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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 ***
+
+PAUL MARIÉTON
+
+
+Une
+Histoire d'Amour
+
+GEORGE SAND ET A. DE MUSSET
+
+DOCUMENTS INÉDITS--LETTRES DE MUSSET
+
+1897
+
+
+
+
+
+
+A MADAME
+
+LA VICOMTESSE DE VARINAY
+
+QUI M'A DEMANDÉ DE LUI CONTER CETTE HISTOIRE D'AMOUR
+
+_Son respectueux ami_.
+
+P.M.
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+L'extraordinaire curiosité qui tout à coup ramène l'attention sur le
+roman d'amour de George Sand et de Musset porte son enseignement. Les
+dernières écoles littéraires achèvent de fatiguer le public. La vie dans
+l'art reprend ses droits. Les poètes de l'idéal et de la passion, même
+les romantiques, même les prêcheurs d'utopies, sont soudain relus et
+aimés par la génération qui s'avance. Lamartine a reconquis sa royauté
+sur les âmes. George Sand et Musset renaîtraient-ils d'un semblable
+abandon? Voilà deux incontestables génies. Leur éclat s'embrumait depuis
+un quart de siècle; mais pour les ressusciter à la gloire, «ce soleil
+des morts», veillait sur les deux ombres une histoire d'amour.
+
+On la connaissait vaguement, cette histoire. Les deux amants avaient
+pris soin d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. Encore que
+mystérieuse, elle constituait le plus clair de leur légende. Et en
+dehors même de l'art, on continuait de les aimer. Car, bien plus que
+pour le dernier siècle, l'énigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot
+et de Jean-Jacques (dont on ne saura rien de précis tant que la famille
+d'Arbouville refusera de publier les lettres de Rousseau), l'aventure
+d'amour de George Sand et de Musset sera le grand roman de notre siècle.
+La _Confession_ et les _Nuits_, les contes passionnés de Lélia et le
+théâtre en liberté de Fantasio, ont troublé et séduit trois générations.
+
+On disait du poète, du poète de la jeunesse, que l'amour d'une femme
+avait éveillé son génie, pour le faire mourir. On savait aussi que cette
+maîtresse «qui voulait être belle, et ne savait pas pardonner» avait
+auréolé la plus glorieuse carrière, d'une vieillesse entourée de
+vénération. On n'osait franchement plaindre l'un ni excuser l'autre.
+
+Après la mort du poète, George Sand la première avait prétendu se
+justifier. Paul de Musset répondit pour son frère et d'autres témoins
+se mêlèrent de la querelle: accusation et défense parurent également
+suspectes. On attendait donc que le temps permît d'exhumer les papiers
+intimes. Après soixante-deux ans, le mystère s'est dévoilé.
+
+Deux articles fort documentés ont paru cet été, qui jetaient des lueurs
+nouvelles sur ces misères de poètes: l'un de M. le vicomte de Spoëlberch
+de Lovenjoul, l'érudit bibliophile belge, tout sympathique à George
+Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent de Musset, ce qui
+semblerait nous désigner ses préférences. Mais leurs conclusions
+s'accordent mal avec les dernières révélations.
+
+Tout récemment, j'ai traduit et publié le journal intime du docteur
+Pagello, où il est d'abord conté comment George Sand lui déclara son
+amour, dans la chambre même de Musset gravement malade à Venise. La
+déclaration indirecte et encore indécise de la romancière au médecin[1]
+était publiée à son tour par M. le docteur Cabanès, au cours d'une
+interview de Pagello lui-même, laquelle confirmait de tout point les
+assertions du journal, plus précis encore pour être à peine postérieur
+aux événements évoqués.
+
+Ce journal m'avait été confié il y a six ans. Je ne l'ai fait connaître
+qu'après avoir acquis la preuve qu'il n'était pas absolument inédit. Si
+Pagello est discret sur son bonheur pendant la fin du séjour de Musset,
+il ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui avait offert George Sand.
+On n'avait jusqu'ici que de vagues données sur ce point.
+
+[Note 1: J'en avais donné une phrase qui peut la résumer: «Je t'aime
+parce que tu me plais; peut-être bientôt te haïrai-je.]
+
+Pour éclairer ces demi-confidences, j'ai cru pouvoir, sans
+indélicatesse, citer aussi de longs fragments d'une lettre inédite de
+George Sand à Pagello, où elle ne dissimule rien de leurs relations.
+Cette lettre, dont j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour ceux
+qui ont semblé douter de l'authenticité de mes pièces), apportait le
+premier document décisif sur l'infortune de Musset _avant son départ de
+Venise_.
+
+Plusieurs ont jugé bon de déclarer indiscrètes ces révélations, alors
+que Musset et George Sand ont commencé eux-mêmes à en faire confidence
+au public. J'ai cru inutile pourtant de donner certains passages plus
+intimes de la lettre citée, qui n'eussent plus laissé de doutes sur la
+nature de cette liaison. Le Don Juan féminin qu'était George Sand, sans
+se montrer impitoyable quand il cessait d'aimer, s'obstinait néanmoins,
+tout dépourvu qu'il était de scrupules, à dérouter la curiosité sur
+la légende de ses victimes. Pourquoi refuser à Musset d'être sorti en
+galant homme d'un amour qui fut également fatal à tous ceux qui en ont
+goûté?...
+
+Peut-être y avait-il mauvaise grâce à s'attacher ainsi à la
+démonstration des torts d'une femme. Mais la vie de George Sand
+n'est-elle pas la raison même de son génie? Et ce génie, instinctif,
+abondant, romantique et déclamatoire, ne doit-il pas autant à son
+tempérament qu'à son atavisme et à son éducation? «Ce qu'il y a de
+meilleur en moi, c'est les autres», écrivait-elle (ou à peu près), à
+Flaubert. Et dernièrement, Mme Clésinger, justement froissée de ce
+soudain étalage d'intimités, qui est une des nécessités de la gloire, ne
+disait-elle pas à ce propos: «Pour moi, le sentiment qui a guidé ma mère
+et déterminé ses actes, c'est l'horreur de la solitude. Il lui fallait
+autour d'elle du mouvement, quelqu'un à qui parler, sur qui se reposer,
+et quelqu'un à protéger....»
+
+Nul doute que la bonté sereine dont s'enveloppa la vieillesse de cette
+orageuse nature,--plus belle encore dans ses orages,--ne l'absolve aux
+yeux du moraliste, des inquiétudes de ses jeunes années. Ses erreurs du
+moins relèvent aujourd'hui de l'histoire littéraire: pourquoi ne pas les
+constater?
+
+Un grand tumulte de presse accueillit ces révélations. Ce fut
+l'événement du jour, la question littéraire à la mode. Sandistes et
+Mussettistes épiloguèrent sur l'aventure de Venise, cependant que
+maints chroniqueurs, tout en y trouvant le plus rare profit de «copie»,
+criaient au «scandale», et suppliaient qu'on n'apprît pas davantage au
+public que ses grands hommes avaient été aussi des hommes.
+
+L'ombre de Lélia vit se lever pour elle une armée de paladins. Pendant
+quelques jours, la mémoire de son poète resta sans défenseurs. M. Émile
+Aucante, ancien secrétaire de George Sand (et légataire de ses lettres à
+Alfred de Musset), protesta dans les journaux contre la «légende de son
+infidélité». Il déclara formellement que la Correspondance donnerait
+la «preuve écrite de la main de Musset que George Sand ne l'avait pas
+trahi.»--Ces lettres pouvaient-elles apporter une telle preuve? Nous en
+connaissions déjà quelques fragments par une fine monographie de Musset,
+qu'avait publiée Mme Arvède Barine, tel cet étonnant passage d'Elle à
+Lui: «O cette nuit d'enthousiasme, où, _malgré nous_, tu joignis nos
+mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous
+m'avez sauvé âme et corps.»
+
+Or M. Émile Aucante ne possédait que les lettres de George Sand, et Mme
+Lardin de Musset s'opposait énergiquement à la publication de celles de
+son frère.... D'ailleurs, qu'eussent prouvé, contre l'infidélité de son
+amie, les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait à Musset, dans sa
+débilité devant l'amour, la subtile psychologie d'une maîtresse qui,
+sans perversité peut-être, mais toujours incapable de s'avouer une
+faiblesse, était parvenue à suggérer à sa victime des paroles de
+reconnaissance?... Car voilà le cas intéressant de cette banale
+aventure.
+
+ C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes....
+
+Et moi-même, racontant pour la première fois la «Véridique histoire des
+Amants de Venise», j'avais cru devoir tenir moins compte des fragments
+singuliers de ces lettres du malheureux poète, que de l'honnête mémorial
+de Pagello et des aveux intimes de George Sand.
+
+La restitution de cette histoire, désormais précise quant aux faits,
+restait donc énigmatique quant aux psychologies tourmentées qui les
+avaient conduits. Les révélations continuèrent. _La Revue de Paris_
+publia les lettres de George Sand à Musset. On en mena grand bruit. Il
+n'est pas douteux qu'un retour de l'opinion ne se produisit alors en
+faveur de Lélia. La même revue donna ensuite ses lettres à Sainte-Beuve.
+Elles précisaient des expériences antérieures à la liaison avec Musset,
+qui permettaient la défiance. Cette fois l'opinion fut défavorable à
+George Sand.
+
+Maintenant, qu'apporte ce livre? Une histoire, serrée d'aussi près que
+possible, de cette attachante aventure d'amour, un exposé synthétique
+de la vie des deux grands écrivains depuis leur rencontre jusqu'à leur
+séparation. Les lettres de Musset, jusqu'ici complètement inédites,
+m'ont été libéralement prêtées par la soeur du poète, Mme Lardin de
+Musset, qui garde le culte pieux de sa mémoire. Quelle reçoive ici
+l'hommage de ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue que son
+frère Paul, autant dans sa Biographie d'Alfred de Musset que dans son
+roman, _Lui et Elle_, n'a pas une seule fois trahi la vérité. Nous la
+rechercherons aussi, aidé de tous les documents nouveaux que nous allons
+produire.
+
+Y avait-il nécessité ou intérêt à exhumer dans ses détails un épisode
+intime vieux de soixante ans?--J'estime que sans encourir un reproche
+quelconque d'indiscrétion ou d'indélicatesse on a droit, pour les
+grandes oeuvres, à remonter aux sources secrètes de leur génération.
+Sainte-Beuve lui-même nous a appris à ne pas isoler l'oeuvre de la vie.
+Où s'arrête la biographie d'un grand homme? Là où elle cesse de nous
+intéresser, c'est-à-dire d'être nécessaire à l'explication de ses
+chefs-d'oeuvre.
+
+Décembre 1896.
+
+
+
+SOMMAIRE
+
+I.--GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833.
+
+II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).
+
+III.--LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-décembre
+1833).
+
+IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).
+
+V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-août 1834).
+
+VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE
+(avril-août 1834).
+
+VII.--GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre 1834).
+
+VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).
+
+IX.--APRÈS LA RUPTURE.--LA LÉGENDE.
+
+
+
+UNE HISTOIRE D'AMOUR
+
+
+
+I
+
+George Sand et Alfred de Musset se sont connus au mois de juin 1833.
+Diversement célèbres, mais jeunes tous deux et égaux de génie, quels
+talents et quelles âmes allaient-ils rapprocher?
+
+Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà l'auteur des _Contes
+d'Espagne et d'Italie_ et du _Spectacle dans un fauteuil_, le poète
+de _Don Paez_ et de _Mardoche_, de _la Coupe et les Lèvres_ et de
+_Namouna_. Ce classique négligé qui sort du Cénacle d'Hugo, effare en
+même temps la vieille école et la nouvelle. Il vient de donner les
+_Caprices de Marianne_ et achève d'écrire _Rolla_.
+
+Au plus fort du Romantisme, il a ramené l'esprit dans la poésie
+française. Il apporte cette insolente et bien vivante preuve qu'on
+peut être un écrivain de génie, rien qu'à traduire une sensibilité
+frémissante, quand elle est servie par un goût inné. «Chose ailée et
+divine et légère», son talent ne semble point d'un professionnel. Ce
+grand poète est un dilettante, une abeille qui fait son miel de mille
+fleurs. Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a savouré l'arôme,
+il rapporte un miel bien à lui, bien français. Que lui importe ce qu'on
+qualifie d'originalité! Ces entraînements de l'opinion ne prouvent bien
+souvent que mépris du génie en faveur du talent... Si sa voix devient
+l'écho mélancolique des jeunes âmes de son milieu et de son temps, il
+n'aspirera pas plus haut. En ne chantant que pour lui-même, il chantera
+au nom de tous.
+
+Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa fantaisie à tout ce
+qui peut brider l'indépendance d'enfant gâté qui fait le naturel et le
+charme de son esprit,--même la recherche trop précise de pittoresque,
+même les conceptions trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours
+le sacrifice à ce goût léger mais sûr, conscient de sa valeur française,
+qui se contente de sentir harmonieusement. Oui, surtout, âme française,
+française, jusqu'à l'agacement, coeur loyal, esprit fin et de race
+toujours, élégant et hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète qu'on
+a voulu nous faire prendre pour un don Juan de tavernes et de mauvais
+lieux.
+
+L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne racontant que lui-même, n'est
+si humain, entre tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le plus
+faible. On a dit de Musset qu'il était le grand poète de ceux qui
+n'aiment pas les vers. C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous,
+ce libertin à l'âme mystique, ce débauché assoiffé d'amour pur, ce
+spirituel et ce triste. «Un jeune homme d'un bien beau passé», l'avait
+ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant bien compris, lui qui
+a tout compris, le jour qu'il écrivait: «La Muse de la Comédie l'a baisé
+sur les lèvres, la Muse de la Tragédie, sur le coeur.»
+
+La vie et le génie de Musset sont tout entiers dans sa jeunesse. La
+jeunesse lui semblait sacrée, comme l'unique raison de la vie et sa plus
+certaine beauté. C'est pourquoi il n'a d'autre histoire que celle de son
+coeur.
+
+Quand il rencontre George Sand, c'est encore l'enfant sublime, et déjà
+l'enfant perdu. Mais le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il a
+vécu sans trop de mesure, parfois même il a fait parade de ses
+débauches de jeunesse. Mais il entre dans ce snobisme un peu de la mode
+romantique, cette recherche du fatal et de l'étrange, qui lui a inspiré
+son premier livre si peu connu, _l'Anglais mangeur d'opium_ (adapté de
+Thomas de Quincey)[2].
+
+[Note 2: _L'Anglais mangeur d'opium,_ traduit de l'anglais par A. D.
+M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.]
+
+George Sand, trente ans plus tard, dans une lettre à Sainte-Beuve,
+écrira: «Pauvre enfant! _il_ se tuait! Mais _il_ était déjà mort quand
+_elle_ l'avait connu! _Il_ avait retrouvé avec _elle_ un souffle, une
+convulsion dernière[3]!...»
+
+[Note 3: Lettre publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul.
+_Cosmopolis_ du 1er juin 1896.]
+
+Ce n'était que rancune contre Paul de Musset: _Lui et Elle_ venait de
+paraître (1861) en réponse à _Elle et Lui_.
+
+Si le poète a abusé de la débauche, il est resté généreux, comme sont
+les faibles. Déjà son génie est mûr pour les grands cris humains.
+L'esprit gai et le coeur mélancolique, il n'a qu'effleuré les joies et
+les douleurs du véritable amour. Voici venir la passion qui transformera
+son âme, qui, épurant et élevant ses qualités natives, lui arrachera des
+cris immortels.
+
+George Sand touche à la trentaine. Elle a aussi sa légende; mais
+celle-ci a dépassé les bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa vie
+indépendante dans un mariage qu'elle n'a pas rompu, pour ses allures
+d'androgyne, son goût des paradoxes sociaux, sa liaison avec Jules
+Sandeau, leur livre (_Rosé et Blanche_, signé «Jules Sand»), ses livres
+surtout, _Indiana_ et _Valentine_. Elle achève _Lélia_ qui va mettre le
+sceau à sa gloire future.
+
+Ce n'est pas ici le lieu de conter la première jeunesse de George Sand.
+On nous en a donné récemment un tableau qui semble véridique[4], à
+l'aide de sa correspondance inconnue et de cette _Histoire de ma vie_,
+où elle-même nous a dit ses premières années, avec une sincérité qu'on
+ne peut mettre en doute et un incomparable charme. Il faut cependant la
+résumer en quelques traits, pour expliquer les influences qui ont régi
+sa vie.
+
+[Note 4: S. ROCHEBLAVE, _George Sand avant George Sand_, dans la
+_Revue de Paris_ du 15 mars 1896.]
+
+Petite-fille du receveur-général Dupin de Francueil et d'une bâtarde de
+l'aventureux et brillant Maurice de Saxe,--femme indulgente et fine,
+à l'esprit fort et cultivé, aïeule d'ancien régime, qui fut sa vraie
+éducatrice,--elle est née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue,
+avec la fille d'un oiseleur.
+
+Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère restée très peuple, elle
+fut tiraillée et troublée dans ses jeunes tendresses. Le couvent
+des Augustines de Paris, où on la mit de bonne heure, développa ses
+penchants mystiques. De retour à Nohant, ces souvenirs religieux,
+l'influence contraire de sa grand'mère et du bonhomme Dechartres, qui
+avait été le précepteur de son père, des lectures enthousiastes
+de Chateaubriand et de Rousseau, enfin le sentiment de la nature,
+qu'éveillaient en elle ses promenades dans la _Vallée Noire_, ce paysage
+du Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent dans cette âme pour
+former son génie rêveur et passionné, mélancolique et oratoire, pour
+alimenter sa verve descriptive, abondante comme une source, vers les
+grands horizons, pourtant désenchantés, du plus invincible optimisme.
+
+Mme Dupin de Francueil étant morte, elle passait quelque temps chez sa
+mère, à Paris, puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822), dans
+l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, M. Casimir Dudevant, fils
+naturel d'un colonel baron de l'Empire, avait été lui-même soldat.
+Jeune encore, mais de peu d'imagination, il ne tardait pas à se laisser
+enliser par la vie rurale.
+
+On peut croire qu'il fut longtemps sans soupçonner la valeur
+d'intelligence et de sensibilité de sa compagne. Il devait bientôt
+cesser de lui plaire, pour un prosaïsme peut-être sermonneur, qui
+heurtait chez elle de vifs penchants à l'exaltation romantique.
+
+Buvait-il plus que de raison et était-il aussi brutal qu'on l'a laissé
+entendre? Nous ne le rechercherons pas. Du moins le séjour de Nohant
+pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents voyages à l'aide
+desquels son mari s'ingéniait à la distraire. Au cours d'une de ces
+absences, souvent fort prolongées, Aurore Dudevant rencontrait à
+Bordeaux, revoyait a Cauterets, l'homme qui lui a révélé l'amour.
+
+C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de Sèze, dont le grand sens
+et l'honnêteté retardèrent de six ans,--les six ans que dura cette
+affection platonique,--la crise qui fera quitter son foyer à celle qui
+sera George Sand. Mais nous ne pouvons nous attarder sur cette période
+de sa vie, d'ailleurs incomplètement explorée.
+
+La monotone compagnie de M. Dudevant lui devenait insupportable.
+
+Après neuf ans de mariage et sans vouloir s'avouer l'inquiétude de
+ses sens,--elle affecta toujours de n'en pas convenir,--elle s'était
+violemment avisée que l'heure était venue de vivre à sa fantaisie, sans
+pourtant rompre tout à fait.
+
+Un beau matin, sur le premier prétexte, elle se montre offensée, déclare
+son intérieur intolérable et demande une pension, pour partager sa vie
+entre Paris, où elle fera métier d'écrire, et Nohant, où elle retrouvera
+ses enfants. M. Dudevant accepte, résigné, et en janvier 1831, la jeune
+femme, ivre d'air libre et d'espérance, débarque au quartier Latin où
+l'attend un petit groupe ami d'étudiants berrichons.
+
+Alors commence cette existence en partie double, bourgeoise et rangée en
+Berry, près de ses enfants, trois mois sur six, singulièrement émancipée
+les trois mois suivants à Paris.--Déjà s'établissait sa légende. La
+châtelaine patiente et rêveuse de Nohant se transformait en un étudiant
+imberbe, aux longs cheveux bouclés, coiffés d'un béret de velours, noir
+comme eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant la cravate rouge,
+et toujours la cigarette aux lèvres.
+
+Son costume était, d'ailleurs, la moindre de ses libertés. A peine
+dissimulait-elle, dans sa société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si
+elle essaie de se justifier de cette indépendance dans _l'Histoire de ma
+vie_,--étrange histoire, en effet, dont le malheureux Chopin disait
+à Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et qui n'est plus que
+réticences au moment où on y cherche des révélations,--du moins sa
+correspondance l'accable. Non pas ses lettres déférentes à sa mère, Mme
+Dupin, ou passionnées de tendresse à son fils, mais celles à ses amis
+berrichons, ses compagnons de Paris, Alphonse Fleury, Charles Duvernet,
+à l'effarouché Boucoiran lui-même, son confident de la première heure,
+lettres où un furieux amour de liberté quand même, voire de bohème,
+éclate entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant à la Châtre.
+Agacée, elle prit ses coudées franches.
+
+Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. L'histoire en est encore
+imparfaitement connue: nous savons qu'elle reprit elle-même chez lui sa
+correspondance, après la rupture, et la brûla. On a dit qu'elle l'avait
+aimé tendrement, croyant s'engager pour la vie... Ses premières
+aventures d'amour nous découvriraient plutôt son cerveau que son coeur.
+Après Sandeau, «elle essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses ou
+vaines, telles que celles avec Mérimée et Gustave Planche», a écrit son
+confident Sainte-Beuve[5]. C'est encore l'étudiante, la frondeuse de
+tous «préjugés», double scandale, qui la poursuivra longtemps. Elle
+demeure volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant vite se
+ressaisir. Mais déjà le fond est désenchanté. Avec Musset enfin, elle
+espère atteindre au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, que plus tard
+avec Michel de Bourges, un haut esprit, son maître, qu'elle aimera
+jusqu'à l'adoration, et avec Chopin qui, lui, mourra de son amour,
+elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle souhaite,--sans la chercher
+peut-être, car la loi du génie, «ce deuil éclatant du bonheur», comme
+disait Mme de Staël, est de la contrarier toujours. Mais sa rencontre
+avec Musset, lui révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue
+aux ressorts de cette âme complexe.
+
+[Note 5: Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand. _Cf_.
+vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, _les Lundis d'un chercheur_, p. 173,
+in-8°; Calmann Lévy, 1894.]
+
+Un profond instinct maternel déborde sur ses passions de femme, les
+transformant. Maternelle un peu à la façon de Mme de Warens, elle l'est
+avec moins de mollesse, avec tout son génie actif, abondant, fier et
+triste. Elle a laissé ruisseler une imagination ardente et pratique à
+la fois, dans toute son oeuvre,--cet immense miroir de la nature et
+de l'amour où son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à sembler
+indifférente à tout. Bonne pour tous, en effet, ce qui l'aura faite
+si cruelle pour quelques-uns. Éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier sa
+dignité même; amante pour être plus amie, a-t-on dit; incapable de
+chagriner longtemps personne, et s'abandonnant toute pour l'éviter; mais
+terriblement femme aussi, et conduite par une inexorable fantaisie.
+
+Sa libre éducation avait mis en elle les germes d'une erreur qui fait de
+son oeuvre un long sophisme. Une excessive pitié de la femme lui
+donna de bonne heure l'obsession de l'égalité des sexes. Cette pitié
+dédaigneuse n'allait pas sans une intime colère contre les immunités de
+l'homme. Elle méprise la femme, qu'elle n'a guère connue et peinte que
+d'après elle-même, pour ne pas comprendre que l'homme puisse attacher
+tant d'importance à cet être incohérent et faible. Elle n'est pas sans
+un vif instinct de coquetterie,--qu'elle réprime le plus souvent,
+par bonté d'âme,--ni sans certaine expérience de ses charmes. Aussi
+réclame-t-elle pour son sexe tous les privilèges masculins, d'où
+ses revendications de l'amour libre et sa condamnation du
+mariage.--Naturellement plus douée de curiosité que de tempérament,
+elle aventura son âme romanesque dans les plus paradoxales contrées
+du sentiment. Sa recherche obstinée de l'amitié là où elle ne pouvait
+trouver que l'amour fut une autre erreur capitale de sa vie. La
+confusion perpétuelle qu'elle en fit, et dont témoignent ses lettres
+comme ses romans, explique les infortunes de sa jeunesse, ses
+faiblesses, ses utopies. Elle pensa s'en consoler plus tard, en
+cherchant à contenter son optimisme par un vague idéal humanitaire. La
+Nature seule put la rasséréner, qui lui dicta ses vrais chefs-d'oeuvre.
+
+Ainsi l'indépendance règne au fond de son âme, si obstinée, si rangée
+pourtant. Son grand sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui
+fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout au nom de l'idéal,--car
+l'idéalisme rejoint le naturalisme dans une exclusive poursuite de la
+vérité...
+
+Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. Les révoltés ne le sont
+jamais. Son travail méthodique, sa régularité patiente, impassible
+--bovine--_à, faire de la copie_, parmi les plus graves agitations de
+son âme, prouvent chez elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission
+raisonnée. Quand une passion a cessé de la faire vibrer, elle s'en
+détache. Elle ne se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa grande
+douleur... Elle redevenait orgueilleuse à sentir qu'il la lui devait!
+
+Les prétentions aristocratiques de Musset devaient altérer de bonne
+heure leur entente amoureuse. Orgueilleux de son «monde», sinon de sa
+naissance, le poète dédaignait la vie et l'atmosphère bourgeoises, comme
+tous les artistes de race, ne se plaisant comme eux qu'avec la société
+riche et élégante, l'élite féminine, ou le vrai peuple. Le goût que
+manifesta de bonne heure George Sand pour les démocrates, pour l'esprit
+ouvrier, devait irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette
+considération dont on n'a guère tenu compte, il faut ajouter le
+déséquilibre physiologique du poète. Ses crises nerveuses, jamais bien
+expliquées, faisaient craindre pour lui la folie. On a même parlé
+d'attaques d'épilepsie. Mais Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son
+mariage (1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement
+qu'il ait été sujet à rien de semblable. Quand éclata la crise, l'un et
+l'autre se sentaient-ils humiliés? George Sand avait d'abord pris Musset
+pour un enfant: ceci ne se pardonne guère, aux heures clairvoyantes.
+Mais Musset était un bon enfant: il passa bien vite à sa maîtresse
+cette manie de protection. L'abus qu'elle faisait de la déclamation
+sermonneuse l'agaça davantage, et surtout son obstination à poétiser ses
+faiblesses...
+
+La mère du poète, qui d'abord s'était opposée au voyage en Italie, avait
+fini par «consentir à confier» son fils à George Sand, comme à une femme
+de grand renom, plus âgée que lui de six ans et relativement grave,
+malgré des erreurs trop connues.
+
+Elle préférait pour lui ce voyage avec une amie... intellectuelle, au
+séjour de Paris, nuisible à sa santé. Or, Musset entendait trouver dans
+son amie mieux que l'amour d'une seconde mère. On sait que tous les
+amants de Lélia s'entendirent appeler ses enfants...
+
+Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en avait, elle en laissait voir
+plus que lui. Et, sa dignité toujours en avant, elle ne savait abdiquer
+le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance de sa vie.
+
+Quoique _gendelettres_ tous deux, mais plus poètes qu'artistes, ils n'en
+restaient pas moins jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été
+écrites pour la postérité; elles n'en sont que plus curieuses pour elle.
+Les courts fragments cités par Mme Arvède Barine dans sa pénétrante
+monographie de Musset[6], avaient fait pressentir les perles que
+recelait ce terreau... mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir
+juger de cette correspondance. Elle nous guidera dans l'exposé du plus
+fameux des romans d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour en
+mieux préciser l'évolution.
+
+[Note 6: Les grands écrivains français: _Alfred de Musset_, in-18,
+Hachette, 1894.]
+
+
+
+II
+
+La liaison de George Sand avec Jules Sandeau vient de finir,--comme
+finiront tous les amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée, quand
+Lui emporte une secrète blessure. Rarement il la dévoilera, au cours de
+sa longue carrière. C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut pas donner
+confidence au public, chaque fois qu'il lui arrivera d'y faire allusion,
+ce sera d'un mot dont la cruauté brève suspend tout jugement sur l'être
+d'exception qu'a été George Sand.--«Le coeur de cette femme est comme un
+cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que les croix de ceux qu'elle a
+aimés.»
+
+Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle, elle est rassasiée de
+l'amour. Ses amis, que la présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se
+rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus d'autorité que jamais
+sur sa vie. Avec le fidèle Boucoiran, le précepteur intermittent de son
+fils, un être bon et faible qui est et restera toujours «son enfant»,
+son meilleur ami est Gustave Planche.
+
+Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer qu'il espéra son tour.
+Il connaissait George Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans plus
+jeune qu'elle, il prenait bientôt cependant, sur son ardent esprit,
+par un goût d'austère puriste et des connaissances qu'elle déclarait
+infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha toujours et dont si
+merveilleusement elle tira profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus
+loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement de Gustave Planche
+dans les avatars de George Sand nous prépare à l'entrée en scène de
+Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire va se doubler d'un
+conseiller intime, d'un confident d'amour.
+
+Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que nous devons de connaître
+quelques-unes des lettres qu'elle lui écrivit durant la période troublée
+où elle cherchait sa voie. Dans un des curieux appendices de ses
+_Portraits Contemporains_,--sortes de codicilles du testament
+littéraire que constituent ses derniers livres[7], Sainte-Beuve a
+esquissé avec plus de charme que de discrétion,--George Sand vivait
+encore,--l'état d'âme de ce beau génie féminin pendant ces six mois
+critiques et décisifs. Et il a donné à l'appui les pages intimes «les
+plus vraies, les plus naïves et les plus modestes où elle s'ouvrait à
+lui de son coeur et de son talent».
+
+[Note 7: _Portraits contemporains_, 1868 (cinq volumes où sont
+réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, p. 506-523.
+Paris, Calmann Lévy.]
+
+Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. A la suite d'articles
+publiés par Sainte-Beuve sur _Indiana_ et _Valentine_[8], Gustave
+Planche lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le remercier.
+«Nous y allâmes un jour vers midi; elle habitait depuis peu, et seule,
+le logement du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune femme aux
+beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une
+sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle écouta, parla peu
+et m'engagea à revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle
+avait le soin de m'écrire et de me rappeler. En peu de mois, ou même en
+peu de semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit se noua entre
+nous. J'étais garanti alors contre tout autre genre d'attrait et de
+séduction par la meilleure, la plus sûre et la plus intime des défenses.
+Ce préservatif contre un sentiment d'amour, en présence d'une jeune
+femme qui excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit la solidité
+et le charme de notre amitié. George Sand voulut bien me prendre à
+ce moment délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité, pour
+confident, pour conseiller, presque pour confesseur[9].»
+
+[Note 8: Le _National_ des 5 octobre et 31 décembre 1832.]
+
+[Note 9: _Portraits contemporains_, I, p. 507.]
+
+George Sand écrivait alors _Lelia_, Sainte-Beuve _Volupté_. Tous deux se
+consultaient sur leurs romans. Des entretiens littéraires, ils passaient
+aux confidences intimes. Elle venait, de rompre avec Jules Sandeau, et à
+peine libre, «dans un véritable isolement moral, elle se demandait
+quels amis et quel ami elle se pourrait choisir parmi tous ces visages
+nouveaux de gens à réputation diverse qu'elle affrontait pour la
+première fois[10]». Sainte-Beuve s'offrit à lui présenter ceux qu'il
+fréquentait et jugeait dignes d'elle. Elle refusa de connaître Musset,
+mais elle eut la curiosité d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent
+médiocrement, semble-t-il. Vers la même date, elle écrit à Sainte-Beuve
+qu'elle «recevra Jouffroy de sa main», le priant de le prévenir de son
+extérieur sec et froid, de son attitude silencieuse. Cette rencontre fut
+encore passagère. Mais la même lettre nous éclaire singulièrement sur le
+pessimisme qu'apportait George Sand dans ses expériences: «Je crains
+un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de
+belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux;
+ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine... Il n'y a
+pas de confiance entière possible à réaliser. Les gens qu'on estime, on
+les craint et on risque d'en être abandonné et méprisé en se montrant
+à eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux,
+mais ils trahissent.»
+
+[Note 10: _Portraits contemporains_, I, p. 511.]
+
+Le complément de ces lettres singulièrement captivantes vient de
+paraître[11]. L'ensemble constitue le document le plus sûr et à peu près
+unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état d'âme de George Sand
+pendant cette crise de sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même
+par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines
+phrases de George Sand on pourrait le penser: «Vous m'avez dit que vous
+aviez peur de moi (lettre de mars).» Mais s'il en fut réellement ainsi,
+soit respect de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit crainte
+d'être rebuté dans une autre attitude que celle de confesseur, soit
+excessive timidité, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait
+pris soin, bientôt, de faire confidence à sa pénitente d'une affection
+profonde et jalousée, qui le détournait de tout autre désir,--celle dont
+il a rempli, sincèrement ou non, son fameux _Livre d'amour_, daté du
+même temps pour la plupart des pièces.
+
+[Note 11: George Sand, _Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris_ du
+15 novembre 1896.]
+
+Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve, il y a une lacune d'un
+mois. La suite de la correspondance nous l'explique.
+
+Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse, en avril 1833, y est
+définitivement révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en somme on
+n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente
+monographie du maître de _Colomba_, avait recueilli ces rumeurs.
+Incidemment, à propos des années de dissipation de Mérimée, il nous
+expliquait la défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus, par
+cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. «Le
+court passage de Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand est un fait
+d'histoire littéraire, écrit-il, sur lequel s'est greffée une légende
+assez amusante. D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand
+était seule et souffrait de cette solitude, lui aurait «donné» Mérimée,
+et, dès le lendemain, George Sand lui aurait écrit pour lui rendre et
+lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce
+rôle trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile de Mérimée et
+de Mme Sand. Mais il est exact qu'il reçut des confidence et des
+plaintes[12].»
+
+[Note 12: AUGUSTIN FILON, _Mérimée et ses amis_, p. 64, in-16,
+Hachette, 1894.]
+
+La vérité est que cette liaison ne fut confessée à Sainte-Beuve que cinq
+mois après. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres
+d'août et de septembre, quand elle a retrouvé l'amour avec Musset, on
+conçoit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait
+dissimuler à son directeur. La rencontre fut brève et nette, digne de
+l'homme raffiné et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît bien
+l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants. Mais George Sand, qui
+était de son âge, ainsi que son égale en génie, resta froissée et plus
+étonnée encore de ce dédain de sa personne et de son âme. Écoutons ce
+ressouvenir:
+
+ ....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai un homme
+ qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien
+ à ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit
+ me fascina entièrement; pendant huit jours je crus qu'il avait
+ le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dédaigneuse
+ insouciance me guérirait de mes puériles susceptibilités. Je croyais
+ qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphé de sa
+ sensibilité extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée,
+ si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté.
+
+ ....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'étais
+ absolument et complètement Lélia. Je voulus me persuader que non;
+ j'espérais pouvoir et abjurer ce rôle froid et odieux. Je voyais à mes
+ côtés une femme sans frein, et elle était sublime[13]; moi, austère
+ et presque vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon
+ isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mécomptes du
+ passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu'à une condition, et qui
+ savait me faire désirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister
+ pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant à l'âme.
+ Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-être
+ n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolérer l'autre: j'étais
+ atteinte de cette inquiétude romanesque, de cette fatigue qui donne
+ des vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en question
+ et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles
+ qu'on a abjurées.
+
+[Note 13: Mme Dorval.]
+
+ ....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance, de
+ dégoût et de découragement. Au lieu de trouver une affection capable
+ de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie
+ amère et frivole. Ce fut tout.
+
+ Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être aimée, et
+ s'il m'eût aimée il m'eût soumise, et si j'avais pu me soumettre à un
+ homme, je serais sauvée, car ma liberté me ronge et me tue. Mais il
+ ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me
+ décourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui pût
+ l'attirer à moi.
+
+ Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais, et vous m'avez
+ vue en humeur de suicide très réelle. Mais s'il y a des jours de froid
+ et de fièvre, il y a aussi des jours de soleil et d'espérance.
+
+ Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette malheureuse et
+ ridicule campagne m'a fait faire un grand pas vers l'avenir de
+ sérénité et de détachement que je me promets en mes bons jours. J'ai
+ senti que l'amour ne me convenait pas plus désormais que des rosés sur
+ un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers
+ mois de ma vie assurément!) je n'en ai pas senti la plus légère
+ tentation[14].
+
+[Note 14: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est
+(des premiers jours) de juillet 1833.]
+
+Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois mois de calme. Ses
+confidences à Sainte-Beuve recommencent en mai; elle est grave et le
+sermonne à son tour. Mais la revoilà, en juin, dans un grand trouble:
+son ami lui devient un refuge. A la voir s'abandonner ainsi, on est
+tenté de s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à changer sa
+vénération en tendresse. La liaison qui le garde d'elle l'aurait-elle
+agacée de quelque jalousie? Vraisemblablement, elle a reçu de son
+directeur une lettre amère. Peut-être déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne
+se décourage pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. Elle
+se dit seule, désenchantée de tout: l'amitié même n'existe pas! Mais
+Sainte-Beuve l'a rassurée. Dans une lettre du 3 août, elle semble
+apaisée. Quelque chose de nouveau a surgi dans sa vie.--«Pour rien au
+monde, lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre dévouement.» Et
+elle se fait protectrice à son tour.
+
+Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel amour, un amour inconnu,
+tout de fraîcheur, de poésie et de tendresse, qui lui rapporte tout à
+coup les illusions de la jeunesse et de l'espérance.
+
+Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il avait rencontré George
+Sand au printemps de 1833. En réalité leurs relations ne datent que de
+la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve voulait dès le mois de mars
+présenter le poète à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant
+trop... différent pour ses habitudes. «A propos, réflexion faite,
+écrivait-elle, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il
+est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de
+curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent
+de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses
+sympathies[15].» De son côté peut-être, Musset se défiait de la
+romancière sur sa légende déjà tapageuse. Mme Lardin de Musset me
+rapporte qu'il disait alors: «Elle n'a donc jamais rencontré un
+homme convenable? Comme tous ses héros me déplaisent!» Ces réserves
+expliqueraient le retard de leur rencontre. Mais leur rencontre
+était fatale. Et sans doute un instinct secret les avertissait-il de
+l'approche de la souffrance, ce vertige de l'abîme, où s'éveille le
+génie des poètes.
+
+[Note 15: _Portraits contemporains_, I, 510.]
+
+Tous deux collaboraient à la _Revue des Deux Mondes_ et le groupe de
+Buloz fréquentait plus ou moins chez George Sand. La plus ancienne
+mention de son nom sous la plume de Musset est dans une pièce peu
+connue, encore qu'imprimée plusieurs fois: _le Songe du Reviewer[16]_.
+Elle nous renseigne sur la pléiade delà _Revue_, à son âge d'or:
+
+[Note 16: _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ du 10 oct. et
+vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul: _les Lundis d'un chercheur,_ in-18,
+Calmann Lévy, 1894.]
+
+
+ Buloz[17] est sur la grève
+ Pâle et défiguré;
+ Il voit passer en rêve
+ Gerdès[18] tout effaré.
+ La matière abonnable
+ Se meurt du choléra;
+ L'épreuve est détestable
+ Il faut un errata.
+
+ Il voit son typographe
+ Transposer ses placards.
+ Des fautes d'orthographe
+ Errent de toutes parts.
+ Des lettres retournées
+ Flottent en se heurtant;
+ Des lignes avinées
+ Dansent en tremblotant.
+
+[Note 17: François Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de la
+_Revue des Deux Mondes, journal des Voyages_, pour en faire le recueil
+célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835 à 1845 il dirigea en
+même temps la _Revue de Paris_.]
+
+[Note 18: Caissier de la _Revue_.]
+
+3
+
+ De tous côtés aboient
+ Des contresens obscurs,
+ Et les marges se noient
+ Dans les _déléaturs_.
+ Il pleut des caractères;
+ Le B manque dans tous,
+ Et des pages entières
+ Boivent comme des trous.
+
+ 4
+
+ Loewe[19] a fait héritage
+ De quatre millions;
+ Dumas meurt en voyage
+ Faute _d'Impressions_.
+ Dans les filles de joie
+ Musset s'est abruti;
+ Ampère[20], en bas de soie,
+ Pour l'Afrique est parti.
+
+[Note 19: Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et
+diplomate, auteur du _Népenthès_.]
+
+[Note 20: J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.]
+
+5
+
+ Brizeux est à la Morgue,
+ Sainte-Beuve au lutrin;
+ Quinet est joueur d'orgue
+ A Quimper-Corentin.
+ Delécluse[21] est modèle
+ A l'atelier de Gros;
+ Roulin[22] est infidèle
+ A ses choux les plus beaux.
+
+[Note 21: Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur,
+historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.]
+
+[Note 22: Roulin avait fait dans la _Revue des Deux Mondes_ plusieurs
+articles d'histoire naturelle où il était question de choux. (Note de M.
+de Lovenjoul.)]
+
+6
+
+ George Sand est abbesse
+ Dans un pays lointain;
+ Fontaney[23] sert la messe
+ A Saint-Thomas-d'Aquin;
+ Fournier[24] aux inodores
+ Présente le papier;
+ Et quatre métaphores
+ Ont étouffé Barbier.
+
+[Note 23: Écrivain romantique et poète, vaguement diplomate, mort
+en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes de _Lord
+Feeling_ et _O'Donnoz_.]
+
+[Note 24: Imprimeur de la _Revue_.]
+
+7
+
+ Cette nuit Lacordaire
+ A tué de Vigny;
+ Lerminier[25] veut se faire
+ Grotesque à Franconi;
+ Planche est gendarme en Chine;
+ Magnin[26] vend de l'onguent;
+ Le monde est en ruine:
+ Bonnaire[27] est sans argent!!
+
+[Note 25: Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.]
+
+[Note 26: Charles Magnin, érudit et polygraphe.]
+
+[Note 27: Le plus fort actionnaire de la _Revue_, à cette époque.
+(Note de M. de Lovenjoul.)]
+
+Nous retrouverons dans la suite plusieurs de ces noms diversement
+célèbres. L'un d'eux mérite de nous retenir encore. Depuis deux ans,
+avant comme après sa courte liaison avec Mérimée, George Sand, nous
+l'avons dit, avait pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé près
+d'elle à Henry de Latouche[28], dans le rôle d'inspirateur, de conseiller
+littéraire. Nul doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux; mais elle
+le maintint dans l'ordre platonique. Il avait du moins deviné son génie.
+
+[Note 28: H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de George
+Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment de célébrité, comme
+poète, romancier, dramaturge et journaliste. Il édita les oeuvres
+d'André Chénier en 1819.]
+
+Elle eut un guide précieux en ce bourru bienfaisant qui est resté comme
+le type du critique intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne lit
+plus, tiennent encore leur place dans l'évolution littéraire du siècle.
+Avec ses dons sérieux il eut la plus saine influence sur l'éducation du
+goût, dans son obstination réactionnaire contre les excès du Romantisme.
+Mais son rôle échoua par la confusion même que ses attaques laissaient
+dans l'opinion, de la personnalité et de l'oeuvre de ses victimes. Vingt
+ans après, George Sand a longuement parlé de lui: «Il me fut très utile,
+dit-elle, non seulement parce qu'il me força par ses moqueries franches
+à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec beaucoup trop de
+négligence, mais encore parce que sa conversation, peu variée mais très
+substantielle et d'une clarté remarquable, m'instruisit d'une quantité
+de choses que j'avais à apprendre pour entrer dans mon petit progrès
+relatif.
+
+«Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes pour
+moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles, qui ne doivent
+rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai jamais eu
+qu'à me louer en ce qui me concerne[29].»
+
+[Note 29: _Histoire de ma vie_, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann
+Lévy.]
+
+Elle ajoute que son intimité avait pour elle de graves inconvénients,
+qu'elle l'entourait d'inimitiés violentes, la faisant passer pour
+solidaire de ses aversions et condamnations. Déjà de Latouche s'était
+brouillé avec elle à cause de lui.
+
+Cette brouille était traduite par un article fameux, _les Haines
+littéraires_, qui signala l'entrée de Gustave Planche à la _Revue des
+Deux Mondes_[30].
+
+[Note 30: 1831.]
+
+On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène de la Troie romantique,
+avait passé entre lui et de Latouche.... C'est probable, malgré que
+celui-ci fût d'âge à se montrer plus respectueux que son rival. Mais
+rien n'autorise à penser que le conteur de _Fragoletta_ ait jamais osé
+hasarder une déclaration.
+
+Toujours est-il que la fréquentation de Lélia donna longtemps au
+«critique maudit» de tendres espérances. Elle affichait leur amitié
+avec ostentation. Elle emmena Planche à Nohant. Les contemporains
+en jasèrent. Dix ans plus tard, Balzac les représentait sous de
+transparents pseudonymes, dans son roman de _Béatrix_. On y voit _Claude
+Vignon_ quitter le château de son amie _Félicité Des Touches_ avec un
+profond désenchantement[31]. Planche lui-même avait laissé percer cette
+amertume dès le lendemain de sa déception. Cette passion fatale avait
+empoisonné son âme. Il s'abandonnait, dans ses jugements littéraires,
+à de cruels retours sur la vie. Sa critique devenait plus que jamais
+acerbe.
+
+[Note 31: Cf. _le Critique maudit: Gustave Planche_, par Adolphe
+Racot, dans _le Livre_ du 10 août 1885.]
+
+Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, les dernières publiées, ne
+laissent plus de doute sur la mauvaise fortune de Planche. En juillet
+1833, dans la crise de solitude qui la prépare à son nouvel amour, elle
+écrit: «Je sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et mieux que la
+plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se
+trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et ne le sera pas[32].» Mieux
+encore, à peine est-elle éprise de Musset que son ami Planche l'ennuie:
+«Planche a passé pour être mon amant, peu m'importe. _Il ne l'est pas_.
+Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de même
+qu'il m'est parfaitement indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai
+donc pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable, d'éloigner
+Planche. Nous nous sommes expliqués franchement et affectueusement à
+cet égard, et nous nous sommes quittés en nous donnant la main, en nous
+aimant du fond du coeur et en nous promettant une éternelle estime[33].»
+
+[Note 32: _Revue de Paris_, du 15 novembre 1896, p. 284.]
+
+[Note 33: _Revue de Paris_, 15 novembre 1896, p. 289.]
+
+Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas sans complications, quand
+elle rencontra Musset.
+
+
+
+III
+
+Dans la biographie de son frère, Paul de Musset assure qu'il vit pour
+la première fois George Sand en un banquet offert aux rédacteurs de la
+_Revue_, chez les _Frères Provençaux_. Cette réunion n'a été précisée
+nulle part. La première pièce authentique qui témoigne de leurs
+relations est une poésie qu'Alfred de Musset adressa à George Sand, le
+24 juin 1833, après une lecture d'_Indiana_. Elle était accompagnée d'un
+billet laconique et respectueux[34]:
+
+[Note 34: Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites.
+On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset, s'est refusée
+jusqu'ici à la publication de sa correspondance avec George Sand. Nous
+la remercions encore de l'exception qu'elle a bien voulu faire en notre
+faveur, en nous laissant cueillir le plus intéressant de ces pages
+intimes.
+
+On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset antérieures à un
+billet de Venise (fin mars 1834).]
+
+ Madame,
+
+ Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers que je viens
+ d'écrire en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui où Noun reçoit
+ Raymond dans la chambre de sa maîtresse. Leur peu de valeur m'avait
+ fait hésiter à les mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi
+ une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincère et
+ profonde qui les a inspirés. Agréez, Madame, l'assurance de mon
+ respect.
+
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+ Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,
+ Cette scène terrible où Noun, à demi nue
+ Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?
+ Qui donc te la dictait, cette page brûlante
+ Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,
+ Le fantôme adoré de son illusion?
+ En as-tu dans le coeur la triste expérience?
+ Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?
+ Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,
+ Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,
+ As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu?
+ N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,
+ Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,
+ Versant à son ami le vin de sa maîtresse,
+ Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,
+ Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?
+ Et cet être divin, cette femme angélique,
+ Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger,
+ Cette frêle Indiana, dont la forme magique
+ Erre sur les miroirs comme un spectre léger,
+ O George! N'est-ce pas la pâle fiancée
+ Dont l'Ange du désir est l'immortel amant?
+ N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée
+ Qui sur tous les amours plane éternellement?
+ Ah! malheur à celui qui lui livre son âme!
+ Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme
+ Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté
+ Veut boire l'Idéal dans la réalité!
+ Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,
+ Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,
+ Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe
+ A compté sur ses doigts les heures de la nuit!
+
+ Demain viendra le jour; demain, désabusée,
+ Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée,
+ Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia;
+ Elle abandonnera celui qui la méprise,
+ Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise
+ Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Lélia?
+
+ 24 juin 1833.
+
+Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète est allé voir l'auteur
+d'_Indiana_. Ils ont parlé de leurs travaux. Elle écrit _Lélia_, lui un
+poème qui sera _Rolla_. Il lui en communique des fragments: «Soyez assez
+bonne, ajoute-t-il, pour faire en sorte que votre petit caprice de
+curiosité ne soit partagé par personne.»
+
+Dans une de ses visites au quai Malaquais, Musset a été pris de crises
+d'estomac violentes. George Sand lui a écrit gentiment et il répond de
+même: «Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, à une espèce
+d'idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre.
+Que vous ayez le plus tôt possible la fantaisie de perdre une soirée
+avec lui, c'est ce qu'il demande surtout.» Point d'amour encore; mais
+George Sand ne s'est-elle pas prise d'un peu de curiosité à cette ombre
+de marivaudage?--A-t-elle fait les avances? Cette lettre de Musset le
+donnerait à supposer: elle témoigne du moins d'un degré de plus dans
+leur intimité.
+
+Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la
+garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir même, si
+vous étiez libre, je serais à vos ordres et reconnaissant des moments
+que vous voulez bien me sacrifier.
+
+Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire.
+Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guérir.
+
+Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme à poser sur le
+coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas
+avant que nous ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons
+parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous avez manqué
+d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais
+dans celui-ci[35].
+
+Tout à vous de coeur.
+
+ALFRED DE MUSSET.
+
+[Note 35: Une note de G. Sand sur la correspondance autographe,
+attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).]
+
+Nous sommes en juillet. George Sand a terminé _Lélia_. Une de ses
+premières visites est pour son nouvel ami. «Un matin de juillet, m'a
+conté Mme Lardin de Musset, George Sand est venue voir mon frère à la
+maison. Je crois que nous étions absentes, ma mère et moi. Paul jouait
+du violon. Elle aperçut sur le pupitre un exemplaire _d'Indiana._ Il
+était resté ouvert à un passage très raturé de la main d'Alfred. Paul a
+pensé qu'elle lui avait gardé rancune de ces corrections[36]...»
+
+[Note 36: L'exemplaire en question d'_Indiana_ a été conservé. On
+y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment
+sacrifiées. La _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1878 a cité
+quelques-unes de ces corrections du poète.--Remarquons que Paul de
+Musset se trompe évidemment en parlant de deux lectures d'_Indiana_
+faites par son frère, à trois ans d'intervalle: la première, pour
+critiquer le livre, en juin ou octobre 1832, la seconde pour écrire les
+vers qu'on a lus plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien
+daté du 24 juin 1833.]
+
+La supposition de Paul de Musset _(Lui et Elle)_ paraît bien gratuite.
+Jamais Alfred n'a fait allusion à de la jalousie littéraire chez George
+Sand.
+
+Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence autant que de bonté,
+lui épargna, il faut le reconnaître, les mesquineries coutumières des
+bas-bleus. Pour une fois je ne me sens pas d'accord avec Paul de Musset.
+Son livre sue la vérité. Il avait été le confident unique de son frère;
+il le resta toute sa vie. Mais il donne trop d'importance à la part de
+la littérature dans les premières relations du poète avec George Sand.
+
+A ce moment-là, fin de juillet 1833, ils étaient tout à leur intimité
+naissante. Après Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté à mesure
+qu'elle édifiait son roman, Musset, le premier, put lire _Lélia_
+terminée. Il en avait sans doute les épreuves. C'était vers le 18
+juillet[37]. Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout entier le
+soir même, et, si elle a toujours envie de grimper sur les tours de
+Notre-Dame, il lui propose de l'y accompagner. Il n'est encore question
+entre eux que d'«amitié sincère». Cette promenade assurément n'eut pas
+lieu. Le lendemain, Musset avait lu _Lélia_, et voici comme il exprimait
+son admiration à l'auteur,--un auteur qui était une femme dont il se
+sentait amoureux:
+
+ ...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que
+ c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...--Enfin, ça pouvait
+ être bien des choses avant d'être ce que cela est.--Avec votre
+ caractère, vos idées, votre nature de talent, si vous eussiez échoué
+ là, je vous aurais regardée comme valant le quart de ce que vous
+ valez. Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos livres,
+ que vous regardez comme des espèces de contre-parties des mémoires de
+ vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi, un livre
+ c'est un homme ou rien.--Je me soucie autant que de la fumée d'une
+ pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames qu'à tête reposée
+ et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et
+ combiner. Il y a dans _Lélia_ des vingtaines de pages qui vont droit
+ au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de
+ _René_ et de _Lara_.
+
+[Note 37: _Lélia_, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet,
+est inscrite au _Journal de la Librairie_ du 10 août 1833; la deuxième
+édition, au numéro du 17 août.]
+
+ Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été Madame une telle
+ faisant des livres.
+
+ Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le
+ public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée, en voici la
+ raison.
+
+ Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot
+ ridicule: «Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?» ne sortira de mes
+ lèvres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce
+ rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le
+ rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez pas tout
+ bonnement par m'envoyer paître, si je m'avisais de vous le demander),
+ mais je puis être,--si vous m'en jugez digne,--non pas même votre
+ ami,--c'est encore trop moral pour moi,--mais une espèce de camarade
+ sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et
+ sans brouilles,--capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos
+ peignoirs[38] et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec
+ vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, à ce titre,
+ quand vous n'avez rien à faire ou envie de faire une bêtise (comme je
+ suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au
+ lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant des livres,
+ j'aurai affaire à mon cher Monsieur George Sand qui est désormais pour
+ moi un homme de génie.--Pardonnez-moi de vous le dire en face: je n'ai
+ aucune raison pour mentir.
+
+[Note 38: _Note de G. Sand_.--Il s'était habillé en pierrot et avait
+mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté et imprimé,
+M. de La Rochefoucauld.]
+
+Déjà Musset est un habitué de la mansarde de Lélia. Il dessine à ravir,
+sinon toujours correctement du moins avec esprit, et de mordantes
+légendes accompagnent les charges qu'il fait des amis de George Sand.
+On s'amuse de ces caricatures,--qu'on se disputera bientôt, que les
+collectionneurs s'arracheront plus tard[39].
+
+[Note 39: On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits
+et caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits. M. de
+Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la série drolatique des
+charges de Paul Foucher, le frère de Mme Victor Hugo, dont Musset avait
+été le camarade au collège Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à
+1832), et, des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai
+la photographie sous les yeux. C'est un document précieux pour
+l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont charmants,
+excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est sensible que Musset
+a été impressionné par Goya, dont il a copié une eau-forte.) Huit
+portraits de George Sand, assise, étendue, fumant, rêvant, écoutant
+surtout; les portraits de son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci
+délicieux), de sa fille Solange, de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult,
+de Ch. Didier, d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des
+scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle dernier.
+Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède l'album du voyage en
+Italie, plein de caricatures amusantes du poète et de son amie, et de
+leurs compagnons d'occasion, avec un autre album plein de souvenirs de
+la vallée de l'Eure et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de
+vraies oeuvres d'art.
+
+Mme Jaubert, la «marraine» de Musset, avait conservé un précieux recueil
+de dessins de son «filleul». Toute sa société y figurait. On sait
+qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon le plus remarquable de
+Paris. Elle en a publié d'intéressants _Souvenirs_ (Hetzel, 1880). Cet
+album a été perdu.
+
+Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred Tattet,
+appartient à son gendre M. Tilliard.]
+
+Il en envoie un échantillon à son amie, une ébauche de «ses beaux yeux
+noirs qu'il a outragés hier» eu les croquant,--non sans ajouter, en
+anglais, «qu'il est triste aujourd'hui».
+
+Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche un camarade l'a éveillé
+pour lui montrer une violente critique des _Débats_ sur le _Spectacle
+dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_[40]. Mais le
+poète ne s'en soucie guère; il écrit à son amie qu'il «a essuyé son
+rasoir dessus». Le voilà sérieusement amoureux; l'aveu de son tourment
+ne doit plus tarder. On va lire la lettre charmante et trop sincère
+pour être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le poète se déclare
+timidement, loyalement, d'une passion qui remplira sa vie.
+
+[Note 40: Article signé: J.S., _Journal des Débats_ du 28 juillet
+1833.]
+
+ Mon cher George,
+
+ J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je vous l'écris
+ sottement, au lieu de vous l'avoir dit au retour de cette promenade,
+ j'en serai désolé ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour
+ un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous
+ me mettrez à la porte et vous croirez que je mens: je suis amoureux de
+ vous, je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. J'ai
+ cru que je m'en guérirais, en vous voyant tout simplement à titre
+ d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient
+ m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai pu; mais je
+ paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous
+ le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour
+ m'en guérir à présent, si vous me fermez votre porte.
+
+ Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais à la
+ campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères ni avoir l'air de
+ me brouiller sans sujet.
+
+ Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui va m'ennuyer»,
+ comme vous dites. Si je ne suis pas tout à fait le premier venu pour
+ vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un
+ autre, ce qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous
+ voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez
+ plutôt pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espère
+ rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les
+ seules heures agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais
+ que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me confie à vous, non
+ pas comme à une maîtresse, mais comme à un camarade franc et loyal.
+ George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le
+ peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, avant votre voyage
+ à la campagne et votre départ pour l'Italie, où nous aurions passé
+ de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vérité est que je
+ souffre et que la force me manque.
+
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il heureux? Son amie hésite
+encore. Avant de s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu le
+confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune des réponses de George
+Sand, à cette date... La lettre suivante de Musset témoigne de son
+angoisse devant le bonheur entrevu.
+
+ ....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il
+ n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et
+ que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me
+ suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je
+ vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette
+ chambre où me voilà seul à présent. C'est là que je vous ai dit ce que
+ je n'ai dit à personne.--Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un
+ jour que quelqu'un vous avait demandé si j'étais _Octave_ ou _Coelio_
+ [41], et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»--Une folie
+ a été de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me
+ méprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet.
+ Si mon nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible,
+ quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis
+ embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser
+ ma mère.
+
+[Note 41: Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, _les Caprices
+de Marianne_, publiée dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1833.]
+
+ Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des
+ jours où je me tuerais. Mais je pleure ou j'éclate de rire; non pas
+ aujourd'hui par exemple.
+
+ Adieu, George. Je vous aime comme un enfant.
+
+Cette fois, la sincérité du poète a été entendue. Son aveu est bien
+accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er août, toutes les harpes de la
+joie chantent dans son coeur:
+
+ Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,
+ Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,
+ Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu!
+ J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,
+ Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
+ Au chevet de mon lit te voilà revenu.
+
+ Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.
+ Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;
+ Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé!
+ Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse,
+ N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse,
+ Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.
+
+ George Sand n'ose encore se croire, se proclamer
+ heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve
+ est beaucoup plus calme que les précédentes.
+ Sans lui avouer pourtant son nouveau
+ bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune
+ soleil de l'espérance n'est pas loin.
+
+ Son confesseur lui a fait part des alternatives
+ de son bonheur à lui, de son mystérieux amour.
+ Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences;
+ mais George Sand entend ne causer
+ de jalousie à personne:
+
+....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'être
+utile et agréable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de
+plus sacré dans votre existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir
+qui peut briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop l'amour,
+_l'Amour_ comme vous écrivez. Quoique j'en médise souvent, comme je fais
+de mes plus saintes convictions aux heures où le démon m'assiège, je
+sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si
+j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je
+vous appellerais [42].
+
+[Note 42: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 287.]
+
+_Lélia_ vient de paraître. Naturellement, le premier exemplaire en est
+offert à Musset. Il porte cette double dédicace: sur le tome Ier: _A
+Monsieur mon gamin d'Alfred,_ GEORGE; sur le tome II: _A Monsieur le
+vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur,_
+GEORGE SAND[43].
+
+[Note 43: Ce précieux exemplaire est en la possession de la
+gouvernante]
+
+Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de
+Musset s'est installé chez George Sand.
+
+Parmi les habitués de sa mansarde, il a trouvé Boucoiran et Gustave
+Planche. Les allures un peu bien familières de ces deux personnages
+n'avaient pas tardé à déplaire à de Musset, Mlle Adèle Colin,
+aujourd'hui Mme veuve Martelet.
+
+Après la chronologie établie plus haut, des relations du poète avec
+George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à tort qu'on a prétendu que
+le personnage de Sténio dans _Lélia_, représentait Musset. M. Cabanès
+(_Revue hebdomadaire_ du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent
+des deux «envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle,
+invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains
+une lettre où Musset se plaignait amèrement à George Sand d'être
+portraituré dans _Lélia_. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on
+lui prête. George Sand connaissait l'oeuvre du poète: elle lui emprunta
+une épigraphe, une strophe de _Namouna_ (décembre 1832), placée en
+tête du deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son
+caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières lettres,
+en 1835, Musset lui écrira: «Ta _Lélia_ n'est point un rêve; tu ne t'es
+trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio;
+il est à tes côtés, il assiste à toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est
+moi! moi! tu m'as pressenti...»
+
+Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poète
+_l'Inno ebrioso_, le chant d'orgie de Sténio, dans _Lélia_. Ainsi
+M. Derome critiquant (_le Livre_ du 10 mai 1883) l'excellente
+_Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset_ de M. Maurice Clouard, ne
+met pas en doute la paternité de ces vers.--Je ne saurais en désigner
+l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George
+Sand elle-même, on ne peut du moins que les juger indignes du grand
+poète qui écrivait, dans le même temps, _Rolla_. son dandysme. Paul de
+Musset, dans une scène de _Lui et Elle_, nous les a représentés, sous
+les masques transparents de _Caliban_ et _Diogène,_ tenus à distance,
+sinon tout à fait éloignés, par le nouveau maître de céans.
+
+Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le plaisir de montrer
+jusqu'où allaient leurs immunités et privilèges. Le premier eut soin
+de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, à la turque; le second se
+coucha de son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise tenue
+de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était aussitôt relevée de son
+coussin et assise dans un fauteuil.
+
+Falconey[44] ne fit point semblant de remarquer les postures malséantes
+des deux rustres, et déploya ses manières de gentilhomme en affectant
+une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogène
+s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries
+blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs
+d'autrefois, leurs idées surannées et leur politique rétrospective.
+Edouard, nourri dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se
+croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis des talents et
+de la réputation.
+
+[Note 44: _Edouard de Falconey_, compositeur de musique: Alfred de
+Musset. Voici les autres pseudonymes de _Lui et Elle: Olympe de B..._,
+compositeur de musique: George Sand; _Jean Cazeau_: Jules Sandeau;
+_Pierre_: Paul de Musset; _Hercule,_ troisième familier d'Olympe:
+Laurens; _l'éditeur:_ Buloz; _le docteur Palmeriello_: le docteur
+Pagello; _Ilans Flocken_: Franz Liszt; _Edmond Verdier_: Alfred
+Tallet.--C'est à tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cité,
+_le Livre_, n° du 10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de
+_Caliban,_ Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers,
+de G. Sand quand intervint Musset.]
+
+--Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme une classe
+considérable de la société de Paris, et ce n'est pas la moins aimable.
+Je tiens à honneur d'y être admis et je vous demande grâce pour elle.
+Si vous ne la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle
+l'est avec ses principes et ses traditions.
+
+Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et
+d'honorable. Quand on la regarde de près, on peut s'étonner de voir tout
+ce qu'un bon naturel, une probité sévère, un honneur sans tache peuvent
+encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous vivons. Je
+rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour
+avoir un coeur ferme, une âme noble et généreuse, et je ne saurais dire
+ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup
+de politesse...
+
+--Et une tenue décente, ajouta Olympe.
+
+--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogène.
+
+--Pour vous-même, et à vous-même.
+
+--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien élevé pour
+votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis.
+Contentez votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je
+demeure: écrivez-moi.
+
+--Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous reviendrez bien sans
+qu'on vous rappelle[45].
+
+[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12,
+Paris, Lemerre.]
+
+Gustave Planche était une vieille connaissance de Musset. En dehors de
+toutes questions littéraires, leur antipathie réciproque datait des
+suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Devéria. Ce bal était resté
+fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous
+lequel l'avait portraituré le peintre lui-même. Son ami Paul Foucher
+était en archer de la même époque,--accoutrement sous lequel Alfred
+l'avait croqué dans maintes caricatures[46]. On vantait déjà les succès
+d'élégance et de charme du poète de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave
+Planche n'était point sans envie, sous l'apparente équité de son âme.
+Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux mêmes
+fréquentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus
+tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de cette éternelle
+caste des plébéiens parvenus dans les lettres: leurs débuts pénibles
+étalent un orgueil dévoré de rancunes.
+
+[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours
+dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec Mme Mélanie Waldor,
+un bas-bleu assez ridicule, le poète s'était permis de célébrer cette
+danse inoubliable dans une petite pièce dont l'impertinence fit
+scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cénacle romantique,_
+six strophes signées «Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu
+l'autographe de Musset lui-même. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15
+septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idée:
+
+ Quand Mme W... à P... F... s'accroche,
+ Montrant le tartre de ses dents,
+ Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche
+ S'incruste à ses muscles ardents...
+
+--Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse d'Alexandre
+Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du
+10 oct. 1886.)]
+
+Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux jeunes filles, Mlles
+Champollion et Hermine Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred de
+Musset semblait préférer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers
+dans le même salon. Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait
+Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. «Il s'avisa de dire un soir
+que, du coin où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable
+déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. On
+en chuchota aussitôt. La jeune fille reçut l'ordre de refuser les
+invitations de son danseur habituel. Aux regards mélancoliques de la
+victime, Alfred comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, et,
+comme il n'avait rien à se reprocher, il demanda des explications avec
+tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'à la
+source du méchant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur,
+il fut obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du père
+se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce père irrité guetta le
+calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47].»
+
+[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80.
+Petit in-12, Paris, Lemerre.]
+
+L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. La mésaventure de Planche
+excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'évoquant les souvenirs
+de son enfance,--elle était de beaucoup plus jeune que ses frères,--me
+rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: «Quand le feu de
+Planche s'éteint, disait-on, il ne demande plus: «Donnez-moi du bois»,
+mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que c'est à Mlle Hermine Dubois
+qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Pépa_, un des
+plus purs joyaux de son oeuvre.
+
+L'inimitié de Planche pour Musset devait s'accroître avec la renommée
+du poète. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser.
+L'amitié de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le
+dernier coup à son âme jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche
+est sensible dès le milieu de juillet 1833. L'exécution du pauvre
+_Diogène,_ que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement précédé
+l'installation du poète au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela
+avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus réservés.
+Il ne devait lire _Lélia_ qu'un mois après Musset, huit jours après
+l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne l'envoi autographe de
+l'auteur: «_A Gustave Planche, son véritable ami_, GEORGE SAND, 15 août
+1833[48].» Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un dépit violent
+couvait, dans son âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie par
+une action d'éclat.
+
+[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique
+de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.]
+
+Les attaques commençaient à pleuvoir sur _Lélia_. L'_Europe littéraire_
+se signala particulièrement dans ce sens. Cette publication toute
+récente publia coup sur coup deux articles signés Capo de Feuillide, où
+George Sand était violemment prise à partie[49]. «Je suis très insultée,
+comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à Sainte-Beuve, et j'y suis
+fort indifférente, mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et
+au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre
+part que vous vouliez répondre à _l'Europe littéraire_ dans la _Revue
+des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre
+coeur vous le conseille [50].» La même lettre est toute consacrée à ses
+rapports nouveaux avec Alfred de Musset et à son attitude vis-a-vis de
+Planche. Elle a pris le parti de l'éloigner non sans lui promettre une
+éternelle estime. Mais Planche ne s'est point résigné; il ne désespère
+pas de reconquérir un coeur dont le désir l'obsède,--fort de l'amitié
+qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congédiant
+à demi. Il a réfuté le premier article par une réponse «à la critique
+entêtée», dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août; il réplique à
+la seconde attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins à Capo de
+Feuillide. On n'en reçut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un
+certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut
+tout remué. Planche prit pour témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de
+Feuillide, MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se battit au pistolet; mais
+la rencontre n'eut d'autre résultat que de déplaire singulièrement à
+George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent de l'incident pour
+s'étonner des droits que croyait avoir Gustave Planche à la défense de
+l'auteur attaqué[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en
+vingt-quatre strophes de six vers, relatant les épisodes de ce duel, et
+qui circula parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre[52]. Un
+beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, daté de ce mois d'août 1833,
+nous renseigne sur la noble indifférence où insultes, commentaires et
+polémique laissaient l'auteur de _Lélia_, alors dans la sérénité de son
+amour:
+
+[Note 49: _L'Europe littéraire_, numéros du 9 août (la Vie
+littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique
+sur _Lélia_). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à _l'Europe
+littéraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.]
+
+[Note 50: Lettre du 25 août 1833. _Revue de Paris_, numéro du 15
+novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_
+que le 29 septembre 1833.]
+
+[Note 51: Dans une revue littéraire, _le Petit Poucet_, du 1er
+septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'événement,
+dont nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause
+de _Lélia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les
+autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or,
+si _Lélia_ est de M. Sand, je ne sais trop à quel titre M. Planche s'est
+constitué le _bravo_, le _majo_ de cet écrivain. A moins que M. Sand
+ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est
+incompréhensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de
+douter en lisant _Lélia_, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette
+femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise par une
+démarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconséquente et irréfléchie.»]
+
+[Note 52: _Complainte historique et véritable sur le fameux duel qui
+a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris,
+à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes
+manières_, etc. Publiée dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le
+V. de Spoëlberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: «Après
+l'avoir d'abord attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de
+Brizeux, le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand
+l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»]
+
+
+ Telle de l'_Angélus,_ la cloche matinale
+ Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
+ Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,
+ O George, a fait pousser de hideux aboiements.
+
+ Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,
+ Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;
+ Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale
+ Qui soulève les mers, fait baver les serpents.
+
+ Tu n'as pas répondu, même par un sourire,
+ A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus
+ Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.
+
+ Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,
+ Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté
+ Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté[53]!
+
+[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouvé dans les cartons de
+Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la _Revue moderne_ de
+juin 1865.]
+
+Bien assurée maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand
+n'hésitait plus à s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le 25
+août:
+
+...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de
+Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne
+m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous
+la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes
+susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans[54], une autre fois
+pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable.
+Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas
+été aussi usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je
+le sens.
+
+[Note 54: Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute
+platonique, comme en témoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand
+que possède M. de Lovenjoul.]
+
+[Note 55: Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.]
+
+Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il m'a repoussée,
+j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin d'être affligée et méconnue,
+je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est
+un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose
+dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part et
+surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai
+refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de
+l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et
+l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des
+douleurs que je croyais accepter.
+
+Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures
+de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi...
+Je suis dans les conditions les plus vraies de régénération et de
+consolation. Ne m'en dissuadez pas[56].
+
+[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.]
+
+«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-là qu'il faut parler,»
+a écrit Musset, évoquant, dans la _Confession d'un Enfant du Siècle_,
+cette période fortunée de son amour[57]. La vie chez George Sand était
+joyeuse. A côté de ses dessins humoristiques, le poète nous a laissé un
+croquis plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.
+
+[Note 57: _Confession_, 3° et 4° parties.]
+
+ George est dans sa chambrette
+ Entre deux pots de fleurs,
+ Fumant sa cigarette,
+ Les yeux baignés de pleurs.
+
+ Buloz assis par terre,
+ Lui fait de doux serments;
+ Solange par derrière
+ Gribouille ses romans[58].
+
+ Planté comme une borne,
+ Boucoiran tout mouillé
+ Contemple d'un oeil morne
+ Musset tout débraillé.
+
+ Dans le plus grand silence,
+ Paul[59], se versant du thé,
+ Écoule l'éloquence
+ De Ménard tout crotté.
+
+ Planche saoul de la veille
+ Est assis dans un coin
+ Et se cure l'oreille
+ Avec le plus grand soin[60].
+
+[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mère.]
+
+[Note 59: Paul de Musset.]
+
+[Note 60: Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard _(Revue
+_de Paris_ du 15 août 1896). Les trois strophes qui suivent sont
+Inédites.]
+
+ La mère Lacouture[61]
+ Accroupie au foyer
+ Renverse la friture
+ Et casse un saladier;
+
+ De colère pieuse
+ Guéroult[62] tout palpitant,
+ Se plaint d'une dent creuse
+ Et des vices du temps.
+
+ Pâle et mélancolique,
+ D'un air mystérieux,
+ Papet[63], pris de colique,
+ Demande où sont les lieux...
+
+[Note 61: La cuisinière de George Sand. ]
+
+[Note 62: Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste
+et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école
+saint-simonienne.]
+
+[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.]
+
+Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements de la société de
+ce couple génial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la
+publication de _Lélia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimité des
+soirées de déguisement, pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles.
+Tel ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre Pierrot des Funambules,
+déguisé en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe
+Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, travesti en servante
+cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65].
+
+[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août
+1833.]
+
+[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.]
+
+C'est sans doute à cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce
+sonnet du poète à sa bien-aimée:
+
+ Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,
+ Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;
+ Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,
+ Je vous ai trop connus pour être de vos gens.
+
+ Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène
+ Je garde contre vous ni colère ni haine,
+ Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.
+ Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.
+
+ Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,
+ Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,
+ Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:
+
+ «Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;
+ Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,
+ En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66].»
+
+[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées aux
+pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent
+pas dans les oeuvres du poète.]
+
+George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce
+qui avait été le plus malade en elle, son coeur, «n'était plus en danger
+de désespoir et de mort». Elle l'écrivait, le 21 septembre, à son
+confesseur ordinaire:
+
+«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache
+davantage à _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites
+choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les
+belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il
+est, il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa
+préférence m'a été précieuse.... Après tout, voyez-vous, il n'y a que
+cela de bon sur la terre[67].»
+
+[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.]
+
+Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité de son nouvel amour. Que
+devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la même
+femme la lettre pourtant réfléchie où, dans son perpétuel besoin de
+justification, elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà mort
+quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouvé avec elle un souffle, une
+convulsion dernière[68]!...»
+
+[Note 68: Publiée par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numéro de juin
+1896.]
+
+Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment
+qu'elle n'aime plus....
+
+La liaison d'Alfred de Musset était maintenant connue de tous. Installé
+à peu près complètement chez George Sand depuis les premiers jours
+d'août, il y devait rester jusqu'en décembre. Sa mère s'était aperçue
+de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares
+apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mère indulgente et faible,
+qui se savait adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son père
+était mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommée autorisait cette
+indépendance.
+
+[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'aîné,
+Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre
+cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, la célèbre fontaine de
+Bouchardon.]
+
+Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller
+cacher leur bonheur dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent
+à Franchard où il passèrent une quinzaine. «Laurent fut admirable,
+d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours
+de cette union, a écrit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'était élevé
+au-dessus de lui-même, il avait des élans religieux, il bénissait sa
+chère maîtresse de lui avoir fait connaître enfin l'amour vrai, chaste
+et noble qu'il avait tant rêvé....» Paul de Musset insiste également
+dans _Lui et Elle_ sur la prospérité de cette lune de miel. George Sand
+était alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse.
+Le souvenir de ces journées heureuses hanta souvent, plus tard, les
+heures tristes de Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...»
+
+Celle-ci, retraçant cette existence radieuse dans la forêt, assombrit
+tout à coup le tableau par l'exposé de querelles légères qui devaient,
+dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espèce d'hallucination
+qu'eut Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit _son double_, mais
+vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut à un
+déséquilibre profond du poète, le rendant incapable «de goûter la vie
+douce et réglée qu'elle voulait lui donner». Musset racontait lui-même
+cette vision singulière[70]; mais rien n'autorise à croire que leurs
+joies furent dès lors traversées de soucis et de craintes. Les
+caricatures du poète, datées de ces heureux jours d'automne, étaient
+toutes plaisantes. L'une d'elles représente George Sand à cheval, vue
+de dos, et à droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau
+s'envole,--avec cette légende: «Admirable sang-froid du cheval nommé
+_Gerdès_, à la vue d'un danger imprévu.--Scène des montagnes où l'on
+voit la qualité de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.»
+
+[Note 70: Peut-être y fait-il allusion dans la _Nuit de Décembre_.]
+
+Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement paisibles. Ces
+deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner
+littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel étaient exclus
+Planche, Boucoiran et Laurens («Don Stentor» ou «Hercule», dans _Lui et
+Elle[71]_»), ce qui causa grande rumeur parmi les habitués. Ils avaient
+renouvelé le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un
+que l'autre. Dans les soirées intimes du quai Malaquais, on trouvait
+Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant
+Toujours.
+
+[Note 71: Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre
+Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta
+de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec Chopin, des _Souvenirs
+d'un voyage d'art._ On n'a rien écrit des relations de George Sand
+avec Laurens, tôt disparu de son orbite, que Paul de Musset représente
+pourtant comme le dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui
+_et Elle,_ p. 19).]
+
+Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une réelle
+valeur d'art, constituent un document iconographique et littéraire
+précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe Brisson, qui a eu la
+bonne fortune de voir récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de
+Lovenjoul, les albums de la société du quai Malaquais (1833-1834),
+contenant portraits et charges des habitués de la «mansarde» de George
+Sand, en a donné une intéressante description, dans un récit de sa
+visite à l'érudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]:
+
+«Les révélations qui viennent de se produire, la publication des lettres
+de G. Sand prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées; on pénètre,
+en les parcourant, dans l'existence même des deux amants; il semble
+qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux
+à l'excès; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier
+feuillet, Musset a griffonné des lignes qui s'entre-croisent dans un
+désordre pittoresque et que je transcris exactement:
+
+ _Le public est prié de ne pas se méprendre_
+ CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND
+ _le réceptacle informe de ses aberrations mentales_
+ _et autres_.
+
+ _Je soussigné, Mussaillon_ Ier,
+ _déclare que mon album n'est pas si cochonné_ (sic) _que ça_.
+ _Celui qui a inscrit mon nom_
+ _sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est
+ vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand_.
+
+ MUSSAILLON Ier.
+
+[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de
+Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer à
+M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album de Venise», lequel
+appartient à Mme Lardinde Musset.]
+
+«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poète et
+représentant pour la plupart son amie, couchée, debout, fumant la
+pipe, accoudée sur un balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à
+l'orientale. Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute,
+très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'oeil
+impérieux[73]. Musset se divertit aussi à croquer les amis absents: la
+moue dédaigneuse de Mérimée, avec cette légende: _Curvajal renfonçant
+une expansion;_ la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et
+au-dessous: _Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle
+infortunée_. Il se met lui-même en scène, les cheveux au vent, la
+redingote pincée à la taille, les chevilles serrées dans un pantalon à
+la hussarde, et il inscrit dans un coin: _Don Juan allant emprunter dix
+sous pour payer son idéale_ (sic) _et enfoncer Byron._ Voici plus loin
+une sorte de rébus: un oeil, une bouche, une mèche de cheveux, une
+verrue surmontée d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits
+distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par
+Musset: _Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide_. Enfin,
+voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs dénominations
+grotesques le tabellion du _Chandelier_ et le futur baron d'_On ne
+badine plus avec l'amour _... [74]. Je copie: «Le chevalier _Colombat du
+Roseau Vert_ et l'abbé _Potiron de Vent du soir_ devisent en humant une
+prise de tabac; le baron _Prétextât de Clair de lune_ rêve en songeant
+à sa belle; le marquis _Gérondif de Pimprenelle_ erre dans ses jardins.
+Ces croquis témoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi
+puérile... Musset devait être extrêmement gai, quand il n'était pas
+tourmenté par la débauche ou la maladie. Il était infiniment plus jeune
+de caractère que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et le
+dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-être le tort de
+prendre trop au sérieux...».
+
+[Note 73: Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à
+l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,--caricatures pour
+la plupart datées de 1834,--ceux d'Alexandre Dumas, «Antony-Louverture
+charpentant un viol»; de Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et,
+trois charges de Paul Foucher.]
+
+[Note 74: Ces derniers dessins,--à la plume, très soignés, serrés
+comme des illustrations du xviii° siècle--sont encore de l'automne
+1833.]
+
+Mais bientôt cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop
+ouvertement de leur intimité, et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce
+projet caressé à deux ne tarda pas à devenir une idée fixe.
+
+Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à
+moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa
+mère. Un matin,--nous venions de déjeuner en famille,--il paraissait
+préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que
+lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un
+air d'hésitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des
+précautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant
+qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande
+fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. «Jamais, lui
+répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je
+regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition
+sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma
+permission.»
+
+ Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant
+ dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit
+ que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il
+ changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de
+ ses projets.--«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point;
+ s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi.»
+
+ Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de
+ départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa
+ fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait
+ à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui
+ parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue
+ se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils,
+ disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels.
+ Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y
+ employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup,
+ puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment
+ d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en eût dit Alfred,
+ ce fut sa mère qui pleura.
+
+ Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à
+ la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais
+ augure[75].
+
+[Note 75: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 121.]
+
+Ces circonstances de mauvais _augure_, Paul de Musset les raconte dans
+_Lui et Elle_: ce n'était rien moins que le fait du treizième rang
+occupé dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait
+George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en
+passant sous la porte cochère, et le renversement d'un porteur d'eau
+en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poète n'était pas
+superstitieux, et l'_oisillon_ riait de tout son coeur.
+
+
+
+IV
+
+Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent à Avignon par le
+Rhône. Sur le bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait son
+consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques
+jours par son esprit mordant et ses blagues de célibataire sans
+préjugés. George Sand, dans l'_Histoire de ma vie_, insiste sur
+l'impression à la fois agréable et pénible qu'il lui laissa. Causeur
+pénétrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de
+ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhône eut d'amusantes
+péripéties. «Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix,
+écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau
+à vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il
+(Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa raisonnablement, et,
+dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint
+quelque peu grotesque et pas joli du tout[76].» Deux dessins de Musset,
+dans l'album du voyage à Venise, présentent la charge de Stendhal,
+d'abord de profil, énorme et grave sous sa redingote opulente, puis
+gracieux avec ses bottes fourrées et son manteau à triple collet,
+dansant devant une servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua
+ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la
+cathédrale. Ils se séparèrent à Marseille[77].
+
+[Note 76: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.]
+
+[Note 77: Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle a
+trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 décembre 1833.
+(_Correspondance_, I.)]
+
+Musset et son amie s'arrêtèrent quelques jours à Gênes. Elle y eut un
+accès de fièvre. Une lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé
+des galeries de tableaux et des jardins de cette ville. C'est durant
+ce séjour de Gênes, à en croire Paul de Musset, que leur serait
+malheureusement apparu le contraste de leurs natures et de leurs
+éducations, dans la compagnie de deux jeunes Italiens connus sur le
+bateau qui les avait amenés de Marseille.
+
+George Sand elle-même, dans _Elle et Lui_[78], place à Gênes leurs
+premiers malentendus. Mais son roman est peu précis, quant à la
+succession des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle reproche
+ici à Laurent devant Thérèse malade, doit se rapporter aux premiers
+jours de Venise[79].
+
+[Note 78: _Lui et Elle_, 83 et sq.]
+
+[Note 79: _Elle et Lui_, 121 et sq.]
+
+De Gênes, tous deux se rendirent par mer à Livourne. Une caricature
+d'Alfred les représente, sur le bateau, en costume de voyageurs, _Elle_,
+appuyée au bastingage, la cigarette aux lèvres, _Lui_, en proie au mal
+de mer, avec cette légende: _Homo sum et nihil humani a me alienum
+puto_.
+
+George Sand raconte qu'en proie aux frissons et défaillances de la
+fièvre, elle visita Pise et le Campo Santo, dans une grande apathie; que
+presque indifférents à la suite de leur voyage, ils jouèrent à pile ou
+face Rome ou Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence[80]. Leur
+séjour à Florence fut de courte durée, George Sand toujours malade,
+et Musset préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à tirer des
+chroniques locales. Ce drame est devenu _Lorenzaccio_. Ils traversèrent
+seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, à
+Venise.
+
+[Note 80: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.]
+
+On a retrouvé récemment une saisissante page de George Sand, racontant
+leur entrée à Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a
+pas écrit; mais l'identité parfaite des personnages avec elle et son
+compagnon en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le voici[81]:
+
+[Note 81: Publié par M. de Lovenjoul. _Cosmopolis_ de mai 1896.]
+
+ Il était dix heures du soir lorsque le misérable _legno_ qui nous
+ cahotait depuis le matin sur la route sèche et glacée s'arrêta à
+ Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le
+ rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole.
+ Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot
+ de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je
+ vis rien, ni la grève, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des
+ bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait
+ dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette
+ gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un
+ cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps était
+ calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que
+ trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre
+ eux une conversation suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu.
+ Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de
+ l'archipel vénitien où, au moindre coup de vent, des courants
+ terribles se précipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne
+ savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et
+ bordé d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement.
+ Dans ces ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait
+ point à moi une affection puissante, dans cette arrivée chez un
+ peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous
+ n'entendions pas même la langue, dans le froid de l'atmosphère dont
+ l'abattement de la fièvre ne me laissait plus la force de chercher à
+ me préserver, il y avait de quoi contrister une âme plus forte que la
+ mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout propos m'a donné un
+ fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui
+ m'eût prédit que cette Venise, où je croyais passer en voyageur, sans
+ lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques
+ impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon être, de mes
+ passions, de mon présent, de mon avenir, de mon coeur, de mes idées,
+ et me ballotter comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur
+ ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible jouet,
+ avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise allait me séparer
+ violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte
+ implacable, aux prises avec le désespoir, la joie, l'amour et la
+ misère?
+
+ Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer; je lui aurais
+ répondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout
+ ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut
+ arriver peut être supporté, car tout ce qui peut être supporté peut
+ aussi ne pas arriver.
+
+ Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des coulisses qui
+ servent de double persiennes aux gondoles, et regardant à travers la
+ glace, s'écria:--Venise!
+
+ Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit!
+ Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca; le temps
+ s'était éclairci, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces
+ vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité
+ reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune
+ mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures
+ élégantes et des masses splendides. Peu à peu, elle blanchit, se
+ contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et
+ bizarres, elle commença d'éclairer les trésors d'architecture variée
+ qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.
+
+ Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la
+ Giudecca, nous vîmes passer successivement sur la région lumineuse de
+ l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beauté sublime, d'une
+ grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente
+ du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles chrétiens
+ soutenus par mille colonnettes élancées; surmontées d'aiguilles
+ légères; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la
+ nuit pour de l'albâtre quand la lune les éclaire; la vieille Tour de
+ l'Horloge avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières
+ des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, géant isolé, au
+ pied duquel, par antithèse, un mignon portique de marbres précieux
+ rappelle en petit notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel;
+ enfin, les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux
+ colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. Ce tableau
+ ainsi éclairé nous rappelait tellement les compositions capricieuses
+ de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture,
+ dans notre mémoire, ou dans notre imagination.
+
+ --Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela est beau comme le
+ plus beau rêve. Voilà Venise comme je la connaissais, comme je la
+ voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers.
+ Et cette lune qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa
+ poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais
+ pour notre réception? Quelle magnifique entrée! Ne sommes-nous pas
+ bénis? Allons, voilà un heureux présage. Je sens que la Muse me
+ parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis
+ Gênes sans pouvoir mettre la main dessus!
+
+ Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas...
+
+Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant à se sentir à Venise. La
+somptueuse inconsolée, l'éternelle impératrice des lagunes, cité
+dolente de ses rêveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants
+romantiques, lui épargna la déception qu'il avait redoutée.
+
+Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux
+palais transformé en _albergo_, à l'entrée du Grand Canal, devant la
+_Salute_, près de la glorieuse place Saint-Marc. C'était l'hôtel
+Danieli ou _Albergo Reale_ dont le dernier occupant avait été un comte
+Nani-Mocenigo[82].
+
+[Note 82: Ancien palais Bernado-Nani.--Mme Louise Colet raconte
+longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de
+l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli: deux chambres,
+sur une ruelle, aboutissant à un grand salon tendu de soie bleu foncé
+qui regardait la _Riva dei Schiavoni._ Balzac aurait occupé le même
+logement en 1835.--Cf. L. COLET, _l'Italie des Italiens_, t. I, p. 249.
+In-18, Paris, Dentu, 1862.]
+
+Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se rattachait au séjour de Byron.
+«Jadis lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal--«_Aveva
+tutto il palazzo, lord Byron_», leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète
+anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus
+tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_: «J'irai à
+Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette
+cité féerique, le grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix
+sous par jour; là je m'inspirerai de tous les les souvenirs que l'auteur
+de _Lara_ doit y avoir laissés[83].»
+
+[Note 83: MAURICE CLOUARD, _Alfred de Musset et George Sand (Revue de
+Paris_ du 15 août 1896).]
+
+Le charme dolent de Venise, la séduction nostalgique de la dernière
+capitale du Rêve, enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une fois
+goûté. C'était le dernier voeu de Théophile Gautier d'endormir ses jours
+dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé pour
+Robert Browning et Richard Wagner.
+
+George Sand, toujours languissante de sa fièvre de Gênes, s'était
+cependant mise au travail. A peine installée, elle abordait la tâche
+qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus tôt possible un roman
+à Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en
+distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise.
+Et sans doute, elle pressait son compagnon de l'imiter[84]. Musset
+regardait, écoutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant
+des notes, flânant surtout, vivant la vie vénitienne. Bientôt son amie
+dut garder la chambre, décidément influencée par la _malaria_. Tout en
+continuant ses promenades, manqua-t-il d'égards envers cette compagne
+souffrante, plus âgée que lui de six ans et surtout occupée de ses
+productions littéraires? Nous l'examinerons plus loin. Voici que
+Musset va tomber lui-même gravement malade. Ceci va jeter entre eux un
+troisième personnage, leur médecin, le docteur Pietro Pagello. Sans
+l'exceptionnelle qualité de ses deux partenaires, il serait malaisé de
+le mettre en scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle
+rumeur qui a divulgué depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise,
+a fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui
+est essentiel au récit de ce roman d'amour. Né en 1807, à
+Castelfranco-Veneto, il a passé sa vie à Venise d'abord, puis à Bellune
+comme médecin principal de l'hôpital civil. Il y demeure, entouré d'une
+nombreuse famille et fort estimé.
+
+[Note 84: Dans son roman de _Lui_, curieux à plus d'un titre (1860),
+Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables du
+poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et leurs amants, durant
+la réclusion volontaire de G. Sand a l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse
+peut-être s'y trop fier pour les détails, cette partie de son livre
+laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler. _(Lui,_
+pp. 161-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le
+récit du poète lui-même,--qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.]
+
+Habile et intelligent dans sa profession, avec de vrais dons de poète,
+il était d'une franche beauté, forte et plantureuse, quand il connut G.
+Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en témoigne.
+Sans insister sur son caractère moral, disons du moins que le Smith
+de la _Confession d'un enfant du siècle_ nous paraît être de tous ses
+portraits romanesques le plus proche de la vérité.
+
+Quoique cette aventure, après soixante-deux ans, ne relève plus guère
+que de l'histoire littéraire, on conçoit les répugnances du docteur
+Pagello à en entretenir le public[85]. Je n'ai pas hésité cependant à
+faire connaître un document précieux qui devait éclairer singulièrement
+cette aventure fameuse.
+
+[Note 85: Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même
+une allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé pour la
+première fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans
+une lettre au _Corriere della Sera_ (traduite au _Figaro_ du 14 mars
+1881). Au cours de la même année, un rédacteur de l'_Illustrazione
+italiana_, qui l'avait interrogé sur ses aventures de Venise, cita
+quelques fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à
+demi-mot. Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences
+littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs
+lecteurs!]
+
+Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto, l'hôte d'une
+Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme
+je m'enquérais des traces laissées par G. Sand et Musset à Venise, elle
+voulut bien demander à la fille aînée du médecin de Bellune, laquelle
+habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possédait. Avec
+plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un mémorial
+autographe de cette histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,--le
+tout inédit, comme le prétendait la famille de Pagello.
+
+Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites en effet; le journal du
+docteur l'était moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans _un
+volume_ introuvable, et parfaitement inconnu, où, parmi des essais
+dramatiques et littéraires de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé le
+mémorial du médecin de Bellune[86]. Aux premières lignes, j'ai reconnu le
+texte même du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion à le faire
+connaître.... En le traduisant pour la première fois, je l'ai accompagné
+d'un récit synthétique du drame de Venise, d'observations et de maints
+détails inédits[87].
+
+[Note 86: LUIGIA CODEMO. _Racconti, scene, bozetti, produzioni
+drammatiche,_ 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal de
+Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo, figure sous
+ce titre: _Sandiana_ au premier volume (pp. 155-188).]
+
+[Note 87: _L'histoire véridique des amants de Venise_, dans le
+_Gaulois_ des 16 et 17 octobre 1896.--_La vie de George Sand et du
+docteur Pagello à Venise_ et _Sand-Musset-Pagello: le retour en France,_
+dans l'_Echo de Paris_ des 20 et 21 octobre 1896.]
+
+Le journal intime de Pagello est de peu de temps postérieur aux
+événements qu'il évoque.--Écoutons le docteur raconter comment il entra
+en relations avec le couple français de l'hôtel Danieli.
+
+ Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études médicales, je
+ commençais à me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur
+ le quai des Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et lettré
+ de goût. En passant sous les fenêtres de l'_Albergo Danieli_ (ou
+ Hôtel-Royal), je vis à un balcon du premier étage une jeune femme
+ assise, d'une physionomie mélancolique, avec les cheveux très noirs et
+ deux yeux d'une expression décidée et virile. Son accoutrement avait
+ un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux étaient enveloppés d'un
+ foulard écarlate, en manière de petit turban.
+
+ Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée sur un col blanc
+ comme neige et, avec la désinvolture d'un soldat, elle fumait un
+ paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis à ses côtés. Je
+ m'arrêtai à la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:
+
+ --Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante fumeuse...
+ tu la connais peut-être?
+
+ --Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaître. Cette
+ femme-là doit être en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup
+ voyagé, dis-moi quels sont tes sentiments à son endroit.
+
+ --Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes
+ les couleurs, je ne saurais rien décider de raisonnable: peut-être
+ Anglaise romanesque ou Polonaise exilée, elle a l'air d'une personne
+ de haut rang; elle doit être étrange et fière.
+
+ Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, où nous nous
+ séparâmes.
+
+ Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois (lequel était
+ Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscrétion en le révélant).
+ Il était à table avec sa famille. Je me montrai un peu préoccupé; il
+ s'en aperçut et, se tournant vers sa femme:
+
+ --Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment à
+ certaine belle fumeuse....
+
+ --Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, répondis-je, mais
+ que je puis vous assurer être une Française pur sang. Je lui ai fait
+ visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est déjà une de mes
+ clientes; elle a voulu mon adresse.
+
+ --Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.
+
+ --Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli vint chez moi et
+ je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un
+ petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, me pria de la
+ soulager d'une forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai
+ une saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant elle fut
+ soulagée. En me congédiant, elle me pria de revenir, si elle ne me
+ faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inséparable, me
+ reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier,
+ et voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un
+ pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: «Tu reverras cette
+ femme et elle te dominera....»
+
+ Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un éclat de
+ rire de mes hôtes, qui me déclarèrent _amoureux_.... «--Non, non,
+ répondis-je, pas encore!--Mais qui est donc cette étrangère? demanda
+ la Bianchina.--Je ne sais, lui répondis-je.--Mais pourquoi
+ n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son nom et sa
+ provenance?--Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.--Ah!
+ ah! il est amoureux et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....»
+
+ Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels faisant ma visite
+ à peu près journalière aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait
+ souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la
+ dernière enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette
+ lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et son mari
+ assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci[88]:
+
+[Note 88: Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un
+article anonyme de l'_Illustrazione italiana_ (de Rome) du 1er mai
+1881. Sous ce titre: _Une lettre inédite de George Sand,_ l'auteur
+l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de Musset, G. Sand et
+Pagello à Venise, et d'extraits de lettres à lui récemment adressées par
+ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul,
+sur le texte photographié de l'autographe qui appartient à M. Minoret.
+(_Cosmopolis_ du 15 avril 1896).]
+
+ Mon cher monsieur Païello (Pagello),
+
+ Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un
+ bon médecin, pour conférer ensemble sur l'état du malade français de
+ l'Hôtel-Royal.
+
+ Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus
+ que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête excessivement
+ faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme
+ d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un
+ poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit,
+ le vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué, et ont
+ excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une
+ chose d'importance.
+
+ Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une
+ nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes
+ autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A présent, il est
+ toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni
+ ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause,
+ demande son pays, et dit qu'il est près de mourir ou de devenir fou!
+
+ Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la
+ surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une
+ saignée pourrait le soulager.
+
+ Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, et de ne pas
+ vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition
+ indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et
+ je suis dans une grande angoisse de la voir en cet état.
+
+ J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que peuvent espérer
+ deux étrangers. Excusez le misérable italien que j'écris.
+
+ G. SAND.
+
+Ce premier récit n'est pas conforme à la légende accréditée par Paul de
+Musset. D'après celui-ci, Rebizzo, «_l'illustrissimo dottore Berizzo,_
+un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé d'une perruque jadis noire
+et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'emblème
+décrépit», serait le médecin, le premier médecin, qui aurait introduit
+Pagello chez Musset.
+
+Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, représente un
+buste de vieillard penché, une lancette à la bouche, disant: _Non v'é
+arteria_....
+
+Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère, était-il Rebizzo? Je ne le
+pense pas, quoique tous les biographes l'aient répété.
+
+Le récit de Pagello donne déjà un signalement contraire. Un article du
+_Figaro_ de 1882, signé «Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt Mme
+Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appelé ce premier médecin
+le docteur Santini[89].
+
+[Note 89: _Figaro_ du 28 avril 1882.--LOUISE COLET, _l'Italie des
+Italiens_, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document qui a
+sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier Danieli (1859), Mme
+Louise Colet lui fait dire:
+
+«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut
+gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna.
+
+--Un vieux docteur, dites-vous?
+
+--Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui faisait les
+saignées et donnait les purgatifs, comme c'était alors l'usage à Venise.
+Depuis, l'élève du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu
+docteur à son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le
+parrain de sa fille aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce
+diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....
+
+--Était-il bien beau, ce Pietro Pagello?
+
+--Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien.»]
+
+
+Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'étaient des amis
+de Pagello; ils voulurent prêter quelque argent à George Sand, ainsi
+qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de
+Venise, nous montre un vieux ménage endimanché, à la toilette ridicule,
+où je me plais à reconnaître _la Bianchina_ et son mari, tels que nous
+les fait entrevoir le récit de Pagello.--Revenons à son journal. Le
+jeune docteur a remis à ses aimables confidents la lettre que nous avons
+citée:
+
+ Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le feuillet.
+ Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature
+ qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix: _«George Sand!»_
+
+ Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au malade français,
+ quelle maladie il avait et qui il était. Je leur répondis:--Le jeune
+ patient est alité avec une maladie grave que nous avons jugée, mon
+ collègue et moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il se
+ nomme Alfred de Musset.
+
+ --_Per Bacco!_ s'écria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la
+ Lune! Connais-tu ses poésies?
+
+ --Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande
+ fantaisie un peu désordonnée, mais en même temps délicate.
+
+Cette lettre de George Sand à Pagello est importante. On n'en a pas fait
+ressortir la valeur décisive sur le développement de cette histoire
+d'amour. Elle démontre d'abord que des relations antérieures existaient
+entre lui et le couple de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon
+n'était pas restée, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration
+du jeune Italien, quand _le hasard_ le lui amena dans la personne du
+médecin demandé pour sa migraine. Elle songea de nouveau à lui pour
+remplacer l'imbécile docteur, premier appelé au chevet de Musset
+gravement atteint. Son malade était, du moins, encore «la personne
+qu'elle aimait le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera du
+sort du poète, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir
+en tragédie.
+
+Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouvé George Sand et Alfred
+de Musset? George Sand, étalant la première, des récriminations, au
+lendemain de la mort du poète, dans un roman à clef, _Elle et Lui_,
+«procès-verbal de nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp,
+se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines, du moins de
+négligences cruelles de la part de Musset, d'indifférence et d'abandon.
+Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres, des témoignages trop
+contradictoires de leur état d'âme avant la crise qui doit assombrir à
+jamais cet amour, pour qu'on puisse rien établir de précis...
+
+George Sand essayant, _huit mois plus tard_, de retracer à son amant
+cette phase douloureuse, lui écrira:
+
+ De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à toi, à Venise?
+ Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de
+ l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme
+ malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon
+ enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en
+ souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire
+ tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne
+ me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon
+ travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois
+ cents lieues[90] et abandonnée avec des paroles si offensantes et si
+ navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux
+ abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne
+ me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux
+ a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le
+ casino Danieli: «George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon,
+ mais _je ne t'aime pas_.» Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me
+ saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent,
+ je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais
+ pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans
+ entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée
+ entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons
+ camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu
+ t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu
+ me dis que tu craignais[91]... Nous étions tristes. Je te disais:
+ «_Partons_, je te reconduirai jusqu'à Marseille», et tu répondais:
+ «Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque
+ nous y sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais
+ guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais
+ quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès
+ lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui
+ m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse,
+ que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit
+ aussi: «_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés_[92].»
+
+
+
+[Note 90: Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le
+poète.]
+
+[Note 91: Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.]
+
+[Note 92: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
+
+Voilà des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au
+lendemain de la crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à son
+silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas
+écrit: «Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et
+de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des
+torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien
+sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes
+quittés[93]...»
+
+[Note 93: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896, p. 7.]
+
+Musset également, en parlant de Venise, désespéré d'elle et de
+lui-même, ne lui jette-t-il pas cet aveu «qu'il a mérité de la
+perdre[94]»..._--Lettres d'amants encore enchaînés l'un à l'autre!--C'est
+par des documents plus précis que nous parviendrons à reconstituer le
+vraisemblable de leur navrante histoire.
+
+[Note 94: V. plus loin.]
+
+Voilà donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et
+Alfred de Musset (février 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de
+la belle étrangère de l'hôtel Danieli. Rendons la parole à son journal.
+
+ Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George
+ Sand veillait avec moi des nuits entières, à son chevet. Ces veillées
+ n'étaient pas muettes et les grâces, l'esprit élevé, la douce
+ confiance que me montrait la Sand, m'enchaînaient à elle tous les
+ jours, à toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions de
+ la littérature, des poètes et des artistes italiens; de Venise, de son
+ histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais à chaque nouveau
+ trait, elle m'interrompait en me demandant à quoi je pensais. Confus
+ de me sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle, je me
+ prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me
+ disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus
+ fine expression: «Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille
+ questions!» Je restais muet.
+
+ Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner de son lit
+ parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir,
+ nous nous assîmes à une table près de la cheminée.
+
+ Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'écrire un roman
+ qui parle de la belle Venise?
+
+ --Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit
+ à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais étonné,
+ contemplant ce visage ferme, sévère, inspiré; puis, respectueux de ne
+ pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la
+ table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la moindre
+ attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand
+ déposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la
+ tête entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette
+ attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le
+ feuillet où elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite,
+ prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred qui dormait,
+ et s'adressant à moi:
+
+ --Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?
+
+ --Oui, répondis-je.
+
+ --Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin.
+
+Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai de lire ce
+feuillet...
+
+Qu'était cette page remise par George Sand à Pagello? «Un splendide
+morceau poétique», avait écrit le fils du docteur, avant que son père ne
+se décidât, récemment, à le laisser publier. Un morceau à double fin, un
+chapitre de roman imaginé par George Sand pour se déclarer à Pagello.
+Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a raconté
+M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même (lettre citée par le
+Dr Cabanès[95]). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda à qui
+remettre ce pli. «--_Au stupide Pagello_», écrivit George Sand sur
+l'enveloppe.
+
+[Note 95: _Revue hebdomadaire_ du 1er août 1896.]
+
+Sans reproduire avec le récit du docteur, cette «déclaration»
+mystérieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut
+la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te
+haïrai-je.» Elle ajoutait qu'observant devant l'intéressé lui-même la
+beauté de cette page, digne de l'auteur de _Lélia_,--sa propre héroïne
+sans doute,--Pagello lui avait répliqué par les premières paroles du
+roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal[96]?»
+
+[Note 96: L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.]
+
+La déclaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une
+interview récente, obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,--interview des
+plus méritoires, celui-ci, nonagénaire et sourd, n'entendant pas
+le français,--M. le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise de son
+interprète, M. le Dr Just Pagello son fils, à lui livrer ces feuillets
+mémorables[97].
+
+[Note 97: Dr A. CABANÈS, _Une visite au Dr Payello. La déclaration
+d'amour de George Sand_.--_Revue hebdomadaire_ du 24 octobre 1896.]
+
+On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres
+de _Lélia_.
+
+ _En Morée_.
+
+ Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le
+ même langage; avons-nous du moins des coeurs semblables?
+
+ Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions
+ douces et mélancoliques: le généreux soleil qui a bruni ton front,
+ quelles passions t'a-t-il données? Je sais aimer et souffrir, et toi,
+ comment aimes-tu?
+
+ L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace
+ de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta
+ passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis
+ auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement,
+ avec désir, avec inquiétude.
+
+ Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu
+ prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas
+ assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être
+ est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais
+ à fond la langue que tu parles.
+
+ Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont
+ cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des
+ besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton
+ tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois
+ ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu
+ dois rire de ce qui me fait pleurer.
+
+ Peut-être ne connais-tu pas les larmes.
+
+ Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu des maux
+ que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis
+ triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé
+ peut-être dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. Sais-tu
+ qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni
+ barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans
+ cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée
+ noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors,
+ rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal,
+ espères-tu en Dieu?
+
+ Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu ou m'aimes-tu?
+ Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te
+ rendrai heureux, sauras-tu me le dire?
+
+ Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le savoir? Suis-je
+ pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou
+ ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent
+ dans les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair divin,
+ n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que ces femmes apaisent?
+ Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les
+ temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta
+ maîtresse s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à
+ prier Dieu et à pleurer?
+
+ Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te
+ jettent-ils dans une extase divine? Ton âme survit-elle à ton corps,
+ quand tu quittes le sein de celle que tu aimes?
+
+ Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te
+ reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse
+ ou de lassitude?
+
+ Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais
+ pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les
+ hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier,
+ peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai
+ t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée
+ de te haïr bientôt.
+
+ Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me
+ comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu
+ me tromperais.
+
+ Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines
+ promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme
+ tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le
+ trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu
+ le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours
+ menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de
+ trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler
+ éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que
+ je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton
+ âme s'adresse à la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que
+ ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.
+
+ Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher
+ dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je
+ veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les
+ hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je
+ puisse toujours la croire belle.
+
+Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique
+et la psychologie de George Sand, sa déclaration ne nous apprend rien
+d'elle que nous ne sachions déjà. Elle n'a encore trahi Musset qu'en
+pensée. Lui-même doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son départ
+de Venise pour se donner à Pagello.--Mais reprenons le naïf récit du
+jeune Italien. Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre, dans
+sa modeste chambre de petit médecin. Il est abasourdi de sa bonne
+fortune:
+
+ Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme me surprît et
+ m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien
+ je l'aimai davantage après cette lecture. J'aurais donné je ne sais
+ quoi pour la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour
+ impérissable; mais il était déjà tard, et je restais pourtant en face
+ de cette feuille, la relisant deux fois avec le même enthousiasme.
+ Cependant quelques phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi,
+ après la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable et
+ d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur....
+
+ Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de gloire, me
+ disais-je; elle me dépeint semblable à un demi-dieu et badine avec moi
+ après m'avoir jeté sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me
+ laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me
+ demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière des femmes?» Ensuite,
+ ma position me revenait à l'esprit; jeune, initié, je commençais à me
+ procurer une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il
+ y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je me rappelai
+ Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, étranger, se fiait à
+ mes soins et à mon amitié. Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant
+ la tête dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait
+ de-çà et de-là, comme la navette du tisserand.
+
+ Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mère morte un
+ an auparavant. Je crus l'entendre me répéter son proverbe: «Si tu
+ trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes
+ moraux que je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je me
+ jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaillé
+ par les idées contraires qui luttaient en moi.
+
+ A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite à
+ Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, après avoir couru pour
+ sa vie un grave péril. La Sand n'y était pas. Assis contre le lit du
+ patient et causant avec lui, je n'osai demander où était sa compagne
+ de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder
+ derrière moi comme si je la sentais approcher, et j'épiais la porte
+ d'une chambre voisine d'où je m'attendais à la voir apparaître. Il
+ y avait pourtant deux désirs contraires en moi: l'un qui haletait
+ ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci
+ perdait toujours à la loterie.
+
+ Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand
+ apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare
+ blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit
+ chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec
+ une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin
+ goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en
+ demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une
+ désinvolture enchanteresses, elle me dit: «--Signor Pagello, j'aurais
+ besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si,
+ cependant, cela ne vous dérange pas.»
+
+ Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré de me mettre à
+ son service comme _cicerone_ et comme interprète. Alfred alors nous
+ congédia, et nous sortîmes ensemble. Quand je me sentis au grand
+ air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de
+ désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta comment elle vivait
+ depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons
+ nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle était
+ déterminée à ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon
+ sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux
+ fermés. Je vous fais grâce de la très longue conversation que j'eus
+ avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et
+ de-là sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le monde en
+ semblable cas. C'étaient les variations accoutumées du verbe _je
+ t'aime_... Mais, après vingt jours écoulés, il survint des faits plus
+ graves.
+
+Le journal de Pagello suspend ici le récit de son aventure, du moins
+jusqu'après que Musset aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant
+que le drame commence.--La maladie du poète et sa convalescence se
+prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que
+s'est-il exactement passé entre eux dans ces deux mois?
+
+George Sand n'avait pas tardé à se donner à Pagello, nous le prouverons
+amplement tout à l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie contre
+«_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux
+d'un mourant_[98]».
+
+[Note 98. Lettre à Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril
+1896.]
+
+Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait
+même soupçonné jusqu'à l'évidence l'infidélité de son amie, c'est hors
+de doute. Il sera difficile pourtant de préciser l'état d'âme complexe
+du pauvre grand poète à son départ de Venise.
+
+Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuadé
+à sa faiblesse qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant comme
+l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentré à Paris, il
+s'occupera des affaires de George Sand; l'éloignement la lui poétisera,
+en la justifiant à ses yeux, et le 30 avril, il n'hésitera pas à lui
+écrire: «Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os!» Cet autel,
+il l'élèvera dans les trois dernières parties de la _Confession d'un
+enfant du siècle_, où il n'accuse que lui-même. Ce qui n'empêchera point
+son orgueilleuse idole d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres
+détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement, si
+minutieusement rapportés... que je me suis mise à pleurer comme une bête
+en fermant le livre...»
+
+Que Musset ait été sans reproche, il n'en saurait être question.
+Lui-même s'en est généreusement confessé. Son inégalité de caractère,
+due à des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intempérance, qui
+offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme
+durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du
+découragement, sinon un dessein de revanche. On a parlé de légères
+infidélités de Musset dans les premières semaines de leur séjour à
+Venise,--elle, languissante de lièvre, mais surtout préoccupée d'écrire:
+obsession d'un travail régulier qui exaspérait l'éternelle fantaisie du
+poète. Lui-même se serait ouvert à Arsène Houssaye de quelques
+passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement
+allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le
+poète, hanté de la superstition française, n'a pas voulu se vanter de
+n'avoir obtenu que ce qu'il méritait?...
+
+[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.]
+
+Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la
+maîtresse, sa légèreté, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant.
+Voilà des jours et des semaines qu'elle le veille, en mère inquiète,
+avec ce dévouement sans bornes dont elle avait la source dans son
+instinct de protection, quand tout à coup elle s'avise de prendre
+Pagello pour amant. Elle n'a pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au
+début de cette grave maladie, elle a appelé Pagello, en lui écrivant
+«qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde».--Peut-être
+déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant ces mots. Mais
+pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-être Musset
+l'avait-il désiré?...
+
+Nous avons vu dans le journal sincère du médecin la naissance de sa
+bonne fortune. Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment lui vint le
+soupçon? Il faut parler ici d'un épisode fameux: la vision qu'aurait eue
+Musset, alors en grand danger, de l'étrange façon dont sa garde-malade
+remplissait les intermèdes avec Pagello. On connaît la scène contée dans
+_Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa
+maîtresse et son médecin. Entre deux accès de léthargie il les aperçoit,
+dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate
+qu'ayant dîné là, ils ont bu dans le même verre...
+
+Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette période
+expérimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source,
+croyait la vision du poète réelle; la correspondance des deux amants
+prouvera-t-elle que le poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset
+lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à travers le livre de son
+frère, où l'on a prétendu que la rancune éclatait à chaque page. La
+famille du poète a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset
+n'avait dit que la vérité. Comment mettre en doute une affirmation de la
+force de celle-ci: «Il n'appartenait qu'à Edouard Falconey de raconter
+des événements qui ont exercé une influence considérable sur son génie
+et sur sa vie entière; lui seul a pu recueillir les détails de cette
+singulière soirée... En voici la relation _telle qu'il la dicta
+lui-même_ à Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard.» Suit la
+scène bien connue de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un
+roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son héros dans l'intérêt
+de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le
+chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau inédit que Mme Lardin de
+Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frère Paul:
+
+DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852.
+
+Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un
+soir, Pagello et G.S. étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un, je
+ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les
+sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants,
+ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.
+
+Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur
+glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à
+la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai
+même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui
+auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et
+m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et
+il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main,
+je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je
+sentis un peu de chaleur.
+
+J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils
+n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le
+pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre
+machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se
+donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta
+comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse
+terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un
+coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un
+long temps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau
+suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en
+soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour
+une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne
+m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi je voyais
+une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée
+en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le
+haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau
+du lit me dérobait aussi une partie du groupe; mais cette tête que je
+cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les
+deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit
+pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette
+révélation; mais je compris tout à coup et je poussai un léger cri.
+J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce
+succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur
+et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: «Mes
+amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas
+et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et
+dit: «Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en
+effet.
+
+C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être que Pagello
+s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de
+prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et
+causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis
+qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. «--Quand
+donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand
+je serai enterré.» Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur
+hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient
+l'un après l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello
+voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent,
+et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumière
+pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur
+l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes
+mains tremblantes. Je me mis _à quatre pattes_ sur le lit. Je regardai
+la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne
+m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir
+l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore
+le moyen de douter, tant j'avais de répugnance à croire une chose si
+horrible!
+
+Les lettres de George Sand à Pagello, que celui-ci, vingt fois près de
+les détruire, a conservées pourtant (M. Maurice Sand lui savait gré de
+sa discrétion), nous éclaireraient pleinement sur cette phase de leur
+amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal
+intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion à publier, non
+sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en
+avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme écriture,
+une précieuse planche d'anatomie morale adressée par George Sand à son
+nouvel amant.
+
+J'y lis clairement qu'une scène violente entre Lélia et Musset a résulté
+du «continuel espionnage» trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé
+par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demandé à George Sand de
+lui pardonner. Elle y aurait consenti «par faiblesse et imprudence»,
+ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-même ce que c'est que le
+repentir! Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût d'abord beaucoup
+pleuré, puis se fût calmé. Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir
+pour la France; elle l'y eût accompagné et on se fût séparé amicalement
+à Paris.
+
+Pagello apparaît ici comme un honnête coeur qui a pu envisager chez
+son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour
+peut-être. Mais elle ne sait être généreuse: quand on l'a offensée et
+qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite peut
+être magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop
+bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par
+honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible.»
+
+Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en
+expliquant à Pagello quelle soumission elle espère de lui...
+
+Mais la singulière amoureuse interrompt ses remontrances pour déclarer à
+son amant qu'il réunit à ses yeux toutes les perfections.
+
+C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout
+de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas usé. Ici,
+un hymne sensuel d'une étonnante vigueur, qu'attristé pour finir, comme
+une ombre importune, la vision toujours présente de l'autre amour
+qu'elle veut croire à son déclin.--Voici ce document décisif:
+
+ Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour
+ lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas
+ de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre
+ dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et
+ sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre devenir furieux. Tu
+ m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes
+ ne me portait que trop à suivre ton conseil; mais ma raison me dit que
+ ce pardon était un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais
+ bientôt sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa
+ fibre est très sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable
+ noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignité
+ qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au
+ repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet
+ de demander pardon à qui que ce soit; et quand je vois les torts
+ recommencer après les larmes, le repentir qui vient après ne me semble
+ plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'être généreuse. Je le serai;
+ mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les
+ trois. Dans deux ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront
+ et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un regard entre
+ nous pour le rendre fou de colère et de jalousie. S'il découvre la
+ vérité, à présent, que ferons-nous pour le calmer? Il nous détestera
+ pour l'avoir trompé.--Je crois que le parti que j'avais pris
+ aujourd'hui était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré, beaucoup
+ souffert dans le premier moment, et puis il se serait calmé, et sa
+ guérison aurait été plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne
+ me serais montrée à lui que le jour de son départ pour la France et je
+ l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble,
+ il n'aurait plus eu aucun sujet de colère et d'inquiétude, et nous
+ aurions pu lui et moi arriver à Paris et nous y séparer avec amitié.
+ Au lieu que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter
+ Venise. C'est le relâchement des nerfs après une crispation, c'est un
+ besoin de pleurer après le besoin de blasphémer. Je ne peux pas être
+ ainsi. Je ne peux pas être ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est
+ impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne
+ vous aime plus_, il est impossible à mon coeur de rétracter ce qu'a
+ prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais caractère: je suis
+ orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais.
+ Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à te le dire.
+ Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être
+ miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis
+ servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par
+ amour ce m'est impossible.
+
+ Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi de ce que tu
+ as dit une fois:
+
+ Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,
+ Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.
+
+ Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, si je
+ cessais de t'aimer.
+
+ Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir de glace
+ pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends garde à moi! Pour
+ conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien près de la
+ perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle!
+ L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne tout à mes
+ amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais
+ l'amour, selon moi, c'est la vénération, c'est un culte. Et si mon
+ dieu se laisse tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible
+ de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de
+ pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure
+ ou une grossièreté à une femme! Non: pas même à celle qui te serait
+ indifférente. C'est bien bête de ma part de le craindre et de me
+ méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier de moi. Es-tu sûr
+ que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si
+ exigeante et si sévère, ai-je bien le droit d'être ainsi?
+
+ Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable?
+ Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la
+ rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras
+ mon rêve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu.
+ Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule
+ et que je songe à mes maux passés que le doute et le découragement
+ s'emparent de moi.
+
+ Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard tendre et
+ sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne
+ songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles
+ et si bonnes! tu parles une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes
+ oreilles et à mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est
+ juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours
+ aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand je ne t'apporte
+ plus qu'une beauté flétrie par les années et un coeur usé par les
+ déceptions--Mais non, mon coeur n'est pas usé. Il est sévère, il est
+ méfiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je
+ n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu
+ m'as couverte de tes caresses. (_Un mot effacé_.)
+
+ Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il
+ n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras plus.»--Et je sens
+ bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu
+ du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je
+ suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est
+ toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change rien. Je
+ ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la
+ première fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste
+ mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de
+ jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh!
+ quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta
+ chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne
+ voie, que je n'entende rien que toi, et tu...
+
+ --Être heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à
+ toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus à mes
+ chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien
+ triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal payé, si
+ déplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni
+ finir, est un supplice. Il est là devant moi comme un mauvais présage
+ pour l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce que devient
+ l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux
+ espérer, croire en toi seul, t'aimer en dépit de tout et en dépit
+ de moi-même. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a
+ voulu. Que ma destinée s'accomplisse.
+
+Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de
+dévouement passionné, mais fière, mais orgueilleuse indomptablement.
+Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un
+jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondément chérie.
+Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait ne point pardonner.
+Sa fierté n'eut point consenti à rendre un entraînement des sens
+responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poète. Et la
+fatalité de sa nature la poussait à se justifier, au nom de sa dignité
+même, d'une revanche qu'elle pensait légitime, que demain peut-être elle
+maudirait...
+
+Comment Musset fut-il éclairé sur la situation? La nuit de l'hôtel
+Danieli l'obsédait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui
+persuader qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux, dans les
+tristes conditions de l'âme amoureuse, chancelante et si faible du
+malheureux poète, c'est la psychothérapie que lui imposa sa maîtresse.
+L'examen n'en saurait être que défavorable à George Sand, si surtout
+l'on s'arrête aux témoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'après
+ces témoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras,
+abordait récemment la question dans un judicieux article: «... On
+s'employa à le calmer, puis à le faire taire, puis à endormir ses
+soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du délire. On l'en avertit.
+On lui dit: «Il faut que vous ayez rêvé une fois de plus.» George, en
+outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance
+et qui lui étaient même revenues devant elle.... Un jour qu'il répétait
+ce qu'il appelait ses rêveries de folles, l'on s'emporta jusqu'à lui
+faire la menace décisive, celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment de
+sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaça de la
+maison de santé... La peur acheva donc de dompter les révoltes et les
+inquiétudes d'Alfred. Il admit dès lors ce qu'il plut à George de
+conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupçons,
+également injurieux pour l'amour et l'amitié, le pénétrèrent de
+scrupules... Et ceci est la thèse même de la _Confession d'un enfant du
+siècle_[100]...»--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle
+était capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément. Pourquoi
+ne pas s'en tenir à l'explication naturelle, la détresse des sens auprès
+d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poète devant la subtile
+psychologie de son amie,--sa maîtresse vraiment,--quand nous aurons vu
+celle-ci lui écrire à Paris: «Oh! cette nuit d'enthousiasme où, _malgré
+nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous
+m'aimez pourtant. Vous m'avez sauvé âme et corps!»--N'oublions pas
+qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique éternelle, aimantés de
+fiévreuse folie par la ville d'amour.
+
+[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits ménages romantiques_, dans la _Gazelle
+de France_ du 15 oct. 1896.]
+
+La plus grave accusation portée contre George Sand par Paul de Musset,
+celle d'avoir greffé la terreur sur la jalousie dans les tourments du
+poète convalescent, mérite de nous arrêter. L'auteur de _Lui et Elle_
+donne encore son récit pour conforme à une dictée de son frère. Elle a
+été conservée: on ne peut guère mettre en doute l'authentique valeur de
+ce document. J'en dois aussi la communication à Mme Lardin de Musset.
+On comparera ce second récit «dicté par Alfred de Musset, en décembre
+1852», avec le passage en question du roman:
+
+ Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue qui aboutissait
+ au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand.
+ Elle nia effrontément ce que j'avais vu et entendu et me soutint que
+ tout cela était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont
+ elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de Pagello il lui
+ devint impossible de nier, et elle voulut le prévenir, probablement
+ même lui dicter les réponses qu'il devrait me faire lorsque je
+ l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumière sous la porte
+ qui séparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai
+ chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans
+ son lit. D'ailleurs elle écrivait sur ses genoux et l'encrier était
+ sur sa table de nuit. Je n'hésitai pas à lui dire que je savais
+ qu'elle écrivait à Pagello et que je saurais bien déjouer ses
+ manoeuvres. Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara
+ que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui
+ demandai comment elle m'en empêcherait. «En vous faisant enfermer dans
+ une maison de fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je
+ rentrai dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis George Sand
+ se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la refermer. Persuadé qu'elle
+ avait déchiré sa lettre à Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre,
+ j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la
+ ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce qui m'étonna beaucoup.
+ Je regardai dans la rue et j'aperçus une femme en jupon enveloppée
+ d'un châle. Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre.
+ Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, lui
+ disant, comme dans le _Majorat_: «George, George, que viens-tu faire
+ ici à cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le
+ vent les a balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais écrit
+ à Pagello.»
+
+ Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit;
+ qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; et elle partit en courant.
+ Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivée au Grand-Canal, elle
+ sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais
+ je m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes
+ ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En débarquant
+ au Lido, elle se remit à courir, sautant de tombe en tombe dans le
+ cimetière des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin
+ elle s'assit épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit,
+ elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je renoncerais à
+ une entreprise impossible. Vous ne réussirez pas à joindre Pagello
+ sans moi et à me faire enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous
+ êtes une c...--Eh bien! oui, répondit-elle.--Et une désolée c...»,
+ ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue à la maison.
+
+Dans une longue note inédite ajoutée par elle-même à sa correspondance
+avec Musset, George Sand réfute, non sans indignation, ce qu'elle
+considère comme une calomnie. L'impartialité nous oblige à en donner
+un fragment,--non sans faire observer que si la dictée de Musset est
+postérieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification
+de George Sand est postérieure à la mort du poète[101].
+
+[Note 101. M. Maurice Clouard (article cité: _Revue de Paris_ du 1er
+août 1896) a donné une impression et des extraits de ce morceau.]
+
+ La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, et qui
+ a donné lieu à de si belles histoires (forme) neuf petites lignes
+ écrites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra
+ l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait à un sou dans les rues
+ de Venise. Il l'avait achetée le matin, et elle se trouvait sur la
+ table. Il était alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux.
+ _Elle_ le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence; mais
+ il était souvent très agité. Le croyant endormi, et ne voulant pas
+ l'éveiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ écrivit sur le
+ _verso_ de cette chanson:
+
+ «Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere
+ fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: «_Son matto. (Je
+ deviens fou.)_» Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal
+ gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri.
+ Se forse ubbri...» Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un
+ mouvement; _elle_ mit ce qu'elle écrivait dans sa poche; _il_ s'en
+ aperçut et demanda à le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le
+ montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus
+ tard.
+
+ Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit, le pauvre enfant!
+ Il croyait voir des fantômes autour de son lit, et criait toujours:
+ «Je suis fou! je deviens fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il
+ faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la
+ gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement la phrase devait
+ être terminée ainsi: «S'il n'était qu'ivre, ce ne serait pas si
+ inquiétant[102].»
+
+[Note 102. Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été
+retrouvée, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en
+passant, que le poète, parle, dans sa _dictée_, d'une lettre écrite _à
+l'encre_ et non au crayon...]
+
+ Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des
+ excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il
+ réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole.
+ Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en
+ parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre
+ ces révélations. Comme lui-même craignait pour sa raison, il n'est pas
+ étonnant non plus qu'_elle_ ne voulût pas lui montrer cette phrase:
+ «_Temo molto per la sua ragione_» et, comme pour lui ôter des soupçons
+ qui, par moment, l'exaspéraient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_,
+ à part, au médecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier,
+ glissés furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont
+ il fallait qu'il fût informé.
+
+ Plus tard, _elle_ consentit, à Paris, à _lui_ remettre cette _fameuse
+ lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait très calme et très guéri
+ dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant et très consolé;
+ mais son imagination, que les boissons excitantes ramenèrent bientôt
+ aux accès de délire, travailla énormément cette phrase: «_Temo molto
+ per la sua ragione_.» Il en parla peut-être à son frère: de là,
+ l'épouvantable et infâme accusation de l'avoir menacé, à Venise, de
+ la _Maison des fous_. Mais jamais une si méprisable idée ne lui est
+ venue, à _lui!_ Il était fantasque, injuste, fou réellement dans
+ l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid...
+
+Après lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins
+singulier, chez George Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand
+on connaît sa lettre,--évidemment antérieure à la scène évoquée,--sa
+lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait à
+jamais médite?--A moins d'admettre que cette nuit-là, précisément, elle
+n'écrivit à son amant nouveau--rien dont pût s'offenser son amant de la
+veille?... N'empêche qu'avec l'intimité que nous avons surprise entre
+elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de démontrer
+son erreur à Musset dénote chez elle un instinct de dissimulation du
+plus obstiné féminisme.
+
+Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poète, s'il soupçonna seulement
+les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello,
+n'ignora plus, après la scène du Lido, les sentiments qui avaient germé
+entre eux durant sa maladie. Pagello lui-même nous a appris, mais
+indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione
+italiana_ de 1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.
+
+George Sand n'avait qu'une volonté. Nous l'avons vue écrire à Pagello
+qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait.
+
+ «--Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle froidement, qu'Alfred soit
+ capable de supporter une forte émotion?
+
+ --Vous dites? demanda Pagello.
+
+ --Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus
+ votre maîtresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur
+ Pagello[103]...»
+
+[Note 103: Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article
+de l_'Illustrazione_, d'après le témoignage du Vénitien Jacopo Cabianca
+qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirmé
+depuis, et maintes fois, l'exactitude.]
+
+Paul de Musset donne une version équivalente. A l'en croire, Alfred,
+trop spirituel pour se fâcher et voyant la confusion de Pagello, aurait
+pardonné généreusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection
+de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poète, plus
+épris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence
+des larmes de sang.
+
+[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.]
+
+«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole ait été ou non dite,
+Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations
+de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres témoignent d'un
+souci constant de sa dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la
+délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit soin d'ailleurs de
+l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentrée elle-même
+à Paris, elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes:
+
+ Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que
+ j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je
+ l'aimais _peut-être_, que _c'était mon secret_ et que _n'étant plus
+ à toi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien_, il s'est
+ trouvé dans sa vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses
+ anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui
+ m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents
+ _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle
+ à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai
+ pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous
+ étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te défends
+ d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les
+ voiles de la pudeur vis-à-vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.)
+
+George Sand lui refusait donc «le droit de l'interroger sur Venise».
+Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un
+enfant du siècle_, où il expose, n'accusant toujours que lui-même, cette
+période navrée et résignée de son histoire, il semble appuyer sur cette
+conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour
+moral entre Smith et Brigitte Pierson.
+
+Un jour cependant, un soir d'automne de la même année, George Sand
+écoutant le passé, reconnut sa part de faiblesse dans les misères de cet
+amour. Après un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir,
+elle s'était sentie l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement qu'avec
+désespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le poète, et, rentrée
+chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une
+sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle
+peut-être que tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite. La
+jeune femme y apparaît à son tour très sincère--et bien misérable. Ce
+court fragment peut en donner l'idée:
+
+ Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise; rendez-moi cet âpre
+ amour de la vie, qui m'a pris comme un accès de rage, au milieu du
+ plus affreux désespoir; faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on
+ s'amuse à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant!
+ Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir,
+ je veux vivre!» Mais comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu
+ m'as abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de la vie
+ est donc un crime? L'homme qui vient dire à une femme: «Vous êtes
+ abandonnée, méprisée, chassée, foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être
+ mérité. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais
+ je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me
+ dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je
+ veux vous sauver, je vous aiderai à remplir vos devoirs auprès d'un
+ convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez
+ plus, et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me disait
+ cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là? Et si, après
+ avoir conçu l'espérance de persuader cette femme, emporté, lui, par
+ l'impatience de ses sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi,
+ avant qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il
+ cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace et d'humilité.
+ Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'être adorée et
+ persécutée et implorée des heures entières; il y en a qui ne l'ont
+ jamais fait, qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme; plus
+ délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnât, ils l'ont
+ persuadée, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontré que
+ de ces hommes-là. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier
+ mot ne m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cédé?
+ Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brisée
+ ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas
+ moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat prémédité.
+
+Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une éternité sur son
+coeur, une visite inattendue vint tempérer les amertumes de Musset. Il
+avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis après son
+frère Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de
+change parisien, intelligent, mondain, artiste, élégant, désoeuvré,
+Tattet menait largement l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné,
+Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de son génie. Les deux amis
+n'en partageaient pas moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait chaque
+automne de longs séjours chez les parents de Tattet, à Bury, dans la
+vallée de Montmorency.
+
+L'affection qu'il garda toujours à cet intime compagnon de sa jeunesse
+est immortalisée par les stances bien connues des _Premières poésies_:
+
+ Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es resté
+ fidèle où tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prêté plus d'un lien
+ fragile, Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami...
+
+Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie
+Déjazet, fit un détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli,
+comme en témoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au
+théâtre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve,
+après avoir quitté son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse
+sollicitude de Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres amants de
+Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous intéresse:
+
+ Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et m'a fait exécuter
+ par moi-même et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec
+ tant d'instances. J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer
+ quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la
+ maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que
+ lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de
+ danger, et que l'autre était entièrement remise de ses longues
+ veilles.
+
+ Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher M. de Sainte-Beuve;
+ Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable,
+ et qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne
+ qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre en route, Mme
+ Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné.
+ Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur
+ donc de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié trouvera
+ pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien
+ dévouée[105].
+
+[Note 105: _Revue de Paris_, 1er août 1896.]
+
+George Sand avait ouvert son coeur à ce cher camarade de Musset. Pagello
+lui-même s'était fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé de
+leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,--à part
+soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir
+d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus
+tard essayant de détourner Musset de celle qui rendait sa vie si
+malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites à Venise,
+celle-ci lui avait-elle tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce
+fragment d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui convient de
+conclure:
+
+ ...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la féroce Lelia,
+ répondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang
+ des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande; dites
+ qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin
+ et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul
+ de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une
+ personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et
+ de sincérité était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en
+ sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en repentir et
+ qu'après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions,
+ j'ai été touchée de l'intérêt avec lequel vous m'avez écoutée. Il y
+ a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est
+ l'affection et le dévouement que nous avons pour la même personne.
+ Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je désire désormais. Vous
+ êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour
+ ma part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie.
+ Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une
+ providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi;
+ il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la
+ solitude.
+
+ En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous
+ n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon
+ de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette
+ réellement. Nous aurions été tranquilles et _allegri_ avec vous, au
+ lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas
+ encore à quoi nous forcera l'état de sa santé physique et moral.
+ Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me
+ témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours où il a
+ aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors, je
+ suis près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée et de lui
+ être dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'être pas assez sous
+ un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage
+ me disent donc qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à
+ Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi
+ et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que
+ le hasard vous a amené auprès de son lit clans un temps où il avait
+ la tôle encore faible et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre
+ coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des
+ souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez
+ vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes
+ silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au
+ milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait
+ à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou deux fois du
+ fond de son âme pour appeler la mort[106].
+
+[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er août 1896.]
+
+Quand George Sand adressait à Alfred Tattet ce beau discours résigné,
+elle s'était donnée à Pagello... Avec la santé lentement revenue, Musset
+avait trouvé la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon
+de son amie, il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa faute
+impardonnable:
+
+ Il faudra bien t'y faire, à cette solitude,
+ Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,
+ Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.
+ Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude,
+
+ La veille et le travail, ne pourront te guérir.
+ Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,
+ Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude
+ D'attendre vainement et sans rien voir venir.
+
+ Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue,
+ Si lu vas quelque part attendre sa venue,
+ Sur la plage déserte en vain tu l'attendras,
+
+ Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée,
+ Cherchant sur cette terre une tombe ignorée
+ Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]...
+
+ Voici qu'approchait l'heure de son retour en
+ France. Après les orages probables qui l'assombrirent
+ pour toujours, le pauvre enfant faisait
+ un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait
+ dans cette plainte douloureuse[108]:
+
+ Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,
+ De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,
+ Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse,
+ Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!
+
+ La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie,
+ Et cet amour si doux qui faisait sur la vie
+ Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,
+ Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!
+
+[Note 107, 108: Vers publiès par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
+
+On ne sait presque rien des derniers jours de Musset à Venise. Le 22
+mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre à Alfred Tattet en
+fait foi;--le 28 il part seul. «Les troisième, quatrième et cinquième
+chapitres de la _Confession d'un enfant du siècle_ donnent une idée
+de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice
+Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et
+de générosité en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de
+Pagello[109].» J'estime, au contraire, que cette dernière semaine fut
+lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa
+vision de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord
+qu'avait ratifié sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa générosité.
+A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un père. A eux
+deux, ils avaient «adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant poète, aux
+premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ où
+elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engagé_ Pagello _à
+consoler_ cette compagne dont il se sentait excédé.... C'est la thèse
+d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut
+s'acharner à le persuader, pendant ces dernières semaines, qu'il avait,
+lui seul, préparé et voulu l'étrange situation où ils se débattaient
+tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimère de cette poursuite
+du repos hors de la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa faute dans la
+rupture, il aimait maintenant et n'était plus aimé. Un jour vint où,
+n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de façon trop
+claire et trop prompte pour sa Tranquillité...
+
+[Note 109: M. Clouard, article cité de la _Revue de Paris_, p. 755.]
+
+Une courte lettre de Musset, datée de Venise, nous fait entrevoir les
+orages qui ont précédé son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà
+séparé de George Sand. Encore convalescent, il était sur le point de
+rentrer à Paris, accompagné seulement d'un domestique, le perruquier
+_Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'âme, il envoyait
+ce suprême adieu à sa bien-aimée:
+
+ Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indifférence
+ pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donné aujourd'hui est le
+ dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai
+ fait dehors, avec la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai
+ senti que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop dur pour
+ moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non,
+ il m'importe à moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface déjà et
+ s'éloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le
+ sillon de ma vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer
+ quand il te possédait peut encore y voir clair à travers ses larmes,
+ et t'honorer dans son coeur, où ton image ne mourra jamais. Adieu, mon
+ enfant.
+
+Un gondolier avait porté cette lettre à George Sand; Musset attendait
+devant la Piazzetta; elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le
+verso:
+
+ _Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta._
+
+ Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, et Buloz ne m'a
+ pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110].
+ Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne
+ suis-je pas toujours le frère George, l'ami d'autrefois[111]?
+
+[Note 110: Réglons une fois pour toutes cette question des avances
+d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset, en citant
+ces deux fragments de leurs lettres.--D'Elle a Lui (du 29 avril 1834):
+«Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer du tien, et ce que tu me dis à
+cet égard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai
+ta parole d'honneur de ne pas songer à ce remboursement avant trois
+ans?»--De Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te
+renvoie ton argent. Buloz m'en a envoyé....»]
+
+[Note 111: Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées par
+M. Emile Aucante). _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, pp. 1-48.]
+
+Musset partit le 29 mars, accompagné quelques heures par son amie.
+Avant de quitter Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage qui
+s'ouvrait sur cette dédicace: _A son bon camarade, frère et ami, sa
+maîtresse_, GEORGE.--Que n'invoquait-elle aussi sa maternité, la
+meilleure corde de sa lyre!...
+
+
+
+V
+
+Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le coeur bien malade. George
+Sand l'a confié à un domestique italien, Antonio, perruquier de son
+état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même l'accompagne quelques
+heures, jusqu'à Mestre. Quand ils se sont séparés, elle fait une petite
+excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. «J'ai fait à pied jusqu'à
+huit lieues par jour, écrit-elle à Jules Boucoiran[112], le précepteur
+de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'était fort bon
+physiquement et moralement.» Dans la même lettre, elle reconnaît aussi
+que Musset «était encore bien délicat pour entreprendre ce voyage. Je ne
+suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le sup portera; mais il
+lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré
+à attendre le retour de la santé, la retardait au lieu de l'accélérer.
+Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique très soigneux et
+très dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, en tant qu'il la
+ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.» Et elle rentre à
+Venise, «ayant sept centimes dans sa poche», pour installer sa vie
+nouvelle avec le docteur Pagello.
+
+[Note 112: Lettre du 6 avril 1834. _Correspondance_, t. I, p.
+265.--Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?]
+
+C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique à ses correspondants son
+intention d'établir son «quartier général» à Venise, où elle peut
+travailler en paix et vivre économiquement. Elle compte rayonner dans la
+région des Alpes, en dépensant cinq francs par jour, pousser peut-être
+jusqu'à Constantinople (ce rêve de Constantinople reviendra longtemps
+dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante qui veillait
+en elle), aller ensuite passer les vacances à Nohant et retourner à ses
+lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus intimes amis;
+mais tout Paris en était bientôt informé.
+
+Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincérité
+qu'elle mettait à concilier son labeur et ses passions, elle associait
+sa vie à celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette indépendance,
+si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et
+un mari qui s'accommodait encore de ces libertés d'existence. Mais à se
+rappeler ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne moins.
+
+Après deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant où
+elle se cloîtrait trois mois sur six et Paris où elle vivait selon
+sa fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle en partira, en
+juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un
+et l'autre sont en pension à Paris.
+
+--La rumeur de ses amours en Italie devait hâter la rupture avec M.
+Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, dans cette
+sereine inconscience de ses torts qui lui faisait écrire quinze ans plus
+tard: «Je ne prévoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari
+dussent aboutir à des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il
+n'y en avait plus depuis que nous nous étions faits indépendants l'un de
+l'autre. Tout le temps que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait
+écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction parfaite, me donnant
+des nouvelles des enfants et m'engageant même à voyager pour mon
+instruction et pour ma santé. Ses lettres furent produites et lues dans
+la suite par l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant «des
+douleurs que son client avait dévorées dans la solitude[113].»
+
+[Note 113: _Histoire de ma vie_, 5° partie, chap. III.]
+
+M. Dudevant laissa prononcer la séparation contre lui. Autant sa femme
+avait recherché l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. Il
+finit taciturne et oublié, alors que le nom de George Sand devenait pour
+toute l'Europe synonyme de singularité et de génie.
+
+--En 1834, George Sand installée à Venise, n'ayant publié que ses
+premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais,
+menant de front indomptablement son labeur et ses passions, déjà elle
+semble assurée de l'acquérir.
+
+Voici sur cette époque de sa vie,--cinq mois dont on ne savait à peu
+près rien,--la suite du journal intime de Pagello:
+
+ Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement congé de moi.
+ George Sand abandonnait l'hôtel Royal[114] et venait habiter un petit
+ appartement à San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'étais
+ connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit.
+
+[Note 114: Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le
+rétablissement de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San Mosé,
+dans le petit appartement où eut lieu la scène de la lettre. (Voir plus
+haut, p. 115.)]
+
+ Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco une longue
+ lettre où il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le
+ mauvais pas que j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert,
+ qui habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma société
+ tant que durerait cette liaison. Je prévoyais cette première amertume
+ et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb.
+ Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de
+ personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues;
+ d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me
+ saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras.
+ Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec
+ cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et
+ lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le
+ dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses.
+ Nous vécûmes ainsi de février[115] à août. Je vaquais le matin aux soins
+ de ma profession; elle écrivait son roman de _Jacques_, dont elle me
+ fit le protagoniste, exagérant mon caractère moral.
+
+[Note 115: Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le
+29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, comme
+c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.]
+
+ J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble aux _Lettres
+ d'un voyageur_, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à
+ sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand
+ elle n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux féminins
+ pour lesquels elle avait une adresse et un goût particuliers, jusqu'à
+ vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa,
+ etc. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre,
+ économe, laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les
+ autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne fît l'aumône.
+ Je crois que ses plus gros gains seront prodigués en grande partie à
+ autrui, peut-être sans discernement, peut-être à des escrocs et à des
+ vicieux, parce que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait
+ tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de dix mille francs
+ par an. Elle s'en confessa elle-même à moi, et je le vis bien, et je
+ le sus encore à Paris, de quelques-uns de ses plus honnêtes amis.
+ Maintenant, je reviens à mon histoire.
+
+ Donc, au mois d'août, elle m'apprit qu'il lui était absolument
+ nécessaire d'aller pour quelque temps à Paris. Les vacances
+ approchaient. Ses deux enfants sortaient du collège et ils avaient
+ coutume de se rendre avec elle à la Châtre où elle passait l'automne
+ avec son mari. En même temps, elle me témoignait un grand désir que
+ je l'accompagnasse pour revenir ensuite à Venise ensemble. Je restai
+ troublé et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris
+ du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais
+ je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments
+ plutôt que de la laisser courir seule un aussi long voyage.
+
+ J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu
+ d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais
+ que j'exigeais d'habiter seul à Paris et de n'être pas contraint de me
+ rendre à la Châtre, voulant au contraire profiter de mon séjour
+ dans cette grande capitale pour fréquenter les hôpitaux et en faire
+ bénéficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais décidé, avec
+ lequel je prononçai ces paroles, elle me répondit: «Mon ami, tu feras
+ ce qui te plaira le mieux.» Je l'avais comprise et elle m'avait
+ compris. A partir de ce moment-là, nos relations se changèrent en
+ amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être qu'un ami;
+ mais je me sentais néanmoins amoureux....
+
+Les impressions idéales de son séjour à Venise avec Pagello, George Sand
+les a immortalisées dans ses trois premières _Lettres d'un voyageur._
+Elles sont dédiées à Alfred de Musset, «A un poète», et toutes
+mélancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut à la _Revue
+des Deux Mondes_ du 15 juillet 1834, elle se met en scène _(Beppa)_ avec
+tous ses attraits d'énigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double
+masque de _Pietro_ et du _Docteur_) et plusieurs de leurs familiers.
+
+C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'après un dire de
+l'éminent romancier vicentin Fogazzaro à M. Gaston Deschamps, on aurait
+là le plus fidèle portrait de la Reine des lagunes.
+
+Pagello, lui-même, était gagné à cette exaltation. Il célébrait son amie
+dans une charmante _Serenata_ en dialecte vénitien. Elle a été publiée
+en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des _Lettres
+d'un voyageur_. Une anthologie vénitienne de M. Raphaël Barbiera a
+révélé le véritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son
+talent de poète.--Traduisons quatre strophes de la _Serenata_:
+
+ «Ne sois plus tourmentée de pensers mélancoliques. Viens avec moi,
+ montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer.
+
+ ... Oh! quelle vision! quel spectacle présente la lagune, lorsque tout
+ est silence et que la lune brille au ciel!
+
+ ... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence à paraître... si elle
+ t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse.
+
+ ... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraîche comme une fleur! Voici
+ venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour.»
+
+Il faut lire la description féerique et si juste de ces adorables nuits
+de Venise, dans la _Lettre_ de G. Sand, tout imprégnée de cette poésie.
+
+Ses préoccupations ordinaires étaient plus prosaïques. Sa correspondance
+retentit d'une incessante réclamation d'argent à ses éditeurs. A l'en
+croire, elle aurait été réduite aux derniers expédients, «à coucher sur
+un matelas par terre, faute de lit». Les souvenirs de Pagello, que m'a
+transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette
+excessive misère. Le ménage n'était pas riche, sans doute; mais on y
+vivait allègre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses
+lettres à Musset, que Pagello, très occupé par ses malades, «est dehors
+toute la journée, puis s'endort méthodiquement sur le sofa après le
+dîner, avec sa _pipetta_ dans l'oeil comme la flûte de Deburau».
+
+De son côté Pietro a conté que G. Sand écrivait de six à huit heures de
+suite, de préférence la nuit, buvant beaucoup de thé pour s'exciter au
+travail.
+
+Le jeune médecin habitait une petite maison «modeste, mais jolie», la
+_Casa Mezzani_, en face le _Ponte dei Pignoli_. Avec lui vivait son
+frère, Roberto Pagello, employé à la Marine, garçon instruit et de belle
+humeur, et avec eux, parait-il, logée à côté de Lélia, une énigmatique
+personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous être révélée. Tout
+ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand à Musset:
+
+ Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles
+ choses là-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maîtresse
+ des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur.
+ C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine,
+ une fille non avouée de leur père. Elle a quelque fortune, et comme
+ elle a 28 ou 30 ans, elle est indépendante. Elle a une affaire de
+ coeur à Venise et vient s'y établir dans quelques jours. Elle avait lu
+ mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque.
+ Nous avons fait connaissance et elle me plaît extrêmement. Nous avons
+ donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agréable...
+ Giulia est une créature sentimentale dont la figure ressemble
+ effrontément à celle du père Pagello. C'est une pincée, demi-Anglaise,
+ demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus,
+ toujours levés au ciel, maniérée avec grâce et gentillesse, pleureuse,
+ exaltée, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et
+ je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira
+ des romans[116].
+
+[Note 116. _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14.]
+
+On se demande ce que devait penser Musset à recevoir ces descriptions de
+la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!
+
+Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-même, le pacifique Pagello,
+se débattait entre ses amantes et ses amies, à en croire G. Sand: «C'est
+un don Juan sentimental qui s'est tout à coup trouvé quatre femmes sur
+les bras.» Et elle conte à Musset les scènes de jalousie d'une maîtresse
+délaissée, l'_Arpalice_, qui a fait chez Pagello une irruption
+inattendue «lui arrachant la moitié de ses cheveux, déchirant son _bel
+vestito_» et finalement lui faisant craindre, à elle, une _coltellata_
+dont s'épouvante la douce Giulia[117].
+
+[Note 117: _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14, 15 et 21.]
+
+Elle s'était donc installée dans ce curieux intérieur, heureuse et calme
+avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frère. Celui-ci
+plaisantait le docteur sur la maigreur et la pâleur de la jeune femme.
+Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cité par Mme Codemo)[118]
+nous révèle les préférences de Robert Pagello pour la jeune servante
+de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraîches
+contrastaient avec le teint olivâtre de Lélia. Il ne comprenait pas les
+enthousiasmes de son frère pour «cette maigreur de sardine» (_quella
+sardella_) et disait en son vénitien: «_No so cossa de belo che el ghe
+trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio._»
+
+[Note 118: _Racconti, scène_, etc., p. 177.]
+
+George Sand, très simplement, aidait la servante dans le ménage, et
+parfois se mêlait de cuisiner à sa façon. Ce qui donnait lieu à des
+repas d'anachorètes. Et Robert se plaignait gaiement de ce régime un peu
+bien romantique, et il disait préférer aux petits plats de George ses
+romans. Pour se reposer de la littérature, celle-ci, Pagello nous l'a
+conté, travaillait à l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve à
+Bellune un joli dessin à la plume exécuté et encadré par elle-même. Elle
+y avait inscrit les deux noms de ses enfants: _Maurice, Solange..._ Mme
+Antonini, dans l'intéressante lettre où elle me résume des souvenirs
+qu'elle a cent fois entendu répéter à son père, s'efforce de rectifier
+«les exagérations et bévues» de tous ceux qui ont écrit sur la vie
+de George Sand à Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment:
+«George Sand allait quelquefois, accompagnée de mon père, à l'église.
+Prosternée devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait
+la face de ses mains et pleurait. Mon père dit qu'elle avait toute
+l'étoffe nécessaire pour être le modèle des épouses et des mères.
+Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle
+ne passait pas à écrire ou à visiter les monuments de Venise, elle
+travaillait à l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains
+toute une chambre à mon père. Mon oncle me rapportait qu'elle était
+toujours occupée; qu'un jour même elle lui fit présent de quatre paires
+de chaussettes, et lui dit en riant: «Voyez, Robert, je les ai mieux
+réussies que mes artichauts!»
+
+Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le départ de la
+malheureuse femme, rappelée par les vacances à Nohant. Elle emmenait le
+docteur Pagello.
+
+
+
+VI
+
+Et Musset, le pauvre Musset? Revenons à lui. C'est lui le vrai poète et
+l'amoureux sincère. Le spectacle de sa détresse nous détendra du petit
+train bourgeois de la romancière et du médecin.
+
+Il est rentré à Paris le corps et l'âme à peine convalescents. George
+Sand a fait en lui un anéantissement dont il ne se remettra jamais.
+
+Tous ses amis nous l'ont montré retrouvant plus tard des accents
+passionnés et navrants pour dépeindre le ravage de cet amour. Il en
+portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a conté maintes
+fois comment, au lit de mort, le malheureux poète gardait la hantise de
+«cette femme» et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aimés:
+
+ Ôte-moi, mémoire importune,
+ Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!
+
+George Sand a quitté Musset, à Mestre, le 29 mars, le soir même de son
+départ[119]. Ils se sont promis de s'écrire. L'adieu du poète n'a pas été
+sans un déchirement profond. Elle aussi, en le quittant, entendait bien
+ne pas le perdre. Il lui écrit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834:
+
+[Note 119: Le passeport de Musset, signé du consul Silvcstre de Sacy,
+est daté de Venise, 29 mars. Elle y est retournée le soir même, et le
+lendemain 30, elle envoie, de Trévise, sa première lettre à son ami.]
+
+ Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de vivre et je
+ vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il était 8 heures du soir
+ et j'étais fatigué. Ne doute pas de mon courage. Écris-moi un mot à
+ Milan, frère chéri, George bien-aimé.
+Sans avoir reçu ce billet, George Sand avait écrit à Musset le 30 mars.
+Elle est aussitôt rentrée à Venise, lui dit-elle, et a couché chez les
+Rebizzo. Elle devait repartir le jour même pour Vicence, accompagner
+Pagello dans une visite médicale. «Elle n'en a pas eu la force, ne se
+sentant pas le courage de passer la nuit dans la même ville qu'Alfred
+sans aller l'embrasser encore le matin.» Aujourd'hui elle est à Trévise,
+avec Pagello qui retourne à Vicence, où elle veut coucher ce soir pour y
+trouver les nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissées à l'auberge.
+
+ ... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et te
+ ramène un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te
+ verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons
+ bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui
+ te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui
+ voudrai-je prendre soin désormais? Comment me passerai-je du bien et
+ du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je
+ t'ai causées et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout,
+ qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure.
+ Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.[120]
+
+[Note 120: Lettre du 30 mars. _(Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.)]
+
+C'est la nature désordonnée de cette affection, qui allait à jamais
+empoisonner la vie d'Alfred de Musset. Pour avoir goûté à l'amour de
+cette femme, ou cru seulement trouver en elle de l'amour, il restait
+prisonnier d'un mirage. Sa vanité d'amant avait rejoint l'orgueil de sa
+maîtresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il n'avait pas eu le
+courage de la quitter, elle n'avait pas eu la résignation de le perdre.
+Sa fatalité la faisait aussi attachante par un charme irritant d'énigme,
+que par une instinctive et apaisante bonté. Musset ne pouvait oublier
+tant de preuves d'affection et de sollicitude. Il la savait également
+sensible à la faiblesse éperdue de son amour et ne voulait se résoudre à
+penser qu'elle ne lui reviendrait jamais.
+
+Il restait obsédé quand même par l'image du beau Vénitien dénué de ses
+tourments d'âme, qui l'avait supplanté.--Sans croire si mal faire,
+Pagello avait désiré, sollicité peut-être, les tendresses d'un coeur qui
+se déclarait libre. Pouvait-il se douter que le poète en recevrait si
+cruelle blessure, et prévoir telles conséquences à un caprice sans
+réflexion de l'homme gâté des femmes qu'il était.... Il allait
+lui-même en souffrir, maintenant, dans la stupeur d'une aventure où
+s'enchevêtraient trop de sentiments, pour sa psychologie saine. «Je ne
+te dis rien de Pagello, écrit George Sand à l'ami qu'elle quitte, sinon
+qu'il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit
+tout ce dont tu m'avais chargé pour lui, il s'est enfui de colère et en
+sanglotant.»
+
+Ils devaient souffrir tous les trois.--Musset poursuit son voyage, trop
+navré pour écrire encore, et Antonio est négligent. George Sand,
+restée douze jours sans nouvelles, se prend à songer à tout ce passé
+douloureux. Elle est inquiète, et voici qu'elle aime d'amour son absent.
+Elle a peur de l'avoir perdue, cette âme charmante et bonne jusqu'en ses
+erreurs, ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement conquis! Où
+retrouvera-t-elle ces ineffables abandons de jeunesse et de poésie!
+Quel autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse déjà redouble sa
+tendresse... Pendant ce carnaval de 1834, bien triste pour elle,
+elle écrit son roman de _Leone Leoni_.--On a voulu y chercher une
+demi-autobiographie. Nous y retrouvons, en effet, les cruelles
+alternatives qui agitaient alors l'âme de la pauvre femme,--entre son
+affectueuse estime pour Pagello et son renaissant, son cher amour pour
+le poète qu'elle avait quitté, qu'elle laissait partir plutôt que de
+lui pardonner... Enfin elle reçoit, le 15 avril, une longue lettre de
+Genève, et sa joie lui dicte une lettre d'humble affection, un cantique
+d'actions, de grâces:
+
+ ... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. Oh! que
+ je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de
+ bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu
+ ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse
+ être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta
+ maîtresse ou ta mère, peu importe; que je t'aie inspiré de l'amour ou
+ de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela
+ ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime,
+ et c'est tout[121].... Quelle fatalité a changé en poison les remèdes
+ que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour
+ te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour t
+ un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs
+ m'assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens
+ presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix
+ m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera
+ à présent? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? à quoi
+ emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se
+ tourne contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de
+ ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais
+ que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens
+ plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous
+ nous sommes quittés; mais je sais, je sens que nous nous aimerons
+ toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tâcherons,
+ par une affection sainte, de nous guérir mutuellement du mal que nous
+ avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous connaître
+ et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse et la faiblesse que
+ tes larmes m'ont causée un matin, nous serions restés frère et soeur.
+ Nous savions que cela nous convenait, nous nous étions prédit les maux
+ qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après tout? nous avons
+ passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où
+ nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous
+ connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle découverte
+ avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l'un de
+ l'autre? Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de
+ n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré
+ alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de
+ vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été
+ plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs.
+ Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres
+ femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier
+ et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton
+ infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela; car le
+ sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut
+ se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant
+ mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (_Lettre des 15-17
+ avril_.)
+
+[Note 121: Ici trois lignes supprimées à l'encre.]
+
+Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise, la lettre de Genève, nous
+trouvons tout entier le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère et
+la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui éclairera
+mieux que tous les commentaires cette âme de génie, si noble et si
+faible à la fois, si nativement généreuse:
+
+ ... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux
+ mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses à
+ me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse.
+ Tu sais que j'ai très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir
+ écrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que
+ je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces
+ tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu
+ ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre
+ jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne
+ parlerais-je pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus ni
+ violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais auprès d'un
+ homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes
+ coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont
+ les plus douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis
+ tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue qui te parle
+ ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que
+ lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr de
+ moi. Il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête! De quel
+ rêve étrange je m'éveille!
+
+ Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques;
+ un gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui
+ attirait mon attention.
+
+ Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois.
+ Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'était là l'homme que tu
+ voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais
+ depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le
+ roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre
+ George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels
+ malheurs plus terribles n'ai-je pas été encore sur le point de te
+ causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pâli par les
+ veilles, qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai
+ longtemps dans cette chambre funeste, où tant de larmes ont coulé!
+ Pauvre George, pauvre chère enfant! Tu t'étais trompée. Tu t'es crue
+ ma maîtresse, tu n'étais que ma mère.
+
+ Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences,
+ dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des
+ montagnes; elles ont volé l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été
+ trop forte. C'est un inceste que nous commettions.
+
+ Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du
+ moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais,
+ Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas
+ fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes
+ sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le coeur
+ est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que
+ je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai
+ donc pas dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de toi la
+ main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait peut-être, en te
+ quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon
+ coeur se dilate malgré mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges
+ compagnons: une tristesse et une joie sans fin.
+
+ ... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper de tes
+ affaires. Que mon amitié ne te soit jamais importune. Respecte-la
+ cette amitié plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon
+ en moi. Pense à cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me
+ rattache à lui. Pense à la vie qui m'attend. (_Lettre du 4 avril_.)
+
+George était donc bien rassurée sur le coeur de son poète.
+
+Elle lui dissimulait encore la pleine vérité de ses relations avec
+Pagello, son installation complète chez lui:
+
+«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le
+matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est
+très occupé de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maîtresse
+_(l'Arpalice)_ qui s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis
+qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement malheureux...» Nous
+savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais
+c'était alors charité de sa part, que de dissimuler à Musset sa vraie
+vie à Venise.
+
+Sur le long et triste voyage du poète, nous ne savons d'autres détails
+que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa
+douleur. Cette obsession d'une rupture qui devait laisser à son âme
+un inoubliable déchirement, ne quitta jamais sa mémoire. Ceux qui ont
+prétendu, et Paul de Musset lui-même, que le chagrin de cet amour perdu
+s'était peu à peu effacé de son coeur, négligent certains vers de lui,
+non point parfaits mais précieux pour sa biographie, _Souvenir des
+Alpes_, datés de 1851. Il y évoque simplement un épisode de sa vie
+intérieure pendant ce mélancolique retour en France, et on y sent des
+larmes.
+
+Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu'ait
+publiés Musset:
+
+ Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui,
+ Marchait le voyageur dans la plaine altérée,
+ Et du sable brûlant la poussière dorée
+ Voltigeait devant lui.
+
+ Devant la pauvre hôtellerie
+ Sur un vieux pont, dans un site écarté,
+ Un flot de cristal argenté
+ Caressait la rive fleurie.
+
+ Là le coeur plein d'un triste et doux mystère
+ Il s'arrêta silencieux,
+ Le front incliné vers la terre;
+ L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.
+
+ Aveugle, inconstante, ô fortune!
+ Supplice enivrant des amours!
+ Ôte-moi, mémoire importune,
+ Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!
+
+ Pourquoi dans leur beauté suprême,
+ Pourquoi les ai-je vus briller?
+ Tu ne veux plus que je les aime,
+ Toi qui me défends d'oublier!
+
+ Comme après la douleur, comme après la tempête,
+ L'homme supplie encore et regarde le ciel,
+ Le voyageur levant la tête
+ Vit les Alpes debout dans leur calme éternel...
+
+Après huit jours de route, il arrivait à Paris tout plein d'Elle. A
+peine installé, il s'occupait activement des affaires de son amie,
+négociant la cession de son roman d'_André_ à Buloz. Il l'informait du
+résultat, la dissuadait de son éternel projet de voyage à Constantinople
+et lui contait sa nouvelle existence à Paris. «Je suis arrivé presque
+bien portant», disait-il.
+
+ ... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre lente, qui
+ me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas à ma mère,
+ parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à
+ peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne
+ vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans cette cervelle
+ depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'étais
+ arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un
+ nouvel amour.
+
+ Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais arrangé,
+ avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait mis à côté de moi
+ une pauvre fille d'Opéra, qui s'est trouvée bien sotte, mais moins
+ sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis allé me coucher à
+ huit heures. Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse
+ habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que je fasse? Plus
+ je vais, plus je m'attache à toi, et, bien que très tranquille,
+ je suis dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus. (_Lettre du 19
+ avril_.)
+
+La vérité est que l'infortuné revenant apparut lamentable à sa famille.
+«Il nous arriva, plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de l'avoir
+quittée, et malade, malade, le pauvre enfant! m'a conté Mme Lardin de
+Musset. Maigre et les traits altérés, il avait perdu la moitié de ses
+cheveux; il se les arrachait par poignées. On lui voyait des plaques
+chauves sur la tête. Il avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous
+lui avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont
+il avait envie,--qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de
+sa chambre trop triste.
+
+«Il fut d'abord très sobre de confidences avec nous. J'étais une
+enfant.... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mère avait été si
+inquiète[122]!»
+
+[Note 122: M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée de
+Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son angoisse,
+_Revue de Paris_, article cité p. 713.]
+
+«Après six semaines sans nouvelles, Paul était allé voir Buloz qui lui
+avait montré une lettre de George Sand, où elle disait Alfred très
+malade. Alors Paul avait songé à partir pour l'Italie; il m'en fit la
+confidence. Mais notre mère voulait savoir ce que George Sand avait
+écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il répondit
+évasivement: il avait égaré la lettre; il la lui enverrait.... Enfin,
+nous reçûmes d'Alfred cette lettre navrée que Paul a citée dans la
+_Biographie_.»
+
+Alfred de Musset avait écrit régulièrement aux siens, jusqu'au milieu de
+février. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses
+nouvelles à sa mère. Il affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune
+de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint à
+destination, alors que Buloz reçut toutes celles qu'on lui écrivait[123].
+
+[Note 123: On a donné cette explication: que le gondolier à qui
+étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres adressées à
+Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres à Buloz et à
+ses amis, George Sand les portait elle-même à la poste....]
+
+La lettre si longtemps espérée du poète justifia l'inquiétude des
+siens.--«Le pauvre garçon, à peine relevé d'une fièvre cérébrale,
+parlait de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la maison. Car il
+voulait s'éloigner de Venise dès qu'il aurait assez de forces pour
+monter dans une voiture.
+
+«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une âme abattue, un
+coeur en sang, mais qui vous aime encore.»
+
+«Il devait la vie aux soins dévoués de deux personnes qui n'avaient
+point quitté son chevet jusqu'au jour où la jeunesse et la nature
+avaient vaincu le mal.
+
+«Pendant de longues heures, il était resté dans les bras de la mort; il
+en avait senti l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement. Il
+attribuait en partie sa guérison à une potion calmante, que lui avait
+administrée à propos un jeune médecin de Venise, et dont il voulait
+conserver l'ordonnance. «C'est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle
+est amère, comme tout ce qui m'est venu de cet homme: comme la vie
+que je lui dois.» Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers
+d'Alfred de Musset. Elle est signée _Pagello_[124].»
+
+[Note 124: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 125.]
+
+Nous savons dans quel état le poète rentra chez sa mère. La première
+fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en
+syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier Antonio, son
+domestique improvisé, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec
+une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, à qui allait manquer
+ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup
+reprit sa vie ancienne.
+
+Nous avons vu comme il contait à George Sand cette tentative d'oubli; ce
+n'était que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la même
+lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai Malaquais, et n'avoir pu y
+rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès que
+l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà les larmes qui arrivent.»
+
+ ... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de
+ ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu
+ t'es donnée à l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.--Non, ne
+ me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée.
+ Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune
+ de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul,
+ seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la
+ vie ne veut pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, qu'un
+ mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et que le passé entier
+ se retourne en l'entendant.
+
+ Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que
+ je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent il ne peut plus y avoir
+ en moi ni fureur ni colère. Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque.
+ C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin
+ de ce regard que je trouvais à côté de moi pour me répondre. Il n'y a
+ là ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde....
+
+Il parle encore à son amie de mauvais cancans répandus contre eux dans
+Paris, et lui envoie cette dernière tendresse:
+
+ Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à Constantinople; fais
+ ce qui te plaît. Ris et pleure à ta guise. Mais le jour ou tu te
+ retrouveras quelque part seule et triste, comme à ce Lido, étends la
+ main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde
+ un être dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma
+ seule maîtresse. Écris-moi surtout, écris-moi.
+
+Cette lettre a trouvé G. Sand complètement rassurée sur le coeur de «son
+enfant». Sa réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse éperdue de la
+précédente: il n'est plus question que d'amitié. Comme c'est féminin,
+comme c'est humain....
+
+ ... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse
+ pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je
+ trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens
+ de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait émue
+ douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus
+ heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. Ce qui me fait mal,
+ c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à
+ genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe
+ à ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant
+ dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te
+ le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à
+ l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage cette vie que
+ je t'ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne
+ m'appartient-elle pas un peu à cause de cela? Laisse-moi le croire,
+ laisse-moi être un peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon
+ inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme comme toi. Songe
+ à ton avenir qui peut écraser tant d'orgueils ridicules et faire
+ oublier tant de gloires présentes. Songe à mon amitié qui est une
+ chose éternelle et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort.
+ Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et
+ d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que
+ tu devais me préférer.
+
+Musset ne songe plus qu'au passé. Toute fierté lui est devenue
+impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait
+tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas à
+lui-même. Il aime maintenant sa douleur avec tout son être, tout son
+génie. Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée, l'infidèle va
+entretenir le feu sacré, fidèlement. Musset ne vivra plus que d'attendre
+le courrier de Venise....
+
+Dans cette détresse, le pauvre enfant est du moins sûr de son amitié;
+il lui écrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essayé
+vainement de reprendre son ancienne vie:
+
+ ... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé non pas à mes
+ amis, mais à la vie que j'ai menée avec eux. Cela m'est impossible de
+ recommencer, j'en suis sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé!
+ Sois fière, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un
+ enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi.
+ Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos
+ conversations dans ta cellule; regarde où tu m'as pris, et où tu m'as
+ laissé. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est
+ palpable, évident, comme t m'as dit clairement: «Ce n'est pas là ton
+ chemin.»
+
+Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe à cela, je n'ai que toi.
+J'ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout hors de toi,...
+Néglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes
+bras?...»
+
+ ... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je
+ vais dans le monde à présent, je regarde de travers, comme un cheval
+ ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas,
+ voilà pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la
+ lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi
+ me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti?
+ Avais-je aucun droit? O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais,
+ m'as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le faire
+ pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le
+ lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez
+ pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que
+ j'abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être
+ le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es noble et
+ orgueilleuse.
+
+Il sent quelque chose en lui, maintenant d'inconnu, de meilleur: il le
+lui doit, pour avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses, elles
+ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais avoir aucune confiance dans
+une femme faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison pour ne
+plus vouloir chercher.»
+
+Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie inguérissable, avec le
+sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il en
+est revenu «comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot
+à personne», ayant volé sur la toilette de son amie un petit peigne à
+moitié cassé qu'il traîne partout dans sa poche.... Elle lui a parlé de
+Pagello: il lui sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut
+écrire leur roman, pour guérir son coeur, pour faire taire ceux qui
+diraient du mal d'elle. Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer.
+«Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que j'ai sur le coeur.»
+Puis il revient à Pagello:
+
+ Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme
+ il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce
+ sentiment-là? Je l'aime, ce garçon, presque autant que toi. Arrange
+ cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse
+ de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je ne voudrais
+ pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le
+ serai.
+
+Tout son coeur débile et généreux est dans cette lettre navrante. Il a
+si peur de la perdre tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie.
+
+Maintenant George est forte de son empire sur cette âme désemparée. Elle
+lui répond (12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier serrement de
+mains d'une amante qui le quitte, mais l'embrassement du frère qui lui
+reste».
+
+Elle l'engage à aimer une femme jeune, belle, qui n'ait pas encore
+souffert. Quant à elle, désormais, elle aspire à une vie calme. «Ce
+brave Pagello qui n'a pas lu _Lélia_ et qui n'y comprendrait goutte» n'a
+pas ses yeux à Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle, quand
+elle fait «sa figure d'oiseau malade»:--«Je me laisse régénérer par
+cette affection douce et honnête: pour la première fois j'aime sans
+passion.»
+
+Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît moins apaisée que triste.
+Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage
+maternel: elle charge l'absent de maintes emplettes à lui expédier; elle
+lui raconte qu'elle écrit son roman de _Jacques_, et que Pagello veut
+traduire en italien leurs oeuvres à tous deux....
+
+Cependant Musset, à qui n'était pas encore parvenue cette lettre de
+raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son
+âme:
+
+ O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de larmes j'ai versées!
+ Quelle journée! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu
+ verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et
+ le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile
+ bouillante sur un fer rouge. Je voudrais être calme et fort, quand je
+ t'écris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume,
+ et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces
+ trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que
+ toi à qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un être! Et qui,
+ d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien
+ que j'ai un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne.
+ Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite
+ chambre, tant de jours solitaires? Et dès que je veux t'écrire, tout
+ se presse jusqu'à m'étouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe
+ de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi.
+ Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie
+ que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un
+ singulier état moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre
+ qui n'est pas commencée. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En
+ vérité, on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus fort
+ le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule autour de moi.
+ Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, à baiser ton portrait, à
+ adresser à ton fantôme des folies qui me font frémir, je prends mon
+ chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une
+ manière quelconque. (_Lettre du 10 mai_.)
+
+Aucune distraction ne réussit à le soulager. Il voudrait partir; il ira
+sans doute à Aix-les-Bains, en juillet, pour l'attendre à son retour de
+Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi.
+Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai à Naples et de
+là à Constantinople, si je suis assez riche....»
+
+ ... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon.
+ A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais muet quand je t'ai
+ connue. A présent, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour
+ m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras
+ dans le vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de bien
+ tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner au plaisir et
+ un coeur tout entier à donner à l'amour. Peut-être y en a-t-il qui
+ accepteraient; mais moi, accepterai-je? Où me mène donc cette main
+ invisible qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle. Oui,
+ il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur,
+ pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il
+ faut que j'aie une maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me
+ parles de santé, de ménagements, de confiance en l'avenir: tu me dis
+ d'être tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines;
+ tu me dis d'arrêter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je
+ fait même de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux fois dans
+ tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possédée? C'est toi qui as
+ parlé: c'est toi dont la pitié céleste m'a couvert de larmes; c'est
+ toi qui as laissé descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi,
+ je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un libertin sans
+ coeur, mais je n'ai commencé à être autre chose que pendant trois
+ matinées à Venise, et tu dormais pendant ce temps-là.
+
+ Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes
+ pieds, plus je sens une force cachée qui s'élève, s'élève et se tend
+ comme la corde d'un arc.
+
+ .... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le
+ même effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir
+ de la table, à la première femme venue. Que je trouvasse là deux ou
+ trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare
+ et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure dans ma
+ chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, à l'ennui, que
+ sais-je? Et je m'endormais. J'en étais encore là quand je t'ai connue.
+ Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne
+ sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je
+ l'étranglerais en hurlant.
+
+ ... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir de pareilles
+ réflexions ou de pareils rêves que tu adresses cette lettre du Tyrol,
+ cette lettre sublime[125]? Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi
+ beau, d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé dans ton
+ coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis
+ là! Et la femme qui a écrit ces pages-là, je l'ai tenue sur mon sein!
+ Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son
+ dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me
+ le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en détacher pour
+ aller à elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les
+ harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre
+ nous un abîme éternel!
+
+ Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence si sage
+ me sauve ou me perde à son gré. J'ai horreur de ma vie passée, mais je
+ n'ai pas peur de ma vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a
+ voulu que me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les
+ conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce que j'ai dans
+ l'âme ne mourra pas sans en être sorti.
+
+[Note 125: La 2e _Lettre d'un voyageur_.]
+
+Il dévore _Wertlier_ et la _Nouvelle Héloïse_, ces folies sublimes dont
+il s'est tant moqué jadis. Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe
+pourtant toujours des affaires de son amie,--et toujours il pense à lui
+parler de Pagello:
+
+ Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais je ne puis pas; je
+ l'aime sincèrement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui écrire.
+ Il sait à présent pourquoi. (_Lettre du 10 mai_.)
+
+Paul de Musset, dans la _Biographie_, expose longuement cet état navrant
+de l'âme de son frère pendant les premiers mois de son retour. Après
+d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens
+compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de
+séquestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le
+berçait dans une amère volupté. Certain concerto de Hummel que lui
+jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soirées de Venise,
+l'arrachait par un enchantement soudain à cette morne solitude. Mais il
+n'y retombait que plus désespéré. Paul de Musset a donné des fragments
+d'un ouvrage inachevé de son frère, _le Poète déchu_, où cinq ans plus
+tard il retraçait fidèlement ce douloureux temps d'épreuve[126]:
+
+[Note 126: _Biographie_, pp. 128-130.]
+
+ «Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je
+ m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que
+ je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me
+ semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches,
+ tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste
+ et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais
+ lutter, je m'abandonnai a la douleur en désespéré. Je rompis avec
+ toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre
+ mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute
+ distraction qu'une partie d'échecs que je jouais machinalement tous
+ les soirs.
+
+ «La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies
+ cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille,
+ je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui
+ me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du
+ passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux
+ tableau, une tragédie que je savais par coeur, une romance cent fois
+ rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y
+ retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que
+ l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité.
+
+ «Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrête avec plaisir:
+ oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconté les
+ détails de ma passion. Cette histoire-là, si je l'écrivais, en
+ vaudrait pourtant bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était
+ brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitté;
+ j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; n'est-ce pas en
+ dire assez?
+
+ «Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui s'était fait en
+ moi, mais il était bien loin d'être accompli. On ne devient pas homme
+ en un jour. Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule.
+ J'écrivis des lettres à la façon de Rousseau,--je ne veux pas vous
+ disséquer cela.--Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment
+ comme la boussole, mais qu'importé si le pôle est trouvé? J'avais
+ longtemps rêvé; je me mis enfin à penser. Je tâchai de me taire le
+ plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir
+ et tout rapprendre....»
+
+George est restée quinze jours sans répondre à Alfred. Dans sa lettre
+du 21 mai, elle est toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas, Mme
+Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier,
+dont la figure déplaît à Musset, a réellement parlé bassement de lui
+et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut
+paraître détachée de ces misères. Et voici l'état de son coeur:
+
+ ... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui,
+ il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, il n'a pas connu les
+ amertumes qui t'ont rongé le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il
+ a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que
+ je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai
+ besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop
+ d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir
+ cette maternelle sollicitude qui est habituée à veiller sur un être
+ souffrant et fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous
+ deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre!
+ J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin
+ d'un frère; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant près de moi?
+ Hélas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien
+ le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi,
+ je l'écoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les
+ hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc?
+ Qu'est-ce? Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore serai-je
+ accusée?
+
+ ... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive,
+ n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un nouvel amour. Je le
+ désire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi
+ quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main à
+ celle-là! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle
+ sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est
+ une femme infâme.» Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute
+ heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une
+ parole amère. Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une
+ parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes
+ et auquel répond une voix émue et une douce parole, simple et
+ laconique, mais qui me semble si belle alors!--io l'amo!_--Peu
+ importe, mon enfant, aime, sois aimé et que mon souvenir n'empoisonne
+ aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin
+ pourtant que je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement
+ de te maudire, mais de t'oublier.
+
+L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant subsister en elle qu'une
+maternelle amitié, l'amour, après ces longs jours de silence, s'est
+aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset, du 10 juin, témoigne
+d'une âme rassérénée. Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble
+n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!...
+Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent guère. Il
+aime plus que jamais son _Georgeot_, «de cette amitié douce et élevée
+qui est restée entre eux comme le parfum de leurs amours». Or il existe,
+dit-il, des _révélations_: avec saint Augustin, il croit après avoir
+nié; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.
+
+ ... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille quelquefois
+ en criant: «Que Dieu me protège, car je vais me livrer!» Cela est
+ beau, n'est-ce pas, et effrayant en même temps, d'aller et de venir
+ avec cette pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi,
+ mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un
+ an trop tôt. J'ai cru longtemps à mon bonheur, à une espèce d'étoile
+ qui me suivait. Il en est tombé une étincelle de la foudre sur ma
+ tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, qui a
+ failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit où
+ j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en était
+ levé n'est pas celui qui s'y était couché.
+
+ Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui s'était desséché!
+ Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait
+ se détendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici
+ m'envoient à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se
+ pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une issue pour
+ s'élancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines,
+ dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai,
+ aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce pas, de se
+ promener tout jeune dans une vieille vie? X. _(Tattet)_ est de retour.
+ Il trouve, que _je lui apparais sous un nouvel aspect_, voilà son mot.
+ Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le
+ rassure.
+
+ Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade,
+ avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es
+ joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens,
+ en t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance, avec amour, que
+ je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me
+ le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas
+ connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais
+ être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand nous étions ensemble, je
+ laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussière; mais je ne
+ me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais
+ que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais au
+ lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je réfléchissais
+ et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la
+ tranquillité de nos jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce
+ temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous deux l'éclair de
+ l'épée flamboyante. Chose étrange, je n'ai compris qu'il fallait faire
+ usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer.
+ J'avais une telle confiance, une si misérable vanité!
+
+ J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour de moi tant
+ de voiles bizarres! à m'ôter une partie avec l'un, une autre avec
+ l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que
+ je pouvais mourir.
+
+ Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort
+ de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le
+ dire.
+
+Notre poète va décidément mieux: lui qui, le mois précédent, écrivait à
+son amie n'avoir pu se décider encore à aller voir son fils au collège:
+«il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je
+l'avoue», il écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère inquiète que
+son Maurice se porte bien: «Je viens de le voir à l'instant et il doit
+sortir avec moi dimanche.»
+
+Le 15 juin, longue lettre de George tout à fait calme à Alfred à
+peu près guéri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son
+rétablissement corps et âme.--Pagello y ajoute un billet de sa main pour
+recommander à son malade de l'hôtel Danieli,--«qu'une affection liera
+toujours à lui d'une manière sublime pour eux deux, incompréhensible
+pour les autres»,--d'éviter l'intempérance et de se souvenir de certaine
+eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce
+sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr, ajoute-t-elle à Alfred, que
+si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille à chaque
+point de son discours.»
+
+Elle a traversé une grave disette d'argent. Musset s'est fort agité pour
+lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est ému
+à la pensée qu'elle a pu souffrir de la gène. Il songe aussi à ses
+angoisses de mère; Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses
+enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses profondes qu'il a
+cru deviner entre les lignes de la seconde de ses _Lettres d'un
+voyageur_--qu'il vient de porter à la _Revue_.--Il est découragé,
+triste, inquiet; il apparaît surtout bien las.
+
+ ... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire
+ trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de
+ contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je
+ paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans
+ le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au torrent,
+ accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce que pour qu'elle te
+ suive dans l'Océan.
+
+ Buloz vient de m'apporter la _Lettre_ que tu lui as envoyée pour la
+ _Revue_[127]. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que
+ j'éprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de
+ _suicide_; quel que soit le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée
+ chez les autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance.
+ J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus
+ de rien. Dis-moi, mon George, mon frère adoré, quand tu as écrit ce
+ mot-là, était-ce seulement l'inquiétude que tu ressentais pour
+ ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu
+ attendais? Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, qui
+ t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il m'a semblé qu'une
+ tristesse, étrangère à tout cela, dominait les autres motifs. Buloz
+ lui-même s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire:
+ «Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, qui ne se
+ doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: «Mais
+ vous ne l'avez pas quittée? Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre
+ garçon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais
+ il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta
+ vie tu as pensé à la mort, que toute ta vie t'y a poussée, que cette
+ idée t'est familière, presque chère; mais enfin elle ne se représente
+ à toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle
+ naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, aussi complète
+ que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle
+ franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas
+ permis de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des
+ femmes, je te le jure sur mon père; si le sacrifice de ma vie pouvait
+ te donner une seule année de bonheur, je sauterais dans un précipice,
+ avec une joie éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que
+ d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans
+ un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et
+ pour bien des années; d'avoir tout perdu, jusqu'à ses rêves; de me
+ repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce
+ que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: qu'il
+ faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du
+ moins tu es heureuse, peut-être heureuse par mes larmes, par mon
+ absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si
+ tu ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir
+ changé la vie qu'en bien. C'est une noble créature, bonne et sincère;
+ il t'est dévoué, j'en suis sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne
+ pas lui rendre le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être
+ aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne
+ détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour
+ y venir, pour y rester. Mais, hélas! je n'en suis pas à apprendre
+ aujourd'hui quel hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent
+ répété: le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit de
+ crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du
+ désir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son être en contact avec
+ d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se
+ trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?
+
+[Note 127: Publiée dans la _Rente des Deux Mondes_ du 15 juillet
+1834.]
+
+ ... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de
+ mon lit retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l'idée
+ de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où
+ je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de
+ tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas,
+ ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette
+ franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je
+ suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu
+ de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de
+ m'avoir manqué là-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont écartée de
+ moi. Adieu, je n'en puis plus! _(Lettre du 46 juin_.)
+
+George rassure cet ami trop vite inquiet: son idée de suicide, ce spleen
+toujours prêt à se réveiller au contact d'une contrariété ou d'un
+affront, «la suivra toujours probablement sans lui faire aucun _bobo_,
+car elle n'a ici aucun chagrin de coeur». Son Pagello est un ange;
+ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un mois elle reverra ses
+enfants... Elle ajoute comme glose à cet exposé de sa tranquillité: «Tu
+as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes
+larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais
+dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi
+que tu m'as laissé un souvenir plus sûr et plus précieux que tous les
+souvenirs de la possession,» _(Lettre du 26 juin_.)
+
+La dernière lettre de Musset adressée à Venise, le 10 juillet, a été
+détruite «parce qu'elle contenait une confidence». On en a gardé du
+moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le «bon
+docteur», et ce trait qui nous prépare a la rencontre des amants:
+
+«--Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que «Mme Sand soit _une femme
+adorable_?» Telle est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait
+l'autre jour. La chère créature ne me l'a pas répétée moins de trois
+fois pour voir si je varierais mes réponses.--«Chante, mon «brave coq,
+me disais-je tout bas, tu ne me «feras pas renier, comme saint Pierre.»
+
+
+
+VII
+
+Apres cinq mois de vie commune à Venise, George Sand et Pagello partent
+pour Paris. Les dernières lignes que nous avons citées du naïf journal
+du docteur nous signalent chez eux un état d'âme assez mélancolique,
+sans le trop préciser. De George Sand elle-même nous n'apprendrons rien:
+nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincère--pour les
+autres--s'acharne à tout dissimuler de sa vie vraie... Déjà elle
+s'obstinait à réagir contre sa légende, légende qui offensait son âme
+hautaine et bourgeoise. Elle préludait à ce rôle de _Matriarche_ qui
+devait faire vénérer sa vieillesse.
+
+Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne et des petits intérêts
+de son honnête amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses enfants,--à
+retrouver aussi le poète qui l'avait quittée, qui l'adorait encore,
+qu'elle-même avait aimé jadis.
+
+Ce départ de George Sand avec Pagello, après cinq mois de calme
+tête-à-têle, nous apparaît, pour lui, maussade et triste, mais pour
+elle libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente de nouvelles
+souffrances?... Reprenons le récit du docteur.
+
+ J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et je partis avec
+ elle pour Milan sans prendre congé de mes parents ni de mes amis, et
+ sans dire à personne si ni quand je reviendrais.
+
+ De Milan, j'écrivis à mon père:
+
+ «Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me blâmais de vivre
+ avec une étrangère, perdant ma jeunesse, ruinant ma carrière, reniant
+ publiquement ces principes de morale chrétienne qui me furent
+ inculqués par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette
+ lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dédaignais de
+ mentir avec de fausses promesses. Je te réponds aujourd'hui de Milan:
+ je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les
+ yeux fermés, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris
+ où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, digne de toi.
+ Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. Toi, ne cesse pas de
+ m'aimer et écris-moi à Paris.»
+
+ J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la poursuis maintenant
+ volontiers, parce que, à mesure que je la raconte, je me sens l'âme
+ soulagée, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes,
+ la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés à Martigny,
+ nous quittâmes la voiture et les bagages.
+
+ George Sand était en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons
+ franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportés à Chamounix,
+ où le jour suivant nous avons entrepris à pied l'ascension du
+ Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Français,
+ d'Allemands et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace, après avoir
+ examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur de la glace à 400
+ pieds de profondeur, après nous être réjouis de l'écho éclatant des
+ Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallée
+ désolée, hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles,
+ nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et
+ un Américain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernières aiguilles,
+ avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces
+ jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène de
+ la gelée.--Le lendemain nous revenions à Martigny et de là nous nous
+ mettions en route pour Genève.
+
+ A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus
+ circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais
+ mille efforts pour le cacher. George Sand était un peu mélancolique et
+ beaucoup plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle
+ une actrice assez coutumière de telles farces, et le voile qui me
+ bandait les yeux commençait à s'éclaircir. Nous visitâmes Genève,
+ marché de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais
+ ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter
+ pleinement aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout d'abord
+ le lac: il la côtoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les
+ poissons frétiller à O pieds de profondeur, comme si on les avait
+ dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont
+ pays enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que vous avez
+ l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et spécialement
+ Rousseau les ont dépeints, comme personne ne les dépeindra plus. Après
+ six ou sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, et, par
+ le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes à Paris. A la station,
+ George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui
+ l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue
+ des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième étage à 1 fr.
+ 50 par jour.
+
+La présence de Pagello allait être importune. Dans sa bonté, George
+Sand n'avait osé lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer
+l'affaiblissement de son amour.
+
+Une mélancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement
+exilé, dès son installation à Paris.
+
+La vie monotone et bourgeoise endurée cinq mois à Venise, autant que
+cette étrange correspondance entretenue avec Musset,--et toujours
+exaltée, malgré l'espèce de lassitude que nous y avons constatée dès
+le mois de juin,--avaient préparé ce refroidissement graduel dans les
+relations de Lélia avec le docteur Pagello.
+
+A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y
+consentir, s'y résigner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive
+générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser ces deux tristesses. Mais
+tous trois étaient malheureux.
+
+Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour à Paris, Pagello ne
+prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on
+soupçonner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de
+la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite.
+
+Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de corps et d'esprit, je
+me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyés aux genoux, le
+front dans les mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec peu
+d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitié mal assurée.
+Elle succède en toi à une passion mal éteinte, en George Sand à un
+caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs
+solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris
+ma malle pour en tirer quelques vêtements; et, tout en soulevant mon
+linge, je découvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et
+décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de ma mère. Je
+le couvris de baisers et le plaçai sur une armoire qui faisait face au
+petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps à
+le contempler. Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut mon
+âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu retourneras dans ta patrie
+et tu y passeras des jours honorés et tranquilles; ta conduite à venir
+tirera des enseignements de tes erreurs passées; garde toujours dans ton
+esprit les principes que ta mère t'a fait sucer avec le lait;--toutes
+les joies terrestres qui iront contre ces préceptes te rendront
+malheureux.»
+
+ J'entendis frapper doucement à la porte de ma chambre; j'ouvris...
+ C'était George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour
+ me mener dîner comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha
+ âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque
+ dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc dîner
+ chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalité. Elle me
+ proposa comme ami, presque comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait
+ partir avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour suivant,
+ et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne pas la suivre. La Sand
+ voyait toute la singularité de ma position, tous les sacrifices que
+ j'avais faits à son amour: ma clientèle perdue, mes parents quittés et
+ moi exilé sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait
+ fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille et presque
+ sérieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mère
+ m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps.
+ Cette femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en avait
+ perdu le secret. Au milieu même de ses égarements tous consécutifs
+ d'un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre,
+ compatissant, industrieux pour les malheureux et intrépide pour le
+ sacrifice...
+
+Donc, à peine arrivée, presque indifférente soudain pour l'infortuné
+Pagello, George Sand revoit le poète. Et tous deux sont repris par leur
+ancien amour. La présence de l'Italien, la fâcheuse rumeur du monde ne
+troublent pas cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils
+ont retrouvé l'amertume. Quinze jours fiévreux et cruels, quinze jours
+seulement s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable a surgi, poignant,
+chez Musset. Il souffre trop, veut partir.
+
+ ... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et j'ai reçu le
+ dernier coup.
+
+ J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de luttes et de
+ souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne
+ entre nous. Ce sera la dernière épreuve: je sais ce qu'elle me
+ coûtera; mais mon père de là-haut ne m'appellera pas lâche quand
+ je paraîtra; devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre.
+ J'attendrai de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma
+ mère, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse; je
+ t'ai entendue dire que tu l'étais. Il m'eût été doux de rester votre
+ ami, et que la douce joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma
+ douleur. Mais le destin ne pardonne pas.
+
+ ... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une journée entière.
+ Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon,
+ sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si
+ tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre,
+ n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais
+ si tu as du courage, reçois-moi seul, chez toi ou ailleurs, où
+ tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix
+ solennelle de la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a
+ murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse?
+ Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offensé, ni douleurs
+ importunes. Reçois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du
+ présent, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel
+ et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux
+ intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans
+ le ciel, et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour
+ l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour céleste,
+ profond comme la douleur humaine. O ma fiancée! Pose-moi doucement la
+ couronne d'épines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera
+ ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!
+
+La demande a été accordée; Musset va revoir son amie une dernière fois.
+Il sera fort: sa résolution de partir est irrévocable.
+
+ ...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le
+ désespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et
+ qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot là-dessus, et ne crains pas
+ qu'il m'échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve.
+ Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour que j'aurai de ma
+ vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonné
+ avec cet amour-là, jour par jour, minute par minute, dans la solitude
+ et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible,
+ mais que tout invincible qu'il est, ma volonté le sera aussi. Ils ne
+ peuvent se détruire l'un par l'autre; mais il dépend de moi de faire
+ agir l'un plutôt que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à
+ tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué de le
+ voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là est sortie. Ne t'en
+ afflige pas surtout, et sois sûre qu'il n'y a pas dans mon coeur une
+ goutte d'amertume.
+
+Il compte aller à Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est
+sous-préfet de Lavaur; de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne.
+
+Mais elle hésite maintenant à accepter ce rendez-vous. Suprême
+coquetterie de femme, ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus; il
+supplie:
+
+ C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en
+ donnerai. Parle ou ne parle pas; les lèvres des hommes n'ont pas de
+ parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne
+ crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas
+ changée. Mon amour-propre, dis-tu? Écoute, écoute, George: si tu as du
+ coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin
+ des Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est là que
+ je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arrière-pensée;
+ écoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier
+ baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce
+ triste soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret. C'était à
+ un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est à un
+ ami.
+
+ C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme à qui tu
+ parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misères et de
+ souffrances, Dieu m'accorde peut-être la consolation de t'être bon à
+ quelque chose. Sois-en sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton
+ mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je
+ destiné à te rendre encore une fois le repos.
+
+ Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes
+ éternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir
+ pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse
+ quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah!
+ c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc
+ fait?
+
+Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle répond à
+son amant:
+
+ Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas
+ tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien que cela me fait du
+ mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais
+ je pars pour Nohant, moi, je vais passer là les vacances avec mes
+ enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je _lui_ ai
+ tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans
+ lui une dernière fois et que je te décide à rester, au moins jusqu'à
+ mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir
+ et il fait un temps affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai
+ donc perdue, puisque tu souffres auprès de moi!
+
+Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine: «Elle dépérissait, en
+effet, de chagrin. Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère,
+au ridicule de la situation: «Du moment «qu'il a mis le pied en France»,
+écrit George Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du saint
+enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses
+deux amis la prenaient à témoin de la chasteté de leurs baisers: «Le
+voilà qui redevient un être faible, «soupçonneux, injuste, faisant des
+querelles «d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres
+qui brisent tout.» Dans son inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude
+indiscrètement.
+
+«George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle
+avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur
+histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde ne
+peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus
+exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les
+visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont
+elle avait honte maintenant,[128].»
+
+[Note 128: ARVÈDE BARINE, _Alfred de Musset_, p. 75.]
+
+Indulgentes réflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants,
+tant qu'elle les aimait. Mais après avoir transfiguré à ses propres yeux
+sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier, la voilà qui se laisse
+reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son désespoir. Et presque
+fière de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poète, elle
+consent à lui dire un dernier adieu.--Cet adieu n'a pas été aussi triste
+qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui le craindre. Elle a cédé au
+suprême désir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le
+lendemain, Musset, qui va décidément partir, lui adresse cette belle
+page triste--qu'on est tenté de trouver... littéraire:
+
+ Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie avec confiance,
+ non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les
+ luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une
+ compagne bien chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit
+ tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire
+ sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front
+ ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas
+ été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu
+ ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons
+ passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un
+ baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre
+ ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes
+ les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le
+ monde et lui.
+
+ Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu hier, devant Dieu,
+ le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne
+ crains plus rien, ni n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne
+ m'était pas réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur
+ chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma
+ jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu.
+ Celui qui est aimé de toi ne peut plus maudire. George, je puis
+ souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.
+
+ Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur quoi que ce soit
+ qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est à toi.
+ Écris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, à trois
+ cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu
+ le le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi de
+ pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée de main, un mot, une
+ larme! Hélas! ce sont là tous mes biens. Mais si tu crois devoir
+ sacrifier notre amitié, si mes lettres même hors de France troublent
+ ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas,
+ oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre,
+ à présent, sois heureuse à tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimée de
+ mon âme! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernières années
+ de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières. Sois
+ heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier qu'on peut l'être.
+ Hier, tu me disais qu'on ne l'était jamais. Que t'ai-je répondu? Je
+ n'en sais rien, hélas! ce n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à
+ mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la
+ patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste orgueil. Rétrécis ton
+ coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais
+ si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du
+ malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans
+ moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu.
+
+ Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur
+ toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te
+ coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a
+ porté.
+
+ Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera
+ sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que
+ voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires
+ d'un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants
+ immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette,
+ comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l'un sans parler
+ de l'autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les
+ prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence. Les
+ peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu'ils
+ adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les révolutions de l'esprit
+ humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur
+ siècle? Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort des
+ ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir; elle gravera ton
+ portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le
+ prêtre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe, comme une
+ mère y couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux
+ chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je terminerai
+ ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un
+ coeur de vingt ans, à tous les enfants de la terre; je sonnerai aux
+ oreilles de ce siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la
+ trompette des résurrections humaines, que le Christ a laissée au pied
+ de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis fils de ton Père; je
+ te rendrai les baisers de ma fiancée; c'est toi qui me l'as envoyée, à
+ travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus
+ pour venir à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera
+ toujours verte, et peut-être les générations futures répéteront-elles
+ quelques-unes de nos paroles, peut-être béniront-elles un jour
+ ceux qui auront frappé avec le myrte de l'amour aux portes de la
+ liberté[129].
+
+[Note 129: L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.***
+«Yorick», dans l'_Homme libre_ du 13 avril 1877. Paul de Musset,
+paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son frère. Or,
+Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait déjà tiré
+une phrase: «Non, non, j'en jure par ma jeunesse...» pour être placée
+en épigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile
+d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe--qui est en
+possession de M. de Lovenjoul.]
+
+Cette lettre était trop résignée. Pour la première fois, le poète
+considérait le prestige à venir d'un amour qui le meurtrissait encore.
+Plus humble était la plainte que lui dictaient jusque-là ses tourments.
+Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un
+désir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Hélas!
+il avait cette femme dans l'âme plus que dans la chair....
+
+Il est parti pour Bade le 25 août. Son voyage a duré six jours. A peine
+installé, il mesure sa solitude, et tout le passé douloureux qui reflue
+dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour:
+
+ Baden, 1er septembre 1834.
+
+ Voilà huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore écrit.
+ J'attendais un moment de calme; il n'y en a plus. Je voulais t'écrire
+ doucement, tranquillement, par une belle matinée, te remercier de
+ l'adieu que tu m'as envoyé. Il est si bon, si triste, si doux, ma
+ chère amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement de
+ mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n'a aimé comme je
+ t'aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour; je ne
+ sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je
+ parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de
+ bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être aimée, si tu l'as
+ jamais demandé au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée,
+ regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée,
+ dis-toi cela, autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses
+ amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon sang! Je meurs
+ d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu! Tu
+ es aimée, adorée, idolâtrée, jusqu'à en mourir! Eh non, je ne guérirai
+ pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela; et
+ mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce
+ qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais
+ bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empêchent
+ d'aimer!
+
+ Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait
+ pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue dans mes bras, ô mon
+ corps adoré! Je t'avais pressée sur cette blessure chérie! Je suis
+ parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mère était
+ triste; je crois que non. Je l'ai embrassée, je suis parti, je n'ai
+ rien dit. J'avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, je le
+ respirais encore. Ah, George! tu as été heureuse et tranquille là-bas,
+ tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser
+ cinq mois? Sais-tu ce que c'est, pour un pauvre coeur qui a
+ senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie
+ l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la
+ solitude, la mort et t'oubli tomber goutte à goutte, comme la neige?
+ Sais-tu ce que c'est pour un coeur serré jusqu'à cesser de battre, de
+ se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante,
+ et de boire encore une goutte de rosée vivifiante? Oh, mon Dieu! je le
+ sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant
+ c'est fini. Je m'étais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait
+ prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais,
+ je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux ma
+ souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, vois-tu. Tu te
+ rétracterais que cela ne servirait à rien. Tu veux bien que je t'aime;
+ ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu,
+ vois-tu, je ne réponds plus de rien.
+
+ Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, là ou là? Qu'est-ce que cela
+ me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui
+ passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est
+ que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie
+ est charmante, la promenade agréable, que les femmes dansent, que
+ les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en
+ galopant. Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie.
+ Écoute, George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me dissuader:
+ pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'espérance,
+ pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je
+ suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mère. Tout cela me
+ donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un
+ fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j'ai de la force
+ encore. Mais de la force, mon Dieu, à quoi sert d'en avoir quand elle
+ se tourne elle-même contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me
+ fais pas souffrir, ne me rappelle pas à la vie. Je te promets, je
+ te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'écris dans un
+ moment de fièvre ou de délire, que je me calmerai; voilà huit jours
+ que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'écrire.
+ Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naître des espérances
+ dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu'ils ont tous raison;
+ n'ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j'ai tout quitté;
+ qu'ont-ils à dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir
+ dire à un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de mourir. Les
+ taureaux blessés dans le cirque ont la permission d'aller se coucher
+ dans un coin avec l'épée du matador dans l'épaule, et de finir en
+ paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot. Écoute: tout cela ne fera
+ pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture,
+ et que tu viennes. J'aurai beau regarder, me voilà assis devant cette
+ petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai
+ emporté. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas
+ sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me
+ laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver.
+ Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra.
+ Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper,
+ n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la
+ main, et tu n'écriras pas dessus: «Viens!» Il y a entre nous je ne
+ sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels
+ événements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout
+ cela est parfait, il n'y en a pas si long à dire. Je ne peux pas vivre
+ sans toi, voilà tout. Combien tout cela durera encore, je n'en sais
+ rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je
+ connusse en détail et par époque, l'histoire de ta vie. Je connais ton
+ caractère, mais je ne connais ta vie que confusément. Je ne sais pas
+ tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te
+ visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais
+ loué aux environs de Moulins ou de Châteauroux un grenier, une table
+ et un lit. Je m'y serais enfermé. Tu serais venue m'y voir une ou
+ deux fois seule, à cheval; moi, je n'aurais vu âme qui vive. J'aurais
+ écrit, pleuré. On m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu là
+ quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espère. Tu
+ m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la dernière fois; as-tu rien
+ eu à te reprocher? Mais tous les rêves que je peux faire sont des
+ chimères; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses.
+ Tout est bien, tout est mieux ainsi.
+
+ O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un
+ beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi
+ sur l'herbe, sous quelque saule vert. Regarde l'Occident et pense à
+ ton enfant qui va mourir. Tâche d'oublier le reste: relis mes lettres,
+ si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur,
+ donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la
+ lampe, prends ta plume, donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi
+ tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutôt un peu.
+
+ Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire même plus que tu
+ n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce ne peut pas être un crime.
+ Je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton
+ amitié pour moi, que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de
+ l'amour? Écris à BADEN (GRAND-DUCHÉ), POSTE RESTANTE. Affranchis
+ jusqu'à la frontière, et mets: PRÈS STRASBOURG. C'est à douze lieues
+ de Strasbourg. Je n'irai ni plus près ni plus loin; mais que j'aie une
+ lettre où il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes
+ tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai
+ eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu! quand j'y pense,
+ ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah!
+ il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif,
+ mon George, ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette
+ lettre. Je me meurs. Adieu.
+
+ A BADEN (GRAND-DUCHÉ), PRÈS STRASBOURG, POSTE RESTANTE.
+
+ O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon George, ma belle
+ maîtresse, mon premier, mon dernier amour.
+
+Où en était George Sand, à l'heure où son ami lui envoyait cet appel
+égaré?
+
+Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui avait d'abord apaisé le
+poète, l'avait passionnément exaltée. Le 29 août, elle rentrait à
+Nohant, éperdue d'amour et de désespoir.--«Viens me voir, écrivait-elle
+à Gustave Papet, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une
+éloquente poignée de main, mon pauvre ami...» Elle ne dissimulait point
+sa blessure. Si elle guérissait, elle se réfugierait dans l'amitié,
+négligée trop longtemps.
+
+Pour la première fois, ses enfants ne lui faisaient pas tout oublier.
+Bientôt la vie lui apparaissait intolérable. Et elle confiait à
+Boucoiran (lettre du 31 août) des pensées de suicide: «Vous avez dû le
+comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je
+veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons.... J'aurai à
+causer longuement avec vous et à vous charger de l'exécution de volontés
+sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance... quand je vous aurai fait
+connaître l'état de mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi
+qu'il y aurait paresse et lâcheté à essayer de vivre quand je devrais en
+avoir déjà fini.» Puis elle lui «confie et lui lègue Pagello, un brave
+et digne homme de sa trempe»[130].
+
+[Note 130: _Correspondance,_ I, p. 279.]
+
+Cette crise dure quelques jours. Musset qui comptait travailler à
+Bade, qui avait promis à Buloz un roman et des vers[131], continue de se
+désoler. Sa plainte du 1er septembre arrive à Nohant. Et,--comme jadis à
+Venise la lettre si longtemps attendue de Genève,--cette vivante preuve
+d'un invincible amour calme la passion de George et la guérit du
+désespoir.
+
+[Note 131: _Lettre_ du 18 août.--Cf. M. Clouard, article cité, p.
+730.]
+
+A ces doléances sublimes, attendrissantes à force de chagrin sincère,
+qu'elle a reçues de son ami, elle répond, au crayon, sur un album,--d'un
+petit bois où elle se promène,--par une lettre toute raisonnable, et
+sans aucun vestige de sa folie récente. Elle lui reproche d'exprimer
+de la passion et non plus ce saint enthousiasme, cette amitié pure...
+Pagello lui-même est jaloux. Il faut se séparer tous les trois. «Ne
+m'aime plus: je ne vaux plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque
+tu arrives à te persuader que tu ne peux guérir de cet amour pour moi,
+qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjuré
+à Venise, avant et même encore après ta maladie. Adieu donc le beau
+poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s'était formé entre
+nous trois, lorsque tu _lui_ arrachas à Venise l'aveu de son amour pour
+moi et qu'il jura de me rendre heureuse.» Et elle ajoute que lui-même,
+il a uni _leurs_ mains malgré _eux_[132]...
+
+[Note 132: Nous avons donné le passage, _Introduction_, p. VI.]
+
+Cette lettre a désolé Musset, qui la lui renvoie comme elle l'exige. Il
+n'a jamais vu aussi clairement, lui dit-il, combien il est peu de
+chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus malheureuse encore
+qu'indifférente:
+
+ ...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien malade, et ne
+ crois pas que je sois moi-même de force à t'adresser un reproche. Il
+ faut que tu souffres beaucoup pour que tu n'aies même plus une larme
+ pour moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques à la parole qui,
+ _depuis trente ans_, disais-tu, _n'a pas encore été faussée_. Elle le
+ sera donc une fois, et j'aurai perdu le seul jour de bonheur qui me
+ restait encore. Qu'il en soit ce qui plaît à Dieu ou à l'Esprit du
+ Mort. Car, à vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal à personne,
+ en être où je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un
+ nouveau coup de pierre sur la tête, c'est trop.
+
+ ... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en me disant qu'un
+ soupçon jaloux tue l'amour dans ton coeur? Qui crois-tu donc que
+ j'aime? Toi ou une autre? Tu t'appelles _insensible, un être stérile
+ et maudit_? Tu te demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur
+ fait comme tu l'as, et tu me dis de frémir en songeant de quels abîmes
+ je suis sorti. Eh! mon amie, me voilà ici, à Baden, à deux pas de la
+ Maison de Conversation. Je n'ai qu'à mettre mes souliers et mon habit
+ pour aller faire autant de déclarations d'amour que j'en voudrais à
+ autant de jolies petites poupées qui ne me recevront peut-être
+ pas toutes mal; qui, à coup sûr, sont fort jolies, et qui, plus
+ certainement encore, ne quittent pas leur amant, parce qu'elles ne
+ veulent pas se voir méconnaître. Quoi que tu fasses ou quoi que tu
+ dises, morte ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une
+ autre. «_Aime-moi dans le passé_, me dis-tu, _mais non telle que je
+ suis dans le présent_.» George, George, tu sauras que la femme que
+ j'aime est celle des rochers de _Franchart_, mais que c'est aussi
+ celle de Venise, et celle-là, certes, ne m'apprend rien, quand elle me
+ dit qu'on ne l'offense pas impunément.
+
+ ... Je n'ai plus rien dans la tête ni dans le coeur. Je crois que je
+ vais revenir à Paris pour peu de temps... Je souffre, et à quoi bon?
+ Ta lettre m'a fait un mal cruel. George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais
+ que sert de gémir? Tu me dis que tu m'écris afin que je ne prenne
+ aucune idée de rapprochement entre nous. Eh bien, écoute, adieu,
+ n'écrivons plus... Tout cela, vois-tu, est horrible, au bout du
+ compte. Tu souffres, toi aussi. Je te plains, mon enfant; mais
+ puisqu'il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien, alors, si
+ notre amitié s'envole au moment où tu souffres et où tu es seule,
+ qu'est-ce que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le répète. Adieu.
+ Je ne sais où je serai; n'écris pas, je ne puis savoir.
+
+ Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. O mon Dieu,
+ toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse! Oh
+ mon coeur, mon amour, je ne t'en veux pas de cette lettre-ci; mais
+ pourquoi m'as-tu écrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit
+ Dieu! J'espérais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop!
+
+Pagello était allé voir Musset avant son départ pour Baden. Il l'avait
+trouvé lisant une lettre d'Elle.--George vient d'écrire à Alfred que
+Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha certaine phrase
+passionnée qu'il disait y avoir surprise. Or cette phrase n'était que
+dans son imagination. Musset répond à son amie que personne n'a rien pu
+voir de sa lettre tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce
+sot incident, c'est «qu'elle a rompu» avec cet homme... Mais a-t-elle
+bien rompu? Ne lui parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?...
+
+ ... Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être, et _Lui_
+ aussi. J'avoue que je n'en suis plus à ménager personne. S'il souffre,
+ lui, eh bien, qu'il souffre, ce Vénitien qui m'a appris à souffrir. Je
+ lui rends sa leçon; il me l'avait donnée en maître. Quant à toi, le
+ voilà prévenue, et je te rends tes propres paroles: «_Je t'écris cela,
+ afin que si tu vinsses à apprendre mon retour, tu n'en prisses aucune
+ idée de rapprochement avec moi_.» Cela est-il dur? Peut-être. Il y a
+ une région dans l'âme, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitié
+ en sort. Qu'il souffre! Il te possède. Puisque ta parole m'est
+ retirée; puisqu'il est bien clair que toute celte amitié, toutes ces
+ promesses, au lieu d'amener une consolation sainte et douce au jour de
+ la douleur, tombent net devant elle; eh bien, puisque je perds tout,
+ adieu les larmes; adieu, non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en
+ t'aimant. Mais adieu la vie, adieu l'amitié, la pitié. O mon Dieu!
+ Est-ce ainsi? J'en aurai profité pour le ciel. En fermant celle
+ lettre, il me semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui
+ se resserre et s'ossifie. Adieu. (_Lettre de Baden, 15 septembre_.)
+
+La fin de ce mois de septembre ne fut que tristesses pour tous les
+trois. Au commencement d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et
+Musset lui-même arrivait le 13 à Paris. Sa pensée unique restait à son
+amie, et son premier soin était de lui demander de la revoir:
+
+ Mon amour, me voilà ici. Tu m'as écrit une lettre bien triste, mon
+ pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous
+ voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant;
+ la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un
+ instant. Voyons-nous, ma chère âme, et tu auras toute confiance, et tu
+ sauras jusqu'à quel point je suis à toi, corps et âme. Tu verras qu'il
+ n'y a plus pour moi ni douleur, ni désir, du moment qu'il s'agit de
+ toi. Fie-toi à moi, George. Dieu sais que je ne te ferai jamais de
+ mal. Reçois-moi, pleurons ou rions ensemble; parlons du passé ou de
+ l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'espérance ou de la douleur. Je
+ ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi ton
+ heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une
+ heure, un instant à perdre. Réponds-moi une ligne. Si c'est ce soir,
+ tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras
+ rien à faire. Moi, je n'ai à faire que de t'aimer. Ton frère,
+
+ ALFRED.
+
+--Cette utopie que tous trois auraient acceptée, d'une amitié vaguement
+amoureuse, n'est guère précisée, que dans les lettres de George Sand. Ni
+Pagello, dans son journal, ni Musset, dans ses lettres, ses romans et
+ses vers, ne paraissent y avoir souscrit, aussi résolument.
+
+Pagello ne fait même aucune allusion, dans son mémorial sincère, aux
+égards que son amie prétend lui avoir témoignés quand elle a voulu
+revoir le poète. Bien mieux, nous n'y trouvons mentionnée qu'une
+rencontre avec George Sand, depuis leur arrivée à Paris.... Reprenons-le
+où nous l'avions coupé:
+
+ --Nous en étions à prendre congé l'un de l'autre pour nous revoir dans
+ trois mois, mais elle croyait que peut-être nous ne nous reverrions
+ plus et, sans manifester ce doute qui dans ce moment lui était
+ pénible, elle redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant
+ de ne pas abandonner aussitôt l'occasion que je trouvais à Paris de
+ cultiver les études de ma profession. Aucune mère n'aurait parlé avec
+ une affection plus raisonnée. J'en fus touché au fond de l'âme.
+
+ Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent que j'avais pu
+ et vendu quelques objets précieux. De plus, j'avais expédié d'avance
+ à Paris quatre tableaux à l'huile de Zucarelli pour les vendre et
+ pouvoir demeurer quelques mois dans la capitale de la France.--George
+ Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: «Les tableaux
+ partiront avec moi demain pour la Châtre où un amateur de mes amis en
+ fera sûrement l'acquisition, aussi je te prie de me laisser le soin de
+ cette affaire et de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent
+ Boucoiran, que je te laisse en place de frère, t'en comptera
+ l'argent.» Je répondis à tout cela par une poignée de main qui fut
+ comprise comme le plus éloquent discours. Le matin suivant, Boucoiran
+ frappait à ma porte et me trouvait préparé à le suivre au secrétariat
+ de l'Hôtel-Dieu. On me délivra un permis de pratique pour tous les
+ grands hôpitaux de Paris. Ayant visité l'Hôtel-Dieu et ensuite la
+ Charité, où je fus présenté à Lisfranc, qui m'accueillit avec grande
+ courtoisie, j'allai avec mon Mentor faire une visite d'un autre
+ genre à M. Buloz, Savoyard, directeur de la _Revue des Deux Mondes_.
+ Boucoiran portait un gros paquet et il le lui remit; c'était le second
+ volume de _Jacques_, écrit chez moi à Venise. «Elle est donc arrivée?
+ dit Buloz.--Oui, répondit Boucoiran,--Depuis quand?--Depuis deux
+ jours.--Cette diablesse de femme me fait devenir fou; voici un
+ volume que j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'était
+ entortillée dans un nouvel amour avec un comte italien.» Boucoiran
+ sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme une statue; pendant ce
+ temps-là, je me détournai pour regarder quelques estampes qui ornaient
+ la pièce, et Boucoiran dit quelques mots à l'oreille de Buloz; après
+ quoi celui-ci, qui m'avait à peine remarqué, prit ses lunettes et, me
+ regardant avec discrétion et courtoisie du seul oeil qui lui restait,
+ me fit les plus gracieuses questions, les offres les plus courtoises,
+ et finit par me donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en
+ qualité de journaliste, dans quelque théâtre ou spectacle que ce fût.
+ Je la mis dans ma poche en le remerciant; puis je pris congé, en
+ souriant de mon importance littéraire. La carte équivalait à une
+ nomination de journaliste.
+
+ Buloz est une célébrité connue de tout Paris ainsi que des deux mondes
+ où rayonne son fameux journal. Ici je ne puis m'abstenir de signaler
+ ce qui me fut le plus agréable: qu'il m'ait offert de travailler à sa
+ revue, me sachant collaborateur de George Sand pour les _Lettres d'un
+ voyageur_. Il me donna de curieux éclaircissements sur le groupe
+ littéraire qu'il présidait. Je lui reconnus un tact très fin, des
+ manières franches, un excellent coeur et un rare bon sens.
+
+ ... Je vous jure que Buloz, à son bureau, est un véritable imprésario
+ d'opéra. Il a ses ténors, ses _prime donne_, ses _contralti_, ses
+ basses, ses secondes parties et ses choeurs, c'est une joie que de
+ voir cet homme s'agiter avec sa _virtuose canaille_ et suivant les
+ convenances particulières de chacun. Ils sont excellemment payés selon
+ leur catégorie, mais ils sont presque tous en dette de travaux.
+
+ La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de billets, de
+ sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, de l'argent, de
+ l'argent, et cela contre la seule garantie de l'argument d'un
+ article, d'une histoire, d'un récit encore gisant dans l'esprit de
+ l'auteur,--qui promet de le livrer dans quinze jours, un mois, un
+ an.... Je me suis convaincu qu'en général il vaut mieux connaître de
+ loin les célébrités littéraires: j'ai su des choses à confondre,
+ sur la vie privée de ces monstres de grands hommes. Figurez-vous
+ Chateaubriand, le plus grand, le plus moral des poètes français de
+ ce siècle: il joue et il perd dans une nuit, par anticipation, une
+ édition nouvelle de ses oeuvres.... Il se fait bâtir une maison
+ délicieuse, tout incrustée de marbres rapportés de Grèce: il la perd
+ également au jeu.
+
+ Et connaissez-vous les désordres financiers de Lamartine?... Je vous
+ dis qu'à peu près tous sont dans le même genre.
+
+ Je trouvai à Paris une paix dont je ne jouissais pas depuis longtemps.
+ Boucoiran fut mon mentor et mon ange tutélaire. Huet, Lisfranc,
+ Amussat, trois illustres médecins, me prodiguèrent les amabilités
+ et m'aidèrent à acquérir de nouvelles lumières dans les sciences
+ médicales. Et de funestes pensées survenaient pour me travailler
+ l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agité je passais dans la
+ solitude de ma chambrette, le portrait de ma mère m'inspirait des
+ paroles d'inexprimable consolation et je trouvais le courage de défier
+ ma pauvreté et mon ténébreux avenir.
+
+ Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait la vente de
+ mes tableaux pour 1500 francs. Je crus être devenu un Rothschild, et
+ dans l'extase de la joie je courus me procurer une boîte d'instruments
+ de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un nouvel
+ envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours après, me mit en
+ mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, réservant les 500
+ francs supplémentaires qu'elle-même devait m'apporter pour retourner
+ à Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme, amena le jour
+ redouté et désiré par moi du retour de la Sand à Paris. J'eus d'elle
+ les autres 500 francs, je préparai mon bagage, et, deux jours après,
+ j'allai chez George Sand où Boucoiran m'attendait. Nos adieux furent
+ muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle était
+ comme perplexe: je ne sais pas si elle souffrait; ma présence
+ l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple
+ bon sens, abattait la sublimité incomprise dont elle avait coutume
+ d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait
+ connaître que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités
+ excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette connaissance
+ de ma part ne pouvait que lui donner du dépit, ce qui me fit abréger,
+ autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le
+ bras de Boucoiran qui m'accompagna et me laissa au point où vous
+ m'avez trouvé.
+
+Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation était
+insoutenable. Un invincible renouveau d'amour avait surgi pour George
+Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé d'estimer, d'aimer
+peut-être Pagello, dans ce coeur double par générosité qui ne pouvait se
+résoudre à sacrifier l'un ou l'autre, les faisant tous deux malheureux.
+«Tout de moi _le_ blesse et l'irrite, écrivait-elle au poète, et,
+faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je
+suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de ce qu'il m'écrit, et que, je le
+sens bien, il n'a plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour. Je
+le verrai s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention
+de le consoler; me justifier, non; le retenir non.... Et pourtant
+je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi
+romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi.»
+
+Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu d'Alfred Tattet, l'ami
+de Musset, qui, à Venise, était devenu un peu son ami. Il lui avait
+écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait de le revoir et de
+l'embrasser. Ils se rencontrèrent, Pagello lui ouvrit son coeur simple,
+et à la veille de retourner à ses lagunes, il lui adressa ce billet
+d'adieu: «Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un
+baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec
+la George.--Je ne veux pas de vengeances.--Je pars avec la certitude
+d'avoir agi en honnête homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma
+pauvreté.--Adieu, mon ange.--Je vous écrirai de Venise.--Adieu, adieu.»
+
+Il vécut tranquille à Venise, considérant de loin le sillage de gloire
+qui suivait à travers le siècle celle qui avait été son amie d'un jour.
+Des relations cordiales mais lointaines s'établirent entre George Sand
+et lui. «Jeunette encore, m'écrit Mme Antonini, quand je m'exerçais dans
+la langue française, il me souvient d'avoir écrit sous la dictée de mon
+père à George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposées
+pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels
+Daniel Manin.»--Les plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours
+devant son impérieux besoin d'amitié: sa bonté d'instinct, comme son
+génie, étaient des forces de la nature.
+
+
+
+VIII
+
+Musset n'a pas attendu le départ de Pagello pour revenir à George Sand.
+Entièrement repris par elle, repentant, généreux, séduisant et soumis,
+il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer.
+
+Telle est l'emprise de l'amour sur tout son être que, devant la chère
+présence, il ne s'appartient plus. Dominée par une impatience de jouir
+profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant perdu consumé d'incurable
+tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du
+sentiment qui règne sur sa vie. La volonté n'existe plus en lui que pour
+l'amour. Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait unique de son
+coeur, y met une détresse constante. Impétueux, même imprudent, pour
+sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une
+femme. Un sentiment inné de l'honneur, du devoir, guide toujours son
+âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensée;
+mais plus rien, hors son espérance, ne lui fait estimer la vie.
+
+Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé sa maîtresse. Un long
+bonheur est-il possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut s'abolir,
+va sans tarder empoisonner leurs joies.
+
+Écoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'égarer.... et se
+donner raison:
+
+ J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient dès le
+ lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de
+ ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon
+ Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le
+ voulais hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit.
+ Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire
+ croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et
+ encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver; mais tu
+ es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre
+ moi que tu tournes ton désespoir et la colère.
+
+ .... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur a été chaste
+ comme la fraternité réelle, et à présent que je redeviens ta
+ maîtresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à-vis
+ de Pierre et vis-à-vis de moi-même le devoir de rester enveloppée.
+ Crois-tu que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller,
+ je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon goût de
+ m'interroger sur toi?--Mais tu n'es plus mon frère, dis-tu? Hélas!
+ hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances à reprendre ce lien fatal!
+ Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu
+ souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que
+ je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à
+ présent que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc
+ partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis
+ galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu
+ à me reprendre et à me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop
+ souffert. Ah! si j'étais une coquette, tu serais moins malheureux. Il
+ faudrait te mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai
+ jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire croire? C'est
+ parce que j'ai été sincère que tu es au supplice[133].
+
+[Note 133: A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres
+n'est datée.]
+
+Dès la première reprise la pauvre femme était blessée; mais elle
+songeait à Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa
+rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le désespoir. Et
+en même temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre
+amant lui demandait pardon.--Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il
+ne sait donc pas être heureux!...--Elle veut rentrer à Nohant?... Est-ce
+possible que tout soit fini!--Ecoutons ce touchant désespoir.
+
+ .... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de
+ mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu
+ m'en punir? O ma vie, ma bien-aimée, que je suis un malheureux, que
+ je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher
+ ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui
+ m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne
+ sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que
+ les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les
+ souffrir, et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de
+ toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant, mon âme! Je t'ai
+ poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais passer les journées et les
+ nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux
+ pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a
+ de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être pour moi un
+ enfant chéri, que je bercerais doucement. O George, George! Écoute,
+ ne pense pas au passé, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne
+ réfléchis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie,
+ attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire
+ le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te revoir pendant huit jours,
+ pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre
+ raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un
+ fou misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence pendant
+ un temps; tu n'es pas assez forte toi-même pour m'aimer encore. Et
+ moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit
+ je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta
+ grand'-mère, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant.
+ Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je
+ suis au désespoir. Je t'ai offensée, affligée; je t'ai fatiguée; comme
+ je t'ai quittée; oh, insensé! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai
+ cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon
+ à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans le coeur, qui
+ viennent, qui se lèvent, que je sens là! Pense au bonheur! Hélas,
+ hélas, si l'amour l'a jamais donné! George, je n'ai jamais souffert
+ ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis
+ seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que
+ j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu
+ de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai.
+
+Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné; mais le voici malade. «--J'ai
+une fièvre de cheval.... Comment donc faire pour te voir?» Il est chez
+sa mère. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire,
+elle, «quand il n'y aurait personne».
+
+George Sand a entendu l'appel de «son pauvre enfant»; elle ira le
+soigner si sa mère ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? «--Je peux
+mettre un tablier et un bonnet à Sophie. Ta soeur ne me connaît pas; ta
+mère ferait semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais pour une
+garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie.»--Mme Lardin
+de Musset m'a conté que George Sand était venue, en effet, sous le
+costume de sa servante et qu'elle avait veillé son frère maternellement.
+
+Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer des relations qui
+brûlaient sa vie. Ne parvenant pas à le persuader, il cessa de le
+voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, néanmoins, à
+l'affection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred
+Tattet: «J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire
+d'un différend entre vous et Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût
+ainsi, et l'engage à venir causer.--Vraisemblablement, Tattet invoqua
+des prétextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du dépit.
+
+Mais on clabaudait sur la réconciliation des deux amants. Gustave
+Planche recommençait les potins de l'été. Musset le provoqua en duel.
+
+Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique:
+
+ Monsieur,
+
+ Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon
+ compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les
+ laisser passer.
+
+ Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin de lui donner la
+ suite qui me conviendra.
+
+ Je vous salue.
+
+ Vicomte ALFRED DE MUSSET.
+
+ Quai Malaquais, n° 19.
+
+Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit (10 novembre) qu'il se
+contentait de son désaveu. Nous voilà informés que Musset habitait alors
+chez George Sand; ils étaient pleinement réconciliés.
+
+Ce bonheur fut encore de peu de durée. Ecoutons les pauvres amants se
+lamenter sur leur impuissance à conserver la paix:
+
+_De Lui à Elle_: Le bonheur, le bonheur, et la Mort après, la Mort avec.
+Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse!
+Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et
+pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, sinon pour
+te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes lèvres.
+
+Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt. Viens, dès que
+tu pourras. Viens pour que je me mette à genoux, pour que je te demande
+de vivre, d'aimer, de pardonner!
+
+Ce soir! ce soir!
+
+6 heures.
+
+_D'Elle à Lui_: Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? nous
+verrons-nous ce soir? pouvons-nous être heureux? pouvons-nous nous
+aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble
+qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance,
+tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon enfant! nous
+nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps
+et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous
+aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle
+possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer
+encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et
+moi avec toi; penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il
+l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où l'effroi est
+plus fort que l'amour...
+
+...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous deux peut-être, ou
+bien la solitude et le désespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu
+pouvoir être heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et
+les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent
+t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le
+beaucoup de mal que je t'ai fait.
+
+...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est
+d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de
+l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que
+j'aurai encore sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge.
+Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache
+que je t'aime et t'aimerai.
+
+_De Lui_: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de
+la folie. Je n'en aurai jamais la force. Écris-moi un mot. Je donnerais
+je ne sais quoi pour t'avoir là. Si je puis me lever j'irai te voir.
+
+_De Lui_: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô mon George. C'est
+donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu
+mes lèvres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu!
+
+Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme.
+
+_D'Elle:_ Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre
+coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout à fait aussi
+plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la
+cervelle ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!... Elle songe
+réellement à ramener Musset dans cette forêt de Fontainebleau où ils
+furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas, Rosanne Bourgoin,
+leur sera l'apaisement souhaité. Mais non! Il faut se séparer une fois
+pour toutes. Il faut s'en donner le courage.--Une fatalité pesait sur
+cet amour: tous deux se débattaient dans une détresse invincible.
+
+Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de
+l'enfer éternel...
+
+Le poète comprit que la situation était sans issue. Excédé de cette
+passion épuisante, il résolut de partir.--Le l0 novembre, il l'annonce
+à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas le courage d'attendre son
+départ à elle. Il veut néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux
+lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir.
+
+Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si
+redoutée de Celle qu'il veut fuir: «Tout est fini.--Si par hasard on
+vous faisait quelques questions, si peut-être on allait vous voir pour
+vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement
+que non et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma
+part[134]...» Et il va en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un de ses
+parents.
+
+[Note 134: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.]
+
+De son côté, George Sand est partie pour Nohant. Elle y éprouve comme
+lui un sentiment de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture,
+l'en félicite et elle lui répond: «Je ne vais pas mal, je me distrais
+et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée... Vous avez tort
+de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous
+m'aimez et soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et moi[135].»
+
+[Note 135: Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine, p. 84.]
+
+Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais voici que George se
+reprend à l'aimer,--comme elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris
+pour le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent s'empare de la pauvre
+femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise.
+
+Dans son égarement, elle coupe sa chevelure et l'envoie à Musset. Le
+poète touché va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore.
+Alors elle a recours à Sainte-Beuve.
+
+Mais cette obstination à se torturer fatigue son confesseur d'autrefois:
+
+ Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore
+ en état d'être abandonnée, de vous surtout qui êtes mon meilleur
+ soutien. Je suis résignée moins que jamais. Je sors, je me distrais,
+ je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens
+ folle.
+
+ Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chez _lui_.
+ Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai. Je sais qu'il est
+ froid et colère en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de
+ quoi il m'accuse, à propos de je ne sais qui. Cette injustice me
+ dévore le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles choses.
+
+ Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit
+ de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me
+ tuer; il n'y a plus que cela à faire[136]!...
+
+[Note 136: Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul, article
+cité, p. 438.]
+
+Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours chez Delacroix, un bon
+ami, qui fait son portrait pour la _Revue_[137]. Mais le soir, elle est
+seule et triste. «--Seule, quelle horreur!»
+
+[Note 137: Nous savons par le _Journal_ du grand peintre comme les
+passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...]
+
+Elle traverse une crise terrible, elle va connaître des douleurs qu'elle
+ne soupçonnait pas. Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour écrire à
+l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses
+tourments à un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincère de
+son âme. Son expérience d'écrivain et de psychologue lui a proposé cette
+confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit
+jours, épanchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et
+claire éloquence qui est tout son génie[138].
+
+[Note 138: G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset. Mme
+Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie. Il est inédit.
+Mais P. de Musset s'en est servi dans _Lui et Elle_, chap. xv. Maintes
+phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvède Barine en a donné
+aussi de courts fragments, pp. 83-87.]
+
+Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,--en bousingot;--croyant se
+distraire, elle s'y est ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie.
+Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là, depuis huit jours la laissent
+insensible.--Elle a posé chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui
+vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister au besoin
+de lui parler de sa douleur. Il lui a conseillé de ne pas avoir de
+courage: «Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais
+pas le fier, _je ne suis pas né romain_. Je m'abandonne à mon désespoir;
+il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse à
+son tour, et il me quitte.»
+
+Son chagrin à elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller
+casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de
+se coucher en travers de sa porte....
+
+ ... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui disais: «Tu
+ m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop
+ pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer
+ que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi
+ quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore
+ jolie malgré mes cheveux coupés, malgré les deux grandes rides qui
+ se sont formées depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, qua
+ tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir,
+ renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet
+ affreux mot: _dernière fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras; mais
+ laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par semaine, venir
+ chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du
+ courage.--Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu
+ t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts
+ certainement que tu n'en eus à Venise, quand je me consolai. Mais tu
+ ne m'aimais pas, et la raison égoïste et méchante me disait: _Tu fais
+ bien!_ A présent, je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis
+ dans le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime; je me
+ soumettrais à tous les supplices pour être aimé de toi et tu me
+ quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes fou. C'est votre orgueil qui vous
+ conseille. Vous devez en avoir, le vôtre est beau, parce que votre
+ âme est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire:
+ «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne pas trop l'aimer à
+ présent, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunée.
+ Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est
+ le moment de l'aimer ou jamais.»
+
+Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin d'un bras solide pour la
+soutenir et d'un coeur sans vanité pour l'accueillir et la conserver.
+«Mais ces hommes-là sont des chênes noueux dont l'écorce repousse, et
+toi, poète, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée,
+elle m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai cherché un
+contrepoison qui m'a achevée....»
+
+Son épanchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le
+reprend au bout de trois jours pour consigner les précieuses confidences
+de trois de ses amis célèbres sur l'amour:
+
+ Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui méritait d'être
+ aimé. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien
+ difficile d'aimer Dieu. C'est si différent! Il est vrai que Liszt
+ ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de
+ Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il
+ est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu Heine ce matin. Il
+ m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête et les sens, et que le coeur
+ n'était que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures,
+ elle m'a dit qu'il fallait _ruser_ avec les hommes et faire semblant
+ de se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait
+ pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demandé
+ ce que c'était que l'amour, et il m'a répondu: «Ce sont les larmes;
+ vous pleurez, vous aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle
+ en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un
+ miracle pour moi: il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion:
+ il faut que j'aille trouver soeur Marthe[139].
+
+[Note 139: La religieuse du couvent des Augustines où avait été élevée
+G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs fois après
+son mariage.--Est-ce cette amitié pour soeur Marthe qu'évoquent Camille
+et Perdican dans: _On ne badine pas avec l'amour_?]
+
+Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal
+désormais la consolera tous les soirs.
+
+Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et
+puis toutes ces femmes blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio
+ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles saura l'aimer comme
+Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-être qu'elle joue une
+comédie,--et elle en meurt. Où est le temps de ces lettres d'amour
+qu'elle recevait en Italie? «Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai
+tant baisées, tant arrosées de larmes, tant collées sur mon coeur nu,
+quand l'autre ne me voyait pas!»
+
+Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement,
+douloureusement[140].... N'a-t-elle pas assez expié? Ne voilà-t-il pas,
+depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prières éperdues
+dans les églises... Un de ces soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a
+crié: Confesse et meurs!--«Hélas! j'ai confessé le lendemain et je n'ai
+pas pu mourir.» Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit
+dans d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne
+retrouve-t-elle «cette féroce vigueur de Venise», qui fut son crime, un
+crime qui la tue dans une trop longue agonie.
+
+[Note 140: Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.]
+
+ Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, après m'avoir
+ haïe? Quel mystère s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi ce
+ _crescendo_ de déplaisir, de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide
+ et méprisante raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette
+ douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour
+ funeste! Je donnerais tout ce que j'ai reçu pour un seul jour de ton
+ effusion! Mais _jamais_! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas
+ croire cela! Je vais y aller! J'y vais!--Non!--Crier, hurler, mais il
+ ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.
+
+ Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a fait mon
+ désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu
+ de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et
+ qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je
+ n'ai jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert, à cause de
+ cette maladie et à cause de moi, sans que ma poitrine se brisât en
+ sanglot. Je vous trompais, et j'étais là entre deux hommes, l'un qui
+ me disait: «Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, je
+ mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre
+ oreille: «Faites attention, vous êtes à moi, il n'y a plus à en
+ revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme!
+ pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir!
+
+Suspendons un moment ce résumé banal et froid de la précieuse
+confession. Aussi bien présente-t-elle ici une lacune de plusieurs
+jours. Et revenons à Sainte-Beuve.--Il est allé voir George Sand. Il a
+consenti à prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais
+le poète est décidé à ne pas reprendre sa chaîne. Il écrit donc au
+complaisant intercesseur:
+
+ Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt que vous avez
+ bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, à moi et à la
+ personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible
+ maintenant de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des
+ relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère que ses amis
+ ne croiront pas voir dans cette résolution aucune intention offensante
+ pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a
+ quelqu'un à accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien
+ mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses sans
+ doute, comme vous me le dites vous-même. Madame Sand sait parfaitement
+ mes intentions présentes, et si c'est elle qui vous a prié de me dire
+ de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel
+ motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé positivement
+ de la recevoir à la maison...
+
+Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve
+se maintiendront: «Vous feriez de moi un _cruel_ si vous me laissiez
+croire que pour vous voir il faut que je sois brouillé avec ma
+maîtresse[141].»
+
+[Note 141: Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.]
+
+George Sand a compris que Musset était excédé. Elle va essayer de la
+résignation. Elle écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre[142]:
+
+[Note 142: _Id._, p. 439.]
+
+ Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espère et ne
+ vous écris que pour être sûre. Je n'ai plus même l'espoir de terminer
+ doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et
+ mon coeur avec!
+
+ Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à me faire espérer,
+ c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon désespoir; j'en ai tant
+ que je ne peux pas le porter.
+
+Un passage de la cinquième de ses _Lettres d'un voyageur_, le récit des
+amours de Watelet et de Marguerite Leconte, fait allusion à cette crise
+de son âme[143]. Mais le journal intime que nous citions plus haut va nous
+la préciser davantage.
+
+[Note 143: Remarque de M. de Lovenjoul (article cité de _Cosmopolis_,
+p. 440).--Cette cinquième Lettre a paru dans la _Revue des Deux Mondes_
+du 15 janvier 1835 sous le titre de _Lettres d'un oncle_.]
+
+Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et puis il y a consenti, mais
+sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilité de
+femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. «... Tu ne
+peux pas ôter de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par moi,
+mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la compassion et l'amitié. Pauvre
+Alfred! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais!»
+
+Musset a peur de se laisser reprendre à son amour, mais il en meurt
+d'envie. Il feint d'être jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé
+à George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le
+renvoyer. «Si elle avait pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de
+colère.» Mais c'est chose impossible à son coeur.--«Ah! mon cher bon,
+s'écrie-t-elle, si tu pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir
+je renverrais tous ces gens-là!» Hélas! elle n'ambitionne pas encore
+l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à Buloz;
+c'est son idée fixe; elle sera résignée et patiente; elle se régénérera.
+Pour se réhabiliter à _ses_ yeux, elle s'entourera d'hommes purs et
+distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera
+encore et il prendra une maîtresse; mais la vérité triomphera. Et cet
+invincible amour se fait humble jusqu'à la faiblesse, comme pour effacer
+le souvenir des fautes et de la fierté de jadis.
+
+... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez longtemps pour
+prouver que je peux la mener, j'irai, ô mon amour, te demander une
+poignée de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de
+persécutions inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime
+plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter l'amour que
+j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il me tue. Oh! si je l'avais
+aujourd'hui. Hélas! que je suis pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de
+bien! Si j'avais quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la
+permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous,
+achetée sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un
+joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me
+figurer que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!--Oh! ce
+n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde; sacré Dieu, ce
+n'est pas cela! Je dis mon histoire à tout le monde; on la sait, on en
+parle, on rit de moi; cela m'est à peu près égal.
+
+Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se délivrer de cette passion
+éternellement, menaçante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa
+faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui a vanté sa maîtresse du
+moment. Elle a compris toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle
+bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant à souhaiter que cette
+femme l'apaise et le console: «Qu'elle lui apprenne à croire. Hélas! moi
+je ne lui ai appris qu'à nier!»
+
+Ce mois de décembre 1834 fut lamentable à George Sand. La pauvre Lélia
+connut le désespoir. La fin de son journal intime nous dévoile les
+affres d'agonie par où passa son coeur. Le fantôme du suicide hanta
+réellement cette âme désemparée qui vivait les douleurs de ses fictions
+romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en détourna,
+et aussi la brûlante hantise de cet autre enfant qui tenait décidément
+tant de place dans son être amoureux.
+
+ Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand je m'étendais avec
+ résignation sur cette couche glacée? Pourquoi avez-vous fait repasser
+ devant moi ce fantôme de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour
+ funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond et délicat!
+ Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brûlent donc
+ vite et que je meure consumée! Tu jetteras mes cendres au vent, elles
+ feront pousser des fleurs qui te réjouiront.
+
+ Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble qu'un volcan
+ gronde au dedans de moi et que je vais éclater comme un cratère. O
+ Dieu, prends donc pitié de cet être qui souffre tant!
+
+ ... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tête, je ne te
+ verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon
+ petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme
+ Élisée sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus
+ la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: «Petite fille,
+ lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches épaules!
+ Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi! J'embrasserai
+ maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers,
+ dans les forêts, en criant votre nom; et quand j'aurai rêvé le
+ plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide!
+
+Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle femme profondément femme
+était cet écrivain de génie.
+
+Cette confession des premiers jours de décembre 1834, si franchement
+belle, où la pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée et ce
+qui lui reste d'orgueil, mérite d'être connue tout entière. Elle absout
+George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de
+scrupule à en détacher, indiscrètement, quelques passages.--Elle se
+demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce
+châtiment, «cet amour de lionne».--«Pourquoi mon sang s'est-il changé en
+feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus
+fougueux que ceux des hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me dis
+que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si
+cette flamme continue à me ronger!»--Et pourquoi ne se tuerait-elle
+pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle éprouve à l'idée de les
+abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe
+alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette affreuse vision
+détourne d'elle la tentation maudite. «--Oh! mon fils! Je veux que tu
+lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aimé.»
+
+Le lendemain, elle confie à son journal ses impressions d'une rencontre
+inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc ce que
+devient l'amour! Ils ont causé sans embarras, en bonne amitié. Sandeau
+s'est disculpé d'avoir trempé dans les potins de Planche, de Pyat et
+des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'éviter désormais... C'est
+comme un apaisement qu'elle éprouve de cette rencontre.
+
+Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement.
+Alfred ne l'aime plus. Elle était bien malade quand il l'a quittée hier
+soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles. «Je l'ai espéré et
+attendu, minute par minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à minuit.
+Quelle journée! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes
+encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai
+jamais aimé personne et je ne t'ai jamais aimé de la sorte. Mais je
+t'aime aussi avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même d'amitié pour
+moi.»--D'ailleurs, il désire qu'elle parte.--«Pardonne-moi de t'avoir
+fait souffrir et sois bien vengé.»--Elle partira.
+
+--Musset s'était montré plus fort que ses amis ne l'avaient espéré. Sans
+doute aussi son amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant
+entrer l'orgueil à son tour.
+
+Il éprouva d'abord un grand soulagement du départ de George Sand.
+Celle-ci, qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à
+Nohant pour la troisième fois depuis son retour de Venise.--A peine
+installée, elle écrit à son cher confident Sainte-Beuve, et lui expose
+l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours pour se reprendre;
+mais le réveil a été assez doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis.
+Alfred lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup de ses
+violences. Son coeur est si bon dans tout cela!»--«Je ne désire plus le
+revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la
+force pour lui refuser des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est
+toujours tendre et repentant après la colère... et je me retrouverai
+tout à coup l'aimant et ayant travaillé en vain à me détacher.» Et elle
+promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la force de le fuir[144].
+
+[Note 144: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 291.]
+
+Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine, George Sand est de retour à
+Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle,
+et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle
+victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous,--son
+ennemi pour avoir été trop l'ami du repos de Musset,--elle lui écrit le
+14 janvier 1835: «Monsieur, il y a des opérations chirurgicales fort
+bien faites et qui font honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui
+n'empêchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilité,
+Alfred est redevenu mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à dîner
+_chez eux_[145].
+
+[Note 145: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.]
+
+Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard,
+craignant d'être compromise au sujet des tableaux que Pagello avait
+apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle avait usé en les payant
+à celui-ci sans avoir réellement pu les vendre, George Sand écrivait
+encore à Tattet qui était resté l'ami du Vénitien, pour le prier de
+se charger de ses tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne
+d'hostilités persistantes: «Si votre amour de la vérité vous a commandé
+de me nuire, écrit-elle, il doit vous commander de me réhabiliter sous
+les rapports par où je le mérite[146].»
+
+[Note 146: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.]
+
+Cette reprise des deux amants ne resta pas longtemps prospère. Elle
+n'était pas plus viable que les précédentes. Musset avait prononcé
+d'avance la condamnation de cette poursuite obstinée du bonheur. Au
+retour de Venise, versant son amertume résignée dans la plus touchante
+de ses fictions: _On ne badine pas avec l'amour,_ il avait été prophète
+de sa propre histoire. Écoutons la plainte de Perdican:
+
+«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire
+entre cette femme et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur les
+dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer et
+nous étions nés l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos lèvres,
+orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre?
+
+«Insensés que nous sommes! Nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait,
+Camille? Quelles vaines paroles, quelle misérable folie ont passé
+comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper
+l'autre[147]?...»
+
+[Note 147: _On ne badine pas avec l'amour,_ acte III, sc. VIII.]
+
+La triste Camille, la pauvre George Sand, répond à ces stances
+douloureuses, par ses lettres navrées du fatal hiver de 1835:
+
+«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi,
+mais je ne puis m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement ne dis pas
+que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon
+frère, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.»
+
+Il n'est plus question que de départ dans les lettres de l'un et de
+l'autre. Musset envoie-t-il à sa maîtresse ce billet repentant:
+
+«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai écrit sans
+réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est sans le vouloir. Viens,
+si tu me crois.»
+
+Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses adieux, et même lui assure
+que sa place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se
+renvoient chacun les objets qui appartiennent à l'autre, «les oripeaux
+des anciens jours de joie»; ils se disent encore adieu, et puis n'ont
+plus la force de partir...
+
+Parmi ces billets un peu monotones, une dernière lettre de Musset, qui
+est précieuse. Le voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est apparu
+comme la réalisation tragique de _Lélia._ Sténio, c'est lui, mais
+vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant à ses
+douleurs à elle, et à son agonie.
+
+Il décrit longuement son affreux rêve, avec l'accent même, la mélancolie
+romantique de _Lélia_.
+
+ ...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue, il faut me
+ traiter en convalescente; je vais renaître.» Et, en disant cela, tu
+ écrivais ton testament. Moi, je me disais: «Voilà ce que je ferai: je
+ la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les
+ feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui échauffe
+ tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume;
+ elle écoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux,
+ toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle reconnaîtra
+ tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous
+ pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle
+ prendra racine dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc
+ prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop faible. Je
+ croyais que j'étais tout jeune, parce que j'avais vécu sans mon coeur,
+ et que je me disais toujours: «Je m'en servirai en temps et lieu.»
+ Mais j'avais traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus
+ se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer
+ autant, ce qui fait que mes bras étaient allongés et tout maigres,
+ et je t'ai laissée tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que
+ c'était parce que tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face
+ contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de
+ continuer sans toi, et que la montagne était proche. Mais tu es
+ devenue pâle comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roulé sur
+ toi, et je n'ai plus vu qu'une petite éminence où poussait de l'herbe.
+ Je me suis mis à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti
+ la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches
+ sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient
+ la vallée en disant: «Voilà comme elle était; elle faisait ceci, elle
+ faisait cela, elle a fini par là.» Alors il est venu des hommes qui
+ m'ont dit: «La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis éloigné
+ avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée; si j'ai de son sang
+ après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez
+ tuée et vous avez lavé vos mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa
+ tombe qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande
+ qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais
+ qui vous êtes. Le jour où elle sortira de cette tombe, son visage
+ portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il
+ y en aura une pour moi.»
+
+ Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point
+ sur le visage un rire convulsif; tu m'as aimé, mais ton amour était
+ solitaire comme le désespoir. Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu
+ meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à la vie,
+ quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je
+ t'ai aimée. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums
+ et leur triste rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et
+ sans savoir pourquoi elles meurent.
+
+Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte résignée. Une fois
+encore, après d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier
+billet en témoigne:
+
+_Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani_.
+(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain.)
+
+Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en
+finir: «Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme mon
+fils, c'est un amour de mère, j'en saigne encore. Je te plains, je te
+pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante...
+Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble
+à une punition de Dieu sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi!
+Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes
+enfants!»
+
+Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré des nuits affolées de
+décembre. Elle est épuisée à son tour, et la lassitude ramène la raison.
+Elle aura la force de briser ses liens: la mère délivre l'amante.
+
+Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir[148].
+Elle sent bien que seule l'absence empêchera le malheureux de revenir
+toujours. Son retour à Nohant décidé, elle écrit à Boucoiran de «l'aider
+à partir». Il s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred», d'arriver chez
+elle en feignant de mauvaises nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira
+aussitôt comme pour courir chez sa mère,--mais prendra le courrier de
+Nohant[149].
+
+[Note 148: Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de
+visite: «Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus
+voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligée. Je vous
+ai mal conseillé en voulant vous rapprocher trop vite. Écrivez-lui un
+mot bon, mais ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal à tous les
+deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux.--A bientôt.»]
+
+[Note 1149: Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article
+cité, p. 443.]
+
+Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai
+Malaquais, apprit la vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en
+assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois «à respecter les
+volontés» de sa maîtresse[150]. Il se tint parole et tout fut fini.
+
+[Note 150: Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité, p.
+737.]
+
+
+
+IX
+
+A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit à Sainte-Beuve (13 mars
+1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnée durant ces
+tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, ou du moins se jugeait-il
+impuissant à la consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur.
+Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne
+laisser derrière elle aucune amertume justifiée. Elle va travailler pour
+renaître.
+
+Dans une lettre de la même date, elle gronde son fidèle Boucoiran, de
+lui mal parler de Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est entré dans
+son coeur. «Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun
+chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon désir était
+de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit
+loué[151]!»
+
+[Note 151: Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.]
+
+Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indifférence.
+
+Alfred de Musset, apaisé par une résolution désormais acceptée de son
+coeur, se mit au travail avec énergie. Cette année 1835, la plus austère
+de sa vie, en fut la plus féconde.
+
+La passion, qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse
+dissipée, l'avait transformé en le faisant souffrir. Il était grave: le
+Musset «d'avant l'Italie» avait fait place au Musset «d'après George
+Sand». Un poète nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant
+la tourmente, son coeur en s'épurant avait instruit le recueillement de
+son génie. La mélancolie et la résignation permettaient un libre et pur
+essor à sa voix.
+
+ J'ai vu le temps où ma jeunesse
+ Sur mes lèvres était sans cesse,
+ Prête à chanter comme un oiseau;
+ Mais j'ai souffert un dur martyre,
+ Et le moins que j'en pourrais dire,
+ Si je l'essayais sur ma lyre
+ La briserait comme un roseau.
+
+La Muse a invité le poète à chanter: la plainte lasse et impuissante
+d'un coeur brisé répond à son appel. C'est la _Nuit de Mai_.
+L'inspiration l'a dictée presque d'une haleine. Voici l'aube du nouveau
+génie de Musset. Le poète vient de se ressaisir. Il élève pieusement à
+ses tristes amours le monument promis, _la Confession d'un Enfant du
+siècle_. Il s'écoute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son
+coeur lui revient, une nuit de décembre, avec le spectre de la Solitude:
+
+ ...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.
+ C'était par une triste nuit.
+ L'aile des vents battait à ma fenêtre
+ J'étais seul, courbé sur mon lit.
+ J'y regardais une place chérie,
+ Tiède encor d'un baiser brûlant;
+ Et je songeais comme la femme oublie,
+ Et je sentais un lambeau de ma vie
+ Qui se déchirait lentement.
+
+ Je rassemblais des lettres de la veille,
+ Des cheveux, des débris d'amour.
+ Tout ce passé me criait à l'oreille
+ Ses éternels serments d'un jour.
+ Je contemplais ces reliques sacrées,
+ Qui me faisaient trembler la main;
+ Larmes du coeur par le coeur dévorées,
+ Et que les yeux qui les avaient pleurées
+ Ne reconnaîtront plus demain!
+
+ J'enveloppais dans un morceau de bure
+ Ces ruines des jours heureux.
+ Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,
+ C'est une mèche de cheveux.
+ Comme un plongeur dans une mer profonde,
+ Je me perdais dans tant d'oubli.
+ De tous côtés j'y retournais la sonde,
+ Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,
+ Mon pauvre amour enseveli.
+
+ J'allais poser le sceau de cire noire
+ Sur ce fragile et cher trésor,
+ J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,
+ En pleurant j'en doutais encor.
+ Ah! faible femme, orgueilleuse insensée,
+ Malgré toi, tu t'en souviendras!
+ Pourquoi, grand Dieu! mentir à sa pensée?
+ Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,
+ Ces sanglots, si tu n'aimais pas?
+
+ Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures;
+ Mais ta chimère est entre nous.
+ Eh bien, adieu! Vous compterez les heures
+ Qui me sépareront de vous.
+ Partez, partez, et dans ce coeur de glace
+ Emportez l'orgueil satisfait.
+ Je sens encor le mien jeune et vivace,
+ Et bien des maux pourront y trouver place
+ Sur le mal que vous m'avez fait.
+
+ Parlez, parlez! la Nature immortelle
+ N'a pas tout voulu vous donner.
+ Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,
+ Et ne savez pas pardonner!
+ Allez, allez, suivez la destinée;
+ Qui vous perd n'a pas tout perdu.
+ Jetez au vent notre amour consumée;
+ Éternel Dieu! toi que j'ai tant aimée,
+ Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?
+
+C'est sur ces plaintes de la _Nuit de Décembre_, la plus pure, la plus
+humaine de ses inspirations et sa plus fidèle évocation du passé, que
+Musset dit adieu à cette fatale année 1835.
+
+Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami
+Tattet, qui était à Baden, comme lui l'année précédente, et souffrant
+comme lui d'une rupture d'amour, il écrivait le 21 juillet:
+
+ ...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a
+ bientôt huit ou neuf mois, j'étais où vous êtes, aussi triste que
+ vous, logé peut-être dans la chambre où vous êtes, passant la journée
+ à maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les
+ verdures possibles. Je dessinais de mémoire le portrait de mon
+ infidèle; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette.
+ Je croyais que c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en
+ reviendrais jamais. Hélas! hélas! comme j'en suis revenu! Comme
+ les cheveux m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre,
+ l'indifférence dans le coeur, par-dessus le marché! Hélas! à mon
+ retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que
+ le bon temps, c'est peut-être celui où on est chauve, désolé et
+ pleurant!... Vous en viendrez là, mon ami.
+
+Le 3 août, écrivant encore à son ami, il lui disait: «Si vous voyez Mme
+Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la
+femme la plus femme que j'aie jamais connue...»
+
+En même temps que s'était transformé le poète, l'homme avait bien
+changé. On se souvient du séduisant pastel tracé par Sainte-Beuve, d'un
+Musset débutant, offusquant presque le Cénacle par sa belle et bonne
+grâce, par l'aristocratie aisée de son charme et de son génie.
+
+«C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à
+nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue en
+fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du
+souffle du désir, il s'avançait, le talon sonnant et l'oeil au ciel,
+comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul,
+au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent.»
+
+L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gâté s'était fait homme,
+un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de
+distinction, sa délicatesse innée le poussaient à s'en excuser lui-même.
+Il trahissait malgré lui sa précoce expérience. Le mensonge de l'amour
+avait glacé son sourire à jamais.
+
+Après la querelle suscitée par la publication d'_Elle et Lui_, et sur la
+foi de racontars parlés ou épistolaires échappés à George Sand et à ses
+amis depuis la mort du poète, une agaçante légende s'est établie qui
+nous représente Musset dégradé et perdu, à l'âge même où il publiait ses
+chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte légende que suffiraient à réfuter _la
+Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de
+rien_, écrits en 1835 et 1836. On a dit et répété que Musset, dès avant
+le voyage de Venise, était «atteint d'alcoolisme». L'aimable mot, et qui
+s'accorde bien avec l'idée que cette période d'incessant travail donne
+de la lucidité de son génie!... Je tiens de plus d'un témoin de sa vie,
+de Chenavard entre autres, que seules les dix dernières années du poète
+furent réellement et gravement troublées. Il ignora l'absinthe, qu'on
+lui a tant reprochée, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec
+du champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il
+abdiquât jamais la correction parfaite de ses manières. Un goût très vif
+pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens à la mode, et
+nous devons plus d'une de ses comédies, plus d'un de ses contes, à cet
+impérieux besoin de satisfaire ses goûts d'aristocrate[152]. On sait son
+amitié avec le duc d'Orléans.
+
+[Note 152: Mme la vicomtesse de Janzé (_Étude et récits sur Alfred de
+Musset_, p. 58) cite quelques noms de ses amis de prédilection. Avec
+Alfred Tattet, c'était le marquis A. de Belmont, M. Édouard Bocher, le
+marquis de Montebello, le prince d'Eckmühl, «qui lui prêtait ses chevaux
+et même quelquefois son uniforme de lancier», pour se déguiser, le comte
+d'Alton Shée, le marquis de Hartford, le peintre Eugène Lami, le prince
+de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle
+du Café de Paris, au boulevard de Gand. Mme de Janzé rapporte encore,
+d'après Eugène Lami, que le poète regrettait de ne pas faire partie du
+Jockey, où il avait été _blackboulé_ pour ne pas monter à cheval dans le
+pur style anglais adopté par ce club...]
+
+Médiocrement fortuné, il eut à coeur de ne jamais faire de dettes; il
+n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa
+succession, devait la juger bientôt fructueuse.
+
+--Et la prétendue dégradation physique du poète, si prématurée, si
+pénible?... Encore une légende à réviser.
+
+Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons fameuses, il est avéré que
+le tendre et séduisant Rolla inspira, dans le monde, maints caprices
+passionnés. On en pourrait citer une quinzaine, et des plus...
+honorables, jusqu'en 1850.--Toutes ces aventures pesèrent bien peu sur
+sa vie.
+
+Depuis 1835, il promenait dans ses amours un sombre désenchantement. Si
+le Musset de George Sand n'était plus Fortunio,--l'ami de Rachel, de
+la comtesse polonaise, de Louise Colet ne retrouvait pas son amour de
+Venise. Sa rupture avec Lélia avait flétri en lui la foi et l'espérance.
+
+--Après la plainte de sa lassitude infinie et le chant de son désespoir,
+après la _Nuit de Mai_ et la _Nuit de Décembre_, il se révolte contre sa
+douleur, en prend à témoin le poète «qui sait aimer», puis se relève
+à la pensée de l'immortalité. C'est la _Lettre à Lamartine_ (février
+1836):
+
+ Créature d'un jour qui t'agites une heure,
+ De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?
+ ..................................................
+ Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;
+ Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,
+ Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:
+ Ton âme est immortelle et va s'en souvenir.
+
+Cette austère consolation ne saurait suffire à son coeur. La créature
+est faite pour aimer, pour être aimée.
+
+C'est la _Nuit d'Août_ (1836):
+
+ Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,
+ Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé;
+ Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore.
+ Après avoir souffert il faut souffrir encore;
+ Il faut aimer sans cesse après avoir aimé.
+
+Mais le souvenir de l'unique aimée veille. Le retour invincible au passé
+apporte la colère, la haine et le pardon... Il faudrait citer toute la
+_Nuit d'Octobre_ (1837):
+
+ ...Vous saurez tout, et je vais vous conter
+ Le mal que peut faire une femme;
+ Car c'en est une, ô mes pauvres amis
+ (Hélas! vous le saviez peut-être)!
+ C'est une femme à qui je fus soumis,
+ Comme le serf l'est à son maître.
+ Joug détesté! c'est par là que mon coeur
+ Perdit sa force et sa jeunesse;
+ Et cependant, auprès de ma maîtresse,
+ J'avais entrevu le bonheur.
+ Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
+ Le soir sur le sable argentin,
+ Quand devant nous le blanc spectre du tremble
+ De loin nous montrait le chemin;
+ Je vois encore, aux rayons de la lune,
+ Ce beau corps plier dans mes bras...
+ N'en parlons plus...--je ne prévoyais pas
+ Où me conduisait la Fortune.
+ Sans doute alors la colère des dieux
+ Avait besoin d'une victime;
+ Car elle m'a puni comme d'un crime
+ D'avoir essayé d'être heureux.
+
+ Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse!
+ Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé;
+ Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
+ Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé!
+
+ Honte à toi qui la première
+ M'as appris la trahison,
+ Et d'horreur et de colère
+ M'as fait perdre la raison!
+ Honte à toi, femme à l'oeil sombre,
+ Dont les funestes amours
+ Ont enseveli dans l'ombre
+ Mon printemps et mes beaux jours!
+ C'est ta voix, c'est ton sourire,
+ C'est ton regard corrupteur,
+ Qui m'ont appris à maudire
+ Jusqu'au semblant du bonheur,
+ C'est ta jeunesse et tes charmes
+ Qui m'ont fait désespérer,
+ Et si je doute des larmes,
+ C'est que je t'ai vu pleurer.
+
+ O mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,
+ Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;
+ Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle,
+ Deviner, en souffrant, le secret des heureux.
+ Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être;
+ Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur.
+ Elle savait la vie et te l'a fait connaître;
+ Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
+ Plains-la! son triste amour a passé comme un songe;
+ Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.
+ Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge,
+ Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer.
+
+ Je te bannis de ma mémoire,
+ Reste d'un amour insensé,
+ Mystérieuse et sombre histoire
+ Qui dormiras dans le passé!
+ Et toi qui, jadis, d'une amie
+ Portas la forme et le doux nom,
+ L'instant suprême où je t'oublie
+ Doit être celui du pardon.
+
+ Pardonnons-nous;--je romps le charme
+ Qui nous unissait devant Dieu;
+ Avec une dernière larme
+ Reçois un éternel adieu.
+
+George Sand n'avait pas l'âme d'une inconsolable. Sa romanesque
+sensibilité se canalisait vite en littérature. Une imagination pratique
+la tempérait, qui lui laissait peu croire aux cris désespérés des
+poètes, à la sincérité de leur douleur. Navrante est sa première
+impression des _Nuits de Mai_ et _de Décembre_: «Je n'ai pas vu Musset,
+écrit-elle à Liszt, je ne sais s'il pense à moi, si ce n'est quand il
+a envie de faire des vers et de gagner cent écus à la _Revue des Deux
+Mondes_. Moi je ne pense plus à lui depuis longtemps, et même je vous
+dirai que je ne pense à personne dans ce sens-là. Je suis plus heureuse
+comme je suis que je ne l'ai été de ma vie. La vieillesse vient. Le
+besoin des grandes émotions est satisfait outre mesure[153]...»
+
+[Note 153: Lettre du 5 mai 1836, citée par S. Rocheblave: _Une amitié
+romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,_ dans la _Revue de Paris_ du 15
+décembre 1894.]
+
+Elle comprendra mieux la _Confession d'un Enfant du siècle_. Le poète
+lui est plus indulgent, puisqu'il prend pour lui tous les torts. Elle
+fait part de l'émotion que lui a donnée cette lecture à une nouvelle
+amie, Mme d'Agoult, qui cache à Genève sa lune de miel avec Liszt:
+
+ ... Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du siècle_
+ m'a beaucoup émue en effet. Les moindres détails d'une intimité
+ malheureuse y sont si fidèlement rapportés depuis la première
+ heure jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à
+ _l'orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une
+ bête en fermant le livre. Puis, j'ai écrit quelques lignes à l'auteur
+ pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aimé, que je
+ lui avais tout pardonné, et que je ne voulais jamais le revoir. Ces
+ trois choses sont vraies et immuables. Le pardon va chez moi jusqu'à
+ ne jamais concevoir une pensée d'amertume contre le meurtrier de mon
+ amour, mais il n'ira jamais jusqu'à regretter la torture. Je sens
+ toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de
+ mère au fond du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal
+ de lui sans colère, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis
+ s'imaginent que je ne suis pas bien guérie. Je suis aussi bien guérie
+ cependant de lui que l'empereur Charlemagne du mal de dents. Le
+ souvenir de ses douleurs me remue profondément quand je me retrace ces
+ scènes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne me feraient
+ plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne me plaignez donc pas,
+ belle et bonne fille de Dieu. Chacun goûte un bonheur, selon son âme.
+ J'ai longtemps cru que la passion était mon idéal. Je me trompais, ou
+ bien j'ai mal choisi[154].
+
+[Note 154: _Revue de Paris_ du 15 décembre 1894, p. 812.]
+
+Cette page était sincère. George Sand apparaît à la fois comme une
+amoureuse romanesque et une amante pessimiste, en cela semblable à
+Chateaubriand son maître[155]. Un éternel conflit entre son imagination et
+son expérience, l'empêchant de s'abîmer dans une passion, lui a gardé
+son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtrière à l'âme du poète,
+si elle lui fut douloureuse entre toutes, la posséda moins cependant
+que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle
+trouvait les dominateurs dont avait besoin son orgueil. Chopin comme
+Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser.
+
+[Note 155: La psychologie de Lélia n'est pas sans rappeler un peu
+celle de René, avec moins de race toutefois dans la mélancolie. Ne
+pourrait-on pas appliquer à tous deux cette observation de M. Albalat
+dans une pénétrante étude sur _Chateaubriand et ses amoureuses_: «Ses
+amours ne furent ni spontanées ni involontaires; il répondit presque
+toujours aux sentiments qu'on éprouvait pour lui et il eut le tort de ne
+pouvoir s'en défendre plutôt que celui de les provoquer.» (ALBALAT, _le
+Mal d'écrire_, p. 269.)]
+
+Mais George Sand, dans son obsession même de la virilité, et son
+perpétuel besoin de se convaincre d'un tempérament qu'elle n'avait pas,
+était surtout trop aventureuse,--«curieuse excessive», la qualifiait
+Dumas fils[156],--pour rester insensible au charme, sous les formes de
+la faiblesse, de la tendresse et de la poésie. Aussi les douleurs de
+Musset, qu'elle savait sincères, accompagnèrent-elles longtemps, et à
+ses propres yeux, la légende même de son âme.
+
+[Note 156: Lettre citée par M. Emile Berr, _Figaro_ du 16 décembre
+1896:
+
+«Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque
+gélatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, excessive, trompée,
+déçue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnée. C'est en
+vain qu'elle voudrait l'être, elle ne le peut pas; sa nature physique
+s'y refuse... etc.»]
+
+Ils s'écrivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste
+d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La réclamation
+réciproque de leurs lettres, où ils sentaient «avoir laissé une bonne
+part d'eux-mêmes», perpétua entre eux le malaise des souvenirs, jusqu'à
+la mort de Musset (1857). Dix-huit mois après, George Sand jugea bon de
+peindre à sa manière et d'interpréter en sa faveur ce douloureux roman
+d'amour. Paul de Musset lui répondit, puis d'autres s'en mêlèrent, et la
+légende était créée[157].
+
+[Note 157: Outre _Elle et Lui, Lui et Elle, Lui_, de Mme Louise Colet,
+et les articles documentaires que nous avons signalés, le roman de
+George Sand et de Musset a encore suscité deux volumes, oubliés depuis
+la polémique de 1860: _Eux, drame contemporain,_ par Moi (M. Alexis
+Doinet), et _Eux et Elles, histoire d'un scandale_, par M. de Lescure.
+Ajoutons qu'il a été mis au théâtre par un poète marseillais, M. Auguste
+Marin: _Un amour de Musset_, un acte en vers, 1879.]
+
+Les légendes ne se trompent guère. Ce livre vient de préciser ce qu'on
+avait pu pressentir des héros de cette aventure. Mère admirable et
+dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appelée «la Grande Femme»,
+Renan «la Harpe éolienne de notre temps», fut en effet mieux qu'une
+femme, la femme elle-même, dans son panthéisme d'amour et de pensée, sa
+bonté instinctive, sa fatalité d'élément. Trop généreux, trop faible
+aussi, pour la dompter ou se défendre d'elle, le poète de l'amour et de
+la jeunesse ne lui a répondu que par son génie. Or son génie était son
+coeur, et tous les coeurs ont pleuré sa souffrance.--«Paix et pardon,
+voilà toute la conclusion, écrivait George Sand à Sainte-Beuve; mais
+dans l'avenir un rayon de vérité sur cette histoire.» Il n'est d'autre
+vérité en amour que l'amour même. Musset avait pardonné lui aussi,
+pardonné en silence: il avait aimé George Sand jusqu'à son dernier jour.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+INTRODUCTION. I
+
+I.--GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833.
+
+Leurs débuts.--Leur génie.--Leurs caractères.--Première jeunesse de
+George Sand.
+
+II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).
+
+Sainte-Beuve.--Gustave Planche.--Liaison avec Mérimée.--Le groupe de la
+_Revue des Deux Mondes_.
+
+III.--LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-décembre
+1833).
+
+Relations d'amitié.--_Lélia_.--Musset et Gustave Planche.--L'intérieur
+de George Sand.--Le duel de Planche.--La forêt de Fontainebleau.--Départ
+pour l'Italie.
+
+IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).
+
+La descente du Rhône: Stendhal.--A Gènes.--Arrivée à Venise.--A l'hôtel
+Danieli.--La maladie de Musset.--Le Dr Pagello.--Son journal.--La
+déclaration de Lélia.--George Sand et Pagello.--Lettre
+d'amour.--Jalousie de Musset.--Alfred Tattet à Venise.--Le chagrin de
+Musset.--Son départ.
+
+V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-août 1834).
+
+Installation de George Sand.--Ses rapports avec M. Dudevant.--Pagello
+poète.--Les _Lettres d'un voyageur_.--La _Casa Mezzani_.--Giulia
+P...--Robert Pagello.
+
+VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE
+(avril-août 1834).
+
+Le voyage de Musset.--Antonio.--La lettre de Genève.--Souvenir
+des Alpes.--Arrivée de Musset à Paris.--Sa détresse physique et
+morale.--Convalescence d'amour.
+
+VII.--G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre 1834).
+
+Voyage de G. Sand et de Pagello.--Leur arrivée à
+Paris.--Boucoiran.--Entrevue de G. Sand et de Musset.--Musset à
+Baden.--Lettres d'amour.--Pagello jaloux.--G. Sand à Nohant.--Retour de
+Musset.--Vie de Pagello à Paris.--Son départ.
+
+VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).
+
+Reprise d'amour.--Impuissance de bonheur.--Nouvelle
+séparation.--Deuxième séjour à Nohant.--G. Sand revient désespérée.--Son
+Journal intime.--Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.--Humilité
+d'amour.--Lassitude de Musset.--Influence d'Alfred Tattet.--Troisième
+départ pour Nohant.--Deuxième reprise d'amour.--Sainte-Beuve,
+Boucoiran.--Rupture.
+
+IX.--APRÈS LA RUPTURE.
+
+Résignation et Indifférence.--_Les Nuits_.--Musset transformé.--Musset
+dandy.--Ses amis et son monde.--L'intempérance de Musset.--La
+passion chez G. Sand.--La femme de lettres.--Elle et Lui.--Leur
+légende.--Conclusion.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Mariéton
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13622 ***