diff options
Diffstat (limited to '13622-0.txt')
| -rw-r--r-- | 13622-0.txt | 6906 |
1 files changed, 6906 insertions, 0 deletions
diff --git a/13622-0.txt b/13622-0.txt new file mode 100644 index 0000000..2f0cf9d --- /dev/null +++ b/13622-0.txt @@ -0,0 +1,6906 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 *** + +PAUL MARIÉTON + + +Une +Histoire d'Amour + +GEORGE SAND ET A. DE MUSSET + +DOCUMENTS INÉDITS--LETTRES DE MUSSET + +1897 + + + + + + +A MADAME + +LA VICOMTESSE DE VARINAY + +QUI M'A DEMANDÉ DE LUI CONTER CETTE HISTOIRE D'AMOUR + +_Son respectueux ami_. + +P.M. + + + +INTRODUCTION + +L'extraordinaire curiosité qui tout à coup ramène l'attention sur le +roman d'amour de George Sand et de Musset porte son enseignement. Les +dernières écoles littéraires achèvent de fatiguer le public. La vie dans +l'art reprend ses droits. Les poètes de l'idéal et de la passion, même +les romantiques, même les prêcheurs d'utopies, sont soudain relus et +aimés par la génération qui s'avance. Lamartine a reconquis sa royauté +sur les âmes. George Sand et Musset renaîtraient-ils d'un semblable +abandon? Voilà deux incontestables génies. Leur éclat s'embrumait depuis +un quart de siècle; mais pour les ressusciter à la gloire, «ce soleil +des morts», veillait sur les deux ombres une histoire d'amour. + +On la connaissait vaguement, cette histoire. Les deux amants avaient +pris soin d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. Encore que +mystérieuse, elle constituait le plus clair de leur légende. Et en +dehors même de l'art, on continuait de les aimer. Car, bien plus que +pour le dernier siècle, l'énigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot +et de Jean-Jacques (dont on ne saura rien de précis tant que la famille +d'Arbouville refusera de publier les lettres de Rousseau), l'aventure +d'amour de George Sand et de Musset sera le grand roman de notre siècle. +La _Confession_ et les _Nuits_, les contes passionnés de Lélia et le +théâtre en liberté de Fantasio, ont troublé et séduit trois générations. + +On disait du poète, du poète de la jeunesse, que l'amour d'une femme +avait éveillé son génie, pour le faire mourir. On savait aussi que cette +maîtresse «qui voulait être belle, et ne savait pas pardonner» avait +auréolé la plus glorieuse carrière, d'une vieillesse entourée de +vénération. On n'osait franchement plaindre l'un ni excuser l'autre. + +Après la mort du poète, George Sand la première avait prétendu se +justifier. Paul de Musset répondit pour son frère et d'autres témoins +se mêlèrent de la querelle: accusation et défense parurent également +suspectes. On attendait donc que le temps permît d'exhumer les papiers +intimes. Après soixante-deux ans, le mystère s'est dévoilé. + +Deux articles fort documentés ont paru cet été, qui jetaient des lueurs +nouvelles sur ces misères de poètes: l'un de M. le vicomte de Spoëlberch +de Lovenjoul, l'érudit bibliophile belge, tout sympathique à George +Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent de Musset, ce qui +semblerait nous désigner ses préférences. Mais leurs conclusions +s'accordent mal avec les dernières révélations. + +Tout récemment, j'ai traduit et publié le journal intime du docteur +Pagello, où il est d'abord conté comment George Sand lui déclara son +amour, dans la chambre même de Musset gravement malade à Venise. La +déclaration indirecte et encore indécise de la romancière au médecin[1] +était publiée à son tour par M. le docteur Cabanès, au cours d'une +interview de Pagello lui-même, laquelle confirmait de tout point les +assertions du journal, plus précis encore pour être à peine postérieur +aux événements évoqués. + +Ce journal m'avait été confié il y a six ans. Je ne l'ai fait connaître +qu'après avoir acquis la preuve qu'il n'était pas absolument inédit. Si +Pagello est discret sur son bonheur pendant la fin du séjour de Musset, +il ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui avait offert George Sand. +On n'avait jusqu'ici que de vagues données sur ce point. + +[Note 1: J'en avais donné une phrase qui peut la résumer: «Je t'aime +parce que tu me plais; peut-être bientôt te haïrai-je.] + +Pour éclairer ces demi-confidences, j'ai cru pouvoir, sans +indélicatesse, citer aussi de longs fragments d'une lettre inédite de +George Sand à Pagello, où elle ne dissimule rien de leurs relations. +Cette lettre, dont j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour ceux +qui ont semblé douter de l'authenticité de mes pièces), apportait le +premier document décisif sur l'infortune de Musset _avant son départ de +Venise_. + +Plusieurs ont jugé bon de déclarer indiscrètes ces révélations, alors +que Musset et George Sand ont commencé eux-mêmes à en faire confidence +au public. J'ai cru inutile pourtant de donner certains passages plus +intimes de la lettre citée, qui n'eussent plus laissé de doutes sur la +nature de cette liaison. Le Don Juan féminin qu'était George Sand, sans +se montrer impitoyable quand il cessait d'aimer, s'obstinait néanmoins, +tout dépourvu qu'il était de scrupules, à dérouter la curiosité sur +la légende de ses victimes. Pourquoi refuser à Musset d'être sorti en +galant homme d'un amour qui fut également fatal à tous ceux qui en ont +goûté?... + +Peut-être y avait-il mauvaise grâce à s'attacher ainsi à la +démonstration des torts d'une femme. Mais la vie de George Sand +n'est-elle pas la raison même de son génie? Et ce génie, instinctif, +abondant, romantique et déclamatoire, ne doit-il pas autant à son +tempérament qu'à son atavisme et à son éducation? «Ce qu'il y a de +meilleur en moi, c'est les autres», écrivait-elle (ou à peu près), à +Flaubert. Et dernièrement, Mme Clésinger, justement froissée de ce +soudain étalage d'intimités, qui est une des nécessités de la gloire, ne +disait-elle pas à ce propos: «Pour moi, le sentiment qui a guidé ma mère +et déterminé ses actes, c'est l'horreur de la solitude. Il lui fallait +autour d'elle du mouvement, quelqu'un à qui parler, sur qui se reposer, +et quelqu'un à protéger....» + +Nul doute que la bonté sereine dont s'enveloppa la vieillesse de cette +orageuse nature,--plus belle encore dans ses orages,--ne l'absolve aux +yeux du moraliste, des inquiétudes de ses jeunes années. Ses erreurs du +moins relèvent aujourd'hui de l'histoire littéraire: pourquoi ne pas les +constater? + +Un grand tumulte de presse accueillit ces révélations. Ce fut +l'événement du jour, la question littéraire à la mode. Sandistes et +Mussettistes épiloguèrent sur l'aventure de Venise, cependant que +maints chroniqueurs, tout en y trouvant le plus rare profit de «copie», +criaient au «scandale», et suppliaient qu'on n'apprît pas davantage au +public que ses grands hommes avaient été aussi des hommes. + +L'ombre de Lélia vit se lever pour elle une armée de paladins. Pendant +quelques jours, la mémoire de son poète resta sans défenseurs. M. Émile +Aucante, ancien secrétaire de George Sand (et légataire de ses lettres à +Alfred de Musset), protesta dans les journaux contre la «légende de son +infidélité». Il déclara formellement que la Correspondance donnerait +la «preuve écrite de la main de Musset que George Sand ne l'avait pas +trahi.»--Ces lettres pouvaient-elles apporter une telle preuve? Nous en +connaissions déjà quelques fragments par une fine monographie de Musset, +qu'avait publiée Mme Arvède Barine, tel cet étonnant passage d'Elle à +Lui: «O cette nuit d'enthousiasme, où, _malgré nous_, tu joignis nos +mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous +m'avez sauvé âme et corps.» + +Or M. Émile Aucante ne possédait que les lettres de George Sand, et Mme +Lardin de Musset s'opposait énergiquement à la publication de celles de +son frère.... D'ailleurs, qu'eussent prouvé, contre l'infidélité de son +amie, les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait à Musset, dans sa +débilité devant l'amour, la subtile psychologie d'une maîtresse qui, +sans perversité peut-être, mais toujours incapable de s'avouer une +faiblesse, était parvenue à suggérer à sa victime des paroles de +reconnaissance?... Car voilà le cas intéressant de cette banale +aventure. + + C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes.... + +Et moi-même, racontant pour la première fois la «Véridique histoire des +Amants de Venise», j'avais cru devoir tenir moins compte des fragments +singuliers de ces lettres du malheureux poète, que de l'honnête mémorial +de Pagello et des aveux intimes de George Sand. + +La restitution de cette histoire, désormais précise quant aux faits, +restait donc énigmatique quant aux psychologies tourmentées qui les +avaient conduits. Les révélations continuèrent. _La Revue de Paris_ +publia les lettres de George Sand à Musset. On en mena grand bruit. Il +n'est pas douteux qu'un retour de l'opinion ne se produisit alors en +faveur de Lélia. La même revue donna ensuite ses lettres à Sainte-Beuve. +Elles précisaient des expériences antérieures à la liaison avec Musset, +qui permettaient la défiance. Cette fois l'opinion fut défavorable à +George Sand. + +Maintenant, qu'apporte ce livre? Une histoire, serrée d'aussi près que +possible, de cette attachante aventure d'amour, un exposé synthétique +de la vie des deux grands écrivains depuis leur rencontre jusqu'à leur +séparation. Les lettres de Musset, jusqu'ici complètement inédites, +m'ont été libéralement prêtées par la soeur du poète, Mme Lardin de +Musset, qui garde le culte pieux de sa mémoire. Quelle reçoive ici +l'hommage de ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue que son +frère Paul, autant dans sa Biographie d'Alfred de Musset que dans son +roman, _Lui et Elle_, n'a pas une seule fois trahi la vérité. Nous la +rechercherons aussi, aidé de tous les documents nouveaux que nous allons +produire. + +Y avait-il nécessité ou intérêt à exhumer dans ses détails un épisode +intime vieux de soixante ans?--J'estime que sans encourir un reproche +quelconque d'indiscrétion ou d'indélicatesse on a droit, pour les +grandes oeuvres, à remonter aux sources secrètes de leur génération. +Sainte-Beuve lui-même nous a appris à ne pas isoler l'oeuvre de la vie. +Où s'arrête la biographie d'un grand homme? Là où elle cesse de nous +intéresser, c'est-à-dire d'être nécessaire à l'explication de ses +chefs-d'oeuvre. + +Décembre 1896. + + + +SOMMAIRE + +I.--GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833. + +II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833). + +III.--LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-décembre +1833). + +IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834). + +V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-août 1834). + +VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE +(avril-août 1834). + +VII.--GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre 1834). + +VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835). + +IX.--APRÈS LA RUPTURE.--LA LÉGENDE. + + + +UNE HISTOIRE D'AMOUR + + + +I + +George Sand et Alfred de Musset se sont connus au mois de juin 1833. +Diversement célèbres, mais jeunes tous deux et égaux de génie, quels +talents et quelles âmes allaient-ils rapprocher? + +Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà l'auteur des _Contes +d'Espagne et d'Italie_ et du _Spectacle dans un fauteuil_, le poète +de _Don Paez_ et de _Mardoche_, de _la Coupe et les Lèvres_ et de +_Namouna_. Ce classique négligé qui sort du Cénacle d'Hugo, effare en +même temps la vieille école et la nouvelle. Il vient de donner les +_Caprices de Marianne_ et achève d'écrire _Rolla_. + +Au plus fort du Romantisme, il a ramené l'esprit dans la poésie +française. Il apporte cette insolente et bien vivante preuve qu'on +peut être un écrivain de génie, rien qu'à traduire une sensibilité +frémissante, quand elle est servie par un goût inné. «Chose ailée et +divine et légère», son talent ne semble point d'un professionnel. Ce +grand poète est un dilettante, une abeille qui fait son miel de mille +fleurs. Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a savouré l'arôme, +il rapporte un miel bien à lui, bien français. Que lui importe ce qu'on +qualifie d'originalité! Ces entraînements de l'opinion ne prouvent bien +souvent que mépris du génie en faveur du talent... Si sa voix devient +l'écho mélancolique des jeunes âmes de son milieu et de son temps, il +n'aspirera pas plus haut. En ne chantant que pour lui-même, il chantera +au nom de tous. + +Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa fantaisie à tout ce +qui peut brider l'indépendance d'enfant gâté qui fait le naturel et le +charme de son esprit,--même la recherche trop précise de pittoresque, +même les conceptions trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours +le sacrifice à ce goût léger mais sûr, conscient de sa valeur française, +qui se contente de sentir harmonieusement. Oui, surtout, âme française, +française, jusqu'à l'agacement, coeur loyal, esprit fin et de race +toujours, élégant et hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète qu'on +a voulu nous faire prendre pour un don Juan de tavernes et de mauvais +lieux. + +L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne racontant que lui-même, n'est +si humain, entre tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le plus +faible. On a dit de Musset qu'il était le grand poète de ceux qui +n'aiment pas les vers. C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous, +ce libertin à l'âme mystique, ce débauché assoiffé d'amour pur, ce +spirituel et ce triste. «Un jeune homme d'un bien beau passé», l'avait +ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant bien compris, lui qui +a tout compris, le jour qu'il écrivait: «La Muse de la Comédie l'a baisé +sur les lèvres, la Muse de la Tragédie, sur le coeur.» + +La vie et le génie de Musset sont tout entiers dans sa jeunesse. La +jeunesse lui semblait sacrée, comme l'unique raison de la vie et sa plus +certaine beauté. C'est pourquoi il n'a d'autre histoire que celle de son +coeur. + +Quand il rencontre George Sand, c'est encore l'enfant sublime, et déjà +l'enfant perdu. Mais le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il a +vécu sans trop de mesure, parfois même il a fait parade de ses +débauches de jeunesse. Mais il entre dans ce snobisme un peu de la mode +romantique, cette recherche du fatal et de l'étrange, qui lui a inspiré +son premier livre si peu connu, _l'Anglais mangeur d'opium_ (adapté de +Thomas de Quincey)[2]. + +[Note 2: _L'Anglais mangeur d'opium,_ traduit de l'anglais par A. D. +M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.] + +George Sand, trente ans plus tard, dans une lettre à Sainte-Beuve, +écrira: «Pauvre enfant! _il_ se tuait! Mais _il_ était déjà mort quand +_elle_ l'avait connu! _Il_ avait retrouvé avec _elle_ un souffle, une +convulsion dernière[3]!...» + +[Note 3: Lettre publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul. +_Cosmopolis_ du 1er juin 1896.] + +Ce n'était que rancune contre Paul de Musset: _Lui et Elle_ venait de +paraître (1861) en réponse à _Elle et Lui_. + +Si le poète a abusé de la débauche, il est resté généreux, comme sont +les faibles. Déjà son génie est mûr pour les grands cris humains. +L'esprit gai et le coeur mélancolique, il n'a qu'effleuré les joies et +les douleurs du véritable amour. Voici venir la passion qui transformera +son âme, qui, épurant et élevant ses qualités natives, lui arrachera des +cris immortels. + +George Sand touche à la trentaine. Elle a aussi sa légende; mais +celle-ci a dépassé les bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa vie +indépendante dans un mariage qu'elle n'a pas rompu, pour ses allures +d'androgyne, son goût des paradoxes sociaux, sa liaison avec Jules +Sandeau, leur livre (_Rosé et Blanche_, signé «Jules Sand»), ses livres +surtout, _Indiana_ et _Valentine_. Elle achève _Lélia_ qui va mettre le +sceau à sa gloire future. + +Ce n'est pas ici le lieu de conter la première jeunesse de George Sand. +On nous en a donné récemment un tableau qui semble véridique[4], à +l'aide de sa correspondance inconnue et de cette _Histoire de ma vie_, +où elle-même nous a dit ses premières années, avec une sincérité qu'on +ne peut mettre en doute et un incomparable charme. Il faut cependant la +résumer en quelques traits, pour expliquer les influences qui ont régi +sa vie. + +[Note 4: S. ROCHEBLAVE, _George Sand avant George Sand_, dans la +_Revue de Paris_ du 15 mars 1896.] + +Petite-fille du receveur-général Dupin de Francueil et d'une bâtarde de +l'aventureux et brillant Maurice de Saxe,--femme indulgente et fine, +à l'esprit fort et cultivé, aïeule d'ancien régime, qui fut sa vraie +éducatrice,--elle est née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue, +avec la fille d'un oiseleur. + +Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère restée très peuple, elle +fut tiraillée et troublée dans ses jeunes tendresses. Le couvent +des Augustines de Paris, où on la mit de bonne heure, développa ses +penchants mystiques. De retour à Nohant, ces souvenirs religieux, +l'influence contraire de sa grand'mère et du bonhomme Dechartres, qui +avait été le précepteur de son père, des lectures enthousiastes +de Chateaubriand et de Rousseau, enfin le sentiment de la nature, +qu'éveillaient en elle ses promenades dans la _Vallée Noire_, ce paysage +du Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent dans cette âme pour +former son génie rêveur et passionné, mélancolique et oratoire, pour +alimenter sa verve descriptive, abondante comme une source, vers les +grands horizons, pourtant désenchantés, du plus invincible optimisme. + +Mme Dupin de Francueil étant morte, elle passait quelque temps chez sa +mère, à Paris, puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822), dans +l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, M. Casimir Dudevant, fils +naturel d'un colonel baron de l'Empire, avait été lui-même soldat. +Jeune encore, mais de peu d'imagination, il ne tardait pas à se laisser +enliser par la vie rurale. + +On peut croire qu'il fut longtemps sans soupçonner la valeur +d'intelligence et de sensibilité de sa compagne. Il devait bientôt +cesser de lui plaire, pour un prosaïsme peut-être sermonneur, qui +heurtait chez elle de vifs penchants à l'exaltation romantique. + +Buvait-il plus que de raison et était-il aussi brutal qu'on l'a laissé +entendre? Nous ne le rechercherons pas. Du moins le séjour de Nohant +pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents voyages à l'aide +desquels son mari s'ingéniait à la distraire. Au cours d'une de ces +absences, souvent fort prolongées, Aurore Dudevant rencontrait à +Bordeaux, revoyait a Cauterets, l'homme qui lui a révélé l'amour. + +C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de Sèze, dont le grand sens +et l'honnêteté retardèrent de six ans,--les six ans que dura cette +affection platonique,--la crise qui fera quitter son foyer à celle qui +sera George Sand. Mais nous ne pouvons nous attarder sur cette période +de sa vie, d'ailleurs incomplètement explorée. + +La monotone compagnie de M. Dudevant lui devenait insupportable. + +Après neuf ans de mariage et sans vouloir s'avouer l'inquiétude de +ses sens,--elle affecta toujours de n'en pas convenir,--elle s'était +violemment avisée que l'heure était venue de vivre à sa fantaisie, sans +pourtant rompre tout à fait. + +Un beau matin, sur le premier prétexte, elle se montre offensée, déclare +son intérieur intolérable et demande une pension, pour partager sa vie +entre Paris, où elle fera métier d'écrire, et Nohant, où elle retrouvera +ses enfants. M. Dudevant accepte, résigné, et en janvier 1831, la jeune +femme, ivre d'air libre et d'espérance, débarque au quartier Latin où +l'attend un petit groupe ami d'étudiants berrichons. + +Alors commence cette existence en partie double, bourgeoise et rangée en +Berry, près de ses enfants, trois mois sur six, singulièrement émancipée +les trois mois suivants à Paris.--Déjà s'établissait sa légende. La +châtelaine patiente et rêveuse de Nohant se transformait en un étudiant +imberbe, aux longs cheveux bouclés, coiffés d'un béret de velours, noir +comme eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant la cravate rouge, +et toujours la cigarette aux lèvres. + +Son costume était, d'ailleurs, la moindre de ses libertés. A peine +dissimulait-elle, dans sa société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si +elle essaie de se justifier de cette indépendance dans _l'Histoire de ma +vie_,--étrange histoire, en effet, dont le malheureux Chopin disait +à Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et qui n'est plus que +réticences au moment où on y cherche des révélations,--du moins sa +correspondance l'accable. Non pas ses lettres déférentes à sa mère, Mme +Dupin, ou passionnées de tendresse à son fils, mais celles à ses amis +berrichons, ses compagnons de Paris, Alphonse Fleury, Charles Duvernet, +à l'effarouché Boucoiran lui-même, son confident de la première heure, +lettres où un furieux amour de liberté quand même, voire de bohème, +éclate entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant à la Châtre. +Agacée, elle prit ses coudées franches. + +Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. L'histoire en est encore +imparfaitement connue: nous savons qu'elle reprit elle-même chez lui sa +correspondance, après la rupture, et la brûla. On a dit qu'elle l'avait +aimé tendrement, croyant s'engager pour la vie... Ses premières +aventures d'amour nous découvriraient plutôt son cerveau que son coeur. +Après Sandeau, «elle essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses ou +vaines, telles que celles avec Mérimée et Gustave Planche», a écrit son +confident Sainte-Beuve[5]. C'est encore l'étudiante, la frondeuse de +tous «préjugés», double scandale, qui la poursuivra longtemps. Elle +demeure volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant vite se +ressaisir. Mais déjà le fond est désenchanté. Avec Musset enfin, elle +espère atteindre au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, que plus tard +avec Michel de Bourges, un haut esprit, son maître, qu'elle aimera +jusqu'à l'adoration, et avec Chopin qui, lui, mourra de son amour, +elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle souhaite,--sans la chercher +peut-être, car la loi du génie, «ce deuil éclatant du bonheur», comme +disait Mme de Staël, est de la contrarier toujours. Mais sa rencontre +avec Musset, lui révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue +aux ressorts de cette âme complexe. + +[Note 5: Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand. _Cf_. +vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, _les Lundis d'un chercheur_, p. 173, +in-8°; Calmann Lévy, 1894.] + +Un profond instinct maternel déborde sur ses passions de femme, les +transformant. Maternelle un peu à la façon de Mme de Warens, elle l'est +avec moins de mollesse, avec tout son génie actif, abondant, fier et +triste. Elle a laissé ruisseler une imagination ardente et pratique à +la fois, dans toute son oeuvre,--cet immense miroir de la nature et +de l'amour où son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à sembler +indifférente à tout. Bonne pour tous, en effet, ce qui l'aura faite +si cruelle pour quelques-uns. Éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier sa +dignité même; amante pour être plus amie, a-t-on dit; incapable de +chagriner longtemps personne, et s'abandonnant toute pour l'éviter; mais +terriblement femme aussi, et conduite par une inexorable fantaisie. + +Sa libre éducation avait mis en elle les germes d'une erreur qui fait de +son oeuvre un long sophisme. Une excessive pitié de la femme lui +donna de bonne heure l'obsession de l'égalité des sexes. Cette pitié +dédaigneuse n'allait pas sans une intime colère contre les immunités de +l'homme. Elle méprise la femme, qu'elle n'a guère connue et peinte que +d'après elle-même, pour ne pas comprendre que l'homme puisse attacher +tant d'importance à cet être incohérent et faible. Elle n'est pas sans +un vif instinct de coquetterie,--qu'elle réprime le plus souvent, +par bonté d'âme,--ni sans certaine expérience de ses charmes. Aussi +réclame-t-elle pour son sexe tous les privilèges masculins, d'où +ses revendications de l'amour libre et sa condamnation du +mariage.--Naturellement plus douée de curiosité que de tempérament, +elle aventura son âme romanesque dans les plus paradoxales contrées +du sentiment. Sa recherche obstinée de l'amitié là où elle ne pouvait +trouver que l'amour fut une autre erreur capitale de sa vie. La +confusion perpétuelle qu'elle en fit, et dont témoignent ses lettres +comme ses romans, explique les infortunes de sa jeunesse, ses +faiblesses, ses utopies. Elle pensa s'en consoler plus tard, en +cherchant à contenter son optimisme par un vague idéal humanitaire. La +Nature seule put la rasséréner, qui lui dicta ses vrais chefs-d'oeuvre. + +Ainsi l'indépendance règne au fond de son âme, si obstinée, si rangée +pourtant. Son grand sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui +fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout au nom de l'idéal,--car +l'idéalisme rejoint le naturalisme dans une exclusive poursuite de la +vérité... + +Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. Les révoltés ne le sont +jamais. Son travail méthodique, sa régularité patiente, impassible +--bovine--_à, faire de la copie_, parmi les plus graves agitations de +son âme, prouvent chez elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission +raisonnée. Quand une passion a cessé de la faire vibrer, elle s'en +détache. Elle ne se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa grande +douleur... Elle redevenait orgueilleuse à sentir qu'il la lui devait! + +Les prétentions aristocratiques de Musset devaient altérer de bonne +heure leur entente amoureuse. Orgueilleux de son «monde», sinon de sa +naissance, le poète dédaignait la vie et l'atmosphère bourgeoises, comme +tous les artistes de race, ne se plaisant comme eux qu'avec la société +riche et élégante, l'élite féminine, ou le vrai peuple. Le goût que +manifesta de bonne heure George Sand pour les démocrates, pour l'esprit +ouvrier, devait irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette +considération dont on n'a guère tenu compte, il faut ajouter le +déséquilibre physiologique du poète. Ses crises nerveuses, jamais bien +expliquées, faisaient craindre pour lui la folie. On a même parlé +d'attaques d'épilepsie. Mais Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son +mariage (1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement +qu'il ait été sujet à rien de semblable. Quand éclata la crise, l'un et +l'autre se sentaient-ils humiliés? George Sand avait d'abord pris Musset +pour un enfant: ceci ne se pardonne guère, aux heures clairvoyantes. +Mais Musset était un bon enfant: il passa bien vite à sa maîtresse +cette manie de protection. L'abus qu'elle faisait de la déclamation +sermonneuse l'agaça davantage, et surtout son obstination à poétiser ses +faiblesses... + +La mère du poète, qui d'abord s'était opposée au voyage en Italie, avait +fini par «consentir à confier» son fils à George Sand, comme à une femme +de grand renom, plus âgée que lui de six ans et relativement grave, +malgré des erreurs trop connues. + +Elle préférait pour lui ce voyage avec une amie... intellectuelle, au +séjour de Paris, nuisible à sa santé. Or, Musset entendait trouver dans +son amie mieux que l'amour d'une seconde mère. On sait que tous les +amants de Lélia s'entendirent appeler ses enfants... + +Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en avait, elle en laissait voir +plus que lui. Et, sa dignité toujours en avant, elle ne savait abdiquer +le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance de sa vie. + +Quoique _gendelettres_ tous deux, mais plus poètes qu'artistes, ils n'en +restaient pas moins jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été +écrites pour la postérité; elles n'en sont que plus curieuses pour elle. +Les courts fragments cités par Mme Arvède Barine dans sa pénétrante +monographie de Musset[6], avaient fait pressentir les perles que +recelait ce terreau... mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir +juger de cette correspondance. Elle nous guidera dans l'exposé du plus +fameux des romans d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour en +mieux préciser l'évolution. + +[Note 6: Les grands écrivains français: _Alfred de Musset_, in-18, +Hachette, 1894.] + + + +II + +La liaison de George Sand avec Jules Sandeau vient de finir,--comme +finiront tous les amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée, quand +Lui emporte une secrète blessure. Rarement il la dévoilera, au cours de +sa longue carrière. C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut pas donner +confidence au public, chaque fois qu'il lui arrivera d'y faire allusion, +ce sera d'un mot dont la cruauté brève suspend tout jugement sur l'être +d'exception qu'a été George Sand.--«Le coeur de cette femme est comme un +cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que les croix de ceux qu'elle a +aimés.» + +Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle, elle est rassasiée de +l'amour. Ses amis, que la présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se +rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus d'autorité que jamais +sur sa vie. Avec le fidèle Boucoiran, le précepteur intermittent de son +fils, un être bon et faible qui est et restera toujours «son enfant», +son meilleur ami est Gustave Planche. + +Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer qu'il espéra son tour. +Il connaissait George Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans plus +jeune qu'elle, il prenait bientôt cependant, sur son ardent esprit, +par un goût d'austère puriste et des connaissances qu'elle déclarait +infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha toujours et dont si +merveilleusement elle tira profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus +loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement de Gustave Planche +dans les avatars de George Sand nous prépare à l'entrée en scène de +Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire va se doubler d'un +conseiller intime, d'un confident d'amour. + +Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que nous devons de connaître +quelques-unes des lettres qu'elle lui écrivit durant la période troublée +où elle cherchait sa voie. Dans un des curieux appendices de ses +_Portraits Contemporains_,--sortes de codicilles du testament +littéraire que constituent ses derniers livres[7], Sainte-Beuve a +esquissé avec plus de charme que de discrétion,--George Sand vivait +encore,--l'état d'âme de ce beau génie féminin pendant ces six mois +critiques et décisifs. Et il a donné à l'appui les pages intimes «les +plus vraies, les plus naïves et les plus modestes où elle s'ouvrait à +lui de son coeur et de son talent». + +[Note 7: _Portraits contemporains_, 1868 (cinq volumes où sont +réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, p. 506-523. +Paris, Calmann Lévy.] + +Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. A la suite d'articles +publiés par Sainte-Beuve sur _Indiana_ et _Valentine_[8], Gustave +Planche lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le remercier. +«Nous y allâmes un jour vers midi; elle habitait depuis peu, et seule, +le logement du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune femme aux +beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une +sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle écouta, parla peu +et m'engagea à revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle +avait le soin de m'écrire et de me rappeler. En peu de mois, ou même en +peu de semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit se noua entre +nous. J'étais garanti alors contre tout autre genre d'attrait et de +séduction par la meilleure, la plus sûre et la plus intime des défenses. +Ce préservatif contre un sentiment d'amour, en présence d'une jeune +femme qui excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit la solidité +et le charme de notre amitié. George Sand voulut bien me prendre à +ce moment délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité, pour +confident, pour conseiller, presque pour confesseur[9].» + +[Note 8: Le _National_ des 5 octobre et 31 décembre 1832.] + +[Note 9: _Portraits contemporains_, I, p. 507.] + +George Sand écrivait alors _Lelia_, Sainte-Beuve _Volupté_. Tous deux se +consultaient sur leurs romans. Des entretiens littéraires, ils passaient +aux confidences intimes. Elle venait, de rompre avec Jules Sandeau, et à +peine libre, «dans un véritable isolement moral, elle se demandait +quels amis et quel ami elle se pourrait choisir parmi tous ces visages +nouveaux de gens à réputation diverse qu'elle affrontait pour la +première fois[10]». Sainte-Beuve s'offrit à lui présenter ceux qu'il +fréquentait et jugeait dignes d'elle. Elle refusa de connaître Musset, +mais elle eut la curiosité d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent +médiocrement, semble-t-il. Vers la même date, elle écrit à Sainte-Beuve +qu'elle «recevra Jouffroy de sa main», le priant de le prévenir de son +extérieur sec et froid, de son attitude silencieuse. Cette rencontre fut +encore passagère. Mais la même lettre nous éclaire singulièrement sur le +pessimisme qu'apportait George Sand dans ses expériences: «Je crains +un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de +belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux; +ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine... Il n'y a +pas de confiance entière possible à réaliser. Les gens qu'on estime, on +les craint et on risque d'en être abandonné et méprisé en se montrant +à eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux, +mais ils trahissent.» + +[Note 10: _Portraits contemporains_, I, p. 511.] + +Le complément de ces lettres singulièrement captivantes vient de +paraître[11]. L'ensemble constitue le document le plus sûr et à peu près +unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état d'âme de George Sand +pendant cette crise de sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même +par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines +phrases de George Sand on pourrait le penser: «Vous m'avez dit que vous +aviez peur de moi (lettre de mars).» Mais s'il en fut réellement ainsi, +soit respect de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit crainte +d'être rebuté dans une autre attitude que celle de confesseur, soit +excessive timidité, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait +pris soin, bientôt, de faire confidence à sa pénitente d'une affection +profonde et jalousée, qui le détournait de tout autre désir,--celle dont +il a rempli, sincèrement ou non, son fameux _Livre d'amour_, daté du +même temps pour la plupart des pièces. + +[Note 11: George Sand, _Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris_ du +15 novembre 1896.] + +Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve, il y a une lacune d'un +mois. La suite de la correspondance nous l'explique. + +Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse, en avril 1833, y est +définitivement révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en somme on +n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente +monographie du maître de _Colomba_, avait recueilli ces rumeurs. +Incidemment, à propos des années de dissipation de Mérimée, il nous +expliquait la défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus, par +cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. «Le +court passage de Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand est un fait +d'histoire littéraire, écrit-il, sur lequel s'est greffée une légende +assez amusante. D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand +était seule et souffrait de cette solitude, lui aurait «donné» Mérimée, +et, dès le lendemain, George Sand lui aurait écrit pour lui rendre et +lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce +rôle trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile de Mérimée et +de Mme Sand. Mais il est exact qu'il reçut des confidence et des +plaintes[12].» + +[Note 12: AUGUSTIN FILON, _Mérimée et ses amis_, p. 64, in-16, +Hachette, 1894.] + +La vérité est que cette liaison ne fut confessée à Sainte-Beuve que cinq +mois après. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres +d'août et de septembre, quand elle a retrouvé l'amour avec Musset, on +conçoit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait +dissimuler à son directeur. La rencontre fut brève et nette, digne de +l'homme raffiné et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît bien +l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants. Mais George Sand, qui +était de son âge, ainsi que son égale en génie, resta froissée et plus +étonnée encore de ce dédain de sa personne et de son âme. Écoutons ce +ressouvenir: + + ....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai un homme + qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien + à ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit + me fascina entièrement; pendant huit jours je crus qu'il avait + le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dédaigneuse + insouciance me guérirait de mes puériles susceptibilités. Je croyais + qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphé de sa + sensibilité extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée, + si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté. + + ....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'étais + absolument et complètement Lélia. Je voulus me persuader que non; + j'espérais pouvoir et abjurer ce rôle froid et odieux. Je voyais à mes + côtés une femme sans frein, et elle était sublime[13]; moi, austère + et presque vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon + isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mécomptes du + passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu'à une condition, et qui + savait me faire désirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister + pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant à l'âme. + Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-être + n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolérer l'autre: j'étais + atteinte de cette inquiétude romanesque, de cette fatigue qui donne + des vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en question + et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles + qu'on a abjurées. + +[Note 13: Mme Dorval.] + + ....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance, de + dégoût et de découragement. Au lieu de trouver une affection capable + de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie + amère et frivole. Ce fut tout. + + Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être aimée, et + s'il m'eût aimée il m'eût soumise, et si j'avais pu me soumettre à un + homme, je serais sauvée, car ma liberté me ronge et me tue. Mais il + ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me + décourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui pût + l'attirer à moi. + + Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais, et vous m'avez + vue en humeur de suicide très réelle. Mais s'il y a des jours de froid + et de fièvre, il y a aussi des jours de soleil et d'espérance. + + Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette malheureuse et + ridicule campagne m'a fait faire un grand pas vers l'avenir de + sérénité et de détachement que je me promets en mes bons jours. J'ai + senti que l'amour ne me convenait pas plus désormais que des rosés sur + un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers + mois de ma vie assurément!) je n'en ai pas senti la plus légère + tentation[14]. + +[Note 14: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est +(des premiers jours) de juillet 1833.] + +Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois mois de calme. Ses +confidences à Sainte-Beuve recommencent en mai; elle est grave et le +sermonne à son tour. Mais la revoilà, en juin, dans un grand trouble: +son ami lui devient un refuge. A la voir s'abandonner ainsi, on est +tenté de s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à changer sa +vénération en tendresse. La liaison qui le garde d'elle l'aurait-elle +agacée de quelque jalousie? Vraisemblablement, elle a reçu de son +directeur une lettre amère. Peut-être déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne +se décourage pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. Elle +se dit seule, désenchantée de tout: l'amitié même n'existe pas! Mais +Sainte-Beuve l'a rassurée. Dans une lettre du 3 août, elle semble +apaisée. Quelque chose de nouveau a surgi dans sa vie.--«Pour rien au +monde, lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre dévouement.» Et +elle se fait protectrice à son tour. + +Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel amour, un amour inconnu, +tout de fraîcheur, de poésie et de tendresse, qui lui rapporte tout à +coup les illusions de la jeunesse et de l'espérance. + +Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il avait rencontré George +Sand au printemps de 1833. En réalité leurs relations ne datent que de +la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve voulait dès le mois de mars +présenter le poète à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant +trop... différent pour ses habitudes. «A propos, réflexion faite, +écrivait-elle, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il +est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de +curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent +de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses +sympathies[15].» De son côté peut-être, Musset se défiait de la +romancière sur sa légende déjà tapageuse. Mme Lardin de Musset me +rapporte qu'il disait alors: «Elle n'a donc jamais rencontré un +homme convenable? Comme tous ses héros me déplaisent!» Ces réserves +expliqueraient le retard de leur rencontre. Mais leur rencontre +était fatale. Et sans doute un instinct secret les avertissait-il de +l'approche de la souffrance, ce vertige de l'abîme, où s'éveille le +génie des poètes. + +[Note 15: _Portraits contemporains_, I, 510.] + +Tous deux collaboraient à la _Revue des Deux Mondes_ et le groupe de +Buloz fréquentait plus ou moins chez George Sand. La plus ancienne +mention de son nom sous la plume de Musset est dans une pièce peu +connue, encore qu'imprimée plusieurs fois: _le Songe du Reviewer[16]_. +Elle nous renseigne sur la pléiade delà _Revue_, à son âge d'or: + +[Note 16: _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ du 10 oct. et +vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul: _les Lundis d'un chercheur,_ in-18, +Calmann Lévy, 1894.] + + + Buloz[17] est sur la grève + Pâle et défiguré; + Il voit passer en rêve + Gerdès[18] tout effaré. + La matière abonnable + Se meurt du choléra; + L'épreuve est détestable + Il faut un errata. + + Il voit son typographe + Transposer ses placards. + Des fautes d'orthographe + Errent de toutes parts. + Des lettres retournées + Flottent en se heurtant; + Des lignes avinées + Dansent en tremblotant. + +[Note 17: François Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de la +_Revue des Deux Mondes, journal des Voyages_, pour en faire le recueil +célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835 à 1845 il dirigea en +même temps la _Revue de Paris_.] + +[Note 18: Caissier de la _Revue_.] + +3 + + De tous côtés aboient + Des contresens obscurs, + Et les marges se noient + Dans les _déléaturs_. + Il pleut des caractères; + Le B manque dans tous, + Et des pages entières + Boivent comme des trous. + + 4 + + Loewe[19] a fait héritage + De quatre millions; + Dumas meurt en voyage + Faute _d'Impressions_. + Dans les filles de joie + Musset s'est abruti; + Ampère[20], en bas de soie, + Pour l'Afrique est parti. + +[Note 19: Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et +diplomate, auteur du _Népenthès_.] + +[Note 20: J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.] + +5 + + Brizeux est à la Morgue, + Sainte-Beuve au lutrin; + Quinet est joueur d'orgue + A Quimper-Corentin. + Delécluse[21] est modèle + A l'atelier de Gros; + Roulin[22] est infidèle + A ses choux les plus beaux. + +[Note 21: Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur, +historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.] + +[Note 22: Roulin avait fait dans la _Revue des Deux Mondes_ plusieurs +articles d'histoire naturelle où il était question de choux. (Note de M. +de Lovenjoul.)] + +6 + + George Sand est abbesse + Dans un pays lointain; + Fontaney[23] sert la messe + A Saint-Thomas-d'Aquin; + Fournier[24] aux inodores + Présente le papier; + Et quatre métaphores + Ont étouffé Barbier. + +[Note 23: Écrivain romantique et poète, vaguement diplomate, mort +en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes de _Lord +Feeling_ et _O'Donnoz_.] + +[Note 24: Imprimeur de la _Revue_.] + +7 + + Cette nuit Lacordaire + A tué de Vigny; + Lerminier[25] veut se faire + Grotesque à Franconi; + Planche est gendarme en Chine; + Magnin[26] vend de l'onguent; + Le monde est en ruine: + Bonnaire[27] est sans argent!! + +[Note 25: Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.] + +[Note 26: Charles Magnin, érudit et polygraphe.] + +[Note 27: Le plus fort actionnaire de la _Revue_, à cette époque. +(Note de M. de Lovenjoul.)] + +Nous retrouverons dans la suite plusieurs de ces noms diversement +célèbres. L'un d'eux mérite de nous retenir encore. Depuis deux ans, +avant comme après sa courte liaison avec Mérimée, George Sand, nous +l'avons dit, avait pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé près +d'elle à Henry de Latouche[28], dans le rôle d'inspirateur, de conseiller +littéraire. Nul doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux; mais elle +le maintint dans l'ordre platonique. Il avait du moins deviné son génie. + +[Note 28: H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de George +Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment de célébrité, comme +poète, romancier, dramaturge et journaliste. Il édita les oeuvres +d'André Chénier en 1819.] + +Elle eut un guide précieux en ce bourru bienfaisant qui est resté comme +le type du critique intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne lit +plus, tiennent encore leur place dans l'évolution littéraire du siècle. +Avec ses dons sérieux il eut la plus saine influence sur l'éducation du +goût, dans son obstination réactionnaire contre les excès du Romantisme. +Mais son rôle échoua par la confusion même que ses attaques laissaient +dans l'opinion, de la personnalité et de l'oeuvre de ses victimes. Vingt +ans après, George Sand a longuement parlé de lui: «Il me fut très utile, +dit-elle, non seulement parce qu'il me força par ses moqueries franches +à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec beaucoup trop de +négligence, mais encore parce que sa conversation, peu variée mais très +substantielle et d'une clarté remarquable, m'instruisit d'une quantité +de choses que j'avais à apprendre pour entrer dans mon petit progrès +relatif. + +«Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes pour +moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles, qui ne doivent +rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai jamais eu +qu'à me louer en ce qui me concerne[29].» + +[Note 29: _Histoire de ma vie_, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann +Lévy.] + +Elle ajoute que son intimité avait pour elle de graves inconvénients, +qu'elle l'entourait d'inimitiés violentes, la faisant passer pour +solidaire de ses aversions et condamnations. Déjà de Latouche s'était +brouillé avec elle à cause de lui. + +Cette brouille était traduite par un article fameux, _les Haines +littéraires_, qui signala l'entrée de Gustave Planche à la _Revue des +Deux Mondes_[30]. + +[Note 30: 1831.] + +On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène de la Troie romantique, +avait passé entre lui et de Latouche.... C'est probable, malgré que +celui-ci fût d'âge à se montrer plus respectueux que son rival. Mais +rien n'autorise à penser que le conteur de _Fragoletta_ ait jamais osé +hasarder une déclaration. + +Toujours est-il que la fréquentation de Lélia donna longtemps au +«critique maudit» de tendres espérances. Elle affichait leur amitié +avec ostentation. Elle emmena Planche à Nohant. Les contemporains +en jasèrent. Dix ans plus tard, Balzac les représentait sous de +transparents pseudonymes, dans son roman de _Béatrix_. On y voit _Claude +Vignon_ quitter le château de son amie _Félicité Des Touches_ avec un +profond désenchantement[31]. Planche lui-même avait laissé percer cette +amertume dès le lendemain de sa déception. Cette passion fatale avait +empoisonné son âme. Il s'abandonnait, dans ses jugements littéraires, +à de cruels retours sur la vie. Sa critique devenait plus que jamais +acerbe. + +[Note 31: Cf. _le Critique maudit: Gustave Planche_, par Adolphe +Racot, dans _le Livre_ du 10 août 1885.] + +Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, les dernières publiées, ne +laissent plus de doute sur la mauvaise fortune de Planche. En juillet +1833, dans la crise de solitude qui la prépare à son nouvel amour, elle +écrit: «Je sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et mieux que la +plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se +trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et ne le sera pas[32].» Mieux +encore, à peine est-elle éprise de Musset que son ami Planche l'ennuie: +«Planche a passé pour être mon amant, peu m'importe. _Il ne l'est pas_. +Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de même +qu'il m'est parfaitement indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai +donc pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable, d'éloigner +Planche. Nous nous sommes expliqués franchement et affectueusement à +cet égard, et nous nous sommes quittés en nous donnant la main, en nous +aimant du fond du coeur et en nous promettant une éternelle estime[33].» + +[Note 32: _Revue de Paris_, du 15 novembre 1896, p. 284.] + +[Note 33: _Revue de Paris_, 15 novembre 1896, p. 289.] + +Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas sans complications, quand +elle rencontra Musset. + + + +III + +Dans la biographie de son frère, Paul de Musset assure qu'il vit pour +la première fois George Sand en un banquet offert aux rédacteurs de la +_Revue_, chez les _Frères Provençaux_. Cette réunion n'a été précisée +nulle part. La première pièce authentique qui témoigne de leurs +relations est une poésie qu'Alfred de Musset adressa à George Sand, le +24 juin 1833, après une lecture d'_Indiana_. Elle était accompagnée d'un +billet laconique et respectueux[34]: + +[Note 34: Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites. +On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset, s'est refusée +jusqu'ici à la publication de sa correspondance avec George Sand. Nous +la remercions encore de l'exception qu'elle a bien voulu faire en notre +faveur, en nous laissant cueillir le plus intéressant de ces pages +intimes. + +On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset antérieures à un +billet de Venise (fin mars 1834).] + + Madame, + + Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers que je viens + d'écrire en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui où Noun reçoit + Raymond dans la chambre de sa maîtresse. Leur peu de valeur m'avait + fait hésiter à les mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi + une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincère et + profonde qui les a inspirés. Agréez, Madame, l'assurance de mon + respect. + + ALFRED DE MUSSET. + + Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue, + Cette scène terrible où Noun, à demi nue + Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond? + Qui donc te la dictait, cette page brûlante + Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante, + Le fantôme adoré de son illusion? + En as-tu dans le coeur la triste expérience? + Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu? + Et tous ces sentiments d'une vague souffrance, + Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense, + As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu? + N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse, + Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs, + Versant à son ami le vin de sa maîtresse, + Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse, + Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs? + Et cet être divin, cette femme angélique, + Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger, + Cette frêle Indiana, dont la forme magique + Erre sur les miroirs comme un spectre léger, + O George! N'est-ce pas la pâle fiancée + Dont l'Ange du désir est l'immortel amant? + N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée + Qui sur tous les amours plane éternellement? + Ah! malheur à celui qui lui livre son âme! + Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme + Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté + Veut boire l'Idéal dans la réalité! + Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse, + Peut penser autre chose, en entrant dans son lit, + Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe + A compté sur ses doigts les heures de la nuit! + + Demain viendra le jour; demain, désabusée, + Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée, + Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia; + Elle abandonnera celui qui la méprise, + Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise + Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Lélia? + + 24 juin 1833. + +Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète est allé voir l'auteur +d'_Indiana_. Ils ont parlé de leurs travaux. Elle écrit _Lélia_, lui un +poème qui sera _Rolla_. Il lui en communique des fragments: «Soyez assez +bonne, ajoute-t-il, pour faire en sorte que votre petit caprice de +curiosité ne soit partagé par personne.» + +Dans une de ses visites au quai Malaquais, Musset a été pris de crises +d'estomac violentes. George Sand lui a écrit gentiment et il répond de +même: «Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, à une espèce +d'idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre. +Que vous ayez le plus tôt possible la fantaisie de perdre une soirée +avec lui, c'est ce qu'il demande surtout.» Point d'amour encore; mais +George Sand ne s'est-elle pas prise d'un peu de curiosité à cette ombre +de marivaudage?--A-t-elle fait les avances? Cette lettre de Musset le +donnerait à supposer: elle témoigne du moins d'un degré de plus dans +leur intimité. + +Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la +garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir même, si +vous étiez libre, je serais à vos ordres et reconnaissant des moments +que vous voulez bien me sacrifier. + +Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire. +Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guérir. + +Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme à poser sur le +coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas +avant que nous ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons +parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous avez manqué +d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais +dans celui-ci[35]. + +Tout à vous de coeur. + +ALFRED DE MUSSET. + +[Note 35: Une note de G. Sand sur la correspondance autographe, +attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).] + +Nous sommes en juillet. George Sand a terminé _Lélia_. Une de ses +premières visites est pour son nouvel ami. «Un matin de juillet, m'a +conté Mme Lardin de Musset, George Sand est venue voir mon frère à la +maison. Je crois que nous étions absentes, ma mère et moi. Paul jouait +du violon. Elle aperçut sur le pupitre un exemplaire _d'Indiana._ Il +était resté ouvert à un passage très raturé de la main d'Alfred. Paul a +pensé qu'elle lui avait gardé rancune de ces corrections[36]...» + +[Note 36: L'exemplaire en question d'_Indiana_ a été conservé. On +y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment +sacrifiées. La _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1878 a cité +quelques-unes de ces corrections du poète.--Remarquons que Paul de +Musset se trompe évidemment en parlant de deux lectures d'_Indiana_ +faites par son frère, à trois ans d'intervalle: la première, pour +critiquer le livre, en juin ou octobre 1832, la seconde pour écrire les +vers qu'on a lus plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien +daté du 24 juin 1833.] + +La supposition de Paul de Musset _(Lui et Elle)_ paraît bien gratuite. +Jamais Alfred n'a fait allusion à de la jalousie littéraire chez George +Sand. + +Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence autant que de bonté, +lui épargna, il faut le reconnaître, les mesquineries coutumières des +bas-bleus. Pour une fois je ne me sens pas d'accord avec Paul de Musset. +Son livre sue la vérité. Il avait été le confident unique de son frère; +il le resta toute sa vie. Mais il donne trop d'importance à la part de +la littérature dans les premières relations du poète avec George Sand. + +A ce moment-là, fin de juillet 1833, ils étaient tout à leur intimité +naissante. Après Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté à mesure +qu'elle édifiait son roman, Musset, le premier, put lire _Lélia_ +terminée. Il en avait sans doute les épreuves. C'était vers le 18 +juillet[37]. Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout entier le +soir même, et, si elle a toujours envie de grimper sur les tours de +Notre-Dame, il lui propose de l'y accompagner. Il n'est encore question +entre eux que d'«amitié sincère». Cette promenade assurément n'eut pas +lieu. Le lendemain, Musset avait lu _Lélia_, et voici comme il exprimait +son admiration à l'auteur,--un auteur qui était une femme dont il se +sentait amoureux: + + ...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que + c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...--Enfin, ça pouvait + être bien des choses avant d'être ce que cela est.--Avec votre + caractère, vos idées, votre nature de talent, si vous eussiez échoué + là, je vous aurais regardée comme valant le quart de ce que vous + valez. Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos livres, + que vous regardez comme des espèces de contre-parties des mémoires de + vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi, un livre + c'est un homme ou rien.--Je me soucie autant que de la fumée d'une + pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames qu'à tête reposée + et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et + combiner. Il y a dans _Lélia_ des vingtaines de pages qui vont droit + au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de + _René_ et de _Lara_. + +[Note 37: _Lélia_, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet, +est inscrite au _Journal de la Librairie_ du 10 août 1833; la deuxième +édition, au numéro du 17 août.] + + Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été Madame une telle + faisant des livres. + + Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le + public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée, en voici la + raison. + + Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot + ridicule: «Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?» ne sortira de mes + lèvres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce + rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le + rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez pas tout + bonnement par m'envoyer paître, si je m'avisais de vous le demander), + mais je puis être,--si vous m'en jugez digne,--non pas même votre + ami,--c'est encore trop moral pour moi,--mais une espèce de camarade + sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et + sans brouilles,--capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos + peignoirs[38] et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec + vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, à ce titre, + quand vous n'avez rien à faire ou envie de faire une bêtise (comme je + suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au + lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant des livres, + j'aurai affaire à mon cher Monsieur George Sand qui est désormais pour + moi un homme de génie.--Pardonnez-moi de vous le dire en face: je n'ai + aucune raison pour mentir. + +[Note 38: _Note de G. Sand_.--Il s'était habillé en pierrot et avait +mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté et imprimé, +M. de La Rochefoucauld.] + +Déjà Musset est un habitué de la mansarde de Lélia. Il dessine à ravir, +sinon toujours correctement du moins avec esprit, et de mordantes +légendes accompagnent les charges qu'il fait des amis de George Sand. +On s'amuse de ces caricatures,--qu'on se disputera bientôt, que les +collectionneurs s'arracheront plus tard[39]. + +[Note 39: On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits +et caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits. M. de +Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la série drolatique des +charges de Paul Foucher, le frère de Mme Victor Hugo, dont Musset avait +été le camarade au collège Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à +1832), et, des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai +la photographie sous les yeux. C'est un document précieux pour +l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont charmants, +excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est sensible que Musset +a été impressionné par Goya, dont il a copié une eau-forte.) Huit +portraits de George Sand, assise, étendue, fumant, rêvant, écoutant +surtout; les portraits de son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci +délicieux), de sa fille Solange, de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult, +de Ch. Didier, d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des +scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle dernier. +Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède l'album du voyage en +Italie, plein de caricatures amusantes du poète et de son amie, et de +leurs compagnons d'occasion, avec un autre album plein de souvenirs de +la vallée de l'Eure et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de +vraies oeuvres d'art. + +Mme Jaubert, la «marraine» de Musset, avait conservé un précieux recueil +de dessins de son «filleul». Toute sa société y figurait. On sait +qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon le plus remarquable de +Paris. Elle en a publié d'intéressants _Souvenirs_ (Hetzel, 1880). Cet +album a été perdu. + +Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred Tattet, +appartient à son gendre M. Tilliard.] + +Il en envoie un échantillon à son amie, une ébauche de «ses beaux yeux +noirs qu'il a outragés hier» eu les croquant,--non sans ajouter, en +anglais, «qu'il est triste aujourd'hui». + +Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche un camarade l'a éveillé +pour lui montrer une violente critique des _Débats_ sur le _Spectacle +dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_[40]. Mais le +poète ne s'en soucie guère; il écrit à son amie qu'il «a essuyé son +rasoir dessus». Le voilà sérieusement amoureux; l'aveu de son tourment +ne doit plus tarder. On va lire la lettre charmante et trop sincère +pour être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le poète se déclare +timidement, loyalement, d'une passion qui remplira sa vie. + +[Note 40: Article signé: J.S., _Journal des Débats_ du 28 juillet +1833.] + + Mon cher George, + + J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je vous l'écris + sottement, au lieu de vous l'avoir dit au retour de cette promenade, + j'en serai désolé ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour + un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous + me mettrez à la porte et vous croirez que je mens: je suis amoureux de + vous, je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. J'ai + cru que je m'en guérirais, en vous voyant tout simplement à titre + d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient + m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai pu; mais je + paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous + le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour + m'en guérir à présent, si vous me fermez votre porte. + + Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais à la + campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères ni avoir l'air de + me brouiller sans sujet. + + Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui va m'ennuyer», + comme vous dites. Si je ne suis pas tout à fait le premier venu pour + vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un + autre, ce qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous + voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez + plutôt pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espère + rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les + seules heures agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais + que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me confie à vous, non + pas comme à une maîtresse, mais comme à un camarade franc et loyal. + George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le + peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, avant votre voyage + à la campagne et votre départ pour l'Italie, où nous aurions passé + de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vérité est que je + souffre et que la force me manque. + + ALFRED DE MUSSET. + +L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il heureux? Son amie hésite +encore. Avant de s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu le +confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune des réponses de George +Sand, à cette date... La lettre suivante de Musset témoigne de son +angoisse devant le bonheur entrevu. + + ....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il + n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et + que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me + suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je + vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette + chambre où me voilà seul à présent. C'est là que je vous ai dit ce que + je n'ai dit à personne.--Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un + jour que quelqu'un vous avait demandé si j'étais _Octave_ ou _Coelio_ + [41], et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»--Une folie + a été de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me + méprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. + Si mon nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible, + quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis + embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser + ma mère. + +[Note 41: Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, _les Caprices +de Marianne_, publiée dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1833.] + + Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des + jours où je me tuerais. Mais je pleure ou j'éclate de rire; non pas + aujourd'hui par exemple. + + Adieu, George. Je vous aime comme un enfant. + +Cette fois, la sincérité du poète a été entendue. Son aveu est bien +accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er août, toutes les harpes de la +joie chantent dans son coeur: + + Te voilà revenu dans mes nuits étoilées, + Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées, + Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu! + J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire, + Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire, + Au chevet de mon lit te voilà revenu. + + Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde. + Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde; + Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé! + Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse, + N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse, + Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé. + + George Sand n'ose encore se croire, se proclamer + heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve + est beaucoup plus calme que les précédentes. + Sans lui avouer pourtant son nouveau + bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune + soleil de l'espérance n'est pas loin. + + Son confesseur lui a fait part des alternatives + de son bonheur à lui, de son mystérieux amour. + Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences; + mais George Sand entend ne causer + de jalousie à personne: + +....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'être +utile et agréable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de +plus sacré dans votre existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir +qui peut briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop l'amour, +_l'Amour_ comme vous écrivez. Quoique j'en médise souvent, comme je fais +de mes plus saintes convictions aux heures où le démon m'assiège, je +sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si +j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je +vous appellerais [42]. + +[Note 42: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 287.] + +_Lélia_ vient de paraître. Naturellement, le premier exemplaire en est +offert à Musset. Il porte cette double dédicace: sur le tome Ier: _A +Monsieur mon gamin d'Alfred,_ GEORGE; sur le tome II: _A Monsieur le +vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur,_ +GEORGE SAND[43]. + +[Note 43: Ce précieux exemplaire est en la possession de la +gouvernante] + +Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de +Musset s'est installé chez George Sand. + +Parmi les habitués de sa mansarde, il a trouvé Boucoiran et Gustave +Planche. Les allures un peu bien familières de ces deux personnages +n'avaient pas tardé à déplaire à de Musset, Mlle Adèle Colin, +aujourd'hui Mme veuve Martelet. + +Après la chronologie établie plus haut, des relations du poète avec +George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à tort qu'on a prétendu que +le personnage de Sténio dans _Lélia_, représentait Musset. M. Cabanès +(_Revue hebdomadaire_ du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent +des deux «envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle, +invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains +une lettre où Musset se plaignait amèrement à George Sand d'être +portraituré dans _Lélia_. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on +lui prête. George Sand connaissait l'oeuvre du poète: elle lui emprunta +une épigraphe, une strophe de _Namouna_ (décembre 1832), placée en +tête du deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son +caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières lettres, +en 1835, Musset lui écrira: «Ta _Lélia_ n'est point un rêve; tu ne t'es +trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio; +il est à tes côtés, il assiste à toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est +moi! moi! tu m'as pressenti...» + +Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poète +_l'Inno ebrioso_, le chant d'orgie de Sténio, dans _Lélia_. Ainsi +M. Derome critiquant (_le Livre_ du 10 mai 1883) l'excellente +_Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset_ de M. Maurice Clouard, ne +met pas en doute la paternité de ces vers.--Je ne saurais en désigner +l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George +Sand elle-même, on ne peut du moins que les juger indignes du grand +poète qui écrivait, dans le même temps, _Rolla_. son dandysme. Paul de +Musset, dans une scène de _Lui et Elle_, nous les a représentés, sous +les masques transparents de _Caliban_ et _Diogène,_ tenus à distance, +sinon tout à fait éloignés, par le nouveau maître de céans. + +Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le plaisir de montrer +jusqu'où allaient leurs immunités et privilèges. Le premier eut soin +de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, à la turque; le second se +coucha de son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise tenue +de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était aussitôt relevée de son +coussin et assise dans un fauteuil. + +Falconey[44] ne fit point semblant de remarquer les postures malséantes +des deux rustres, et déploya ses manières de gentilhomme en affectant +une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogène +s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries +blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs +d'autrefois, leurs idées surannées et leur politique rétrospective. +Edouard, nourri dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se +croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis des talents et +de la réputation. + +[Note 44: _Edouard de Falconey_, compositeur de musique: Alfred de +Musset. Voici les autres pseudonymes de _Lui et Elle: Olympe de B..._, +compositeur de musique: George Sand; _Jean Cazeau_: Jules Sandeau; +_Pierre_: Paul de Musset; _Hercule,_ troisième familier d'Olympe: +Laurens; _l'éditeur:_ Buloz; _le docteur Palmeriello_: le docteur +Pagello; _Ilans Flocken_: Franz Liszt; _Edmond Verdier_: Alfred +Tallet.--C'est à tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cité, +_le Livre_, n° du 10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de +_Caliban,_ Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers, +de G. Sand quand intervint Musset.] + +--Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme une classe +considérable de la société de Paris, et ce n'est pas la moins aimable. +Je tiens à honneur d'y être admis et je vous demande grâce pour elle. +Si vous ne la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle +l'est avec ses principes et ses traditions. + +Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et +d'honorable. Quand on la regarde de près, on peut s'étonner de voir tout +ce qu'un bon naturel, une probité sévère, un honneur sans tache peuvent +encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous vivons. Je +rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour +avoir un coeur ferme, une âme noble et généreuse, et je ne saurais dire +ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup +de politesse... + +--Et une tenue décente, ajouta Olympe. + +--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogène. + +--Pour vous-même, et à vous-même. + +--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien élevé pour +votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis. +Contentez votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je +demeure: écrivez-moi. + +--Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous reviendrez bien sans +qu'on vous rappelle[45]. + +[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12, +Paris, Lemerre.] + +Gustave Planche était une vieille connaissance de Musset. En dehors de +toutes questions littéraires, leur antipathie réciproque datait des +suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Devéria. Ce bal était resté +fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous +lequel l'avait portraituré le peintre lui-même. Son ami Paul Foucher +était en archer de la même époque,--accoutrement sous lequel Alfred +l'avait croqué dans maintes caricatures[46]. On vantait déjà les succès +d'élégance et de charme du poète de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave +Planche n'était point sans envie, sous l'apparente équité de son âme. +Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux mêmes +fréquentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus +tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de cette éternelle +caste des plébéiens parvenus dans les lettres: leurs débuts pénibles +étalent un orgueil dévoré de rancunes. + +[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours +dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec Mme Mélanie Waldor, +un bas-bleu assez ridicule, le poète s'était permis de célébrer cette +danse inoubliable dans une petite pièce dont l'impertinence fit +scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cénacle romantique,_ +six strophes signées «Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu +l'autographe de Musset lui-même. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15 +septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idée: + + Quand Mme W... à P... F... s'accroche, + Montrant le tartre de ses dents, + Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche + S'incruste à ses muscles ardents... + +--Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse d'Alexandre +Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du +10 oct. 1886.)] + +Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux jeunes filles, Mlles +Champollion et Hermine Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred de +Musset semblait préférer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers +dans le même salon. Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait +Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. «Il s'avisa de dire un soir +que, du coin où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable +déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. On +en chuchota aussitôt. La jeune fille reçut l'ordre de refuser les +invitations de son danseur habituel. Aux regards mélancoliques de la +victime, Alfred comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, et, +comme il n'avait rien à se reprocher, il demanda des explications avec +tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'à la +source du méchant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur, +il fut obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du père +se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce père irrité guetta le +calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47].» + +[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80. +Petit in-12, Paris, Lemerre.] + +L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. La mésaventure de Planche +excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'évoquant les souvenirs +de son enfance,--elle était de beaucoup plus jeune que ses frères,--me +rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: «Quand le feu de +Planche s'éteint, disait-on, il ne demande plus: «Donnez-moi du bois», +mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que c'est à Mlle Hermine Dubois +qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Pépa_, un des +plus purs joyaux de son oeuvre. + +L'inimitié de Planche pour Musset devait s'accroître avec la renommée +du poète. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser. +L'amitié de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le +dernier coup à son âme jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche +est sensible dès le milieu de juillet 1833. L'exécution du pauvre +_Diogène,_ que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement précédé +l'installation du poète au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela +avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus réservés. +Il ne devait lire _Lélia_ qu'un mois après Musset, huit jours après +l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne l'envoi autographe de +l'auteur: «_A Gustave Planche, son véritable ami_, GEORGE SAND, 15 août +1833[48].» Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un dépit violent +couvait, dans son âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie par +une action d'éclat. + +[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique +de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.] + +Les attaques commençaient à pleuvoir sur _Lélia_. L'_Europe littéraire_ +se signala particulièrement dans ce sens. Cette publication toute +récente publia coup sur coup deux articles signés Capo de Feuillide, où +George Sand était violemment prise à partie[49]. «Je suis très insultée, +comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à Sainte-Beuve, et j'y suis +fort indifférente, mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et +au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre +part que vous vouliez répondre à _l'Europe littéraire_ dans la _Revue +des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre +coeur vous le conseille [50].» La même lettre est toute consacrée à ses +rapports nouveaux avec Alfred de Musset et à son attitude vis-a-vis de +Planche. Elle a pris le parti de l'éloigner non sans lui promettre une +éternelle estime. Mais Planche ne s'est point résigné; il ne désespère +pas de reconquérir un coeur dont le désir l'obsède,--fort de l'amitié +qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congédiant +à demi. Il a réfuté le premier article par une réponse «à la critique +entêtée», dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août; il réplique à +la seconde attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins à Capo de +Feuillide. On n'en reçut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un +certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut +tout remué. Planche prit pour témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de +Feuillide, MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se battit au pistolet; mais +la rencontre n'eut d'autre résultat que de déplaire singulièrement à +George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent de l'incident pour +s'étonner des droits que croyait avoir Gustave Planche à la défense de +l'auteur attaqué[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en +vingt-quatre strophes de six vers, relatant les épisodes de ce duel, et +qui circula parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre[52]. Un +beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, daté de ce mois d'août 1833, +nous renseigne sur la noble indifférence où insultes, commentaires et +polémique laissaient l'auteur de _Lélia_, alors dans la sérénité de son +amour: + +[Note 49: _L'Europe littéraire_, numéros du 9 août (la Vie +littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique +sur _Lélia_). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à _l'Europe +littéraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.] + +[Note 50: Lettre du 25 août 1833. _Revue de Paris_, numéro du 15 +novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_ +que le 29 septembre 1833.] + +[Note 51: Dans une revue littéraire, _le Petit Poucet_, du 1er +septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'événement, +dont nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause +de _Lélia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les +autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or, +si _Lélia_ est de M. Sand, je ne sais trop à quel titre M. Planche s'est +constitué le _bravo_, le _majo_ de cet écrivain. A moins que M. Sand +ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est +incompréhensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de +douter en lisant _Lélia_, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette +femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise par une +démarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconséquente et irréfléchie.»] + +[Note 52: _Complainte historique et véritable sur le fameux duel qui +a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris, +à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes +manières_, etc. Publiée dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le +V. de Spoëlberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: «Après +l'avoir d'abord attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de +Brizeux, le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand +l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»] + + + Telle de l'_Angélus,_ la cloche matinale + Fait dans les carrefours hurler les chiens errants, + Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale, + O George, a fait pousser de hideux aboiements. + + Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle, + Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants; + Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale + Qui soulève les mers, fait baver les serpents. + + Tu n'as pas répondu, même par un sourire, + A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus + Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus. + + Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre, + Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté + Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté[53]! + +[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouvé dans les cartons de +Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la _Revue moderne_ de +juin 1865.] + +Bien assurée maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand +n'hésitait plus à s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le 25 +août: + +...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de +Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne +m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous +la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes +susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans[54], une autre fois +pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable. +Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas +été aussi usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je +le sens. + +[Note 54: Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute +platonique, comme en témoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand +que possède M. de Lovenjoul.] + +[Note 55: Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.] + +Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il m'a repoussée, +j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin d'être affligée et méconnue, +je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est +un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose +dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part et +surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai +refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de +l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et +l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des +douleurs que je croyais accepter. + +Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures +de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi... +Je suis dans les conditions les plus vraies de régénération et de +consolation. Ne m'en dissuadez pas[56]. + +[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.] + +«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-là qu'il faut parler,» +a écrit Musset, évoquant, dans la _Confession d'un Enfant du Siècle_, +cette période fortunée de son amour[57]. La vie chez George Sand était +joyeuse. A côté de ses dessins humoristiques, le poète nous a laissé un +croquis plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants. + +[Note 57: _Confession_, 3° et 4° parties.] + + George est dans sa chambrette + Entre deux pots de fleurs, + Fumant sa cigarette, + Les yeux baignés de pleurs. + + Buloz assis par terre, + Lui fait de doux serments; + Solange par derrière + Gribouille ses romans[58]. + + Planté comme une borne, + Boucoiran tout mouillé + Contemple d'un oeil morne + Musset tout débraillé. + + Dans le plus grand silence, + Paul[59], se versant du thé, + Écoule l'éloquence + De Ménard tout crotté. + + Planche saoul de la veille + Est assis dans un coin + Et se cure l'oreille + Avec le plus grand soin[60]. + +[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mère.] + +[Note 59: Paul de Musset.] + +[Note 60: Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard _(Revue +_de Paris_ du 15 août 1896). Les trois strophes qui suivent sont +Inédites.] + + La mère Lacouture[61] + Accroupie au foyer + Renverse la friture + Et casse un saladier; + + De colère pieuse + Guéroult[62] tout palpitant, + Se plaint d'une dent creuse + Et des vices du temps. + + Pâle et mélancolique, + D'un air mystérieux, + Papet[63], pris de colique, + Demande où sont les lieux... + +[Note 61: La cuisinière de George Sand. ] + +[Note 62: Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste +et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école +saint-simonienne.] + +[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.] + +Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements de la société de +ce couple génial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la +publication de _Lélia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimité des +soirées de déguisement, pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles. +Tel ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre Pierrot des Funambules, +déguisé en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe +Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, travesti en servante +cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65]. + +[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août +1833.] + +[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.] + +C'est sans doute à cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce +sonnet du poète à sa bien-aimée: + + Puisque votre moulin tourne avec tous les vents, + Allez, braves humains, où le vent vous entraîne; + Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine, + Je vous ai trop connus pour être de vos gens. + + Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène + Je garde contre vous ni colère ni haine, + Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps. + Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants. + + Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse, + Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse, + Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux: + + «Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie; + Voilà le sentier vert, où, durant cette vie, + En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66].» + +[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées aux +pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent +pas dans les oeuvres du poète.] + +George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce +qui avait été le plus malade en elle, son coeur, «n'était plus en danger +de désespoir et de mort». Elle l'écrivait, le 21 septembre, à son +confesseur ordinaire: + +«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache +davantage à _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites +choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les +belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il +est, il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa +préférence m'a été précieuse.... Après tout, voyez-vous, il n'y a que +cela de bon sur la terre[67].» + +[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.] + +Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité de son nouvel amour. Que +devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la même +femme la lettre pourtant réfléchie où, dans son perpétuel besoin de +justification, elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà mort +quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouvé avec elle un souffle, une +convulsion dernière[68]!...» + +[Note 68: Publiée par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numéro de juin +1896.] + +Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment +qu'elle n'aime plus.... + +La liaison d'Alfred de Musset était maintenant connue de tous. Installé +à peu près complètement chez George Sand depuis les premiers jours +d'août, il y devait rester jusqu'en décembre. Sa mère s'était aperçue +de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares +apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mère indulgente et faible, +qui se savait adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son père +était mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommée autorisait cette +indépendance. + +[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'aîné, +Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre +cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, la célèbre fontaine de +Bouchardon.] + +Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller +cacher leur bonheur dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent +à Franchard où il passèrent une quinzaine. «Laurent fut admirable, +d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours +de cette union, a écrit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'était élevé +au-dessus de lui-même, il avait des élans religieux, il bénissait sa +chère maîtresse de lui avoir fait connaître enfin l'amour vrai, chaste +et noble qu'il avait tant rêvé....» Paul de Musset insiste également +dans _Lui et Elle_ sur la prospérité de cette lune de miel. George Sand +était alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse. +Le souvenir de ces journées heureuses hanta souvent, plus tard, les +heures tristes de Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...» + +Celle-ci, retraçant cette existence radieuse dans la forêt, assombrit +tout à coup le tableau par l'exposé de querelles légères qui devaient, +dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espèce d'hallucination +qu'eut Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit _son double_, mais +vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut à un +déséquilibre profond du poète, le rendant incapable «de goûter la vie +douce et réglée qu'elle voulait lui donner». Musset racontait lui-même +cette vision singulière[70]; mais rien n'autorise à croire que leurs +joies furent dès lors traversées de soucis et de craintes. Les +caricatures du poète, datées de ces heureux jours d'automne, étaient +toutes plaisantes. L'une d'elles représente George Sand à cheval, vue +de dos, et à droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau +s'envole,--avec cette légende: «Admirable sang-froid du cheval nommé +_Gerdès_, à la vue d'un danger imprévu.--Scène des montagnes où l'on +voit la qualité de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.» + +[Note 70: Peut-être y fait-il allusion dans la _Nuit de Décembre_.] + +Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement paisibles. Ces +deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner +littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel étaient exclus +Planche, Boucoiran et Laurens («Don Stentor» ou «Hercule», dans _Lui et +Elle[71]_»), ce qui causa grande rumeur parmi les habitués. Ils avaient +renouvelé le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un +que l'autre. Dans les soirées intimes du quai Malaquais, on trouvait +Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant +Toujours. + +[Note 71: Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre +Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta +de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec Chopin, des _Souvenirs +d'un voyage d'art._ On n'a rien écrit des relations de George Sand +avec Laurens, tôt disparu de son orbite, que Paul de Musset représente +pourtant comme le dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui +_et Elle,_ p. 19).] + +Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une réelle +valeur d'art, constituent un document iconographique et littéraire +précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe Brisson, qui a eu la +bonne fortune de voir récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de +Lovenjoul, les albums de la société du quai Malaquais (1833-1834), +contenant portraits et charges des habitués de la «mansarde» de George +Sand, en a donné une intéressante description, dans un récit de sa +visite à l'érudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]: + +«Les révélations qui viennent de se produire, la publication des lettres +de G. Sand prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées; on pénètre, +en les parcourant, dans l'existence même des deux amants; il semble +qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux +à l'excès; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier +feuillet, Musset a griffonné des lignes qui s'entre-croisent dans un +désordre pittoresque et que je transcris exactement: + + _Le public est prié de ne pas se méprendre_ + CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND + _le réceptacle informe de ses aberrations mentales_ + _et autres_. + + _Je soussigné, Mussaillon_ Ier, + _déclare que mon album n'est pas si cochonné_ (sic) _que ça_. + _Celui qui a inscrit mon nom_ + _sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est + vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand_. + + MUSSAILLON Ier. + +[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de +Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer à +M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album de Venise», lequel +appartient à Mme Lardinde Musset.] + +«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poète et +représentant pour la plupart son amie, couchée, debout, fumant la +pipe, accoudée sur un balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à +l'orientale. Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute, +très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'oeil +impérieux[73]. Musset se divertit aussi à croquer les amis absents: la +moue dédaigneuse de Mérimée, avec cette légende: _Curvajal renfonçant +une expansion;_ la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et +au-dessous: _Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle +infortunée_. Il se met lui-même en scène, les cheveux au vent, la +redingote pincée à la taille, les chevilles serrées dans un pantalon à +la hussarde, et il inscrit dans un coin: _Don Juan allant emprunter dix +sous pour payer son idéale_ (sic) _et enfoncer Byron._ Voici plus loin +une sorte de rébus: un oeil, une bouche, une mèche de cheveux, une +verrue surmontée d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits +distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par +Musset: _Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide_. Enfin, +voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs dénominations +grotesques le tabellion du _Chandelier_ et le futur baron d'_On ne +badine plus avec l'amour _... [74]. Je copie: «Le chevalier _Colombat du +Roseau Vert_ et l'abbé _Potiron de Vent du soir_ devisent en humant une +prise de tabac; le baron _Prétextât de Clair de lune_ rêve en songeant +à sa belle; le marquis _Gérondif de Pimprenelle_ erre dans ses jardins. +Ces croquis témoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi +puérile... Musset devait être extrêmement gai, quand il n'était pas +tourmenté par la débauche ou la maladie. Il était infiniment plus jeune +de caractère que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et le +dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-être le tort de +prendre trop au sérieux...». + +[Note 73: Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à +l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,--caricatures pour +la plupart datées de 1834,--ceux d'Alexandre Dumas, «Antony-Louverture +charpentant un viol»; de Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et, +trois charges de Paul Foucher.] + +[Note 74: Ces derniers dessins,--à la plume, très soignés, serrés +comme des illustrations du xviii° siècle--sont encore de l'automne +1833.] + +Mais bientôt cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop +ouvertement de leur intimité, et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce +projet caressé à deux ne tarda pas à devenir une idée fixe. + +Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à +moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa +mère. Un matin,--nous venions de déjeuner en famille,--il paraissait +préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que +lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un +air d'hésitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des +précautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant +qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande +fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. «Jamais, lui +répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je +regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition +sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma +permission.» + + Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant + dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit + que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il + changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de + ses projets.--«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point; + s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi.» + + Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de + départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa + fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait + à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui + parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue + se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, + disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. + Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y + employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, + puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment + d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en eût dit Alfred, + ce fut sa mère qui pleura. + + Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à + la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais + augure[75]. + +[Note 75: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 121.] + +Ces circonstances de mauvais _augure_, Paul de Musset les raconte dans +_Lui et Elle_: ce n'était rien moins que le fait du treizième rang +occupé dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait +George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en +passant sous la porte cochère, et le renversement d'un porteur d'eau +en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poète n'était pas +superstitieux, et l'_oisillon_ riait de tout son coeur. + + + +IV + +Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent à Avignon par le +Rhône. Sur le bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait son +consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques +jours par son esprit mordant et ses blagues de célibataire sans +préjugés. George Sand, dans l'_Histoire de ma vie_, insiste sur +l'impression à la fois agréable et pénible qu'il lui laissa. Causeur +pénétrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de +ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhône eut d'amusantes +péripéties. «Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix, +écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau +à vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il +(Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa raisonnablement, et, +dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint +quelque peu grotesque et pas joli du tout[76].» Deux dessins de Musset, +dans l'album du voyage à Venise, présentent la charge de Stendhal, +d'abord de profil, énorme et grave sous sa redingote opulente, puis +gracieux avec ses bottes fourrées et son manteau à triple collet, +dansant devant une servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua +ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la +cathédrale. Ils se séparèrent à Marseille[77]. + +[Note 76: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.] + +[Note 77: Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle a +trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 décembre 1833. +(_Correspondance_, I.)] + +Musset et son amie s'arrêtèrent quelques jours à Gênes. Elle y eut un +accès de fièvre. Une lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé +des galeries de tableaux et des jardins de cette ville. C'est durant +ce séjour de Gênes, à en croire Paul de Musset, que leur serait +malheureusement apparu le contraste de leurs natures et de leurs +éducations, dans la compagnie de deux jeunes Italiens connus sur le +bateau qui les avait amenés de Marseille. + +George Sand elle-même, dans _Elle et Lui_[78], place à Gênes leurs +premiers malentendus. Mais son roman est peu précis, quant à la +succession des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle reproche +ici à Laurent devant Thérèse malade, doit se rapporter aux premiers +jours de Venise[79]. + +[Note 78: _Lui et Elle_, 83 et sq.] + +[Note 79: _Elle et Lui_, 121 et sq.] + +De Gênes, tous deux se rendirent par mer à Livourne. Une caricature +d'Alfred les représente, sur le bateau, en costume de voyageurs, _Elle_, +appuyée au bastingage, la cigarette aux lèvres, _Lui_, en proie au mal +de mer, avec cette légende: _Homo sum et nihil humani a me alienum +puto_. + +George Sand raconte qu'en proie aux frissons et défaillances de la +fièvre, elle visita Pise et le Campo Santo, dans une grande apathie; que +presque indifférents à la suite de leur voyage, ils jouèrent à pile ou +face Rome ou Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence[80]. Leur +séjour à Florence fut de courte durée, George Sand toujours malade, +et Musset préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à tirer des +chroniques locales. Ce drame est devenu _Lorenzaccio_. Ils traversèrent +seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, à +Venise. + +[Note 80: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.] + +On a retrouvé récemment une saisissante page de George Sand, racontant +leur entrée à Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a +pas écrit; mais l'identité parfaite des personnages avec elle et son +compagnon en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le voici[81]: + +[Note 81: Publié par M. de Lovenjoul. _Cosmopolis_ de mai 1896.] + + Il était dix heures du soir lorsque le misérable _legno_ qui nous + cahotait depuis le matin sur la route sèche et glacée s'arrêta à + Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le + rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. + Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot + de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je + vis rien, ni la grève, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des + bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait + dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette + gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un + cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps était + calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que + trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre + eux une conversation suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu. + Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de + l'archipel vénitien où, au moindre coup de vent, des courants + terribles se précipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne + savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et + bordé d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. + Dans ces ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait + point à moi une affection puissante, dans cette arrivée chez un + peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous + n'entendions pas même la langue, dans le froid de l'atmosphère dont + l'abattement de la fièvre ne me laissait plus la force de chercher à + me préserver, il y avait de quoi contrister une âme plus forte que la + mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout propos m'a donné un + fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui + m'eût prédit que cette Venise, où je croyais passer en voyageur, sans + lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques + impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon être, de mes + passions, de mon présent, de mon avenir, de mon coeur, de mes idées, + et me ballotter comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur + ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible jouet, + avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise allait me séparer + violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte + implacable, aux prises avec le désespoir, la joie, l'amour et la + misère? + + Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer; je lui aurais + répondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout + ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut + arriver peut être supporté, car tout ce qui peut être supporté peut + aussi ne pas arriver. + + Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des coulisses qui + servent de double persiennes aux gondoles, et regardant à travers la + glace, s'écria:--Venise! + + Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit! + Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca; le temps + s'était éclairci, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces + vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité + reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune + mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures + élégantes et des masses splendides. Peu à peu, elle blanchit, se + contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et + bizarres, elle commença d'éclairer les trésors d'architecture variée + qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers. + + Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la + Giudecca, nous vîmes passer successivement sur la région lumineuse de + l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beauté sublime, d'une + grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente + du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles chrétiens + soutenus par mille colonnettes élancées; surmontées d'aiguilles + légères; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la + nuit pour de l'albâtre quand la lune les éclaire; la vieille Tour de + l'Horloge avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières + des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, géant isolé, au + pied duquel, par antithèse, un mignon portique de marbres précieux + rappelle en petit notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel; + enfin, les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux + colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. Ce tableau + ainsi éclairé nous rappelait tellement les compositions capricieuses + de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture, + dans notre mémoire, ou dans notre imagination. + + --Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela est beau comme le + plus beau rêve. Voilà Venise comme je la connaissais, comme je la + voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers. + Et cette lune qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa + poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais + pour notre réception? Quelle magnifique entrée! Ne sommes-nous pas + bénis? Allons, voilà un heureux présage. Je sens que la Muse me + parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis + Gênes sans pouvoir mettre la main dessus! + + Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas... + +Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant à se sentir à Venise. La +somptueuse inconsolée, l'éternelle impératrice des lagunes, cité +dolente de ses rêveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants +romantiques, lui épargna la déception qu'il avait redoutée. + +Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux +palais transformé en _albergo_, à l'entrée du Grand Canal, devant la +_Salute_, près de la glorieuse place Saint-Marc. C'était l'hôtel +Danieli ou _Albergo Reale_ dont le dernier occupant avait été un comte +Nani-Mocenigo[82]. + +[Note 82: Ancien palais Bernado-Nani.--Mme Louise Colet raconte +longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de +l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli: deux chambres, +sur une ruelle, aboutissant à un grand salon tendu de soie bleu foncé +qui regardait la _Riva dei Schiavoni._ Balzac aurait occupé le même +logement en 1835.--Cf. L. COLET, _l'Italie des Italiens_, t. I, p. 249. +In-18, Paris, Dentu, 1862.] + +Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se rattachait au séjour de Byron. +«Jadis lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal--«_Aveva +tutto il palazzo, lord Byron_», leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète +anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus +tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_: «J'irai à +Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette +cité féerique, le grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix +sous par jour; là je m'inspirerai de tous les les souvenirs que l'auteur +de _Lara_ doit y avoir laissés[83].» + +[Note 83: MAURICE CLOUARD, _Alfred de Musset et George Sand (Revue de +Paris_ du 15 août 1896).] + +Le charme dolent de Venise, la séduction nostalgique de la dernière +capitale du Rêve, enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une fois +goûté. C'était le dernier voeu de Théophile Gautier d'endormir ses jours +dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé pour +Robert Browning et Richard Wagner. + +George Sand, toujours languissante de sa fièvre de Gênes, s'était +cependant mise au travail. A peine installée, elle abordait la tâche +qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus tôt possible un roman +à Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en +distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise. +Et sans doute, elle pressait son compagnon de l'imiter[84]. Musset +regardait, écoutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant +des notes, flânant surtout, vivant la vie vénitienne. Bientôt son amie +dut garder la chambre, décidément influencée par la _malaria_. Tout en +continuant ses promenades, manqua-t-il d'égards envers cette compagne +souffrante, plus âgée que lui de six ans et surtout occupée de ses +productions littéraires? Nous l'examinerons plus loin. Voici que +Musset va tomber lui-même gravement malade. Ceci va jeter entre eux un +troisième personnage, leur médecin, le docteur Pietro Pagello. Sans +l'exceptionnelle qualité de ses deux partenaires, il serait malaisé de +le mettre en scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle +rumeur qui a divulgué depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise, +a fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui +est essentiel au récit de ce roman d'amour. Né en 1807, à +Castelfranco-Veneto, il a passé sa vie à Venise d'abord, puis à Bellune +comme médecin principal de l'hôpital civil. Il y demeure, entouré d'une +nombreuse famille et fort estimé. + +[Note 84: Dans son roman de _Lui_, curieux à plus d'un titre (1860), +Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables du +poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et leurs amants, durant +la réclusion volontaire de G. Sand a l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse +peut-être s'y trop fier pour les détails, cette partie de son livre +laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler. _(Lui,_ +pp. 161-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le +récit du poète lui-même,--qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.] + +Habile et intelligent dans sa profession, avec de vrais dons de poète, +il était d'une franche beauté, forte et plantureuse, quand il connut G. +Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en témoigne. +Sans insister sur son caractère moral, disons du moins que le Smith +de la _Confession d'un enfant du siècle_ nous paraît être de tous ses +portraits romanesques le plus proche de la vérité. + +Quoique cette aventure, après soixante-deux ans, ne relève plus guère +que de l'histoire littéraire, on conçoit les répugnances du docteur +Pagello à en entretenir le public[85]. Je n'ai pas hésité cependant à +faire connaître un document précieux qui devait éclairer singulièrement +cette aventure fameuse. + +[Note 85: Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même +une allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé pour la +première fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans +une lettre au _Corriere della Sera_ (traduite au _Figaro_ du 14 mars +1881). Au cours de la même année, un rédacteur de l'_Illustrazione +italiana_, qui l'avait interrogé sur ses aventures de Venise, cita +quelques fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à +demi-mot. Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences +littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs +lecteurs!] + +Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto, l'hôte d'une +Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme +je m'enquérais des traces laissées par G. Sand et Musset à Venise, elle +voulut bien demander à la fille aînée du médecin de Bellune, laquelle +habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possédait. Avec +plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un mémorial +autographe de cette histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,--le +tout inédit, comme le prétendait la famille de Pagello. + +Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites en effet; le journal du +docteur l'était moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans _un +volume_ introuvable, et parfaitement inconnu, où, parmi des essais +dramatiques et littéraires de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé le +mémorial du médecin de Bellune[86]. Aux premières lignes, j'ai reconnu le +texte même du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion à le faire +connaître.... En le traduisant pour la première fois, je l'ai accompagné +d'un récit synthétique du drame de Venise, d'observations et de maints +détails inédits[87]. + +[Note 86: LUIGIA CODEMO. _Racconti, scene, bozetti, produzioni +drammatiche,_ 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal de +Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo, figure sous +ce titre: _Sandiana_ au premier volume (pp. 155-188).] + +[Note 87: _L'histoire véridique des amants de Venise_, dans le +_Gaulois_ des 16 et 17 octobre 1896.--_La vie de George Sand et du +docteur Pagello à Venise_ et _Sand-Musset-Pagello: le retour en France,_ +dans l'_Echo de Paris_ des 20 et 21 octobre 1896.] + +Le journal intime de Pagello est de peu de temps postérieur aux +événements qu'il évoque.--Écoutons le docteur raconter comment il entra +en relations avec le couple français de l'hôtel Danieli. + + Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études médicales, je + commençais à me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur + le quai des Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et lettré + de goût. En passant sous les fenêtres de l'_Albergo Danieli_ (ou + Hôtel-Royal), je vis à un balcon du premier étage une jeune femme + assise, d'une physionomie mélancolique, avec les cheveux très noirs et + deux yeux d'une expression décidée et virile. Son accoutrement avait + un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux étaient enveloppés d'un + foulard écarlate, en manière de petit turban. + + Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée sur un col blanc + comme neige et, avec la désinvolture d'un soldat, elle fumait un + paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis à ses côtés. Je + m'arrêtai à la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement: + + --Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante fumeuse... + tu la connais peut-être? + + --Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaître. Cette + femme-là doit être en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup + voyagé, dis-moi quels sont tes sentiments à son endroit. + + --Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes + les couleurs, je ne saurais rien décider de raisonnable: peut-être + Anglaise romanesque ou Polonaise exilée, elle a l'air d'une personne + de haut rang; elle doit être étrange et fière. + + Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, où nous nous + séparâmes. + + Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois (lequel était + Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscrétion en le révélant). + Il était à table avec sa famille. Je me montrai un peu préoccupé; il + s'en aperçut et, se tournant vers sa femme: + + --Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment à + certaine belle fumeuse.... + + --Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, répondis-je, mais + que je puis vous assurer être une Française pur sang. Je lui ai fait + visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est déjà une de mes + clientes; elle a voulu mon adresse. + + --Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux. + + --Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli vint chez moi et + je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un + petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, me pria de la + soulager d'une forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai + une saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant elle fut + soulagée. En me congédiant, elle me pria de revenir, si elle ne me + faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inséparable, me + reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, + et voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un + pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: «Tu reverras cette + femme et elle te dominera....» + + Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un éclat de + rire de mes hôtes, qui me déclarèrent _amoureux_.... «--Non, non, + répondis-je, pas encore!--Mais qui est donc cette étrangère? demanda + la Bianchina.--Je ne sais, lui répondis-je.--Mais pourquoi + n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son nom et sa + provenance?--Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.--Ah! + ah! il est amoureux et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....» + + Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels faisant ma visite + à peu près journalière aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait + souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la + dernière enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette + lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et son mari + assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci[88]: + +[Note 88: Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un +article anonyme de l'_Illustrazione italiana_ (de Rome) du 1er mai +1881. Sous ce titre: _Une lettre inédite de George Sand,_ l'auteur +l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de Musset, G. Sand et +Pagello à Venise, et d'extraits de lettres à lui récemment adressées par +ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul, +sur le texte photographié de l'autographe qui appartient à M. Minoret. +(_Cosmopolis_ du 15 avril 1896).] + + Mon cher monsieur Païello (Pagello), + + Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un + bon médecin, pour conférer ensemble sur l'état du malade français de + l'Hôtel-Royal. + + Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus + que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête excessivement + faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme + d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un + poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, + le vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué, et ont + excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une + chose d'importance. + + Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une + nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes + autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A présent, il est + toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni + ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, + demande son pays, et dit qu'il est près de mourir ou de devenir fou! + + Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la + surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une + saignée pourrait le soulager. + + Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, et de ne pas + vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition + indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et + je suis dans une grande angoisse de la voir en cet état. + + J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que peuvent espérer + deux étrangers. Excusez le misérable italien que j'écris. + + G. SAND. + +Ce premier récit n'est pas conforme à la légende accréditée par Paul de +Musset. D'après celui-ci, Rebizzo, «_l'illustrissimo dottore Berizzo,_ +un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé d'une perruque jadis noire +et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'emblème +décrépit», serait le médecin, le premier médecin, qui aurait introduit +Pagello chez Musset. + +Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, représente un +buste de vieillard penché, une lancette à la bouche, disant: _Non v'é +arteria_.... + +Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère, était-il Rebizzo? Je ne le +pense pas, quoique tous les biographes l'aient répété. + +Le récit de Pagello donne déjà un signalement contraire. Un article du +_Figaro_ de 1882, signé «Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt Mme +Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appelé ce premier médecin +le docteur Santini[89]. + +[Note 89: _Figaro_ du 28 avril 1882.--LOUISE COLET, _l'Italie des +Italiens_, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document qui a +sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier Danieli (1859), Mme +Louise Colet lui fait dire: + +«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut +gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna. + +--Un vieux docteur, dites-vous? + +--Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui faisait les +saignées et donnait les purgatifs, comme c'était alors l'usage à Venise. +Depuis, l'élève du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu +docteur à son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le +parrain de sa fille aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce +diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes.... + +--Était-il bien beau, ce Pietro Pagello? + +--Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien.»] + + +Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'étaient des amis +de Pagello; ils voulurent prêter quelque argent à George Sand, ainsi +qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de +Venise, nous montre un vieux ménage endimanché, à la toilette ridicule, +où je me plais à reconnaître _la Bianchina_ et son mari, tels que nous +les fait entrevoir le récit de Pagello.--Revenons à son journal. Le +jeune docteur a remis à ses aimables confidents la lettre que nous avons +citée: + + Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le feuillet. + Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature + qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix: _«George Sand!»_ + + Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au malade français, + quelle maladie il avait et qui il était. Je leur répondis:--Le jeune + patient est alité avec une maladie grave que nous avons jugée, mon + collègue et moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il se + nomme Alfred de Musset. + + --_Per Bacco!_ s'écria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la + Lune! Connais-tu ses poésies? + + --Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande + fantaisie un peu désordonnée, mais en même temps délicate. + +Cette lettre de George Sand à Pagello est importante. On n'en a pas fait +ressortir la valeur décisive sur le développement de cette histoire +d'amour. Elle démontre d'abord que des relations antérieures existaient +entre lui et le couple de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon +n'était pas restée, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration +du jeune Italien, quand _le hasard_ le lui amena dans la personne du +médecin demandé pour sa migraine. Elle songea de nouveau à lui pour +remplacer l'imbécile docteur, premier appelé au chevet de Musset +gravement atteint. Son malade était, du moins, encore «la personne +qu'elle aimait le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera du +sort du poète, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir +en tragédie. + +Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouvé George Sand et Alfred +de Musset? George Sand, étalant la première, des récriminations, au +lendemain de la mort du poète, dans un roman à clef, _Elle et Lui_, +«procès-verbal de nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp, +se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines, du moins de +négligences cruelles de la part de Musset, d'indifférence et d'abandon. +Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres, des témoignages trop +contradictoires de leur état d'âme avant la crise qui doit assombrir à +jamais cet amour, pour qu'on puisse rien établir de précis... + +George Sand essayant, _huit mois plus tard_, de retracer à son amant +cette phase douloureuse, lui écrira: + + De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à toi, à Venise? + Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de + l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme + malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon + enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en + souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire + tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne + me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon + travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois + cents lieues[90] et abandonnée avec des paroles si offensantes et si + navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux + abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne + me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux + a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le + casino Danieli: «George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon, + mais _je ne t'aime pas_.» Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me + saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, + je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais + pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans + entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée + entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons + camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu + t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu + me dis que tu craignais[91]... Nous étions tristes. Je te disais: + «_Partons_, je te reconduirai jusqu'à Marseille», et tu répondais: + «Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque + nous y sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais + guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais + quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès + lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui + m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, + que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit + aussi: «_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés_[92].» + + + +[Note 90: Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le +poète.] + +[Note 91: Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.] + +[Note 92: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.] + +Voilà des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au +lendemain de la crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à son +silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas +écrit: «Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et +de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des +torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien +sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes +quittés[93]...» + +[Note 93: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896, p. 7.] + +Musset également, en parlant de Venise, désespéré d'elle et de +lui-même, ne lui jette-t-il pas cet aveu «qu'il a mérité de la +perdre[94]»..._--Lettres d'amants encore enchaînés l'un à l'autre!--C'est +par des documents plus précis que nous parviendrons à reconstituer le +vraisemblable de leur navrante histoire. + +[Note 94: V. plus loin.] + +Voilà donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et +Alfred de Musset (février 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de +la belle étrangère de l'hôtel Danieli. Rendons la parole à son journal. + + Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George + Sand veillait avec moi des nuits entières, à son chevet. Ces veillées + n'étaient pas muettes et les grâces, l'esprit élevé, la douce + confiance que me montrait la Sand, m'enchaînaient à elle tous les + jours, à toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions de + la littérature, des poètes et des artistes italiens; de Venise, de son + histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais à chaque nouveau + trait, elle m'interrompait en me demandant à quoi je pensais. Confus + de me sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle, je me + prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me + disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus + fine expression: «Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille + questions!» Je restais muet. + + Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner de son lit + parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir, + nous nous assîmes à une table près de la cheminée. + + Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'écrire un roman + qui parle de la belle Venise? + + --Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit + à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais étonné, + contemplant ce visage ferme, sévère, inspiré; puis, respectueux de ne + pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la + table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la moindre + attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand + déposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la + tête entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette + attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le + feuillet où elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite, + prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred qui dormait, + et s'adressant à moi: + + --Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille? + + --Oui, répondis-je. + + --Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin. + +Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai de lire ce +feuillet... + +Qu'était cette page remise par George Sand à Pagello? «Un splendide +morceau poétique», avait écrit le fils du docteur, avant que son père ne +se décidât, récemment, à le laisser publier. Un morceau à double fin, un +chapitre de roman imaginé par George Sand pour se déclarer à Pagello. +Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a raconté +M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même (lettre citée par le +Dr Cabanès[95]). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda à qui +remettre ce pli. «--_Au stupide Pagello_», écrivit George Sand sur +l'enveloppe. + +[Note 95: _Revue hebdomadaire_ du 1er août 1896.] + +Sans reproduire avec le récit du docteur, cette «déclaration» +mystérieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut +la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te +haïrai-je.» Elle ajoutait qu'observant devant l'intéressé lui-même la +beauté de cette page, digne de l'auteur de _Lélia_,--sa propre héroïne +sans doute,--Pagello lui avait répliqué par les premières paroles du +roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal[96]?» + +[Note 96: L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.] + +La déclaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une +interview récente, obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,--interview des +plus méritoires, celui-ci, nonagénaire et sourd, n'entendant pas +le français,--M. le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise de son +interprète, M. le Dr Just Pagello son fils, à lui livrer ces feuillets +mémorables[97]. + +[Note 97: Dr A. CABANÈS, _Une visite au Dr Payello. La déclaration +d'amour de George Sand_.--_Revue hebdomadaire_ du 24 octobre 1896.] + +On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres +de _Lélia_. + + _En Morée_. + + Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le + même langage; avons-nous du moins des coeurs semblables? + + Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions + douces et mélancoliques: le généreux soleil qui a bruni ton front, + quelles passions t'a-t-il données? Je sais aimer et souffrir, et toi, + comment aimes-tu? + + L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace + de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta + passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis + auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, + avec désir, avec inquiétude. + + Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu + prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas + assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être + est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais + à fond la langue que tu parles. + + Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont + cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des + besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton + tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois + ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu + dois rire de ce qui me fait pleurer. + + Peut-être ne connais-tu pas les larmes. + + Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu des maux + que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis + triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé + peut-être dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. Sais-tu + qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni + barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans + cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée + noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors, + rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal, + espères-tu en Dieu? + + Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu ou m'aimes-tu? + Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te + rendrai heureux, sauras-tu me le dire? + + Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le savoir? Suis-je + pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou + ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent + dans les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair divin, + n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que ces femmes apaisent? + Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les + temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta + maîtresse s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à + prier Dieu et à pleurer? + + Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te + jettent-ils dans une extase divine? Ton âme survit-elle à ton corps, + quand tu quittes le sein de celle que tu aimes? + + Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te + reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse + ou de lassitude? + + Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais + pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les + hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, + peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai + t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée + de te haïr bientôt. + + Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me + comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu + me tromperais. + + Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines + promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme + tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le + trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu + le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours + menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de + trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler + éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que + je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton + âme s'adresse à la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que + ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane. + + Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher + dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je + veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les + hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je + puisse toujours la croire belle. + +Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique +et la psychologie de George Sand, sa déclaration ne nous apprend rien +d'elle que nous ne sachions déjà. Elle n'a encore trahi Musset qu'en +pensée. Lui-même doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son départ +de Venise pour se donner à Pagello.--Mais reprenons le naïf récit du +jeune Italien. Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre, dans +sa modeste chambre de petit médecin. Il est abasourdi de sa bonne +fortune: + + Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme me surprît et + m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien + je l'aimai davantage après cette lecture. J'aurais donné je ne sais + quoi pour la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour + impérissable; mais il était déjà tard, et je restais pourtant en face + de cette feuille, la relisant deux fois avec le même enthousiasme. + Cependant quelques phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi, + après la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable et + d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur.... + + Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de gloire, me + disais-je; elle me dépeint semblable à un demi-dieu et badine avec moi + après m'avoir jeté sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me + laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me + demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière des femmes?» Ensuite, + ma position me revenait à l'esprit; jeune, initié, je commençais à me + procurer une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il + y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je me rappelai + Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, étranger, se fiait à + mes soins et à mon amitié. Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant + la tête dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait + de-çà et de-là, comme la navette du tisserand. + + Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mère morte un + an auparavant. Je crus l'entendre me répéter son proverbe: «Si tu + trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes + moraux que je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je me + jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaillé + par les idées contraires qui luttaient en moi. + + A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite à + Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, après avoir couru pour + sa vie un grave péril. La Sand n'y était pas. Assis contre le lit du + patient et causant avec lui, je n'osai demander où était sa compagne + de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder + derrière moi comme si je la sentais approcher, et j'épiais la porte + d'une chambre voisine d'où je m'attendais à la voir apparaître. Il + y avait pourtant deux désirs contraires en moi: l'un qui haletait + ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci + perdait toujours à la loterie. + + Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand + apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare + blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit + chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec + une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin + goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en + demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une + désinvolture enchanteresses, elle me dit: «--Signor Pagello, j'aurais + besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si, + cependant, cela ne vous dérange pas.» + + Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré de me mettre à + son service comme _cicerone_ et comme interprète. Alfred alors nous + congédia, et nous sortîmes ensemble. Quand je me sentis au grand + air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de + désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta comment elle vivait + depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons + nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle était + déterminée à ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon + sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux + fermés. Je vous fais grâce de la très longue conversation que j'eus + avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et + de-là sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le monde en + semblable cas. C'étaient les variations accoutumées du verbe _je + t'aime_... Mais, après vingt jours écoulés, il survint des faits plus + graves. + +Le journal de Pagello suspend ici le récit de son aventure, du moins +jusqu'après que Musset aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant +que le drame commence.--La maladie du poète et sa convalescence se +prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que +s'est-il exactement passé entre eux dans ces deux mois? + +George Sand n'avait pas tardé à se donner à Pagello, nous le prouverons +amplement tout à l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie contre +«_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux +d'un mourant_[98]». + +[Note 98. Lettre à Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril +1896.] + +Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait +même soupçonné jusqu'à l'évidence l'infidélité de son amie, c'est hors +de doute. Il sera difficile pourtant de préciser l'état d'âme complexe +du pauvre grand poète à son départ de Venise. + +Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuadé +à sa faiblesse qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant comme +l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentré à Paris, il +s'occupera des affaires de George Sand; l'éloignement la lui poétisera, +en la justifiant à ses yeux, et le 30 avril, il n'hésitera pas à lui +écrire: «Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os!» Cet autel, +il l'élèvera dans les trois dernières parties de la _Confession d'un +enfant du siècle_, où il n'accuse que lui-même. Ce qui n'empêchera point +son orgueilleuse idole d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres +détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement, si +minutieusement rapportés... que je me suis mise à pleurer comme une bête +en fermant le livre...» + +Que Musset ait été sans reproche, il n'en saurait être question. +Lui-même s'en est généreusement confessé. Son inégalité de caractère, +due à des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intempérance, qui +offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme +durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du +découragement, sinon un dessein de revanche. On a parlé de légères +infidélités de Musset dans les premières semaines de leur séjour à +Venise,--elle, languissante de lièvre, mais surtout préoccupée d'écrire: +obsession d'un travail régulier qui exaspérait l'éternelle fantaisie du +poète. Lui-même se serait ouvert à Arsène Houssaye de quelques +passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement +allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le +poète, hanté de la superstition française, n'a pas voulu se vanter de +n'avoir obtenu que ce qu'il méritait?... + +[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.] + +Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la +maîtresse, sa légèreté, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant. +Voilà des jours et des semaines qu'elle le veille, en mère inquiète, +avec ce dévouement sans bornes dont elle avait la source dans son +instinct de protection, quand tout à coup elle s'avise de prendre +Pagello pour amant. Elle n'a pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au +début de cette grave maladie, elle a appelé Pagello, en lui écrivant +«qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde».--Peut-être +déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant ces mots. Mais +pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-être Musset +l'avait-il désiré?... + +Nous avons vu dans le journal sincère du médecin la naissance de sa +bonne fortune. Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment lui vint le +soupçon? Il faut parler ici d'un épisode fameux: la vision qu'aurait eue +Musset, alors en grand danger, de l'étrange façon dont sa garde-malade +remplissait les intermèdes avec Pagello. On connaît la scène contée dans +_Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa +maîtresse et son médecin. Entre deux accès de léthargie il les aperçoit, +dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate +qu'ayant dîné là, ils ont bu dans le même verre... + +Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette période +expérimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source, +croyait la vision du poète réelle; la correspondance des deux amants +prouvera-t-elle que le poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset +lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à travers le livre de son +frère, où l'on a prétendu que la rancune éclatait à chaque page. La +famille du poète a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset +n'avait dit que la vérité. Comment mettre en doute une affirmation de la +force de celle-ci: «Il n'appartenait qu'à Edouard Falconey de raconter +des événements qui ont exercé une influence considérable sur son génie +et sur sa vie entière; lui seul a pu recueillir les détails de cette +singulière soirée... En voici la relation _telle qu'il la dicta +lui-même_ à Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard.» Suit la +scène bien connue de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un +roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son héros dans l'intérêt +de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le +chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau inédit que Mme Lardin de +Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frère Paul: + +DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852. + +Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un +soir, Pagello et G.S. étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un, je +ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les +sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants, +ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable. + +Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur +glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à +la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai +même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui +auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et +m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et +il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, +je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je +sentis un peu de chaleur. + +J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils +n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le +pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre +machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se +donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta +comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse +terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un +coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un +long temps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau +suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en +soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour +une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne +m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi je voyais +une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée +en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le +haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau +du lit me dérobait aussi une partie du groupe; mais cette tête que je +cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les +deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit +pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette +révélation; mais je compris tout à coup et je poussai un léger cri. +J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce +succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur +et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: «Mes +amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas +et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et +dit: «Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en +effet. + +C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être que Pagello +s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de +prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et +causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis +qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. «--Quand +donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand +je serai enterré.» Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur +hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient +l'un après l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello +voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent, +et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumière +pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur +l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes +mains tremblantes. Je me mis _à quatre pattes_ sur le lit. Je regardai +la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne +m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir +l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore +le moyen de douter, tant j'avais de répugnance à croire une chose si +horrible! + +Les lettres de George Sand à Pagello, que celui-ci, vingt fois près de +les détruire, a conservées pourtant (M. Maurice Sand lui savait gré de +sa discrétion), nous éclaireraient pleinement sur cette phase de leur +amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal +intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion à publier, non +sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en +avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme écriture, +une précieuse planche d'anatomie morale adressée par George Sand à son +nouvel amant. + +J'y lis clairement qu'une scène violente entre Lélia et Musset a résulté +du «continuel espionnage» trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé +par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demandé à George Sand de +lui pardonner. Elle y aurait consenti «par faiblesse et imprudence», +ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-même ce que c'est que le +repentir! Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût d'abord beaucoup +pleuré, puis se fût calmé. Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir +pour la France; elle l'y eût accompagné et on se fût séparé amicalement +à Paris. + +Pagello apparaît ici comme un honnête coeur qui a pu envisager chez +son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour +peut-être. Mais elle ne sait être généreuse: quand on l'a offensée et +qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite peut +être magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop +bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par +honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible.» + +Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en +expliquant à Pagello quelle soumission elle espère de lui... + +Mais la singulière amoureuse interrompt ses remontrances pour déclarer à +son amant qu'il réunit à ses yeux toutes les perfections. + +C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout +de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas usé. Ici, +un hymne sensuel d'une étonnante vigueur, qu'attristé pour finir, comme +une ombre importune, la vision toujours présente de l'autre amour +qu'elle veut croire à son déclin.--Voici ce document décisif: + + Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour + lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas + de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre + dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et + sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre devenir furieux. Tu + m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes + ne me portait que trop à suivre ton conseil; mais ma raison me dit que + ce pardon était un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais + bientôt sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa + fibre est très sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable + noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignité + qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au + repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet + de demander pardon à qui que ce soit; et quand je vois les torts + recommencer après les larmes, le repentir qui vient après ne me semble + plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'être généreuse. Je le serai; + mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les + trois. Dans deux ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront + et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un regard entre + nous pour le rendre fou de colère et de jalousie. S'il découvre la + vérité, à présent, que ferons-nous pour le calmer? Il nous détestera + pour l'avoir trompé.--Je crois que le parti que j'avais pris + aujourd'hui était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré, beaucoup + souffert dans le premier moment, et puis il se serait calmé, et sa + guérison aurait été plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne + me serais montrée à lui que le jour de son départ pour la France et je + l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble, + il n'aurait plus eu aucun sujet de colère et d'inquiétude, et nous + aurions pu lui et moi arriver à Paris et nous y séparer avec amitié. + Au lieu que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter + Venise. C'est le relâchement des nerfs après une crispation, c'est un + besoin de pleurer après le besoin de blasphémer. Je ne peux pas être + ainsi. Je ne peux pas être ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est + impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne + vous aime plus_, il est impossible à mon coeur de rétracter ce qu'a + prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais caractère: je suis + orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais. + Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à te le dire. + Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être + miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis + servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par + amour ce m'est impossible. + + Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi de ce que tu + as dit une fois: + + Ella cessa de amare questo uomo per amarmi, + Ella potra cessar de amarmi per amar un altro. + + Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, si je + cessais de t'aimer. + + Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir de glace + pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends garde à moi! Pour + conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien près de la + perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle! + L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne tout à mes + amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais + l'amour, selon moi, c'est la vénération, c'est un culte. Et si mon + dieu se laisse tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible + de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de + pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure + ou une grossièreté à une femme! Non: pas même à celle qui te serait + indifférente. C'est bien bête de ma part de le craindre et de me + méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier de moi. Es-tu sûr + que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si + exigeante et si sévère, ai-je bien le droit d'être ainsi? + + Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable? + Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la + rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras + mon rêve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. + Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule + et que je songe à mes maux passés que le doute et le découragement + s'emparent de moi. + + Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard tendre et + sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne + songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles + et si bonnes! tu parles une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes + oreilles et à mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est + juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours + aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand je ne t'apporte + plus qu'une beauté flétrie par les années et un coeur usé par les + déceptions--Mais non, mon coeur n'est pas usé. Il est sévère, il est + méfiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je + n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu + m'as couverte de tes caresses. (_Un mot effacé_.) + + Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il + n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras plus.»--Et je sens + bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu + du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je + suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est + toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change rien. Je + ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la + première fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste + mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de + jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh! + quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta + chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne + voie, que je n'entende rien que toi, et tu... + + --Être heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à + toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus à mes + chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien + triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal payé, si + déplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni + finir, est un supplice. Il est là devant moi comme un mauvais présage + pour l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce que devient + l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux + espérer, croire en toi seul, t'aimer en dépit de tout et en dépit + de moi-même. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a + voulu. Que ma destinée s'accomplisse. + +Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de +dévouement passionné, mais fière, mais orgueilleuse indomptablement. +Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un +jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondément chérie. +Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait ne point pardonner. +Sa fierté n'eut point consenti à rendre un entraînement des sens +responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poète. Et la +fatalité de sa nature la poussait à se justifier, au nom de sa dignité +même, d'une revanche qu'elle pensait légitime, que demain peut-être elle +maudirait... + +Comment Musset fut-il éclairé sur la situation? La nuit de l'hôtel +Danieli l'obsédait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui +persuader qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux, dans les +tristes conditions de l'âme amoureuse, chancelante et si faible du +malheureux poète, c'est la psychothérapie que lui imposa sa maîtresse. +L'examen n'en saurait être que défavorable à George Sand, si surtout +l'on s'arrête aux témoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'après +ces témoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras, +abordait récemment la question dans un judicieux article: «... On +s'employa à le calmer, puis à le faire taire, puis à endormir ses +soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du délire. On l'en avertit. +On lui dit: «Il faut que vous ayez rêvé une fois de plus.» George, en +outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance +et qui lui étaient même revenues devant elle.... Un jour qu'il répétait +ce qu'il appelait ses rêveries de folles, l'on s'emporta jusqu'à lui +faire la menace décisive, celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment de +sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaça de la +maison de santé... La peur acheva donc de dompter les révoltes et les +inquiétudes d'Alfred. Il admit dès lors ce qu'il plut à George de +conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupçons, +également injurieux pour l'amour et l'amitié, le pénétrèrent de +scrupules... Et ceci est la thèse même de la _Confession d'un enfant du +siècle_[100]...»--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle +était capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément. Pourquoi +ne pas s'en tenir à l'explication naturelle, la détresse des sens auprès +d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poète devant la subtile +psychologie de son amie,--sa maîtresse vraiment,--quand nous aurons vu +celle-ci lui écrire à Paris: «Oh! cette nuit d'enthousiasme où, _malgré +nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous +m'aimez pourtant. Vous m'avez sauvé âme et corps!»--N'oublions pas +qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique éternelle, aimantés de +fiévreuse folie par la ville d'amour. + +[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits ménages romantiques_, dans la _Gazelle +de France_ du 15 oct. 1896.] + +La plus grave accusation portée contre George Sand par Paul de Musset, +celle d'avoir greffé la terreur sur la jalousie dans les tourments du +poète convalescent, mérite de nous arrêter. L'auteur de _Lui et Elle_ +donne encore son récit pour conforme à une dictée de son frère. Elle a +été conservée: on ne peut guère mettre en doute l'authentique valeur de +ce document. J'en dois aussi la communication à Mme Lardin de Musset. +On comparera ce second récit «dicté par Alfred de Musset, en décembre +1852», avec le passage en question du roman: + + Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue qui aboutissait + au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand. + Elle nia effrontément ce que j'avais vu et entendu et me soutint que + tout cela était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont + elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de Pagello il lui + devint impossible de nier, et elle voulut le prévenir, probablement + même lui dicter les réponses qu'il devrait me faire lorsque je + l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumière sous la porte + qui séparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai + chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans + son lit. D'ailleurs elle écrivait sur ses genoux et l'encrier était + sur sa table de nuit. Je n'hésitai pas à lui dire que je savais + qu'elle écrivait à Pagello et que je saurais bien déjouer ses + manoeuvres. Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara + que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui + demandai comment elle m'en empêcherait. «En vous faisant enfermer dans + une maison de fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je + rentrai dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis George Sand + se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la refermer. Persuadé qu'elle + avait déchiré sa lettre à Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre, + j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la + ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce qui m'étonna beaucoup. + Je regardai dans la rue et j'aperçus une femme en jupon enveloppée + d'un châle. Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre. + Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, lui + disant, comme dans le _Majorat_: «George, George, que viens-tu faire + ici à cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le + vent les a balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais écrit + à Pagello.» + + Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit; + qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; et elle partit en courant. + Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivée au Grand-Canal, elle + sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais + je m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes + ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En débarquant + au Lido, elle se remit à courir, sautant de tombe en tombe dans le + cimetière des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin + elle s'assit épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit, + elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je renoncerais à + une entreprise impossible. Vous ne réussirez pas à joindre Pagello + sans moi et à me faire enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous + êtes une c...--Eh bien! oui, répondit-elle.--Et une désolée c...», + ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue à la maison. + +Dans une longue note inédite ajoutée par elle-même à sa correspondance +avec Musset, George Sand réfute, non sans indignation, ce qu'elle +considère comme une calomnie. L'impartialité nous oblige à en donner +un fragment,--non sans faire observer que si la dictée de Musset est +postérieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification +de George Sand est postérieure à la mort du poète[101]. + +[Note 101. M. Maurice Clouard (article cité: _Revue de Paris_ du 1er +août 1896) a donné une impression et des extraits de ce morceau.] + + La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, et qui + a donné lieu à de si belles histoires (forme) neuf petites lignes + écrites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra + l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait à un sou dans les rues + de Venise. Il l'avait achetée le matin, et elle se trouvait sur la + table. Il était alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux. + _Elle_ le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence; mais + il était souvent très agité. Le croyant endormi, et ne voulant pas + l'éveiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ écrivit sur le + _verso_ de cette chanson: + + «Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere + fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: «_Son matto. (Je + deviens fou.)_» Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal + gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. + Se forse ubbri...» Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un + mouvement; _elle_ mit ce qu'elle écrivait dans sa poche; _il_ s'en + aperçut et demanda à le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le + montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus + tard. + + Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit, le pauvre enfant! + Il croyait voir des fantômes autour de son lit, et criait toujours: + «Je suis fou! je deviens fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il + faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la + gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement la phrase devait + être terminée ainsi: «S'il n'était qu'ivre, ce ne serait pas si + inquiétant[102].» + +[Note 102. Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été +retrouvée, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en +passant, que le poète, parle, dans sa _dictée_, d'une lettre écrite _à +l'encre_ et non au crayon...] + + Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des + excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il + réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole. + Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en + parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre + ces révélations. Comme lui-même craignait pour sa raison, il n'est pas + étonnant non plus qu'_elle_ ne voulût pas lui montrer cette phrase: + «_Temo molto per la sua ragione_» et, comme pour lui ôter des soupçons + qui, par moment, l'exaspéraient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_, + à part, au médecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier, + glissés furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont + il fallait qu'il fût informé. + + Plus tard, _elle_ consentit, à Paris, à _lui_ remettre cette _fameuse + lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait très calme et très guéri + dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant et très consolé; + mais son imagination, que les boissons excitantes ramenèrent bientôt + aux accès de délire, travailla énormément cette phrase: «_Temo molto + per la sua ragione_.» Il en parla peut-être à son frère: de là, + l'épouvantable et infâme accusation de l'avoir menacé, à Venise, de + la _Maison des fous_. Mais jamais une si méprisable idée ne lui est + venue, à _lui!_ Il était fantasque, injuste, fou réellement dans + l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid... + +Après lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins +singulier, chez George Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand +on connaît sa lettre,--évidemment antérieure à la scène évoquée,--sa +lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait à +jamais médite?--A moins d'admettre que cette nuit-là, précisément, elle +n'écrivit à son amant nouveau--rien dont pût s'offenser son amant de la +veille?... N'empêche qu'avec l'intimité que nous avons surprise entre +elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de démontrer +son erreur à Musset dénote chez elle un instinct de dissimulation du +plus obstiné féminisme. + +Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poète, s'il soupçonna seulement +les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello, +n'ignora plus, après la scène du Lido, les sentiments qui avaient germé +entre eux durant sa maladie. Pagello lui-même nous a appris, mais +indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione +italiana_ de 1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce. + +George Sand n'avait qu'une volonté. Nous l'avons vue écrire à Pagello +qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait. + + «--Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle froidement, qu'Alfred soit + capable de supporter une forte émotion? + + --Vous dites? demanda Pagello. + + --Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus + votre maîtresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur + Pagello[103]...» + +[Note 103: Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article +de l_'Illustrazione_, d'après le témoignage du Vénitien Jacopo Cabianca +qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirmé +depuis, et maintes fois, l'exactitude.] + +Paul de Musset donne une version équivalente. A l'en croire, Alfred, +trop spirituel pour se fâcher et voyant la confusion de Pagello, aurait +pardonné généreusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection +de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poète, plus +épris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence +des larmes de sang. + +[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.] + +«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole ait été ou non dite, +Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations +de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres témoignent d'un +souci constant de sa dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la +délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit soin d'ailleurs de +l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentrée elle-même +à Paris, elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes: + + Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que + j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je + l'aimais _peut-être_, que _c'était mon secret_ et que _n'étant plus + à toi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien_, il s'est + trouvé dans sa vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses + anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui + m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents + _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle + à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai + pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous + étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te défends + d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les + voiles de la pudeur vis-à-vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.) + +George Sand lui refusait donc «le droit de l'interroger sur Venise». +Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un +enfant du siècle_, où il expose, n'accusant toujours que lui-même, cette +période navrée et résignée de son histoire, il semble appuyer sur cette +conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour +moral entre Smith et Brigitte Pierson. + +Un jour cependant, un soir d'automne de la même année, George Sand +écoutant le passé, reconnut sa part de faiblesse dans les misères de cet +amour. Après un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir, +elle s'était sentie l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement qu'avec +désespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le poète, et, rentrée +chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une +sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle +peut-être que tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite. La +jeune femme y apparaît à son tour très sincère--et bien misérable. Ce +court fragment peut en donner l'idée: + + Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise; rendez-moi cet âpre + amour de la vie, qui m'a pris comme un accès de rage, au milieu du + plus affreux désespoir; faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on + s'amuse à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant! + Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir, + je veux vivre!» Mais comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu + m'as abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de la vie + est donc un crime? L'homme qui vient dire à une femme: «Vous êtes + abandonnée, méprisée, chassée, foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être + mérité. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais + je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me + dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je + veux vous sauver, je vous aiderai à remplir vos devoirs auprès d'un + convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez + plus, et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me disait + cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là? Et si, après + avoir conçu l'espérance de persuader cette femme, emporté, lui, par + l'impatience de ses sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi, + avant qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il + cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace et d'humilité. + Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'être adorée et + persécutée et implorée des heures entières; il y en a qui ne l'ont + jamais fait, qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme; plus + délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnât, ils l'ont + persuadée, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontré que + de ces hommes-là. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier + mot ne m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cédé? + Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brisée + ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas + moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat prémédité. + +Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une éternité sur son +coeur, une visite inattendue vint tempérer les amertumes de Musset. Il +avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis après son +frère Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de +change parisien, intelligent, mondain, artiste, élégant, désoeuvré, +Tattet menait largement l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné, +Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de son génie. Les deux amis +n'en partageaient pas moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait chaque +automne de longs séjours chez les parents de Tattet, à Bury, dans la +vallée de Montmorency. + +L'affection qu'il garda toujours à cet intime compagnon de sa jeunesse +est immortalisée par les stances bien connues des _Premières poésies_: + + Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es resté + fidèle où tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prêté plus d'un lien + fragile, Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami... + +Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie +Déjazet, fit un détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli, +comme en témoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au +théâtre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve, +après avoir quitté son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse +sollicitude de Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres amants de +Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous intéresse: + + Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et m'a fait exécuter + par moi-même et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec + tant d'instances. J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer + quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la + maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que + lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de + danger, et que l'autre était entièrement remise de ses longues + veilles. + + Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher M. de Sainte-Beuve; + Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable, + et qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne + qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre en route, Mme + Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné. + Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur + donc de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié trouvera + pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien + dévouée[105]. + +[Note 105: _Revue de Paris_, 1er août 1896.] + +George Sand avait ouvert son coeur à ce cher camarade de Musset. Pagello +lui-même s'était fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé de +leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,--à part +soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir +d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus +tard essayant de détourner Musset de celle qui rendait sa vie si +malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites à Venise, +celle-ci lui avait-elle tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce +fragment d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui convient de +conclure: + + ...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la féroce Lelia, + répondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang + des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande; dites + qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin + et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul + de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une + personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et + de sincérité était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en + sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en repentir et + qu'après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions, + j'ai été touchée de l'intérêt avec lequel vous m'avez écoutée. Il y + a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est + l'affection et le dévouement que nous avons pour la même personne. + Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je désire désormais. Vous + êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour + ma part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie. + Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une + providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi; + il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la + solitude. + + En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous + n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon + de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette + réellement. Nous aurions été tranquilles et _allegri_ avec vous, au + lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas + encore à quoi nous forcera l'état de sa santé physique et moral. + Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me + témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours où il a + aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors, je + suis près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée et de lui + être dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'être pas assez sous + un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage + me disent donc qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à + Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi + et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que + le hasard vous a amené auprès de son lit clans un temps où il avait + la tôle encore faible et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre + coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des + souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez + vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes + silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au + milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait + à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou deux fois du + fond de son âme pour appeler la mort[106]. + +[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er août 1896.] + +Quand George Sand adressait à Alfred Tattet ce beau discours résigné, +elle s'était donnée à Pagello... Avec la santé lentement revenue, Musset +avait trouvé la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon +de son amie, il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa faute +impardonnable: + + Il faudra bien t'y faire, à cette solitude, + Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir, + Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir. + Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude, + + La veille et le travail, ne pourront te guérir. + Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude, + Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude + D'attendre vainement et sans rien voir venir. + + Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue, + Si lu vas quelque part attendre sa venue, + Sur la plage déserte en vain tu l'attendras, + + Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée, + Cherchant sur cette terre une tombe ignorée + Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]... + + Voici qu'approchait l'heure de son retour en + France. Après les orages probables qui l'assombrirent + pour toujours, le pauvre enfant faisait + un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait + dans cette plainte douloureuse[108]: + + Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus, + De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse, + Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse, + Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus! + + La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie, + Et cet amour si doux qui faisait sur la vie + Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus, + Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus! + +[Note 107, 108: Vers publiès par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.] + +On ne sait presque rien des derniers jours de Musset à Venise. Le 22 +mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre à Alfred Tattet en +fait foi;--le 28 il part seul. «Les troisième, quatrième et cinquième +chapitres de la _Confession d'un enfant du siècle_ donnent une idée +de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice +Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et +de générosité en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de +Pagello[109].» J'estime, au contraire, que cette dernière semaine fut +lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa +vision de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord +qu'avait ratifié sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa générosité. +A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un père. A eux +deux, ils avaient «adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant poète, aux +premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ où +elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engagé_ Pagello _à +consoler_ cette compagne dont il se sentait excédé.... C'est la thèse +d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut +s'acharner à le persuader, pendant ces dernières semaines, qu'il avait, +lui seul, préparé et voulu l'étrange situation où ils se débattaient +tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimère de cette poursuite +du repos hors de la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa faute dans la +rupture, il aimait maintenant et n'était plus aimé. Un jour vint où, +n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de façon trop +claire et trop prompte pour sa Tranquillité... + +[Note 109: M. Clouard, article cité de la _Revue de Paris_, p. 755.] + +Une courte lettre de Musset, datée de Venise, nous fait entrevoir les +orages qui ont précédé son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà +séparé de George Sand. Encore convalescent, il était sur le point de +rentrer à Paris, accompagné seulement d'un domestique, le perruquier +_Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'âme, il envoyait +ce suprême adieu à sa bien-aimée: + + Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indifférence + pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donné aujourd'hui est le + dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai + fait dehors, avec la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai + senti que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop dur pour + moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non, + il m'importe à moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface déjà et + s'éloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le + sillon de ma vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer + quand il te possédait peut encore y voir clair à travers ses larmes, + et t'honorer dans son coeur, où ton image ne mourra jamais. Adieu, mon + enfant. + +Un gondolier avait porté cette lettre à George Sand; Musset attendait +devant la Piazzetta; elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le +verso: + + _Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta._ + + Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, et Buloz ne m'a + pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110]. + Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne + suis-je pas toujours le frère George, l'ami d'autrefois[111]? + +[Note 110: Réglons une fois pour toutes cette question des avances +d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset, en citant +ces deux fragments de leurs lettres.--D'Elle a Lui (du 29 avril 1834): +«Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer du tien, et ce que tu me dis à +cet égard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai +ta parole d'honneur de ne pas songer à ce remboursement avant trois +ans?»--De Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te +renvoie ton argent. Buloz m'en a envoyé....»] + +[Note 111: Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées par +M. Emile Aucante). _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, pp. 1-48.] + +Musset partit le 29 mars, accompagné quelques heures par son amie. +Avant de quitter Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage qui +s'ouvrait sur cette dédicace: _A son bon camarade, frère et ami, sa +maîtresse_, GEORGE.--Que n'invoquait-elle aussi sa maternité, la +meilleure corde de sa lyre!... + + + +V + +Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le coeur bien malade. George +Sand l'a confié à un domestique italien, Antonio, perruquier de son +état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même l'accompagne quelques +heures, jusqu'à Mestre. Quand ils se sont séparés, elle fait une petite +excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. «J'ai fait à pied jusqu'à +huit lieues par jour, écrit-elle à Jules Boucoiran[112], le précepteur +de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'était fort bon +physiquement et moralement.» Dans la même lettre, elle reconnaît aussi +que Musset «était encore bien délicat pour entreprendre ce voyage. Je ne +suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le sup portera; mais il +lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré +à attendre le retour de la santé, la retardait au lieu de l'accélérer. +Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique très soigneux et +très dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, en tant qu'il la +ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.» Et elle rentre à +Venise, «ayant sept centimes dans sa poche», pour installer sa vie +nouvelle avec le docteur Pagello. + +[Note 112: Lettre du 6 avril 1834. _Correspondance_, t. I, p. +265.--Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?] + +C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique à ses correspondants son +intention d'établir son «quartier général» à Venise, où elle peut +travailler en paix et vivre économiquement. Elle compte rayonner dans la +région des Alpes, en dépensant cinq francs par jour, pousser peut-être +jusqu'à Constantinople (ce rêve de Constantinople reviendra longtemps +dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante qui veillait +en elle), aller ensuite passer les vacances à Nohant et retourner à ses +lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus intimes amis; +mais tout Paris en était bientôt informé. + +Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincérité +qu'elle mettait à concilier son labeur et ses passions, elle associait +sa vie à celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette indépendance, +si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et +un mari qui s'accommodait encore de ces libertés d'existence. Mais à se +rappeler ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne moins. + +Après deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant où +elle se cloîtrait trois mois sur six et Paris où elle vivait selon +sa fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle en partira, en +juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un +et l'autre sont en pension à Paris. + +--La rumeur de ses amours en Italie devait hâter la rupture avec M. +Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, dans cette +sereine inconscience de ses torts qui lui faisait écrire quinze ans plus +tard: «Je ne prévoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari +dussent aboutir à des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il +n'y en avait plus depuis que nous nous étions faits indépendants l'un de +l'autre. Tout le temps que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait +écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction parfaite, me donnant +des nouvelles des enfants et m'engageant même à voyager pour mon +instruction et pour ma santé. Ses lettres furent produites et lues dans +la suite par l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant «des +douleurs que son client avait dévorées dans la solitude[113].» + +[Note 113: _Histoire de ma vie_, 5° partie, chap. III.] + +M. Dudevant laissa prononcer la séparation contre lui. Autant sa femme +avait recherché l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. Il +finit taciturne et oublié, alors que le nom de George Sand devenait pour +toute l'Europe synonyme de singularité et de génie. + +--En 1834, George Sand installée à Venise, n'ayant publié que ses +premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais, +menant de front indomptablement son labeur et ses passions, déjà elle +semble assurée de l'acquérir. + +Voici sur cette époque de sa vie,--cinq mois dont on ne savait à peu +près rien,--la suite du journal intime de Pagello: + + Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement congé de moi. + George Sand abandonnait l'hôtel Royal[114] et venait habiter un petit + appartement à San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'étais + connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit. + +[Note 114: Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le +rétablissement de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San Mosé, +dans le petit appartement où eut lieu la scène de la lettre. (Voir plus +haut, p. 115.)] + + Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco une longue + lettre où il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le + mauvais pas que j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert, + qui habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma société + tant que durerait cette liaison. Je prévoyais cette première amertume + et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb. + Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de + personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues; + d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me + saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras. + Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec + cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et + lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le + dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses. + Nous vécûmes ainsi de février[115] à août. Je vaquais le matin aux soins + de ma profession; elle écrivait son roman de _Jacques_, dont elle me + fit le protagoniste, exagérant mon caractère moral. + +[Note 115: Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le +29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, comme +c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.] + + J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble aux _Lettres + d'un voyageur_, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à + sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand + elle n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux féminins + pour lesquels elle avait une adresse et un goût particuliers, jusqu'à + vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa, + etc. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre, + économe, laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les + autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne fît l'aumône. + Je crois que ses plus gros gains seront prodigués en grande partie à + autrui, peut-être sans discernement, peut-être à des escrocs et à des + vicieux, parce que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait + tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de dix mille francs + par an. Elle s'en confessa elle-même à moi, et je le vis bien, et je + le sus encore à Paris, de quelques-uns de ses plus honnêtes amis. + Maintenant, je reviens à mon histoire. + + Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était absolument + nécessaire d'aller pour quelque temps à Paris. Les vacances + approchaient. Ses deux enfants sortaient du collège et ils avaient + coutume de se rendre avec elle à la Châtre où elle passait l'automne + avec son mari. En même temps, elle me témoignait un grand désir que + je l'accompagnasse pour revenir ensuite à Venise ensemble. Je restai + troublé et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris + du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais + je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments + plutôt que de la laisser courir seule un aussi long voyage. + + J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu + d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais + que j'exigeais d'habiter seul à Paris et de n'être pas contraint de me + rendre à la Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour + dans cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en faire + bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais décidé, avec + lequel je prononçai ces paroles, elle me répondit: «Mon ami, tu feras + ce qui te plaira le mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait + compris. A partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en + amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être qu'un ami; + mais je me sentais néanmoins amoureux.... + +Les impressions idéales de son séjour à Venise avec Pagello, George Sand +les a immortalisées dans ses trois premières _Lettres d'un voyageur._ +Elles sont dédiées à Alfred de Musset, «A un poète», et toutes +mélancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à la _Revue +des Deux Mondes_ du 15 juillet 1834, elle se met en scène _(Beppa)_ avec +tous ses attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double +masque de _Pietro_ et du _Docteur_) et plusieurs de leurs familiers. + +C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'après un dire de +l'éminent romancier vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, on aurait +là le plus fidèle portrait de la Reine des lagunes. + +Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation. Il célébrait son amie +dans une charmante _Serenata_ en dialecte vénitien. Elle a été publiée +en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des _Lettres +d'un voyageur_. Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera a +révélé le véritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son +talent de poète.--Traduisons quatre strophes de la _Serenata_: + + «Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. Viens avec moi, + montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer. + + ... Oh! quelle vision! quel spectacle présente la lagune, lorsque tout + est silence et que la lune brille au ciel! + + ... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence à paraître... si elle + t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse. + + ... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche comme une fleur! Voici + venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.» + +Il faut lire la description féerique et si juste de ces adorables nuits +de Venise, dans la _Lettre_ de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie. + +Ses préoccupations ordinaires étaient plus prosaïques. Sa correspondance +retentit d'une incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. A l'en +croire, elle aurait été réduite aux derniers expédients, «à coucher sur +un matelas par terre, faute de lit». Les souvenirs de Pagello, que m'a +transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette +excessive misère. Le ménage n'était pas riche, sans doute; mais on y +vivait allègre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses +lettres à Musset, que Pagello, très occupé par ses malades, «est dehors +toute la journée, puis s'endort méthodiquement sur le sofa après le +dîner, avec sa _pipetta_ dans l'oeil comme la flûte de Deburau». + +De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait de six à huit heures de +suite, de préférence la nuit, buvant beaucoup de thé pour s'exciter au +travail. + +Le jeune médecin habitait une petite maison «modeste, mais jolie», la +_Casa Mezzani_, en face le _Ponte dei Pignoli_. Avec lui vivait son +frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, garçon instruit et de belle +humeur, et avec eux, parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique +personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous être révélée. Tout +ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand à Musset: + + Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles + choses là-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse + des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur. + C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine, + une fille non avouée de leur père. Elle a quelque fortune, et comme + elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de + coeur à Venise et vient s'y établir dans quelques jours. Elle avait lu + mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. + Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement. Nous avons + donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agréable... + Giulia est une créature sentimentale dont la figure ressemble + effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise, + demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus, + toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse, + exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et + je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira + des romans[116]. + +[Note 116. _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14.] + +On se demande ce que devait penser Musset à recevoir ces descriptions de +la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents! + +Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même, le pacifique Pagello, +se débattait entre ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand: «C'est +un don Juan sentimental qui s'est tout à coup trouvé quatre femmes sur +les bras.» Et elle conte à Musset les scènes de jalousie d'une maîtresse +délaissée, l'_Arpalice_, qui a fait chez Pagello une irruption +inattendue «lui arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant son _bel +vestito_» et finalement lui faisant craindre, à elle, une _coltellata_ +dont s'épouvante la douce Giulia[117]. + +[Note 117: _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14, 15 et 21.] + +Elle s'était donc installée dans ce curieux intérieur, heureuse et calme +avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frère. Celui-ci +plaisantait le docteur sur la maigreur et la pâleur de la jeune femme. +Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cité par Mme Codemo)[118] +nous révèle les préférences de Robert Pagello pour la jeune servante +de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraîches +contrastaient avec le teint olivâtre de Lélia. Il ne comprenait pas les +enthousiasmes de son frère pour «cette maigreur de sardine» (_quella +sardella_) et disait en son vénitien: «_No so cossa de belo che el ghe +trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio._» + +[Note 118: _Racconti, scène_, etc., p. 177.] + +George Sand, très simplement, aidait la servante dans le ménage, et +parfois se mêlait de cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des +repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait gaiement de ce régime un peu +bien romantique, et il disait préférer aux petits plats de George ses +romans. Pour se reposer de la littérature, celle-ci, Pagello nous l'a +conté, travaillait à l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à +Bellune un joli dessin à la plume exécuté et encadré par elle-même. Elle +y avait inscrit les deux noms de ses enfants: _Maurice, Solange..._ Mme +Antonini, dans l'intéressante lettre où elle me résume des souvenirs +qu'elle a cent fois entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier +«les exagérations et bévues» de tous ceux qui ont écrit sur la vie +de George Sand à Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment: +«George Sand allait quelquefois, accompagnée de mon père, à l'église. +Prosternée devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait +la face de ses mains et pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute +l'étoffe nécessaire pour être le modèle des épouses et des mères. +Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle +ne passait pas à écrire ou à visiter les monuments de Venise, elle +travaillait à l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains +toute une chambre à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle était +toujours occupée; qu'un jour même elle lui fit présent de quatre paires +de chaussettes, et lui dit en riant: «Voyez, Robert, je les ai mieux +réussies que mes artichauts!» + +Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le départ de la +malheureuse femme, rappelée par les vacances à Nohant. Elle emmenait le +docteur Pagello. + + + +VI + +Et Musset, le pauvre Musset? Revenons à lui. C'est lui le vrai poète et +l'amoureux sincère. Le spectacle de sa détresse nous détendra du petit +train bourgeois de la romancière et du médecin. + +Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine convalescents. George +Sand a fait en lui un anéantissement dont il ne se remettra jamais. + +Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant plus tard des accents +passionnés et navrants pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en +portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a conté maintes +fois comment, au lit de mort, le malheureux poète gardait la hantise de +«cette femme» et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aimés: + + Ôte-moi, mémoire importune, + Ôte-moi ces yeux que je vois toujours! + +George Sand a quitté Musset, à Mestre, le 29 mars, le soir même de son +départ[119]. Ils se sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a pas été +sans un déchirement profond. Elle aussi, en le quittant, entendait bien +ne pas le perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834: + +[Note 119: Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de Sacy, +est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir même, et le +lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première lettre à son ami.] + + Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de vivre et je + vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il était 8 heures du soir + et j'étais fatigué. Ne doute pas de mon courage. Écris-moi un mot à + Milan, frère chéri, George bien-aimé. +Sans avoir reçu ce billet, George Sand avait écrit à Musset le 30 mars. +Elle est aussitôt rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché chez les +Rebizzo. Elle devait repartir le jour même pour Vicence, accompagner +Pagello dans une visite médicale. «Elle n'en a pas eu la force, ne se +sentant pas le courage de passer la nuit dans la même ville qu'Alfred +sans aller l'embrasser encore le matin.» Aujourd'hui elle est à Trévise, +avec Pagello qui retourne à Vicence, où elle veut coucher ce soir pour y +trouver les nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissées à l'auberge. + + ... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et te + ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te + verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons + bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui + te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui + voudrai-je prendre soin désormais? Comment me passerai-je du bien et + du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je + t'ai causées et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout, + qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure. + Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.[120] + +[Note 120: Lettre du 30 mars. _(Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.)] + +C'est la nature désordonnée de cette affection, qui allait à jamais +empoisonner la vie d'Alfred de Musset. Pour avoir goûté à l'amour de +cette femme, ou cru seulement trouver en elle de l'amour, il restait +prisonnier d'un mirage. Sa vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa +maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il n'avait pas eu le +courage de la quitter, elle n'avait pas eu la résignation de le perdre. +Sa fatalité la faisait aussi attachante par un charme irritant d'énigme, +que par une instinctive et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier +tant de preuves d'affection et de sollicitude. Il la savait également +sensible à la faiblesse éperdue de son amour et ne voulait se résoudre à +penser qu'elle ne lui reviendrait jamais. + +Il restait obsédé quand même par l'image du beau Vénitien dénué de ses +tourments d'âme, qui l'avait supplanté.--Sans croire si mal faire, +Pagello avait désiré, sollicité peut-être, les tendresses d'un coeur qui +se déclarait libre. Pouvait-il se douter que le poète en recevrait si +cruelle blessure, et prévoir telles conséquences à un caprice sans +réflexion de l'homme gâté des femmes qu'il était.... Il allait +lui-même en souffrir, maintenant, dans la stupeur d'une aventure où +s'enchevêtraient trop de sentiments, pour sa psychologie saine. «Je ne +te dis rien de Pagello, écrit George Sand à l'ami qu'elle quitte, sinon +qu'il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit +tout ce dont tu m'avais chargé pour lui, il s'est enfui de colère et en +sanglotant.» + +Ils devaient souffrir tous les trois.--Musset poursuit son voyage, trop +navré pour écrire encore, et Antonio est négligent. George Sand, +restée douze jours sans nouvelles, se prend à songer à tout ce passé +douloureux. Elle est inquiète, et voici qu'elle aime d'amour son absent. +Elle a peur de l'avoir perdue, cette âme charmante et bonne jusqu'en ses +erreurs, ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement conquis! Où +retrouvera-t-elle ces ineffables abandons de jeunesse et de poésie! +Quel autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse déjà redouble sa +tendresse... Pendant ce carnaval de 1834, bien triste pour elle, +elle écrit son roman de _Leone Leoni_.--On a voulu y chercher une +demi-autobiographie. Nous y retrouvons, en effet, les cruelles +alternatives qui agitaient alors l'âme de la pauvre femme,--entre son +affectueuse estime pour Pagello et son renaissant, son cher amour pour +le poète qu'elle avait quitté, qu'elle laissait partir plutôt que de +lui pardonner... Enfin elle reçoit, le 15 avril, une longue lettre de +Genève, et sa joie lui dicte une lettre d'humble affection, un cantique +d'actions, de grâces: + + ... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. Oh! que + je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de + bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu + ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse + être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta + maîtresse ou ta mère, peu importe; que je t'aie inspiré de l'amour ou + de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela + ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime, + et c'est tout[121].... Quelle fatalité a changé en poison les remèdes + que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour + te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour t + un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs + m'assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens + presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix + m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera + à présent? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? à quoi + emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se + tourne contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de + ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais + que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens + plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous + nous sommes quittés; mais je sais, je sens que nous nous aimerons + toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tâcherons, + par une affection sainte, de nous guérir mutuellement du mal que nous + avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous connaître + et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse et la faiblesse que + tes larmes m'ont causée un matin, nous serions restés frère et soeur. + Nous savions que cela nous convenait, nous nous étions prédit les maux + qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après tout? nous avons + passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où + nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous + connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle découverte + avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l'un de + l'autre? Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de + n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré + alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de + vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été + plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs. + Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres + femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier + et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton + infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela; car le + sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut + se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant + mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (_Lettre des 15-17 + avril_.) + +[Note 121: Ici trois lignes supprimées à l'encre.] + +Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise, la lettre de Genève, nous +trouvons tout entier le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère et +la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui éclairera +mieux que tous les commentaires cette âme de génie, si noble et si +faible à la fois, si nativement généreuse: + + ... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux + mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses à + me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse. + Tu sais que j'ai très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir + écrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que + je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces + tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu + ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre + jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne + parlerais-je pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus ni + violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais auprès d'un + homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes + coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont + les plus douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis + tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue qui te parle + ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que + lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr de + moi. Il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête! De quel + rêve étrange je m'éveille! + + Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques; + un gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui + attirait mon attention. + + Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois. + Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'était là l'homme que tu + voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais + depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le + roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre + George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels + malheurs plus terribles n'ai-je pas été encore sur le point de te + causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pâli par les + veilles, qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai + longtemps dans cette chambre funeste, où tant de larmes ont coulé! + Pauvre George, pauvre chère enfant! Tu t'étais trompée. Tu t'es crue + ma maîtresse, tu n'étais que ma mère. + + Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, + dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des + montagnes; elles ont volé l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été + trop forte. C'est un inceste que nous commettions. + + Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du + moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais, + Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas + fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes + sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le coeur + est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que + je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai + donc pas dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de toi la + main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait peut-être, en te + quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon + coeur se dilate malgré mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges + compagnons: une tristesse et une joie sans fin. + + ... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper de tes + affaires. Que mon amitié ne te soit jamais importune. Respecte-la + cette amitié plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon + en moi. Pense à cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me + rattache à lui. Pense à la vie qui m'attend. (_Lettre du 4 avril_.) + +George était donc bien rassurée sur le coeur de son poète. + +Elle lui dissimulait encore la pleine vérité de ses relations avec +Pagello, son installation complète chez lui: + +«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le +matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est +très occupé de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maîtresse +_(l'Arpalice)_ qui s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis +qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement malheureux...» Nous +savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais +c'était alors charité de sa part, que de dissimuler à Musset sa vraie +vie à Venise. + +Sur le long et triste voyage du poète, nous ne savons d'autres détails +que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa +douleur. Cette obsession d'une rupture qui devait laisser à son âme +un inoubliable déchirement, ne quitta jamais sa mémoire. Ceux qui ont +prétendu, et Paul de Musset lui-même, que le chagrin de cet amour perdu +s'était peu à peu effacé de son coeur, négligent certains vers de lui, +non point parfaits mais précieux pour sa biographie, _Souvenir des +Alpes_, datés de 1851. Il y évoque simplement un épisode de sa vie +intérieure pendant ce mélancolique retour en France, et on y sent des +larmes. + +Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu'ait +publiés Musset: + + Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui, + Marchait le voyageur dans la plaine altérée, + Et du sable brûlant la poussière dorée + Voltigeait devant lui. + + Devant la pauvre hôtellerie + Sur un vieux pont, dans un site écarté, + Un flot de cristal argenté + Caressait la rive fleurie. + + Là le coeur plein d'un triste et doux mystère + Il s'arrêta silencieux, + Le front incliné vers la terre; + L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux. + + Aveugle, inconstante, ô fortune! + Supplice enivrant des amours! + Ôte-moi, mémoire importune, + Ôte-moi ces yeux que je vois toujours! + + Pourquoi dans leur beauté suprême, + Pourquoi les ai-je vus briller? + Tu ne veux plus que je les aime, + Toi qui me défends d'oublier! + + Comme après la douleur, comme après la tempête, + L'homme supplie encore et regarde le ciel, + Le voyageur levant la tête + Vit les Alpes debout dans leur calme éternel... + +Après huit jours de route, il arrivait à Paris tout plein d'Elle. A +peine installé, il s'occupait activement des affaires de son amie, +négociant la cession de son roman d'_André_ à Buloz. Il l'informait du +résultat, la dissuadait de son éternel projet de voyage à Constantinople +et lui contait sa nouvelle existence à Paris. «Je suis arrivé presque +bien portant», disait-il. + + ... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre lente, qui + me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas à ma mère, + parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à + peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne + vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans cette cervelle + depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'étais + arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un + nouvel amour. + + Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais arrangé, + avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait mis à côté de moi + une pauvre fille d'Opéra, qui s'est trouvée bien sotte, mais moins + sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis allé me coucher à + huit heures. Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse + habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que je fasse? Plus + je vais, plus je m'attache à toi, et, bien que très tranquille, + je suis dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus. (_Lettre du 19 + avril_.) + +La vérité est que l'infortuné revenant apparut lamentable à sa famille. +«Il nous arriva, plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de l'avoir +quittée, et malade, malade, le pauvre enfant! m'a conté Mme Lardin de +Musset. Maigre et les traits altérés, il avait perdu la moitié de ses +cheveux; il se les arrachait par poignées. On lui voyait des plaques +chauves sur la tête. Il avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous +lui avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont +il avait envie,--qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de +sa chambre trop triste. + +«Il fut d'abord très sobre de confidences avec nous. J'étais une +enfant.... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mère avait été si +inquiète[122]!» + +[Note 122: M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée de +Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son angoisse, +_Revue de Paris_, article cité p. 713.] + +«Après six semaines sans nouvelles, Paul était allé voir Buloz qui lui +avait montré une lettre de George Sand, où elle disait Alfred très +malade. Alors Paul avait songé à partir pour l'Italie; il m'en fit la +confidence. Mais notre mère voulait savoir ce que George Sand avait +écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il répondit +évasivement: il avait égaré la lettre; il la lui enverrait.... Enfin, +nous reçûmes d'Alfred cette lettre navrée que Paul a citée dans la +_Biographie_.» + +Alfred de Musset avait écrit régulièrement aux siens, jusqu'au milieu de +février. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses +nouvelles à sa mère. Il affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune +de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint à +destination, alors que Buloz reçut toutes celles qu'on lui écrivait[123]. + +[Note 123: On a donné cette explication: que le gondolier à qui +étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres adressées à +Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres à Buloz et à +ses amis, George Sand les portait elle-même à la poste....] + +La lettre si longtemps espérée du poète justifia l'inquiétude des +siens.--«Le pauvre garçon, à peine relevé d'une fièvre cérébrale, +parlait de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la maison. Car il +voulait s'éloigner de Venise dès qu'il aurait assez de forces pour +monter dans une voiture. + +«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une âme abattue, un +coeur en sang, mais qui vous aime encore.» + +«Il devait la vie aux soins dévoués de deux personnes qui n'avaient +point quitté son chevet jusqu'au jour où la jeunesse et la nature +avaient vaincu le mal. + +«Pendant de longues heures, il était resté dans les bras de la mort; il +en avait senti l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement. Il +attribuait en partie sa guérison à une potion calmante, que lui avait +administrée à propos un jeune médecin de Venise, et dont il voulait +conserver l'ordonnance. «C'est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle +est amère, comme tout ce qui m'est venu de cet homme: comme la vie +que je lui dois.» Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers +d'Alfred de Musset. Elle est signée _Pagello_[124].» + +[Note 124: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 125.] + +Nous savons dans quel état le poète rentra chez sa mère. La première +fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en +syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier Antonio, son +domestique improvisé, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec +une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, à qui allait manquer +ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup +reprit sa vie ancienne. + +Nous avons vu comme il contait à George Sand cette tentative d'oubli; ce +n'était que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la même +lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai Malaquais, et n'avoir pu y +rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès que +l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà les larmes qui arrivent.» + + ... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de + ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu + t'es donnée à l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.--Non, ne + me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. + Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune + de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul, + seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la + vie ne veut pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, qu'un + mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et que le passé entier + se retourne en l'entendant. + + Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que + je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent il ne peut plus y avoir + en moi ni fureur ni colère. Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque. + C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin + de ce regard que je trouvais à côté de moi pour me répondre. Il n'y a + là ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde.... + +Il parle encore à son amie de mauvais cancans répandus contre eux dans +Paris, et lui envoie cette dernière tendresse: + + Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à Constantinople; fais + ce qui te plaît. Ris et pleure à ta guise. Mais le jour ou tu te + retrouveras quelque part seule et triste, comme à ce Lido, étends la + main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde + un être dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma + seule maîtresse. Écris-moi surtout, écris-moi. + +Cette lettre a trouvé G. Sand complètement rassurée sur le coeur de «son +enfant». Sa réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse éperdue de la +précédente: il n'est plus question que d'amitié. Comme c'est féminin, +comme c'est humain.... + + ... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse + pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je + trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens + de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait émue + douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus + heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. Ce qui me fait mal, + c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à + genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe + à ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant + dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te + le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à + l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage cette vie que + je t'ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne + m'appartient-elle pas un peu à cause de cela? Laisse-moi le croire, + laisse-moi être un peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon + inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme comme toi. Songe + à ton avenir qui peut écraser tant d'orgueils ridicules et faire + oublier tant de gloires présentes. Songe à mon amitié qui est une + chose éternelle et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort. + Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et + d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que + tu devais me préférer. + +Musset ne songe plus qu'au passé. Toute fierté lui est devenue +impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait +tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas à +lui-même. Il aime maintenant sa douleur avec tout son être, tout son +génie. Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée, l'infidèle va +entretenir le feu sacré, fidèlement. Musset ne vivra plus que d'attendre +le courrier de Venise.... + +Dans cette détresse, le pauvre enfant est du moins sûr de son amitié; +il lui écrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essayé +vainement de reprendre son ancienne vie: + + ... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé non pas à mes + amis, mais à la vie que j'ai menée avec eux. Cela m'est impossible de + recommencer, j'en suis sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé! + Sois fière, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un + enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi. + Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos + conversations dans ta cellule; regarde où tu m'as pris, et où tu m'as + laissé. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est + palpable, évident, comme t m'as dit clairement: «Ce n'est pas là ton + chemin.» + +Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe à cela, je n'ai que toi. +J'ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout hors de toi,... +Néglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes +bras?...» + + ... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je + vais dans le monde à présent, je regarde de travers, comme un cheval + ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas, + voilà pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la + lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi + me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti? + Avais-je aucun droit? O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais, + m'as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le faire + pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le + lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez + pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que + j'abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être + le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es noble et + orgueilleuse. + +Il sent quelque chose en lui, maintenant d'inconnu, de meilleur: il le +lui doit, pour avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses, elles +ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais avoir aucune confiance dans +une femme faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison pour ne +plus vouloir chercher.» + +Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie inguérissable, avec le +sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il en +est revenu «comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot +à personne», ayant volé sur la toilette de son amie un petit peigne à +moitié cassé qu'il traîne partout dans sa poche.... Elle lui a parlé de +Pagello: il lui sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut +écrire leur roman, pour guérir son coeur, pour faire taire ceux qui +diraient du mal d'elle. Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer. +«Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que j'ai sur le coeur.» +Puis il revient à Pagello: + + Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme + il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce + sentiment-là? Je l'aime, ce garçon, presque autant que toi. Arrange + cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse + de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je ne voudrais + pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le + serai. + +Tout son coeur débile et généreux est dans cette lettre navrante. Il a +si peur de la perdre tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie. + +Maintenant George est forte de son empire sur cette âme désemparée. Elle +lui répond (12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier serrement de +mains d'une amante qui le quitte, mais l'embrassement du frère qui lui +reste». + +Elle l'engage à aimer une femme jeune, belle, qui n'ait pas encore +souffert. Quant à elle, désormais, elle aspire à une vie calme. «Ce +brave Pagello qui n'a pas lu _Lélia_ et qui n'y comprendrait goutte» n'a +pas ses yeux à Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle, quand +elle fait «sa figure d'oiseau malade»:--«Je me laisse régénérer par +cette affection douce et honnête: pour la première fois j'aime sans +passion.» + +Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît moins apaisée que triste. +Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage +maternel: elle charge l'absent de maintes emplettes à lui expédier; elle +lui raconte qu'elle écrit son roman de _Jacques_, et que Pagello veut +traduire en italien leurs oeuvres à tous deux.... + +Cependant Musset, à qui n'était pas encore parvenue cette lettre de +raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son +âme: + + O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de larmes j'ai versées! + Quelle journée! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu + verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et + le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile + bouillante sur un fer rouge. Je voudrais être calme et fort, quand je + t'écris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume, + et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces + trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que + toi à qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un être! Et qui, + d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien + que j'ai un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne. + Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite + chambre, tant de jours solitaires? Et dès que je veux t'écrire, tout + se presse jusqu'à m'étouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe + de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi. + Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie + que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un + singulier état moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre + qui n'est pas commencée. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En + vérité, on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus fort + le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule autour de moi. + Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, à baiser ton portrait, à + adresser à ton fantôme des folies qui me font frémir, je prends mon + chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une + manière quelconque. (_Lettre du 10 mai_.) + +Aucune distraction ne réussit à le soulager. Il voudrait partir; il ira +sans doute à Aix-les-Bains, en juillet, pour l'attendre à son retour de +Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi. +Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai à Naples et de +là à Constantinople, si je suis assez riche....» + + ... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon. + A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais muet quand je t'ai + connue. A présent, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour + m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras + dans le vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de bien + tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner au plaisir et + un coeur tout entier à donner à l'amour. Peut-être y en a-t-il qui + accepteraient; mais moi, accepterai-je? Où me mène donc cette main + invisible qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle. Oui, + il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur, + pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il + faut que j'aie une maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me + parles de santé, de ménagements, de confiance en l'avenir: tu me dis + d'être tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines; + tu me dis d'arrêter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je + fait même de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux fois dans + tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possédée? C'est toi qui as + parlé: c'est toi dont la pitié céleste m'a couvert de larmes; c'est + toi qui as laissé descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi, + je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un libertin sans + coeur, mais je n'ai commencé à être autre chose que pendant trois + matinées à Venise, et tu dormais pendant ce temps-là. + + Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes + pieds, plus je sens une force cachée qui s'élève, s'élève et se tend + comme la corde d'un arc. + + .... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le + même effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir + de la table, à la première femme venue. Que je trouvasse là deux ou + trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare + et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure dans ma + chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, à l'ennui, que + sais-je? Et je m'endormais. J'en étais encore là quand je t'ai connue. + Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne + sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je + l'étranglerais en hurlant. + + ... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir de pareilles + réflexions ou de pareils rêves que tu adresses cette lettre du Tyrol, + cette lettre sublime[125]? Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi + beau, d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé dans ton + coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis + là! Et la femme qui a écrit ces pages-là, je l'ai tenue sur mon sein! + Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son + dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me + le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en détacher pour + aller à elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les + harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre + nous un abîme éternel! + + Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence si sage + me sauve ou me perde à son gré. J'ai horreur de ma vie passée, mais je + n'ai pas peur de ma vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a + voulu que me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les + conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce que j'ai dans + l'âme ne mourra pas sans en être sorti. + +[Note 125: La 2e _Lettre d'un voyageur_.] + +Il dévore _Wertlier_ et la _Nouvelle Héloïse_, ces folies sublimes dont +il s'est tant moqué jadis. Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe +pourtant toujours des affaires de son amie,--et toujours il pense à lui +parler de Pagello: + + Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais je ne puis pas; je + l'aime sincèrement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui écrire. + Il sait à présent pourquoi. (_Lettre du 10 mai_.) + +Paul de Musset, dans la _Biographie_, expose longuement cet état navrant +de l'âme de son frère pendant les premiers mois de son retour. Après +d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens +compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de +séquestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le +berçait dans une amère volupté. Certain concerto de Hummel que lui +jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soirées de Venise, +l'arrachait par un enchantement soudain à cette morne solitude. Mais il +n'y retombait que plus désespéré. Paul de Musset a donné des fragments +d'un ouvrage inachevé de son frère, _le Poète déchu_, où cinq ans plus +tard il retraçait fidèlement ce douloureux temps d'épreuve[126]: + +[Note 126: _Biographie_, pp. 128-130.] + + «Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je + m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que + je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me + semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, + tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste + et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais + lutter, je m'abandonnai a la douleur en désespéré. Je rompis avec + toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre + mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute + distraction qu'une partie d'échecs que je jouais machinalement tous + les soirs. + + «La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies + cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille, + je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui + me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du + passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux + tableau, une tragédie que je savais par coeur, une romance cent fois + rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y + retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que + l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité. + + «Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrête avec plaisir: + oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconté les + détails de ma passion. Cette histoire-là, si je l'écrivais, en + vaudrait pourtant bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était + brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitté; + j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; n'est-ce pas en + dire assez? + + «Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui s'était fait en + moi, mais il était bien loin d'être accompli. On ne devient pas homme + en un jour. Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule. + J'écrivis des lettres à la façon de Rousseau,--je ne veux pas vous + disséquer cela.--Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment + comme la boussole, mais qu'importé si le pôle est trouvé? J'avais + longtemps rêvé; je me mis enfin à penser. Je tâchai de me taire le + plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir + et tout rapprendre....» + +George est restée quinze jours sans répondre à Alfred. Dans sa lettre +du 21 mai, elle est toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas, Mme +Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier, +dont la figure déplaît à Musset, a réellement parlé bassement de lui +et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut +paraître détachée de ces misères. Et voici l'état de son coeur: + + ... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui, + il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, il n'a pas connu les + amertumes qui t'ont rongé le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il + a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que + je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai + besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop + d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir + cette maternelle sollicitude qui est habituée à veiller sur un être + souffrant et fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous + deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre! + J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin + d'un frère; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant près de moi? + Hélas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien + le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi, + je l'écoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les + hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? + Qu'est-ce? Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore serai-je + accusée? + + ... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive, + n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un nouvel amour. Je le + désire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi + quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main à + celle-là! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle + sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est + une femme infâme.» Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute + heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une + parole amère. Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une + parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes + et auquel répond une voix émue et une douce parole, simple et + laconique, mais qui me semble si belle alors!--io l'amo!_--Peu + importe, mon enfant, aime, sois aimé et que mon souvenir n'empoisonne + aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin + pourtant que je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement + de te maudire, mais de t'oublier. + +L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant subsister en elle qu'une +maternelle amitié, l'amour, après ces longs jours de silence, s'est +aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset, du 10 juin, témoigne +d'une âme rassérénée. Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble +n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!... +Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent guère. Il +aime plus que jamais son _Georgeot_, «de cette amitié douce et élevée +qui est restée entre eux comme le parfum de leurs amours». Or il existe, +dit-il, des _révélations_: avec saint Augustin, il croit après avoir +nié; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente. + + ... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille quelquefois + en criant: «Que Dieu me protège, car je vais me livrer!» Cela est + beau, n'est-ce pas, et effrayant en même temps, d'aller et de venir + avec cette pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi, + mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un + an trop tôt. J'ai cru longtemps à mon bonheur, à une espèce d'étoile + qui me suivait. Il en est tombé une étincelle de la foudre sur ma + tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, qui a + failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit où + j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en était + levé n'est pas celui qui s'y était couché. + + Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui s'était desséché! + Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait + se détendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici + m'envoient à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se + pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une issue pour + s'élancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines, + dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai, + aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce pas, de se + promener tout jeune dans une vieille vie? X. _(Tattet)_ est de retour. + Il trouve, que _je lui apparais sous un nouvel aspect_, voilà son mot. + Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le + rassure. + + Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade, + avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es + joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, + en t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance, avec amour, que + je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me + le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas + connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais + être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand nous étions ensemble, je + laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussière; mais je ne + me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais + que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais au + lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je réfléchissais + et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la + tranquillité de nos jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce + temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous deux l'éclair de + l'épée flamboyante. Chose étrange, je n'ai compris qu'il fallait faire + usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. + J'avais une telle confiance, une si misérable vanité! + + J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour de moi tant + de voiles bizarres! à m'ôter une partie avec l'un, une autre avec + l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que + je pouvais mourir. + + Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort + de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le + dire. + +Notre poète va décidément mieux: lui qui, le mois précédent, écrivait à +son amie n'avoir pu se décider encore à aller voir son fils au collège: +«il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je +l'avoue», il écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère inquiète que +son Maurice se porte bien: «Je viens de le voir à l'instant et il doit +sortir avec moi dimanche.» + +Le 15 juin, longue lettre de George tout à fait calme à Alfred à +peu près guéri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son +rétablissement corps et âme.--Pagello y ajoute un billet de sa main pour +recommander à son malade de l'hôtel Danieli,--«qu'une affection liera +toujours à lui d'une manière sublime pour eux deux, incompréhensible +pour les autres»,--d'éviter l'intempérance et de se souvenir de certaine +eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce +sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr, ajoute-t-elle à Alfred, que +si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille à chaque +point de son discours.» + +Elle a traversé une grave disette d'argent. Musset s'est fort agité pour +lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est ému +à la pensée qu'elle a pu souffrir de la gène. Il songe aussi à ses +angoisses de mère; Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses +enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses profondes qu'il a +cru deviner entre les lignes de la seconde de ses _Lettres d'un +voyageur_--qu'il vient de porter à la _Revue_.--Il est découragé, +triste, inquiet; il apparaît surtout bien las. + + ... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire + trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de + contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je + paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans + le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au torrent, + accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce que pour qu'elle te + suive dans l'Océan. + + Buloz vient de m'apporter la _Lettre_ que tu lui as envoyée pour la + _Revue_[127]. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que + j'éprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de + _suicide_; quel que soit le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée + chez les autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance. + J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus + de rien. Dis-moi, mon George, mon frère adoré, quand tu as écrit ce + mot-là, était-ce seulement l'inquiétude que tu ressentais pour + ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu + attendais? Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, qui + t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il m'a semblé qu'une + tristesse, étrangère à tout cela, dominait les autres motifs. Buloz + lui-même s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire: + «Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, qui ne se + doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: «Mais + vous ne l'avez pas quittée? Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre + garçon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais + il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta + vie tu as pensé à la mort, que toute ta vie t'y a poussée, que cette + idée t'est familière, presque chère; mais enfin elle ne se représente + à toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle + naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, aussi complète + que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle + franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas + permis de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des + femmes, je te le jure sur mon père; si le sacrifice de ma vie pouvait + te donner une seule année de bonheur, je sauterais dans un précipice, + avec une joie éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que + d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans + un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et + pour bien des années; d'avoir tout perdu, jusqu'à ses rêves; de me + repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce + que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: qu'il + faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du + moins tu es heureuse, peut-être heureuse par mes larmes, par mon + absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si + tu ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir + changé la vie qu'en bien. C'est une noble créature, bonne et sincère; + il t'est dévoué, j'en suis sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne + pas lui rendre le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être + aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne + détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour + y venir, pour y rester. Mais, hélas! je n'en suis pas à apprendre + aujourd'hui quel hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent + répété: le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit de + crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du + désir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son être en contact avec + d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se + trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre? + +[Note 127: Publiée dans la _Rente des Deux Mondes_ du 15 juillet +1834.] + + ... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de + mon lit retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l'idée + de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où + je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de + tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas, + ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette + franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je + suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu + de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de + m'avoir manqué là-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont écartée de + moi. Adieu, je n'en puis plus! _(Lettre du 46 juin_.) + +George rassure cet ami trop vite inquiet: son idée de suicide, ce spleen +toujours prêt à se réveiller au contact d'une contrariété ou d'un +affront, «la suivra toujours probablement sans lui faire aucun _bobo_, +car elle n'a ici aucun chagrin de coeur». Son Pagello est un ange; +ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un mois elle reverra ses +enfants... Elle ajoute comme glose à cet exposé de sa tranquillité: «Tu +as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes +larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais +dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi +que tu m'as laissé un souvenir plus sûr et plus précieux que tous les +souvenirs de la possession,» _(Lettre du 26 juin_.) + +La dernière lettre de Musset adressée à Venise, le 10 juillet, a été +détruite «parce qu'elle contenait une confidence». On en a gardé du +moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le «bon +docteur», et ce trait qui nous prépare a la rencontre des amants: + +«--Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que «Mme Sand soit _une femme +adorable_?» Telle est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait +l'autre jour. La chère créature ne me l'a pas répétée moins de trois +fois pour voir si je varierais mes réponses.--«Chante, mon «brave coq, +me disais-je tout bas, tu ne me «feras pas renier, comme saint Pierre.» + + + +VII + +Apres cinq mois de vie commune à Venise, George Sand et Pagello partent +pour Paris. Les dernières lignes que nous avons citées du naïf journal +du docteur nous signalent chez eux un état d'âme assez mélancolique, +sans le trop préciser. De George Sand elle-même nous n'apprendrons rien: +nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincère--pour les +autres--s'acharne à tout dissimuler de sa vie vraie... Déjà elle +s'obstinait à réagir contre sa légende, légende qui offensait son âme +hautaine et bourgeoise. Elle préludait à ce rôle de _Matriarche_ qui +devait faire vénérer sa vieillesse. + +Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne et des petits intérêts +de son honnête amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses enfants,--à +retrouver aussi le poète qui l'avait quittée, qui l'adorait encore, +qu'elle-même avait aimé jadis. + +Ce départ de George Sand avec Pagello, après cinq mois de calme +tête-à-têle, nous apparaît, pour lui, maussade et triste, mais pour +elle libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente de nouvelles +souffrances?... Reprenons le récit du docteur. + + J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et je partis avec + elle pour Milan sans prendre congé de mes parents ni de mes amis, et + sans dire à personne si ni quand je reviendrais. + + De Milan, j'écrivis à mon père: + + «Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me blâmais de vivre + avec une étrangère, perdant ma jeunesse, ruinant ma carrière, reniant + publiquement ces principes de morale chrétienne qui me furent + inculqués par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette + lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dédaignais de + mentir avec de fausses promesses. Je te réponds aujourd'hui de Milan: + je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les + yeux fermés, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris + où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, digne de toi. + Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. Toi, ne cesse pas de + m'aimer et écris-moi à Paris.» + + J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la poursuis maintenant + volontiers, parce que, à mesure que je la raconte, je me sens l'âme + soulagée, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes, + la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés à Martigny, + nous quittâmes la voiture et les bagages. + + George Sand était en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons + franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportés à Chamounix, + où le jour suivant nous avons entrepris à pied l'ascension du + Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Français, + d'Allemands et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace, après avoir + examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur de la glace à 400 + pieds de profondeur, après nous être réjouis de l'écho éclatant des + Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallée + désolée, hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles, + nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et + un Américain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernières aiguilles, + avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces + jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène de + la gelée.--Le lendemain nous revenions à Martigny et de là nous nous + mettions en route pour Genève. + + A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus + circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais + mille efforts pour le cacher. George Sand était un peu mélancolique et + beaucoup plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle + une actrice assez coutumière de telles farces, et le voile qui me + bandait les yeux commençait à s'éclaircir. Nous visitâmes Genève, + marché de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais + ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter + pleinement aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout d'abord + le lac: il la côtoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les + poissons frétiller à O pieds de profondeur, comme si on les avait + dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont + pays enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que vous avez + l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et spécialement + Rousseau les ont dépeints, comme personne ne les dépeindra plus. Après + six ou sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, et, par + le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes à Paris. A la station, + George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui + l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue + des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième étage à 1 fr. + 50 par jour. + +La présence de Pagello allait être importune. Dans sa bonté, George +Sand n'avait osé lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer +l'affaiblissement de son amour. + +Une mélancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement +exilé, dès son installation à Paris. + +La vie monotone et bourgeoise endurée cinq mois à Venise, autant que +cette étrange correspondance entretenue avec Musset,--et toujours +exaltée, malgré l'espèce de lassitude que nous y avons constatée dès +le mois de juin,--avaient préparé ce refroidissement graduel dans les +relations de Lélia avec le docteur Pagello. + +A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y +consentir, s'y résigner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive +générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser ces deux tristesses. Mais +tous trois étaient malheureux. + +Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour à Paris, Pagello ne +prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on +soupçonner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de +la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite. + +Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de corps et d'esprit, je +me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyés aux genoux, le +front dans les mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec peu +d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitié mal assurée. +Elle succède en toi à une passion mal éteinte, en George Sand à un +caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs +solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris +ma malle pour en tirer quelques vêtements; et, tout en soulevant mon +linge, je découvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et +décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de ma mère. Je +le couvris de baisers et le plaçai sur une armoire qui faisait face au +petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps à +le contempler. Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut mon +âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu retourneras dans ta patrie +et tu y passeras des jours honorés et tranquilles; ta conduite à venir +tirera des enseignements de tes erreurs passées; garde toujours dans ton +esprit les principes que ta mère t'a fait sucer avec le lait;--toutes +les joies terrestres qui iront contre ces préceptes te rendront +malheureux.» + + J'entendis frapper doucement à la porte de ma chambre; j'ouvris... + C'était George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour + me mener dîner comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha + âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque + dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc dîner + chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalité. Elle me + proposa comme ami, presque comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait + partir avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour suivant, + et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne pas la suivre. La Sand + voyait toute la singularité de ma position, tous les sacrifices que + j'avais faits à son amour: ma clientèle perdue, mes parents quittés et + moi exilé sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait + fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille et presque + sérieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mère + m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps. + Cette femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en avait + perdu le secret. Au milieu même de ses égarements tous consécutifs + d'un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre, + compatissant, industrieux pour les malheureux et intrépide pour le + sacrifice... + +Donc, à peine arrivée, presque indifférente soudain pour l'infortuné +Pagello, George Sand revoit le poète. Et tous deux sont repris par leur +ancien amour. La présence de l'Italien, la fâcheuse rumeur du monde ne +troublent pas cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils +ont retrouvé l'amertume. Quinze jours fiévreux et cruels, quinze jours +seulement s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable a surgi, poignant, +chez Musset. Il souffre trop, veut partir. + + ... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et j'ai reçu le + dernier coup. + + J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de luttes et de + souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne + entre nous. Ce sera la dernière épreuve: je sais ce qu'elle me + coûtera; mais mon père de là-haut ne m'appellera pas lâche quand + je paraîtra; devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. + J'attendrai de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma + mère, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse; je + t'ai entendue dire que tu l'étais. Il m'eût été doux de rester votre + ami, et que la douce joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma + douleur. Mais le destin ne pardonne pas. + + ... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une journée entière. + Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon, + sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si + tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre, + n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais + si tu as du courage, reçois-moi seul, chez toi ou ailleurs, où + tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix + solennelle de la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a + murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse? + Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offensé, ni douleurs + importunes. Reçois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du + présent, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel + et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux + intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans + le ciel, et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour + l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour céleste, + profond comme la douleur humaine. O ma fiancée! Pose-moi doucement la + couronne d'épines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera + ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus! + +La demande a été accordée; Musset va revoir son amie une dernière fois. +Il sera fort: sa résolution de partir est irrévocable. + + ...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le + désespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et + qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot là-dessus, et ne crains pas + qu'il m'échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve. + Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour que j'aurai de ma + vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonné + avec cet amour-là, jour par jour, minute par minute, dans la solitude + et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible, + mais que tout invincible qu'il est, ma volonté le sera aussi. Ils ne + peuvent se détruire l'un par l'autre; mais il dépend de moi de faire + agir l'un plutôt que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à + tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué de le + voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là est sortie. Ne t'en + afflige pas surtout, et sois sûre qu'il n'y a pas dans mon coeur une + goutte d'amertume. + +Il compte aller à Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est +sous-préfet de Lavaur; de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne. + +Mais elle hésite maintenant à accepter ce rendez-vous. Suprême +coquetterie de femme, ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus; il +supplie: + + C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en + donnerai. Parle ou ne parle pas; les lèvres des hommes n'ont pas de + parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne + crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas + changée. Mon amour-propre, dis-tu? Écoute, écoute, George: si tu as du + coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin + des Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est là que + je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arrière-pensée; + écoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier + baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce + triste soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret. C'était à + un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est à un + ami. + + C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme à qui tu + parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misères et de + souffrances, Dieu m'accorde peut-être la consolation de t'être bon à + quelque chose. Sois-en sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton + mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je + destiné à te rendre encore une fois le repos. + + Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes + éternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir + pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse + quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah! + c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc + fait? + +Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle répond à +son amant: + + Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas + tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien que cela me fait du + mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais + je pars pour Nohant, moi, je vais passer là les vacances avec mes + enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je _lui_ ai + tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans + lui une dernière fois et que je te décide à rester, au moins jusqu'à + mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir + et il fait un temps affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai + donc perdue, puisque tu souffres auprès de moi! + +Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine: «Elle dépérissait, en +effet, de chagrin. Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère, +au ridicule de la situation: «Du moment «qu'il a mis le pied en France», +écrit George Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du saint +enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses +deux amis la prenaient à témoin de la chasteté de leurs baisers: «Le +voilà qui redevient un être faible, «soupçonneux, injuste, faisant des +querelles «d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres +qui brisent tout.» Dans son inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude +indiscrètement. + +«George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle +avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur +histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde ne +peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus +exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les +visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont +elle avait honte maintenant,[128].» + +[Note 128: ARVÈDE BARINE, _Alfred de Musset_, p. 75.] + +Indulgentes réflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants, +tant qu'elle les aimait. Mais après avoir transfiguré à ses propres yeux +sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier, la voilà qui se laisse +reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son désespoir. Et presque +fière de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poète, elle +consent à lui dire un dernier adieu.--Cet adieu n'a pas été aussi triste +qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui le craindre. Elle a cédé au +suprême désir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le +lendemain, Musset, qui va décidément partir, lui adresse cette belle +page triste--qu'on est tenté de trouver... littéraire: + + Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie avec confiance, + non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les + luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une + compagne bien chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit + tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire + sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front + ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas + été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu + ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons + passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un + baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre + ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes + les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le + monde et lui. + + Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu hier, devant Dieu, + le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne + crains plus rien, ni n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne + m'était pas réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur + chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma + jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. + Celui qui est aimé de toi ne peut plus maudire. George, je puis + souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire. + + Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur quoi que ce soit + qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est à toi. + Écris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, à trois + cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu + le le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi de + pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée de main, un mot, une + larme! Hélas! ce sont là tous mes biens. Mais si tu crois devoir + sacrifier notre amitié, si mes lettres même hors de France troublent + ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas, + oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre, + à présent, sois heureuse à tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimée de + mon âme! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernières années + de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières. Sois + heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier qu'on peut l'être. + Hier, tu me disais qu'on ne l'était jamais. Que t'ai-je répondu? Je + n'en sais rien, hélas! ce n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à + mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la + patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste orgueil. Rétrécis ton + coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais + si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du + malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans + moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu. + + Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur + toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te + coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a + porté. + + Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera + sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que + voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires + d'un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants + immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, + comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l'un sans parler + de l'autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les + prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence. Les + peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu'ils + adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les révolutions de l'esprit + humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur + siècle? Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort des + ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir; elle gravera ton + portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le + prêtre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe, comme une + mère y couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux + chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je terminerai + ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un + coeur de vingt ans, à tous les enfants de la terre; je sonnerai aux + oreilles de ce siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la + trompette des résurrections humaines, que le Christ a laissée au pied + de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis fils de ton Père; je + te rendrai les baisers de ma fiancée; c'est toi qui me l'as envoyée, à + travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus + pour venir à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera + toujours verte, et peut-être les générations futures répéteront-elles + quelques-unes de nos paroles, peut-être béniront-elles un jour + ceux qui auront frappé avec le myrte de l'amour aux portes de la + liberté[129]. + +[Note 129: L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.*** +«Yorick», dans l'_Homme libre_ du 13 avril 1877. Paul de Musset, +paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son frère. Or, +Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait déjà tiré +une phrase: «Non, non, j'en jure par ma jeunesse...» pour être placée +en épigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile +d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe--qui est en +possession de M. de Lovenjoul.] + +Cette lettre était trop résignée. Pour la première fois, le poète +considérait le prestige à venir d'un amour qui le meurtrissait encore. +Plus humble était la plainte que lui dictaient jusque-là ses tourments. +Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un +désir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Hélas! +il avait cette femme dans l'âme plus que dans la chair.... + +Il est parti pour Bade le 25 août. Son voyage a duré six jours. A peine +installé, il mesure sa solitude, et tout le passé douloureux qui reflue +dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour: + + Baden, 1er septembre 1834. + + Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore écrit. + J'attendais un moment de calme; il n'y en a plus. Je voulais t'écrire + doucement, tranquillement, par une belle matinée, te remercier de + l'adieu que tu m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma + chère amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement de + mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n'a aimé comme je + t'aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour; je ne + sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je + parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de + bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être aimée, si tu l'as + jamais demandé au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée, + regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée, + dis-toi cela, autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses + amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon sang! Je meurs + d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu! Tu + es aimée, adorée, idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai + pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela; et + mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce + qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais + bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent + d'aimer! + + Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait + pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue dans mes bras, ô mon + corps adoré! Je t'avais pressée sur cette blessure chérie! Je suis + parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mère était + triste; je crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai + rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, je le + respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse et tranquille là-bas, + tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser + cinq mois? Sais-tu ce que c'est, pour un pauvre coeur qui a + senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie + l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la + solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte, comme la neige? + Sais-tu ce que c'est pour un coeur serré jusqu'à cesser de battre, de + se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante, + et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh, mon Dieu! je le + sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant + c'est fini. Je m'étais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait + prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, + je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux ma + souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, vois-tu. Tu te + rétracterais que cela ne servirait à rien. Tu veux bien que je t'aime; + ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu, + vois-tu, je ne réponds plus de rien. + + Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu'est-ce que cela + me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui + passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est + que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie + est charmante, la promenade agréable, que les femmes dansent, que + les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en + galopant. Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie. + Écoute, George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me dissuader: + pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'espérance, + pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je + suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me + donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un + fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j'ai de la force + encore. Mais de la force, mon Dieu, à quoi sert d'en avoir quand elle + se tourne elle-même contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me + fais pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets, je + te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'écris dans un + moment de fièvre ou de délire, que je me calmerai; voilà huit jours + que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire. + Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des espérances + dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu'ils ont tous raison; + n'ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j'ai tout quitté; + qu'ont-ils à dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir + dire à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de mourir. Les + taureaux blessés dans le cirque ont la permission d'aller se coucher + dans un coin avec l'épée du matador dans l'épaule, et de finir en + paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera + pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture, + et que tu viennes. J'aurai beau regarder, me voilà assis devant cette + petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai + emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas + sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me + laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver. + Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra. + Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper, + n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la + main, et tu n'écriras pas dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne + sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels + événements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout + cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire. Je ne peux pas vivre + sans toi, voilà tout. Combien tout cela durera encore, je n'en sais + rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je + connusse en détail et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton + caractère, mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne sais pas + tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te + visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais + loué aux environs de Moulins ou de Châteauroux un grenier, une table + et un lit. Je m'y serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou + deux fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive. J'aurais + écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu là + quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espère. Tu + m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien + eu à te reprocher? Mais tous les rêves que je peux faire sont des + chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses. + Tout est bien, tout est mieux ainsi. + + O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un + beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi + sur l'herbe, sous quelque saule vert. Regarde l'Occident et pense à + ton enfant qui va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres, + si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur, + donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la + lampe, prends ta plume, donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi + tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un peu. + + Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire même plus que tu + n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce ne peut pas être un crime. + Je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton + amitié pour moi, que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de + l'amour? Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis + jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à douze lieues + de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni plus loin; mais que j'aie une + lettre où il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes + tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai + eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand j'y pense, + ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah! + il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, + mon George, ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette + lettre. Je me meurs. Adieu. + + A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE. + + O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon George, ma belle + maîtresse, mon premier, mon dernier amour. + +Où en était George Sand, à l'heure où son ami lui envoyait cet appel +égaré? + +Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui avait d'abord apaisé le +poète, l'avait passionnément exaltée. Le 29 août, elle rentrait à +Nohant, éperdue d'amour et de désespoir.--«Viens me voir, écrivait-elle +à Gustave Papet, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une +éloquente poignée de main, mon pauvre ami...» Elle ne dissimulait point +sa blessure. Si elle guérissait, elle se réfugierait dans l'amitié, +négligée trop longtemps. + +Pour la première fois, ses enfants ne lui faisaient pas tout oublier. +Bientôt la vie lui apparaissait intolérable. Et elle confiait à +Boucoiran (lettre du 31 août) des pensées de suicide: «Vous avez dû le +comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je +veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons.... J'aurai à +causer longuement avec vous et à vous charger de l'exécution de volontés +sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance... quand je vous aurai fait +connaître l'état de mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi +qu'il y aurait paresse et lâcheté à essayer de vivre quand je devrais en +avoir déjà fini.» Puis elle lui «confie et lui lègue Pagello, un brave +et digne homme de sa trempe»[130]. + +[Note 130: _Correspondance,_ I, p. 279.] + +Cette crise dure quelques jours. Musset qui comptait travailler à +Bade, qui avait promis à Buloz un roman et des vers[131], continue de se +désoler. Sa plainte du 1er septembre arrive à Nohant. Et,--comme jadis à +Venise la lettre si longtemps attendue de Genève,--cette vivante preuve +d'un invincible amour calme la passion de George et la guérit du +désespoir. + +[Note 131: _Lettre_ du 18 août.--Cf. M. Clouard, article cité, p. +730.] + +A ces doléances sublimes, attendrissantes à force de chagrin sincère, +qu'elle a reçues de son ami, elle répond, au crayon, sur un album,--d'un +petit bois où elle se promène,--par une lettre toute raisonnable, et +sans aucun vestige de sa folie récente. Elle lui reproche d'exprimer +de la passion et non plus ce saint enthousiasme, cette amitié pure... +Pagello lui-même est jaloux. Il faut se séparer tous les trois. «Ne +m'aime plus: je ne vaux plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque +tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir de cet amour pour moi, +qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjuré +à Venise, avant et même encore après ta maladie. Adieu donc le beau +poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s'était formé entre +nous trois, lorsque tu _lui_ arrachas à Venise l'aveu de son amour pour +moi et qu'il jura de me rendre heureuse.» Et elle ajoute que lui-même, +il a uni _leurs_ mains malgré _eux_[132]... + +[Note 132: Nous avons donné le passage, _Introduction_, p. VI.] + +Cette lettre a désolé Musset, qui la lui renvoie comme elle l'exige. Il +n'a jamais vu aussi clairement, lui dit-il, combien il est peu de +chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus malheureuse encore +qu'indifférente: + + ...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien malade, et ne + crois pas que je sois moi-même de force à t'adresser un reproche. Il + faut que tu souffres beaucoup pour que tu n'aies même plus une larme + pour moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques à la parole qui, + _depuis trente ans_, disais-tu, _n'a pas encore été faussée_. Elle le + sera donc une fois, et j'aurai perdu le seul jour de bonheur qui me + restait encore. Qu'il en soit ce qui plaît à Dieu ou à l'Esprit du + Mort. Car, à vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne, + en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un + nouveau coup de pierre sur la tête, c'est trop. + + ... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en me disant qu'un + soupçon jaloux tue l'amour dans ton coeur? Qui crois-tu donc que + j'aime? Toi ou une autre? Tu t'appelles _insensible, un être stérile + et maudit_? Tu te demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur + fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant de quels abîmes + je suis sorti. Eh! mon amie, me voilà ici, à Baden, à deux pas de la + Maison de Conversation. Je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit + pour aller faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrais à + autant de jolies petites poupées qui ne me recevront peut-être + pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort jolies, et qui, plus + certainement encore, ne quittent pas leur amant, parce qu'elles ne + veulent pas se voir méconnaître. Quoi que tu fasses ou quoi que tu + dises, morte ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une + autre. «_Aime-moi dans le passé_, me dis-tu, _mais non telle que je + suis dans le présent_.» George, George, tu sauras que la femme que + j'aime est celle des rochers de _Franchart_, mais que c'est aussi + celle de Venise, et celle-là, certes, ne m'apprend rien, quand elle me + dit qu'on ne l'offense pas impunément. + + ... Je n'ai plus rien dans la tête ni dans le coeur. Je crois que je + vais revenir à Paris pour peu de temps... Je souffre, et à quoi bon? + Ta lettre m'a fait un mal cruel. George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais + que sert de gémir? Tu me dis que tu m'écris afin que je ne prenne + aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, écoute, adieu, + n'écrivons plus... Tout cela, vois-tu, est horrible, au bout du + compte. Tu souffres, toi aussi. Je te plains, mon enfant; mais + puisqu'il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien, alors, si + notre amitié s'envole au moment où tu souffres et où tu es seule, + qu'est-ce que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète. Adieu. + Je ne sais où je serai; n'écris pas, je ne puis savoir. + + Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. O mon Dieu, + toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse! Oh + mon coeur, mon amour, je ne t'en veux pas de cette lettre-ci; mais + pourquoi m'as-tu écrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit + Dieu! J'espérais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop! + +Pagello était allé voir Musset avant son départ pour Baden. Il l'avait +trouvé lisant une lettre d'Elle.--George vient d'écrire à Alfred que +Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha certaine phrase +passionnée qu'il disait y avoir surprise. Or cette phrase n'était que +dans son imagination. Musset répond à son amie que personne n'a rien pu +voir de sa lettre tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce +sot incident, c'est «qu'elle a rompu» avec cet homme... Mais a-t-elle +bien rompu? Ne lui parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?... + + ... Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être, et _Lui_ + aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager personne. S'il souffre, + lui, eh bien, qu'il souffre, ce Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je + lui rends sa leçon; il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, le + voilà prévenue, et je te rends tes propres paroles: «_Je t'écris cela, + afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n'en prisses aucune + idée de rapprochement avec moi_.» Cela est-il dur? Peut-être. Il y a + une région dans l'âme, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitié + en sort. Qu'il souffre! Il te possède. Puisque ta parole m'est + retirée; puisqu'il est bien clair que toute celte amitié, toutes ces + promesses, au lieu d'amener une consolation sainte et douce au jour de + la douleur, tombent net devant elle; eh bien, puisque je perds tout, + adieu les larmes; adieu, non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en + t'aimant. Mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. O mon Dieu! + Est-ce ainsi? J'en aurai profité pour le ciel. En fermant celle + lettre, il me semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui + se resserre et s'ossifie. Adieu. (_Lettre de Baden, 15 septembre_.) + +La fin de ce mois de septembre ne fut que tristesses pour tous les +trois. Au commencement d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et +Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa pensée unique restait à son +amie, et son premier soin était de lui demander de la revoir: + + Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit une lettre bien triste, mon + pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous + voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant; + la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un + instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu auras toute confiance, et tu + sauras jusqu'à quel point je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu'il + n'y a plus pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu'il s'agit de + toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te ferai jamais de + mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble; parlons du passé ou de + l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'espérance ou de la douleur. Je + ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi ton + heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une + heure, un instant à perdre. Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, + tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras + rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer. Ton frère, + + ALFRED. + +--Cette utopie que tous trois auraient acceptée, d'une amitié vaguement +amoureuse, n'est guère précisée, que dans les lettres de George Sand. Ni +Pagello, dans son journal, ni Musset, dans ses lettres, ses romans et +ses vers, ne paraissent y avoir souscrit, aussi résolument. + +Pagello ne fait même aucune allusion, dans son mémorial sincère, aux +égards que son amie prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu +revoir le poète. Bien mieux, nous n'y trouvons mentionnée qu'une +rencontre avec George Sand, depuis leur arrivée à Paris.... Reprenons-le +où nous l'avions coupé: + + --Nous en étions à prendre congé l'un de l'autre pour nous revoir dans + trois mois, mais elle croyait que peut-être nous ne nous reverrions + plus et, sans manifester ce doute qui dans ce moment lui était + pénible, elle redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant + de ne pas abandonner aussitôt l'occasion que je trouvais à Paris de + cultiver les études de ma profession. Aucune mère n'aurait parlé avec + une affection plus raisonnée. J'en fus touché au fond de l'âme. + + Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent que j'avais pu + et vendu quelques objets précieux. De plus, j'avais expédié d'avance + à Paris quatre tableaux à l'huile de Zucarelli pour les vendre et + pouvoir demeurer quelques mois dans la capitale de la France.--George + Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: «Les tableaux + partiront avec moi demain pour la Châtre où un amateur de mes amis en + fera sûrement l'acquisition, aussi je te prie de me laisser le soin de + cette affaire et de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent + Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t'en comptera + l'argent.» Je répondis à tout cela par une poignée de main qui fut + comprise comme le plus éloquent discours. Le matin suivant, Boucoiran + frappait à ma porte et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat + de l'Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour tous les + grands hôpitaux de Paris. Ayant visité l'Hôtel-Dieu et ensuite la + Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui m'accueillit avec grande + courtoisie, j'allai avec mon Mentor faire une visite d'un autre + genre à M. Buloz, Savoyard, directeur de la _Revue des Deux Mondes_. + Boucoiran portait un gros paquet et il le lui remit; c'était le second + volume de _Jacques_, écrit chez moi à Venise. «Elle est donc arrivée? + dit Buloz.--Oui, répondit Boucoiran,--Depuis quand?--Depuis deux + jours.--Cette diablesse de femme me fait devenir fou; voici un + volume que j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'était + entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien.» Boucoiran + sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme une statue; pendant ce + temps-là, je me détournai pour regarder quelques estampes qui ornaient + la pièce, et Boucoiran dit quelques mots à l'oreille de Buloz; après + quoi celui-ci, qui m'avait à peine remarqué, prit ses lunettes et, me + regardant avec discrétion et courtoisie du seul oeil qui lui restait, + me fit les plus gracieuses questions, les offres les plus courtoises, + et finit par me donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en + qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle que ce fût. + Je la mis dans ma poche en le remerciant; puis je pris congé, en + souriant de mon importance littéraire. La carte équivalait à une + nomination de journaliste. + + Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que des deux mondes + où rayonne son fameux journal. Ici je ne puis m'abstenir de signaler + ce qui me fut le plus agréable: qu'il m'ait offert de travailler à sa + revue, me sachant collaborateur de George Sand pour les _Lettres d'un + voyageur_. Il me donna de curieux éclaircissements sur le groupe + littéraire qu'il présidait. Je lui reconnus un tact très fin, des + manières franches, un excellent coeur et un rare bon sens. + + ... Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable imprésario + d'opéra. Il a ses ténors, ses _prime donne_, ses _contralti_, ses + basses, ses secondes parties et ses choeurs, c'est une joie que de + voir cet homme s'agiter avec sa _virtuose canaille_ et suivant les + convenances particulières de chacun. Ils sont excellemment payés selon + leur catégorie, mais ils sont presque tous en dette de travaux. + + La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de billets, de + sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, de l'argent, de + l'argent, et cela contre la seule garantie de l'argument d'un + article, d'une histoire, d'un récit encore gisant dans l'esprit de + l'auteur,--qui promet de le livrer dans quinze jours, un mois, un + an.... Je me suis convaincu qu'en général il vaut mieux connaître de + loin les célébrités littéraires: j'ai su des choses à confondre, + sur la vie privée de ces monstres de grands hommes. Figurez-vous + Chateaubriand, le plus grand, le plus moral des poètes français de + ce siècle: il joue et il perd dans une nuit, par anticipation, une + édition nouvelle de ses oeuvres.... Il se fait bâtir une maison + délicieuse, tout incrustée de marbres rapportés de Grèce: il la perd + également au jeu. + + Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamartine?... Je vous + dis qu'à peu près tous sont dans le même genre. + + Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas depuis longtemps. + Boucoiran fut mon mentor et mon ange tutélaire. Huet, Lisfranc, + Amussat, trois illustres médecins, me prodiguèrent les amabilités + et m'aidèrent à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences + médicales. Et de funestes pensées survenaient pour me travailler + l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je passais dans la + solitude de ma chambrette, le portrait de ma mère m'inspirait des + paroles d'inexprimable consolation et je trouvais le courage de défier + ma pauvreté et mon ténébreux avenir. + + Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait la vente de + mes tableaux pour 1500 francs. Je crus être devenu un Rothschild, et + dans l'extase de la joie je courus me procurer une boîte d'instruments + de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un nouvel + envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours après, me mit en + mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, réservant les 500 + francs supplémentaires qu'elle-même devait m'apporter pour retourner + à Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme, amena le jour + redouté et désiré par moi du retour de la Sand à Paris. J'eus d'elle + les autres 500 francs, je préparai mon bagage, et, deux jours après, + j'allai chez George Sand où Boucoiran m'attendait. Nos adieux furent + muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle était + comme perplexe: je ne sais pas si elle souffrait; ma présence + l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple + bon sens, abattait la sublimité incomprise dont elle avait coutume + d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait + connaître que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités + excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette connaissance + de ma part ne pouvait que lui donner du dépit, ce qui me fit abréger, + autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le + bras de Boucoiran qui m'accompagna et me laissa au point où vous + m'avez trouvé. + +Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation était +insoutenable. Un invincible renouveau d'amour avait surgi pour George +Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé d'estimer, d'aimer +peut-être Pagello, dans ce coeur double par générosité qui ne pouvait se +résoudre à sacrifier l'un ou l'autre, les faisant tous deux malheureux. +«Tout de moi _le_ blesse et l'irrite, écrivait-elle au poète, et, +faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je +suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de ce qu'il m'écrit, et que, je le +sens bien, il n'a plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour. Je +le verrai s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention +de le consoler; me justifier, non; le retenir non.... Et pourtant +je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi +romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi.» + +Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu d'Alfred Tattet, l'ami +de Musset, qui, à Venise, était devenu un peu son ami. Il lui avait +écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait de le revoir et de +l'embrasser. Ils se rencontrèrent, Pagello lui ouvrit son coeur simple, +et à la veille de retourner à ses lagunes, il lui adressa ce billet +d'adieu: «Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un +baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec +la George.--Je ne veux pas de vengeances.--Je pars avec la certitude +d'avoir agi en honnête homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma +pauvreté.--Adieu, mon ange.--Je vous écrirai de Venise.--Adieu, adieu.» + +Il vécut tranquille à Venise, considérant de loin le sillage de gloire +qui suivait à travers le siècle celle qui avait été son amie d'un jour. +Des relations cordiales mais lointaines s'établirent entre George Sand +et lui. «Jeunette encore, m'écrit Mme Antonini, quand je m'exerçais dans +la langue française, il me souvient d'avoir écrit sous la dictée de mon +père à George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposées +pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels +Daniel Manin.»--Les plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours +devant son impérieux besoin d'amitié: sa bonté d'instinct, comme son +génie, étaient des forces de la nature. + + + +VIII + +Musset n'a pas attendu le départ de Pagello pour revenir à George Sand. +Entièrement repris par elle, repentant, généreux, séduisant et soumis, +il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer. + +Telle est l'emprise de l'amour sur tout son être que, devant la chère +présence, il ne s'appartient plus. Dominée par une impatience de jouir +profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant perdu consumé d'incurable +tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du +sentiment qui règne sur sa vie. La volonté n'existe plus en lui que pour +l'amour. Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait unique de son +coeur, y met une détresse constante. Impétueux, même imprudent, pour +sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une +femme. Un sentiment inné de l'honneur, du devoir, guide toujours son +âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensée; +mais plus rien, hors son espérance, ne lui fait estimer la vie. + +Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé sa maîtresse. Un long +bonheur est-il possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut s'abolir, +va sans tarder empoisonner leurs joies. + +Écoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'égarer.... et se +donner raison: + + J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient dès le + lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de + ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon + Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le + voulais hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. + Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire + croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et + encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver; mais tu + es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre + moi que tu tournes ton désespoir et la colère. + + .... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur a été chaste + comme la fraternité réelle, et à présent que je redeviens ta + maîtresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à-vis + de Pierre et vis-à-vis de moi-même le devoir de rester enveloppée. + Crois-tu que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller, + je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon goût de + m'interroger sur toi?--Mais tu n'es plus mon frère, dis-tu? Hélas! + hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances à reprendre ce lien fatal! + Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu + souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que + je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à + présent que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc + partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis + galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu + à me reprendre et à me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop + souffert. Ah! si j'étais une coquette, tu serais moins malheureux. Il + faudrait te mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai + jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire croire? C'est + parce que j'ai été sincère que tu es au supplice[133]. + +[Note 133: A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres +n'est datée.] + +Dès la première reprise la pauvre femme était blessée; mais elle +songeait à Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa +rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le désespoir. Et +en même temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre +amant lui demandait pardon.--Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il +ne sait donc pas être heureux!...--Elle veut rentrer à Nohant?... Est-ce +possible que tout soit fini!--Ecoutons ce touchant désespoir. + + .... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de + mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu + m'en punir? O ma vie, ma bien-aimée, que je suis un malheureux, que + je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher + ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui + m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne + sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que + les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les + souffrir, et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de + toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant, mon âme! Je t'ai + poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais passer les journées et les + nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux + pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a + de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être pour moi un + enfant chéri, que je bercerais doucement. O George, George! Écoute, + ne pense pas au passé, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne + réfléchis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie, + attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire + le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te revoir pendant huit jours, + pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre + raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un + fou misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence pendant + un temps; tu n'es pas assez forte toi-même pour m'aimer encore. Et + moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit + je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta + grand'-mère, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant. + Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je + suis au désespoir. Je t'ai offensée, affligée; je t'ai fatiguée; comme + je t'ai quittée; oh, insensé! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai + cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon + à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans le coeur, qui + viennent, qui se lèvent, que je sens là! Pense au bonheur! Hélas, + hélas, si l'amour l'a jamais donné! George, je n'ai jamais souffert + ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis + seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que + j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu + de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai. + +Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné; mais le voici malade. «--J'ai +une fièvre de cheval.... Comment donc faire pour te voir?» Il est chez +sa mère. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire, +elle, «quand il n'y aurait personne». + +George Sand a entendu l'appel de «son pauvre enfant»; elle ira le +soigner si sa mère ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? «--Je peux +mettre un tablier et un bonnet à Sophie. Ta soeur ne me connaît pas; ta +mère ferait semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais pour une +garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie.»--Mme Lardin +de Musset m'a conté que George Sand était venue, en effet, sous le +costume de sa servante et qu'elle avait veillé son frère maternellement. + +Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer des relations qui +brûlaient sa vie. Ne parvenant pas à le persuader, il cessa de le +voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, néanmoins, à +l'affection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred +Tattet: «J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire +d'un différend entre vous et Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût +ainsi, et l'engage à venir causer.--Vraisemblablement, Tattet invoqua +des prétextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du dépit. + +Mais on clabaudait sur la réconciliation des deux amants. Gustave +Planche recommençait les potins de l'été. Musset le provoqua en duel. + +Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique: + + Monsieur, + + Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon + compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les + laisser passer. + + Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin de lui donner la + suite qui me conviendra. + + Je vous salue. + + Vicomte ALFRED DE MUSSET. + + Quai Malaquais, n° 19. + +Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit (10 novembre) qu'il se +contentait de son désaveu. Nous voilà informés que Musset habitait alors +chez George Sand; ils étaient pleinement réconciliés. + +Ce bonheur fut encore de peu de durée. Ecoutons les pauvres amants se +lamenter sur leur impuissance à conserver la paix: + +_De Lui à Elle_: Le bonheur, le bonheur, et la Mort après, la Mort avec. +Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! +Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et +pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, sinon pour +te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes lèvres. + +Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt. Viens, dès que +tu pourras. Viens pour que je me mette à genoux, pour que je te demande +de vivre, d'aimer, de pardonner! + +Ce soir! ce soir! + +6 heures. + +_D'Elle à Lui_: Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? nous +verrons-nous ce soir? pouvons-nous être heureux? pouvons-nous nous +aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble +qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, +tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon enfant! nous +nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps +et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous +aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle +possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer +encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et +moi avec toi; penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il +l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où l'effroi est +plus fort que l'amour... + +...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous deux peut-être, ou +bien la solitude et le désespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu +pouvoir être heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et +les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent +t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le +beaucoup de mal que je t'ai fait. + +...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est +d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de +l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que +j'aurai encore sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge. +Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache +que je t'aime et t'aimerai. + +_De Lui_: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de +la folie. Je n'en aurai jamais la force. Écris-moi un mot. Je donnerais +je ne sais quoi pour t'avoir là. Si je puis me lever j'irai te voir. + +_De Lui_: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô mon George. C'est +donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu +mes lèvres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu! + +Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme. + +_D'Elle:_ Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre +coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout à fait aussi +plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la +cervelle ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!... Elle songe +réellement à ramener Musset dans cette forêt de Fontainebleau où ils +furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas, Rosanne Bourgoin, +leur sera l'apaisement souhaité. Mais non! Il faut se séparer une fois +pour toutes. Il faut s'en donner le courage.--Une fatalité pesait sur +cet amour: tous deux se débattaient dans une détresse invincible. + +Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de +l'enfer éternel... + +Le poète comprit que la situation était sans issue. Excédé de cette +passion épuisante, il résolut de partir.--Le l0 novembre, il l'annonce +à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas le courage d'attendre son +départ à elle. Il veut néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux +lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir. + +Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si +redoutée de Celle qu'il veut fuir: «Tout est fini.--Si par hasard on +vous faisait quelques questions, si peut-être on allait vous voir pour +vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement +que non et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma +part[134]...» Et il va en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un de ses +parents. + +[Note 134: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.] + +De son côté, George Sand est partie pour Nohant. Elle y éprouve comme +lui un sentiment de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture, +l'en félicite et elle lui répond: «Je ne vais pas mal, je me distrais +et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée... Vous avez tort +de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous +m'aimez et soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et moi[135].» + +[Note 135: Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine, p. 84.] + +Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais voici que George se +reprend à l'aimer,--comme elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris +pour le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent s'empare de la pauvre +femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise. + +Dans son égarement, elle coupe sa chevelure et l'envoie à Musset. Le +poète touché va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore. +Alors elle a recours à Sainte-Beuve. + +Mais cette obstination à se torturer fatigue son confesseur d'autrefois: + + Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore + en état d'être abandonnée, de vous surtout qui êtes mon meilleur + soutien. Je suis résignée moins que jamais. Je sors, je me distrais, + je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens + folle. + + Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chez _lui_. + Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai. Je sais qu'il est + froid et colère en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de + quoi il m'accuse, à propos de je ne sais qui. Cette injustice me + dévore le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles choses. + + Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit + de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me + tuer; il n'y a plus que cela à faire[136]!... + +[Note 136: Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul, article +cité, p. 438.] + +Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours chez Delacroix, un bon +ami, qui fait son portrait pour la _Revue_[137]. Mais le soir, elle est +seule et triste. «--Seule, quelle horreur!» + +[Note 137: Nous savons par le _Journal_ du grand peintre comme les +passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...] + +Elle traverse une crise terrible, elle va connaître des douleurs qu'elle +ne soupçonnait pas. Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour écrire à +l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses +tourments à un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincère de +son âme. Son expérience d'écrivain et de psychologue lui a proposé cette +confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit +jours, épanchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et +claire éloquence qui est tout son génie[138]. + +[Note 138: G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset. Mme +Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie. Il est inédit. +Mais P. de Musset s'en est servi dans _Lui et Elle_, chap. xv. Maintes +phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvède Barine en a donné +aussi de courts fragments, pp. 83-87.] + +Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,--en bousingot;--croyant se +distraire, elle s'y est ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie. +Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là, depuis huit jours la laissent +insensible.--Elle a posé chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui +vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister au besoin +de lui parler de sa douleur. Il lui a conseillé de ne pas avoir de +courage: «Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais +pas le fier, _je ne suis pas né romain_. Je m'abandonne à mon désespoir; +il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse à +son tour, et il me quitte.» + +Son chagrin à elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller +casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de +se coucher en travers de sa porte.... + + ... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui disais: «Tu + m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop + pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer + que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi + quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore + jolie malgré mes cheveux coupés, malgré les deux grandes rides qui + se sont formées depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, qua + tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, + renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet + affreux mot: _dernière fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras; mais + laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par semaine, venir + chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du + courage.--Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu + t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts + certainement que tu n'en eus à Venise, quand je me consolai. Mais tu + ne m'aimais pas, et la raison égoïste et méchante me disait: _Tu fais + bien!_ A présent, je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis + dans le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime; je me + soumettrais à tous les supplices pour être aimé de toi et tu me + quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes fou. C'est votre orgueil qui vous + conseille. Vous devez en avoir, le vôtre est beau, parce que votre + âme est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire: + «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne pas trop l'aimer à + présent, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunée. + Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est + le moment de l'aimer ou jamais.» + +Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin d'un bras solide pour la +soutenir et d'un coeur sans vanité pour l'accueillir et la conserver. +«Mais ces hommes-là sont des chênes noueux dont l'écorce repousse, et +toi, poète, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée, +elle m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai cherché un +contrepoison qui m'a achevée....» + +Son épanchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le +reprend au bout de trois jours pour consigner les précieuses confidences +de trois de ses amis célèbres sur l'amour: + + Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui méritait d'être + aimé. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien + difficile d'aimer Dieu. C'est si différent! Il est vrai que Liszt + ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de + Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il + est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu Heine ce matin. Il + m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête et les sens, et que le coeur + n'était que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures, + elle m'a dit qu'il fallait _ruser_ avec les hommes et faire semblant + de se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait + pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demandé + ce que c'était que l'amour, et il m'a répondu: «Ce sont les larmes; + vous pleurez, vous aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle + en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un + miracle pour moi: il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion: + il faut que j'aille trouver soeur Marthe[139]. + +[Note 139: La religieuse du couvent des Augustines où avait été élevée +G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs fois après +son mariage.--Est-ce cette amitié pour soeur Marthe qu'évoquent Camille +et Perdican dans: _On ne badine pas avec l'amour_?] + +Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal +désormais la consolera tous les soirs. + +Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et +puis toutes ces femmes blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio +ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles saura l'aimer comme +Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-être qu'elle joue une +comédie,--et elle en meurt. Où est le temps de ces lettres d'amour +qu'elle recevait en Italie? «Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai +tant baisées, tant arrosées de larmes, tant collées sur mon coeur nu, +quand l'autre ne me voyait pas!» + +Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement, +douloureusement[140].... N'a-t-elle pas assez expié? Ne voilà-t-il pas, +depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prières éperdues +dans les églises... Un de ces soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a +crié: Confesse et meurs!--«Hélas! j'ai confessé le lendemain et je n'ai +pas pu mourir.» Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit +dans d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne +retrouve-t-elle «cette féroce vigueur de Venise», qui fut son crime, un +crime qui la tue dans une trop longue agonie. + +[Note 140: Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.] + + Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, après m'avoir + haïe? Quel mystère s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi ce + _crescendo_ de déplaisir, de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide + et méprisante raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette + douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour + funeste! Je donnerais tout ce que j'ai reçu pour un seul jour de ton + effusion! Mais _jamais_! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas + croire cela! Je vais y aller! J'y vais!--Non!--Crier, hurler, mais il + ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas. + + Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a fait mon + désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu + de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et + qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je + n'ai jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert, à cause de + cette maladie et à cause de moi, sans que ma poitrine se brisât en + sanglot. Je vous trompais, et j'étais là entre deux hommes, l'un qui + me disait: «Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, je + mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre + oreille: «Faites attention, vous êtes à moi, il n'y a plus à en + revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme! + pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir! + +Suspendons un moment ce résumé banal et froid de la précieuse +confession. Aussi bien présente-t-elle ici une lacune de plusieurs +jours. Et revenons à Sainte-Beuve.--Il est allé voir George Sand. Il a +consenti à prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais +le poète est décidé à ne pas reprendre sa chaîne. Il écrit donc au +complaisant intercesseur: + + Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt que vous avez + bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, à moi et à la + personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible + maintenant de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des + relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère que ses amis + ne croiront pas voir dans cette résolution aucune intention offensante + pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a + quelqu'un à accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien + mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses sans + doute, comme vous me le dites vous-même. Madame Sand sait parfaitement + mes intentions présentes, et si c'est elle qui vous a prié de me dire + de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel + motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé positivement + de la recevoir à la maison... + +Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve +se maintiendront: «Vous feriez de moi un _cruel_ si vous me laissiez +croire que pour vous voir il faut que je sois brouillé avec ma +maîtresse[141].» + +[Note 141: Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.] + +George Sand a compris que Musset était excédé. Elle va essayer de la +résignation. Elle écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre[142]: + +[Note 142: _Id._, p. 439.] + + Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espère et ne + vous écris que pour être sûre. Je n'ai plus même l'espoir de terminer + doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et + mon coeur avec! + + Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à me faire espérer, + c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon désespoir; j'en ai tant + que je ne peux pas le porter. + +Un passage de la cinquième de ses _Lettres d'un voyageur_, le récit des +amours de Watelet et de Marguerite Leconte, fait allusion à cette crise +de son âme[143]. Mais le journal intime que nous citions plus haut va nous +la préciser davantage. + +[Note 143: Remarque de M. de Lovenjoul (article cité de _Cosmopolis_, +p. 440).--Cette cinquième Lettre a paru dans la _Revue des Deux Mondes_ +du 15 janvier 1835 sous le titre de _Lettres d'un oncle_.] + +Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et puis il y a consenti, mais +sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilité de +femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. «... Tu ne +peux pas ôter de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par moi, +mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la compassion et l'amitié. Pauvre +Alfred! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais!» + +Musset a peur de se laisser reprendre à son amour, mais il en meurt +d'envie. Il feint d'être jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé +à George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le +renvoyer. «Si elle avait pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de +colère.» Mais c'est chose impossible à son coeur.--«Ah! mon cher bon, +s'écrie-t-elle, si tu pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir +je renverrais tous ces gens-là!» Hélas! elle n'ambitionne pas encore +l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à Buloz; +c'est son idée fixe; elle sera résignée et patiente; elle se régénérera. +Pour se réhabiliter à _ses_ yeux, elle s'entourera d'hommes purs et +distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera +encore et il prendra une maîtresse; mais la vérité triomphera. Et cet +invincible amour se fait humble jusqu'à la faiblesse, comme pour effacer +le souvenir des fautes et de la fierté de jadis. + +... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez longtemps pour +prouver que je peux la mener, j'irai, ô mon amour, te demander une +poignée de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de +persécutions inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime +plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter l'amour que +j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il me tue. Oh! si je l'avais +aujourd'hui. Hélas! que je suis pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de +bien! Si j'avais quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la +permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous, +achetée sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un +joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me +figurer que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!--Oh! ce +n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde; sacré Dieu, ce +n'est pas cela! Je dis mon histoire à tout le monde; on la sait, on en +parle, on rit de moi; cela m'est à peu près égal. + +Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se délivrer de cette passion +éternellement, menaçante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa +faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui a vanté sa maîtresse du +moment. Elle a compris toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle +bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant à souhaiter que cette +femme l'apaise et le console: «Qu'elle lui apprenne à croire. Hélas! moi +je ne lui ai appris qu'à nier!» + +Ce mois de décembre 1834 fut lamentable à George Sand. La pauvre Lélia +connut le désespoir. La fin de son journal intime nous dévoile les +affres d'agonie par où passa son coeur. Le fantôme du suicide hanta +réellement cette âme désemparée qui vivait les douleurs de ses fictions +romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en détourna, +et aussi la brûlante hantise de cet autre enfant qui tenait décidément +tant de place dans son être amoureux. + + Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand je m'étendais avec + résignation sur cette couche glacée? Pourquoi avez-vous fait repasser + devant moi ce fantôme de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour + funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond et délicat! + Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brûlent donc + vite et que je meure consumée! Tu jetteras mes cendres au vent, elles + feront pousser des fleurs qui te réjouiront. + + Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble qu'un volcan + gronde au dedans de moi et que je vais éclater comme un cratère. O + Dieu, prends donc pitié de cet être qui souffre tant! + + ... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tête, je ne te + verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon + petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme + Élisée sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus + la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: «Petite fille, + lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches épaules! + Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi! J'embrasserai + maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers, + dans les forêts, en criant votre nom; et quand j'aurai rêvé le + plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide! + +Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle femme profondément femme +était cet écrivain de génie. + +Cette confession des premiers jours de décembre 1834, si franchement +belle, où la pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée et ce +qui lui reste d'orgueil, mérite d'être connue tout entière. Elle absout +George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de +scrupule à en détacher, indiscrètement, quelques passages.--Elle se +demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce +châtiment, «cet amour de lionne».--«Pourquoi mon sang s'est-il changé en +feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus +fougueux que ceux des hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me dis +que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si +cette flamme continue à me ronger!»--Et pourquoi ne se tuerait-elle +pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle éprouve à l'idée de les +abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe +alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette affreuse vision +détourne d'elle la tentation maudite. «--Oh! mon fils! Je veux que tu +lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aimé.» + +Le lendemain, elle confie à son journal ses impressions d'une rencontre +inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc ce que +devient l'amour! Ils ont causé sans embarras, en bonne amitié. Sandeau +s'est disculpé d'avoir trempé dans les potins de Planche, de Pyat et +des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'éviter désormais... C'est +comme un apaisement qu'elle éprouve de cette rencontre. + +Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement. +Alfred ne l'aime plus. Elle était bien malade quand il l'a quittée hier +soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles. «Je l'ai espéré et +attendu, minute par minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à minuit. +Quelle journée! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes +encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai +jamais aimé personne et je ne t'ai jamais aimé de la sorte. Mais je +t'aime aussi avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même d'amitié pour +moi.»--D'ailleurs, il désire qu'elle parte.--«Pardonne-moi de t'avoir +fait souffrir et sois bien vengé.»--Elle partira. + +--Musset s'était montré plus fort que ses amis ne l'avaient espéré. Sans +doute aussi son amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant +entrer l'orgueil à son tour. + +Il éprouva d'abord un grand soulagement du départ de George Sand. +Celle-ci, qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à +Nohant pour la troisième fois depuis son retour de Venise.--A peine +installée, elle écrit à son cher confident Sainte-Beuve, et lui expose +l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours pour se reprendre; +mais le réveil a été assez doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis. +Alfred lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup de ses +violences. Son coeur est si bon dans tout cela!»--«Je ne désire plus le +revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la +force pour lui refuser des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est +toujours tendre et repentant après la colère... et je me retrouverai +tout à coup l'aimant et ayant travaillé en vain à me détacher.» Et elle +promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la force de le fuir[144]. + +[Note 144: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 291.] + +Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine, George Sand est de retour à +Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle, +et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle +victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous,--son +ennemi pour avoir été trop l'ami du repos de Musset,--elle lui écrit le +14 janvier 1835: «Monsieur, il y a des opérations chirurgicales fort +bien faites et qui font honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui +n'empêchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilité, +Alfred est redevenu mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à dîner +_chez eux_[145]. + +[Note 145: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.] + +Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard, +craignant d'être compromise au sujet des tableaux que Pagello avait +apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle avait usé en les payant +à celui-ci sans avoir réellement pu les vendre, George Sand écrivait +encore à Tattet qui était resté l'ami du Vénitien, pour le prier de +se charger de ses tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne +d'hostilités persistantes: «Si votre amour de la vérité vous a commandé +de me nuire, écrit-elle, il doit vous commander de me réhabiliter sous +les rapports par où je le mérite[146].» + +[Note 146: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.] + +Cette reprise des deux amants ne resta pas longtemps prospère. Elle +n'était pas plus viable que les précédentes. Musset avait prononcé +d'avance la condamnation de cette poursuite obstinée du bonheur. Au +retour de Venise, versant son amertume résignée dans la plus touchante +de ses fictions: _On ne badine pas avec l'amour,_ il avait été prophète +de sa propre histoire. Écoutons la plainte de Perdican: + +«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire +entre cette femme et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur les +dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer et +nous étions nés l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos lèvres, +orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre? + +«Insensés que nous sommes! Nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, +Camille? Quelles vaines paroles, quelle misérable folie ont passé +comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper +l'autre[147]?...» + +[Note 147: _On ne badine pas avec l'amour,_ acte III, sc. VIII.] + +La triste Camille, la pauvre George Sand, répond à ces stances +douloureuses, par ses lettres navrées du fatal hiver de 1835: + +«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, +mais je ne puis m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement ne dis pas +que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon +frère, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.» + +Il n'est plus question que de départ dans les lettres de l'un et de +l'autre. Musset envoie-t-il à sa maîtresse ce billet repentant: + +«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai écrit sans +réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est sans le vouloir. Viens, +si tu me crois.» + +Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses adieux, et même lui assure +que sa place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se +renvoient chacun les objets qui appartiennent à l'autre, «les oripeaux +des anciens jours de joie»; ils se disent encore adieu, et puis n'ont +plus la force de partir... + +Parmi ces billets un peu monotones, une dernière lettre de Musset, qui +est précieuse. Le voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est apparu +comme la réalisation tragique de _Lélia._ Sténio, c'est lui, mais +vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant à ses +douleurs à elle, et à son agonie. + +Il décrit longuement son affreux rêve, avec l'accent même, la mélancolie +romantique de _Lélia_. + + ...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue, il faut me + traiter en convalescente; je vais renaître.» Et, en disant cela, tu + écrivais ton testament. Moi, je me disais: «Voilà ce que je ferai: je + la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les + feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui échauffe + tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume; + elle écoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, + toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle reconnaîtra + tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous + pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle + prendra racine dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc + prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop faible. Je + croyais que j'étais tout jeune, parce que j'avais vécu sans mon coeur, + et que je me disais toujours: «Je m'en servirai en temps et lieu.» + Mais j'avais traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus + se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer + autant, ce qui fait que mes bras étaient allongés et tout maigres, + et je t'ai laissée tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que + c'était parce que tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face + contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de + continuer sans toi, et que la montagne était proche. Mais tu es + devenue pâle comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roulé sur + toi, et je n'ai plus vu qu'une petite éminence où poussait de l'herbe. + Je me suis mis à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti + la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches + sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient + la vallée en disant: «Voilà comme elle était; elle faisait ceci, elle + faisait cela, elle a fini par là.» Alors il est venu des hommes qui + m'ont dit: «La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis éloigné + avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée; si j'ai de son sang + après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez + tuée et vous avez lavé vos mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa + tombe qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande + qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais + qui vous êtes. Le jour où elle sortira de cette tombe, son visage + portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il + y en aura une pour moi.» + + Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point + sur le visage un rire convulsif; tu m'as aimé, mais ton amour était + solitaire comme le désespoir. Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu + meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à la vie, + quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je + t'ai aimée. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums + et leur triste rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et + sans savoir pourquoi elles meurent. + +Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte résignée. Une fois +encore, après d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier +billet en témoigne: + +_Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani_. +(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain.) + +Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en +finir: «Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme mon +fils, c'est un amour de mère, j'en saigne encore. Je te plains, je te +pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante... +Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble +à une punition de Dieu sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi! +Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes +enfants!» + +Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré des nuits affolées de +décembre. Elle est épuisée à son tour, et la lassitude ramène la raison. +Elle aura la force de briser ses liens: la mère délivre l'amante. + +Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir[148]. +Elle sent bien que seule l'absence empêchera le malheureux de revenir +toujours. Son retour à Nohant décidé, elle écrit à Boucoiran de «l'aider +à partir». Il s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred», d'arriver chez +elle en feignant de mauvaises nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira +aussitôt comme pour courir chez sa mère,--mais prendra le courrier de +Nohant[149]. + +[Note 148: Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de +visite: «Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus +voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligée. Je vous +ai mal conseillé en voulant vous rapprocher trop vite. Écrivez-lui un +mot bon, mais ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal à tous les +deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux.--A bientôt.»] + +[Note 1149: Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article +cité, p. 443.] + +Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai +Malaquais, apprit la vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en +assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois «à respecter les +volontés» de sa maîtresse[150]. Il se tint parole et tout fut fini. + +[Note 150: Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité, p. +737.] + + + +IX + +A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit à Sainte-Beuve (13 mars +1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnée durant ces +tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, ou du moins se jugeait-il +impuissant à la consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur. +Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne +laisser derrière elle aucune amertume justifiée. Elle va travailler pour +renaître. + +Dans une lettre de la même date, elle gronde son fidèle Boucoiran, de +lui mal parler de Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est entré dans +son coeur. «Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun +chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon désir était +de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit +loué[151]!» + +[Note 151: Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.] + +Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indifférence. + +Alfred de Musset, apaisé par une résolution désormais acceptée de son +coeur, se mit au travail avec énergie. Cette année 1835, la plus austère +de sa vie, en fut la plus féconde. + +La passion, qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse +dissipée, l'avait transformé en le faisant souffrir. Il était grave: le +Musset «d'avant l'Italie» avait fait place au Musset «d'après George +Sand». Un poète nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant +la tourmente, son coeur en s'épurant avait instruit le recueillement de +son génie. La mélancolie et la résignation permettaient un libre et pur +essor à sa voix. + + J'ai vu le temps où ma jeunesse + Sur mes lèvres était sans cesse, + Prête à chanter comme un oiseau; + Mais j'ai souffert un dur martyre, + Et le moins que j'en pourrais dire, + Si je l'essayais sur ma lyre + La briserait comme un roseau. + +La Muse a invité le poète à chanter: la plainte lasse et impuissante +d'un coeur brisé répond à son appel. C'est la _Nuit de Mai_. +L'inspiration l'a dictée presque d'une haleine. Voici l'aube du nouveau +génie de Musset. Le poète vient de se ressaisir. Il élève pieusement à +ses tristes amours le monument promis, _la Confession d'un Enfant du +siècle_. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son +coeur lui revient, une nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude: + + ...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître. + C'était par une triste nuit. + L'aile des vents battait à ma fenêtre + J'étais seul, courbé sur mon lit. + J'y regardais une place chérie, + Tiède encor d'un baiser brûlant; + Et je songeais comme la femme oublie, + Et je sentais un lambeau de ma vie + Qui se déchirait lentement. + + Je rassemblais des lettres de la veille, + Des cheveux, des débris d'amour. + Tout ce passé me criait à l'oreille + Ses éternels serments d'un jour. + Je contemplais ces reliques sacrées, + Qui me faisaient trembler la main; + Larmes du coeur par le coeur dévorées, + Et que les yeux qui les avaient pleurées + Ne reconnaîtront plus demain! + + J'enveloppais dans un morceau de bure + Ces ruines des jours heureux. + Je me disais qu'ici-bas ce qui dure, + C'est une mèche de cheveux. + Comme un plongeur dans une mer profonde, + Je me perdais dans tant d'oubli. + De tous côtés j'y retournais la sonde, + Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde, + Mon pauvre amour enseveli. + + J'allais poser le sceau de cire noire + Sur ce fragile et cher trésor, + J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire, + En pleurant j'en doutais encor. + Ah! faible femme, orgueilleuse insensée, + Malgré toi, tu t'en souviendras! + Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée? + Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée, + Ces sanglots, si tu n'aimais pas? + + Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures; + Mais ta chimère est entre nous. + Eh bien, adieu! Vous compterez les heures + Qui me sépareront de vous. + Partez, partez, et dans ce coeur de glace + Emportez l'orgueil satisfait. + Je sens encor le mien jeune et vivace, + Et bien des maux pourront y trouver place + Sur le mal que vous m'avez fait. + + Parlez, parlez! la Nature immortelle + N'a pas tout voulu vous donner. + Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle, + Et ne savez pas pardonner! + Allez, allez, suivez la destinée; + Qui vous perd n'a pas tout perdu. + Jetez au vent notre amour consumée; + Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée, + Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu? + +C'est sur ces plaintes de la _Nuit de Décembre_, la plus pure, la plus +humaine de ses inspirations et sa plus fidèle évocation du passé, que +Musset dit adieu à cette fatale année 1835. + +Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami +Tattet, qui était à Baden, comme lui l'année précédente, et souffrant +comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait le 21 juillet: + + ...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a + bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que + vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée + à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les + verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon + infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette. + Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en + reviendrais jamais. Hélas! hélas! comme j'en suis revenu! Comme + les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre, + l'indifférence dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas! à mon + retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que + le bon temps, c'est peut-être celui où on est chauve, désolé et + pleurant!... Vous en viendrez là, mon ami. + +Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui disait: «Si vous voyez Mme +Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la +femme la plus femme que j'aie jamais connue...» + +En même temps que s'était transformé le poète, l'homme avait bien +changé. On se souvient du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve, d'un +Musset débutant, offusquant presque le Cénacle par sa belle et bonne +grâce, par l'aristocratie aisée de son charme et de son génie. + +«C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à +nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue en +fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du +souffle du désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil au ciel, +comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul, +au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.» + +L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gâté s'était fait homme, +un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de +distinction, sa délicatesse innée le poussaient à s'en excuser lui-même. +Il trahissait malgré lui sa précoce expérience. Le mensonge de l'amour +avait glacé son sourire à jamais. + +Après la querelle suscitée par la publication d'_Elle et Lui_, et sur la +foi de racontars parlés ou épistolaires échappés à George Sand et à ses +amis depuis la mort du poète, une agaçante légende s'est établie qui +nous représente Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il publiait ses +chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende que suffiraient à réfuter _la +Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de +rien_, écrits en 1835 et 1836. On a dit et répété que Musset, dès avant +le voyage de Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable mot, et qui +s'accorde bien avec l'idée que cette période d'incessant travail donne +de la lucidité de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin de sa vie, +de Chenavard entre autres, que seules les dix dernières années du poète +furent réellement et gravement troublées. Il ignora l'absinthe, qu'on +lui a tant reprochée, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec +du champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il +abdiquât jamais la correction parfaite de ses manières. Un goût très vif +pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens à la mode, et +nous devons plus d'une de ses comédies, plus d'un de ses contes, à cet +impérieux besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate[152]. On sait son +amitié avec le duc d'Orléans. + +[Note 152: Mme la vicomtesse de Janzé (_Étude et récits sur Alfred de +Musset_, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection. Avec +Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont, M. Édouard Bocher, le +marquis de Montebello, le prince d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux +et même quelquefois son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte +d'Alton Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le prince +de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle +du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de Janzé rapporte encore, +d'après Eugène Lami, que le poète regrettait de ne pas faire partie du +Jockey, où il avait été _blackboulé_ pour ne pas monter à cheval dans le +pur style anglais adopté par ce club...] + +Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne jamais faire de dettes; il +n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa +succession, devait la juger bientôt fructueuse. + +--Et la prétendue dégradation physique du poète, si prématurée, si +pénible?... Encore une légende à réviser. + +Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons fameuses, il est avéré que +le tendre et séduisant Rolla inspira, dans le monde, maints caprices +passionnés. On en pourrait citer une quinzaine, et des plus... +honorables, jusqu'en 1850.--Toutes ces aventures pesèrent bien peu sur +sa vie. + +Depuis 1835, il promenait dans ses amours un sombre désenchantement. Si +le Musset de George Sand n'était plus Fortunio,--l'ami de Rachel, de +la comtesse polonaise, de Louise Colet ne retrouvait pas son amour de +Venise. Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi et l'espérance. + +--Après la plainte de sa lassitude infinie et le chant de son désespoir, +après la _Nuit de Mai_ et la _Nuit de Décembre_, il se révolte contre sa +douleur, en prend à témoin le poète «qui sait aimer», puis se relève +à la pensée de l'immortalité. C'est la _Lettre à Lamartine_ (février +1836): + + Créature d'un jour qui t'agites une heure, + De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir? + .................................................. + Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière; + Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr, + Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère: + Ton âme est immortelle et va s'en souvenir. + +Cette austère consolation ne saurait suffire à son coeur. La créature +est faite pour aimer, pour être aimée. + +C'est la _Nuit d'Août_ (1836): + + Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore, + Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé; + Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore. + Après avoir souffert il faut souffrir encore; + Il faut aimer sans cesse après avoir aimé. + +Mais le souvenir de l'unique aimée veille. Le retour invincible au passé +apporte la colère, la haine et le pardon... Il faudrait citer toute la +_Nuit d'Octobre_ (1837): + + ...Vous saurez tout, et je vais vous conter + Le mal que peut faire une femme; + Car c'en est une, ô mes pauvres amis + (Hélas! vous le saviez peut-être)! + C'est une femme à qui je fus soumis, + Comme le serf l'est à son maître. + Joug détesté! c'est par là que mon coeur + Perdit sa force et sa jeunesse; + Et cependant, auprès de ma maîtresse, + J'avais entrevu le bonheur. + Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble, + Le soir sur le sable argentin, + Quand devant nous le blanc spectre du tremble + De loin nous montrait le chemin; + Je vois encore, aux rayons de la lune, + Ce beau corps plier dans mes bras... + N'en parlons plus...--je ne prévoyais pas + Où me conduisait la Fortune. + Sans doute alors la colère des dieux + Avait besoin d'une victime; + Car elle m'a puni comme d'un crime + D'avoir essayé d'être heureux. + + Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse! + Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé; + Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse, + Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé! + + Honte à toi qui la première + M'as appris la trahison, + Et d'horreur et de colère + M'as fait perdre la raison! + Honte à toi, femme à l'oeil sombre, + Dont les funestes amours + Ont enseveli dans l'ombre + Mon printemps et mes beaux jours! + C'est ta voix, c'est ton sourire, + C'est ton regard corrupteur, + Qui m'ont appris à maudire + Jusqu'au semblant du bonheur, + C'est ta jeunesse et tes charmes + Qui m'ont fait désespérer, + Et si je doute des larmes, + C'est que je t'ai vu pleurer. + + O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle, + Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux; + Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle, + Deviner, en souffrant, le secret des heureux. + Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être; + Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur. + Elle savait la vie et te l'a fait connaître; + Une autre a recueilli le fruit de ta douleur. + Plains-la! son triste amour a passé comme un songe; + Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer. + Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge, + Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer. + + Je te bannis de ma mémoire, + Reste d'un amour insensé, + Mystérieuse et sombre histoire + Qui dormiras dans le passé! + Et toi qui, jadis, d'une amie + Portas la forme et le doux nom, + L'instant suprême où je t'oublie + Doit être celui du pardon. + + Pardonnons-nous;--je romps le charme + Qui nous unissait devant Dieu; + Avec une dernière larme + Reçois un éternel adieu. + +George Sand n'avait pas l'âme d'une inconsolable. Sa romanesque +sensibilité se canalisait vite en littérature. Une imagination pratique +la tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris désespérés des +poètes, à la sincérité de leur douleur. Navrante est sa première +impression des _Nuits de Mai_ et _de Décembre_: «Je n'ai pas vu Musset, +écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il pense à moi, si ce n'est quand il +a envie de faire des vers et de gagner cent écus à la _Revue des Deux +Mondes_. Moi je ne pense plus à lui depuis longtemps, et même je vous +dirai que je ne pense à personne dans ce sens-là. Je suis plus heureuse +comme je suis que je ne l'ai été de ma vie. La vieillesse vient. Le +besoin des grandes émotions est satisfait outre mesure[153]...» + +[Note 153: Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave: _Une amitié +romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,_ dans la _Revue de Paris_ du 15 +décembre 1894.] + +Elle comprendra mieux la _Confession d'un Enfant du siècle_. Le poète +lui est plus indulgent, puisqu'il prend pour lui tous les torts. Elle +fait part de l'émotion que lui a donnée cette lecture à une nouvelle +amie, Mme d'Agoult, qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt: + + ... Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du siècle_ + m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails d'une intimité + malheureuse y sont si fidèlement rapportés depuis la première + heure jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à + _l'orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une + bête en fermant le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur + pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aimé, que je + lui avais tout pardonné, et que je ne voulais jamais le revoir. Ces + trois choses sont vraies et immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à + ne jamais concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier de mon + amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter la torture. Je sens + toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de + mère au fond du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal + de lui sans colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis + s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi bien guérie + cependant de lui que l'empereur Charlemagne du mal de dents. Le + souvenir de ses douleurs me remue profondément quand je me retrace ces + scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne me feraient + plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne me plaignez donc pas, + belle et bonne fille de Dieu. Chacun goûte un bonheur, selon son âme. + J'ai longtemps cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou + bien j'ai mal choisi[154]. + +[Note 154: _Revue de Paris_ du 15 décembre 1894, p. 812.] + +Cette page était sincère. George Sand apparaît à la fois comme une +amoureuse romanesque et une amante pessimiste, en cela semblable à +Chateaubriand son maître[155]. Un éternel conflit entre son imagination et +son expérience, l'empêchant de s'abîmer dans une passion, lui a gardé +son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtrière à l'âme du poète, +si elle lui fut douloureuse entre toutes, la posséda moins cependant +que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle +trouvait les dominateurs dont avait besoin son orgueil. Chopin comme +Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser. + +[Note 155: La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un peu +celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie. Ne +pourrait-on pas appliquer à tous deux cette observation de M. Albalat +dans une pénétrante étude sur _Chateaubriand et ses amoureuses_: «Ses +amours ne furent ni spontanées ni involontaires; il répondit presque +toujours aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne +pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.» (ALBALAT, _le +Mal d'écrire_, p. 269.)] + +Mais George Sand, dans son obsession même de la virilité, et son +perpétuel besoin de se convaincre d'un tempérament qu'elle n'avait pas, +était surtout trop aventureuse,--«curieuse excessive», la qualifiait +Dumas fils[156],--pour rester insensible au charme, sous les formes de +la faiblesse, de la tendresse et de la poésie. Aussi les douleurs de +Musset, qu'elle savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps, et à +ses propres yeux, la légende même de son âme. + +[Note 156: Lettre citée par M. Emile Berr, _Figaro_ du 16 décembre +1896: + +«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque +gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, excessive, trompée, +déçue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnée. C'est en +vain qu'elle voudrait l'être, elle ne le peut pas; sa nature physique +s'y refuse... etc.»] + +Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste +d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La réclamation +réciproque de leurs lettres, où ils sentaient «avoir laissé une bonne +part d'eux-mêmes», perpétua entre eux le malaise des souvenirs, jusqu'à +la mort de Musset (1857). Dix-huit mois après, George Sand jugea bon de +peindre à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce douloureux roman +d'amour. Paul de Musset lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la +légende était créée[157]. + +[Note 157: Outre _Elle et Lui, Lui et Elle, Lui_, de Mme Louise Colet, +et les articles documentaires que nous avons signalés, le roman de +George Sand et de Musset a encore suscité deux volumes, oubliés depuis +la polémique de 1860: _Eux, drame contemporain,_ par Moi (M. Alexis +Doinet), et _Eux et Elles, histoire d'un scandale_, par M. de Lescure. +Ajoutons qu'il a été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste +Marin: _Un amour de Musset_, un acte en vers, 1879.] + +Les légendes ne se trompent guère. Ce livre vient de préciser ce qu'on +avait pu pressentir des héros de cette aventure. Mère admirable et +dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appelée «la Grande Femme», +Renan «la Harpe éolienne de notre temps», fut en effet mieux qu'une +femme, la femme elle-même, dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa +bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux, trop faible +aussi, pour la dompter ou se défendre d'elle, le poète de l'amour et de +la jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or son génie était son +coeur, et tous les coeurs ont pleuré sa souffrance.--«Paix et pardon, +voilà toute la conclusion, écrivait George Sand à Sainte-Beuve; mais +dans l'avenir un rayon de vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre +vérité en amour que l'amour même. Musset avait pardonné lui aussi, +pardonné en silence: il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier jour. + +FIN + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +INTRODUCTION. I + +I.--GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833. + +Leurs débuts.--Leur génie.--Leurs caractères.--Première jeunesse de +George Sand. + +II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833). + +Sainte-Beuve.--Gustave Planche.--Liaison avec Mérimée.--Le groupe de la +_Revue des Deux Mondes_. + +III.--LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-décembre +1833). + +Relations d'amitié.--_Lélia_.--Musset et Gustave Planche.--L'intérieur +de George Sand.--Le duel de Planche.--La forêt de Fontainebleau.--Départ +pour l'Italie. + +IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834). + +La descente du Rhône: Stendhal.--A Gènes.--Arrivée à Venise.--A l'hôtel +Danieli.--La maladie de Musset.--Le Dr Pagello.--Son journal.--La +déclaration de Lélia.--George Sand et Pagello.--Lettre +d'amour.--Jalousie de Musset.--Alfred Tattet à Venise.--Le chagrin de +Musset.--Son départ. + +V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-août 1834). + +Installation de George Sand.--Ses rapports avec M. Dudevant.--Pagello +poète.--Les _Lettres d'un voyageur_.--La _Casa Mezzani_.--Giulia +P...--Robert Pagello. + +VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE +(avril-août 1834). + +Le voyage de Musset.--Antonio.--La lettre de Genève.--Souvenir +des Alpes.--Arrivée de Musset à Paris.--Sa détresse physique et +morale.--Convalescence d'amour. + +VII.--G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre 1834). + +Voyage de G. Sand et de Pagello.--Leur arrivée à +Paris.--Boucoiran.--Entrevue de G. Sand et de Musset.--Musset à +Baden.--Lettres d'amour.--Pagello jaloux.--G. Sand à Nohant.--Retour de +Musset.--Vie de Pagello à Paris.--Son départ. + +VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835). + +Reprise d'amour.--Impuissance de bonheur.--Nouvelle +séparation.--Deuxième séjour à Nohant.--G. Sand revient désespérée.--Son +Journal intime.--Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.--Humilité +d'amour.--Lassitude de Musset.--Influence d'Alfred Tattet.--Troisième +départ pour Nohant.--Deuxième reprise d'amour.--Sainte-Beuve, +Boucoiran.--Rupture. + +IX.--APRÈS LA RUPTURE. + +Résignation et Indifférence.--_Les Nuits_.--Musset transformé.--Musset +dandy.--Ses amis et son monde.--L'intempérance de Musset.--La +passion chez G. Sand.--La femme de lettres.--Elle et Lui.--Leur +légende.--Conclusion. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariéton + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 *** |
