohant +pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents voyages à l'aide +desquels son mari s'ingéniait à la distraire. Au cours d'une de ces +absences, souvent fort prolongées, Aurore Dudevant rencontrait à +Bordeaux, revoyait a Cauterets, l'homme qui lui a révélé l'amour. + +C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de Sèze, dont le grand sens +et l'honnêteté retardèrent de six ans,--les six ans que dura cette +affection platonique,--la crise qui fera quitter son foyer à celle qui +sera George Sand. Mais nous ne pouvons nous attarder sur cette période +de sa vie, d'ailleurs incomplètement explorée. + +La monotone compagnie de M. Dudevant lui devenait insupportable. + +Après neuf ans de mariage et sans vouloir s'avouer l'inquiétude de +ses sens,--elle affecta toujours de n'en pas convenir,--elle s'était +violemment avisée que l'heure était venue de vivre à sa fantaisie, sans +pourtant rompre tout à fait. + +Un beau matin, sur le premier prétexte, elle se montre offensée, déclare +son intérieur intolérable et demande une pension, pour partager sa vie +entre Paris, où elle fera métier d'écrire, et Nohant, où elle retrouvera +ses enfants. M. Dudevant accepte, résigné, et en janvier 1831, la jeune +femme, ivre d'air libre et d'espérance, débarque au quartier Latin où +l'attend un petit groupe ami d'étudiants berrichons. + +Alors commence cette existence en partie double, bourgeoise et rangée en +Berry, près de ses enfants, trois mois sur six, singulièrement émancipée +les trois mois suivants à Paris.--Déjà s'établissait sa légende. La +châtelaine patiente et rêveuse de Nohant se transformait en un étudiant +imberbe, aux longs cheveux bouclés, coiffés d'un béret de velours, noir +comme eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant la cravate rouge, +et toujours la cigarette aux lèvres. + +Son costume était, d'ailleurs, la moindre de ses libertés. A peine +dissimulait-elle, dans sa société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si +elle essaie de se justifier de cette indépendance dans _l'Histoire de ma +vie_,--étrange histoire, en effet, dont le malheureux Chopin disait +à Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et qui n'est plus que +réticences au moment où on y cherche des révélations,--du moins sa +correspondance l'accable. Non pas ses lettres déférentes à sa mère, Mme +Dupin, ou passionnées de tendresse à son fils, mais celles à ses amis +berrichons, ses compagnons de Paris, Alphonse Fleury, Charles Duvernet, +à l'effarouché Boucoiran lui-même, son confident de la première heure, +lettres où un furieux amour de liberté quand même, voire de bohème, +éclate entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant à la Châtre. +Agacée, elle prit ses coudées franches. + +Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. L'histoire en est encore +imparfaitement connue: nous savons qu'elle reprit elle-même chez lui sa +correspondance, après la rupture, et la brûla. On a dit qu'elle l'avait +aimé tendrement, croyant s'engager pour la vie... Ses premières +aventures d'amour nous découvriraient plutôt son cerveau que son coeur. +Après Sandeau, «elle essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses ou +vaines, telles que celles avec Mérimée et Gustave Planche», a écrit son +confident Sainte-Beuve[5]. C'est encore l'étudiante, la frondeuse de +tous «préjugés», double scandale, qui la poursuivra longtemps. Elle +demeure volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant vite se +ressaisir. Mais déjà le fond est désenchanté. Avec Musset enfin, elle +espère atteindre au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, que plus tard +avec Michel de Bourges, un haut esprit, son maître, qu'elle aimera +jusqu'à l'adoration, et avec Chopin qui, lui, mourra de son amour, +elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle souhaite,--sans la chercher +peut-être, car la loi du génie, «ce deuil éclatant du bonheur», comme +disait Mme de Staël, est de la contrarier toujours. Mais sa rencontre +avec Musset, lui révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue +aux ressorts de cette âme complexe. + +[Note 5: Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand. _Cf_. +vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, _les Lundis d'un chercheur_, p. 173, +in-8°; Calmann Lévy, 1894.] + +Un profond instinct maternel déborde sur ses passions de femme, les +transformant. Maternelle un peu à la façon de Mme de Warens, elle l'est +avec moins de mollesse, avec tout son génie actif, abondant, fier et +triste. Elle a laissé ruisseler une imagination ardente et pratique à +la fois, dans toute son oeuvre,--cet immense miroir de la nature et +de l'amour où son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à sembler +indifférente à tout. Bonne pour tous, en effet, ce qui l'aura faite +si cruelle pour quelques-uns. Éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier sa +dignité même; amante pour être plus amie, a-t-on dit; incapable de +chagriner longtemps personne, et s'abandonnant toute pour l'éviter; mais +terriblement femme aussi, et conduite par une inexorable fantaisie. + +Sa libre éducation avait mis en elle les germes d'une erreur qui fait de +son oeuvre un long sophisme. Une excessive pitié de la femme lui +donna de bonne heure l'obsession de l'égalité des sexes. Cette pitié +dédaigneuse n'allait pas sans une intime colère contre les immunités de +l'homme. Elle méprise la femme, qu'elle n'a guère connue et peinte que +d'après elle-même, pour ne pas comprendre que l'homme puisse attacher +tant d'importance à cet être incohérent et faible. Elle n'est pas sans +un vif instinct de coquetterie,--qu'elle réprime le plus souvent, +par bonté d'âme,--ni sans certaine expérience de ses charmes. Aussi +réclame-t-elle pour son sexe tous les privilèges masculins, d'où +ses revendications de l'amour libre et sa condamnation du +mariage.--Naturellement plus douée de curiosité que de tempérament, +elle aventura son âme romanesque dans les plus paradoxales contrées +du sentiment. Sa recherche obstinée de l'amitié là où elle ne pouvait +trouver que l'amour fut une autre erreur capitale de sa vie. La +confusion perpétuelle qu'elle en fit, et dont témoignent ses lettres +comme ses romans, explique les infortunes de sa jeunesse, ses +faiblesses, ses utopies. Elle pensa s'en consoler plus tard, en +cherchant à contenter son optimisme par un vague idéal humanitaire. La +Nature seule put la rasséréner, qui lui dicta ses vrais chefs-d'oeuvre. + +Ainsi l'indépendance règne au fond de son âme, si obstinée, si rangée +pourtant. Son grand sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui +fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout au nom de l'idéal,--car +l'idéalisme rejoint le naturalisme dans une exclusive poursuite de la +vérité... + +Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. Les révoltés ne le sont +jamais. Son travail méthodique, sa régularité patiente, impassible +--bovine--_à, faire de la copie_, parmi les plus graves agitations de +son âme, prouvent chez elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission +raisonnée. Quand une passion a cessé de la faire vibrer, elle s'en +détache. Elle ne se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa grande +douleur... Elle redevenait orgueilleuse à sentir qu'il la lui devait! + +Les prétentions aristocratiques de Musset devaient altérer de bonne +heure leur entente amoureuse. Orgueilleux de son «monde», sinon de sa +naissance, le poète dédaignait la vie et l'atmosphère bourgeoises, comme +tous les artistes de race, ne se plaisant comme eux qu'avec la société +riche et élégante, l'élite féminine, ou le vrai peuple. Le goût que +manifesta de bonne heure George Sand pour les démocrates, pour l'esprit +ouvrier, devait irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette +considération dont on n'a guère tenu compte, il faut ajouter le +déséquilibre physiologique du poète. Ses crises nerveuses, jamais bien +expliquées, faisaient craindre pour lui la folie. On a même parlé +d'attaques d'épilepsie. Mais Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son +mariage (1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement +qu'il ait été sujet à rien de semblable. Quand éclata la crise, l'un et +l'autre se sentaient-ils humiliés? George Sand avait d'abord pris Musset +pour un enfant: ceci ne se pardonne guère, aux heures clairvoyantes. +Mais Musset était un bon enfant: il passa bien vite à sa maîtresse +cette manie de protection. L'abus qu'elle faisait de la déclamation +sermonneuse l'agaça davantage, et surtout son obstination à poétiser ses +faiblesses... + +La mère du poète, qui d'abord s'était opposée au voyage en Italie, avait +fini par «consentir à confier» son fils à George Sand, comme à une femme +de grand renom, plus âgée que lui de six ans et relativement grave, +malgré des erreurs trop connues. + +Elle préférait pour lui ce voyage avec une amie... intellectuelle, au +séjour de Paris, nuisible à sa santé. Or, Musset entendait trouver dans +son amie mieux que l'amour d'une seconde mère. On sait que tous les +amants de Lélia s'entendirent appeler ses enfants... + +Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en avait, elle en laissait voir +plus que lui. Et, sa dignité toujours en avant, elle ne savait abdiquer +le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance de sa vie. + +Quoique _gendelettres_ tous deux, mais plus poètes qu'artistes, ils n'en +restaient pas moins jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été +écrites pour la postérité; elles n'en sont que plus curieuses pour elle. +Les courts fragments cités par Mme Arvède Barine dans sa pénétrante +monographie de Musset[6], avaient fait pressentir les perles que +recelait ce terreau... mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir +juger de cette correspondance. Elle nous guidera dans l'exposé du plus +fameux des romans d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour en +mieux préciser l'évolution. + +[Note 6: Les grands écrivains français: _Alfred de Musset_, in-18, +Hachette, 1894.] + + + +II + +La liaison de George Sand avec Jules Sandeau vient de finir,--comme +finiront tous les amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée, quand +Lui emporte une secrète blessure. Rarement il la dévoilera, au cours de +sa longue carrière. C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut pas donner +confidence au public, chaque fois qu'il lui arrivera d'y faire allusion, +ce sera d'un mot dont la cruauté brève suspend tout jugement sur l'être +d'exception qu'a été George Sand.--«Le coeur de cette femme est comme un +cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que les croix de ceux qu'elle a +aimés.» + +Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle, elle est rassasiée de +l'amour. Ses amis, que la présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se +rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus d'autorité que jamais +sur sa vie. Avec le fidèle Boucoiran, le précepteur intermittent de son +fils, un être bon et faible qui est et restera toujours «son enfant», +son meilleur ami est Gustave Planche. + +Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer qu'il espéra son tour. +Il connaissait George Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans plus +jeune qu'elle, il prenait bientôt cependant, sur son ardent esprit, +par un goût d'austère puriste et des connaissances qu'elle déclarait +infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha toujours et dont si +merveilleusement elle tira profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus +loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement de Gustave Planche +dans les avatars de George Sand nous prépare à l'entrée en scène de +Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire va se doubler d'un +conseiller intime, d'un confident d'amour. + +Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que nous devons de connaître +quelques-unes des lettres qu'elle lui écrivit durant la période troublée +où elle cherchait sa voie. Dans un des curieux appendices de ses +_Portraits Contemporains_,--sortes de codicilles du testament +littéraire que constituent ses derniers livres[7], Sainte-Beuve a +esquissé avec plus de charme que de discrétion,--George Sand vivait +encore,--l'état d'âme de ce beau génie féminin pendant ces six mois +critiques et décisifs. Et il a donné à l'appui les pages intimes «les +plus vraies, les plus naïves et les plus modestes où elle s'ouvrait à +lui de son coeur et de son talent». + +[Note 7: _Portraits contemporains_, 1868 (cinq volumes où sont +réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, p. 506-523. +Paris, Calmann Lévy.] + +Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. A la suite d'articles +publiés par Sainte-Beuve sur _Indiana_ et _Valentine_[8], Gustave +Planche lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le remercier. +«Nous y allâmes un jour vers midi; elle habitait depuis peu, et seule, +le logement du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune femme aux +beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une +sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle écouta, parla peu +et m'engagea à revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle +avait le soin de m'écrire et de me rappeler. En peu de mois, ou même en +peu de semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit se noua entre +nous. J'étais garanti alors contre tout autre genre d'attrait et de +séduction par la meilleure, la plus sûre et la plus intime des défenses. +Ce préservatif contre un sentiment d'amour, en présence d'une jeune +femme qui excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit la solidité +et le charme de notre amitié. George Sand voulut bien me prendre à +ce moment délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité, pour +confident, pour conseiller, presque pour confesseur[9].» + +[Note 8: Le _National_ des 5 octobre et 31 décembre 1832.] + +[Note 9: _Portraits contemporains_, I, p. 507.] + +George Sand écrivait alors _Lelia_, Sainte-Beuve _Volupté_. Tous deux se +consultaient sur leurs romans. Des entretiens littéraires, ils passaient +aux confidences intimes. Elle venait, de rompre avec Jules Sandeau, et à +peine libre, «dans un véritable isolement moral, elle se demandait +quels amis et quel ami elle se pourrait choisir parmi tous ces visages +nouveaux de gens à réputation diverse qu'elle affrontait pour la +première fois[10]». Sainte-Beuve s'offrit à lui présenter ceux qu'il +fréquentait et jugeait dignes d'elle. Elle refusa de connaître Musset, +mais elle eut la curiosité d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent +médiocrement, semble-t-il. Vers la même date, elle écrit à Sainte-Beuve +qu'elle «recevra Jouffroy de sa main», le priant de le prévenir de son +extérieur sec et froid, de son attitude silencieuse. Cette rencontre fut +encore passagère. Mais la même lettre nous éclaire singulièrement sur le +pessimisme qu'apportait George Sand dans ses expériences: «Je crains +un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de +belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux; +ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine... Il n'y a +pas de confiance entière possible à réaliser. Les gens qu'on estime, on +les craint et on risque d'en être abandonné et méprisé en se montrant +à eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux, +mais ils trahissent.» + +[Note 10: _Portraits contemporains_, I, p. 511.] + +Le complément de ces lettres singulièrement captivantes vient de +paraître[11]. L'ensemble constitue le document le plus sûr et à peu près +unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état d'âme de George Sand +pendant cette crise de sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même +par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines +phrases de George Sand on pourrait le penser: «Vous m'avez dit que vous +aviez peur de moi (lettre de mars).» Mais s'il en fut réellement ainsi, +soit respect de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit crainte +d'être rebuté dans une autre attitude que celle de confesseur, soit +excessive timidité, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait +pris soin, bientôt, de faire confidence à sa pénitente d'une affection +profonde et jalousée, qui le détournait de tout autre désir,--celle dont +il a rempli, sincèrement ou non, son fameux _Livre d'amour_, daté du +même temps pour la plupart des pièces. + +[Note 11: George Sand, _Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris_ du +15 novembre 1896.] + +Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve, il y a une lacune d'un +mois. La suite de la correspondance nous l'explique. + +Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse, en avril 1833, y est +définitivement révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en somme on +n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente +monographie du maître de _Colomba_, avait recueilli ces rumeurs. +Incidemment, à propos des années de dissipation de Mérimée, il nous +expliquait la défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus, par +cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. «Le +court passage de Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand est un fait +d'histoire littéraire, écrit-il, sur lequel s'est greffée une légende +assez amusante. D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand +était seule et souffrait de cette solitude, lui aurait «donné» Mérimée, +et, dès le lendemain, George Sand lui aurait écrit pour lui rendre et +lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce +rôle trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile de Mérimée et +de Mme Sand. Mais il est exact qu'il reçut des confidence et des +plaintes[12].» + +[Note 12: AUGUSTIN FILON, _Mérimée et ses amis_, p. 64, in-16, +Hachette, 1894.] + +La vérité est que cette liaison ne fut confessée à Sainte-Beuve que cinq +mois après. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres +d'août et de septembre, quand elle a retrouvé l'amour avec Musset, on +conçoit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait +dissimuler à son directeur. La rencontre fut brève et nette, digne de +l'homme raffiné et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît bien +l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants. Mais George Sand, qui +était de son âge, ainsi que son égale en génie, resta froissée et plus +étonnée encore de ce dédain de sa personne et de son âme. Écoutons ce +ressouvenir: + + ....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai un homme + qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien + à ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit + me fascina entièrement; pendant huit jours je crus qu'il avait + le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dédaigneuse + insouciance me guérirait de mes puériles susceptibilités. Je croyais + qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphé de sa + sensibilité extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée, + si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté. + + ....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'étais + absolument et complètement Lélia. Je voulus me persuader que non; + j'espérais pouvoir et abjurer ce rôle froid et odieux. Je voyais à mes + côtés une femme sans frein, et elle était sublime[13]; moi, austère + et presque vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon + isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mécomptes du + passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu'à une condition, et qui + savait me faire désirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister + pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant à l'âme. + Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-être + n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolérer l'autre: j'étais + atteinte de cette inquiétude romanesque, de cette fatigue qui donne + des vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en question + et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles + qu'on a abjurées. + +[Note 13: Mme Dorval.] + + ....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance, de + dégoût et de découragement. Au lieu de trouver une affection capable + de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie + amère et frivole. Ce fut tout. + + Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être aimée, et + s'il m'eût aimée il m'eût soumise, et si j'avais pu me soumettre à un + homme, je serais sauvée, car ma liberté me ronge et me tue. Mais il + ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me + décourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui pût + l'attirer à moi. + + Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais, et vous m'avez + vue en humeur de suicide très réelle. Mais s'il y a des jours de froid + et de fièvre, il y a aussi des jours de soleil et d'espérance. + + Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette malheureuse et + ridicule campagne m'a fait faire un grand pas vers l'avenir de + sérénité et de détachement que je me promets en mes bons jours. J'ai + senti que l'amour ne me convenait pas plus désormais que des rosés sur + un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers + mois de ma vie assurément!) je n'en ai pas senti la plus légère + tentation[14]. + +[Note 14: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est +(des premiers jours) de juillet 1833.] + +Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois mois de calme. Ses +confidences à Sainte-Beuve recommencent en mai; elle est grave et le +sermonne à son tour. Mais la revoilà, en juin, dans un grand trouble: +son ami lui devient un refuge. A la voir s'abandonner ainsi, on est +tenté de s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à changer sa +vénération en tendresse. La liaison qui le garde d'elle l'aurait-elle +agacée de quelque jalousie? Vraisemblablement, elle a reçu de son +directeur une lettre amère. Peut-être déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne +se décourage pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. Elle +se dit seule, désenchantée de tout: l'amitié même n'existe pas! Mais +Sainte-Beuve l'a rassurée. Dans une lettre du 3 août, elle semble +apaisée. Quelque chose de nouveau a surgi dans sa vie.--«Pour rien au +monde, lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre dévouement.» Et +elle se fait protectrice à son tour. + +Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel amour, un amour inconnu, +tout de fraîcheur, de poésie et de tendresse, qui lui rapporte tout à +coup les illusions de la jeunesse et de l'espérance. + +Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il avait rencontré George +Sand au printemps de 1833. En réalité leurs relations ne datent que de +la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve voulait dès le mois de mars +présenter le poète à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant +trop... différent pour ses habitudes. «A propos, réflexion faite, +écrivait-elle, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il +est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de +curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent +de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses +sympathies[15].» De son côté peut-être, Musset se défiait de la +romancière sur sa légende déjà tapageuse. Mme Lardin de Musset me +rapporte qu'il disait alors: «Elle n'a donc jamais rencontré un +homme convenable? Comme tous ses héros me déplaisent!» Ces réserves +expliqueraient le retard de leur rencontre. Mais leur rencontre +était fatale. Et sans doute un instinct secret les avertissait-il de +l'approche de la souffrance, ce vertige de l'abîme, où s'éveille le +génie des poètes. + +[Note 15: _Portraits contemporains_, I, 510.] + +Tous deux collaboraient à la _Revue des Deux Mondes_ et le groupe de +Buloz fréquentait plus ou moins chez George Sand. La plus ancienne +mention de son nom sous la plume de Musset est dans une pièce peu +connue, encore qu'imprimée plusieurs fois: _le Songe du Reviewer[16]_. +Elle nous renseigne sur la pléiade delà _Revue_, à son âge d'or: + +[Note 16: _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ du 10 oct. et +vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul: _les Lundis d'un chercheur,_ in-18, +Calmann Lévy, 1894.] + + + Buloz[17] est sur la grève + Pâle et défiguré; + Il voit passer en rêve + Gerdès[18] tout effaré. + La matière abonnable + Se meurt du choléra; + L'épreuve est détestable + Il faut un errata. + + Il voit son typographe + Transposer ses placards. + Des fautes d'orthographe + Errent de toutes parts. + Des lettres retournées + Flottent en se heurtant; + Des lignes avinées + Dansent en tremblotant. + +[Note 17: François Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de la +_Revue des Deux Mondes, journal des Voyages_, pour en faire le recueil +célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835 à 1845 il dirigea en +même temps la _Revue de Paris_.] + +[Note 18: Caissier de la _Revue_.] + +3 + + De tous côtés aboient + Des contresens obscurs, + Et les marges se noient + Dans les _déléaturs_. + Il pleut des caractères; + Le B manque dans tous, + Et des pages entières + Boivent comme des trous. + + 4 + + Loewe[19] a fait héritage + De quatre millions; + Dumas meurt en voyage + Faute _d'Impressions_. + Dans les filles de joie + Musset s'est abruti; + Ampère[20], en bas de soie, + Pour l'Afrique est parti. + +[Note 19: Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et +diplomate, auteur du _Népenthès_.] + +[Note 20: J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.] + +5 + + Brizeux est à la Morgue, + Sainte-Beuve au lutrin; + Quinet est joueur d'orgue + A Quimper-Corentin. + Delécluse[21] est modèle + A l'atelier de Gros; + Roulin[22] est infidèle + A ses choux les plus beaux. + +[Note 21: Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur, +historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.] + +[Note 22: Roulin avait fait dans la _Revue des Deux Mondes_ plusieurs +articles d'histoire naturelle où il était question de choux. (Note de M. +de Lovenjoul.)] + +6 + + George Sand est abbesse + Dans un pays lointain; + Fontaney[23] sert la messe + A Saint-Thomas-d'Aquin; + Fournier[24] aux inodores + Présente le papier; + Et quatre métaphores + Ont étouffé Barbier. + +[Note 23: Écrivain romantique et poète, vaguement diplomate, mort +en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes de _Lord +Feeling_ et _O'Donnoz_.] + +[Note 24: Imprimeur de la _Revue_.] + +7 + + Cette nuit Lacordaire + A tué de Vigny; + Lerminier[25] veut se faire + Grotesque à Franconi; + Planche est gendarme en Chine; + Magnin[26] vend de l'onguent; + Le monde est en ruine: + Bonnaire[27] est sans argent!! + +[Note 25: Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.] + +[Note 26: Charles Magnin, érudit et polygraphe.] + +[Note 27: Le plus fort actionnaire de la _Revue_, à cette époque. +(Note de M. de Lovenjoul.)] + +Nous retrouverons dans la suite plusieurs de ces noms diversement +célèbres. L'un d'eux mérite de nous retenir encore. Depuis deux ans, +avant comme après sa courte liaison avec Mérimée, George Sand, nous +l'avons dit, avait pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé près +d'elle à Henry de Latouche[28], dans le rôle d'inspirateur, de conseiller +littéraire. Nul doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux; mais elle +le maintint dans l'ordre platonique. Il avait du moins deviné son génie. + +[Note 28: H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de George +Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment de célébrité, comme +poète, romancier, dramaturge et journaliste. Il édita les oeuvres +d'André Chénier en 1819.] + +Elle eut un guide précieux en ce bourru bienfaisant qui est resté comme +le type du critique intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne lit +plus, tiennent encore leur place dans l'évolution littéraire du siècle. +Avec ses dons sérieux il eut la plus saine influence sur l'éducation du +goût, dans son obstination réactionnaire contre les excès du Romantisme. +Mais son rôle échoua par la confusion même que ses attaques laissaient +dans l'opinion, de la personnalité et de l'oeuvre de ses victimes. Vingt +ans après, George Sand a longuement parlé de lui: «Il me fut très utile, +dit-elle, non seulement parce qu'il me força par ses moqueries franches +à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec beaucoup trop de +négligence, mais encore parce que sa conversation, peu variée mais très +substantielle et d'une clarté remarquable, m'instruisit d'une quantité +de choses que j'avais à apprendre pour entrer dans mon petit progrès +relatif. + +«Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes pour +moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles, qui ne doivent +rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai jamais eu +qu'à me louer en ce qui me concerne[29].» + +[Note 29: _Histoire de ma vie_, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann +Lévy.] + +Elle ajoute que son intimité avait pour elle de graves inconvénients, +qu'elle l'entourait d'inimitiés violentes, la faisant passer pour +solidaire de ses aversions et condamnations. Déjà de Latouche s'était +brouillé avec elle à cause de lui. + +Cette brouille était traduite par un article fameux, _les Haines +littéraires_, qui signala l'entrée de Gustave Planche à la _Revue des +Deux Mondes_[30]. + +[Note 30: 1831.] + +On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène de la Troie romantique, +avait passé entre lui et de Latouche.... C'est probable, malgré que +celui-ci fût d'âge à se montrer plus respectueux que son rival. Mais +rien n'autorise à penser que le conteur de _Fragoletta_ ait jamais osé +hasarder une déclaration. + +Toujours est-il que la fréquentation de Lélia donna longtemps au +«critique maudit» de tendres espérances. Elle affichait leur amitié +avec ostentation. Elle emmena Planche à Nohant. Les contemporains +en jasèrent. Dix ans plus tard, Balzac les représentait sous de +transparents pseudonymes, dans son roman de _Béatrix_. On y voit _Claude +Vignon_ quitter le château de son amie _Félicité Des Touches_ avec un +profond désenchantement[31]. Planche lui-même avait laissé percer cette +amertume dès le lendemain de sa déception. Cette passion fatale avait +empoisonné son âme. Il s'abandonnait, dans ses jugements littéraires, +à de cruels retours sur la vie. Sa critique devenait plus que jamais +acerbe. + +[Note 31: Cf. _le Critique maudit: Gustave Planche_, par Adolphe +Racot, dans _le Livre_ du 10 août 1885.] + +Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, les dernières publiées, ne +laissent plus de doute sur la mauvaise fortune de Planche. En juillet +1833, dans la crise de solitude qui la prépare à son nouvel amour, elle +écrit: «Je sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et mieux que la +plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se +trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et ne le sera pas[32].» Mieux +encore, à peine est-elle éprise de Musset que son ami Planche l'ennuie: +«Planche a passé pour être mon amant, peu m'importe. _Il ne l'est pas_. +Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de même +qu'il m'est parfaitement indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai +donc pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable, d'éloigner +Planche. Nous nous sommes expliqués franchement et affectueusement à +cet égard, et nous nous sommes quittés en nous donnant la main, en nous +aimant du fond du coeur et en nous promettant une éternelle estime[33].» + +[Note 32: _Revue de Paris_, du 15 novembre 1896, p. 284.] + +[Note 33: _Revue de Paris_, 15 novembre 1896, p. 289.] + +Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas sans complications, quand +elle rencontra Musset. + + + +III + +Dans la biographie de son frère, Paul de Musset assure qu'il vit pour +la première fois George Sand en un banquet offert aux rédacteurs de la +_Revue_, chez les _Frères Provençaux_. Cette réunion n'a été précisée +nulle part. La première pièce authentique qui témoigne de leurs +relations est une poésie qu'Alfred de Musset adressa à George Sand, le +24 juin 1833, après une lecture d'_Indiana_. Elle était accompagnée d'un +billet laconique et respectueux[34]: + +[Note 34: Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites. +On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset, s'est refusée +jusqu'ici à la publication de sa correspondance avec George Sand. Nous +la remercions encore de l'exception qu'elle a bien voulu faire en notre +faveur, en nous laissant cueillir le plus intéressant de ces pages +intimes. + +On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset antérieures à un +billet de Venise (fin mars 1834).] + + Madame, + + Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers que je viens + d'écrire en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui où Noun reçoit + Raymond dans la chambre de sa maîtresse. Leur peu de valeur m'avait + fait hésiter à les mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi + une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincère et + profonde qui les a inspirés. Agréez, Madame, l'assurance de mon + respect. + + ALFRED DE MUSSET. + + Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue, + Cette scène terrible où Noun, à demi nue + Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond? + Qui donc te la dictait, cette page brûlante + Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante, + Le fantôme adoré de son illusion? + En as-tu dans le coeur la triste expérience? + Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu? + Et tous ces sentiments d'une vague souffrance, + Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense, + As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu? + N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse, + Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs, + Versant à son ami le vin de sa maîtresse, + Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse, + Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs? + Et cet être divin, cette femme angélique, + Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger, + Cette frêle Indiana, dont la forme magique + Erre sur les miroirs comme un spectre léger, + O George! N'est-ce pas la pâle fiancée + Dont l'Ange du désir est l'immortel amant? + N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée + Qui sur tous les amours plane éternellement? + Ah! malheur à celui qui lui livre son âme! + Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme + Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté + Veut boire l'Idéal dans la réalité! + Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse, + Peut penser autre chose, en entrant dans son lit, + Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe + A compté sur ses doigts les heures de la nuit! + + Demain viendra le jour; demain, désabusée, + Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée, + Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia; + Elle abandonnera celui qui la méprise, + Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise + Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Lélia? + + 24 juin 1833. + +Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète est allé voir l'auteur +d'_Indiana_. Ils ont parlé de leurs travaux. Elle écrit _Lélia_, lui un +poème qui sera _Rolla_. Il lui en communique des fragments: «Soyez assez +bonne, ajoute-t-il, pour faire en sorte que votre petit caprice de +curiosité ne soit partagé par personne.» + +Dans une de ses visites au quai Malaquais, Musset a été pris de crises +d'estomac violentes. George Sand lui a écrit gentiment et il répond de +même: «Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, à une espèce +d'idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre. +Que vous ayez le plus tôt possible la fantaisie de perdre une soirée +avec lui, c'est ce qu'il demande surtout.» Point d'amour encore; mais +George Sand ne s'est-elle pas prise d'un peu de curiosité à cette ombre +de marivaudage?--A-t-elle fait les avances? Cette lettre de Musset le +donnerait à supposer: elle témoigne du moins d'un degré de plus dans +leur intimité. + +Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la +garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir même, si +vous étiez libre, je serais à vos ordres et reconnaissant des moments +que vous voulez bien me sacrifier. + +Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire. +Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guérir. + +Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme à poser sur le +coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas +avant que nous ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons +parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous avez manqué +d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais +dans celui-ci[35]. + +Tout à vous de coeur. + +ALFRED DE MUSSET. + +[Note 35: Une note de G. Sand sur la correspondance autographe, +attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).] + +Nous sommes en juillet. George Sand a terminé _Lélia_. Une de ses +premières visites est pour son nouvel ami. «Un matin de juillet, m'a +conté Mme Lardin de Musset, George Sand est venue voir mon frère à la +maison. Je crois que nous étions absentes, ma mère et moi. Paul jouait +du violon. Elle aperçut sur le pupitre un exemplaire _d'Indiana._ Il +était resté ouvert à un passage très raturé de la main d'Alfred. Paul a +pensé qu'elle lui avait gardé rancune de ces corrections[36]...» + +[Note 36: L'exemplaire en question d'_Indiana_ a été conservé. On +y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment +sacrifiées. La _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1878 a cité +quelques-unes de ces corrections du poète.--Remarquons que Paul de +Musset se trompe évidemment en parlant de deux lectures d'_Indiana_ +faites par son frère, à trois ans d'intervalle: la première, pour +critiquer le livre, en juin ou octobre 1832, la seconde pour écrire les +vers qu'on a lus plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien +daté du 24 juin 1833.] + +La supposition de Paul de Musset _(Lui et Elle)_ paraît bien gratuite. +Jamais Alfred n'a fait allusion à de la jalousie littéraire chez George +Sand. + +Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence autant que de bonté, +lui épargna, il faut le reconnaître, les mesquineries coutumières des +bas-bleus. Pour une fois je ne me sens pas d'accord avec Paul de Musset. +Son livre sue la vérité. Il avait été le confident unique de son frère; +il le resta toute sa vie. Mais il donne trop d'importance à la part de +la littérature dans les premières relations du poète avec George Sand. + +A ce moment-là, fin de juillet 1833, ils étaient tout à leur intimité +naissante. Après Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté à mesure +qu'elle édifiait son roman, Musset, le premier, put lire _Lélia_ +terminée. Il en avait sans doute les épreuves. C'était vers le 18 +juillet[37]. Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout entier le +soir même, et, si elle a toujours envie de grimper sur les tours de +Notre-Dame, il lui propose de l'y accompagner. Il n'est encore question +entre eux que d'«amitié sincère». Cette promenade assurément n'eut pas +lieu. Le lendemain, Musset avait lu _Lélia_, et voici comme il exprimait +son admiration à l'auteur,--un auteur qui était une femme dont il se +sentait amoureux: + + ...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que + c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...--Enfin, ça pouvait + être bien des choses avant d'être ce que cela est.--Avec votre + caractère, vos idées, votre nature de talent, si vous eussiez échoué + là, je vous aurais regardée comme valant le quart de ce que vous + valez. Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos livres, + que vous regardez comme des espèces de contre-parties des mémoires de + vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi, un livre + c'est un homme ou rien.--Je me soucie autant que de la fumée d'une + pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames qu'à tête reposée + et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et + combiner. Il y a dans _Lélia_ des vingtaines de pages qui vont droit + au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de + _René_ et de _Lara_. + +[Note 37: _Lélia_, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet, +est inscrite au _Journal de la Librairie_ du 10 août 1833; la deuxième +édition, au numéro du 17 août.] + + Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été Madame une telle + faisant des livres. + + Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le + public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée, en voici la + raison. + + Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot + ridicule: «Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?» ne sortira de mes + lèvres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce + rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le + rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez pas tout + bonnement par m'envoyer paître, si je m'avisais de vous le demander), + mais je puis être,--si vous m'en jugez digne,--non pas même votre + ami,--c'est encore trop moral pour moi,--mais une espèce de camarade + sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et + sans brouilles,--capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos + peignoirs[38] et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec + vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, à ce titre, + quand vous n'avez rien à faire ou envie de faire une bêtise (comme je + suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au + lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant des livres, + j'aurai affaire à mon cher Monsieur George Sand qui est désormais pour + moi un homme de génie.--Pardonnez-moi de vous le dire en face: je n'ai + aucune raison pour mentir. + +[Note 38: _Note de G. Sand_.--Il s'était habillé en pierrot et avait +mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté et imprimé, +M. de La Rochefoucauld.] + +Déjà Musset est un habitué de la mansarde de Lélia. Il dessine à ravir, +sinon toujours correctement du moins avec esprit, et de mordantes +légendes accompagnent les charges qu'il fait des amis de George Sand. +On s'amuse de ces caricatures,--qu'on se disputera bientôt, que les +collectionneurs s'arracheront plus tard[39]. + +[Note 39: On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits +et caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits. M. de +Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la série drolatique des +charges de Paul Foucher, le frère de Mme Victor Hugo, dont Musset avait +été le camarade au collège Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à +1832), et, des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai +la photographie sous les yeux. C'est un document précieux pour +l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont charmants, +excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est sensible que Musset +a été impressionné par Goya, dont il a copié une eau-forte.) Huit +portraits de George Sand, assise, étendue, fumant, rêvant, écoutant +surtout; les portraits de son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci +délicieux), de sa fille Solange, de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult, +de Ch. Didier, d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des +scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle dernier. +Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède l'album du voyage en +Italie, plein de caricatures amusantes du poète et de son amie, et de +leurs compagnons d'occasion, avec un autre album plein de souvenirs de +la vallée de l'Eure et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de +vraies oeuvres d'art. + +Mme Jaubert, la «marraine» de Musset, avait conservé un précieux recueil +de dessins de son «filleul». Toute sa société y figurait. On sait +qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon le plus remarquable de +Paris. Elle en a publié d'intéressants _Souvenirs_ (Hetzel, 1880). Cet +album a été perdu. + +Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred Tattet, +appartient à son gendre M. Tilliard.] + +Il en envoie un échantillon à son amie, une ébauche de «ses beaux yeux +noirs qu'il a outragés hier» eu les croquant,--non sans ajouter, en +anglais, «qu'il est triste aujourd'hui». + +Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche un camarade l'a éveillé +pour lui montrer une violente critique des _Débats_ sur le _Spectacle +dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_[40]. Mais le +poète ne s'en soucie guère; il écrit à son amie qu'il «a essuyé son +rasoir dessus». Le voilà sérieusement amoureux; l'aveu de son tourment +ne doit plus tarder. On va lire la lettre charmante et trop sincère +pour être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le poète se déclare +timidement, loyalement, d'une passion qui remplira sa vie. + +[Note 40: Article signé: J.S., _Journal des Débats_ du 28 juillet +1833.] + + Mon cher George, + + J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je vous l'écris + sottement, au lieu de vous l'avoir dit au retour de cette promenade, + j'en serai désolé ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour + un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous + me mettrez à la porte et vous croirez que je mens: je suis amoureux de + vous, je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. J'ai + cru que je m'en guérirais, en vous voyant tout simplement à titre + d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient + m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai pu; mais je + paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous + le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour + m'en guérir à présent, si vous me fermez votre porte. + + Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais à la + campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères ni avoir l'air de + me brouiller sans sujet. + + Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui va m'ennuyer», + comme vous dites. Si je ne suis pas tout à fait le premier venu pour + vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un + autre, ce qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous + voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez + plutôt pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espère + rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les + seules heures agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais + que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me confie à vous, non + pas comme à une maîtresse, mais comme à un camarade franc et loyal. + George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le + peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, avant votre voyage + à la campagne et votre départ pour l'Italie, où nous aurions passé + de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vérité est que je + souffre et que la force me manque. + + ALFRED DE MUSSET. + +L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il heureux? Son amie hésite +encore. Avant de s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu le +confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune des réponses de George +Sand, à cette date... La lettre suivante de Musset témoigne de son +angoisse devant le bonheur entrevu. + + ....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il + n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et + que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me + suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je + vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette + chambre où me voilà seul à présent. C'est là que je vous ai dit ce que + je n'ai dit à personne.--Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un + jour que quelqu'un vous avait demandé si j'étais _Octave_ ou _Coelio_ + [41], et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»--Une folie + a été de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me + méprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. + Si mon nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible, + quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis + embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser + ma mère. + +[Note 41: Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, _les Caprices +de Marianne_, publiée dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1833.] + + Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des + jours où je me tuerais. Mais je pleure ou j'éclate de rire; non pas + aujourd'hui par exemple. + + Adieu, George. Je vous aime comme un enfant. + +Cette fois, la sincérité du poète a été entendue. Son aveu est bien +accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er août, toutes les harpes de la +joie chantent dans son coeur: + + Te voilà revenu dans mes nuits étoilées, + Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées, + Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu! + J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire, + Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire, + Au chevet de mon lit te voilà revenu. + + Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde. + Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde; + Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé! + Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse, + N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse, + Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé. + + George Sand n'ose encore se croire, se proclamer + heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve + est beaucoup plus calme que les précédentes. + Sans lui avouer pourtant son nouveau + bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune + soleil de l'espérance n'est pas loin. + + Son confesseur lui a fait part des alternatives + de son bonheur à lui, de son mystérieux amour. + Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences; + mais George Sand entend ne causer + de jalousie à personne: + +....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'être +utile et agréable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de +plus sacré dans votre existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir +qui peut briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop l'amour, +_l'Amour_ comme vous écrivez. Quoique j'en médise souvent, comme je fais +de mes plus saintes convictions aux heures où le démon m'assiège, je +sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si +j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je +vous appellerais [42]. + +[Note 42: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 287.] + +_Lélia_ vient de paraître. Naturellement, le premier exemplaire en est +offert à Musset. Il porte cette double dédicace: sur le tome Ier: _A +Monsieur mon gamin d'Alfred,_ GEORGE; sur le tome II: _A Monsieur le +vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur,_ +GEORGE SAND[43]. + +[Note 43: Ce précieux exemplaire est en la possession de la +gouvernante] + +Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de +Musset s'est installé chez George Sand. + +Parmi les habitués de sa mansarde, il a trouvé Boucoiran et Gustave +Planche. Les allures un peu bien familières de ces deux personnages +n'avaient pas tardé à déplaire à de Musset, Mlle Adèle Colin, +aujourd'hui Mme veuve Martelet. + +Après la chronologie établie plus haut, des relations du poète avec +George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à tort qu'on a prétendu que +le personnage de Sténio dans _Lélia_, représentait Musset. M. Cabanès +(_Revue hebdomadaire_ du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent +des deux «envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle, +invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains +une lettre où Musset se plaignait amèrement à George Sand d'être +portraituré dans _Lélia_. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on +lui prête. George Sand connaissait l'oeuvre du poète: elle lui emprunta +une épigraphe, une strophe de _Namouna_ (décembre 1832), placée en +tête du deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son +caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières lettres, +en 1835, Musset lui écrira: «Ta _Lélia_ n'est point un rêve; tu ne t'es +trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio; +il est à tes côtés, il assiste à toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est +moi! moi! tu m'as pressenti...» + +Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poète +_l'Inno ebrioso_, le chant d'orgie de Sténio, dans _Lélia_. Ainsi +M. Derome critiquant (_le Livre_ du 10 mai 1883) l'excellente +_Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset_ de M. Maurice Clouard, ne +met pas en doute la paternité de ces vers.--Je ne saurais en désigner +l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George +Sand elle-même, on ne peut du moins que les juger indignes du grand +poète qui écrivait, dans le même temps, _Rolla_. son dandysme. Paul de +Musset, dans une scène de _Lui et Elle_, nous les a représentés, sous +les masques transparents de _Caliban_ et _Diogène,_ tenus à distance, +sinon tout à fait éloignés, par le nouveau maître de céans. + +Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le plaisir de montrer +jusqu'où allaient leurs immunités et privilèges. Le premier eut soin +de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, à la turque; le second se +coucha de son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise tenue +de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était aussitôt relevée de son +coussin et assise dans un fauteuil. + +Falconey[44] ne fit point semblant de remarquer les postures malséantes +des deux rustres, et déploya ses manières de gentilhomme en affectant +une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogène +s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries +blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs +d'autrefois, leurs idées surannées et leur politique rétrospective. +Edouard, nourri dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se +croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis des talents et +de la réputation. + +[Note 44: _Edouard de Falconey_, compositeur de musique: Alfred de +Musset. Voici les autres pseudonymes de _Lui et Elle: Olympe de B..._, +compositeur de musique: George Sand; _Jean Cazeau_: Jules Sandeau; +_Pierre_: Paul de Musset; _Hercule,_ troisième familier d'Olympe: +Laurens; _l'éditeur:_ Buloz; _le docteur Palmeriello_: le docteur +Pagello; _Ilans Flocken_: Franz Liszt; _Edmond Verdier_: Alfred +Tallet.--C'est à tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cité, +_le Livre_, n° du 10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de +_Caliban,_ Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers, +de G. Sand quand intervint Musset.] + +--Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme une classe +considérable de la société de Paris, et ce n'est pas la moins aimable. +Je tiens à honneur d'y être admis et je vous demande grâce pour elle. +Si vous ne la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle +l'est avec ses principes et ses traditions. + +Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et +d'honorable. Quand on la regarde de près, on peut s'étonner de voir tout +ce qu'un bon naturel, une probité sévère, un honneur sans tache peuvent +encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous vivons. Je +rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour +avoir un coeur ferme, une âme noble et généreuse, et je ne saurais dire +ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup +de politesse... + +--Et une tenue décente, ajouta Olympe. + +--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogène. + +--Pour vous-même, et à vous-même. + +--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien élevé pour +votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis. +Contentez votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je +demeure: écrivez-moi. + +--Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous reviendrez bien sans +qu'on vous rappelle[45]. + +[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12, +Paris, Lemerre.] + +Gustave Planche était une vieille connaissance de Musset. En dehors de +toutes questions littéraires, leur antipathie réciproque datait des +suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Devéria. Ce bal était resté +fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous +lequel l'avait portraituré le peintre lui-même. Son ami Paul Foucher +était en archer de la même époque,--accoutrement sous lequel Alfred +l'avait croqué dans maintes caricatures[46]. On vantait déjà les succès +d'élégance et de charme du poète de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave +Planche n'était point sans envie, sous l'apparente équité de son âme. +Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux mêmes +fréquentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus +tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de cette éternelle +caste des plébéiens parvenus dans les lettres: leurs débuts pénibles +étalent un orgueil dévoré de rancunes. + +[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours +dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec Mme Mélanie Waldor, +un bas-bleu assez ridicule, le poète s'était permis de célébrer cette +danse inoubliable dans une petite pièce dont l'impertinence fit +scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cénacle romantique,_ +six strophes signées «Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu +l'autographe de Musset lui-même. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15 +septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idée: + + Quand Mme W... à P... F... s'accroche, + Montrant le tartre de ses dents, + Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche + S'incruste à ses muscles ardents... + +--Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse d'Alexandre +Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du +10 oct. 1886.)] + +Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux jeunes filles, Mlles +Champollion et Hermine Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred de +Musset semblait préférer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers +dans le même salon. Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait +Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. «Il s'avisa de dire un soir +que, du coin où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable +déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. On +en chuchota aussitôt. La jeune fille reçut l'ordre de refuser les +invitations de son danseur habituel. Aux regards mélancoliques de la +victime, Alfred comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, et, +comme il n'avait rien à se reprocher, il demanda des explications avec +tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'à la +source du méchant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur, +il fut obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du père +se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce père irrité guetta le +calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47].» + +[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80. +Petit in-12, Paris, Lemerre.] + +L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. La mésaventure de Planche +excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'évoquant les souvenirs +de son enfance,--elle était de beaucoup plus jeune que ses frères,--me +rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: «Quand le feu de +Planche s'éteint, disait-on, il ne demande plus: «Donnez-moi du bois», +mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que c'est à Mlle Hermine Dubois +qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Pépa_, un des +plus purs joyaux de son oeuvre. + +L'inimitié de Planche pour Musset devait s'accroître avec la renommée +du poète. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser. +L'amitié de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le +dernier coup à son âme jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche +est sensible dès le milieu de juillet 1833. L'exécution du pauvre +_Diogène,_ que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement précédé +l'installation du poète au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela +avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus réservés. +Il ne devait lire _Lélia_ qu'un mois après Musset, huit jours après +l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne l'envoi autographe de +l'auteur: «_A Gustave Planche, son véritable ami_, GEORGE SAND, 15 août +1833[48].» Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un dépit violent +couvait, dans son âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie par +une action d'éclat. + +[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique +de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.] + +Les attaques commençaient à pleuvoir sur _Lélia_. L'_Europe littéraire_ +se signala particulièrement dans ce sens. Cette publication toute +récente publia coup sur coup deux articles signés Capo de Feuillide, où +George Sand était violemment prise à partie[49]. «Je suis très insultée, +comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à Sainte-Beuve, et j'y suis +fort indifférente, mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et +au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre +part que vous vouliez répondre à _l'Europe littéraire_ dans la _Revue +des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre +coeur vous le conseille [50].» La même lettre est toute consacrée à ses +rapports nouveaux avec Alfred de Musset et à son attitude vis-a-vis de +Planche. Elle a pris le parti de l'éloigner non sans lui promettre une +éternelle estime. Mais Planche ne s'est point résigné; il ne désespère +pas de reconquérir un coeur dont le désir l'obsède,--fort de l'amitié +qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congédiant +à demi. Il a réfuté le premier article par une réponse «à la critique +entêtée», dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août; il réplique à +la seconde attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins à Capo de +Feuillide. On n'en reçut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un +certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut +tout remué. Planche prit pour témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de +Feuillide, MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se battit au pistolet; mais +la rencontre n'eut d'autre résultat que de déplaire singulièrement à +George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent de l'incident pour +s'étonner des droits que croyait avoir Gustave Planche à la défense de +l'auteur attaqué[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en +vingt-quatre strophes de six vers, relatant les épisodes de ce duel, et +qui circula parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre[52]. Un +beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, daté de ce mois d'août 1833, +nous renseigne sur la noble indifférence où insultes, commentaires et +polémique laissaient l'auteur de _Lélia_, alors dans la sérénité de son +amour: + +[Note 49: _L'Europe littéraire_, numéros du 9 août (la Vie +littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique +sur _Lélia_). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à _l'Europe +littéraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.] + +[Note 50: Lettre du 25 août 1833. _Revue de Paris_, numéro du 15 +novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_ +que le 29 septembre 1833.] + +[Note 51: Dans une revue littéraire, _le Petit Poucet_, du 1er +septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'événement, +dont nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause +de _Lélia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les +autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or, +si _Lélia_ est de M. Sand, je ne sais trop à quel titre M. Planche s'est +constitué le _bravo_, le _majo_ de cet écrivain. A moins que M. Sand +ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est +incompréhensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de +douter en lisant _Lélia_, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette +femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise par une +démarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconséquente et irréfléchie.»] + +[Note 52: _Complainte historique et véritable sur le fameux duel qui +a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris, +à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes +manières_, etc. Publiée dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le +V. de Spoëlberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: «Après +l'avoir d'abord attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de +Brizeux, le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand +l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»] + + + Telle de l'_Angélus,_ la cloche matinale + Fait dans les carrefours hurler les chiens errants, + Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale, + O George, a fait pousser de hideux aboiements. + + Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle, + Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants; + Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale + Qui soulève les mers, fait baver les serpents. + + Tu n'as pas répondu, même par un sourire, + A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus + Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus. + + Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre, + Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté + Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté[53]! + +[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouvé dans les cartons de +Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la _Revue moderne_ de +juin 1865.] + +Bien assurée maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand +n'hésitait plus à s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le 25 +août: + +...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de +Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne +m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous +la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes +susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans[54], une autre fois +pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable. +Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas +été aussi usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je +le sens. + +[Note 54: Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute +platonique, comme en témoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand +que possède M. de Lovenjoul.] + +[Note 55: Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.] + +Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il m'a repoussée, +j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin d'être affligée et méconnue, +je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est +un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose +dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part et +surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai +refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de +l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et +l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des +douleurs que je croyais accepter. + +Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures +de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi... +Je suis dans les conditions les plus vraies de régénération et de +consolation. Ne m'en dissuadez pas[56]. + +[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.] + +«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-là qu'il faut parler,» +a écrit Musset, évoquant, dans la _Confession d'un Enfant du Siècle_, +cette période fortunée de son amour[57]. La vie chez George Sand était +joyeuse. A côté de ses dessins humoristiques, le poète nous a laissé un +croquis plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants. + +[Note 57: _Confession_, 3° et 4° parties.] + + George est dans sa chambrette + Entre deux pots de fleurs, + Fumant sa cigarette, + Les yeux baignés de pleurs. + + Buloz assis par terre, + Lui fait de doux serments; + Solange par derrière + Gribouille ses romans[58]. + + Planté comme une borne, + Boucoiran tout mouillé + Contemple d'un oeil morne + Musset tout débraillé. + + Dans le plus grand silence, + Paul[59], se versant du thé, + Écoule l'éloquence + De Ménard tout crotté. + + Planche saoul de la veille + Est assis dans un coin + Et se cure l'oreille + Avec le plus grand soin[60]. + +[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mère.] + +[Note 59: Paul de Musset.] + +[Note 60: Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard _(Revue +_de Paris_ du 15 août 1896). Les trois strophes qui suivent sont +Inédites.] + + La mère Lacouture[61] + Accroupie au foyer + Renverse la friture + Et casse un saladier; + + De colère pieuse + Guéroult[62] tout palpitant, + Se plaint d'une dent creuse + Et des vices du temps. + + Pâle et mélancolique, + D'un air mystérieux, + Papet[63], pris de colique, + Demande où sont les lieux... + +[Note 61: La cuisinière de George Sand. ] + +[Note 62: Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste +et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école +saint-simonienne.] + +[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.] + +Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements de la société de +ce couple génial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la +publication de _Lélia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimité des +soirées de déguisement, pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles. +Tel ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre Pierrot des Funambules, +déguisé en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe +Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, travesti en servante +cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65]. + +[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août +1833.] + +[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.] + +C'est sans doute à cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce +sonnet du poète à sa bien-aimée: + + Puisque votre moulin tourne avec tous les vents, + Allez, braves humains, où le vent vous entraîne; + Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine, + Je vous ai trop connus pour être de vos gens. + + Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène + Je garde contre vous ni colère ni haine, + Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps. + Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants. + + Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse, + Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse, + Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux: + + «Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie; + Voilà le sentier vert, où, durant cette vie, + En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66].» + +[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées aux +pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent +pas dans les oeuvres du poète.] + +George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce +qui avait été le plus malade en elle, son coeur, «n'était plus en danger +de désespoir et de mort». Elle l'écrivait, le 21 septembre, à son +confesseur ordinaire: + +«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache +davantage à _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites +choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les +belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il +est, il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa +préférence m'a été précieuse.... Après tout, voyez-vous, il n'y a que +cela de bon sur la terre[67].» + +[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.] + +Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité de son nouvel amour. Que +devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la même +femme la lettre pourtant réfléchie où, dans son perpétuel besoin de +justification, elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà mort +quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouvé avec elle un souffle, une +convulsion dernière[68]!...» + +[Note 68: Publiée par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numéro de juin +1896.] + +Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment +qu'elle n'aime plus.... + +La liaison d'Alfred de Musset était maintenant connue de tous. Installé +à peu près complètement chez George Sand depuis les premiers jours +d'août, il y devait rester jusqu'en décembre. Sa mère s'était aperçue +de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares +apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mère indulgente et faible, +qui se savait adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son père +était mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommée autorisait cette +indépendance. + +[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'aîné, +Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre +cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, la célèbre fontaine de +Bouchardon.] + +Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller +cacher leur bonheur dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent +à Franchard où il passèrent une quinzaine. «Laurent fut admirable, +d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours +de cette union, a écrit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'était élevé +au-dessus de lui-même, il avait des élans religieux, il bénissait sa +chère maîtresse de lui avoir fait connaître enfin l'amour vrai, chaste +et noble qu'il avait tant rêvé....» Paul de Musset insiste également +dans _Lui et Elle_ sur la prospérité de cette lune de miel. George Sand +était alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse. +Le souvenir de ces journées heureuses hanta souvent, plus tard, les +heures tristes de Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...» + +Celle-ci, retraçant cette existence radieuse dans la forêt, assombrit +tout à coup le tableau par l'exposé de querelles légères qui devaient, +dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espèce d'hallucination +qu'eut Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit _son double_, mais +vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut à un +déséquilibre profond du poète, le rendant incapable «de goûter la vie +douce et réglée qu'elle voulait lui donner». Musset racontait lui-même +cette vision singulière[70]; mais rien n'autorise à croire que leurs +joies furent dès lors traversées de soucis et de craintes. Les +caricatures du poète, datées de ces heureux jours d'automne, étaient +toutes plaisantes. L'une d'elles représente George Sand à cheval, vue +de dos, et à droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau +s'envole,--avec cette légende: «Admirable sang-froid du cheval nommé +_Gerdès_, à la vue d'un danger imprévu.--Scène des montagnes où l'on +voit la qualité de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.» + +[Note 70: Peut-être y fait-il allusion dans la _Nuit de Décembre_.] + +Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement paisibles. Ces +deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner +littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel étaient exclus +Planche, Boucoiran et Laurens («Don Stentor» ou «Hercule», dans _Lui et +Elle[71]_»), ce qui causa grande rumeur parmi les habitués. Ils avaient +renouvelé le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un +que l'autre. Dans les soirées intimes du quai Malaquais, on trouvait +Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant +Toujours. + +[Note 71: Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre +Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta +de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec Chopin, des _Souvenirs +d'un voyage d'art._ On n'a rien écrit des relations de George Sand +avec Laurens, tôt disparu de son orbite, que Paul de Musset représente +pourtant comme le dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui +_et Elle,_ p. 19).] + +Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une réelle +valeur d'art, constituent un document iconographique et littéraire +précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe Brisson, qui a eu la +bonne fortune de voir récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de +Lovenjoul, les albums de la société du quai Malaquais (1833-1834), +contenant portraits et charges des habitués de la «mansarde» de George +Sand, en a donné une intéressante description, dans un récit de sa +visite à l'érudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]: + +«Les révélations qui viennent de se produire, la publication des lettres +de G. Sand prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées; on pénètre, +en les parcourant, dans l'existence même des deux amants; il semble +qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux +à l'excès; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier +feuillet, Musset a griffonné des lignes qui s'entre-croisent dans un +désordre pittoresque et que je transcris exactement: + + _Le public est prié de ne pas se méprendre_ + CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND + _le réceptacle informe de ses aberrations mentales_ + _et autres_. + + _Je soussigné, Mussaillon_ Ier, + _déclare que mon album n'est pas si cochonné_ (sic) _que ça_. + _Celui qui a inscrit mon nom_ + _sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est + vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand_. + + MUSSAILLON Ier. + +[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de +Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer à +M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album de Venise», lequel +appartient à Mme Lardinde Musset.] + +«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poète et +représentant pour la plupart son amie, couchée, debout, fumant la +pipe, accoudée sur un balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à +l'orientale. Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute, +très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'oeil +impérieux[73]. Musset se divertit aussi à croquer les amis absents: la +moue dédaigneuse de Mérimée, avec cette légende: _Curvajal renfonçant +une expansion;_ la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et +au-dessous: _Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle +infortunée_. Il se met lui-même en scène, les cheveux au vent, la +redingote pincée à la taille, les chevilles serrées dans un pantalon à +la hussarde, et il inscrit dans un coin: _Don Juan allant emprunter dix +sous pour payer son idéale_ (sic) _et enfoncer Byron._ Voici plus loin +une sorte de rébus: un oeil, une bouche, une mèche de cheveux, une +verrue surmontée d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits +distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par +Musset: _Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide_. Enfin, +voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs dénominations +grotesques le tabellion du _Chandelier_ et le futur baron d'_On ne +badine plus avec l'amour _... [74]. Je copie: «Le chevalier _Colombat du +Roseau Vert_ et l'abbé _Potiron de Vent du soir_ devisent en humant une +prise de tabac; le baron _Prétextât de Clair de lune_ rêve en songeant +à sa belle; le marquis _Gérondif de Pimprenelle_ erre dans ses jardins. +Ces croquis témoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi +puérile... Musset devait être extrêmement gai, quand il n'était pas +tourmenté par la débauche ou la maladie. Il était infiniment plus jeune +de caractère que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et le +dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-être le tort de +prendre trop au sérieux...». + +[Note 73: Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à +l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,--caricatures pour +la plupart datées de 1834,--ceux d'Alexandre Dumas, «Antony-Louverture +charpentant un viol»; de Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et, +trois charges de Paul Foucher.] + +[Note 74: Ces derniers dessins,--à la plume, très soignés, serrés +comme des illustrations du xviii° siècle--sont encore de l'automne +1833.] + +Mais bientôt cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop +ouvertement de leur intimité, et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce +projet caressé à deux ne tarda pas à devenir une idée fixe. + +Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à +moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa +mère. Un matin,--nous venions de déjeuner en famille,--il paraissait +préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que +lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un +air d'hésitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des +précautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant +qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande +fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. «Jamais, lui +répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je +regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition +sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma +permission.» + + Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant + dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit + que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il + changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de + ses projets.--«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point; + s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi.» + + Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de + départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa + fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait + à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui + parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue + se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, + disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. + Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y + employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, + puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment + d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en eût dit Alfred, + ce fut sa mère qui pleura. + + Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à + la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais + augure[75]. + +[Note 75: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 121.] + +Ces circonstances de mauvais _augure_, Paul de Musset les raconte dans +_Lui et Elle_: ce n'était rien moins que le fait du treizième rang +occupé dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait +George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en +passant sous la porte cochère, et le renversement d'un porteur d'eau +en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poète n'était pas +superstitieux, et l'_oisillon_ riait de tout son coeur. + + + +IV + +Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent à Avignon par le +Rhône. Sur le bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait son +consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques +jours par son esprit mordant et ses blagues de célibataire sans +préjugés. George Sand, dans l'_Histoire de ma vie_, insiste sur +l'impression à la fois agréable et pénible qu'il lui laissa. Causeur +pénétrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de +ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhône eut d'amusantes +péripéties. «Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix, +écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau +à vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il +(Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa raisonnablement, et, +dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint +quelque peu grotesque et pas joli du tout[76].» Deux dessins de Musset, +dans l'album du voyage à Venise, présentent la charge de Stendhal, +d'abord de profil, énorme et grave sous sa redingote opulente, puis +gracieux avec ses bottes fourrées et son manteau à triple collet, +dansant devant une servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua +ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la +cathédrale. Ils se séparèrent à Marseille[77]. + +[Note 76: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.] + +[Note 77: Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle a +trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 décembre 1833. +(_Correspondance_, I.)] + +Musset et son amie s'arrêtèrent quelques jours à Gênes. Elle y eut un +accès de fièvre. Une lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé +des galeries de tableaux et des jardins de cette ville. C'est durant +ce séjour de Gênes, à en croire Paul de Musset, que leur serait +malheureusement apparu le contraste de leurs natures et de leurs +éducations, dans la compagnie de deux jeunes Italiens connus sur le +bateau qui les avait amenés de Marseille. + +George Sand elle-même, dans _Elle et Lui_[78], place à Gênes leurs +premiers malentendus. Mais son roman est peu précis, quant à la +succession des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle reproche +ici à Laurent devant Thérèse malade, doit se rapporter aux premiers +jours de Venise[79]. + +[Note 78: _Lui et Elle_, 83 et sq.] + +[Note 79: _Elle et Lui_, 121 et sq.] + +De Gênes, tous deux se rendirent par mer à Livourne. Une caricature +d'Alfred les représente, sur le bateau, en costume de voyageurs, _Elle_, +appuyée au bastingage, la cigarette aux lèvres, _Lui_, en proie au mal +de mer, avec cette légende: _Homo sum et nihil humani a me alienum +puto_. + +George Sand raconte qu'en proie aux frissons et défaillances de la +fièvre, elle visita Pise et le Campo Santo, dans une grande apathie; que +presque indifférents à la suite de leur voyage, ils jouèrent à pile ou +face Rome ou Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence[80]. Leur +séjour à Florence fut de courte durée, George Sand toujours malade, +et Musset préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à tirer des +chroniques locales. Ce drame est devenu _Lorenzaccio_. Ils traversèrent +seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, à +Venise. + +[Note 80: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.] + +On a retrouvé récemment une saisissante page de George Sand, racontant +leur entrée à Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a +pas écrit; mais l'identité parfaite des personnages avec elle et son +compagnon en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le voici[81]: + +[Note 81: Publié par M. de Lovenjoul. _Cosmopolis_ de mai 1896.] + + Il était dix heures du soir lorsque le misérable _legno_ qui nous + cahotait depuis le matin sur la route sèche et glacée s'arrêta à + Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le + rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. + Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot + de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je + vis rien, ni la grève, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des + bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait + dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette + gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un + cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps était + calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que + trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre + eux une conversation suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu. + Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de + l'archipel vénitien où, au moindre coup de vent, des courants + terribles se précipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne + savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et + bordé d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. + Dans ces ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait + point à moi une affection puissante, dans cette arrivée chez un + peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous + n'entendions pas même la langue, dans le froid de l'atmosphère dont + l'abattement de la fièvre ne me laissait plus la force de chercher à + me préserver, il y avait de quoi contrister une âme plus forte que la + mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout propos m'a donné un + fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui + m'eût prédit que cette Venise, où je croyais passer en voyageur, sans + lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques + impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon être, de mes + passions, de mon présent, de mon avenir, de mon coeur, de mes idées, + et me ballotter comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur + ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible jouet, + avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise allait me séparer + violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte + implacable, aux prises avec le désespoir, la joie, l'amour et la + misère? + + Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer; je lui aurais + répondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout + ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut + arriver peut être supporté, car tout ce qui peut être supporté peut + aussi ne pas arriver. + + Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des coulisses qui + servent de double persiennes aux gondoles, et regardant à travers la + glace, s'écria:--Venise! + + Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit! + Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca; le temps + s'était éclairci, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces + vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité + reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune + mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures + élégantes et des masses splendides. Peu à peu, elle blanchit, se + contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et + bizarres, elle commença d'éclairer les trésors d'architecture variée + qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers. + + Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la + Giudecca, nous vîmes passer successivement sur la région lumineuse de + l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beauté sublime, d'une + grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente + du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles chrétiens + soutenus par mille colonnettes élancées; surmontées d'aiguilles + légères; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la + nuit pour de l'albâtre quand la lune les éclaire; la vieille Tour de + l'Horloge avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières + des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, géant isolé, au + pied duquel, par antithèse, un mignon portique de marbres précieux + rappelle en petit notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel; + enfin, les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux + colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. Ce tableau + ainsi éclairé nous rappelait tellement les compositions capricieuses + de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture, + dans notre mémoire, ou dans notre imagination. + + --Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela est beau comme le + plus beau rêve. Voilà Venise comme je la connaissais, comme je la + voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers. + Et cette lune qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa + poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais + pour notre réception? Quelle magnifique entrée! Ne sommes-nous pas + bénis? Allons, voilà un heureux présage. Je sens que la Muse me + parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis + Gênes sans pouvoir mettre la main dessus! + + Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas... + +Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant à se sentir à Venise. La +somptueuse inconsolée, l'éternelle impératrice des lagunes, cité +dolente de ses rêveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants +romantiques, lui épargna la déception qu'il avait redoutée. + +Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux +palais transformé en _albergo_, à l'entrée du Grand Canal, devant la +_Salute_, près de la glorieuse place Saint-Marc. C'était l'hôtel +Danieli ou _Albergo Reale_ dont le dernier occupant avait été un comte +Nani-Mocenigo[82]. + +[Note 82: Ancien palais Bernado-Nani.--Mme Louise Colet raconte +longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de +l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli: deux chambres, +sur une ruelle, aboutissant à un grand salon tendu de soie bleu foncé +qui regardait la _Riva dei Schiavoni._ Balzac aurait occupé le même +logement en 1835.--Cf. L. COLET, _l'Italie des Italiens_, t. I, p. 249. +In-18, Paris, Dentu, 1862.] + +Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se rattachait au séjour de Byron. +«Jadis lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal--«_Aveva +tutto il palazzo, lord Byron_», leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète +anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus +tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_: «J'irai à +Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette +cité féerique, le grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix +sous par jour; là je m'inspirerai de tous les les souvenirs que l'auteur +de _Lara_ doit y avoir laissés[83].» + +[Note 83: MAURICE CLOUARD, _Alfred de Musset et George Sand (Revue de +Paris_ du 15 août 1896).] + +Le charme dolent de Venise, la séduction nostalgique de la dernière +capitale du Rêve, enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une fois +goûté. C'était le dernier voeu de Théophile Gautier d'endormir ses jours +dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé pour +Robert Browning et Richard Wagner. + +George Sand, toujours languissante de sa fièvre de Gênes, s'était +cependant mise au travail. A peine installée, elle abordait la tâche +qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus tôt possible un roman +à Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en +distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise. +Et sans doute, elle pressait son compagnon de l'imiter[84]. Musset +regardait, écoutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant +des notes, flânant surtout, vivant la vie vénitienne. Bientôt son amie +dut garder la chambre, décidément influencée par la _malaria_. Tout en +continuant ses promenades, manqua-t-il d'égards envers cette compagne +souffrante, plus âgée que lui de six ans et surtout occupée de ses +productions littéraires? Nous l'examinerons plus loin. Voici que +Musset va tomber lui-même gravement malade. Ceci va jeter entre eux un +troisième personnage, leur médecin, le docteur Pietro Pagello. Sans +l'exceptionnelle qualité de ses deux partenaires, il serait malaisé de +le mettre en scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle +rumeur qui a divulgué depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise, +a fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui +est essentiel au récit de ce roman d'amour. Né en 1807, à +Castelfranco-Veneto, il a passé sa vie à Venise d'abord, puis à Bellune +comme médecin principal de l'hôpital civil. Il y demeure, entouré d'une +nombreuse famille et fort estimé. + +[Note 84: Dans son roman de _Lui_, curieux à plus d'un titre (1860), +Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables du +poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et leurs amants, durant +la réclusion volontaire de G. Sand a l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse +peut-être s'y trop fier pour les détails, cette partie de son livre +laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler. _(Lui,_ +pp. 161-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le +récit du poète lui-même,--qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.] + +Habile et intelligent dans sa profession, avec de vrais dons de poète, +il était d'une franche beauté, forte et plantureuse, quand il connut G. +Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en témoigne. +Sans insister sur son caractère moral, disons du moins que le Smith +de la _Confession d'un enfant du siècle_ nous paraît être de tous ses +portraits romanesques le plus proche de la vérité. + +Quoique cette aventure, après soixante-deux ans, ne relève plus guère +que de l'histoire littéraire, on conçoit les répugnances du docteur +Pagello à en entretenir le public[85]. Je n'ai pas hésité cependant à +faire connaître un document précieux qui devait éclairer singulièrement +cette aventure fameuse. + +[Note 85: Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même +une allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé pour la +première fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans +une lettre au _Corriere della Sera_ (traduite au _Figaro_ du 14 mars +1881). Au cours de la même année, un rédacteur de l'_Illustrazione +italiana_, qui l'avait interrogé sur ses aventures de Venise, cita +quelques fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à +demi-mot. Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences +littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs +lecteurs!] + +Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto, l'hôte d'une +Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme +je m'enquérais des traces laissées par G. Sand et Musset à Venise, elle +voulut bien demander à la fille aînée du médecin de Bellune, laquelle +habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possédait. Avec +plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un mémorial +autographe de cette histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,--le +tout inédit, comme le prétendait la famille de Pagello. + +Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites en effet; le journal du +docteur l'était moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans _un +volume_ introuvable, et parfaitement inconnu, où, parmi des essais +dramatiques et littéraires de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé le +mémorial du médecin de Bellune[86]. Aux premières lignes, j'ai reconnu le +texte même du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion à le faire +connaître.... En le traduisant pour la première fois, je l'ai accompagné +d'un récit synthétique du drame de Venise, d'observations et de maints +détails inédits[87]. + +[Note 86: LUIGIA CODEMO. _Racconti, scene, bozetti, produzioni +drammatiche,_ 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal de +Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo, figure sous +ce titre: _Sandiana_ au premier volume (pp. 155-188).] + +[Note 87: _L'histoire véridique des amants de Venise_, dans le +_Gaulois_ des 16 et 17 octobre 1896.--_La vie de George Sand et du +docteur Pagello à Venise_ et _Sand-Musset-Pagello: le retour en France,_ +dans l'_Echo de Paris_ des 20 et 21 octobre 1896.] + +Le journal intime de Pagello est de peu de temps postérieur aux +événements qu'il évoque.--Écoutons le docteur raconter comment il entra +en relations avec le couple français de l'hôtel Danieli. + + Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études médicales, je + commençais à me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur + le quai des Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et lettré + de goût. En passant sous les fenêtres de l'_Albergo Danieli_ (ou + Hôtel-Royal), je vis à un balcon du premier étage une jeune femme + assise, d'une physionomie mélancolique, avec les cheveux très noirs et + deux yeux d'une expression décidée et virile. Son accoutrement avait + un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux étaient enveloppés d'un + foulard écarlate, en manière de petit turban. + + Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée sur un col blanc + comme neige et, avec la désinvolture d'un soldat, elle fumait un + paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis à ses côtés. Je + m'arrêtai à la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement: + + --Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante fumeuse... + tu la connais peut-être? + + --Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaître. Cette + femme-là doit être en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup + voyagé, dis-moi quels sont tes sentiments à son endroit. + + --Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes + les couleurs, je ne saurais rien décider de raisonnable: peut-être + Anglaise romanesque ou Polonaise exilée, elle a l'air d'une personne + de haut rang; elle doit être étrange et fière. + + Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, où nous nous + séparâmes. + + Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois (lequel était + Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscrétion en le révélant). + Il était à table avec sa famille. Je me montrai un peu préoccupé; il + s'en aperçut et, se tournant vers sa femme: + + --Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment à + certaine belle fumeuse.... + + --Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, répondis-je, mais + que je puis vous assurer être une Française pur sang. Je lui ai fait + visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est déjà une de mes + clientes; elle a voulu mon adresse. + + --Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux. + + --Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli vint chez moi et + je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un + petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, me pria de la + soulager d'une forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai + une saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant elle fut + soulagée. En me congédiant, elle me pria de revenir, si elle ne me + faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inséparable, me + reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, + et voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un + pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: «Tu reverras cette + femme et elle te dominera....» + + Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un éclat de + rire de mes hôtes, qui me déclarèrent _amoureux_.... «--Non, non, + répondis-je, pas encore!--Mais qui est donc cette étrangère? demanda + la Bianchina.--Je ne sais, lui répondis-je.--Mais pourquoi + n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son nom et sa + provenance?--Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.--Ah! + ah! il est amoureux et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....» + + Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels faisant ma visite + à peu près journalière aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait + souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la + dernière enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette + lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et son mari + assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci[88]: + +[Note 88: Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un +article anonyme de l'_Illustrazione italiana_ (de Rome) du 1er mai +1881. Sous ce titre: _Une lettre inédite de George Sand,_ l'auteur +l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de Musset, G. Sand et +Pagello à Venise, et d'extraits de lettres à lui récemment adressées par +ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul, +sur le texte photographié de l'autographe qui appartient à M. Minoret. +(_Cosmopolis_ du 15 avril 1896).] + + Mon cher monsieur Païello (Pagello), + + Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un + bon médecin, pour conférer ensemble sur l'état du malade français de + l'Hôtel-Royal. + + Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus + que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête excessivement + faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme + d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un + poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, + le vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué, et ont + excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une + chose d'importance. + + Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une + nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes + autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A présent, il est + toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni + ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, + demande son pays, et dit qu'il est près de mourir ou de devenir fou! + + Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la + surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une + saignée pourrait le soulager. + + Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, et de ne pas + vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition + indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et + je suis dans une grande angoisse de la voir en cet état. + + J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que peuvent espérer + deux étrangers. Excusez le misérable italien que j'écris. + + G. SAND. + +Ce premier récit n'est pas conforme à la légende accréditée par Paul de +Musset. D'après celui-ci, Rebizzo, «_l'illustrissimo dottore Berizzo,_ +un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé d'une perruque jadis noire +et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'emblème +décrépit», serait le médecin, le premier médecin, qui aurait introduit +Pagello chez Musset. + +Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, représente un +buste de vieillard penché, une lancette à la bouche, disant: _Non v'é +arteria_.... + +Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère, était-il Rebizzo? Je ne le +pense pas, quoique tous les biographes l'aient répété. + +Le récit de Pagello donne déjà un signalement contraire. Un article du +_Figaro_ de 1882, signé «Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt Mme +Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appelé ce premier médecin +le docteur Santini[89]. + +[Note 89: _Figaro_ du 28 avril 1882.--LOUISE COLET, _l'Italie des +Italiens_, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document qui a +sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier Danieli (1859), Mme +Louise Colet lui fait dire: + +«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut +gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna. + +--Un vieux docteur, dites-vous? + +--Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui faisait les +saignées et donnait les purgatifs, comme c'était alors l'usage à Venise. +Depuis, l'élève du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu +docteur à son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le +parrain de sa fille aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce +diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes.... + +--Était-il bien beau, ce Pietro Pagello? + +--Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien.»] + + +Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'étaient des amis +de Pagello; ils voulurent prêter quelque argent à George Sand, ainsi +qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de +Venise, nous montre un vieux ménage endimanché, à la toilette ridicule, +où je me plais à reconnaître _la Bianchina_ et son mari, tels que nous +les fait entrevoir le récit de Pagello.--Revenons à son journal. Le +jeune docteur a remis à ses aimables confidents la lettre que nous avons +citée: + + Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le feuillet. + Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature + qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix: _«George Sand!»_ + + Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au malade français, + quelle maladie il avait et qui il était. Je leur répondis:--Le jeune + patient est alité avec une maladie grave que nous avons jugée, mon + collègue et moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il se + nomme Alfred de Musset. + + --_Per Bacco!_ s'écria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la + Lune! Connais-tu ses poésies? + + --Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande + fantaisie un peu désordonnée, mais en même temps délicate. + +Cette lettre de George Sand à Pagello est importante. On n'en a pas fait +ressortir la valeur décisive sur le développement de cette histoire +d'amour. Elle démontre d'abord que des relations antérieures existaient +entre lui et le couple de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon +n'était pas restée, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration +du jeune Italien, quand _le hasard_ le lui amena dans la personne du +médecin demandé pour sa migraine. Elle songea de nouveau à lui pour +remplacer l'imbécile docteur, premier appelé au chevet de Musset +gravement atteint. Son malade était, du moins, encore «la personne +qu'elle aimait le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera du +sort du poète, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir +en tragédie. + +Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouvé George Sand et Alfred +de Musset? George Sand, étalant la première, des récriminations, au +lendemain de la mort du poète, dans un roman à clef, _Elle et Lui_, +«procès-verbal de nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp, +se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines, du moins de +négligences cruelles de la part de Musset, d'indifférence et d'abandon. +Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres, des témoignages trop +contradictoires de leur état d'âme avant la crise qui doit assombrir à +jamais cet amour, pour qu'on puisse rien établir de précis... + +George Sand essayant, _huit mois plus tard_, de retracer à son amant +cette phase douloureuse, lui écrira: + + De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à toi, à Venise? + Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de + l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme + malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon + enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en + souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire + tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne + me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon + travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois + cents lieues[90] et abandonnée avec des paroles si offensantes et si + navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux + abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne + me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux + a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le + casino Danieli: «George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon, + mais _je ne t'aime pas_.» Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me + saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, + je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais + pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans + entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée + entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons + camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu + t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu + me dis que tu craignais[91]... Nous étions tristes. Je te disais: + «_Partons_, je te reconduirai jusqu'à Marseille», et tu répondais: + «Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque + nous y sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais + guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais + quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès + lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui + m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, + que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit + aussi: «_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés_[92].» + + + +[Note 90: Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le +poète.] + +[Note 91: Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.] + +[Note 92: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.] + +Voilà des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au +lendemain de la crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à son +silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas +écrit: «Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et +de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des +torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien +sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes +quittés[93]...» + +[Note 93: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896, p. 7.] + +Musset également, en parlant de Venise, désespéré d'elle et de +lui-même, ne lui jette-t-il pas cet aveu «qu'il a mérité de la +perdre[94]»..._--Lettres d'amants encore enchaînés l'un à l'autre!--C'est +par des documents plus précis que nous parviendrons à reconstituer le +vraisemblable de leur navrante histoire. + +[Note 94: V. plus loin.] + +Voilà donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et +Alfred de Musset (février 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de +la belle étrangère de l'hôtel Danieli. Rendons la parole à son journal. + + Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George + Sand veillait avec moi des nuits entières, à son chevet. Ces veillées + n'étaient pas muettes et les grâces, l'esprit élevé, la douce + confiance que me montrait la Sand, m'enchaînaient à elle tous les + jours, à toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions de + la littérature, des poètes et des artistes italiens; de Venise, de son + histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais à chaque nouveau + trait, elle m'interrompait en me demandant à quoi je pensais. Confus + de me sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle, je me + prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me + disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus + fine expression: «Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille + questions!» Je restais muet. + + Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner de son lit + parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir, + nous nous assîmes à une table près de la cheminée. + + Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'écrire un roman + qui parle de la belle Venise? + + --Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit + à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais étonné, + contemplant ce visage ferme, sévère, inspiré; puis, respectueux de ne + pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la + table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la moindre + attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand + déposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la + tête entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette + attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le + feuillet où elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite, + prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred qui dormait, + et s'adressant à moi: + + --Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille? + + --Oui, répondis-je. + + --Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin. + +Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai de lire ce +feuillet... + +Qu'était cette page remise par George Sand à Pagello? «Un splendide +morceau poétique», avait écrit le fils du docteur, avant que son père ne +se décidât, récemment, à le laisser publier. Un morceau à double fin, un +chapitre de roman imaginé par George Sand pour se déclarer à Pagello. +Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a raconté +M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même (lettre citée par le +Dr Cabanès[95]). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda à qui +remettre ce pli. «--_Au stupide Pagello_», écrivit George Sand sur +l'enveloppe. + +[Note 95: _Revue hebdomadaire_ du 1er août 1896.] + +Sans reproduire avec le récit du docteur, cette «déclaration» +mystérieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut +la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te +haïrai-je.» Elle ajoutait qu'observant devant l'intéressé lui-même la +beauté de cette page, digne de l'auteur de _Lélia_,--sa propre héroïne +sans doute,--Pagello lui avait répliqué par les premières paroles du +roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal[96]?» + +[Note 96: L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.] + +La déclaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une +interview récente, obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,--interview des +plus méritoires, celui-ci, nonagénaire et sourd, n'entendant pas +le français,--M. le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise de son +interprète, M. le Dr Just Pagello son fils, à lui livrer ces feuillets +mémorables[97]. + +[Note 97: Dr A. CABANÈS, _Une visite au Dr Payello. La déclaration +d'amour de George Sand_.--_Revue hebdomadaire_ du 24 octobre 1896.] + +On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres +de _Lélia_. + + _En Morée_. + + Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le + même langage; avons-nous du moins des coeurs semblables? + + Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions + douces et mélancoliques: le généreux soleil qui a bruni ton front, + quelles passions t'a-t-il données? Je sais aimer et souffrir, et toi, + comment aimes-tu? + + L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace + de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta + passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis + auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, + avec désir, avec inquiétude. + + Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu + prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas + assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être + est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais + à fond la langue que tu parles. + + Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont + cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des + besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton + tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois + ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu + dois rire de ce qui me fait pleurer. + + Peut-être ne connais-tu pas les larmes. + + Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu des maux + que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis + triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé + peut-être dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. Sais-tu + qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni + barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans + cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée + noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors, + rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal, + espères-tu en Dieu? + + Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu ou m'aimes-tu? + Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te + rendrai heureux, sauras-tu me le dire? + + Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le savoir? Suis-je + pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou + ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent + dans les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair divin, + n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que ces femmes apaisent? + Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les + temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta + maîtresse s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à + prier Dieu et à pleurer? + + Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te + jettent-ils dans une extase divine? Ton âme survit-elle à ton corps, + quand tu quittes le sein de celle que tu aimes? + + Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te + reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse + ou de lassitude? + + Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais + pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les + hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, + peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai + t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée + de te haïr bientôt. + + Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me + comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu + me tromperais. + + Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines + promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme + tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le + trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu + le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours + menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de + trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler + éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que + je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton + âme s'adresse à la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que + ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane. + + Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher + dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je + veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les + hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je + puisse toujours la croire belle. + +Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique +et la psychologie de George Sand, sa déclaration ne nous apprend rien +d'elle que nous ne sachions déjà. Elle n'a encore trahi Musset qu'en +pensée. Lui-même doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son départ +de Venise pour se donner à Pagello.--Mais reprenons le naïf récit du +jeune Italien. Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre, dans +sa modeste chambre de petit médecin. Il est abasourdi de sa bonne +fortune: + + Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme me surprît et + m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien + je l'aimai davantage après cette lecture. J'aurais donné je ne sais + quoi pour la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour + impérissable; mais il était déjà tard, et je restais pourtant en face + de cette feuille, la relisant deux fois avec le même enthousiasme. + Cependant quelques phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi, + après la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable et + d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur.... + + Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de gloire, me + disais-je; elle me dépeint semblable à un demi-dieu et badine avec moi + après m'avoir jeté sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me + laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me + demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière des femmes?» Ensuite, + ma position me revenait à l'esprit; jeune, initié, je commençais à me + procurer une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il + y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je me rappelai + Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, étranger, se fiait à + mes soins et à mon amitié. Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant + la tête dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait + de-çà et de-là, comme la navette du tisserand. + + Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mère morte un + an auparavant. Je crus l'entendre me répéter son proverbe: «Si tu + trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes + moraux que je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je me + jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaillé + par les idées contraires qui luttaient en moi. + + A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite à + Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, après avoir couru pour + sa vie un grave péril. La Sand n'y était pas. Assis contre le lit du + patient et causant avec lui, je n'osai demander où était sa compagne + de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder + derrière moi comme si je la sentais approcher, et j'épiais la porte + d'une chambre voisine d'où je m'attendais à la voir apparaître. Il + y avait pourtant deux désirs contraires en moi: l'un qui haletait + ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci + perdait toujours à la loterie. + + Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand + apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare + blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit + chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec + une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin + goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en + demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une + désinvolture enchanteresses, elle me dit: «--Signor Pagello, j'aurais + besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si, + cependant, cela ne vous dérange pas.» + + Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré de me mettre à + son service comme _cicerone_ et comme interprète. Alfred alors nous + congédia, et nous sortîmes ensemble. Quand je me sentis au grand + air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de + désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta comment elle vivait + depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons + nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle était + déterminée à ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon + sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux + fermés. Je vous fais grâce de la très longue conversation que j'eus + avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et + de-là sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le monde en + semblable cas. C'étaient les variations accoutumées du verbe _je + t'aime_... Mais, après vingt jours écoulés, il survint des faits plus + graves. + +Le journal de Pagello suspend ici le récit de son aventure, du moins +jusqu'après que Musset aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant +que le drame commence.--La maladie du poète et sa convalescence se +prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que +s'est-il exactement passé entre eux dans ces deux mois? + +George Sand n'avait pas tardé à se donner à Pagello, nous le prouverons +amplement tout à l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie contre +«_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux +d'un mourant_[98]». + +[Note 98. Lettre à Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril +1896.] + +Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait +même soupçonné jusqu'à l'évidence l'infidélité de son amie, c'est hors +de doute. Il sera difficile pourtant de préciser l'état d'âme complexe +du pauvre grand poète à son départ de Venise. + +Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuadé +à sa faiblesse qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant comme +l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentré à Paris, il +s'occupera des affaires de George Sand; l'éloignement la lui poétisera, +en la justifiant à ses yeux, et le 30 avril, il n'hésitera pas à lui +écrire: «Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os!» Cet autel, +il l'élèvera dans les trois dernières parties de la _Confession d'un +enfant du siècle_, où il n'accuse que lui-même. Ce qui n'empêchera point +son orgueilleuse idole d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres +détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement, si +minutieusement rapportés... que je me suis mise à pleurer comme une bête +en fermant le livre...» + +Que Musset ait été sans reproche, il n'en saurait être question. +Lui-même s'en est généreusement confessé. Son inégalité de caractère, +due à des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intempérance, qui +offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme +durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du +découragement, sinon un dessein de revanche. On a parlé de légères +infidélités de Musset dans les premières semaines de leur séjour à +Venise,--elle, languissante de lièvre, mais surtout préoccupée d'écrire: +obsession d'un travail régulier qui exaspérait l'éternelle fantaisie du +poète. Lui-même se serait ouvert à Arsène Houssaye de quelques +passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement +allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le +poète, hanté de la superstition française, n'a pas voulu se vanter de +n'avoir obtenu que ce qu'il méritait?... + +[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.] + +Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la +maîtresse, sa légèreté, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant. +Voilà des jours et des semaines qu'elle le veille, en mère inquiète, +avec ce dévouement sans bornes dont elle avait la source dans son +instinct de protection, quand tout à coup elle s'avise de prendre +Pagello pour amant. Elle n'a pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au +début de cette grave maladie, elle a appelé Pagello, en lui écrivant +«qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde».--Peut-être +déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant ces mots. Mais +pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-être Musset +l'avait-il désiré?... + +Nous avons vu dans le journal sincère du médecin la naissance de sa +bonne fortune. Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment lui vint le +soupçon? Il faut parler ici d'un épisode fameux: la vision qu'aurait eue +Musset, alors en grand danger, de l'étrange façon dont sa garde-malade +remplissait les intermèdes avec Pagello. On connaît la scène contée dans +_Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa +maîtresse et son médecin. Entre deux accès de léthargie il les aperçoit, +dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate +qu'ayant dîné là, ils ont bu dans le même verre... + +Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette période +expérimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source, +croyait la vision du poète réelle; la correspondance des deux amants +prouvera-t-elle que le poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset +lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à travers le livre de son +frère, où l'on a prétendu que la rancune éclatait à chaque page. La +famille du poète a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset +n'avait dit que la vérité. Comment mettre en doute une affirmation de la +force de celle-ci: «Il n'appartenait qu'à Edouard Falconey de raconter +des événements qui ont exercé une influence considérable sur son génie +et sur sa vie entière; lui seul a pu recueillir les détails de cette +singulière soirée... En voici la relation _telle qu'il la dicta +lui-même_ à Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard.» Suit la +scène bien connue de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un +roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son héros dans l'intérêt +de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le +chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau inédit que Mme Lardin de +Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frère Paul: + +DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852. + +Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un +soir, Pagello et G.S. étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un, je +ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les +sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants, +ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable. + +Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur +glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à +la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai +même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui +auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et +m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et +il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, +je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je +sentis un peu de chaleur. + +J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils +n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le +pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre +machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se +donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta +comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse +terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un +coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un +long temps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau +suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en +soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour +une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne +m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi je voyais +une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée +en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le +haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau +du lit me dérobait aussi une partie du groupe; mais cette tête que je +cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les +deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit +pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette +révélation; mais je compris tout à coup et je poussai un léger cri. +J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce +succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur +et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: «Mes +amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas +et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et +dit: «Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en +effet. + +C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être que Pagello +s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de +prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et +causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis +qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. «--Quand +donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand +je serai enterré.» Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur +hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient +l'un après l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello +voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent, +et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumière +pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur +l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes +mains tremblantes. Je me mis _à quatre pattes_ sur le lit. Je regardai +la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne +m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir +l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore +le moyen de douter, tant j'avais de répugnance à croire une chose si +horrible! + +Les lettres de George Sand à Pagello, que celui-ci, vingt fois près de +les détruire, a conservées pourtant (M. Maurice Sand lui savait gré de +sa discrétion), nous éclaireraient pleinement sur cette phase de leur +amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal +intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion à publier, non +sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en +avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme écriture, +une précieuse planche d'anatomie morale adressée par George Sand à son +nouvel amant. + +J'y lis clairement qu'une scène violente entre Lélia et Musset a résulté +du «continuel espionnage» trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé +par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demandé à George Sand de +lui pardonner. Elle y aurait consenti «par faiblesse et imprudence», +ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-même ce que c'est que le +repentir! Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût d'abord beaucoup +pleuré, puis se fût calmé. Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir +pour la France; elle l'y eût accompagné et on se fût séparé amicalement +à Paris. + +Pagello apparaît ici comme un honnête coeur qui a pu envisager chez +son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour +peut-être. Mais elle ne sait être généreuse: quand on l'a offensée et +qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite peut +être magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop +bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par +honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible.» + +Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en +expliquant à Pagello quelle soumission elle espère de lui... + +Mais la singulière amoureuse interrompt ses remontrances pour déclarer à +son amant qu'il réunit à ses yeux toutes les perfections. + +C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout +de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas usé. Ici, +un hymne sensuel d'une étonnante vigueur, qu'attristé pour finir, comme +une ombre importune, la vision toujours présente de l'autre amour +qu'elle veut croire à son déclin.--Voici ce document décisif: + + Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour + lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas + de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre + dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et + sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre devenir furieux. Tu + m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes + ne me portait que trop à suivre ton conseil; mais ma raison me dit que + ce pardon était un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais + bientôt sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa + fibre est très sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable + noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignité + qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au + repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet + de demander pardon à qui que ce soit; et quand je vois les torts + recommencer après les larmes, le repentir qui vient après ne me semble + plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'être généreuse. Je le serai; + mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les + trois. Dans deux ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront + et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un regard entre + nous pour le rendre fou de colère et de jalousie. S'il découvre la + vérité, à présent, que ferons-nous pour le calmer? Il nous détestera + pour l'avoir trompé.--Je crois que le parti que j'avais pris + aujourd'hui était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré, beaucoup + souffert dans le premier moment, et puis il se serait calmé, et sa + guérison aurait été plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne + me serais montrée à lui que le jour de son départ pour la France et je + l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble, + il n'aurait plus eu aucun sujet de colère et d'inquiétude, et nous + aurions pu lui et moi arriver à Paris et nous y séparer avec amitié. + Au lieu que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter + Venise. C'est le relâchement des nerfs après une crispation, c'est un + besoin de pleurer après le besoin de blasphémer. Je ne peux pas être + ainsi. Je ne peux pas être ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est + impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne + vous aime plus_, il est impossible à mon coeur de rétracter ce qu'a + prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais caractère: je suis + orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais. + Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à te le dire. + Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être + miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis + servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par + amour ce m'est impossible. + + Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi de ce que tu + as dit une fois: + + Ella cessa de amare questo uomo per amarmi, + Ella potra cessar de amarmi per amar un altro. + + Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, si je + cessais de t'aimer. + + Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir de glace + pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends garde à moi! Pour + conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien près de la + perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle! + L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne tout à mes + amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais + l'amour, selon moi, c'est la vénération, c'est un culte. Et si mon + dieu se laisse tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible + de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de + pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure + ou une grossièreté à une femme! Non: pas même à celle qui te serait + indifférente. C'est bien bête de ma part de le craindre et de me + méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier de moi. Es-tu sûr + que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si + exigeante et si sévère, ai-je bien le droit d'être ainsi? + + Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable? + Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la + rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras + mon rêve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. + Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule + et que je songe à mes maux passés que le doute et le découragement + s'emparent de moi. + + Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard tendre et + sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne + songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles + et si bonnes! tu parles une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes + oreilles et à mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est + juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours + aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand je ne t'apporte + plus qu'une beauté flétrie par les années et un coeur usé par les + déceptions--Mais non, mon coeur n'est pas usé. Il est sévère, il est + méfiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je + n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu + m'as couverte de tes caresses. (_Un mot effacé_.) + + Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il + n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras plus.»--Et je sens + bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu + du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je + suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est + toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change rien. Je + ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la + première fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste + mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de + jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh! + quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta + chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne + voie, que je n'entende rien que toi, et tu... + + --Être heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à + toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus à mes + chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien + triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal payé, si + déplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni + finir, est un supplice. Il est là devant moi comme un mauvais présage + pour l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce que devient + l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux + espérer, croire en toi seul, t'aimer en dépit de tout et en dépit + de moi-même. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a + voulu. Que ma destinée s'accomplisse. + +Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de +dévouement passionné, mais fière, mais orgueilleuse indomptablement. +Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un +jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondément chérie. +Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait ne point pardonner. +Sa fierté n'eut point consenti à rendre un entraînement des sens +responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poète. Et la +fatalité de sa nature la poussait à se justifier, au nom de sa dignité +même, d'une revanche qu'elle pensait légitime, que demain peut-être elle +maudirait... + +Comment Musset fut-il éclairé sur la situation? La nuit de l'hôtel +Danieli l'obsédait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui +persuader qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux, dans les +tristes conditions de l'âme amoureuse, chancelante et si faible du +malheureux poète, c'est la psychothérapie que lui imposa sa maîtresse. +L'examen n'en saurait être que défavorable à George Sand, si surtout +l'on s'arrête aux témoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'après +ces témoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras, +abordait récemment la question dans un judicieux article: «... On +s'employa à le calmer, puis à le faire taire, puis à endormir ses +soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du délire. On l'en avertit. +On lui dit: «Il faut que vous ayez rêvé une fois de plus.» George, en +outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance +et qui lui étaient même revenues devant elle.... Un jour qu'il répétait +ce qu'il appelait ses rêveries de folles, l'on s'emporta jusqu'à lui +faire la menace décisive, celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment de +sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaça de la +maison de santé... La peur acheva donc de dompter les révoltes et les +inquiétudes d'Alfred. Il admit dès lors ce qu'il plut à George de +conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupçons, +également injurieux pour l'amour et l'amitié, le pénétrèrent de +scrupules... Et ceci est la thèse même de la _Confession d'un enfant du +siècle_[100]...»--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle +était capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément. Pourquoi +ne pas s'en tenir à l'explication naturelle, la détresse des sens auprès +d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poète devant la subtile +psychologie de son amie,--sa maîtresse vraiment,--quand nous aurons vu +celle-ci lui écrire à Paris: «Oh! cette nuit d'enthousiasme où, _malgré +nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous +m'aimez pourtant. Vous m'avez sauvé âme et corps!»--N'oublions pas +qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique éternelle, aimantés de +fiévreuse folie par la ville d'amour. + +[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits ménages romantiques_, dans la _Gazelle +de France_ du 15 oct. 1896.] + +La plus grave accusation portée contre George Sand par Paul de Musset, +celle d'avoir greffé la terreur sur la jalousie dans les tourments du +poète convalescent, mérite de nous arrêter. L'auteur de _Lui et Elle_ +donne encore son récit pour conforme à une dictée de son frère. Elle a +été conservée: on ne peut guère mettre en doute l'authentique valeur de +ce document. J'en dois aussi la communication à Mme Lardin de Musset. +On comparera ce second récit «dicté par Alfred de Musset, en décembre +1852», avec le passage en question du roman: + + Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue qui aboutissait + au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand. + Elle nia effrontément ce que j'avais vu et entendu et me soutint que + tout cela était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont + elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de Pagello il lui + devint impossible de nier, et elle voulut le prévenir, probablement + même lui dicter les réponses qu'il devrait me faire lorsque je + l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumière sous la porte + qui séparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai + chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans + son lit. D'ailleurs elle écrivait sur ses genoux et l'encrier était + sur sa table de nuit. Je n'hésitai pas à lui dire que je savais + qu'elle écrivait à Pagello et que je saurais bien déjouer ses + manoeuvres. Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara + que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui + demandai comment elle m'en empêcherait. «En vous faisant enfermer dans + une maison de fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je + rentrai dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis George Sand + se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la refermer. Persuadé qu'elle + avait déchiré sa lettre à Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre, + j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la + ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce qui m'étonna beaucoup. + Je regardai dans la rue et j'aperçus une femme en jupon enveloppée + d'un châle. Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre. + Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, lui + disant, comme dans le _Majorat_: «George, George, que viens-tu faire + ici à cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le + vent les a balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais écrit + à Pagello.» + + Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit; + qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; et elle partit en courant. + Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivée au Grand-Canal, elle + sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais + je m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes + ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En débarquant + au Lido, elle se remit à courir, sautant de tombe en tombe dans le + cimetière des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin + elle s'assit épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit, + elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je renoncerais à + une entreprise impossible. Vous ne réussirez pas à joindre Pagello + sans moi et à me faire enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous + êtes une c...--Eh bien! oui, répondit-elle.--Et une désolée c...», + ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue à la maison. + +Dans une longue note inédite ajoutée par elle-même à sa correspondance +avec Musset, George Sand réfute, non sans indignation, ce qu'elle +considère comme une calomnie. L'impartialité nous oblige à en donner +un fragment,--non sans faire observer que si la dictée de Musset est +postérieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification +de George Sand est postérieure à la mort du poète[101]. + +[Note 101. M. Maurice Clouard (article cité: _Revue de Paris_ du 1er +août 1896) a donné une impression et des extraits de ce morceau.] + + La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, et qui + a donné lieu à de si belles histoires (forme) neuf petites lignes + écrites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra + l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait à un sou dans les rues + de Venise. Il l'avait achetée le matin, et elle se trouvait sur la + table. Il était alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux. + _Elle_ le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence; mais + il était souvent très agité. Le croyant endormi, et ne voulant pas + l'éveiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ écrivit sur le + _verso_ de cette chanson: + + «Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere + fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: «_Son matto. (Je + deviens fou.)_» Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal + gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. + Se forse ubbri...» Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un + mouvement; _elle_ mit ce qu'elle écrivait dans sa poche; _il_ s'en + aperçut et demanda à le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le + montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus + tard. + + Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit, le pauvre enfant! + Il croyait voir des fantômes autour de son lit, et criait toujours: + «Je suis fou! je deviens fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il + faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la + gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement la phrase devait + être terminée ainsi: «S'il n'était qu'ivre, ce ne serait pas si + inquiétant[102].» + +[Note 102. Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été +retrouvée, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en +passant, que le poète, parle, dans sa _dictée_, d'une lettre écrite _à +l'encre_ et non au crayon...] + + Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des + excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il + réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole. + Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en + parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre + ces révélations. Comme lui-même craignait pour sa raison, il n'est pas + étonnant non plus qu'_elle_ ne voulût pas lui montrer cette phrase: + «_Temo molto per la sua ragione_» et, comme pour lui ôter des soupçons + qui, par moment, l'exaspéraient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_, + à part, au médecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier, + glissés furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont + il fallait qu'il fût informé. + + Plus tard, _elle_ consentit, à Paris, à _lui_ remettre cette _fameuse + lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait très calme et très guéri + dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant et très consolé; + mais son imagination, que les boissons excitantes ramenèrent bientôt + aux accès de délire, travailla énormément cette phrase: «_Temo molto + per la sua ragione_.» Il en parla peut-être à son frère: de là, + l'épouvantable et infâme accusation de l'avoir menacé, à Venise, de + la _Maison des fous_. Mais jamais une si méprisable idée ne lui est + venue, à _lui!_ Il était fantasque, injuste, fou réellement dans + l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid... + +Après lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins +singulier, chez George Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand +on connaît sa lettre,--évidemment antérieure à la scène évoquée,--sa +lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait à +jamais médite?--A moins d'admettre que cette nuit-là, précisément, elle +n'écrivit à son amant nouveau--rien dont pût s'offenser son amant de la +veille?... N'empêche qu'avec l'intimité que nous avons surprise entre +elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de démontrer +son erreur à Musset dénote chez elle un instinct de dissimulation du +plus obstiné féminisme. + +Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poète, s'il soupçonna seulement +les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello, +n'ignora plus, après la scène du Lido, les sentiments qui avaient germé +entre eux durant sa maladie. Pagello lui-même nous a appris, mais +indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione +italiana_ de 1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce. + +George Sand n'avait qu'une volonté. Nous l'avons vue écrire à Pagello +qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait. + + «--Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle froidement, qu'Alfred soit + capable de supporter une forte émotion? + + --Vous dites? demanda Pagello. + + --Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus + votre maîtresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur + Pagello[103]...» + +[Note 103: Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article +de l_'Illustrazione_, d'après le témoignage du Vénitien Jacopo Cabianca +qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirmé +depuis, et maintes fois, l'exactitude.] + +Paul de Musset donne une version équivalente. A l'en croire, Alfred, +trop spirituel pour se fâcher et voyant la confusion de Pagello, aurait +pardonné généreusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection +de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poète, plus +épris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence +des larmes de sang. + +[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.] + +«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole ait été ou non dite, +Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations +de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres témoignent d'un +souci constant de sa dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la +délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit soin d'ailleurs de +l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentrée elle-même +à Paris, elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes: + + Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que + j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je + l'aimais _peut-être_, que _c'était mon secret_ et que _n'étant plus + à toi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien_, il s'est + trouvé dans sa vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses + anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui + m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents + _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle + à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai + pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous + étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te défends + d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les + voiles de la pudeur vis-à-vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.) + +George Sand lui refusait donc «le droit de l'interroger sur Venise». +Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un +enfant du siècle_, où il expose, n'accusant toujours que lui-même, cette +période navrée et résignée de son histoire, il semble appuyer sur cette +conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour +moral entre Smith et Brigitte Pierson. + +Un jour cependant, un soir d'automne de la même année, George Sand +écoutant le passé, reconnut sa part de faiblesse dans les misères de cet +amour. Après un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir, +elle s'était sentie l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement qu'avec +désespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le poète, et, rentrée +chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une +sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle +peut-être que tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite. La +jeune femme y apparaît à son tour très sincère--et bien misérable. Ce +court fragment peut en donner l'idée: + + Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise; rendez-moi cet âpre + amour de la vie, qui m'a pris comme un accès de rage, au milieu du + plus affreux désespoir; faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on + s'amuse à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant! + Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir, + je veux vivre!» Mais comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu + m'as abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de la vie + est donc un crime? L'homme qui vient dire à une femme: «Vous êtes + abandonnée, méprisée, chassée, foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être + mérité. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais + je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me + dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je + veux vous sauver, je vous aiderai à remplir vos devoirs auprès d'un + convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez + plus, et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me disait + cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là? Et si, après + avoir conçu l'espérance de persuader cette femme, emporté, lui, par + l'impatience de ses sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi, + avant qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il + cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace et d'humilité. + Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'être adorée et + persécutée et implorée des heures entières; il y en a qui ne l'ont + jamais fait, qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme; plus + délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnât, ils l'ont + persuadée, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontré que + de ces hommes-là. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier + mot ne m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cédé? + Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brisée + ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas + moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat prémédité. + +Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une éternité sur son +coeur, une visite inattendue vint tempérer les amertumes de Musset. Il +avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis après son +frère Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de +change parisien, intelligent, mondain, artiste, élégant, désoeuvré, +Tattet menait largement l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné, +Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de son génie. Les deux amis +n'en partageaient pas moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait chaque +automne de longs séjours chez les parents de Tattet, à Bury, dans la +vallée de Montmorency. + +L'affection qu'il garda toujours à cet intime compagnon de sa jeunesse +est immortalisée par les stances bien connues des _Premières poésies_: + + Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es resté + fidèle où tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prêté plus d'un lien + fragile, Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami... + +Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie +Déjazet, fit un détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli, +comme en témoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au +théâtre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve, +après avoir quitté son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse +sollicitude de Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres amants de +Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous intéresse: + + Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et m'a fait exécuter + par moi-même et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec + tant d'instances. J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer + quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la + maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que + lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de + danger, et que l'autre était entièrement remise de ses longues + veilles. + + Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher M. de Sainte-Beuve; + Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable, + et qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne + qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre en route, Mme + Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné. + Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur + donc de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié trouvera + pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien + dévouée[105]. + +[Note 105: _Revue de Paris_, 1er août 1896.] + +George Sand avait ouvert son coeur à ce cher camarade de Musset. Pagello +lui-même s'était fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé de +leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,--à part +soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir +d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus +tard essayant de détourner Musset de celle qui rendait sa vie si +malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites à Venise, +celle-ci lui avait-elle tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce +fragment d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui convient de +conclure: + + ...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la féroce Lelia, + répondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang + des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande; dites + qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin + et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul + de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une + personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et + de sincérité était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en + sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en repentir et + qu'après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions, + j'ai été touchée de l'intérêt avec lequel vous m'avez écoutée. Il y + a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est + l'affection et le dévouement que nous avons pour la même personne. + Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je désire désormais. Vous + êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour + ma part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie. + Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une + providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi; + il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la + solitude. + + En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous + n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon + de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette + réellement. Nous aurions été tranquilles et _allegri_ avec vous, au + lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas + encore à quoi nous forcera l'état de sa santé physique et moral. + Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me + témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours où il a + aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors, je + suis près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée et de lui + être dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'être pas assez sous + un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage + me disent donc qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à + Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi + et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que + le hasard vous a amené auprès de son lit clans un temps où il avait + la tôle encore faible et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre + coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des + souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez + vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes + silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au + milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait + à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou deux fois du + fond de son âme pour appeler la mort[106]. + +[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er août 1896.] + +Quand George Sand adressait à Alfred Tattet ce beau discours résigné, +elle s'était donnée à Pagello... Avec la santé lentement revenue, Musset +avait trouvé la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon +de son amie, il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa faute +impardonnable: + + Il faudra bien t'y faire, à cette solitude, + Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir, + Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir. + Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude, + + La veille et le travail, ne pourront te guérir. + Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude, + Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude + D'attendre vainement et sans rien voir venir. + + Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue, + Si lu vas quelque part attendre sa venue, + Sur la plage déserte en vain tu l'attendras, + + Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée, + Cherchant sur cette terre une tombe ignorée + Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]... + + Voici qu'approchait l'heure de son retour en + France. Après les orages probables qui l'assombrirent + pour toujours, le pauvre enfant faisait + un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait + dans cette plainte douloureuse[108]: + + Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus, + De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse, + Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse, + Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus! + + La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie, + Et cet amour si doux qui faisait sur la vie + Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus, + Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus! + +[Note 107, 108: Vers publiès par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.] + +On ne sait presque rien des derniers jours de Musset à Venise. Le 22 +mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre à Alfred Tattet en +fait foi;--le 28 il part seul. «Les troisième, quatrième et cinquième +chapitres de la _Confession d'un enfant du siècle_ donnent une idée +de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice +Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et +de générosité en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de +Pagello[109].» J'estime, au contraire, que cette dernière semaine fut +lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa +vision de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord +qu'avait ratifié sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa générosité. +A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un père. A eux +deux, ils avaient «adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant poète, aux +premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ où +elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engagé_ Pagello _à +consoler_ cette compagne dont il se sentait excédé.... C'est la thèse +d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut +s'acharner à le persuader, pendant ces dernières semaines, qu'il avait, +lui seul, préparé et voulu l'étrange situation où ils se débattaient +tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimère de cette poursuite +du repos hors de la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa faute dans la +rupture, il aimait maintenant et n'était plus aimé. Un jour vint où, +n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de façon trop +claire et trop prompte pour sa Tranquillité... + +[Note 109: M. Clouard, article cité de la _Revue de Paris_, p. 755.] + +Une courte lettre de Musset, datée de Venise, nous fait entrevoir les +orages qui ont précédé son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà +séparé de George Sand. Encore convalescent, il était sur le point de +rentrer à Paris, accompagné seulement d'un domestique, le perruquier +_Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'âme, il envoyait +ce suprême adieu à sa bien-aimée: + + Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indifférence + pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donné aujourd'hui est le + dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai + fait dehors, avec la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai + senti que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop dur pour + moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non, + il m'importe à moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface déjà et + s'éloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le + sillon de ma vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer + quand il te possédait peut encore y voir clair à travers ses larmes, + et t'honorer dans son coeur, où ton image ne mourra jamais. Adieu, mon + enfant. + +Un gondolier avait porté cette lettre à George Sand; Musset attendait +devant la Piazzetta; elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le +verso: + + _Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta._ + + Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, et Buloz ne m'a + pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110]. + Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne + suis-je pas toujours le frère George, l'ami d'autrefois[111]? + +[Note 110: Réglons une fois pour toutes cette question des avances +d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset, en citant +ces deux fragments de leurs lettres.--D'Elle a Lui (du 29 avril 1834): +«Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer du tien, et ce que tu me dis à +cet égard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai +ta parole d'honneur de ne pas songer à ce remboursement avant trois +ans?»--De Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te +renvoie ton argent. Buloz m'en a envoyé....»] + +[Note 111: Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées par +M. Emile Aucante). _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, pp. 1-48.] + +Musset partit le 29 mars, accompagné quelques heures par son amie. +Avant de quitter Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage qui +s'ouvrait sur cette dédicace: _A son bon camarade, frère et ami, sa +maîtresse_, GEORGE.--Que n'invoquait-elle aussi sa maternité, la +meilleure corde de sa lyre!... + + + +V + +Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le coeur bien malade. George +Sand l'a confié à un domestique italien, Antonio, perruquier de son +état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même l'accompagne quelques +heures, jusqu'à Mestre. Quand ils se sont séparés, elle fait une petite +excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. «J'ai fait à pied jusqu'à +huit lieues par jour, écrit-elle à Jules Boucoiran[112], le précepteur +de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'était fort bon +physiquement et moralement.» Dans la même lettre, elle reconnaît aussi +que Musset «était encore bien délicat pour entreprendre ce voyage. Je ne +suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le sup portera; mais il +lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré +à attendre le retour de la santé, la retardait au lieu de l'accélérer. +Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique très soigneux et +très dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, en tant qu'il la +ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.» Et elle rentre à +Venise, «ayant sept centimes dans sa poche», pour installer sa vie +nouvelle avec le docteur Pagello. + +[Note 112: Lettre du 6 avril 1834. _Correspondance_, t. I, p. +265.--Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?] + +C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique à ses correspondants son +intention d'établir son «quartier général» à Venise, où elle peut +travailler en paix et vivre économiquement. Elle compte rayonner dans la +région des Alpes, en dépensant cinq francs par jour, pousser peut-être +jusqu'à Constantinople (ce rêve de Constantinople reviendra longtemps +dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante qui veillait +en elle), aller ensuite passer les vacances à Nohant et retourner à ses +lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus intimes amis; +mais tout Paris en était bientôt informé. + +Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincérité +qu'elle mettait à concilier son labeur et ses passions, elle associait +sa vie à celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette indépendance, +si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et +un mari qui s'accommodait encore de ces libertés d'existence. Mais à se +rappeler ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne moins. + +Après deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant où +elle se cloîtrait trois mois sur six et Paris où elle vivait selon +sa fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle en partira, en +juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un +et l'autre sont en pension à Paris. + +--La rumeur de ses amours en Italie devait hâter la rupture avec M. +Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, dans cette +sereine inconscience de ses torts qui lui faisait écrire quinze ans plus +tard: «Je ne prévoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari +dussent aboutir à des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il +n'y en avait plus depuis que nous nous étions faits indépendants l'un de +l'autre. Tout le temps que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait +écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction parfaite, me donnant +des nouvelles des enfants et m'engageant même à voyager pour mon +instruction et pour ma santé. Ses lettres furent produites et lues dans +la suite par l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant «des +douleurs que son client avait dévorées dans la solitude[113].» + +[Note 113: _Histoire de ma vie_, 5° partie, chap. III.] + +M. Dudevant laissa prononcer la séparation contre lui. Autant sa femme +avait recherché l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. Il +finit taciturne et oublié, alors que le nom de George Sand devenait pour +toute l'Europe synonyme de singularité et de génie. + +--En 1834, George Sand installée à Venise, n'ayant publié que ses +premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais, +menant de front indomptablement son labeur et ses passions, déjà elle +semble assurée de l'acquérir. + +Voici sur cette époque de sa vie,--cinq mois dont on ne savait à peu +près rien,--la suite du journal intime de Pagello: + + Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement congé de moi. + George Sand abandonnait l'hôtel Royal[114] et venait habiter un petit + appartement à San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'étais + connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit. + +[Note 114: Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le +rétablissement de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San Mosé, +dans le petit appartement où eut lieu la scène de la lettre. (Voir plus +haut, p. 115.)] + + Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco une longue + lettre où il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le + mauvais pas que j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, + qui habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma société + tant que durerait cette liaison. Je prévoyais cette première amertume + et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb. + Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de + personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues; + d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me + saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras. + Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec + cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et + lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le + dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses. + Nous vécûmes ainsi de février[115] à août. Je vaquais le matin aux soins + de ma profession; elle écrivait son roman de _Jacques_, dont elle me + fit le protagoniste, exagérant mon caractère moral. + +[Note 115: Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le +29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, comme +c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.] + + J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble aux _Lettres + d'un voyageur_, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à + sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand + elle n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux féminins + pour lesquels elle avait une adresse et un goût particuliers, jusqu'à + vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa, + etc. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, + économe, laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les + autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne fît l'aumône. + Je crois que ses plus gros gains seront prodigués en grande partie à + autrui, peut-être sans discernement, peut-être à des escrocs et à des + vicieux, parce que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait + tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de dix mille francs + par an. Elle s'en confessa elle-même à moi, et je le vis bien, et je + le sus encore à Paris, de quelques-uns de ses plus honnêtes amis. + Maintenant, je reviens à mon histoire. + + Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était absolument + nécessaire d'aller pour quelque temps à Paris. Les vacances + approchaient. Ses deux enfants sortaient du collège et ils avaient + coutume de se rendre avec elle à la Châtre où elle passait l'automne + avec son mari. En même temps, elle me témoignait un grand désir que + je l'accompagnasse pour revenir ensuite à Venise ensemble. Je restai + troublé et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris + du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais + je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments + plutôt que de la laisser courir seule un aussi long voyage. + + J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu + d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais + que j'exigeais d'habiter seul à Paris et de n'être pas contraint de me + rendre à la Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour + dans cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en faire + bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais décidé, avec + lequel je prononçai ces paroles, elle me répondit: «Mon ami, tu feras + ce qui te plaira le mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait + compris. A partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en + amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être qu'un ami; + mais je me sentais néanmoins amoureux.... + +Les impressions idéales de son séjour à Venise avec Pagello, George Sand +les a immortalisées dans ses trois premières _Lettres d'un voyageur._ +Elles sont dédiées à Alfred de Musset, «A un poète», et toutes +mélancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à la _Revue +des Deux Mondes_ du 15 juillet 1834, elle se met en scène _(Beppa)_ avec +tous ses attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double +masque de _Pietro_ et du _Docteur_) et plusieurs de leurs familiers. + +C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'après un dire de +l'éminent romancier vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, on aurait +là le plus fidèle portrait de la Reine des lagunes. + +Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation. Il célébrait son amie +dans une charmante _Serenata_ en dialecte vénitien. Elle a été publiée +en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des _Lettres +d'un voyageur_. Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera a +révélé le véritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son +talent de poète.--Traduisons quatre strophes de la _Serenata_: + + «Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. Viens avec moi, + montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer. + + ... Oh! quelle vision! quel spectacle présente la lagune, lorsque tout + est silence et que la lune brille au ciel! + + ... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence à paraître... si elle + t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse. + + ... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche comme une fleur! Voici + venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.» + +Il faut lire la description féerique et si juste de ces adorables nuits +de Venise, dans la _Lettre_ de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie. + +Ses préoccupations ordinaires étaient plus prosaïques. Sa correspondance +retentit d'une incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. A l'en +croire, elle aurait été réduite aux derniers expédients, «à coucher sur +un matelas par terre, faute de lit». Les souvenirs de Pagello, que m'a +transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette +excessive misère. Le ménage n'était pas riche, sans doute; mais on y +vivait allègre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses +lettres à Musset, que Pagello, très occupé par ses malades, «est dehors +toute la journée, puis s'endort méthodiquement sur le sofa après le +dîner, avec sa _pipetta_ dans l'oeil comme la flûte de Deburau». + +De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait de six à huit heures de +suite, de préférence la nuit, buvant beaucoup de thé pour s'exciter au +travail. + +Le jeune médecin habitait une petite maison «modeste, mais jolie», la +_Casa Mezzani_, en face le _Ponte dei Pignoli_. Avec lui vivait son +frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, garçon instruit et de belle +humeur, et avec eux, parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique +personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous être révélée. Tout +ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand à Musset: + + Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles + choses là-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse + des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur. + C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine, + une fille non avouée de leur père. Elle a quelque fortune, et comme + elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de + coeur à Venise et vient s'y établir dans quelques jours. Elle avait lu + mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. + Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement. Nous avons + donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agréable... + Giulia est une créature sentimentale dont la figure ressemble + effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise, + demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus, + toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse, + exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et + je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira + des romans[116]. + +[Note 116. _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14.] + +On se demande ce que devait penser Musset à recevoir ces descriptions de +la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents! + +Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même, le pacifique Pagello, +se débattait entre ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand: «C'est +un don Juan sentimental qui s'est tout à coup trouvé quatre femmes sur +les bras.» Et elle conte à Musset les scènes de jalousie d'une maîtresse +délaissée, l'_Arpalice_, qui a fait chez Pagello une irruption +inattendue «lui arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant son _bel +vestito_» et finalement lui faisant craindre, à elle, une _coltellata_ +dont s'épouvante la douce Giulia[117]. + +[Note 117: _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14, 15 et 21.] + +Elle s'était donc installée dans ce curieux intérieur, heureuse et calme +avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frère. Celui-ci +plaisantait le docteur sur la maigreur et la pâleur de la jeune femme. +Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cité par Mme Codemo)[118] +nous révèle les préférences de Robert Pagello pour la jeune servante +de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraîches +contrastaient avec le teint olivâtre de Lélia. Il ne comprenait pas les +enthousiasmes de son frère pour «cette maigreur de sardine» (_quella +sardella_) et disait en son vénitien: «_No so cossa de belo che el ghe +trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio._» + +[Note 118: _Racconti, scène_, etc., p. 177.] + +George Sand, très simplement, aidait la servante dans le ménage, et +parfois se mêlait de cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des +repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait gaiement de ce régime un peu +bien romantique, et il disait préférer aux petits plats de George ses +romans. Pour se reposer de la littérature, celle-ci, Pagello nous l'a +conté, travaillait à l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à +Bellune un joli dessin à la plume exécuté et encadré par elle-même. Elle +y avait inscrit les deux noms de ses enfants: _Maurice, Solange..._ Mme +Antonini, dans l'intéressante lettre où elle me résume des souvenirs +qu'elle a cent fois entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier +«les exagérations et bévues» de tous ceux qui ont écrit sur la vie +de George Sand à Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment: +«George Sand allait quelquefois, accompagnée de mon père, à l'église. +Prosternée devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait +la face de ses mains et pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute +l'étoffe nécessaire pour être le modèle des épouses et des mères. +Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle +ne passait pas à écrire ou à visiter les monuments de Venise, elle +travaillait à l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains +toute une chambre à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle était +toujours occupée; qu'un jour même elle lui fit présent de quatre paires +de chaussettes, et lui dit en riant: «Voyez, Robert, je les ai mieux +réussies que mes artichauts!» + +Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le départ de la +malheureuse femme, rappelée par les vacances à Nohant. Elle emmenait le +docteur Pagello. + + + +VI + +Et Musset, le pauvre Musset? Revenons à lui. C'est lui le vrai poète et +l'amoureux sincère. Le spectacle de sa détresse nous détendra du petit +train bourgeois de la romancière et du médecin. + +Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine convalescents. George +Sand a fait en lui un anéantissement dont il ne se remettra jamais. + +Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant plus tard des accents +passionnés et navrants pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en +portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a conté maintes +fois comment, au lit de mort, le malheureux poète gardait la hantise de +«cette femme» et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aimés: + + Ôte-moi, mémoire importune, + Ôte-moi ces yeux que je vois toujours! + +George Sand a quitté Musset, à Mestre, le 29 mars, le soir même de son +départ[119]. Ils se sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a pas été +sans un déchirement profond. Elle aussi, en le quittant, entendait bien +ne pas le perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834: + +[Note 119: Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de Sacy, +est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir même, et le +lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première lettre à son ami.] + + Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de vivre et je + vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il était 8 heures du soir + et j'étais fatigué. Ne doute pas de mon courage. Écris-moi un mot à + Milan, frère chéri, George bien-aimé. +Sans avoir reçu ce billet, George Sand avait écrit à Musset le 30 mars. +Elle est aussitôt rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché chez les +Rebizzo. Elle devait repartir le jour même pour Vicence, accompagner +Pagello dans une visite médicale. «Elle n'en a pas eu la force, ne se +sentant pas le courage de passer la nuit dans la même ville qu'Alfred +sans aller l'embrasser encore le matin.» Aujourd'hui elle est à Trévise, +avec Pagello qui retourne à Vicence, où elle veut coucher ce soir pour y +trouver les nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissées à l'auberge. + + ... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et te + ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te + verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons + bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui + te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui + voudrai-je prendre soin désormais? Comment me passerai-je du bien et + du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je + t'ai causées et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout, + qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure. + Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.[120] + +[Note 120: Lettre du 30 mars. _(Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.)] + +C'est la nature désordonnée de cette affection, qui allait à jamais +empoisonner la vie d'Alfred de Musset. Pour avoir goûté à l'amour de +cette femme, ou cru seulement trouver en elle de l'amour, il restait +prisonnier d'un mirage. Sa vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa +maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il n'avait pas eu le +courage de la quitter, elle n'avait pas eu la résignation de le perdre. +Sa fatalité la faisait aussi attachante par un charme irritant d'énigme, +que par une instinctive et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier +tant de preuves d'affection et de sollicitude. Il la savait également +sensible à la faiblesse éperdue de son amour et ne voulait se résoudre à +penser qu'elle ne lui reviendrait jamais. + +Il restait obsédé quand même par l'image du beau Vénitien dénué de ses +tourments d'âme, qui l'avait supplanté.--Sans croire si mal faire, +Pagello avait désiré, sollicité peut-être, les tendresses d'un coeur qui +se déclarait libre. Pouvait-il se douter que le poète en recevrait si +cruelle blessure, et prévoir telles conséquences à un caprice sans +réflexion de l'homme gâté des femmes qu'il était.... Il allait +lui-même en souffrir, maintenant, dans la stupeur d'une aventure où +s'enchevêtraient trop de sentiments, pour sa psychologie saine. «Je ne +te dis rien de Pagello, écrit George Sand à l'ami qu'elle quitte, sinon +qu'il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit +tout ce dont tu m'avais chargé pour lui, il s'est enfui de colère et en +sanglotant.» + +Ils devaient souffrir tous les trois.--Musset poursuit son voyage, trop +navré pour écrire encore, et Antonio est négligent. George Sand, +restée douze jours sans nouvelles, se prend à songer à tout ce passé +douloureux. Elle est inquiète, et voici qu'elle aime d'amour son absent. +Elle a peur de l'avoir perdue, cette âme charmante et bonne jusqu'en ses +erreurs, ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement conquis! Où +retrouvera-t-elle ces ineffables abandons de jeunesse et de poésie! +Quel autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse déjà redouble sa +tendresse... Pendant ce carnaval de 1834, bien triste pour elle, +elle écrit son roman de _Leone Leoni_.--On a voulu y chercher une +demi-autobiographie. Nous y retrouvons, en effet, les cruelles +alternatives qui agitaient alors l'âme de la pauvre femme,--entre son +affectueuse estime pour Pagello et son renaissant, son cher amour pour +le poète qu'elle avait quitté, qu'elle laissait partir plutôt que de +lui pardonner... Enfin elle reçoit, le 15 avril, une longue lettre de +Genève, et sa joie lui dicte une lettre d'humble affection, un cantique +d'actions, de grâces: + + ... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. Oh! que + je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de + bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu + ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse + être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta + maîtresse ou ta mère, peu importe; que je t'aie inspiré de l'amour ou + de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela + ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime, + et c'est tout[121].... Quelle fatalité a changé en poison les remèdes + que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour + te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour t + un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs + m'assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens + presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix + m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera + à présent? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? à quoi + emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se + tourne contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de + ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais + que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens + plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous + nous sommes quittés; mais je sais, je sens que nous nous aimerons + toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tâcherons, + par une affection sainte, de nous guérir mutuellement du mal que nous + avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous connaître + et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse et la faiblesse que + tes larmes m'ont causée un matin, nous serions restés frère et soeur. + Nous savions que cela nous convenait, nous nous étions prédit les maux + qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après tout? nous avons + passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où + nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous + connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle découverte + avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l'un de + l'autre? Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de + n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré + alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de + vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été + plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs. + Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres + femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier + et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton + infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela; car le + sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut + se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant + mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (_Lettre des 15-17 + avril_.) + +[Note 121: Ici trois lignes supprimées à l'encre.] + +Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise, la lettre de Genève, nous +trouvons tout entier le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère et +la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui éclairera +mieux que tous les commentaires cette âme de génie, si noble et si +faible à la fois, si nativement généreuse: + + ... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux + mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses à + me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse. + Tu sais que j'ai très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir + écrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que + je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces + tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu + ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre + jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne + parlerais-je pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus ni + violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais auprès d'un + homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes + coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont + les plus douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis + tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue qui te parle + ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que + lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr de + moi. Il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête! De quel + rêve étrange je m'éveille! + + Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques; + un gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui + attirait mon attention. + + Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois. + Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'était là l'homme que tu + voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais + depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le + roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre + George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels + malheurs plus terribles n'ai-je pas été encore sur le point de te + causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pâli par les + veilles, qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai + longtemps dans cette chambre funeste, où tant de larmes ont coulé! + Pauvre George, pauvre chère enfant! Tu t'étais trompée. Tu t'es crue + ma maîtresse, tu n'étais que ma mère. + + Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, + dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des + montagnes; elles ont volé l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été + trop forte. C'est un inceste que nous commettions. + + Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du + moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais, + Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas + fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes + sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le coeur + est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que + je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai + donc pas dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de toi la + main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait peut-être, en te + quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon + coeur se dilate malgré mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges + compagnons: une tristesse et une joie sans fin. + + ... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper de tes + affaires. Que mon amitié ne te soit jamais importune. Respecte-la + cette amitié plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon + en moi. Pense à cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me + rattache à lui. Pense à la vie qui m'attend. (_Lettre du 4 avril_.) + +George était donc bien rassurée sur le coeur de son poète. + +Elle lui dissimulait encore la pleine vérité de ses relations avec +Pagello, son installation complète chez lui: + +«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le +matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est +très occupé de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maîtresse +_(l'Arpalice)_ qui s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis +qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement malheureux...» Nous +savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais +c'était alors charité de sa part, que de dissimuler à Musset sa vraie +vie à Venise. + +Sur le long et triste voyage du poète, nous ne savons d'autres détails +que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa +douleur. Cette obsession d'une rupture qui devait laisser à son âme +un inoubliable déchirement, ne quitta jamais sa mémoire. Ceux qui ont +prétendu, et Paul de Musset lui-même, que le chagrin de cet amour perdu +s'était peu à peu effacé de son coeur, négligent certains vers de lui, +non point parfaits mais précieux pour sa biographie, _Souvenir des +Alpes_, datés de 1851. Il y évoque simplement un épisode de sa vie +intérieure pendant ce mélancolique retour en France, et on y sent des +larmes. + +Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu'ait +publiés Musset: + + Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui, + Marchait le voyageur dans la plaine altérée, + Et du sable brûlant la poussière dorée + Voltigeait devant lui. + + Devant la pauvre hôtellerie + Sur un vieux pont, dans un site écarté, + Un flot de cristal argenté + Caressait la rive fleurie. + + Là le coeur plein d'un triste et doux mystère + Il s'arrêta silencieux, + Le front incliné vers la terre; + L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux. + + Aveugle, inconstante, ô fortune! + Supplice enivrant des amours! + Ôte-moi, mémoire importune, + Ôte-moi ces yeux que je vois toujours! + + Pourquoi dans leur beauté suprême, + Pourquoi les ai-je vus briller? + Tu ne veux plus que je les aime, + Toi qui me défends d'oublier! + + Comme après la douleur, comme après la tempête, + L'homme supplie encore et regarde le ciel, + Le voyageur levant la tête + Vit les Alpes debout dans leur calme éternel... + +Après huit jours de route, il arrivait à Paris tout plein d'Elle. A +peine installé, il s'occupait activement des affaires de son amie, +négociant la cession de son roman d'_André_ à Buloz. Il l'informait du +résultat, la dissuadait de son éternel projet de voyage à Constantinople +et lui contait sa nouvelle existence à Paris. «Je suis arrivé presque +bien portant», disait-il. + + ... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre lente, qui + me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas à ma mère, + parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à + peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne + vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans cette cervelle + depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'étais + arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un + nouvel amour. + + Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais arrangé, + avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait mis à côté de moi + une pauvre fille d'Opéra, qui s'est trouvée bien sotte, mais moins + sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis allé me coucher à + huit heures. Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse + habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que je fasse? Plus + je vais, plus je m'attache à toi, et, bien que très tranquille, + je suis dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus. (_Lettre du 19 + avril_.) + +La vérité est que l'infortuné revenant apparut lamentable à sa famille. +«Il nous arriva, plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de l'avoir +quittée, et malade, malade, le pauvre enfant! m'a conté Mme Lardin de +Musset. Maigre et les traits altérés, il avait perdu la moitié de ses +cheveux; il se les arrachait par poignées. On lui voyait des plaques +chauves sur la tête. Il avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous +lui avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont +il avait envie,--qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de +sa chambre trop triste. + +«Il fut d'abord très sobre de confidences avec nous. J'étais une +enfant.... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mère avait été si +inquiète[122]!» + +[Note 122: M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée de +Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son angoisse, +_Revue de Paris_, article cité p. 713.] + +«Après six semaines sans nouvelles, Paul était allé voir Buloz qui lui +avait montré une lettre de George Sand, où elle disait Alfred très +malade. Alors Paul avait songé à partir pour l'Italie; il m'en fit la +confidence. Mais notre mère voulait savoir ce que George Sand avait +écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il répondit +évasivement: il avait égaré la lettre; il la lui enverrait.... Enfin, +nous reçûmes d'Alfred cette lettre navrée que Paul a citée dans la +_Biographie_.» + +Alfred de Musset avait écrit régulièrement aux siens, jusqu'au milieu de +février. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses +nouvelles à sa mère. Il affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune +de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint à +destination, alors que Buloz reçut toutes celles qu'on lui écrivait[123]. + +[Note 123: On a donné cette explication: que le gondolier à qui +étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres adressées à +Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres à Buloz et à +ses amis, George Sand les portait elle-même à la poste....] + +La lettre si longtemps espérée du poète justifia l'inquiétude des +siens.--«Le pauvre garçon, à peine relevé d'une fièvre cérébrale, +parlait de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la maison. Car il +voulait s'éloigner de Venise dès qu'il aurait assez de forces pour +monter dans une voiture. + +«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une âme abattue, un +coeur en sang, mais qui vous aime encore.» + +«Il devait la vie aux soins dévoués de deux personnes qui n'avaient +point quitté son chevet jusqu'au jour où la jeunesse et la nature +avaient vaincu le mal. + +«Pendant de longues heures, il était resté dans les bras de la mort; il +en avait senti l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement. Il +attribuait en partie sa guérison à une potion calmante, que lui avait +administrée à propos un jeune médecin de Venise, et dont il voulait +conserver l'ordonnance. «C'est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle +est amère, comme tout ce qui m'est venu de cet homme: comme la vie +que je lui dois.» Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers +d'Alfred de Musset. Elle est signée _Pagello_[124].» + +[Note 124: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 125.] + +Nous savons dans quel état le poète rentra chez sa mère. La première +fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en +syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier Antonio, son +domestique improvisé, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec +une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, à qui allait manquer +ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup +reprit sa vie ancienne. + +Nous avons vu comme il contait à George Sand cette tentative d'oubli; ce +n'était que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la même +lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai Malaquais, et n'avoir pu y +rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès que +l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà les larmes qui arrivent.» + + ... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de + ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu + t'es donnée à l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.--Non, ne + me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. + Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune + de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul, + seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la + vie ne veut pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, qu'un + mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et que le passé entier + se retourne en l'entendant. + + Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que + je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent il ne peut plus y avoir + en moi ni fureur ni colère. Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque. + C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin + de ce regard que je trouvais à côté de moi pour me répondre. Il n'y a + là ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde.... + +Il parle encore à son amie de mauvais cancans répandus contre eux dans +Paris, et lui envoie cette dernière tendresse: + + Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à Constantinople; fais + ce qui te plaît. Ris et pleure à ta guise. Mais le jour ou tu te + retrouveras quelque part seule et triste, comme à ce Lido, étends la + main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde + un être dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma + seule maîtresse. Écris-moi surtout, écris-moi. + +Cette lettre a trouvé G. Sand complètement rassurée sur le coeur de «son +enfant». Sa réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse éperdue de la +précédente: il n'est plus question que d'amitié. Comme c'est féminin, +comme c'est humain.... + + ... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse + pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je + trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens + de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait émue + douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus + heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. Ce qui me fait mal, + c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à + genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe + à ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant + dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te + le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à + l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage cette vie que + je t'ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne + m'appartient-elle pas un peu à cause de cela? Laisse-moi le croire, + laisse-moi être un peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon + inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme comme toi. Songe + à ton avenir qui peut écraser tant d'orgueils ridicules et faire + oublier tant de gloires présentes. Songe à mon amitié qui est une + chose éternelle et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort. + Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et + d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que + tu devais me préférer. + +Musset ne songe plus qu'au passé. Toute fierté lui est devenue +impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait +tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas à +lui-même. Il aime maintenant sa douleur avec tout son être, tout son +génie. Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée, l'infidèle va +entretenir le feu sacré, fidèlement. Musset ne vivra plus que d'attendre +le courrier de Venise.... + +Dans cette détresse, le pauvre enfant est du moins sûr de son amitié; +il lui écrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essayé +vainement de reprendre son ancienne vie: + + ... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé non pas à mes + amis, mais à la vie que j'ai menée avec eux. Cela m'est impossible de + recommencer, j'en suis sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé! + Sois fière, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un + enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi. + Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos + conversations dans ta cellule; regarde où tu m'as pris, et où tu m'as + laissé. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est + palpable, évident, comme t m'as dit clairement: «Ce n'est pas là ton + chemin.» + +Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe à cela, je n'ai que toi. +J'ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout hors de toi,... +Néglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes +bras?...» + + ... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je + vais dans le monde à présent, je regarde de travers, comme un cheval + ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas, + voilà pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la + lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi + me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti? + Avais-je aucun droit? O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais, + m'as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le faire + pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le + lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez + pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que + j'abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être + le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es noble et + orgueilleuse. + +Il sent quelque chose en lui, maintenant d'inconnu, de meilleur: il le +lui doit, pour avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses, elles +ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais avoir aucune confiance dans +une femme faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison pour ne +plus vouloir chercher.» + +Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie inguérissable, avec le +sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il en +est revenu «comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot +à personne», ayant volé sur la toilette de son amie un petit peigne à +moitié cassé qu'il traîne partout dans sa poche.... Elle lui a parlé de +Pagello: il lui sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut +écrire leur roman, pour guérir son coeur, pour faire taire ceux qui +diraient du mal d'elle. Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer. +«Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que j'ai sur le coeur.» +Puis il revient à Pagello: + + Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme + il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce + sentiment-là? Je l'aime, ce garçon, presque autant que toi. Arrange + cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse + de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je ne voudrais + pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le + serai. + +Tout son coeur débile et généreux est dans cette lettre navrante. Il a +si peur de la perdre tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie. + +Maintenant George est forte de son empire sur cette âme désemparée. Elle +lui répond (12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier serrement de +mains d'une amante qui le quitte, mais l'embrassement du frère qui lui +reste». + +Elle l'engage à aimer une femme jeune, belle, qui n'ait pas encore +souffert. Quant à elle, désormais, elle aspire à une vie calme. «Ce +brave Pagello qui n'a pas lu _Lélia_ et qui n'y comprendrait goutte» n'a +pas ses yeux à Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle, quand +elle fait «sa figure d'oiseau malade»:--«Je me laisse régénérer par +cette affection douce et honnête: pour la première fois j'aime sans +passion.» + +Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît moins apaisée que triste. +Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage +maternel: elle charge l'absent de maintes emplettes à lui expédier; elle +lui raconte qu'elle écrit son roman de _Jacques_, et que Pagello veut +traduire en italien leurs oeuvres à tous deux.... + +Cependant Musset, à qui n'était pas encore parvenue cette lettre de +raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son +âme: + + O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de larmes j'ai versées! + Quelle journée! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu + verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et + le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile + bouillante sur un fer rouge. Je voudrais être calme et fort, quand je + t'écris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume, + et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces + trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que + toi à qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un être! Et qui, + d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien + que j'ai un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne. + Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite + chambre, tant de jours solitaires? Et dès que je veux t'écrire, tout + se presse jusqu'à m'étouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe + de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi. + Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie + que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un + singulier état moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre + qui n'est pas commencée. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En + vérité, on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus fort + le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule autour de moi. + Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, à baiser ton portrait, à + adresser à ton fantôme des folies qui me font frémir, je prends mon + chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une + manière quelconque. (_Lettre du 10 mai_.) + +Aucune distraction ne réussit à le soulager. Il voudrait partir; il ira +sans doute à Aix-les-Bains, en juillet, pour l'attendre à son retour de +Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi. +Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai à Naples et de +là à Constantinople, si je suis assez riche....» + + ... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon. + A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais muet quand je t'ai + connue. A présent, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour + m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras + dans le vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de bien + tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner au plaisir et + un coeur tout entier à donner à l'amour. Peut-être y en a-t-il qui + accepteraient; mais moi, accepterai-je? Où me mène donc cette main + invisible qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle. Oui, + il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur, + pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il + faut que j'aie une maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me + parles de santé, de ménagements, de confiance en l'avenir: tu me dis + d'être tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines; + tu me dis d'arrêter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je + fait même de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux fois dans + tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possédée? C'est toi qui as + parlé: c'est toi dont la pitié céleste m'a couvert de larmes; c'est + toi qui as laissé descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi, + je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un libertin sans + coeur, mais je n'ai commencé à être autre chose que pendant trois + matinées à Venise, et tu dormais pendant ce temps-là. + + Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes + pieds, plus je sens une force cachée qui s'élève, s'élève et se tend + comme la corde d'un arc. + + .... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le + même effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir + de la table, à la première femme venue. Que je trouvasse là deux ou + trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare + et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure dans ma + chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, à l'ennui, que + sais-je? Et je m'endormais. J'en étais encore là quand je t'ai connue. + Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne + sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je + l'étranglerais en hurlant. + + ... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir de pareilles + réflexions ou de pareils rêves que tu adresses cette lettre du Tyrol, + cette lettre sublime[125]? Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi + beau, d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé dans ton + coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis + là! Et la femme qui a écrit ces pages-là, je l'ai tenue sur mon sein! + Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son + dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me + le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en détacher pour + aller à elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les + harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre + nous un abîme éternel! + + Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence si sage + me sauve ou me perde à son gré. J'ai horreur de ma vie passée, mais je + n'ai pas peur de ma vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a + voulu que me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les + conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce que j'ai dans + l'âme ne mourra pas sans en être sorti. + +[Note 125: La 2e _Lettre d'un voyageur_.] + +Il dévore _Wertlier_ et la _Nouvelle Héloïse_, ces folies sublimes dont +il s'est tant moqué jadis. Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe +pourtant toujours des affaires de son amie,--et toujours il pense à lui +parler de Pagello: + + Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais je ne puis pas; je + l'aime sincèrement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui écrire. + Il sait à présent pourquoi. (_Lettre du 10 mai_.) + +Paul de Musset, dans la _Biographie_, expose longuement cet état navrant +de l'âme de son frère pendant les premiers mois de son retour. Après +d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens +compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de +séquestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le +berçait dans une amère volupté. Certain concerto de Hummel que lui +jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soirées de Venise, +l'arrachait par un enchantement soudain à cette morne solitude. Mais il +n'y retombait que plus désespéré. Paul de Musset a donné des fragments +d'un ouvrage inachevé de son frère, _le Poète déchu_, où cinq ans plus +tard il retraçait fidèlement ce douloureux temps d'épreuve[126]: + +[Note 126: _Biographie_, pp. 128-130.] + + «Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je + m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que + je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me + semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, + tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste + et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais + lutter, je m'abandonnai a la douleur en désespéré. Je rompis avec + toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre + mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute + distraction qu'une partie d'échecs que je jouais machinalement tous + les soirs. + + «La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies + cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille, + je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui + me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du + passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux + tableau, une tragédie que je savais par coeur, une romance cent fois + rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y + retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que + l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité. + + «Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrête avec plaisir: + oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconté les + détails de ma passion. Cette histoire-là, si je l'écrivais, en + vaudrait pourtant bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était + brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitté; + j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; n'est-ce pas en + dire assez? + + «Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui s'était fait en + moi, mais il était bien loin d'être accompli. On ne devient pas homme + en un jour. Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule. + J'écrivis des lettres à la façon de Rousseau,--je ne veux pas vous + disséquer cela.--Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment + comme la boussole, mais qu'importé si le pôle est trouvé? J'avais + longtemps rêvé; je me mis enfin à penser. Je tâchai de me taire le + plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir + et tout rapprendre....» + +George est restée quinze jours sans répondre à Alfred. Dans sa lettre +du 21 mai, elle est toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas, Mme +Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier, +dont la figure déplaît à Musset, a réellement parlé bassement de lui +et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut +paraître détachée de ces misères. Et voici l'état de son coeur: + + ... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui, + il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, il n'a pas connu les + amertumes qui t'ont rongé le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il + a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que + je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai + besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop + d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir + cette maternelle sollicitude qui est habituée à veiller sur un être + souffrant et fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous + deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre! + J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin + d'un frère; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant près de moi? + Hélas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien + le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi, + je l'écoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les + hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? + Qu'est-ce? Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore serai-je + accusée? + + ... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive, + n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un nouvel amour. Je le + désire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi + quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main à + celle-là! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle + sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est + une femme infâme.» Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute + heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une + parole amère. Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une + parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes + et auquel répond une voix émue et une douce parole, simple et + laconique, mais qui me semble si belle alors!--io l'amo!_--Peu + importe, mon enfant, aime, sois aimé et que mon souvenir n'empoisonne + aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin + pourtant que je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement + de te maudire, mais de t'oublier. + +L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant subsister en elle qu'une +maternelle amitié, l'amour, après ces longs jours de silence, s'est +aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset, du 10 juin, témoigne +d'une âme rassérénée. Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble +n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!... +Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent guère. Il +aime plus que jamais son _Georgeot_, «de cette amitié douce et élevée +qui est restée entre eux comme le parfum de leurs amours». Or il existe, +dit-il, des _révélations_: avec saint Augustin, il croit après avoir +nié; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente. + + ... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille quelquefois + en criant: «Que Dieu me protège, car je vais me livrer!» Cela est + beau, n'est-ce pas, et effrayant en même temps, d'aller et de venir + avec cette pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi, + mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un + an trop tôt. J'ai cru longtemps à mon bonheur, à une espèce d'étoile + qui me suivait. Il en est tombé une étincelle de la foudre sur ma + tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, qui a + failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit où + j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en était + levé n'est pas celui qui s'y était couché. + + Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui s'était desséché! + Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait + se détendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici + m'envoient à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se + pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une issue pour + s'élancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines, + dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai, + aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce pas, de se + promener tout jeune dans une vieille vie? X. _(Tattet)_ est de retour. + Il trouve, que _je lui apparais sous un nouvel aspect_, voilà son mot. + Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le + rassure. + + Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade, + avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es + joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, + en t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance, avec amour, que + je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me + le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas + connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais + être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand nous étions ensemble, je + laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussière; mais je ne + me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais + que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais au + lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je réfléchissais + et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la + tranquillité de nos jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce + temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous deux l'éclair de + l'épée flamboyante. Chose étrange, je n'ai compris qu'il fallait faire + usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. + J'avais une telle confiance, une si misérable vanité! + + J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour de moi tant + de voiles bizarres! à m'ôter une partie avec l'un, une autre avec + l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que + je pouvais mourir. + + Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort + de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le + dire. + +Notre poète va décidément mieux: lui qui, le mois précédent, écrivait à +son amie n'avoir pu se décider encore à aller voir son fils au collège: +«il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je +l'avoue», il écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère inquiète que +son Maurice se porte bien: «Je viens de le voir à l'instant et il doit +sortir avec moi dimanche.» + +Le 15 juin, longue lettre de George tout à fait calme à Alfred à +peu près guéri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son +rétablissement corps et âme.--Pagello y ajoute un billet de sa main pour +recommander à son malade de l'hôtel Danieli,--«qu'une affection liera +toujours à lui d'une manière sublime pour eux deux, incompréhensible +pour les autres»,--d'éviter l'intempérance et de se souvenir de certaine +eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce +sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr, ajoute-t-elle à Alfred, que +si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille à chaque +point de son discours.» + +Elle a traversé une grave disette d'argent. Musset s'est fort agité pour +lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est ému +à la pensée qu'elle a pu souffrir de la gène. Il songe aussi à ses +angoisses de mère; Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses +enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses profondes qu'il a +cru deviner entre les lignes de la seconde de ses _Lettres d'un +voyageur_--qu'il vient de porter à la _Revue_.--Il est découragé, +triste, inquiet; il apparaît surtout bien las. + + ... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire + trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de + contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je + paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans + le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au torrent, + accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce que pour qu'elle te + suive dans l'Océan. + + Buloz vient de m'apporter la _Lettre_ que tu lui as envoyée pour la + _Revue_[127]. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que + j'éprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de + _suicide_; quel que soit le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée + chez les autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance. + J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus + de rien. Dis-moi, mon George, mon frère adoré, quand tu as écrit ce + mot-là, était-ce seulement l'inquiétude que tu ressentais pour + ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu + attendais? Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, qui + t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il m'a semblé qu'une + tristesse, étrangère à tout cela, dominait les autres motifs. Buloz + lui-même s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire: + «Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, qui ne se + doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: «Mais + vous ne l'avez pas quittée? Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre + garçon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais + il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta + vie tu as pensé à la mort, que toute ta vie t'y a poussée, que cette + idée t'est familière, presque chère; mais enfin elle ne se représente + à toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle + naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, aussi complète + que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle + franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas + permis de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des + femmes, je te le jure sur mon père; si le sacrifice de ma vie pouvait + te donner une seule année de bonheur, je sauterais dans un précipice, + avec une joie éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que + d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans + un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et + pour bien des années; d'avoir tout perdu, jusqu'à ses rêves; de me + repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce + que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: qu'il + faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du + moins tu es heureuse, peut-être heureuse par mes larmes, par mon + absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si + tu ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir + changé la vie qu'en bien. C'est une noble créature, bonne et sincère; + il t'est dévoué, j'en suis sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne + pas lui rendre le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être + aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne + détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour + y venir, pour y rester. Mais, hélas! je n'en suis pas à apprendre + aujourd'hui quel hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent + répété: le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit de + crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du + désir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son être en contact avec + d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se + trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre? + +[Note 127: Publiée dans la _Rente des Deux Mondes_ du 15 juillet +1834.] + + ... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de + mon lit retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l'idée + de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où + je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de + tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas, + ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette + franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je + suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu + de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de + m'avoir manqué là-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont écartée de + moi. Adieu, je n'en puis plus! _(Lettre du 46 juin_.) + +George rassure cet ami trop vite inquiet: son idée de suicide, ce spleen +toujours prêt à se réveiller au contact d'une contrariété ou d'un +affront, «la suivra toujours probablement sans lui faire aucun _bobo_, +car elle n'a ici aucun chagrin de coeur». Son Pagello est un ange; +ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un mois elle reverra ses +enfants... Elle ajoute comme glose à cet exposé de sa tranquillité: «Tu +as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes +larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais +dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi +que tu m'as laissé un souvenir plus sûr et plus précieux que tous les +souvenirs de la possession,» _(Lettre du 26 juin_.) + +La dernière lettre de Musset adressée à Venise, le 10 juillet, a été +détruite «parce qu'elle contenait une confidence». On en a gardé du +moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le «bon +docteur», et ce trait qui nous prépare a la rencontre des amants: + +«--Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que «Mme Sand soit _une femme +adorable_?» Telle est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait +l'autre jour. La chère créature ne me l'a pas répétée moins de trois +fois pour voir si je varierais mes réponses.--«Chante, mon «brave coq, +me disais-je tout bas, tu ne me «feras pas renier, comme saint Pierre.» + + + +VII + +Apres cinq mois de vie commune à Venise, George Sand et Pagello partent +pour Paris. Les dernières lignes que nous avons citées du naïf journal +du docteur nous signalent chez eux un état d'âme assez mélancolique, +sans le trop préciser. De George Sand elle-même nous n'apprendrons rien: +nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincère--pour les +autres--s'acharne à tout dissimuler de sa vie vraie... Déjà elle +s'obstinait à réagir contre sa légende, légende qui offensait son âme +hautaine et bourgeoise. Elle préludait à ce rôle de _Matriarche_ qui +devait faire vénérer sa vieillesse. + +Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne et des petits intérêts +de son honnête amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses enfants,--à +retrouver aussi le poète qui l'avait quittée, qui l'adorait encore, +qu'elle-même avait aimé jadis. + +Ce départ de George Sand avec Pagello, après cinq mois de calme +tête-à-têle, nous apparaît, pour lui, maussade et triste, mais pour +elle libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente de nouvelles +souffrances?... Reprenons le récit du docteur. + + J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et je partis avec + elle pour Milan sans prendre congé de mes parents ni de mes amis, et + sans dire à personne si ni quand je reviendrais. + + De Milan, j'écrivis à mon père: + + «Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me blâmais de vivre + avec une étrangère, perdant ma jeunesse, ruinant ma carrière, reniant + publiquement ces principes de morale chrétienne qui me furent + inculqués par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette + lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dédaignais de + mentir avec de fausses promesses. Je te réponds aujourd'hui de Milan: + je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les + yeux fermés, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris + où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, digne de toi. + Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. Toi, ne cesse pas de + m'aimer et écris-moi à Paris.» + + J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la poursuis maintenant + volontiers, parce que, à mesure que je la raconte, je me sens l'âme + soulagée, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes, + la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés à Martigny, + nous quittâmes la voiture et les bagages. + + George Sand était en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons + franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportés à Chamounix, + où le jour suivant nous avons entrepris à pied l'ascension du + Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Français, + d'Allemands et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace, après avoir + examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur de la glace à 400 + pieds de profondeur, après nous être réjouis de l'écho éclatant des + Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallée + désolée, hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles, + nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et + un Américain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernières aiguilles, + avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces + jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène de + la gelée.--Le lendemain nous revenions à Martigny et de là nous nous + mettions en route pour Genève. + + A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus + circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais + mille efforts pour le cacher. George Sand était un peu mélancolique et + beaucoup plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle + une actrice assez coutumière de telles farces, et le voile qui me + bandait les yeux commençait à s'éclaircir. Nous visitâmes Genève, + marché de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais + ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter + pleinement aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout d'abord + le lac: il la côtoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les + poissons frétiller à O pieds de profondeur, comme si on les avait + dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont + pays enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que vous avez + l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et spécialement + Rousseau les ont dépeints, comme personne ne les dépeindra plus. Après + six ou sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, et, par + le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes à Paris. A la station, + George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui + l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue + des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième étage à 1 fr. + 50 par jour. + +La présence de Pagello allait être importune. Dans sa bonté, George +Sand n'avait osé lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer +l'affaiblissement de son amour. + +Une mélancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement +exilé, dès son installation à Paris. + +La vie monotone et bourgeoise endurée cinq mois à Venise, autant que +cette étrange correspondance entretenue avec Musset,--et toujours +exaltée, malgré l'espèce de lassitude que nous y avons constatée dès +le mois de juin,--avaient préparé ce refroidissement graduel dans les +relations de Lélia avec le docteur Pagello. + +A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y +consentir, s'y résigner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive +générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser ces deux tristesses. Mais +tous trois étaient malheureux. + +Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour à Paris, Pagello ne +prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on +soupçonner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de +la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite. + +Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de corps et d'esprit, je +me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyés aux genoux, le +front dans les mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec peu +d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitié mal assurée. +Elle succède en toi à une passion mal éteinte, en George Sand à un +caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs +solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris +ma malle pour en tirer quelques vêtements; et, tout en soulevant mon +linge, je découvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et +décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de ma mère. Je +le couvris de baisers et le plaçai sur une armoire qui faisait face au +petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps à +le contempler. Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut mon +âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu retourneras dans ta patrie +et tu y passeras des jours honorés et tranquilles; ta conduite à venir +tirera des enseignements de tes erreurs passées; garde toujours dans ton +esprit les principes que ta mère t'a fait sucer avec le lait;--toutes +les joies terrestres qui iront contre ces préceptes te rendront +malheureux.» + + J'entendis frapper doucement à la porte de ma chambre; j'ouvris... + C'était George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour + me mener dîner comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha + âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque + dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc dîner + chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalité. Elle me + proposa comme ami, presque comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait + partir avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour suivant, + et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne pas la suivre. La Sand + voyait toute la singularité de ma position, tous les sacrifices que + j'avais faits à son amour: ma clientèle perdue, mes parents quittés et + moi exilé sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait + fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille et presque + sérieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mère + m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps. + Cette femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en avait + perdu le secret. Au milieu même de ses égarements tous consécutifs + d'un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre, + compatissant, industrieux pour les malheureux et intrépide pour le + sacrifice... + +Donc, à peine arrivée, presque indifférente soudain pour l'infortuné +Pagello, George Sand revoit le poète. Et tous deux sont repris par leur +ancien amour. La présence de l'Italien, la fâcheuse rumeur du monde ne +troublent pas cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils +ont retrouvé l'amertume. Quinze jours fiévreux et cruels, quinze jours +seulement s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable a surgi, poignant, +chez Musset. Il souffre trop, veut partir. + + ... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et j'ai reçu le + dernier coup. + + J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de luttes et de + souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne + entre nous. Ce sera la dernière épreuve: je sais ce qu'elle me + coûtera; mais mon père de là-haut ne m'appellera pas lâche quand + je paraîtra; devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. + J'attendrai de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma + mère, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse; je + t'ai entendue dire que tu l'étais. Il m'eût été doux de rester votre + ami, et que la douce joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma + douleur. Mais le destin ne pardonne pas. + + ... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une journée entière. + Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon, + sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si + tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre, + n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais + si tu as du courage, reçois-moi seul, chez toi ou ailleurs, où + tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix + solennelle de la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a + murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse? + Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offensé, ni douleurs + importunes. Reçois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du + présent, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel + et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux + intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans + le ciel, et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour + l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour céleste, + profond comme la douleur humaine. O ma fiancée! Pose-moi doucement la + couronne d'épines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera + ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus! + +La demande a été accordée; Musset va revoir son amie une dernière fois. +Il sera fort: sa résolution de partir est irrévocable. + + ...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le + désespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et + qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot là-dessus, et ne crains pas + qu'il m'échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve. + Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour que j'aurai de ma + vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonné + avec cet amour-là, jour par jour, minute par minute, dans la solitude + et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible, + mais que tout invincible qu'il est, ma volonté le sera aussi. Ils ne + peuvent se détruire l'un par l'autre; mais il dépend de moi de faire + agir l'un plutôt que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à + tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué de le + voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là est sortie. Ne t'en + afflige pas surtout, et sois sûre qu'il n'y a pas dans mon coeur une + goutte d'amertume. + +Il compte aller à Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est +sous-préfet de Lavaur; de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne. + +Mais elle hésite maintenant à accepter ce rendez-vous. Suprême +coquetterie de femme, ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus; il +supplie: + + C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en + donnerai. Parle ou ne parle pas; les lèvres des hommes n'ont pas de + parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne + crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas + changée. Mon amour-propre, dis-tu? Écoute, écoute, George: si tu as du + coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin + des Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est là que + je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arrière-pensée; + écoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier + baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce + triste soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret. C'était à + un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est à un + ami. + + C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme à qui tu + parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misères et de + souffrances, Dieu m'accorde peut-être la consolation de t'être bon à + quelque chose. Sois-en sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton + mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je + destiné à te rendre encore une fois le repos. + + Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes + éternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir + pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse + quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah! + c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc + fait? + +Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle répond à +son amant: + + Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas + tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien que cela me fait du + mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais + je pars pour Nohant, moi, je vais passer là les vacances avec mes + enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je _lui_ ai + tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans + lui une dernière fois et que je te décide à rester, au moins jusqu'à + mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir + et il fait un temps affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai + donc perdue, puisque tu souffres auprès de moi! + +Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine: «Elle dépérissait, en +effet, de chagrin. Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère, +au ridicule de la situation: «Du moment «qu'il a mis le pied en France», +écrit George Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du saint +enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses +deux amis la prenaient à témoin de la chasteté de leurs baisers: «Le +voilà qui redevient un être faible, «soupçonneux, injuste, faisant des +querelles «d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres +qui brisent tout.» Dans son inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude +indiscrètement. + +«George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle +avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur +histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde ne +peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus +exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les +visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont +elle avait honte maintenant,[128].» + +[Note 128: ARVÈDE BARINE, _Alfred de Musset_, p. 75.] + +Indulgentes réflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants, +tant qu'elle les aimait. Mais après avoir transfiguré à ses propres yeux +sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier, la voilà qui se laisse +reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son désespoir. Et presque +fière de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poète, elle +consent à lui dire un dernier adieu.--Cet adieu n'a pas été aussi triste +qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui le craindre. Elle a cédé au +suprême désir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le +lendemain, Musset, qui va décidément partir, lui adresse cette belle +page triste--qu'on est tenté de trouver... littéraire: + + Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie avec confiance, + non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les + luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une + compagne bien chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit + tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire + sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front + ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas + été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu + ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons + passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un + baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre + ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes + les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le + monde et lui. + + Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu hier, devant Dieu, + le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne + crains plus rien, ni n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne + m'était pas réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur + chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma + jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. + Celui qui est aimé de toi ne peut plus maudire. George, je puis + souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire. + + Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur quoi que ce soit + qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est à toi. + Écris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, à trois + cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu + le le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi de + pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée de main, un mot, une + larme! Hélas! ce sont là tous mes biens. Mais si tu crois devoir + sacrifier notre amitié, si mes lettres même hors de France troublent + ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas, + oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre, + à présent, sois heureuse à tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimée de + mon âme! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernières années + de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières. Sois + heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier qu'on peut l'être. + Hier, tu me disais qu'on ne l'était jamais. Que t'ai-je répondu? Je + n'en sais rien, hélas! ce n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à + mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la + patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste orgueil. Rétrécis ton + coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais + si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du + malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans + moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu. + + Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur + toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te + coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a + porté. + + Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera + sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que + voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires + d'un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants + immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, + comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l'un sans parler + de l'autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les + prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence. Les + peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu'ils + adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les révolutions de l'esprit + humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur + siècle? Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort des + ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir; elle gravera ton + portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le + prêtre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe, comme une + mère y couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux + chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je terminerai + ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un + coeur de vingt ans, à tous les enfants de la terre; je sonnerai aux + oreilles de ce siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la + trompette des résurrections humaines, que le Christ a laissée au pied + de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis fils de ton Père; je + te rendrai les baisers de ma fiancée; c'est toi qui me l'as envoyée, à + travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus + pour venir à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera + toujours verte, et peut-être les générations futures répéteront-elles + quelques-unes de nos paroles, peut-être béniront-elles un jour + ceux qui auront frappé avec le myrte de l'amour aux portes de la + liberté[129]. + +[Note 129: L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.*** +«Yorick», dans l'_Homme libre_ du 13 avril 1877. Paul de Musset, +paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son frère. Or, +Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait déjà tiré +une phrase: «Non, non, j'en jure par ma jeunesse...» pour être placée +en épigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile +d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe--qui est en +possession de M. de Lovenjoul.] + +Cette lettre était trop résignée. Pour la première fois, le poète +considérait le prestige à venir d'un amour qui le meurtrissait encore. +Plus humble était la plainte que lui dictaient jusque-là ses tourments. +Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un +désir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Hélas! +il avait cette femme dans l'âme plus que dans la chair.... + +Il est parti pour Bade le 25 août. Son voyage a duré six jours. A peine +installé, il mesure sa solitude, et tout le passé douloureux qui reflue +dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour: + + Baden, 1er septembre 1834. + + Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore écrit. + J'attendais un moment de calme; il n'y en a plus. Je voulais t'écrire + doucement, tranquillement, par une belle matinée, te remercier de + l'adieu que tu m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma + chère amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement de + mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n'a aimé comme je + t'aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour; je ne + sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je + parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de + bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être aimée, si tu l'as + jamais demandé au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée, + regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée, + dis-toi cela, autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses + amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon sang! Je meurs + d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu! Tu + es aimée, adorée, idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai + pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela; et + mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce + qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais + bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent + d'aimer! + + Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait + pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue dans mes bras, ô mon + corps adoré! Je t'avais pressée sur cette blessure chérie! Je suis + parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mère était + triste; je crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai + rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, je le + respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse et tranquille là-bas, + tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser + cinq mois? Sais-tu ce que c'est, pour un pauvre coeur qui a + senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie + l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la + solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte, comme la neige? + Sais-tu ce que c'est pour un coeur serré jusqu'à cesser de battre, de + se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante, + et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh, mon Dieu! je le + sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant + c'est fini. Je m'étais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait + prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, + je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux ma + souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, vois-tu. Tu te + rétracterais que cela ne servirait à rien. Tu veux bien que je t'aime; + ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu, + vois-tu, je ne réponds plus de rien. + + Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu'est-ce que cela + me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui + passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est + que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie + est charmante, la promenade agréable, que les femmes dansent, que + les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en + galopant. Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie. + Écoute, George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me dissuader: + pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'espérance, + pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je + suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me + donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un + fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j'ai de la force + encore. Mais de la force, mon Dieu, à quoi sert d'en avoir quand elle + se tourne elle-même contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me + fais pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets, je + te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'écris dans un + moment de fièvre ou de délire, que je me calmerai; voilà huit jours + que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire. + Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des espérances + dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu'ils ont tous raison; + n'ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j'ai tout quitté; + qu'ont-ils à dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir + dire à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de mourir. Les + taureaux blessés dans le cirque ont la permission d'aller se coucher + dans un coin avec l'épée du matador dans l'épaule, et de finir en + paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera + pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture, + et que tu viennes. J'aurai beau regarder, me voilà assis devant cette + petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai + emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas + sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me + laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver. + Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra. + Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper, + n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la + main, et tu n'écriras pas dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne + sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels + événements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout + cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire. Je ne peux pas vivre + sans toi, voilà tout. Combien tout cela durera encore, je n'en sais + rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je + connusse en détail et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton + caractère, mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne sais pas + tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te + visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais + loué aux environs de Moulins ou de Châteauroux un grenier, une table + et un lit. Je m'y serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou + deux fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive. J'aurais + écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu là + quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espère. Tu + m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien + eu à te reprocher? Mais tous les rêves que je peux faire sont des + chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses. + Tout est bien, tout est mieux ainsi. + + O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un + beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi + sur l'herbe, sous quelque saule vert. Regarde l'Occident et pense à + ton enfant qui va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres, + si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur, + donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la + lampe, prends ta plume, donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi + tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un peu. + + Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire même plus que tu + n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce ne peut pas être un crime. + Je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton + amitié pour moi, que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de + l'amour? Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis + jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à douze lieues + de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni plus loin; mais que j'aie une + lettre où il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes + tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai + eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand j'y pense, + ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah! + il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, + mon George, ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette + lettre. Je me meurs. Adieu. + + A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE. + + O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon George, ma belle + maîtresse, mon premier, mon dernier amour. + +Où en était George Sand, à l'heure où son ami lui envoyait cet appel +égaré? + +Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui avait d'abord apaisé le +poète, l'avait passionnément exaltée. Le 29 août, elle rentrait à +Nohant, éperdue d'amour et de désespoir.--«Viens me voir, écrivait-elle +à Gustave Papet, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une +éloquente poignée de main, mon pauvre ami...» Elle ne dissimulait point +sa blessure. Si elle guérissait, elle se réfugierait dans l'amitié, +négligée trop longtemps. + +Pour la première fois, ses enfants ne lui faisaient pas tout oublier. +Bientôt la vie lui apparaissait intolérable. Et elle confiait à +Boucoiran (lettre du 31 août) des pensées de suicide: «Vous avez dû le +comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je +veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons.... J'aurai à +causer longuement avec vous et à vous charger de l'exécution de volontés +sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance... quand je vous aurai fait +connaître l'état de mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi +qu'il y aurait paresse et lâcheté à essayer de vivre quand je devrais en +avoir déjà fini.» Puis elle lui «confie et lui lègue Pagello, un brave +et digne homme de sa trempe»[130]. + +[Note 130: _Correspondance,_ I, p. 279.] + +Cette crise dure quelques jours. Musset qui comptait travailler à +Bade, qui avait promis à Buloz un roman et des vers[131], continue de se +désoler. Sa plainte du 1er septembre arrive à Nohant. Et,--comme jadis à +Venise la lettre si longtemps attendue de Genève,--cette vivante preuve +d'un invincible amour calme la passion de George et la guérit du +désespoir. + +[Note 131: _Lettre_ du 18 août.--Cf. M. Clouard, article cité, p. +730.] + +A ces doléances sublimes, attendrissantes à force de chagrin sincère, +qu'elle a reçues de son ami, elle répond, au crayon, sur un album,--d'un +petit bois où elle se promène,--par une lettre toute raisonnable, et +sans aucun vestige de sa folie récente. Elle lui reproche d'exprimer +de la passion et non plus ce saint enthousiasme, cette amitié pure... +Pagello lui-même est jaloux. Il faut se séparer tous les trois. «Ne +m'aime plus: je ne vaux plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque +tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir de cet amour pour moi, +qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjuré +à Venise, avant et même encore après ta maladie. Adieu donc le beau +poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s'était formé entre +nous trois, lorsque tu _lui_ arrachas à Venise l'aveu de son amour pour +moi et qu'il jura de me rendre heureuse.» Et elle ajoute que lui-même, +il a uni _leurs_ mains malgré _eux_[132]... + +[Note 132: Nous avons donné le passage, _Introduction_, p. VI.] + +Cette lettre a désolé Musset, qui la lui renvoie comme elle l'exige. Il +n'a jamais vu aussi clairement, lui dit-il, combien il est peu de +chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus malheureuse encore +qu'indifférente: + + ...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien malade, et ne + crois pas que je sois moi-même de force à t'adresser un reproche. Il + faut que tu souffres beaucoup pour que tu n'aies même plus une larme + pour moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques à la parole qui, + _depuis trente ans_, disais-tu, _n'a pas encore été faussée_. Elle le + sera donc une fois, et j'aurai perdu le seul jour de bonheur qui me + restait encore. Qu'il en soit ce qui plaît à Dieu ou à l'Esprit du + Mort. Car, à vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne, + en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un + nouveau coup de pierre sur la tête, c'est trop. + + ... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en me disant qu'un + soupçon jaloux tue l'amour dans ton coeur? Qui crois-tu donc que + j'aime? Toi ou une autre? Tu t'appelles _insensible, un être stérile + et maudit_? Tu te demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur + fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant de quels abîmes + je suis sorti. Eh! mon amie, me voilà ici, à Baden, à deux pas de la + Maison de Conversation. Je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit + pour aller faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrais à + autant de jolies petites poupées qui ne me recevront peut-être + pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort jolies, et qui, plus + certainement encore, ne quittent pas leur amant, parce qu'elles ne + veulent pas se voir méconnaître. Quoi que tu fasses ou quoi que tu + dises, morte ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une + autre. «_Aime-moi dans le passé_, me dis-tu, _mais non telle que je + suis dans le présent_.» George, George, tu sauras que la femme que + j'aime est celle des rochers de _Franchart_, mais que c'est aussi + celle de Venise, et celle-là, certes, ne m'apprend rien, quand elle me + dit qu'on ne l'offense pas impunément. + + ... Je n'ai plus rien dans la tête ni dans le coeur. Je crois que je + vais revenir à Paris pour peu de temps... Je souffre, et à quoi bon? + Ta lettre m'a fait un mal cruel. George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais + que sert de gémir? Tu me dis que tu m'écris afin que je ne prenne + aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, écoute, adieu, + n'écrivons plus... Tout cela, vois-tu, est horrible, au bout du + compte. Tu souffres, toi aussi. Je te plains, mon enfant; mais + puisqu'il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien, alors, si + notre amitié s'envole au moment où tu souffres et où tu es seule, + qu'est-ce que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète. Adieu. + Je ne sais où je serai; n'écris pas, je ne puis savoir. + + Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. O mon Dieu, + toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse! Oh + mon coeur, mon amour, je ne t'en veux pas de cette lettre-ci; mais + pourquoi m'as-tu écrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit + Dieu! J'espérais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop! + +Pagello était allé voir Musset avant son départ pour Baden. Il l'avait +trouvé lisant une lettre d'Elle.--George vient d'écrire à Alfred que +Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha certaine phrase +passionnée qu'il disait y avoir surprise. Or cette phrase n'était que +dans son imagination. Musset répond à son amie que personne n'a rien pu +voir de sa lettre tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce +sot incident, c'est «qu'elle a rompu» avec cet homme... Mais a-t-elle +bien rompu? Ne lui parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?... + + ... Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être, et _Lui_ + aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager personne. S'il souffre, + lui, eh bien, qu'il souffre, ce Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je + lui rends sa leçon; il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, le + voilà prévenue, et je te rends tes propres paroles: «_Je t'écris cela, + afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n'en prisses aucune + idée de rapprochement avec moi_.» Cela est-il dur? Peut-être. Il y a + une région dans l'âme, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitié + en sort. Qu'il souffre! Il te possède. Puisque ta parole m'est + retirée; puisqu'il est bien clair que toute celte amitié, toutes ces + promesses, au lieu d'amener une consolation sainte et douce au jour de + la douleur, tombent net devant elle; eh bien, puisque je perds tout, + adieu les larmes; adieu, non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en + t'aimant. Mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. O mon Dieu! + Est-ce ainsi? J'en aurai profité pour le ciel. En fermant celle + lettre, il me semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui + se resserre et s'ossifie. Adieu. (_Lettre de Baden, 15 septembre_.) + +La fin de ce mois de septembre ne fut que tristesses pour tous les +trois. Au commencement d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et +Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa pensée unique restait à son +amie, et son premier soin était de lui demander de la revoir: + + Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit une lettre bien triste, mon + pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous + voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant; + la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un + instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu auras toute confiance, et tu + sauras jusqu'à quel point je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu'il + n'y a plus pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu'il s'agit de + toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te ferai jamais de + mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble; parlons du passé ou de + l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'espérance ou de la douleur. Je + ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi ton + heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une + heure, un instant à perdre. Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, + tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras + rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer. Ton frère, + + ALFRED. + +--Cette utopie que tous trois auraient acceptée, d'une amitié vaguement +amoureuse, n'est guère précisée, que dans les lettres de George Sand. Ni +Pagello, dans son journal, ni Musset, dans ses lettres, ses romans et +ses vers, ne paraissent y avoir souscrit, aussi résolument. + +Pagello ne fait même aucune allusion, dans son mémorial sincère, aux +égards que son amie prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu +revoir le poète. Bien mieux, nous n'y trouvons mentionnée qu'une +rencontre avec George Sand, depuis leur arrivée à Paris.... Reprenons-le +où nous l'avions coupé: + + --Nous en étions à prendre congé l'un de l'autre pour nous revoir dans + trois mois, mais elle croyait que peut-être nous ne nous reverrions + plus et, sans manifester ce doute qui dans ce moment lui était + pénible, elle redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant + de ne pas abandonner aussitôt l'occasion que je trouvais à Paris de + cultiver les études de ma profession. Aucune mère n'aurait parlé avec + une affection plus raisonnée. J'en fus touché au fond de l'âme. + + Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent que j'avais pu + et vendu quelques objets précieux. De plus, j'avais expédié d'avance + à Paris quatre tableaux à l'huile de Zucarelli pour les vendre et + pouvoir demeurer quelques mois dans la capitale de la France.--George + Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: «Les tableaux + partiront avec moi demain pour la Châtre où un amateur de mes amis en + fera sûrement l'acquisition, aussi je te prie de me laisser le soin de + cette affaire et de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent + Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t'en comptera + l'argent.» Je répondis à tout cela par une poignée de main qui fut + comprise comme le plus éloquent discours. Le matin suivant, Boucoiran + frappait à ma porte et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat + de l'Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour tous les + grands hôpitaux de Paris. Ayant visité l'Hôtel-Dieu et ensuite la + Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui m'accueillit avec grande + courtoisie, j'allai avec mon Mentor faire une visite d'un autre + genre à M. Buloz, Savoyard, directeur de la _Revue des Deux Mondes_. + Boucoiran portait un gros paquet et il le lui remit; c'était le second + volume de _Jacques_, écrit chez moi à Venise. «Elle est donc arrivée? + dit Buloz.--Oui, répondit Boucoiran,--Depuis quand?--Depuis deux + jours.--Cette diablesse de femme me fait devenir fou; voici un + volume que j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'était + entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien.» Boucoiran + sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme une statue; pendant ce + temps-là, je me détournai pour regarder quelques estampes qui ornaient + la pièce, et Boucoiran dit quelques mots à l'oreille de Buloz; après + quoi celui-ci, qui m'avait à peine remarqué, prit ses lunettes et, me + regardant avec discrétion et courtoisie du seul oeil qui lui restait, + me fit les plus gracieuses questions, les offres les plus courtoises, + et finit par me donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en + qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle que ce fût. + Je la mis dans ma poche en le remerciant; puis je pris congé, en + souriant de mon importance littéraire. La carte équivalait à une + nomination de journaliste. + + Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que des deux mondes + où rayonne son fameux journal. Ici je ne puis m'abstenir de signaler + ce qui me fut le plus agréable: qu'il m'ait offert de travailler à sa + revue, me sachant collaborateur de George Sand pour les _Lettres d'un + voyageur_. Il me donna de curieux éclaircissements sur le groupe + littéraire qu'il présidait. Je lui reconnus un tact très fin, des + manières franches, un excellent coeur et un rare bon sens. + + ... Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable imprésario + d'opéra. Il a ses ténors, ses _prime donne_, ses _contralti_, ses + basses, ses secondes parties et ses choeurs, c'est une joie que de + voir cet homme s'agiter avec sa _virtuose canaille_ et suivant les + convenances particulières de chacun. Ils sont excellemment payés selon + leur catégorie, mais ils sont presque tous en dette de travaux. + + La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de billets, de + sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, de l'argent, de + l'argent, et cela contre la seule garantie de l'argument d'un + article, d'une histoire, d'un récit encore gisant dans l'esprit de + l'auteur,--qui promet de le livrer dans quinze jours, un mois, un + an.... Je me suis convaincu qu'en général il vaut mieux connaître de + loin les célébrités littéraires: j'ai su des choses à confondre, + sur la vie privée de ces monstres de grands hommes. Figurez-vous + Chateaubriand, le plus grand, le plus moral des poètes français de + ce siècle: il joue et il perd dans une nuit, par anticipation, une + édition nouvelle de ses oeuvres.... Il se fait bâtir une maison + délicieuse, tout incrustée de marbres rapportés de Grèce: il la perd + également au jeu. + + Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamartine?... Je vous + dis qu'à peu près tous sont dans le même genre. + + Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas depuis longtemps. + Boucoiran fut mon mentor et mon ange tutélaire. Huet, Lisfranc, + Amussat, trois illustres médecins, me prodiguèrent les amabilités + et m'aidèrent à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences + médicales. Et de funestes pensées survenaient pour me travailler + l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je passais dans la + solitude de ma chambrette, le portrait de ma mère m'inspirait des + paroles d'inexprimable consolation et je trouvais le courage de défier + ma pauvreté et mon ténébreux avenir. + + Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait la vente de + mes tableaux pour 1500 francs. Je crus être devenu un Rothschild, et + dans l'extase de la joie je courus me procurer une boîte d'instruments + de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un nouvel + envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours après, me mit en + mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, réservant les 500 + francs supplémentaires qu'elle-même devait m'apporter pour retourner + à Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme, amena le jour + redouté et désiré par moi du retour de la Sand à Paris. J'eus d'elle + les autres 500 francs, je préparai mon bagage, et, deux jours après, + j'allai chez George Sand où Boucoiran m'attendait. Nos adieux furent + muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle était + comme perplexe: je ne sais pas si elle souffrait; ma présence + l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple + bon sens, abattait la sublimité incomprise dont elle avait coutume + d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait + connaître que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités + excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette connaissance + de ma part ne pouvait que lui donner du dépit, ce qui me fit abréger, + autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le + bras de Boucoiran qui m'accompagna et me laissa au point où vous + m'avez trouvé. + +Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation était +insoutenable. Un invincible renouveau d'amour avait surgi pour George +Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé d'estimer, d'aimer +peut-être Pagello, dans ce coeur double par générosité qui ne pouvait se +résoudre à sacrifier l'un ou l'autre, les faisant tous deux malheureux. +«Tout de moi _le_ blesse et l'irrite, écrivait-elle au poète, et, +faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je +suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de ce qu'il m'écrit, et que, je le +sens bien, il n'a plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour. Je +le verrai s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention +de le consoler; me justifier, non; le retenir non.... Et pourtant +je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi +romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi.» + +Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu d'Alfred Tattet, l'ami +de Musset, qui, à Venise, était devenu un peu son ami. Il lui avait +écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait de le revoir et de +l'embrasser. Ils se rencontrèrent, Pagello lui ouvrit son coeur simple, +et à la veille de retourner à ses lagunes, il lui adressa ce billet +d'adieu: «Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un +baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec +la George.--Je ne veux pas de vengeances.--Je pars avec la certitude +d'avoir agi en honnête homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma +pauvreté.--Adieu, mon ange.--Je vous écrirai de Venise.--Adieu, adieu.» + +Il vécut tranquille à Venise, considérant de loin le sillage de gloire +qui suivait à travers le siècle celle qui avait été son amie d'un jour. +Des relations cordiales mais lointaines s'établirent entre George Sand +et lui. «Jeunette encore, m'écrit Mme Antonini, quand je m'exerçais dans +la langue française, il me souvient d'avoir écrit sous la dictée de mon +père à George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposées +pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels +Daniel Manin.»--Les plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours +devant son impérieux besoin d'amitié: sa bonté d'instinct, comme son +génie, étaient des forces de la nature. + + + +VIII + +Musset n'a pas attendu le départ de Pagello pour revenir à George Sand. +Entièrement repris par elle, repentant, généreux, séduisant et soumis, +il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer. + +Telle est l'emprise de l'amour sur tout son être que, devant la chère +présence, il ne s'appartient plus. Dominée par une impatience de jouir +profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant perdu consumé d'incurable +tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du +sentiment qui règne sur sa vie. La volonté n'existe plus en lui que pour +l'amour. Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait unique de son +coeur, y met une détresse constante. Impétueux, même imprudent, pour +sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une +femme. Un sentiment inné de l'honneur, du devoir, guide toujours son +âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensée; +mais plus rien, hors son espérance, ne lui fait estimer la vie. + +Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé sa maîtresse. Un long +bonheur est-il possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut s'abolir, +va sans tarder empoisonner leurs joies. + +Écoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'égarer.... et se +donner raison: + + J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient dès le + lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de + ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon + Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le + voulais hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. + Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire + croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et + encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver; mais tu + es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre + moi que tu tournes ton désespoir et la colère. + + .... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur a été chaste + comme la fraternité réelle, et à présent que je redeviens ta + maîtresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à-vis + de Pierre et vis-à-vis de moi-même le devoir de rester enveloppée. + Crois-tu que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller, + je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon goût de + m'interroger sur toi?--Mais tu n'es plus mon frère, dis-tu? Hélas! + hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances à reprendre ce lien fatal! + Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu + souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que + je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à + présent que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc + partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis + galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu + à me reprendre et à me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop + souffert. Ah! si j'étais une coquette, tu serais moins malheureux. Il + faudrait te mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai + jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire croire? C'est + parce que j'ai été sincère que tu es au supplice[133]. + +[Note 133: A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres +n'est datée.] + +Dès la première reprise la pauvre femme était blessée; mais elle +songeait à Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa +rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le désespoir. Et +en même temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre +amant lui demandait pardon.--Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il +ne sait donc pas être heureux!...--Elle veut rentrer à Nohant?... Est-ce +possible que tout soit fini!--Ecoutons ce touchant désespoir. + + .... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de + mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu + m'en punir? O ma vie, ma bien-aimée, que je suis un malheureux, que + je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher + ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui + m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne + sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que + les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les + souffrir, et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de + toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant, mon âme! Je t'ai + poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais passer les journées et les + nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux + pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a + de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être pour moi un + enfant chéri, que je bercerais doucement. O George, George! Écoute, + ne pense pas au passé, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne + réfléchis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie, + attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire + le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te revoir pendant huit jours, + pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre + raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un + fou misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence pendant + un temps; tu n'es pas assez forte toi-même pour m'aimer encore. Et + moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit + je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta + grand'-mère, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant. + Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je + suis au désespoir. Je t'ai offensée, affligée; je t'ai fatiguée; comme + je t'ai quittée; oh, insensé! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai + cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon + à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans le coeur, qui + viennent, qui se lèvent, que je sens là! Pense au bonheur! Hélas, + hélas, si l'amour l'a jamais donné! George, je n'ai jamais souffert + ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis + seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que + j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu + de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai. + +Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné; mais le voici malade. «--J'ai +une fièvre de cheval.... Comment donc faire pour te voir?» Il est chez +sa mère. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire, +elle, «quand il n'y aurait personne». + +George Sand a entendu l'appel de «son pauvre enfant»; elle ira le +soigner si sa mère ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? «--Je peux +mettre un tablier et un bonnet à Sophie. Ta soeur ne me connaît pas; ta +mère ferait semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais pour une +garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie.»--Mme Lardin +de Musset m'a conté que George Sand était venue, en effet, sous le +costume de sa servante et qu'elle avait veillé son frère maternellement. + +Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer des relations qui +brûlaient sa vie. Ne parvenant pas à le persuader, il cessa de le +voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, néanmoins, à +l'affection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred +Tattet: «J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire +d'un différend entre vous et Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût +ainsi, et l'engage à venir causer.--Vraisemblablement, Tattet invoqua +des prétextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du dépit. + +Mais on clabaudait sur la réconciliation des deux amants. Gustave +Planche recommençait les potins de l'été. Musset le provoqua en duel. + +Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique: + + Monsieur, + + Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon + compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les + laisser passer. + + Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin de lui donner la + suite qui me conviendra. + + Je vous salue. + + Vicomte ALFRED DE MUSSET. + + Quai Malaquais, n° 19. + +Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit (10 novembre) qu'il se +contentait de son désaveu. Nous voilà informés que Musset habitait alors +chez George Sand; ils étaient pleinement réconciliés. + +Ce bonheur fut encore de peu de durée. Ecoutons les pauvres amants se +lamenter sur leur impuissance à conserver la paix: + +_De Lui à Elle_: Le bonheur, le bonheur, et la Mort après, la Mort avec. +Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! +Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et +pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, sinon pour +te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes lèvres. + +Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt. Viens, dès que +tu pourras. Viens pour que je me mette à genoux, pour que je te demande +de vivre, d'aimer, de pardonner! + +Ce soir! ce soir! + +6 heures. + +_D'Elle à Lui_: Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? nous +verrons-nous ce soir? pouvons-nous être heureux? pouvons-nous nous +aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble +qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, +tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon enfant! nous +nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps +et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous +aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle +possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer +encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et +moi avec toi; penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il +l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où l'effroi est +plus fort que l'amour... + +...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous deux peut-être, ou +bien la solitude et le désespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu +pouvoir être heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et +les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent +t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le +beaucoup de mal que je t'ai fait. + +...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est +d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de +l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que +j'aurai encore sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge. +Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache +que je t'aime et t'aimerai. + +_De Lui_: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de +la folie. Je n'en aurai jamais la force. Écris-moi un mot. Je donnerais +je ne sais quoi pour t'avoir là. Si je puis me lever j'irai te voir. + +_De Lui_: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô mon George. C'est +donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu +mes lèvres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu! + +Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme. + +_D'Elle:_ Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre +coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout à fait aussi +plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la +cervelle ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!... Elle songe +réellement à ramener Musset dans cette forêt de Fontainebleau où ils +furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas, Rosanne Bourgoin, +leur sera l'apaisement souhaité. Mais non! Il faut se séparer une fois +pour toutes. Il faut s'en donner le courage.--Une fatalité pesait sur +cet amour: tous deux se débattaient dans une détresse invincible. + +Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de +l'enfer éternel... + +Le poète comprit que la situation était sans issue. Excédé de cette +passion épuisante, il résolut de partir.--Le l0 novembre, il l'annonce +à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas le courage d'attendre son +départ à elle. Il veut néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux +lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir. + +Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si +redoutée de Celle qu'il veut fuir: «Tout est fini.--Si par hasard on +vous faisait quelques questions, si peut-être on allait vous voir pour +vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement +que non et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma +part[134]...» Et il va en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un de ses +parents. + +[Note 134: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.] + +De son côté, George Sand est partie pour Nohant. Elle y éprouve comme +lui un sentiment de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture, +l'en félicite et elle lui répond: «Je ne vais pas mal, je me distrais +et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée... Vous avez tort +de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous +m'aimez et soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et moi[135].» + +[Note 135: Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine, p. 84.] + +Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais voici que George se +reprend à l'aimer,--comme elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris +pour le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent s'empare de la pauvre +femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise. + +Dans son égarement, elle coupe sa chevelure et l'envoie à Musset. Le +poète touché va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore. +Alors elle a recours à Sainte-Beuve. + +Mais cette obstination à se torturer fatigue son confesseur d'autrefois: + + Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore + en état d'être abandonnée, de vous surtout qui êtes mon meilleur + soutien. Je suis résignée moins que jamais. Je sors, je me distrais, + je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens + folle. + + Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chez _lui_. + Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai. Je sais qu'il est + froid et colère en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de + quoi il m'accuse, à propos de je ne sais qui. Cette injustice me + dévore le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles choses. + + Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit + de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me + tuer; il n'y a plus que cela à faire[136]!... + +[Note 136: Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul, article +cité, p. 438.] + +Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours chez Delacroix, un bon +ami, qui fait son portrait pour la _Revue_[137]. Mais le soir, elle est +seule et triste. «--Seule, quelle horreur!» + +[Note 137: Nous savons par le _Journal_ du grand peintre comme les +passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...] + +Elle traverse une crise terrible, elle va connaître des douleurs qu'elle +ne soupçonnait pas. Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour écrire à +l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses +tourments à un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincère de +son âme. Son expérience d'écrivain et de psychologue lui a proposé cette +confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit +jours, épanchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et +claire éloquence qui est tout son génie[138]. + +[Note 138: G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset. Mme +Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie. Il est inédit. +Mais P. de Musset s'en est servi dans _Lui et Elle_, chap. xv. Maintes +phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvède Barine en a donné +aussi de courts fragments, pp. 83-87.] + +Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,--en bousingot;--croyant se +distraire, elle s'y est ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie. +Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là, depuis huit jours la laissent +insensible.--Elle a posé chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui +vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister au besoin +de lui parler de sa douleur. Il lui a conseillé de ne pas avoir de +courage: «Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais +pas le fier, _je ne suis pas né romain_. Je m'abandonne à mon désespoir; +il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse à +son tour, et il me quitte.» + +Son chagrin à elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller +casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de +se coucher en travers de sa porte.... + + ... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui disais: «Tu + m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop + pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer + que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi + quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore + jolie malgré mes cheveux coupés, malgré les deux grandes rides qui + se sont formées depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, qua + tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, + renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet + affreux mot: _dernière fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras; mais + laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par semaine, venir + chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du + courage.--Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu + t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts + certainement que tu n'en eus à Venise, quand je me consolai. Mais tu + ne m'aimais pas, et la raison égoïste et méchante me disait: _Tu fais + bien!_ A présent, je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis + dans le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime; je me + soumettrais à tous les supplices pour être aimé de toi et tu me + quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes fou. C'est votre orgueil qui vous + conseille. Vous devez en avoir, le vôtre est beau, parce que votre + âme est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire: + «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne pas trop l'aimer à + présent, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunée. + Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est + le moment de l'aimer ou jamais.» + +Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin d'un bras solide pour la +soutenir et d'un coeur sans vanité pour l'accueillir et la conserver. +«Mais ces hommes-là sont des chênes noueux dont l'écorce repousse, et +toi, poète, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée, +elle m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai cherché un +contrepoison qui m'a achevée....» + +Son épanchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le +reprend au bout de trois jours pour consigner les précieuses confidences +de trois de ses amis célèbres sur l'amour: + + Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui méritait d'être + aimé. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien + difficile d'aimer Dieu. C'est si différent! Il est vrai que Liszt + ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de + Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il + est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu Heine ce matin. Il + m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête et les sens, et que le coeur + n'était que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures, + elle m'a dit qu'il fallait _ruser_ avec les hommes et faire semblant + de se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait + pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demandé + ce que c'était que l'amour, et il m'a répondu: «Ce sont les larmes; + vous pleurez, vous aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle + en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un + miracle pour moi: il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion: + il faut que j'aille trouver soeur Marthe[139]. + +[Note 139: La religieuse du couvent des Augustines où avait été élevée +G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs fois après +son mariage.--Est-ce cette amitié pour soeur Marthe qu'évoquent Camille +et Perdican dans: _On ne badine pas avec l'amour_?] + +Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal +désormais la consolera tous les soirs. + +Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et +puis toutes ces femmes blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio +ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles saura l'aimer comme +Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-être qu'elle joue une +comédie,--et elle en meurt. Où est le temps de ces lettres d'amour +qu'elle recevait en Italie? «Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai +tant baisées, tant arrosées de larmes, tant collées sur mon coeur nu, +quand l'autre ne me voyait pas!» + +Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement, +douloureusement[140].... N'a-t-elle pas assez expié? Ne voilà-t-il pas, +depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prières éperdues +dans les églises... Un de ces soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a +crié: Confesse et meurs!--«Hélas! j'ai confessé le lendemain et je n'ai +pas pu mourir.» Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit +dans d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne +retrouve-t-elle «cette féroce vigueur de Venise», qui fut son crime, un +crime qui la tue dans une trop longue agonie. + +[Note 140: Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.] + + Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, après m'avoir + haïe? Quel mystère s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi ce + _crescendo_ de déplaisir, de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide + et méprisante raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette + douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour + funeste! Je donnerais tout ce que j'ai reçu pour un seul jour de ton + effusion! Mais _jamais_! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas + croire cela! Je vais y aller! J'y vais!--Non!--Crier, hurler, mais il + ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas. + + Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a fait mon + désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu + de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et + qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je + n'ai jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert, à cause de + cette maladie et à cause de moi, sans que ma poitrine se brisât en + sanglot. Je vous trompais, et j'étais là entre deux hommes, l'un qui + me disait: «Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, je + mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre + oreille: «Faites attention, vous êtes à moi, il n'y a plus à en + revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme! + pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir! + +Suspendons un moment ce résumé banal et froid de la précieuse +confession. Aussi bien présente-t-elle ici une lacune de plusieurs +jours. Et revenons à Sainte-Beuve.--Il est allé voir George Sand. Il a +consenti à prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais +le poète est décidé à ne pas reprendre sa chaîne. Il écrit donc au +complaisant intercesseur: + + Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt que vous avez + bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, à moi et à la + personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible + maintenant de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des + relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère que ses amis + ne croiront pas voir dans cette résolution aucune intention offensante + pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a + quelqu'un à accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien + mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses sans + doute, comme vous me le dites vous-même. Madame Sand sait parfaitement + mes intentions présentes, et si c'est elle qui vous a prié de me dire + de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel + motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé positivement + de la recevoir à la maison... + +Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve +se maintiendront: «Vous feriez de moi un _cruel_ si vous me laissiez +croire que pour vous voir il faut que je sois brouillé avec ma +maîtresse[141].» + +[Note 141: Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.] + +George Sand a compris que Musset était excédé. Elle va essayer de la +résignation. Elle écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre[142]: + +[Note 142: _Id._, p. 439.] + + Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espère et ne + vous écris que pour être sûre. Je n'ai plus même l'espoir de terminer + doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et + mon coeur avec! + + Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à me faire espérer, + c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon désespoir; j'en ai tant + que je ne peux pas le porter. + +Un passage de la cinquième de ses _Lettres d'un voyageur_, le récit des +amours de Watelet et de Marguerite Leconte, fait allusion à cette crise +de son âme[143]. Mais le journal intime que nous citions plus haut va nous +la préciser davantage. + +[Note 143: Remarque de M. de Lovenjoul (article cité de _Cosmopolis_, +p. 440).--Cette cinquième Lettre a paru dans la _Revue des Deux Mondes_ +du 15 janvier 1835 sous le titre de _Lettres d'un oncle_.] + +Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et puis il y a consenti, mais +sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilité de +femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. «... Tu ne +peux pas ôter de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par moi, +mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la compassion et l'amitié. Pauvre +Alfred! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais!» + +Musset a peur de se laisser reprendre à son amour, mais il en meurt +d'envie. Il feint d'être jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé +à George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le +renvoyer. «Si elle avait pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de +colère.» Mais c'est chose impossible à son coeur.--«Ah! mon cher bon, +s'écrie-t-elle, si tu pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir +je renverrais tous ces gens-là!» Hélas! elle n'ambitionne pas encore +l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à Buloz; +c'est son idée fixe; elle sera résignée et patiente; elle se régénérera. +Pour se réhabiliter à _ses_ yeux, elle s'entourera d'hommes purs et +distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera +encore et il prendra une maîtresse; mais la vérité triomphera. Et cet +invincible amour se fait humble jusqu'à la faiblesse, comme pour effacer +le souvenir des fautes et de la fierté de jadis. + +... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez longtemps pour +prouver que je peux la mener, j'irai, ô mon amour, te demander une +poignée de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de +persécutions inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime +plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter l'amour que +j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il me tue. Oh! si je l'avais +aujourd'hui. Hélas! que je suis pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de +bien! Si j'avais quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la +permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous, +achetée sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un +joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me +figurer que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!--Oh! ce +n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde; sacré Dieu, ce +n'est pas cela! Je dis mon histoire à tout le monde; on la sait, on en +parle, on rit de moi; cela m'est à peu près égal. + +Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se délivrer de cette passion +éternellement, menaçante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa +faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui a vanté sa maîtresse du +moment. Elle a compris toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle +bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant à souhaiter que cette +femme l'apaise et le console: «Qu'elle lui apprenne à croire. Hélas! moi +je ne lui ai appris qu'à nier!» + +Ce mois de décembre 1834 fut lamentable à George Sand. La pauvre Lélia +connut le désespoir. La fin de son journal intime nous dévoile les +affres d'agonie par où passa son coeur. Le fantôme du suicide hanta +réellement cette âme désemparée qui vivait les douleurs de ses fictions +romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en détourna, +et aussi la brûlante hantise de cet autre enfant qui tenait décidément +tant de place dans son être amoureux. + + Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand je m'étendais avec + résignation sur cette couche glacée? Pourquoi avez-vous fait repasser + devant moi ce fantôme de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour + funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond et délicat! + Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brûlent donc + vite et que je meure consumée! Tu jetteras mes cendres au vent, elles + feront pousser des fleurs qui te réjouiront. + + Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble qu'un volcan + gronde au dedans de moi et que je vais éclater comme un cratère. O + Dieu, prends donc pitié de cet être qui souffre tant! + + ... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tête, je ne te + verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon + petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme + Élisée sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus + la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: «Petite fille, + lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches épaules! + Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi! J'embrasserai + maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers, + dans les forêts, en criant votre nom; et quand j'aurai rêvé le + plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide! + +Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle femme profondément femme +était cet écrivain de génie. + +Cette confession des premiers jours de décembre 1834, si franchement +belle, où la pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée et ce +qui lui reste d'orgueil, mérite d'être connue tout entière. Elle absout +George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de +scrupule à en détacher, indiscrètement, quelques passages.--Elle se +demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce +châtiment, «cet amour de lionne».--«Pourquoi mon sang s'est-il changé en +feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus +fougueux que ceux des hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me dis +que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si +cette flamme continue à me ronger!»--Et pourquoi ne se tuerait-elle +pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle éprouve à l'idée de les +abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe +alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette affreuse vision +détourne d'elle la tentation maudite. «--Oh! mon fils! Je veux que tu +lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aimé.» + +Le lendemain, elle confie à son journal ses impressions d'une rencontre +inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc ce que +devient l'amour! Ils ont causé sans embarras, en bonne amitié. Sandeau +s'est disculpé d'avoir trempé dans les potins de Planche, de Pyat et +des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'éviter désormais... C'est +comme un apaisement qu'elle éprouve de cette rencontre. + +Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement. +Alfred ne l'aime plus. Elle était bien malade quand il l'a quittée hier +soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles. «Je l'ai espéré et +attendu, minute par minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à minuit. +Quelle journée! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes +encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai +jamais aimé personne et je ne t'ai jamais aimé de la sorte. Mais je +t'aime aussi avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même d'amitié pour +moi.»--D'ailleurs, il désire qu'elle parte.--«Pardonne-moi de t'avoir +fait souffrir et sois bien vengé.»--Elle partira. + +--Musset s'était montré plus fort que ses amis ne l'avaient espéré. Sans +doute aussi son amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant +entrer l'orgueil à son tour. + +Il éprouva d'abord un grand soulagement du départ de George Sand. +Celle-ci, qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à +Nohant pour la troisième fois depuis son retour de Venise.--A peine +installée, elle écrit à son cher confident Sainte-Beuve, et lui expose +l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours pour se reprendre; +mais le réveil a été assez doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis. +Alfred lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup de ses +violences. Son coeur est si bon dans tout cela!»--«Je ne désire plus le +revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la +force pour lui refuser des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est +toujours tendre et repentant après la colère... et je me retrouverai +tout à coup l'aimant et ayant travaillé en vain à me détacher.» Et elle +promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la force de le fuir[144]. + +[Note 144: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 291.] + +Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine, George Sand est de retour à +Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle, +et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle +victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous,--son +ennemi pour avoir été trop l'ami du repos de Musset,--elle lui écrit le +14 janvier 1835: «Monsieur, il y a des opérations chirurgicales fort +bien faites et qui font honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui +n'empêchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilité, +Alfred est redevenu mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à dîner +_chez eux_[145]. + +[Note 145: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.] + +Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard, +craignant d'être compromise au sujet des tableaux que Pagello avait +apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle avait usé en les payant +à celui-ci sans avoir réellement pu les vendre, George Sand écrivait +encore à Tattet qui était resté l'ami du Vénitien, pour le prier de +se charger de ses tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne +d'hostilités persistantes: «Si votre amour de la vérité vous a commandé +de me nuire, écrit-elle, il doit vous commander de me réhabiliter sous +les rapports par où je le mérite[146].» + +[Note 146: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.] + +Cette reprise des deux amants ne resta pas longtemps prospère. Elle +n'était pas plus viable que les précédentes. Musset avait prononcé +d'avance la condamnation de cette poursuite obstinée du bonheur. Au +retour de Venise, versant son amertume résignée dans la plus touchante +de ses fictions: _On ne badine pas avec l'amour,_ il avait été prophète +de sa propre histoire. Écoutons la plainte de Perdican: + +«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire +entre cette femme et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur les +dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer et +nous étions nés l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos lèvres, +orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre? + +«Insensés que nous sommes! Nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, +Camille? Quelles vaines paroles, quelle misérable folie ont passé +comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper +l'autre[147]?...» + +[Note 147: _On ne badine pas avec l'amour,_ acte III, sc. VIII.] + +La triste Camille, la pauvre George Sand, répond à ces stances +douloureuses, par ses lettres navrées du fatal hiver de 1835: + +«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, +mais je ne puis m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement ne dis pas +que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon +frère, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.» + +Il n'est plus question que de départ dans les lettres de l'un et de +l'autre. Musset envoie-t-il à sa maîtresse ce billet repentant: + +«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai écrit sans +réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est sans le vouloir. Viens, +si tu me crois.» + +Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses adieux, et même lui assure +que sa place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se +renvoient chacun les objets qui appartiennent à l'autre, «les oripeaux +des anciens jours de joie»; ils se disent encore adieu, et puis n'ont +plus la force de partir... + +Parmi ces billets un peu monotones, une dernière lettre de Musset, qui +est précieuse. Le voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est apparu +comme la réalisation tragique de _Lélia._ Sténio, c'est lui, mais +vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant à ses +douleurs à elle, et à son agonie. + +Il décrit longuement son affreux rêve, avec l'accent même, la mélancolie +romantique de _Lélia_. + + ...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue, il faut me + traiter en convalescente; je vais renaître.» Et, en disant cela, tu + écrivais ton testament. Moi, je me disais: «Voilà ce que je ferai: je + la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les + feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui échauffe + tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume; + elle écoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, + toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle reconnaîtra + tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous + pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle + prendra racine dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc + prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop faible. Je + croyais que j'étais tout jeune, parce que j'avais vécu sans mon coeur, + et que je me disais toujours: «Je m'en servirai en temps et lieu.» + Mais j'avais traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus + se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer + autant, ce qui fait que mes bras étaient allongés et tout maigres, + et je t'ai laissée tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que + c'était parce que tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face + contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de + continuer sans toi, et que la montagne était proche. Mais tu es + devenue pâle comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roulé sur + toi, et je n'ai plus vu qu'une petite éminence où poussait de l'herbe. + Je me suis mis à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti + la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches + sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient + la vallée en disant: «Voilà comme elle était; elle faisait ceci, elle + faisait cela, elle a fini par là.» Alors il est venu des hommes qui + m'ont dit: «La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis éloigné + avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée; si j'ai de son sang + après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez + tuée et vous avez lavé vos mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa + tombe qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande + qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais + qui vous êtes. Le jour où elle sortira de cette tombe, son visage + portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il + y en aura une pour moi.» + + Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point + sur le visage un rire convulsif; tu m'as aimé, mais ton amour était + solitaire comme le désespoir. Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu + meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à la vie, + quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je + t'ai aimée. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums + et leur triste rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et + sans savoir pourquoi elles meurent. + +Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte résignée. Une fois +encore, après d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier +billet en témoigne: + +_Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani_. +(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain.) + +Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en +finir: «Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme mon +fils, c'est un amour de mère, j'en saigne encore. Je te plains, je te +pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante... +Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble +à une punition de Dieu sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi! +Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes +enfants!» + +Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré des nuits affolées de +décembre. Elle est épuisée à son tour, et la lassitude ramène la raison. +Elle aura la force de briser ses liens: la mère délivre l'amante. + +Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir[148]. +Elle sent bien que seule l'absence empêchera le malheureux de revenir +toujours. Son retour à Nohant décidé, elle écrit à Boucoiran de «l'aider +à partir». Il s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred», d'arriver chez +elle en feignant de mauvaises nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira +aussitôt comme pour courir chez sa mère,--mais prendra le courrier de +Nohant[149]. + +[Note 148: Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de +visite: «Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus +voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligée. Je vous +ai mal conseillé en voulant vous rapprocher trop vite. Écrivez-lui un +mot bon, mais ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal à tous les +deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux.--A bientôt.»] + +[Note 1149: Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article +cité, p. 443.] + +Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai +Malaquais, apprit la vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en +assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois «à respecter les +volontés» de sa maîtresse[150]. Il se tint parole et tout fut fini. + +[Note 150: Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité, p. +737.] + + + +IX + +A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit à Sainte-Beuve (13 mars +1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnée durant ces +tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, ou du moins se jugeait-il +impuissant à la consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur. +Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne +laisser derrière elle aucune amertume justifiée. Elle va travailler pour +renaître. + +Dans une lettre de la même date, elle gronde son fidèle Boucoiran, de +lui mal parler de Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est entré dans +son coeur. «Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun +chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon désir était +de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit +loué[151]!» + +[Note 151: Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.] + +Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indifférence. + +Alfred de Musset, apaisé par une résolution désormais acceptée de son +coeur, se mit au travail avec énergie. Cette année 1835, la plus austère +de sa vie, en fut la plus féconde. + +La passion, qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse +dissipée, l'avait transformé en le faisant souffrir. Il était grave: le +Musset «d'avant l'Italie» avait fait place au Musset «d'après George +Sand». Un poète nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant +la tourmente, son coeur en s'épurant avait instruit le recueillement de +son génie. La mélancolie et la résignation permettaient un libre et pur +essor à sa voix. + + J'ai vu le temps où ma jeunesse + Sur mes lèvres était sans cesse, + Prête à chanter comme un oiseau; + Mais j'ai souffert un dur martyre, + Et le moins que j'en pourrais dire, + Si je l'essayais sur ma lyre + La briserait comme un roseau. + +La Muse a invité le poète à chanter: la plainte lasse et impuissante +d'un coeur brisé répond à son appel. C'est la _Nuit de Mai_. +L'inspiration l'a dictée presque d'une haleine. Voici l'aube du nouveau +génie de Musset. Le poète vient de se ressaisir. Il élève pieusement à +ses tristes amours le monument promis, _la Confession d'un Enfant du +siècle_. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son +coeur lui revient, une nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude: + + ...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître. + C'était par une triste nuit. + L'aile des vents battait à ma fenêtre + J'étais seul, courbé sur mon lit. + J'y regardais une place chérie, + Tiède encor d'un baiser brûlant; + Et je songeais comme la femme oublie, + Et je sentais un lambeau de ma vie + Qui se déchirait lentement. + + Je rassemblais des lettres de la veille, + Des cheveux, des débris d'amour. + Tout ce passé me criait à l'oreille + Ses éternels serments d'un jour. + Je contemplais ces reliques sacrées, + Qui me faisaient trembler la main; + Larmes du coeur par le coeur dévorées, + Et que les yeux qui les avaient pleurées + Ne reconnaîtront plus demain! + + J'enveloppais dans un morceau de bure + Ces ruines des jours heureux. + Je me disais qu'ici-bas ce qui dure, + C'est une mèche de cheveux. + Comme un plongeur dans une mer profonde, + Je me perdais dans tant d'oubli. + De tous côtés j'y retournais la sonde, + Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde, + Mon pauvre amour enseveli. + + J'allais poser le sceau de cire noire + Sur ce fragile et cher trésor, + J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire, + En pleurant j'en doutais encor. + Ah! faible femme, orgueilleuse insensée, + Malgré toi, tu t'en souviendras! + Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée? + Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée, + Ces sanglots, si tu n'aimais pas? + + Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures; + Mais ta chimère est entre nous. + Eh bien, adieu! Vous compterez les heures + Qui me sépareront de vous. + Partez, partez, et dans ce coeur de glace + Emportez l'orgueil satisfait. + Je sens encor le mien jeune et vivace, + Et bien des maux pourront y trouver place + Sur le mal que vous m'avez fait. + + Parlez, parlez! la Nature immortelle + N'a pas tout voulu vous donner. + Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle, + Et ne savez pas pardonner! + Allez, allez, suivez la destinée; + Qui vous perd n'a pas tout perdu. + Jetez au vent notre amour consumée; + Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée, + Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu? + +C'est sur ces plaintes de la _Nuit de Décembre_, la plus pure, la plus +humaine de ses inspirations et sa plus fidèle évocation du passé, que +Musset dit adieu à cette fatale année 1835. + +Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami +Tattet, qui était à Baden, comme lui l'année précédente, et souffrant +comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait le 21 juillet: + + ...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a + bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que + vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée + à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les + verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon + infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette. + Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en + reviendrais jamais. Hélas! hélas! comme j'en suis revenu! Comme + les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre, + l'indifférence dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas! à mon + retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que + le bon temps, c'est peut-être celui où on est chauve, désolé et + pleurant!... Vous en viendrez là, mon ami. + +Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui disait: «Si vous voyez Mme +Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la +femme la plus femme que j'aie jamais connue...» + +En même temps que s'était transformé le poète, l'homme avait bien +changé. On se souvient du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve, d'un +Musset débutant, offusquant presque le Cénacle par sa belle et bonne +grâce, par l'aristocratie aisée de son charme et de son génie. + +«C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à +nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue en +fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du +souffle du désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil au ciel, +comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul, +au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.» + +L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gâté s'était fait homme, +un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de +distinction, sa délicatesse innée le poussaient à s'en excuser lui-même. +Il trahissait malgré lui sa précoce expérience. Le mensonge de l'amour +avait glacé son sourire à jamais. + +Après la querelle suscitée par la publication d'_Elle et Lui_, et sur la +foi de racontars parlés ou épistolaires échappés à George Sand et à ses +amis depuis la mort du poète, une agaçante légende s'est établie qui +nous représente Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il publiait ses +chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende que suffiraient à réfuter _la +Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de +rien_, écrits en 1835 et 1836. On a dit et répété que Musset, dès avant +le voyage de Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable mot, et qui +s'accorde bien avec l'idée que cette période d'incessant travail donne +de la lucidité de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin de sa vie, +de Chenavard entre autres, que seules les dix dernières années du poète +furent réellement et gravement troublées. Il ignora l'absinthe, qu'on +lui a tant reprochée, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec +du champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il +abdiquât jamais la correction parfaite de ses manières. Un goût très vif +pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens à la mode, et +nous devons plus d'une de ses comédies, plus d'un de ses contes, à cet +impérieux besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate[152]. On sait son +amitié avec le duc d'Orléans. + +[Note 152: Mme la vicomtesse de Janzé (_Étude et récits sur Alfred de +Musset_, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection. Avec +Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont, M. Édouard Bocher, le +marquis de Montebello, le prince d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux +et même quelquefois son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte +d'Alton Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le prince +de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle +du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de Janzé rapporte encore, +d'après Eugène Lami, que le poète regrettait de ne pas faire partie du +Jockey, où il avait été _blackboulé_ pour ne pas monter à cheval dans le +pur style anglais adopté par ce club...] + +Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne jamais faire de dettes; il +n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa +succession, devait la juger bientôt fructueuse. + +--Et la prétendue dégradation physique du poète, si prématurée, si +pénible?... Encore une légende à réviser. + +Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons fameuses, il est avéré que +le tendre et séduisant Rolla inspira, dans le monde, maints caprices +passionnés. On en pourrait citer une quinzaine, et des plus... +honorables, jusqu'en 1850.--Toutes ces aventures pesèrent bien peu sur +sa vie. + +Depuis 1835, il promenait dans ses amours un sombre désenchantement. Si +le Musset de George Sand n'était plus Fortunio,--l'ami de Rachel, de +la comtesse polonaise, de Louise Colet ne retrouvait pas son amour de +Venise. Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi et l'espérance. + +--Après la plainte de sa lassitude infinie et le chant de son désespoir, +après la _Nuit de Mai_ et la _Nuit de Décembre_, il se révolte contre sa +douleur, en prend à témoin le poète «qui sait aimer», puis se relève +à la pensée de l'immortalité. C'est la _Lettre à Lamartine_ (février +1836): + + Créature d'un jour qui t'agites une heure, + De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir? + .................................................. + Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière; + Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr, + Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère: + Ton âme est immortelle et va s'en souvenir. + +Cette austère consolation ne saurait suffire à son coeur. La créature +est faite pour aimer, pour être aimée. + +C'est la _Nuit d'Août_ (1836): + + Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore, + Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé; + Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore. + Après avoir souffert il faut souffrir encore; + Il faut aimer sans cesse après avoir aimé. + +Mais le souvenir de l'unique aimée veille. Le retour invincible au passé +apporte la colère, la haine et le pardon... Il faudrait citer toute la +_Nuit d'Octobre_ (1837): + + ...Vous saurez tout, et je vais vous conter + Le mal que peut faire une femme; + Car c'en est une, ô mes pauvres amis + (Hélas! vous le saviez peut-être)! + C'est une femme à qui je fus soumis, + Comme le serf l'est à son maître. + Joug détesté! c'est par là que mon coeur + Perdit sa force et sa jeunesse; + Et cependant, auprès de ma maîtresse, + J'avais entrevu le bonheur. + Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble, + Le soir sur le sable argentin, + Quand devant nous le blanc spectre du tremble + De loin nous montrait le chemin; + Je vois encore, aux rayons de la lune, + Ce beau corps plier dans mes bras... + N'en parlons plus...--je ne prévoyais pas + Où me conduisait la Fortune. + Sans doute alors la colère des dieux + Avait besoin d'une victime; + Car elle m'a puni comme d'un crime + D'avoir essayé d'être heureux. + + Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse! + Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé; + Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse, + Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé! + + Honte à toi qui la première + M'as appris la trahison, + Et d'horreur et de colère + M'as fait perdre la raison! + Honte à toi, femme à l'oeil sombre, + Dont les funestes amours + Ont enseveli dans l'ombre + Mon printemps et mes beaux jours! + C'est ta voix, c'est ton sourire, + C'est ton regard corrupteur, + Qui m'ont appris à maudire + Jusqu'au semblant du bonheur, + C'est ta jeunesse et tes charmes + Qui m'ont fait désespérer, + Et si je doute des larmes, + C'est que je t'ai vu pleurer. + + O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle, + Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux; + Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle, + Deviner, en souffrant, le secret des heureux. + Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être; + Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur. + Elle savait la vie et te l'a fait connaître; + Une autre a recueilli le fruit de ta douleur. + Plains-la! son triste amour a passé comme un songe; + Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer. + Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge, + Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer. + + Je te bannis de ma mémoire, + Reste d'un amour insensé, + Mystérieuse et sombre histoire + Qui dormiras dans le passé! + Et toi qui, jadis, d'une amie + Portas la forme et le doux nom, + L'instant suprême où je t'oublie + Doit être celui du pardon. + + Pardonnons-nous;--je romps le charme + Qui nous unissait devant Dieu; + Avec une dernière larme + Reçois un éternel adieu. + +George Sand n'avait pas l'âme d'une inconsolable. Sa romanesque +sensibilité se canalisait vite en littérature. Une imagination pratique +la tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris désespérés des +poètes, à la sincérité de leur douleur. Navrante est sa première +impression des _Nuits de Mai_ et _de Décembre_: «Je n'ai pas vu Musset, +écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il pense à moi, si ce n'est quand il +a envie de faire des vers et de gagner cent écus à la _Revue des Deux +Mondes_. Moi je ne pense plus à lui depuis longtemps, et même je vous +dirai que je ne pense à personne dans ce sens-là. Je suis plus heureuse +comme je suis que je ne l'ai été de ma vie. La vieillesse vient. Le +besoin des grandes émotions est satisfait outre mesure[153]...» + +[Note 153: Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave: _Une amitié +romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,_ dans la _Revue de Paris_ du 15 +décembre 1894.] + +Elle comprendra mieux la _Confession d'un Enfant du siècle_. Le poète +lui est plus indulgent, puisqu'il prend pour lui tous les torts. Elle +fait part de l'émotion que lui a donnée cette lecture à une nouvelle +amie, Mme d'Agoult, qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt: + + ... Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du siècle_ + m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails d'une intimité + malheureuse y sont si fidèlement rapportés depuis la première + heure jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à + _l'orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une + bête en fermant le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur + pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aimé, que je + lui avais tout pardonné, et que je ne voulais jamais le revoir. Ces + trois choses sont vraies et immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à + ne jamais concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier de mon + amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter la torture. Je sens + toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de + mère au fond du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal + de lui sans colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis + s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi bien guérie + cependant de lui que l'empereur Charlemagne du mal de dents. Le + souvenir de ses douleurs me remue profondément quand je me retrace ces + scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne me feraient + plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne me plaignez donc pas, + belle et bonne fille de Dieu. Chacun goûte un bonheur, selon son âme. + J'ai longtemps cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou + bien j'ai mal choisi[154]. + +[Note 154: _Revue de Paris_ du 15 décembre 1894, p. 812.] + +Cette page était sincère. George Sand apparaît à la fois comme une +amoureuse romanesque et une amante pessimiste, en cela semblable à +Chateaubriand son maître[155]. Un éternel conflit entre son imagination et +son expérience, l'empêchant de s'abîmer dans une passion, lui a gardé +son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtrière à l'âme du poète, +si elle lui fut douloureuse entre toutes, la posséda moins cependant +que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle +trouvait les dominateurs dont avait besoin son orgueil. Chopin comme +Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser. + +[Note 155: La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un peu +celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie. Ne +pourrait-on pas appliquer à tous deux cette observation de M. Albalat +dans une pénétrante étude sur _Chateaubriand et ses amoureuses_: «Ses +amours ne furent ni spontanées ni involontaires; il répondit presque +toujours aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne +pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.» (ALBALAT, _le +Mal d'écrire_, p. 269.)] + +Mais George Sand, dans son obsession même de la virilité, et son +perpétuel besoin de se convaincre d'un tempérament qu'elle n'avait pas, +était surtout trop aventureuse,--«curieuse excessive», la qualifiait +Dumas fils[156],--pour rester insensible au charme, sous les formes de +la faiblesse, de la tendresse et de la poésie. Aussi les douleurs de +Musset, qu'elle savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps, et à +ses propres yeux, la légende même de son âme. + +[Note 156: Lettre citée par M. Emile Berr, _Figaro_ du 16 décembre +1896: + +«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque +gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, excessive, trompée, +déçue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnée. C'est en +vain qu'elle voudrait l'être, elle ne le peut pas; sa nature physique +s'y refuse... etc.»] + +Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste +d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La réclamation +réciproque de leurs lettres, où ils sentaient «avoir laissé une bonne +part d'eux-mêmes», perpétua entre eux le malaise des souvenirs, jusqu'à +la mort de Musset (1857). Dix-huit mois après, George Sand jugea bon de +peindre à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce douloureux roman +d'amour. Paul de Musset lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la +légende était créée[157]. + +[Note 157: Outre _Elle et Lui, Lui et Elle, Lui_, de Mme Louise Colet, +et les articles documentaires que nous avons signalés, le roman de +George Sand et de Musset a encore suscité deux volumes, oubliés depuis +la polémique de 1860: _Eux, drame contemporain,_ par Moi (M. Alexis +Doinet), et _Eux et Elles, histoire d'un scandale_, par M. de Lescure. +Ajoutons qu'il a été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste +Marin: _Un amour de Musset_, un acte en vers, 1879.] + +Les légendes ne se trompent guère. Ce livre vient de préciser ce qu'on +avait pu pressentir des héros de cette aventure. Mère admirable et +dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appelée «la Grande Femme», +Renan «la Harpe éolienne de notre temps», fut en effet mieux qu'une +femme, la femme elle-même, dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa +bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux, trop faible +aussi, pour la dompter ou se défendre d'elle, le poète de l'amour et de +la jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or son génie était son +coeur, et tous les coeurs ont pleuré sa souffrance.--«Paix et pardon, +voilà toute la conclusion, écrivait George Sand à Sainte-Beuve; mais +dans l'avenir un rayon de vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre +vérité en amour que l'amour même. Musset avait pardonné lui aussi, +pardonné en silence: il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier jour. + +FIN + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +INTRODUCTION. I + +I.--GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833. + +Leurs débuts.--Leur génie.--Leurs caractères.--Première jeunesse de +George Sand. + +II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833). + +Sainte-Beuve.--Gustave Planche.--Liaison avec Mérimée.--Le groupe de la +_Revue des Deux Mondes_. + +III.--LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-décembre +1833). + +Relations d'amitié.--_Lélia_.--Musset et Gustave Planche.--L'intérieur +de George Sand.--Le duel de Planche.--La forêt de Fontainebleau.--Départ +pour l'Italie. + +IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834). + +La descente du Rhône: Stendhal.--A Gènes.--Arrivée à Venise.--A l'hôtel +Danieli.--La maladie de Musset.--Le Dr Pagello.--Son journal.--La +déclaration de Lélia.--George Sand et Pagello.--Lettre +d'amour.--Jalousie de Musset.--Alfred Tattet à Venise.--Le chagrin de +Musset.--Son départ. + +V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-août 1834). + +Installation de George Sand.--Ses rapports avec M. Dudevant.--Pagello +poète.--Les _Lettres d'un voyageur_.--La _Casa Mezzani_.--Giulia +P...--Robert Pagello. + +VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE +(avril-août 1834). + +Le voyage de Musset.--Antonio.--La lettre de Genève.--Souvenir +des Alpes.--Arrivée de Musset à Paris.--Sa détresse physique et +morale.--Convalescence d'amour. + +VII.--G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre 1834). + +Voyage de G. Sand et de Pagello.--Leur arrivée à +Paris.--Boucoiran.--Entrevue de G. Sand et de Musset.--Musset à +Baden.--Lettres d'amour.--Pagello jaloux.--G. Sand à Nohant.--Retour de +Musset.--Vie de Pagello à Paris.--Son départ. + +VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835). + +Reprise d'amour.--Impuissance de bonheur.--Nouvelle +séparation.--Deuxième séjour à Nohant.--G. Sand revient désespérée.--Son +Journal intime.--Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.--Humilité +d'amour.--Lassitude de Musset.--Influence d'Alfred Tattet.--Troisième +départ pour Nohant.--Deuxième reprise d'amour.--Sainte-Beuve, +Boucoiran.--Rupture. + +IX.--APRÈS LA RUPTURE. + +Résignation et Indifférence.--_Les Nuits_.--Musset transformé.--Musset +dandy.--Ses amis et son monde.--L'intempérance de Musset.--La +passion chez G. Sand.--La femme de lettres.--Elle et Lui.--Leur +légende.--Conclusion. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariéton + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR *** + +***** This file should be named 13622-8.txt or 13622-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/2/13622/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13622-8.zip b/old/13622-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8d092a9 --- /dev/null +++ b/old/13622-8.zip diff --git a/old/13622-h.zip b/old/13622-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d0d28bd --- /dev/null +++ b/old/13622-h.zip diff --git a/old/13622-h/13622-h.htm b/old/13622-h/13622-h.htm new file mode 100644 index 0000000..a76020f --- /dev/null +++ b/old/13622-h/13622-h.htm @@ -0,0 +1,9381 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Une histoire d'amour</title> + <meta name="author" content="Paul Mariéton"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariéton + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Une histoire d'Amour, George Sand and A. de Musset, + Documents inédits - Lettres de Musset + +Author: Paul Mariéton + +Release Date: October 6, 2004 [EBook #13622] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + + +<h3>PAUL MARIÉTON</h3> +<br><br><br> + +<h1>Une<br> + +Histoire d'Amour</h1><br><br> + +<h2>GEORGE SAND ET A. DE MUSSET</h2><br><br> + +<h3>DOCUMENTS INÉDITS—LETTRES DE MUSSET</h3> + +<h4>1897</h4> +<br><br><br> + + + + + +<h3>A MADAME<br> + +LA VICOMTESSE DE VARINAY</h3> + +<h3>QUI M'A DEMANDÉ DE LUI CONTER<br> +CETTE HISTOIRE D'AMOUR</h3><br> + +<h3><i>Son respectueux ami</i>.</h3> + +<h3>P.M.</h3> +<br><br><br> + + +<h3>INTRODUCTION</h3> + + +<p>L'extraordinaire curiosité qui tout à coup +ramène l'attention sur le roman d'amour de +George Sand et de Musset porte son enseignement. +Les dernières écoles littéraires +achèvent de fatiguer le public. La vie dans +l'art reprend ses droits. Les poètes de l'idéal +et de la passion, même les romantiques, +même les prêcheurs d'utopies, sont soudain +relus et aimés par la génération qui s'avance. +Lamartine a reconquis sa royauté sur les +âmes. George Sand et Musset renaîtraient-ils +d'un semblable abandon? Voilà deux incontestables +génies. Leur éclat s'embrumait +depuis un quart de siècle; mais pour les +ressusciter à la gloire, «ce soleil des morts», +veillait sur les deux ombres une histoire +d'amour.</p> + +<p>On la connaissait vaguement, cette histoire. +Les deux amants avaient pris soin +d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. +Encore que mystérieuse, elle constituait le +plus clair de leur légende. Et en dehors +même de l'art, on continuait de les aimer. +Car, bien plus que pour le dernier siècle, +l'énigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot +et de Jean-Jacques (dont on ne saura +rien de précis tant que la famille d'Arbouville +refusera de publier les lettres de Rousseau), +l'aventure d'amour de George Sand et de +Musset sera le grand roman de notre siècle. +La <i>Confession</i> et les <i>Nuits</i>, les contes passionnés +de Lélia et le théâtre en liberté de +Fantasio, ont troublé et séduit trois générations.</p> + +<p>On disait du poète, du poète de la jeunesse, +que l'amour d'une femme avait éveillé +son génie, pour le faire mourir. On savait +aussi que cette maîtresse «qui voulait être +belle, et ne savait pas pardonner» avait auréolé +la plus glorieuse carrière, d'une vieillesse +entourée de vénération. On n'osait +franchement plaindre l'un ni excuser l'autre.</p> + +<p>Après la mort du poète, George Sand la +première avait prétendu se justifier. Paul de +Musset répondit pour son frère et d'autres +témoins se mêlèrent de la querelle: accusation +et défense parurent également +suspectes. On attendait donc que le temps +permît d'exhumer les papiers intimes. Après +soixante-deux ans, le mystère s'est dévoilé.</p> + +<p>Deux articles fort documentés ont paru +cet été, qui jetaient des lueurs nouvelles sur +ces misères de poètes: l'un de M. le vicomte +de Spoëlberch de Lovenjoul, l'érudit +bibliophile belge, tout sympathique à George +Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent +de Musset, ce qui semblerait nous désigner +ses préférences. Mais leurs conclusions +s'accordent mal avec les dernières révélations.</p> + +<p>Tout récemment, j'ai traduit et publié le +journal intime du docteur Pagello, où il +est d'abord conté comment George Sand lui +déclara son amour, dans la chambre même +de Musset gravement malade à Venise. La +déclaration indirecte et encore indécise de +la romancière au médecin<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> était publiée à +son tour par M. le docteur Cabanès, au cours +d'une interview de Pagello lui-même, laquelle +confirmait de tout point les assertions du +journal, plus précis encore pour être à peine +postérieur aux événements évoqués.</p> + +<p>Ce journal m'avait été confié il y a six +ans. Je ne l'ai fait connaître qu'après avoir +acquis la preuve qu'il n'était pas absolument +inédit. Si Pagello est discret sur son bonheur +pendant la fin du séjour de Musset, il +ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui +avait offert George Sand. On n'avait jusqu'ici +que de vagues données sur ce point.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> J'en avais donné une phrase qui peut la résumer: +«Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te +haïrai-je.</blockquote> + +<p>Pour éclairer ces demi-confidences, j'ai +cru pouvoir, sans indélicatesse, citer aussi +de longs fragments d'une lettre inédite de +George Sand à Pagello, où elle ne dissimule +rien de leurs relations. Cette lettre, dont +j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour +ceux qui ont semblé douter de l'authenticité +de mes pièces), apportait le premier +document décisif sur l'infortune de Musset +<i>avant son départ de Venise</i>.</p> + +<p>Plusieurs ont jugé bon de déclarer indiscrètes +ces révélations, alors que Musset et +George Sand ont commencé eux-mêmes à +en faire confidence au public. J'ai cru inutile +pourtant de donner certains passages +plus intimes de la lettre citée, qui n'eussent +plus laissé de doutes sur la nature de cette +liaison. Le Don Juan féminin qu'était George +Sand, sans se montrer impitoyable quand il +cessait d'aimer, s'obstinait néanmoins, tout +dépourvu qu'il était de scrupules, à dérouter +la curiosité sur la légende de ses victimes. +Pourquoi refuser à Musset d'être sorti +en galant homme d'un amour qui fut également +fatal à tous ceux qui en ont goûté?...</p> + +<p>Peut-être y avait-il mauvaise grâce à s'attacher +ainsi à la démonstration des torts d'une +femme. Mais la vie de George Sand n'est-elle +pas la raison même de son génie? Et ce génie, +instinctif, abondant, romantique et déclamatoire, +ne doit-il pas autant à son tempérament +qu'à son atavisme et à son éducation? +«Ce qu'il y a de meilleur en moi, c'est +les autres», écrivait-elle (ou à peu près), à +Flaubert. Et dernièrement, Mme Clésinger, +justement froissée de ce soudain étalage +d'intimités, qui est une des nécessités de la +gloire, ne disait-elle pas à ce propos: «Pour +moi, le sentiment qui a guidé ma mère et +déterminé ses actes, c'est l'horreur de la +solitude. Il lui fallait autour d'elle du mouvement, +quelqu'un à qui parler, sur qui se +reposer, et quelqu'un à protéger....»</p> + +<p>Nul doute que la bonté sereine dont s'enveloppa +la vieillesse de cette orageuse nature,—plus +belle encore dans ses orages,—ne +l'absolve aux yeux du moraliste, des inquiétudes +de ses jeunes années. Ses erreurs du +moins relèvent aujourd'hui de l'histoire littéraire: +pourquoi ne pas les constater?</p> + +<p>Un grand tumulte de presse accueillit ces +révélations. Ce fut l'événement du jour, la +question littéraire à la mode. Sandistes et +Mussettistes épiloguèrent sur l'aventure de +Venise, cependant que maints chroniqueurs, +tout en y trouvant le plus rare profit de +«copie», criaient au «scandale», et suppliaient +qu'on n'apprît pas davantage au +public que ses grands hommes avaient été +aussi des hommes.</p> + +<p>L'ombre de Lélia vit se lever pour elle une +armée de paladins. Pendant quelques jours, la +mémoire de son poète resta sans défenseurs. +M. Émile Aucante, ancien secrétaire de +George Sand (et légataire de ses lettres à Alfred +de Musset), protesta dans les journaux contre +la «légende de son infidélité». Il déclara +formellement que la Correspondance donnerait +la «preuve écrite de la main de Musset +que George Sand ne l'avait pas trahi.»—Ces +lettres pouvaient-elles apporter une telle +preuve? Nous en connaissions déjà quelques +fragments par une fine monographie de +Musset, qu'avait publiée Mme Arvède Barine, +tel cet étonnant passage d'Elle à Lui: «O cette +nuit d'enthousiasme, où, <i>malgré nous</i>, tu +joignis nos mains, en nous disant: «Vous +vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous +m'avez sauvé âme et corps.»</p> + +<p>Or M. Émile Aucante ne possédait que les +lettres de George Sand, et Mme Lardin de Musset +s'opposait énergiquement à la publication +de celles de son frère.... D'ailleurs, qu'eussent +prouvé, contre l'infidélité de son amie, +les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait +à Musset, dans sa débilité devant l'amour, la +subtile psychologie d'une maîtresse qui, sans +perversité peut-être, mais toujours incapable +de s'avouer une faiblesse, était parvenue à +suggérer à sa victime des paroles de reconnaissance?... +Car voilà le cas intéressant de +cette banale aventure.</p> + +<blockquote><p> +C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes.... +</p></blockquote> + +<p>Et moi-même, racontant pour la première +fois la «Véridique histoire des Amants de +Venise», j'avais cru devoir tenir moins +compte des fragments singuliers de ces lettres +du malheureux poète, que de l'honnête mémorial +de Pagello et des aveux intimes de +George Sand.</p> + +<p>La restitution de cette histoire, désormais +précise quant aux faits, restait donc +énigmatique quant aux psychologies tourmentées +qui les avaient conduits. Les révélations +continuèrent. <i>La Revue de Paris</i> publia +les lettres de George Sand à Musset. On +en mena grand bruit. Il n'est pas douteux +qu'un retour de l'opinion ne se produisit +alors en faveur de Lélia. La même revue +donna ensuite ses lettres à Sainte-Beuve. +Elles précisaient des expériences antérieures +à la liaison avec Musset, qui permettaient la +défiance. Cette fois l'opinion fut défavorable +à George Sand.</p> + +<p>Maintenant, qu'apporte ce livre? Une +histoire, serrée d'aussi près que possible, de +cette attachante aventure d'amour, un exposé +synthétique de la vie des deux grands écrivains +depuis leur rencontre jusqu'à leur séparation. +Les lettres de Musset, jusqu'ici +complètement inédites, m'ont été libéralement +prêtées par la soeur du poète, Mme Lardin +de Musset, qui garde le culte pieux de sa +mémoire. Quelle reçoive ici l'hommage de +ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue +que son frère Paul, autant dans sa +Biographie d'Alfred de Musset que dans son +roman, <i>Lui et Elle</i>, n'a pas une seule fois +trahi la vérité. Nous la rechercherons aussi, +aidé de tous les documents nouveaux que +nous allons produire.</p> + +<p>Y avait-il nécessité ou intérêt à exhumer +dans ses détails un épisode intime vieux de +soixante ans?—J'estime que sans encourir +un reproche quelconque d'indiscrétion ou +d'indélicatesse on a droit, pour les grandes +oeuvres, à remonter aux sources secrètes de +leur génération. Sainte-Beuve lui-même nous +a appris à ne pas isoler l'oeuvre de la vie. +Où s'arrête la biographie d'un grand homme? +Là où elle cesse de nous intéresser, c'est-à-dire +d'être nécessaire à l'explication de ses +chefs-d'oeuvre.</p> + +<p>Décembre 1896.</p> + +<p>SOMMAIRE</p> + +<p>I.—GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833.</p> + +<p>II.—GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin +1833).</p> + +<p>III.—LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND +ET DE MUSSET (juin-décembre 1833).</p> + +<p>IV.—LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars +1834).</p> + +<p>V.—LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A +VENISE (avril-août 1834).</p> + +<p>VI.—LE RETOUR DE MUSSET.—CORRESPONDANCE +ENTRE PARIS ET VENISE (avril-août 1834).</p> + +<p>VII.—GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS +(août-octobre 1834).</p> + +<p>VIII.—LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars +1835).</p> + +<p>IX.—APRÈS LA RUPTURE.—LA LÉGENDE.</p> +<br><br><br> + + +<h3>UNE HISTOIRE D'AMOUR</h3> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>George Sand et Alfred de Musset se sont connus +au mois de juin 1833. Diversement célèbres, +mais jeunes tous deux et égaux de +génie, quels talents et quelles âmes allaient-ils +rapprocher?</p> + +<p>Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà +l'auteur des <i>Contes d'Espagne et d'Italie</i> et du +<i>Spectacle dans un fauteuil</i>, le poète de <i>Don +Paez</i> et de <i>Mardoche</i>, de <i>la Coupe et les Lèvres</i> et +de <i>Namouna</i>. Ce classique négligé qui sort du +Cénacle d'Hugo, effare en même temps la vieille +école et la nouvelle. Il vient de donner les +<i>Caprices de Marianne</i> et achève d'écrire <i>Rolla</i>.</p> + +<p>Au plus fort du Romantisme, il a ramené +l'esprit dans la poésie française. Il apporte cette +insolente et bien vivante preuve qu'on peut +être un écrivain de génie, rien qu'à traduire +une sensibilité frémissante, quand elle est +servie par un goût inné. «Chose ailée et divine +et légère», son talent ne semble point d'un +professionnel. Ce grand poète est un dilettante, +une abeille qui fait son miel de mille fleurs. +Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a +savouré l'arôme, il rapporte un miel bien à lui, +bien français. Que lui importe ce qu'on qualifie +d'originalité! Ces entraînements de l'opinion +ne prouvent bien souvent que mépris du génie +en faveur du talent... Si sa voix devient l'écho +mélancolique des jeunes âmes de son milieu et +de son temps, il n'aspirera pas plus haut. En +ne chantant que pour lui-même, il chantera au +nom de tous.</p> + +<p>Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa +fantaisie à tout ce qui peut brider l'indépendance +d'enfant gâté qui fait le naturel et le +charme de son esprit,—même la recherche trop +précise de pittoresque, même les conceptions +trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours +le sacrifice à ce goût léger mais sûr, conscient +de sa valeur française, qui se contente de sentir +harmonieusement. Oui, surtout, âme française, +française, jusqu'à l'agacement, coeur +loyal, esprit fin et de race toujours, élégant et +hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète +qu'on a voulu nous faire prendre pour un don +Juan de tavernes et de mauvais lieux.</p> + +<p>L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne +racontant que lui-même, n'est si humain, entre +tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le +plus faible. On a dit de Musset qu'il était le +grand poète de ceux qui n'aiment pas les vers. +C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous, ce +libertin à l'âme mystique, ce débauché assoiffé +d'amour pur, ce spirituel et ce triste. «Un +jeune homme d'un bien beau passé», l'avait +ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant +bien compris, lui qui a tout compris, le +jour qu'il écrivait: «La Muse de la Comédie +l'a baisé sur les lèvres, la Muse de la Tragédie, +sur le coeur.»</p> + +<p>La vie et le génie de Musset sont tout entiers +dans sa jeunesse. La jeunesse lui semblait +sacrée, comme l'unique raison de la vie et +sa plus certaine beauté. C'est pourquoi il n'a +d'autre histoire que celle de son coeur.</p> + +<p>Quand il rencontre George Sand, c'est encore +l'enfant sublime, et déjà l'enfant perdu. Mais +le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il +a vécu sans trop de mesure, parfois même il a +fait parade de ses débauches de jeunesse. Mais +il entre dans ce snobisme un peu de la mode +romantique, cette recherche du fatal et de +l'étrange, qui lui a inspiré son premier livre +si peu connu, <i>l'Anglais mangeur d'opium</i> +(adapté de Thomas de Quincey)<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>L'Anglais mangeur d'opium,</i> traduit de l'anglais par +A. D. M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.</blockquote> + +<p>George Sand, trente ans plus tard, dans une +lettre à Sainte-Beuve, écrira: «Pauvre enfant! +<i>il</i> se tuait! Mais <i>il</i> était déjà mort quand <i>elle</i> +l'avait connu! <i>Il</i> avait retrouvé avec <i>elle</i> un +souffle, une convulsion dernière<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>!...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Lettre publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul. +<i>Cosmopolis</i> du 1er juin 1896.</blockquote> + +<p>Ce n'était que rancune contre Paul de Musset: +<i>Lui et Elle</i> venait de paraître (1861) en +réponse à <i>Elle et Lui</i>.</p> + +<p>Si le poète a abusé de la débauche, il est +resté généreux, comme sont les faibles. Déjà +son génie est mûr pour les grands cris humains. +L'esprit gai et le coeur mélancolique, +il n'a qu'effleuré les joies et les douleurs +du véritable amour. Voici venir la passion +qui transformera son âme, qui, épurant et élevant +ses qualités natives, lui arrachera des +cris immortels.</p> + +<p>George Sand touche à la trentaine. Elle a +aussi sa légende; mais celle-ci a dépassé les +bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa +vie indépendante dans un mariage qu'elle n'a +pas rompu, pour ses allures d'androgyne, son +goût des paradoxes sociaux, sa liaison avec +Jules Sandeau, leur livre (<i>Rosé et Blanche</i>, +signé «Jules Sand»), ses livres surtout, <i>Indiana</i> +et <i>Valentine</i>. Elle achève <i>Lélia</i> qui va +mettre le sceau à sa gloire future.</p> + +<p>Ce n'est pas ici le lieu de conter la première +jeunesse de George Sand. On nous en a donné +récemment un tableau qui semble véridique<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, +à l'aide de sa correspondance inconnue et de +cette <i>Histoire de ma vie</i>, où elle-même nous +a dit ses premières années, avec une sincérité +qu'on ne peut mettre en doute et un incomparable +charme. Il faut cependant la résumer en +quelques traits, pour expliquer les influences +qui ont régi sa vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> S. ROCHEBLAVE, <i>George Sand avant George Sand</i>, +dans la <i>Revue de Paris</i> du 15 mars 1896.*</blockquote> + +<p>Petite-fille du receveur-général Dupin de +Francueil et d'une bâtarde de l'aventureux et +brillant Maurice de Saxe,—femme indulgente +et fine, à l'esprit fort et cultivé, aïeule d'ancien +régime, qui fut sa vraie éducatrice,—elle est +née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue, +avec la fille d'un oiseleur.</p> + +<p>Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère +restée très peuple, elle fut tiraillée et troublée +dans ses jeunes tendresses. Le couvent des +Augustines de Paris, où on la mit de bonne +heure, développa ses penchants mystiques. De +retour à Nohant, ces souvenirs religieux, l'influence +contraire de sa grand'mère et du bonhomme +Dechartres, qui avait été le précepteur +de son père, des lectures enthousiastes de Chateaubriand +et de Rousseau, enfin le sentiment +de la nature, qu'éveillaient en elle ses promenades +dans la <i>Vallée Noire</i>, ce paysage du +Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent +dans cette âme pour former son génie rêveur +et passionné, mélancolique et oratoire, pour alimenter +sa verve descriptive, abondante comme +une source, vers les grands horizons, pourtant +désenchantés, du plus invincible optimisme.</p> + +<p>Mme Dupin de Francueil étant morte, elle +passait quelque temps chez sa mère, à Paris, +puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822), +dans l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, +M. Casimir Dudevant, fils naturel d'un +colonel baron de l'Empire, avait été lui-même +soldat. Jeune encore, mais de peu d'imagination, +il ne tardait pas à se laisser enliser par la +vie rurale.</p> + +<p>On peut croire qu'il fut longtemps sans +soupçonner la valeur d'intelligence et de sensibilité +de sa compagne. Il devait bientôt cesser +de lui plaire, pour un prosaïsme peut-être +sermonneur, qui heurtait chez elle de vifs +penchants à l'exaltation romantique.</p> + +<p>Buvait-il plus que de raison et était-il aussi +brutal qu'on l'a laissé entendre? Nous ne le rechercherons +pas. Du moins le séjour de Nohant +pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents +voyages à l'aide desquels son mari s'ingéniait +à la distraire. Au cours d'une de ces absences, +souvent fort prolongées, Aurore Dudevant +rencontrait à Bordeaux, revoyait a Cauterets, +l'homme qui lui a révélé l'amour.</p> + +<p>C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de +Sèze, dont le grand sens et l'honnêteté retardèrent +de six ans,—les six ans que dura cette +affection platonique,—la crise qui fera quitter +son foyer à celle qui sera George Sand. Mais +nous ne pouvons nous attarder sur cette période +de sa vie, d'ailleurs incomplètement +explorée.</p> + +<p>La monotone compagnie de M. Dudevant lui +devenait insupportable.</p> + +<p>Après neuf ans de mariage et sans vouloir +s'avouer l'inquiétude de ses sens,—elle affecta +toujours de n'en pas convenir,—elle +s'était violemment avisée que l'heure était +venue de vivre à sa fantaisie, sans pourtant +rompre tout à fait.</p> + +<p>Un beau matin, sur le premier prétexte, elle +se montre offensée, déclare son intérieur intolérable +et demande une pension, pour partager +sa vie entre Paris, où elle fera métier d'écrire, +et Nohant, où elle retrouvera ses enfants. M. Dudevant +accepte, résigné, et en janvier 1831, la +jeune femme, ivre d'air libre et d'espérance, +débarque au quartier Latin où l'attend un +petit groupe ami d'étudiants berrichons.</p> + +<p>Alors commence cette existence en partie +double, bourgeoise et rangée en Berry, près de +ses enfants, trois mois sur six, singulièrement +émancipée les trois mois suivants à Paris.—Déjà +s'établissait sa légende. La châtelaine +patiente et rêveuse de Nohant se transformait +en un étudiant imberbe, aux longs cheveux bouclés, +coiffés d'un béret de velours, noir comme +eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant +la cravate rouge, et toujours la cigarette +aux lèvres.</p> + +<p>Son costume était, d'ailleurs, la moindre de +ses libertés. A peine dissimulait-elle, dans sa +société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si +elle essaie de se justifier de cette indépendance +dans <i>l'Histoire de ma vie</i>,—étrange histoire, +en effet, dont le malheureux Chopin disait à +Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et +qui n'est plus que réticences au moment où +on y cherche des révélations,—du moins sa +correspondance l'accable. Non pas ses lettres +déférentes à sa mère, Mme Dupin, ou passionnées +de tendresse à son fils, mais celles à ses +amis berrichons, ses compagnons de Paris, +Alphonse Fleury, Charles Duvernet, à l'effarouché +Boucoiran lui-même, son confident de +la première heure, lettres où un furieux amour +de liberté quand même, voire de bohème, éclate +entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant +à la Châtre. Agacée, elle prit ses coudées +franches.</p> + +<p>Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. +L'histoire en est encore imparfaitement connue: +nous savons qu'elle reprit elle-même chez +lui sa correspondance, après la rupture, et la +brûla. On a dit qu'elle l'avait aimé tendrement, +croyant s'engager pour la vie... Ses premières +aventures d'amour nous découvriraient plutôt +son cerveau que son coeur. Après Sandeau, «elle +essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses +ou vaines, telles que celles avec Mérimée +et Gustave Planche», a écrit son confident +Sainte-Beuve<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. C'est encore l'étudiante, la frondeuse +de tous «préjugés», double scandale, +qui la poursuivra longtemps. Elle demeure +volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant +vite se ressaisir. Mais déjà le fond est +désenchanté. Avec Musset enfin, elle espère atteindre +au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, +que plus tard avec Michel de Bourges, un haut +esprit, son maître, qu'elle aimera jusqu'à l'adoration, +et avec Chopin qui, lui, mourra de son +amour, elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle +souhaite,—sans la chercher peut-être, car la +loi du génie, «ce deuil éclatant du bonheur», +comme disait Mme de Staël, est de la contrarier +toujours. Mais sa rencontre avec Musset, lui +révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue +aux ressorts de cette âme complexe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand. +<i>Cf</i>. vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, <i>les Lundis d'un chercheur</i>, +p. 173, in-8°; Calmann Lévy, 1894.</blockquote> + +<p>Un profond instinct maternel déborde sur +ses passions de femme, les transformant. Maternelle +un peu à la façon de Mme de Warens, +elle l'est avec moins de mollesse, avec tout son +génie actif, abondant, fier et triste. Elle a +laissé ruisseler une imagination ardente et +pratique à la fois, dans toute son oeuvre,—cet +immense miroir de la nature et de l'amour où +son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à +sembler indifférente à tout. Bonne pour tous, +en effet, ce qui l'aura faite si cruelle pour +quelques-uns. Éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier +sa dignité même; amante pour être plus +amie, a-t-on dit; incapable de chagriner longtemps +personne, et s'abandonnant toute pour +l'éviter; mais terriblement femme aussi, et +conduite par une inexorable fantaisie.</p> + +<p>Sa libre éducation avait mis en elle les +germes d'une erreur qui fait de son oeuvre un +long sophisme. Une excessive pitié de la femme +lui donna de bonne heure l'obsession de l'égalité +des sexes. Cette pitié dédaigneuse n'allait +pas sans une intime colère contre les immunités +de l'homme. Elle méprise la femme, +qu'elle n'a guère connue et peinte que d'après +elle-même, pour ne pas comprendre que +l'homme puisse attacher tant d'importance à +cet être incohérent et faible. Elle n'est pas +sans un vif instinct de coquetterie,—qu'elle +réprime le plus souvent, par bonté d'âme,—ni +sans certaine expérience de ses charmes. +Aussi réclame-t-elle pour son sexe tous les +privilèges masculins, d'où ses revendications +de l'amour libre et sa condamnation du mariage.—Naturellement +plus douée de curiosité +que de tempérament, elle aventura son âme +romanesque dans les plus paradoxales contrées +du sentiment. Sa recherche obstinée de +l'amitié là où elle ne pouvait trouver que +l'amour fut une autre erreur capitale de sa +vie. La confusion perpétuelle qu'elle en fit, et +dont témoignent ses lettres comme ses romans, +explique les infortunes de sa jeunesse, ses faiblesses, +ses utopies. Elle pensa s'en consoler +plus tard, en cherchant à contenter son optimisme +par un vague idéal humanitaire. La Nature +seule put la rasséréner, qui lui dicta ses +vrais chefs-d'oeuvre.</p> + +<p>Ainsi l'indépendance règne au fond de son +âme, si obstinée, si rangée pourtant. Son grand +sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui +fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout +au nom de l'idéal,—car l'idéalisme rejoint +le naturalisme dans une exclusive poursuite +de la vérité...</p> + +<p>Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. +Les révoltés ne le sont jamais. Son travail +méthodique, sa régularité patiente, impassible +—bovine—<i>à, faire de la copie</i>, parmi les plus +graves agitations de son âme, prouvent chez +elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission +raisonnée. Quand une passion a cessé de +la faire vibrer, elle s'en détache. Elle ne +se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa +grande douleur... Elle redevenait orgueilleuse +à sentir qu'il la lui devait!</p> + +<p>Les prétentions aristocratiques de Musset +devaient altérer de bonne heure leur entente +amoureuse. Orgueilleux de son «monde», +sinon de sa naissance, le poète dédaignait la +vie et l'atmosphère bourgeoises, comme tous +les artistes de race, ne se plaisant comme eux +qu'avec la société riche et élégante, l'élite +féminine, ou le vrai peuple. Le goût que manifesta +de bonne heure George Sand pour les +démocrates, pour l'esprit ouvrier, devait +irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette +considération dont on n'a guère tenu compte, +il faut ajouter le déséquilibre physiologique du +poète. Ses crises nerveuses, jamais bien expliquées, +faisaient craindre pour lui la folie. On +a même parlé d'attaques d'épilepsie. Mais +Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son mariage +(1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement +qu'il ait été sujet à rien de semblable. +Quand éclata la crise, l'un et l'autre se sentaient-ils +humiliés? George Sand avait d'abord +pris Musset pour un enfant: ceci ne se pardonne +guère, aux heures clairvoyantes. Mais +Musset était un bon enfant: il passa bien vite +à sa maîtresse cette manie de protection. L'abus +qu'elle faisait de la déclamation sermonneuse +l'agaça davantage, et surtout son obstination +à poétiser ses faiblesses...</p> + +<p>La mère du poète, qui d'abord s'était opposée +au voyage en Italie, avait fini par «consentir +à confier» son fils à George Sand, comme à une +femme de grand renom, plus âgée que lui de +six ans et relativement grave, malgré des erreurs +trop connues.</p> + +<p>Elle préférait pour lui ce voyage avec une +amie... intellectuelle, au séjour de Paris, nuisible +à sa santé. Or, Musset entendait trouver +dans son amie mieux que l'amour d'une +seconde mère. On sait que tous les amants de +Lélia s'entendirent appeler ses enfants...</p> + +<p>Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en +avait, elle en laissait voir plus que lui. Et, sa dignité +toujours en avant, elle ne savait abdiquer +le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance +de sa vie.</p> + +<p>Quoique <i>gendelettres</i> tous deux, mais plus +poètes qu'artistes, ils n'en restaient pas moins +jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été +écrites pour la postérité; elles n'en sont que +plus curieuses pour elle. Les courts fragments +cités par Mme Arvède Barine dans sa +pénétrante monographie de Musset<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, avaient fait +pressentir les perles que recelait ce terreau... +mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir +juger de cette correspondance. Elle nous guidera +dans l'exposé du plus fameux des romans +d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour +en mieux préciser l'évolution.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Les grands écrivains français: <i>Alfred de Musset</i>, in-18, +Hachette, 1894.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>La liaison de George Sand avec Jules Sandeau +vient de finir,—comme finiront tous les +amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée, +quand Lui emporte une secrète blessure. Rarement +il la dévoilera, au cours de sa longue carrière. +C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut +pas donner confidence au public, chaque fois +qu'il lui arrivera d'y faire allusion, ce sera +d'un mot dont la cruauté brève suspend tout +jugement sur l'être d'exception qu'a été George +Sand.—«Le coeur de cette femme est comme +un cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que +les croix de ceux qu'elle a aimés.»</p> + +<p>Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle, +elle est rassasiée de l'amour. Ses amis, que la +présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se +rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus +d'autorité que jamais sur sa vie. Avec le fidèle +Boucoiran, le précepteur intermittent de son +fils, un être bon et faible qui est et restera +toujours «son enfant», son meilleur ami est +Gustave Planche.</p> + +<p>Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer +qu'il espéra son tour. Il connaissait George +Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans +plus jeune qu'elle, il prenait bientôt cependant, +sur son ardent esprit, par un goût d'austère +puriste et des connaissances qu'elle déclarait +infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha +toujours et dont si merveilleusement elle tira +profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus +loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement +de Gustave Planche dans les avatars de +George Sand nous prépare à l'entrée en scène +de Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire +va se doubler d'un conseiller intime, +d'un confident d'amour.</p> + +<p>Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que +nous devons de connaître quelques-unes des +lettres qu'elle lui écrivit durant la période +troublée où elle cherchait sa voie. Dans un +des curieux appendices de ses <i>Portraits Contemporains</i>,—sortes +de codicilles du testament +littéraire que constituent ses derniers +livres<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, Sainte-Beuve a esquissé avec plus de +charme que de discrétion,—George Sand vivait +encore,—l'état d'âme de ce beau génie féminin +pendant ces six mois critiques et décisifs. Et il +a donné à l'appui les pages intimes «les plus +vraies, les plus naïves et les plus modestes où +elle s'ouvrait à lui de son coeur et de son talent».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, 1868 (cinq volumes où sont +réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, +p. 506-523. Paris, Calmann Lévy.</blockquote> + +<p>Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. +A la suite d'articles publiés par Sainte-Beuve +sur <i>Indiana</i> et <i>Valentine</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, Gustave Planche +lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le +remercier. «Nous y allâmes un jour vers midi; +elle habitait depuis peu, et seule, le logement +du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune +femme aux beaux yeux, au beau front, aux +cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une sorte +de robe de chambre sombre des plus simples. +Elle écouta, parla peu et m'engagea à revenir. +Quand je ne revenais pas assez souvent, +elle avait le soin de m'écrire et de me rappeler. +En peu de mois, ou même en peu de +semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit +se noua entre nous. J'étais garanti alors contre +tout autre genre d'attrait et de séduction par +la meilleure, la plus sûre et la plus intime des +défenses. Ce préservatif contre un sentiment +d'amour, en présence d'une jeune femme qui +excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit +la solidité et le charme de notre amitié. George +Sand voulut bien me prendre à ce moment +délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité, +pour confident, pour conseiller, presque pour +confesseur<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Le <i>National</i> des 5 octobre et 31 décembre 1832.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, p. 507.</blockquote> + +<p>George Sand écrivait alors <i>Lelia</i>, Sainte-Beuve +<i>Volupté</i>. Tous deux se consultaient sur +leurs romans. Des entretiens littéraires, ils +passaient aux confidences intimes. Elle venait, +de rompre avec Jules Sandeau, et à peine +libre, «dans un véritable isolement moral, elle +se demandait quels amis et quel ami elle se +pourrait choisir parmi tous ces visages nouveaux +de gens à réputation diverse qu'elle +affrontait pour la première fois<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>». Sainte-Beuve +s'offrit à lui présenter ceux qu'il fréquentait +et jugeait dignes d'elle. Elle refusa +de connaître Musset, mais elle eut la curiosité +d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent +médiocrement, semble-t-il. Vers la même date, +elle écrit à Sainte-Beuve qu'elle «recevra +Jouffroy de sa main», le priant de le prévenir +de son extérieur sec et froid, de son attitude +silencieuse. Cette rencontre fut encore passagère. +Mais la même lettre nous éclaire singulièrement +sur le pessimisme qu'apportait +George Sand dans ses expériences: «Je crains +un peu ces hommes vertueux de naissance. Je +les apprécie bien comme de belles fleurs et de +beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec +eux; ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise +et chagrine... Il n'y a pas de confiance +entière possible à réaliser. Les gens qu'on +estime, on les craint et on risque d'en être +abandonné et méprisé en se montrant à eux +tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas +comprendraient mieux, mais ils trahissent.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, p. 511.</blockquote> + +<p>Le complément de ces lettres singulièrement +captivantes vient de paraître<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. L'ensemble +constitue le document le plus sûr et à peu près +unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état +d'âme de George Sand pendant cette crise de +sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même +par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle +amie? A certaines phrases de George +Sand on pourrait le penser: «Vous m'avez dit +que vous aviez peur de moi (lettre de mars).» +Mais s'il en fut réellement ainsi, soit respect +de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit +crainte d'être rebuté dans une autre attitude +que celle de confesseur, soit excessive timidité, +il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il +avait pris soin, bientôt, de faire confidence à +sa pénitente d'une affection profonde et jalousée, +qui le détournait de tout autre désir,—celle +dont il a rempli, sincèrement ou non, +son fameux <i>Livre d'amour</i>, daté du même +temps pour la plupart des pièces.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> George Sand, <i>Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris</i> +du 15 novembre 1896.</blockquote> + +<p>Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve, +il y a une lacune d'un mois. La suite +de la correspondance nous l'explique.</p> + +<p>Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse, +en avril 1833, y est définitivement +révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en +somme on n'en savait rien. Le premier, +M. Augustin Filon, dans son excellente monographie +du maître de <i>Colomba</i>, avait recueilli +ces rumeurs. Incidemment, à propos des années +de dissipation de Mérimée, il nous expliquait la +défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus, +par cette escarmouche rapide entre lui et le +plus grand d'entre eux. «Le court passage de +Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand +est un fait d'histoire littéraire, écrit-il, sur +lequel s'est greffée une légende assez amusante. +D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant +que Mme Sand était seule et souffrait de cette +solitude, lui aurait «donné» Mérimée, et, dès +le lendemain, George Sand lui aurait écrit +pour lui rendre et lui reprocher ce cadeau. Il +n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce rôle +trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile +de Mérimée et de Mme Sand. Mais il est exact +qu'il reçut des confidence et des plaintes<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> AUGUSTIN FILON, <i>Mérimée et ses amis</i>, p. 64, in-16, Hachette, +1894.</blockquote> + +<p>La vérité est que cette liaison ne fut confessée +à Sainte-Beuve que cinq mois après. Au +ton dont George Sand la lui raconte dans ses +lettres d'août et de septembre, quand elle a +retrouvé l'amour avec Musset, on conçoit les +raisons de femme et de psychologue qui la lui +avaient fait dissimuler à son directeur. La rencontre +fut brève et nette, digne de l'homme raffiné +et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît +bien l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants. +Mais George Sand, qui était de son âge, +ainsi que son égale en génie, resta froissée et +plus étonnée encore de ce dédain de sa personne +et de son âme. Écoutons ce ressouvenir:</p> + +<blockquote><p> +....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai +un homme qui ne doutait de rien, un homme +calme et fort, qui ne comprenait rien à ma nature et +qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit +me fascina entièrement; pendant huit jours je crus +qu'il avait le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, +que sa dédaigneuse insouciance me guérirait de mes +puériles susceptibilités. Je croyais qu'il avait souffert +comme moi, et qu'il avait triomphé de sa sensibilité +extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée, +si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté.</p> + +<p>....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est +que j'étais absolument et complètement Lélia. Je voulus +me persuader que non; j'espérais pouvoir et abjurer ce +rôle froid et odieux. Je voyais à mes côtés une femme +sans frein, et elle était sublime<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>; moi, austère et presque +vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon +isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les +mécomptes du passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer +qu'à une condition, et qui savait me faire désirer +son amour, me persuadait qu'il pouvait exister pour +moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant +à l'âme. Je l'avais compris comme cela jadis et je me +disais que peut-être n'avais-je pas assez connu l'amour +moral pour tolérer l'autre: j'étais atteinte de cette inquiétude +romanesque, de cette fatigue qui donne des +vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en +question et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup +plus grandes que celles qu'on a abjurées. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Mme Dorval.</blockquote> + +<blockquote><p> +....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de +souffrance, de dégoût et de découragement. Au lieu de +trouver une affection capable de me plaindre et de me +dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie amère et +frivole. Ce fut tout.</p> + +<p>Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être +aimée, et s'il m'eût aimée il m'eût soumise, et si +j'avais pu me soumettre à un homme, je serais sauvée, +car ma liberté me ronge et me tue. Mais il ne me connut +pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je +me décourageai tout de suite et je rejetai la seule +condition qui pût l'attirer à moi.</p> + +<p>Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais, +et vous m'avez vue en humeur de suicide très réelle. +Mais s'il y a des jours de froid et de fièvre, il y a aussi +des jours de soleil et d'espérance.</p> + +<p>Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette +malheureuse et ridicule campagne m'a fait faire un +grand pas vers l'avenir de sérénité et de détachement +que je me promets en mes bons jours. J'ai senti que +l'amour ne me convenait pas plus désormais que des +rosés sur un front de soixante ans, et depuis trois mois +(les trois premiers mois de ma vie assurément!) je n'en +ai pas senti la plus légère tentation<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est +(des premiers jours) de juillet 1833.</blockquote> + +<p>Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois +mois de calme. Ses confidences à Sainte-Beuve +recommencent en mai; elle est grave et le sermonne +à son tour. Mais la revoilà, en juin, dans +un grand trouble: son ami lui devient un refuge. +A la voir s'abandonner ainsi, on est tenté de +s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à +changer sa vénération en tendresse. La liaison +qui le garde d'elle l'aurait-elle agacée de quelque +jalousie? Vraisemblablement, elle a reçu +de son directeur une lettre amère. Peut-être +déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne se décourage +pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. +Elle se dit seule, désenchantée de tout: +l'amitié même n'existe pas! Mais Sainte-Beuve +l'a rassurée. Dans une lettre du 3 août, +elle semble apaisée. Quelque chose de nouveau +a surgi dans sa vie.—«Pour rien au monde, +lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre +dévouement.» Et elle se fait protectrice à son +tour.</p> + +<p>Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel +amour, un amour inconnu, tout de fraîcheur, +de poésie et de tendresse, qui lui rapporte +tout à coup les illusions de la jeunesse et de +l'espérance.</p> + +<p>Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il +avait rencontré George Sand au printemps de +1833. En réalité leurs relations ne datent que de +la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve +voulait dès le mois de mars présenter le poète +à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant +trop... différent pour ses habitudes. «A propos, +réflexion faite, écrivait-elle, je ne veux pas +que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est +trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et +j'avais plus de curiosité que d'intérêt à le voir. +Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes +ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.» +De son côté peut-être, Musset se +défiait de la romancière sur sa légende déjà +tapageuse. Mme Lardin de Musset me rapporte +qu'il disait alors: «Elle n'a donc jamais rencontré +un homme convenable? Comme tous +ses héros me déplaisent!» Ces réserves expliqueraient +le retard de leur rencontre. Mais +leur rencontre était fatale. Et sans doute un +instinct secret les avertissait-il de l'approche +de la souffrance, ce vertige de l'abîme, où +s'éveille le génie des poètes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, I, 510.</blockquote> + +<p>Tous deux collaboraient à la <i>Revue des Deux +Mondes</i> et le groupe de Buloz fréquentait plus +ou moins chez George Sand. La plus ancienne +mention de son nom sous la plume de Musset +est dans une pièce peu connue, encore qu'imprimée +plusieurs fois: <i>le Songe du Reviewer<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a></i>. +Elle nous renseigne sur la pléiade delà <i>Revue</i>, +à son âge d'or:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Intermédiaire des chercheurs et des curieux</i> du 10 oct. +et vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul: <i>les Lundis d'un +chercheur,</i> in-18, Calmann Lévy, 1894.</blockquote> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Buloz<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> est sur la grève</p> +<p>Pâle et défiguré;</p> +<p>Il voit passer en rêve</p> +<p>Gerdès<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> tout effaré.</p> +<p>La matière abonnable</p> +<p>Se meurt du choléra;</p> +<p>L'épreuve est détestable</p> +<p>Il faut un errata.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il voit son typographe</p> +<p>Transposer ses placards.</p> +<p>Des fautes d'orthographe</p> +<p>Errent de toutes parts.</p> +<p>Des lettres retournées</p> +<p>Flottent en se heurtant;</p> +<p>Des lignes avinées</p> +<p>Dansent en tremblotant.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> François Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de +la <i>Revue des Deux Mondes, journal des Voyages</i>, pour en faire +le recueil célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835 +à 1845 il dirigea en même temps la <i>Revue de Paris</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Caissier de la <i>Revue</i>.</blockquote> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De tous côtés aboient</p> +<p>Des contresens obscurs,</p> +<p>Et les marges se noient</p> +<p>Dans les <i>déléaturs</i>.</p> +<p>Il pleut des caractères;</p> +<p>Le B manque dans tous,</p> +<p>Et des pages entières</p> +<p>Boivent comme des trous.</p> + </div><div class="stanza"> + + </div><div class="stanza"> +<p>Loewe<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> a fait héritage</p> +<p>De quatre millions;</p> +<p>Dumas meurt en voyage</p> +<p>Faute <i>d'Impressions</i>.</p> +<p>Dans les filles de joie</p> +<p>Musset s'est abruti;</p> +<p>Ampère<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, en bas de soie,</p> +<p>Pour l'Afrique est parti.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et diplomate, +auteur du <i>Népenthès</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.</blockquote> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Brizeux est à la Morgue,</p> +<p>Sainte-Beuve au lutrin;</p> +<p>Quinet est joueur d'orgue</p> +<p>A Quimper-Corentin.</p> +<p>Delécluse<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a> est modèle</p> +<p>A l'atelier de Gros;</p> +<p>Roulin<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> est infidèle</p> +<p>A ses choux les plus beaux.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur, +historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Roulin avait fait dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> plusieurs +articles d'histoire naturelle où il était question de +choux. (Note de M. de Lovenjoul.)</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>George Sand est abbesse</p> +<p>Dans un pays lointain;</p> +<p>Fontaney<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a> sert la messe</p> +<p>A Saint-Thomas-d'Aquin;</p> +<p>Fournier<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> aux inodores</p> +<p>Présente le papier;</p> +<p>Et quatre métaphores</p> +<p>Ont étouffé Barbier.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Écrivain romantique et poète, vaguement diplomate, +mort en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes +de <i>Lord Feeling</i> et <i>O'Donnoz</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Imprimeur de la <i>Revue</i>.</blockquote> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Cette nuit Lacordaire</p> +<p>A tué de Vigny;</p> +<p>Lerminier<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> veut se faire</p> +<p>Grotesque à Franconi;</p> +<p>Planche est gendarme en Chine;</p> +<p>Magnin<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> vend de l'onguent;</p> +<p>Le monde est en ruine:</p> +<p>Bonnaire<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> est sans argent!!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Charles Magnin, érudit et polygraphe.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Le plus fort actionnaire de la <i>Revue</i>, à cette époque. +(Note de M. de Lovenjoul.)</blockquote> + +<p>Nous retrouverons dans la suite plusieurs de +ces noms diversement célèbres. L'un d'eux mérite +de nous retenir encore. Depuis deux ans, +avant comme après sa courte liaison avec +Mérimée, George Sand, nous l'avons dit, avait +pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé +près d'elle à Henry de Latouche<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>, dans le +rôle d'inspirateur, de conseiller littéraire. Nul +doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux; +mais elle le maintint dans l'ordre platonique. +Il avait du moins deviné son génie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de +George Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment +de célébrité, comme poète, romancier, dramaturge et journaliste. +Il édita les oeuvres d'André Chénier en 1819.</blockquote> + +<p>Elle eut un guide précieux en ce bourru +bienfaisant qui est resté comme le type du critique +intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne +lit plus, tiennent encore leur place dans l'évolution +littéraire du siècle. Avec ses dons sérieux +il eut la plus saine influence sur l'éducation +du goût, dans son obstination réactionnaire +contre les excès du Romantisme. Mais son rôle +échoua par la confusion même que ses attaques +laissaient dans l'opinion, de la personnalité et +de l'oeuvre de ses victimes. Vingt ans après, +George Sand a longuement parlé de lui: «Il +me fut très utile, dit-elle, non seulement parce +qu'il me força par ses moqueries franches à +étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec +beaucoup trop de négligence, mais encore +parce que sa conversation, peu variée mais +très substantielle et d'une clarté remarquable, +m'instruisit d'une quantité de choses que j'avais +à apprendre pour entrer dans mon petit +progrès relatif.</p> + +<p>«Après quelques mois de relations très +douces et très intéressantes pour moi, j'ai cessé +de le voir pour des raisons personnelles, qui +ne doivent rien faire préjuger contre son caractère +privé, dont je n'ai jamais eu qu'à me +louer en ce qui me concerne<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann Lévy.</blockquote> + +<p>Elle ajoute que son intimité avait pour elle +de graves inconvénients, qu'elle l'entourait +d'inimitiés violentes, la faisant passer pour solidaire +de ses aversions et condamnations. Déjà +de Latouche s'était brouillé avec elle à cause +de lui.</p> + +<p>Cette brouille était traduite par un article +fameux, <i>les Haines littéraires</i>, qui signala l'entrée +de Gustave Planche à la <i>Revue des Deux +Mondes</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> 1831.</blockquote> + +<p>On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène +de la Troie romantique, avait passé entre +lui et de Latouche.... C'est probable, malgré +que celui-ci fût d'âge à se montrer plus respectueux +que son rival. Mais rien n'autorise à +penser que le conteur de <i>Fragoletta</i> ait jamais +osé hasarder une déclaration.</p> + +<p>Toujours est-il que la fréquentation de Lélia +donna longtemps au «critique maudit» de +tendres espérances. Elle affichait leur amitié +avec ostentation. Elle emmena Planche à +Nohant. Les contemporains en jasèrent. Dix +ans plus tard, Balzac les représentait sous de +transparents pseudonymes, dans son roman de +<i>Béatrix</i>. On y voit <i>Claude Vignon</i> quitter le +château de son amie <i>Félicité Des Touches</i> avec +un profond désenchantement<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Planche lui-même +avait laissé percer cette amertume dès +le lendemain de sa déception. Cette passion +fatale avait empoisonné son âme. Il s'abandonnait, +dans ses jugements littéraires, à de +cruels retours sur la vie. Sa critique devenait +plus que jamais acerbe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Cf. <i>le Critique maudit: Gustave Planche</i>, par Adolphe +Racot, dans <i>le Livre</i> du 10 août 1885.</blockquote> + +<p>Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, +les dernières publiées, ne laissent plus de +doute sur la mauvaise fortune de Planche. En +juillet 1833, dans la crise de solitude qui la +prépare à son nouvel amour, elle écrit: «Je +sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et +mieux que la plupart de ceux qui le condamnent. +On le regarde comme mon amant, +on se trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et +ne le sera pas<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.» Mieux encore, à peine est-elle +éprise de Musset que son ami Planche +l'ennuie: «Planche a passé pour être mon +amant, peu m'importe. <i>Il ne l'est pas</i>. Il m'importe +beaucoup maintenant qu'on sache qu'il +ne l'est pas, de même qu'il m'est parfaitement +indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai donc +pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable, +d'éloigner Planche. Nous nous sommes +expliqués franchement et affectueusement à +cet égard, et nous nous sommes quittés en nous +donnant la main, en nous aimant du fond du +coeur et en nous promettant une éternelle +estime<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, du 15 novembre 1896, p. 284.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, 15 novembre 1896, p. 289.</blockquote> + +<p>Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas +sans complications, quand elle rencontra +Musset.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Dans la biographie de son frère, Paul de +Musset assure qu'il vit pour la première fois +George Sand en un banquet offert aux rédacteurs +de la <i>Revue</i>, chez les <i>Frères Provençaux</i>. Cette +réunion n'a été précisée nulle part. La première +pièce authentique qui témoigne de leurs +relations est une poésie qu'Alfred de Musset +adressa à George Sand, le 24 juin 1833, après +une lecture d'<i>Indiana</i>. Elle était accompagnée +d'un billet laconique et respectueux<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites. +On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset, +s'est refusée jusqu'ici à la publication de sa correspondance +avec George Sand. Nous la remercions encore de l'exception +qu'elle a bien voulu faire en notre faveur, en nous laissant +cueillir le plus intéressant de ces pages intimes.<br> + +<p>On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset +antérieures à un billet de Venise (fin mars 1834).</p></blockquote> + +<blockquote><p> +Madame,</p> + +<p>Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers +que je viens d'écrire en relisant un chapitre d'<i>Indiana</i>, +celui où Noun reçoit Raymond dans la chambre de sa +maîtresse. Leur peu de valeur m'avait fait hésiter à les +mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi une +occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration +sincère et profonde qui les a inspirés. +Agréez, Madame, l'assurance de mon respect.</p> + +<p>ALFRED DE MUSSET. +</p></blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,</p> +<p>Cette scène terrible où Noun, à demi nue</p> +<p>Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?</p> +<p>Qui donc te la dictait, cette page brûlante</p> +<p>Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,</p> +<p>Le fantôme adoré de son illusion?</p> +<p>En as-tu dans le coeur la triste expérience?</p> +<p>Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?</p> +<p>Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,</p> +<p>Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,</p> +<p>As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu?</p> +<p>N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,</p> +<p>Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,</p> +<p>Versant à son ami le vin de sa maîtresse,</p> +<p>Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,</p> +<p>Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?</p> +<p>Et cet être divin, cette femme angélique,</p> +<p>Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger,</p> +<p>Cette frêle Indiana, dont la forme magique</p> +<p>Erre sur les miroirs comme un spectre léger,</p> +<p>O George! N'est-ce pas la pâle fiancée</p> +<p>Dont l'Ange du désir est l'immortel amant?</p> +<p>N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée</p> +<p>Qui sur tous les amours plane éternellement?</p> +<p>Ah! malheur à celui qui lui livre son âme!</p> +<p>Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme</p> +<p>Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté</p> +<p>Veut boire l'Idéal dans la réalité!</p> +<p>Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,</p> +<p>Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,</p> +<p>Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe</p> +<p>A compté sur ses doigts les heures de la nuit!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Demain viendra le jour; demain, désabusée,</p> +<p>Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée,</p> +<p>Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia;</p> +<p>Elle abandonnera celui qui la méprise,</p> +<p>Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise</p> +<p>Aimera l'autre en vain,—n'est-ce pas, Lélia?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>24 juin 1833.</p> + </div> </div> + +<p>Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète +est allé voir l'auteur d'<i>Indiana</i>. Ils ont parlé +de leurs travaux. Elle écrit <i>Lélia</i>, lui un poème +qui sera <i>Rolla</i>. Il lui en communique des +fragments: «Soyez assez bonne, ajoute-t-il, +pour faire en sorte que votre petit caprice de +curiosité ne soit partagé par personne.»</p> + +<p>Dans une de ses visites au quai Malaquais, +Musset a été pris de crises d'estomac violentes. +George Sand lui a écrit gentiment et il répond +de même: «Votre aimable lettre a fait bien +plaisir, Madame, à une espèce d'idiot entortillé +dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre. +Que vous ayez le plus tôt possible la +fantaisie de perdre une soirée avec lui, c'est +ce qu'il demande surtout.» Point d'amour encore; +mais George Sand ne s'est-elle pas prise +d'un peu de curiosité à cette ombre de marivaudage?—A-t-elle +fait les avances? Cette lettre de +Musset le donnerait à supposer: elle témoigne +du moins d'un degré de plus dans leur intimité.</p> + +<blockquote><p>Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste +aveu: je monte la garde mardi prochain; tout autre +jour de la semaine ou ce soir même, si vous étiez libre, +je serais à vos ordres et reconnaissant des moments que +vous voulez bien me sacrifier.</p> + +<p>Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez +envie d'en rire. Il serait plus facile de vous couper une +jambe que de vous guérir.</p> + +<p>Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme +à poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la +lune, je vous en prie, et ne mourez pas avant que nous +ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons +parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous +avez manqué d'aller dans l'autre monde; je ne sais +vraiment pas trop ce que je fais dans celui-ci<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p> + +<p>Tout à vous de coeur.</p> + +<p>ALFRED DE MUSSET.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Une note de G. Sand sur la correspondance autographe, +attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).</blockquote> + +<p>Nous sommes en juillet. George Sand a terminé +<i>Lélia</i>. Une de ses premières visites est +pour son nouvel ami. «Un matin de juillet, +m'a conté Mme Lardin de Musset, George Sand +est venue voir mon frère à la maison. Je crois +que nous étions absentes, ma mère et moi. +Paul jouait du violon. Elle aperçut sur le pupitre +un exemplaire <i>d'Indiana.</i> Il était resté +ouvert à un passage très raturé de la main +d'Alfred. Paul a pensé qu'elle lui avait gardé +rancune de ces corrections<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> L'exemplaire en question d'<i>Indiana</i> a été conservé. On +y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment +sacrifiées. La <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er novembre +1878 a cité quelques-unes de ces corrections du poète.—Remarquons +que Paul de Musset se trompe évidemment en parlant +de deux lectures d'<i>Indiana</i> faites par son frère, à trois ans +d'intervalle: la première, pour critiquer le livre, en juin ou +octobre 1832, la seconde pour écrire les vers qu'on a lus +plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien daté du +24 juin 1833.</blockquote> + +<p>La supposition de Paul de Musset <i>(Lui et +Elle)</i> paraît bien gratuite. Jamais Alfred n'a +fait allusion à de la jalousie littéraire chez +George Sand.</p> + +<p>Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence +autant que de bonté, lui épargna, il +faut le reconnaître, les mesquineries coutumières +des bas-bleus. Pour une fois je ne me +sens pas d'accord avec Paul de Musset. Son +livre sue la vérité. Il avait été le confident unique +de son frère; il le resta toute sa vie. Mais il +donne trop d'importance à la part de la littérature +dans les premières relations du poète avec +George Sand.</p> + +<p>A ce moment-là, fin de juillet 1833, ils +étaient tout à leur intimité naissante. Après +Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté +à mesure qu'elle édifiait son roman, Musset, +le premier, put lire <i>Lélia</i> terminée. Il en avait +sans doute les épreuves. C'était vers le 18 juillet<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. +Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout +entier le soir même, et, si elle a toujours envie +de grimper sur les tours de Notre-Dame, il lui +propose de l'y accompagner. Il n'est encore +question entre eux que d'«amitié sincère». +Cette promenade assurément n'eut pas lieu. +Le lendemain, Musset avait lu <i>Lélia</i>, et voici +comme il exprimait son admiration à l'auteur,—un +auteur qui était une femme dont il se +sentait amoureux:</p> + +<blockquote><p> +...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir +ce que c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...—Enfin, +ça pouvait être bien des choses avant d'être ce +que cela est.—Avec votre caractère, vos idées, votre +nature de talent, si vous eussiez échoué là, je vous aurais +regardée comme valant le quart de ce que vous valez. +Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos +livres, que vous regardez comme des espèces de contre-parties +des mémoires de vos boulangers, etc., etc., +vous savez, dis-je, que pour moi, un livre c'est un +homme ou rien.—Je me soucie autant que de la fumée +d'une pipe, de tous les arrangements, combinaisons, +drames qu'à tête reposée et en travaillant pour votre +plaisir vous pourriez imaginer et combiner. Il y a dans +<i>Lélia</i> des vingtaines de pages qui vont droit au coeur, +franchement, vigoureusement, tout aussi belles que +celles de <i>René</i> et de <i>Lara</i>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> <i>Lélia</i>, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet, +est inscrite au <i>Journal de la Librairie</i> du 10 août 1833; la +deuxième édition, au numéro du 17 août.</blockquote> + +<blockquote><p> +Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été +Madame une telle faisant des livres.</p> + +<p>Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire +d'autres. Le public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée, +en voici la raison.</p> + +<p>Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que +jamais le mot ridicule: «Voulez-vous ou ne voulez-vous +pas?» ne sortira de mes lèvres avec vous. Il y a la +mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous +ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le +rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez +pas tout bonnement par m'envoyer paître, si je +m'avisais de vous le demander), mais je puis être,—si +vous m'en jugez digne,—non pas même votre ami,—c'est +encore trop moral pour moi,—mais une espèce +de camarade sans conséquence et sans droits, par +conséquent sans jalousie et sans brouilles,—capable +de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> et +d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant +avec vous sous tous les marronniers de l'Europe +moderne. Si, à ce titre, quand vous n'avez rien +à faire ou envie de faire une bêtise (comme je suis poli!) +vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, +au lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant +des livres, j'aurai affaire à mon cher Monsieur George +Sand qui est désormais pour moi un homme de génie.—Pardonnez-moi +de vous le dire en face: je n'ai aucune +raison pour mentir. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Note de G. Sand</i>.—Il s'était habillé en pierrot et avait +mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté +et imprimé, M. de La Rochefoucauld.</blockquote> + +<p>Déjà Musset est un habitué de la mansarde +de Lélia. Il dessine à ravir, sinon toujours +correctement du moins avec esprit, et de mordantes +légendes accompagnent les charges qu'il +fait des amis de George Sand. On s'amuse de +ces caricatures,—qu'on se disputera bientôt, +que les collectionneurs s'arracheront plus +tard<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits et +caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits. +M. de Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la +série drolatique des charges de Paul Foucher, le frère de +Mme Victor Hugo, dont Musset avait été le camarade au collège +Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à 1832), et, +des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai la +photographie sous les yeux. C'est un document précieux +pour l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont +charmants, excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est +sensible que Musset a été impressionné par Goya, dont il a +copié une eau-forte.) Huit portraits de George Sand, assise, +étendue, fumant, rêvant, écoutant surtout; les portraits de +son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci délicieux), de sa fille Solange, +de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult, de Ch. Didier, +d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des +scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle +dernier. Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède +l'album du voyage en Italie, plein de caricatures amusantes +du poète et de son amie, et de leurs compagnons d'occasion, +avec un autre album plein de souvenirs de la vallée de l'Eure +et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de vraies oeuvres +d'art. + +<p>Mme Jaubert, la «marraine» de Musset, avait conservé un +précieux recueil de dessins de son «filleul». Toute sa société +y figurait. On sait qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon +le plus remarquable de Paris. Elle en a publié d'intéressants +<i>Souvenirs</i> (Hetzel, 1880). Cet album a été perdu.</p> + +<p>Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred +Tattet, appartient à son gendre M. Tilliard.</p></blockquote> + +<p>Il en envoie un échantillon à son amie, une +ébauche de «ses beaux yeux noirs qu'il a +outragés hier» eu les croquant,—non sans +ajouter, en anglais, «qu'il est triste aujourd'hui».</p> + +<p>Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche +un camarade l'a éveillé pour lui montrer +une violente critique des <i>Débats</i> sur le <i>Spectacle +dans un fauteuil</i> et les <i>Contes d'Espagne +et d'Italie</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. Mais le poète ne s'en soucie guère; +il écrit à son amie qu'il «a essuyé son rasoir +dessus». Le voilà sérieusement amoureux; +l'aveu de son tourment ne doit plus tarder. On +va lire la lettre charmante et trop sincère pour +être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le +poète se déclare timidement, loyalement, d'une +passion qui remplira sa vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Article signé: J.S., <i>Journal des Débats</i> du 28 juillet 1833.</blockquote> + +<blockquote><p> +Mon cher George,</p> + +<p>J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. +Je vous l'écris sottement, au lieu de vous l'avoir dit au +retour de cette promenade, j'en serai désolé ce soir. +Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur +de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. +Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens: +je suis amoureux de vous, je le suis depuis le premier +jour où j'ai été chez vous. J'ai cru que je m'en guérirais, +en vous voyant tout simplement à titre d'ami. Il y +a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient +m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai +pu; mais je paye trop cher les moments que je passe +avec vous. J'aime mieux vous le dire, et j'ai bien fait, +parce que je souffrirai bien moins pour m'en guérir à +présent, si vous me fermez votre porte.</p> + +<p>Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais +à la campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères +ni avoir l'air de me brouiller sans sujet.</p> + +<p>Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui +va m'ennuyer», comme vous dites. Si je ne suis pas +tout à fait le premier venu pour vous, dites-moi, comme +vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un autre, ce +qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous +voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, +ne me répondez plutôt pas du tout. Je sais comme vous +pensez de moi, et je n'espère rien en vous disant cela. +Je ne puis qu'y perdre une amie et les seules heures +agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais +que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me +confie à vous, non pas comme à une maîtresse, mais +comme à un camarade franc et loyal. George, je suis +un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le +peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, +avant votre voyage à la campagne et votre départ pour +l'Italie, où nous aurions passé de belles nuits, si j'avais +de la force. Mais la vérité est que je souffre et que la +force me manque.</p> + +<p>ALFRED DE MUSSET. +</p></blockquote> + +<p>L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il +heureux? Son amie hésite encore. Avant de +s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu +le confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune +des réponses de George Sand, à cette date... La +lettre suivante de Musset témoigne de son angoisse +devant le bonheur entrevu.</p> + +<blockquote><p> +....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que +vous voyiez qu'il n'y a dans ma conduite envers vous +ni rouerie ni orgueil affecté, et que vous ne me fassiez +ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me suis livré +sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. +Je vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais +ici, dans cette chambre où me voilà seul à présent. +C'est là que je vous ai dit ce que je n'ai dit à personne.—Vous +souvenez-vous que vous m'avez dit un jour que +quelqu'un vous avait demandé si j'étais <i>Octave</i> ou <i>Coelio</i> +<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>, et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»—Une +folie a été de ne vous en montrer qu'un, +George!... Plaignez-moi, ne me méprisez pas. Puisque +je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. Si mon +nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible, +quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez +pas. Je puis embrasser une fille galeuse et ivre morte, +mais je ne puis embrasser ma mère. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, <i>les Caprices +de Marianne</i>, publiée dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 mai 1833.</blockquote> + +<blockquote><p> +Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. +Il y a des jours où je me tuerais. Mais je pleure ou +j'éclate de rire; non pas aujourd'hui par exemple.</p> + +<p>Adieu, George. Je vous aime comme un enfant. +</p></blockquote> + +<p>Cette fois, la sincérité du poète a été entendue. +Son aveu est bien accueilli. Il est heureux. Le +jeudi 1er août, toutes les harpes de la joie +chantent dans son coeur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,</p> +<p>Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,</p> +<p>Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu!</p> +<p>J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,</p> +<p>Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,</p> +<p>Au chevet de mon lit te voilà revenu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.</p> +<p>Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;</p> +<p>Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé!</p> +<p>Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse,</p> +<p>N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse,</p> +<p>Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>George Sand n'ose encore se croire, se proclamer</p> +<p>heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve</p> +<p>est beaucoup plus calme que les précédentes.</p> +<p>Sans lui avouer pourtant son nouveau</p> +<p>bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune</p> +<p>soleil de l'espérance n'est pas loin.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Son confesseur lui a fait part des alternatives</p> +<p>de son bonheur à lui, de son mystérieux amour.</p> +<p>Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences;</p> +<p>mais George Sand entend ne causer</p> +<p>de jalousie à personne:</p> + </div> </div> +<blockquote> +<p>....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas +que, pour m'être utile et agréable, vous compromettiez +ce qu'il y a de plus beau et de plus sacré dans votre +existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir qui peut +briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop +l'amour, <i>l'Amour</i> comme vous écrivez. Quoique j'en +médise souvent, comme je fais de mes plus saintes convictions +aux heures où le démon m'assiège, je sais bien +qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si +j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de +conseils, je vous appellerais <a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 287.</blockquote> + +<p><i>Lélia</i> vient de paraître. Naturellement, le +premier exemplaire en est offert à Musset. Il +porte cette double dédicace: sur le tome Ier: +<i>A Monsieur mon gamin d'Alfred,</i> GEORGE; sur +le tome II: <i>A Monsieur le vicomte Alfred de +Musset, hommage respectueux de son dévoué +serviteur,</i> GEORGE SAND<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Ce précieux exemplaire est en la possession de la gouvernante</blockquote> + +<p>Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble +encore cet azur. Alfred de Musset s'est installé +chez George Sand.</p> + +<p>Parmi les habitués de sa mansarde, il a +trouvé Boucoiran et Gustave Planche. Les +allures un peu bien familières de ces deux +personnages n'avaient pas tardé à déplaire à +de Musset, Mlle Adèle Colin, aujourd'hui Mme veuve Martelet.</p> + +<p>Après la chronologie établie plus haut, des relations du +poète avec George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à +tort qu'on a prétendu que le personnage de Sténio dans +<i>Lélia</i>, représentait Musset. M. Cabanès (<i>Revue hebdomadaire</i> +du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent des deux +«envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle, +invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis +entre les mains une lettre où Musset se plaignait amèrement +à George Sand d'être portraituré dans <i>Lélia</i>. Cette lettre ne +saurait avoir le sens qu'on lui prête. George Sand connaissait +l'oeuvre du poète: elle lui emprunta une épigraphe, +une strophe de <i>Namouna</i> (décembre 1832), placée en tête du +deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son +caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières +lettres, en 1835, Musset lui écrira: «Ta <i>Lélia</i> n'est point un rêve; +tu ne t'es trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux +du lac, ton Sténio; il est à tes côtés, il assiste à toutes tes +douleurs... Ah! oui, c'est moi! moi! tu m'as pressenti...»</p> + +<p>Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois +au poète <i>l'Inno ebrioso</i>, le chant d'orgie de Sténio, dans <i>Lélia</i>. +Ainsi M. Derome critiquant (<i>le Livre</i> du 10 mai 1883) l'excellente +<i>Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset</i> de +M. Maurice Clouard, ne met pas en doute la paternité de ces +vers.—Je ne saurais en désigner l'auteur. Mais si ces neuf +strophes tumultueuses ne sont pas de George Sand elle-même, +on ne peut du moins que les juger indignes du grand poète +qui écrivait, dans le même temps, <i>Rolla</i>. +son dandysme. Paul de Musset, dans une scène +de <i>Lui et Elle</i>, nous les a représentés, sous les +masques transparents de <i>Caliban</i> et <i>Diogène,</i> +tenus à distance, sinon tout à fait éloignés, +par le nouveau maître de céans.</p> + +<p>Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le +plaisir de montrer jusqu'où allaient leurs immunités et +privilèges. Le premier eut soin de tutoyer son amie et +s'assit, comme elle, à la turque; le second se coucha de +son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise +tenue de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était +aussitôt relevée de son coussin et assise dans un fauteuil.</p> + +<p>Falconey<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a> ne fit point semblant de remarquer les postures +malséantes des deux rustres, et déploya ses manières +de gentilhomme en affectant une courtoisie respectueuse, +dont Olympe le remercia du regard. Diogène +s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries +blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, +sur leurs airs d'autrefois, leurs idées surannées +et leur politique rétrospective. Edouard, nourri +dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se +croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis +des talents et de la réputation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Edouard de Falconey</i>, compositeur de musique: Alfred +de Musset. Voici les autres pseudonymes de <i>Lui et Elle: +Olympe de B...</i>, compositeur de musique: George Sand; +<i>Jean Cazeau</i>: Jules Sandeau; <i>Pierre</i>: Paul de Musset; +<i>Hercule,</i> troisième familier d'Olympe: Laurens; <i>l'éditeur:</i> Buloz; +<i>le docteur Palmeriello</i>: le docteur Pagello; <i>Ilans Flocken</i>: Franz +Liszt; <i>Edmond Verdier</i>: Alfred Tallet.—C'est à tort que plusieurs +(notamment Ad. Racot, article cité, <i>le Livre</i>, n° du +10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de <i>Caliban,</i> +Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers, +de G. Sand quand intervint Musset.</blockquote> + +<p>—Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme +une classe considérable de la société de Paris, et ce +n'est pas la moins aimable. Je tiens à honneur d'y être +admis et je vous demande grâce pour elle. Si vous ne +la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle +l'est avec ses principes et ses traditions.</p> + +<p>Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, +de brave et d'honorable. Quand on la regarde de près, +on peut s'étonner de voir tout ce qu'un bon naturel, +une probité sévère, un honneur sans tache peuvent +encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous +vivons. Je rencontre souvent dans cette compagnie des +gens que j'ai reconnus pour avoir un coeur ferme, une +âme noble et généreuse, et je ne saurais dire ce qui leur +manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup +de politesse...</p> + +<p>—Et une tenue décente, ajouta Olympe.</p> + +<p>—Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda +Diogène.</p> + +<p>—Pour vous-même, et à vous-même.</p> + +<p>—Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas +assez bien élevé pour votre salon. Vous voulez faire +maison neuve et balayer les anciens amis. Contentez +votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je +demeure: écrivez-moi.</p> + +<p>—Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous +reviendrez bien sans qu'on vous rappelle<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Paul de Musset, <i>Lui et Elle</i>, ch. V, p. 51. Petit in-12, +Paris, Lemerre.</blockquote> + +<p>Gustave Planche était une vieille connaissance +de Musset. En dehors de toutes questions +littéraires, leur antipathie réciproque datait +des suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille +Devéria. Ce bal était resté fameux. Musset y +portait un ravissant costume de page Charles VI, +sous lequel l'avait portraituré le peintre lui-même. +Son ami Paul Foucher était en archer +de la même époque,—accoutrement sous lequel +Alfred l'avait croqué dans maintes caricatures<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>. +On vantait déjà les succès d'élégance +et de charme du poète de <i>Don Paez</i> et de <i>Mardoche</i>. +Gustave Planche n'était point sans envie, +sous l'apparente équité de son âme. Sa +naissance modeste ne lui donnait pas droit encore +aux mêmes fréquentations que la plupart +des Romantiques, dans un monde dont plus +tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de +cette éternelle caste des plébéiens parvenus +dans les lettres: leurs débuts pénibles étalent +un orgueil dévoré de rancunes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours +dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec +Mme Mélanie Waldor, un bas-bleu assez ridicule, le poète +s'était permis de célébrer cette danse inoubliable dans une +petite pièce dont l'impertinence fit scandale: <i>A une Muse</i> ou +<i>Une Valseuse dans le cénacle romantique,</i> six strophes signées +«Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu l'autographe +de Musset lui-même. Voir la <i>Gazette anecdotique</i> des 15 septembre +et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront +une idée:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quand Mme W... à P... F... s'accroche,</p> +<p> Montrant le tartre de ses dents,</p> +<p>Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche</p> +<p> S'incruste à ses muscles ardents...</p> + </div> </div> + +<p>—Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse +d'Alexandre Dumas, serait l'inspiratrice d'<i>Antony.</i> (Cf. +Ch. GLINEL, <i>le Livre</i> du 10 oct. 1886.)</p></blockquote> + +<p>Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux +jeunes filles, Mlles Champollion et Hermine +Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred +de Musset semblait préférer l'une et l'autre. +Il les revit plusieurs hivers dans le même salon. +Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait +Alfred de Musset. Mais il ne dansait +pas. «Il s'avisa de dire un soir que, du coin +où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable +déposer un baiser furtif sur l'épaule +d'une de ses valseuses. On en chuchota aussitôt. +La jeune fille reçut l'ordre de refuser les +invitations de son danseur habituel. Aux +regards mélancoliques de la victime, Alfred +comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, +et, comme il n'avait rien à se reprocher, +il demanda des explications avec tant d'insistance +qu'on ne put les lui refuser. On remonta +jusqu'à la source du méchant propos. Planche +essaya de nier; mais, au pied du mur, il fut +obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation +du père se tourna contre lui. A la sortie du bal, +ce père irrité guetta le calomniateur et lui +donna de sa canne sur le dos<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie d'Alfred de Musset</i>, p. 80. +Petit in-12, Paris, Lemerre.</blockquote> + +<p>L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. +La mésaventure de Planche excita les quolibets. +Mme Lardin de Musset, m'évoquant les +souvenirs de son enfance,—elle était de beaucoup +plus jeune que ses frères,—me rapporte +une plaisanterie qui fit le tour de Paris: +«Quand le feu de Planche s'éteint, disait-on, il +ne demande plus: «Donnez-moi du bois», +mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que +c'est à Mlle Hermine Dubois qu'Alfred de Musset +adressa ses parfaites strophes: <i>A Pépa</i>, un des +plus purs joyaux de son oeuvre.</p> + +<p>L'inimitié de Planche pour Musset devait +s'accroître avec la renommée du poète. Il +jugea ses livres selon la bienveillance qu'on +peut penser. L'amitié de George Sand pour ce +nouveau venu de la gloire porta le dernier coup +à son âme jalouse. Un refroidissement entre +elle et Planche est sensible dès le milieu de +juillet 1833. L'exécution du pauvre <i>Diogène,</i> +que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement +précédé l'installation du poète +au quai Malaquais. Sans se brouiller pour +cela avec Planche, George Sand le maintint +dans des rapports plus réservés. Il ne devait lire +<i>Lélia</i> qu'un mois après Musset, huit jours après +l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne +l'envoi autographe de l'auteur: «<i>A Gustave +Planche, son véritable ami</i>, GEORGE SAND, +15 août 1833<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.» Mais cette sympathie ne lui suffisait +pas. Un dépit violent couvait, dans son +âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie +par une action d'éclat.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique +de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.</blockquote> + +<p>Les attaques commençaient à pleuvoir sur +<i>Lélia</i>. L'<i>Europe littéraire</i> se signala particulièrement +dans ce sens. Cette publication toute récente +publia coup sur coup deux articles signés +Capo de Feuillide, où George Sand était violemment +prise à partie<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>. «Je suis très insultée, +comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à +Sainte-Beuve, et j'y suis fort indifférente, mais +je ne suis pas indifférente à l'empressement et +au zèle avec lesquels mes amis prennent ma +défense. On m'a dit de votre part que vous +vouliez répondre à <i>l'Europe littéraire</i> dans la +<i>Revue des Deux Mondes</i> et dans le <i>National.</i> +Faites-le donc, puisque votre coeur vous le conseille +<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.» La même lettre est toute consacrée à +ses rapports nouveaux avec Alfred de Musset +et à son attitude vis-a-vis de Planche. Elle a pris +le parti de l'éloigner non sans lui promettre +une éternelle estime. Mais Planche ne s'est point +résigné; il ne désespère pas de reconquérir un +coeur dont le désir l'obsède,—fort de l'amitié +qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement +reconnue, en le congédiant à demi. Il a réfuté +le premier article par une réponse «à +la critique entêtée», dans la <i>Revue des Deux +Mondes</i> du 15 août; il réplique à la seconde +attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins +à Capo de Feuillide. On n'en reçut pas la +nouvelle au quai Malaquais sans un certain +agacement. Le petit clan de la <i>Revue des Deux +Mondes</i> en fut tout remué. Planche prit pour +témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de Feuillide, +MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se +battit au pistolet; mais la rencontre n'eut d'autre +résultat que de déplaire singulièrement à +George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent +de l'incident pour s'étonner des droits que +croyait avoir Gustave Planche à la défense de +l'auteur attaqué<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>. Une <i>Complainte</i> badine, assez +spirituelle, en vingt-quatre strophes de six vers, +relatant les épisodes de ce duel, et qui circula +parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>. +Un beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, +daté de ce mois d'août 1833, nous renseigne sur +la noble indifférence où insultes, commentaires +et polémique laissaient l'auteur de <i>Lélia</i>, +alors dans la sérénité de son amour:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> <i>L'Europe littéraire</i>, numéros du 9 août (la Vie +littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique +sur <i>Lélia</i>). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à <i>l'Europe +littéraire</i> au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Lettre du 25 août 1833. <i>Revue de Paris</i>, numéro du +15 novembre 1896, p. 288.—L'article de Sainte-Beuve ne parut +au <i>National</i> que le 29 septembre 1833.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Dans une revue littéraire, <i>le Petit Poucet</i>, du 1er septembre +1833, se trouve une amusante <i>impression</i> de l'événement, dont +nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause +de <i>Lélia</i>,—roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand +selon les autres,—dont M. Feuillide avait fait la critique +dans son journal. Or, si <i>Lélia</i> est de M. Sand, je ne sais trop +à quel titre M. Planche s'est constitué le <i>bravo</i>, le <i>majo</i> de +cet écrivain. A moins que M. Sand ne soit impotent ou +cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est incompréhensible. +Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de douter +en lisant <i>Lélia</i>, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette +femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise +par une démarche beaucoup moins chevaleresque +qu'inconséquente et irréfléchie.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> <i>Complainte historique et véritable sur le fameux duel +qui a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus +dans Paris, à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup +parlé de différentes manières</i>, etc. Publiée dans <i>Cosmopolis</i> +du 1er mai 1896, par M. le V. de Spoëlberch de Lovenjoul, +qui l'accompagne de cette note: «Après l'avoir d'abord +attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de Brizeux, +le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand +l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»</blockquote> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Telle de l'<i>Angélus,</i> la cloche matinale</p> +<p>Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,</p> +<p>Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,</p> +<p>O George, a fait pousser de hideux aboiements.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,</p> +<p>Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;</p> +<p>Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale</p> +<p>Qui soulève les mers, fait baver les serpents.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tu n'as pas répondu, même par un sourire,</p> +<p>A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus</p> +<p>Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,</p> +<p>Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté</p> +<p>Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> <i>A George Sand</i>, sonnet trouvé dans les cartons de +Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la <i>Revue +moderne</i> de juin 1865.</blockquote> + +<p>Bien assurée maintenant de son amour et +de son bonheur, George Sand n'hésitait plus à +s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le +25 août:</p> + +<p>...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, +d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est +un attachement senti... Il ne m'appartient pas de promettre +à cette affection une durée qui vous la fasse +paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes +susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, une +autre fois pendant trois<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, et maintenant je ne sais pas +ce dont je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé +mon cerveau, mais mon coeur n'a pas été aussi +usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce +que je le sens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute platonique, +comme en témoigne, parait-il, un journal intime de +G. Sand que possède M. de Lovenjoul.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.</blockquote> + +<p>Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il +m'a repoussée, j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin +d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une +loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour +de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque +chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais +rencontrer nulle part et surtout là. Je l'ai niée, cette +affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et +puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir +fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, +et l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi +sans aucune des douleurs que je croyais accepter.</p> + +<p>Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien +en moi des heures de tristesse et de vague souffrance: +cela est en moi et vient de moi... Je suis dans les conditions +les plus vraies de régénération et de consolation. +Ne m'en dissuadez pas<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 novembre 1896, p. 288.</blockquote> + +<p>«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de +ceux-là qu'il faut parler,» a écrit Musset, évoquant, +dans la <i>Confession d'un Enfant du Siècle</i>, +cette période fortunée de son amour<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>. La vie chez +George Sand était joyeuse. A côté de ses dessins +humoristiques, le poète nous a laissé un croquis +plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> <i>Confession</i>, 3° et 4° parties.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>George est dans sa chambrette</p> +<p>Entre deux pots de fleurs,</p> +<p>Fumant sa cigarette,</p> +<p>Les yeux baignés de pleurs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Buloz assis par terre,</p> +<p>Lui fait de doux serments;</p> +<p>Solange par derrière</p> +<p>Gribouille ses romans<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Planté comme une borne,</p> +<p>Boucoiran tout mouillé</p> +<p>Contemple d'un oeil morne</p> +<p>Musset tout débraillé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans le plus grand silence,</p> +<p>Paul<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, se versant du thé,</p> +<p>Écoule l'éloquence</p> +<p>De Ménard tout crotté.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Planche saoul de la veille</p> +<p>Est assis dans un coin</p> +<p>Et se cure l'oreille</p> +<p>Avec le plus grand soin<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa +mère.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> Paul de Musset.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard (<i>Revue +de Paris</i> du 15 août 1896).</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La mère Lacouture<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a></p> +<p>Accroupie au foyer</p> +<p>Renverse la friture</p> +<p>Et casse un saladier;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De colère pieuse</p> +<p>Guéroult<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a> tout palpitant,</p> +<p>Se plaint d'une dent creuse</p> +<p>Et des vices du temps.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pâle et mélancolique,</p> +<p>D'un air mystérieux,</p> +<p>Papet<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>, pris de colique,</p> +<p>Demande où sont les lieux...</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> La cuisinière de George Sand.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste et +politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école +saint-simonienne.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.</blockquote> + +<p>Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements +de la société de ce couple génial, +vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain +de la publication de <i>Lélia</i> et de <i>Rolla</i><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, donnait +dans son intimité des soirées de déguisement, +pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles. Tel +ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre +Pierrot des Funambules, déguisé en diplomate +anglais, mystifia parfaitement le philosophe +Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, +travesti en servante cauchoise, versa, comme +par maladresse, une carafe d'eau<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> <i>Rolla</i> parut dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 août +1833.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> <i>Biographie</i>, pp. ll5-120.</blockquote> + +<p>C'est sans doute à cet heureux mois de septembre +qu'il faut rapporter ce sonnet du poète +à sa bien-aimée:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,</p> +<p>Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;</p> +<p>Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,</p> +<p>Je vous ai trop connus pour être de vos gens.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène</p> +<p>Je garde contre vous ni colère ni haine,</p> +<p>Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.</p> +<p>Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,</p> +<p>Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,</p> +<p>Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;</p> +<p>Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,</p> +<p>En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.»</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées +aux pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, +mais ne figurent pas dans les oeuvres du poète.</blockquote> + +<p>George fut quelques jours souffrante; Alfred +la soigna tendrement. Ce qui avait été le plus +malade en elle, son coeur, «n'était plus en +danger de désespoir et de mort». Elle l'écrivait, +le 21 septembre, à son confesseur ordinaire:</p> + +<p>«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque +jour je m'attache davantage à <i>lui</i>; chaque jour je vois +s'effacer enfin les petites choses qui me faisaient souffrir; +chaque jour je vois mieux briller les belles +choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout +ce qu'il est, il est <i>bon enfant</i>, et son intimité m'est aussi +douce que sa préférence m'a été précieuse.... Après +tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Portraits contemporains</i>, p.516.</blockquote> + +<p>Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité +de son nouvel amour. Que devait penser +Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant +de la même femme la lettre pourtant réfléchie +où, dans son perpétuel besoin de justification, +elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà +mort quand <i>elle</i> l'avait connu! Il avait retrouvé +avec elle un souffle, une convulsion +dernière<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>!...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Publiée par M. de Lovenjoul, <i>Cosmopolis</i>, numéro de +juin 1896.</blockquote> + +<p>Que devait-il penser, sinon que la femme est +impitoyable du moment qu'elle n'aime plus....</p> + +<p>La liaison d'Alfred de Musset était maintenant +connue de tous. Installé à peu près complètement +chez George Sand depuis les premiers +jours d'août, il y devait rester jusqu'en +décembre. Sa mère s'était aperçue de ce changement +dans sa vie: il ne faisait plus chez elle +que de rares apparitions<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>. Mais elle l'acceptait, +en mère indulgente et faible, qui se savait +adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; +son père était mort depuis dix-huit mois; sa +jeune renommée autorisait cette indépendance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Mme de Musset occupait avec ses enfants—Paul, l'aîné, +Alfred et leur soeur Hermine,—59, rue de Grenelle, une +habitation entre cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, +la célèbre fontaine de Bouchardon.</blockquote> + +<p>Vers la fin de septembre, nos amoureux +sentirent le besoin d'aller cacher leur bonheur +dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent +à Franchard où il passèrent une quinzaine. +«Laurent fut admirable, d'enthousiasme +de reconnaissance et de foi, dans les premiers +jours de cette union, a écrit l'auteur <i>d'Elle et +Lui.</i> Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il +avait des élans religieux, il bénissait sa chère +maîtresse de lui avoir fait connaître enfin +l'amour vrai, chaste et noble qu'il avait tant +rêvé....» Paul de Musset insiste également +dans <i>Lui et Elle</i> sur la prospérité de cette lune +de miel. George Sand était alors, pour son +amant, adorable de charme jeune et de tendresse. +Le souvenir de ces journées heureuses +hanta souvent, plus tard, les heures tristes de +Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...»</p> + +<p>Celle-ci, retraçant cette existence radieuse +dans la forêt, assombrit tout à coup le tableau +par l'exposé de querelles légères qui +devaient, dit-elle, empoisonner leur naissant +amour. D'une espèce d'hallucination qu'eut +Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit +<i>son double</i>, mais vieilli et repoussant comme +un spectre de malheur, elle conclut à un déséquilibre +profond du poète, le rendant incapable +«de goûter la vie douce et réglée qu'elle +voulait lui donner». Musset racontait lui-même +cette vision singulière<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>; mais rien n'autorise +à croire que leurs joies furent dès lors +traversées de soucis et de craintes. Les caricatures +du poète, datées de ces heureux jours +d'automne, étaient toutes plaisantes. L'une +d'elles représente George Sand à cheval, vue +de dos, et à droite la croupe du cheval de son +ami de qui le chapeau s'envole,—avec cette +légende: «Admirable sang-froid du cheval +nommé <i>Gerdès</i>, à la vue d'un danger imprévu.—Scène +des montagnes où l'on voit la qualité +de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> Peut-être y fait-il allusion dans la <i>Nuit de Décembre</i>.</blockquote> + +<p>Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement +paisibles. Ces deux mois n'ont donc +pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner +littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel +étaient exclus Planche, Boucoiran et Laurens +(«Don Stentor» ou «Hercule», dans <i>Lui et +Elle<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a></i>»), ce qui causa grande rumeur parmi les +habitués. Ils avaient renouvelé le personnel du +salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un +que l'autre. Dans les soirées intimes du quai +Malaquais, on trouvait Alfred dessinant, George +fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant +Toujours.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre Bonaventure +Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui +rapporta de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec +Chopin, des <i>Souvenirs d'un voyage d'art.</i> On n'a rien écrit des +relations de George Sand avec Laurens, tôt disparu de son +orbite, que Paul de Musset représente pourtant comme le +dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui <i>et +Elle,</i> p. 19).</blockquote> + +<p>Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre +qu'ils ont une réelle valeur d'art, constituent +un document iconographique et littéraire +précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe +Brisson, qui a eu la bonne fortune de voir +récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de +Lovenjoul, les albums de la société du quai +Malaquais (1833-1834), contenant portraits et +charges des habitués de la «mansarde» de George +Sand, en a donné une intéressante description, +dans un récit de sa visite à l'érudit bibliophile +belge. Passons-lui un moment la parole<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>:</p> + +<p>«Les révélations qui viennent de se produire, la publication +des lettres de G. Sand prêtent un grand intérêt +à ces pages crayonnées; on pénètre, en les parcourant, +dans l'existence même des deux amants; il semble +qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin, +rieur, nerveux à l'excès; George Sand, protectrice +et maternelle. Sur le premier feuillet, Musset a griffonné +des lignes qui s'entre-croisent dans un désordre +pittoresque et que je transcris exactement:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6"><i>Le public est prié de ne pas se méprendre</i></p> +<p class="i6"> CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND</p> +<p> <i>le réceptacle informe de ses aberrations mentales</i></p> +<p class="i12"> <i>et autres</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> <i>Je soussigné, Mussaillon</i> Ier,</p> +<p><i>déclare que mon album n'est pas si cochonné</i> (sic) <i>que ça</i>.</p> +<p class="i10"> <i>Celui qui a inscrit mon nom</i></p> +<p class="i4"><i>sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est</i></p> +<p class="i6"><i>vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>MUSSAILLON Ier.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul</i>, +dans le <i>Temps</i> du 4 novembre 1896.—Faisons remarquer +à M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album +de Venise», lequel appartient à Mme Lardinde Musset.</blockquote> + +<p>«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de +la main du poète et représentant pour la plupart son +amie, couchée, debout, fumant la pipe, accoudée sur un +balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à l'orientale. +Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute, +très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche +sensuelle, l'oeil impérieux<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>. Musset se divertit aussi +à croquer les amis absents: la moue dédaigneuse de +Mérimée, avec cette légende: <i>Curvajal renfonçant une +expansion;</i> la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, +et au-dessous: <i>Le bedeau du temple de Guide +canonisant une demoiselle infortunée</i>. Il se met lui-même +en scène, les cheveux au vent, la redingote pincée à la +taille, les chevilles serrées dans un pantalon à la hussarde, +et il inscrit dans un coin: <i>Don Juan allant +emprunter dix sous pour payer son idéale</i> (sic) <i>et enfoncer +Byron.</i> Voici plus loin une sorte de rébus: un oeil, une +bouche, une mèche de cheveux, une verrue surmontée +d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits distinctifs +de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication +fournie par Musset: <i>Fragments de la Revue trouvés dans +une caisse vide</i>. Enfin, voici des types de fantaisie, qui +rappellent par leurs dénominations grotesques le tabellion +du <i>Chandelier</i> et le futur baron d'<i>On ne badine plus +avec l'amour </i>... <a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>. Je copie: «Le chevalier <i>Colombat du +Roseau Vert</i> et l'abbé <i>Potiron de Vent du soir</i> devisent +en humant une prise de tabac; le baron <i>Prétextât de +Clair de lune</i> rêve en songeant à sa belle; le marquis +<i>Gérondif de Pimprenelle</i> erre dans ses jardins. Ces croquis +témoignent d'une verve charmante et d'une imagination +quasi puérile... Musset devait être extrêmement +gai, quand il n'était pas tourmenté par la débauche +ou la maladie. Il était infiniment plus jeune de caractère +que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et +le dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait +peut-être le tort de prendre trop au sérieux...».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à +l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,—caricatures +pour la plupart datées de 1834,—ceux d'Alexandre +Dumas, «Antony-Louverture charpentant un viol»; de +Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et, trois charges +de Paul Foucher.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> Ces derniers dessins,—à la plume, très soignés, serrés comme +des illustrations du xviii° siècle—sont encore de l'automne 1833.</blockquote> + +<p>Mais bientôt cette vie leur sembla monotone; +le monde jasait trop ouvertement de leur intimité, +et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce +projet caressé à deux ne tarda pas à devenir +une idée fixe.</p> + +<p>Alfred de Musset sentait bien que son départ pour +l'Italie n'était qu'à moitié résolu tant qu'il n'avait pas +obtenu le consentement de sa mère. Un matin,—nous +venions de déjeuner en famille,—il paraissait préoccupé. +Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins +agité que lui. En sortant de table, je le vis se promener +de long en large, d'un air d'hésitation. Enfin il prit son +grand courage, et, avec bien des précautions, il nous fit +part officiellement de ses projets, en ajoutant qu'ils +restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa +demande fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable +malheur. «Jamais, lui répondit sa mère, je ne donnerai +mon consentement à un voyage que je regarde comme +une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition +sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre +mon gré et sans ma permission.»</p> + +<blockquote><p> +Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance +en expliquant dans quelles conditions ce voyage devait +se faire; mais lorsqu'il vit que son insistance ne servait +qu'à provoquer l'éruption des larmes, il changea tout à +coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de ses +projets.—«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai +point; s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne +sera pas toi.»</p> + +<p>Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs +de départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre +mère était seule avec sa fille au coin du feu, lorsqu'on +vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une +voiture de place, et demandait instamment à lui parler. +Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame +inconnue se nomma; elle supplia cette mère désolée de +lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une +affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant +pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa +toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, +puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un +moment d'émotion, le consentement fut arraché, et, +quoi qu'en eût dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura.</p> + +<p>Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les +voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au +milieu de circonstances de mauvais augure<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie</i>, p. 121.</blockquote> + +<p>Ces circonstances de mauvais <i>augure</i>, Paul +de Musset les raconte dans <i>Lui et Elle</i>: ce +n'était rien moins que le fait du treizième rang +occupé dans la cour des Messageries par la voiture +de Lyon qui emmenait George et Alfred, +le heurt violent d'une borne par une des +roues, en passant sous la porte cochère, et le +renversement d'un porteur d'eau en traversant +le faubourg Saint-Germain... Mais le poète +n'était pas superstitieux, et l'<i>oisillon</i> riait de +tout son coeur.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent +à Avignon par le Rhône. Sur le +bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait +son consulat de Civita-Vecchia. Ce +compagnon inattendu les divertit quelques +jours par son esprit mordant et ses blagues +de célibataire sans préjugés. George Sand, +dans l'<i>Histoire de ma vie</i>, insiste sur l'impression +à la fois agréable et pénible qu'il lui +laissa. Causeur pénétrant et sans charme, +observateur profond, il se moqua surtout de +ses illusions sur l'Italie. Leur descente du +Rhône eut d'amusantes péripéties. «Nous soupâmes +avec quelques autres voyageurs de choix, +écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, +le pilote du bateau à vapeur n'osant +franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il +(Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa +raisonnablement, et, dansant autour de la table +avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque +peu grotesque et pas joli du tout<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>.» Deux dessins +de Musset, dans l'album du voyage à Venise, +présentent la charge de Stendhal, d'abord de +profil, énorme et grave sous sa redingote opulente, +puis gracieux avec ses bottes fourrées et +son manteau à triple collet, dansant devant une +servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua +ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries +sur un Christ de la cathédrale. Ils se +séparèrent à Marseille<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, cinquième partie, chap. III.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle +a trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et +20 décembre 1833. (<i>Correspondance</i>, I.)</blockquote> + +<p>Musset et son amie s'arrêtèrent quelques +jours à Gênes. Elle y eut un accès de fièvre. Une +lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé +des galeries de tableaux et des jardins +de cette ville. C'est durant ce séjour de Gênes, +à en croire Paul de Musset, que leur serait +malheureusement apparu le contraste de leurs +natures et de leurs éducations, dans la compagnie +de deux jeunes Italiens connus sur +le bateau qui les avait amenés de Marseille.</p> + +<p>George Sand elle-même, dans <i>Elle et Lui</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, place +à Gênes leurs premiers malentendus. Mais son +roman est peu précis, quant à la succession +des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle +reproche ici à Laurent devant Thérèse malade, +doit se rapporter aux premiers jours de +Venise<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> <i>Lui et Elle</i>, 83 et sq.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>Elle et Lui</i>, 121 et sq.</blockquote> + +<p>De Gênes, tous deux se rendirent par mer à +Livourne. Une caricature d'Alfred les représente, +sur le bateau, en costume de voyageurs, +<i>Elle</i>, appuyée au bastingage, la cigarette aux +lèvres, <i>Lui</i>, en proie au mal de mer, avec +cette légende: <i>Homo sum et nihil humani +a me alienum puto</i>.</p> + +<p>George Sand raconte qu'en proie aux frissons +et défaillances de la fièvre, elle visita Pise +et le Campo Santo, dans une grande apathie; +que presque indifférents à la suite de leur +voyage, ils jouèrent à pile ou face Rome ou +Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>. +Leur séjour à Florence fut de courte +durée, George Sand toujours malade, et Musset +préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à +tirer des chroniques locales. Ce drame est devenu +<i>Lorenzaccio</i>. Ils traversèrent seulement Ferrare +et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, +à Venise.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, cinquième partie, chap. III.</blockquote> + +<p>On a retrouvé récemment une saisissante +page de George Sand, racontant leur entrée à +Venise. C'est le premier chapitre d'un roman +qu'elle n'a pas écrit; mais l'identité parfaite +des personnages avec elle et son compagnon +en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le +voici<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> Publié par M. de Lovenjoul. <i>Cosmopolis</i> de mai 1896.</blockquote> + +<blockquote><p> +Il était dix heures du soir lorsque le misérable <i>legno</i> +qui nous cahotait depuis le matin sur la route sèche et +glacée s'arrêta à Mestre. C'était une nuit de janvier +sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans l'obscurité. +Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. Le +chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions +pas un mot de vénitien. La fièvre me jetait dans une +apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni l'onde, +ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson, +et je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement +quelque chose d'horriblement triste. Cette +gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait +à un cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le +flot. Le temps était calme et il ne me semblait pas que +nous allassions vite, bien que trois hommes noirs nous +fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre eux une conversation +suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu. +Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse +de l'archipel vénitien où, au moindre coup de +vent, des courants terribles se précipitent avec furie. Il +faisait si noir que nous ne savions pas si nous étions en +pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations. +J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces +ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait +point à moi une affection puissante, dans cette arrivée +chez un peuple dont nous ne connaissions pas un seul +individu et dont nous n'entendions pas même la langue, +dans le froid de l'atmosphère dont l'abattement de la +fièvre ne me laissait plus la force de chercher à me préserver, +il y avait de quoi contrister une âme plus forte +que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout +propos m'a donné un fond d'insouciance plus efficace +que toutes les philosophies. Qui m'eût prédit que cette +Venise, où je croyais passer en voyageur, sans lui rien +donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon +quelques impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, +de mon être, de mes passions, de mon présent, de mon +avenir, de mon coeur, de mes idées, et me ballotter +comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur +ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible +jouet, avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise +allait me séparer violemment de mon idole, et me garder +avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises +avec le désespoir, la joie, l'amour et la misère?</p> + +<p>Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer; +je lui aurais répondu par mon argument philosophique: +Tout se peut! Donc, tout ce qui peut arriver peut aussi +ne pas arriver, et tout ce qui peut arriver peut être +supporté, car tout ce qui peut être supporté peut aussi +ne pas arriver.</p> + +<p>Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des +coulisses qui servent de double persiennes aux gondoles, +et regardant à travers la glace, s'écria:—Venise!</p> + +<p>Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce +cadre étroit! Nous descendions légèrement le superbe +canal de la Giudecca; le temps s'était éclairci, les lumières +de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais +qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité +reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, +la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme +des sculptures élégantes et des masses splendides. Peu +à peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur l'horizon +au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commença +d'éclairer les trésors d'architecture variée qui +font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.</p> + +<p>Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le +courant de la Giudecca, nous vîmes passer successivement +sur la région lumineuse de l'horizon la silhouette +de ces monuments d'une beauté sublime, d'une grandeur +ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente +du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles +chrétiens soutenus par mille colonnettes élancées; +surmontées d'aiguilles légères; les coupoles arrondies +de Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albâtre +quand la lune les éclaire; la vieille Tour de l'Horloge +avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières +des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, +géant isolé, au pied duquel, par antithèse, un +mignon portique de marbres précieux rappelle en petit +notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel; enfin, +les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux +colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. +Ce tableau ainsi éclairé nous rappelait tellement les +compositions capricieuses de Turner qu'il nous sembla +encore une fois voir Venise en peinture, dans notre mémoire, +ou dans notre imagination.</p> + +<p>—Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela +est beau comme le plus beau rêve. Voilà Venise comme +je la connaissais, comme je la voulais, comme je l'avais +vue quand je la chantais dans mes vers. Et cette lune +qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa +poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent +en frais pour notre réception? Quelle magnifique entrée! +Ne sommes-nous pas bénis? Allons, voilà un heureux +présage. Je sens que la Muse me parlera ici. Je vais enfin +retrouver l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir +mettre la main dessus!</p> + +<p>Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas... +</p></blockquote> + +<p>Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant +à se sentir à Venise. La somptueuse inconsolée, +l'éternelle impératrice des lagunes, cité +dolente de ses rêveries, Venise, Venise la +Rouge de ses premiers chants romantiques, lui +épargna la déception qu'il avait redoutée.</p> + +<p>Il s'installa avec son amie sur le quai des +Esclavons, dans un vieux palais transformé en +<i>albergo</i>, à l'entrée du Grand Canal, devant la +<i>Salute</i>, près de la glorieuse place Saint-Marc. +C'était l'hôtel Danieli ou <i>Albergo Reale</i> dont +le dernier occupant avait été un comte Nani-Mocenigo<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Ancien palais Bernado-Nani.—Mme Louise Colet raconte +longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches +de l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli: +deux chambres, sur une ruelle, aboutissant à un grand salon +tendu de soie bleu foncé qui regardait la <i>Riva dei Schiavoni.</i> +Balzac aurait occupé le même logement en 1835.—Cf. L. COLET, +<i>l'Italie des Italiens</i>, t. I, p. 249. In-18, Paris, +Dentu, 1862.</blockquote> + +<p>Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se +rattachait au séjour de Byron. «Jadis lord +Byron avait habité un palais sur le Grand +Canal—«<i>Aveva tutto il palazzo, lord Byron</i>», +leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète anglais +est demeuré si vivace chez Alfred de +Musset que, huit ans plus tard, on le retrouve +dans son <i>Histoire d'un merle blanc</i>: «J'irai à +Venise et je louerai sur les bords du Grand +Canal, au milieu de cette cité féerique, le +grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres +dix sous par jour; là je m'inspirerai de tous les +les souvenirs que l'auteur de <i>Lara</i> doit y avoir +laissés<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> MAURICE CLOUARD, <i>Alfred de Musset et George Sand +(Revue de Paris</i> du 15 août 1896).</blockquote> + +<p>Le charme dolent de Venise, la séduction +nostalgique de la dernière capitale du Rêve, +enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une +fois goûté. C'était le dernier voeu de Théophile +Gautier d'endormir ses jours dans un vieux palais +de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé +pour Robert Browning et Richard Wagner.</p> + +<p>George Sand, toujours languissante de sa +fièvre de Gênes, s'était cependant mise au travail. +A peine installée, elle abordait la tâche +qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus +tôt possible un roman à Buloz. Aucune autre +occupation, aucun plaisir ne devaient l'en distraire. +Il fallait gagner sa vie pour pouvoir +jouir de Venise. Et sans doute, elle pressait +son compagnon de l'imiter<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>. Musset regardait, +écoutait, admirait, parcourait la ville en tous +sens, prenant des notes, flânant surtout, vivant +la vie vénitienne. Bientôt son amie dut +garder la chambre, décidément influencée par +la <i>malaria</i>. Tout en continuant ses promenades, +manqua-t-il d'égards envers cette compagne +souffrante, plus âgée que lui de six ans et +surtout occupée de ses productions littéraires? +Nous l'examinerons plus loin. Voici que Musset +va tomber lui-même gravement malade. Ceci +va jeter entre eux un troisième personnage, +leur médecin, le docteur Pietro Pagello. +Sans l'exceptionnelle qualité de ses deux +partenaires, il serait malaisé de le mettre en +scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais +l'universelle rumeur qui a divulgué depuis +deux mois l'histoire des Amants de Venise, a +fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant +que ce qui est essentiel au récit de ce +roman d'amour. Né en 1807, à Castelfranco-Veneto, +il a passé sa vie à Venise d'abord, puis +à Bellune comme médecin principal de l'hôpital +civil. Il y demeure, entouré d'une nombreuse +famille et fort estimé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> Dans son roman de <i>Lui</i>, curieux à plus d'un titre (1860), +Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables +du poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et +leurs amants, durant la réclusion volontaire de G. Sand a +l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse peut-être s'y trop fier +pour les détails, cette partie de son livre laisse une impression +de vraisemblance qu'il fallait signaler. <i>(Lui,</i> pp. 161-248, +in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le récit du +poète lui-même,—qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.</blockquote> + +<p>Habile et intelligent dans sa profession, avec +de vrais dons de poète, il était d'une franche +beauté, forte et plantureuse, quand il connut +G. Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par +Bevilacqua en témoigne. Sans insister sur son +caractère moral, disons du moins que le Smith +de la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> nous paraît +être de tous ses portraits romanesques le +plus proche de la vérité.</p> + +<p>Quoique cette aventure, après soixante-deux +ans, ne relève plus guère que de l'histoire littéraire, +on conçoit les répugnances du docteur +Pagello à en entretenir le public<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>. Je n'ai pas +hésité cependant à faire connaître un document +précieux qui devait éclairer singulièrement +cette aventure fameuse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même une +allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé +pour la première fois, en 1881, de ses rapports avec George +Sand et Musset, dans une lettre au <i>Corriere della Sera</i> (traduite +au <i>Figaro</i> du 14 mars 1881). Au cours de la même +année, un rédacteur de l'<i>Illustrazione italiana</i>, qui l'avait +interrogé sur ses aventures de Venise, cita quelques +fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à demi-mot. +Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences +littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs +lecteurs!</blockquote> + +<p>Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto, +l'hôte d'une Italienne du plus noble +esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, +comme je m'enquérais des traces laissées par +G. Sand et Musset à Venise, elle voulut bien +demander à la fille aînée du médecin de Bellune, +laquelle habitait Mogliano, de lui confier +les documents qu'elle possédait. Avec plusieurs +lettres de G. Sand, Mme Antonini nous +communiqua un mémorial autographe de cette +histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,—le +tout inédit, comme le prétendait la famille +de Pagello.</p> + +<p>Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites +en effet; le journal du docteur l'était +moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans +<i>un volume</i> introuvable, et parfaitement inconnu, +où, parmi des essais dramatiques et littéraires +de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé +le mémorial du médecin de Bellune<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. Aux +premières lignes, j'ai reconnu le texte même +du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion +à le faire connaître.... En le traduisant +pour la première fois, je l'ai accompagné d'un +récit synthétique du drame de Venise, d'observations +et de maints détails inédits<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> LUIGIA CODEMO. <i>Racconti, scene, bozetti, produzioni +drammatiche,</i> 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal +de Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo, +figure sous ce titre: <i>Sandiana</i> au premier volume +(pp. 155-188).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>L'histoire véridique des amants de Venise</i>, dans le <i>Gaulois</i> +des 16 et 17 octobre 1896.—<i>La vie de George Sand et du docteur +Pagello à Venise</i> et <i>Sand-Musset-Pagello: le retour en +France,</i> dans l'<i>Echo de Paris</i> des 20 et 21 octobre 1896.</blockquote> + +<p>Le journal intime de Pagello est de peu de +temps postérieur aux événements qu'il évoque.—Écoutons +le docteur raconter comment il +entra en relations avec le couple français de +l'hôtel Danieli.</p> + +<blockquote><p> +Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études +médicales, je commençais à me procurer quelques +clients. Je me promenais un jour sur le quai des +Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et +lettré de goût. En passant sous les fenêtres de l'<i>Albergo +Danieli</i> (ou Hôtel-Royal), je vis à un balcon du +premier étage une jeune femme assise, d'une physionomie +mélancolique, avec les cheveux très noirs et +deux yeux d'une expression décidée et virile. Son +accoutrement avait un je ne sais quoi de singulier. Ses +cheveux étaient enveloppés d'un foulard écarlate, en +manière de petit turban.</p> + +<p>Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée +sur un col blanc comme neige et, avec la désinvolture +d'un soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un +jeune homme blond, assis à ses côtés. Je m'arrêtai à la +regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:</p> + +<p>—Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante +fumeuse... tu la connais peut-être?</p> + +<p>—Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la +connaître. Cette femme-là doit être en dehors du commun +des femmes. Toi qui as beaucoup voyagé, dis-moi +quels sont tes sentiments à son endroit.</p> + +<p>—Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races +et de toutes les couleurs, je ne saurais rien décider de +raisonnable: peut-être Anglaise romanesque ou Polonaise +exilée, elle a l'air d'une personne de haut rang; +elle doit être étrange et fière.</p> + +<p>Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, +où nous nous séparâmes.</p> + +<p>Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois +(lequel était Rebizzo... je ne crois pas commettre +d'indiscrétion en le révélant). Il était à table avec sa +famille. Je me montrai un peu préoccupé; il s'en +aperçut et, se tournant vers sa femme:</p> + +<p>—Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en +ce moment à certaine belle fumeuse....</p> + +<p>—Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, +répondis-je, mais que je puis vous assurer être une +Française pur sang. Je lui ai fait visite il y a une heure, +j'y retournerai; c'est déjà une de mes clientes; elle a +voulu mon adresse.</p> + +<p>—Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.</p> + +<p>—Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli +vint chez moi et je fus introduit dans l'appartement de +la fumeuse qui, assise sur un petit siège, la tête mollement +appuyée sur sa main, me pria de la soulager d'une +forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai une +saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant +elle fut soulagée. En me congédiant, elle me pria de +revenir, si elle ne me faisait rien dire. Le jeune homme +blond, son compagnon inséparable, me reconduisit +avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et +voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un +pressentiment—doux ou amer, je ne sais—me dit: +«Tu reverras cette femme et elle te dominera....»</p> + +<p>Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par +un éclat de rire de mes hôtes, qui me déclarèrent +<i>amoureux</i>.... «—Non, non, répondis-je, pas encore!—Mais +qui est donc cette étrangère? demanda la Bianchina.—Je +ne sais, lui répondis-je.—Mais pourquoi +n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son +nom et sa provenance?—Pourquoi?... Parce que j'ai +comme peur de le savoir.—Ah! ah! il est amoureux +et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....»</p> + +<p>Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels +faisant ma visite à peu près journalière aux Rebizzo, la +signora Bianchina me demandait souvent, avec un malin +sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la dernière +enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette +lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et +son mari assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. +Elle disait ceci<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>: +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un +article anonyme de l'<i>Illustrazione italiana</i> (de Rome) du +1er mai 1881. Sous ce titre: <i>Une lettre inédite de George Sand,</i> +l'auteur l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de +Musset, G. Sand et Pagello à Venise, et d'extraits de lettres +à lui récemment adressées par ce dernier. Nous en donnons +la traduction faite par M. de Lovenjoul, sur le texte photographié +de l'autographe qui appartient à M. Minoret. (<i>Cosmopolis</i> +du 15 avril 1896).</blockquote> + +<blockquote><p> +Mon cher monsieur Païello [Pagello],</p> + +<p>Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous +pourrez, avec un bon médecin, pour conférer ensemble +sur l'état du malade français de l'Hôtel-Royal.</p> + +<p>Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour +sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, +il a la tête excessivement faible, et raisonne souvent +comme un enfant. C'est cependant un homme d'un caractère +énergique et d'une puissante imagination. C'est +un poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du +travail de l'esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu, +l'ont beaucoup fatigué, et ont excité ses nerfs. Pour le +moindre motif, il est agité comme pour une chose d'importance.</p> + +<p>Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, +toute une nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il +voyait comme des fantômes autour de lui, et criait de +peur et d'horreur. A présent, il est toujours inquiet, et, +ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il +fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, +demande son pays, [et] dit qu'il est près de mourir ou +de devenir fou!</p> + +<p>Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la +surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je +crois qu'une saignée pourrait le soulager.</p> + +<p>Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, +et de ne pas vous laisser rebuter par la difficulté +que présente la disposition indocile du malade. C'est la +personne que j'aime le plus au monde, et je suis dans +une grande angoisse de la voir en cet état.</p> + +<p>J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que +peuvent espérer deux étrangers. +Excusez le misérable italien que j'écris.</p> + +<p>G. SAND. +</p></blockquote> + +<p>Ce premier récit n'est pas conforme à la +légende accréditée par Paul de Musset. D'après +celui-ci, Rebizzo, «<i>l'illustrissimo dottore Berizzo,</i> +un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé +d'une perruque jadis noire et roussie par le +temps, dont toute sa personne offrait l'emblème +décrépit», serait le médecin, le premier médecin, +qui aurait introduit Pagello chez Musset.</p> + +<p>Une des caricatures de Musset, dans l'album +de Venise, représente un buste de vieillard +penché, une lancette à la bouche, disant: <i>Non +v'é arteria</i>....</p> + +<p>Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère, +était-il Rebizzo? Je ne le pense pas, quoique +tous les biographes l'aient répété.</p> + +<p>Le récit de Pagello donne déjà un signalement +contraire. Un article du <i>Figaro</i> de 1882, signé +«Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt +Mme Louise Colet, dans son voyage en Italie, +ont appelé ce premier médecin le docteur Santini<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> <i>Figaro</i> du 28 avril 1882.—LOUISE COLET, <i>l'Italie des +Italiens</i>, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document +qui a sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier +Danieli (1859), Mme Louise Colet lui fait dire:<br> + +<p>«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme +blond fut gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini +qui le soigna.</p> + +<p>—Un vieux docteur, dites-vous?</p> + +<p>—Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui +faisait les saignées et donnait les purgatifs, comme c'était +alors l'usage à Venise. Depuis, l'élève du docteur Santini, ce +bon Pietro Pagello, est devenu docteur à son tour; je puis +vous en parler sciemment, car je suis le parrain de sa fille +aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce diable de +Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....</p> + +<p>—Était-il bien beau, ce Pietro Pagello?</p> + +<p>—Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un +Prussien.»</p></blockquote> + + +<p>Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la +suite: c'étaient des amis de Pagello; ils voulurent +prêter quelque argent à George Sand, +ainsi qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges +de celui-ci, dans l'album de Venise, nous +montre un vieux ménage endimanché, à la +toilette ridicule, où je me plais à reconnaître +<i>la Bianchina</i> et son mari, tels que nous les fait +entrevoir le récit de Pagello.—Revenons à son +journal. Le jeune docteur a remis à ses aimables +confidents la lettre que nous avons citée:</p> + +<blockquote><p> +Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le +feuillet. Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis +Rebizzo, ce fut la signature qui, lue, les fit s'exclamer +d'une voix: <i>«George Sand!»</i></p> + +<p>Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au +malade français, quelle maladie il avait et qui il était. +Je leur répondis:—Le jeune patient est alité avec une +maladie grave que nous avons jugée, mon collègue et +moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il +se nomme Alfred de Musset.</p> + +<p>—<i>Per Bacco!</i> s'écria Rebizzo, c'est le romantique +chantre de la Lune! Connais-tu ses poésies?</p> + +<p>—Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est +d'une grande fantaisie un peu désordonnée, mais en +même temps délicate. +</p></blockquote> + +<p>Cette lettre de George Sand à Pagello est importante. +On n'en a pas fait ressortir la valeur +décisive sur le développement de cette histoire +d'amour. Elle démontre d'abord que des relations +antérieures existaient entre lui et le couple +de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon +n'était pas restée, vraisemblablement, sans +s'apercevoir de l'admiration du jeune Italien, +quand <i>le hasard</i> le lui amena dans la personne +du médecin demandé pour sa migraine. Elle +songea de nouveau à lui pour remplacer l'imbécile +docteur, premier appelé au chevet de +Musset gravement atteint. Son malade était, du +moins, encore «la personne qu'elle aimait +le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera +du sort du poète, va nous livrer tout le +secret d'une idylle qui doit finir en tragédie.</p> + +<p>Dans quelle situation morale Pagello a-t-il +trouvé George Sand et Alfred de Musset? George +Sand, étalant la première, des récriminations, +au lendemain de la mort du poète, dans un +roman à clef, <i>Elle et Lui</i>, «procès-verbal de +nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp, +se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines, +du moins de négligences cruelles de la +part de Musset, d'indifférence et d'abandon. +Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres, +des témoignages trop contradictoires de leur état +d'âme avant la crise qui doit assombrir à jamais +cet amour, pour qu'on puisse rien établir +de précis...</p> + +<p>George Sand essayant, <i>huit mois plus tard</i>, de +retracer à son amant cette phase douloureuse, +lui écrira:</p> + +<blockquote><p> +De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à +toi, à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue +malade, n'as-tu pas pris de l'humeur en disant que +c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme malade? +et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? +Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il +faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément +les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je +ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis +plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à +mon travail, à mes affections et à mes devoirs pour être +conduite à trois cents lieues<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a> et abandonnée avec des paroles +si offensantes et si navrantes, sans aucun autre +motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse +profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me +suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot +affreux a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai +jamais, dans le casino Danieli: «George, je m'étais +trompé, je t'en demande pardon, mais <i>je ne t'aime pas</i>.» +Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le +lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, +je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, +et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en +pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. +La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et +nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons +camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus +possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le +soir, et un jour tu me dis que tu craignais<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>... Nous +étions tristes. Je te disais: «<i>Partons</i>, je te reconduirai +jusqu'à Marseille», et tu répondais: «Oui, c'est le mieux, +mais je voudrais travailler un peu ici puisque nous y +sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne +pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais +guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, +quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me +dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui m'appelais +l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, +que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je +te l'avais dit aussi: «<i>Nous ne nous aimons plus, nous ne +nous sommes pas aimés</i><a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>.» +</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le poète.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.</blockquote> + +<p>Voilà des accusations dont il convient de +tenir compte. Pourtant, au lendemain de la +crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à +son silence elle a craint un moment de l'avoir +perdu, ne lui a-t-elle pas écrit: «Oh! mon enfant! +mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et +de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne +me dis pas que tu as eu des torts envers moi; +qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien +sinon que nous avons été bien malheureux et +que nous nous sommes quittés<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896, p. 7.</blockquote> + +<p>Musset également, en parlant de Venise, +désespéré d'elle et de lui-même, ne lui jette-t-il +pas cet aveu «qu'il a mérité de la perdre<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>»..._—Lettres +d'amants encore enchaînés l'un à +l'autre!—C'est par des documents plus précis +que nous parviendrons à reconstituer le vraisemblable +de leur navrante histoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> V. plus loin.</blockquote> + +<p>Voilà donc le docteur Pagello en relations +suivies avec George Sand et Alfred de Musset +(février 1834), tout heureux de se rapprocher +enfin de la belle étrangère de l'hôtel Danieli. +Rendons la parole à son journal.</p> + +<blockquote><p> +Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. +George Sand veillait avec moi des nuits entières, +à son chevet. Ces veillées n'étaient pas muettes et les +grâces, l'esprit élevé, la douce confiance que me montrait +la Sand, m'enchaînaient à elle tous les jours, à +toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions +de la littérature, des poètes et des artistes italiens; de +Venise, de son histoire, de ses monuments, de ses coutumes; +mais à chaque nouveau trait, elle m'interrompait +en me demandant à quoi je pensais. Confus de me +sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle, +je me prodiguais en excuses, devenant rouge comme +braise, tandis qu'elle me disait avec un sourire presque +imperceptible et un regard de la plus fine expression: +«Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille +questions!» Je restais muet.</p> + +<p>Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner +de son lit parce qu'il se sentait passablement bien +et avait envie de dormir, nous nous assîmes à une table +près de la cheminée.</p> + +<p>Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention +d'écrire un roman qui parle de la belle Venise?</p> + +<p>—Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet +et se mit à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je +la regardais étonné, contemplant ce visage ferme, +sévère, inspiré; puis, respectueux de ne pas la troubler, +j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la table, +et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la +moindre attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, +George Sand déposa la plume et, sans me regarder +ni me parler, elle se prit la tête entre les mains et +resta plus d'un quart d'heure dans cette attitude, puis, +se levant, elle me regarda fixement, saisit le feuillet où +elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite, +prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred +qui dormait, et s'adressant à moi:</p> + +<p>—Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?</p> + +<p>—Oui, répondis-je.</p> + +<p>—Alors vous pouvez partir, et au revoir demain +matin. +</p></blockquote> + +<p>Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai +de lire ce feuillet...</p> + +<p>Qu'était cette page remise par George Sand +à Pagello? «Un splendide morceau poétique», +avait écrit le fils du docteur, avant que son +père ne se décidât, récemment, à le laisser +publier. Un morceau à double fin, un chapitre +de roman imaginé par George Sand pour se +déclarer à Pagello. Elle le plia dans une enveloppe +sans adresse et le lui remit, a raconté +M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même +(lettre citée par le Dr Cabanès<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>). Pagello +feignit de ne pas comprendre et demanda à +qui remettre ce pli. «—<i>Au stupide Pagello</i>», +écrivit George Sand sur l'enveloppe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> <i>Revue hebdomadaire</i> du 1er août 1896.</blockquote> + +<p>Sans reproduire avec le récit du docteur, +cette «déclaration» mystérieuse, Mme Luigia +Codemo en citait pourtant une phrase qui peut +la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais; +peut-être bientôt te haïrai-je.» Elle ajoutait +qu'observant devant l'intéressé lui-même la +beauté de cette page, digne de l'auteur de <i>Lélia</i>,—sa +propre héroïne sans doute,—Pagello +lui avait répliqué par les premières paroles du +roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour +fait-il tant de mal<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.</blockquote> + +<p>La déclaration de George Sand est maintenant +connue. Au cours d'une interview récente, +obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,—interview +des plus méritoires, celui-ci, nonagénaire +et sourd, n'entendant pas le français,—M. +le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise +de son interprète, M. le Dr Just Pagello son +fils, à lui livrer ces feuillets mémorables<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> Dr A. CABANÈS, <i>Une visite au Dr Payello. La déclaration +d'amour de George Sand</i>.—<i>Revue hebdomadaire</i> du 24 octobre +1896.</blockquote> + +<p>On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au +style des premiers chapitres de <i>Lélia</i>.</p> + +<blockquote><p> +<i>En Morée</i>.</p> + +<p>Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les +mêmes pensées ni le même langage; avons-nous du +moins des coeurs semblables?</p> + +<p>Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé +des impressions douces et mélancoliques: le généreux +soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il +données? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment +aimes-tu?</p> + +<p>L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, +l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne +sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon +pays on n'aime pas ainsi; je suis auprès de toi comme +une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec +désir, avec inquiétude.</p> + +<p>Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai +jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma +langue, et je ne sais pas assez la tienne pour te faire des +questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que +je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à +fond la langue que tu parles.</p> + +<p>Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous +ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute +des idées, des sentiments et des besoins inexplicables +l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton tempérament +de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu +dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères +qui m'atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.</p> + +<p>Peut-être ne connais-tu pas les larmes.</p> + +<p>Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu +des maux que j'ai soufferts avant de te rencontrer? +Sauras-tu pourquoi je suis triste? Connais-tu +la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé peut-être +dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. +Sais-tu qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman, +ni civilisé ni barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il +dans cette mâle poitrine, dans cet oeil de lion, dans +ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée noble et +pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors, +rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes +te font du mal, espères-tu en Dieu?</p> + +<p>Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu +ou m'aimes-tu? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu +me remercier? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu +me le dire?</p> + +<p>Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le +savoir? Suis-je pour toi quelque chose d'inconnu qui +te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux +qu'une femme semblable à celles qui engraissent dans +les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair +divin, n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que +ces femmes apaisent? Sais-tu ce que c'est que le désir +de l'âme que n'assouvissent pas les temps, qu'aucune +caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta maîtresse +s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, +à prier Dieu et à pleurer?</p> + +<p>Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et +abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine? Ton +âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de +celle que tu aimes?</p> + +<p>Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses +ou si tu te reposes? Quand ton regard deviendra languissant, +sera-ce de tendresse ou de lassitude?</p> + +<p>Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que +je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton +caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent +pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le +dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai +t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être +serai-je forcée de te haïr bientôt.</p> + +<p>Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais +et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus +malheureuse encore, car tu me tromperais.</p> + +<p>Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras +pas de vaines promesses et de faux serments. Tu +m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce +que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai +peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours +croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses +d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras +expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses +paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler +éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions +l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas +tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la mienne; +quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence +remonte vers le foyer éternel dont elle émane.</p> + +<p>Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne +veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient +mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu +fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je +voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme +que je puisse toujours la croire belle. +</p></blockquote> + +<p>Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de +cet amour romantique et la psychologie de +George Sand, sa déclaration ne nous apprend +rien d'elle que nous ne sachions déjà. Elle n'a +encore trahi Musset qu'en pensée. Lui-même +doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son +départ de Venise pour se donner à Pagello.—Mais +reprenons le naïf récit du jeune Italien. +Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre, +dans sa modeste chambre de petit médecin. +Il est abasourdi de sa bonne fortune:</p> + +<blockquote><p> +Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme +me surprît et m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous +pouvez vous imaginer combien je l'aimai davantage +après cette lecture. J'aurais donné je ne sais quoi pour +la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour +impérissable; mais il était déjà tard, et je restais +pourtant en face de cette feuille, la relisant deux fois +avec le même enthousiasme. Cependant quelques +phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi, après +la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable +et d'amer qui me sembla me monter au cerveau des +profondeurs du coeur....</p> + +<p>Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de +gloire, me disais-je; elle me dépeint semblable à un +demi-dieu et badine avec moi après m'avoir jeté sur le +dos la tunique de Nessus. Je sens que je me laisse envelopper +en vain de ses filets, et dans cette situation je +me demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière +des femmes?» Ensuite, ma position me revenait à +l'esprit; jeune, initié, je commençais à me procurer +une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il +y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je +me rappelai Alfred de Musset qui, jeune, gravement +malade, étranger, se fiait à mes soins et à mon amitié. +Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant la tête dans +les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait de-çà +et de-là, comme la navette du tisserand.</p> + +<p>Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma +mère morte un an auparavant. Je crus l'entendre me +répéter son proverbe: «Si tu trouves, dans la vie, des +attraits qui contrastent avec les principes moraux que +je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je +me jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans +dormir, travaillé par les idées contraires qui luttaient +en moi.</p> + +<p>A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, +faire ma visite à Alfred de Musset qui allait visiblement +mieux, après avoir couru pour sa vie un grave péril. La +Sand n'y était pas. Assis contre le lit du patient et causant +avec lui, je n'osai demander où était sa compagne +de voyage; mais un mouvement involontaire me fit +maintes fois regarder derrière moi comme si je la sentais +approcher, et j'épiais la porte d'une chambre voisine +d'où je m'attendais à la voir apparaître. +Il y avait pourtant deux désirs contraires en moi: +l'un qui haletait ardemment de la voir, l'autre qui +aurait voulu la fuir, mais celui-ci perdait toujours à la +loterie.</p> + +<p>Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et +George Sand apparut, introduisant sa petite main dans +un gant d'une rare blancheur, vêtue d'une robe de +satin couleur noisette, avec un petit chapeau de peluche +orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, +avec une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, +d'un excellent et fin goût français. Je ne l'avais vue +encore aussi élégamment parée et j'en demeurais surpris, +lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une +désinvolture enchanteresses, elle me dit: «—Signor +Pagello, j'aurais besoin de votre compagnie pour aller +faire quelques petits achats, si, cependant, cela ne vous +dérange pas.»</p> + +<p>Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré +de me mettre à son service comme <i>cicerone</i> et comme +interprète. Alfred alors nous congédia, et nous sortîmes +ensemble. Quand je me sentis au grand air, il +me sembla respirer plus librement, et je parlai avec +plus de désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta +comment elle vivait depuis quelques mois en relations +avec Alfred, combien de raisons nombreuses elle +avait de se plaindre de lui, et qu'elle était déterminée +à ne pas retourner avec lui en France. Je vis +alors mon sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je +m'y engouffrai les yeux fermés. Je vous fais grâce de la +très longue conversation que j'eus avec George Sand, +en nous promenant, trois heures durant, de-ci et de-là +sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le +monde en semblable cas. C'étaient les variations accoutumées +du verbe <i>je t'aime</i>... Mais, après vingt jours +écoulés, il survint des faits plus graves. +Le journal de Pagello suspend ici le récit de +son aventure, du moins jusqu'après que Musset +aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant +que le drame commence.—La maladie du +poète et sa convalescence se prolongeront jusqu'au +29 mars 1834, date de son retour en +France. Que s'est-il exactement passé entre +eux dans ces deux mois?</p></blockquote> + +<p>George Sand n'avait pas tardé à se donner à +Pagello, nous le prouverons amplement tout à +l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie +contre «<i>cette sale accusation... le spectacle d'un +nouvel amour sous les yeux d'un mourant</i><a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Lettre à Sainte-Beuve, 1861. +<i>Cosmopolis</i> du 15 avril 1896.</blockquote> + +<p>Que Musset ait souffert tous les tourments +de la jalousie, qu'il ait même soupçonné jusqu'à +l'évidence l'infidélité de son amie, c'est +hors de doute. Il sera difficile pourtant de +préciser l'état d'âme complexe du pauvre grand +poète à son départ de Venise.</p> + +<p>Cette femme dont l'amour empoisonnait sa +vie n'avait-elle pas persuadé à sa faiblesse +qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant +comme l'innocente et maternelle victime de +leur amour?... Rentré à Paris, il s'occupera +des affaires de George Sand; l'éloignement la +lui poétisera, en la justifiant à ses yeux, et le +30 avril, il n'hésitera pas à lui écrire: «Je +voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes +os!» Cet autel, il l'élèvera dans les trois dernières +parties de la <i>Confession d'un enfant du +siècle</i>, où il n'accuse que lui-même. Ce qui +n'empêchera point son orgueilleuse idole +d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres +détails d'une intimité malheureuse y sont si +fidèlement, si minutieusement rapportés... que +je me suis mise à pleurer comme une bête +en fermant le livre...»</p> + +<p>Que Musset ait été sans reproche, il n'en +saurait être question. Lui-même s'en est généreusement +confessé. Son inégalité de caractère, +due à des nerfs malades; ses rechutes probables +dans l'intempérance, qui offensaient l'orgueil +de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme +durant la maladie de son amie, feraient +admettre, chez celle-ci, du découragement, sinon +un dessein de revanche. On a parlé de légères +infidélités de Musset dans les premières semaines +de leur séjour à Venise,—elle, languissante +de lièvre, mais surtout préoccupée +d'écrire: obsession d'un travail régulier qui +exaspérait l'éternelle fantaisie du poète. Lui-même +se serait ouvert à Arsène Houssaye de +quelques passades sans importance<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>. Or, George +Sand n'y a fait que vaguement allusion,—hors +toutefois son roman d'<i>Elle et Lui</i>.—Qui sait +si le poète, hanté de la superstition française, +n'a pas voulu se vanter de n'avoir obtenu que +ce qu'il méritait?...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> <i>Confessions</i> d'A. Houssaye, tome V.</blockquote> + +<p>Mais rien ne semble pouvoir excuser le +changement soudain de la maîtresse, sa légèreté, +sinon sa perfidie, au chevet de son ami +mourant. Voilà des jours et des semaines qu'elle +le veille, en mère inquiète, avec ce dévouement +sans bornes dont elle avait la source dans son +instinct de protection, quand tout à coup elle +s'avise de prendre Pagello pour amant. Elle n'a +pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au début +de cette grave maladie, elle a appelé Pagello, +en lui écrivant «qu'il s'agit de la personne +qu'elle aime le plus au monde».—Peut-être +déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant +ces mots. Mais pourquoi appeler Pagello +et non pas un autre?... Peut-être Musset l'avait-il +désiré?...</p> + +<p>Nous avons vu dans le journal sincère du +médecin la naissance de sa bonne fortune. +Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment +lui vint le soupçon? Il faut parler ici d'un épisode +fameux: la vision qu'aurait eue Musset, +alors en grand danger, de l'étrange façon dont +sa garde-malade remplissait les intermèdes avec +Pagello. On connaît la scène contée dans <i>Lui +et Elle</i>: Falconey vient de s'entendre juger +comme perdu par sa maîtresse et son médecin. +Entre deux accès de léthargie il les aperçoit, +dans sa propre chambre, aux bras l'un de +l'autre, puis il constate qu'ayant dîné là, ils +ont bu dans le même verre...</p> + +<p>Sainte-Beuve, confident de George Sand +durant cette période expérimentale de sa vie, +Sainte-Beuve, je le sais de bonne source, +croyait la vision du poète réelle; la correspondance +des deux amants prouvera-t-elle que le +poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset +lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à +travers le livre de son frère, où l'on a prétendu +que la rancune éclatait à chaque page. La famille +du poète a toujours maintenu, au contraire, +que Paul de Musset n'avait dit que la vérité. +Comment mettre en doute une affirmation +de la force de celle-ci: «Il n'appartenait +qu'à Edouard Falconey de raconter des événements +qui ont exercé une influence considérable +sur son génie et sur sa vie entière; lui +seul a pu recueillir les détails de cette singulière +soirée... En voici la relation <i>telle qu'il +la dicta lui-même</i> à Pierre (<i>Paul de Musset</i>) +vingt ans plus tard.» Suit la scène bien connue +de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un +roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de +son héros dans l'intérêt de la cause. On sera +convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le +chapitre de <i>Lui et Elle</i> avec ce morceau inédit +que Mme Lardin de Musset m'a permis de +copier sur l'autographe de son frère Paul:</p> + +<p>DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852.</p> + +<p>Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade +à Venise. Un soir, Pagello et G.S. étaient assis +près de mon lit. Je voyais l'un, je ne voyais pas l'autre, +et je les entendais tous deux. Par instants, les sons +de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par +instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.</p> + +<p>Je sentais des bouffées de froid monter du fond de +mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave +ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des +os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai +même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée +aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on +pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de +vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut +impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une +main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse +d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.</p> + +<p>J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur +mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha +du lit et me tâta le pouls. Le mouvement qu'il +me fit faire était si brusque pour ma pauvre machine +que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin +ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras +sur le lit. Il le jeta comme une chose inerte, me croyant +mort ou à peu près. A cette secousse terrible, je sentis +toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un +coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se +passa ensuite un long temps. Est-ce le même jour ou le +lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je +ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis +certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour +une vision de malade si d'autres preuves et des aveux +complets ne m'eussent appris que je ne m'étais pas +trompé. En face de moi je voyais une femme assise sur +les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée en +arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière +pour voir le haut de ce groupe, où la tête de l'homme +devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi +une partie du groupe; mais cette tête que je cherchais +vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je +vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier +moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression. +Il me fallut une minute pour comprendre cette révélation; +mais je compris tout à coup et je poussai un +léger cri. J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller +et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que +j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais +voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: +«Mes amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne +s'en réjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello +s'approcha de moi, me regarda et dit: «Il va mieux. +S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en effet.</p> + +<p>C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être +que Pagello s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit +de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle. +Pagello accepta la proposition. Il s'assit et causa gaiement. +Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis +qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à +Murano. «—Quand donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble +à Murano? Apparemment quand je serai enterré.» +Mais je songeai que les dîneurs comptaient +sans leur hôte. En les regardant prendre leur thé, je +m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la +même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir. +G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un +paravent, et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. +G.S. prit ensuite une lumière pour éclairer Pagello. +Ils restèrent quelque temps ensemble sur +l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever +mon corps sur mes mains tremblantes. Je me mis <i>à +quatre pattes</i> sur le lit. Je regardai la table de toute la +force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne m'étais +pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait +plus souffrir l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant +je trouvai encore le moyen de douter, tant +j'avais de répugnance à croire une chose si horrible!</p> + +<p>Les lettres de George Sand à Pagello, que +celui-ci, vingt fois près de les détruire, a conservées +pourtant (M. Maurice Sand lui savait +gré de sa discrétion), nous éclaireraient pleinement +sur cette phase de leur amour. Pagello n'en +voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal +intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion +à publier, non sans quelques retranchements +utiles, la plus belle de ces lettres. J'en +avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages +de sa ferme écriture, une précieuse planche +d'anatomie morale adressée par George Sand à +son nouvel amant.</p> + +<p>J'y lis clairement qu'une scène violente entre +Lélia et Musset a résulté du «continuel espionnage» +trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé +par les souffrances du pauvre jaloux, aurait +demandé à George Sand de lui pardonner. Elle +y aurait consenti «par faiblesse et imprudence», +ne croyant pas au repentir, ne sachant +elle-même ce que c'est que le repentir! +Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût +d'abord beaucoup pleuré, puis se fût calmé. +Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir pour +la France; elle l'y eût accompagné et on se fût +séparé amicalement à Paris.</p> + +<p>Pagello apparaît ici comme un honnête coeur +qui a pu envisager chez son amie un complet +pardon de l'amant trahi,—le pardon de +l'amour peut-être. Mais elle ne sait être généreuse: +quand on l'a offensée et qu'elle a dit +qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite +peut être magnanime, mon coeur ne peut +pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse, +ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par +devoir ou par honneur; mais lui pardonner +par amour, ce m'est impossible.»</p> + +<p>Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion +et de l'orgueil, en expliquant à Pagello +quelle soumission elle espère de lui...</p> + +<p>Mais la singulière amoureuse interrompt ses +remontrances pour déclarer à son amant qu'il +réunit à ses yeux toutes les perfections.</p> + +<p>C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle +aime sans souffrir au bout de trois jours. Elle +se sent jeune encore; son coeur n'est pas +usé. Ici, un hymne sensuel d'une étonnante +vigueur, qu'attristé pour finir, comme une +ombre importune, la vision toujours présente +de l'autre amour qu'elle veut croire à son +déclin.—Voici ce document décisif:</p> + +<blockquote><p> +Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, +toi et moi, pour lui cacher encore notre secret pendant +un mois? Les amants n'ont pas de patience et ne savent +pas se cacher. Si j'avais pris une chambre dans l'auberge, +nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir +et sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre +devenir furieux. Tu m'as dit de lui pardonner; la compassion +que me causaient ses larmes ne me portait +que trop à suivre ton conseil; mais ma raison +me dit que ce pardon était un acte de faiblesse et +d'imprudence, et que j'aurais bientôt sujet de m'en +repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa fibre est très +sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable +noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir +dans la dignité qu'elle devrait avoir—Et puis, vois-tu, +moi, je ne crois pas au repentir. Je ne sais pas ce que +c'est. Jamais je n'ai eu sujet de demander pardon à qui +que ce soit; et quand je vois les torts recommencer +après les larmes, le repentir qui vient après ne me +semble plus qu'une faiblesse.—Tu me commandes d'être +généreuse. Je le serai; mais je crains que cela ne nous +rende encore plus malheureux tous les trois. Dans deux +ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront +et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un +regard entre nous pour le rendre fou de colère et de +jalousie. S'il découvre la vérité, à présent, que ferons-nous +pour le calmer? Il nous détestera pour l'avoir +trompé.—Je crois que le parti que j'avais pris aujourd'hui +était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré, +beaucoup souffert dans le premier moment, et puis il +se serait calmé, et sa guérison aurait été plus prompte +qu'elle ne le sera maintenant. Je ne me serais montrée +à lui que le jour de son départ pour la France et je +l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait +plus vus ensemble, il n'aurait plus eu aucun sujet +de colère et d'inquiétude, et nous aurions pu lui et moi +arriver à Paris et nous y séparer avec amitié. Au lieu +que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter +Venise. C'est le relâchement des nerfs après une +crispation, c'est un besoin de pleurer après le besoin +de blasphémer. Je ne peux pas être ainsi. Je ne peux pas +être ainsi (<i>sic</i>). Tant que j'aime il m'est impossible d'injurier +ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois <i>je ne vous +aime plus</i>, il est impossible à mon coeur de rétracter ce +qu'a prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais +caractère: je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon +enfant, et ne m'offense jamais. Je ne suis pas généreuse, +ma conscience me force à te le dire. Ma conduite peut être +magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. +Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir +encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner +par amour ce m'est impossible.</p> + +<p>Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi +de ce que tu as dit une fois: +</p></blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,</p> +<p>Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.</p> + </div> </div> + +<blockquote><p> +Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, +si je cessais de t'aimer.</p> + +<p>Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir +de glace pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends +garde à moi! Pour conserver mon amour et mon +estime, il faut se tenir bien près de la perfection. Ah! +c'est que l'amour est une chose si grande et si belle! +L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne +tout à mes amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans +pouvoir les estimer. Mais l'amour, selon moi, c'est la +vénération, c'est un culte. Et si mon dieu se laisse +tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible +de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te +faire de pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable +de dire une injure ou une grossièreté à une +femme! Non: pas même à celle qui te serait indifférente. +C'est bien bête de ma part de le craindre et de me +méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier +de moi. Es-tu sûr que je sois digne d'un coeur aussi +noble que le tien? Je suis si exigeante et si sévère, ai-je +bien le droit d'être ainsi?</p> + +<p>Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un +amour irréprochable? Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant +cherché cette perfection sans la rencontrer! Est-ce toi, +est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve? +Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. +Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je +suis seule et que je songe à mes maux passés que le +doute et le découragement s'emparent de moi.</p> + +<p>Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard +tendre et sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, +je me rassure et ne songe plus qu'au plaisir de te +regarder. Tes paroles sont si belles et si bonnes! tu parles +une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes oreilles et à +mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est +juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours +aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand +je ne t'apporte plus qu'une beauté flétrie par les années et +un coeur usé par les déceptions—Mais non, mon coeur +n'est pas usé. Il est sévère, il est méfiant, il est inexorable, +mais il est fort, ce passionné. Jamais je n'ai mieux senti +sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu +m'as couverte de tes caresses. (<i>Un mot effacé</i>.)</p> + +<p>Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en +ont menti. Il n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras +plus.»—Et je sens bien qu'il ne l'a pas dit. Je +sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu du ciel; et que, plus +je suis devenue ambitieuse en amour, plus je suis devenue +capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est +toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change +rien. Je ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me +satisfasse. C'est la première fois que j'aime sans souffrir +au bout de trois jours. Reste mon Pagello, avec ses +gros baisers, son air simple, son sourire de jeune fille, +ses caresses... son grand gilet, son regard doux... +Oh! quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu +m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef +quand tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende +rien que toi, et tu...</p> + +<p>—Être heureuse un an et mourir. Je ne demande +que cela à Dieu et à toi. Bonsoir, <i>mio Piero</i>, mon bon +cher ami, je ne pense plus à mes chagrins quand je +parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien triste. +Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal +payé, si déplorable, qui agonise entre moi et Alf., +sans pouvoir recommencer ni finir, est un supplice. Il +est là devant moi comme un mauvais présage pour +l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce +que devient l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux +pas le croire, je veux espérer, croire en toi seul, t'aimer +en dépit de tout et en dépit de moi-même. Je ne le +voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a voulu. Que +ma destinée s'accomplisse. +</p></blockquote> + +<p>Toute la femme est dans cette lettre. Point +mauvaise, capable de dévouement passionné, +mais fière, mais orgueilleuse indomptablement. +Elle refusait son pardon au coeur aimant +et faible qui avait pu, un jour, s'ennuyer d'elle: +elle s'en savait maintenant profondément chérie. +Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait +ne point pardonner. Sa fierté n'eut point consenti +à rendre un entraînement des sens responsable +de l'abandon qui torturait le malheureux +poète. Et la fatalité de sa nature la +poussait à se justifier, au nom de sa dignité +même, d'une revanche qu'elle pensait légitime, +que demain peut-être elle maudirait...</p> + +<p>Comment Musset fut-il éclairé sur la situation? +La nuit de l'hôtel Danieli l'obsédait sans +doute. Mais on avait tout fait pour lui persuader +qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux, +dans les tristes conditions de l'âme +amoureuse, chancelante et si faible du malheureux poète, +c'est la psychothérapie que lui imposa +sa maîtresse. L'examen n'en saurait être que +défavorable à George Sand, si surtout l'on s'arrête +aux témoignages de Paul de Musset (<i>Lui +et Elle</i>). D'après ces témoignages, un jeune +philosophe de lettres, M. Charles Maurras, +abordait récemment la question dans un judicieux +article: «... On s'employa à le calmer, +puis à le faire taire, puis à endormir ses +soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait +du délire. On l'en avertit. On lui dit: «Il faut +que vous ayez rêvé une fois de plus.» George, +en outre, lui rappela les hallucinations qu'il +avait eues dans son enfance et qui lui étaient +même revenues devant elle.... Un jour qu'il +répétait ce qu'il appelait ses rêveries de folles, +l'on s'emporta jusqu'à lui faire la menace décisive, +celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment +de sa vie et dont il se souvint jusqu'au +dernier soupir: on le menaça de la maison +de santé... La peur acheva donc de dompter +les révoltes et les inquiétudes d'Alfred. Il admit +dès lors ce qu'il plut à George de conter. Il +alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces +soupçons, également injurieux pour l'amour +et l'amitié, le pénétrèrent de scrupules... +Et ceci est la thèse même de la <i>Confession +d'un enfant du siècle</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>...»—C'est, je crois, +beaucoup noircir George Sand; car elle était +capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément. +Pourquoi ne pas s'en tenir à l'explication +naturelle, la détresse des sens auprès +d'un malade?... Mais que penser de la candeur +du poète devant la subtile psychologie de son +amie,—sa maîtresse vraiment,—quand nous +aurons vu celle-ci lui écrire à Paris: «Oh! +cette nuit d'enthousiasme où, <i>malgré nous</i>, tu +joignis nos mains, en nous disant: «Vous +vous aimez et vous m'aimez pourtant. Vous +m'avez sauvé âme et corps!»—N'oublions +pas qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique +éternelle, aimantés de fiévreuse folie +par la ville d'amour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> CH. MAURRAS, <i>Petits ménages romantiques</i>, dans la +<i>Gazelle de France</i> du 15 oct. 1896.</blockquote> + +<p>La plus grave accusation portée contre George +Sand par Paul de Musset, celle d'avoir greffé +la terreur sur la jalousie dans les tourments +du poète convalescent, mérite de nous arrêter. +L'auteur de <i>Lui et Elle</i> donne encore son +récit pour conforme à une dictée de son frère. +Elle a été conservée: on ne peut guère mettre +en doute l'authentique valeur de ce document. +J'en dois aussi la communication à Mme Lardin +de Musset. On comparera ce second récit «dicté +par Alfred de Musset, en décembre 1852», +avec le passage en question du roman:</p> + +<blockquote><p> +Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue +qui aboutissait au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai +un soir avec George Sand. Elle nia effrontément +ce que j'avais vu et entendu et me soutint que tout cela +était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont +elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de +Pagello il lui devint impossible de nier, et elle voulut le +prévenir, probablement même lui dicter les réponses +qu'il devrait me faire lorsque je l'interrogerais. Pendant +la nuit, je vis de la lumière sous la porte qui séparait +nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et +j'entrai chez George. Un froissement m'apprit qu'elle +cachait un papier dans son lit. D'ailleurs elle écrivait +sur ses genoux et l'encrier était sur sa table de nuit. Je +n'hésitai pas à lui dire que je savais qu'elle écrivait à +Pagello et que je saurais bien déjouer ses manoeuvres. +Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara +que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de +Venise. Je lui demandai comment elle m'en empêcherait. +«En vous faisant enfermer dans une maison de +fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je rentrai +dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis +George Sand se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la +refermer. Persuadé qu'elle avait déchiré sa lettre à +Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre, j'attendis +le point du jour et je descendis en robe de chambre +dans la ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce +qui m'étonna beaucoup. Je regardai dans la rue et +j'aperçus une femme en jupon enveloppée d'un châle. +Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre. +Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, +lui disant, comme dans le <i>Majorat</i>: «George, +George, que viens-tu faire ici à cette heure? Tu ne +retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le vent les a +balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais +écrit à Pagello.»</p> + +<p>Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir +dans mon lit; qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; +et elle partit en courant. Je la suivis le plus vite que je +pus. Arrivée au Grand-Canal, elle sauta dans une gondole, +en criant au gondolier d'aller au Lido; mais je +m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes +ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le +voyage. En débarquant au Lido, elle se remit à courir, +sautant de tombe en tombe dans le cimetière des Juifs. +Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin elle s'assit +épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit, +elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je +renoncerais à une entreprise impossible. Vous ne réussirez +pas à joindre Pagello sans moi et à me faire +enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous êtes une +c...—Eh bien! oui, répondit-elle.—Et une désolée +c...», ajoutai-je.—Et je la ramenai vaincue à la +maison. +</p></blockquote> + +<p>Dans une longue note inédite ajoutée par +elle-même à sa correspondance avec Musset, +George Sand réfute, non sans indignation, ce +qu'elle considère comme une calomnie. L'impartialité +nous oblige à en donner un fragment,—non +sans faire observer que si la dictée de +Musset est postérieure de dix-huit ans aux faits +qu'elle raconte, la rectification de George Sand +est postérieure à la mort du poète<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> M. Maurice Clouard (article cité: <i>Revue de Paris</i> du +1er août 1896) a donné une impression et des extraits de ce +morceau.</blockquote> + +<blockquote><p> +La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, +et qui a donné lieu à de si belles histoires (forme) +neuf petites lignes écrites au crayon sur le revers d'une +<i>Canzonetta nuova, sopra l'Elisire d'Amore</i> que l'on chantait +et criait à un sou dans les rues de Venise. Il l'avait +achetée le matin, et elle se trouvait sur la table. Il était +alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux. <i>Elle</i> +le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence; +mais il était souvent très agité. Le croyant endormi, et +ne voulant pas l'éveiller en cherchant une plume et du +papier, <i>elle</i> écrivit sur le <i>verso</i> de cette chanson:</p> + +<p>«Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! +Credeva si vedere fantasmi intorno al suo letto e +gridava sempre: «<i>Son matto. (Je deviens fou.)</i>» Temo +molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere +se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. +Se forse ubbri...» Ici <i>elle</i> fut interrompue; <i>il</i> avait +fait un mouvement; <i>elle</i> mit ce qu'elle écrivait dans sa +poche; <i>il</i> s'en aperçut et demanda à le voir; <i>elle</i> s'y refusa, +promettant de le montrer plus tard. <i>Elle</i> ne pouvait +le lui montrer que beaucoup plus tard.</p> + +<p>Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit, +le pauvre enfant! Il croyait voir des fantômes autour +de son lit, et criait toujours: «Je suis fou! je deviens +fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir +du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre +dans la gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement +la phrase devait être terminée ainsi: «S'il +n'était qu'ivre, ce ne serait pas si inquiétant<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>.» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été retrouvée, +que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en +passant, que le poète, parle, dans sa <i>dictée</i>, d'une lettre écrite +<i>à l'encre</i> et non au crayon...</blockquote> + +<blockquote><p> +Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses +forces par des excitants, et deux ou trois fois, malgré +toutes les précautions, il réussit à boire en s'échappant, +sous prétexte de promenade en gondole. Chaque fois, il +eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en parler +au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement +contre ces révélations. Comme lui-même craignait +pour sa raison, il n'est pas étonnant non plus +qu'<i>elle</i> ne voulût pas lui montrer cette phrase: «<i>Temo +molto per la sua ragione</i>» et, comme pour lui ôter des +soupçons qui, par moment, l'exaspéraient, <i>elle</i> n'osait +plus parler de <i>lui</i>, à part, au médecin, c'est bien souvent +sur des bouts de papier, glissés furtivement, qu'<i>elle</i> +put lui rendre compte des crises dont il fallait qu'il fût +informé.</p> + +<p>Plus tard, <i>elle</i> consentit, à Paris, à <i>lui</i> remettre cette +<i>fameuse lettre. Elle</i> eut tort; <i>elle</i> le croyait très calme et +très guéri dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant +et très consolé; mais son imagination, que +les boissons excitantes ramenèrent bientôt aux accès +de délire, travailla énormément cette phrase: «<i>Temo +molto per la sua ragione</i>.» Il en parla peut-être à son +frère: de là, l'épouvantable et infâme accusation de +l'avoir menacé, à Venise, de la <i>Maison des fous</i>. Mais +jamais une si méprisable idée ne lui est venue, à <i>lui!</i> +Il était fantasque, injuste, fou réellement dans l'ivresse, +mais jamais calomniateur de sang froid... +</p></blockquote> + +<p>Après lecture de ce morceau, est-il permis +de trouver au moins singulier, chez George +Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand +on connaît sa lettre,—évidemment antérieure +à la scène évoquée,—sa lettre au docteur +Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait +à jamais médite?—A moins d'admettre que +cette nuit-là, précisément, elle n'écrivit à +son amant nouveau—rien dont pût s'offenser +son amant de la veille?... N'empêche qu'avec +l'intimité que nous avons surprise entre elle +et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus +tard de démontrer son erreur à Musset dénote +chez elle un instinct de dissimulation du plus +obstiné féminisme.</p> + +<p>Il n'en est pas moins vrai que le pauvre +poète, s'il soupçonna seulement les liens qui +unissaient maintenant son amie au docteur +Pagello, n'ignora plus, après la scène du Lido, +les sentiments qui avaient germé entre eux durant +sa maladie. Pagello lui-même nous a appris, +mais indirectement, par une confidence +que nous transmet l'<i>Illustrazione italiana</i> de +1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.</p> + +<p>George Sand n'avait qu'une volonté. Nous +l'avons vue écrire à Pagello qu'il fallait informer +Musset par le plus court. Ainsi fut +Fait.</p> + +<blockquote><p> +«—Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle +froidement, qu'Alfred soit capable de supporter +une forte émotion?</p> + +<p>—Vous dites? demanda Pagello.</p> + +<p>—Eh bien! je parlerai franchement. Cher +Alfred, je ne suis plus votre maîtresse; je serai +seulement votre amie. J'aime le docteur Pagello<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>...» +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article +de l<i>'Illustrazione</i>, d'après le témoignage du Vénitien +Jacopo Cabianca qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci, +d'ailleurs, en a confirmé depuis, et maintes fois, l'exactitude.</blockquote> + +<p>Paul de Musset donne une version équivalente. +A l'en croire, Alfred, trop spirituel pour +se fâcher et voyant la confusion de Pagello, +aurait pardonné généreusement au jeune visiteur +d'avoir su gagner l'affection de sa compagne<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>... +Il omet d'ajouter que le malheureux +poète, plus épris que jamais de celle qu'il +venait de perdre, pleurait en silence des larmes +de sang.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> <i>Lui et Elle</i>, pp. 142-148.</blockquote> + +<p>«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole +ait été ou non dite, Musset, du moins, put +conserver des doutes sur la nature des relations +de George Sand avec leur nouvel ami. Ses +lettres témoignent d'un souci constant de sa +dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la +délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit +soin d'ailleurs de l'entretenir dans cette illusion. +Huit mois plus tard, rentrée elle-même à Paris, +elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes:</p> + +<blockquote><p> +Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier +jour que j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, +après t'avoir dit que je l'aimais <i>peut-être</i>, que +<i>c'était mon secret</i> et que <i>n'étant plus à toi je pouvais être +à lui sans te rendre compte de rien</i>, il s'est trouvé dans sa +vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes +maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui +m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des +précédents <i>quelconques</i>. Donc, il y a eu de ma part une +sincérité dont j'appelle à toi-même et dont tes lettres +font foi pour ma conscience. Je ne t'ai pas permis à +Venise de me demander le moindre détail, si nous nous +étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je +te défends d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais +le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-à-vis de +toi. (<i>Lettre d'octobre 1834</i>.) +</p></blockquote> + +<p>George Sand lui refusait donc «le droit de +l'interroger sur Venise». Bien plus, dans les +trois derniers chapitres de la <i>Confession d'un +enfant du siècle</i>, où il expose, n'accusant toujours +que lui-même, cette période navrée et +résignée de son histoire, il semble appuyer sur +cette conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait +encore que d'un amour moral entre Smith +et Brigitte Pierson.</p> + +<p>Un jour cependant, un soir d'automne de la +même année, George Sand écoutant le passé, +reconnut sa part de faiblesse dans les misères +de cet amour. Après un dernier adieu de celui +qu'elle avait tant fait souffrir, elle s'était sentie +l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement +qu'avec désespoir?...—Adieu pour jamais! lui +avait dit le poète, et, rentrée chez elle, seule +avec sa douleur, elle essayait de la soulager +dans une sorte de journal intime. Cette confession +de huit jours, plus belle peut-être que +tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite. +La jeune femme y apparaît à son tour +très sincère—et bien misérable. Ce court +fragment peut en donner l'idée:</p> + +<blockquote><p> +Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise; +rendez-moi cet âpre amour de la vie, qui m'a pris +comme un accès de rage, au milieu du plus affreux désespoir; +faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on s'amuse +à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes +larmes en riant! Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; +je veux aimer, je veux rajeunir, je veux vivre!» Mais +comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu m'as +abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de +la vie est donc un crime? L'homme qui vient dire à une +femme: «Vous êtes abandonnée, méprisée, chassée, +foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être mérité. Eh bien, +moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais je +vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je +me dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, +vivez. Je veux vous sauver, je vous aiderai à remplir +vos devoirs auprès d'un convalescent; vous le suivrez +au bout du monde; mais vous ne l'aimerez plus, +et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me +disait cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là? +Et si, après avoir conçu l'espérance de persuader +cette femme, emporté, lui, par l'impatience de ses +sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi, avant +qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il +cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace +et d'humilité. Ah! les autres hommes ne savent pas ce +que c'est que d'être adorée et persécutée et implorée +des heures entières; il y en a qui ne l'ont jamais fait, +qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme; +plus délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se +donnât, ils l'ont persuadée, obtenue et attendue. Moi, +je n'avais jamais rencontré que de ces hommes-là. Cet +Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier mot ne +m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je +cédé? Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que +vous m'avez brisée ensuite, et que, si s'est un crime +involontaire, vous ne m'en avez pas moins punie, comme +les juges humains punissent l'assassinat prémédité. +</p></blockquote> + +<p>Dans cette crise de quelques jours, qui pesa +comme une éternité sur son coeur, une visite +inattendue vint tempérer les amertumes de +Musset. Il avait un grand ami, Alfred Tattet, le +meilleur de ses amis après son frère Paul qui fut +le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de +change parisien, intelligent, mondain, artiste, +élégant, désoeuvré, Tattet menait largement +l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné, +Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de +son génie. Les deux amis n'en partageaient pas +moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait +chaque automne de longs séjours chez les parents +de Tattet, à Bury, dans la vallée de Montmorency.</p> + +<p>L'affection qu'il garda toujours à cet intime +compagnon de sa jeunesse est immortalisée par +les stances bien connues des <i>Premières poésies</i>:</p> + +<blockquote><p> +Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, +Tu m'es resté fidèle où tant d'autres m'ont fui. +Le bonheur m'a prêté plus d'un lien fragile, +Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami... +</p></blockquote> + +<p>Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait +en Italie avec Virginie Déjazet, fit un +détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli, +comme en témoignent un billet de George +Sand, acceptant d'aller au théâtre avec lui, et +une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve, +après avoir quitté son ami.—Elle nous +renseigne sur l'affectueuse sollicitude de +Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres +amants de Venise. Voici la partie de cette +lettre qui nous intéresse:</p> + +<blockquote><p> +Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et +m'a fait exécuter par moi-même et d'inspiration ce que +votre lettre me recommandait avec tant d'instances. +J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer +quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait +plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je +ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que +l'un était tout à fait hors de danger, et que l'autre était +entièrement remise de ses longues veilles.</p> + +<p>Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher +M. de Sainte-Beuve; Alfred est dans les mains d'un +jeune homme tout dévoué, très capable, et qui le soigne +comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne +qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre +en route, Mme Dudevant et lui partiront pour Rome, +dont Alfred a un désir effréné. Vous les verrez avant +moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur donc +de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié +trouvera pour leur exprimer la mienne, qui n'est que +bien tendre et bien dévouée<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i>, 1er août 1896.</blockquote> + +<p>George Sand avait ouvert son coeur à ce cher +camarade de Musset. Pagello lui-même s'était +fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé +de leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il +devait emporter,—à part soi,—de cette +aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet +semble avoir d'abord subi l'influence de George +Sand. Nous le verrons plus tard essayant de +détourner Musset de celle qui rendait sa vie +si malheureuse.—Dans les confidences qu'elle +lui avait faites à Venise, celle-ci lui avait-elle +tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce fragment +d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui +convient de conclure:</p> + +<blockquote><p> +...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de +la féroce Lelia, répondez seulement qu'elle ne vit pas +de l'eau des mers et du sang des hommes, en quoi elle +est très inférieure à Han d'Islande; dites qu'elle vit de +poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin et +qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous +tout seul de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue +se plaindre, comme une personne naturelle.—Vous +m'avez dit que cet instant de confiance et de sincérité +était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en sais +rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en +repentir et qu'après avoir parlé avec franchise pour +répondre à vos questions, j'ai été touchée de l'intérêt +avec lequel vous m'avez écoutée. Il y a certainement +un point par lequel nous nous comprenons: c'est +l'affection et le dévouement que nous avons pour +la même personne. Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce +que je désire désormais. Vous êtes sûr de pouvoir contribuer +à son bonheur, et moi, j'en doute pour ma +part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je +vous envie. Mais je sais que les hommes de cette +trempe ont un avenir et une providence. Il retrouvera +en lui-même plus qu'il ne perdra en moi; il trouvera la +fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la solitude.</p> + +<p>En attendant, nous partons pour Paris dans huit +ou dix jours, et nous n'aurons pas, par conséquent, le +plaisir de vous avoir pour compagnon de voyage. +Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette réellement. +Nous aurions été tranquilles et <i>allegri</i> avec vous, +au lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne +savons pas encore à quoi nous forcera l'état de sa santé +physique et moral. Il croit désirer beaucoup que nous ne +nous séparions pas et il me témoigne beaucoup d'affection. +Mais il y a bien des jours où il a aussi peu de foi +en son désir que moi en ma puissance, et alors, je suis +près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée +et de lui être dangereuse sous un rapport, et celui de +ne l'être pas assez sous un autre rapport, pour suffire +à son bonheur. La raison et le courage me disent donc +qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à Calcutta +ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de +moi et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, +dites-lui que le hasard vous a amené auprès de +son lit clans un temps où il avait la tôle encore faible +et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre coeur +que par un paravent, vous avez entendu et compris +bien des souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui +que vous avez vu la vieille femme répandre sur ses +tisons deux ou trois larmes silencieuses, que son orgueil +n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au milieu des rires que +votre compassion ou voire bienveillance cherchait à +exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou +deux fois du fond de son âme pour appeler la mort<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 1er août 1896.</blockquote> + +<p>Quand George Sand adressait à Alfred Tattet +ce beau discours résigné, elle s'était donnée +à Pagello... Avec la santé lentement revenue, +Musset avait trouvé la solitude. Et sans oser +encore se convaincre de l'abandon de son amie, +il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa +faute impardonnable:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il faudra bien t'y faire, à cette solitude,</p> +<p>Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,</p> +<p>Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.</p> +<p>Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La veille et le travail, ne pourront te guérir.</p> +<p>Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,</p> +<p>Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude</p> +<p>D'attendre vainement et sans rien voir venir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue,</p> +<p>Si lu vas quelque part attendre sa venue,</p> +<p>Sur la plage déserte en vain tu l'attendras,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée,</p> +<p>Cherchant sur cette terre une tombe ignorée</p> +<p>Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voici qu'approchait l'heure de son retour en</p> +<p>France. Après les orages probables qui l'assombrirent</p> +<p>pour toujours, le pauvre enfant faisait</p> +<p>un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait</p> +<p>dans cette plainte douloureuse<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote107"><sup>108</sup></a>:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,</p> +<p>De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,</p> +<p>Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse,</p> +<p>Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie,</p> +<p>Et cet amour si doux qui faisait sur la vie</p> +<p>Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,</p> +<p>Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Notes 107, 108:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Vers publiès par la <i>Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.</blockquote> + +<p>On ne sait presque rien des derniers jours +de Musset à Venise. Le 22 mars, George Sand +devait partir avec lui,—sa lettre à Alfred +Tattet en fait foi;—le 28 il part seul. «Les +troisième, quatrième et cinquième chapitres de +la <i>Confession d'un enfant du siècle</i> donnent une +idée de ce qui a dû se passer durant ces +quelques jours, a dit M. Maurice Clouard. +Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur +d'âme et de générosité en partant seul, laissant +George Sand, en compagnie de Pagello<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>.» +J'estime, au contraire, que cette dernière +semaine fut lamentable pour Musset. La jalousie +torturait le malheureux, depuis sa vision +de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son +parti de l'accord qu'avait ratifié sa faiblesse, +autant qu'y avait consenti sa générosité. A en +croire George Sand elle aima d'abord Pagello +comme un père. A eux deux, ils avaient +«adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant +poète, aux premiers jours de lassitude de son +amour, <i>avant cette maladie</i> où elle le soigna si +maternellement, n'avait-il pas <i>engagé</i> Pagello +<i>à consoler</i> cette compagne dont il se sentait +excédé.... C'est la thèse d'<i>Elle et Lui</i>. Nous +savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut +s'acharner à le persuader, pendant ces dernières +semaines, qu'il avait, lui seul, préparé +et voulu l'étrange situation où ils se débattaient +tous les trois. Son bon sens lui montrait +la chimère de cette poursuite du repos hors de +la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa +faute dans la rupture, il aimait maintenant et +n'était plus aimé. Un jour vint où, n'y tenant +plus, il quitta ces amis qui devenaient amants +de façon trop claire et trop prompte pour sa +Tranquillité...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> M. Clouard, article cité de la <i>Revue de Paris</i>, p. 755.</blockquote> + +<p>Une courte lettre de Musset, datée de Venise, +nous fait entrevoir les orages qui ont précédé +son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà +séparé de George Sand. Encore convalescent, +il était sur le point de rentrer à Paris, accompagné +seulement d'un domestique, le perruquier +<i>Antonio</i>. Avant de quitter Venise, et la +mort dans l'âme, il envoyait ce suprême adieu +à sa bien-aimée:</p> + +<blockquote><p> +Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton +indifférence pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai +donné aujourd'hui est le dernier de ma vie, il faut que +tu saches qu'au premier pas que j'ai fait dehors, avec +la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai senti +que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop +dur pour moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir +me reste ou non, il m'importe à moi, aujourd'hui que +ton spectre s'efface déjà et s'éloigne devant moi, de te +dire que rien d'impur ne restera dans le sillon de ma +vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer +quand il te possédait peut encore y voir clair à travers +ses larmes, et t'honorer dans son coeur, où ton image +ne mourra jamais. Adieu, mon enfant. +</p></blockquote> + +<p>Un gondolier avait porté cette lettre à George +Sand; Musset attendait devant la Piazzetta; +elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le +verso:</p> + +<blockquote><p> +<i>Al signor A. de Musset +in gondola, alla Piazzetta.</i></p> + +<p>Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, +et Buloz ne m'a pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait +pour le voyage d'Antonio<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>. Je ne veux pas que tu partes +seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne suis-je pas +toujours le frère George, l'ami d'autrefois<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>? +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> Réglons une fois pour toutes cette question des avances +d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset, +en citant ces deux fragments de leurs lettres.—D'Elle a Lui +(du 29 avril 1834): «Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer +du tien, et ce que tu me dis à cet égard me fait beaucoup de +peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai ta parole d'honneur de +ne pas songer à ce remboursement avant trois ans?»—De +Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te renvoie +ton argent. Buloz m'en a envoyé....»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées +par M. Emile Aucante). <i>Revue de Paris</i> du 1er novembre 1896, +pp. 1-48.</blockquote> + +<p>Musset partit le 29 mars, accompagné quelques +heures par son amie. Avant de quitter +Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage +qui s'ouvrait sur cette dédicace: <i>A son bon camarade, +frère et ami, sa maîtresse</i>, GEORGE.—Que +n'invoquait-elle aussi sa maternité, la +meilleure corde de sa lyre!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le +coeur bien malade. George Sand l'a confié à +un domestique italien, Antonio, perruquier de +son état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même +l'accompagne quelques heures, jusqu'à Mestre. +Quand ils se sont séparés, elle fait une petite +excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. +«J'ai fait à pied jusqu'à huit lieues par jour, +écrit-elle à Jules Boucoiran<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>, le précepteur de +son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue +m'était fort bon physiquement et moralement.» +Dans la même lettre, elle reconnaît +aussi que Musset «était encore bien délicat +pour entreprendre ce voyage. Je ne suis pas +sans inquiétude sur la manière dont il le sup +portera; mais il lui était plus nuisible de rester +que de partir, et chaque jour consacré à +attendre le retour de la santé, la retardait au +lieu de l'accélérer. Il est parti enfin, sous la +conduite d'un domestique très soigneux et très +dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, +en tant qu'il la ménagerait; mais je ne suis +pas bien tranquille.» Et elle rentre à Venise, +«ayant sept centimes dans sa poche», pour +installer sa vie nouvelle avec le docteur Pagello.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> Lettre du 6 avril 1834. <i>Correspondance</i>, t. I, +p. 265.—Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?</blockquote> + +<p>C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique +à ses correspondants son intention d'établir +son «quartier général» à Venise, où elle peut +travailler en paix et vivre économiquement. +Elle compte rayonner dans la région des Alpes, +en dépensant cinq francs par jour, pousser +peut-être jusqu'à Constantinople (ce rêve de +Constantinople reviendra longtemps dans ses +lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante +qui veillait en elle), aller ensuite passer les +vacances à Nohant et retourner à ses lagunes. +De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus +intimes amis; mais tout Paris en était bientôt +informé.</p> + +<p>Le plus tranquillement du monde et avec +cette imperturbable sincérité qu'elle mettait +à concilier son labeur et ses passions, elle associait +sa vie à celle de Pagello. On est d'abord +surpris de cette indépendance, si l'on songe +qu'elle avait en France deux enfants qu'elle +adorait et un mari qui s'accommodait encore +de ces libertés d'existence. Mais à se rappeler +ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne +moins.</p> + +<p>Après deux ans et demi d'une organisation +boiteuse, entre Nohant où elle se cloîtrait trois +mois sur six et Paris où elle vivait selon sa +fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle +en partira, en juillet 1834, il y aura huit mois +qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un et l'autre +sont en pension à Paris.</p> + +<p>—La rumeur de ses amours en Italie devait +hâter la rupture avec M. Dudevant, qui eut +lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, +dans cette sereine inconscience de ses torts +qui lui faisait écrire quinze ans plus tard: «Je +ne prévoyais pas que mes tranquilles relations +avec mon mari dussent aboutir à des orages. +Il y en avait eu rarement entre nous. Il n'y +en avait plus depuis que nous nous étions faits +indépendants l'un de l'autre. Tout le temps +que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait +écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction +parfaite, me donnant des nouvelles +des enfants et m'engageant même à voyager +pour mon instruction et pour ma santé. Ses +lettres furent produites et lues dans la suite +par l'avocat général, l'avocat de mon mari se +plaignant «des douleurs que son client avait +dévorées dans la solitude<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> <i>Histoire de ma vie</i>, 5° partie, chap. III.</blockquote> + +<p>M. Dudevant laissa prononcer la séparation +contre lui. Autant sa femme avait recherché +l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. +Il finit taciturne et oublié, alors que le +nom de George Sand devenait pour toute l'Europe +synonyme de singularité et de génie.</p> + +<p>—En 1834, George Sand installée à Venise, +n'ayant publié que ses premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, +ignore encore la gloire; mais, menant +de front indomptablement son labeur et +ses passions, déjà elle semble assurée de l'acquérir.</p> + +<p>Voici sur cette époque de sa vie,—cinq mois +dont on ne savait à peu près rien,—la suite +du journal intime de Pagello:</p> + +<blockquote><p> +Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement +congé de moi. George Sand abandonnait l'hôtel Royal<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a> +et venait habiter un petit appartement à San Fantin. +Venise n'est pas Paris, et comme j'étais connu de beaucoup, +l'aventure fit du bruit. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le rétablissement +de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San +Mosé, dans le petit appartement où eut lieu la scène de la +lettre. (Voir plus haut, p. 115.)</blockquote> + +<blockquote><p> +Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco +une longue lettre où il m'adressait les observations +les plus raisonnables sur le mauvais pas que +j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, qui +habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma +société tant que durerait cette liaison. Je prévoyais +cette première amertume et je la supportai, sinon en +paix, du moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes +clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de personnes +distinguées, souriaient en me rencontrant dans +les rues; d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, +et évitaient de me saluer quand je paraissais sur la place +avec la Sand à mon bras. Quelques femmes me complimentaient +malicieusement. George Sand, avec cette +perception qui lui était propre, voyait et comprenait +tout, et lorsque quelque léger nuage passait sur mon +front, elle savait le dissiper à l'instant avec son esprit et +ses grâces enchanteresses. Nous vécûmes ainsi de février<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a> +à août. Je vaquais le matin aux soins de ma profession; +elle écrivait son roman de <i>Jacques</i>, dont elle me fit le +protagoniste, exagérant mon caractère moral. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le +29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, +comme c'est probable, ce ne fut que dans le courant de +mars.</blockquote> + +<blockquote><p> +J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble +aux <i>Lettres d'un voyageur</i>, où nous dépeignîmes en +quelques croquis, et plutôt à sa façon qu'à la mienne, +les coutumes de Venise et des environs. Quand elle +n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux +féminins pour lesquels elle avait une adresse et un goût +particuliers, jusqu'à vouloir meubler toute une chambre +de sa main, rideaux, chaises, sofa, etc. Je ne sais ce +qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, économe, +laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les +autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne +fît l'aumône. Je crois que ses plus gros gains seront prodigués +en grande partie à autrui, peut-être sans discernement, +peut-être à des escrocs et à des vicieux, parce +que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait +tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de +dix mille francs par an. Elle s'en confessa elle-même à +moi, et je le vis bien, et je le sus encore à Paris, de +quelques-uns de ses plus honnêtes amis. Maintenant, je +reviens à mon histoire.</p> + +<p>Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était +absolument nécessaire d'aller pour quelque temps à +Paris. Les vacances approchaient. Ses deux enfants sortaient +du collège et ils avaient coutume de se rendre +avec elle à la Châtre où elle passait l'automne avec son +mari. En même temps, elle me témoignait un grand +désir que je l'accompagnasse pour revenir ensuite à +Venise ensemble. Je restai troublé et je lui dis que j'y +penserais jusqu'au lendemain. Je compris du coup que +j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais +je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments +plutôt que de la laisser courir seule un +aussi long voyage.</p> + +<p>J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir +un peu d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je +l'accompagnerais, mais que j'exigeais d'habiter seul à +Paris et de n'être pas contraint de me rendre à la +Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour dans +cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en +faire bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, +mais décidé, avec lequel je prononçai ces paroles, elle +me répondit: «Mon ami, tu feras ce qui te plaira le +mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait compris. A +partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en +amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être +qu'un ami; mais je me sentais néanmoins amoureux.... +</p></blockquote> + +<p>Les impressions idéales de son séjour à +Venise avec Pagello, George Sand les a immortalisées +dans ses trois premières <i>Lettres d'un +voyageur.</i> Elles sont dédiées à Alfred de Musset, +«A un poète», et toutes mélancoliques +de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à +la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 juillet 1834, +elle se met en scène <i>(Beppa)</i> avec tous ses +attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello +(sous le double masque de <i>Pietro</i> et du <i>Docteur</i>) +et plusieurs de leurs familiers.</p> + +<p>C'est un merveilleux tableau du charme de +Venise. D'après un dire de l'éminent romancier +vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, +on aurait là le plus fidèle portrait de +la Reine des lagunes.</p> + +<p>Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation. +Il célébrait son amie dans une charmante +<i>Serenata</i> en dialecte vénitien. Elle a été +publiée en partie par George Sand, mais anonyme, +dans la seconde des <i>Lettres d'un voyageur</i>. +Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera +a révélé le véritable auteur, en donnant +de nouvelles preuves de son talent de poète.—Traduisons +quatre strophes de la <i>Serenata</i>:</p> + +<blockquote><p> +«Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. +Viens avec moi, montons en gondole, +nous gagnerons la pleine mer.</p> + +<p>... Oh! quelle vision! quel spectacle présente +la lagune, lorsque tout est silence et que la +lune brille au ciel!</p> + +<p>... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence +à paraître... si elle t'apercevait, elle pourrait +devenir jalouse.</p> + +<p>... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche +comme une fleur! Voici venir le temps des +larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.» +</p></blockquote> + +<p>Il faut lire la description féerique et si juste +de ces adorables nuits de Venise, dans la <i>Lettre</i> +de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie.</p> + +<p>Ses préoccupations ordinaires étaient plus +prosaïques. Sa correspondance retentit d'une +incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. +A l'en croire, elle aurait été réduite aux derniers +expédients, «à coucher sur un matelas +par terre, faute de lit». Les souvenirs de +Pagello, que m'a transmis une lettre de sa +fille, Mme Antonini, protestent contre cette +excessive misère. Le ménage n'était pas riche, +sans doute; mais on y vivait allègre, en travaillant. +George nous apprend, dans une de ses +lettres à Musset, que Pagello, très occupé par +ses malades, «est dehors toute la journée, puis +s'endort méthodiquement sur le sofa après le +dîner, avec sa <i>pipetta</i> dans l'oeil comme la flûte +de Deburau».</p> + +<p>De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait +de six à huit heures de suite, de préférence +la nuit, buvant beaucoup de thé pour +s'exciter au travail.</p> + +<p>Le jeune médecin habitait une petite maison +«modeste, mais jolie», la <i>Casa Mezzani</i>, en +face le <i>Ponte dei Pignoli</i>. Avec lui vivait son +frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, +garçon instruit et de belle humeur, et avec eux, +parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique +personne, Giulia P..., dont l'existence vient +de nous être révélée. Tout ce que nous en +savons est dans une lettre de George Sand à +Musset:</p> + +<blockquote><p> +Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas +dirait de belles choses là-dessus. On dit dans la maison +Mezzani que c'est la maîtresse des deux Pagello et qu'elle +et moi sommes les deux amantes du docteur. C'est +aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine, +une fille non avouée de leur père. Elle a quelque +fortune, et comme elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. +Elle a une affaire de coeur à Venise et vient s'y +établir dans quelques jours. Elle avait lu mes romans +et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. +Nous avons fait connaissance et elle me plaît +extrêmement. Nous avons donc fait ce plan de pot-au-feu +qui me sera, je crois, agréable... Giulia est une +créature sentimentale dont la figure ressemble effrontément +à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise, +demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, +de grands yeux bleus, toujours levés au ciel, maniérée +avec grâce et gentillesse, pleureuse, exaltée, un peu +folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et +je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera +l'amour ou lira des romans<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>Revue de Paris, loc. cit</i>., p. 14.</blockquote> + +<p>On se demande ce que devait penser Musset +à recevoir ces descriptions de la Casa Mezzani... +Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!</p> + +<p>Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même, +le pacifique Pagello, se débattait entre +ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand: +«C'est un don Juan sentimental qui s'est tout +à coup trouvé quatre femmes sur les bras.» +Et elle conte à Musset les scènes de jalousie +d'une maîtresse délaissée, l'<i>Arpalice</i>, qui a fait +chez Pagello une irruption inattendue «lui +arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant +son <i>bel vestito</i>» et finalement lui faisant +craindre, à elle, une <i>coltellata</i> dont s'épouvante +la douce Giulia<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>Revue de Paris, loc. cit.</i>, p. 14, 15 et 21.</blockquote> + +<p>Elle s'était donc installée dans ce curieux +intérieur, heureuse et calme avec Pagello, +courtoise et bonne camarade pour son frère. +Celui-ci plaisantait le docteur sur la maigreur +et la pâleur de la jeune femme. Un piquant +souvenir du professeur Provenzal (cité par +Mme Codemo)<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a> nous révèle les préférences de +Robert Pagello pour la jeune servante de +George Sand, la Catina, belle fille dont les +joues fraîches contrastaient avec le teint olivâtre +de Lélia. Il ne comprenait pas les enthousiasmes +de son frère pour «cette maigreur +de sardine» (<i>quella sardella</i>) et disait en son +vénitien: «<i>No so cossa de belo che el ghe +trova mio fradelo; la mia Catina me piace +megio.</i>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> <i>Racconti, scène</i>, etc., p. 177.</blockquote> + +<p>George Sand, très simplement, aidait la servante +dans le ménage, et parfois se mêlait de +cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des +repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait +gaiement de ce régime un peu bien romantique, +et il disait préférer aux petits plats de George +ses romans. Pour se reposer de la littérature, +celle-ci, Pagello nous l'a conté, travaillait à +l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à +Bellune un joli dessin à la plume exécuté et +encadré par elle-même. Elle y avait inscrit les +deux noms de ses enfants: <i>Maurice, Solange...</i> +Mme Antonini, dans l'intéressante lettre où elle +me résume des souvenirs qu'elle a cent fois +entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier +«les exagérations et bévues» de tous ceux +qui ont écrit sur la vie de George Sand à +Venise. Elle me pardonnera de traduire ce +fragment: «George Sand allait quelquefois, +accompagnée de mon père, à l'église. Prosternée +devant Celui qui accueille et pardonne +tout, elle se couvrait la face de ses mains et +pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute +l'étoffe nécessaire pour être le modèle des +épouses et des mères. Affectueuse, charitable, +industrieuse, toutes les heures qu'elle ne passait +pas à écrire ou à visiter les monuments de +Venise, elle travaillait à l'aiguille ou au tricot. +Elle orna ainsi de ses mains toute une chambre +à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle +était toujours occupée; qu'un jour même elle +lui fit présent de quatre paires de chaussettes, +et lui dit en riant: «Voyez, Robert, +je les ai mieux réussies que mes artichauts!»</p> + +<p>Cette vie tranquille et modeste prit fin avec +le départ de la malheureuse femme, rappelée +par les vacances à Nohant. Elle emmenait le +docteur Pagello.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Et Musset, le pauvre Musset? Revenons +à lui. C'est lui le vrai poète et l'amoureux +sincère. Le spectacle de sa détresse nous +détendra du petit train bourgeois de la romancière +et du médecin.</p> + +<p>Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine +convalescents. George Sand a fait en lui un +anéantissement dont il ne se remettra jamais.</p> + +<p>Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant +plus tard des accents passionnés et navrants +pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en +portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard +m'a conté maintes fois comment, au lit +de mort, le malheureux poète gardait la +hantise de «cette femme» et de ses grands +yeux noirs qu'il avait tant aimés:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ôte-moi, mémoire importune,</p> +<p>Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!</p> + </div> </div> + +<p>George Sand a quitté Musset, à Mestre, le +29 mars, le soir même de son départ<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>. Ils se +sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a +pas été sans un déchirement profond. Elle +aussi, en le quittant, entendait bien ne pas le +perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le +2 avril 1834:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de +Sacy, est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir +même, et le lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première +lettre à son ami.</blockquote> + +<blockquote><p> +Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de +vivre et je vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il +était 8 heures du soir et j'étais fatigué. Ne doute pas +de mon courage. Écris-moi un mot à Milan, frère chéri, +George bien-aimé. +</p></blockquote> + +<p>Sans avoir reçu ce billet, George Sand +avait écrit à Musset le 30 mars. Elle est aussitôt +rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché +chez les Rebizzo. Elle devait repartir le jour +même pour Vicence, accompagner Pagello dans +une visite médicale. «Elle n'en a pas eu la force, +ne se sentant pas le courage de passer la nuit +dans la même ville qu'Alfred sans aller l'embrasser +encore le matin.» Aujourd'hui elle est +à Trévise, avec Pagello qui retourne à Vicence, +où elle veut coucher ce soir pour y trouver les +nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissées à +l'auberge.</p> + +<blockquote><p> +... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise +et te ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les +cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur +alors! Comme nous nous aimerons bien! n'est-ce pas, +n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui te +soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, +et de qui voudrai-je prendre soin désormais? Comment +me passerai-je du bien et du mal que lu me faisais? +Puisses-tu oublier les souffrances que je t'ai causées et +ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout, +qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera +la blessure. Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton +pauvre vieux George.<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a> +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> Lettre du 30 mars. <i>(Revue de Paris</i> du 1er nov. 1896.)</blockquote> + +<p>C'est la nature désordonnée de cette affection, +qui allait à jamais empoisonner la vie d'Alfred +de Musset. Pour avoir goûté à l'amour de cette +femme, ou cru seulement trouver en elle de +l'amour, il restait prisonnier d'un mirage. Sa +vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa +maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il +n'avait pas eu le courage de la quitter, elle +n'avait pas eu la résignation de le perdre. Sa +fatalité la faisait aussi attachante par un +charme irritant d'énigme, que par une instinctive +et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier +tant de preuves d'affection et de sollicitude. +Il la savait également sensible à la faiblesse +éperdue de son amour et ne voulait se +résoudre à penser qu'elle ne lui reviendrait +jamais.</p> + +<p>Il restait obsédé quand même par l'image +du beau Vénitien dénué de ses tourments +d'âme, qui l'avait supplanté.—Sans croire +si mal faire, Pagello avait désiré, sollicité +peut-être, les tendresses d'un coeur qui se déclarait +libre. Pouvait-il se douter que le poète +en recevrait si cruelle blessure, et prévoir +telles conséquences à un caprice sans réflexion +de l'homme gâté des femmes qu'il était.... Il +allait lui-même en souffrir, maintenant, dans +la stupeur d'une aventure où s'enchevêtraient +trop de sentiments, pour sa psychologie saine. +«Je ne te dis rien de Pagello, écrit George +Sand à l'ami qu'elle quitte, sinon qu'il te +pleure presque autant que moi, et que quand +je lui ai redit tout ce dont tu m'avais chargé +pour lui, il s'est enfui de colère et en sanglotant.»</p> + +<p>Ils devaient souffrir tous les trois.—Musset +poursuit son voyage, trop navré pour écrire +encore, et Antonio est négligent. George Sand, +restée douze jours sans nouvelles, se prend à +songer à tout ce passé douloureux. Elle est +inquiète, et voici qu'elle aime d'amour son +absent. Elle a peur de l'avoir perdue, cette +âme charmante et bonne jusqu'en ses erreurs, +ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement +conquis! Où retrouvera-t-elle ces ineffables +abandons de jeunesse et de poésie! Quel +autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse +déjà redouble sa tendresse... Pendant ce carnaval +de 1834, bien triste pour elle, elle +écrit son roman de <i>Leone Leoni</i>.—On a voulu +y chercher une demi-autobiographie. Nous y +retrouvons, en effet, les cruelles alternatives +qui agitaient alors l'âme de la pauvre femme,—entre +son affectueuse estime pour Pagello +et son renaissant, son cher amour pour le +poète qu'elle avait quitté, qu'elle laissait partir +plutôt que de lui pardonner... Enfin elle reçoit, +le 15 avril, une longue lettre de Genève, et sa +joie lui dicte une lettre d'humble affection, +un cantique d'actions, de grâces:</p> + +<blockquote><p> +... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. +Oh! que je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est +bonne et qu'elle m'a fait de bien! Est-ce bien vrai que +tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu ne souffres +pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse +être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. +Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe; que +je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été +heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change +rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime, +et c'est tout<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>.... Quelle fatalité a changé en poison les +remèdes que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais +donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos +et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un +fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent +(et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je +deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, +j'entends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. +Qu'est-ce qui m'appellera à présent? qui est-ce qui aura +besoin de mes veilles? à quoi emploierai-je la force +que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se tourne +contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que +j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! ne parle +pas du mien, ne me dis jamais que tu as eu des torts +envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de +rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que +nous nous sommes quittés; mais je sais, je sens que +nous nous aimerons toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, +que nous tâcherons, par une affection sainte, +de nous guérir mutuellement du mal que nous avons +souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous +connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse +et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un +matin, nous serions restés frère et soeur. Nous savions +que cela nous convenait, nous nous étions prédit les +maux qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après +tout? nous avons passé par un rude sentier, mais nous +sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous +reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous +connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle +découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse +nous dégoûter l'un de l'autre? Tu m'as reproché, dans +un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te +donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et +maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose +de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces +plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux +que tu retrouveras ailleurs. Au moins, tu ne te souviendras +pas de moi dans les bras des autres femmes. +Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de +prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton +vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque +chose de mieux que tout cela; car le sentiment qui +nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut se +comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra +jamais rien. Tant mieux, nous nous aimerons et nous +moquerons de lui. (<i>Lettre des 15-17 avril</i>.) +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> Ici trois lignes supprimées à l'encre.</blockquote> + +<p>Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise, +la lettre de Genève, nous trouvons tout entier +le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère +et la charmante fantaisie de son esprit. En +voici un fragment qui éclairera mieux que +tous les commentaires cette âme de génie, si +noble et si faible à la fois, si nativement généreuse:</p> + +<blockquote><p> +... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de +ces deux mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu +as bien des choses à me dire. Dis-moi surtout que tu +es tranquille, que tu seras heureuse. Tu sais que j'ai +très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir écrit. +Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je +que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des +fois dans ces tristes nuits d'auberge? Ce serait me +vanter d'être une brute, et tu ne me croirais pas. Je +t'aime encore d'amour, George. Dans quatre jours, il y +aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne parlerais-je +pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus +ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais +auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je +suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur +mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont les plus +douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis +tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue +qui te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi +clair dans mon coeur que lui dans son orbite. Je n'ai +pas voulu t'écrire avant d'être sûr de moi. Il s'est passé +tant de choses dans cette pauvre tête! De quel rêve +étrange je m'éveille!</p> + +<p>Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant +les boutiques; un gilet neuf, une belle édition d'un +livre anglais, voilà ce qui attirait mon attention.</p> + +<p>Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant +d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? +C'était là l'homme que tu voulais aimer! Tu avais +dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais depuis +dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là +le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! +Mon pauvre George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu +si malheureux! Et quels malheurs plus terribles n'ai-je +pas été encore sur le point de te causer! Je le verrai +longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles, +qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te +verrai longtemps dans cette chambre funeste, où tant de +larmes ont coulé! Pauvre George, pauvre chère enfant! +Tu t'étais trompée. Tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais +que ma mère.</p> + +<p>Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, +dans leur sphère élevée, se sont reconnues +comme deux oiseaux des montagnes; elles ont volé +l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été trop forte. C'est +un inceste que nous commettions.</p> + +<p>Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau +pour toi, du moins dans les derniers temps. Je t'ai +fait beaucoup souffrir. Mais, Dieu soit loué, ce que je +pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon +enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes +sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme +dont le coeur est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui +combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes +larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas +dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de +toi la main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait +peut-être, en te quittant, la chose la plus simple du +monde, mais je l'ai faite. Mon coeur se dilate malgré +mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges compagnons: +une tristesse et une joie sans fin.</p> + +<p>... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper +de tes affaires. Que mon amitié ne te soit jamais +importune. Respecte-la cette amitié plus ardente que +l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense à +cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me rattache +à lui. Pense à la vie qui m'attend. (<i>Lettre du 4 avril</i>.) +</p></blockquote> + +<p>George était donc bien rassurée sur le coeur +de son poète.</p> + +<p>Elle lui dissimulait encore la pleine vérité +de ses relations avec Pagello, son installation +complète chez lui:</p> + +<p>«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me +voir une demi-heure, le matin. Pagello vient +dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il +est très occupé de ses malades dans ce moment-ci, +et son ancienne maîtresse <i>(l'Arpalice)</i> qui +s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis +qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement +malheureux...» Nous savons ce +qu'il faut penser de cette solitude de George +Sand. Mais c'était alors charité de sa part, +que de dissimuler à Musset sa vraie vie à Venise.</p> + +<p>Sur le long et triste voyage du poète, nous +ne savons d'autres détails que ceux qu'il +donne dans ses lettres. Il n'avait de regards +que pour sa douleur. Cette obsession d'une +rupture qui devait laisser à son âme un inoubliable +déchirement, ne quitta jamais sa mémoire. +Ceux qui ont prétendu, et Paul de +Musset lui-même, que le chagrin de cet amour +perdu s'était peu à peu effacé de son coeur, +négligent certains vers de lui, non point parfaits +mais précieux pour sa biographie, <i>Souvenir +des Alpes</i>, datés de 1851. Il y évoque simplement +un épisode de sa vie intérieure pendant +ce mélancolique retour en France, et on +y sent des larmes.</p> + +<p>Rappelons-en quelques strophes: ces vers +sont parmi les derniers qu'ait publiés Musset:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui,</p> +<p>Marchait le voyageur dans la plaine altérée,</p> +<p>Et du sable brûlant la poussière dorée</p> +<p>Voltigeait devant lui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Devant la pauvre hôtellerie</p> +<p>Sur un vieux pont, dans un site écarté,</p> +<p>Un flot de cristal argenté</p> +<p>Caressait la rive fleurie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Là le coeur plein d'un triste et doux mystère</p> +<p>Il s'arrêta silencieux,</p> +<p>Le front incliné vers la terre;</p> +<p>L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Aveugle, inconstante, ô fortune!</p> +<p>Supplice enivrant des amours!</p> +<p>Ôte-moi, mémoire importune,</p> +<p>Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pourquoi dans leur beauté suprême,</p> +<p>Pourquoi les ai-je vus briller?</p> +<p>Tu ne veux plus que je les aime,</p> +<p>Toi qui me défends d'oublier!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme après la douleur, comme après la tempête,</p> +<p>L'homme supplie encore et regarde le ciel,</p> +<p>Le voyageur levant la tête</p> +<p>Vit les Alpes debout dans leur calme éternel...</p> + </div> </div> + +<p>Après huit jours de route, il arrivait à +Paris tout plein d'Elle. A peine installé, il +s'occupait activement des affaires de son amie, +négociant la cession de son roman d'<i>André</i> à +Buloz. Il l'informait du résultat, la dissuadait +de son éternel projet de voyage à Constantinople +et lui contait sa nouvelle existence à +Paris. «Je suis arrivé presque bien portant», +disait-il.</p> + +<blockquote><p> +... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre +lente, qui me prend tous les jours au lit, et dont je ne +me vante pas à ma mère, parce que le temps seul et le +repos peuvent la guérir. Du reste, à peine dehors du +lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne +vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans +cette cervelle depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai +beaucoup souffert, et j'étais arrivé ici avec la ferme +intention de me distraire et de chercher un nouvel +amour.</p> + +<p>Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais +arrangé, avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait +mis à côté de moi une pauvre fille d'Opéra, qui s'est +trouvée bien sotte, mais moins sotte que moi. Je n'ai pu +lui dire un mot et suis allé me coucher à huit heures. +Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse +habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que +je fasse? Plus je vais, plus je m'attache à toi, et, bien +que très tranquille, je suis dévoré d'un chagrin qui ne +me quitte plus. (<i>Lettre du 19 avril</i>.) +</p></blockquote> + +<p>La vérité est que l'infortuné revenant apparut +lamentable à sa famille. «Il nous arriva, +plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de +l'avoir quittée, et malade, malade, le pauvre +enfant! m'a conté Mme Lardin de Musset. Maigre +et les traits altérés, il avait perdu la moitié de +ses cheveux; il se les arrachait par poignées. +On lui voyait des plaques chauves sur la tête. Il +avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous lui +avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle, +notre appartement dont il avait envie,—qui +donnait sur les jardins; il trouvait le papier +de sa chambre trop triste.</p> + +<p>«Il fut d'abord très sobre de confidences avec +nous. J'étais une enfant.... Nous n'osions lui +parler de rien. Ma pauvre mère avait été si inquiète<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée +de Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son +angoisse, <i>Revue de Paris</i>, article cité p. 713.</blockquote> + +<p>«Après six semaines sans nouvelles, Paul +était allé voir Buloz qui lui avait montré une +lettre de George Sand, où elle disait Alfred très +malade. Alors Paul avait songé à partir pour +l'Italie; il m'en fit la confidence. Mais notre +mère voulait savoir ce que George Sand avait +écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez +lui. Il répondit évasivement: il avait égaré la +lettre; il la lui enverrait.... Enfin, nous reçûmes +d'Alfred cette lettre navrée que Paul a +citée dans la <i>Biographie</i>.»</p> + +<p>Alfred de Musset avait écrit régulièrement +aux siens, jusqu'au milieu de février. Quand +il tomba malade, il chargea George Sand de +donner de ses nouvelles à sa mère. Il affirma +toujours qu'elle l'avait fait. Aucune de ces +lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne +parvint à destination, alors que Buloz reçut +toutes celles qu'on lui écrivait<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> On a donné cette explication: que le gondolier à qui +étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres +adressées à Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant +aux lettres à Buloz et à ses amis, George Sand les portait +elle-même à la poste....</blockquote> + +<p>La lettre si longtemps espérée du poète justifia +l'inquiétude des siens.—«Le pauvre garçon, +à peine relevé d'une fièvre cérébrale, parlait +de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la +maison. Car il voulait s'éloigner de Venise dès +qu'il aurait assez de forces pour monter dans +une voiture.</p> + +<p>«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, +une âme abattue, un coeur en sang, mais +qui vous aime encore.»</p> + +<p>«Il devait la vie aux soins dévoués de deux +personnes qui n'avaient point quitté son chevet +jusqu'au jour où la jeunesse et la nature avaient +vaincu le mal.</p> + +<p>«Pendant de longues heures, il était resté +dans les bras de la mort; il en avait senti +l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement. +Il attribuait en partie sa guérison à une +potion calmante, que lui avait administrée à +propos un jeune médecin de Venise, et dont il +voulait conserver l'ordonnance. «C'est un puissant +narcotique, ajoutait-il; elle est amère, +comme tout ce qui m'est venu de cet homme: +comme la vie que je lui dois.» Cette ordonnance +existe, en effet, dans les papiers d'Alfred +de Musset. Elle est signée <i>Pagello</i><a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> PAUL DE MUSSET, <i>Biographie</i>, p. 125.</blockquote> + +<p>Nous savons dans quel état le poète rentra +chez sa mère. La première fois qu'il voulut +raconter les causes de son retour, il tomba en +syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier +Antonio, son domestique improvisé, fut +pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec +une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, +à qui allait manquer ce vivant souvenir d'Italie, +essaya de se distraire, et tout d'un coup reprit +sa vie ancienne.</p> + +<p>Nous avons vu comme il contait à George Sand +cette tentative d'oubli; ce n'était que pour lui +mieux confesser son incurable amour. Dans la +même lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai +Malaquais, et n'avoir pu y rester, de tristesse. +Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès +que l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà +les larmes qui arrivent.»</p> + +<blockquote><p> +... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce +ne sont pas de ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi +plutôt, mon enfant, que tu t'es donnée à l'homme que tu +aimes, parle-moi de vos joies.—Non, ne me dis pas cela. +Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. +Alors, je me sens plein de courage, et je demande au +ciel que chacune de mes souffrances se change en joie +pour toi. Alors, je me sens seul, seul pour toujours, et +la force me revient, car je suis jeune, et la vie ne veut +pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, +qu'un mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et +que le passé entier se retourne en l'entendant.</p> + +<p>Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. +Je fais ce que je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent +il ne peut plus y avoir en moi ni fureur ni colère. +Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque. C'est mon +camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai +besoin de ce regard que je trouvais à côté de moi pour +me répondre. Il n'y a là ni amour importun, ni jalousie, +mais une tristesse profonde.... +</p></blockquote> + +<p>Il parle encore à son amie de mauvais cancans +répandus contre eux dans Paris, et lui +envoie cette dernière tendresse:</p> + +<blockquote><p> +Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à +Constantinople; fais ce qui te plaît. Ris et pleure à ta +guise. Mais le jour ou tu te retrouveras quelque part +seule et triste, comme à ce Lido, étends la main avant +de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du +monde un être dont tu es le premier et le dernier +amour. Adieu mon amie, ma seule maîtresse. Écris-moi +surtout, écris-moi. +</p></blockquote> + +<p>Cette lettre a trouvé G. Sand complètement +rassurée sur le coeur de «son enfant». Sa +réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse +éperdue de la précédente: il n'est plus question +que d'amitié. Comme c'est féminin, comme +c'est humain....</p> + +<blockquote><p> +... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et +affectueuse pour moi. Oh! quelle que soit la disposition +de ton esprit, je trouverai toujours ton coeur, n'est-ce +pas, mon bon petit? Je viens de recevoir ta lettre il y a +une heure, et, bien qu'elle m'ait émue douloureusement +en plus d'un endroit, je me sens plus forte et +plus heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. +Ce qui me fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas +ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à genoux, pas encore +de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe à +ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai +vu mourant dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que +quand la nature viendra te le demander impérieusement, +mais ne le cherche pas comme un remède à +l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage +cette vie que je t'ai conservée, peut-être, par mes +veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu à +cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi être un +peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon +inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme +comme toi. Songe à ton avenir qui peut écraser tant +d'orgueils ridicules et faire oublier tant de gloires présentes. +Songe à mon amitié qui est une chose éternelle +et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort. +Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours +d'angoisse et d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens +que tu pouvais et que tu devais me préférer. +</p></blockquote> + +<p>Musset ne songe plus qu'au passé. Toute +fierté lui est devenue impossible. Bien loin +d'apaiser son amour, l'absence le lui fait tragique, +pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne +s'avoue pas à lui-même. Il aime maintenant +sa douleur avec tout son être, tout son génie. +Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée, +l'infidèle va entretenir le feu sacré, fidèlement. +Musset ne vivra plus que d'attendre le +courrier de Venise....</p> + +<p>Dans cette détresse, le pauvre enfant est du +moins sûr de son amitié; il lui écrit (30 avril) +quelle consolation il y trouve. Il a essayé vainement +de reprendre son ancienne vie:</p> + +<blockquote><p> +... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé +non pas à mes amis, mais à la vie que j'ai menée avec +eux. Cela m'est impossible de recommencer, j'en suis +sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé! Sois fière, +mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un +enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi. +Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon +amour? Rappelle-toi nos conversations dans ta cellule; +regarde où tu m'as pris, et où tu m'as laissé. Suis ton +passage dans ma vie; regarde comme tout cela est palpable, +évident, comme t m'as dit clairement: «Ce +n'est pas là ton chemin.» +</p></blockquote> + +<p>Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe +à cela, je n'ai que toi. J'ai tout nié, tout blasphémé, +je doute de tout hors de toi,... Néglige-moi, +oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas +tenue dans mes bras?...»</p> + +<blockquote><p> +... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, +quand je vais dans le monde à présent, je regarde de +travers, comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse +sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas, voilà pourquoi +je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la +lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient +vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu +m'aimais? N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit? +O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais, m'as-tu +jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le +faire pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? +Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide +la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son +heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j'abhorre, +ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être +le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es +noble et orgueilleuse. +</p></blockquote> + +<p>Il sent quelque chose en lui, maintenant +d'inconnu, de meilleur: il le lui doit, pour +avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses, +elles ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais +avoir aucune confiance dans une femme +faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison +pour ne plus vouloir chercher.»</p> + +<p>Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie +inguérissable, avec le sentiment profond de sa +faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il +en est revenu «comme abruti pour toute la +journée, sans pouvoir dire un mot à personne», +ayant volé sur la toilette de son amie un petit +peigne à moitié cassé qu'il traîne partout dans +sa poche.... Elle lui a parlé de Pagello: il lui +sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant, +il veut écrire leur roman, pour guérir son coeur, +pour faire taire ceux qui diraient du mal d'elle. +Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer. +«Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que +j'ai sur le coeur.» Puis il revient à Pagello:</p> + +<blockquote><p> +Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller +sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus +ridicule du monde que ce sentiment-là? Je l'aime, ce +garçon, presque autant que toi. Arrange cela comme +tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse +de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je +ne voudrais pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, +mon ange, sois heureuse et je le serai. +</p></blockquote> + +<p>Tout son coeur débile et généreux est dans +cette lettre navrante. Il a si peur de la perdre +tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie.</p> + +<p>Maintenant George est forte de son empire +sur cette âme désemparée. Elle lui répond +(12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier +serrement de mains d'une amante qui le +quitte, mais l'embrassement du frère qui lui +reste».</p> + +<p>Elle l'engage à aimer une femme jeune, +belle, qui n'ait pas encore souffert. Quant à +elle, désormais, elle aspire à une vie calme. +«Ce brave Pagello qui n'a pas lu <i>Lélia</i> et qui +n'y comprendrait goutte» n'a pas ses yeux à +Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle, +quand elle fait «sa figure d'oiseau malade»:—«Je +me laisse régénérer par cette affection +douce et honnête: pour la première fois j'aime +sans passion.»</p> + +<p>Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît +moins apaisée que triste. Sa lettre est longue +comme un journal. Elle laisse couler son bavardage +maternel: elle charge l'absent de +maintes emplettes à lui expédier; elle lui raconte +qu'elle écrit son roman de <i>Jacques</i>, et que +Pagello veut traduire en italien leurs oeuvres à +tous deux....</p> + +<p>Cependant Musset, à qui n'était pas encore +parvenue cette lettre de raison, sentait se creuser, +chaque jour plus profond, le vide de son +âme:</p> + +<blockquote><p> +O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de +larmes j'ai versées! Quelle journée! je suis perdu, +vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu verses sur ma +blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux +et le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe +comme une huile bouillante sur un fer rouge. Je voudrais +être calme et fort, quand je t'écris; je me raisonne, +je m'efforce; mais quand je prends la plume, +et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller +trouver, ces trois cents lieues que je viens de faire, et +qu'il n'y a au monde que toi à qui je puisse parler de +toi. Pas un ami, pas un être! Et qui, d'ailleurs, eu serait +digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien que j'ai +un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne. +Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans +cette petite chambre, tant de jours solitaires? Et dès que +je veux t'écrire, tout se presse jusqu'à m'étouffer. Mais +je souffre, amie, et qu'importe de quoi je souffre? Tu +me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi. Figure-toi +que c'est une autre que j'aime et que c'est une +maladie que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me +dis que tu es dans un singulier état moral, entre une +vie qui n'est pas finie et une autre qui n'est pas commencée. +Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En vérité, +on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus +fort le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule +autour de moi. Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, +à baiser ton portrait, à adresser à ton fantôme des +folies qui me font frémir, je prends mon chapeau, je +vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une manière +quelconque. (<i>Lettre du 10 mai</i>.) +</p></blockquote> + +<p>Aucune distraction ne réussit à le soulager. +Il voudrait partir; il ira sans doute à Aix-les-Bains, +en juillet, pour l'attendre à son retour de +Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer +quelques mois avec toi. Si tu es avec Pietro, je +vous serrerai la main et j'irai à Naples et de +là à Constantinople, si je suis assez riche....»</p> + +<blockquote><p> +... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire +de bon. A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais +muet quand je t'ai connue. A présent, je ne le suis +plus. Mais je n'ai personne pour m'entendre, et je n'ai +encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras dans le +vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de +bien tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner +au plaisir et un coeur tout entier à donner à l'amour. +Peut-être y en a-t-il qui accepteraient; mais moi, +accepterai-je? Où me mène donc cette main invisible +qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle. +Oui, il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me +manger le coeur, pour nourrir mon coeur. Il me faut +un corps dans ces bras vides; il faut que j'aie une +maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me +parles de santé, de ménagements, de confiance en +l'avenir: tu me dis d'être tranquille, et c'est toi, toi qui +viens de m'ouvrir les veines; tu me dis d'arrêter mon +sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je fait même +de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux +fois dans tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai +possédée? C'est toi qui as parlé: c'est toi dont la pitié +céleste m'a couvert de larmes; c'est toi qui as laissé +descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi, +je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un +libertin sans coeur, mais je n'ai commencé à être autre +chose que pendant trois matinées à Venise, et tu dormais +pendant ce temps-là.</p> + +<p>Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses +crouler sous mes pieds, plus je sens une force cachée +qui s'élève, s'élève et se tend comme la corde d'un arc.</p> + +<p>.... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me +faisaient le même effet que le vin de Champagne. Elles +me conduisaient, au sortir de la table, à la première +femme venue. Que je trouvasse là deux ou trois amis +en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare +et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure +dans ma chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, +à l'ennui, que sais-je? Et je m'endormais. J'en +étais encore là quand je t'ai connue. Mais aujourd'hui, +si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne sais +ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, +je l'étranglerais en hurlant.</p> + +<p>... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir +de pareilles réflexions ou de pareils rêves que tu +adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>? +Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi beau, +d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé +dans ton coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles +ainsi? Et j'en suis là! Et la femme qui a écrit ces +pages-là, je l'ai tenue sur mon sein! Elle y a glissé +comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son +dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle +le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps +voudraient s'en détacher pour aller à elle et la saisir! +Toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du +monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre +nous un abîme éternel!</p> + +<p>Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence +si sage me sauve ou me perde à son gré. J'ai +horreur de ma vie passée, mais je n'ai pas peur de ma +vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a voulu que +me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai +les conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais +ce que j'ai dans l'âme ne mourra pas sans en être sorti. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> La 2e <i>Lettre d'un voyageur</i>.</blockquote> + +<p>Il dévore <i>Wertlier</i> et la <i>Nouvelle Héloïse</i>, ces +folies sublimes dont il s'est tant moqué jadis. +Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe pourtant +toujours des affaires de son amie,—et +toujours il pense à lui parler de Pagello:</p> + +<blockquote><p> +Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais +je ne puis pas; je l'aime sincèrement et de tout mon +coeur, mais je ne peux lui écrire. Il sait à présent pourquoi. +(<i>Lettre du 10 mai</i>.) +</p></blockquote> + +<p>Paul de Musset, dans la <i>Biographie</i>, expose +longuement cet état navrant de l'âme de son +frère pendant les premiers mois de son retour. +Après d'infructueux essais de distraction, dans +le monde et parmi d'anciens compagnons de +plaisir, il retombait dans son besoin farouche +de séquestration. Il subissait maintenant son +chagrin. La musique le berçait dans une amère +volupté. Certain concerto de Hummel que lui +jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de +douces soirées de Venise, l'arrachait par un +enchantement soudain à cette morne solitude. +Mais il n'y retombait que plus désespéré. Paul +de Musset a donné des fragments d'un ouvrage +inachevé de son frère, <i>le Poète déchu</i>, où cinq +ans plus tard il retraçait fidèlement ce douloureux +temps d'épreuve<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> <i>Biographie</i>, pp. 128-130.</blockquote> + +<blockquote><p> +«Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de +mon abandon. Je m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je +regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus +saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que +toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, +tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement +triste et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que +je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai a la +douleur en désespéré. Je rompis avec toutes mes habitudes. +Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre +mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant +pour toute distraction qu'une partie d'échecs que je +jouais machinalement tous les soirs.</p> + +<p>«La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, +les insomnies cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. +Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout +ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba +sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien +du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. +Un vieux tableau, une tragédie que je savais +par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien +avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le +sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que l'expérience, +et je vis que la douleur nous apprend la vérité.</p> + +<p>«Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y +arrête avec plaisir: oui, ce fut un beau et rude moment. +Je ne vous ai pas raconté les détails de ma passion. +Cette histoire-là, si je l'écrivais, en vaudrait pourtant +bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était +brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait +quitté; j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; +n'est-ce pas en dire assez?</p> + +<p>«Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui +s'était fait en moi, mais il était bien loin d'être accompli. +On ne devient pas homme en un jour. Je commençai +par me jeter dans une exaltation ridicule. J'écrivis des +lettres à la façon de Rousseau,—je ne veux pas vous +disséquer cela.—Mon esprit mobile et curieux tremble +incessamment comme la boussole, mais qu'importé si le +pôle est trouvé? J'avais longtemps rêvé; je me mis enfin +à penser. Je tâchai de me taire le plus possible. Je retournai +dans le monde; il me fallait tout revoir et tout +rapprendre....» +</p></blockquote> + +<p>George est restée quinze jours sans répondre +à Alfred. Dans sa lettre du 21 mai, elle est +toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas, +Mme Dorval et surtout Planche auraient +tenus sur son compte. Si ce dernier, dont la +figure déplaît à Musset, a réellement parlé +bassement de lui et insolemment d'elle, elle +ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut paraître +détachée de ces misères. Et voici l'état +de son coeur:</p> + +<blockquote><p> +... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne +souffre pas, lui, il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, +il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le +coeur; il n'a pas besoin de ma force, il a son calme et +sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je +souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, +moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin +d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont +en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude +qui est habituée à veiller sur un être souffrant et +fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous +deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un +ni à l'autre! J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien +vrai que j'avais besoin d'un frère; pourquoi n'ai-je pu +conserver mon enfant près de moi? Hélas! que les +choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien +le coeur de l'homme changerait s'il entendait la +voix de Dieu! Moi, je l'écoute et il me semble que je +l'entends, et pendant ce temps les hommes me crient: +horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? Qu'est-ce? +Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore +serai-je accusée?</p> + +<p>... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive, +n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un +nouvel amour. Je le désire et je le crains, mon enfant. +Je ne sais ce qui se passe en moi quand je prévois cela. +Si je pouvais lui donner une poignée de main à celle-là! +et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; +mais elle sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez +jamais de madame Sand, c'est une femme infâme.» +Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute heure +sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre +une parole amère. Ton souvenir est une relique +sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce +le soir dans le silence des lagunes et auquel +répond une voix émue et une douce parole, simple et +laconique, mais qui me semble si belle alors!—<i>io +l'amo!</i>—Peu importe, mon enfant, aime, sois aimé et +que mon souvenir n'empoisonne aucune de tes joies. +Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin pourtant que +je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement +de te maudire, mais de t'oublier. +</p></blockquote> + +<p>L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant +subsister en elle qu'une maternelle amitié, +l'amour, après ces longs jours de silence, s'est +aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset, +du 10 juin, témoigne d'une âme rassérénée. +Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble +n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; +il va aimer!... Mais les avances que +lui font quelques femmes ne l'attirent guère. +Il aime plus que jamais son <i>Georgeot</i>, «de +cette amitié douce et élevée qui est restée +entre eux comme le parfum de leurs amours». +Or il existe, dit-il, des <i>révélations</i>: avec saint +Augustin, il croit après avoir nié; mais il veut +trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.</p> + +<blockquote><p> +... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille +quelquefois en criant: «Que Dieu me protège, +car je vais me livrer!» Cela est beau, n'est-ce pas, et +effrayant en même temps, d'aller et de venir avec cette +pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour +moi, mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. +Je t'ai connue un an trop tôt. J'ai cru longtemps à +mon bonheur, à une espèce d'étoile qui me suivait. Il +en est tombé une étincelle de la foudre sur ma tête, +de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, +qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde +dans le lit où j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; +car celui qui s'en était levé n'est pas celui qui s'y était +couché.</p> + +<p>Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui +s'était desséché! Comme chaque mot, chaque chose, +chaque homme que je rencontre, fait se détendre une +fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici m'envoient +à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces +rayons se pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils +aient trouvé une issue pour s'élancer de leur antre, et +retourner, teints du sang de mes veines, dans la nature! +Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai, +aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce +pas, de se promener tout jeune dans une vieille vie? +X. <i>(Tattet)</i> est de retour. Il trouve, que <i>je lui apparais sous +un nouvel aspect</i>, voilà son mot. Du reste, je bois autant +de vin de Champagne que devant, ce qui le rassure.</p> + +<p>Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon +et loyal camarade, avec son grand coeur et ses grands +yeux? O mon petit ange, que tu es joli! Que tu m'es +cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, en +t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance, +avec amour, que je puis pleurer dans tes bras! Oh, +Dieu merci! j'ai un ami: on ne me le volera pas; il prie +pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas connue et +perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je +devais être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand +nous étions ensemble, je laissais ma stupide jeunesse +tomber lentement en poussière; mais je ne me rendais +compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais +que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais +au lendemain; je croyais qu'il serait toujours +temps; je réfléchissais et je doutais. De plus, je suis +d'une nature faible et oisive; la tranquillité de nos +jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce +temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous +deux l'éclair de l'épée flamboyante. Chose étrange, je +n'ai compris qu'il fallait faire usage de mes forces que +lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. J'avais +une telle confiance, une si misérable vanité!</p> + +<p>J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour +de moi tant de voiles bizarres! à m'ôter une partie +avec l'un, une autre avec l'autre! Je n'ai compris que +je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que je pouvais +mourir.</p> + +<p>Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse +et qu'il a tort de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de +plaisir que je ne puis le dire. +</p></blockquote> + +<p>Notre poète va décidément mieux: lui qui, +le mois précédent, écrivait à son amie n'avoir +pu se décider encore à aller voir son fils au +collège: «il a une paire d'yeux noirs que je +ne verrai pas sans douleur, je l'avoue», il +écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère +inquiète que son Maurice se porte bien: «Je +viens de le voir à l'instant et il doit sortir +avec moi dimanche.»</p> + +<p>Le 15 juin, longue lettre de George tout à +fait calme à Alfred à peu près guéri. Elle s'applaudit +de l'apaisement de son ami, de son +rétablissement corps et âme.—Pagello y +ajoute un billet de sa main pour recommander +à son malade de l'hôtel Danieli,—«qu'une +affection liera toujours à lui d'une manière sublime +pour eux deux, incompréhensible pour +les autres»,—d'éviter l'intempérance et de se +souvenir de certaine eau de gomme arabique, +qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce +sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr, +ajoute-t-elle à Alfred, que si Pagello en avait +sous la main, il en boirait une bouteille à +chaque point de son discours.»</p> + +<p>Elle a traversé une grave disette d'argent. +Musset s'est fort agité pour lui faire parvenir +ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur +est ému à la pensée qu'elle a pu souffrir de la +gène. Il songe aussi à ses angoisses de mère; +Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses +enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses +profondes qu'il a cru deviner entre les lignes +de la seconde de ses <i>Lettres d'un voyageur</i>—qu'il +vient de porter à la <i>Revue</i>.—Il est découragé, +triste, inquiet; il apparaît surtout bien +las.</p> + +<blockquote><p> +... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, +de faire trois cents lieues pour te les amener, et de +m'en revenir. Dis-moi de contracter pour toi une dette, +que je ferais de si bon coeur et que je paierais ensuite +par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans +le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au +torrent, accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce +que pour qu'elle te suive dans l'Océan.</p> + +<p>Buloz vient de m'apporter la <i>Lettre</i> que tu lui as envoyée +pour la <i>Revue</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>. Le coeur me bat si fort qu'il faut +que je t'écrive ce que j'éprouve. Mon enfant, il y a dans +la lettre un mot affreux, celui de <i>suicide</i>; quel que soit +le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée chez les +autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance. +J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, +je ne ris plus de rien. Dis-moi, mon George, mon frère +adoré, quand tu as écrit ce mot-là, était-ce seulement +l'inquiétude que tu ressentais pour ton fils, jointe au +désappointement de ne pas recevoir ce que tu attendais? +Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, +qui t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il +m'a semblé qu'une tristesse, étrangère à tout cela, dominait +les autres motifs. Buloz lui-même s'est interrompu +plusieurs fois en lisant, pour me dire: «Qu'a-t-elle +donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, +qui ne se doute de rien au monde, ne manquait pas, il +est vrai, d'ajouter: «Mais vous ne l'avez pas quittée? +Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre garçon ne +se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. +Mais il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais +bien que toute ta vie tu as pensé à la mort, que toute ta +vie t'y a poussée, que cette idée t'est familière, presque +chère; mais enfin elle ne se représente à toi avec force +que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle +naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, +aussi complète que la tienne, comme dans celle d'un +Anglais pulmonique! Je te parle franchement, mon enfant; +mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas permis +de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule +aimée des femmes, je te le jure sur mon père; si le +sacrifice de ma vie pouvait te donner une seule année +de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie +éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que d'être +là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, +sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis +trois mois, et pour bien des années; d'avoir tout +perdu, jusqu'à ses rêves; de me repaître d'un ennui sans +fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce que c'est +que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: +qu'il faut que je souffre et que je m'ensevelisse en +silence, mais que du moins tu es heureuse, peut-être +heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos +que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu +ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne +peut avoir changé la vie qu'en bien. C'est une noble +créature, bonne et sincère; il t'est dévoué, j'en suis +sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne pas lui rendre +le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être +aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, +que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter +Venise, ma force pour y venir, pour y rester. Mais, +hélas! je n'en suis pas à apprendre aujourd'hui quel +hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent répété: +le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit +de crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, +est-ce l'absence du désir? Est-ce de se sentir tous les +atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce +dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se +trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre? +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> Publiée dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 15 juillet 1834.</blockquote> + +<blockquote> +<p>... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne +au pied de mon lit retrouver ma douleur courageuse +et résignée, afin que l'idée de ton bonheur éveille +encore un faible écho lointain dans le vide où je suis, +et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu +de tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, +si Dieu n'existe pas, ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi +de te parler avec cette franchise; pardonne-moi +de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je suis +muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi +un peu de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car +la mort se repent de m'avoir manqué là-bas, quand tes +soins et tes veilles l'ont écartée de moi. Adieu, je n'en +puis plus! <i>(Lettre du 46 juin</i>.) +</p></blockquote> + +<p>George rassure cet ami trop vite inquiet: son +idée de suicide, ce spleen toujours prêt à se +réveiller au contact d'une contrariété ou d'un +affront, «la suivra toujours probablement sans +lui faire aucun <i>bobo</i>, car elle n'a ici aucun +chagrin de coeur». Son Pagello est un ange; +ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un +mois elle reverra ses enfants... Elle ajoute +comme glose à cet exposé de sa tranquillité: +«Tu as donc bien raison de dire que mon bonheur +a pris sa source dans tes larmes, non pas +dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, +mais dans celles de ton enthousiasme et de ton +sacrifice... Rappelle-toi que tu m'as laissé un +souvenir plus sûr et plus précieux que tous +les souvenirs de la possession,» <i>(Lettre du +26 juin</i>.)</p> + +<p>La dernière lettre de Musset adressée à +Venise, le 10 juillet, a été détruite «parce +qu'elle contenait une confidence». On en a +gardé du moins quelques lignes relatives au +retour attendu de George avec le «bon docteur», +et ce trait qui nous prépare a la rencontre +des amants:</p> + +<p>«—Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que +«Mme Sand soit <i>une femme adorable</i>?» Telle +est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait +l'autre jour. La chère créature ne me +l'a pas répétée moins de trois fois pour voir si +je varierais mes réponses.—«Chante, mon +«brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me +«feras pas renier, comme saint Pierre.»</p> + + + +<p>VII</p> + +<p>Apres cinq mois de vie commune à Venise, +George Sand et Pagello partent pour Paris. +Les dernières lignes que nous avons citées du +naïf journal du docteur nous signalent chez +eux un état d'âme assez mélancolique, sans le +trop préciser. De George Sand elle-même nous +n'apprendrons rien: nous savons qu'elle n'avoue +jamais... Cette grande sincère—pour les +autres—s'acharne à tout dissimuler de sa +vie vraie... Déjà elle s'obstinait à réagir +contre sa légende, légende qui offensait son +âme hautaine et bourgeoise. Elle préludait à +ce rôle de <i>Matriarche</i> qui devait faire vénérer +sa vieillesse.</p> + +<p>Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne +et des petits intérêts de son honnête +amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses +enfants,—à retrouver aussi le poète qui l'avait +quittée, qui l'adorait encore, qu'elle-même +avait aimé jadis.</p> + +<p>Ce départ de George Sand avec Pagello, après +cinq mois de calme tête-à-têle, nous apparaît, +pour lui, maussade et triste, mais pour elle +libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente +de nouvelles souffrances?... Reprenons +le récit du docteur.</p> + +<blockquote><p> +J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et +je partis avec elle pour Milan sans prendre congé de +mes parents ni de mes amis, et sans dire à personne si +ni quand je reviendrais.</p> + +<p>De Milan, j'écrivis à mon père:</p> + +<p>«Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me +blâmais de vivre avec une étrangère, perdant ma jeunesse, +ruinant ma carrière, reniant publiquement ces +principes de morale chrétienne qui me furent inculqués +par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette +lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je +dédaignais de mentir avec de fausses promesses. Je te +réponds aujourd'hui de Milan: je suis au dernier stade +de ma folie et je dois le courir encore les yeux fermés, +comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour +Paris où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, +digne de toi. Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. +Toi, ne cesse pas de m'aimer et écris-moi à +Paris.»</p> + +<p>J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la +poursuis maintenant volontiers, parce que, à mesure +que je la raconte, je me sens l'âme soulagée, comme +celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes, +la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés +à Martigny, nous quittâmes la voiture et les bagages.</p> + +<p>George Sand était en costume d'homme. A dos de +mulet, nous avons franchi le col des Palmes et nous nous +sommes transportés à Chamounix, où le jour suivant +nous avons entrepris à pied l'ascension du Mont-Blanc +avec une longue caravane d'Anglais, de Français, d'Allemands +et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace, +après avoir examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur +de la glace à 400 pieds de profondeur, après nous +être réjouis de l'écho éclatant des Mortarets qui rebondissait +avec un long hululement dans cette vallée désolée, +hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles, +nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre +gentlemen anglais et un Américain poursuivre l'ascension +jusqu'aux dernières aiguilles, avec leurs guides, et +y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces jeunes +gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène +de la gelée.—Le lendemain nous revenions à Martigny +et de là nous nous mettions en route pour Genève.</p> + +<p>A mesure que nous avancions, nos relations devenaient +plus circonspectes et plus froides. Je souffrais +beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le cacher. +George Sand était un peu mélancolique et beaucoup +plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement +en elle une actrice assez coutumière de telles farces, et +le voile qui me bandait les yeux commençait à s'éclaircir. +Nous visitâmes Genève, marché de manufactures en or +et en argent et en horlogerie. Mais ce qui me procura +un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter pleinement +aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout +d'abord le lac: il la côtoie d'une onde si limpide +qu'on en peut voir les poissons frétiller à O pieds de +profondeur, comme si on les avait dans la main. De +plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont un pays +enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que +vous avez l'intention de le visiter, puis parce que +Voltaire et spécialement Rousseau les ont dépeints, +comme personne ne les dépeindra plus. Après six ou +sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, +et, par le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes +à Paris. A la station, George Sand trouva un de +ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui l'accompagna +chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue +des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième +étage à 1 fr. 50 par jour. +</p></blockquote> + +<p>La présence de Pagello allait être importune. +Dans sa bonté, George Sand n'avait osé +lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui +avouer l'affaiblissement de son amour.</p> + +<p>Une mélancolie sans issue s'emparait du +pauvre Italien, doublement exilé, dès son installation +à Paris.</p> + +<p>La vie monotone et bourgeoise endurée cinq +mois à Venise, autant que cette étrange correspondance +entretenue avec Musset,—et toujours +exaltée, malgré l'espèce de lassitude que +nous y avons constatée dès le mois de juin,—avaient +préparé ce refroidissement graduel dans +les relations de Lélia avec le docteur Pagello.</p> + +<p>A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir +Musset. Pagello dut y consentir, s'y résigner, +et il en eut d'amers tourments. L'instinctive +générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser +ces deux tristesses. Mais tous trois étaient +malheureux.</p> + +<p>Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour +à Paris, Pagello ne prononce pas le nom de +Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on +soupçonner, entre les lignes, qu'il connut +ces cruelles divinations de la jalousie dont +l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite.</p> + +<p>Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de +corps et d'esprit, je me laissai tomber sur une chaise, +et les coudes appuyés aux genoux, le front dans les +mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec +peu d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une +amitié mal assurée. Elle succède en toi à une passion +mal éteinte, en George Sand à un caprice satisfait et +fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs solitaires? +Alors, machinalement, je me levai, et machinalement +j'ouvris ma malle pour en tirer quelques vêtements; +et, tout en soulevant mon linge, je découvris +un paquet que je connaissais bien, que je saisis et +décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de +ma mère. Je le couvris de baisers et le plaçai sur une +armoire qui faisait face au petit lit; ainsi je pouvais le +voir toujours. Et je restai longtemps à le contempler. +Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut +mon âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu +retourneras dans ta patrie et tu y passeras des jours +honorés et tranquilles; ta conduite à venir tirera des +enseignements de tes erreurs passées; garde toujours +dans ton esprit les principes que ta mère t'a fait sucer +avec le lait;—toutes les joies terrestres qui iront +contre ces préceptes te rendront malheureux.»</p> + +<blockquote><p> +J'entendis frapper doucement à la porte de ma +chambre; j'ouvris... C'était George Sand avec M. Boucoiran, +qui venaient me chercher pour me mener dîner +comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha +âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus +presque dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. +J'allai donc dîner chez George Sand qui m'offrait la plus +gentille hospitalité. Elle me proposa comme ami, presque +comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait partir +avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour +suivant, et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne +pas la suivre. La Sand voyait toute la singularité de ma +position, tous les sacrifices que j'avais faits à son amour: +ma clientèle perdue, mes parents quittés et moi exilé +sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait +fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille +et presque sérieux. Le colloque spirituel que je +venais d'avoir avec ma mère m'avait rendu une paix +que je ne connaissais plus depuis longtemps. Cette +femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en +avait perdu le secret. Au milieu même de ses égarements +tous consécutifs d'un premier faux pas, elle +gardait un coeur de femme tendre, compatissant, +industrieux pour les malheureux et intrépide pour le +sacrifice... +</p></blockquote> + +<p>Donc, à peine arrivée, presque indifférente +soudain pour l'infortuné Pagello, George Sand +revoit le poète. Et tous deux sont repris par +leur ancien amour. La présence de l'Italien, la +fâcheuse rumeur du monde ne troublent pas +cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant +ils ont retrouvé l'amertume. Quinze +jours fiévreux et cruels, quinze jours seulement +s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable +a surgi, poignant, chez Musset. Il souffre +trop, veut partir.</p> + +<blockquote><p> +... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et +j'ai reçu le dernier coup.</p> + +<p>J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de +luttes et de souffrance. Je vais mettre une seconde fois +la mer et la montagne entre nous. Ce sera la dernière +épreuve: je sais ce qu'elle me coûtera; mais mon père +de là-haut ne m'appellera pas lâche quand je paraîtra; +devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. J'attendrai +de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je +reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France. +Je t'ai vue heureuse; je t'ai entendue dire que tu l'étais. +Il m'eût été doux de rester votre ami, et que la douce +joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma douleur. +Mais le destin ne pardonne pas.</p> + +<p>... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une +journée entière. Je pars aujourd'hui pour toujours; je +pars seul, sans un compagnon, sans un adieu. Je te +demande une heure et un dernier baiser. Si tu crains +un moment de tristesse, si ma demande importune +Pierre, n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne +m'en plaindrai pas. Mais si tu as du courage, reçois-moi +seul, chez toi ou ailleurs, où tu voudras. Pourquoi +craindrais-tu d'entendre hautement la voix solennelle de +la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a +murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de +ma pauvre valse? Ne pense pas retrouver jamais en moi +ni orgueil offensé, ni douleurs importunes. Reçois-moi +sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du présent, ni +de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un +tel et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes +qui ont souffert, deux intelligences souffrantes, deux +aigles blessés qui se rencontrent dans le ciel, et qui +échangent un cri de douleur avant de se séparer pour +l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme +l'amour céleste, profond comme la douleur humaine. +O ma fiancée! Pose-moi doucement la couronne d'épines +et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera +ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus! +</p></blockquote> + +<p>La demande a été accordée; Musset va revoir +son amie une dernière fois. Il sera fort: +sa résolution de partir est irrévocable.</p> + +<blockquote><p> +...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce +n'est pas le désespoir qui agit en moi. C'est moi qui +le sens, qui le calcule et qui agis sur lui. Je t'en prie, +pas un mot là-dessus, et ne crains pas qu'il m'échappe +rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve. +Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour +que j'aurai de ma vie. Je te le dis franchement et +hautement, parce que j'ai raisonné avec cet amour-là, +jour par jour, minute par minute, dans la solitude et +dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est +invincible, mais que tout invincible qu'il est, ma volonté +le sera aussi. Ils ne peuvent se détruire l'un par +l'autre; mais il dépend de moi de faire agir l'un plutôt +que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à tout +cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué +de le voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là +est sortie. Ne t'en afflige pas surtout, et sois sûre qu'il +n'y a pas dans mon coeur une goutte d'amertume. +</p></blockquote> + +<p>Il compte aller à Toulouse, puis chez son +oncle Desherbiers, qui est sous-préfet de Lavaur; +de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne.</p> + +<p>Mais elle hésite maintenant à accepter ce +rendez-vous. Suprême coquetterie de femme, +ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus; +il supplie:</p> + +<blockquote><p> +C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? +Revoyons-nous, je t'en donnerai. Parle ou ne parle +pas; les lèvres des hommes n'ont pas de parole que je +ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne +crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position +n'est pas changée. Mon amour-propre, dis-tu? +Écoute, écoute, George: si tu as du coeur, rencontrons-nous +quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin des +Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est +là que je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans +arrière-pensée; écoute-moi te jurer de mourir avec +ton amour dans le coeur, un dernier baiser, et adieu! +Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce triste +soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret. +C'était à un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, +non, George, c'est à un ami.</p> + +<p>C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme +à qui tu parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette +vie de misères et de souffrances, Dieu m'accorde peut-être +la consolation de t'être bon à quelque chose. Sois-en +sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton mauvais +génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je +destiné à te rendre encore une fois le repos.</p> + +<p>Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement +des portes éternelles. Et puis, avoir tant souffert +pendant cinq mois, partir pour souffrir plus encore, +partir pour toujours, te savoir malheureuse quand j'ai +tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah! +c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, +qu'ai-je donc fait? +</p></blockquote> + +<p>Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est +malheureux. Elle répond à son amant:</p> + +<blockquote><p> +Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet +et il n'a pas tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien +que cela me fait du mal. Est-il possible, mon Dieu, que +cela ne m'en fasse pas? Mais je pars pour Nohant, moi, +je vais passer là les vacances avec mes enfants. Je ne +veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je <i>lui</i> ai tout +dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie +sans lui une dernière fois et que je te décide à rester, +au moins jusqu'à mon retour de Nohant. Viens donc +chez moi, je suis malade pour sortir et il fait un temps +affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai donc +perdue, puisque tu souffres auprès de moi! +</p></blockquote> + +<p>Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine: +«Elle dépérissait, en effet, de chagrin. +Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère, +au ridicule de la situation: «Du moment +«qu'il a mis le pied en France», écrit George +Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du +saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait +plus que de l'irritation quand ses deux amis +la prenaient à témoin de la chasteté de leurs +baisers: «Le voilà qui redevient un être faible, +«soupçonneux, injuste, faisant des querelles +«d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête +ces pierres qui brisent tout.» Dans son inquiétude, +il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.</p> + +<p>«George Sand contemple avec horreur le naufrage +de ses illusions. Elle avait cru que le +monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger +leur histoire d'après les règles de la morale +vulgaire. Mais le monde ne peut pas admettre +qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus +exactement, des dispensés en morale. Elle lisait +le blâme sur tous les visages, et pour qui? +grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont +elle avait honte maintenant,<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> ARVÈDE BARINE, <i>Alfred de Musset</i>, p. 75.</blockquote> + +<p>Indulgentes réflexions! George Sand n'eut +jamais honte de ses amants, tant qu'elle les aimait. +Mais après avoir transfiguré à ses propres +yeux sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier, +la voilà qui se laisse reprendre d'amour +pour Musset, au vertige de son désespoir. Et +presque fière de la mortelle emprise qu'elle +sait avoir sur le poète, elle consent à lui dire +un dernier adieu.—Cet adieu n'a pas été +aussi triste qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui +le craindre. Elle a cédé au suprême désir de +son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. +Le lendemain, Musset, qui va décidément +partir, lui adresse cette belle page triste—qu'on +est tenté de trouver... littéraire:</p> + +<blockquote><p> +Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie +avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir. +Les angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes +amères ont fait place en moi à une compagne bien +chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit +tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un +doux sourire sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec +moi. Elle porte au front ton dernier baiser. Pourquoi +craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas été aussi chaste, +aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu ne te +reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous +avons passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont +versé sur ma plaie un baume salutaire. Tu ne te repentiras +pas d'avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir +qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes les +joies futures trouveront comme un talisman sur son +coeur entre le monde et lui.</p> + +<p>Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu +hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle +est immortelle comme lui. Je ne crains plus rien, ni +n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas +réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma +soeur chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes +amis, le monde de ma jeunesse; je vais partir seul, +pour toujours, et je remercie Dieu. Celui qui est aimé +de toi ne peut plus maudire. George, je puis souffrir +encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.</p> + +<p>Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur +quoi que ce soit qui regarde ma vie; parle, dis un mot, +mon enfant, ma vie est à toi. Écris-moi d'aller mourir +en silence dans un coin de la terre, à trois cents lieues +de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu le +le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi +de pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée +de main, un mot, une larme! Hélas! ce sont là tous +mes biens. Mais si tu crois devoir sacrifier notre amitié, si +mes lettres même hors de France troublent ton bonheur, +mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas, +oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans +me plaindre, à présent, sois heureuse à tout prix. Oh! +sois heureuse, bien-aimée de mon âme! Le temps est +inexorable, la mort avare; les dernières années de la +jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières. +Sois heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier +qu'on peut l'être. Hier, tu me disais qu'on ne l'était +jamais. Que t'ai-je répondu? Je n'en sais rien, hélas! ce +n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à mort ne +renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, +de la patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste +orgueil. Rétrécis ton coeur, mon grand George; tu en +as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces +à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur, +rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs +pas sans moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as +promis devant Dieu.</p> + +<p>Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un +livre sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle, +ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette +froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté.</p> + +<p>Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, +il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J'y +poserai de ces mains que voilà ton épitaphe en marbre +plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La +postérité répétera nos noms comme ceux de ces +amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, +comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard. +On ne parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce +sera là un mariage plus sacré que ceux que font les +prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence. +Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole +du seul Dieu qu'ils adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit +que les révolutions de l'esprit humain avaient toujours +des avant-coureurs qui les annonçaient à leur siècle? +Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort +des ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir; +elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres +de son collier. Elle sera le prêtre qui nous bénira, qui +nous couchera dans la tombe, comme une mère y +couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux +chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je +terminerai ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai +un appel, du fond d'un coeur de vingt ans, à tous les +enfants de la terre; je sonnerai aux oreilles de ce +siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la trompette +des résurrections humaines, que le Christ a laissée +au pied de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis +fils de ton Père; je te rendrai les baisers de ma fiancée; +c'est toi qui me l'as envoyée, à travers tant de dangers, +tant de courses lointaines, qu'elle a courus pour venir +à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera +toujours verte, et peut-être les générations futures +répéteront-elles quelques-unes de nos paroles, peut-être +béniront-elles un jour ceux qui auront frappé avec +le myrte de l'amour aux portes de la liberté<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.*** +«Yorick», dans l'<i>Homme libre</i> du 13 avril 1877. Paul de +Musset, paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son +frère. Or, Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, +en avait déjà tiré une phrase: «Non, non, j'en jure par ma +jeunesse...» pour être placée en épigraphe de la correspondance, +quand on la publierait. Inutile d'ajouter qu'elle figure +dans la correspondance autographe—qui est en possession +de M. de Lovenjoul.</blockquote> + +<p>Cette lettre était trop résignée. Pour la première +fois, le poète considérait le prestige à +venir d'un amour qui le meurtrissait encore. +Plus humble était la plainte que lui dictaient +jusque-là ses tourments. Elle traduisait +sa souffrance sans aucun souci d'art ni de +gloire. Un désir satisfait venait-il de lui rendre +le repos et l'orgueil?... Hélas! il avait cette +femme dans l'âme plus que dans la chair....</p> + +<p>Il est parti pour Bade le 25 août. Son +voyage a duré six jours. A peine installé, il +mesure sa solitude, et tout le passé douloureux +qui reflue dans son coeur lui dicte ce poignant +cri d'amour:</p> + +<blockquote><p> +Baden, 1er septembre 1834.</p> + +<p>Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas +encore écrit. J'attendais un moment de calme; il n'y en +a plus. Je voulais t'écrire doucement, tranquillement, +par une belle matinée, te remercier de l'adieu que tu +m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma chère +amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement +de mon amour. Ah! George, quel amour! jamais +homme n'a aimé comme je t'aime! je suis perdu, vois-tu, +je suis noyé, inondé d'amour; je ne sais plus si je +vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle; +je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif +de bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être +aimée, si tu l'as jamais demandé au Ciel, oh toi, ma +vie, mon bien, ma bien-aimée, regarde le soleil, les +fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée, dis-toi cela, +autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses +amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon +sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans +nom, insensé, désespéré, perdu! Tu es aimée, adorée, +idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai +pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux +cela; et mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. +Je me soucie bien de ce qu'ils en diront. Ils disent que +tu as un autre amant, je le sais bien, j'en meurs, mais +j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent d'aimer!</p> + +<p>Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; +il n'y avait pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue +dans mes bras, ô mon corps adoré! Je t'avais pressée +sur cette blessure chérie! Je suis parti sans savoir ce +que je faisais. Je ne sais si ma mère était triste; je +crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai +rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, +je le respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse +et tranquille là-bas, tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce +que c'est d'attendre un baiser cinq mois? Sais-tu ce que +c'est, pour un pauvre coeur qui a senti pendant cinq +mois, jour par jour, heure par heure, la vie l'abandonner, +le froid de la tombe descendre lentement dans +la solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte, +comme la neige? Sais-tu ce que c'est pour un coeur +serré jusqu'à cesser de battre, de se dilater un moment, +de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante, +et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh, +mon Dieu! je le sentais bien, je le savais, il ne fallait +pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je m'étais dit +qu'il fallait revivre, qu'il fallait prendre un autre +amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, je +tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux +ma souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, +vois-tu. Tu te rétracterais que cela ne servirait à rien. +Tu veux bien que je t'aime; ton coeur le veut, tu ne +diras pas le contraire; et moi je suis perdu, vois-tu, je +ne réponds plus de rien.</p> + +<p>Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu'est-ce +que cela me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, +tous ces Allemands qui passent sans me comprendre, +avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est que cette +chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que +la vie est charmante, la promenade agréable, que les +femmes dansent, que les hommes fument, boivent, +chantent, et les chevaux s'en vont en galopant. Ce n'est +pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie. Écoute, +George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me +dissuader: pas de consolations, de jeunesse, de gloire, +d'avenir, d'espérance, pas de conseils, pas de reproches. +Tout cela me fait penser que je suis jeune, que j'ai cru +au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me donne +envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis +pas un fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; +j'ai de la force encore. Mais de la force, mon Dieu, à +quoi sert d'en avoir quand elle se tourne elle-même +contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me fais +pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets, +je te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je +t'écris dans un moment de fièvre ou de délire, que je +me calmerai; voilà huit jours que j'attends un quart +d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire. Je le +sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des +espérances dans quelques coeurs aimants; je sais bien +qu'ils ont tous raison; n'ai-je pas fait ce que je devais? +Je suis parti, j'ai tout quitté; qu'ont-ils à dire? Le +reste me regarde. Il serait trop cruel de venir dire +à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de +mourir. Les taureaux blessés dans le cirque ont la +permission d'aller se coucher dans un coin avec l'épée +du matador dans l'épaule, et de finir en paix. Ainsi, +je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera +pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et +une petite voiture, et que tu viennes. J'aurai beau +regarder, me voilà assis devant cette petite table, +au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai +emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne +mourras pas sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, +tu pleures avec moi, tu me laisses emporter de douces +illusions. Tu me parles de nous retrouver. Tout cela est +bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra. +Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas +y frapper, n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau +de papier grand comme la main, et tu n'écriras pas +dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne sais quelles +phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels événements; +il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh +bien, tout cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire. +Je ne peux pas vivre sans toi, voilà tout. Combien tout +cela durera encore, je n'en sais rien. J'aurais voulu faire +ce livre, mais il aurait fallu que je connusse en détail +et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton caractère, +mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne +sais pas tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait +fallu que je te visse, que tu me racontasses tout cela. Si +tu avais voulu, j'aurais loué aux environs de Moulins ou +de Châteauroux un grenier, une table et un lit. Je m'y +serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou deux +fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive. +J'aurais écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il +y aurait eu là quelques beaux moments. Tu n'aurais cru +trahir personne, j'espère. Tu m'as vu mourant d'amour +dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien eu à te reprocher? +Mais tous les rêves que je peux faire sont des +chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et +les choses. Tout est bien, tout est mieux ainsi.</p> + +<p>O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque +chose. Sors un beau soir au soleil couchant, seule. Va +dans la campagne, assieds-toi sur l'herbe, sous quelque +saule vert. Regarde l'Occident et pense à ton enfant qui +va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres, +si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton +bon coeur, donne-moi une larme, et puis rentre chez +toi doucement, allume la lampe, prends ta plume, +donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi tout ce +qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un +peu.</p> + +<p>Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire +même plus que tu n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce +ne peut pas être un crime. Je suis perdu. Mais qu'il n'y +ait rien autre dans ta lettre que ton amitié pour moi, +que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de l'amour? +Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis +jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à +douze lieues de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni +plus loin; mais que j'aie une lettre où il n'y ait rien +que ton amour; et dis-moi que tu me donnes tes lèvres, +tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai eue, +et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand +j'y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent, +mes genoux chancellent. Ah! il est horrible de mourir, +il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, mon George, +ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette +lettre. Je me meurs. Adieu.</p> + +<p>A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE.</p> + +<p>O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon +George, ma belle maîtresse, mon premier, mon dernier +amour. +</p></blockquote> + +<p>Où en était George Sand, à l'heure où son +ami lui envoyait cet appel égaré?</p> + +<p>Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui +avait d'abord apaisé le poète, l'avait passionnément +exaltée. Le 29 août, elle rentrait à +Nohant, éperdue d'amour et de désespoir.—«Viens +me voir, écrivait-elle à Gustave Papet, +je suis dans une douleur affreuse. Viens me +donner une éloquente poignée de main, mon +pauvre ami...» Elle ne dissimulait point sa +blessure. Si elle guérissait, elle se réfugierait +dans l'amitié, négligée trop longtemps.</p> + +<p>Pour la première fois, ses enfants ne lui +faisaient pas tout oublier. Bientôt la vie lui +apparaissait intolérable. Et elle confiait à Boucoiran +(lettre du 31 août) des pensées de suicide: +«Vous avez dû le comprendre et le deviner, +ma vie est odieuse, perdue, impossible, et +je veux en finir absolument avant peu. Nous en +reparlerons.... J'aurai à causer longuement avec +vous et à vous charger de l'exécution de volontés +sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance... +quand je vous aurai fait connaître l'état de mon +cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi +qu'il y aurait paresse et lâcheté à essayer de +vivre quand je devrais en avoir déjà fini.» Puis +elle lui «confie et lui lègue Pagello, un brave +et digne homme de sa trempe»<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> <i>Correspondance,</i> I, p. 279.</blockquote> + +<p>Cette crise dure quelques jours. Musset qui +comptait travailler à Bade, qui avait promis à +Buloz un roman et des vers<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>, continue de se +désoler. Sa plainte du 1er septembre arrive à +Nohant. Et,—comme jadis à Venise la lettre +si longtemps attendue de Genève,—cette +vivante preuve d'un invincible amour calme la +passion de George et la guérit du désespoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> <i>Lettre</i> du 18 août.—Cf. M. Clouard, article cité, p. 730.</blockquote> + +<p>A ces doléances sublimes, attendrissantes +à force de chagrin sincère, qu'elle a +reçues de son ami, elle répond, au crayon, sur +un album,—d'un petit bois où elle se promène,—par +une lettre toute raisonnable, et sans +aucun vestige de sa folie récente. Elle lui +reproche d'exprimer de la passion et non plus +ce saint enthousiasme, cette amitié pure... +Pagello lui-même est jaloux. Il faut se séparer +tous les trois. «Ne m'aime plus: je ne vaux +plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque +tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir +de cet amour pour moi, qui te fait tant de +mal, et que tu as pourtant si solennellement +abjuré à Venise, avant et même encore après +ta maladie. Adieu donc le beau poème de +notre amitié sainte et de ce lien idéal qui +s'était formé entre nous trois, lorsque tu <i>lui</i> +arrachas à Venise l'aveu de son amour pour +moi et qu'il jura de me rendre heureuse.» +Et elle ajoute que lui-même, il a uni +<i>leurs</i> mains malgré <i>eux</i><a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> Nous avons donné le passage, <i>Introduction</i>, p. VI.</blockquote> + +<p>Cette lettre a désolé Musset, qui la lui renvoie +comme elle l'exige. Il n'a jamais vu aussi +clairement, lui dit-il, combien il est peu de +chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus +malheureuse encore qu'indifférente:</p> + +<blockquote><p> +...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien +malade, et ne crois pas que je sois moi-même de force +à t'adresser un reproche. Il faut que tu souffres beaucoup +pour que tu n'aies même plus une larme pour +moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques à la parole +qui, <i>depuis trente ans</i>, disais-tu, <i>n'a pas encore été +faussée</i>. Elle le sera donc une fois, et j'aurai perdu le +seul jour de bonheur qui me restait encore. Qu'il en +soit ce qui plaît à Dieu ou à l'Esprit du Mort. Car, à +vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne, +en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour +par jour, un nouveau coup de pierre sur la tête, c'est trop.</p> + +<p>... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en +me disant qu'un soupçon jaloux tue l'amour dans ton +coeur? Qui crois-tu donc que j'aime? Toi ou une autre? +Tu t'appelles <i>insensible, un être stérile et maudit</i>? Tu te +demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur +fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant +de quels abîmes je suis sorti. Eh! mon amie, me voilà +ici, à Baden, à deux pas de la Maison de Conversation. +Je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit pour aller +faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrais +à autant de jolies petites poupées qui ne me recevront +peut-être pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort +jolies, et qui, plus certainement encore, ne quittent pas +leur amant, parce qu'elles ne veulent pas se voir méconnaître. +Quoi que tu fasses ou quoi que tu dises, morte +ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une +autre. «<i>Aime-moi dans le passé</i>, me dis-tu, <i>mais non telle +que je suis dans le présent</i>.» George, George, tu sauras que +la femme que j'aime est celle des rochers de <i>Franchart</i>, +mais que c'est aussi celle de Venise, et celle-là, certes, +ne m'apprend rien, quand elle me dit qu'on ne l'offense +pas impunément.</p> + +<p>... Je n'ai plus rien dans la tête ni dans le coeur. Je +crois que je vais revenir à Paris pour peu de temps... Je +souffre, et à quoi bon? Ta lettre m'a fait un mal cruel. +George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais que sert de +gémir? Tu me dis que tu m'écris afin que je ne prenne +aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, +écoute, adieu, n'écrivons plus... Tout cela, vois-tu, est +horrible, au bout du compte. Tu souffres, toi aussi. Je +te plains, mon enfant; mais puisqu'il est vrai que je ne +peux rien pour toi, eh bien, alors, si notre amitié s'envole +au moment où tu souffres et où tu es seule, qu'est-ce +que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète. +Adieu. Je ne sais où je serai; n'écris pas, je ne puis savoir.</p> + +<p>Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. +O mon Dieu, toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? +Mourir sans cesse! Oh mon coeur, mon amour, je ne +t'en veux pas de cette lettre-ci; mais pourquoi m'as-tu +écrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit Dieu! +J'espérais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop! +</p></blockquote> + +<p>Pagello était allé voir Musset avant son départ +pour Baden. Il l'avait trouvé lisant une +lettre d'Elle.—George vient d'écrire à Alfred +que Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha +certaine phrase passionnée qu'il disait +y avoir surprise. Or cette phrase n'était que +dans son imagination. Musset répond à son +amie que personne n'a rien pu voir de sa lettre +tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce +sot incident, c'est «qu'elle a rompu» avec cet +homme... Mais a-t-elle bien rompu? Ne lui +parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?...</p> + +<blockquote><p> +... Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être, +et <i>Lui</i> aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager +personne. S'il souffre, lui, eh bien, qu'il souffre, ce +Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je lui rends sa leçon; +il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, le voilà prévenue, +et je te rends tes propres paroles: «<i>Je t'écris cela, +afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n'en +prisses aucune idée de rapprochement avec moi</i>.» Cela est-il +dur? Peut-être. Il y a une région dans l'âme, vois-tu, +lorsque la douleur y entre, la pitié en sort. Qu'il souffre! +Il te possède. Puisque ta parole m'est retirée; puisqu'il +est bien clair que toute celte amitié, toutes ces promesses, +au lieu d'amener une consolation sainte et +douce au jour de la douleur, tombent net devant elle; +eh bien, puisque je perds tout, adieu les larmes; adieu, +non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en t'aimant. +Mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. O mon Dieu! +Est-ce ainsi? J'en aurai profité pour le ciel. En fermant +celle lettre, il me semble que c'est mon coeur que je +ferme. Je le sens qui se resserre et s'ossifie. Adieu. +(<i>Lettre de Baden, 15 septembre</i>.) +</p></blockquote> + +<p>La fin de ce mois de septembre ne fut que +tristesses pour tous les trois. Au commencement +d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et +Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa +pensée unique restait à son amie, et son premier +soin était de lui demander de la revoir:</p> + +<blockquote><p> +Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit une lettre +bien triste, mon pauvre ange, et j'arrive bien triste +aussi. Tu veux bien que nous nous voyions. Et moi, si +je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant; la +moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire +souffrir un instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu +auras toute confiance, et tu sauras jusqu'à quel point +je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu'il n'y a plus +pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu'il s'agit +de toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te +ferai jamais de mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble; +parlons du passé ou de l'avenir, de la mort ou +de la vie, de l'espérance ou de la douleur. Je ne suis +plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi +ton heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu +voudras, quand tu auras une heure, un instant à perdre. +Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, tant mieux. +Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras +rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer. +Ton frère,</p> + +<p>ALFRED. +</p></blockquote> + +<p>—Cette utopie que tous trois auraient acceptée, +d'une amitié vaguement amoureuse, n'est +guère précisée, que dans les lettres de George +Sand. Ni Pagello, dans son journal, ni Musset, +dans ses lettres, ses romans et ses vers, ne paraissent +y avoir souscrit, aussi résolument.</p> + +<p>Pagello ne fait même aucune allusion, dans +son mémorial sincère, aux égards que son amie +prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu +revoir le poète. Bien mieux, nous n'y trouvons +mentionnée qu'une rencontre avec George Sand, +depuis leur arrivée à Paris.... Reprenons-le où +nous l'avions coupé:</p> + +<blockquote><p> +—Nous en étions à prendre congé l'un de l'autre +pour nous revoir dans trois mois, mais elle croyait que +peut-être nous ne nous reverrions plus et, sans manifester +ce doute qui dans ce moment lui était pénible, elle +redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant +de ne pas abandonner aussitôt l'occasion que je trouvais +à Paris de cultiver les études de ma profession. +Aucune mère n'aurait parlé avec une affection plus +raisonnée. J'en fus touché au fond de l'âme.</p> + +<p>Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent +que j'avais pu et vendu quelques objets précieux. De +plus, j'avais expédié d'avance à Paris quatre tableaux à +l'huile de Zucarelli pour les vendre et pouvoir demeurer +quelques mois dans la capitale de la France.—George +Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: «Les +tableaux partiront avec moi demain pour la Châtre où +un amateur de mes amis en fera sûrement l'acquisition, +aussi je te prie de me laisser le soin de cette affaire et +de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent +Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t'en comptera +l'argent.» Je répondis à tout cela par une poignée +de main qui fut comprise comme le plus éloquent discours. +Le matin suivant, Boucoiran frappait à ma porte +et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat de +l'Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour +tous les grands hôpitaux de Paris. Ayant visité l'Hôtel-Dieu +et ensuite la Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui +m'accueillit avec grande courtoisie, j'allai avec mon Mentor +faire une visite d'un autre genre à M. Buloz, Savoyard, +directeur de la <i>Revue des Deux Mondes</i>. Boucoiran +portait un gros paquet et il le lui remit; c'était le second +volume de <i>Jacques</i>, écrit chez moi à Venise. «Elle est +donc arrivée? dit Buloz.—Oui, répondit Boucoiran,—Depuis +quand?—Depuis deux jours.—Cette diablesse +de femme me fait devenir fou; voici un volume que +j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'était +entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien.» +Boucoiran sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme +une statue; pendant ce temps-là, je me détournai pour +regarder quelques estampes qui ornaient la pièce, et +Boucoiran dit quelques mots à l'oreille de Buloz; après +quoi celui-ci, qui m'avait à peine remarqué, prit ses +lunettes et, me regardant avec discrétion et courtoisie +du seul oeil qui lui restait, me fit les plus gracieuses +questions, les offres les plus courtoises, et finit par me +donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en +qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle +que ce fût. Je la mis dans ma poche en le remerciant; +puis je pris congé, en souriant de mon importance littéraire. +La carte équivalait à une nomination de journaliste.</p> + +<p>Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que +des deux mondes où rayonne son fameux journal. Ici +je ne puis m'abstenir de signaler ce qui me fut le plus +agréable: qu'il m'ait offert de travailler à sa revue, me +sachant collaborateur de George Sand pour les <i>Lettres +d'un voyageur</i>. Il me donna de curieux éclaircissements +sur le groupe littéraire qu'il présidait. Je lui reconnus +un tact très fin, des manières franches, un excellent +coeur et un rare bon sens.</p> + +<p>... Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable +imprésario d'opéra. Il a ses ténors, ses <i>prime donne</i>, ses +<i>contralti</i>, ses basses, ses secondes parties et ses choeurs, +c'est une joie que de voir cet homme s'agiter avec sa +<i>virtuose canaille</i> et suivant les convenances particulières +de chacun. Ils sont excellemment payés selon leur catégorie, +mais ils sont presque tous en dette de travaux.</p> + +<p>La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de +billets, de sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, +de l'argent, de l'argent, et cela contre la seule garantie +de l'argument d'un article, d'une histoire, d'un récit +encore gisant dans l'esprit de l'auteur,—qui promet +de le livrer dans quinze jours, un mois, un an.... Je me +suis convaincu qu'en général il vaut mieux connaître de +loin les célébrités littéraires: j'ai su des choses à confondre, +sur la vie privée de ces monstres de grands +hommes. Figurez-vous Chateaubriand, le plus grand, le +plus moral des poètes français de ce siècle: il joue et +il perd dans une nuit, par anticipation, une édition nouvelle +de ses oeuvres.... Il se fait bâtir une maison délicieuse, +tout incrustée de marbres rapportés de Grèce: +il la perd également au jeu.</p> + +<p>Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamartine?... +Je vous dis qu'à peu près tous sont dans le même +genre.</p> + +<p>Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas +depuis longtemps. Boucoiran fut mon mentor et mon +ange tutélaire. Huet, Lisfranc, Amussat, trois illustres +médecins, me prodiguèrent les amabilités et m'aidèrent +à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences médicales. +Et de funestes pensées survenaient pour me travailler +l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je +passais dans la solitude de ma chambrette, le portrait +de ma mère m'inspirait des paroles d'inexprimable consolation +et je trouvais le courage de défier ma pauvreté +et mon ténébreux avenir.</p> + +<p>Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait +la vente de mes tableaux pour 1500 francs. Je +crus être devenu un Rothschild, et dans l'extase de la joie +je courus me procurer une boîte d'instruments de chirurgie +avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un +nouvel envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours +après, me mit en mesure de vivre sobrement pendant un +mois encore, réservant les 500 francs supplémentaires +qu'elle-même devait m'apporter pour retourner à +Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme, +amena le jour redouté et désiré par moi du retour de +la Sand à Paris. J'eus d'elle les autres 500 francs, je préparai +mon bagage, et, deux jours après, j'allai chez +George Sand où Boucoiran m'attendait. Nos adieux +furent muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. +Elle était comme perplexe: je ne sais pas si elle +souffrait; ma présence l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet +Italien qui, avec son simple bon sens, abattait la sublimité +incomprise dont elle avait coutume d'envelopper +la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait connaître +que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités +excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette +connaissance de ma part ne pouvait que lui donner du +dépit, ce qui me fit abréger, autant que je pus, la visite. +J'embrassai ses enfants et je pris le bras de Boucoiran +qui m'accompagna et me laissa au point où vous m'avez +trouvé. +</p></blockquote> + +<p>Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu +que la situation était insoutenable. Un invincible +renouveau d'amour avait surgi pour George +Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé +d'estimer, d'aimer peut-être Pagello, dans ce +coeur double par générosité qui ne pouvait se +résoudre à sacrifier l'un ou l'autre, les faisant +tous deux malheureux. «Tout de moi <i>le</i> blesse +et l'irrite, écrivait-elle au poète, et, faut-il te +le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce +que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de +ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, il n'a +plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour. +Je le verrai s'il est encore à Paris; je vais y +retourner dans l'intention de le consoler; me +justifier, non; le retenir non.... Et pourtant +je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet +homme généreux, aussi romanesque que moi et +que je croyais plus fort que moi.»</p> + +<p>Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu +d'Alfred Tattet, l'ami de Musset, qui, à +Venise, était devenu un peu son ami. Il lui +avait écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait +de le revoir et de l'embrasser. Ils se rencontrèrent, +Pagello lui ouvrit son coeur simple, et +à la veille de retourner à ses lagunes, il lui +adressa ce billet d'adieu: «Mon bon ami, +avant de partir, je vous envoie encore un baiser. +Je vous conjure de ne souffler jamais mot de +mon amour avec la George.—Je ne veux pas +de vengeances.—Je pars avec la certitude +d'avoir agi en honnête homme.—Ceci me fait +oublier ma souffrance et ma pauvreté.—Adieu, +mon ange.—Je vous écrirai de Venise.—Adieu, +adieu.»</p> + +<p>Il vécut tranquille à Venise, considérant de +loin le sillage de gloire qui suivait à travers le +siècle celle qui avait été son amie d'un jour. Des +relations cordiales mais lointaines s'établirent +entre George Sand et lui. «Jeunette encore, +m'écrit Mme Antonini, quand je m'exerçais dans +la langue française, il me souvient d'avoir écrit +sous la dictée de mon père à George Sand, et +que celle-ci fut toujours des mieux disposées +pour tous ceux que lui recommandait son ami +Pagello, parmi lesquels Daniel Manin.»—Les +plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours +devant son impérieux besoin d'amitié: sa +bonté d'instinct, comme son génie, étaient des +forces de la nature.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Musset n'a pas attendu le départ de Pagello +pour revenir à George Sand. Entièrement repris +par elle, repentant, généreux, séduisant et +soumis, il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut +s'en passer.</p> + +<p>Telle est l'emprise de l'amour sur tout son +être que, devant la chère présence, il ne s'appartient +plus. Dominée par une impatience de jouir +profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant +perdu consumé d'incurable tendresse, +s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion +du sentiment qui règne sur sa vie. La +volonté n'existe plus en lui que pour l'amour. +Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait +unique de son coeur, y met une détresse +constante. Impétueux, même imprudent, pour +sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste +plus faible qu'une femme. Un sentiment inné +de l'honneur, du devoir, guide toujours son +âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne +retient plus sa pensée; mais plus rien, hors son +espérance, ne lui fait estimer la vie.</p> + +<p>Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé +sa maîtresse. Un long bonheur est-il +possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut +s'abolir, va sans tarder empoisonner leurs +joies.</p> + +<p>Écoutons la femme se plaindre, pardonner, +pleurer, s'égarer.... et se donner raison:</p> + +<blockquote><p> +J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient +dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu +me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme +un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh bien, +n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le voulais +hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. +Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit +pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans +moi tu étais perdu. Et encore une fois, j'ai été assez +folle pour vouloir te sauver; mais tu es plus perdu +qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre +moi que tu tournes ton désespoir et la colère.</p> + +<p>.... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur +a été chaste comme la fraternité réelle, et à présent +que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas m'arracher +ces voiles dont j'ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis +de moi-même le devoir de rester enveloppée. Crois-tu +que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller, +je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon +goût de m'interroger sur toi?—Mais tu n'es plus mon +frère, dis-tu? Hélas! hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances +à reprendre ce lien fatal! Ne t'ai-je pas dit +tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu souffrirais +de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, +tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus +qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme +une proie? Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons +être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et +perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu +à me reprendre et à me garder? Je ne voulais +plus aimer, j'avais trop souffert. Ah! si j'étais une coquette, +tu serais moins malheureux. Il faudrait te +mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai +jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire +croire? C'est parce que j'ai été sincère que tu es au +supplice<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs +Lettres n'est datée.</blockquote> + +<p>Dès la première reprise la pauvre femme +était blessée; mais elle songeait à Venise et +sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa +rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait +soudain le désespoir. Et en même temps qu'elle +lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre +amant lui demandait pardon.—Qu'a-t-il pu +dire! Quelle triste folie! Il ne sait donc pas être +heureux!...—Elle veut rentrer à Nohant?... +Est-ce possible que tout soit fini!—Ecoutons +ce touchant désespoir.</p> + +<blockquote><p> +.... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable +envers toi! Que de mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le +sais: et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma +bien-aimée, que je suis un malheureux, que je suis fou, +que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher +ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis +un mot qui m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne +sais pas sourire, je ne sais pas te dire que mille larmes, +que mille affreux tourments, que les plus affreux malheurs +peuvent tomber sur moi, que je peux les souffrir, +et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de +toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant, +mon âme! Je t'ai poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais +passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre +qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire, +à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a +de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être +pour moi un enfant chéri, que je bercerais doucement. +O George, George! Écoute, ne pense pas au passé, non, +non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas. +Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie, +attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. +Laisse faire le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te +revoir pendant huit jours, pendant un mois, que sais-je? +A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre raison n'y tient +pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un fou +misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence +pendant un temps; tu n'es pas assez forte toi-même +pour m'aimer encore. Et moi, et moi, je t'aime +tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit je vais passer! +Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta grand'-mère, +de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant. +Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais +ce que je dis, je suis au désespoir. Je t'ai offensée, +affligée; je t'ai fatiguée; comme je t'ai quittée; oh, insensé! +Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai cru que j'allais +tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon +à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans +le coeur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là! +Pense au bonheur! Hélas, hélas, si l'amour l'a jamais +donné! George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, +non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis seulement: +<i>J'attendrai</i>. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept +mois que j'attends, je puis en attendre encore bien +d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon +enfant, crois-y, ou j'en mourrai. +</p></blockquote> + +<p>Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné; +mais le voici malade. «—J'ai une fièvre de cheval.... +Comment donc faire pour te voir?» Il +est chez sa mère. Papet ou Rollinat pourraient +entrer d'abord, puis l'introduire, elle, «quand +il n'y aurait personne».</p> + +<p>George Sand a entendu l'appel de «son pauvre +enfant»; elle ira le soigner si sa mère ne s'y +oppose. Mais comment s'y prendre? «—Je +peux mettre un tablier et un bonnet à Sophie. +Ta soeur ne me connaît pas; ta mère ferait +semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais +pour une garde. Laisse-moi te veiller +cette nuit, je t'en supplie.»—Mme Lardin de +Musset m'a conté que George Sand était venue, +en effet, sous le costume de sa servante et +qu'elle avait veillé son frère maternellement.</p> + +<p>Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer +des relations qui brûlaient sa vie. Ne +parvenant pas à le persuader, il cessa de le voir. +Musset n'aimait point les observations; il tenait, +néanmoins, à l'affection de son vieil ami. +Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred Tattet: +«J'apprends que j'ai été la cause indirecte et +très involontaire d'un différend entre vous et +Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût ainsi, +et l'engage à venir causer.—Vraisemblablement, +Tattet invoqua des prétextes pour ne pas +s'y rendre, et Musset en eut du dépit.</p> + +<p>Mais on clabaudait sur la réconciliation des +deux amants. Gustave Planche recommençait +les potins de l'été. Musset le provoqua en duel.</p> + +<p>Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique:</p> + +<blockquote><p> +Monsieur,</p> + +<p>Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous +auriez tenu sur mon compte des propos d'une nature +telle que je ne peux ni ne veux les laisser passer.</p> + +<p>Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin +de lui donner la suite qui me conviendra.</p> + +<p>Je vous salue.</p> + +<p>Vicomte ALFRED DE MUSSET.</p> + +<p>Quai Malaquais, n° 19. +</p></blockquote> + +<p>Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit +(10 novembre) qu'il se contentait de son désaveu. +Nous voilà informés que Musset habitait +alors chez George Sand; ils étaient pleinement +réconciliés.</p> + +<p>Ce bonheur fut encore de peu de durée. +Ecoutons les pauvres amants se lamenter sur +leur impuissance à conserver la paix:</p> + +<p><i>De Lui à Elle</i>: Le bonheur, le bonheur, et la Mort +après, la Mort avec. Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. +Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! Oui, par Dieu, +heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi +les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, +sinon pour te verser ma vie, pour que tu la boives sur +mes lèvres.</p> + +<p>Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt. +Viens, dès que tu pourras. Viens pour que je me mette +à genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer, +de pardonner!</p> + +<p>Ce soir! ce soir!</p> + +<p>6 heures.</p> + +<p><i>D'Elle à Lui</i>: Pourquoi nous sommes-nous quittés si +tristes? nous verrons-nous ce soir? pouvons-nous être +heureux? pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui, +et j'essaye de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a pas +de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, tu +t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! +mon enfant! nous nous aimons, voilà la seule chose sûre +qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous +ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous +aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La +mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... +Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois si +je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et moi avec toi; +penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il +l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où +l'effroi est plus fort que l'amour...</p> + +<p>...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous +deux peut-être, ou bien la solitude et le désespoir pour +moi seule. Dis-moi, crois-tu pouvoir être heureux ailleurs? +Oui, sans doute, tu as vingt ans et les plus belles +femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent +t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de +bien, et le beaucoup de mal que je t'ai fait.</p> + +<p>...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une +chose, c'est d'essayer de te rendre heureux. Mais il te +faudrait de la patience et de l'indulgence pour quelques +moments de peur et de tristesse que j'aurai encore +sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge. +Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi +qu'il arrive, sache que je t'aime et t'aimerai.</p> + +<p><i>De Lui</i>: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu +m'aimeras, c'est de la folie. Je n'en aurai jamais la +force. Écris-moi un mot. Je donnerais je ne sais quoi +pour t'avoir là. Si je puis me lever j'irai te voir.</p> + +<p><i>De Lui</i>: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô +mon George. C'est donc ainsi, je t'aime pourtant. +Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu mes lèvres, +mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu!</p> + +<p>Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre +homme.</p> + +<p><i>D'Elle:</i> Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous +jouons. Mais notre coeur et notre vie seront l'enjeu et +ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l'air. +Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle +ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!... +Elle songe réellement à ramener Musset +dans cette forêt de Fontainebleau où ils furent +si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas, +Rosanne Bourgoin, leur sera l'apaisement souhaité. +Mais non! Il faut se séparer une fois +pour toutes. Il faut s'en donner le courage.—Une +fatalité pesait sur cet amour: tous deux se +débattaient dans une détresse invincible.</p> + +<p>Descendez, descendez, lamentables victimes, +Descendez le chemin de l'enfer éternel...</p> + +<p>Le poète comprit que la situation était sans +issue. Excédé de cette passion épuisante, il +résolut de partir.—Le l0 novembre, il l'annonce +à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas +le courage d'attendre son départ à elle. Il veut +néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux +lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir.</p> + +<p>Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet +dont il sait l'influence si redoutée de Celle qu'il +veut fuir: «Tout est fini.—Si par hasard on +vous faisait quelques questions, si peut-être on +allait vous voir pour vous demander à vous-même +si vous ne m'avez pas vu, répondez purement +que non et soyez sûr que notre secret +commun est bien gardé de ma part<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>...» Et il va +en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un +de ses parents.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.</blockquote> + +<p>De son côté, George Sand est partie pour +Nohant. Elle y éprouve comme lui un sentiment +de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a +su la rupture, l'en félicite et elle lui répond: +«Je ne vais pas mal, je me distrais et ne retournerai +à Paris que guérie et fortifiée... Vous +avez tort de parler comme vous faites d'Alfred. +N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et +soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et +moi<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine, +p. 84.</blockquote> + +<p>Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais +voici que George se reprend à l'aimer,—comme +elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris pour +le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent +s'empare de la pauvre femme. Elle va payer +toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise.</p> + +<p>Dans son égarement, elle coupe sa chevelure +et l'envoie à Musset. Le poète touché va +se rendre: ses amis le retiennent et triomphent +encore. Alors elle a recours à Sainte-Beuve.</p> + +<p>Mais cette obstination à se torturer fatigue +son confesseur d'autrefois:</p> + +<blockquote><p> +Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je +ne suis pas encore en état d'être abandonnée, de vous +surtout qui êtes mon meilleur soutien. Je suis résignée +moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me secoue, +mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens +folle.</p> + +<p>Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été +chez <i>lui</i>. Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en +mourrai. Je sais qu'il est froid et colère en parlant de +moi; je ne comprends pas seulement de quoi il m'accuse, +à propos de je ne sais qui. Cette injustice me dévore +le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles +choses.</p> + +<p>Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente +et il rit de ce que je ne pars pas. Mais, mon +Dieu, conseillez-moi donc de me tuer; il n'y a plus que +cela à faire<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>!... +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul, +article cité, p. 438.</blockquote> + +<p>Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours +chez Delacroix, un bon ami, qui fait son portrait +pour la <i>Revue</i><a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. Mais le soir, elle est seule +et triste. «—Seule, quelle horreur!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> Nous savons par le <i>Journal</i> du grand peintre comme +les passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...</blockquote> + +<p>Elle traverse une crise terrible, elle va connaître +des douleurs qu'elle ne soupçonnait pas. +Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour +écrire à l'amant qui ne veut plus d'elle, trop +malheureuse aussi, elle confie ses tourments à +un journal intime. Elle nous y laissera le plus +sincère de son âme. Son expérience d'écrivain +et de psychologue lui a proposé cette confession +comme le meilleur des soulagements. Elle la +continuera huit jours, épanchant le trop-plein +de son coeur avec cette abondante et claire éloquence +qui est tout son génie<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset. +Mme Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie. +Il est inédit. Mais P. de Musset s'en est servi dans <i>Lui et Elle,</i> +chap. xv. Maintes phrases sont textuellement reproduites. +Mme Arvède Barine en a donné aussi de courts fragments, +pp. 83-87.</blockquote> + +<p>Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,—en +bousingot;—croyant se distraire, elle s'y est +ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie. +Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là, depuis +huit jours la laissent insensible.—Elle a posé +chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui vantant +les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister +au besoin de lui parler de sa douleur. Il +lui a conseillé de ne pas avoir de courage: +«Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis +ainsi, je ne fais pas le fier, <i>je ne suis pas né romain</i>. +Je m'abandonne à mon désespoir; il me +ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, +il se lasse à son tour, et il me quitte.»</p> + +<p>Son chagrin à elle augmente tous les jours. +Elle se retient d'aller casser le cordon de la +sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de +se coucher en travers de sa porte....</p> + +<blockquote><p> +... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui +disais: «Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, +mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois +bien que je t'aime, que je ne peux aimer que toi; embrasse-moi, +ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi +quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me +trouves encore jolie malgré mes cheveux coupés, malgré +les deux grandes rides qui se sont formées depuis +l'autre jour sur mes joues. Eh bien, quand tu sentiras +ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi, +maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec +cet affreux mot: <i>dernière fois!</i> Je souffrirai tant que tu +voudras; mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une +fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser, +qui me fasse vivre et me donne du courage.—Mais tu +ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu t'es +vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands +torts certainement que tu n'en eus à Venise, quand je +me consolai. Mais tu ne m'aimais pas, et la raison +égoïste et méchante me disait: <i>Tu fais bien!</i> A présent, +je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis dans +le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime; +je me soumettrais à tous les supplices pour être aimé +de toi et tu me quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes +fou. C'est votre orgueil qui vous conseille. Vous devez +en avoir, le vôtre est beau, parce que votre âme est +belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous +dire: «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne +pas trop l'aimer à présent, que crains-tu? Elle ne sera +pas trop exigeante, l'infortunée. Celui des deux qui aime +le moins est celui qui souffre le moins. C'est le moment +de l'aimer ou jamais.» +</p></blockquote> + +<p>Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin +d'un bras solide pour la soutenir et d'un coeur +sans vanité pour l'accueillir et la conserver. +«Mais ces hommes-là sont des chênes noueux +dont l'écorce repousse, et toi, poète, belle fleur, +j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée, elle +m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai +cherché un contrepoison qui m'a achevée....»</p> + +<p>Son épanchement douloureux remplit des +pages et des pages. Elle le reprend au bout de +trois jours pour consigner les précieuses confidences +de trois de ses amis célèbres sur l'amour:</p> + +<blockquote><p> +Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui +méritait d'être aimé. C'est possible, mais quand on +aime un homme, il est bien difficile d'aimer Dieu. +C'est si différent! Il est vrai que Liszt ajoutait qu'il n'a +eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de Lamennais, +et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait +de lui. Il est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu +Heine ce matin. Il m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête +et les sens, et que le coeur n'était que pour bien peu +dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures, elle m'a dit +qu'il fallait <i>ruser</i> avec les hommes et faire semblant de +se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve +qui ne m'ait pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de +sottise. Je lui ai demandé ce que c'était que l'amour, et +il m'a répondu: «Ce sont les larmes; vous pleurez, vous +aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle +en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, +ou Dieu fera un miracle pour moi: il me donnera +l'ambition littéraire ou la dévotion: il faut que j'aille +trouver soeur Marthe<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> La religieuse du couvent des Augustines où avait été +élevée G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs +fois après son mariage.—Est-ce cette amitié pour soeur +Marthe qu'évoquent Camille et Perdican dans: <i>On ne badine +pas avec l'amour</i>?</blockquote> + +<p>Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut +pas travailler. Son journal désormais la consolera +tous les soirs.</p> + +<p>Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique +lui fait du mal. Et puis toutes ces femmes +blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio +ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles +saura l'aimer comme Elle l'aime? Il dit maintenant, +il pense peut-être qu'elle joue une comédie,—et +elle en meurt. Où est le temps de ces +lettres d'amour qu'elle recevait en Italie? «Oh! +ces lettres que je n'ai plus! que j'ai tant baisées, +tant arrosées de larmes, tant collées sur +mon coeur nu, quand l'autre ne me voyait pas!»</p> + +<p>Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement, +douloureusement<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>.... N'a-t-elle pas +assez expié? Ne voilà-t-il pas, depuis des semaines, +assez de terreurs, de frissons, de +prières éperdues dans les églises... Un de ces +soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a crié: +Confesse et meurs!—«Hélas! j'ai confessé +le lendemain et je n'ai pas pu mourir.» Car on +ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit dans +d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, +que ne retrouve-t-elle «cette féroce vigueur +de Venise», qui fut son crime, un crime +qui la tue dans une trop longue agonie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a> Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.</blockquote> + +<blockquote><p> +Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, +après m'avoir haïe? Quel mystère s'accomplit en toi +chaque semaine? Pourquoi ce <i>crescendo</i> de déplaisir, +de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide et méprisante +raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette +douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de +ma vie! Amour funeste! Je donnerais tout ce que j'ai +reçu pour un seul jour de ton effusion! Mais <i>jamais</i>! +jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas croire cela! +Je vais y aller! J'y vais!—Non!—Crier, hurler, +mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.</p> + +<p>Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a +fait mon désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? +Vous n'auriez plus voulu de mes soins, vous seriez +mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait +sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je n'ai +jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert, +à cause de cette maladie et à cause de moi, sans que +ma poitrine se brisât en sanglot. Je vous trompais, et +j'étais là entre deux hommes, l'un qui me disait: +«Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, +je mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas, +dans mon autre oreille: «Faites attention, vous êtes à +moi, il n'y a plus à en revenir, mentez! Dieu le veut, +Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme! pauvre +femme! c'est alors qu'il fallait mourir! +</p></blockquote> + +<p>Suspendons un moment ce résumé banal et +froid de la précieuse confession. Aussi bien +présente-t-elle ici une lacune de plusieurs jours. +Et revenons à Sainte-Beuve.—Il est allé +voir George Sand. Il a consenti à prier Musset +de ne point abandonner la malheureuse. Mais +le poète est décidé à ne pas reprendre sa +chaîne. Il écrit donc au complaisant intercesseur:</p> + +<blockquote><p> +Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt +que vous avez bien voulu prendre, dans ces tristes +circonstances, à moi et à la personne dont vous me +parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible maintenant +de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des +relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère +que ses amis ne croiront pas voir dans cette résolution +aucune intention offensante pour elle, ni aucun dessein +de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a quelqu'un à +accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien +mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses +sans doute, comme vous me le dites vous-même. +Madame Sand sait parfaitement mes intentions présentes, +et si c'est elle qui vous a prié de me dire de ne +plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par +quel motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé +positivement de la recevoir à la maison... +</p></blockquote> + +<p>Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes +relations avec Sainte-Beuve se maintiendront: +«Vous feriez de moi un <i>cruel</i> si vous me laissiez +croire que pour vous voir il faut que je +sois brouillé avec ma maîtresse<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.</blockquote> + +<p>George Sand a compris que Musset était +excédé. Elle va essayer de la résignation. Elle +écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> <i>Id.</i>, p. 439.</blockquote> + +<blockquote><p> +Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je +vous espère et ne vous écris que pour être sûre. Je n'ai +plus même l'espoir de terminer doucement cet amour +si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et mon coeur +avec!</p> + +<p>Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à +me faire espérer, c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop +de mon désespoir; j'en ai tant que je ne peux pas le +porter. +</p></blockquote> + +<p>Un passage de la cinquième de ses <i>Lettres +d'un voyageur</i>, le récit des amours de Watelet +et de Marguerite Leconte, fait allusion +à cette crise de son âme<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>. Mais le journal intime +que nous citions plus haut va nous la +préciser davantage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> Remarque de M. de Lovenjoul (article cité de <i>Cosmopolis</i>, +p. 440).—Cette cinquième Lettre a paru dans la <i>Revue +des Deux Mondes</i> du 15 janvier 1835 sous le titre de <i>Lettres +d'un oncle</i>.</blockquote> + +<p>Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et +puis il y a consenti, mais sans lui rendre encore +son amour. Elle comprend, dans sa subtilité +de femme, qu'il agit par faiblesse, car le +monde est entre eux. «... Tu ne peux pas ôter +de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par +moi, mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la +compassion et l'amitié. Pauvre Alfred! Si personne +ne le savait, comme tu me pardonnerais!»</p> + +<p>Musset a peur de se laisser reprendre à son +amour, mais il en meurt d'envie. Il feint d'être +jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé à +George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a +aucun motif pour le renvoyer. «Si elle avait +pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de colère.» +Mais c'est chose impossible à son coeur.—«Ah! +mon cher bon, s'écrie-t-elle, si tu +pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir +je renverrais tous ces gens-là!» Hélas! elle +n'ambitionne pas encore l'amour, mais seulement +l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à +Buloz; c'est son idée fixe; elle sera résignée et +patiente; elle se régénérera. Pour se réhabiliter +à <i>ses</i> yeux, elle s'entourera d'hommes purs et +distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. +On la plaisantera encore et il prendra une maîtresse; +mais la vérité triomphera. Et cet invincible +amour se fait humble jusqu'à la faiblesse, +comme pour effacer le souvenir des fautes et +de la fierté de jadis.</p> + +<p>... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez +longtemps pour prouver que je peux la mener, j'irai, +ô mon amour, te demander une poignée de main. Je +n'irai pas te tourmenter de jalousies et de persécutions +inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime +plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter +l'amour que j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il +me tue. Oh! si je l'avais aujourd'hui. Hélas! que je suis +pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de bien! Si j'avais +quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la +permission de t'envoyer de temps en temps une petite +image de 4 sous, achetée sur les quais, des cigarettes +faites par moi, un oiseau, un joujou! Quelque chose +pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me figurer +que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!—Oh! +ce n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du +monde; sacré Dieu, ce n'est pas cela! Je dis mon histoire +à tout le monde; on la sait, on en parle, on rit de moi; +cela m'est à peu près égal.</p> + +<p>Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se +délivrer de cette passion éternellement, menaçante, +comme d'un fardeau trop lourd pour sa +faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui +a vanté sa maîtresse du moment. Elle a compris +toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle +bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant +à souhaiter que cette femme l'apaise et +le console: «Qu'elle lui apprenne à croire. +Hélas! moi je ne lui ai appris qu'à nier!»</p> + +<p>Ce mois de décembre 1834 fut lamentable +à George Sand. La pauvre Lélia connut le désespoir. +La fin de son journal intime nous dévoile +les affres d'agonie par où passa son coeur. +Le fantôme du suicide hanta réellement cette +âme désemparée qui vivait les douleurs de ses +fictions romantiques. Mais sa tendresse profonde +pour ses enfants l'en détourna, et aussi +la brûlante hantise de cet autre enfant qui +tenait décidément tant de place dans son être +amoureux.</p> + +<blockquote><p> +Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand +je m'étendais avec résignation sur cette couche glacée? +Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantôme +de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour +funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond +et délicat! Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes +baisers me brûlent donc vite et que je meure consumée! +Tu jetteras mes cendres au vent, elles feront +pousser des fleurs qui te réjouiront.</p> + +<p>Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble +qu'un volcan gronde au dedans de moi et que je vais +éclater comme un cratère. O Dieu, prends donc pitié de +cet être qui souffre tant!</p> + +<p>... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle +tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te voiler +d'une douce langueur! Mon petit corps souple et chaud, +vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Élisée sur +l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez +plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: +«Petite fille, lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds! +Adieu mes blanches épaules! Adieu tout ce que j'aimais, +tout ce qui était à moi! J'embrasserai maintenant +dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des +rochers, dans les forêts, en criant votre nom; et quand +j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre +humide! +</p></blockquote> + +<p>Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle +femme profondément femme était cet écrivain +de génie.</p> + +<p>Cette confession des premiers jours de décembre +1834, si franchement belle, où la +pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée +et ce qui lui reste d'orgueil, mérite d'être +connue tout entière. Elle absout George Sand +de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas +eu de scrupule à en détacher, indiscrètement, +quelques passages.—Elle se demande, dans sa +douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce +châtiment, «cet amour de lionne».—«Pourquoi +mon sang s'est-il changé en feu et pourquoi +ai-je, comme au moment de mourir, des +embrassements plus fougueux que ceux des +hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me +dis que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je +loin de toi, si cette flamme continue +à me ronger!»—Et pourquoi ne se tuerait-elle +pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle +éprouve à l'idée de les abandonner, ne serait-il +pas une absolution devant Dieu!... Elle songe +alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette +affreuse vision détourne d'elle la tentation +maudite. «—Oh! mon fils! Je veux que tu lises +ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai +aimé.»</p> + +<p>Le lendemain, elle confie à son journal ses +impressions d'une rencontre inattendue avec +Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc +ce que devient l'amour! Ils ont causé sans embarras, +en bonne amitié. Sandeau s'est disculpé +d'avoir trempé dans les potins de Planche, de +Pyat et des autres. Et ils se sont promis de ne +pas s'éviter désormais... C'est comme un apaisement +qu'elle éprouve de cette rencontre.</p> + +<p>Mais deux jours se passent, et de nouveau +elle souffre atrocement. Alfred ne l'aime plus. +Elle était bien malade quand il l'a quittée hier +soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles. +«Je l'ai espéré et attendu, minute par +minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à +minuit. Quelle journée! Chaque coup de sonnette +me faisait bondir... Tu m'aimes encore +avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi +aussi, je n'ai jamais aimé personne et je ne t'ai +jamais aimé de la sorte. Mais je t'aime aussi +avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même +d'amitié pour moi.»—D'ailleurs, il désire +qu'elle parte.—«Pardonne-moi de t'avoir fait +souffrir et sois bien vengé.»—Elle partira.</p> + +<p>—Musset s'était montré plus fort que ses +amis ne l'avaient espéré. Sans doute aussi son +amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant +entrer l'orgueil à son tour.</p> + +<p>Il éprouva d'abord un grand soulagement +du départ de George Sand. Celle-ci, qui n'avait +pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à +Nohant pour la troisième fois depuis son retour +de Venise.—A peine installée, elle écrit à son +cher confident Sainte-Beuve, et lui expose +l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours +pour se reprendre; mais le réveil a été assez +doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis. Alfred +lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup +de ses violences. Son coeur est si bon +dans tout cela!»—«Je ne désire plus le +revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. +Mais il me faudra de la force pour lui refuser +des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est +toujours tendre et repentant après la colère... +et je me retrouverai tout à coup l'aimant et +ayant travaillé en vain à me détacher.» Et +elle promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la +force de le fuir<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> <i>Revue de Paris</i> du 15 nov. 1896, p. 291.</blockquote> + +<p>Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine, +George Sand est de retour à Paris. Elle retrouve +Musset qui, lui non plus, ne peut se +passer d'elle, et c'est par un cri de triomphe +qu'elle nous apprend cette nouvelle victoire +de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant +tous,—son ennemi pour avoir été trop l'ami +du repos de Musset,—elle lui écrit le 14 janvier +1835: «Monsieur, il y a des opérations +chirurgicales fort bien faites et qui font honneur +à l'habileté du chirurgien, mais qui +n'empêchent pas la maladie de revenir. En +raison de cette possibilité, Alfred est redevenu +mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à +dîner <i>chez eux</i><a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.</blockquote> + +<p>Tattet garda ses convictions et son attitude. +Six semaines plus tard, craignant d'être compromise +au sujet des tableaux que Pagello avait +apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle +avait usé en les payant à celui-ci sans avoir +réellement pu les vendre, George Sand écrivait +encore à Tattet qui était resté l'ami du +Vénitien, pour le prier de se charger de ses +tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne +d'hostilités persistantes: «Si votre amour de +la vérité vous a commandé de me nuire, écrit-elle, +il doit vous commander de me réhabiliter +sous les rapports par où je le mérite<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.</blockquote> + +<p>Cette reprise des deux amants ne resta pas +longtemps prospère. Elle n'était pas plus viable +que les précédentes. Musset avait prononcé +d'avance la condamnation de cette poursuite +obstinée du bonheur. Au retour de Venise, +versant son amertume résignée dans la plus +touchante de ses fictions: <i>On ne badine pas +avec l'amour,</i> il avait été prophète de sa propre +histoire. Écoutons la plainte de Perdican:</p> + +<p>«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, +qu'es-tu venu faire entre cette femme +et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur +les dalles insensibles son coeur et son visage. +Elle aurait pu m'aimer et nous étions nés l'un +pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos +lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se +joindre?</p> + +<p>«Insensés que nous sommes! Nous nous +aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille? +Quelles vaines paroles, quelle misérable folie +ont passé comme un vent funeste entre nous +deux? Lequel de nous a voulu tromper +l'autre<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>?...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> <i>On ne badine pas avec l'amour,</i> acte III, sc. VIII.</blockquote> + +<p>La triste Camille, la pauvre George Sand, +répond à ces stances douloureuses, par ses +lettres navrées du fatal hiver de 1835:</p> + +<p>«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. +Je ne veux plus de toi, mais je ne puis +m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement +ne dis pas que je ne souffre pas... Mon seul +amour, ma vie, mes entrailles, mon frère, +mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en +partant.»</p> + +<p>Il n'est plus question que de départ dans les +lettres de l'un et de l'autre. Musset envoie-t-il +à sa maîtresse ce billet repentant:</p> + +<p>«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai +écrit sans réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est +sans le vouloir. Viens, si tu me crois.»</p> + +<p>Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses +adieux, et même lui assure que sa place est retenue +dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se +renvoient chacun les objets qui appartiennent à +l'autre, «les oripeaux des anciens jours de joie»; +ils se disent encore adieu, et puis n'ont plus la +force de partir...</p> + +<p>Parmi ces billets un peu monotones, une +dernière lettre de Musset, qui est précieuse. Le +voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est +apparu comme la réalisation tragique de <i>Lélia.</i> +Sténio, c'est lui, mais vivant, non plus endormi +sous les roseaux du lac, mais assistant à ses +douleurs à elle, et à son agonie.</p> + +<p>Il décrit longuement son affreux rêve, avec +l'accent même, la mélancolie romantique de +<i>Lélia</i>.</p> + +<blockquote><p> +...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue, +il faut me traiter en convalescente; je vais renaître.» +Et, en disant cela, tu écrivais ton testament. Moi, +je me disais: «Voilà ce que je ferai: je la prendrai +avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai +les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil +qui échauffe tout dans l'horizon plein de vie. Je +l'assoirai sur du jeune chaume; elle écoutera et +elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, +toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle +reconnaîtra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un +d'entre eux. Elle nous pressera sur son coeur; elle deviendra +blanche comme un lis, et elle prendra racine +dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc +prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop +faible. Je croyais que j'étais tout jeune, parce que +j'avais vécu sans mon coeur, et que je me disais toujours: +«Je m'en servirai en temps et lieu.» Mais j'avais +traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait +plus se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour +se serrer autant, ce qui fait que mes bras étaient +allongés et tout maigres, et je t'ai laissée tomber. Tu +ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que c'était parce que +tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face contre +terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire +de continuer sans toi, et que la montagne était proche. +Mais tu es devenue pâle comme une hyacinthe, et le +tertre vert s'est roulé sur toi, et je n'ai plus vu qu'une +petite éminence où poussait de l'herbe. Je me suis mis +à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti la +force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les +cloches sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens +qui traversaient la vallée en disant: «Voilà comme elle +était; elle faisait ceci, elle faisait cela, elle a fini par +là.» Alors il est venu des hommes qui m'ont dit: +«La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis +éloigné avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée; +si j'ai de son sang après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, +et vous, vous l'avez tuée et vous avez lavé vos +mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa tombe +qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande +qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, +attendu que je sais qui vous êtes. Le jour où elle sortira +de cette tombe, son visage portera les marques de vos +coups, mais ses larmes les cacheront, et il y en aura +une pour moi.»</p> + +<p>Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse +n'a point sur le visage un rire convulsif; tu m'as +aimé, mais ton amour était solitaire comme le désespoir. +Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu meurs +muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à +la vie, quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de +ta tombe comme je t'ai aimée. Elles me laisseront +boire, comme toi, leurs doux parfums et leur triste +rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et +sans savoir pourquoi elles meurent. +</p></blockquote> + +<p>Leur amour ne devait pas finir sur cette +plainte résignée. Une fois encore, après d'autres +orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier +billet en témoigne:</p> + + +<p><i>Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo +che parte domani</i>.<br> + +(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou +qui part demain.)</p> + +<p>Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand +qui eut le courage d'en finir: «Non, non, c'est +assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme +mon fils, c'est un amour de mère, j'en saigne +encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais +il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante... +Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le +deviens! Cela ressemble à une punition de Dieu +sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi! +Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux +que tu es! Mes enfants! mes enfants!»</p> + +<p>Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré +des nuits affolées de décembre. Elle est +épuisée à son tour, et la lassitude ramène la +raison. Elle aura la force de briser ses liens: +la mère délivre l'amante.</p> + +<p>Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier +de ne plus la revoir<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>. Elle sent bien que +seule l'absence empêchera le malheureux de +revenir toujours. Son retour à Nohant décidé, +elle écrit à Boucoiran de «l'aider à partir». Il +s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred», +d'arriver chez elle en feignant de mauvaises +nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira aussitôt +comme pour courir chez sa mère,—mais prendra +le courrier de Nohant<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de visite: +«Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne +plus voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si +affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher +trop vite. Écrivez-lui un mot bon, mais ne la voyez pas. Cela +vous ferait trop de mal à tous les deux. Pardonnez-moi mon +conseil à faux.—A bientôt.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article +cité, p. 443.</blockquote> + +<p>Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, +Musset, revenant au quai Malaquais, apprit la +vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en +assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois +«à respecter les volontés» de sa maîtresse<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>. +Il se tint parole et tout fut fini.</p> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité, +p. 737.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit +à Sainte-Beuve (13 mars 1835). Elle lui reproche +doucement de l'avoir abandonnée durant +ces tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, +ou du moins se jugeait-il impuissant à la +consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur. +Maintenant elle est calme. Elle est partie +avec la conscience de ne laisser derrière elle +aucune amertume justifiée. Elle va travailler +pour renaître.</p> + +<p>Dans une lettre de la même date, elle gronde +son fidèle Boucoiran, de lui mal parler de +Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est +entré dans son coeur. «Vous me dites qu'il se +porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin. +C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon +désir était de le quitter sans le faire souffrir. +S'il en est ainsi, Dieu soit loué<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.</blockquote> + +<p>Elle eut alors une crise de foie, puis entra +dans l'indifférence.</p> + +<p>Alfred de Musset, apaisé par une résolution +désormais acceptée de son coeur, se mit au +travail avec énergie. Cette année 1835, la plus +austère de sa vie, en fut la plus féconde.</p> + +<p>La passion, qu'il avait accueillie comme une +purification de sa jeunesse dissipée, l'avait transformé +en le faisant souffrir. Il était grave: le +Musset «d'avant l'Italie» avait fait place au +Musset «d'après George Sand». Un poète nouveau +allait surgir. Trop faible pour chanter +pendant la tourmente, son coeur en s'épurant +avait instruit le recueillement de son génie. La +mélancolie et la résignation permettaient un +libre et pur essor à sa voix.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai vu le temps où ma jeunesse</p> +<p>Sur mes lèvres était sans cesse,</p> +<p>Prête à chanter comme un oiseau;</p> +<p>Mais j'ai souffert un dur martyre,</p> +<p>Et le moins que j'en pourrais dire,</p> +<p>Si je l'essayais sur ma lyre</p> +<p>La briserait comme un roseau.</p> + </div> </div> + +<p>La Muse a invité le poète à chanter: la plainte +lasse et impuissante d'un coeur brisé répond à +son appel. C'est la <i>Nuit de Mai</i>. L'inspiration +l'a dictée presque d'une haleine. Voici l'aube du +nouveau génie de Musset. Le poète vient de se +ressaisir. Il élève pieusement à ses tristes amours +le monument promis, <i>la Confession d'un Enfant +du siècle</i>. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le +douloureux roman de son coeur lui revient, une +nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.</p> +<p> C'était par une triste nuit.</p> +<p>L'aile des vents battait à ma fenêtre</p> +<p> J'étais seul, courbé sur mon lit.</p> +<p>J'y regardais une place chérie,</p> +<p> Tiède encor d'un baiser brûlant;</p> +<p>Et je songeais comme la femme oublie,</p> +<p>Et je sentais un lambeau de ma vie</p> +<p> Qui se déchirait lentement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je rassemblais des lettres de la veille,</p> +<p> Des cheveux, des débris d'amour.</p> +<p>Tout ce passé me criait à l'oreille</p> +<p> Ses éternels serments d'un jour.</p> +<p>Je contemplais ces reliques sacrées,</p> +<p> Qui me faisaient trembler la main;</p> +<p>Larmes du coeur par le coeur dévorées,</p> +<p>Et que les yeux qui les avaient pleurées</p> +<p> Ne reconnaîtront plus demain!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'enveloppais dans un morceau de bure</p> +<p> Ces ruines des jours heureux.</p> +<p>Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,</p> +<p> C'est une mèche de cheveux.</p> +<p>Comme un plongeur dans une mer profonde,</p> +<p> Je me perdais dans tant d'oubli.</p> +<p>De tous côtés j'y retournais la sonde,</p> +<p>Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,</p> +<p> Mon pauvre amour enseveli.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'allais poser le sceau de cire noire</p> +<p> Sur ce fragile et cher trésor,</p> +<p>J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,</p> +<p> En pleurant j'en doutais encor.</p> +<p>Ah! faible femme, orgueilleuse insensée,</p> +<p> Malgré toi, tu t'en souviendras!</p> +<p>Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée?</p> +<p>Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,</p> +<p> Ces sanglots, si tu n'aimais pas?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures;</p> +<p> Mais ta chimère est entre nous.</p> +<p>Eh bien, adieu! Vous compterez les heures</p> +<p> Qui me sépareront de vous.</p> +<p>Partez, partez, et dans ce coeur de glace</p> +<p> Emportez l'orgueil satisfait.</p> +<p>Je sens encor le mien jeune et vivace,</p> +<p>Et bien des maux pourront y trouver place</p> +<p> Sur le mal que vous m'avez fait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Parlez, parlez! la Nature immortelle</p> +<p> N'a pas tout voulu vous donner.</p> +<p>Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,</p> +<p> Et ne savez pas pardonner!</p> +<p>Allez, allez, suivez la destinée;</p> +<p> Qui vous perd n'a pas tout perdu.</p> +<p>Jetez au vent notre amour consumée;</p> +<p>Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée,</p> +<p> Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?</p> + </div> </div> + +<p>C'est sur ces plaintes de la <i>Nuit de Décembre</i>, +la plus pure, la plus humaine de ses inspirations +et sa plus fidèle évocation du passé, que +Musset dit adieu à cette fatale année 1835.</p> + +<p>Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier +George Sand. A son ami Tattet, qui était à Baden, +comme lui l'année précédente, et souffrant +comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait +le 21 juillet:</p> + +<blockquote><p> +...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est +qu'il y a bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous +êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la chambre +où vous êtes, passant la journée à maudire le plus +beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les verdures +possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon +infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la +roulette. Je croyais que c'en était fait de moi pour +toujours, que je n'en reviendrais jamais. Hélas! hélas! +comme j'en suis revenu! Comme les cheveux m'ont repoussé +sur la tête, le courage dans le ventre, l'indifférence +dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas! +à mon retour, je me portais on ne peut mieux; et si je +vous disais que le bon temps, c'est peut-être celui où +on est chauve, désolé et pleurant!... Vous en viendrez là, +mon ami. +</p></blockquote> + +<p>Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui +disait: «Si vous voyez Mme Sand, dites-lui que +je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la +femme la plus femme que j'aie jamais connue...»</p> + +<p>En même temps que s'était transformé le +poète, l'homme avait bien changé. On se souvient +du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve, +d'un Musset débutant, offusquant presque +le Cénacle par sa belle et bonne grâce, par +l'aristocratie aisée de son charme et de son +génie.</p> + +<p>«C'était le printemps même, tout un printemps +de poésie qui éclatait à nos yeux. Il +n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, +la joue en fleur et qui gardait encore les roses +de l'enfance, la narine enflée du souffle du +désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil +au ciel, comme assuré de sa conquête et tout +plein de l'orgueil de la vie. Nul, au premier +aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.»</p> + +<p>L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant +gâté s'était fait homme, un homme froid, hautain, +farouche, amer. Son instinctif besoin de +distinction, sa délicatesse innée le poussaient +à s'en excuser lui-même. Il trahissait malgré +lui sa précoce expérience. Le mensonge de +l'amour avait glacé son sourire à jamais.</p> + +<p>Après la querelle suscitée par la publication +d'<i>Elle et Lui</i>, et sur la foi de racontars +parlés ou épistolaires échappés à George Sand +et à ses amis depuis la mort du poète, une agaçante +légende s'est établie qui nous représente +Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il +publiait ses chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende +que suffiraient à réfuter <i>la Confession, les +Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer +de rien</i>, écrits en 1835 et 1836. On a dit et +répété que Musset, dès avant le voyage de +Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable +mot, et qui s'accorde bien avec l'idée que cette +période d'incessant travail donne de la lucidité +de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin +de sa vie, de Chenavard entre autres, que seules +les dix dernières années du poète furent réellement +et gravement troublées. Il ignora l'absinthe, +qu'on lui a tant reprochée, jusqu'en 1842. +Jeune, il se grisait parfois avec du champagne, +ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, +sans qu'il abdiquât jamais la correction parfaite +de ses manières. Un goût très vif pour la +haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens +à la mode, et nous devons plus d'une de ses +comédies, plus d'un de ses contes, à cet impérieux +besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>. +On sait son amitié avec le duc d'Orléans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> Mme la vicomtesse de Janzé (<i>Étude et récits sur Alfred +de Musset</i>, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection. +Avec Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont, +M. Édouard Bocher, le marquis de Montebello, le prince +d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux et même quelquefois +son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte d'Alton +Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le +prince de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs +du petit cercle du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de +Janzé rapporte encore, d'après Eugène Lami, que le poète +regrettait de ne pas faire partie du Jockey, où il avait été +<i>blackboulé</i> pour ne pas monter à cheval dans le pur style +anglais adopté par ce club...</blockquote> + +<p>Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne +jamais faire de dettes; il n'en laissa pas, quoi +qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa succession, +devait la juger bientôt fructueuse.</p> + +<p>—Et la prétendue dégradation physique du +poète, si prématurée, si pénible?... Encore une +légende à réviser.</p> + +<p>Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons +fameuses, il est avéré que le tendre et séduisant +Rolla inspira, dans le monde, maints caprices +passionnés. On en pourrait citer une +quinzaine, et des plus... honorables, jusqu'en +1850.—Toutes ces aventures pesèrent bien +peu sur sa vie.</p> + +<p>Depuis 1835, il promenait dans ses amours +un sombre désenchantement. Si le Musset de +George Sand n'était plus Fortunio,—l'ami +de Rachel, de la comtesse polonaise, de Louise +Colet ne retrouvait pas son amour de Venise. +Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi +et l'espérance.</p> + +<p>—Après la plainte de sa lassitude infinie et le +chant de son désespoir, après la <i>Nuit de Mai</i> et +la <i>Nuit de Décembre</i>, il se révolte contre sa +douleur, en prend à témoin le poète «qui sait +aimer», puis se relève à la pensée de l'immortalité. +C'est la <i>Lettre à Lamartine</i> (février +1836):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Créature d'un jour qui t'agites une heure,</p> +<p>De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?</p> +<p>..................................................</p> +<p>Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;</p> +<p>Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,</p> +<p>Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:</p> +<p>Ton âme est immortelle et va s'en souvenir.</p> + </div> </div> + +<p>Cette austère consolation ne saurait suffire +à son coeur. La créature est faite pour aimer, +pour être aimée.</p> + +<p>C'est la <i>Nuit d'Août</i> (1836):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,</p> +<p>Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé;</p> +<p>Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore.</p> +<p>Après avoir souffert il faut souffrir encore;</p> +<p>Il faut aimer sans cesse après avoir aimé.</p> + </div> </div> + +<p>Mais le souvenir de l'unique aimée veille. +Le retour invincible au passé apporte la colère, +la haine et le pardon... Il faudrait citer toute +la <i>Nuit d'Octobre</i> (1837):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...Vous saurez tout, et je vais vous conter</p> +<p> Le mal que peut faire une femme;</p> +<p>Car c'en est une, ô mes pauvres amis</p> +<p> (Hélas! vous le saviez peut-être)!</p> +<p>C'est une femme à qui je fus soumis,</p> +<p> Comme le serf l'est à son maître.</p> +<p>Joug détesté! c'est par là que mon coeur</p> +<p> Perdit sa force et sa jeunesse;</p> +<p>Et cependant, auprès de ma maîtresse,</p> +<p> J'avais entrevu le bonheur.</p> +<p>Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,</p> +<p> Le soir sur le sable argentin,</p> +<p>Quand devant nous le blanc spectre du tremble</p> +<p> De loin nous montrait le chemin;</p> +<p>Je vois encore, aux rayons de la lune,</p> +<p> Ce beau corps plier dans mes bras...</p> +<p>N'en parlons plus...—je ne prévoyais pas</p> +<p> Où me conduisait la Fortune.</p> +<p>Sans doute alors la colère des dieux</p> +<p> Avait besoin d'une victime;</p> +<p>Car elle m'a puni comme d'un crime</p> +<p> D'avoir essayé d'être heureux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse!</p> +<p>Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé;</p> +<p>Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,</p> +<p>Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Honte à toi qui la première</p> +<p> M'as appris la trahison,</p> +<p> Et d'horreur et de colère</p> +<p> M'as fait perdre la raison!</p> +<p> Honte à toi, femme à l'oeil sombre,</p> +<p> Dont les funestes amours</p> +<p> Ont enseveli dans l'ombre</p> +<p> Mon printemps et mes beaux jours!</p> +<p> C'est ta voix, c'est ton sourire,</p> +<p> C'est ton regard corrupteur,</p> +<p> Qui m'ont appris à maudire</p> +<p> Jusqu'au semblant du bonheur,</p> +<p> C'est ta jeunesse et tes charmes</p> +<p> Qui m'ont fait désespérer,</p> +<p> Et si je doute des larmes,</p> +<p> C'est que je t'ai vu pleurer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,</p> +<p>Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;</p> +<p>Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle,</p> +<p>Deviner, en souffrant, le secret des heureux.</p> +<p>Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être;</p> +<p>Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur.</p> +<p>Elle savait la vie et te l'a fait connaître;</p> +<p>Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.</p> +<p>Plains-la! son triste amour a passé comme un songe;</p> +<p>Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.</p> +<p>Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge,</p> +<p>Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p> Je te bannis de ma mémoire,</p> +<p> Reste d'un amour insensé,</p> +<p> Mystérieuse et sombre histoire</p> +<p> Qui dormiras dans le passé!</p> +<p> Et toi qui, jadis, d'une amie</p> +<p> Portas la forme et le doux nom,</p> +<p> L'instant suprême où je t'oublie</p> +<p> Doit être celui du pardon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pardonnons-nous;—je romps le charme</p> +<p>Qui nous unissait devant Dieu;</p> +<p>Avec une dernière larme</p> +<p>Reçois un éternel adieu.</p> + </div> </div> + +<p>George Sand n'avait pas l'âme d'une inconsolable. +Sa romanesque sensibilité se canalisait +vite en littérature. Une imagination pratique la +tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris +désespérés des poètes, à la sincérité de leur +douleur. Navrante est sa première impression +des <i>Nuits de Mai</i> et <i>de Décembre</i>: «Je n'ai pas +vu Musset, écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il +pense à moi, si ce n'est quand il a envie de +faire des vers et de gagner cent écus à la <i>Revue +des Deux Mondes</i>. Moi je ne pense plus à lui +depuis longtemps, et même je vous dirai que +je ne pense à personne dans ce sens-là. Je suis +plus heureuse comme je suis que je ne l'ai été +de ma vie. La vieillesse vient. Le besoin des +grandes émotions est satisfait outre mesure<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave: <i>Une +amitié romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,</i> dans la +<i>Revue de Paris</i> du 15 décembre 1894.</blockquote> + +<p>Elle comprendra mieux la <i>Confession d'un +Enfant du siècle</i>. Le poète lui est plus indulgent, +puisqu'il prend pour lui tous les torts. +Elle fait part de l'émotion que lui a donnée +cette lecture à une nouvelle amie, Mme d'Agoult, +qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt:</p> + +<blockquote><p> +... Je vous dirai que cette <i>Confession d'un Enfant du +siècle</i> m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails +d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement rapportés +depuis la première heure jusqu'à la dernière, +depuis la <i>soeur de charité</i> jusqu'à <i>l'orgueilleuse insensée</i>, +que je me suis mise à pleurer comme une bête en fermant +le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur +pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup +aimé, que je lui avais tout pardonné, et que je ne voulais +jamais le revoir. Ces trois choses sont vraies et +immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à ne jamais +concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier +de mon amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter +la torture. Je sens toujours pour lui, je vous l'avouerai +bien, une profonde tendresse de mère au fond du coeur. +Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans +colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis +s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi +bien guérie cependant de lui que l'empereur Charlemagne +du mal de dents. Le souvenir de ses douleurs +me remue profondément quand je me retrace ces +scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne +me feraient plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne +me plaignez donc pas, belle et bonne fille de Dieu. Chacun +goûte un bonheur, selon son âme. J'ai longtemps +cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou +bien j'ai mal choisi<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>. +</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a><i>Revue de Paris</i> du 15 décembre 1894, p. 812.</blockquote> + +<p>Cette page était sincère. George Sand apparaît +à la fois comme une amoureuse romanesque +et une amante pessimiste, en cela semblable à +Chateaubriand son maître<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a>. Un éternel conflit +entre son imagination et son expérience, l'empêchant +de s'abîmer dans une passion, lui a +gardé son optimisme. Sa liaison avec Musset, +si meurtrière à l'âme du poète, si elle lui fut +douloureuse entre toutes, la posséda moins +cependant que ses liaisons avec Michel de +Bourges et Pierre Leroux, en qui elle trouvait +les dominateurs dont avait besoin son orgueil. +Chopin comme Musset, enfants trop sensibles, +devaient s'y briser.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un +peu celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie. +Ne pourrait-on pas appliquer à tous deux cette +observation de M. Albalat dans une pénétrante étude sur +<i>Chateaubriand et ses amoureuses</i>: «Ses amours ne furent +ni spontanées ni involontaires; il répondit presque toujours +aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne +pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.» +(ALBALAT, <i>le Mal d'écrire</i>, p. 269.)</blockquote> + +<p>Mais George Sand, dans son obsession +même de la virilité, et son perpétuel besoin +de se convaincre d'un tempérament qu'elle +n'avait pas, était surtout trop aventureuse,—«curieuse +excessive», la qualifiait Dumas fils<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>,—pour +rester insensible au charme, sous +les formes de la faiblesse, de la tendresse et de +la poésie. Aussi les douleurs de Musset, qu'elle +savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps, +et à ses propres yeux, la légende même +de son âme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Lettre citée par M. Emile Berr, <i>Figaro</i> du 16 décembre +1896:<br> + +<p>«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, +presque gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, +excessive, trompée, déçue dans ses incessantes recherches, +mais non une passionnée. C'est en vain qu'elle voudrait l'être, +elle ne le peut pas; sa nature physique s'y refuse... etc.»</p></blockquote> + +<p>Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la +rupture, avec un reste d'affection d'abord, puis, +les amis aidant, avec aigreur. La réclamation +réciproque de leurs lettres, où ils sentaient +«avoir laissé une bonne part d'eux-mêmes», +perpétua entre eux le malaise des souvenirs, +jusqu'à la mort de Musset (1857). Dix-huit +mois après, George Sand jugea bon de peindre +à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce +douloureux roman d'amour. Paul de Musset +lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la +légende était créée<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Outre <i>Elle et Lui, Lui et Elle, Lui</i>, de Mme Louise Colet, +et les articles documentaires que nous avons signalés, le +roman de George Sand et de Musset a encore suscité deux +volumes, oubliés depuis la polémique de 1860: <i>Eux, drame +contemporain,</i> par Moi (M. Alexis Doinet), et <i>Eux et Elles, +histoire d'un scandale</i>, par M. de Lescure. Ajoutons qu'il a +été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste Marin: +<i>Un amour de Musset</i>, un acte en vers, 1879.</blockquote> + +<p>Les légendes ne se trompent guère. Ce livre +vient de préciser ce qu'on avait pu pressentir +des héros de cette aventure. Mère admirable et +dangereuse amante, celle que Victor Hugo a +appelée «la Grande Femme», Renan «la +Harpe éolienne de notre temps», fut en effet +mieux qu'une femme, la femme elle-même, +dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa +bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux, +trop faible aussi, pour la dompter ou +se défendre d'elle, le poète de l'amour et de la +jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or +son génie était son coeur, et tous les coeurs ont +pleuré sa souffrance.—«Paix et pardon, voilà +toute la conclusion, écrivait George Sand à +Sainte-Beuve; mais dans l'avenir un rayon de +vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre +vérité en amour que l'amour même. Musset +avait pardonné lui aussi, pardonné en silence: +il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier +jour.</p><br> + +<h4>FIN</h4> +<br><br><br> + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> +<br><br><br> + +<p>INTRODUCTION. I</p> + +<p>I.—GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833.</p> + +<p>Leurs débuts.—Leur génie.—Leurs caractères.—Première +jeunesse de George Sand.</p> + +<p>II.—GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).</p> + +<p>Sainte-Beuve.—Gustave Planche.—Liaison +avec Mérimée.—Le groupe de la <i>Revue +des Deux Mondes</i>.</p> + +<p>III.—LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE +MUSSET (juin-décembre 1833).</p> + +<p>Relations d'amitié.—<i>Lélia</i>.—Musset et Gustave +Planche.—L'intérieur de George Sand.—Le +duel de Planche.—La forêt de Fontainebleau.—Départ +pour l'Italie.</p> + +<p>IV.—LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).</p> + +<p>La descente du Rhône: Stendhal.—A Gènes.—Arrivée +à Venise.—A l'hôtel Danieli.—La +maladie de Musset.—Le Dr Pagello.—Son +journal.—La déclaration de Lélia.—George +Sand et Pagello.—Lettre d'amour.—Jalousie +de Musset.—Alfred Tattet à Venise.—Le +chagrin de Musset.—Son départ.</p> + +<p>V.—LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A +VENISE (avril-août 1834).</p> + +<p>Installation de George Sand.—Ses rapports +avec M. Dudevant.—Pagello poète.—Les +<i>Lettres d'un voyageur</i>.—La <i>Casa +Mezzani</i>.—Giulia P...—Robert Pagello.</p> + +<p>VI.—LE RETOUR DE MUSSET.—CORRESPONDANCE +ENTRE PARIS ET VENISE (avril-août 1834).</p> + +<p>Le voyage de Musset.—Antonio.—La +lettre de Genève.—Souvenir des Alpes.—Arrivée +de Musset à Paris.—Sa détresse physique +et morale.—Convalescence d'amour.</p> + +<p>VII.—G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre +1834).</p> + +<p>Voyage de G. Sand et de Pagello.—Leur +arrivée à Paris.—Boucoiran.—Entrevue de +G. Sand et de Musset.—Musset à Baden.—Lettres +d'amour.—Pagello jaloux.—G. Sand +à Nohant.—Retour de Musset.—Vie de +Pagello à Paris.—Son départ.</p> + +<p>VIII.—LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).</p> + +<p>Reprise d'amour.—Impuissance de bonheur.—Nouvelle +séparation.—Deuxième séjour à +Nohant.—G. Sand revient désespérée.—Son +Journal intime.—Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.—Humilité +d'amour.—Lassitude de +Musset.—Influence d'Alfred Tattet.—Troisième +départ pour Nohant.—Deuxième reprise +d'amour.—Sainte-Beuve, Boucoiran.—Rupture.</p> + +<p>IX.—APRÈS LA RUPTURE.</p> + +<p>Résignation et Indifférence.—<i>Les Nuits</i>.—Musset +transformé.—Musset dandy.—Ses +amis et son monde.—L'intempérance de Musset.—La +passion chez G. Sand.—La femme +de lettres.—Elle et Lui.—Leur légende.—Conclusion.</p> +<br><br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariéton + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR *** + +***** This file should be named 13622-h.htm or 13622-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/2/13622/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Une histoire d'Amour, George Sand and A. de Musset, + Documents inedits - Lettres de Musset + +Author: Paul Marieton + +Release Date: October 6, 2004 [EBook #13622] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +PAUL MARIETON + + +Une +Histoire d'Amour + +GEORGE SAND ET A. DE MUSSET + +DOCUMENTS INEDITS--LETTRES DE MUSSET + +1897 + + + + + + +A MADAME + +LA VICOMTESSE DE VARINAY + +QUI M'A DEMANDE DE LUI CONTER CETTE HISTOIRE D'AMOUR + +_Son respectueux ami_. + +P.M. + + + +INTRODUCTION + +L'extraordinaire curiosite qui tout a coup ramene l'attention sur le +roman d'amour de George Sand et de Musset porte son enseignement. Les +dernieres ecoles litteraires achevent de fatiguer le public. La vie dans +l'art reprend ses droits. Les poetes de l'ideal et de la passion, meme +les romantiques, meme les precheurs d'utopies, sont soudain relus et +aimes par la generation qui s'avance. Lamartine a reconquis sa royaute +sur les ames. George Sand et Musset renaitraient-ils d'un semblable +abandon? Voila deux incontestables genies. Leur eclat s'embrumait depuis +un quart de siecle; mais pour les ressusciter a la gloire, "ce soleil +des morts", veillait sur les deux ombres une histoire d'amour. + +On la connaissait vaguement, cette histoire. Les deux amants avaient +pris soin d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. Encore que +mysterieuse, elle constituait le plus clair de leur legende. Et en +dehors meme de l'art, on continuait de les aimer. Car, bien plus que +pour le dernier siecle, l'enigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot +et de Jean-Jacques (dont on ne saura rien de precis tant que la famille +d'Arbouville refusera de publier les lettres de Rousseau), l'aventure +d'amour de George Sand et de Musset sera le grand roman de notre siecle. +La _Confession_ et les _Nuits_, les contes passionnes de Lelia et le +theatre en liberte de Fantasio, ont trouble et seduit trois generations. + +On disait du poete, du poete de la jeunesse, que l'amour d'une femme +avait eveille son genie, pour le faire mourir. On savait aussi que cette +maitresse "qui voulait etre belle, et ne savait pas pardonner" avait +aureole la plus glorieuse carriere, d'une vieillesse entouree de +veneration. On n'osait franchement plaindre l'un ni excuser l'autre. + +Apres la mort du poete, George Sand la premiere avait pretendu se +justifier. Paul de Musset repondit pour son frere et d'autres temoins +se melerent de la querelle: accusation et defense parurent egalement +suspectes. On attendait donc que le temps permit d'exhumer les papiers +intimes. Apres soixante-deux ans, le mystere s'est devoile. + +Deux articles fort documentes ont paru cet ete, qui jetaient des lueurs +nouvelles sur ces miseres de poetes: l'un de M. le vicomte de Spoelberch +de Lovenjoul, l'erudit bibliophile belge, tout sympathique a George +Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent de Musset, ce qui +semblerait nous designer ses preferences. Mais leurs conclusions +s'accordent mal avec les dernieres revelations. + +Tout recemment, j'ai traduit et publie le journal intime du docteur +Pagello, ou il est d'abord conte comment George Sand lui declara son +amour, dans la chambre meme de Musset gravement malade a Venise. La +declaration indirecte et encore indecise de la romanciere au medecin[1] +etait publiee a son tour par M. le docteur Cabanes, au cours d'une +interview de Pagello lui-meme, laquelle confirmait de tout point les +assertions du journal, plus precis encore pour etre a peine posterieur +aux evenements evoques. + +Ce journal m'avait ete confie il y a six ans. Je ne l'ai fait connaitre +qu'apres avoir acquis la preuve qu'il n'etait pas absolument inedit. Si +Pagello est discret sur son bonheur pendant la fin du sejour de Musset, +il ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui avait offert George Sand. +On n'avait jusqu'ici que de vagues donnees sur ce point. + +[Note 1: J'en avais donne une phrase qui peut la resumer: "Je t'aime +parce que tu me plais; peut-etre bientot te hairai-je.] + +Pour eclairer ces demi-confidences, j'ai cru pouvoir, sans +indelicatesse, citer aussi de longs fragments d'une lettre inedite de +George Sand a Pagello, ou elle ne dissimule rien de leurs relations. +Cette lettre, dont j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour ceux +qui ont semble douter de l'authenticite de mes pieces), apportait le +premier document decisif sur l'infortune de Musset _avant son depart de +Venise_. + +Plusieurs ont juge bon de declarer indiscretes ces revelations, alors +que Musset et George Sand ont commence eux-memes a en faire confidence +au public. J'ai cru inutile pourtant de donner certains passages plus +intimes de la lettre citee, qui n'eussent plus laisse de doutes sur la +nature de cette liaison. Le Don Juan feminin qu'etait George Sand, sans +se montrer impitoyable quand il cessait d'aimer, s'obstinait neanmoins, +tout depourvu qu'il etait de scrupules, a derouter la curiosite sur +la legende de ses victimes. Pourquoi refuser a Musset d'etre sorti en +galant homme d'un amour qui fut egalement fatal a tous ceux qui en ont +goute?... + +Peut-etre y avait-il mauvaise grace a s'attacher ainsi a la +demonstration des torts d'une femme. Mais la vie de George Sand +n'est-elle pas la raison meme de son genie? Et ce genie, instinctif, +abondant, romantique et declamatoire, ne doit-il pas autant a son +temperament qu'a son atavisme et a son education? "Ce qu'il y a de +meilleur en moi, c'est les autres", ecrivait-elle (ou a peu pres), a +Flaubert. Et dernierement, Mme Clesinger, justement froissee de ce +soudain etalage d'intimites, qui est une des necessites de la gloire, ne +disait-elle pas a ce propos: "Pour moi, le sentiment qui a guide ma mere +et determine ses actes, c'est l'horreur de la solitude. Il lui fallait +autour d'elle du mouvement, quelqu'un a qui parler, sur qui se reposer, +et quelqu'un a proteger...." + +Nul doute que la bonte sereine dont s'enveloppa la vieillesse de cette +orageuse nature,--plus belle encore dans ses orages,--ne l'absolve aux +yeux du moraliste, des inquietudes de ses jeunes annees. Ses erreurs du +moins relevent aujourd'hui de l'histoire litteraire: pourquoi ne pas les +constater? + +Un grand tumulte de presse accueillit ces revelations. Ce fut +l'evenement du jour, la question litteraire a la mode. Sandistes et +Mussettistes epiloguerent sur l'aventure de Venise, cependant que +maints chroniqueurs, tout en y trouvant le plus rare profit de "copie", +criaient au "scandale", et suppliaient qu'on n'apprit pas davantage au +public que ses grands hommes avaient ete aussi des hommes. + +L'ombre de Lelia vit se lever pour elle une armee de paladins. Pendant +quelques jours, la memoire de son poete resta sans defenseurs. M. Emile +Aucante, ancien secretaire de George Sand (et legataire de ses lettres a +Alfred de Musset), protesta dans les journaux contre la "legende de son +infidelite". Il declara formellement que la Correspondance donnerait +la "preuve ecrite de la main de Musset que George Sand ne l'avait pas +trahi."--Ces lettres pouvaient-elles apporter une telle preuve? Nous en +connaissions deja quelques fragments par une fine monographie de Musset, +qu'avait publiee Mme Arvede Barine, tel cet etonnant passage d'Elle a +Lui: "O cette nuit d'enthousiasme, ou, _malgre nous_, tu joignis nos +mains, en nous disant: "Vous vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous +m'avez sauve ame et corps." + +Or M. Emile Aucante ne possedait que les lettres de George Sand, et Mme +Lardin de Musset s'opposait energiquement a la publication de celles de +son frere.... D'ailleurs, qu'eussent prouve, contre l'infidelite de son +amie, les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait a Musset, dans sa +debilite devant l'amour, la subtile psychologie d'une maitresse qui, +sans perversite peut-etre, mais toujours incapable de s'avouer une +faiblesse, etait parvenue a suggerer a sa victime des paroles de +reconnaissance?... Car voila le cas interessant de cette banale +aventure. + + C'etait un mal vulgaire et bien connu des hommes.... + +Et moi-meme, racontant pour la premiere fois la "Veridique histoire des +Amants de Venise", j'avais cru devoir tenir moins compte des fragments +singuliers de ces lettres du malheureux poete, que de l'honnete memorial +de Pagello et des aveux intimes de George Sand. + +La restitution de cette histoire, desormais precise quant aux faits, +restait donc enigmatique quant aux psychologies tourmentees qui les +avaient conduits. Les revelations continuerent. _La Revue de Paris_ +publia les lettres de George Sand a Musset. On en mena grand bruit. Il +n'est pas douteux qu'un retour de l'opinion ne se produisit alors en +faveur de Lelia. La meme revue donna ensuite ses lettres a Sainte-Beuve. +Elles precisaient des experiences anterieures a la liaison avec Musset, +qui permettaient la defiance. Cette fois l'opinion fut defavorable a +George Sand. + +Maintenant, qu'apporte ce livre? Une histoire, serree d'aussi pres que +possible, de cette attachante aventure d'amour, un expose synthetique +de la vie des deux grands ecrivains depuis leur rencontre jusqu'a leur +separation. Les lettres de Musset, jusqu'ici completement inedites, +m'ont ete liberalement pretees par la soeur du poete, Mme Lardin de +Musset, qui garde le culte pieux de sa memoire. Quelle recoive ici +l'hommage de ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue que son +frere Paul, autant dans sa Biographie d'Alfred de Musset que dans son +roman, _Lui et Elle_, n'a pas une seule fois trahi la verite. Nous la +rechercherons aussi, aide de tous les documents nouveaux que nous allons +produire. + +Y avait-il necessite ou interet a exhumer dans ses details un episode +intime vieux de soixante ans?--J'estime que sans encourir un reproche +quelconque d'indiscretion ou d'indelicatesse on a droit, pour les +grandes oeuvres, a remonter aux sources secretes de leur generation. +Sainte-Beuve lui-meme nous a appris a ne pas isoler l'oeuvre de la vie. +Ou s'arrete la biographie d'un grand homme? La ou elle cesse de nous +interesser, c'est-a-dire d'etre necessaire a l'explication de ses +chefs-d'oeuvre. + +Decembre 1896. + + + +SOMMAIRE + +I.--GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833. + +II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833). + +III.--LES PREMIERES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-decembre +1833). + +IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834). + +V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-aout 1834). + +VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE +(avril-aout 1834). + +VII.--GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (aout-octobre 1834). + +VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835). + +IX.--APRES LA RUPTURE.--LA LEGENDE. + + + +UNE HISTOIRE D'AMOUR + + + +I + +George Sand et Alfred de Musset se sont connus au mois de juin 1833. +Diversement celebres, mais jeunes tous deux et egaux de genie, quels +talents et quelles ames allaient-ils rapprocher? + +Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est deja l'auteur des _Contes +d'Espagne et d'Italie_ et du _Spectacle dans un fauteuil_, le poete +de _Don Paez_ et de _Mardoche_, de _la Coupe et les Levres_ et de +_Namouna_. Ce classique neglige qui sort du Cenacle d'Hugo, effare en +meme temps la vieille ecole et la nouvelle. Il vient de donner les +_Caprices de Marianne_ et acheve d'ecrire _Rolla_. + +Au plus fort du Romantisme, il a ramene l'esprit dans la poesie +francaise. Il apporte cette insolente et bien vivante preuve qu'on +peut etre un ecrivain de genie, rien qu'a traduire une sensibilite +fremissante, quand elle est servie par un gout inne. "Chose ailee et +divine et legere", son talent ne semble point d'un professionnel. Ce +grand poete est un dilettante, une abeille qui fait son miel de mille +fleurs. Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a savoure l'arome, +il rapporte un miel bien a lui, bien francais. Que lui importe ce qu'on +qualifie d'originalite! Ces entrainements de l'opinion ne prouvent bien +souvent que mepris du genie en faveur du talent... Si sa voix devient +l'echo melancolique des jeunes ames de son milieu et de son temps, il +n'aspirera pas plus haut. En ne chantant que pour lui-meme, il chantera +au nom de tous. + +Si restreint qu'en soit l'espace, il prefere sa fantaisie a tout ce +qui peut brider l'independance d'enfant gate qui fait le naturel et le +charme de son esprit,--meme la recherche trop precise de pittoresque, +meme les conceptions trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours +le sacrifice a ce gout leger mais sur, conscient de sa valeur francaise, +qui se contente de sentir harmonieusement. Oui, surtout, ame francaise, +francaise, jusqu'a l'agacement, coeur loyal, esprit fin et de race +toujours, elegant et hautain dans sa feminine faiblesse, ce poete qu'on +a voulu nous faire prendre pour un don Juan de tavernes et de mauvais +lieux. + +L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne racontant que lui-meme, n'est +si humain, entre tous ceux de nos poetes, que parce qu'il est le plus +faible. On a dit de Musset qu'il etait le grand poete de ceux qui +n'aiment pas les vers. C'etait avouer qu'il a touche le coeur de tous, +ce libertin a l'ame mystique, ce debauche assoiffe d'amour pur, ce +spirituel et ce triste. "Un jeune homme d'un bien beau passe", l'avait +ironiquement juge Henri Heine. Il l'avait pourtant bien compris, lui qui +a tout compris, le jour qu'il ecrivait: "La Muse de la Comedie l'a baise +sur les levres, la Muse de la Tragedie, sur le coeur." + +La vie et le genie de Musset sont tout entiers dans sa jeunesse. La +jeunesse lui semblait sacree, comme l'unique raison de la vie et sa plus +certaine beaute. C'est pourquoi il n'a d'autre histoire que celle de son +coeur. + +Quand il rencontre George Sand, c'est encore l'enfant sublime, et deja +l'enfant perdu. Mais le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il a +vecu sans trop de mesure, parfois meme il a fait parade de ses +debauches de jeunesse. Mais il entre dans ce snobisme un peu de la mode +romantique, cette recherche du fatal et de l'etrange, qui lui a inspire +son premier livre si peu connu, _l'Anglais mangeur d'opium_ (adapte de +Thomas de Quincey)[2]. + +[Note 2: _L'Anglais mangeur d'opium,_ traduit de l'anglais par A. D. +M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.] + +George Sand, trente ans plus tard, dans une lettre a Sainte-Beuve, +ecrira: "Pauvre enfant! _il_ se tuait! Mais _il_ etait deja mort quand +_elle_ l'avait connu! _Il_ avait retrouve avec _elle_ un souffle, une +convulsion derniere[3]!..." + +[Note 3: Lettre publiee par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. +_Cosmopolis_ du 1er juin 1896.] + +Ce n'etait que rancune contre Paul de Musset: _Lui et Elle_ venait de +paraitre (1861) en reponse a _Elle et Lui_. + +Si le poete a abuse de la debauche, il est reste genereux, comme sont +les faibles. Deja son genie est mur pour les grands cris humains. +L'esprit gai et le coeur melancolique, il n'a qu'effleure les joies et +les douleurs du veritable amour. Voici venir la passion qui transformera +son ame, qui, epurant et elevant ses qualites natives, lui arrachera des +cris immortels. + +George Sand touche a la trentaine. Elle a aussi sa legende; mais +celle-ci a depasse les bornes d'un cenacle. Elle est celebre pour sa vie +independante dans un mariage qu'elle n'a pas rompu, pour ses allures +d'androgyne, son gout des paradoxes sociaux, sa liaison avec Jules +Sandeau, leur livre (_Rose et Blanche_, signe "Jules Sand"), ses livres +surtout, _Indiana_ et _Valentine_. Elle acheve _Lelia_ qui va mettre le +sceau a sa gloire future. + +Ce n'est pas ici le lieu de conter la premiere jeunesse de George Sand. +On nous en a donne recemment un tableau qui semble veridique[4], a +l'aide de sa correspondance inconnue et de cette _Histoire de ma vie_, +ou elle-meme nous a dit ses premieres annees, avec une sincerite qu'on +ne peut mettre en doute et un incomparable charme. Il faut cependant la +resumer en quelques traits, pour expliquer les influences qui ont regi +sa vie. + +[Note 4: S. ROCHEBLAVE, _George Sand avant George Sand_, dans la +_Revue de Paris_ du 15 mars 1896.] + +Petite-fille du receveur-general Dupin de Francueil et d'une batarde de +l'aventureux et brillant Maurice de Saxe,--femme indulgente et fine, +a l'esprit fort et cultive, aieule d'ancien regime, qui fut sa vraie +educatrice,--elle est nee des amours d'un soldat, leur enfant prodigue, +avec la fille d'un oiseleur. + +Entre sa grand'mere aristocrate et sa mere restee tres peuple, elle +fut tiraillee et troublee dans ses jeunes tendresses. Le couvent +des Augustines de Paris, ou on la mit de bonne heure, developpa ses +penchants mystiques. De retour a Nohant, ces souvenirs religieux, +l'influence contraire de sa grand'mere et du bonhomme Dechartres, qui +avait ete le precepteur de son pere, des lectures enthousiastes +de Chateaubriand et de Rousseau, enfin le sentiment de la nature, +qu'eveillaient en elle ses promenades dans la _Vallee Noire_, ce paysage +du Berry qu'elle a fait legendaire, s'amalgamerent dans cette ame pour +former son genie reveur et passionne, melancolique et oratoire, pour +alimenter sa verve descriptive, abondante comme une source, vers les +grands horizons, pourtant desenchantes, du plus invincible optimisme. + +Mme Dupin de Francueil etant morte, elle passait quelque temps chez sa +mere, a Paris, puis se mariait. L'homme qu'elle epousait (1822), dans +l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, M. Casimir Dudevant, fils +naturel d'un colonel baron de l'Empire, avait ete lui-meme soldat. +Jeune encore, mais de peu d'imagination, il ne tardait pas a se laisser +enliser par la vie rurale. + +On peut croire qu'il fut longtemps sans soupconner la valeur +d'intelligence et de sensibilite de sa compagne. Il devait bientot +cesser de lui plaire, pour un prosaisme peut-etre sermonneur, qui +heurtait chez elle de vifs penchants a l'exaltation romantique. + +Buvait-il plus que de raison et etait-il aussi brutal qu'on l'a laisse +entendre? Nous ne le rechercherons pas. Du moins le sejour de Nohant +pesait-il a la jeune femme, malgre les frequents voyages a l'aide +desquels son mari s'ingeniait a la distraire. Au cours d'une de ces +absences, souvent fort prolongees, Aurore Dudevant rencontrait a +Bordeaux, revoyait a Cauterets, l'homme qui lui a revele l'amour. + +C'etait un jeune magistrat, M. Aurelien de Seze, dont le grand sens +et l'honnetete retarderent de six ans,--les six ans que dura cette +affection platonique,--la crise qui fera quitter son foyer a celle qui +sera George Sand. Mais nous ne pouvons nous attarder sur cette periode +de sa vie, d'ailleurs incompletement exploree. + +La monotone compagnie de M. Dudevant lui devenait insupportable. + +Apres neuf ans de mariage et sans vouloir s'avouer l'inquietude de +ses sens,--elle affecta toujours de n'en pas convenir,--elle s'etait +violemment avisee que l'heure etait venue de vivre a sa fantaisie, sans +pourtant rompre tout a fait. + +Un beau matin, sur le premier pretexte, elle se montre offensee, declare +son interieur intolerable et demande une pension, pour partager sa vie +entre Paris, ou elle fera metier d'ecrire, et Nohant, ou elle retrouvera +ses enfants. M. Dudevant accepte, resigne, et en janvier 1831, la jeune +femme, ivre d'air libre et d'esperance, debarque au quartier Latin ou +l'attend un petit groupe ami d'etudiants berrichons. + +Alors commence cette existence en partie double, bourgeoise et rangee en +Berry, pres de ses enfants, trois mois sur six, singulierement emancipee +les trois mois suivants a Paris.--Deja s'etablissait sa legende. La +chatelaine patiente et reveuse de Nohant se transformait en un etudiant +imberbe, aux longs cheveux boucles, coiffes d'un beret de velours, noir +comme eux, vetu d'une redingote de bousingot, arborant la cravate rouge, +et toujours la cigarette aux levres. + +Son costume etait, d'ailleurs, la moindre de ses libertes. A peine +dissimulait-elle, dans sa societe de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si +elle essaie de se justifier de cette independance dans _l'Histoire de ma +vie_,--etrange histoire, en effet, dont le malheureux Chopin disait +a Delacroix qu'il la defiait bien de l'ecrire, et qui n'est plus que +reticences au moment ou on y cherche des revelations,--du moins sa +correspondance l'accable. Non pas ses lettres deferentes a sa mere, Mme +Dupin, ou passionnees de tendresse a son fils, mais celles a ses amis +berrichons, ses compagnons de Paris, Alphonse Fleury, Charles Duvernet, +a l'effarouche Boucoiran lui-meme, son confident de la premiere heure, +lettres ou un furieux amour de liberte quand meme, voire de boheme, +eclate entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant a la Chatre. +Agacee, elle prit ses coudees franches. + +Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. L'histoire en est encore +imparfaitement connue: nous savons qu'elle reprit elle-meme chez lui sa +correspondance, apres la rupture, et la brula. On a dit qu'elle l'avait +aime tendrement, croyant s'engager pour la vie... Ses premieres +aventures d'amour nous decouvriraient plutot son cerveau que son coeur. +Apres Sandeau, "elle essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses ou +vaines, telles que celles avec Merimee et Gustave Planche", a ecrit son +confident Sainte-Beuve[5]. C'est encore l'etudiante, la frondeuse de +tous "prejuges", double scandale, qui la poursuivra longtemps. Elle +demeure volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittes, sachant vite se +ressaisir. Mais deja le fond est desenchante. Avec Musset enfin, elle +espere atteindre au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, que plus tard +avec Michel de Bourges, un haut esprit, son maitre, qu'elle aimera +jusqu'a l'adoration, et avec Chopin qui, lui, mourra de son amour, +elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle souhaite,--sans la chercher +peut-etre, car la loi du genie, "ce deuil eclatant du bonheur", comme +disait Mme de Stael, est de la contrarier toujours. Mais sa rencontre +avec Musset, lui revelant les affres de l'amour, initiera le psychologue +aux ressorts de cette ame complexe. + +[Note 5: Note annexee aux lettres que lui ecrivit George Sand. _Cf_. +vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, _les Lundis d'un chercheur_, p. 173, +in-8 deg.; Calmann Levy, 1894.] + +Un profond instinct maternel deborde sur ses passions de femme, les +transformant. Maternelle un peu a la facon de Mme de Warens, elle l'est +avec moins de mollesse, avec tout son genie actif, abondant, fier et +triste. Elle a laisse ruisseler une imagination ardente et pratique a +la fois, dans toute son oeuvre,--cet immense miroir de la nature et +de l'amour ou son instinctive indulgence se prodigue jusqu'a sembler +indifferente a tout. Bonne pour tous, en effet, ce qui l'aura faite +si cruelle pour quelques-uns. Eprise d'amitie jusqu'a y sacrifier sa +dignite meme; amante pour etre plus amie, a-t-on dit; incapable de +chagriner longtemps personne, et s'abandonnant toute pour l'eviter; mais +terriblement femme aussi, et conduite par une inexorable fantaisie. + +Sa libre education avait mis en elle les germes d'une erreur qui fait de +son oeuvre un long sophisme. Une excessive pitie de la femme lui +donna de bonne heure l'obsession de l'egalite des sexes. Cette pitie +dedaigneuse n'allait pas sans une intime colere contre les immunites de +l'homme. Elle meprise la femme, qu'elle n'a guere connue et peinte que +d'apres elle-meme, pour ne pas comprendre que l'homme puisse attacher +tant d'importance a cet etre incoherent et faible. Elle n'est pas sans +un vif instinct de coquetterie,--qu'elle reprime le plus souvent, +par bonte d'ame,--ni sans certaine experience de ses charmes. Aussi +reclame-t-elle pour son sexe tous les privileges masculins, d'ou +ses revendications de l'amour libre et sa condamnation du +mariage.--Naturellement plus douee de curiosite que de temperament, +elle aventura son ame romanesque dans les plus paradoxales contrees +du sentiment. Sa recherche obstinee de l'amitie la ou elle ne pouvait +trouver que l'amour fut une autre erreur capitale de sa vie. La +confusion perpetuelle qu'elle en fit, et dont temoignent ses lettres +comme ses romans, explique les infortunes de sa jeunesse, ses +faiblesses, ses utopies. Elle pensa s'en consoler plus tard, en +cherchant a contenter son optimisme par un vague ideal humanitaire. La +Nature seule put la rasserener, qui lui dicta ses vrais chefs-d'oeuvre. + +Ainsi l'independance regne au fond de son ame, si obstinee, si rangee +pourtant. Son grand sens pratique modere l'ivresse d'artiste qui lui +fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout au nom de l'ideal,--car +l'idealisme rejoint le naturalisme dans une exclusive poursuite de la +verite... + +Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. Les revoltes ne le sont +jamais. Son travail methodique, sa regularite patiente, impassible +--bovine--_a, faire de la copie_, parmi les plus graves agitations de +son ame, prouvent chez elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission +raisonnee. Quand une passion a cesse de la faire vibrer, elle s'en +detache. Elle ne se reprit a Musset qu'au contact exaltant de sa grande +douleur... Elle redevenait orgueilleuse a sentir qu'il la lui devait! + +Les pretentions aristocratiques de Musset devaient alterer de bonne +heure leur entente amoureuse. Orgueilleux de son "monde", sinon de sa +naissance, le poete dedaignait la vie et l'atmosphere bourgeoises, comme +tous les artistes de race, ne se plaisant comme eux qu'avec la societe +riche et elegante, l'elite feminine, ou le vrai peuple. Le gout que +manifesta de bonne heure George Sand pour les democrates, pour l'esprit +ouvrier, devait irriter son ami dans ses fibres secretes. A cette +consideration dont on n'a guere tenu compte, il faut ajouter le +desequilibre physiologique du poete. Ses crises nerveuses, jamais bien +expliquees, faisaient craindre pour lui la folie. On a meme parle +d'attaques d'epilepsie. Mais Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'a son +mariage (1846), n'a pas quitte son frere, m'a dementi formellement +qu'il ait ete sujet a rien de semblable. Quand eclata la crise, l'un et +l'autre se sentaient-ils humilies? George Sand avait d'abord pris Musset +pour un enfant: ceci ne se pardonne guere, aux heures clairvoyantes. +Mais Musset etait un bon enfant: il passa bien vite a sa maitresse +cette manie de protection. L'abus qu'elle faisait de la declamation +sermonneuse l'agaca davantage, et surtout son obstination a poetiser ses +faiblesses... + +La mere du poete, qui d'abord s'etait opposee au voyage en Italie, avait +fini par "consentir a confier" son fils a George Sand, comme a une femme +de grand renom, plus agee que lui de six ans et relativement grave, +malgre des erreurs trop connues. + +Elle preferait pour lui ce voyage avec une amie... intellectuelle, au +sejour de Paris, nuisible a sa sante. Or, Musset entendait trouver dans +son amie mieux que l'amour d'une seconde mere. On sait que tous les +amants de Lelia s'entendirent appeler ses enfants... + +Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en avait, elle en laissait voir +plus que lui. Et, sa dignite toujours en avant, elle ne savait abdiquer +le souci constant d'un labeur qui assurait l'independance de sa vie. + +Quoique _gendelettres_ tous deux, mais plus poetes qu'artistes, ils n'en +restaient pas moins jeunes et sinceres. Leurs lettres n'ont pas ete +ecrites pour la posterite; elles n'en sont que plus curieuses pour elle. +Les courts fragments cites par Mme Arvede Barine dans sa penetrante +monographie de Musset[6], avaient fait pressentir les perles que +recelait ce terreau... melange. Pour la premiere fois, on va pouvoir +juger de cette correspondance. Elle nous guidera dans l'expose du plus +fameux des romans d'amour. Mais reprenons-le a ses origines pour en +mieux preciser l'evolution. + +[Note 6: Les grands ecrivains francais: _Alfred de Musset_, in-18, +Hachette, 1894.] + + + +II + +La liaison de George Sand avec Jules Sandeau vient de finir,--comme +finiront tous les amours de Lelia. Elle n'est que desenchantee, quand +Lui emporte une secrete blessure. Rarement il la devoilera, au cours de +sa longue carriere. C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut pas donner +confidence au public, chaque fois qu'il lui arrivera d'y faire allusion, +ce sera d'un mot dont la cruaute breve suspend tout jugement sur l'etre +d'exception qu'a ete George Sand.--"Le coeur de cette femme est comme un +cimetiere, a-t-il dit, on n'y rencontre que les croix de ceux qu'elle a +aimes." + +Leur liaison a dure trois ans. Quant a elle, elle est rassasiee de +l'amour. Ses amis, que la presence de Sandeau n'avait pas rebutes, se +rapprochent. Ils ont tout credit chez elle et plus d'autorite que jamais +sur sa vie. Avec le fidele Boucoiran, le precepteur intermittent de son +fils, un etre bon et faible qui est et restera toujours "son enfant", +son meilleur ami est Gustave Planche. + +Du jour ou elle fut sans amant, il est a supposer qu'il espera son tour. +Il connaissait George Sand depuis ses debuts a Paris. De quatre ans plus +jeune qu'elle, il prenait bientot cependant, sur son ardent esprit, +par un gout d'austere puriste et des connaissances qu'elle declarait +infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha toujours et dont si +merveilleusement elle tira profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus +loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement de Gustave Planche +dans les avatars de George Sand nous prepare a l'entree en scene de +Sainte-Beuve, chez qui le conseiller litteraire va se doubler d'un +conseiller intime, d'un confident d'amour. + +Il n'en a pas fait mystere: c'est a lui que nous devons de connaitre +quelques-unes des lettres qu'elle lui ecrivit durant la periode troublee +ou elle cherchait sa voie. Dans un des curieux appendices de ses +_Portraits Contemporains_,--sortes de codicilles du testament +litteraire que constituent ses derniers livres[7], Sainte-Beuve a +esquisse avec plus de charme que de discretion,--George Sand vivait +encore,--l'etat d'ame de ce beau genie feminin pendant ces six mois +critiques et decisifs. Et il a donne a l'appui les pages intimes "les +plus vraies, les plus naives et les plus modestes ou elle s'ouvrait a +lui de son coeur et de son talent". + +[Note 7: _Portraits contemporains_, 1868 (cinq volumes ou sont +reimprimes les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, p. 506-523. +Paris, Calmann Levy.] + +Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. A la suite d'articles +publies par Sainte-Beuve sur _Indiana_ et _Valentine_[8], Gustave +Planche lui avait dit que l'auteur desirait le voir pour le remercier. +"Nous y allames un jour vers midi; elle habitait depuis peu, et seule, +le logement du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune femme aux +beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs un peu courts, vetue d'une +sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle ecouta, parla peu +et m'engagea a revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle +avait le soin de m'ecrire et de me rappeler. En peu de mois, ou meme en +peu de semaines, une liaison etroite d'esprit a esprit se noua entre +nous. J'etais garanti alors contre tout autre genre d'attrait et de +seduction par la meilleure, la plus sure et la plus intime des defenses. +Ce preservatif contre un sentiment d'amour, en presence d'une jeune +femme qui excitait l'admiration, fut precisement ce qui fit la solidite +et le charme de notre amitie. George Sand voulut bien me prendre a +ce moment delicat de sa vie, ou elle arrivait a la celebrite, pour +confident, pour conseiller, presque pour confesseur[9]." + +[Note 8: Le _National_ des 5 octobre et 31 decembre 1832.] + +[Note 9: _Portraits contemporains_, I, p. 507.] + +George Sand ecrivait alors _Lelia_, Sainte-Beuve _Volupte_. Tous deux se +consultaient sur leurs romans. Des entretiens litteraires, ils passaient +aux confidences intimes. Elle venait, de rompre avec Jules Sandeau, et a +peine libre, "dans un veritable isolement moral, elle se demandait +quels amis et quel ami elle se pourrait choisir parmi tous ces visages +nouveaux de gens a reputation diverse qu'elle affrontait pour la +premiere fois[10]". Sainte-Beuve s'offrit a lui presenter ceux qu'il +frequentait et jugeait dignes d'elle. Elle refusa de connaitre Musset, +mais elle eut la curiosite d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent +mediocrement, semble-t-il. Vers la meme date, elle ecrit a Sainte-Beuve +qu'elle "recevra Jouffroy de sa main", le priant de le prevenir de son +exterieur sec et froid, de son attitude silencieuse. Cette rencontre fut +encore passagere. Mais la meme lettre nous eclaire singulierement sur le +pessimisme qu'apportait George Sand dans ses experiences: "Je crains +un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprecie bien comme de +belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux; +ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine... Il n'y a +pas de confiance entiere possible a realiser. Les gens qu'on estime, on +les craint et on risque d'en etre abandonne et meprise en se montrant +a eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux, +mais ils trahissent." + +[Note 10: _Portraits contemporains_, I, p. 511.] + +Le complement de ces lettres singulierement captivantes vient de +paraitre[11]. L'ensemble constitue le document le plus sur et a peu pres +unique d'ailleurs, que nous possedions sur l'etat d'ame de George Sand +pendant cette crise de sa vie. Sainte-Beuve fut-il touche lui-meme +par la grace etrange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines +phrases de George Sand on pourrait le penser: "Vous m'avez dit que vous +aviez peur de moi (lettre de mars)." Mais s'il en fut reellement ainsi, +soit respect de l'intimite de Gustave Planche avec elle, soit crainte +d'etre rebute dans une autre attitude que celle de confesseur, soit +excessive timidite, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait +pris soin, bientot, de faire confidence a sa penitente d'une affection +profonde et jalousee, qui le detournait de tout autre desir,--celle dont +il a rempli, sincerement ou non, son fameux _Livre d'amour_, date du +meme temps pour la plupart des pieces. + +[Note 11: George Sand, _Lettres a Sainte-Beuve, Revue de Paris_ du +15 novembre 1896.] + +Dans ces lettres de George Sand a Sainte-Beuve, il y a une lacune d'un +mois. La suite de la correspondance nous l'explique. + +Une liaison avec Merimee, courte et malheureuse, en avril 1833, y est +definitivement revelee. On en avait chuchote jadis, mais en somme on +n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente +monographie du maitre de _Colomba_, avait recueilli ces rumeurs. +Incidemment, a propos des annees de dissipation de Merimee, il nous +expliquait la defiance de toute sa vie a l'egard des bas-bleus, par +cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. "Le +court passage de Merimee dans les bonnes graces de Mme Sand est un fait +d'histoire litteraire, ecrit-il, sur lequel s'est greffee une legende +assez amusante. D'apres cette legende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand +etait seule et souffrait de cette solitude, lui aurait "donne" Merimee, +et, des le lendemain, George Sand lui aurait ecrit pour lui rendre et +lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joue ce +role trop bienveillant et qu'il ait beni l'union civile de Merimee et +de Mme Sand. Mais il est exact qu'il recut des confidence et des +plaintes[12]." + +[Note 12: AUGUSTIN FILON, _Merimee et ses amis_, p. 64, in-16, +Hachette, 1894.] + +La verite est que cette liaison ne fut confessee a Sainte-Beuve que cinq +mois apres. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres +d'aout et de septembre, quand elle a retrouve l'amour avec Musset, on +concoit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait +dissimuler a son directeur. La rencontre fut breve et nette, digne de +l'homme raffine et precis qu'etait Prosper Merimee. Il parait bien +l'avoir traitee comme une aventure d'etudiants. Mais George Sand, qui +etait de son age, ainsi que son egale en genie, resta froissee et plus +etonnee encore de ce dedain de sa personne et de son ame. Ecoutons ce +ressouvenir: + + ....Un de ces jours d'ennui et de desespoir, je rencontrai un homme + qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien + a ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit + me fascina entierement; pendant huit jours je crus qu'il avait + le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dedaigneuse + insouciance me guerirait de mes pueriles susceptibilites. Je croyais + qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphe de sa + sensibilite exterieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompee, + si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvrete. + + ....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'etais + absolument et completement Lelia. Je voulus me persuader que non; + j'esperais pouvoir et abjurer ce role froid et odieux. Je voyais a mes + cotes une femme sans frein, et elle etait sublime[13]; moi, austere + et presque vierge, j'etais hideuse dans mon egoisme et dans mon + isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mecomptes du + passe. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu'a une condition, et qui + savait me faire desirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister + pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant a l'ame. + Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-etre + n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolerer l'autre: j'etais + atteinte de cette inquietude romanesque, de cette fatigue qui donne + des vertiges et qui fait qu'apres avoir nie, on remet tout en question + et l'on se met a adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles + qu'on a abjurees. + +[Note 13: Mme Dorval.] + + ....L'experience manqua completement. Je pleurai de souffrance, de + degout et de decouragement. Au lieu de trouver une affection capable + de me plaindre et de me dedommager, je ne trouvai qu'une raillerie + amere et frivole. Ce fut tout. + + Si Prosper Merimee m'avait comprise, il m'eut peut-etre aimee, et + s'il m'eut aimee il m'eut soumise, et si j'avais pu me soumettre a un + homme, je serais sauvee, car ma liberte me ronge et me tue. Mais il + ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me + decourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui put + l'attirer a moi. + + Apres cette anerie, je fus plus consternee que jamais, et vous m'avez + vue en humeur de suicide tres reelle. Mais s'il y a des jours de froid + et de fievre, il y a aussi des jours de soleil et d'esperance. + + Puis, peu a peu, je me suis remise, et meme cette malheureuse et + ridicule campagne m'a fait faire un grand pas vers l'avenir de + serenite et de detachement que je me promets en mes bons jours. J'ai + senti que l'amour ne me convenait pas plus desormais que des roses sur + un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers + mois de ma vie assurement!) je n'en ai pas senti la plus legere + tentation[14]. + +[Note 14: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est +(des premiers jours) de juillet 1833.] + +Ces trois mois sans passion n'ont pas ete trois mois de calme. Ses +confidences a Sainte-Beuve recommencent en mai; elle est grave et le +sermonne a son tour. Mais la revoila, en juin, dans un grand trouble: +son ami lui devient un refuge. A la voir s'abandonner ainsi, on est +tente de s'etonner qu'elle n'ait pas reve un instant a changer sa +veneration en tendresse. La liaison qui le garde d'elle l'aurait-elle +agacee de quelque jalousie? Vraisemblablement, elle a recu de son +directeur une lettre amere. Peut-etre deja l'ennuie-t-elle. Mais elle ne +se decourage pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. Elle +se dit seule, desenchantee de tout: l'amitie meme n'existe pas! Mais +Sainte-Beuve l'a rassuree. Dans une lettre du 3 aout, elle semble +apaisee. Quelque chose de nouveau a surgi dans sa vie.--"Pour rien au +monde, lui ecrit-elle, je ne voudrais abuser de votre devouement." Et +elle se fait protectrice a son tour. + +Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel amour, un amour inconnu, +tout de fraicheur, de poesie et de tendresse, qui lui rapporte tout a +coup les illusions de la jeunesse et de l'esperance. + +Tous les biographes de Musset ont ecrit qu'il avait rencontre George +Sand au printemps de 1833. En realite leurs relations ne datent que de +la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve voulait des le mois de mars +presenter le poete a son amie, et qu'elle avait refuse, le trouvant +trop... different pour ses habitudes. "A propos, reflexion faite, +ecrivait-elle, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il +est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de +curiosite que d'interet a le voir. Je pense qu'il est imprudent +de satisfaire toutes ses curiosites, et meilleur d'obeir a ses +sympathies[15]." De son cote peut-etre, Musset se defiait de la +romanciere sur sa legende deja tapageuse. Mme Lardin de Musset me +rapporte qu'il disait alors: "Elle n'a donc jamais rencontre un +homme convenable? Comme tous ses heros me deplaisent!" Ces reserves +expliqueraient le retard de leur rencontre. Mais leur rencontre +etait fatale. Et sans doute un instinct secret les avertissait-il de +l'approche de la souffrance, ce vertige de l'abime, ou s'eveille le +genie des poetes. + +[Note 15: _Portraits contemporains_, I, 510.] + +Tous deux collaboraient a la _Revue des Deux Mondes_ et le groupe de +Buloz frequentait plus ou moins chez George Sand. La plus ancienne +mention de son nom sous la plume de Musset est dans une piece peu +connue, encore qu'imprimee plusieurs fois: _le Songe du Reviewer[16]_. +Elle nous renseigne sur la pleiade dela _Revue_, a son age d'or: + +[Note 16: _Intermediaire des chercheurs et des curieux_ du 10 oct. et +vicomte de Spoelberch de Lovenjoul: _les Lundis d'un chercheur,_ in-18, +Calmann Levy, 1894.] + + + Buloz[17] est sur la greve + Pale et defigure; + Il voit passer en reve + Gerdes[18] tout effare. + La matiere abonnable + Se meurt du cholera; + L'epreuve est detestable + Il faut un errata. + + Il voit son typographe + Transposer ses placards. + Des fautes d'orthographe + Errent de toutes parts. + Des lettres retournees + Flottent en se heurtant; + Des lignes avinees + Dansent en tremblotant. + +[Note 17: Francois Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de la +_Revue des Deux Mondes, journal des Voyages_, pour en faire le recueil +celebre duquel son nom est inseparable. De 1835 a 1845 il dirigea en +meme temps la _Revue de Paris_.] + +[Note 18: Caissier de la _Revue_.] + +3 + + De tous cotes aboient + Des contresens obscurs, + Et les marges se noient + Dans les _deleaturs_. + Il pleut des caracteres; + Le B manque dans tous, + Et des pages entieres + Boivent comme des trous. + + 4 + + Loewe[19] a fait heritage + De quatre millions; + Dumas meurt en voyage + Faute _d'Impressions_. + Dans les filles de joie + Musset s'est abruti; + Ampere[20], en bas de soie, + Pour l'Afrique est parti. + +[Note 19: Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et +diplomate, auteur du _Nepenthes_.] + +[Note 20: J.-J. Ampere, l'historien, l'ami de Mme Recamier.] + +5 + + Brizeux est a la Morgue, + Sainte-Beuve au lutrin; + Quinet est joueur d'orgue + A Quimper-Corentin. + Delecluse[21] est modele + A l'atelier de Gros; + Roulin[22] est infidele + A ses choux les plus beaux. + +[Note 21: Et.-Jean Delecluze(1781-1863), peintre et litterateur, +historien, critique d'art, defenseur des doctrines classiques.] + +[Note 22: Roulin avait fait dans la _Revue des Deux Mondes_ plusieurs +articles d'histoire naturelle ou il etait question de choux. (Note de M. +de Lovenjoul.)] + +6 + + George Sand est abbesse + Dans un pays lointain; + Fontaney[23] sert la messe + A Saint-Thomas-d'Aquin; + Fournier[24] aux inodores + Presente le papier; + Et quatre metaphores + Ont etouffe Barbier. + +[Note 23: Ecrivain romantique et poete, vaguement diplomate, mort +en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes de _Lord +Feeling_ et _O'Donnoz_.] + +[Note 24: Imprimeur de la _Revue_.] + +7 + + Cette nuit Lacordaire + A tue de Vigny; + Lerminier[25] veut se faire + Grotesque a Franconi; + Planche est gendarme en Chine; + Magnin[26] vend de l'onguent; + Le monde est en ruine: + Bonnaire[27] est sans argent!! + +[Note 25: Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.] + +[Note 26: Charles Magnin, erudit et polygraphe.] + +[Note 27: Le plus fort actionnaire de la _Revue_, a cette epoque. +(Note de M. de Lovenjoul.)] + +Nous retrouverons dans la suite plusieurs de ces noms diversement +celebres. L'un d'eux merite de nous retenir encore. Depuis deux ans, +avant comme apres sa courte liaison avec Merimee, George Sand, nous +l'avons dit, avait pour grand ami Gustave Planche. Il avait succede pres +d'elle a Henry de Latouche[28], dans le role d'inspirateur, de conseiller +litteraire. Nul doute qu'il n'en devint sincerement amoureux; mais elle +le maintint dans l'ordre platonique. Il avait du moins devine son genie. + +[Note 28: H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de George +Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment de celebrite, comme +poete, romancier, dramaturge et journaliste. Il edita les oeuvres +d'Andre Chenier en 1819.] + +Elle eut un guide precieux en ce bourru bienfaisant qui est reste comme +le type du critique intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne lit +plus, tiennent encore leur place dans l'evolution litteraire du siecle. +Avec ses dons serieux il eut la plus saine influence sur l'education du +gout, dans son obstination reactionnaire contre les exces du Romantisme. +Mais son role echoua par la confusion meme que ses attaques laissaient +dans l'opinion, de la personnalite et de l'oeuvre de ses victimes. Vingt +ans apres, George Sand a longuement parle de lui: "Il me fut tres utile, +dit-elle, non seulement parce qu'il me forca par ses moqueries franches +a etudier un peu ma langue, que j'ecrivais avec beaucoup trop de +negligence, mais encore parce que sa conversation, peu variee mais tres +substantielle et d'une clarte remarquable, m'instruisit d'une quantite +de choses que j'avais a apprendre pour entrer dans mon petit progres +relatif. + +"Apres quelques mois de relations tres douces et tres interessantes pour +moi, j'ai cesse de le voir pour des raisons personnelles, qui ne doivent +rien faire prejuger contre son caractere prive, dont je n'ai jamais eu +qu'a me louer en ce qui me concerne[29]." + +[Note 29: _Histoire de ma vie_, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann +Levy.] + +Elle ajoute que son intimite avait pour elle de graves inconvenients, +qu'elle l'entourait d'inimities violentes, la faisant passer pour +solidaire de ses aversions et condamnations. Deja de Latouche s'etait +brouille avec elle a cause de lui. + +Cette brouille etait traduite par un article fameux, _les Haines +litteraires_, qui signala l'entree de Gustave Planche a la _Revue des +Deux Mondes_[30]. + +[Note 30: 1831.] + +On a dit que l'ombre de George Sand, Helene de la Troie romantique, +avait passe entre lui et de Latouche.... C'est probable, malgre que +celui-ci fut d'age a se montrer plus respectueux que son rival. Mais +rien n'autorise a penser que le conteur de _Fragoletta_ ait jamais ose +hasarder une declaration. + +Toujours est-il que la frequentation de Lelia donna longtemps au +"critique maudit" de tendres esperances. Elle affichait leur amitie +avec ostentation. Elle emmena Planche a Nohant. Les contemporains +en jaserent. Dix ans plus tard, Balzac les representait sous de +transparents pseudonymes, dans son roman de _Beatrix_. On y voit _Claude +Vignon_ quitter le chateau de son amie _Felicite Des Touches_ avec un +profond desenchantement[31]. Planche lui-meme avait laisse percer cette +amertume des le lendemain de sa deception. Cette passion fatale avait +empoisonne son ame. Il s'abandonnait, dans ses jugements litteraires, +a de cruels retours sur la vie. Sa critique devenait plus que jamais +acerbe. + +[Note 31: Cf. _le Critique maudit: Gustave Planche_, par Adolphe +Racot, dans _le Livre_ du 10 aout 1885.] + +Les lettres de George Sand a Sainte-Beuve, les dernieres publiees, ne +laissent plus de doute sur la mauvaise fortune de Planche. En juillet +1833, dans la crise de solitude qui la prepare a son nouvel amour, elle +ecrit: "Je sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et mieux que la +plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se +trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas ete et ne le sera pas[32]." Mieux +encore, a peine est-elle eprise de Musset que son ami Planche l'ennuie: +"Planche a passe pour etre mon amant, peu m'importe. _Il ne l'est pas_. +Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de meme +qu'il m'est parfaitement indifferent qu'on croie qu'il l'a ete.... J'ai +donc pris le parti tres penible pour moi, mais inevitable, d'eloigner +Planche. Nous nous sommes expliques franchement et affectueusement a +cet egard, et nous nous sommes quittes en nous donnant la main, en nous +aimant du fond du coeur et en nous promettant une eternelle estime[33]." + +[Note 32: _Revue de Paris_, du 15 novembre 1896, p. 284.] + +[Note 33: _Revue de Paris_, 15 novembre 1896, p. 289.] + +Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas sans complications, quand +elle rencontra Musset. + + + +III + +Dans la biographie de son frere, Paul de Musset assure qu'il vit pour +la premiere fois George Sand en un banquet offert aux redacteurs de la +_Revue_, chez les _Freres Provencaux_. Cette reunion n'a ete precisee +nulle part. La premiere piece authentique qui temoigne de leurs +relations est une poesie qu'Alfred de Musset adressa a George Sand, le +24 juin 1833, apres une lecture d'_Indiana_. Elle etait accompagnee d'un +billet laconique et respectueux[34]: + +[Note 34: Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inedites. +On sait que la soeur du poete, Mme Lardin de Musset, s'est refusee +jusqu'ici a la publication de sa correspondance avec George Sand. Nous +la remercions encore de l'exception qu'elle a bien voulu faire en notre +faveur, en nous laissant cueillir le plus interessant de ces pages +intimes. + +On n'a conserve aucune des lettres de G. Sand a Musset anterieures a un +billet de Venise (fin mars 1834).] + + Madame, + + Je prends la liberte de vous envoyer quelques vers que je viens + d'ecrire en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui ou Noun recoit + Raymond dans la chambre de sa maitresse. Leur peu de valeur m'avait + fait hesiter a les mettre sous vos yeux, s'ils n'etaient pour moi + une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincere et + profonde qui les a inspires. Agreez, Madame, l'assurance de mon + respect. + + ALFRED DE MUSSET. + + Sand, quand tu l'ecrivais, ou donc l'avais-tu vue, + Cette scene terrible ou Noun, a demi nue + Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond? + Qui donc te la dictait, cette page brulante + Ou l'amour cherche en vain, d'une main palpitante, + Le fantome adore de son illusion? + En as-tu dans le coeur la triste experience? + Ce qu'eprouve Raymond, te le rappelais-tu? + Et tous ces sentiments d'une vague souffrance, + Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense, + As-tu reve cela, George, ou t'en souviens-tu? + N'est-ce pas le reel dans toute sa tristesse, + Que cette pauvre Noun, les yeux baignes de pleurs, + Versant a son ami le vin de sa maitresse, + Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse, + Et que la volupte, c'est le parfum des fleurs? + Et cet etre divin, cette femme angelique, + Que dans l'air embaume Raymond voit voltiger, + Cette frele Indiana, dont la forme magique + Erre sur les miroirs comme un spectre leger, + O George! N'est-ce pas la pale fiancee + Dont l'Ange du desir est l'immortel amant? + N'est-ce pas l'Ideal, cette amour insensee + Qui sur tous les amours plane eternellement? + Ah! malheur a celui qui lui livre son ame! + Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme + Le fantome d'une autre, et qui sur la beaute + Veut boire l'Ideal dans la realite! + Malheur a l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse, + Peut penser autre chose, en entrant dans son lit, + Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe + A compte sur ses doigts les heures de la nuit! + + Demain viendra le jour; demain, desabusee, + Noun, la fidele Noun, par sa douleur brisee, + Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophelia; + Elle abandonnera celui qui la meprise, + Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise + Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Lelia? + + 24 juin 1833. + +Les lettres qui suivent sont courtes. Le poete est alle voir l'auteur +d'_Indiana_. Ils ont parle de leurs travaux. Elle ecrit _Lelia_, lui un +poeme qui sera _Rolla_. Il lui en communique des fragments: "Soyez assez +bonne, ajoute-t-il, pour faire en sorte que votre petit caprice de +curiosite ne soit partage par personne." + +Dans une de ses visites au quai Malaquais, Musset a ete pris de crises +d'estomac violentes. George Sand lui a ecrit gentiment et il repond de +meme: "Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, a une espece +d'idiot entortille dans de la flanelle comme une epee de bourgmestre. +Que vous ayez le plus tot possible la fantaisie de perdre une soiree +avec lui, c'est ce qu'il demande surtout." Point d'amour encore; mais +George Sand ne s'est-elle pas prise d'un peu de curiosite a cette ombre +de marivaudage?--A-t-elle fait les avances? Cette lettre de Musset le +donnerait a supposer: elle temoigne du moins d'un degre de plus dans +leur intimite. + +Je suis oblige, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la +garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir meme, si +vous etiez libre, je serais a vos ordres et reconnaissant des moments +que vous voulez bien me sacrifier. + +Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire. +Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guerir. + +Malheureusement on n'a pas encore trouve de cataplasme a poser sur le +coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas +avant que nous ayons execute le beau projet de voyage dont nous avons +parle. Voyez quel egoiste je suis; vous dites que vous avez manque +d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais +dans celui-ci[35]. + +Tout a vous de coeur. + +ALFRED DE MUSSET. + +[Note 35: Une note de G. Sand sur la correspondance autographe, +attribue encore cette reflexion aux crises d'estomac de Musset (?).] + +Nous sommes en juillet. George Sand a termine _Lelia_. Une de ses +premieres visites est pour son nouvel ami. "Un matin de juillet, m'a +conte Mme Lardin de Musset, George Sand est venue voir mon frere a la +maison. Je crois que nous etions absentes, ma mere et moi. Paul jouait +du violon. Elle apercut sur le pupitre un exemplaire _d'Indiana._ Il +etait reste ouvert a un passage tres rature de la main d'Alfred. Paul a +pense qu'elle lui avait garde rancune de ces corrections[36]..." + +[Note 36: L'exemplaire en question d'_Indiana_ a ete conserve. On +y trouve en effet un chapitre ou les epithetes sont abondamment +sacrifiees. La _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1878 a cite +quelques-unes de ces corrections du poete.--Remarquons que Paul de +Musset se trompe evidemment en parlant de deux lectures d'_Indiana_ +faites par son frere, a trois ans d'intervalle: la premiere, pour +critiquer le livre, en juin ou octobre 1832, la seconde pour ecrire les +vers qu'on a lus plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien +date du 24 juin 1833.] + +La supposition de Paul de Musset _(Lui et Elle)_ parait bien gratuite. +Jamais Alfred n'a fait allusion a de la jalousie litteraire chez George +Sand. + +Une sorte de modestie passive, faite d'indifference autant que de bonte, +lui epargna, il faut le reconnaitre, les mesquineries coutumieres des +bas-bleus. Pour une fois je ne me sens pas d'accord avec Paul de Musset. +Son livre sue la verite. Il avait ete le confident unique de son frere; +il le resta toute sa vie. Mais il donne trop d'importance a la part de +la litterature dans les premieres relations du poete avec George Sand. + +A ce moment-la, fin de juillet 1833, ils etaient tout a leur intimite +naissante. Apres Sainte-Beuve, que George Sand avait consulte a mesure +qu'elle edifiait son roman, Musset, le premier, put lire _Lelia_ +terminee. Il en avait sans doute les epreuves. C'etait vers le 18 +juillet[37]. Il lui ecrit qu'il aura lu son livre tout entier le +soir meme, et, si elle a toujours envie de grimper sur les tours de +Notre-Dame, il lui propose de l'y accompagner. Il n'est encore question +entre eux que d'"amitie sincere". Cette promenade assurement n'eut pas +lieu. Le lendemain, Musset avait lu _Lelia_, et voici comme il exprimait +son admiration a l'auteur,--un auteur qui etait une femme dont il se +sentait amoureux: + + ...J'etais, dans ma petite cervelle, tres inquiet de savoir ce que + c'etait. Cela ne pouvait pas etre mediocre, mais...--Enfin, ca pouvait + etre bien des choses avant d'etre ce que cela est.--Avec votre + caractere, vos idees, votre nature de talent, si vous eussiez echoue + la, je vous aurais regardee comme valant le quart de ce que vous + valez. Vous savez que malgre tout votre cher mepris pour vos livres, + que vous regardez comme des especes de contre-parties des memoires de + vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi, un livre + c'est un homme ou rien.--Je me soucie autant que de la fumee d'une + pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames qu'a tete reposee + et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et + combiner. Il y a dans _Lelia_ des vingtaines de pages qui vont droit + au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de + _Rene_ et de _Lara_. + +[Note 37: _Lelia_, imprimee dans la deuxieme quinzaine de juillet, +est inscrite au _Journal de la Librairie_ du 10 aout 1833; la deuxieme +edition, au numero du 17 aout.] + + Vous voila George Sand; autrement vous eussiez ete Madame une telle + faisant des livres. + + Voila un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le + public les fera. Quant a la joie qu'il m'a procuree, en voici la + raison. + + Vous me connaissez assez pour etre sure a present que jamais le mot + ridicule: "Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?" ne sortira de mes + levres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce + rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le + rendre a personne (eu admettant que vous ne commenciez pas tout + bonnement par m'envoyer paitre, si je m'avisais de vous le demander), + mais je puis etre,--si vous m'en jugez digne,--non pas meme votre + ami,--c'est encore trop moral pour moi,--mais une espece de camarade + sans consequence et sans droits, par consequent sans jalousie et + sans brouilles,--capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos + peignoirs[38] et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec + vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, a ce titre, + quand vous n'avez rien a faire ou envie de faire une betise (comme je + suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soiree, au + lieu d'aller ce jour-la chez Madame une telle faisant des livres, + j'aurai affaire a mon cher Monsieur George Sand qui est desormais pour + moi un homme de genie.--Pardonnez-moi de vous le dire en face: je n'ai + aucune raison pour mentir. + +[Note 38: _Note de G. Sand_.--Il s'etait habille en pierrot et avait +mystifie une personne qui n'etait pas, comme on l'a raconte et imprime, +M. de La Rochefoucauld.] + +Deja Musset est un habitue de la mansarde de Lelia. Il dessine a ravir, +sinon toujours correctement du moins avec esprit, et de mordantes +legendes accompagnent les charges qu'il fait des amis de George Sand. +On s'amuse de ces caricatures,--qu'on se disputera bientot, que les +collectionneurs s'arracheront plus tard[39]. + +[Note 39: On a conserve plusieurs albums de dessins, portraits +et caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inedits. M. de +Lovenjoul a acquis, de la succession de Deveria, la serie drolatique des +charges de Paul Foucher, le frere de Mme Victor Hugo, dont Musset avait +ete le camarade au college Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 a +1832), et, des heritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai +la photographie sous les yeux. C'est un document precieux pour +l'iconographie litteraire. La plupart de ces dessins sont charmants, +excellents parfois, de style elegant et pur. (Il est sensible que Musset +a ete impressionne par Goya, dont il a copie une eau-forte.) Huit +portraits de George Sand, assise, etendue, fumant, revant, ecoutant +surtout; les portraits de son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci +delicieux), de sa fille Solange, de Ch. Rollinat, d'Adolphe Gueroult, +de Ch. Didier, d'Alexandre Dumas, de Merimee, de Sainte-Beuve, avec des +scenes de charades en costumes et dans la maniere du siecle dernier. +Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possede l'album du voyage en +Italie, plein de caricatures amusantes du poete et de son amie, et de +leurs compagnons d'occasion, avec un autre album plein de souvenirs de +la vallee de l'Eure et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de +vraies oeuvres d'art. + +Mme Jaubert, la "marraine" de Musset, avait conserve un precieux recueil +de dessins de son "filleul". Toute sa societe y figurait. On sait +qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon le plus remarquable de +Paris. Elle en a publie d'interessants _Souvenirs_ (Hetzel, 1880). Cet +album a ete perdu. + +Un dernier album, celui d'un cher ami du poete, Alfred Tattet, +appartient a son gendre M. Tilliard.] + +Il en envoie un echantillon a son amie, une ebauche de "ses beaux yeux +noirs qu'il a outrages hier" eu les croquant,--non sans ajouter, en +anglais, "qu'il est triste aujourd'hui". + +Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche un camarade l'a eveille +pour lui montrer une violente critique des _Debats_ sur le _Spectacle +dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_[40]. Mais le +poete ne s'en soucie guere; il ecrit a son amie qu'il "a essuye son +rasoir dessus". Le voila serieusement amoureux; l'aveu de son tourment +ne doit plus tarder. On va lire la lettre charmante et trop sincere +pour etre litteraire (sans doute du 29 juillet), ou le poete se declare +timidement, loyalement, d'une passion qui remplira sa vie. + +[Note 40: Article signe: J.S., _Journal des Debats_ du 28 juillet +1833.] + + Mon cher George, + + J'ai quelque chose de bete et de ridicule a vous dire. Je vous l'ecris + sottement, au lieu de vous l'avoir dit au retour de cette promenade, + j'en serai desole ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour + un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous + me mettrez a la porte et vous croirez que je mens: je suis amoureux de + vous, je le suis depuis le premier jour ou j'ai ete chez vous. J'ai + cru que je m'en guerirais, en vous voyant tout simplement a titre + d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractere qui pouvaient + m'en guerir. J'ai tache de me le persuader tant que j'ai pu; mais je + paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous + le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour + m'en guerir a present, si vous me fermez votre porte. + + Cette nuit j'avais resolu de vous faire dire que j'etais a la + campagne; mais je ne veux pas vous faire de mysteres ni avoir l'air de + me brouiller sans sujet. + + Maintenant, George, vous allez dire: "Encore un qui va m'ennuyer", + comme vous dites. Si je ne suis pas tout a fait le premier venu pour + vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un + autre, ce qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous + voulez me dire que vous doutez de ce que je vous ecris, ne me repondez + plutot pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espere + rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les + seules heures agreables que j'aie passees depuis un mois. Mais je sais + que vous etes bonne, que vous avez aime, et je me confie a vous, non + pas comme a une maitresse, mais comme a un camarade franc et loyal. + George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le + peu de temps que vous avez encore a passer a Paris, avant votre voyage + a la campagne et votre depart pour l'Italie, ou nous aurions passe + de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la verite est que je + souffre et que la force me manque. + + ALFRED DE MUSSET. + +L'aveu du poete n'a pas ete repousse. Est-il heureux? Son amie hesite +encore. Avant de s'engager tout a fait, elle semble avoir voulu le +confesser. Il est facheux qu'on n'ait aucune des reponses de George +Sand, a cette date... La lettre suivante de Musset temoigne de son +angoisse devant le bonheur entrevu. + + ....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il + n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecte, et + que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me + suis livre sans reflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je + vous ai aimee non pas chez vous, pres de vous, mais ici, dans cette + chambre ou me voila seul a present. C'est la que je vous ai dit ce que + je n'ai dit a personne.--Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un + jour que quelqu'un vous avait demande si j'etais _Octave_ ou _Coelio_ + [41], et que vous aviez repondu: "Tous les deux, je crois."--Une folie + a ete de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me + meprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. + Si mon nom est ecrit dans un coin de votre coeur, quelque faible, + quelque decoloree qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis + embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser + ma mere. + +[Note 41: Personnages de la comedie d'Alfred de Musset, _les Caprices +de Marianne_, publiee dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1833.] + + Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des + jours ou je me tuerais. Mais je pleure ou j'eclate de rire; non pas + aujourd'hui par exemple. + + Adieu, George. Je vous aime comme un enfant. + +Cette fois, la sincerite du poete a ete entendue. Son aveu est bien +accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er aout, toutes les harpes de la +joie chantent dans son coeur: + + Te voila revenu dans mes nuits etoilees, + Bel ange aux yeux d'azur, aux paupieres voilees, + Amour, mon bien supreme et que j'avais perdu! + J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire, + Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire, + Au chevet de mon lit te voila revenu. + + Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde. + Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde; + Elargis-la, bel ange, et qu'il en soit brise! + Jamais amant aime, mourant pour sa maitresse, + N'a, dans des yeux plus noirs, bu la celeste ivresse, + Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baise. + + George Sand n'ose encore se croire, se proclamer + heureuse. Sa lettre du 3 aout a Sainte-Beuve + est beaucoup plus calme que les precedentes. + Sans lui avouer pourtant son nouveau + bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune + soleil de l'esperance n'est pas loin. + + Son confesseur lui a fait part des alternatives + de son bonheur a lui, de son mysterieux amour. + Ils veulent s'epancher mutuellement en confidences; + mais George Sand entend ne causer + de jalousie a personne: + +....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'etre +utile et agreable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de +plus sacre dans votre existence. Qui, moi! prendre un egoiste plaisir +qui peut briser un coeur devoue! Non, non, je respecte trop l'amour, +_l'Amour_ comme vous ecrivez. Quoique j'en medise souvent, comme je fais +de mes plus saintes convictions aux heures ou le demon m'assiege, je +sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacre... Si +j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je +vous appellerais [42]. + +[Note 42: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 287.] + +_Lelia_ vient de paraitre. Naturellement, le premier exemplaire en est +offert a Musset. Il porte cette double dedicace: sur le tome Ier: _A +Monsieur mon gamin d'Alfred,_ GEORGE; sur le tome II: _A Monsieur le +vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son devoue serviteur,_ +GEORGE SAND[43]. + +[Note 43: Ce precieux exemplaire est en la possession de la +gouvernante] + +Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de +Musset s'est installe chez George Sand. + +Parmi les habitues de sa mansarde, il a trouve Boucoiran et Gustave +Planche. Les allures un peu bien familieres de ces deux personnages +n'avaient pas tarde a deplaire a de Musset, Mlle Adele Colin, +aujourd'hui Mme veuve Martelet. + +Apres la chronologie etablie plus haut, des relations du poete avec +George Sand, faut-il dire ici que c'est bien a tort qu'on a pretendu que +le personnage de Stenio dans _Lelia_, representait Musset. M. Cabanes +(_Revue hebdomadaire_ du 1er aout 1836), s'appuyant sur le ton different +des deux "envois" pour supposer un incident survenu dans l'intervalle, +invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains +une lettre ou Musset se plaignait amerement a George Sand d'etre +portraiture dans _Lelia_. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on +lui prete. George Sand connaissait l'oeuvre du poete: elle lui emprunta +une epigraphe, une strophe de _Namouna_ (decembre 1832), placee en +tete du deuxieme volume. Mais si elle rendit quelques traits de son +caractere, ce fut pure divination. Dans une de ses dernieres lettres, +en 1835, Musset lui ecrira: "Ta _Lelia_ n'est point un reve; tu ne t'es +trompee qu'a la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Stenio; +il est a tes cotes, il assiste a toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est +moi! moi! tu m'as pressenti..." + +Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poete +_l'Inno ebrioso_, le chant d'orgie de Stenio, dans _Lelia_. Ainsi +M. Derome critiquant (_le Livre_ du 10 mai 1883) l'excellente +_Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset_ de M. Maurice Clouard, ne +met pas en doute la paternite de ces vers.--Je ne saurais en designer +l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George +Sand elle-meme, on ne peut du moins que les juger indignes du grand +poete qui ecrivait, dans le meme temps, _Rolla_. son dandysme. Paul de +Musset, dans une scene de _Lui et Elle_, nous les a representes, sous +les masques transparents de _Caliban_ et _Diogene,_ tenus a distance, +sinon tout a fait eloignes, par le nouveau maitre de ceans. + +Caliban et Diogene, des leur entree, se donnerent le plaisir de montrer +jusqu'ou allaient leurs immunites et privileges. Le premier eut soin +de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, a la turque; le second se +coucha de son long sur le canape. Olympe, sentant que la mauvaise tenue +de ses commensaux lui pouvait nuire, s'etait aussitot relevee de son +coussin et assise dans un fauteuil. + +Falconey[44] ne fit point semblant de remarquer les postures malseantes +des deux rustres, et deploya ses manieres de gentilhomme en affectant +une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogene +s'en apercut, et pour se venger, il lanca quelques plaisanteries +blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs +d'autrefois, leurs idees surannees et leur politique retrospective. +Edouard, nourri dans ce monde-la, l'aimait et le respectait. Il ne se +croyait point oblige de renier ses amis pour avoir acquis des talents et +de la reputation. + +[Note 44: _Edouard de Falconey_, compositeur de musique: Alfred de +Musset. Voici les autres pseudonymes de _Lui et Elle: Olympe de B..._, +compositeur de musique: George Sand; _Jean Cazeau_: Jules Sandeau; +_Pierre_: Paul de Musset; _Hercule,_ troisieme familier d'Olympe: +Laurens; _l'editeur:_ Buloz; _le docteur Palmeriello_: le docteur +Pagello; _Ilans Flocken_: Franz Liszt; _Edmond Verdier_: Alfred +Tallet.--C'est a tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cite, +_le Livre_, n deg. du 10 aout 1885) ont designe, sous le personnage de +_Caliban,_ Henri de Latouche: celui-ci n'etait deja plus des familiers, +de G. Sand quand intervint Musset.] + +--Ce monde que vous attaquez, dit-il a Diogene, forme une classe +considerable de la societe de Paris, et ce n'est pas la moins aimable. +Je tiens a honneur d'y etre admis et je vous demande grace pour elle. +Si vous ne la trouvez pas consequente avec le siecle ou elle vit, elle +l'est avec ses principes et ses traditions. + +Elle en a conserve ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et +d'honorable. Quand on la regarde de pres, on peut s'etonner de voir tout +ce qu'un bon naturel, une probite severe, un honneur sans tache peuvent +encore faire d'un galant homme dans le siecle ou nous vivons. Je +rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour +avoir un coeur ferme, une ame noble et genereuse, et je ne saurais dire +ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultive, beaucoup +de politesse... + +--Et une tenue decente, ajouta Olympe. + +--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogene. + +--Pour vous-meme, et a vous-meme. + +--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien eleve pour +votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis. +Contentez votre envie. Si vous desirez me revoir, vous savez ou je +demeure: ecrivez-moi. + +--Je n'en suis pas en peine, repondit Olympe: vous reviendrez bien sans +qu'on vous rappelle[45]. + +[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12, +Paris, Lemerre.] + +Gustave Planche etait une vieille connaissance de Musset. En dehors de +toutes questions litteraires, leur antipathie reciproque datait des +suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Deveria. Ce bal etait reste +fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous +lequel l'avait portraiture le peintre lui-meme. Son ami Paul Foucher +etait en archer de la meme epoque,--accoutrement sous lequel Alfred +l'avait croque dans maintes caricatures[46]. On vantait deja les succes +d'elegance et de charme du poete de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave +Planche n'etait point sans envie, sous l'apparente equite de son ame. +Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux memes +frequentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus +tard son talent lui eut permis l'acces. Il etait de cette eternelle +caste des plebeiens parvenus dans les lettres: leurs debuts penibles +etalent un orgueil devore de rancunes. + +[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours +dans son costume d'archer, ayant beaucoup valse avec Mme Melanie Waldor, +un bas-bleu assez ridicule, le poete s'etait permis de celebrer cette +danse inoubliable dans une petite piece dont l'impertinence fit +scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cenacle romantique,_ +six strophes signees "Vidocq". Le comedien Regnier en avait recu +l'autographe de Musset lui-meme. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15 +septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idee: + + Quand Mme W... a P... F... s'accroche, + Montrant le tartre de ses dents, + Et dans la valse on feu comme l'huitre a la roche + S'incruste a ses muscles ardents... + +--Melanie Waldor (1796-1871) poete mediocre, alors maitresse d'Alexandre +Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du +10 oct. 1886.)] + +Au bal d'Achille Deveria avaient paru deux jeunes filles, Mlles +Champollion et Hermine Dubois, delicieuses toutes deux et qu'Alfred de +Musset semblait preferer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers +dans le meme salon. Planche, qui y etait admis maintenant, y rencontrait +Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. "Il s'avisa de dire un soir +que, du coin ou il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable +deposer un baiser furtif sur l'epaule d'une de ses valseuses. On +en chuchota aussitot. La jeune fille recut l'ordre de refuser les +invitations de son danseur habituel. Aux regards melancoliques de la +victime, Alfred comprit qu'elle obeissait a l'autorite superieure, et, +comme il n'avait rien a se reprocher, il demanda des explications avec +tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'a la +source du mechant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur, +il fut oblige d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du pere +se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce pere irrite guetta le +calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47]." + +[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80. +Petit in-12, Paris, Lemerre.] + +L'aventure fit quelque bruit dans le Cenacle. La mesaventure de Planche +excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'evoquant les souvenirs +de son enfance,--elle etait de beaucoup plus jeune que ses freres,--me +rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: "Quand le feu de +Planche s'eteint, disait-on, il ne demande plus: "Donnez-moi du bois", +mais: "Donnez-moi des buches." Ajoutons que c'est a Mlle Hermine Dubois +qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Pepa_, un des +plus purs joyaux de son oeuvre. + +L'inimitie de Planche pour Musset devait s'accroitre avec la renommee +du poete. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser. +L'amitie de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le +dernier coup a son ame jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche +est sensible des le milieu de juillet 1833. L'execution du pauvre +_Diogene,_ que Paul de Musset nous a contee, avait immediatement precede +l'installation du poete au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela +avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus reserves. +Il ne devait lire _Lelia_ qu'un mois apres Musset, huit jours apres +l'apparition du volume, ainsi qu'en temoigne l'envoi autographe de +l'auteur: "_A Gustave Planche, son veritable ami_, GEORGE SAND, 15 aout +1833[48]." Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un depit violent +couvait, dans son ame. Il espera forcer les sentiments de son amie par +une action d'eclat. + +[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliotheque romantique +de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.] + +Les attaques commencaient a pleuvoir sur _Lelia_. L'_Europe litteraire_ +se signala particulierement dans ce sens. Cette publication toute +recente publia coup sur coup deux articles signes Capo de Feuillide, ou +George Sand etait violemment prise a partie[49]. "Je suis tres insultee, +comme vous savez, mon ami, ecrivait-elle a Sainte-Beuve, et j'y suis +fort indifferente, mais je ne suis pas indifferente a l'empressement et +au zele avec lesquels mes amis prennent ma defense. On m'a dit de votre +part que vous vouliez repondre a _l'Europe litteraire_ dans la _Revue +des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre +coeur vous le conseille [50]." La meme lettre est toute consacree a ses +rapports nouveaux avec Alfred de Musset et a son attitude vis-a-vis de +Planche. Elle a pris le parti de l'eloigner non sans lui promettre une +eternelle estime. Mais Planche ne s'est point resigne; il ne desespere +pas de reconquerir un coeur dont le desir l'obsede,--fort de l'amitie +qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congediant +a demi. Il a refute le premier article par une reponse "a la critique +entetee", dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 aout; il replique a +la seconde attaque en envoyant, le 26 aout, ses temoins a Capo de +Feuillide. On n'en recut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un +certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut +tout remue. Planche prit pour temoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de +Feuillide, MM. Lefevre et Latour-Mezeray. On se battit au pistolet; mais +la rencontre n'eut d'autre resultat que de deplaire singulierement a +George Sand. Les journaux litteraires s'emparerent de l'incident pour +s'etonner des droits que croyait avoir Gustave Planche a la defense de +l'auteur attaque[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en +vingt-quatre strophes de six vers, relatant les episodes de ce duel, et +qui circula parmi les lettres, lui restitue sa portee mediocre[52]. Un +beau sonnet d'Alfred de Musset a son amie, date de ce mois d'aout 1833, +nous renseigne sur la noble indifference ou insultes, commentaires et +polemique laissaient l'auteur de _Lelia_, alors dans la serenite de son +amour: + +[Note 49: _L'Europe litteraire_, numeros du 9 aout (la Vie +litteraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 aout (Etude critique +sur _Lelia_). Capo de Feuillide (1800-1863) etait entre a _l'Europe +litteraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.] + +[Note 50: Lettre du 25 aout 1833. _Revue de Paris_, numero du 15 +novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_ +que le 29 septembre 1833.] + +[Note 51: Dans une revue litteraire, _le Petit Poucet_, du 1er +septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'evenement, +dont nous detachons ces lignes: "Le combat avait lieu... a cause +de _Lelia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les +autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or, +si _Lelia_ est de M. Sand, je ne sais trop a quel titre M. Planche s'est +constitue le _bravo_, le _majo_ de cet ecrivain. A moins que M. Sand +ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est +incomprehensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de +douter en lisant _Lelia_, ce reve de devergondage et de cynisme, cette +femme doit savoir peu de gre a M. Planche de l'avoir compromise par une +demarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconsequente et irreflechie."] + +[Note 52: _Complainte historique et veritable sur le fameux duel qui +a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, tres inconnus dans Paris, +a l'occasion d'un livre dont il a ete beaucoup parle de differentes +manieres_, etc. Publiee dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le +V. de Spoelberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: "Apres +l'avoir d'abord attribuee a la collaboration d'Alfred de Vigny et de +Brizeux, le veritable auteur s'etant bientot fait connaitre, G. Sand +l'avait precieusement gardee et authentiquee de sa main."] + + + Telle de l'_Angelus,_ la cloche matinale + Fait dans les carrefours hurler les chiens errants, + Tel ton luth chaste et pur, trempe dans l'eau lustrale, + O George, a fait pousser de hideux aboiements. + + Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pale, + Tu n'as pas renoue ses longs cheveux flottants; + Tu savais que Phoebe, l'etoile virginale + Qui souleve les mers, fait baver les serpents. + + Tu n'as pas repondu, meme par un sourire, + A ceux qui s'epuisaient en tourments inconnus + Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus. + + Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre, + Quand l'orage a passe tu n'as pas ecoute + Et les grands yeux reveurs ne s'en sont pas doute[53]! + +[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouve dans les cartons de +Sainte-Beuve, publie pour la premiere fois par la _Revue moderne_ de +juin 1865.] + +Bien assuree maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand +n'hesitait plus a s'en ouvrir a Sainte-Beuve. Elle lui ecrivait le 25 +aout: + +...Je me suis enamouree, et cette fois tres serieusement, d'Alfred de +Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne +m'appartient pas de promettre a cette affection une duree qui vous +la fasse paraitre aussi sacree que les affections dont vous etes +susceptible. J'ai aime une fois pendant six ans[54], une autre fois +pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable. +Beaucoup de fantaisies ont traverse mon cerveau, mais mon coeur n'a pas +ete aussi use que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je +le sens. + +[Note 54: Aurelien de Seze, de 1825 a 1830: affection toute +platonique, comme en temoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand +que possede M. de Lovenjoul.] + +[Note 55: Jules Sandeau, de 1830 a mars 1833.] + +Je l'ai senti quand j'ai aime P(rosper) M(erimee). Il m'a repoussee, +j'ai du me guerir vite. Mais ici, bien loin d'etre affligee et meconnue, +je trouve une candeur, une loyaute, une tendresse qui m'enivrent. C'est +un amour de jeune homme et une amitie de camarade. C'est quelque chose +dont je n'avais pas l'idee, que je ne croyais rencontrer nulle part et +surtout la. Je l'ai niee, cette affection, je l'ai repoussee, je l'ai +refusee d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de +l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitie plus que par amour, et +l'amour que je ne connaissais pas s'est revele a moi sans aucune des +douleurs que je croyais accepter. + +Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures +de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi... +Je suis dans les conditions les plus vraies de regeneration et de +consolation. Ne m'en dissuadez pas[56]. + +[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.] + +"Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-la qu'il faut parler," +a ecrit Musset, evoquant, dans la _Confession d'un Enfant du Siecle_, +cette periode fortunee de son amour[57]. La vie chez George Sand etait +joyeuse. A cote de ses dessins humoristiques, le poete nous a laisse un +croquis plaisant et facile de cet interieur d'etudiants. + +[Note 57: _Confession_, 3 deg. et 4 deg. parties.] + + George est dans sa chambrette + Entre deux pots de fleurs, + Fumant sa cigarette, + Les yeux baignes de pleurs. + + Buloz assis par terre, + Lui fait de doux serments; + Solange par derriere + Gribouille ses romans[58]. + + Plante comme une borne, + Boucoiran tout mouille + Contemple d'un oeil morne + Musset tout debraille. + + Dans le plus grand silence, + Paul[59], se versant du the, + Ecoule l'eloquence + De Menard tout crotte. + + Planche saoul de la veille + Est assis dans un coin + Et se cure l'oreille + Avec le plus grand soin[60]. + +[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mere.] + +[Note 59: Paul de Musset.] + +[Note 60: Cette piece a ete publiee jusqu'ici par M. Clouard _(Revue +_de Paris_ du 15 aout 1896). Les trois strophes qui suivent sont +Inedites.] + + La mere Lacouture[61] + Accroupie au foyer + Renverse la friture + Et casse un saladier; + + De colere pieuse + Gueroult[62] tout palpitant, + Se plaint d'une dent creuse + Et des vices du temps. + + Pale et melancolique, + D'un air mysterieux, + Papet[63], pris de colique, + Demande ou sont les lieux... + +[Note 61: La cuisiniere de George Sand. ] + +[Note 62: Adolphe Gueroult (1810-1872), publiciste, economiste +et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'ecole +saint-simonienne.] + +[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidele ami de G. Sand.] + +Paul de Musset nous a decrit quelques divertissements de la societe de +ce couple genial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la +publication de _Lelia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimite des +soirees de deguisement, pour l'enfantin plaisir dejouer des roles. +Tel ce diner memorable ou Deburau, le celebre Pierrot des Funambules, +deguise en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe +Lerminier, sur la tete duquel Alfred de Musset, travesti en servante +cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65]. + +[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 aout +1833.] + +[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.] + +C'est sans doute a cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce +sonnet du poete a sa bien-aimee: + + Puisque votre moulin tourne avec tous les vents, + Allez, braves humains, ou le vent vous entraine; + Jouez, en bons bouffons, la comedie humaine, + Je vous ai trop connus pour etre de vos gens. + + Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scene + Je garde contre vous ni colere ni haine, + Vous qui m'avez fait vieux peut-etre avant le temps. + Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont mechants. + + Et nous, vivons a l'ombre, o ma belle maitresse, + Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse, + Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux: + + "Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie; + Voila le sentier vert, ou, durant cette vie, + En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66]." + +[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pieces d'A. de Musset, citees aux +pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent +pas dans les oeuvres du poete.] + +George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce +qui avait ete le plus malade en elle, son coeur, "n'etait plus en danger +de desespoir et de mort". Elle l'ecrivait, le 21 septembre, a son +confesseur ordinaire: + +"Je suis heureuse, tres heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache +davantage a _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites +choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les +belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il +est, il est _bon enfant_, et son intimite m'est aussi douce que sa +preference m'a ete precieuse.... Apres tout, voyez-vous, il n'y a que +cela de bon sur la terre[67]." + +[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.] + +Voila ce qu'ecrivait Lelia dans la sincerite de son nouvel amour. Que +devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la meme +femme la lettre pourtant reflechie ou, dans son perpetuel besoin de +justification, elle n'hesitait pas a lui dire: ".... Il etait deja mort +quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouve avec elle un souffle, une +convulsion derniere[68]!..." + +[Note 68: Publiee par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numero de juin +1896.] + +Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment +qu'elle n'aime plus.... + +La liaison d'Alfred de Musset etait maintenant connue de tous. Installe +a peu pres completement chez George Sand depuis les premiers jours +d'aout, il y devait rester jusqu'en decembre. Sa mere s'etait apercue +de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares +apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mere indulgente et faible, +qui se savait adoree de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son pere +etait mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommee autorisait cette +independance. + +[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'aine, +Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre +cour et jardin qui a pour facade, sur la rue, la celebre fontaine de +Bouchardon.] + +Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller +cacher leur bonheur dans la foret de Fontainebleau. Ils s'installerent +a Franchard ou il passerent une quinzaine. "Laurent fut admirable, +d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours +de cette union, a ecrit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'etait eleve +au-dessus de lui-meme, il avait des elans religieux, il benissait sa +chere maitresse de lui avoir fait connaitre enfin l'amour vrai, chaste +et noble qu'il avait tant reve...." Paul de Musset insiste egalement +dans _Lui et Elle_ sur la prosperite de cette lune de miel. George Sand +etait alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse. +Le souvenir de ces journees heureuses hanta souvent, plus tard, les +heures tristes de Musset: qu'etait devenue "la femme de Franchard?..." + +Celle-ci, retracant cette existence radieuse dans la foret, assombrit +tout a coup le tableau par l'expose de querelles legeres qui devaient, +dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espece d'hallucination +qu'eut Musset, dans le ravin du cimetiere, ou il vit _son double_, mais +vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut a un +desequilibre profond du poete, le rendant incapable "de gouter la vie +douce et reglee qu'elle voulait lui donner". Musset racontait lui-meme +cette vision singuliere[70]; mais rien n'autorise a croire que leurs +joies furent des lors traversees de soucis et de craintes. Les +caricatures du poete, datees de ces heureux jours d'automne, etaient +toutes plaisantes. L'une d'elles represente George Sand a cheval, vue +de dos, et a droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau +s'envole,--avec cette legende: "Admirable sang-froid du cheval nomme +_Gerdes_, a la vue d'un danger imprevu.--Scene des montagnes ou l'on +voit la qualite de mon chapeau et le derriere de mon oisillon." + +[Note 70: Peut-etre y fait-il allusion dans la _Nuit de Decembre_.] + +Rentres a Paris, ils passerent deux mois parfaitement paisibles. Ces +deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un diner +litteraire qu'ils donnerent a leurs amis, duquel etaient exclus +Planche, Boucoiran et Laurens ("Don Stentor" ou "Hercule", dans _Lui et +Elle[71]_"), ce qui causa grande rumeur parmi les habitues. Ils avaient +renouvele le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un +que l'autre. Dans les soirees intimes du quai Malaquais, on trouvait +Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, ecoutant +Toujours. + +[Note 71: Un grand ami de G. Sand a ses debuts. Le peintre +Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta +de Majorque (1840) ou elle sejournait alors avec Chopin, des _Souvenirs +d'un voyage d'art._ On n'a rien ecrit des relations de George Sand +avec Laurens, tot disparu de son orbite, que Paul de Musset represente +pourtant comme le devoue camarade, "le terre-neuve" de l'etudiante (Lui +_et Elle,_ p. 19).] + +Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une reelle +valeur d'art, constituent un document iconographique et litteraire +precieux. Ils n'ont pas ete publies. M. Adolphe Brisson, qui a eu la +bonne fortune de voir recemment a Bruxelles, chez M. le vicomte de +Lovenjoul, les albums de la societe du quai Malaquais (1833-1834), +contenant portraits et charges des habitues de la "mansarde" de George +Sand, en a donne une interessante description, dans un recit de sa +visite a l'erudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]: + +"Les revelations qui viennent de se produire, la publication des lettres +de G. Sand pretent un grand interet a ces pages crayonnees; on penetre, +en les parcourant, dans l'existence meme des deux amants; il semble +qu'on les apercoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux +a l'exces; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier +feuillet, Musset a griffonne des lignes qui s'entre-croisent dans un +desordre pittoresque et que je transcris exactement: + + _Le public est prie de ne pas se meprendre_ + CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND + _le receptacle informe de ses aberrations mentales_ + _et autres_. + + _Je soussigne, Mussaillon_ Ier, + _declare que mon album n'est pas si cochonne_ (sic) _que ca_. + _Celui qui a inscrit mon nom_ + _sur ce stupide album n'est qu'un vil facetieux. Il est + vexant d'etre accuse des turpitudes de G. Sand_. + + MUSSAILLON Ier. + +[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spoelberch de +Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer a +M. Brisson que l'album decrit n'est pas "l'album de Venise", lequel +appartient a Mme Lardinde Musset.] + +"Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poete et +representant pour la plupart son amie, couchee, debout, fumant la +pipe, accoudee sur un balcon, vetue tantot a la francaise et tantot a +l'orientale. Le profil est nettement dessine et tres pur et, sans doute, +tres ressemblant, le nez legerement busque, la bouche sensuelle, l'oeil +imperieux[73]. Musset se divertit aussi a croquer les amis absents: la +moue dedaigneuse de Merimee, avec cette legende: _Curvajal renfoncant +une expansion;_ la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et +au-dessous: _Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle +infortunee_. Il se met lui-meme en scene, les cheveux au vent, la +redingote pincee a la taille, les chevilles serrees dans un pantalon a +la hussarde, et il inscrit dans un coin: _Don Juan allant emprunter dix +sous pour payer son ideale_ (sic) _et enfoncer Byron._ Voici plus loin +une sorte de rebus: un oeil, une bouche, une meche de cheveux, une +verrue surmontee d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits +distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par +Musset: _Fragments de la Revue trouves dans une caisse vide_. Enfin, +voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs denominations +grotesques le tabellion du _Chandelier_ et le futur baron d'_On ne +badine plus avec l'amour _... [74]. Je copie: "Le chevalier _Colombat du +Roseau Vert_ et l'abbe _Potiron de Vent du soir_ devisent en humant une +prise de tabac; le baron _Pretextat de Clair de lune_ reve en songeant +a sa belle; le marquis _Gerondif de Pimprenelle_ erre dans ses jardins. +Ces croquis temoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi +puerile... Musset devait etre extremement gai, quand il n'etait pas +tourmente par la debauche ou la maladie. Il etait infiniment plus jeune +de caractere que sa compagne; elle le traitait en enfant gate et le +dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-etre le tort de +prendre trop au serieux...". + +[Note 73: Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons a +l'enumeration des suivants que va donner M. Brisson,--caricatures pour +la plupart datees de 1834,--ceux d'Alexandre Dumas, "Antony-Louverture +charpentant un viol"; de Charles Didier, "Vadius enfoncant Lucrece" et, +trois charges de Paul Foucher.] + +[Note 74: Ces derniers dessins,--a la plume, tres soignes, serres +comme des illustrations du xviii deg. siecle--sont encore de l'automne +1833.] + +Mais bientot cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop +ouvertement de leur intimite, et ils parlerent d'aller voir l'Italie. Ce +projet caresse a deux ne tarda pas a devenir une idee fixe. + +Alfred de Musset sentait bien que son depart pour l'Italie n'etait qu'a +moitie resolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa +mere. Un matin,--nous venions de dejeuner en famille,--il paraissait +preoccupe. Connaissant ses intentions, je n'etais guere moins agite que +lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un +air d'hesitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des +precautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant +qu'ils restaient subordonnes a l'approbation de sa mere. Sa demande +fut accueillie comme la nouvelle d'un veritable malheur. "Jamais, lui +repondit sa mere, je ne donnerai mon consentement a un voyage que je +regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition +sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gre et sans ma +permission." + + Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette resistance en expliquant + dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit + que son insistance ne servait qu'a provoquer l'eruption des larmes, il + changea tout a coup de resolution, et fit a l'instant le sacrifice de + ses projets.--"Rassure-toi, dit-il a sa mere, je ne partirai point; + s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi." + + Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux preparatifs de + depart. Ce soir-la, vers neuf heures, notre mere etait seule avec sa + fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait + a la porte dans une voiture de place, et demandait instamment a lui + parler. Elle descendit accompagnee d'un domestique. La dame inconnue + se nomma; elle supplia cette mere desolee de lui confier son fils, + disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. + Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y + employa toute son eloquence, et il fallait qu'elle en eut beaucoup, + puisqu'elle vint a bout d'une telle entreprise. Dans un moment + d'emotion, le consentement fut arrache, et, quoi qu'en eut dit Alfred, + ce fut sa mere qui pleura. + + Par une soiree brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'a + la malle-poste, ou ils monterent au milieu de circonstances de mauvais + augure[75]. + +[Note 75: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 121.] + +Ces circonstances de mauvais _augure_, Paul de Musset les raconte dans +_Lui et Elle_: ce n'etait rien moins que le fait du treizieme rang +occupe dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait +George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en +passant sous la porte cochere, et le renversement d'un porteur d'eau +en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poete n'etait pas +superstitieux, et l'_oisillon_ riait de tout son coeur. + + + +IV + +Ils s'arreterent deux jours a Lyon et descendirent a Avignon par le +Rhone. Sur le bateau, ils rencontrerent Stendhal qui rejoignait son +consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques +jours par son esprit mordant et ses blagues de celibataire sans +prejuges. George Sand, dans l'_Histoire de ma vie_, insiste sur +l'impression a la fois agreable et penible qu'il lui laissa. Causeur +penetrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de +ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhone eut d'amusantes +peripeties. "Nous soupames avec quelques autres voyageurs de choix, +ecrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau +a vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il +(Stendhal) fut la d'une gaite folle, se grisa raisonnablement, et, +dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrees, devint +quelque peu grotesque et pas joli du tout[76]." Deux dessins de Musset, +dans l'album du voyage a Venise, presentent la charge de Stendhal, +d'abord de profil, enorme et grave sous sa redingote opulente, puis +gracieux avec ses bottes fourrees et son manteau a triple collet, +dansant devant une servante d'auberge. Arrives a Avignon, il choqua +ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la +cathedrale. Ils se separerent a Marseille[77]. + +[Note 76: _Histoire de ma vie_, cinquieme partie, chap. III.] + +[Note 77: Deux lettres de G. Sand sont datees de Marseille (qu'elle a +trouvee "stupide", comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 decembre 1833. +(_Correspondance_, I.)] + +Musset et son amie s'arreterent quelques jours a Genes. Elle y eut un +acces de fievre. Une lettre de lui a sa mere nous le montre emerveille +des galeries de tableaux et des jardins de cette ville. C'est durant +ce sejour de Genes, a en croire Paul de Musset, que leur serait +malheureusement apparu le contraste de leurs natures et de leurs +educations, dans la compagnie de deux jeunes Italiens connus sur le +bateau qui les avait amenes de Marseille. + +George Sand elle-meme, dans _Elle et Lui_[78], place a Genes leurs +premiers malentendus. Mais son roman est peu precis, quant a la +succession des etapes de leur histoire. La lassitude qu'elle reproche +ici a Laurent devant Therese malade, doit se rapporter aux premiers +jours de Venise[79]. + +[Note 78: _Lui et Elle_, 83 et sq.] + +[Note 79: _Elle et Lui_, 121 et sq.] + +De Genes, tous deux se rendirent par mer a Livourne. Une caricature +d'Alfred les represente, sur le bateau, en costume de voyageurs, _Elle_, +appuyee au bastingage, la cigarette aux levres, _Lui_, en proie au mal +de mer, avec cette legende: _Homo sum et nihil humani a me alienum +puto_. + +George Sand raconte qu'en proie aux frissons et defaillances de la +fievre, elle visita Pise et le Campo Santo, dans une grande apathie; que +presque indifferents a la suite de leur voyage, ils jouerent a pile ou +face Rome ou Venise; qu'ils se rendirent a Venise par Florence[80]. Leur +sejour a Florence fut de courte duree, George Sand toujours malade, +et Musset preoccupe d'y situer un drame qu'il songeait a tirer des +chroniques locales. Ce drame est devenu _Lorenzaccio_. Ils traverserent +seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, a +Venise. + +[Note 80: _Histoire de ma vie_, cinquieme partie, chap. III.] + +On a retrouve recemment une saisissante page de George Sand, racontant +leur entree a Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a +pas ecrit; mais l'identite parfaite des personnages avec elle et son +compagnon en fait plutot un fragment de Memoires. Le voici[81]: + +[Note 81: Publie par M. de Lovenjoul. _Cosmopolis_ de mai 1896.] + + Il etait dix heures du soir lorsque le miserable _legno_ qui nous + cahotait depuis le matin sur la route seche et glacee s'arreta a + Mestre. C'etait une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnames le + rivage dans l'obscurite. Nous descendimes a tatons dans une gondole. + Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot + de venitien. La fievre me jetait dans une apathie profonde. Je + vis rien, ni la greve, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des + bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait + dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette + gondole noire, etroite, basse, fermee de partout, ressemblait a un + cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps etait + calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que + trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre + eux une conversation suivie, comme s'ils eussent ete au coin du feu. + Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de + l'archipel venitien ou, au moindre coup de vent, des courants + terribles se precipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne + savions pas si nous etions en pleine mer ou sur un canal etroit et + borde d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. + Dans ces tenebres, dans ce tete-a-tete avec un enfant que ne liait + point a moi une affection puissante, dans cette arrivee chez un + peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous + n'entendions pas meme la langue, dans le froid de l'atmosphere dont + l'abattement de la fievre ne me laissait plus la force de chercher a + me preserver, il y avait de quoi contrister une ame plus forte que la + mienne. Mais l'habitude de tout risquer a tout propos m'a donne un + fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui + m'eut predit que cette Venise, ou je croyais passer en voyageur, sans + lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques + impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon etre, de mes + passions, de mon present, de mon avenir, de mon coeur, de mes idees, + et me ballotter comme la mer ballotte un debris, en le frappant sur + ses greves jusqu'a ce qu'elle l'ait rejete au loin, et, faible jouet, + avec mepris? Qui m'eut predit que cette Venise allait me separer + violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte + implacable, aux prises avec le desespoir, la joie, l'amour et la + misere? + + Eh bien, qui me l'eut predit ne m'eut pas fait reculer; je lui aurais + repondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout + ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut + arriver peut etre supporte, car tout ce qui peut etre supporte peut + aussi ne pas arriver. + + Tout a coup Theodore, ayant reussi a tirer une des coulisses qui + servent de double persiennes aux gondoles, et regardant a travers la + glace, s'ecria:--Venise! + + Quel spectacle magique s'offrait a nous a travers ce cadre etroit! + Nous descendions legerement le superbe canal de la Giudecca; le temps + s'etait eclairci, les lumieres de la ville brillaient au loin sur ces + vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue a la cite + reine! Devant nous, la lune se levait derriere Saint-Marc, la lune + mate et rouge, decoupant sous son disque enorme des sculptures + elegantes et des masses splendides. Peu a peu, elle blanchit, se + contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et + bizarres, elle commenca d'eclairer les tresors d'architecture variee + qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers. + + Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la + Giudecca, nous vimes passer successivement sur la region lumineuse de + l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beaute sublime, d'une + grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente + du palais ducal, avec sa decoupure arabe et ses campaniles chretiens + soutenus par mille colonnettes elancees; surmontees d'aiguilles + legeres; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la + nuit pour de l'albatre quand la lune les eclaire; la vieille Tour de + l'Horloge avec ses ornements etranges; les grandes lignes regulieres + des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, geant isole, au + pied duquel, par antithese, un mignon portique de marbres precieux + rappelle en petit notre Arc triomphal, deja si petit, du Carrousel; + enfin, les masses simples et severes de la Monnaie, et les deux + colonnes grecques qui ornent l'entree de la Piazzetta. Ce tableau + ainsi eclaire nous rappelait tellement les compositions capricieuses + de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture, + dans notre memoire, ou dans notre imagination. + + --Que nous sommes heureux! s'ecria Theodore. Cela est beau comme le + plus beau reve. Voila Venise comme je la connaissais, comme je la + voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers. + Et cette lune qui se leve expres pour nous la montrer dans toute sa + poesie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais + pour notre reception? Quelle magnifique entree! Ne sommes-nous pas + benis? Allons, voila un heureux presage. Je sens que la Muse me + parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis + Genes sans pouvoir mettre la main dessus! + + Pauvre Theodore! Tu ne prevoyais pas... + +Alfred de Musset eprouva une joie d'enfant a se sentir a Venise. La +somptueuse inconsolee, l'eternelle imperatrice des lagunes, cite +dolente de ses reveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants +romantiques, lui epargna la deception qu'il avait redoutee. + +Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux +palais transforme en _albergo_, a l'entree du Grand Canal, devant la +_Salute_, pres de la glorieuse place Saint-Marc. C'etait l'hotel +Danieli ou _Albergo Reale_ dont le dernier occupant avait ete un comte +Nani-Mocenigo[82]. + +[Note 82: Ancien palais Bernado-Nani.--Mme Louise Colet raconte +longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de +l'appartement de Musset et de G. Sand a l'hotel Davieli: deux chambres, +sur une ruelle, aboutissant a un grand salon tendu de soie bleu fonce +qui regardait la _Riva dei Schiavoni._ Balzac aurait occupe le meme +logement en 1835.--Cf. L. COLET, _l'Italie des Italiens_, t. I, p. 249. +In-18, Paris, Dentu, 1862.] + +Cet illustre nom venitien de Mocenigo se rattachait au sejour de Byron. +"Jadis lord Byron avait habite un palais sur le Grand Canal--"_Aveva +tutto il palazzo, lord Byron_", leur dit leur hote. Ce souvenir du poete +anglais est demeure si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus +tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_: "J'irai a +Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette +cite feerique, le grand palais Mocenigo, qui coute quatre livres dix +sous par jour; la je m'inspirerai de tous les les souvenirs que l'auteur +de _Lara_ doit y avoir laisses[83]." + +[Note 83: MAURICE CLOUARD, _Alfred de Musset et George Sand (Revue de +Paris_ du 15 aout 1896).] + +Le charme dolent de Venise, la seduction nostalgique de la derniere +capitale du Reve, enivre pour jamais tous les poetes qui l'ont une fois +goute. C'etait le dernier voeu de Theophile Gautier d'endormir ses jours +dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a realise pour +Robert Browning et Richard Wagner. + +George Sand, toujours languissante de sa fievre de Genes, s'etait +cependant mise au travail. A peine installee, elle abordait la tache +qu'elle-meme s'etait imposee, d'envoyer le plus tot possible un roman +a Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en +distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise. +Et sans doute, elle pressait son compagnon de l'imiter[84]. Musset +regardait, ecoutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant +des notes, flanant surtout, vivant la vie venitienne. Bientot son amie +dut garder la chambre, decidement influencee par la _malaria_. Tout en +continuant ses promenades, manqua-t-il d'egards envers cette compagne +souffrante, plus agee que lui de six ans et surtout occupee de ses +productions litteraires? Nous l'examinerons plus loin. Voici que +Musset va tomber lui-meme gravement malade. Ceci va jeter entre eux un +troisieme personnage, leur medecin, le docteur Pietro Pagello. Sans +l'exceptionnelle qualite de ses deux partenaires, il serait malaise de +le mettre en scene: on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle +rumeur qui a divulgue depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise, +a fait Pagello legendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui +est essentiel au recit de ce roman d'amour. Ne en 1807, a +Castelfranco-Veneto, il a passe sa vie a Venise d'abord, puis a Bellune +comme medecin principal de l'hopital civil. Il y demeure, entoure d'une +nombreuse famille et fort estime. + +[Note 84: Dans son roman de _Lui_, curieux a plus d'un titre (1860), +Mme Louise Colet a longuement raconte les passe-temps probables du +poete, parmi les etoiles du theatre de la Fenice et leurs amants, durant +la reclusion volontaire de G. Sand a l'hotel Danieli. Sans qu'on puisse +peut-etre s'y trop fier pour les details, cette partie de son livre +laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler. _(Lui,_ +pp. 161-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut-etre en tenait-elle le +recit du poete lui-meme,--qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.] + +Habile et intelligent dans sa profession, avec de vrais dons de poete, +il etait d'une franche beaute, forte et plantureuse, quand il connut G. +Sand a Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en temoigne. +Sans insister sur son caractere moral, disons du moins que le Smith +de la _Confession d'un enfant du siecle_ nous parait etre de tous ses +portraits romanesques le plus proche de la verite. + +Quoique cette aventure, apres soixante-deux ans, ne releve plus guere +que de l'histoire litteraire, on concoit les repugnances du docteur +Pagello a en entretenir le public[85]. Je n'ai pas hesite cependant a +faire connaitre un document precieux qui devait eclairer singulierement +cette aventure fameuse. + +[Note 85: Sa discretion a ete remarquable. C'est sans faire meme +une allusion a la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parle pour la +premiere fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans +une lettre au _Corriere della Sera_ (traduite au _Figaro_ du 14 mars +1881). Au cours de la meme annee, un redacteur de l'_Illustrazione +italiana_, qui l'avait interroge sur ses aventures de Venise, cita +quelques fragments d'une lettre ou il ne se livrait encore qu'a +demi-mot. Il y avait alors pres de cinquante ans que les confidences +litteraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs +lecteurs!] + +Etant, au mois de novembre 1890, a Mogliano-Veneto, l'hote d'une +Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme +je m'enquerais des traces laissees par G. Sand et Musset a Venise, elle +voulut bien demander a la fille ainee du medecin de Bellune, laquelle +habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possedait. Avec +plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un memorial +autographe de cette histoire, redige par son pere dans sa jeunesse,--le +tout inedit, comme le pretendait la famille de Pagello. + +Ces lettres de G. Sand etaient restees inedites en effet; le journal du +docteur l'etait moins.... J'en ai eu dernierement la preuve dans _un +volume_ introuvable, et parfaitement inconnu, ou, parmi des essais +dramatiques et litteraires de sa facon, Mme Luigia Codemo a glisse le +memorial du medecin de Bellune[86]. Aux premieres lignes, j'ai reconnu le +texte meme du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscretion a le faire +connaitre.... En le traduisant pour la premiere fois, je l'ai accompagne +d'un recit synthetique du drame de Venise, d'observations et de maints +details inedits[87]. + +[Note 86: LUIGIA CODEMO. _Racconti, scene, bozetti, produzioni +drammatiche,_ 2 vol. in-8 deg., Trevise, L. Zopelli, 1882. Le journal de +Pagello, accompagne de quelques reflexions de Mme L. Codemo, figure sous +ce titre: _Sandiana_ au premier volume (pp. 155-188).] + +[Note 87: _L'histoire veridique des amants de Venise_, dans le +_Gaulois_ des 16 et 17 octobre 1896.--_La vie de George Sand et du +docteur Pagello a Venise_ et _Sand-Musset-Pagello: le retour en France,_ +dans l'_Echo de Paris_ des 20 et 21 octobre 1896.] + +Le journal intime de Pagello est de peu de temps posterieur aux +evenements qu'il evoque.--Ecoutons le docteur raconter comment il entra +en relations avec le couple francais de l'hotel Danieli. + + Je demeurais a Venise, ou, ayant acheve mes etudes medicales, je + commencais a me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur + le quai des Esclavons avec un Genois de mes amis, voyageur et lettre + de gout. En passant sous les fenetres de l'_Albergo Danieli_ (ou + Hotel-Royal), je vis a un balcon du premier etage une jeune femme + assise, d'une physionomie melancolique, avec les cheveux tres noirs et + deux yeux d'une expression decidee et virile. Son accoutrement avait + un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux etaient enveloppes d'un + foulard ecarlate, en maniere de petit turban. + + Elle portait au cou une cravate, gentiment attachee sur un col blanc + comme neige et, avec la desinvolture d'un soldat, elle fumait un + paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis a ses cotes. Je + m'arretai a la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement: + + --He! he! me dit-il, tu parais fascine par cette charmante fumeuse... + tu la connais peut-etre? + + --Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaitre. Cette + femme-la doit etre en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup + voyage, dis-moi quels sont tes sentiments a son endroit. + + --Precisement parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes + les couleurs, je ne saurais rien decider de raisonnable: peut-etre + Anglaise romanesque ou Polonaise exilee, elle a l'air d'une personne + de haut rang; elle doit etre etrange et fiere. + + Ainsi jasant, nous arrivames a la place Saint-Marc, ou nous nous + separames. + + Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Genois (lequel etait + Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscretion en le revelant). + Il etait a table avec sa famille. Je me montrai un peu preoccupe; il + s'en apercut et, se tournant vers sa femme: + + --Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment a + certaine belle fumeuse.... + + --Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, repondis-je, mais + que je puis vous assurer etre une Francaise pur sang. Je lui ai fait + visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est deja une de mes + clientes; elle a voulu mon adresse. + + --Vraiment, s'ecria Lazzaro en ecarquillant les yeux. + + --Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hotelier Danieli vint chez moi et + je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un + petit siege, la tete mollement appuyee sur sa main, me pria de la + soulager d'une forte migraine. Je lui tatai le pouls; je lui proposai + une saignee qu'elle accepta; je la pratiquai et a l'instant elle fut + soulagee. En me congediant, elle me pria de revenir, si elle ne me + faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inseparable, me + reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, + et voila tout, tout ce qui est arrive aujourd'hui; mais un + pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: "Tu reverras cette + femme et elle te dominera...." + + La je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un eclat de + rire de mes hotes, qui me declarerent _amoureux_.... "--Non, non, + repondis-je, pas encore!--Mais qui est donc cette etrangere? demanda + la Bianchina.--Je ne sais, lui repondis-je.--Mais pourquoi + n'avez-vous pas demande au moins a l'hoteliere et son nom et sa + provenance?--Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.--Ah! + ah! il est amoureux et enflamme jusqu'a la pointe des cheveux...." + + Vingt jours peut-etre se passerent, pendant lesquels faisant ma visite + a peu pres journaliere aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait + souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, a la + derniere enquete qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette + lettre, que je deposai sur la table ronde, entre elle et son mari + assis a diner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci[88]: + +[Note 88: Cette lettre a ete publiee pour la premiere fois dans un +article anonyme de l'_Illustrazione italiana_ (de Rome) du 1er mai +1881. Sous ce titre: _Une lettre inedite de George Sand,_ l'auteur +l'accompagnait d'un bref apercu des rapports de Musset, G. Sand et +Pagello a Venise, et d'extraits de lettres a lui recemment adressees par +ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul, +sur le texte photographie de l'autographe qui appartient a M. Minoret. +(_Cosmopolis_ du 15 avril 1896).] + + Mon cher monsieur Paiello (Pagello), + + Je vous prie de venir nous voir le plus tot que vous pourrez, avec un + bon medecin, pour conferer ensemble sur l'etat du malade francais de + l'Hotel-Royal. + + Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus + que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tete excessivement + faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme + d'un caractere energique et d'une puissante imagination. C'est un + poete fort admire en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, + le vin, la fete, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigue, et ont + excite ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agite comme pour une + chose d'importance. + + Une fois, il y a trois mois de cela, il a ete comme fou, toute une + nuit, a la suite d'une grande inquietude. Il voyait comme des fantomes + autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A present, il est + toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni + ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, + demande son pays, et dit qu'il est pres de mourir ou de devenir fou! + + Je ne sais si c'est la le resultat de la fievre, ou de la + surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une + saignee pourrait le soulager. + + Je vous prie de faire toutes ces observations au medecin, et de ne pas + vous laisser rebuter par la difficulte que presente la disposition + indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et + je suis dans une grande angoisse de la voir en cet etat. + + J'espere que vous aurez pour nous toute l'amitie que peuvent esperer + deux etrangers. Excusez le miserable italien que j'ecris. + + G. SAND. + +Ce premier recit n'est pas conforme a la legende accreditee par Paul de +Musset. D'apres celui-ci, Rebizzo, "_l'illustrissimo dottore Berizzo,_ +un vieillard de quatre-vingts ans, coiffe d'une perruque jadis noire +et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'embleme +decrepit", serait le medecin, le premier medecin, qui aurait introduit +Pagello chez Musset. + +Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, represente un +buste de vieillard penche, une lancette a la bouche, disant: _Non v'e +arteria_.... + +Ce medecin ignare qui ne voyait pas d'artere, etait-il Rebizzo? Je ne le +pense pas, quoique tous les biographes l'aient repete. + +Le recit de Pagello donne deja un signalement contraire. Un article du +_Figaro_ de 1882, signe "Un Vieux Parisien", et vingt ans plus tot Mme +Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appele ce premier medecin +le docteur Santini[89]. + +[Note 89: _Figaro_ du 28 avril 1882.--LOUISE COLET, _l'Italie des +Italiens_, 1er volume, p. 248. Personne n'a signale ce document qui a +sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hotelier Danieli (1859), Mme +Louise Colet lui fait dire: + +"...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut +gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna. + +--Un vieux docteur, dites-vous? + +--Toujours accompagne d'un aide, d'un jeune eleve qui faisait les +saignees et donnait les purgatifs, comme c'etait alors l'usage a Venise. +Depuis, l'eleve du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu +docteur a son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le +parrain de sa fille ainee, qui s'est mariee cette annee a Trevise. Ce +diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes.... + +--Etait-il bien beau, ce Pietro Pagello? + +--Un gros garcon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien."] + + +Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'etaient des amis +de Pagello; ils voulurent preter quelque argent a George Sand, ainsi +qu'elle l'ecrivit a Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de +Venise, nous montre un vieux menage endimanche, a la toilette ridicule, +ou je me plais a reconnaitre _la Bianchina_ et son mari, tels que nous +les fait entrevoir le recit de Pagello.--Revenons a son journal. Le +jeune docteur a remis a ses aimables confidents la lettre que nous avons +citee: + + Pour la lire jusqu'au bout, ecrit-il, il fallait tourner le feuillet. + Mais ce qui frappa d'etonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature + qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix: _"George Sand!"_ + + Ils me demanderent alors si j'avais fait ma visite au malade francais, + quelle maladie il avait et qui il etait. Je leur repondis:--Le jeune + patient est alite avec une maladie grave que nous avons jugee, mon + collegue et moi, etre une fievre typhoide des plus dangereuses. Il se + nomme Alfred de Musset. + + --_Per Bacco!_ s'ecria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la + Lune! Connais-tu ses poesies? + + --Oui, repondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande + fantaisie un peu desordonnee, mais en meme temps delicate. + +Cette lettre de George Sand a Pagello est importante. On n'en a pas fait +ressortir la valeur decisive sur le developpement de cette histoire +d'amour. Elle demontre d'abord que des relations anterieures existaient +entre lui et le couple de l'hotel Danieli. La belle fumeuse du balcon +n'etait pas restee, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration +du jeune Italien, quand _le hasard_ le lui amena dans la personne du +medecin demande pour sa migraine. Elle songea de nouveau a lui pour +remplacer l'imbecile docteur, premier appele au chevet de Musset +gravement atteint. Son malade etait, du moins, encore "la personne +qu'elle aimait le plus au monde".... Cette rencontre, qui decidera du +sort du poete, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir +en tragedie. + +Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouve George Sand et Alfred +de Musset? George Sand, etalant la premiere, des recriminations, au +lendemain de la mort du poete, dans un roman a clef, _Elle et Lui_, +"proces-verbal de necropsie", comme l'a qualifie Maxime du Camp, +se plaint abondamment sinon d'infidelites certaines, du moins de +negligences cruelles de la part de Musset, d'indifference et d'abandon. +Mais tous deux ont laisse, dans leurs lettres, des temoignages trop +contradictoires de leur etat d'ame avant la crise qui doit assombrir a +jamais cet amour, pour qu'on puisse rien etablir de precis... + +George Sand essayant, _huit mois plus tard_, de retracer a son amant +cette phase douloureuse, lui ecrira: + + De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Etais-je a toi, a Venise? + Des le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de + l'humeur en disant que c'etait bien triste et bien ennuyeux, une femme + malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon + enfant, moi, je ne veux pas recriminer, mais il faut bien que tu t'en + souviennes, toi qui oublies si aisement les faits. Je ne veux pas dire + tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-la, jamais je ne + me suis plainte d'avoir ete enlevee a mes enfants, a mes amis, a mon + travail, a mes affections et a mes devoirs pour etre conduite a trois + cents lieues[90] et abandonnee avec des paroles si offensantes et si + navrantes, sans aucun autre motif qu'une fievre tierce, des yeux + abattus et la tristesse profonde ou me jetait ton indifference. Je ne + me suis jamais plainte, je t'ai cache mes larmes, et ce mot affreux + a ete prononce, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le + casino Danieli: "George, je m'etais trompe, je t'en demande pardon, + mais _je ne t'aime pas_." Si je n'eusse ete malade, si on n'eut du me + saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, + je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais + pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays etranger, sans + entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermee + entre nous, et nous avons essaye la de reprendre notre vie de bons + camarades comme autrefois ici, mais cela n'etait plus possible. Tu + t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu + me dis que tu craignais[91]... Nous etions tristes. Je te disais: + "_Partons_, je te reconduirai jusqu'a Marseille", et tu repondais: + "Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque + nous y sommes." Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais + guere a etre jaloux, et certes je ne pensais guere a l'aimer. Mais + quand je l'aurais aime des ce moment-la, quand j'aurais ete a lui des + lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais a te rendre, a toi, qui + m'appelais l'ennui personnifie, la reveuse, la bete, la religieuse, + que sais-je? Tu m'avais blessee et offensee, et je te l'avais dit + aussi: "_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimes_[92]." + + + +[Note 90: Nous avons conte (p. 68) comment elle avait entraine le +poete.] + +[Note 91: Ici quatre mots effaces par George Sand au crayon bleu.] + +[Note 92: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.] + +Voila des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au +lendemain de la crise, quand Musset est rentre a Paris, et qu'a son +silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas +ecrit: "Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et +de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des +torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien +sinon que nous avons ete bien malheureux et que nous nous sommes +quittes[93]..." + +[Note 93: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896, p. 7.] + +Musset egalement, en parlant de Venise, desespere d'elle et de +lui-meme, ne lui jette-t-il pas cet aveu "qu'il a merite de la +perdre[94]"..._--Lettres d'amants encore enchaines l'un a l'autre!--C'est +par des documents plus precis que nous parviendrons a reconstituer le +vraisemblable de leur navrante histoire. + +[Note 94: V. plus loin.] + +Voila donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et +Alfred de Musset (fevrier 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de +la belle etrangere de l'hotel Danieli. Rendons la parole a son journal. + + Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George + Sand veillait avec moi des nuits entieres, a son chevet. Ces veillees + n'etaient pas muettes et les graces, l'esprit eleve, la douce + confiance que me montrait la Sand, m'enchainaient a elle tous les + jours, a toute heure et a chaque instant davantage. Nous parlions de + la litterature, des poetes et des artistes italiens; de Venise, de son + histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais a chaque nouveau + trait, elle m'interrompait en me demandant a quoi je pensais. Confus + de me sentir surpris a etre ainsi absorbe, en causant avec elle, je me + prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me + disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus + fine expression: "Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille + questions!" Je restais muet. + + Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous eloigner de son lit + parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir, + nous nous assimes a une table pres de la cheminee. + + Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'ecrire un roman + qui parle de la belle Venise? + + --Peut-etre..., repondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit + a ecrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais etonne, + contemplant ce visage ferme, severe, inspire; puis, respectueux de ne + pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui etait sur la + table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y preter la moindre + attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand + deposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la + tete entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette + attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le + feuillet ou elle avait ecrit et me dit: "C'est pour vous." Ensuite, + prenant la lumiere, elle s'avanca doucement vers Alfred qui dormait, + et s'adressant a moi: + + --Vous parait-il, docteur, que la nuit sera tranquille? + + --Oui, repondis-je. + + --Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin. + +Je partis et rentrai droit a mon logis ou je m'empressai de lire ce +feuillet... + +Qu'etait cette page remise par George Sand a Pagello? "Un splendide +morceau poetique", avait ecrit le fils du docteur, avant que son pere ne +se decidat, recemment, a le laisser publier. Un morceau a double fin, un +chapitre de roman imagine par George Sand pour se declarer a Pagello. +Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a raconte +M. le professeur Fontana, d'apres Pagello lui-meme (lettre citee par le +Dr Cabanes[95]). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda a qui +remettre ce pli. "--_Au stupide Pagello_", ecrivit George Sand sur +l'enveloppe. + +[Note 95: _Revue hebdomadaire_ du 1er aout 1896.] + +Sans reproduire avec le recit du docteur, cette "declaration" +mysterieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut +la resumer: "Je t'aime parce que tu me plais; peut-etre bientot te +hairai-je." Elle ajoutait qu'observant devant l'interesse lui-meme la +beaute de cette page, digne de l'auteur de _Lelia_,--sa propre heroine +sans doute,--Pagello lui avait replique par les premieres paroles du +roman: "Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal[96]?" + +[Note 96: L. CODEMO, ouvrage cite, I, p. 165.] + +La declaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une +interview recente, obtenue de Pietro Pagello, a Bellune,--interview des +plus meritoires, celui-ci, nonagenaire et sourd, n'entendant pas +le francais,--M. le Dr Cabanes l'a decide par l'entremise de son +interprete, M. le Dr Just Pagello son fils, a lui livrer ces feuillets +memorables[97]. + +[Note 97: Dr A. CABANES, _Une visite au Dr Payello. La declaration +d'amour de George Sand_.--_Revue hebdomadaire_ du 24 octobre 1896.] + +On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres +de _Lelia_. + + _En Moree_. + + Nes sous des cieux differents, nous n'avons ni les memes pensees ni le + meme langage; avons-nous du moins des coeurs semblables? + + Le tiede et brumeux climat d'ou je viens m'a laisse des impressions + douces et melancoliques: le genereux soleil qui a bruni ton front, + quelles passions t'a-t-il donnees? Je sais aimer et souffrir, et toi, + comment aimes-tu? + + L'ardeur de tes regards, l'etreinte violente de tes bras, l'audace + de tes desirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta + passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis + aupres de toi comme une pale statue, je te regarde avec etonnement, + avec desir, avec inquietude. + + Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu + prononces a peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas + assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-etre + est-il impossible que je me fasse comprendre quand meme je connaitrais + a fond la langue que tu parles. + + Les lieux ou nous avons vecu, les hommes qui nous ont enseignes, sont + cause que nous avons sans doute des idees, des sentiments et des + besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature debile et ton + temperament de feu doivent enfanter des pensees bien diverses. Tu dois + ignorer ou mepriser les mille souffrances legeres qui m'atteignent, tu + dois rire de ce qui me fait pleurer. + + Peut-etre ne connais-tu pas les larmes. + + Seras-tu pour moi un appui ou un maitre? Me consoleras-tu des maux + que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis + triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitie? On t'a eleve + peut-etre dans la conviction que les femmes n'ont pas d'ame. Sais-tu + qu'elles en ont une? N'es-tu ni chretien ni musulman, ni civilise ni + barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette male poitrine, dans + cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensee + noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors, + reves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal, + esperes-tu en Dieu? + + Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me desires-tu ou m'aimes-tu? + Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te + rendrai heureux, sauras-tu me le dire? + + Sais-tu ce que je suis, ou t'inquietes-tu de ne pas le savoir? Suis-je + pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou + ne suis-je a tes yeux qu'une femme semblable a celles qui engraissent + dans les harems? Ton oeil, ou je crois voir briller un eclair divin, + n'exprime-t-il qu'un desir semblable a celui que ces femmes apaisent? + Sais-tu ce que c'est que le desir de l'ame que n'assouvissent pas les + temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta + maitresse s'endort dans tes bras, restes-tu eveille a la regarder, a + prier Dieu et a pleurer? + + Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te + jettent-ils dans une extase divine? Ton ame survit-elle a ton corps, + quand tu quittes le sein de celle que tu aimes? + + Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te + reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse + ou de lassitude? + + Peut-etre penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais + pas. Je ne sais ni ta vie passee, ni ton caractere, ni ce que les + hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-etre es-tu le premier, + peut-etre le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai + t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-etre serai-je forcee + de te hair bientot. + + Si tu etais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me + comprendrais. Mais je serais peut-etre plus malheureuse encore, car tu + me tromperais. + + Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines + promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme + tu peux aimer. Ce que j'ai cherche en vain dans les autres, je ne le + trouverai peut-etre pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu + le possedes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours + menti, tu me les laisseras expliquer a mon gre, sans y joindre de + trompeuses paroles. Je pourrai interpreter ta reverie et faire parler + eloquemment ton silence. J'attribuerai a tes actions l'intention que + je te desirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton + ame s'adresse a la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que + ton intelligence remonte vers le foyer eternel dont elle emane. + + Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher + dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je + veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel role tu joues parmi les + hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton ame que je + puisse toujours la croire belle. + +Toute precieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique +et la psychologie de George Sand, sa declaration ne nous apprend rien +d'elle que nous ne sachions deja. Elle n'a encore trahi Musset qu'en +pensee. Lui-meme doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son depart +de Venise pour se donner a Pagello.--Mais reprenons le naif recit du +jeune Italien. Il a devore l'autographe de la romanciere celebre, dans +sa modeste chambre de petit medecin. Il est abasourdi de sa bonne +fortune: + + Oui, oui, je ne puis nier que le genie de cette femme me surprit et + m'annihilat. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien + je l'aimai davantage apres cette lecture. J'aurais donne je ne sais + quoi pour la voir aussitot, me jeter a ses pieds, lui jurer un amour + imperissable; mais il etait deja tard, et je restais pourtant en face + de cette feuille, la relisant deux fois avec le meme enthousiasme. + Cependant quelques phrases, l'allure de cet ecrit eveillerent en moi, + apres la troisieme lecture, un je ne sais quoi d'indefinissable et + d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur.... + + Elle entoure son epicurisme d'une fine aureole de gloire, me + disais-je; elle me depeint semblable a un demi-dieu et badine avec moi + apres m'avoir jete sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me + laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me + demande: "Sera-t-elle la premiere ou la derniere des femmes?" Ensuite, + ma position me revenait a l'esprit; jeune, initie, je commencais a me + procurer une clientele pour laquelle la science ne suffit pas: il + y faut encore une conduite severe. En dernier lieu, je me rappelai + Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, etranger, se fiait a + mes soins et a mon amitie. Ces pensees m'agitaient l'ame et, me tenant + la tete dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait + de-ca et de-la, comme la navette du tisserand. + + Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mere morte un + an auparavant. Je crus l'entendre me repeter son proverbe: "Si tu + trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes + moraux que je l'ai inspires, ceux-la te rendront malheureux." Je me + jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaille + par les idees contraires qui luttaient en moi. + + A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite a + Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, apres avoir couru pour + sa vie un grave peril. La Sand n'y etait pas. Assis contre le lit du + patient et causant avec lui, je n'osai demander ou etait sa compagne + de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder + derriere moi comme si je la sentais approcher, et j'epiais la porte + d'une chambre voisine d'ou je m'attendais a la voir apparaitre. Il + y avait pourtant deux desirs contraires en moi: l'un qui haletait + ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci + perdait toujours a la loterie. + + Tout a coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand + apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare + blancheur, vetue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit + chapeau de peluche orne d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec + une echarpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin + gout francais. Je ne l'avais vue encore aussi elegamment paree et j'en + demeurais surpris, lorsque s'avancant vers moi avec une grace et une + desinvolture enchanteresses, elle me dit: "--Signor Pagello, j'aurais + besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si, + cependant, cela ne vous derange pas." + + Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honore de me mettre a + son service comme _cicerone_ et comme interprete. Alfred alors nous + congedia, et nous sortimes ensemble. Quand je me sentis au grand + air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de + desinvolture et plus d'agilite. Elle me raconta comment elle vivait + depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons + nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle etait + determinee a ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon + sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux + fermes. Je vous fais grace de la tres longue conversation que j'eus + avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et + de-la sur la place Saint-Marc. Nous parlames comme tout le monde en + semblable cas. C'etaient les variations accoutumees du verbe _je + t'aime_... Mais, apres vingt jours ecoules, il survint des faits plus + graves. + +Le journal de Pagello suspend ici le recit de son aventure, du moins +jusqu'apres que Musset aura quitte Venise. C'est maintenant pourtant +que le drame commence.--La maladie du poete et sa convalescence se +prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que +s'est-il exactement passe entre eux dans ces deux mois? + +George Sand n'avait pas tarde a se donner a Pagello, nous le prouverons +amplement tout a l'heure. Elle a pourtant proteste toute sa vie contre +"_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux +d'un mourant_[98]". + +[Note 98. Lettre a Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril +1896.] + +Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait +meme soupconne jusqu'a l'evidence l'infidelite de son amie, c'est hors +de doute. Il sera difficile pourtant de preciser l'etat d'ame complexe +du pauvre grand poete a son depart de Venise. + +Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuade +a sa faiblesse qu'elle l'avait sauve corps et ame, se posant comme +l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentre a Paris, il +s'occupera des affaires de George Sand; l'eloignement la lui poetisera, +en la justifiant a ses yeux, et le 30 avril, il n'hesitera pas a lui +ecrire: "Je voudrais te batir un autel, fut-ce avec mes os!" Cet autel, +il l'elevera dans les trois dernieres parties de la _Confession d'un +enfant du siecle_, ou il n'accuse que lui-meme. Ce qui n'empechera point +son orgueilleuse idole d'ecrire alors a Mme d'Agoult: "Les moindres +details d'une intimite malheureuse y sont si fidelement, si +minutieusement rapportes... que je me suis mise a pleurer comme une bete +en fermant le livre..." + +Que Musset ait ete sans reproche, il n'en saurait etre question. +Lui-meme s'en est genereusement confesse. Son inegalite de caractere, +due a des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intemperance, qui +offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintee d'egoisme +durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du +decouragement, sinon un dessein de revanche. On a parle de legeres +infidelites de Musset dans les premieres semaines de leur sejour a +Venise,--elle, languissante de lievre, mais surtout preoccupee d'ecrire: +obsession d'un travail regulier qui exasperait l'eternelle fantaisie du +poete. Lui-meme se serait ouvert a Arsene Houssaye de quelques +passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement +allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le +poete, hante de la superstition francaise, n'a pas voulu se vanter de +n'avoir obtenu que ce qu'il meritait?... + +[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.] + +Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la +maitresse, sa legerete, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant. +Voila des jours et des semaines qu'elle le veille, en mere inquiete, +avec ce devouement sans bornes dont elle avait la source dans son +instinct de protection, quand tout a coup elle s'avise de prendre +Pagello pour amant. Elle n'a pas a invoquer de nouvelles trahisons. Au +debut de cette grave maladie, elle a appele Pagello, en lui ecrivant +"qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde".--Peut-etre +deja se defendait-elle contre elle-meme en ecrivant ces mots. Mais +pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-etre Musset +l'avait-il desire?... + +Nous avons vu dans le journal sincere du medecin la naissance de sa +bonne fortune. Le poete s'en apercut bientot; mais comment lui vint le +soupcon? Il faut parler ici d'un episode fameux: la vision qu'aurait eue +Musset, alors en grand danger, de l'etrange facon dont sa garde-malade +remplissait les intermedes avec Pagello. On connait la scene contee dans +_Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa +maitresse et son medecin. Entre deux acces de lethargie il les apercoit, +dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate +qu'ayant dine la, ils ont bu dans le meme verre... + +Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette periode +experimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source, +croyait la vision du poete reelle; la correspondance des deux amants +prouvera-t-elle que le poete n'avait pas reve?... Or, d'Alfred de Musset +lui-meme, nous ne savons rien encore, qu'a travers le livre de son +frere, ou l'on a pretendu que la rancune eclatait a chaque page. La +famille du poete a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset +n'avait dit que la verite. Comment mettre en doute une affirmation de la +force de celle-ci: "Il n'appartenait qu'a Edouard Falconey de raconter +des evenements qui ont exerce une influence considerable sur son genie +et sur sa vie entiere; lui seul a pu recueillir les details de cette +singuliere soiree... En voici la relation _telle qu'il la dicta +lui-meme_ a Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard." Suit la +scene bien connue de l'hotel Danieli. Mais nous avons affaire a un +roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son heros dans l'interet +de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le +chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau inedit que Mme Lardin de +Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frere Paul: + +DICTE PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRERE, DECEMBRE 1852. + +Il y avait a peu pres huit ou dix jours que j'etais malade a Venise. Un +soir, Pagello et G.S. etaient assis pres de mon lit. Je voyais l'un, je +ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les +sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants, +ils resonnaient dans ma tete avec un bruit insupportable. + +Je sentais des bouffees de froid monter du fond de mon lit, une vapeur +glacee, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me penetrer jusqu'a +la moelle des os. Je concus la pensee d'appeler, mais je ne l'essayai +meme pas, tant il y avait loin du siege de ma pensee aux organes qui +auraient du l'exprimer. A l'idee qu'on pouvait me croire mort et +m'enterrer avec ce reste de vie refugie dans mon cerveau, j'eus peur; et +il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, +je ne sais laquelle, ota de mon front la compresse d'eau froide, et je +sentis un peu de chaleur. + +J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon etat. Ils +n'esperaient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tata le +pouls. Le mouvement qu'il me fit faire etait si brusque pour ma pauvre +machine que je souffris comme si on m'eut ecartele. Le medecin ne se +donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta +comme une chose inerte, me croyant mort ou a peu pres. A cette secousse +terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre a la fois; j'entendis un +coup de tonnerre dans ma tete et je m'evanouis. Il se passa ensuite un +long temps. Est-ce le meme jour ou le lendemain que je vis le tableau +suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en +soit, je suis certain d'avoir apercu ce tableau que j'aurais pris pour +une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne +m'eussent appris que je ne m'etais pas trompe. En face de moi je voyais +une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tete renversee +en arriere. Je n'avais pas la force de soulever ma paupiere pour voir le +haut de ce groupe, ou la tete de l'homme devait se trouver. Le rideau +du lit me derobait aussi une partie du groupe; mais cette tete que je +cherchais vint d'elle-meme se poser dans mon rayon visuel. Je vis les +deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit +pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette +revelation; mais je compris tout a coup et je poussai un leger cri. +J'essayai alors de tourner ma tete sur l'oreiller et elle tourna. Ce +succes me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur +et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: "Mes +amis, je suis vivant!" Mais je songeai qu'ils ne s'en rejouiraient pas +et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et +dit: "Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauve!" Je l'etais en +effet. + +C'est, je crois, le meme soir, ou le lendemain peut-etre que Pagello +s'appretait a sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de +prendre le the avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et +causa gaiement. Ils se parlerent ensuite a voix basse, et j'entendis +qu'ils projetaient d'aller diner ensemble en gondole a Murano. "--Quand +donc, pensais-je, iront-ils diner ensemble a Murano? Apparemment quand +je serai enterre." Mais je songeai que les dineurs comptaient sans leur +hote. En les regardant prendre leur the, je m'apercus qu'ils buvaient +l'un apres l'autre dans la meme tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello +voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passerent derriere un paravent, +et je soupconnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumiere +pour eclairer Pagello. Ils resterent quelque temps ensemble sur +l'escalier. Pendant ce temps-la, je reussis a soulever mon corps sur mes +mains tremblantes. Je me mis _a quatre pattes_ sur le lit. Je regardai +la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne +m'etais pas trompe. Ils etaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir +l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore +le moyen de douter, tant j'avais de repugnance a croire une chose si +horrible! + +Les lettres de George Sand a Pagello, que celui-ci, vingt fois pres de +les detruire, a conservees pourtant (M. Maurice Sand lui savait gre de +sa discretion), nous eclaireraient pleinement sur cette phase de leur +amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, apres son Journal +intime, j'ai pense qu'il n'y avait plus d'indiscretion a publier, non +sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en +avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme ecriture, +une precieuse planche d'anatomie morale adressee par George Sand a son +nouvel amant. + +J'y lis clairement qu'une scene violente entre Lelia et Musset a resulte +du "continuel espionnage" trop justifie de celui-ci. Pagello, attriste +par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demande a George Sand de +lui pardonner. Elle y aurait consenti "par faiblesse et imprudence", +ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-meme ce que c'est que le +repentir! Elle eut prefere tout avouer a Alfred; il eut d'abord beaucoup +pleure, puis se fut calme. Elle ne l'eut revu qu'a l'heure de partir +pour la France; elle l'y eut accompagne et on se fut separe amicalement +a Paris. + +Pagello apparait ici comme un honnete coeur qui a pu envisager chez +son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour +peut-etre. Mais elle ne sait etre genereuse: quand on l'a offensee et +qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. "Ma conduite peut +etre magnanime, mon coeur ne peut pas etre misericordieux. Je suis trop +bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par +honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible." + +Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en +expliquant a Pagello quelle soumission elle espere de lui... + +Mais la singuliere amoureuse interrompt ses remontrances pour declarer a +son amant qu'il reunit a ses yeux toutes les perfections. + +C'est la premiere fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout +de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas use. Ici, +un hymne sensuel d'une etonnante vigueur, qu'attriste pour finir, comme +une ombre importune, la vision toujours presente de l'autre amour +qu'elle veut croire a son declin.--Voici ce document decisif: + + Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour + lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas + de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre + dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et + sans nous exposer a le voir d'un moment a l'autre devenir furieux. Tu + m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes + ne me portait que trop a suivre ton conseil; mais ma raison me dit que + ce pardon etait un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais + bientot sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa + fibre est tres sensible; mais son ame n'a ni force ni veritable + noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignite + qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au + repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet + de demander pardon a qui que ce soit; et quand je vois les torts + recommencer apres les larmes, le repentir qui vient apres ne me semble + plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'etre genereuse. Je le serai; + mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les + trois. Dans deux ou trois jours, les soupcons d'Alfred recommenceront + et deviendront peut-etre des certitudes. Il suffira d'un regard entre + nous pour le rendre fou de colere et de jalousie. S'il decouvre la + verite, a present, que ferons-nous pour le calmer? Il nous detestera + pour l'avoir trompe.--Je crois que le parti que j'avais pris + aujourd'hui etait le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleure, beaucoup + souffert dans le premier moment, et puis il se serait calme, et sa + guerison aurait ete plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne + me serais montree a lui que le jour de son depart pour la France et je + l'aurais accompagne. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble, + il n'aurait plus eu aucun sujet de colere et d'inquietude, et nous + aurions pu lui et moi arriver a Paris et nous y separer avec amitie. + Au lieu que nous serons peut-etre ennemis jures avant de quitter + Venise. C'est le relachement des nerfs apres une crispation, c'est un + besoin de pleurer apres le besoin de blasphemer. Je ne peux pas etre + ainsi. Je ne peux pas etre ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est + impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne + vous aime plus_, il est impossible a mon coeur de retracter ce qu'a + prononce ma bouche. C'est la, je crois, un mauvais caractere: je suis + orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais. + Je ne suis pas genereuse, ma conscience me force a te le dire. + Ma conduite peut etre magnanime, mon coeur ne peut pas etre + misericordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis + servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par + amour ce m'est impossible. + + Songe a cela, reflechis a mon caractere et souviens-toi de ce que tu + as dit une fois: + + Ella cessa de amare questo uomo per amarmi, + Ella potra cessar de amarmi per amar un altro. + + Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre a present, si je + cessais de t'aimer. + + Je vieillis et mon coeur s'epuise, mais je puis devenir de glace + pour toi d'un jour a l'autre. Prends garde, prends garde a moi! Pour + conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien pres de la + perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle! + L'amitie peut etre oublieuse et tolerante. Je pardonne tout a mes + amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais + l'amour, selon moi, c'est la veneration, c'est un culte. Et si mon + dieu se laisse tomber tout a coup dans la crotte, il m'est impossible + de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de + pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure + ou une grossierete a une femme! Non: pas meme a celle qui te serait + indifferente. C'est bien bete de ma part de le craindre et de me + mefier. C'est toi au contraire qui dois te mefier de moi. Es-tu sur + que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si + exigeante et si severe, ai-je bien le droit d'etre ainsi? + + Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irreprochable? + Helas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherche cette perfection sans la + rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui realiseras + mon reve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. + Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule + et que je songe a mes maux passes que le doute et le decouragement + s'emparent de moi. + + Quand je vois ta figure honnete et bonne, ton regard tendre et + sincere, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne + songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles + et si bonnes! tu parles une langue si melodieuse, si nouvelle a mes + oreilles et a mon ame! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est + juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais du toujours + aimer. Pourquoi t'ai-je rencontre si tard? quand je ne t'apporte + plus qu'une beaute fletrie par les annees et un coeur use par les + deceptions--Mais non, mon coeur n'est pas use. Il est severe, il est + mefiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionne. Jamais je + n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la derniere fois que tu + m'as couverte de tes caresses. (_Un mot efface_.) + + Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il + n'y a que Dieu qui puisse me dire: "Tu n'aimeras plus."--Et je sens + bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retire le feu + du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je + suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est + toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es a present, n'y change rien. Je + ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la + premiere fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste + mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de + jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh! + quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta + chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne + voie, que je n'entende rien que toi, et tu... + + --Etre heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela a Dieu et a + toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus a mes + chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien + triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal paye, si + deplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni + finir, est un supplice. Il est la devant moi comme un mauvais presage + pour l'avenir et semble me dire a tout instant: "Voila ce que devient + l'amour." Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux + esperer, croire en toi seul, t'aimer en depit de tout et en depit + de moi-meme. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcee. Dieu aussi l'a + voulu. Que ma destinee s'accomplisse. + +Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de +devouement passionne, mais fiere, mais orgueilleuse indomptablement. +Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un +jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondement cherie. +Mais c'est surtout a elle-meme qu'elle devait ne point pardonner. +Sa fierte n'eut point consenti a rendre un entrainement des sens +responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poete. Et la +fatalite de sa nature la poussait a se justifier, au nom de sa dignite +meme, d'une revanche qu'elle pensait legitime, que demain peut-etre elle +maudirait... + +Comment Musset fut-il eclaire sur la situation? La nuit de l'hotel +Danieli l'obsedait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui +persuader qu'il s'etait trompe. Ce qui reste mysterieux, dans les +tristes conditions de l'ame amoureuse, chancelante et si faible du +malheureux poete, c'est la psychotherapie que lui imposa sa maitresse. +L'examen n'en saurait etre que defavorable a George Sand, si surtout +l'on s'arrete aux temoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'apres +ces temoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras, +abordait recemment la question dans un judicieux article: "... On +s'employa a le calmer, puis a le faire taire, puis a endormir ses +soupcons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du delire. On l'en avertit. +On lui dit: "Il faut que vous ayez reve une fois de plus." George, en +outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance +et qui lui etaient meme revenues devant elle.... Un jour qu'il repetait +ce qu'il appelait ses reveries de folles, l'on s'emporta jusqu'a lui +faire la menace decisive, celle qu'il avait crainte jusqu'a ce moment de +sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaca de la +maison de sante... La peur acheva donc de dompter les revoltes et les +inquietudes d'Alfred. Il admit des lors ce qu'il plut a George de +conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupcons, +egalement injurieux pour l'amour et l'amitie, le penetrerent de +scrupules... Et ceci est la these meme de la _Confession d'un enfant du +siecle_[100]..."--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle +etait capable de l'aimer encore, et cette fois desesperement. Pourquoi +ne pas s'en tenir a l'explication naturelle, la detresse des sens aupres +d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poete devant la subtile +psychologie de son amie,--sa maitresse vraiment,--quand nous aurons vu +celle-ci lui ecrire a Paris: "Oh! cette nuit d'enthousiasme ou, _malgre +nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: "Vous vous aimez et vous +m'aimez pourtant. Vous m'avez sauve ame et corps!"--N'oublions pas +qu'ils etaient a Venise, dans la Romantique eternelle, aimantes de +fievreuse folie par la ville d'amour. + +[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits menages romantiques_, dans la _Gazelle +de France_ du 15 oct. 1896.] + +La plus grave accusation portee contre George Sand par Paul de Musset, +celle d'avoir greffe la terreur sur la jalousie dans les tourments du +poete convalescent, merite de nous arreter. L'auteur de _Lui et Elle_ +donne encore son recit pour conforme a une dictee de son frere. Elle a +ete conservee: on ne peut guere mettre en doute l'authentique valeur de +ce document. J'en dois aussi la communication a Mme Lardin de Musset. +On comparera ce second recit "dicte par Alfred de Musset, en decembre +1852", avec le passage en question du roman: + + Nous etions loges a Saint-Moise, dans une petite rue qui aboutissait + au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand. + Elle nia effrontement ce que j'avais vu et entendu et me soutint que + tout cela etait une invention de la fievre. Malgre l'assurance dont + elle faisait parade, elle craignait qu'en presence de Pagello il lui + devint impossible de nier, et elle voulut le prevenir, probablement + meme lui dicter les reponses qu'il devrait me faire lorsque je + l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumiere sous la porte + qui separait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai + chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans + son lit. D'ailleurs elle ecrivait sur ses genoux et l'encrier etait + sur sa table de nuit. Je n'hesitai pas a lui dire que je savais + qu'elle ecrivait a Pagello et que je saurais bien dejouer ses + manoeuvres. Elle se mit dans une colere epouvantable et me declara + que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui + demandai comment elle m'en empecherait. "En vous faisant enfermer dans + une maison de fous", me repondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je + rentrai dans ma chambre sans oser repliquer. J'entendis George Sand + se lever, marcher, ouvrir la fenetre et la refermer. Persuade qu'elle + avait dechire sa lettre a Pagello et jete les morceaux par la fenetre, + j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la + ruelle. La porte de la maison etait ouverte, ce qui m'etonna beaucoup. + Je regardai dans la rue et j'apercus une femme en jupon enveloppee + d'un chale. Elle etait courbee. Elle cherchait quelque chose a terre. + Le vent etait glacial. Je frappai sur l'epaule de la chercheuse, lui + disant, comme dans le _Majorat_: "George, George, que viens-tu faire + ici a cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le + vent les a balayes; mais ta presence ici me prouve que tu avais ecrit + a Pagello." + + Elle me repondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit; + qu'elle me ferait arreter tout a l'heure; et elle partit en courant. + Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivee au Grand-Canal, elle + sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais + je m'etais jete dans la gondole, a cote d'elle, et nous partimes + ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En debarquant + au Lido, elle se remit a courir, sautant de tombe en tombe dans le + cimetiere des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin + elle s'assit epuisee sur une pierre sepulcrale. De rage et de depit, + elle se mit a pleurer: "A votre place, lui-dis-je, je renoncerais a + une entreprise impossible. Vous ne reussirez pas a joindre Pagello + sans moi et a me faire enfermer avec les fous. Avouez plutot que vous + etes une c...--Eh bien! oui, repondit-elle.--Et une desolee c...", + ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue a la maison. + +Dans une longue note inedite ajoutee par elle-meme a sa correspondance +avec Musset, George Sand refute, non sans indignation, ce qu'elle +considere comme une calomnie. L'impartialite nous oblige a en donner +un fragment,--non sans faire observer que si la dictee de Musset est +posterieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification +de George Sand est posterieure a la mort du poete[101]. + +[Note 101. M. Maurice Clouard (article cite: _Revue de Paris_ du 1er +aout 1896) a donne une impression et des extraits de ce morceau.] + + La lettre a laquelle il fait allusion dans celle qui precede, et qui + a donne lieu a de si belles histoires (forme) neuf petites lignes + ecrites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra + l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait a un sou dans les rues + de Venise. Il l'avait achetee le matin, et elle se trouvait sur la + table. Il etait alors tourmente de visions et de soupcons jaloux. + _Elle_ le veillait toujours, bien qu'il fut en convalescence; mais + il etait souvent tres agite. Le croyant endormi, et ne voulant pas + l'eveiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ ecrivit sur le + _verso_ de cette chanson: + + "Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere + fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: "_Son matto. (Je + deviens fou.)_" Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal + gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. + Se forse ubbri..." Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un + mouvement; _elle_ mit ce qu'elle ecrivait dans sa poche; _il_ s'en + apercut et demanda a le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le + montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus + tard. + + Voici la traduction: "Il a ete tres mal cette nuit, le pauvre enfant! + Il croyait voir des fantomes autour de son lit, et criait toujours: + "Je suis fou! je deviens fou!" Je crains beaucoup pour sa raison. Il + faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la + gondole, hier. S'il n'etait qu'ivre..." Probablement la phrase devait + etre terminee ainsi: "S'il n'etait qu'ivre, ce ne serait pas si + inquietant[102]." + +[Note 102. Cette chanson ainsi annotee par G. Sand, n'a pas ete +retrouvee, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en +passant, que le poete, parle, dans sa _dictee_, d'une lettre ecrite _a +l'encre_ et non au crayon...] + + Il eprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des + excitants, et deux ou trois fois, malgre toutes les precautions, il + reussit a boire en s'echappant, sous pretexte de promenade en gondole. + Chaque fois, il eut des crises epouvantables, et il ne fallait pas en + parler au medecin devant lui, car il s'emportait serieusement contre + ces revelations. Comme lui-meme craignait pour sa raison, il n'est pas + etonnant non plus qu'_elle_ ne voulut pas lui montrer cette phrase: + "_Temo molto per la sua ragione_" et, comme pour lui oter des soupcons + qui, par moment, l'exasperaient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_, + a part, au medecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier, + glisses furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont + il fallait qu'il fut informe. + + Plus tard, _elle_ consentit, a Paris, a _lui_ remettre cette _fameuse + lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait tres calme et tres gueri + dans ce moment-la; il fut d'abord tres reconnaissant et tres console; + mais son imagination, que les boissons excitantes ramenerent bientot + aux acces de delire, travailla enormement cette phrase: "_Temo molto + per la sua ragione_." Il en parla peut-etre a son frere: de la, + l'epouvantable et infame accusation de l'avoir menace, a Venise, de + la _Maison des fous_. Mais jamais une si meprisable idee ne lui est + venue, a _lui!_ Il etait fantasque, injuste, fou reellement dans + l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid... + +Apres lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins +singulier, chez George Sand, cet obsedant besoin de se justifier, quand +on connait sa lettre,--evidemment anterieure a la scene evoquee,--sa +lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle esperer qu'elle resterait a +jamais medite?--A moins d'admettre que cette nuit-la, precisement, elle +n'ecrivit a son amant nouveau--rien dont put s'offenser son amant de la +veille?... N'empeche qu'avec l'intimite que nous avons surprise entre +elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de demontrer +son erreur a Musset denote chez elle un instinct de dissimulation du +plus obstine feminisme. + +Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poete, s'il soupconna seulement +les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello, +n'ignora plus, apres la scene du Lido, les sentiments qui avaient germe +entre eux durant sa maladie. Pagello lui-meme nous a appris, mais +indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione +italiana_ de 1881, comment le poete fut instruit de sa disgrace. + +George Sand n'avait qu'une volonte. Nous l'avons vue ecrire a Pagello +qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait. + + "--Croyez-vous, Docteur, commenca-t-elle froidement, qu'Alfred soit + capable de supporter une forte emotion? + + --Vous dites? demanda Pagello. + + --Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus + votre maitresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur + Pagello[103]..." + +[Note 103: Cette scene est rapportee par l'auteur anonyme de l'article +de l_'Illustrazione_, d'apres le temoignage du Venitien Jacopo Cabianca +qui en tenait le recit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirme +depuis, et maintes fois, l'exactitude.] + +Paul de Musset donne une version equivalente. A l'en croire, Alfred, +trop spirituel pour se facher et voyant la confusion de Pagello, aurait +pardonne genereusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection +de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poete, plus +epris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence +des larmes de sang. + +[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.] + +"J'aime le docteur Pagello." Que cette parole ait ete ou non dite, +Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations +de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres temoignent d'un +souci constant de sa dignite a cet egard, d'un besoin de croire a la +delicatesse de celle qui l'avait aime. Elle prit soin d'ailleurs de +l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentree elle-meme +a Paris, elle n'hesitait pas a le rassurer en ces termes: + + Je n'ai a te repondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que + j'ai aime Pierre, et meme apres ton depart, apres t'avoir dit que je + l'aimais _peut-etre_, que _c'etait mon secret_ et que _n'etant plus + a toi je pouvais etre a lui sans te rendre compte de rien_, il s'est + trouve dans sa vie, a lui, dans ses liens mal rompus avec ses + anciennes maitresses, des situations ridicules et desagreables qui + m'ont fait hesiter a me regarder comme engagee par des precedents + _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincerite dont j'appelle + a toi-meme et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai + pas permis a Venise de me demander le moindre detail, si nous nous + etions embrasses tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te defends + d'entrer dans une phase de ma vie ou j'avais le droit de reprendre les + voiles de la pudeur vis-a-vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.) + +George Sand lui refusait donc "le droit de l'interroger sur Venise". +Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un +enfant du siecle_, ou il expose, n'accusant toujours que lui-meme, cette +periode navree et resignee de son histoire, il semble appuyer sur cette +conviction de sa detresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour +moral entre Smith et Brigitte Pierson. + +Un jour cependant, un soir d'automne de la meme annee, George Sand +ecoutant le passe, reconnut sa part de faiblesse dans les miseres de cet +amour. Apres un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir, +elle s'etait sentie l'adorer. Lelia pouvait-elle aimer autrement qu'avec +desespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le poete, et, rentree +chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une +sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle +peut-etre que tout ce qu'a ecrit George Sand, est restee inedite. La +jeune femme y apparait a son tour tres sincere--et bien miserable. Ce +court fragment peut en donner l'idee: + + Mon Dieu, rendez-moi ma feroce vigueur de Venise; rendez-moi cet apre + amour de la vie, qui m'a pris comme un acces de rage, au milieu du + plus affreux desespoir; faites que je m'ecrie encore: "Ah! l'on + s'amuse a me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant! + Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir, + je veux vivre!" Mais comme cela est tombe! Dieu, tu le sais, comme tu + m'as abandonnee apres! C'etait donc un crime? L'amour de la vie + est donc un crime? L'homme qui vient dire a une femme: "Vous etes + abandonnee, meprisee, chassee, foulee aux pieds. Vous l'avez peut-etre + merite. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais + je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me + devoue a vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je + veux vous sauver, je vous aiderai a remplir vos devoirs aupres d'un + convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez + plus, et vous reviendrez. Je crois en vous." Un homme qui me disait + cela pouvait-il me sembler coupable a ce moment-la? Et si, apres + avoir concu l'esperance de persuader cette femme, emporte, lui, par + l'impatience de ses sens ou bien par le desir de s'assurer de sa foi, + avant qu'il fut trop tard, il l'obsede de caresses, de larmes, il + cherche a surprendre ses sens par un melange d'audace et d'humilite. + Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'etre adoree et + persecutee et imploree des heures entieres; il y en a qui ne l'ont + jamais fait, qui n'ont jamais tourmente obstinement une femme; plus + delicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnat, ils l'ont + persuadee, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontre que + de ces hommes-la. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier + mot ne m'a pas arrache un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cede? + Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brisee + ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas + moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat premedite. + +Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une eternite sur son +coeur, une visite inattendue vint temperer les amertumes de Musset. Il +avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis apres son +frere Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de +change parisien, intelligent, mondain, artiste, elegant, desoeuvre, +Tattet menait largement l'existence du dandy cultive, ou, plus fortune, +Musset l'eut suivi sans doute, au detriment de son genie. Les deux amis +n'en partageaient pas moins les memes plaisirs. Et Musset faisait chaque +automne de longs sejours chez les parents de Tattet, a Bury, dans la +vallee de Montmorency. + +L'affection qu'il garda toujours a cet intime compagnon de sa jeunesse +est immortalisee par les stances bien connues des _Premieres poesies_: + + Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es reste + fidele ou tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prete plus d'un lien + fragile, Mais c'est l'adversite qui m'a fait un ami... + +Le poete etant a Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie +Dejazet, fit un detour pour l'aller voir. Il le trouva presque retabli, +comme en temoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au +theatre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-meme a Sainte-Beuve, +apres avoir quitte son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse +sollicitude de Sainte-Beuve et l'etat precaire des pauvres amants de +Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous interesse: + + Je ne sais quel bon genie m'a conduit a Venise et m'a fait executer + par moi-meme et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec + tant d'instances. J'ai tache, pendant mon sejour a Venise, de procurer + quelques distractions a Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la + maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguee. Je ne les ai quittes que + lorsqu'il m'a ete bien prouve que l'un etait tout a fait hors de + danger, et que l'autre etait entierement remise de ses longues + veilles. + + Soyez donc maintenant sans inquietude, mon cher M. de Sainte-Beuve; + Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout devoue, tres capable, + et qui le soigne comme un frere. Il a remplace aupres de lui un ane + qui le tuait tout bonnement. Des qu'il pourra se mettre en route, Mme + Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un desir effrene. + Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur + donc de ma part a tous deux ce que votre eloquente amitie trouvera + pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien + devouee[105]. + +[Note 105: _Revue de Paris_, 1er aout 1896.] + +George Sand avait ouvert son coeur a ce cher camarade de Musset. Pagello +lui-meme s'etait fait de lui un ami sincere. Tout a ete conserve de +leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,--a part +soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir +d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus +tard essayant de detourner Musset de celle qui rendait sa vie si +malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites a Venise, +celle-ci lui avait-elle tout avoue? Le lecteur jugera, d'apres ce +fragment d'une de ses lettres a Tattet, ce qu'il lui convient de +conclure: + + ...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la feroce Lelia, + repondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang + des hommes, en quoi elle est tres inferieure a Han d'Islande; dites + qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin + et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul + de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une + personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et + de sincerite etait l'effet du hasard et du desoeuvrement. Je n'en + sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idee de m'en repentir et + qu'apres avoir parle avec franchise pour repondre a vos questions, + j'ai ete touchee de l'interet avec lequel vous m'avez ecoutee. Il y + a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est + l'affection et le devouement que nous avons pour la meme personne. + Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je desire desormais. Vous + etes sur de pouvoir contribuer a son bonheur, et moi, j'en doute pour + ma part. C'est en quoi nous differons et c'est en quoi je vous envie. + Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une + providence. Il retrouvera en lui-meme plus qu'il ne perdra en moi; + il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la + solitude. + + En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous + n'aurons pas, par consequent, le plaisir de vous avoir pour compagnon + de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette + reellement. Nous aurions ete tranquilles et _allegri_ avec vous, au + lieu que nous allons etre inquiets et tristes. Nous ne savons pas + encore a quoi nous forcera l'etat de sa sante physique et moral. + Il croit desirer beaucoup que nous ne nous separions pas et il me + temoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours ou il a + aussi peu de foi en son desir que moi en ma puissance, et alors, je + suis pres de lui entre deux ecueils: celui d'etre trop aimee et de lui + etre dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'etre pas assez sous + un autre rapport, pour suffire a son bonheur. La raison et le courage + me disent donc qu'il faut que je m'en aille a Constantinople, a + Calcutta ou a tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi + et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que + le hasard vous a amene aupres de son lit clans un temps ou il avait + la tole encore faible et qu'alors n'etant separe des secrets de notre + coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des + souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez + vu la vieille femme repandre sur ses tisons deux ou trois larmes + silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au + milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait + a exciter en elle, un cri de douleur s'est echappe une ou deux fois du + fond de son ame pour appeler la mort[106]. + +[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er aout 1896.] + +Quand George Sand adressait a Alfred Tattet ce beau discours resigne, +elle s'etait donnee a Pagello... Avec la sante lentement revenue, Musset +avait trouve la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon +de son amie, il pleurait ce qu'on lui demontrait avoir ete sa faute +impardonnable: + + Il faudra bien t'y faire, a cette solitude, + Pauvre coeur insense, tout pret a se rouvrir, + Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir. + Il faudra bien t'y faire, et sois sur que l'etude, + + La veille et le travail, ne pourront te guerir. + Tu vas, pendant longtemps, faire un metier bien rude, + Toi, pauvre enfant gate, qui n'as pas l'habitude + D'attendre vainement et sans rien voir venir. + + Et pourtant, o mon coeur, quand tu l'auras perdue, + Si lu vas quelque part attendre sa venue, + Sur la plage deserte en vain tu l'attendras, + + Car c'est toi qu'elle fuit de contree en contree, + Cherchant sur cette terre une tombe ignoree + Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]... + + Voici qu'approchait l'heure de son retour en + France. Apres les orages probables qui l'assombrirent + pour toujours, le pauvre enfant faisait + un cruel retour au passe et sa faiblesse s'exhalait + dans cette plainte douloureuse[108]: + + Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus, + De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse, + Quand dans la nuit profonde, o ma belle maitresse, + Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus! + + La memoire en est morte, un jour te l'a ravie, + Et cet amour si doux qui faisait sur la vie + Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus, + Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus! + +[Note 107, 108: Vers publies par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.] + +On ne sait presque rien des derniers jours de Musset a Venise. Le 22 +mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre a Alfred Tattet en +fait foi;--le 28 il part seul. "Les troisieme, quatrieme et cinquieme +chapitres de la _Confession d'un enfant du siecle_ donnent une idee +de ce qui a du se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice +Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'ame et +de generosite en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de +Pagello[109]." J'estime, au contraire, que cette derniere semaine fut +lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa +vision de l'hotel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord +qu'avait ratifie sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa generosite. +A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un pere. A eux +deux, ils avaient "adopte" Musset. Et lui-meme, l'inconstant poete, aux +premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ ou +elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engage_ Pagello _a +consoler_ cette compagne dont il se sentait excede.... C'est la these +d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut +s'acharner a le persuader, pendant ces dernieres semaines, qu'il avait, +lui seul, prepare et voulu l'etrange situation ou ils se debattaient +tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimere de cette poursuite +du repos hors de la voie commune. Qu'il y eut ou non de sa faute dans la +rupture, il aimait maintenant et n'etait plus aime. Un jour vint ou, +n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de facon trop +claire et trop prompte pour sa Tranquillite... + +[Note 109: M. Clouard, article cite de la _Revue de Paris_, p. 755.] + +Une courte lettre de Musset, datee de Venise, nous fait entrevoir les +orages qui ont precede son depart. Elle nous apprend qu'il s'etait deja +separe de George Sand. Encore convalescent, il etait sur le point de +rentrer a Paris, accompagne seulement d'un domestique, le perruquier +_Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'ame, il envoyait +ce supreme adieu a sa bien-aimee: + + Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indifference + pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donne aujourd'hui est le + dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai + fait dehors, avec la pensee que je t'avais perdue pour toujours, j'ai + senti que j'avais merite de te perdre, et que rien n'est trop dur pour + moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non, + il m'importe a moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface deja et + s'eloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le + sillon de ma vie ou tu as passe, et que celui qui n'a pas su t'honorer + quand il te possedait peut encore y voir clair a travers ses larmes, + et t'honorer dans son coeur, ou ton image ne mourra jamais. Adieu, mon + enfant. + +Un gondolier avait porte cette lettre a George Sand; Musset attendait +devant la Piazzetta; elle lui repondit par ce billet au crayon, sur le +verso: + + _Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta._ + + Non, ne pars pas comme ca! Tu n'es pas assez gueri, et Buloz ne m'a + pas encore envoye l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110]. + Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne + suis-je pas toujours le frere George, l'ami d'autrefois[111]? + +[Note 110: Reglons une fois pour toutes cette question des avances +d'argent, a propos de laquelle on a essaye de blamer Musset, en citant +ces deux fragments de leurs lettres.--D'Elle a Lui (du 29 avril 1834): +"Je ne veux pas que tu songes a m'envoyer du tien, et ce que tu me dis a +cet egard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai +ta parole d'honneur de ne pas songer a ce remboursement avant trois +ans?"--De Lui a Elle (de l'hiver suivant): "Mon ange adore, je te +renvoie ton argent. Buloz m'en a envoye...."] + +[Note 111: Lettres de George Sand a Alfred de Musset (publiees par +M. Emile Aucante). _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, pp. 1-48.] + +Musset partit le 29 mars, accompagne quelques heures par son amie. +Avant de quitter Venise, il avait recu d'elle un carnet de voyage qui +s'ouvrait sur cette dedicace: _A son bon camarade, frere et ami, sa +maitresse_, GEORGE.--Que n'invoquait-elle aussi sa maternite, la +meilleure corde de sa lyre!... + + + +V + +Musset a quitte Venise, a peine retabli et le coeur bien malade. George +Sand l'a confie a un domestique italien, Antonio, perruquier de son +etat, qui le suivra jusqu'a Paris. Elle-meme l'accompagne quelques +heures, jusqu'a Mestre. Quand ils se sont separes, elle fait une petite +excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. "J'ai fait a pied jusqu'a +huit lieues par jour, ecrit-elle a Jules Boucoiran[112], le precepteur +de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'etait fort bon +physiquement et moralement." Dans la meme lettre, elle reconnait aussi +que Musset "etait encore bien delicat pour entreprendre ce voyage. Je ne +suis pas sans inquietude sur la maniere dont il le sup portera; mais il +lui etait plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacre +a attendre le retour de la sante, la retardait au lieu de l'accelerer. +Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique tres soigneux et +tres devoue. Le medecin m'a repondu de la poitrine, en tant qu'il la +menagerait; mais je ne suis pas bien tranquille." Et elle rentre a +Venise, "ayant sept centimes dans sa poche", pour installer sa vie +nouvelle avec le docteur Pagello. + +[Note 112: Lettre du 6 avril 1834. _Correspondance_, t. I, p. +265.--Pourquoi lui ecrit-elle qu'elle a quitte Musset a "Vicence"?] + +C'est du ton le plus degage qu'elle explique a ses correspondants son +intention d'etablir son "quartier general" a Venise, ou elle peut +travailler en paix et vivre economiquement. Elle compte rayonner dans la +region des Alpes, en depensant cinq francs par jour, pousser peut-etre +jusqu'a Constantinople (ce reve de Constantinople reviendra longtemps +dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'etudiante qui veillait +en elle), aller ensuite passer les vacances a Nohant et retourner a ses +lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot a ses plus intimes amis; +mais tout Paris en etait bientot informe. + +Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincerite +qu'elle mettait a concilier son labeur et ses passions, elle associait +sa vie a celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette independance, +si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et +un mari qui s'accommodait encore de ces libertes d'existence. Mais a se +rappeler ses debuts dans la vie litteraire, on s'en etonne moins. + +Apres deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant ou +elle se cloitrait trois mois sur six et Paris ou elle vivait selon +sa fantaisie, la voici installee a Venise. Quand elle en partira, en +juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un +et l'autre sont en pension a Paris. + +--La rumeur de ses amours en Italie devait hater la rupture avec M. +Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en etonnera pourtant, dans cette +sereine inconscience de ses torts qui lui faisait ecrire quinze ans plus +tard: "Je ne prevoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari +dussent aboutir a des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il +n'y en avait plus depuis que nous nous etions faits independants l'un de +l'autre. Tout le temps que j'avais passe a Venise, M. Dudevant m'avait +ecrit sur un ton de bonne amitie et de satisfaction parfaite, me donnant +des nouvelles des enfants et m'engageant meme a voyager pour mon +instruction et pour ma sante. Ses lettres furent produites et lues dans +la suite par l'avocat general, l'avocat de mon mari se plaignant "des +douleurs que son client avait devorees dans la solitude[113]." + +[Note 113: _Histoire de ma vie_, 5 deg. partie, chap. III.] + +M. Dudevant laissa prononcer la separation contre lui. Autant sa femme +avait recherche l'eclat et le succes, autant il demandait le silence. Il +finit taciturne et oublie, alors que le nom de George Sand devenait pour +toute l'Europe synonyme de singularite et de genie. + +--En 1834, George Sand installee a Venise, n'ayant publie que ses +premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais, +menant de front indomptablement son labeur et ses passions, deja elle +semble assuree de l'acquerir. + +Voici sur cette epoque de sa vie,--cinq mois dont on ne savait a peu +pres rien,--la suite du journal intime de Pagello: + + Alfred de Musset gueri, partait en prenant sechement conge de moi. + George Sand abandonnait l'hotel Royal[114] et venait habiter un petit + appartement a San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'etais + connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit. + +[Note 114: Ceci est une erreur de Pagello. Sitot apres le +retablissement de Musset, George Sand et lui s'installerent a San Mose, +dans le petit appartement ou eut lieu la scene de la lettre. (Voir plus +haut, p. 115.)] + + Quatre jours apres, mon pere m'ecrivit de Castel-Franco une longue + lettre ou il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le + mauvais pas que j'avais fait, et ou il ordonnait a mon frere Robert, + qui habitait avec moi, de s'eloigner de mon logis et de ma societe + tant que durerait cette liaison. Je prevoyais cette premiere amertume + et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb. + Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de + personnes distinguees, souriaient en me rencontrant dans les rues; + d'autres pincaient les levres en me regardant, et evitaient de me + saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand a mon bras. + Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec + cette perception qui lui etait propre, voyait et comprenait tout, et + lorsque quelque leger nuage passait sur mon front, elle savait le + dissiper a l'instant avec son esprit et ses graces enchanteresses. + Nous vecumes ainsi de fevrier[115] a aout. Je vaquais le matin aux soins + de ma profession; elle ecrivait son roman de _Jacques_, dont elle me + fit le protagoniste, exagerant mon caractere moral. + +[Note 115: Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le +29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son depart, comme +c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.] + + J'ecrivais aussi; nous avons du moins travaille ensemble aux _Lettres + d'un voyageur_, ou nous depeignimes en quelques croquis, et plutot a + sa facon qu'a la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand + elle n'ecrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux feminins + pour lesquels elle avait une adresse et un gout particuliers, jusqu'a + vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa, + etc. Je ne sais ce qu'elle n'eut pas fait avec ses mains. Sobre, + econome, laborieuse pour elle-meme, elle etait prodigue pour les + autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre a qui elle ne fit l'aumone. + Je crois que ses plus gros gains seront prodigues en grande partie a + autrui, peut-etre sans discernement, peut-etre a des escrocs et a des + vicieux, parce que sa generosite manque de mesure jusqu'a l'avoir fait + tomber souvent dans le besoin, avec des benefices de dix mille francs + par an. Elle s'en confessa elle-meme a moi, et je le vis bien, et je + le sus encore a Paris, de quelques-uns de ses plus honnetes amis. + Maintenant, je reviens a mon histoire. + + Donc, au mois d'aout, elle m'apprit qu'il lui etait absolument + necessaire d'aller pour quelque temps a Paris. Les vacances + approchaient. Ses deux enfants sortaient du college et ils avaient + coutume de se rendre avec elle a la Chatre ou elle passait l'automne + avec son mari. En meme temps, elle me temoignait un grand desir que + je l'accompagnasse pour revenir ensuite a Venise ensemble. Je restai + trouble et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris + du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais + je l'aimais au dela de tout, et j'aurais affronte mille desagrements + plutot que de la laisser courir seule un aussi long voyage. + + J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu + d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais + que j'exigeais d'habiter seul a Paris et de n'etre pas contraint de me + rendre a la Chatre, voulant au contraire profiter de mon sejour + dans cette grande capitale pour frequenter les hopitaux et en faire + beneficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais decide, avec + lequel je prononcai ces paroles, elle me repondit: "Mon ami, tu feras + ce qui te plaira le mieux." Je l'avais comprise et elle m'avait + compris. A partir de ce moment-la, nos relations se changerent en + amitie, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'etre qu'un ami; + mais je me sentais neanmoins amoureux.... + +Les impressions ideales de son sejour a Venise avec Pagello, George Sand +les a immortalisees dans ses trois premieres _Lettres d'un voyageur._ +Elles sont dediees a Alfred de Musset, "A un poete", et toutes +melancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut a la _Revue +des Deux Mondes_ du 15 juillet 1834, elle se met en scene _(Beppa)_ avec +tous ses attraits d'enigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double +masque de _Pietro_ et du _Docteur_) et plusieurs de leurs familiers. + +C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'apres un dire de +l'eminent romancier vicentin Fogazzaro a M. Gaston Deschamps, on aurait +la le plus fidele portrait de la Reine des lagunes. + +Pagello, lui-meme, etait gagne a cette exaltation. Il celebrait son amie +dans une charmante _Serenata_ en dialecte venitien. Elle a ete publiee +en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des _Lettres +d'un voyageur_. Une anthologie venitienne de M. Raphael Barbiera a +revele le veritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son +talent de poete.--Traduisons quatre strophes de la _Serenata_: + + "Ne sois plus tourmentee de pensers melancoliques. Viens avec moi, + montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer. + + ... Oh! quelle vision! quel spectacle presente la lagune, lorsque tout + est silence et que la lune brille au ciel! + + ... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence a paraitre... si elle + t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse. + + ... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraiche comme une fleur! Voici + venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour." + +Il faut lire la description feerique et si juste de ces adorables nuits +de Venise, dans la _Lettre_ de G. Sand, tout impregnee de cette poesie. + +Ses preoccupations ordinaires etaient plus prosaiques. Sa correspondance +retentit d'une incessante reclamation d'argent a ses editeurs. A l'en +croire, elle aurait ete reduite aux derniers expedients, "a coucher sur +un matelas par terre, faute de lit". Les souvenirs de Pagello, que m'a +transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette +excessive misere. Le menage n'etait pas riche, sans doute; mais on y +vivait allegre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses +lettres a Musset, que Pagello, tres occupe par ses malades, "est dehors +toute la journee, puis s'endort methodiquement sur le sofa apres le +diner, avec sa _pipetta_ dans l'oeil comme la flute de Deburau". + +De son cote Pietro a conte que G. Sand ecrivait de six a huit heures de +suite, de preference la nuit, buvant beaucoup de the pour s'exciter au +travail. + +Le jeune medecin habitait une petite maison "modeste, mais jolie", la +_Casa Mezzani_, en face le _Ponte dei Pignoli_. Avec lui vivait son +frere, Roberto Pagello, employe a la Marine, garcon instruit et de belle +humeur, et avec eux, parait-il, logee a cote de Lelia, une enigmatique +personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous etre revelee. Tout +ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand a Musset: + + Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles + choses la-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maitresse + des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur. + C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine, + une fille non avouee de leur pere. Elle a quelque fortune, et comme + elle a 28 ou 30 ans, elle est independante. Elle a une affaire de + coeur a Venise et vient s'y etablir dans quelques jours. Elle avait lu + mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. + Nous avons fait connaissance et elle me plait extremement. Nous avons + donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agreable... + Giulia est une creature sentimentale dont la figure ressemble + effrontement a celle du pere Pagello. C'est une pincee, demi-Anglaise, + demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus, + toujours leves au ciel, manieree avec grace et gentillesse, pleureuse, + exaltee, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et + je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira + des romans[116]. + +[Note 116. _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14.] + +On se demande ce que devait penser Musset a recevoir ces descriptions de +la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents! + +Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-meme, le pacifique Pagello, +se debattait entre ses amantes et ses amies, a en croire G. Sand: "C'est +un don Juan sentimental qui s'est tout a coup trouve quatre femmes sur +les bras." Et elle conte a Musset les scenes de jalousie d'une maitresse +delaissee, l'_Arpalice_, qui a fait chez Pagello une irruption +inattendue "lui arrachant la moitie de ses cheveux, dechirant son _bel +vestito_" et finalement lui faisant craindre, a elle, une _coltellata_ +dont s'epouvante la douce Giulia[117]. + +[Note 117: _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14, 15 et 21.] + +Elle s'etait donc installee dans ce curieux interieur, heureuse et calme +avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frere. Celui-ci +plaisantait le docteur sur la maigreur et la paleur de la jeune femme. +Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cite par Mme Codemo)[118] +nous revele les preferences de Robert Pagello pour la jeune servante +de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraiches +contrastaient avec le teint olivatre de Lelia. Il ne comprenait pas les +enthousiasmes de son frere pour "cette maigreur de sardine" (_quella +sardella_) et disait en son venitien: "_No so cossa de belo che el ghe +trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio._" + +[Note 118: _Racconti, scene_, etc., p. 177.] + +George Sand, tres simplement, aidait la servante dans le menage, et +parfois se melait de cuisiner a sa facon. Ce qui donnait lieu a des +repas d'anachoretes. Et Robert se plaignait gaiement de ce regime un peu +bien romantique, et il disait preferer aux petits plats de George ses +romans. Pour se reposer de la litterature, celle-ci, Pagello nous l'a +conte, travaillait a l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve a +Bellune un joli dessin a la plume execute et encadre par elle-meme. Elle +y avait inscrit les deux noms de ses enfants: _Maurice, Solange..._ Mme +Antonini, dans l'interessante lettre ou elle me resume des souvenirs +qu'elle a cent fois entendu repeter a son pere, s'efforce de rectifier +"les exagerations et bevues" de tous ceux qui ont ecrit sur la vie +de George Sand a Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment: +"George Sand allait quelquefois, accompagnee de mon pere, a l'eglise. +Prosternee devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait +la face de ses mains et pleurait. Mon pere dit qu'elle avait toute +l'etoffe necessaire pour etre le modele des epouses et des meres. +Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle +ne passait pas a ecrire ou a visiter les monuments de Venise, elle +travaillait a l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains +toute une chambre a mon pere. Mon oncle me rapportait qu'elle etait +toujours occupee; qu'un jour meme elle lui fit present de quatre paires +de chaussettes, et lui dit en riant: "Voyez, Robert, je les ai mieux +reussies que mes artichauts!" + +Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le depart de la +malheureuse femme, rappelee par les vacances a Nohant. Elle emmenait le +docteur Pagello. + + + +VI + +Et Musset, le pauvre Musset? Revenons a lui. C'est lui le vrai poete et +l'amoureux sincere. Le spectacle de sa detresse nous detendra du petit +train bourgeois de la romanciere et du medecin. + +Il est rentre a Paris le corps et l'ame a peine convalescents. George +Sand a fait en lui un aneantissement dont il ne se remettra jamais. + +Tous ses amis nous l'ont montre retrouvant plus tard des accents +passionnes et navrants pour depeindre le ravage de cet amour. Il en +portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a conte maintes +fois comment, au lit de mort, le malheureux poete gardait la hantise de +"cette femme" et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aimes: + + Ote-moi, memoire importune, + Ote-moi ces yeux que je vois toujours! + +George Sand a quitte Musset, a Mestre, le 29 mars, le soir meme de son +depart[119]. Ils se sont promis de s'ecrire. L'adieu du poete n'a pas ete +sans un dechirement profond. Elle aussi, en le quittant, entendait bien +ne pas le perdre. Il lui ecrit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834: + +[Note 119: Le passeport de Musset, signe du consul Silvcstre de Sacy, +est date de Venise, 29 mars. Elle y est retournee le soir meme, et le +lendemain 30, elle envoie, de Trevise, sa premiere lettre a son ami.] + + Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de vivre et je + vis. Nous nous sommes arretes a Padoue; il etait 8 heures du soir + et j'etais fatigue. Ne doute pas de mon courage. Ecris-moi un mot a + Milan, frere cheri, George bien-aime. +Sans avoir recu ce billet, George Sand avait ecrit a Musset le 30 mars. +Elle est aussitot rentree a Venise, lui dit-elle, et a couche chez les +Rebizzo. Elle devait repartir le jour meme pour Vicence, accompagner +Pagello dans une visite medicale. "Elle n'en a pas eu la force, ne se +sentant pas le courage de passer la nuit dans la meme ville qu'Alfred +sans aller l'embrasser encore le matin." Aujourd'hui elle est a Trevise, +avec Pagello qui retourne a Vicence, ou elle veut coucher ce soir pour y +trouver les nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissees a l'auberge. + + ... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protege, te conduise et te + ramene un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te + verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons + bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frere, mon enfant? Ah! qui + te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui + voudrai-je prendre soin desormais? Comment me passerai-je du bien et + du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je + t'ai causees et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout, + qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure. + Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.[120] + +[Note 120: Lettre du 30 mars. _(Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.)] + +C'est la nature desordonnee de cette affection, qui allait a jamais +empoisonner la vie d'Alfred de Musset. Pour avoir goute a l'amour de +cette femme, ou cru seulement trouver en elle de l'amour, il restait +prisonnier d'un mirage. Sa vanite d'amant avait rejoint l'orgueil de sa +maitresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il n'avait pas eu le +courage de la quitter, elle n'avait pas eu la resignation de le perdre. +Sa fatalite la faisait aussi attachante par un charme irritant d'enigme, +que par une instinctive et apaisante bonte. Musset ne pouvait oublier +tant de preuves d'affection et de sollicitude. Il la savait egalement +sensible a la faiblesse eperdue de son amour et ne voulait se resoudre a +penser qu'elle ne lui reviendrait jamais. + +Il restait obsede quand meme par l'image du beau Venitien denue de ses +tourments d'ame, qui l'avait supplante.--Sans croire si mal faire, +Pagello avait desire, sollicite peut-etre, les tendresses d'un coeur qui +se declarait libre. Pouvait-il se douter que le poete en recevrait si +cruelle blessure, et prevoir telles consequences a un caprice sans +reflexion de l'homme gate des femmes qu'il etait.... Il allait +lui-meme en souffrir, maintenant, dans la stupeur d'une aventure ou +s'enchevetraient trop de sentiments, pour sa psychologie saine. "Je ne +te dis rien de Pagello, ecrit George Sand a l'ami qu'elle quitte, sinon +qu'il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit +tout ce dont tu m'avais charge pour lui, il s'est enfui de colere et en +sanglotant." + +Ils devaient souffrir tous les trois.--Musset poursuit son voyage, trop +navre pour ecrire encore, et Antonio est negligent. George Sand, +restee douze jours sans nouvelles, se prend a songer a tout ce passe +douloureux. Elle est inquiete, et voici qu'elle aime d'amour son absent. +Elle a peur de l'avoir perdue, cette ame charmante et bonne jusqu'en ses +erreurs, ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement conquis! Ou +retrouvera-t-elle ces ineffables abandons de jeunesse et de poesie! +Quel autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse deja redouble sa +tendresse... Pendant ce carnaval de 1834, bien triste pour elle, +elle ecrit son roman de _Leone Leoni_.--On a voulu y chercher une +demi-autobiographie. Nous y retrouvons, en effet, les cruelles +alternatives qui agitaient alors l'ame de la pauvre femme,--entre son +affectueuse estime pour Pagello et son renaissant, son cher amour pour +le poete qu'elle avait quitte, qu'elle laissait partir plutot que de +lui pardonner... Enfin elle recoit, le 15 avril, une longue lettre de +Geneve, et sa joie lui dicte une lettre d'humble affection, un cantique +d'actions, de graces: + + ... J'etais au desespoir. Enfin j'ai recu ta lettre de Geneve. Oh! que + je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de + bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu + ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse + etre heureuse avec la pensee d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie ete ta + maitresse ou ta mere, peu importe; que je t'aie inspire de l'amour ou + de l'amitie, que j'aie ete heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela + ne change rien a l'etat de mon ame a present. Je sais que je t'aime, + et c'est tout[121].... Quelle fatalite a change en poison les remedes + que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donne tout mon sang pour + te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour t + un tourment, un fleau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs + m'assiegent (et a quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens + presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix + m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera + a present? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? a quoi + emploierai-je la force que j'ai amassee pour toi, et qui maintenant se + tourne contre moi-meme! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de + ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais + que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens + plus de rien, sinon que nous avons ete bien malheureux et que nous + nous sommes quittes; mais je sais, je sens que nous nous aimerons + toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tacherons, + par une affection sainte, de nous guerir mutuellement du mal que nous + avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nes pour nous connaitre + et pour nous aimer, sois-en sur. Sans la jeunesse et la faiblesse que + tes larmes m'ont causee un matin, nous serions restes frere et soeur. + Nous savions que cela nous convenait, nous nous etions predit les maux + qui nous sont arrives. Eh bien, qu'importe, apres tout? nous avons + passe par un rude sentier, mais nous sommes arrives a la hauteur ou + nous devions nous reposer ensemble. Nous avons ete amants, nous nous + connaissons jusqu'au fond de l'ame, tant mieux. Quelle decouverte + avons-nous faite mutuellement qui puisse nous degouter l'un de + l'autre? Tu m'as reproche, dans un jour de fievre et de delire, de + n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleure + alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de + vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient ete + plus austeres, plus voiles que ceux que tu retrouveras ailleurs. + Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres + femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier + et de pleurer, tu penseras a ton George, a ton vrai camarade, a ton + infirmiere, a ton ami, a quelque chose de mieux que tout cela; car le + sentiment qui nous unit s'est forme de tant de choses qu'il ne peut + se comparer a aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant + mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (_Lettre des 15-17 + avril_.) + +[Note 121: Ici trois lignes supprimees a l'encre.] + +Dans la lettre de Musset, si esperee a Venise, la lettre de Geneve, nous +trouvons tout entier le poete, sa fiere loyaute, sa tendresse sincere et +la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui eclairera +mieux que tous les commentaires cette ame de genie, si noble et si +faible a la fois, si nativement genereuse: + + ... Mon amie, je t'ai laissee bien lasse, bien epuisee de ces deux + mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses a + me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse. + Tu sais que j'ai tres bien supporte la route, Antonio doit t'avoir + ecrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que + je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleure bien des fois dans ces + tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'etre une brute, et tu + ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre + jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne + parlerais-je pas franchement? A cette distance-la, il n'y a plus ni + violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais aupres d'un + homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes + coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'ecris; mais ce sont + les plus douces, les plus cheres larmes que j'aie versees. Je suis + tranquille. Ce n'est point un enfant epuise de fatigue qui te parle + ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que + lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'ecrire avant d'etre sur de + moi. Il s'est passe tant de choses dans cette pauvre tete! De quel + reve etrange je m'eveille! + + Ce matin, je courais les rues de Geneve en regardant les boutiques; + un gilet neuf, une belle edition d'un livre anglais, voila ce qui + attirait mon attention. + + Je me suis apercu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois. + Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'etait la l'homme que tu + voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais + depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'etait la le + roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre + George, cela m'a fait fremir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels + malheurs plus terribles n'ai-je pas ete encore sur le point de te + causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pali par les + veilles, qui s'est penche dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai + longtemps dans cette chambre funeste, ou tant de larmes ont coule! + Pauvre George, pauvre chere enfant! Tu t'etais trompee. Tu t'es crue + ma maitresse, tu n'etais que ma mere. + + Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, + dans leur sphere elevee, se sont reconnues comme deux oiseaux des + montagnes; elles ont vole l'une vers l'autre; mais l'etreinte a ete + trop forte. C'est un inceste que nous commettions. + + Eh bien! mon unique amie, j'ai ete presque un bourreau pour toi, du + moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais, + Dieu soit loue, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas + fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promenes + sous le plus beau ciel du monde, appuyee sur un homme dont le coeur + est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que + je ne puis retenir mes larmes en pensant a lui. Eh bien! je ne t'ai + donc pas derobee a la Providence? Je n'ai donc pas detourne de toi la + main qu'il te fallait pour etre heureuse? J'ai fait peut-etre, en te + quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon + coeur se dilate malgre mes larmes. J'emporte avec moi deux etranges + compagnons: une tristesse et une joie sans fin. + + ... Crois-moi, mon George; sois sure que je vais m'occuper de tes + affaires. Que mon amitie ne te soit jamais importune. Respecte-la + cette amitie plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon + en moi. Pense a cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me + rattache a lui. Pense a la vie qui m'attend. (_Lettre du 4 avril_.) + +George etait donc bien rassuree sur le coeur de son poete. + +Elle lui dissimulait encore la pleine verite de ses relations avec +Pagello, son installation complete chez lui: + +"Je vis a peu pres seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le +matin. Pagello vient diner avec moi et me quitte a huit heures. Il est +tres occupe de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maitresse +_(l'Arpalice)_ qui s'est reprise pour lui d'une passion feroce depuis +qu'elle le croit infidele, le rend veritablement malheureux..." Nous +savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais +c'etait alors charite de sa part, que de dissimuler a Musset sa vraie +vie a Venise. + +Sur le long et triste voyage du poete, nous ne savons d'autres details +que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa +douleur. Cette obsession d'une rupture qui devait laisser a son ame +un inoubliable dechirement, ne quitta jamais sa memoire. Ceux qui ont +pretendu, et Paul de Musset lui-meme, que le chagrin de cet amour perdu +s'etait peu a peu efface de son coeur, negligent certains vers de lui, +non point parfaits mais precieux pour sa biographie, _Souvenir des +Alpes_, dates de 1851. Il y evoque simplement un episode de sa vie +interieure pendant ce melancolique retour en France, et on y sent des +larmes. + +Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu'ait +publies Musset: + + Fatigue, vaincu, brise par l'ennui, + Marchait le voyageur dans la plaine alteree, + Et du sable brulant la poussiere doree + Voltigeait devant lui. + + Devant la pauvre hotellerie + Sur un vieux pont, dans un site ecarte, + Un flot de cristal argente + Caressait la rive fleurie. + + La le coeur plein d'un triste et doux mystere + Il s'arreta silencieux, + Le front incline vers la terre; + L'ardent soleil sechant les larmes dans ses yeux. + + Aveugle, inconstante, o fortune! + Supplice enivrant des amours! + Ote-moi, memoire importune, + Ote-moi ces yeux que je vois toujours! + + Pourquoi dans leur beaute supreme, + Pourquoi les ai-je vus briller? + Tu ne veux plus que je les aime, + Toi qui me defends d'oublier! + + Comme apres la douleur, comme apres la tempete, + L'homme supplie encore et regarde le ciel, + Le voyageur levant la tete + Vit les Alpes debout dans leur calme eternel... + +Apres huit jours de route, il arrivait a Paris tout plein d'Elle. A +peine installe, il s'occupait activement des affaires de son amie, +negociant la cession de son roman d'_Andre_ a Buloz. Il l'informait du +resultat, la dissuadait de son eternel projet de voyage a Constantinople +et lui contait sa nouvelle existence a Paris. "Je suis arrive presque +bien portant", disait-il. + + ... Je suis debout aujourd'hui, et gueri, sauf une fievre lente, qui + me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas a ma mere, + parce que le temps seul et le repos peuvent la guerir. Du reste, a + peine dehors du lit, je me suis rejete a corps perdu dans mon ancienne + vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passe dans cette cervelle + depuis mon depart? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'etais + arrive ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un + nouvel amour. + + Je n'ai pas encore dine une fois chez ma mere. J'avais arrange, + avant-hier, une partie carree avec D... On m'avait mis a cote de moi + une pauvre fille d'Opera, qui s'est trouvee bien sotte, mais moins + sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis alle me coucher a + huit heures. Je suis retourne dans tous les salons ou mon impolitesse + habituelle ne m'a pas ote mes entrees. Que veux-tu que je fasse? Plus + je vais, plus je m'attache a toi, et, bien que tres tranquille, + je suis devore d'un chagrin qui ne me quitte plus. (_Lettre du 19 + avril_.) + +La verite est que l'infortune revenant apparut lamentable a sa famille. +"Il nous arriva, plus que jamais amoureux d'Elle, desole de l'avoir +quittee, et malade, malade, le pauvre enfant! m'a conte Mme Lardin de +Musset. Maigre et les traits alteres, il avait perdu la moitie de ses +cheveux; il se les arrachait par poignees. On lui voyait des plaques +chauves sur la tete. Il avait les jambes enflees; il se mit au lit. Nous +lui avions cede, ma mere et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont +il avait envie,--qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de +sa chambre trop triste. + +"Il fut d'abord tres sobre de confidences avec nous. J'etais une +enfant.... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mere avait ete si +inquiete[122]!" + +[Note 122: M. Maurice Clouard a publie une lettre de Mme Edmee de +Musset au poete (du 13 fevrier 1834), toute pleine de son angoisse, +_Revue de Paris_, article cite p. 713.] + +"Apres six semaines sans nouvelles, Paul etait alle voir Buloz qui lui +avait montre une lettre de George Sand, ou elle disait Alfred tres +malade. Alors Paul avait songe a partir pour l'Italie; il m'en fit la +confidence. Mais notre mere voulait savoir ce que George Sand avait +ecrit a Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il repondit +evasivement: il avait egare la lettre; il la lui enverrait.... Enfin, +nous recumes d'Alfred cette lettre navree que Paul a citee dans la +_Biographie_." + +Alfred de Musset avait ecrit regulierement aux siens, jusqu'au milieu de +fevrier. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses +nouvelles a sa mere. Il affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune +de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint a +destination, alors que Buloz recut toutes celles qu'on lui ecrivait[123]. + +[Note 123: On a donne cette explication: que le gondolier a qui +etaient remises, avec l'argent du pour le port, les lettres adressees a +Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres a Buloz et a +ses amis, George Sand les portait elle-meme a la poste....] + +La lettre si longtemps esperee du poete justifia l'inquietude des +siens.--"Le pauvre garcon, a peine releve d'une fievre cerebrale, +parlait de se trainer, comme il pourrait, jusqu'a la maison. Car il +voulait s'eloigner de Venise des qu'il aurait assez de forces pour +monter dans une voiture. + +"Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une ame abattue, un +coeur en sang, mais qui vous aime encore." + +"Il devait la vie aux soins devoues de deux personnes qui n'avaient +point quitte son chevet jusqu'au jour ou la jeunesse et la nature +avaient vaincu le mal. + +"Pendant de longues heures, il etait reste dans les bras de la mort; il +en avait senti l'etreinte, plonge dans un etrange aneantissement. Il +attribuait en partie sa guerison a une potion calmante, que lui avait +administree a propos un jeune medecin de Venise, et dont il voulait +conserver l'ordonnance. "C'est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle +est amere, comme tout ce qui m'est venu de cet homme: comme la vie +que je lui dois." Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers +d'Alfred de Musset. Elle est signee _Pagello_[124]." + +[Note 124: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 125.] + +Nous savons dans quel etat le poete rentra chez sa mere. La premiere +fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en +syncope.... Peu a peu il se retablit. Le perruquier Antonio, son +domestique improvise, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec +une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, a qui allait manquer +ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup +reprit sa vie ancienne. + +Nous avons vu comme il contait a George Sand cette tentative d'oubli; ce +n'etait que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la meme +lettre, il lui dit avoir ete chez elle, quai Malaquais, et n'avoir pu y +rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: "des que +l'imbecile reflechit un quart d'heure, voila les larmes qui arrivent." + + ... Mon amie, tu m'as ecrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de + ces lettres-la qu'il faut m'ecrire. Dis-moi plutot, mon enfant, que tu + t'es donnee a l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.--Non, ne + me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimee. + Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune + de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul, + seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la + vie ne veut pas mourir dans sa seve. Mais songe que je t'aime, qu'un + mot de toi pourra toujours decider de ma vie, et que le passe entier + se retourne en l'entendant. + + Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que + je peux (peut-etre plus). Songe qu'a present il ne peut plus y avoir + en moi ni fureur ni colere. Ce n'est pas ma maitresse qui me manque. + C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin + de ce regard que je trouvais a cote de moi pour me repondre. Il n'y a + la ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde.... + +Il parle encore a son amie de mauvais cancans repandus contre eux dans +Paris, et lui envoie cette derniere tendresse: + + Adieu, ma soeur adoree. Va au Tyrol, a Venise, a Constantinople; fais + ce qui te plait. Ris et pleure a ta guise. Mais le jour ou tu te + retrouveras quelque part seule et triste, comme a ce Lido, etends la + main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde + un etre dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma + seule maitresse. Ecris-moi surtout, ecris-moi. + +Cette lettre a trouve G. Sand completement rassuree sur le coeur de "son +enfant". Sa reponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse eperdue de la +precedente: il n'est plus question que d'amitie. Comme c'est feminin, +comme c'est humain.... + + ... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse + pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je + trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens + de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait emue + douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus + heureuse que je ne l'ai ete depuis quinze jours. Ce qui me fait mal, + c'est l'idee que tu ne menages pas ta pauvre sante. Oh! je t'en prie a + genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tot. Songe + a ton corps qui a moins de force que ton ame et que j'ai vu mourant + dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te + le demander imperieusement, mais ne le cherche pas comme un remede a + l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Menage cette vie que + je t'ai conservee, peut-etre, par mes veilles et mes soins. Ne + m'appartient-elle pas un peu a cause de cela? Laisse-moi le croire, + laisse-moi etre un peu vaine d'avoir consacre quelques fatigues de mon + inutile et sotte existence, a sauver celle d'un homme comme toi. Songe + a ton avenir qui peut ecraser tant d'orgueils ridicules et faire + oublier tant de gloires presentes. Songe a mon amitie qui est une + chose eternelle et sainte desormais et qui te suivra jusqu'a la mort. + Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et + d'injustice, j'etais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que + tu devais me preferer. + +Musset ne songe plus qu'au passe. Toute fierte lui est devenue +impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait +tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas a +lui-meme. Il aime maintenant sa douleur avec tout son etre, tout son +genie. Et gagnee elle-meme a cette tendresse desesperee, l'infidele va +entretenir le feu sacre, fidelement. Musset ne vivra plus que d'attendre +le courrier de Venise.... + +Dans cette detresse, le pauvre enfant est du moins sur de son amitie; +il lui ecrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essaye +vainement de reprendre son ancienne vie: + + ... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renonce non pas a mes + amis, mais a la vie que j'ai menee avec eux. Cela m'est impossible de + recommencer, j'en suis sur. Que je me sais bon gre d'avoir essaye! + Sois fiere, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un + enfant. Sois heureuse, sois aimee, sois benie, repose-toi. + Pardonne-moi; qu'etais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos + conversations dans ta cellule; regarde ou tu m'as pris, et ou tu m'as + laisse. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est + palpable, evident, comme t m'as dit clairement: "Ce n'est pas la ton + chemin." + +Il la supplie de lui ecrire souvent: "Songe a cela, je n'ai que toi. +J'ai tout nie, tout blaspheme, je doute de tout hors de toi,... +Neglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes +bras?..." + + ... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je + vais dans le monde a present, je regarde de travers, comme un cheval + ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes defauts. Tu ne mens pas, + voila pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la + lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupcons seraient vrais, en quoi + me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'etais-je pas averti? + Avais-je aucun droit? O mon enfant cherie, lorsque tu m'aimais, + m'as-tu jamais trompe? Quel reproche ai-je jamais eu a le faire + pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le + lache miserable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez + pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voila ce que + j'abhorre, ce qui me rend le plus defiant des hommes, peut-etre + le plus malheureux. Mais tu es aussi sincere que tu es noble et + orgueilleuse. + +Il sent quelque chose en lui, maintenant d'inconnu, de meilleur: il le +lui doit, pour avoir ete son amant.... S'il a d'autres maitresses, elles +ne pourront etre que jeunes: "Je ne pourrais avoir aucune confiance dans +une femme faite; de ce que je t'ai trouvee, c'est une raison pour ne +plus vouloir chercher." + +Pauvre victime de l'amour, il etale sa plaie inguerissable, avec le +sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourne quai Malaquais: il en +est revenu "comme abruti pour toute la journee, sans pouvoir dire un mot +a personne", ayant vole sur la toilette de son amie un petit peigne a +moitie casse qu'il traine partout dans sa poche.... Elle lui a parle de +Pagello: il lui sait gre de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut +ecrire leur roman, pour guerir son coeur, pour faire taire ceux qui +diraient du mal d'elle. Car il la defie bien de l'empecher de l'aimer. +"Je t'ai si mal aimee! Il faut que je dise ce que j'ai sur le coeur." +Puis il revient a Pagello: + + Dis a P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme + il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce + sentiment-la? Je l'aime, ce garcon, presque autant que toi. Arrange + cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse + de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnee. Je ne voudrais + pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le + serai. + +Tout son coeur debile et genereux est dans cette lettre navrante. Il a +si peur de la perdre tout entiere, des qu'elle n'est plus que son amie. + +Maintenant George est forte de son empire sur cette ame desemparee. Elle +lui repond (12 mai) que ses lettres "ne sont pas le dernier serrement de +mains d'une amante qui le quitte, mais l'embrassement du frere qui lui +reste". + +Elle l'engage a aimer une femme jeune, belle, qui n'ait pas encore +souffert. Quant a elle, desormais, elle aspire a une vie calme. "Ce +brave Pagello qui n'a pas lu _Lelia_ et qui n'y comprendrait goutte" n'a +pas ses yeux a Lui, ses yeux penetrants, pour s'inquieter d'elle, quand +elle fait "sa figure d'oiseau malade":--"Je me laisse regenerer par +cette affection douce et honnete: pour la premiere fois j'aime sans +passion." + +Ses conseils a Alfred sont sages; elle parait moins apaisee que triste. +Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage +maternel: elle charge l'absent de maintes emplettes a lui expedier; elle +lui raconte qu'elle ecrit son roman de _Jacques_, et que Pagello veut +traduire en italien leurs oeuvres a tous deux.... + +Cependant Musset, a qui n'etait pas encore parvenue cette lettre de +raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son +ame: + + O la meilleure, la plus aimee des femmes! que de larmes j'ai versees! + Quelle journee! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu + verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et + le plus celeste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile + bouillante sur un fer rouge. Je voudrais etre calme et fort, quand je + t'ecris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume, + et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces + trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que + toi a qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un etre! Et qui, + d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien + que j'ai un tresor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir a personne. + Songes-tu a ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite + chambre, tant de jours solitaires? Et des que je veux t'ecrire, tout + se presse jusqu'a m'etouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe + de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te degouteras pas de moi. + Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie + que j'ai. Dieu m'est temoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un + singulier etat moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre + qui n'est pas commencee. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En + verite, on dit que le temps guerit tout. J'etais cent fois plus fort + le jour de mon arrivee qu'a present. Tout croule autour de moi. + Lorsque j'ai passe la matinee a pleurer, a baiser ton portrait, a + adresser a ton fantome des folies qui me font fremir, je prends mon + chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une + maniere quelconque. (_Lettre du 10 mai_.) + +Aucune distraction ne reussit a le soulager. Il voudrait partir; il ira +sans doute a Aix-les-Bains, en juillet, pour l'attendre a son retour de +Venise.... "Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi. +Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai a Naples et de +la a Constantinople, si je suis assez riche...." + + ... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon. + A quoi bon dire ce que j'ai dans l'ame? J'etais muet quand je t'ai + connue. A present, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour + m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est la. J'etends les bras + dans le vide, et rien! Eu verite, je jette sur les femmes de bien + tristes regards. J'ai encore un reste de vie a donner au plaisir et + un coeur tout entier a donner a l'amour. Peut-etre y en a-t-il qui + accepteraient; mais moi, accepterai-je? Ou me mene donc cette main + invisible qui ne veut pas que je m'arrete? Il faut que je parle. Oui, + il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur, + pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il + faut que j'aie une maitresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me + parles de sante, de menagements, de confiance en l'avenir: tu me dis + d'etre tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines; + tu me dis d'arreter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je + fait meme de notre amour? Vainement, j'ai pleure une ou deux fois dans + tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possedee? C'est toi qui as + parle: c'est toi dont la pitie celeste m'a couvert de larmes; c'est + toi qui as laisse descendre sur ma tete le ciel de ton amour. Et moi, + je suis reste muet.... J'ai cesse avec toi d'etre un libertin sans + coeur, mais je n'ai commence a etre autre chose que pendant trois + matinees a Venise, et tu dormais pendant ce temps-la. + + Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes + pieds, plus je sens une force cachee qui s'eleve, s'eleve et se tend + comme la corde d'un arc. + + .... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le + meme effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir + de la table, a la premiere femme venue. Que je trouvasse la deux ou + trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare + et un canape, tout etait dit; et si je pleurais une heure dans ma + chambre, en rentrant, j'attribuais cela a l'excitation, a l'ennui, que + sais-je? Et je m'endormais. J'en etais encore la quand je t'ai connue. + Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne + sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je + l'etranglerais en hurlant. + + ... Et c'est a un homme qui fait du matin au soir de pareilles + reflexions ou de pareils reves que tu adresses cette lettre du Tyrol, + cette lettre sublime[125]? Mon George, jamais tu n'as rien ecrit d'aussi + beau, d'aussi divin; jamais ton genie ne s'est mieux trouve dans ton + coeur. C'est a moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis + la! Et la femme qui a ecrit ces pages-la, je l'ai tenue sur mon sein! + Elle y a glisse comme une ombre celeste, et je me suis reveille a son + dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me + le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en detacher pour + aller a elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les + harmonies du monde nous ont pousses l'un vers l'autre, et il y a entre + nous un abime eternel! + + Eh bien, puisque cela etait regle ainsi, que cette Providence si sage + me sauve ou me perde a son gre. J'ai horreur de ma vie passee, mais je + n'ai pas peur de ma vie a venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a + voulu que me preparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les + consequences de ma faiblesse et de ma vanite. Mais ce que j'ai dans + l'ame ne mourra pas sans en etre sorti. + +[Note 125: La 2e _Lettre d'un voyageur_.] + +Il devore _Wertlier_ et la _Nouvelle Heloise_, ces folies sublimes dont +il s'est tant moque jadis. Il est ravage par sa douleur. Il s'occupe +pourtant toujours des affaires de son amie,--et toujours il pense a lui +parler de Pagello: + + Dis a Pietro que je voudrais bien lui ecrire; mais je ne puis pas; je + l'aime sincerement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui ecrire. + Il sait a present pourquoi. (_Lettre du 10 mai_.) + +Paul de Musset, dans la _Biographie_, expose longuement cet etat navrant +de l'ame de son frere pendant les premiers mois de son retour. Apres +d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens +compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de +sequestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le +bercait dans une amere volupte. Certain concerto de Hummel que lui +jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soirees de Venise, +l'arrachait par un enchantement soudain a cette morne solitude. Mais il +n'y retombait que plus desespere. Paul de Musset a donne des fragments +d'un ouvrage inacheve de son frere, _le Poete dechu_, ou cinq ans plus +tard il retracait fidelement ce douloureux temps d'epreuve[126]: + +[Note 126: _Biographie_, pp. 128-130.] + + "Je crus d'abord n'eprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je + m'eloignai fierement; mais a peine eus-je regarde autour de moi que + je vis un desert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me + semblait que toutes mes pensees tombaient comme des feuilles seches, + tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste + et tendre s'elevait dans mon ame. Des que je vis que je ne pouvais + lutter, je m'abandonnai a la douleur en desespere. Je rompis avec + toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre + mois a pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute + distraction qu'une partie d'echecs que je jouais machinalement tous + les soirs. + + "La douleur se calma peu a peu, les larmes tarirent, les insomnies + cesserent. Je connus et j'aimai la melancolie. Devenu plus tranquille, + je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitte. Au premier livre qui + me tomba sous la main, je m'apercus que tout avait change. Rien du + passe n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux + tableau, une tragedie que je savais par coeur, une romance cent fois + rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y + retrouvais plus le sens accoutume. Je compris alors ce que c'est que + l'experience, et je vis que la douleur nous apprend la verite. + + "Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrete avec plaisir: + oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconte les + details de ma passion. Cette histoire-la, si je l'ecrivais, en + vaudrait pourtant bien une autre, mais a quoi bon? Ma maitresse etait + brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitte; + j'en avais souffert et pleure pendant quatre mois; n'est-ce pas en + dire assez? + + "Je m'etais apercu tout de suite du changement qui s'etait fait en + moi, mais il etait bien loin d'etre accompli. On ne devient pas homme + en un jour. Je commencai par me jeter dans une exaltation ridicule. + J'ecrivis des lettres a la facon de Rousseau,--je ne veux pas vous + dissequer cela.--Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment + comme la boussole, mais qu'importe si le pole est trouve? J'avais + longtemps reve; je me mis enfin a penser. Je tachai de me taire le + plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir + et tout rapprendre...." + +George est restee quinze jours sans repondre a Alfred. Dans sa lettre +du 21 mai, elle est toute preoccupee des propos qu'Alexandre Dumas, Mme +Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier, +dont la figure deplait a Musset, a reellement parle bassement de lui +et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut +paraitre detachee de ces miseres. Et voici l'etat de son coeur: + + ... J'ai la pres de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui, + il n'est pas faible, il n'est pas soupconneux, il n'a pas connu les + amertumes qui t'ont ronge le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il + a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que + je souffre, sans que je travaille a son bonheur. Eh bien, moi, j'ai + besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop + d'energie et de sensibilite qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir + cette maternelle sollicitude qui est habituee a veiller sur un etre + souffrant et fatigue. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous + deux et vous rendre heureux sans appartenir ni a l'un ni a l'autre! + J'aurais bien vecu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin + d'un frere; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant pres de moi? + Helas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien + le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi, + je l'ecoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les + hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? + Qu'est-ce? Et pourquoi ces maledictions? De quoi encore serai-je + accusee? + + ... Oui, nous nous reverrons au mois d'aout, quoi qu'il arrive, + n'est-ce pas? Tu seras peut-etre engage dans un nouvel amour. Je le + desire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi + quand je prevois cela. Si je pouvais lui donner une poignee de main a + celle-la! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle + sera jalouse, elle te dira: "Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est + une femme infame." Ah! du moins, moi je peux parler de toi a toute + heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une + parole amere. Ton souvenir est une relique sacree, ton nom est une + parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes + et auquel repond une voix emue et une douce parole, simple et + laconique, mais qui me semble si belle alors!--io l'amo!_--Peu + importe, mon enfant, aime, sois aime et que mon souvenir n'empoisonne + aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est temoin + pourtant que je mepriserais celui qui me prierait, non pas seulement + de te maudire, mais de t'oublier. + +L'amour, qui peu a peu l'abandonne, ne laissant subsister en elle qu'une +maternelle amitie, l'amour, apres ces longs jours de silence, s'est +aussi assoupi chez son poete. La reponse de Musset, du 10 juin, temoigne +d'une ame rasserenee. Sa sante n'a jamais ete meilleure; il lui semble +n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!... +Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent guere. Il +aime plus que jamais son _Georgeot_, "de cette amitie douce et elevee +qui est restee entre eux comme le parfum de leurs amours". Or il existe, +dit-il, des _revelations_: avec saint Augustin, il croit apres avoir +nie; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente. + + ... O mon Georgeot, que Dieu me protege! Je m'agenouille quelquefois + en criant: "Que Dieu me protege, car je vais me livrer!" Cela est + beau, n'est-ce pas, et effrayant en meme temps, d'aller et de venir + avec cette pensee-la: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi, + mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un + an trop tot. J'ai cru longtemps a mon bonheur, a une espece d'etoile + qui me suivait. Il en est tombe une etincelle de la foudre sur ma + tete, de cet astre tremblant. Je suis lave par le feu celeste, qui a + failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit ou + j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en etait + leve n'est pas celui qui s'y etait couche. + + Comme il s'ouvre, amie bien-aimee, ce coeur qui s'etait desseche! + Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait + se detendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici + m'envoient a l'ame un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se + pressent, se condensent, jusqu'a ce qu'ils aient trouve une issue pour + s'elancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines, + dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, a l'Opera, sur le quai, + aux Champs-Elysees. Cela est doux et etrange, n'est-ce pas, de se + promener tout jeune dans une vieille vie? X. _(Tattet)_ est de retour. + Il trouve, que _je lui apparais sous un nouvel aspect_, voila son mot. + Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le + rassure. + + Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade, + avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es + joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, + en t'ecrivant, que mon coeur s'epanche avec confiance, avec amour, que + je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me + le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas + connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais + etre, et pourquoi ma mere a eu un fils. Quand nous etions ensemble, je + laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussiere; mais je ne + me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais + que cela valait toujours mieux que le passe. Je remettais au + lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je reflechissais + et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la + tranquillite de nos jours de plaisir me bercait doucement. Pendant ce + temps la, Azrael a passe, et j'ai vu luire entre nous deux l'eclair de + l'epee flamboyante. Chose etrange, je n'ai compris qu'il fallait faire + usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. + J'avais une telle confiance, une si miserable vanite! + + J'etais habitue depuis si longtemps a porter autour de moi tant + de voiles bizarres! a m'oter une partie avec l'un, une autre avec + l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que + je pouvais mourir. + + Adieu, ma bien-aimee; dis a Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort + de ne pas m'ecrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le + dire. + +Notre poete va decidement mieux: lui qui, le mois precedent, ecrivait a +son amie n'avoir pu se decider encore a aller voir son fils au college: +"il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je +l'avoue", il ecrit maintenant (10 juin) a la pauvre mere inquiete que +son Maurice se porte bien: "Je viens de le voir a l'instant et il doit +sortir avec moi dimanche." + +Le 15 juin, longue lettre de George tout a fait calme a Alfred a +peu pres gueri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son +retablissement corps et ame.--Pagello y ajoute un billet de sa main pour +recommander a son malade de l'hotel Danieli,--"qu'une affection liera +toujours a lui d'une maniere sublime pour eux deux, incomprehensible +pour les autres",--d'eviter l'intemperance et de se souvenir de certaine +eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler a Venise. George a lu ce +sermon sur le vin de Champagne: "Sois sur, ajoute-t-elle a Alfred, que +si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille a chaque +point de son discours." + +Elle a traverse une grave disette d'argent. Musset s'est fort agite pour +lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est emu +a la pensee qu'elle a pu souffrir de la gene. Il songe aussi a ses +angoisses de mere; Boucoiran l'avait laissee sans nouvelles de ses +enfants. Il s'inquiete surtout des tristesses profondes qu'il a +cru deviner entre les lignes de la seconde de ses _Lettres d'un +voyageur_--qu'il vient de porter a la _Revue_.--Il est decourage, +triste, inquiet; il apparait surtout bien las. + + ... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire + trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de + contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je + paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans + le fleuve terrible qui t'entraine; mais avant de ceder au torrent, + accroche-toi un instant a cette paille, ne fut-ce que pour qu'elle te + suive dans l'Ocean. + + Buloz vient de m'apporter la _Lettre_ que tu lui as envoyee pour la + _Revue_[127]. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'ecrive ce que + j'eprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de + _suicide_; quel que soit le degre de foi qu'on ajoute a cette pensee + chez les autres, elle ne prouve pas moins une tres grande souffrance. + J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus + de rien. Dis-moi, mon George, mon frere adore, quand tu as ecrit ce + mot-la, etait-ce seulement l'inquietude que tu ressentais pour + ton fils, jointe au desappointement de ne pas recevoir ce que tu + attendais? Ne sont-ce enfin que des causes materielles et reelles, qui + t'inspiraient cette affreuse et poignante pensee? Il m'a semble qu'une + tristesse, etrangere a tout cela, dominait les autres motifs. Buloz + lui-meme s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire: + "Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!" Le pauvre homme, qui ne se + doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: "Mais + vous ne l'avez pas quittee? Vous ne l'avez pas abandonnee?" Le pauvre + garcon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais + il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta + vie tu as pense a la mort, que toute ta vie t'y a poussee, que cette + idee t'est familiere, presque chere; mais enfin elle ne se represente + a toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle + naisse d'elle-meme dans une organisation aussi belle, aussi complete + que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle + franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas + permis de l'etre?.... O mon enfant, la plus aimee, la seule aimee des + femmes, je te le jure sur mon pere; si le sacrifice de ma vie pouvait + te donner une seule annee de bonheur, je sauterais dans un precipice, + avec une joie eternelle dans l'ame. Mais sais-tu ce que c'est que + d'etre la, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans + un sou, sans une esperance, inonde de larmes depuis trois mois, et + pour bien des annees; d'avoir tout perdu, jusqu'a ses reves; de me + repaitre d'un ennui sans fin, d'etre plus vide que la nuit; sais-tu ce + que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensee: qu'il + faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du + moins tu es heureuse, peut-etre heureuse par mes larmes, par mon + absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si + tu ne l'etais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir + change la vie qu'en bien. C'est une noble creature, bonne et sincere; + il t'est devoue, j'en suis sur, et tu es trop noble toi-meme pour ne + pas lui rendre le meme devouement. Il t'aime, et comme tu dois etre + aimee. Je n'ai jamais doute de lui, et cette confiance, que rien ne + detruira jamais, a ete ma force pour quitter Venise, ma force pour + y venir, pour y rester. Mais, helas! je n'en suis pas a apprendre + aujourd'hui quel hieroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent + repete: le bonheur! O mon Dieu, la creation tout entiere fremit de + crainte et d'esperance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du + desir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son etre en contact avec + d'autres? Est-ce dans la pensee, dans les sens, dans le coeur que se + trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre? + +[Note 127: Publiee dans la _Rente des Deux Mondes_ du 15 juillet +1834.] + + ... Reponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de + mon lit retrouver ma douleur courageuse et resignee, afin que l'idee + de ton bonheur eveille encore un faible echo lointain dans le vide ou + je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de + tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas, + ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette + franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence a mon coeur. Je + suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu + de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de + m'avoir manque la-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont ecartee de + moi. Adieu, je n'en puis plus! _(Lettre du 46 juin_.) + +George rassure cet ami trop vite inquiet: son idee de suicide, ce spleen +toujours pret a se reveiller au contact d'une contrariete ou d'un +affront, "la suivra toujours probablement sans lui faire aucun _bobo_, +car elle n'a ici aucun chagrin de coeur". Son Pagello est un ange; +ses tracas materiels se sont dissipes. Dans un mois elle reverra ses +enfants... Elle ajoute comme glose a cet expose de sa tranquillite: "Tu +as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes +larmes, non pas dans celles de ton desespoir et de ta souffrance, mais +dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi +que tu m'as laisse un souvenir plus sur et plus precieux que tous les +souvenirs de la possession," _(Lettre du 26 juin_.) + +La derniere lettre de Musset adressee a Venise, le 10 juillet, a ete +detruite "parce qu'elle contenait une confidence". On en a garde du +moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le "bon +docteur", et ce trait qui nous prepare a la rencontre des amants: + +"--Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que "Mme Sand soit _une femme +adorable_?" Telle est l'honnete question qu'une belle bete m'adressait +l'autre jour. La chere creature ne me l'a pas repetee moins de trois +fois pour voir si je varierais mes reponses.--"Chante, mon "brave coq, +me disais-je tout bas, tu ne me "feras pas renier, comme saint Pierre." + + + +VII + +Apres cinq mois de vie commune a Venise, George Sand et Pagello partent +pour Paris. Les dernieres lignes que nous avons citees du naif journal +du docteur nous signalent chez eux un etat d'ame assez melancolique, +sans le trop preciser. De George Sand elle-meme nous n'apprendrons rien: +nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincere--pour les +autres--s'acharne a tout dissimuler de sa vie vraie... Deja elle +s'obstinait a reagir contre sa legende, legende qui offensait son ame +hautaine et bourgeoise. Elle preludait a ce role de _Matriarche_ qui +devait faire venerer sa vieillesse. + +Lasse, a coup sur, de sa mediocrite venitienne et des petits interets +de son honnete amant, elle ne songeait plus qu'a revoir ses enfants,--a +retrouver aussi le poete qui l'avait quittee, qui l'adorait encore, +qu'elle-meme avait aime jadis. + +Ce depart de George Sand avec Pagello, apres cinq mois de calme +tete-a-tele, nous apparait, pour lui, maussade et triste, mais pour +elle liberateur. Son ame compliquee est-elle impatiente de nouvelles +souffrances?... Reprenons le recit du docteur. + + J'eus, avec beaucoup de difficultes, un passeport, et je partis avec + elle pour Milan sans prendre conge de mes parents ni de mes amis, et + sans dire a personne si ni quand je reviendrais. + + De Milan, j'ecrivis a mon pere: + + "Je n'ai pas repondu a la lettre dans laquelle tu me blamais de vivre + avec une etrangere, perdant ma jeunesse, ruinant ma carriere, reniant + publiquement ces principes de morale chretienne qui me furent + inculques par la meilleure des meres; je n'ai pas repondu a cette + lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dedaignais de + mentir avec de fausses promesses. Je te reponds aujourd'hui de Milan: + je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les + yeux fermes, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris + ou je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, digne de toi. + Je suis jeune et je pourrai refaire ma carriere. Toi, ne cesse pas de + m'aimer et ecris-moi a Paris." + + J'ai commence mon histoire a contre-coeur; je la poursuis maintenant + volontiers, parce que, a mesure que je la raconte, je me sens l'ame + soulagee, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allames, + la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrives a Martigny, + nous quittames la voiture et les bagages. + + George Sand etait en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons + franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportes a Chamounix, + ou le jour suivant nous avons entrepris a pied l'ascension du + Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Francais, + d'Allemands et d'Americains. Arrives a la mer de Glace, apres avoir + examine les fissures qui laissent voir l'epaisseur de la glace a 400 + pieds de profondeur, apres nous etre rejouis de l'echo eclatant des + Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallee + desolee, herissee de recifs de glace, parmi les neiges eternelles, + nous sommes revenus a Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et + un Americain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernieres aiguilles, + avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces + jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrene de + la gelee.--Le lendemain nous revenions a Martigny et de la nous nous + mettions en route pour Geneve. + + A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus + circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais + mille efforts pour le cacher. George Sand etait un peu melancolique et + beaucoup plus independante de moi. Je voyais douloureusement en elle + une actrice assez coutumiere de telles farces, et le voile qui me + bandait les yeux commencait a s'eclaircir. Nous visitames Geneve, + marche de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais + ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse gouter + pleinement aucun, ce furent ses delicieux environs, et tout d'abord + le lac: il la cotoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les + poissons fretiller a O pieds de profondeur, comme si on les avait + dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'a Lausanne sont + pays enchante. Je n'oserais le decrire d'abord parce que vous avez + l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et specialement + Rousseau les ont depeints, comme personne ne les depeindra plus. Apres + six ou sept jours passes a Geneve, nous montames en diligence, et, par + le Dauphine et la Champagne, nous arrivames a Paris. A la station, + George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui + l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi a l'hotel d'Orleans, rue + des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisieme etage a 1 fr. + 50 par jour. + +La presence de Pagello allait etre importune. Dans sa bonte, George +Sand n'avait ose lui deconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer +l'affaiblissement de son amour. + +Une melancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement +exile, des son installation a Paris. + +La vie monotone et bourgeoise enduree cinq mois a Venise, autant que +cette etrange correspondance entretenue avec Musset,--et toujours +exaltee, malgre l'espece de lassitude que nous y avons constatee des +le mois de juin,--avaient prepare ce refroidissement graduel dans les +relations de Lelia avec le docteur Pagello. + +A peine rentree a Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y +consentir, s'y resigner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive +generosite de leur amie s'ingeniait a apaiser ces deux tristesses. Mais +tous trois etaient malheureux. + +Dans le rapport sense qu'il fait de son sejour a Paris, Pagello ne +prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on +soupconner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de +la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remede que la fuite. + +Gomme M. Boucoiran prenait conge de moi, las de corps et d'esprit, je +me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyes aux genoux, le +front dans les mains, je me dis a moi-meme: "Te voila a Paris avec peu +d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitie mal assuree. +Elle succede en toi a une passion mal eteinte, en George Sand a un +caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs +solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris +ma malle pour en tirer quelques vetements; et, tout en soulevant mon +linge, je decouvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et +decachetai avec un grand respect. C'etait le portrait de ma mere. Je +le couvris de baisers et le placai sur une armoire qui faisait face au +petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps a +le contempler. Je me sentis renouvele; un courage spontane secourut mon +ame abattue et une voix sembla me dire: "Tu retourneras dans ta patrie +et tu y passeras des jours honores et tranquilles; ta conduite a venir +tirera des enseignements de tes erreurs passees; garde toujours dans ton +esprit les principes que ta mere t'a fait sucer avec le lait;--toutes +les joies terrestres qui iront contre ces preceptes te rendront +malheureux." + + J'entendis frapper doucement a la porte de ma chambre; j'ouvris... + C'etait George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour + me mener diner comme nous en etions convenus. Cette visite m'arracha + aprement a une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque + degoute. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc diner + chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalite. Elle me + proposa comme ami, presque comme frere, a M. Boucoiran. Elle voulait + partir avec ses deux petits enfants pour la Chatre, le jour suivant, + et moi j'avais manifeste la ferme volonte de ne pas la suivre. La Sand + voyait toute la singularite de ma position, tous les sacrifices que + j'avais faits a son amour: ma clientele perdue, mes parents quittes et + moi exile sans fortune, sans appui, sans esperance. Elle me regardait + fixement bien en face, stupefaite de me voir tranquille et presque + serieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mere + m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps. + Cette femme a l'oeil de lynx epiait mon coeur; mais elle en avait + perdu le secret. Au milieu meme de ses egarements tous consecutifs + d'un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre, + compatissant, industrieux pour les malheureux et intrepide pour le + sacrifice... + +Donc, a peine arrivee, presque indifferente soudain pour l'infortune +Pagello, George Sand revoit le poete. Et tous deux sont repris par leur +ancien amour. La presence de l'Italien, la facheuse rumeur du monde ne +troublent pas cette premiere ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils +ont retrouve l'amertume. Quinze jours fievreux et cruels, quinze jours +seulement s'ecoulent. Le sentiment de l'irreparable a surgi, poignant, +chez Musset. Il souffre trop, veut partir. + + ... J'ai trop compte sur moi en voulant te revoir et j'ai recu le + dernier coup. + + J'ai a recommencer la triste tache de cinq mois de luttes et de + souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne + entre nous. Ce sera la derniere epreuve: je sais ce qu'elle me + coutera; mais mon pere de la-haut ne m'appellera pas lache quand + je paraitra; devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. + J'attendrai de l'argent la-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma + mere, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse; je + t'ai entendue dire que tu l'etais. Il m'eut ete doux de rester votre + ami, et que la douce joie de vos ames eut ete hospitaliere envers ma + douleur. Mais le destin ne pardonne pas. + + ... Le jour ou j'ai quitte Venise, tu m'as donne une journee entiere. + Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon, + sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si + tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre, + n'hesite pas a me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais + si tu as du courage, recois-moi seul, chez toi ou ailleurs, ou + tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix + solennelle de la destinee? N'as-tu pas pleure hier, lorsqu'elle nous a + murmure a cette fenetre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse? + Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offense, ni douleurs + importunes. Recois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passe, ni du + present, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel + et de madame Une telle. Que ce soient deux ames qui ont souffert, deux + intelligences souffrantes, deux aigles blesses qui se rencontrent dans + le ciel, et qui echangent un cri de douleur avant de se separer pour + l'eternite! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour celeste, + profond comme la douleur humaine. O ma fiancee! Pose-moi doucement la + couronne d'epines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera + ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus! + +La demande a ete accordee; Musset va revoir son amie une derniere fois. +Il sera fort: sa resolution de partir est irrevocable. + + ...Que je sois au desespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le + desespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et + qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot la-dessus, et ne crains pas + qu'il m'echappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'eprouve. + Non, je ne me trompe pas. J'eprouve le seul amour que j'aurai de ma + vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonne + avec cet amour-la, jour par jour, minute par minute, dans la solitude + et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible, + mais que tout invincible qu'il est, ma volonte le sera aussi. Ils ne + peuvent se detruire l'un par l'autre; mais il depend de moi de faire + agir l'un plutot que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser a + tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risque de le + voir, j'avais calcule toutes les chances: celle-la est sortie. Ne t'en + afflige pas surtout, et sois sure qu'il n'y a pas dans mon coeur une + goutte d'amertume. + +Il compte aller a Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est +sous-prefet de Lavaur; de la dans les Pyrenees et peut-etre en Espagne. + +Mais elle hesite maintenant a accepter ce rendez-vous. Supreme +coquetterie de femme, ou crainte d'elle-meme? Musset n'y tient plus; il +supplie: + + C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en + donnerai. Parle ou ne parle pas; les levres des hommes n'ont pas de + parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne + crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas + changee. Mon amour-propre, dis-tu? Ecoute, ecoute, George: si tu as du + coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin + des Plantes, au Cimetiere, au tombeau de mon pere (c'est la que + je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arriere-pensee; + ecoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier + baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce + triste soir a Venise, ou tu m'as dit que tu avais un secret. C'etait a + un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est a un + ami. + + C'est la Providence qui changea tout a coup l'homme a qui tu + parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de miseres et de + souffrances, Dieu m'accorde peut-etre la consolation de t'etre bon a + quelque chose. Sois-en sure, oui, je le sens la, je ne suis pas ton + mauvais genie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-etre suis-je + destine a te rendre encore une fois le repos. + + Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas legerement des portes + eternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir + pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse + quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah! + c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc + fait? + +Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle repond a +son amant: + + Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas + tort, puisque tu es si trouble, et il voit bien que cela me fait du + mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais + je pars pour Nohant, moi, je vais passer la les vacances avec mes + enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles a cause de moi. Je _lui_ ai + tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans + lui une derniere fois et que je te decide a rester, au moins jusqu'a + mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir + et il fait un temps affreux. Ah! ton amitie, ta chere amitie, je l'ai + donc perdue, puisque tu souffres aupres de moi! + +Ecoutons, ici, la bien-disante Mme Arvede Barine: "Elle deperissait, en +effet, de chagrin. Pagello s'etait eveille, en changeant d'atmosphere, +au ridicule de la situation: "Du moment "qu'il a mis le pied en France", +ecrit George Sand, "il n'a plus rien compris." Au lieu du saint +enthousiasme de jadis, il n'eprouvait plus que de l'irritation quand ses +deux amis la prenaient a temoin de la chastete de leurs baisers: "Le +voila qui redevient un etre faible, "soupconneux, injuste, faisant des +querelles "d'Allemand et vous laissant tomber sur la tete ces pierres +qui brisent tout." Dans son inquietude, il ouvre les lettres et clabaude +indiscretement. + +"George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle +avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur +histoire d'apres les regles de la morale vulgaire. Mais le monde ne +peut pas admettre qu'il y ait des privilegies ou, pour parler plus +exactement, des dispenses en morale. Elle lisait le blame sur tous les +visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont +elle avait honte maintenant,[128]." + +[Note 128: ARVEDE BARINE, _Alfred de Musset_, p. 75.] + +Indulgentes reflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants, +tant qu'elle les aimait. Mais apres avoir transfigure a ses propres yeux +sa faiblesse de Venise, jusqu'a s'en justifier, la voila qui se laisse +reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son desespoir. Et presque +fiere de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poete, elle +consent a lui dire un dernier adieu.--Cet adieu n'a pas ete aussi triste +qu'ils pouvaient, elle l'esperer, lui le craindre. Elle a cede au +supreme desir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le +lendemain, Musset, qui va decidement partir, lui adresse cette belle +page triste--qu'on est tente de trouver... litteraire: + + Je t'envoie un adieu, ma bien-aimee, et je l'envoie avec confiance, + non sans douleur, mais sans desespoir. Les angoisses cruelles, les + luttes poignantes, les larmes ameres ont fait place en moi a une + compagne bien chere: la pale melancolie. Ce matin, apres une nuit + tranquille, je l'ai trouvee au chevet de mon lit, avec un doux sourire + sur les levres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front + ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas + ete aussi chaste, aussi pur que ta belle ame, o ma bien-aimee? Tu + ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons + passees; tu en garderas la memoire. Elles ont verse sur ma plaie un + baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laisse a ton pauvre + ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes + les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le + monde et lui. + + Notre amitie est consacree, mon enfant; elle a recu hier, devant Dieu, + le saint bapteme de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne + crains plus rien, ni n'espere plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne + m'etait pas reserve d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur + cherie, je vais quitter ma patrie, ma mere, mes amis, le monde de ma + jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. + Celui qui est aime de toi ne peut plus maudire. George, je puis + souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire. + + Quant a nos rapports a venir, tu decideras seule sur quoi que ce soit + qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est a toi. + Ecris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, a trois + cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu + le le dit, tache de defendre notre pauvre amitie, reserve-toi de + pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignee de main, un mot, une + larme! Helas! ce sont la tous mes biens. Mais si tu crois devoir + sacrifier notre amitie, si mes lettres meme hors de France troublent + ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hesite pas, + oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre, + a present, sois heureuse a tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimee de + mon ame! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernieres annees + de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premieres. Sois + heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tache d'oublier qu'on peut l'etre. + Hier, tu me disais qu'on ne l'etait jamais. Que t'ai-je repondu? Je + n'en sais rien, helas! ce n'est pas a moi d'en parler. Les condamnes a + mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la + patience, de la pitie! Tache de vaincre un juste orgueil. Retrecis ton + coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais + si tu renonces a la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du + malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans + moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu. + + Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur + toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancee, tu ne te + coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a + porte. + + Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon genie, il ne poussera + sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que + voila ton epitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires + d'un jour. La posterite repetera nos noms comme ceux de ces amants + immortels qui n'en ont plus qu'un a eux deux, comme Romeo et Juliette, + comme Heloise et Abelard. On ne parlera jamais de l'un sans parler + de l'autre. Ce sera la un mariage plus sacre que ceux que font les + pretres, le mariage imperissable et chaste de l'intelligence. Les + peuples futurs y reconnaitront le symbole du seul Dieu qu'ils + adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les revolutions de l'esprit + humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annoncaient a leur + siecle? Eh bien, le siecle de l'intelligence est venu. Elle sort des + ruines du monde, cette souverainete de l'avenir; elle gravera ton + portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le + pretre qui nous benira, qui nous couchera dans la tombe, comme une + mere y couche sa fille le soir de ses noces. Elle ecrira nos deux + chiffres sur la nouvelle ecorce de l'arbre de la vie. Je terminerai + ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un + coeur de vingt ans, a tous les enfants de la terre; je sonnerai aux + oreilles de ce siecle blase et corrompu, athee et crapuleux, la + trompette des resurrections humaines, que le Christ a laissee au pied + de sa croix. Jesus! Jesus! et moi aussi, je suis fils de ton Pere; je + te rendrai les baisers de ma fiancee; c'est toi qui me l'as envoyee, a + travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus + pour venir a moi. Je nous ferai, a elle et a moi, une tombe qui sera + toujours verte, et peut-etre les generations futures repeteront-elles + quelques-unes de nos paroles, peut-etre beniront-elles un jour + ceux qui auront frappe avec le myrte de l'amour aux portes de la + liberte[129]. + +[Note 129: L'epitre qu'on vient de lire a ete publiee par M.*** +"Yorick", dans l'_Homme libre_ du 13 avril 1877. Paul de Musset, +parait-il, se refusait a y reconnaitre le style de son frere. Or, +Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait deja tire +une phrase: "Non, non, j'en jure par ma jeunesse..." pour etre placee +en epigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile +d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe--qui est en +possession de M. de Lovenjoul.] + +Cette lettre etait trop resignee. Pour la premiere fois, le poete +considerait le prestige a venir d'un amour qui le meurtrissait encore. +Plus humble etait la plainte que lui dictaient jusque-la ses tourments. +Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un +desir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Helas! +il avait cette femme dans l'ame plus que dans la chair.... + +Il est parti pour Bade le 25 aout. Son voyage a dure six jours. A peine +installe, il mesure sa solitude, et tout le passe douloureux qui reflue +dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour: + + Baden, 1er septembre 1834. + + Voila huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore ecrit. + J'attendais un moment de calme; il n'y en a plus. Je voulais t'ecrire + doucement, tranquillement, par une belle matinee, te remercier de + l'adieu que tu m'as envoye. Il est si bon, si triste, si doux, ma + chere amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement de + mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n'a aime comme je + t'aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noye, inonde d'amour; je ne + sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je + parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de + bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'etre aimee, si tu l'as + jamais demande au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimee, + regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimee, + dis-toi cela, autant que Dieu peut etre aime par ses levites, par ses + amants, par ses martyrs. Je t'aime, o ma chair et mon sang! Je meurs + d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insense, desespere, perdu! Tu + es aimee, adoree, idolatree, jusqu'a en mourir! Eh non, je ne guerirai + pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela; et + mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce + qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais + bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empechent + d'aimer! + + Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait + pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue dans mes bras, o mon + corps adore! Je t'avais pressee sur cette blessure cherie! Je suis + parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mere etait + triste; je crois que non. Je l'ai embrassee, je suis parti, je n'ai + rien dit. J'avais le souffle de tes levres sur les miennes, je le + respirais encore. Ah, George! tu as ete heureuse et tranquille la-bas, + tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser + cinq mois? Sais-tu ce que c'est, pour un pauvre coeur qui a + senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie + l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la + solitude, la mort et t'oubli tomber goutte a goutte, comme la neige? + Sais-tu ce que c'est pour un coeur serre jusqu'a cesser de battre, de + se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante, + et de boire encore une goutte de rosee vivifiante? Oh, mon Dieu! je le + sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant + c'est fini. Je m'etais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait + prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, + je tentais du moins. Mais maintenant, ecoute, j'aime mieux ma + souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, vois-tu. Tu te + retracterais que cela ne servirait a rien. Tu veux bien que je t'aime; + ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu, + vois-tu, je ne reponds plus de rien. + + Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, la ou la? Qu'est-ce que cela + me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui + passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est + que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie + est charmante, la promenade agreable, que les femmes dansent, que + les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en + galopant. Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie. + Ecoute, George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me dissuader: + pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'esperance, + pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je + suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mere. Tout cela me + donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un + fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j'ai de la force + encore. Mais de la force, mon Dieu, a quoi sert d'en avoir quand elle + se tourne elle-meme contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me + fais pas souffrir, ne me rappelle pas a la vie. Je te promets, je + te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'ecris dans un + moment de fievre ou de delire, que je me calmerai; voila huit jours + que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'ecrire. + Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naitre des esperances + dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu'ils ont tous raison; + n'ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j'ai tout quitte; + qu'ont-ils a dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir + dire a un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de mourir. Les + taureaux blesses dans le cirque ont la permission d'aller se coucher + dans un coin avec l'epee du matador dans l'epaule, et de finir en + paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot. Ecoute: tout cela ne fera + pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture, + et que tu viennes. J'aurai beau regarder, me voila assis devant cette + petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai + emporte. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas + sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me + laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver. + Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra. + Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper, + n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la + main, et tu n'ecriras pas dessus: "Viens!" Il y a entre nous je ne + sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels + evenements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout + cela est parfait, il n'y en a pas si long a dire. Je ne peux pas vivre + sans toi, voila tout. Combien tout cela durera encore, je n'en sais + rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je + connusse en detail et par epoque, l'histoire de ta vie. Je connais ton + caractere, mais je ne connais ta vie que confusement. Je ne sais pas + tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te + visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais + loue aux environs de Moulins ou de Chateauroux un grenier, une table + et un lit. Je m'y serais enferme. Tu serais venue m'y voir une ou + deux fois seule, a cheval; moi, je n'aurais vu ame qui vive. J'aurais + ecrit, pleure. On m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu la + quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espere. Tu + m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la derniere fois; as-tu rien + eu a te reprocher? Mais tous les reves que je peux faire sont des + chimeres; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses. + Tout est bien, tout est mieux ainsi. + + O ma fiancee, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un + beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi + sur l'herbe, sous quelque saule vert. Regarde l'Occident et pense a + ton enfant qui va mourir. Tache d'oublier le reste: relis mes lettres, + si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur, + donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la + lampe, prends ta plume, donne une heure a ton pauvre ami. Donne-moi + tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutot un peu. + + Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire meme plus que tu + n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce ne peut pas etre un crime. + Je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton + amitie pour moi, que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de + l'amour? Ecris a BADEN (GRAND-DUCHE), POSTE RESTANTE. Affranchis + jusqu'a la frontiere, et mets: PRES STRASBOURG. C'est a douze lieues + de Strasbourg. Je n'irai ni plus pres ni plus loin; mais que j'aie une + lettre ou il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes + tes levres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tete que j'ai + eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, o Dieu! quand j'y pense, + ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah! + il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, + mon George, o quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette + lettre. Je me meurs. Adieu. + + A BADEN (GRAND-DUCHE), PRES STRASBOURG, POSTE RESTANTE. + + O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, o mon George, ma belle + maitresse, mon premier, mon dernier amour. + +Ou en etait George Sand, a l'heure ou son ami lui envoyait cet appel +egare? + +Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui avait d'abord apaise le +poete, l'avait passionnement exaltee. Le 29 aout, elle rentrait a +Nohant, eperdue d'amour et de desespoir.--"Viens me voir, ecrivait-elle +a Gustave Papet, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une +eloquente poignee de main, mon pauvre ami..." Elle ne dissimulait point +sa blessure. Si elle guerissait, elle se refugierait dans l'amitie, +negligee trop longtemps. + +Pour la premiere fois, ses enfants ne lui faisaient pas tout oublier. +Bientot la vie lui apparaissait intolerable. Et elle confiait a +Boucoiran (lettre du 31 aout) des pensees de suicide: "Vous avez du le +comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je +veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons.... J'aurai a +causer longuement avec vous et a vous charger de l'execution de volontes +sacrees. Ne me sermonnez pas d'avance... quand je vous aurai fait +connaitre l'etat de mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi +qu'il y aurait paresse et lachete a essayer de vivre quand je devrais en +avoir deja fini." Puis elle lui "confie et lui legue Pagello, un brave +et digne homme de sa trempe"[130]. + +[Note 130: _Correspondance,_ I, p. 279.] + +Cette crise dure quelques jours. Musset qui comptait travailler a +Bade, qui avait promis a Buloz un roman et des vers[131], continue de se +desoler. Sa plainte du 1er septembre arrive a Nohant. Et,--comme jadis a +Venise la lettre si longtemps attendue de Geneve,--cette vivante preuve +d'un invincible amour calme la passion de George et la guerit du +desespoir. + +[Note 131: _Lettre_ du 18 aout.--Cf. M. Clouard, article cite, p. +730.] + +A ces doleances sublimes, attendrissantes a force de chagrin sincere, +qu'elle a recues de son ami, elle repond, au crayon, sur un album,--d'un +petit bois ou elle se promene,--par une lettre toute raisonnable, et +sans aucun vestige de sa folie recente. Elle lui reproche d'exprimer +de la passion et non plus ce saint enthousiasme, cette amitie pure... +Pagello lui-meme est jaloux. Il faut se separer tous les trois. "Ne +m'aime plus: je ne vaux plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque +tu arrives a te persuader que tu ne peux guerir de cet amour pour moi, +qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjure +a Venise, avant et meme encore apres ta maladie. Adieu donc le beau +poeme de notre amitie sainte et de ce lien ideal qui s'etait forme entre +nous trois, lorsque tu _lui_ arrachas a Venise l'aveu de son amour pour +moi et qu'il jura de me rendre heureuse." Et elle ajoute que lui-meme, +il a uni _leurs_ mains malgre _eux_[132]... + +[Note 132: Nous avons donne le passage, _Introduction_, p. VI.] + +Cette lettre a desole Musset, qui la lui renvoie comme elle l'exige. Il +n'a jamais vu aussi clairement, lui dit-il, combien il est peu de +chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus malheureuse encore +qu'indifferente: + + ...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien malade, et ne + crois pas que je sois moi-meme de force a t'adresser un reproche. Il + faut que tu souffres beaucoup pour que tu n'aies meme plus une larme + pour moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques a la parole qui, + _depuis trente ans_, disais-tu, _n'a pas encore ete faussee_. Elle le + sera donc une fois, et j'aurai perdu le seul jour de bonheur qui me + restait encore. Qu'il en soit ce qui plait a Dieu ou a l'Esprit du + Mort. Car, a vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal a personne, + en etre ou je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un + nouveau coup de pierre sur la tete, c'est trop. + + ... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en me disant qu'un + soupcon jaloux tue l'amour dans ton coeur? Qui crois-tu donc que + j'aime? Toi ou une autre? Tu t'appelles _insensible, un etre sterile + et maudit_? Tu te demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur + fait comme tu l'as, et tu me dis de fremir en songeant de quels abimes + je suis sorti. Eh! mon amie, me voila ici, a Baden, a deux pas de la + Maison de Conversation. Je n'ai qu'a mettre mes souliers et mon habit + pour aller faire autant de declarations d'amour que j'en voudrais a + autant de jolies petites poupees qui ne me recevront peut-etre + pas toutes mal; qui, a coup sur, sont fort jolies, et qui, plus + certainement encore, ne quittent pas leur amant, parce qu'elles ne + veulent pas se voir meconnaitre. Quoi que tu fasses ou quoi que tu + dises, morte ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une + autre. "_Aime-moi dans le passe_, me dis-tu, _mais non telle que je + suis dans le present_." George, George, tu sauras que la femme que + j'aime est celle des rochers de _Franchart_, mais que c'est aussi + celle de Venise, et celle-la, certes, ne m'apprend rien, quand elle me + dit qu'on ne l'offense pas impunement. + + ... Je n'ai plus rien dans la tete ni dans le coeur. Je crois que je + vais revenir a Paris pour peu de temps... Je souffre, et a quoi bon? + Ta lettre m'a fait un mal cruel. George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais + que sert de gemir? Tu me dis que tu m'ecris afin que je ne prenne + aucune idee de rapprochement entre nous. Eh bien, ecoute, adieu, + n'ecrivons plus... Tout cela, vois-tu, est horrible, au bout du + compte. Tu souffres, toi aussi. Je te plains, mon enfant; mais + puisqu'il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien, alors, si + notre amitie s'envole au moment ou tu souffres et ou tu es seule, + qu'est-ce que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le repete. Adieu. + Je ne sais ou je serai; n'ecris pas, je ne puis savoir. + + Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. O mon Dieu, + toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse! Oh + mon coeur, mon amour, je ne t'en veux pas de cette lettre-ci; mais + pourquoi m'as-tu ecrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit + Dieu! J'esperais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop! + +Pagello etait alle voir Musset avant son depart pour Baden. Il l'avait +trouve lisant une lettre d'Elle.--George vient d'ecrire a Alfred que +Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha certaine phrase +passionnee qu'il disait y avoir surprise. Or cette phrase n'etait que +dans son imagination. Musset repond a son amie que personne n'a rien pu +voir de sa lettre tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce +sot incident, c'est "qu'elle a rompu" avec cet homme... Mais a-t-elle +bien rompu? Ne lui parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?... + + ... Que je revienne a Paris, cela te choquera peut-etre, et _Lui_ + aussi. J'avoue que je n'en suis plus a menager personne. S'il souffre, + lui, eh bien, qu'il souffre, ce Venitien qui m'a appris a souffrir. Je + lui rends sa lecon; il me l'avait donnee en maitre. Quant a toi, le + voila prevenue, et je te rends tes propres paroles: "_Je t'ecris cela, + afin que si tu vinsses a apprendre mon retour, tu n'en prisses aucune + idee de rapprochement avec moi_." Cela est-il dur? Peut-etre. Il y a + une region dans l'ame, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitie + en sort. Qu'il souffre! Il te possede. Puisque ta parole m'est + retiree; puisqu'il est bien clair que toute celte amitie, toutes ces + promesses, au lieu d'amener une consolation sainte et douce au jour de + la douleur, tombent net devant elle; eh bien, puisque je perds tout, + adieu les larmes; adieu, non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en + t'aimant. Mais adieu la vie, adieu l'amitie, la pitie. O mon Dieu! + Est-ce ainsi? J'en aurai profite pour le ciel. En fermant celle + lettre, il me semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui + se resserre et s'ossifie. Adieu. (_Lettre de Baden, 15 septembre_.) + +La fin de ce mois de septembre ne fut que tristesses pour tous les +trois. Au commencement d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et +Musset lui-meme arrivait le 13 a Paris. Sa pensee unique restait a son +amie, et son premier soin etait de lui demander de la revoir: + + Mon amour, me voila ici. Tu m'as ecrit une lettre bien triste, mon + pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous + voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant; + la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un + instant. Voyons-nous, ma chere ame, et tu auras toute confiance, et tu + sauras jusqu'a quel point je suis a toi, corps et ame. Tu verras qu'il + n'y a plus pour moi ni douleur, ni desir, du moment qu'il s'agit de + toi. Fie-toi a moi, George. Dieu sais que je ne te ferai jamais de + mal. Recois-moi, pleurons ou rions ensemble; parlons du passe ou de + l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'esperance ou de la douleur. Je + ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi ton + heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une + heure, un instant a perdre. Reponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, + tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras + rien a faire. Moi, je n'ai a faire que de t'aimer. Ton frere, + + ALFRED. + +--Cette utopie que tous trois auraient acceptee, d'une amitie vaguement +amoureuse, n'est guere precisee, que dans les lettres de George Sand. Ni +Pagello, dans son journal, ni Musset, dans ses lettres, ses romans et +ses vers, ne paraissent y avoir souscrit, aussi resolument. + +Pagello ne fait meme aucune allusion, dans son memorial sincere, aux +egards que son amie pretend lui avoir temoignes quand elle a voulu +revoir le poete. Bien mieux, nous n'y trouvons mentionnee qu'une +rencontre avec George Sand, depuis leur arrivee a Paris.... Reprenons-le +ou nous l'avions coupe: + + --Nous en etions a prendre conge l'un de l'autre pour nous revoir dans + trois mois, mais elle croyait que peut-etre nous ne nous reverrions + plus et, sans manifester ce doute qui dans ce moment lui etait + penible, elle redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant + de ne pas abandonner aussitot l'occasion que je trouvais a Paris de + cultiver les etudes de ma profession. Aucune mere n'aurait parle avec + une affection plus raisonnee. J'en fus touche au fond de l'ame. + + Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent que j'avais pu + et vendu quelques objets precieux. De plus, j'avais expedie d'avance + a Paris quatre tableaux a l'huile de Zucarelli pour les vendre et + pouvoir demeurer quelques mois dans la capitale de la France.--George + Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: "Les tableaux + partiront avec moi demain pour la Chatre ou un amateur de mes amis en + fera surement l'acquisition, aussi je te prie de me laisser le soin de + cette affaire et de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent + Boucoiran, que je te laisse en place de frere, t'en comptera + l'argent." Je repondis a tout cela par une poignee de main qui fut + comprise comme le plus eloquent discours. Le matin suivant, Boucoiran + frappait a ma porte et me trouvait prepare a le suivre au secretariat + de l'Hotel-Dieu. On me delivra un permis de pratique pour tous les + grands hopitaux de Paris. Ayant visite l'Hotel-Dieu et ensuite la + Charite, ou je fus presente a Lisfranc, qui m'accueillit avec grande + courtoisie, j'allai avec mon Mentor faire une visite d'un autre + genre a M. Buloz, Savoyard, directeur de la _Revue des Deux Mondes_. + Boucoiran portait un gros paquet et il le lui remit; c'etait le second + volume de _Jacques_, ecrit chez moi a Venise. "Elle est donc arrivee? + dit Buloz.--Oui, repondit Boucoiran,--Depuis quand?--Depuis deux + jours.--Cette diablesse de femme me fait devenir fou; voici un + volume que j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'etait + entortillee dans un nouvel amour avec un comte italien." Boucoiran + sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme une statue; pendant ce + temps-la, je me detournai pour regarder quelques estampes qui ornaient + la piece, et Boucoiran dit quelques mots a l'oreille de Buloz; apres + quoi celui-ci, qui m'avait a peine remarque, prit ses lunettes et, me + regardant avec discretion et courtoisie du seul oeil qui lui restait, + me fit les plus gracieuses questions, les offres les plus courtoises, + et finit par me donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en + qualite de journaliste, dans quelque theatre ou spectacle que ce fut. + Je la mis dans ma poche en le remerciant; puis je pris conge, en + souriant de mon importance litteraire. La carte equivalait a une + nomination de journaliste. + + Buloz est une celebrite connue de tout Paris ainsi que des deux mondes + ou rayonne son fameux journal. Ici je ne puis m'abstenir de signaler + ce qui me fut le plus agreable: qu'il m'ait offert de travailler a sa + revue, me sachant collaborateur de George Sand pour les _Lettres d'un + voyageur_. Il me donna de curieux eclaircissements sur le groupe + litteraire qu'il presidait. Je lui reconnus un tact tres fin, des + manieres franches, un excellent coeur et un rare bon sens. + + ... Je vous jure que Buloz, a son bureau, est un veritable impresario + d'opera. Il a ses tenors, ses _prime donne_, ses _contralti_, ses + basses, ses secondes parties et ses choeurs, c'est une joie que de + voir cet homme s'agiter avec sa _virtuose canaille_ et suivant les + convenances particulieres de chacun. Ils sont excellemment payes selon + leur categorie, mais ils sont presque tous en dette de travaux. + + La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de billets, de + sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, de l'argent, de + l'argent, et cela contre la seule garantie de l'argument d'un + article, d'une histoire, d'un recit encore gisant dans l'esprit de + l'auteur,--qui promet de le livrer dans quinze jours, un mois, un + an.... Je me suis convaincu qu'en general il vaut mieux connaitre de + loin les celebrites litteraires: j'ai su des choses a confondre, + sur la vie privee de ces monstres de grands hommes. Figurez-vous + Chateaubriand, le plus grand, le plus moral des poetes francais de + ce siecle: il joue et il perd dans une nuit, par anticipation, une + edition nouvelle de ses oeuvres.... Il se fait batir une maison + delicieuse, tout incrustee de marbres rapportes de Grece: il la perd + egalement au jeu. + + Et connaissez-vous les desordres financiers de Lamartine?... Je vous + dis qu'a peu pres tous sont dans le meme genre. + + Je trouvai a Paris une paix dont je ne jouissais pas depuis longtemps. + Boucoiran fut mon mentor et mon ange tutelaire. Huet, Lisfranc, + Amussat, trois illustres medecins, me prodiguerent les amabilites + et m'aiderent a acquerir de nouvelles lumieres dans les sciences + medicales. Et de funestes pensees survenaient pour me travailler + l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agite je passais dans la + solitude de ma chambrette, le portrait de ma mere m'inspirait des + paroles d'inexprimable consolation et je trouvais le courage de defier + ma pauvrete et mon tenebreux avenir. + + Peu de temps apres, une lettre de George Sand m'annoncait la vente de + mes tableaux pour 1500 francs. Je crus etre devenu un Rothschild, et + dans l'extase de la joie je courus me procurer une boite d'instruments + de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon etat. Un nouvel + envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours apres, me mit en + mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, reservant les 500 + francs supplementaires qu'elle-meme devait m'apporter pour retourner + a Venise. Le temps, qui est un grand honnete homme, amena le jour + redoute et desire par moi du retour de la Sand a Paris. J'eus d'elle + les autres 500 francs, je preparai mon bagage, et, deux jours apres, + j'allai chez George Sand ou Boucoiran m'attendait. Nos adieux furent + muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle etait + comme perplexe: je ne sais pas si elle souffrait; ma presence + l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple + bon sens, abattait la sublimite incomprise dont elle avait coutume + d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais deja fait + connaitre que j'avais profondement sonde son coeur plein de qualites + excellentes, obscurcies par beaucoup de defauts. Cette connaissance + de ma part ne pouvait que lui donner du depit, ce qui me fit abreger, + autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le + bras de Boucoiran qui m'accompagna et me laissa au point ou vous + m'avez trouve. + +Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation etait +insoutenable. Un invincible renouveau d'amour avait surgi pour George +Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cesse d'estimer, d'aimer +peut-etre Pagello, dans ce coeur double par generosite qui ne pouvait se +resoudre a sacrifier l'un ou l'autre, les faisant tous deux malheureux. +"Tout de moi _le_ blesse et l'irrite, ecrivait-elle au poete, et, +faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je +suis offensee jusqu'au fond de l'ame, de ce qu'il m'ecrit, et que, je le +sens bien, il n'a plus la foi et par consequent il n'a plus d'amour. Je +le verrai s'il est encore a Paris; je vais y retourner dans l'intention +de le consoler; me justifier, non; le retenir non.... Et pourtant +je l'aimais sincerement et serieusement, cet homme genereux, aussi +romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi." + +Dans sa solitude morale, Pagello s'etait souvenu d'Alfred Tattet, l'ami +de Musset, qui, a Venise, etait devenu un peu son ami. Il lui avait +ecrit le 6 septembre, quel vif desir il avait de le revoir et de +l'embrasser. Ils se rencontrerent, Pagello lui ouvrit son coeur simple, +et a la veille de retourner a ses lagunes, il lui adressa ce billet +d'adieu: "Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un +baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec +la George.--Je ne veux pas de vengeances.--Je pars avec la certitude +d'avoir agi en honnete homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma +pauvrete.--Adieu, mon ange.--Je vous ecrirai de Venise.--Adieu, adieu." + +Il vecut tranquille a Venise, considerant de loin le sillage de gloire +qui suivait a travers le siecle celle qui avait ete son amie d'un jour. +Des relations cordiales mais lointaines s'etablirent entre George Sand +et lui. "Jeunette encore, m'ecrit Mme Antonini, quand je m'exercais dans +la langue francaise, il me souvient d'avoir ecrit sous la dictee de mon +pere a George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposees +pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels +Daniel Manin."--Les plus ardents souvenirs de Lelia cedaient toujours +devant son imperieux besoin d'amitie: sa bonte d'instinct, comme son +genie, etaient des forces de la nature. + + + +VIII + +Musset n'a pas attendu le depart de Pagello pour revenir a George Sand. +Entierement repris par elle, repentant, genereux, seduisant et soumis, +il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer. + +Telle est l'emprise de l'amour sur tout son etre que, devant la chere +presence, il ne s'appartient plus. Dominee par une impatience de jouir +profonde et desesperee, sa pauvre ame d'enfant perdu consume d'incurable +tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du +sentiment qui regne sur sa vie. La volonte n'existe plus en lui que pour +l'amour. Son orgueil contrarie sans cesse dans le souhait unique de son +coeur, y met une detresse constante. Impetueux, meme imprudent, pour +sa passion devastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une +femme. Un sentiment inne de l'honneur, du devoir, guide toujours son +ame. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensee; +mais plus rien, hors son esperance, ne lui fait estimer la vie. + +Pour le moment, il est heureux: il a retrouve sa maitresse. Un long +bonheur est-il possible? Le cruel passe, le passe qui ne peut s'abolir, +va sans tarder empoisonner leurs joies. + +Ecoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'egarer.... et se +donner raison: + + J'en etais bien sure, que ces reproches-la viendraient des le + lendemain du bonheur reve et promis, et que tu me ferais un crime de + ce que tu avais accepte comme un droit. En sommes-nous deja la, mon + Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le + voulais hier. C'etait un eternel adieu resolu dans mon esprit. + Rappelle-toi ton desespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire + croire que je t'etais necessaire, que sans moi tu etais perdu. Et + encore une fois, j'ai ete assez folle pour vouloir te sauver; mais tu + es plus perdu qu'auparavant puisque, a peine satisfait, c'est contre + moi que tu tournes ton desespoir et la colere. + + .... Le temps ou nous sommes redevenus frere et soeur a ete chaste + comme la fraternite reelle, et a present que je redeviens ta + maitresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-a-vis + de Pierre et vis-a-vis de moi-meme le devoir de rester enveloppee. + Crois-tu que s'il m'eut interrogee sur les secrets de notre oreiller, + je lui eusse repondu? Crois-tu que mon frere eut bon gout de + m'interroger sur toi?--Mais tu n'es plus mon frere, dis-tu? Helas! + helas! n'as-tu pas compris mes repugnances a reprendre ce lien fatal! + Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prevu que tu + souffrirais de ce passe qui t'exaltait comme un beau poeme, tant que + je me refusais a toi, et qui ne te parait plus qu'un cauchemar a + present que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc + partir. Nous allons etre plus malheureux que jamais. Si je suis + galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu + a me reprendre et a me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop + souffert. Ah! si j'etais une coquette, tu serais moins malheureux. Il + faudrait te mentir, te dire: "Je n'ai pas aime Pierre, je ne lui ai + jamais appartenu." Qui m'empecherait de te le faire croire? C'est + parce que j'ai ete sincere que tu es au supplice[133]. + +[Note 133: A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres +n'est datee.] + +Des la premiere reprise la pauvre femme etait blessee; mais elle +songeait a Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa +rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le desespoir. Et +en meme temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre +amant lui demandait pardon.--Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il +ne sait donc pas etre heureux!...--Elle veut rentrer a Nohant?... Est-ce +possible que tout soit fini!--Ecoutons ce touchant desespoir. + + .... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de + mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu + m'en punir? O ma vie, ma bien-aimee, que je suis un malheureux, que + je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher + ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui + m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne + sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que + les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les + souffrir, et qu'ils n'ont qu'a attendre un sourire, un baiser de + toi pour disparaitre comme un songe. O mon enfant, mon ame! Je t'ai + poussee, je t'ai fatiguee, quand je devais passer les journees et les + nuits a tes pieds, a attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux + pour la boire, a te regarder en silence, a respecter tout ce qu'il y a + de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait etre pour moi un + enfant cheri, que je bercerais doucement. O George, George! Ecoute, + ne pense pas au passe, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne + reflechis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aime. Oh, ma vie, + attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire + le temps. Ecris-moi plutot de ne pas te revoir pendant huit jours, + pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre + raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un + fou miserable; je merite ta colere. Bannis-moi de ta presence pendant + un temps; tu n'es pas assez forte toi-meme pour m'aimer encore. Et + moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit + je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta + grand'-mere, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant. + Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je + suis au desespoir. Je t'ai offensee, affligee; je t'ai fatiguee; comme + je t'ai quittee; oh, insense! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai + cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien supreme, pardon, oh! pardon + a genoux! Ah! pense a ces beaux jours que j'ai la dans le coeur, qui + viennent, qui se levent, que je sens la! Pense au bonheur! Helas, + helas, si l'amour l'a jamais donne! George, je n'ai jamais souffert + ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le merite pas. Mais dis + seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que + j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu + de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai. + +Tant d'emotions brisent. Elle a pardonne; mais le voici malade. "--J'ai +une fievre de cheval.... Comment donc faire pour te voir?" Il est chez +sa mere. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire, +elle, "quand il n'y aurait personne". + +George Sand a entendu l'appel de "son pauvre enfant"; elle ira le +soigner si sa mere ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? "--Je peux +mettre un tablier et un bonnet a Sophie. Ta soeur ne me connait pas; ta +mere ferait semblant de ne pas me reconnaitre, et je passerais pour une +garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie."--Mme Lardin +de Musset m'a conte que George Sand etait venue, en effet, sous le +costume de sa servante et qu'elle avait veille son frere maternellement. + +Alfred Tattet avait deconseille Musset de renouer des relations qui +brulaient sa vie. Ne parvenant pas a le persuader, il cessa de le +voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, neanmoins, a +l'affection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand ecrit a Alfred +Tattet: "J'apprends que j'ai ete la cause indirecte et tres involontaire +d'un differend entre vous et Alfred." Elle serait fachee qu'il en fut +ainsi, et l'engage a venir causer.--Vraisemblablement, Tattet invoqua +des pretextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du depit. + +Mais on clabaudait sur la reconciliation des deux amants. Gustave +Planche recommencait les potins de l'ete. Musset le provoqua en duel. + +Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet categorique: + + Monsieur, + + Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon + compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les + laisser passer. + + Je desire savoir par vous-meme si cela est vrai, afin de lui donner la + suite qui me conviendra. + + Je vous salue. + + Vicomte ALFRED DE MUSSET. + + Quai Malaquais, n deg. 19. + +Planche nia ces propos. Le poete lui ecrivit (10 novembre) qu'il se +contentait de son desaveu. Nous voila informes que Musset habitait alors +chez George Sand; ils etaient pleinement reconcilies. + +Ce bonheur fut encore de peu de duree. Ecoutons les pauvres amants se +lamenter sur leur impuissance a conserver la paix: + +_De Lui a Elle_: Le bonheur, le bonheur, et la Mort apres, la Mort avec. +Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis, o mon ame, tu seras heureuse! +Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et +pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'age, sinon pour +te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes levres. + +Ce soir, a dix heures, et compte que j'y serai plus tot. Viens, des que +tu pourras. Viens pour que je me mette a genoux, pour que je te demande +de vivre, d'aimer, de pardonner! + +Ce soir! ce soir! + +6 heures. + +_D'Elle a Lui_: Pourquoi nous sommes-nous quittes si tristes? nous +verrons-nous ce soir? pouvons-nous etre heureux? pouvons-nous nous +aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble +qu'il n'y a pas de suite dans tes idees, et qu'a la moindre souffrance, +tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Helas! mon enfant! nous +nous aimons, voila la seule chose sure qu'il y ait entre nous. Le temps +et l'absence ne nous ont pas empeches et ne nous empecheront pas de nous +aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle +possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer +encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-etre et +moi avec toi; penses-y bien... La fatalite m'a ramenee ici. Faut-il +l'accuser ou la benir? Il y a des heures pusillanimes ou l'effroi est +plus fort que l'amour... + +...L'amour avec toi et une vie de fievre pour tous deux peut-etre, ou +bien la solitude et le desespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu +pouvoir etre heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et +les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-etre, peuvent +t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le +beaucoup de mal que je t'ai fait. + +...Si tu reviens a moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est +d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de +l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que +j'aurai encore sans doute. Cette patience-la n'est guere de ton age. +Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache +que je t'aime et t'aimerai. + +_De Lui_: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de +la folie. Je n'en aurai jamais la force. Ecris-moi un mot. Je donnerais +je ne sais quoi pour t'avoir la. Si je puis me lever j'irai te voir. + +_De Lui_: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, o mon George. C'est +donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu +mes levres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, o Dieu! + +Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme. + +_D'Elle:_ Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre +coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout a fait aussi +plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous bruler la +cervelle ensemble a Franchart? Ce sera plus tot fait!... Elle songe +reellement a ramener Musset dans cette foret de Fontainebleau ou ils +furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a la-bas, Rosanne Bourgoin, +leur sera l'apaisement souhaite. Mais non! Il faut se separer une fois +pour toutes. Il faut s'en donner le courage.--Une fatalite pesait sur +cet amour: tous deux se debattaient dans une detresse invincible. + +Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de +l'enfer eternel... + +Le poete comprit que la situation etait sans issue. Excede de cette +passion epuisante, il resolut de partir.--Le l0 novembre, il l'annonce +a George Sand, ajoutant qu'il n'aura meme pas le courage d'attendre son +depart a elle. Il veut neanmoins qu'elle accorde a "son pauvre vieux +lierre" une derniere entrevue, un dernier souvenir. + +Le 12 novembre, il ecrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si +redoutee de Celle qu'il veut fuir: "Tout est fini.--Si par hasard on +vous faisait quelques questions, si peut-etre on allait vous voir pour +vous demander a vous-meme si vous ne m'avez pas vu, repondez purement +que non et soyez sur que notre secret commun est bien garde de ma +part[134]..." Et il va en Bourgogne, a Montbard, se reposer chez un de ses +parents. + +[Note 134: Lettre publiee par M. Clouard, article cite, p. 734.] + +De son cote, George Sand est partie pour Nohant. Elle y eprouve comme +lui un sentiment de delivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture, +l'en felicite et elle lui repond: "Je ne vais pas mal, je me distrais +et ne retournerai a Paris que guerie et fortifiee... Vous avez tort +de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous +m'aimez et soyez sur que c'est fini a jamais entre lui et moi[135]." + +[Note 135: Lettre du 15 novembre, citee par Mme Arvede Barine, p. 84.] + +Huit jours s'ecoulent, Alfred est gueri; mais voici que George se +reprend a l'aimer,--comme elle n'a jamais aime. Elle revient a Paris +pour le voir. Il s'y refuse. Un desespoir violent s'empare de la pauvre +femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler a Venise. + +Dans son egarement, elle coupe sa chevelure et l'envoie a Musset. Le +poete touche va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore. +Alors elle a recours a Sainte-Beuve. + +Mais cette obstination a se torturer fatigue son confesseur d'autrefois: + + Voila deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore + en etat d'etre abandonnee, de vous surtout qui etes mon meilleur + soutien. Je suis resignee moins que jamais. Je sors, je me distrais, + je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens + folle. + + Hier mes jambes m'ont emportee malgre moi; j'ai ete chez _lui_. + Heureusement je ne l'ai pas trouve. J'en mourrai. Je sais qu'il est + froid et colere en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de + quoi il m'accuse, a propos de je ne sais qui. Cette injustice me + devore le coeur; c'est affreux de se separer sur de pareilles choses. + + Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit + de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me + tuer; il n'y a plus que cela a faire[136]!... + +[Note 136: Lettre du 25 novembre, publiee par M. de Lovenjoul, article +cite, p. 438.] + +Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours chez Delacroix, un bon +ami, qui fait son portrait pour la _Revue_[137]. Mais le soir, elle est +seule et triste. "--Seule, quelle horreur!" + +[Note 137: Nous savons par le _Journal_ du grand peintre comme les +passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...] + +Elle traverse une crise terrible, elle va connaitre des douleurs qu'elle +ne soupconnait pas. Ce meme jour, 25 novembre, trop fiere pour ecrire a +l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses +tourments a un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincere de +son ame. Son experience d'ecrivain et de psychologue lui a propose cette +confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit +jours, epanchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et +claire eloquence qui est tout son genie[138]. + +[Note 138: G. Sand remit plus tard ce journal intime a Musset. Mme +Jaubert, chez qui le poete l'avait depose, en prit copie. Il est inedit. +Mais P. de Musset s'en est servi dans _Lui et Elle_, chap. xv. Maintes +phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvede Barine en a donne +aussi de courts fragments, pp. 83-87.] + +Ce soir donc, elle est allee aux Italiens,--en bousingot;--croyant se +distraire, elle s'y est ennuyee. On l'a remarquee, on l'a trouvee jolie. +Jolie pour qui, helas! Ces compliments-la, depuis huit jours la laissent +insensible.--Elle a pose chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui +vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu resister au besoin +de lui parler de sa douleur. Il lui a conseille de ne pas avoir de +courage: "Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais +pas le fier, _je ne suis pas ne romain_. Je m'abandonne a mon desespoir; +il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse a +son tour, et il me quitte." + +Son chagrin a elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller +casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu'a ce qu'il lui ouvre, de +se coucher en travers de sa porte.... + + ... Si je me jetais a son cou, dans ses bras; si je lui disais: "Tu + m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop + pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer + que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi + quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore + jolie malgre mes cheveux coupes, malgre les deux grandes rides qui + se sont formees depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, qua + tu sentiras ta sensibilite se lasser et ton irritation revenir, + renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet + affreux mot: _derniere fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras; mais + laisse-moi quelquefois, ne fut-ce qu'une fois par semaine, venir + chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du + courage.--Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu + t'es vite gueri aussi, toi! Helas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts + certainement que tu n'en eus a Venise, quand je me consolai. Mais tu + ne m'aimais pas, et la raison egoiste et mechante me disait: _Tu fais + bien!_ A present, je suis encore coupable a tes yeux, mais je le suis + dans le passe. Le present est beau et bon encore: je t'aime; je me + soumettrais a tous les supplices pour etre aime de toi et tu me + quittes! Ah! pauvre homme! vous etes fou. C'est votre orgueil qui vous + conseille. Vous devez en avoir, le votre est beau, parce que votre + ame est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire: + "Aime cette pauvre femme, tu es bien sur de ne pas trop l'aimer a + present, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunee. + Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est + le moment de l'aimer ou jamais." + +Ses fautes ont profite a son ame. Elle a besoin d'un bras solide pour la +soutenir et d'un coeur sans vanite pour l'accueillir et la conserver. +"Mais ces hommes-la sont des chenes noueux dont l'ecorce repousse, et +toi, poete, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosee, elle m'a enivree, +elle m'a empoisonnee, et dans un jour de colere j'ai cherche un +contrepoison qui m'a achevee...." + +Son epanchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le +reprend au bout de trois jours pour consigner les precieuses confidences +de trois de ses amis celebres sur l'amour: + + Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui meritait d'etre + aime. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien + difficile d'aimer Dieu. C'est si different! Il est vrai que Liszt + ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de + Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il + est bien heureux, ce petit chretien-la! J'ai vu Heine ce matin. Il + m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tete et les sens, et que le coeur + n'etait que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart a 2 heures, + elle m'a dit qu'il fallait _ruser_ avec les hommes et faire semblant + de se facher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait + pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demande + ce que c'etait que l'amour, et il m'a repondu: "Ce sont les larmes; + vous pleurez, vous aimez." Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle + en vain la colere a mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un + miracle pour moi: il me donnera l'ambition litteraire ou la devotion: + il faut que j'aille trouver soeur Marthe[139]. + +[Note 139: La religieuse du couvent des Augustines ou avait ete elevee +G. Sand et aupres de qui elle alla se recueillir plusieurs fois apres +son mariage.--Est-ce cette amitie pour soeur Marthe qu'evoquent Camille +et Perdican dans: _On ne badine pas avec l'amour_?] + +Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal +desormais la consolera tous les soirs. + +Elle est retournee aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et +puis toutes ces femmes blondes, blanches, parees, "ce champ ou Fantasio +ira cueillir ses bluets!..." Qui d'entre elles saura l'aimer comme +Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-etre qu'elle joue une +comedie,--et elle en meurt. Ou est le temps de ces lettres d'amour +qu'elle recevait en Italie? "Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai +tant baisees, tant arrosees de larmes, tant collees sur mon coeur nu, +quand l'autre ne me voyait pas!" + +Et elle revient a tout ce passe de Venise, longuement, +douloureusement[140].... N'a-t-elle pas assez expie? Ne voila-t-il pas, +depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prieres eperdues +dans les eglises... Un de ces soirs, a Saint-Sulpice, une voix lui a +crie: Confesse et meurs!--"Helas! j'ai confesse le lendemain et je n'ai +pas pu mourir." Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit +dans d'affreux reves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne +retrouve-t-elle "cette feroce vigueur de Venise", qui fut son crime, un +crime qui la tue dans une trop longue agonie. + +[Note 140: Ici le passage que nous avons donne plus haut, p. 122.] + + Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimee, apres m'avoir + haie? Quel mystere s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi ce + _crescendo_ de deplaisir, de degout, d'aversion, de fureur, de froide + et meprisante raillerie? Et puis tout a-coup, ces larmes, cette + douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour + funeste! Je donnerais tout ce que j'ai recu pour un seul jour de ton + effusion! Mais _jamais_! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas + croire cela! Je vais y aller! J'y vais!--Non!--Crier, hurler, mais il + ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas. + + Enfin, c'est le retour de votre amour a Venise, qui a fait mon + desespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu + de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et + qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je + n'ai jamais pense un instant a ce que vous aviez souffert, a cause de + cette maladie et a cause de moi, sans que ma poitrine se brisat en + sanglot. Je vous trompais, et j'etais la entre deux hommes, l'un qui + me disait: "Reviens a moi, je reparerai mes torts, je t'aimerai, je + mourrai sans toi." Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre + oreille: "Faites attention, vous etes a moi, il n'y a plus a en + revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra." Ah! pauvre femme! + pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir! + +Suspendons un moment ce resume banal et froid de la precieuse +confession. Aussi bien presente-t-elle ici une lacune de plusieurs +jours. Et revenons a Sainte-Beuve.--Il est alle voir George Sand. Il a +consenti a prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais +le poete est decide a ne pas reprendre sa chaine. Il ecrit donc au +complaisant intercesseur: + + Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'interet que vous avez + bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, a moi et a la + personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible + maintenant de conserver, sous quelque pretexte que ce soit, des + relations avec elle, ni par ecrit ni autrement. J'espere que ses amis + ne croiront pas voir dans cette resolution aucune intention offensante + pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a + quelqu'un a accuser la dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien + mal raisonnee, ai pu consentir a des visites fort dangereuses sans + doute, comme vous me le dites vous-meme. Madame Sand sait parfaitement + mes intentions presentes, et si c'est elle qui vous a prie de me dire + de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel + motif elle l'a fait, lorsque hier soir meme, j'ai refuse positivement + de la recevoir a la maison... + +Il ajoute qu'il espere bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve +se maintiendront: "Vous feriez de moi un _cruel_ si vous me laissiez +croire que pour vous voir il faut que je sois brouille avec ma +maitresse[141]." + +[Note 141: Lettre publiee par M. de Lovenjoul, article cite, p. 439.] + +George Sand a compris que Musset etait excede. Elle va essayer de la +resignation. Elle ecrit a Sainte-Beuve le 28 novembre[142]: + +[Note 142: _Id._, p. 439.] + + Tachez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espere et ne + vous ecris que pour etre sure. Je n'ai plus meme l'espoir de terminer + doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et + mon coeur avec! + + Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus a me faire esperer, + c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon desespoir; j'en ai tant + que je ne peux pas le porter. + +Un passage de la cinquieme de ses _Lettres d'un voyageur_, le recit des +amours de Watelet et de Marguerite Leconte, fait allusion a cette crise +de son ame[143]. Mais le journal intime que nous citions plus haut va nous +la preciser davantage. + +[Note 143: Remarque de M. de Lovenjoul (article cite de _Cosmopolis_, +p. 440).--Cette cinquieme Lettre a paru dans la _Revue des Deux Mondes_ +du 15 janvier 1835 sous le titre de _Lettres d'un oncle_.] + +Musset a refuse de revoir sa maitresse, et puis il y a consenti, mais +sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilite de +femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. "... Tu ne +peux pas oter de devant tes yeux l'injure qui t'a ete faite par moi, +mais tu ne peux pas oter de ton coeur la compassion et l'amitie. Pauvre +Alfred! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais!" + +Musset a peur de se laisser reprendre a son amour, mais il en meurt +d'envie. Il feint d'etre jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseille +a George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le +renvoyer. "Si elle avait pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aime de +colere." Mais c'est chose impossible a son coeur.--"Ah! mon cher bon, +s'ecrie-t-elle, si tu pouvais etre jaloux de moi, avec quel plaisir +je renverrais tous ces gens-la!" Helas! elle n'ambitionne pas encore +l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit a Buloz; +c'est son idee fixe; elle sera resignee et patiente; elle se regenerera. +Pour se rehabiliter a _ses_ yeux, elle s'entourera d'hommes purs et +distingues, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera +encore et il prendra une maitresse; mais la verite triomphera. Et cet +invincible amour se fait humble jusqu'a la faiblesse, comme pour effacer +le souvenir des fautes et de la fierte de jadis. + +... Quand j'aurai mene cette vie honnete et sage, assez longtemps pour +prouver que je peux la mener, j'irai, o mon amour, te demander une +poignee de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de +persecutions inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime +plus. Mais ton amitie, il me la faut, pour supporter l'amour que +j'ai dans le coeur, et pour empecher qu'il me tue. Oh! si je l'avais +aujourd'hui. Helas! que je suis pressee de l'avoir! Qu'elle me ferait de +bien! Si j'avais quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la +permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous, +achetee sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un +joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me +figurer que tu penses un peu a moi en recevant ces niaiseries!--Oh! ce +n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde; sacre Dieu, ce +n'est pas cela! Je dis mon histoire a tout le monde; on la sait, on en +parle, on rit de moi; cela m'est a peu pres egal. + +Musset n'a pas cache a son amie qu'il veut se delivrer de cette passion +eternellement, menacante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa +faiblesse. Ils ont dine ensemble. Le poete lui a vante sa maitresse du +moment. Elle a compris toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle +bonte, aidee par son orgueil, la pousse maintenant a souhaiter que cette +femme l'apaise et le console: "Qu'elle lui apprenne a croire. Helas! moi +je ne lui ai appris qu'a nier!" + +Ce mois de decembre 1834 fut lamentable a George Sand. La pauvre Lelia +connut le desespoir. La fin de son journal intime nous devoile les +affres d'agonie par ou passa son coeur. Le fantome du suicide hanta +reellement cette ame desemparee qui vivait les douleurs de ses fictions +romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en detourna, +et aussi la brulante hantise de cet autre enfant qui tenait decidement +tant de place dans son etre amoureux. + + Pourquoi m'avez-vous reveillee, o mon Dieu, quand je m'etendais avec + resignation sur cette couche glacee? Pourquoi avez-vous fait repasser + devant moi ce fantome de mes nuits brulantes? Ange de mort, amour + funeste, o mon destin, sous la figure d'un enfant blond et delicat! + Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brulent donc + vite et que je meure consumee! Tu jetteras mes cendres au vent, elles + feront pousser des fleurs qui te rejouiront. + + Quel est ce feu qui devore mes entrailles? Il semble qu'un volcan + gronde au dedans de moi et que je vais eclater comme un cratere. O + Dieu, prends donc pitie de cet etre qui souffre tant! + + ... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tete, je ne te + verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon + petit corps souple et chaud, vous ne vous etendrez plus sur moi, comme + Elisee sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus + la main, comme Jesus a la fille de Jaire, en disant: "Petite fille, + leve-toi." Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches epaules! + Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui etait a moi! J'embrasserai + maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers, + dans les forets, en criant votre nom; et quand j'aurai reve le + plaisir, je tomberai evanouie sur la terre humide! + +Le merveilleux instinct de poetisation! Quelle femme profondement femme +etait cet ecrivain de genie. + +Cette confession des premiers jours de decembre 1834, si franchement +belle, ou la pauvre femme se debat entre sa faiblesse desesperee et ce +qui lui reste d'orgueil, merite d'etre connue tout entiere. Elle absout +George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de +scrupule a en detacher, indiscretement, quelques passages.--Elle se +demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connaitre ce +chatiment, "cet amour de lionne".--"Pourquoi mon sang s'est-il change en +feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus +fougueux que ceux des hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me dis +que tu me le defends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si +cette flamme continue a me ronger!"--Et pourquoi ne se tuerait-elle +pas? Ses enfants?... Le dechirement qu'elle eprouve a l'idee de les +abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe +alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette affreuse vision +detourne d'elle la tentation maudite. "--Oh! mon fils! Je veux que tu +lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aime." + +Le lendemain, elle confie a son journal ses impressions d'une rencontre +inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voila donc ce que +devient l'amour! Ils ont cause sans embarras, en bonne amitie. Sandeau +s'est disculpe d'avoir trempe dans les potins de Planche, de Pyat et +des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'eviter desormais... C'est +comme un apaisement qu'elle eprouve de cette rencontre. + +Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement. +Alfred ne l'aime plus. Elle etait bien malade quand il l'a quittee hier +soir, et il n'a pas envoye prendre de ses nouvelles. "Je l'ai espere et +attendu, minute par minute, depuis 11 heures du matin jusqu'a minuit. +Quelle journee! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes +encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai +jamais aime personne et je ne t'ai jamais aime de la sorte. Mais je +t'aime aussi avec toute mon ame, et toi tu n'as pas meme d'amitie pour +moi."--D'ailleurs, il desire qu'elle parte.--"Pardonne-moi de t'avoir +fait souffrir et sois bien venge."--Elle partira. + +--Musset s'etait montre plus fort que ses amis ne l'avaient espere. Sans +doute aussi son amour cedait-il a l'exces des souffrances, y laissant +entrer l'orgueil a son tour. + +Il eprouva d'abord un grand soulagement du depart de George Sand. +Celle-ci, qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait a +Nohant pour la troisieme fois depuis son retour de Venise.--A peine +installee, elle ecrit a son cher confident Sainte-Beuve, et lui expose +l'etat de son coeur. Il lui a fallu quelques jours pour se reprendre; +mais le reveil a ete assez doux. Elle a retrouve ses fideles amis. +Alfred lui a ecrit affectueusement, "se repentant beaucoup de ses +violences. Son coeur est si bon dans tout cela!"--"Je ne desire plus le +revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la +force pour lui refuser des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est +toujours tendre et repentant apres la colere... et je me retrouverai +tout a coup l'aimant et ayant travaille en vain a me detacher." Et elle +promet a Sainte-Beuve qu'elle aura la force de le fuir[144]. + +[Note 144: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 291.] + +Vaines paroles! Un mois s'ecoule a peine, George Sand est de retour a +Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle, +et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle +victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous,--son +ennemi pour avoir ete trop l'ami du repos de Musset,--elle lui ecrit le +14 janvier 1835: "Monsieur, il y a des operations chirurgicales fort +bien faites et qui font honneur a l'habilete du chirurgien, mais qui +n'empechent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilite, +Alfred est redevenu mon amant." Et sans rancune, elle l'invite a diner +_chez eux_[145]. + +[Note 145: Lettre publiee par M. Clouard, article cite, p. 735.] + +Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard, +craignant d'etre compromise au sujet des tableaux que Pagello avait +apportes d'Italie, dans la discretion dont elle avait use en les payant +a celui-ci sans avoir reellement pu les vendre, George Sand ecrivait +encore a Tattet qui etait reste l'ami du Venitien, pour le prier de +se charger de ses tableaux. Mais le ton de cette lettre temoigne +d'hostilites persistantes: "Si votre amour de la verite vous a commande +de me nuire, ecrit-elle, il doit vous commander de me rehabiliter sous +les rapports par ou je le merite[146]." + +[Note 146: Lettre publiee par M. Clouard, article cite, p. 736.] + +Cette reprise des deux amants ne resta pas longtemps prospere. Elle +n'etait pas plus viable que les precedentes. Musset avait prononce +d'avance la condamnation de cette poursuite obstinee du bonheur. Au +retour de Venise, versant son amertume resignee dans la plus touchante +de ses fictions: _On ne badine pas avec l'amour,_ il avait ete prophete +de sa propre histoire. Ecoutons la plainte de Perdican: + +"Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire +entre cette femme et moi? La voila pale et effrayee qui presse sur les +dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer et +nous etions nes l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos levres, +orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre? + +"Insenses que nous sommes! Nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, +Camille? Quelles vaines paroles, quelle miserable folie ont passe +comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper +l'autre[147]?..." + +[Note 147: _On ne badine pas avec l'amour,_ acte III, sc. VIII.] + +La triste Camille, la pauvre George Sand, repond a ces stances +douloureuses, par ses lettres navrees du fatal hiver de 1835: + +"Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, +mais je ne puis m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement ne dis pas +que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon +frere, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant." + +Il n'est plus question que de depart dans les lettres de l'un et de +l'autre. Musset envoie-t-il a sa maitresse ce billet repentant: + +"Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai ecrit sans +reflechir, et si je t'ai parle durement, c'est sans le vouloir. Viens, +si tu me crois." + +Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses adieux, et meme lui assure +que sa place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se +renvoient chacun les objets qui appartiennent a l'autre, "les oripeaux +des anciens jours de joie"; ils se disent encore adieu, et puis n'ont +plus la force de partir... + +Parmi ces billets un peu monotones, une derniere lettre de Musset, qui +est precieuse. Le voila sensiblement epuise. Leur amour lui est apparu +comme la realisation tragique de _Lelia._ Stenio, c'est lui, mais +vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant a ses +douleurs a elle, et a son agonie. + +Il decrit longuement son affreux reve, avec l'accent meme, la melancolie +romantique de _Lelia_. + + ...Tu me disais toujours: "Voila toute ma vie revenue, il faut me + traiter en convalescente; je vais renaitre." Et, en disant cela, tu + ecrivais ton testament. Moi, je me disais: "Voila ce que je ferai: je + la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les + feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui echauffe + tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume; + elle ecoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, + toutes ces rivieres avec les harmonies du monde. Elle reconnaitra + tous ces milliers de freres, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous + pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle + prendra racine dans la seve du monde tout-puissant." Je t'ai donc + prise et je t'ai emportee. Mais je me suis senti trop faible. Je + croyais que j'etais tout jeune, parce que j'avais vecu sans mon coeur, + et que je me disais toujours: "Je m'en servirai en temps et lieu." + Mais j'avais traverse un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus + se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer + autant, ce qui fait que mes bras etaient allonges et tout maigres, + et je t'ai laissee tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que + c'etait parce que tu etais trop lourde, et tu t'es retournee la face + contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de + continuer sans toi, et que la montagne etait proche. Mais tu es + devenue pale comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roule sur + toi, et je n'ai plus vu qu'une petite eminence ou poussait de l'herbe. + Je me suis mis a pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti + la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches + sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient + la vallee en disant: "Voila comme elle etait; elle faisait ceci, elle + faisait cela, elle a fini par la." Alors il est venu des hommes qui + m'ont dit: "La voila donc! Nous l'avons tuee!" Mais je me suis eloigne + avec horreur en disant: "Je ne l'ai pas tuee; si j'ai de son sang + apres les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez + tuee et vous avez lave vos mains. Prenez garde que je n'ecrive sur sa + tombe qu'elle etait bonne, sincere et grande; et si on vous demande + qui je suis, repondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais + qui vous etes. Le jour ou elle sortira de cette tombe, son visage + portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il + y en aura une pour moi." + + Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point + sur le visage un rire convulsif; tu m'as aime, mais ton amour etait + solitaire comme le desespoir. Tu avais tant pleure, et moi si peu! Tu + meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point a la vie, + quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je + t'ai aimee. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums + et leur triste rosee, elles se faneront comme toi sans me repondre et + sans savoir pourquoi elles meurent. + +Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte resignee. Une fois +encore, apres d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier +billet en temoigne: + +_Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani_. +(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain.) + +Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en +finir: "Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aime comme mon +fils, c'est un amour de mere, j'en saigne encore. Je te plains, je te +pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais mechante... +Plus tu perds le droit d'etre jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble +a une punition de Dieu sur ta pauvre tete. Mais, mes enfants a moi! +Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes +enfants!" + +Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour desespere des nuits affolees de +decembre. Elle est epuisee a son tour, et la lassitude ramene la raison. +Elle aura la force de briser ses liens: la mere delivre l'amante. + +Sainte-Beuve a ete chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir[148]. +Elle sent bien que seule l'absence empechera le malheureux de revenir +toujours. Son retour a Nohant decide, elle ecrit a Boucoiran de "l'aider +a partir". Il s'agit de "tromper l'inquietude d'Alfred", d'arriver chez +elle en feignant de mauvaises nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira +aussitot comme pour courir chez sa mere,--mais prendra le courrier de +Nohant[149]. + +[Note 148: Ne l'ayant pas trouve, il lui ecrit sur une carte de +visite: "Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus +voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligee. Je vous +ai mal conseille en voulant vous rapprocher trop vite. Ecrivez-lui un +mot bon, mais ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal a tous les +deux. Pardonnez-moi mon conseil a faux.--A bientot."] + +[Note 1149: Lettre du 6 mars, publiee par M. de Lovenjoul, article +cite, p. 443.] + +Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai +Malaquais, apprit la verite. Il ecrivit encore a Boucoiran pour s'en +assurer de lui-meme, mais bien decide cette fois "a respecter les +volontes" de sa maitresse[150]. Il se tint parole et tout fut fini. + +[Note 150: Lettre du 7 mars, publiee par M. Clouard, article cite, p. +737.] + + + +IX + +A peine rentree a Nohant, George Sand ecrit a Sainte-Beuve (13 mars +1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnee durant ces +tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, ou du moins se jugeait-il +impuissant a la consoler. Il s'est exagere la virilite de sa douleur. +Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne +laisser derriere elle aucune amertume justifiee. Elle va travailler pour +renaitre. + +Dans une lettre de la meme date, elle gronde son fidele Boucoiran, de +lui mal parler de Musset. Jamais aucun mepris pour lui n'est entre dans +son coeur. "Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montre aucun +chagrin. C'est tout ce que je desirais savoir... Tout mon desir etait +de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit +loue[151]!" + +[Note 151: Lettre du 15 mars, publiee par Mme Arvede Barine.] + +Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indifference. + +Alfred de Musset, apaise par une resolution desormais acceptee de son +coeur, se mit au travail avec energie. Cette annee 1835, la plus austere +de sa vie, en fut la plus feconde. + +La passion, qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse +dissipee, l'avait transforme en le faisant souffrir. Il etait grave: le +Musset "d'avant l'Italie" avait fait place au Musset "d'apres George +Sand". Un poete nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant +la tourmente, son coeur en s'epurant avait instruit le recueillement de +son genie. La melancolie et la resignation permettaient un libre et pur +essor a sa voix. + + J'ai vu le temps ou ma jeunesse + Sur mes levres etait sans cesse, + Prete a chanter comme un oiseau; + Mais j'ai souffert un dur martyre, + Et le moins que j'en pourrais dire, + Si je l'essayais sur ma lyre + La briserait comme un roseau. + +La Muse a invite le poete a chanter: la plainte lasse et impuissante +d'un coeur brise repond a son appel. C'est la _Nuit de Mai_. +L'inspiration l'a dictee presque d'une haleine. Voici l'aube du nouveau +genie de Musset. Le poete vient de se ressaisir. Il eleve pieusement a +ses tristes amours le monument promis, _la Confession d'un Enfant du +siecle_. Il s'ecoute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son +coeur lui revient, une nuit de decembre, avec le spectre de la Solitude: + + ...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaitre. + C'etait par une triste nuit. + L'aile des vents battait a ma fenetre + J'etais seul, courbe sur mon lit. + J'y regardais une place cherie, + Tiede encor d'un baiser brulant; + Et je songeais comme la femme oublie, + Et je sentais un lambeau de ma vie + Qui se dechirait lentement. + + Je rassemblais des lettres de la veille, + Des cheveux, des debris d'amour. + Tout ce passe me criait a l'oreille + Ses eternels serments d'un jour. + Je contemplais ces reliques sacrees, + Qui me faisaient trembler la main; + Larmes du coeur par le coeur devorees, + Et que les yeux qui les avaient pleurees + Ne reconnaitront plus demain! + + J'enveloppais dans un morceau de bure + Ces ruines des jours heureux. + Je me disais qu'ici-bas ce qui dure, + C'est une meche de cheveux. + Comme un plongeur dans une mer profonde, + Je me perdais dans tant d'oubli. + De tous cotes j'y retournais la sonde, + Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde, + Mon pauvre amour enseveli. + + J'allais poser le sceau de cire noire + Sur ce fragile et cher tresor, + J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire, + En pleurant j'en doutais encor. + Ah! faible femme, orgueilleuse insensee, + Malgre toi, tu t'en souviendras! + Pourquoi, grand Dieu! mentir a sa pensee? + Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressee, + Ces sanglots, si tu n'aimais pas? + + Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures; + Mais ta chimere est entre nous. + Eh bien, adieu! Vous compterez les heures + Qui me separeront de vous. + Partez, partez, et dans ce coeur de glace + Emportez l'orgueil satisfait. + Je sens encor le mien jeune et vivace, + Et bien des maux pourront y trouver place + Sur le mal que vous m'avez fait. + + Parlez, parlez! la Nature immortelle + N'a pas tout voulu vous donner. + Ah! pauvre enfant, qui voulez etre belle, + Et ne savez pas pardonner! + Allez, allez, suivez la destinee; + Qui vous perd n'a pas tout perdu. + Jetez au vent notre amour consumee; + Eternel Dieu! toi que j'ai tant aimee, + Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu? + +C'est sur ces plaintes de la _Nuit de Decembre_, la plus pure, la plus +humaine de ses inspirations et sa plus fidele evocation du passe, que +Musset dit adieu a cette fatale annee 1835. + +Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami +Tattet, qui etait a Baden, comme lui l'annee precedente, et souffrant +comme lui d'une rupture d'amour, il ecrivait le 21 juillet: + + ...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a + bientot huit ou neuf mois, j'etais ou vous etes, aussi triste que + vous, loge peut-etre dans la chambre ou vous etes, passant la journee + a maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les + verdures possibles. Je dessinais de memoire le portrait de mon + infidele; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes a la roulette. + Je croyais que c'en etait fait de moi pour toujours, que je n'en + reviendrais jamais. Helas! helas! comme j'en suis revenu! Comme + les cheveux m'ont repousse sur la tete, le courage dans le ventre, + l'indifference dans le coeur, par-dessus le marche! Helas! a mon + retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que + le bon temps, c'est peut-etre celui ou on est chauve, desole et + pleurant!... Vous en viendrez la, mon ami. + +Le 3 aout, ecrivant encore a son ami, il lui disait: "Si vous voyez Mme +Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la +femme la plus femme que j'aie jamais connue..." + +En meme temps que s'etait transforme le poete, l'homme avait bien +change. On se souvient du seduisant pastel trace par Sainte-Beuve, d'un +Musset debutant, offusquant presque le Cenacle par sa belle et bonne +grace, par l'aristocratie aisee de son charme et de son genie. + +"C'etait le printemps meme, tout un printemps de poesie qui eclatait a +nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front male et fier, la joue en +fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflee du +souffle du desir, il s'avancait, le talon sonnant et l'oeil au ciel, +comme assure de sa conquete et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul, +au premier aspect, ne donnait mieux l'idee du genie adolescent." + +L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gate s'etait fait homme, +un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de +distinction, sa delicatesse innee le poussaient a s'en excuser lui-meme. +Il trahissait malgre lui sa precoce experience. Le mensonge de l'amour +avait glace son sourire a jamais. + +Apres la querelle suscitee par la publication d'_Elle et Lui_, et sur la +foi de racontars parles ou epistolaires echappes a George Sand et a ses +amis depuis la mort du poete, une agacante legende s'est etablie qui +nous represente Musset degrade et perdu, a l'age meme ou il publiait ses +chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte legende que suffiraient a refuter _la +Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de +rien_, ecrits en 1835 et 1836. On a dit et repete que Musset, des avant +le voyage de Venise, etait "atteint d'alcoolisme". L'aimable mot, et qui +s'accorde bien avec l'idee que cette periode d'incessant travail donne +de la lucidite de son genie!... Je tiens de plus d'un temoin de sa vie, +de Chenavard entre autres, que seules les dix dernieres annees du poete +furent reellement et gravement troublees. Il ignora l'absinthe, qu'on +lui a tant reprochee, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec +du champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il +abdiquat jamais la correction parfaite de ses manieres. Un gout tres vif +pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens a la mode, et +nous devons plus d'une de ses comedies, plus d'un de ses contes, a cet +imperieux besoin de satisfaire ses gouts d'aristocrate[152]. On sait son +amitie avec le duc d'Orleans. + +[Note 152: Mme la vicomtesse de Janze (_Etude et recits sur Alfred de +Musset_, p. 58) cite quelques noms de ses amis de predilection. Avec +Alfred Tattet, c'etait le marquis A. de Belmont, M. Edouard Bocher, le +marquis de Montebello, le prince d'Eckmuehl, "qui lui pretait ses chevaux +et meme quelquefois son uniforme de lancier", pour se deguiser, le comte +d'Alton Shee, le marquis de Hartford, le peintre Eugene Lami, le prince +de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle +du Cafe de Paris, au boulevard de Gand. Mme de Janze rapporte encore, +d'apres Eugene Lami, que le poete regrettait de ne pas faire partie du +Jockey, ou il avait ete _blackboule_ pour ne pas monter a cheval dans le +pur style anglais adopte par ce club...] + +Mediocrement fortune, il eut a coeur de ne jamais faire de dettes; il +n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa +succession, devait la juger bientot fructueuse. + +--Et la pretendue degradation physique du poete, si prematuree, si +penible?... Encore une legende a reviser. + +Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons fameuses, il est avere que +le tendre et seduisant Rolla inspira, dans le monde, maints caprices +passionnes. On en pourrait citer une quinzaine, et des plus... +honorables, jusqu'en 1850.--Toutes ces aventures peserent bien peu sur +sa vie. + +Depuis 1835, il promenait dans ses amours un sombre desenchantement. Si +le Musset de George Sand n'etait plus Fortunio,--l'ami de Rachel, de +la comtesse polonaise, de Louise Colet ne retrouvait pas son amour de +Venise. Sa rupture avec Lelia avait fletri en lui la foi et l'esperance. + +--Apres la plainte de sa lassitude infinie et le chant de son desespoir, +apres la _Nuit de Mai_ et la _Nuit de Decembre_, il se revolte contre sa +douleur, en prend a temoin le poete "qui sait aimer", puis se releve +a la pensee de l'immortalite. C'est la _Lettre a Lamartine_ (fevrier +1836): + + Creature d'un jour qui t'agites une heure, + De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gemir? + .................................................. + Tes os dans le cercueil vont tomber en poussiere; + Ta memoire, ton nom, ta gloire vont perir, + Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chere: + Ton ame est immortelle et va s'en souvenir. + +Cette austere consolation ne saurait suffire a son coeur. La creature +est faite pour aimer, pour etre aimee. + +C'est la _Nuit d'Aout_ (1836): + + Depouille devant tous l'orgueil qui te devore, + Coeur gonfle d'amertume et qui t'es cru ferme; + Aime, et tu renaitras; fais-toi fleur pour eclore. + Apres avoir souffert il faut souffrir encore; + Il faut aimer sans cesse apres avoir aime. + +Mais le souvenir de l'unique aimee veille. Le retour invincible au passe +apporte la colere, la haine et le pardon... Il faudrait citer toute la +_Nuit d'Octobre_ (1837): + + ...Vous saurez tout, et je vais vous conter + Le mal que peut faire une femme; + Car c'en est une, o mes pauvres amis + (Helas! vous le saviez peut-etre)! + C'est une femme a qui je fus soumis, + Comme le serf l'est a son maitre. + Joug deteste! c'est par la que mon coeur + Perdit sa force et sa jeunesse; + Et cependant, aupres de ma maitresse, + J'avais entrevu le bonheur. + Pres du ruisseau, quand nous marchions ensemble, + Le soir sur le sable argentin, + Quand devant nous le blanc spectre du tremble + De loin nous montrait le chemin; + Je vois encore, aux rayons de la lune, + Ce beau corps plier dans mes bras... + N'en parlons plus...--je ne prevoyais pas + Ou me conduisait la Fortune. + Sans doute alors la colere des dieux + Avait besoin d'une victime; + Car elle m'a puni comme d'un crime + D'avoir essaye d'etre heureux. + + Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maitresse! + Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es leve; + Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse, + Et, quand je pense a toi, croire que j'ai reve! + + Honte a toi qui la premiere + M'as appris la trahison, + Et d'horreur et de colere + M'as fait perdre la raison! + Honte a toi, femme a l'oeil sombre, + Dont les funestes amours + Ont enseveli dans l'ombre + Mon printemps et mes beaux jours! + C'est ta voix, c'est ton sourire, + C'est ton regard corrupteur, + Qui m'ont appris a maudire + Jusqu'au semblant du bonheur, + C'est ta jeunesse et tes charmes + Qui m'ont fait desesperer, + Et si je doute des larmes, + C'est que je t'ai vu pleurer. + + O mon enfant! plains-la, cette belle infidele, + Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux; + Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, pres d'elle, + Deviner, en souffrant, le secret des heureux. + Sa tache fut penible; elle t'aimait peut-etre; + Mais le destin voulait qu'elle brisat ton coeur. + Elle savait la vie et te l'a fait connaitre; + Une autre a recueilli le fruit de ta douleur. + Plains-la! son triste amour a passe comme un songe; + Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer. + Dans ses larmes, crois-moi, tout n'etait pas mensonge, + Quand tout l'aurait ete, plains-la! tu sais aimer. + + Je te bannis de ma memoire, + Reste d'un amour insense, + Mysterieuse et sombre histoire + Qui dormiras dans le passe! + Et toi qui, jadis, d'une amie + Portas la forme et le doux nom, + L'instant supreme ou je t'oublie + Doit etre celui du pardon. + + Pardonnons-nous;--je romps le charme + Qui nous unissait devant Dieu; + Avec une derniere larme + Recois un eternel adieu. + +George Sand n'avait pas l'ame d'une inconsolable. Sa romanesque +sensibilite se canalisait vite en litterature. Une imagination pratique +la temperait, qui lui laissait peu croire aux cris desesperes des +poetes, a la sincerite de leur douleur. Navrante est sa premiere +impression des _Nuits de Mai_ et _de Decembre_: "Je n'ai pas vu Musset, +ecrit-elle a Liszt, je ne sais s'il pense a moi, si ce n'est quand il +a envie de faire des vers et de gagner cent ecus a la _Revue des Deux +Mondes_. Moi je ne pense plus a lui depuis longtemps, et meme je vous +dirai que je ne pense a personne dans ce sens-la. Je suis plus heureuse +comme je suis que je ne l'ai ete de ma vie. La vieillesse vient. Le +besoin des grandes emotions est satisfait outre mesure[153]..." + +[Note 153: Lettre du 5 mai 1836, citee par S. Rocheblave: _Une amitie +romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,_ dans la _Revue de Paris_ du 15 +decembre 1894.] + +Elle comprendra mieux la _Confession d'un Enfant du siecle_. Le poete +lui est plus indulgent, puisqu'il prend pour lui tous les torts. Elle +fait part de l'emotion que lui a donnee cette lecture a une nouvelle +amie, Mme d'Agoult, qui cache a Geneve sa lune de miel avec Liszt: + + ... Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du siecle_ + m'a beaucoup emue en effet. Les moindres details d'une intimite + malheureuse y sont si fidelement rapportes depuis la premiere + heure jusqu'a la derniere, depuis la _soeur de charite_ jusqu'a + _l'orgueilleuse insensee_, que je me suis mise a pleurer comme une + bete en fermant le livre. Puis, j'ai ecrit quelques lignes a l'auteur + pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aime, que je + lui avais tout pardonne, et que je ne voulais jamais le revoir. Ces + trois choses sont vraies et immuables. Le pardon va chez moi jusqu'a + ne jamais concevoir une pensee d'amertume contre le meurtrier de mon + amour, mais il n'ira jamais jusqu'a regretter la torture. Je sens + toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de + mere au fond du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal + de lui sans colere, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis + s'imaginent que je ne suis pas bien guerie. Je suis aussi bien guerie + cependant de lui que l'empereur Charlemagne du mal de dents. Le + souvenir de ses douleurs me remue profondement quand je me retrace ces + scenes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne me feraient + plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne me plaignez donc pas, + belle et bonne fille de Dieu. Chacun goute un bonheur, selon son ame. + J'ai longtemps cru que la passion etait mon ideal. Je me trompais, ou + bien j'ai mal choisi[154]. + +[Note 154: _Revue de Paris_ du 15 decembre 1894, p. 812.] + +Cette page etait sincere. George Sand apparait a la fois comme une +amoureuse romanesque et une amante pessimiste, en cela semblable a +Chateaubriand son maitre[155]. Un eternel conflit entre son imagination et +son experience, l'empechant de s'abimer dans une passion, lui a garde +son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtriere a l'ame du poete, +si elle lui fut douloureuse entre toutes, la posseda moins cependant +que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle +trouvait les dominateurs dont avait besoin son orgueil. Chopin comme +Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser. + +[Note 155: La psychologie de Lelia n'est pas sans rappeler un peu +celle de Rene, avec moins de race toutefois dans la melancolie. Ne +pourrait-on pas appliquer a tous deux cette observation de M. Albalat +dans une penetrante etude sur _Chateaubriand et ses amoureuses_: "Ses +amours ne furent ni spontanees ni involontaires; il repondit presque +toujours aux sentiments qu'on eprouvait pour lui et il eut le tort de ne +pouvoir s'en defendre plutot que celui de les provoquer." (ALBALAT, _le +Mal d'ecrire_, p. 269.)] + +Mais George Sand, dans son obsession meme de la virilite, et son +perpetuel besoin de se convaincre d'un temperament qu'elle n'avait pas, +etait surtout trop aventureuse,--"curieuse excessive", la qualifiait +Dumas fils[156],--pour rester insensible au charme, sous les formes de +la faiblesse, de la tendresse et de la poesie. Aussi les douleurs de +Musset, qu'elle savait sinceres, accompagnerent-elles longtemps, et a +ses propres yeux, la legende meme de son ame. + +[Note 156: Lettre citee par M. Emile Berr, _Figaro_ du 16 decembre +1896: + +"Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque +gelatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, excessive, trompee, +decue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnee. C'est en +vain qu'elle voudrait l'etre, elle ne le peut pas; sa nature physique +s'y refuse... etc."] + +Ils s'ecrivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste +d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La reclamation +reciproque de leurs lettres, ou ils sentaient "avoir laisse une bonne +part d'eux-memes", perpetua entre eux le malaise des souvenirs, jusqu'a +la mort de Musset (1857). Dix-huit mois apres, George Sand jugea bon de +peindre a sa maniere et d'interpreter en sa faveur ce douloureux roman +d'amour. Paul de Musset lui repondit, puis d'autres s'en melerent, et la +legende etait creee[157]. + +[Note 157: Outre _Elle et Lui, Lui et Elle, Lui_, de Mme Louise Colet, +et les articles documentaires que nous avons signales, le roman de +George Sand et de Musset a encore suscite deux volumes, oublies depuis +la polemique de 1860: _Eux, drame contemporain,_ par Moi (M. Alexis +Doinet), et _Eux et Elles, histoire d'un scandale_, par M. de Lescure. +Ajoutons qu'il a ete mis au theatre par un poete marseillais, M. Auguste +Marin: _Un amour de Musset_, un acte en vers, 1879.] + +Les legendes ne se trompent guere. Ce livre vient de preciser ce qu'on +avait pu pressentir des heros de cette aventure. Mere admirable et +dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appelee "la Grande Femme", +Renan "la Harpe eolienne de notre temps", fut en effet mieux qu'une +femme, la femme elle-meme, dans son pantheisme d'amour et de pensee, sa +bonte instinctive, sa fatalite d'element. Trop genereux, trop faible +aussi, pour la dompter ou se defendre d'elle, le poete de l'amour et de +la jeunesse ne lui a repondu que par son genie. Or son genie etait son +coeur, et tous les coeurs ont pleure sa souffrance.--"Paix et pardon, +voila toute la conclusion, ecrivait George Sand a Sainte-Beuve; mais +dans l'avenir un rayon de verite sur cette histoire." Il n'est d'autre +verite en amour que l'amour meme. Musset avait pardonne lui aussi, +pardonne en silence: il avait aime George Sand jusqu'a son dernier jour. + +FIN + + + +TABLE DES MATIERES + + +INTRODUCTION. I + +I.--GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833. + +Leurs debuts.--Leur genie.--Leurs caracteres.--Premiere jeunesse de +George Sand. + +II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833). + +Sainte-Beuve.--Gustave Planche.--Liaison avec Merimee.--Le groupe de la +_Revue des Deux Mondes_. + +III.--LES PREMIERES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-decembre +1833). + +Relations d'amitie.--_Lelia_.--Musset et Gustave Planche.--L'interieur +de George Sand.--Le duel de Planche.--La foret de Fontainebleau.--Depart +pour l'Italie. + +IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834). + +La descente du Rhone: Stendhal.--A Genes.--Arrivee a Venise.--A l'hotel +Danieli.--La maladie de Musset.--Le Dr Pagello.--Son journal.--La +declaration de Lelia.--George Sand et Pagello.--Lettre +d'amour.--Jalousie de Musset.--Alfred Tattet a Venise.--Le chagrin de +Musset.--Son depart. + +V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-aout 1834). + +Installation de George Sand.--Ses rapports avec M. Dudevant.--Pagello +poete.--Les _Lettres d'un voyageur_.--La _Casa Mezzani_.--Giulia +P...--Robert Pagello. + +VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE +(avril-aout 1834). + +Le voyage de Musset.--Antonio.--La lettre de Geneve.--Souvenir +des Alpes.--Arrivee de Musset a Paris.--Sa detresse physique et +morale.--Convalescence d'amour. + +VII.--G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (aout-octobre 1834). + +Voyage de G. Sand et de Pagello.--Leur arrivee a +Paris.--Boucoiran.--Entrevue de G. Sand et de Musset.--Musset a +Baden.--Lettres d'amour.--Pagello jaloux.--G. Sand a Nohant.--Retour de +Musset.--Vie de Pagello a Paris.--Son depart. + +VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835). + +Reprise d'amour.--Impuissance de bonheur.--Nouvelle +separation.--Deuxieme sejour a Nohant.--G. Sand revient desesperee.--Son +Journal intime.--Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.--Humilite +d'amour.--Lassitude de Musset.--Influence d'Alfred Tattet.--Troisieme +depart pour Nohant.--Deuxieme reprise d'amour.--Sainte-Beuve, +Boucoiran.--Rupture. + +IX.--APRES LA RUPTURE. + +Resignation et Indifference.--_Les Nuits_.--Musset transforme.--Musset +dandy.--Ses amis et son monde.--L'intemperance de Musset.--La +passion chez G. Sand.--La femme de lettres.--Elle et Lui.--Leur +legende.--Conclusion. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Marieton + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR *** + +***** This file should be named 13622.txt or 13622.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/2/13622/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13622.zip b/old/13622.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c468c23 --- /dev/null +++ b/old/13622.zip |
