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This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +PAUL MARIETON + + +Une +Histoire d'Amour + +GEORGE SAND ET A. DE MUSSET + +DOCUMENTS INEDITS--LETTRES DE MUSSET + +1897 + + + + + + +A MADAME + +LA VICOMTESSE DE VARINAY + +QUI M'A DEMANDE DE LUI CONTER CETTE HISTOIRE D'AMOUR + +_Son respectueux ami_. + +P.M. + + + +INTRODUCTION + +L'extraordinaire curiosite qui tout a coup ramene l'attention sur le +roman d'amour de George Sand et de Musset porte son enseignement. Les +dernieres ecoles litteraires achevent de fatiguer le public. La vie dans +l'art reprend ses droits. Les poetes de l'ideal et de la passion, meme +les romantiques, meme les precheurs d'utopies, sont soudain relus et +aimes par la generation qui s'avance. Lamartine a reconquis sa royaute +sur les ames. George Sand et Musset renaitraient-ils d'un semblable +abandon? Voila deux incontestables genies. Leur eclat s'embrumait depuis +un quart de siecle; mais pour les ressusciter a la gloire, "ce soleil +des morts", veillait sur les deux ombres une histoire d'amour. + +On la connaissait vaguement, cette histoire. Les deux amants avaient +pris soin d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. Encore que +mysterieuse, elle constituait le plus clair de leur legende. Et en +dehors meme de l'art, on continuait de les aimer. Car, bien plus que +pour le dernier siecle, l'enigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot +et de Jean-Jacques (dont on ne saura rien de precis tant que la famille +d'Arbouville refusera de publier les lettres de Rousseau), l'aventure +d'amour de George Sand et de Musset sera le grand roman de notre siecle. +La _Confession_ et les _Nuits_, les contes passionnes de Lelia et le +theatre en liberte de Fantasio, ont trouble et seduit trois generations. + +On disait du poete, du poete de la jeunesse, que l'amour d'une femme +avait eveille son genie, pour le faire mourir. On savait aussi que cette +maitresse "qui voulait etre belle, et ne savait pas pardonner" avait +aureole la plus glorieuse carriere, d'une vieillesse entouree de +veneration. On n'osait franchement plaindre l'un ni excuser l'autre. + +Apres la mort du poete, George Sand la premiere avait pretendu se +justifier. Paul de Musset repondit pour son frere et d'autres temoins +se melerent de la querelle: accusation et defense parurent egalement +suspectes. On attendait donc que le temps permit d'exhumer les papiers +intimes. Apres soixante-deux ans, le mystere s'est devoile. + +Deux articles fort documentes ont paru cet ete, qui jetaient des lueurs +nouvelles sur ces miseres de poetes: l'un de M. le vicomte de Spoelberch +de Lovenjoul, l'erudit bibliophile belge, tout sympathique a George +Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent de Musset, ce qui +semblerait nous designer ses preferences. Mais leurs conclusions +s'accordent mal avec les dernieres revelations. + +Tout recemment, j'ai traduit et publie le journal intime du docteur +Pagello, ou il est d'abord conte comment George Sand lui declara son +amour, dans la chambre meme de Musset gravement malade a Venise. La +declaration indirecte et encore indecise de la romanciere au medecin[1] +etait publiee a son tour par M. le docteur Cabanes, au cours d'une +interview de Pagello lui-meme, laquelle confirmait de tout point les +assertions du journal, plus precis encore pour etre a peine posterieur +aux evenements evoques. + +Ce journal m'avait ete confie il y a six ans. Je ne l'ai fait connaitre +qu'apres avoir acquis la preuve qu'il n'etait pas absolument inedit. Si +Pagello est discret sur son bonheur pendant la fin du sejour de Musset, +il ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui avait offert George Sand. +On n'avait jusqu'ici que de vagues donnees sur ce point. + +[Note 1: J'en avais donne une phrase qui peut la resumer: "Je t'aime +parce que tu me plais; peut-etre bientot te hairai-je.] + +Pour eclairer ces demi-confidences, j'ai cru pouvoir, sans +indelicatesse, citer aussi de longs fragments d'une lettre inedite de +George Sand a Pagello, ou elle ne dissimule rien de leurs relations. +Cette lettre, dont j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour ceux +qui ont semble douter de l'authenticite de mes pieces), apportait le +premier document decisif sur l'infortune de Musset _avant son depart de +Venise_. + +Plusieurs ont juge bon de declarer indiscretes ces revelations, alors +que Musset et George Sand ont commence eux-memes a en faire confidence +au public. J'ai cru inutile pourtant de donner certains passages plus +intimes de la lettre citee, qui n'eussent plus laisse de doutes sur la +nature de cette liaison. Le Don Juan feminin qu'etait George Sand, sans +se montrer impitoyable quand il cessait d'aimer, s'obstinait neanmoins, +tout depourvu qu'il etait de scrupules, a derouter la curiosite sur +la legende de ses victimes. Pourquoi refuser a Musset d'etre sorti en +galant homme d'un amour qui fut egalement fatal a tous ceux qui en ont +goute?... + +Peut-etre y avait-il mauvaise grace a s'attacher ainsi a la +demonstration des torts d'une femme. Mais la vie de George Sand +n'est-elle pas la raison meme de son genie? Et ce genie, instinctif, +abondant, romantique et declamatoire, ne doit-il pas autant a son +temperament qu'a son atavisme et a son education? "Ce qu'il y a de +meilleur en moi, c'est les autres", ecrivait-elle (ou a peu pres), a +Flaubert. Et dernierement, Mme Clesinger, justement froissee de ce +soudain etalage d'intimites, qui est une des necessites de la gloire, ne +disait-elle pas a ce propos: "Pour moi, le sentiment qui a guide ma mere +et determine ses actes, c'est l'horreur de la solitude. Il lui fallait +autour d'elle du mouvement, quelqu'un a qui parler, sur qui se reposer, +et quelqu'un a proteger...." + +Nul doute que la bonte sereine dont s'enveloppa la vieillesse de cette +orageuse nature,--plus belle encore dans ses orages,--ne l'absolve aux +yeux du moraliste, des inquietudes de ses jeunes annees. Ses erreurs du +moins relevent aujourd'hui de l'histoire litteraire: pourquoi ne pas les +constater? + +Un grand tumulte de presse accueillit ces revelations. Ce fut +l'evenement du jour, la question litteraire a la mode. Sandistes et +Mussettistes epiloguerent sur l'aventure de Venise, cependant que +maints chroniqueurs, tout en y trouvant le plus rare profit de "copie", +criaient au "scandale", et suppliaient qu'on n'apprit pas davantage au +public que ses grands hommes avaient ete aussi des hommes. + +L'ombre de Lelia vit se lever pour elle une armee de paladins. Pendant +quelques jours, la memoire de son poete resta sans defenseurs. M. Emile +Aucante, ancien secretaire de George Sand (et legataire de ses lettres a +Alfred de Musset), protesta dans les journaux contre la "legende de son +infidelite". Il declara formellement que la Correspondance donnerait +la "preuve ecrite de la main de Musset que George Sand ne l'avait pas +trahi."--Ces lettres pouvaient-elles apporter une telle preuve? Nous en +connaissions deja quelques fragments par une fine monographie de Musset, +qu'avait publiee Mme Arvede Barine, tel cet etonnant passage d'Elle a +Lui: "O cette nuit d'enthousiasme, ou, _malgre nous_, tu joignis nos +mains, en nous disant: "Vous vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous +m'avez sauve ame et corps." + +Or M. Emile Aucante ne possedait que les lettres de George Sand, et Mme +Lardin de Musset s'opposait energiquement a la publication de celles de +son frere.... D'ailleurs, qu'eussent prouve, contre l'infidelite de son +amie, les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait a Musset, dans sa +debilite devant l'amour, la subtile psychologie d'une maitresse qui, +sans perversite peut-etre, mais toujours incapable de s'avouer une +faiblesse, etait parvenue a suggerer a sa victime des paroles de +reconnaissance?... Car voila le cas interessant de cette banale +aventure. + + C'etait un mal vulgaire et bien connu des hommes.... + +Et moi-meme, racontant pour la premiere fois la "Veridique histoire des +Amants de Venise", j'avais cru devoir tenir moins compte des fragments +singuliers de ces lettres du malheureux poete, que de l'honnete memorial +de Pagello et des aveux intimes de George Sand. + +La restitution de cette histoire, desormais precise quant aux faits, +restait donc enigmatique quant aux psychologies tourmentees qui les +avaient conduits. Les revelations continuerent. _La Revue de Paris_ +publia les lettres de George Sand a Musset. On en mena grand bruit. Il +n'est pas douteux qu'un retour de l'opinion ne se produisit alors en +faveur de Lelia. La meme revue donna ensuite ses lettres a Sainte-Beuve. +Elles precisaient des experiences anterieures a la liaison avec Musset, +qui permettaient la defiance. Cette fois l'opinion fut defavorable a +George Sand. + +Maintenant, qu'apporte ce livre? Une histoire, serree d'aussi pres que +possible, de cette attachante aventure d'amour, un expose synthetique +de la vie des deux grands ecrivains depuis leur rencontre jusqu'a leur +separation. Les lettres de Musset, jusqu'ici completement inedites, +m'ont ete liberalement pretees par la soeur du poete, Mme Lardin de +Musset, qui garde le culte pieux de sa memoire. Quelle recoive ici +l'hommage de ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue que son +frere Paul, autant dans sa Biographie d'Alfred de Musset que dans son +roman, _Lui et Elle_, n'a pas une seule fois trahi la verite. Nous la +rechercherons aussi, aide de tous les documents nouveaux que nous allons +produire. + +Y avait-il necessite ou interet a exhumer dans ses details un episode +intime vieux de soixante ans?--J'estime que sans encourir un reproche +quelconque d'indiscretion ou d'indelicatesse on a droit, pour les +grandes oeuvres, a remonter aux sources secretes de leur generation. +Sainte-Beuve lui-meme nous a appris a ne pas isoler l'oeuvre de la vie. +Ou s'arrete la biographie d'un grand homme? La ou elle cesse de nous +interesser, c'est-a-dire d'etre necessaire a l'explication de ses +chefs-d'oeuvre. + +Decembre 1896. + + + +SOMMAIRE + +I.--GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833. + +II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833). + +III.--LES PREMIERES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-decembre +1833). + +IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834). + +V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-aout 1834). + +VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE +(avril-aout 1834). + +VII.--GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (aout-octobre 1834). + +VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835). + +IX.--APRES LA RUPTURE.--LA LEGENDE. + + + +UNE HISTOIRE D'AMOUR + + + +I + +George Sand et Alfred de Musset se sont connus au mois de juin 1833. +Diversement celebres, mais jeunes tous deux et egaux de genie, quels +talents et quelles ames allaient-ils rapprocher? + +Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est deja l'auteur des _Contes +d'Espagne et d'Italie_ et du _Spectacle dans un fauteuil_, le poete +de _Don Paez_ et de _Mardoche_, de _la Coupe et les Levres_ et de +_Namouna_. Ce classique neglige qui sort du Cenacle d'Hugo, effare en +meme temps la vieille ecole et la nouvelle. Il vient de donner les +_Caprices de Marianne_ et acheve d'ecrire _Rolla_. + +Au plus fort du Romantisme, il a ramene l'esprit dans la poesie +francaise. Il apporte cette insolente et bien vivante preuve qu'on +peut etre un ecrivain de genie, rien qu'a traduire une sensibilite +fremissante, quand elle est servie par un gout inne. "Chose ailee et +divine et legere", son talent ne semble point d'un professionnel. Ce +grand poete est un dilettante, une abeille qui fait son miel de mille +fleurs. Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a savoure l'arome, +il rapporte un miel bien a lui, bien francais. Que lui importe ce qu'on +qualifie d'originalite! Ces entrainements de l'opinion ne prouvent bien +souvent que mepris du genie en faveur du talent... Si sa voix devient +l'echo melancolique des jeunes ames de son milieu et de son temps, il +n'aspirera pas plus haut. En ne chantant que pour lui-meme, il chantera +au nom de tous. + +Si restreint qu'en soit l'espace, il prefere sa fantaisie a tout ce +qui peut brider l'independance d'enfant gate qui fait le naturel et le +charme de son esprit,--meme la recherche trop precise de pittoresque, +meme les conceptions trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours +le sacrifice a ce gout leger mais sur, conscient de sa valeur francaise, +qui se contente de sentir harmonieusement. Oui, surtout, ame francaise, +francaise, jusqu'a l'agacement, coeur loyal, esprit fin et de race +toujours, elegant et hautain dans sa feminine faiblesse, ce poete qu'on +a voulu nous faire prendre pour un don Juan de tavernes et de mauvais +lieux. + +L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne racontant que lui-meme, n'est +si humain, entre tous ceux de nos poetes, que parce qu'il est le plus +faible. On a dit de Musset qu'il etait le grand poete de ceux qui +n'aiment pas les vers. C'etait avouer qu'il a touche le coeur de tous, +ce libertin a l'ame mystique, ce debauche assoiffe d'amour pur, ce +spirituel et ce triste. "Un jeune homme d'un bien beau passe", l'avait +ironiquement juge Henri Heine. Il l'avait pourtant bien compris, lui qui +a tout compris, le jour qu'il ecrivait: "La Muse de la Comedie l'a baise +sur les levres, la Muse de la Tragedie, sur le coeur." + +La vie et le genie de Musset sont tout entiers dans sa jeunesse. La +jeunesse lui semblait sacree, comme l'unique raison de la vie et sa plus +certaine beaute. C'est pourquoi il n'a d'autre histoire que celle de son +coeur. + +Quand il rencontre George Sand, c'est encore l'enfant sublime, et deja +l'enfant perdu. Mais le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il a +vecu sans trop de mesure, parfois meme il a fait parade de ses +debauches de jeunesse. Mais il entre dans ce snobisme un peu de la mode +romantique, cette recherche du fatal et de l'etrange, qui lui a inspire +son premier livre si peu connu, _l'Anglais mangeur d'opium_ (adapte de +Thomas de Quincey)[2]. + +[Note 2: _L'Anglais mangeur d'opium,_ traduit de l'anglais par A. D. +M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.] + +George Sand, trente ans plus tard, dans une lettre a Sainte-Beuve, +ecrira: "Pauvre enfant! _il_ se tuait! Mais _il_ etait deja mort quand +_elle_ l'avait connu! _Il_ avait retrouve avec _elle_ un souffle, une +convulsion derniere[3]!..." + +[Note 3: Lettre publiee par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. +_Cosmopolis_ du 1er juin 1896.] + +Ce n'etait que rancune contre Paul de Musset: _Lui et Elle_ venait de +paraitre (1861) en reponse a _Elle et Lui_. + +Si le poete a abuse de la debauche, il est reste genereux, comme sont +les faibles. Deja son genie est mur pour les grands cris humains. +L'esprit gai et le coeur melancolique, il n'a qu'effleure les joies et +les douleurs du veritable amour. Voici venir la passion qui transformera +son ame, qui, epurant et elevant ses qualites natives, lui arrachera des +cris immortels. + +George Sand touche a la trentaine. Elle a aussi sa legende; mais +celle-ci a depasse les bornes d'un cenacle. Elle est celebre pour sa vie +independante dans un mariage qu'elle n'a pas rompu, pour ses allures +d'androgyne, son gout des paradoxes sociaux, sa liaison avec Jules +Sandeau, leur livre (_Rose et Blanche_, signe "Jules Sand"), ses livres +surtout, _Indiana_ et _Valentine_. Elle acheve _Lelia_ qui va mettre le +sceau a sa gloire future. + +Ce n'est pas ici le lieu de conter la premiere jeunesse de George Sand. +On nous en a donne recemment un tableau qui semble veridique[4], a +l'aide de sa correspondance inconnue et de cette _Histoire de ma vie_, +ou elle-meme nous a dit ses premieres annees, avec une sincerite qu'on +ne peut mettre en doute et un incomparable charme. Il faut cependant la +resumer en quelques traits, pour expliquer les influences qui ont regi +sa vie. + +[Note 4: S. ROCHEBLAVE, _George Sand avant George Sand_, dans la +_Revue de Paris_ du 15 mars 1896.] + +Petite-fille du receveur-general Dupin de Francueil et d'une batarde de +l'aventureux et brillant Maurice de Saxe,--femme indulgente et fine, +a l'esprit fort et cultive, aieule d'ancien regime, qui fut sa vraie +educatrice,--elle est nee des amours d'un soldat, leur enfant prodigue, +avec la fille d'un oiseleur. + +Entre sa grand'mere aristocrate et sa mere restee tres peuple, elle +fut tiraillee et troublee dans ses jeunes tendresses. Le couvent +des Augustines de Paris, ou on la mit de bonne heure, developpa ses +penchants mystiques. De retour a Nohant, ces souvenirs religieux, +l'influence contraire de sa grand'mere et du bonhomme Dechartres, qui +avait ete le precepteur de son pere, des lectures enthousiastes +de Chateaubriand et de Rousseau, enfin le sentiment de la nature, +qu'eveillaient en elle ses promenades dans la _Vallee Noire_, ce paysage +du Berry qu'elle a fait legendaire, s'amalgamerent dans cette ame pour +former son genie reveur et passionne, melancolique et oratoire, pour +alimenter sa verve descriptive, abondante comme une source, vers les +grands horizons, pourtant desenchantes, du plus invincible optimisme. + +Mme Dupin de Francueil etant morte, elle passait quelque temps chez sa +mere, a Paris, puis se mariait. L'homme qu'elle epousait (1822), dans +l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, M. Casimir Dudevant, fils +naturel d'un colonel baron de l'Empire, avait ete lui-meme soldat. +Jeune encore, mais de peu d'imagination, il ne tardait pas a se laisser +enliser par la vie rurale. + +On peut croire qu'il fut longtemps sans soupconner la valeur +d'intelligence et de sensibilite de sa compagne. Il devait bientot +cesser de lui plaire, pour un prosaisme peut-etre sermonneur, qui +heurtait chez elle de vifs penchants a l'exaltation romantique. + +Buvait-il plus que de raison et etait-il aussi brutal qu'on l'a laisse +entendre? Nous ne le rechercherons pas. Du moins le sejour de Nohant +pesait-il a la jeune femme, malgre les frequents voyages a l'aide +desquels son mari s'ingeniait a la distraire. Au cours d'une de ces +absences, souvent fort prolongees, Aurore Dudevant rencontrait a +Bordeaux, revoyait a Cauterets, l'homme qui lui a revele l'amour. + +C'etait un jeune magistrat, M. Aurelien de Seze, dont le grand sens +et l'honnetete retarderent de six ans,--les six ans que dura cette +affection platonique,--la crise qui fera quitter son foyer a celle qui +sera George Sand. Mais nous ne pouvons nous attarder sur cette periode +de sa vie, d'ailleurs incompletement exploree. + +La monotone compagnie de M. Dudevant lui devenait insupportable. + +Apres neuf ans de mariage et sans vouloir s'avouer l'inquietude de +ses sens,--elle affecta toujours de n'en pas convenir,--elle s'etait +violemment avisee que l'heure etait venue de vivre a sa fantaisie, sans +pourtant rompre tout a fait. + +Un beau matin, sur le premier pretexte, elle se montre offensee, declare +son interieur intolerable et demande une pension, pour partager sa vie +entre Paris, ou elle fera metier d'ecrire, et Nohant, ou elle retrouvera +ses enfants. M. Dudevant accepte, resigne, et en janvier 1831, la jeune +femme, ivre d'air libre et d'esperance, debarque au quartier Latin ou +l'attend un petit groupe ami d'etudiants berrichons. + +Alors commence cette existence en partie double, bourgeoise et rangee en +Berry, pres de ses enfants, trois mois sur six, singulierement emancipee +les trois mois suivants a Paris.--Deja s'etablissait sa legende. La +chatelaine patiente et reveuse de Nohant se transformait en un etudiant +imberbe, aux longs cheveux boucles, coiffes d'un beret de velours, noir +comme eux, vetu d'une redingote de bousingot, arborant la cravate rouge, +et toujours la cigarette aux levres. + +Son costume etait, d'ailleurs, la moindre de ses libertes. A peine +dissimulait-elle, dans sa societe de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si +elle essaie de se justifier de cette independance dans _l'Histoire de ma +vie_,--etrange histoire, en effet, dont le malheureux Chopin disait +a Delacroix qu'il la defiait bien de l'ecrire, et qui n'est plus que +reticences au moment ou on y cherche des revelations,--du moins sa +correspondance l'accable. Non pas ses lettres deferentes a sa mere, Mme +Dupin, ou passionnees de tendresse a son fils, mais celles a ses amis +berrichons, ses compagnons de Paris, Alphonse Fleury, Charles Duvernet, +a l'effarouche Boucoiran lui-meme, son confident de la premiere heure, +lettres ou un furieux amour de liberte quand meme, voire de boheme, +eclate entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant a la Chatre. +Agacee, elle prit ses coudees franches. + +Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. L'histoire en est encore +imparfaitement connue: nous savons qu'elle reprit elle-meme chez lui sa +correspondance, apres la rupture, et la brula. On a dit qu'elle l'avait +aime tendrement, croyant s'engager pour la vie... Ses premieres +aventures d'amour nous decouvriraient plutot son cerveau que son coeur. +Apres Sandeau, "elle essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses ou +vaines, telles que celles avec Merimee et Gustave Planche", a ecrit son +confident Sainte-Beuve[5]. C'est encore l'etudiante, la frondeuse de +tous "prejuges", double scandale, qui la poursuivra longtemps. Elle +demeure volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittes, sachant vite se +ressaisir. Mais deja le fond est desenchante. Avec Musset enfin, elle +espere atteindre au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, que plus tard +avec Michel de Bourges, un haut esprit, son maitre, qu'elle aimera +jusqu'a l'adoration, et avec Chopin qui, lui, mourra de son amour, +elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle souhaite,--sans la chercher +peut-etre, car la loi du genie, "ce deuil eclatant du bonheur", comme +disait Mme de Stael, est de la contrarier toujours. Mais sa rencontre +avec Musset, lui revelant les affres de l'amour, initiera le psychologue +aux ressorts de cette ame complexe. + +[Note 5: Note annexee aux lettres que lui ecrivit George Sand. _Cf_. +vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, _les Lundis d'un chercheur_, p. 173, +in-8 deg.; Calmann Levy, 1894.] + +Un profond instinct maternel deborde sur ses passions de femme, les +transformant. Maternelle un peu a la facon de Mme de Warens, elle l'est +avec moins de mollesse, avec tout son genie actif, abondant, fier et +triste. Elle a laisse ruisseler une imagination ardente et pratique a +la fois, dans toute son oeuvre,--cet immense miroir de la nature et +de l'amour ou son instinctive indulgence se prodigue jusqu'a sembler +indifferente a tout. Bonne pour tous, en effet, ce qui l'aura faite +si cruelle pour quelques-uns. Eprise d'amitie jusqu'a y sacrifier sa +dignite meme; amante pour etre plus amie, a-t-on dit; incapable de +chagriner longtemps personne, et s'abandonnant toute pour l'eviter; mais +terriblement femme aussi, et conduite par une inexorable fantaisie. + +Sa libre education avait mis en elle les germes d'une erreur qui fait de +son oeuvre un long sophisme. Une excessive pitie de la femme lui +donna de bonne heure l'obsession de l'egalite des sexes. Cette pitie +dedaigneuse n'allait pas sans une intime colere contre les immunites de +l'homme. Elle meprise la femme, qu'elle n'a guere connue et peinte que +d'apres elle-meme, pour ne pas comprendre que l'homme puisse attacher +tant d'importance a cet etre incoherent et faible. Elle n'est pas sans +un vif instinct de coquetterie,--qu'elle reprime le plus souvent, +par bonte d'ame,--ni sans certaine experience de ses charmes. Aussi +reclame-t-elle pour son sexe tous les privileges masculins, d'ou +ses revendications de l'amour libre et sa condamnation du +mariage.--Naturellement plus douee de curiosite que de temperament, +elle aventura son ame romanesque dans les plus paradoxales contrees +du sentiment. Sa recherche obstinee de l'amitie la ou elle ne pouvait +trouver que l'amour fut une autre erreur capitale de sa vie. La +confusion perpetuelle qu'elle en fit, et dont temoignent ses lettres +comme ses romans, explique les infortunes de sa jeunesse, ses +faiblesses, ses utopies. Elle pensa s'en consoler plus tard, en +cherchant a contenter son optimisme par un vague ideal humanitaire. La +Nature seule put la rasserener, qui lui dicta ses vrais chefs-d'oeuvre. + +Ainsi l'independance regne au fond de son ame, si obstinee, si rangee +pourtant. Son grand sens pratique modere l'ivresse d'artiste qui lui +fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout au nom de l'ideal,--car +l'idealisme rejoint le naturalisme dans une exclusive poursuite de la +verite... + +Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. Les revoltes ne le sont +jamais. Son travail methodique, sa regularite patiente, impassible +--bovine--_a, faire de la copie_, parmi les plus graves agitations de +son ame, prouvent chez elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission +raisonnee. Quand une passion a cesse de la faire vibrer, elle s'en +detache. Elle ne se reprit a Musset qu'au contact exaltant de sa grande +douleur... Elle redevenait orgueilleuse a sentir qu'il la lui devait! + +Les pretentions aristocratiques de Musset devaient alterer de bonne +heure leur entente amoureuse. Orgueilleux de son "monde", sinon de sa +naissance, le poete dedaignait la vie et l'atmosphere bourgeoises, comme +tous les artistes de race, ne se plaisant comme eux qu'avec la societe +riche et elegante, l'elite feminine, ou le vrai peuple. Le gout que +manifesta de bonne heure George Sand pour les democrates, pour l'esprit +ouvrier, devait irriter son ami dans ses fibres secretes. A cette +consideration dont on n'a guere tenu compte, il faut ajouter le +desequilibre physiologique du poete. Ses crises nerveuses, jamais bien +expliquees, faisaient craindre pour lui la folie. On a meme parle +d'attaques d'epilepsie. Mais Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'a son +mariage (1846), n'a pas quitte son frere, m'a dementi formellement +qu'il ait ete sujet a rien de semblable. Quand eclata la crise, l'un et +l'autre se sentaient-ils humilies? George Sand avait d'abord pris Musset +pour un enfant: ceci ne se pardonne guere, aux heures clairvoyantes. +Mais Musset etait un bon enfant: il passa bien vite a sa maitresse +cette manie de protection. L'abus qu'elle faisait de la declamation +sermonneuse l'agaca davantage, et surtout son obstination a poetiser ses +faiblesses... + +La mere du poete, qui d'abord s'etait opposee au voyage en Italie, avait +fini par "consentir a confier" son fils a George Sand, comme a une femme +de grand renom, plus agee que lui de six ans et relativement grave, +malgre des erreurs trop connues. + +Elle preferait pour lui ce voyage avec une amie... intellectuelle, au +sejour de Paris, nuisible a sa sante. Or, Musset entendait trouver dans +son amie mieux que l'amour d'une seconde mere. On sait que tous les +amants de Lelia s'entendirent appeler ses enfants... + +Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en avait, elle en laissait voir +plus que lui. Et, sa dignite toujours en avant, elle ne savait abdiquer +le souci constant d'un labeur qui assurait l'independance de sa vie. + +Quoique _gendelettres_ tous deux, mais plus poetes qu'artistes, ils n'en +restaient pas moins jeunes et sinceres. Leurs lettres n'ont pas ete +ecrites pour la posterite; elles n'en sont que plus curieuses pour elle. +Les courts fragments cites par Mme Arvede Barine dans sa penetrante +monographie de Musset[6], avaient fait pressentir les perles que +recelait ce terreau... melange. Pour la premiere fois, on va pouvoir +juger de cette correspondance. Elle nous guidera dans l'expose du plus +fameux des romans d'amour. Mais reprenons-le a ses origines pour en +mieux preciser l'evolution. + +[Note 6: Les grands ecrivains francais: _Alfred de Musset_, in-18, +Hachette, 1894.] + + + +II + +La liaison de George Sand avec Jules Sandeau vient de finir,--comme +finiront tous les amours de Lelia. Elle n'est que desenchantee, quand +Lui emporte une secrete blessure. Rarement il la devoilera, au cours de +sa longue carriere. C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut pas donner +confidence au public, chaque fois qu'il lui arrivera d'y faire allusion, +ce sera d'un mot dont la cruaute breve suspend tout jugement sur l'etre +d'exception qu'a ete George Sand.--"Le coeur de cette femme est comme un +cimetiere, a-t-il dit, on n'y rencontre que les croix de ceux qu'elle a +aimes." + +Leur liaison a dure trois ans. Quant a elle, elle est rassasiee de +l'amour. Ses amis, que la presence de Sandeau n'avait pas rebutes, se +rapprochent. Ils ont tout credit chez elle et plus d'autorite que jamais +sur sa vie. Avec le fidele Boucoiran, le precepteur intermittent de son +fils, un etre bon et faible qui est et restera toujours "son enfant", +son meilleur ami est Gustave Planche. + +Du jour ou elle fut sans amant, il est a supposer qu'il espera son tour. +Il connaissait George Sand depuis ses debuts a Paris. De quatre ans plus +jeune qu'elle, il prenait bientot cependant, sur son ardent esprit, +par un gout d'austere puriste et des connaissances qu'elle declarait +infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha toujours et dont si +merveilleusement elle tira profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus +loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement de Gustave Planche +dans les avatars de George Sand nous prepare a l'entree en scene de +Sainte-Beuve, chez qui le conseiller litteraire va se doubler d'un +conseiller intime, d'un confident d'amour. + +Il n'en a pas fait mystere: c'est a lui que nous devons de connaitre +quelques-unes des lettres qu'elle lui ecrivit durant la periode troublee +ou elle cherchait sa voie. Dans un des curieux appendices de ses +_Portraits Contemporains_,--sortes de codicilles du testament +litteraire que constituent ses derniers livres[7], Sainte-Beuve a +esquisse avec plus de charme que de discretion,--George Sand vivait +encore,--l'etat d'ame de ce beau genie feminin pendant ces six mois +critiques et decisifs. Et il a donne a l'appui les pages intimes "les +plus vraies, les plus naives et les plus modestes ou elle s'ouvrait a +lui de son coeur et de son talent". + +[Note 7: _Portraits contemporains_, 1868 (cinq volumes ou sont +reimprimes les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, p. 506-523. +Paris, Calmann Levy.] + +Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. A la suite d'articles +publies par Sainte-Beuve sur _Indiana_ et _Valentine_[8], Gustave +Planche lui avait dit que l'auteur desirait le voir pour le remercier. +"Nous y allames un jour vers midi; elle habitait depuis peu, et seule, +le logement du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune femme aux +beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs un peu courts, vetue d'une +sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle ecouta, parla peu +et m'engagea a revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle +avait le soin de m'ecrire et de me rappeler. En peu de mois, ou meme en +peu de semaines, une liaison etroite d'esprit a esprit se noua entre +nous. J'etais garanti alors contre tout autre genre d'attrait et de +seduction par la meilleure, la plus sure et la plus intime des defenses. +Ce preservatif contre un sentiment d'amour, en presence d'une jeune +femme qui excitait l'admiration, fut precisement ce qui fit la solidite +et le charme de notre amitie. George Sand voulut bien me prendre a +ce moment delicat de sa vie, ou elle arrivait a la celebrite, pour +confident, pour conseiller, presque pour confesseur[9]." + +[Note 8: Le _National_ des 5 octobre et 31 decembre 1832.] + +[Note 9: _Portraits contemporains_, I, p. 507.] + +George Sand ecrivait alors _Lelia_, Sainte-Beuve _Volupte_. Tous deux se +consultaient sur leurs romans. Des entretiens litteraires, ils passaient +aux confidences intimes. Elle venait, de rompre avec Jules Sandeau, et a +peine libre, "dans un veritable isolement moral, elle se demandait +quels amis et quel ami elle se pourrait choisir parmi tous ces visages +nouveaux de gens a reputation diverse qu'elle affrontait pour la +premiere fois[10]". Sainte-Beuve s'offrit a lui presenter ceux qu'il +frequentait et jugeait dignes d'elle. Elle refusa de connaitre Musset, +mais elle eut la curiosite d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent +mediocrement, semble-t-il. Vers la meme date, elle ecrit a Sainte-Beuve +qu'elle "recevra Jouffroy de sa main", le priant de le prevenir de son +exterieur sec et froid, de son attitude silencieuse. Cette rencontre fut +encore passagere. Mais la meme lettre nous eclaire singulierement sur le +pessimisme qu'apportait George Sand dans ses experiences: "Je crains +un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprecie bien comme de +belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux; +ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine... Il n'y a +pas de confiance entiere possible a realiser. Les gens qu'on estime, on +les craint et on risque d'en etre abandonne et meprise en se montrant +a eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux, +mais ils trahissent." + +[Note 10: _Portraits contemporains_, I, p. 511.] + +Le complement de ces lettres singulierement captivantes vient de +paraitre[11]. L'ensemble constitue le document le plus sur et a peu pres +unique d'ailleurs, que nous possedions sur l'etat d'ame de George Sand +pendant cette crise de sa vie. Sainte-Beuve fut-il touche lui-meme +par la grace etrange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines +phrases de George Sand on pourrait le penser: "Vous m'avez dit que vous +aviez peur de moi (lettre de mars)." Mais s'il en fut reellement ainsi, +soit respect de l'intimite de Gustave Planche avec elle, soit crainte +d'etre rebute dans une autre attitude que celle de confesseur, soit +excessive timidite, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait +pris soin, bientot, de faire confidence a sa penitente d'une affection +profonde et jalousee, qui le detournait de tout autre desir,--celle dont +il a rempli, sincerement ou non, son fameux _Livre d'amour_, date du +meme temps pour la plupart des pieces. + +[Note 11: George Sand, _Lettres a Sainte-Beuve, Revue de Paris_ du +15 novembre 1896.] + +Dans ces lettres de George Sand a Sainte-Beuve, il y a une lacune d'un +mois. La suite de la correspondance nous l'explique. + +Une liaison avec Merimee, courte et malheureuse, en avril 1833, y est +definitivement revelee. On en avait chuchote jadis, mais en somme on +n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente +monographie du maitre de _Colomba_, avait recueilli ces rumeurs. +Incidemment, a propos des annees de dissipation de Merimee, il nous +expliquait la defiance de toute sa vie a l'egard des bas-bleus, par +cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. "Le +court passage de Merimee dans les bonnes graces de Mme Sand est un fait +d'histoire litteraire, ecrit-il, sur lequel s'est greffee une legende +assez amusante. D'apres cette legende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand +etait seule et souffrait de cette solitude, lui aurait "donne" Merimee, +et, des le lendemain, George Sand lui aurait ecrit pour lui rendre et +lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joue ce +role trop bienveillant et qu'il ait beni l'union civile de Merimee et +de Mme Sand. Mais il est exact qu'il recut des confidence et des +plaintes[12]." + +[Note 12: AUGUSTIN FILON, _Merimee et ses amis_, p. 64, in-16, +Hachette, 1894.] + +La verite est que cette liaison ne fut confessee a Sainte-Beuve que cinq +mois apres. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres +d'aout et de septembre, quand elle a retrouve l'amour avec Musset, on +concoit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait +dissimuler a son directeur. La rencontre fut breve et nette, digne de +l'homme raffine et precis qu'etait Prosper Merimee. Il parait bien +l'avoir traitee comme une aventure d'etudiants. Mais George Sand, qui +etait de son age, ainsi que son egale en genie, resta froissee et plus +etonnee encore de ce dedain de sa personne et de son ame. Ecoutons ce +ressouvenir: + + ....Un de ces jours d'ennui et de desespoir, je rencontrai un homme + qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien + a ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit + me fascina entierement; pendant huit jours je crus qu'il avait + le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dedaigneuse + insouciance me guerirait de mes pueriles susceptibilites. Je croyais + qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphe de sa + sensibilite exterieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompee, + si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvrete. + + ....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'etais + absolument et completement Lelia. Je voulus me persuader que non; + j'esperais pouvoir et abjurer ce role froid et odieux. Je voyais a mes + cotes une femme sans frein, et elle etait sublime[13]; moi, austere + et presque vierge, j'etais hideuse dans mon egoisme et dans mon + isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mecomptes du + passe. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu'a une condition, et qui + savait me faire desirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister + pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant a l'ame. + Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-etre + n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolerer l'autre: j'etais + atteinte de cette inquietude romanesque, de cette fatigue qui donne + des vertiges et qui fait qu'apres avoir nie, on remet tout en question + et l'on se met a adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles + qu'on a abjurees. + +[Note 13: Mme Dorval.] + + ....L'experience manqua completement. Je pleurai de souffrance, de + degout et de decouragement. Au lieu de trouver une affection capable + de me plaindre et de me dedommager, je ne trouvai qu'une raillerie + amere et frivole. Ce fut tout. + + Si Prosper Merimee m'avait comprise, il m'eut peut-etre aimee, et + s'il m'eut aimee il m'eut soumise, et si j'avais pu me soumettre a un + homme, je serais sauvee, car ma liberte me ronge et me tue. Mais il + ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me + decourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui put + l'attirer a moi. + + Apres cette anerie, je fus plus consternee que jamais, et vous m'avez + vue en humeur de suicide tres reelle. Mais s'il y a des jours de froid + et de fievre, il y a aussi des jours de soleil et d'esperance. + + Puis, peu a peu, je me suis remise, et meme cette malheureuse et + ridicule campagne m'a fait faire un grand pas vers l'avenir de + serenite et de detachement que je me promets en mes bons jours. J'ai + senti que l'amour ne me convenait pas plus desormais que des roses sur + un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers + mois de ma vie assurement!) je n'en ai pas senti la plus legere + tentation[14]. + +[Note 14: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est +(des premiers jours) de juillet 1833.] + +Ces trois mois sans passion n'ont pas ete trois mois de calme. Ses +confidences a Sainte-Beuve recommencent en mai; elle est grave et le +sermonne a son tour. Mais la revoila, en juin, dans un grand trouble: +son ami lui devient un refuge. A la voir s'abandonner ainsi, on est +tente de s'etonner qu'elle n'ait pas reve un instant a changer sa +veneration en tendresse. La liaison qui le garde d'elle l'aurait-elle +agacee de quelque jalousie? Vraisemblablement, elle a recu de son +directeur une lettre amere. Peut-etre deja l'ennuie-t-elle. Mais elle ne +se decourage pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. Elle +se dit seule, desenchantee de tout: l'amitie meme n'existe pas! Mais +Sainte-Beuve l'a rassuree. Dans une lettre du 3 aout, elle semble +apaisee. Quelque chose de nouveau a surgi dans sa vie.--"Pour rien au +monde, lui ecrit-elle, je ne voudrais abuser de votre devouement." Et +elle se fait protectrice a son tour. + +Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel amour, un amour inconnu, +tout de fraicheur, de poesie et de tendresse, qui lui rapporte tout a +coup les illusions de la jeunesse et de l'esperance. + +Tous les biographes de Musset ont ecrit qu'il avait rencontre George +Sand au printemps de 1833. En realite leurs relations ne datent que de +la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve voulait des le mois de mars +presenter le poete a son amie, et qu'elle avait refuse, le trouvant +trop... different pour ses habitudes. "A propos, reflexion faite, +ecrivait-elle, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il +est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de +curiosite que d'interet a le voir. Je pense qu'il est imprudent +de satisfaire toutes ses curiosites, et meilleur d'obeir a ses +sympathies[15]." De son cote peut-etre, Musset se defiait de la +romanciere sur sa legende deja tapageuse. Mme Lardin de Musset me +rapporte qu'il disait alors: "Elle n'a donc jamais rencontre un +homme convenable? Comme tous ses heros me deplaisent!" Ces reserves +expliqueraient le retard de leur rencontre. Mais leur rencontre +etait fatale. Et sans doute un instinct secret les avertissait-il de +l'approche de la souffrance, ce vertige de l'abime, ou s'eveille le +genie des poetes. + +[Note 15: _Portraits contemporains_, I, 510.] + +Tous deux collaboraient a la _Revue des Deux Mondes_ et le groupe de +Buloz frequentait plus ou moins chez George Sand. La plus ancienne +mention de son nom sous la plume de Musset est dans une piece peu +connue, encore qu'imprimee plusieurs fois: _le Songe du Reviewer[16]_. +Elle nous renseigne sur la pleiade dela _Revue_, a son age d'or: + +[Note 16: _Intermediaire des chercheurs et des curieux_ du 10 oct. et +vicomte de Spoelberch de Lovenjoul: _les Lundis d'un chercheur,_ in-18, +Calmann Levy, 1894.] + + + Buloz[17] est sur la greve + Pale et defigure; + Il voit passer en reve + Gerdes[18] tout effare. + La matiere abonnable + Se meurt du cholera; + L'epreuve est detestable + Il faut un errata. + + Il voit son typographe + Transposer ses placards. + Des fautes d'orthographe + Errent de toutes parts. + Des lettres retournees + Flottent en se heurtant; + Des lignes avinees + Dansent en tremblotant. + +[Note 17: Francois Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de la +_Revue des Deux Mondes, journal des Voyages_, pour en faire le recueil +celebre duquel son nom est inseparable. De 1835 a 1845 il dirigea en +meme temps la _Revue de Paris_.] + +[Note 18: Caissier de la _Revue_.] + +3 + + De tous cotes aboient + Des contresens obscurs, + Et les marges se noient + Dans les _deleaturs_. + Il pleut des caracteres; + Le B manque dans tous, + Et des pages entieres + Boivent comme des trous. + + 4 + + Loewe[19] a fait heritage + De quatre millions; + Dumas meurt en voyage + Faute _d'Impressions_. + Dans les filles de joie + Musset s'est abruti; + Ampere[20], en bas de soie, + Pour l'Afrique est parti. + +[Note 19: Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et +diplomate, auteur du _Nepenthes_.] + +[Note 20: J.-J. Ampere, l'historien, l'ami de Mme Recamier.] + +5 + + Brizeux est a la Morgue, + Sainte-Beuve au lutrin; + Quinet est joueur d'orgue + A Quimper-Corentin. + Delecluse[21] est modele + A l'atelier de Gros; + Roulin[22] est infidele + A ses choux les plus beaux. + +[Note 21: Et.-Jean Delecluze(1781-1863), peintre et litterateur, +historien, critique d'art, defenseur des doctrines classiques.] + +[Note 22: Roulin avait fait dans la _Revue des Deux Mondes_ plusieurs +articles d'histoire naturelle ou il etait question de choux. (Note de M. +de Lovenjoul.)] + +6 + + George Sand est abbesse + Dans un pays lointain; + Fontaney[23] sert la messe + A Saint-Thomas-d'Aquin; + Fournier[24] aux inodores + Presente le papier; + Et quatre metaphores + Ont etouffe Barbier. + +[Note 23: Ecrivain romantique et poete, vaguement diplomate, mort +en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes de _Lord +Feeling_ et _O'Donnoz_.] + +[Note 24: Imprimeur de la _Revue_.] + +7 + + Cette nuit Lacordaire + A tue de Vigny; + Lerminier[25] veut se faire + Grotesque a Franconi; + Planche est gendarme en Chine; + Magnin[26] vend de l'onguent; + Le monde est en ruine: + Bonnaire[27] est sans argent!! + +[Note 25: Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.] + +[Note 26: Charles Magnin, erudit et polygraphe.] + +[Note 27: Le plus fort actionnaire de la _Revue_, a cette epoque. +(Note de M. de Lovenjoul.)] + +Nous retrouverons dans la suite plusieurs de ces noms diversement +celebres. L'un d'eux merite de nous retenir encore. Depuis deux ans, +avant comme apres sa courte liaison avec Merimee, George Sand, nous +l'avons dit, avait pour grand ami Gustave Planche. Il avait succede pres +d'elle a Henry de Latouche[28], dans le role d'inspirateur, de conseiller +litteraire. Nul doute qu'il n'en devint sincerement amoureux; mais elle +le maintint dans l'ordre platonique. Il avait du moins devine son genie. + +[Note 28: H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de George +Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment de celebrite, comme +poete, romancier, dramaturge et journaliste. Il edita les oeuvres +d'Andre Chenier en 1819.] + +Elle eut un guide precieux en ce bourru bienfaisant qui est reste comme +le type du critique intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne lit +plus, tiennent encore leur place dans l'evolution litteraire du siecle. +Avec ses dons serieux il eut la plus saine influence sur l'education du +gout, dans son obstination reactionnaire contre les exces du Romantisme. +Mais son role echoua par la confusion meme que ses attaques laissaient +dans l'opinion, de la personnalite et de l'oeuvre de ses victimes. Vingt +ans apres, George Sand a longuement parle de lui: "Il me fut tres utile, +dit-elle, non seulement parce qu'il me forca par ses moqueries franches +a etudier un peu ma langue, que j'ecrivais avec beaucoup trop de +negligence, mais encore parce que sa conversation, peu variee mais tres +substantielle et d'une clarte remarquable, m'instruisit d'une quantite +de choses que j'avais a apprendre pour entrer dans mon petit progres +relatif. + +"Apres quelques mois de relations tres douces et tres interessantes pour +moi, j'ai cesse de le voir pour des raisons personnelles, qui ne doivent +rien faire prejuger contre son caractere prive, dont je n'ai jamais eu +qu'a me louer en ce qui me concerne[29]." + +[Note 29: _Histoire de ma vie_, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann +Levy.] + +Elle ajoute que son intimite avait pour elle de graves inconvenients, +qu'elle l'entourait d'inimities violentes, la faisant passer pour +solidaire de ses aversions et condamnations. Deja de Latouche s'etait +brouille avec elle a cause de lui. + +Cette brouille etait traduite par un article fameux, _les Haines +litteraires_, qui signala l'entree de Gustave Planche a la _Revue des +Deux Mondes_[30]. + +[Note 30: 1831.] + +On a dit que l'ombre de George Sand, Helene de la Troie romantique, +avait passe entre lui et de Latouche.... C'est probable, malgre que +celui-ci fut d'age a se montrer plus respectueux que son rival. Mais +rien n'autorise a penser que le conteur de _Fragoletta_ ait jamais ose +hasarder une declaration. + +Toujours est-il que la frequentation de Lelia donna longtemps au +"critique maudit" de tendres esperances. Elle affichait leur amitie +avec ostentation. Elle emmena Planche a Nohant. Les contemporains +en jaserent. Dix ans plus tard, Balzac les representait sous de +transparents pseudonymes, dans son roman de _Beatrix_. On y voit _Claude +Vignon_ quitter le chateau de son amie _Felicite Des Touches_ avec un +profond desenchantement[31]. Planche lui-meme avait laisse percer cette +amertume des le lendemain de sa deception. Cette passion fatale avait +empoisonne son ame. Il s'abandonnait, dans ses jugements litteraires, +a de cruels retours sur la vie. Sa critique devenait plus que jamais +acerbe. + +[Note 31: Cf. _le Critique maudit: Gustave Planche_, par Adolphe +Racot, dans _le Livre_ du 10 aout 1885.] + +Les lettres de George Sand a Sainte-Beuve, les dernieres publiees, ne +laissent plus de doute sur la mauvaise fortune de Planche. En juillet +1833, dans la crise de solitude qui la prepare a son nouvel amour, elle +ecrit: "Je sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et mieux que la +plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se +trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas ete et ne le sera pas[32]." Mieux +encore, a peine est-elle eprise de Musset que son ami Planche l'ennuie: +"Planche a passe pour etre mon amant, peu m'importe. _Il ne l'est pas_. +Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de meme +qu'il m'est parfaitement indifferent qu'on croie qu'il l'a ete.... J'ai +donc pris le parti tres penible pour moi, mais inevitable, d'eloigner +Planche. Nous nous sommes expliques franchement et affectueusement a +cet egard, et nous nous sommes quittes en nous donnant la main, en nous +aimant du fond du coeur et en nous promettant une eternelle estime[33]." + +[Note 32: _Revue de Paris_, du 15 novembre 1896, p. 284.] + +[Note 33: _Revue de Paris_, 15 novembre 1896, p. 289.] + +Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas sans complications, quand +elle rencontra Musset. + + + +III + +Dans la biographie de son frere, Paul de Musset assure qu'il vit pour +la premiere fois George Sand en un banquet offert aux redacteurs de la +_Revue_, chez les _Freres Provencaux_. Cette reunion n'a ete precisee +nulle part. La premiere piece authentique qui temoigne de leurs +relations est une poesie qu'Alfred de Musset adressa a George Sand, le +24 juin 1833, apres une lecture d'_Indiana_. Elle etait accompagnee d'un +billet laconique et respectueux[34]: + +[Note 34: Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inedites. +On sait que la soeur du poete, Mme Lardin de Musset, s'est refusee +jusqu'ici a la publication de sa correspondance avec George Sand. Nous +la remercions encore de l'exception qu'elle a bien voulu faire en notre +faveur, en nous laissant cueillir le plus interessant de ces pages +intimes. + +On n'a conserve aucune des lettres de G. Sand a Musset anterieures a un +billet de Venise (fin mars 1834).] + + Madame, + + Je prends la liberte de vous envoyer quelques vers que je viens + d'ecrire en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui ou Noun recoit + Raymond dans la chambre de sa maitresse. Leur peu de valeur m'avait + fait hesiter a les mettre sous vos yeux, s'ils n'etaient pour moi + une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincere et + profonde qui les a inspires. Agreez, Madame, l'assurance de mon + respect. + + ALFRED DE MUSSET. + + Sand, quand tu l'ecrivais, ou donc l'avais-tu vue, + Cette scene terrible ou Noun, a demi nue + Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond? + Qui donc te la dictait, cette page brulante + Ou l'amour cherche en vain, d'une main palpitante, + Le fantome adore de son illusion? + En as-tu dans le coeur la triste experience? + Ce qu'eprouve Raymond, te le rappelais-tu? + Et tous ces sentiments d'une vague souffrance, + Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense, + As-tu reve cela, George, ou t'en souviens-tu? + N'est-ce pas le reel dans toute sa tristesse, + Que cette pauvre Noun, les yeux baignes de pleurs, + Versant a son ami le vin de sa maitresse, + Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse, + Et que la volupte, c'est le parfum des fleurs? + Et cet etre divin, cette femme angelique, + Que dans l'air embaume Raymond voit voltiger, + Cette frele Indiana, dont la forme magique + Erre sur les miroirs comme un spectre leger, + O George! N'est-ce pas la pale fiancee + Dont l'Ange du desir est l'immortel amant? + N'est-ce pas l'Ideal, cette amour insensee + Qui sur tous les amours plane eternellement? + Ah! malheur a celui qui lui livre son ame! + Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme + Le fantome d'une autre, et qui sur la beaute + Veut boire l'Ideal dans la realite! + Malheur a l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse, + Peut penser autre chose, en entrant dans son lit, + Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe + A compte sur ses doigts les heures de la nuit! + + Demain viendra le jour; demain, desabusee, + Noun, la fidele Noun, par sa douleur brisee, + Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophelia; + Elle abandonnera celui qui la meprise, + Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise + Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Lelia? + + 24 juin 1833. + +Les lettres qui suivent sont courtes. Le poete est alle voir l'auteur +d'_Indiana_. Ils ont parle de leurs travaux. Elle ecrit _Lelia_, lui un +poeme qui sera _Rolla_. Il lui en communique des fragments: "Soyez assez +bonne, ajoute-t-il, pour faire en sorte que votre petit caprice de +curiosite ne soit partage par personne." + +Dans une de ses visites au quai Malaquais, Musset a ete pris de crises +d'estomac violentes. George Sand lui a ecrit gentiment et il repond de +meme: "Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, a une espece +d'idiot entortille dans de la flanelle comme une epee de bourgmestre. +Que vous ayez le plus tot possible la fantaisie de perdre une soiree +avec lui, c'est ce qu'il demande surtout." Point d'amour encore; mais +George Sand ne s'est-elle pas prise d'un peu de curiosite a cette ombre +de marivaudage?--A-t-elle fait les avances? Cette lettre de Musset le +donnerait a supposer: elle temoigne du moins d'un degre de plus dans +leur intimite. + +Je suis oblige, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la +garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir meme, si +vous etiez libre, je serais a vos ordres et reconnaissant des moments +que vous voulez bien me sacrifier. + +Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire. +Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guerir. + +Malheureusement on n'a pas encore trouve de cataplasme a poser sur le +coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas +avant que nous ayons execute le beau projet de voyage dont nous avons +parle. Voyez quel egoiste je suis; vous dites que vous avez manque +d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais +dans celui-ci[35]. + +Tout a vous de coeur. + +ALFRED DE MUSSET. + +[Note 35: Une note de G. Sand sur la correspondance autographe, +attribue encore cette reflexion aux crises d'estomac de Musset (?).] + +Nous sommes en juillet. George Sand a termine _Lelia_. Une de ses +premieres visites est pour son nouvel ami. "Un matin de juillet, m'a +conte Mme Lardin de Musset, George Sand est venue voir mon frere a la +maison. Je crois que nous etions absentes, ma mere et moi. Paul jouait +du violon. Elle apercut sur le pupitre un exemplaire _d'Indiana._ Il +etait reste ouvert a un passage tres rature de la main d'Alfred. Paul a +pense qu'elle lui avait garde rancune de ces corrections[36]..." + +[Note 36: L'exemplaire en question d'_Indiana_ a ete conserve. On +y trouve en effet un chapitre ou les epithetes sont abondamment +sacrifiees. La _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1878 a cite +quelques-unes de ces corrections du poete.--Remarquons que Paul de +Musset se trompe evidemment en parlant de deux lectures d'_Indiana_ +faites par son frere, a trois ans d'intervalle: la premiere, pour +critiquer le livre, en juin ou octobre 1832, la seconde pour ecrire les +vers qu'on a lus plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien +date du 24 juin 1833.] + +La supposition de Paul de Musset _(Lui et Elle)_ parait bien gratuite. +Jamais Alfred n'a fait allusion a de la jalousie litteraire chez George +Sand. + +Une sorte de modestie passive, faite d'indifference autant que de bonte, +lui epargna, il faut le reconnaitre, les mesquineries coutumieres des +bas-bleus. Pour une fois je ne me sens pas d'accord avec Paul de Musset. +Son livre sue la verite. Il avait ete le confident unique de son frere; +il le resta toute sa vie. Mais il donne trop d'importance a la part de +la litterature dans les premieres relations du poete avec George Sand. + +A ce moment-la, fin de juillet 1833, ils etaient tout a leur intimite +naissante. Apres Sainte-Beuve, que George Sand avait consulte a mesure +qu'elle edifiait son roman, Musset, le premier, put lire _Lelia_ +terminee. Il en avait sans doute les epreuves. C'etait vers le 18 +juillet[37]. Il lui ecrit qu'il aura lu son livre tout entier le +soir meme, et, si elle a toujours envie de grimper sur les tours de +Notre-Dame, il lui propose de l'y accompagner. Il n'est encore question +entre eux que d'"amitie sincere". Cette promenade assurement n'eut pas +lieu. Le lendemain, Musset avait lu _Lelia_, et voici comme il exprimait +son admiration a l'auteur,--un auteur qui etait une femme dont il se +sentait amoureux: + + ...J'etais, dans ma petite cervelle, tres inquiet de savoir ce que + c'etait. Cela ne pouvait pas etre mediocre, mais...--Enfin, ca pouvait + etre bien des choses avant d'etre ce que cela est.--Avec votre + caractere, vos idees, votre nature de talent, si vous eussiez echoue + la, je vous aurais regardee comme valant le quart de ce que vous + valez. Vous savez que malgre tout votre cher mepris pour vos livres, + que vous regardez comme des especes de contre-parties des memoires de + vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi, un livre + c'est un homme ou rien.--Je me soucie autant que de la fumee d'une + pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames qu'a tete reposee + et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et + combiner. Il y a dans _Lelia_ des vingtaines de pages qui vont droit + au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de + _Rene_ et de _Lara_. + +[Note 37: _Lelia_, imprimee dans la deuxieme quinzaine de juillet, +est inscrite au _Journal de la Librairie_ du 10 aout 1833; la deuxieme +edition, au numero du 17 aout.] + + Vous voila George Sand; autrement vous eussiez ete Madame une telle + faisant des livres. + + Voila un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le + public les fera. Quant a la joie qu'il m'a procuree, en voici la + raison. + + Vous me connaissez assez pour etre sure a present que jamais le mot + ridicule: "Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?" ne sortira de mes + levres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce + rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le + rendre a personne (eu admettant que vous ne commenciez pas tout + bonnement par m'envoyer paitre, si je m'avisais de vous le demander), + mais je puis etre,--si vous m'en jugez digne,--non pas meme votre + ami,--c'est encore trop moral pour moi,--mais une espece de camarade + sans consequence et sans droits, par consequent sans jalousie et + sans brouilles,--capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos + peignoirs[38] et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec + vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, a ce titre, + quand vous n'avez rien a faire ou envie de faire une betise (comme je + suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soiree, au + lieu d'aller ce jour-la chez Madame une telle faisant des livres, + j'aurai affaire a mon cher Monsieur George Sand qui est desormais pour + moi un homme de genie.--Pardonnez-moi de vous le dire en face: je n'ai + aucune raison pour mentir. + +[Note 38: _Note de G. Sand_.--Il s'etait habille en pierrot et avait +mystifie une personne qui n'etait pas, comme on l'a raconte et imprime, +M. de La Rochefoucauld.] + +Deja Musset est un habitue de la mansarde de Lelia. Il dessine a ravir, +sinon toujours correctement du moins avec esprit, et de mordantes +legendes accompagnent les charges qu'il fait des amis de George Sand. +On s'amuse de ces caricatures,--qu'on se disputera bientot, que les +collectionneurs s'arracheront plus tard[39]. + +[Note 39: On a conserve plusieurs albums de dessins, portraits +et caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inedits. M. de +Lovenjoul a acquis, de la succession de Deveria, la serie drolatique des +charges de Paul Foucher, le frere de Mme Victor Hugo, dont Musset avait +ete le camarade au college Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 a +1832), et, des heritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai +la photographie sous les yeux. C'est un document precieux pour +l'iconographie litteraire. La plupart de ces dessins sont charmants, +excellents parfois, de style elegant et pur. (Il est sensible que Musset +a ete impressionne par Goya, dont il a copie une eau-forte.) Huit +portraits de George Sand, assise, etendue, fumant, revant, ecoutant +surtout; les portraits de son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci +delicieux), de sa fille Solange, de Ch. Rollinat, d'Adolphe Gueroult, +de Ch. Didier, d'Alexandre Dumas, de Merimee, de Sainte-Beuve, avec des +scenes de charades en costumes et dans la maniere du siecle dernier. +Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possede l'album du voyage en +Italie, plein de caricatures amusantes du poete et de son amie, et de +leurs compagnons d'occasion, avec un autre album plein de souvenirs de +la vallee de l'Eure et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de +vraies oeuvres d'art. + +Mme Jaubert, la "marraine" de Musset, avait conserve un precieux recueil +de dessins de son "filleul". Toute sa societe y figurait. On sait +qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon le plus remarquable de +Paris. Elle en a publie d'interessants _Souvenirs_ (Hetzel, 1880). Cet +album a ete perdu. + +Un dernier album, celui d'un cher ami du poete, Alfred Tattet, +appartient a son gendre M. Tilliard.] + +Il en envoie un echantillon a son amie, une ebauche de "ses beaux yeux +noirs qu'il a outrages hier" eu les croquant,--non sans ajouter, en +anglais, "qu'il est triste aujourd'hui". + +Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche un camarade l'a eveille +pour lui montrer une violente critique des _Debats_ sur le _Spectacle +dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_[40]. Mais le +poete ne s'en soucie guere; il ecrit a son amie qu'il "a essuye son +rasoir dessus". Le voila serieusement amoureux; l'aveu de son tourment +ne doit plus tarder. On va lire la lettre charmante et trop sincere +pour etre litteraire (sans doute du 29 juillet), ou le poete se declare +timidement, loyalement, d'une passion qui remplira sa vie. + +[Note 40: Article signe: J.S., _Journal des Debats_ du 28 juillet +1833.] + + Mon cher George, + + J'ai quelque chose de bete et de ridicule a vous dire. Je vous l'ecris + sottement, au lieu de vous l'avoir dit au retour de cette promenade, + j'en serai desole ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour + un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous + me mettrez a la porte et vous croirez que je mens: je suis amoureux de + vous, je le suis depuis le premier jour ou j'ai ete chez vous. J'ai + cru que je m'en guerirais, en vous voyant tout simplement a titre + d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractere qui pouvaient + m'en guerir. J'ai tache de me le persuader tant que j'ai pu; mais je + paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous + le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour + m'en guerir a present, si vous me fermez votre porte. + + Cette nuit j'avais resolu de vous faire dire que j'etais a la + campagne; mais je ne veux pas vous faire de mysteres ni avoir l'air de + me brouiller sans sujet. + + Maintenant, George, vous allez dire: "Encore un qui va m'ennuyer", + comme vous dites. Si je ne suis pas tout a fait le premier venu pour + vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un + autre, ce qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous + voulez me dire que vous doutez de ce que je vous ecris, ne me repondez + plutot pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espere + rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les + seules heures agreables que j'aie passees depuis un mois. Mais je sais + que vous etes bonne, que vous avez aime, et je me confie a vous, non + pas comme a une maitresse, mais comme a un camarade franc et loyal. + George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le + peu de temps que vous avez encore a passer a Paris, avant votre voyage + a la campagne et votre depart pour l'Italie, ou nous aurions passe + de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la verite est que je + souffre et que la force me manque. + + ALFRED DE MUSSET. + +L'aveu du poete n'a pas ete repousse. Est-il heureux? Son amie hesite +encore. Avant de s'engager tout a fait, elle semble avoir voulu le +confesser. Il est facheux qu'on n'ait aucune des reponses de George +Sand, a cette date... La lettre suivante de Musset temoigne de son +angoisse devant le bonheur entrevu. + + ....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il + n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecte, et + que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me + suis livre sans reflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je + vous ai aimee non pas chez vous, pres de vous, mais ici, dans cette + chambre ou me voila seul a present. C'est la que je vous ai dit ce que + je n'ai dit a personne.--Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un + jour que quelqu'un vous avait demande si j'etais _Octave_ ou _Coelio_ + [41], et que vous aviez repondu: "Tous les deux, je crois."--Une folie + a ete de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me + meprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. + Si mon nom est ecrit dans un coin de votre coeur, quelque faible, + quelque decoloree qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis + embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser + ma mere. + +[Note 41: Personnages de la comedie d'Alfred de Musset, _les Caprices +de Marianne_, publiee dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1833.] + + Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des + jours ou je me tuerais. Mais je pleure ou j'eclate de rire; non pas + aujourd'hui par exemple. + + Adieu, George. Je vous aime comme un enfant. + +Cette fois, la sincerite du poete a ete entendue. Son aveu est bien +accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er aout, toutes les harpes de la +joie chantent dans son coeur: + + Te voila revenu dans mes nuits etoilees, + Bel ange aux yeux d'azur, aux paupieres voilees, + Amour, mon bien supreme et que j'avais perdu! + J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire, + Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire, + Au chevet de mon lit te voila revenu. + + Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde. + Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde; + Elargis-la, bel ange, et qu'il en soit brise! + Jamais amant aime, mourant pour sa maitresse, + N'a, dans des yeux plus noirs, bu la celeste ivresse, + Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baise. + + George Sand n'ose encore se croire, se proclamer + heureuse. Sa lettre du 3 aout a Sainte-Beuve + est beaucoup plus calme que les precedentes. + Sans lui avouer pourtant son nouveau + bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune + soleil de l'esperance n'est pas loin. + + Son confesseur lui a fait part des alternatives + de son bonheur a lui, de son mysterieux amour. + Ils veulent s'epancher mutuellement en confidences; + mais George Sand entend ne causer + de jalousie a personne: + +....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'etre +utile et agreable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de +plus sacre dans votre existence. Qui, moi! prendre un egoiste plaisir +qui peut briser un coeur devoue! Non, non, je respecte trop l'amour, +_l'Amour_ comme vous ecrivez. Quoique j'en medise souvent, comme je fais +de mes plus saintes convictions aux heures ou le demon m'assiege, je +sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacre... Si +j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je +vous appellerais [42]. + +[Note 42: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 287.] + +_Lelia_ vient de paraitre. Naturellement, le premier exemplaire en est +offert a Musset. Il porte cette double dedicace: sur le tome Ier: _A +Monsieur mon gamin d'Alfred,_ GEORGE; sur le tome II: _A Monsieur le +vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son devoue serviteur,_ +GEORGE SAND[43]. + +[Note 43: Ce precieux exemplaire est en la possession de la +gouvernante] + +Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de +Musset s'est installe chez George Sand. + +Parmi les habitues de sa mansarde, il a trouve Boucoiran et Gustave +Planche. Les allures un peu bien familieres de ces deux personnages +n'avaient pas tarde a deplaire a de Musset, Mlle Adele Colin, +aujourd'hui Mme veuve Martelet. + +Apres la chronologie etablie plus haut, des relations du poete avec +George Sand, faut-il dire ici que c'est bien a tort qu'on a pretendu que +le personnage de Stenio dans _Lelia_, representait Musset. M. Cabanes +(_Revue hebdomadaire_ du 1er aout 1836), s'appuyant sur le ton different +des deux "envois" pour supposer un incident survenu dans l'intervalle, +invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains +une lettre ou Musset se plaignait amerement a George Sand d'etre +portraiture dans _Lelia_. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on +lui prete. George Sand connaissait l'oeuvre du poete: elle lui emprunta +une epigraphe, une strophe de _Namouna_ (decembre 1832), placee en +tete du deuxieme volume. Mais si elle rendit quelques traits de son +caractere, ce fut pure divination. Dans une de ses dernieres lettres, +en 1835, Musset lui ecrira: "Ta _Lelia_ n'est point un reve; tu ne t'es +trompee qu'a la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Stenio; +il est a tes cotes, il assiste a toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est +moi! moi! tu m'as pressenti..." + +Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poete +_l'Inno ebrioso_, le chant d'orgie de Stenio, dans _Lelia_. Ainsi +M. Derome critiquant (_le Livre_ du 10 mai 1883) l'excellente +_Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset_ de M. Maurice Clouard, ne +met pas en doute la paternite de ces vers.--Je ne saurais en designer +l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George +Sand elle-meme, on ne peut du moins que les juger indignes du grand +poete qui ecrivait, dans le meme temps, _Rolla_. son dandysme. Paul de +Musset, dans une scene de _Lui et Elle_, nous les a representes, sous +les masques transparents de _Caliban_ et _Diogene,_ tenus a distance, +sinon tout a fait eloignes, par le nouveau maitre de ceans. + +Caliban et Diogene, des leur entree, se donnerent le plaisir de montrer +jusqu'ou allaient leurs immunites et privileges. Le premier eut soin +de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, a la turque; le second se +coucha de son long sur le canape. Olympe, sentant que la mauvaise tenue +de ses commensaux lui pouvait nuire, s'etait aussitot relevee de son +coussin et assise dans un fauteuil. + +Falconey[44] ne fit point semblant de remarquer les postures malseantes +des deux rustres, et deploya ses manieres de gentilhomme en affectant +une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogene +s'en apercut, et pour se venger, il lanca quelques plaisanteries +blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs +d'autrefois, leurs idees surannees et leur politique retrospective. +Edouard, nourri dans ce monde-la, l'aimait et le respectait. Il ne se +croyait point oblige de renier ses amis pour avoir acquis des talents et +de la reputation. + +[Note 44: _Edouard de Falconey_, compositeur de musique: Alfred de +Musset. Voici les autres pseudonymes de _Lui et Elle: Olympe de B..._, +compositeur de musique: George Sand; _Jean Cazeau_: Jules Sandeau; +_Pierre_: Paul de Musset; _Hercule,_ troisieme familier d'Olympe: +Laurens; _l'editeur:_ Buloz; _le docteur Palmeriello_: le docteur +Pagello; _Ilans Flocken_: Franz Liszt; _Edmond Verdier_: Alfred +Tallet.--C'est a tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cite, +_le Livre_, n deg. du 10 aout 1885) ont designe, sous le personnage de +_Caliban,_ Henri de Latouche: celui-ci n'etait deja plus des familiers, +de G. Sand quand intervint Musset.] + +--Ce monde que vous attaquez, dit-il a Diogene, forme une classe +considerable de la societe de Paris, et ce n'est pas la moins aimable. +Je tiens a honneur d'y etre admis et je vous demande grace pour elle. +Si vous ne la trouvez pas consequente avec le siecle ou elle vit, elle +l'est avec ses principes et ses traditions. + +Elle en a conserve ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et +d'honorable. Quand on la regarde de pres, on peut s'etonner de voir tout +ce qu'un bon naturel, une probite severe, un honneur sans tache peuvent +encore faire d'un galant homme dans le siecle ou nous vivons. Je +rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour +avoir un coeur ferme, une ame noble et genereuse, et je ne saurais dire +ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultive, beaucoup +de politesse... + +--Et une tenue decente, ajouta Olympe. + +--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogene. + +--Pour vous-meme, et a vous-meme. + +--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien eleve pour +votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis. +Contentez votre envie. Si vous desirez me revoir, vous savez ou je +demeure: ecrivez-moi. + +--Je n'en suis pas en peine, repondit Olympe: vous reviendrez bien sans +qu'on vous rappelle[45]. + +[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12, +Paris, Lemerre.] + +Gustave Planche etait une vieille connaissance de Musset. En dehors de +toutes questions litteraires, leur antipathie reciproque datait des +suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Deveria. Ce bal etait reste +fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous +lequel l'avait portraiture le peintre lui-meme. Son ami Paul Foucher +etait en archer de la meme epoque,--accoutrement sous lequel Alfred +l'avait croque dans maintes caricatures[46]. On vantait deja les succes +d'elegance et de charme du poete de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave +Planche n'etait point sans envie, sous l'apparente equite de son ame. +Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux memes +frequentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus +tard son talent lui eut permis l'acces. Il etait de cette eternelle +caste des plebeiens parvenus dans les lettres: leurs debuts penibles +etalent un orgueil devore de rancunes. + +[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours +dans son costume d'archer, ayant beaucoup valse avec Mme Melanie Waldor, +un bas-bleu assez ridicule, le poete s'etait permis de celebrer cette +danse inoubliable dans une petite piece dont l'impertinence fit +scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cenacle romantique,_ +six strophes signees "Vidocq". Le comedien Regnier en avait recu +l'autographe de Musset lui-meme. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15 +septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idee: + + Quand Mme W... a P... F... s'accroche, + Montrant le tartre de ses dents, + Et dans la valse on feu comme l'huitre a la roche + S'incruste a ses muscles ardents... + +--Melanie Waldor (1796-1871) poete mediocre, alors maitresse d'Alexandre +Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du +10 oct. 1886.)] + +Au bal d'Achille Deveria avaient paru deux jeunes filles, Mlles +Champollion et Hermine Dubois, delicieuses toutes deux et qu'Alfred de +Musset semblait preferer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers +dans le meme salon. Planche, qui y etait admis maintenant, y rencontrait +Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. "Il s'avisa de dire un soir +que, du coin ou il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable +deposer un baiser furtif sur l'epaule d'une de ses valseuses. On +en chuchota aussitot. La jeune fille recut l'ordre de refuser les +invitations de son danseur habituel. Aux regards melancoliques de la +victime, Alfred comprit qu'elle obeissait a l'autorite superieure, et, +comme il n'avait rien a se reprocher, il demanda des explications avec +tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'a la +source du mechant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur, +il fut oblige d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du pere +se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce pere irrite guetta le +calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47]." + +[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80. +Petit in-12, Paris, Lemerre.] + +L'aventure fit quelque bruit dans le Cenacle. La mesaventure de Planche +excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'evoquant les souvenirs +de son enfance,--elle etait de beaucoup plus jeune que ses freres,--me +rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: "Quand le feu de +Planche s'eteint, disait-on, il ne demande plus: "Donnez-moi du bois", +mais: "Donnez-moi des buches." Ajoutons que c'est a Mlle Hermine Dubois +qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Pepa_, un des +plus purs joyaux de son oeuvre. + +L'inimitie de Planche pour Musset devait s'accroitre avec la renommee +du poete. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser. +L'amitie de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le +dernier coup a son ame jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche +est sensible des le milieu de juillet 1833. L'execution du pauvre +_Diogene,_ que Paul de Musset nous a contee, avait immediatement precede +l'installation du poete au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela +avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus reserves. +Il ne devait lire _Lelia_ qu'un mois apres Musset, huit jours apres +l'apparition du volume, ainsi qu'en temoigne l'envoi autographe de +l'auteur: "_A Gustave Planche, son veritable ami_, GEORGE SAND, 15 aout +1833[48]." Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un depit violent +couvait, dans son ame. Il espera forcer les sentiments de son amie par +une action d'eclat. + +[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliotheque romantique +de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.] + +Les attaques commencaient a pleuvoir sur _Lelia_. L'_Europe litteraire_ +se signala particulierement dans ce sens. Cette publication toute +recente publia coup sur coup deux articles signes Capo de Feuillide, ou +George Sand etait violemment prise a partie[49]. "Je suis tres insultee, +comme vous savez, mon ami, ecrivait-elle a Sainte-Beuve, et j'y suis +fort indifferente, mais je ne suis pas indifferente a l'empressement et +au zele avec lesquels mes amis prennent ma defense. On m'a dit de votre +part que vous vouliez repondre a _l'Europe litteraire_ dans la _Revue +des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre +coeur vous le conseille [50]." La meme lettre est toute consacree a ses +rapports nouveaux avec Alfred de Musset et a son attitude vis-a-vis de +Planche. Elle a pris le parti de l'eloigner non sans lui promettre une +eternelle estime. Mais Planche ne s'est point resigne; il ne desespere +pas de reconquerir un coeur dont le desir l'obsede,--fort de l'amitie +qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congediant +a demi. Il a refute le premier article par une reponse "a la critique +entetee", dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 aout; il replique a +la seconde attaque en envoyant, le 26 aout, ses temoins a Capo de +Feuillide. On n'en recut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un +certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut +tout remue. Planche prit pour temoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de +Feuillide, MM. Lefevre et Latour-Mezeray. On se battit au pistolet; mais +la rencontre n'eut d'autre resultat que de deplaire singulierement a +George Sand. Les journaux litteraires s'emparerent de l'incident pour +s'etonner des droits que croyait avoir Gustave Planche a la defense de +l'auteur attaque[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en +vingt-quatre strophes de six vers, relatant les episodes de ce duel, et +qui circula parmi les lettres, lui restitue sa portee mediocre[52]. Un +beau sonnet d'Alfred de Musset a son amie, date de ce mois d'aout 1833, +nous renseigne sur la noble indifference ou insultes, commentaires et +polemique laissaient l'auteur de _Lelia_, alors dans la serenite de son +amour: + +[Note 49: _L'Europe litteraire_, numeros du 9 aout (la Vie +litteraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 aout (Etude critique +sur _Lelia_). Capo de Feuillide (1800-1863) etait entre a _l'Europe +litteraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.] + +[Note 50: Lettre du 25 aout 1833. _Revue de Paris_, numero du 15 +novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_ +que le 29 septembre 1833.] + +[Note 51: Dans une revue litteraire, _le Petit Poucet_, du 1er +septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'evenement, +dont nous detachons ces lignes: "Le combat avait lieu... a cause +de _Lelia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les +autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or, +si _Lelia_ est de M. Sand, je ne sais trop a quel titre M. Planche s'est +constitue le _bravo_, le _majo_ de cet ecrivain. A moins que M. Sand +ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est +incomprehensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de +douter en lisant _Lelia_, ce reve de devergondage et de cynisme, cette +femme doit savoir peu de gre a M. Planche de l'avoir compromise par une +demarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconsequente et irreflechie."] + +[Note 52: _Complainte historique et veritable sur le fameux duel qui +a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, tres inconnus dans Paris, +a l'occasion d'un livre dont il a ete beaucoup parle de differentes +manieres_, etc. Publiee dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le +V. de Spoelberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: "Apres +l'avoir d'abord attribuee a la collaboration d'Alfred de Vigny et de +Brizeux, le veritable auteur s'etant bientot fait connaitre, G. Sand +l'avait precieusement gardee et authentiquee de sa main."] + + + Telle de l'_Angelus,_ la cloche matinale + Fait dans les carrefours hurler les chiens errants, + Tel ton luth chaste et pur, trempe dans l'eau lustrale, + O George, a fait pousser de hideux aboiements. + + Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pale, + Tu n'as pas renoue ses longs cheveux flottants; + Tu savais que Phoebe, l'etoile virginale + Qui souleve les mers, fait baver les serpents. + + Tu n'as pas repondu, meme par un sourire, + A ceux qui s'epuisaient en tourments inconnus + Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus. + + Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre, + Quand l'orage a passe tu n'as pas ecoute + Et les grands yeux reveurs ne s'en sont pas doute[53]! + +[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouve dans les cartons de +Sainte-Beuve, publie pour la premiere fois par la _Revue moderne_ de +juin 1865.] + +Bien assuree maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand +n'hesitait plus a s'en ouvrir a Sainte-Beuve. Elle lui ecrivait le 25 +aout: + +...Je me suis enamouree, et cette fois tres serieusement, d'Alfred de +Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne +m'appartient pas de promettre a cette affection une duree qui vous +la fasse paraitre aussi sacree que les affections dont vous etes +susceptible. J'ai aime une fois pendant six ans[54], une autre fois +pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable. +Beaucoup de fantaisies ont traverse mon cerveau, mais mon coeur n'a pas +ete aussi use que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je +le sens. + +[Note 54: Aurelien de Seze, de 1825 a 1830: affection toute +platonique, comme en temoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand +que possede M. de Lovenjoul.] + +[Note 55: Jules Sandeau, de 1830 a mars 1833.] + +Je l'ai senti quand j'ai aime P(rosper) M(erimee). Il m'a repoussee, +j'ai du me guerir vite. Mais ici, bien loin d'etre affligee et meconnue, +je trouve une candeur, une loyaute, une tendresse qui m'enivrent. C'est +un amour de jeune homme et une amitie de camarade. C'est quelque chose +dont je n'avais pas l'idee, que je ne croyais rencontrer nulle part et +surtout la. Je l'ai niee, cette affection, je l'ai repoussee, je l'ai +refusee d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de +l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitie plus que par amour, et +l'amour que je ne connaissais pas s'est revele a moi sans aucune des +douleurs que je croyais accepter. + +Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures +de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi... +Je suis dans les conditions les plus vraies de regeneration et de +consolation. Ne m'en dissuadez pas[56]. + +[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.] + +"Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-la qu'il faut parler," +a ecrit Musset, evoquant, dans la _Confession d'un Enfant du Siecle_, +cette periode fortunee de son amour[57]. La vie chez George Sand etait +joyeuse. A cote de ses dessins humoristiques, le poete nous a laisse un +croquis plaisant et facile de cet interieur d'etudiants. + +[Note 57: _Confession_, 3 deg. et 4 deg. parties.] + + George est dans sa chambrette + Entre deux pots de fleurs, + Fumant sa cigarette, + Les yeux baignes de pleurs. + + Buloz assis par terre, + Lui fait de doux serments; + Solange par derriere + Gribouille ses romans[58]. + + Plante comme une borne, + Boucoiran tout mouille + Contemple d'un oeil morne + Musset tout debraille. + + Dans le plus grand silence, + Paul[59], se versant du the, + Ecoule l'eloquence + De Menard tout crotte. + + Planche saoul de la veille + Est assis dans un coin + Et se cure l'oreille + Avec le plus grand soin[60]. + +[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mere.] + +[Note 59: Paul de Musset.] + +[Note 60: Cette piece a ete publiee jusqu'ici par M. Clouard _(Revue +_de Paris_ du 15 aout 1896). Les trois strophes qui suivent sont +Inedites.] + + La mere Lacouture[61] + Accroupie au foyer + Renverse la friture + Et casse un saladier; + + De colere pieuse + Gueroult[62] tout palpitant, + Se plaint d'une dent creuse + Et des vices du temps. + + Pale et melancolique, + D'un air mysterieux, + Papet[63], pris de colique, + Demande ou sont les lieux... + +[Note 61: La cuisiniere de George Sand. ] + +[Note 62: Adolphe Gueroult (1810-1872), publiciste, economiste +et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'ecole +saint-simonienne.] + +[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidele ami de G. Sand.] + +Paul de Musset nous a decrit quelques divertissements de la societe de +ce couple genial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la +publication de _Lelia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimite des +soirees de deguisement, pour l'enfantin plaisir dejouer des roles. +Tel ce diner memorable ou Deburau, le celebre Pierrot des Funambules, +deguise en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe +Lerminier, sur la tete duquel Alfred de Musset, travesti en servante +cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65]. + +[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 aout +1833.] + +[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.] + +C'est sans doute a cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce +sonnet du poete a sa bien-aimee: + + Puisque votre moulin tourne avec tous les vents, + Allez, braves humains, ou le vent vous entraine; + Jouez, en bons bouffons, la comedie humaine, + Je vous ai trop connus pour etre de vos gens. + + Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scene + Je garde contre vous ni colere ni haine, + Vous qui m'avez fait vieux peut-etre avant le temps. + Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont mechants. + + Et nous, vivons a l'ombre, o ma belle maitresse, + Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse, + Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux: + + "Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie; + Voila le sentier vert, ou, durant cette vie, + En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66]." + +[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pieces d'A. de Musset, citees aux +pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent +pas dans les oeuvres du poete.] + +George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce +qui avait ete le plus malade en elle, son coeur, "n'etait plus en danger +de desespoir et de mort". Elle l'ecrivait, le 21 septembre, a son +confesseur ordinaire: + +"Je suis heureuse, tres heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache +davantage a _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites +choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les +belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il +est, il est _bon enfant_, et son intimite m'est aussi douce que sa +preference m'a ete precieuse.... Apres tout, voyez-vous, il n'y a que +cela de bon sur la terre[67]." + +[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.] + +Voila ce qu'ecrivait Lelia dans la sincerite de son nouvel amour. Que +devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la meme +femme la lettre pourtant reflechie ou, dans son perpetuel besoin de +justification, elle n'hesitait pas a lui dire: ".... Il etait deja mort +quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouve avec elle un souffle, une +convulsion derniere[68]!..." + +[Note 68: Publiee par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numero de juin +1896.] + +Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment +qu'elle n'aime plus.... + +La liaison d'Alfred de Musset etait maintenant connue de tous. Installe +a peu pres completement chez George Sand depuis les premiers jours +d'aout, il y devait rester jusqu'en decembre. Sa mere s'etait apercue +de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares +apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mere indulgente et faible, +qui se savait adoree de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son pere +etait mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommee autorisait cette +independance. + +[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'aine, +Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre +cour et jardin qui a pour facade, sur la rue, la celebre fontaine de +Bouchardon.] + +Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller +cacher leur bonheur dans la foret de Fontainebleau. Ils s'installerent +a Franchard ou il passerent une quinzaine. "Laurent fut admirable, +d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours +de cette union, a ecrit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'etait eleve +au-dessus de lui-meme, il avait des elans religieux, il benissait sa +chere maitresse de lui avoir fait connaitre enfin l'amour vrai, chaste +et noble qu'il avait tant reve...." Paul de Musset insiste egalement +dans _Lui et Elle_ sur la prosperite de cette lune de miel. George Sand +etait alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse. +Le souvenir de ces journees heureuses hanta souvent, plus tard, les +heures tristes de Musset: qu'etait devenue "la femme de Franchard?..." + +Celle-ci, retracant cette existence radieuse dans la foret, assombrit +tout a coup le tableau par l'expose de querelles legeres qui devaient, +dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espece d'hallucination +qu'eut Musset, dans le ravin du cimetiere, ou il vit _son double_, mais +vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut a un +desequilibre profond du poete, le rendant incapable "de gouter la vie +douce et reglee qu'elle voulait lui donner". Musset racontait lui-meme +cette vision singuliere[70]; mais rien n'autorise a croire que leurs +joies furent des lors traversees de soucis et de craintes. Les +caricatures du poete, datees de ces heureux jours d'automne, etaient +toutes plaisantes. L'une d'elles represente George Sand a cheval, vue +de dos, et a droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau +s'envole,--avec cette legende: "Admirable sang-froid du cheval nomme +_Gerdes_, a la vue d'un danger imprevu.--Scene des montagnes ou l'on +voit la qualite de mon chapeau et le derriere de mon oisillon." + +[Note 70: Peut-etre y fait-il allusion dans la _Nuit de Decembre_.] + +Rentres a Paris, ils passerent deux mois parfaitement paisibles. Ces +deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un diner +litteraire qu'ils donnerent a leurs amis, duquel etaient exclus +Planche, Boucoiran et Laurens ("Don Stentor" ou "Hercule", dans _Lui et +Elle[71]_"), ce qui causa grande rumeur parmi les habitues. Ils avaient +renouvele le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un +que l'autre. Dans les soirees intimes du quai Malaquais, on trouvait +Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, ecoutant +Toujours. + +[Note 71: Un grand ami de G. Sand a ses debuts. Le peintre +Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta +de Majorque (1840) ou elle sejournait alors avec Chopin, des _Souvenirs +d'un voyage d'art._ On n'a rien ecrit des relations de George Sand +avec Laurens, tot disparu de son orbite, que Paul de Musset represente +pourtant comme le devoue camarade, "le terre-neuve" de l'etudiante (Lui +_et Elle,_ p. 19).] + +Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une reelle +valeur d'art, constituent un document iconographique et litteraire +precieux. Ils n'ont pas ete publies. M. Adolphe Brisson, qui a eu la +bonne fortune de voir recemment a Bruxelles, chez M. le vicomte de +Lovenjoul, les albums de la societe du quai Malaquais (1833-1834), +contenant portraits et charges des habitues de la "mansarde" de George +Sand, en a donne une interessante description, dans un recit de sa +visite a l'erudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]: + +"Les revelations qui viennent de se produire, la publication des lettres +de G. Sand pretent un grand interet a ces pages crayonnees; on penetre, +en les parcourant, dans l'existence meme des deux amants; il semble +qu'on les apercoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux +a l'exces; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier +feuillet, Musset a griffonne des lignes qui s'entre-croisent dans un +desordre pittoresque et que je transcris exactement: + + _Le public est prie de ne pas se meprendre_ + CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND + _le receptacle informe de ses aberrations mentales_ + _et autres_. + + _Je soussigne, Mussaillon_ Ier, + _declare que mon album n'est pas si cochonne_ (sic) _que ca_. + _Celui qui a inscrit mon nom_ + _sur ce stupide album n'est qu'un vil facetieux. Il est + vexant d'etre accuse des turpitudes de G. Sand_. + + MUSSAILLON Ier. + +[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spoelberch de +Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer a +M. Brisson que l'album decrit n'est pas "l'album de Venise", lequel +appartient a Mme Lardinde Musset.] + +"Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poete et +representant pour la plupart son amie, couchee, debout, fumant la +pipe, accoudee sur un balcon, vetue tantot a la francaise et tantot a +l'orientale. Le profil est nettement dessine et tres pur et, sans doute, +tres ressemblant, le nez legerement busque, la bouche sensuelle, l'oeil +imperieux[73]. Musset se divertit aussi a croquer les amis absents: la +moue dedaigneuse de Merimee, avec cette legende: _Curvajal renfoncant +une expansion;_ la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et +au-dessous: _Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle +infortunee_. Il se met lui-meme en scene, les cheveux au vent, la +redingote pincee a la taille, les chevilles serrees dans un pantalon a +la hussarde, et il inscrit dans un coin: _Don Juan allant emprunter dix +sous pour payer son ideale_ (sic) _et enfoncer Byron._ Voici plus loin +une sorte de rebus: un oeil, une bouche, une meche de cheveux, une +verrue surmontee d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits +distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par +Musset: _Fragments de la Revue trouves dans une caisse vide_. Enfin, +voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs denominations +grotesques le tabellion du _Chandelier_ et le futur baron d'_On ne +badine plus avec l'amour _... [74]. Je copie: "Le chevalier _Colombat du +Roseau Vert_ et l'abbe _Potiron de Vent du soir_ devisent en humant une +prise de tabac; le baron _Pretextat de Clair de lune_ reve en songeant +a sa belle; le marquis _Gerondif de Pimprenelle_ erre dans ses jardins. +Ces croquis temoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi +puerile... Musset devait etre extremement gai, quand il n'etait pas +tourmente par la debauche ou la maladie. Il etait infiniment plus jeune +de caractere que sa compagne; elle le traitait en enfant gate et le +dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-etre le tort de +prendre trop au serieux...". + +[Note 73: Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons a +l'enumeration des suivants que va donner M. Brisson,--caricatures pour +la plupart datees de 1834,--ceux d'Alexandre Dumas, "Antony-Louverture +charpentant un viol"; de Charles Didier, "Vadius enfoncant Lucrece" et, +trois charges de Paul Foucher.] + +[Note 74: Ces derniers dessins,--a la plume, tres soignes, serres +comme des illustrations du xviii deg. siecle--sont encore de l'automne +1833.] + +Mais bientot cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop +ouvertement de leur intimite, et ils parlerent d'aller voir l'Italie. Ce +projet caresse a deux ne tarda pas a devenir une idee fixe. + +Alfred de Musset sentait bien que son depart pour l'Italie n'etait qu'a +moitie resolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa +mere. Un matin,--nous venions de dejeuner en famille,--il paraissait +preoccupe. Connaissant ses intentions, je n'etais guere moins agite que +lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un +air d'hesitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des +precautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant +qu'ils restaient subordonnes a l'approbation de sa mere. Sa demande +fut accueillie comme la nouvelle d'un veritable malheur. "Jamais, lui +repondit sa mere, je ne donnerai mon consentement a un voyage que je +regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition +sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gre et sans ma +permission." + + Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette resistance en expliquant + dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit + que son insistance ne servait qu'a provoquer l'eruption des larmes, il + changea tout a coup de resolution, et fit a l'instant le sacrifice de + ses projets.--"Rassure-toi, dit-il a sa mere, je ne partirai point; + s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi." + + Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux preparatifs de + depart. Ce soir-la, vers neuf heures, notre mere etait seule avec sa + fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait + a la porte dans une voiture de place, et demandait instamment a lui + parler. Elle descendit accompagnee d'un domestique. La dame inconnue + se nomma; elle supplia cette mere desolee de lui confier son fils, + disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. + Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y + employa toute son eloquence, et il fallait qu'elle en eut beaucoup, + puisqu'elle vint a bout d'une telle entreprise. Dans un moment + d'emotion, le consentement fut arrache, et, quoi qu'en eut dit Alfred, + ce fut sa mere qui pleura. + + Par une soiree brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'a + la malle-poste, ou ils monterent au milieu de circonstances de mauvais + augure[75]. + +[Note 75: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 121.] + +Ces circonstances de mauvais _augure_, Paul de Musset les raconte dans +_Lui et Elle_: ce n'etait rien moins que le fait du treizieme rang +occupe dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait +George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en +passant sous la porte cochere, et le renversement d'un porteur d'eau +en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poete n'etait pas +superstitieux, et l'_oisillon_ riait de tout son coeur. + + + +IV + +Ils s'arreterent deux jours a Lyon et descendirent a Avignon par le +Rhone. Sur le bateau, ils rencontrerent Stendhal qui rejoignait son +consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques +jours par son esprit mordant et ses blagues de celibataire sans +prejuges. George Sand, dans l'_Histoire de ma vie_, insiste sur +l'impression a la fois agreable et penible qu'il lui laissa. Causeur +penetrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de +ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhone eut d'amusantes +peripeties. "Nous soupames avec quelques autres voyageurs de choix, +ecrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau +a vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il +(Stendhal) fut la d'une gaite folle, se grisa raisonnablement, et, +dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrees, devint +quelque peu grotesque et pas joli du tout[76]." Deux dessins de Musset, +dans l'album du voyage a Venise, presentent la charge de Stendhal, +d'abord de profil, enorme et grave sous sa redingote opulente, puis +gracieux avec ses bottes fourrees et son manteau a triple collet, +dansant devant une servante d'auberge. Arrives a Avignon, il choqua +ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la +cathedrale. Ils se separerent a Marseille[77]. + +[Note 76: _Histoire de ma vie_, cinquieme partie, chap. III.] + +[Note 77: Deux lettres de G. Sand sont datees de Marseille (qu'elle a +trouvee "stupide", comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 decembre 1833. +(_Correspondance_, I.)] + +Musset et son amie s'arreterent quelques jours a Genes. Elle y eut un +acces de fievre. Une lettre de lui a sa mere nous le montre emerveille +des galeries de tableaux et des jardins de cette ville. C'est durant +ce sejour de Genes, a en croire Paul de Musset, que leur serait +malheureusement apparu le contraste de leurs natures et de leurs +educations, dans la compagnie de deux jeunes Italiens connus sur le +bateau qui les avait amenes de Marseille. + +George Sand elle-meme, dans _Elle et Lui_[78], place a Genes leurs +premiers malentendus. Mais son roman est peu precis, quant a la +succession des etapes de leur histoire. La lassitude qu'elle reproche +ici a Laurent devant Therese malade, doit se rapporter aux premiers +jours de Venise[79]. + +[Note 78: _Lui et Elle_, 83 et sq.] + +[Note 79: _Elle et Lui_, 121 et sq.] + +De Genes, tous deux se rendirent par mer a Livourne. Une caricature +d'Alfred les represente, sur le bateau, en costume de voyageurs, _Elle_, +appuyee au bastingage, la cigarette aux levres, _Lui_, en proie au mal +de mer, avec cette legende: _Homo sum et nihil humani a me alienum +puto_. + +George Sand raconte qu'en proie aux frissons et defaillances de la +fievre, elle visita Pise et le Campo Santo, dans une grande apathie; que +presque indifferents a la suite de leur voyage, ils jouerent a pile ou +face Rome ou Venise; qu'ils se rendirent a Venise par Florence[80]. Leur +sejour a Florence fut de courte duree, George Sand toujours malade, +et Musset preoccupe d'y situer un drame qu'il songeait a tirer des +chroniques locales. Ce drame est devenu _Lorenzaccio_. Ils traverserent +seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, a +Venise. + +[Note 80: _Histoire de ma vie_, cinquieme partie, chap. III.] + +On a retrouve recemment une saisissante page de George Sand, racontant +leur entree a Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a +pas ecrit; mais l'identite parfaite des personnages avec elle et son +compagnon en fait plutot un fragment de Memoires. Le voici[81]: + +[Note 81: Publie par M. de Lovenjoul. _Cosmopolis_ de mai 1896.] + + Il etait dix heures du soir lorsque le miserable _legno_ qui nous + cahotait depuis le matin sur la route seche et glacee s'arreta a + Mestre. C'etait une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnames le + rivage dans l'obscurite. Nous descendimes a tatons dans une gondole. + Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot + de venitien. La fievre me jetait dans une apathie profonde. Je + vis rien, ni la greve, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des + bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait + dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette + gondole noire, etroite, basse, fermee de partout, ressemblait a un + cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps etait + calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que + trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre + eux une conversation suivie, comme s'ils eussent ete au coin du feu. + Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de + l'archipel venitien ou, au moindre coup de vent, des courants + terribles se precipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne + savions pas si nous etions en pleine mer ou sur un canal etroit et + borde d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. + Dans ces tenebres, dans ce tete-a-tete avec un enfant que ne liait + point a moi une affection puissante, dans cette arrivee chez un + peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous + n'entendions pas meme la langue, dans le froid de l'atmosphere dont + l'abattement de la fievre ne me laissait plus la force de chercher a + me preserver, il y avait de quoi contrister une ame plus forte que la + mienne. Mais l'habitude de tout risquer a tout propos m'a donne un + fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui + m'eut predit que cette Venise, ou je croyais passer en voyageur, sans + lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques + impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon etre, de mes + passions, de mon present, de mon avenir, de mon coeur, de mes idees, + et me ballotter comme la mer ballotte un debris, en le frappant sur + ses greves jusqu'a ce qu'elle l'ait rejete au loin, et, faible jouet, + avec mepris? Qui m'eut predit que cette Venise allait me separer + violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte + implacable, aux prises avec le desespoir, la joie, l'amour et la + misere? + + Eh bien, qui me l'eut predit ne m'eut pas fait reculer; je lui aurais + repondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout + ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut + arriver peut etre supporte, car tout ce qui peut etre supporte peut + aussi ne pas arriver. + + Tout a coup Theodore, ayant reussi a tirer une des coulisses qui + servent de double persiennes aux gondoles, et regardant a travers la + glace, s'ecria:--Venise! + + Quel spectacle magique s'offrait a nous a travers ce cadre etroit! + Nous descendions legerement le superbe canal de la Giudecca; le temps + s'etait eclairci, les lumieres de la ville brillaient au loin sur ces + vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue a la cite + reine! Devant nous, la lune se levait derriere Saint-Marc, la lune + mate et rouge, decoupant sous son disque enorme des sculptures + elegantes et des masses splendides. Peu a peu, elle blanchit, se + contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et + bizarres, elle commenca d'eclairer les tresors d'architecture variee + qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers. + + Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la + Giudecca, nous vimes passer successivement sur la region lumineuse de + l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beaute sublime, d'une + grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente + du palais ducal, avec sa decoupure arabe et ses campaniles chretiens + soutenus par mille colonnettes elancees; surmontees d'aiguilles + legeres; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la + nuit pour de l'albatre quand la lune les eclaire; la vieille Tour de + l'Horloge avec ses ornements etranges; les grandes lignes regulieres + des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, geant isole, au + pied duquel, par antithese, un mignon portique de marbres precieux + rappelle en petit notre Arc triomphal, deja si petit, du Carrousel; + enfin, les masses simples et severes de la Monnaie, et les deux + colonnes grecques qui ornent l'entree de la Piazzetta. Ce tableau + ainsi eclaire nous rappelait tellement les compositions capricieuses + de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture, + dans notre memoire, ou dans notre imagination. + + --Que nous sommes heureux! s'ecria Theodore. Cela est beau comme le + plus beau reve. Voila Venise comme je la connaissais, comme je la + voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers. + Et cette lune qui se leve expres pour nous la montrer dans toute sa + poesie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais + pour notre reception? Quelle magnifique entree! Ne sommes-nous pas + benis? Allons, voila un heureux presage. Je sens que la Muse me + parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis + Genes sans pouvoir mettre la main dessus! + + Pauvre Theodore! Tu ne prevoyais pas... + +Alfred de Musset eprouva une joie d'enfant a se sentir a Venise. La +somptueuse inconsolee, l'eternelle imperatrice des lagunes, cite +dolente de ses reveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants +romantiques, lui epargna la deception qu'il avait redoutee. + +Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux +palais transforme en _albergo_, a l'entree du Grand Canal, devant la +_Salute_, pres de la glorieuse place Saint-Marc. C'etait l'hotel +Danieli ou _Albergo Reale_ dont le dernier occupant avait ete un comte +Nani-Mocenigo[82]. + +[Note 82: Ancien palais Bernado-Nani.--Mme Louise Colet raconte +longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de +l'appartement de Musset et de G. Sand a l'hotel Davieli: deux chambres, +sur une ruelle, aboutissant a un grand salon tendu de soie bleu fonce +qui regardait la _Riva dei Schiavoni._ Balzac aurait occupe le meme +logement en 1835.--Cf. L. COLET, _l'Italie des Italiens_, t. I, p. 249. +In-18, Paris, Dentu, 1862.] + +Cet illustre nom venitien de Mocenigo se rattachait au sejour de Byron. +"Jadis lord Byron avait habite un palais sur le Grand Canal--"_Aveva +tutto il palazzo, lord Byron_", leur dit leur hote. Ce souvenir du poete +anglais est demeure si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus +tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_: "J'irai a +Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette +cite feerique, le grand palais Mocenigo, qui coute quatre livres dix +sous par jour; la je m'inspirerai de tous les les souvenirs que l'auteur +de _Lara_ doit y avoir laisses[83]." + +[Note 83: MAURICE CLOUARD, _Alfred de Musset et George Sand (Revue de +Paris_ du 15 aout 1896).] + +Le charme dolent de Venise, la seduction nostalgique de la derniere +capitale du Reve, enivre pour jamais tous les poetes qui l'ont une fois +goute. C'etait le dernier voeu de Theophile Gautier d'endormir ses jours +dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a realise pour +Robert Browning et Richard Wagner. + +George Sand, toujours languissante de sa fievre de Genes, s'etait +cependant mise au travail. A peine installee, elle abordait la tache +qu'elle-meme s'etait imposee, d'envoyer le plus tot possible un roman +a Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en +distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise. +Et sans doute, elle pressait son compagnon de l'imiter[84]. Musset +regardait, ecoutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant +des notes, flanant surtout, vivant la vie venitienne. Bientot son amie +dut garder la chambre, decidement influencee par la _malaria_. Tout en +continuant ses promenades, manqua-t-il d'egards envers cette compagne +souffrante, plus agee que lui de six ans et surtout occupee de ses +productions litteraires? Nous l'examinerons plus loin. Voici que +Musset va tomber lui-meme gravement malade. Ceci va jeter entre eux un +troisieme personnage, leur medecin, le docteur Pietro Pagello. Sans +l'exceptionnelle qualite de ses deux partenaires, il serait malaise de +le mettre en scene: on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle +rumeur qui a divulgue depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise, +a fait Pagello legendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui +est essentiel au recit de ce roman d'amour. Ne en 1807, a +Castelfranco-Veneto, il a passe sa vie a Venise d'abord, puis a Bellune +comme medecin principal de l'hopital civil. Il y demeure, entoure d'une +nombreuse famille et fort estime. + +[Note 84: Dans son roman de _Lui_, curieux a plus d'un titre (1860), +Mme Louise Colet a longuement raconte les passe-temps probables du +poete, parmi les etoiles du theatre de la Fenice et leurs amants, durant +la reclusion volontaire de G. Sand a l'hotel Danieli. Sans qu'on puisse +peut-etre s'y trop fier pour les details, cette partie de son livre +laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler. _(Lui,_ +pp. 161-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut-etre en tenait-elle le +recit du poete lui-meme,--qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.] + +Habile et intelligent dans sa profession, avec de vrais dons de poete, +il etait d'une franche beaute, forte et plantureuse, quand il connut G. +Sand a Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en temoigne. +Sans insister sur son caractere moral, disons du moins que le Smith +de la _Confession d'un enfant du siecle_ nous parait etre de tous ses +portraits romanesques le plus proche de la verite. + +Quoique cette aventure, apres soixante-deux ans, ne releve plus guere +que de l'histoire litteraire, on concoit les repugnances du docteur +Pagello a en entretenir le public[85]. Je n'ai pas hesite cependant a +faire connaitre un document precieux qui devait eclairer singulierement +cette aventure fameuse. + +[Note 85: Sa discretion a ete remarquable. C'est sans faire meme +une allusion a la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parle pour la +premiere fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans +une lettre au _Corriere della Sera_ (traduite au _Figaro_ du 14 mars +1881). Au cours de la meme annee, un redacteur de l'_Illustrazione +italiana_, qui l'avait interroge sur ses aventures de Venise, cita +quelques fragments d'une lettre ou il ne se livrait encore qu'a +demi-mot. Il y avait alors pres de cinquante ans que les confidences +litteraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs +lecteurs!] + +Etant, au mois de novembre 1890, a Mogliano-Veneto, l'hote d'une +Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme +je m'enquerais des traces laissees par G. Sand et Musset a Venise, elle +voulut bien demander a la fille ainee du medecin de Bellune, laquelle +habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possedait. Avec +plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un memorial +autographe de cette histoire, redige par son pere dans sa jeunesse,--le +tout inedit, comme le pretendait la famille de Pagello. + +Ces lettres de G. Sand etaient restees inedites en effet; le journal du +docteur l'etait moins.... J'en ai eu dernierement la preuve dans _un +volume_ introuvable, et parfaitement inconnu, ou, parmi des essais +dramatiques et litteraires de sa facon, Mme Luigia Codemo a glisse le +memorial du medecin de Bellune[86]. Aux premieres lignes, j'ai reconnu le +texte meme du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscretion a le faire +connaitre.... En le traduisant pour la premiere fois, je l'ai accompagne +d'un recit synthetique du drame de Venise, d'observations et de maints +details inedits[87]. + +[Note 86: LUIGIA CODEMO. _Racconti, scene, bozetti, produzioni +drammatiche,_ 2 vol. in-8 deg., Trevise, L. Zopelli, 1882. Le journal de +Pagello, accompagne de quelques reflexions de Mme L. Codemo, figure sous +ce titre: _Sandiana_ au premier volume (pp. 155-188).] + +[Note 87: _L'histoire veridique des amants de Venise_, dans le +_Gaulois_ des 16 et 17 octobre 1896.--_La vie de George Sand et du +docteur Pagello a Venise_ et _Sand-Musset-Pagello: le retour en France,_ +dans l'_Echo de Paris_ des 20 et 21 octobre 1896.] + +Le journal intime de Pagello est de peu de temps posterieur aux +evenements qu'il evoque.--Ecoutons le docteur raconter comment il entra +en relations avec le couple francais de l'hotel Danieli. + + Je demeurais a Venise, ou, ayant acheve mes etudes medicales, je + commencais a me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur + le quai des Esclavons avec un Genois de mes amis, voyageur et lettre + de gout. En passant sous les fenetres de l'_Albergo Danieli_ (ou + Hotel-Royal), je vis a un balcon du premier etage une jeune femme + assise, d'une physionomie melancolique, avec les cheveux tres noirs et + deux yeux d'une expression decidee et virile. Son accoutrement avait + un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux etaient enveloppes d'un + foulard ecarlate, en maniere de petit turban. + + Elle portait au cou une cravate, gentiment attachee sur un col blanc + comme neige et, avec la desinvolture d'un soldat, elle fumait un + paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis a ses cotes. Je + m'arretai a la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement: + + --He! he! me dit-il, tu parais fascine par cette charmante fumeuse... + tu la connais peut-etre? + + --Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaitre. Cette + femme-la doit etre en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup + voyage, dis-moi quels sont tes sentiments a son endroit. + + --Precisement parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes + les couleurs, je ne saurais rien decider de raisonnable: peut-etre + Anglaise romanesque ou Polonaise exilee, elle a l'air d'une personne + de haut rang; elle doit etre etrange et fiere. + + Ainsi jasant, nous arrivames a la place Saint-Marc, ou nous nous + separames. + + Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Genois (lequel etait + Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscretion en le revelant). + Il etait a table avec sa famille. Je me montrai un peu preoccupe; il + s'en apercut et, se tournant vers sa femme: + + --Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment a + certaine belle fumeuse.... + + --Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, repondis-je, mais + que je puis vous assurer etre une Francaise pur sang. Je lui ai fait + visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est deja une de mes + clientes; elle a voulu mon adresse. + + --Vraiment, s'ecria Lazzaro en ecarquillant les yeux. + + --Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hotelier Danieli vint chez moi et + je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un + petit siege, la tete mollement appuyee sur sa main, me pria de la + soulager d'une forte migraine. Je lui tatai le pouls; je lui proposai + une saignee qu'elle accepta; je la pratiquai et a l'instant elle fut + soulagee. En me congediant, elle me pria de revenir, si elle ne me + faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inseparable, me + reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, + et voila tout, tout ce qui est arrive aujourd'hui; mais un + pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: "Tu reverras cette + femme et elle te dominera...." + + La je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un eclat de + rire de mes hotes, qui me declarerent _amoureux_.... "--Non, non, + repondis-je, pas encore!--Mais qui est donc cette etrangere? demanda + la Bianchina.--Je ne sais, lui repondis-je.--Mais pourquoi + n'avez-vous pas demande au moins a l'hoteliere et son nom et sa + provenance?--Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.--Ah! + ah! il est amoureux et enflamme jusqu'a la pointe des cheveux...." + + Vingt jours peut-etre se passerent, pendant lesquels faisant ma visite + a peu pres journaliere aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait + souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, a la + derniere enquete qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette + lettre, que je deposai sur la table ronde, entre elle et son mari + assis a diner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci[88]: + +[Note 88: Cette lettre a ete publiee pour la premiere fois dans un +article anonyme de l'_Illustrazione italiana_ (de Rome) du 1er mai +1881. Sous ce titre: _Une lettre inedite de George Sand,_ l'auteur +l'accompagnait d'un bref apercu des rapports de Musset, G. Sand et +Pagello a Venise, et d'extraits de lettres a lui recemment adressees par +ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul, +sur le texte photographie de l'autographe qui appartient a M. Minoret. +(_Cosmopolis_ du 15 avril 1896).] + + Mon cher monsieur Paiello (Pagello), + + Je vous prie de venir nous voir le plus tot que vous pourrez, avec un + bon medecin, pour conferer ensemble sur l'etat du malade francais de + l'Hotel-Royal. + + Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus + que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tete excessivement + faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme + d'un caractere energique et d'une puissante imagination. C'est un + poete fort admire en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, + le vin, la fete, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigue, et ont + excite ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agite comme pour une + chose d'importance. + + Une fois, il y a trois mois de cela, il a ete comme fou, toute une + nuit, a la suite d'une grande inquietude. Il voyait comme des fantomes + autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A present, il est + toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni + ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, + demande son pays, et dit qu'il est pres de mourir ou de devenir fou! + + Je ne sais si c'est la le resultat de la fievre, ou de la + surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une + saignee pourrait le soulager. + + Je vous prie de faire toutes ces observations au medecin, et de ne pas + vous laisser rebuter par la difficulte que presente la disposition + indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et + je suis dans une grande angoisse de la voir en cet etat. + + J'espere que vous aurez pour nous toute l'amitie que peuvent esperer + deux etrangers. Excusez le miserable italien que j'ecris. + + G. SAND. + +Ce premier recit n'est pas conforme a la legende accreditee par Paul de +Musset. D'apres celui-ci, Rebizzo, "_l'illustrissimo dottore Berizzo,_ +un vieillard de quatre-vingts ans, coiffe d'une perruque jadis noire +et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'embleme +decrepit", serait le medecin, le premier medecin, qui aurait introduit +Pagello chez Musset. + +Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, represente un +buste de vieillard penche, une lancette a la bouche, disant: _Non v'e +arteria_.... + +Ce medecin ignare qui ne voyait pas d'artere, etait-il Rebizzo? Je ne le +pense pas, quoique tous les biographes l'aient repete. + +Le recit de Pagello donne deja un signalement contraire. Un article du +_Figaro_ de 1882, signe "Un Vieux Parisien", et vingt ans plus tot Mme +Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appele ce premier medecin +le docteur Santini[89]. + +[Note 89: _Figaro_ du 28 avril 1882.--LOUISE COLET, _l'Italie des +Italiens_, 1er volume, p. 248. Personne n'a signale ce document qui a +sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hotelier Danieli (1859), Mme +Louise Colet lui fait dire: + +"...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut +gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna. + +--Un vieux docteur, dites-vous? + +--Toujours accompagne d'un aide, d'un jeune eleve qui faisait les +saignees et donnait les purgatifs, comme c'etait alors l'usage a Venise. +Depuis, l'eleve du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu +docteur a son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le +parrain de sa fille ainee, qui s'est mariee cette annee a Trevise. Ce +diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes.... + +--Etait-il bien beau, ce Pietro Pagello? + +--Un gros garcon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien."] + + +Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'etaient des amis +de Pagello; ils voulurent preter quelque argent a George Sand, ainsi +qu'elle l'ecrivit a Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de +Venise, nous montre un vieux menage endimanche, a la toilette ridicule, +ou je me plais a reconnaitre _la Bianchina_ et son mari, tels que nous +les fait entrevoir le recit de Pagello.--Revenons a son journal. Le +jeune docteur a remis a ses aimables confidents la lettre que nous avons +citee: + + Pour la lire jusqu'au bout, ecrit-il, il fallait tourner le feuillet. + Mais ce qui frappa d'etonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature + qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix: _"George Sand!"_ + + Ils me demanderent alors si j'avais fait ma visite au malade francais, + quelle maladie il avait et qui il etait. Je leur repondis:--Le jeune + patient est alite avec une maladie grave que nous avons jugee, mon + collegue et moi, etre une fievre typhoide des plus dangereuses. Il se + nomme Alfred de Musset. + + --_Per Bacco!_ s'ecria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la + Lune! Connais-tu ses poesies? + + --Oui, repondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande + fantaisie un peu desordonnee, mais en meme temps delicate. + +Cette lettre de George Sand a Pagello est importante. On n'en a pas fait +ressortir la valeur decisive sur le developpement de cette histoire +d'amour. Elle demontre d'abord que des relations anterieures existaient +entre lui et le couple de l'hotel Danieli. La belle fumeuse du balcon +n'etait pas restee, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration +du jeune Italien, quand _le hasard_ le lui amena dans la personne du +medecin demande pour sa migraine. Elle songea de nouveau a lui pour +remplacer l'imbecile docteur, premier appele au chevet de Musset +gravement atteint. Son malade etait, du moins, encore "la personne +qu'elle aimait le plus au monde".... Cette rencontre, qui decidera du +sort du poete, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir +en tragedie. + +Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouve George Sand et Alfred +de Musset? George Sand, etalant la premiere, des recriminations, au +lendemain de la mort du poete, dans un roman a clef, _Elle et Lui_, +"proces-verbal de necropsie", comme l'a qualifie Maxime du Camp, +se plaint abondamment sinon d'infidelites certaines, du moins de +negligences cruelles de la part de Musset, d'indifference et d'abandon. +Mais tous deux ont laisse, dans leurs lettres, des temoignages trop +contradictoires de leur etat d'ame avant la crise qui doit assombrir a +jamais cet amour, pour qu'on puisse rien etablir de precis... + +George Sand essayant, _huit mois plus tard_, de retracer a son amant +cette phase douloureuse, lui ecrira: + + De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Etais-je a toi, a Venise? + Des le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de + l'humeur en disant que c'etait bien triste et bien ennuyeux, une femme + malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon + enfant, moi, je ne veux pas recriminer, mais il faut bien que tu t'en + souviennes, toi qui oublies si aisement les faits. Je ne veux pas dire + tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-la, jamais je ne + me suis plainte d'avoir ete enlevee a mes enfants, a mes amis, a mon + travail, a mes affections et a mes devoirs pour etre conduite a trois + cents lieues[90] et abandonnee avec des paroles si offensantes et si + navrantes, sans aucun autre motif qu'une fievre tierce, des yeux + abattus et la tristesse profonde ou me jetait ton indifference. Je ne + me suis jamais plainte, je t'ai cache mes larmes, et ce mot affreux + a ete prononce, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le + casino Danieli: "George, je m'etais trompe, je t'en demande pardon, + mais _je ne t'aime pas_." Si je n'eusse ete malade, si on n'eut du me + saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, + je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais + pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays etranger, sans + entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermee + entre nous, et nous avons essaye la de reprendre notre vie de bons + camarades comme autrefois ici, mais cela n'etait plus possible. Tu + t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu + me dis que tu craignais[91]... Nous etions tristes. Je te disais: + "_Partons_, je te reconduirai jusqu'a Marseille", et tu repondais: + "Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque + nous y sommes." Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais + guere a etre jaloux, et certes je ne pensais guere a l'aimer. Mais + quand je l'aurais aime des ce moment-la, quand j'aurais ete a lui des + lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais a te rendre, a toi, qui + m'appelais l'ennui personnifie, la reveuse, la bete, la religieuse, + que sais-je? Tu m'avais blessee et offensee, et je te l'avais dit + aussi: "_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimes_[92]." + + + +[Note 90: Nous avons conte (p. 68) comment elle avait entraine le +poete.] + +[Note 91: Ici quatre mots effaces par George Sand au crayon bleu.] + +[Note 92: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.] + +Voila des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au +lendemain de la crise, quand Musset est rentre a Paris, et qu'a son +silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas +ecrit: "Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et +de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des +torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien +sinon que nous avons ete bien malheureux et que nous nous sommes +quittes[93]..." + +[Note 93: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896, p. 7.] + +Musset egalement, en parlant de Venise, desespere d'elle et de +lui-meme, ne lui jette-t-il pas cet aveu "qu'il a merite de la +perdre[94]"..._--Lettres d'amants encore enchaines l'un a l'autre!--C'est +par des documents plus precis que nous parviendrons a reconstituer le +vraisemblable de leur navrante histoire. + +[Note 94: V. plus loin.] + +Voila donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et +Alfred de Musset (fevrier 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de +la belle etrangere de l'hotel Danieli. Rendons la parole a son journal. + + Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George + Sand veillait avec moi des nuits entieres, a son chevet. Ces veillees + n'etaient pas muettes et les graces, l'esprit eleve, la douce + confiance que me montrait la Sand, m'enchainaient a elle tous les + jours, a toute heure et a chaque instant davantage. Nous parlions de + la litterature, des poetes et des artistes italiens; de Venise, de son + histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais a chaque nouveau + trait, elle m'interrompait en me demandant a quoi je pensais. Confus + de me sentir surpris a etre ainsi absorbe, en causant avec elle, je me + prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me + disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus + fine expression: "Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille + questions!" Je restais muet. + + Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous eloigner de son lit + parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir, + nous nous assimes a une table pres de la cheminee. + + Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'ecrire un roman + qui parle de la belle Venise? + + --Peut-etre..., repondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit + a ecrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais etonne, + contemplant ce visage ferme, severe, inspire; puis, respectueux de ne + pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui etait sur la + table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y preter la moindre + attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand + deposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la + tete entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette + attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le + feuillet ou elle avait ecrit et me dit: "C'est pour vous." Ensuite, + prenant la lumiere, elle s'avanca doucement vers Alfred qui dormait, + et s'adressant a moi: + + --Vous parait-il, docteur, que la nuit sera tranquille? + + --Oui, repondis-je. + + --Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin. + +Je partis et rentrai droit a mon logis ou je m'empressai de lire ce +feuillet... + +Qu'etait cette page remise par George Sand a Pagello? "Un splendide +morceau poetique", avait ecrit le fils du docteur, avant que son pere ne +se decidat, recemment, a le laisser publier. Un morceau a double fin, un +chapitre de roman imagine par George Sand pour se declarer a Pagello. +Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a raconte +M. le professeur Fontana, d'apres Pagello lui-meme (lettre citee par le +Dr Cabanes[95]). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda a qui +remettre ce pli. "--_Au stupide Pagello_", ecrivit George Sand sur +l'enveloppe. + +[Note 95: _Revue hebdomadaire_ du 1er aout 1896.] + +Sans reproduire avec le recit du docteur, cette "declaration" +mysterieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut +la resumer: "Je t'aime parce que tu me plais; peut-etre bientot te +hairai-je." Elle ajoutait qu'observant devant l'interesse lui-meme la +beaute de cette page, digne de l'auteur de _Lelia_,--sa propre heroine +sans doute,--Pagello lui avait replique par les premieres paroles du +roman: "Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal[96]?" + +[Note 96: L. CODEMO, ouvrage cite, I, p. 165.] + +La declaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une +interview recente, obtenue de Pietro Pagello, a Bellune,--interview des +plus meritoires, celui-ci, nonagenaire et sourd, n'entendant pas +le francais,--M. le Dr Cabanes l'a decide par l'entremise de son +interprete, M. le Dr Just Pagello son fils, a lui livrer ces feuillets +memorables[97]. + +[Note 97: Dr A. CABANES, _Une visite au Dr Payello. La declaration +d'amour de George Sand_.--_Revue hebdomadaire_ du 24 octobre 1896.] + +On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres +de _Lelia_. + + _En Moree_. + + Nes sous des cieux differents, nous n'avons ni les memes pensees ni le + meme langage; avons-nous du moins des coeurs semblables? + + Le tiede et brumeux climat d'ou je viens m'a laisse des impressions + douces et melancoliques: le genereux soleil qui a bruni ton front, + quelles passions t'a-t-il donnees? Je sais aimer et souffrir, et toi, + comment aimes-tu? + + L'ardeur de tes regards, l'etreinte violente de tes bras, l'audace + de tes desirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta + passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis + aupres de toi comme une pale statue, je te regarde avec etonnement, + avec desir, avec inquietude. + + Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu + prononces a peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas + assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-etre + est-il impossible que je me fasse comprendre quand meme je connaitrais + a fond la langue que tu parles. + + Les lieux ou nous avons vecu, les hommes qui nous ont enseignes, sont + cause que nous avons sans doute des idees, des sentiments et des + besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature debile et ton + temperament de feu doivent enfanter des pensees bien diverses. Tu dois + ignorer ou mepriser les mille souffrances legeres qui m'atteignent, tu + dois rire de ce qui me fait pleurer. + + Peut-etre ne connais-tu pas les larmes. + + Seras-tu pour moi un appui ou un maitre? Me consoleras-tu des maux + que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis + triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitie? On t'a eleve + peut-etre dans la conviction que les femmes n'ont pas d'ame. Sais-tu + qu'elles en ont une? N'es-tu ni chretien ni musulman, ni civilise ni + barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette male poitrine, dans + cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensee + noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors, + reves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal, + esperes-tu en Dieu? + + Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me desires-tu ou m'aimes-tu? + Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te + rendrai heureux, sauras-tu me le dire? + + Sais-tu ce que je suis, ou t'inquietes-tu de ne pas le savoir? Suis-je + pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou + ne suis-je a tes yeux qu'une femme semblable a celles qui engraissent + dans les harems? Ton oeil, ou je crois voir briller un eclair divin, + n'exprime-t-il qu'un desir semblable a celui que ces femmes apaisent? + Sais-tu ce que c'est que le desir de l'ame que n'assouvissent pas les + temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta + maitresse s'endort dans tes bras, restes-tu eveille a la regarder, a + prier Dieu et a pleurer? + + Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te + jettent-ils dans une extase divine? Ton ame survit-elle a ton corps, + quand tu quittes le sein de celle que tu aimes? + + Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te + reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse + ou de lassitude? + + Peut-etre penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais + pas. Je ne sais ni ta vie passee, ni ton caractere, ni ce que les + hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-etre es-tu le premier, + peut-etre le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai + t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-etre serai-je forcee + de te hair bientot. + + Si tu etais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me + comprendrais. Mais je serais peut-etre plus malheureuse encore, car tu + me tromperais. + + Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines + promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme + tu peux aimer. Ce que j'ai cherche en vain dans les autres, je ne le + trouverai peut-etre pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu + le possedes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours + menti, tu me les laisseras expliquer a mon gre, sans y joindre de + trompeuses paroles. Je pourrai interpreter ta reverie et faire parler + eloquemment ton silence. J'attribuerai a tes actions l'intention que + je te desirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton + ame s'adresse a la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que + ton intelligence remonte vers le foyer eternel dont elle emane. + + Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher + dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je + veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel role tu joues parmi les + hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton ame que je + puisse toujours la croire belle. + +Toute precieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique +et la psychologie de George Sand, sa declaration ne nous apprend rien +d'elle que nous ne sachions deja. Elle n'a encore trahi Musset qu'en +pensee. Lui-meme doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son depart +de Venise pour se donner a Pagello.--Mais reprenons le naif recit du +jeune Italien. Il a devore l'autographe de la romanciere celebre, dans +sa modeste chambre de petit medecin. Il est abasourdi de sa bonne +fortune: + + Oui, oui, je ne puis nier que le genie de cette femme me surprit et + m'annihilat. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien + je l'aimai davantage apres cette lecture. J'aurais donne je ne sais + quoi pour la voir aussitot, me jeter a ses pieds, lui jurer un amour + imperissable; mais il etait deja tard, et je restais pourtant en face + de cette feuille, la relisant deux fois avec le meme enthousiasme. + Cependant quelques phrases, l'allure de cet ecrit eveillerent en moi, + apres la troisieme lecture, un je ne sais quoi d'indefinissable et + d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur.... + + Elle entoure son epicurisme d'une fine aureole de gloire, me + disais-je; elle me depeint semblable a un demi-dieu et badine avec moi + apres m'avoir jete sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me + laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me + demande: "Sera-t-elle la premiere ou la derniere des femmes?" Ensuite, + ma position me revenait a l'esprit; jeune, initie, je commencais a me + procurer une clientele pour laquelle la science ne suffit pas: il + y faut encore une conduite severe. En dernier lieu, je me rappelai + Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, etranger, se fiait a + mes soins et a mon amitie. Ces pensees m'agitaient l'ame et, me tenant + la tete dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait + de-ca et de-la, comme la navette du tisserand. + + Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mere morte un + an auparavant. Je crus l'entendre me repeter son proverbe: "Si tu + trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes + moraux que je l'ai inspires, ceux-la te rendront malheureux." Je me + jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaille + par les idees contraires qui luttaient en moi. + + A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite a + Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, apres avoir couru pour + sa vie un grave peril. La Sand n'y etait pas. Assis contre le lit du + patient et causant avec lui, je n'osai demander ou etait sa compagne + de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder + derriere moi comme si je la sentais approcher, et j'epiais la porte + d'une chambre voisine d'ou je m'attendais a la voir apparaitre. Il + y avait pourtant deux desirs contraires en moi: l'un qui haletait + ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci + perdait toujours a la loterie. + + Tout a coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand + apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare + blancheur, vetue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit + chapeau de peluche orne d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec + une echarpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin + gout francais. Je ne l'avais vue encore aussi elegamment paree et j'en + demeurais surpris, lorsque s'avancant vers moi avec une grace et une + desinvolture enchanteresses, elle me dit: "--Signor Pagello, j'aurais + besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si, + cependant, cela ne vous derange pas." + + Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honore de me mettre a + son service comme _cicerone_ et comme interprete. Alfred alors nous + congedia, et nous sortimes ensemble. Quand je me sentis au grand + air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de + desinvolture et plus d'agilite. Elle me raconta comment elle vivait + depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons + nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle etait + determinee a ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon + sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux + fermes. Je vous fais grace de la tres longue conversation que j'eus + avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et + de-la sur la place Saint-Marc. Nous parlames comme tout le monde en + semblable cas. C'etaient les variations accoutumees du verbe _je + t'aime_... Mais, apres vingt jours ecoules, il survint des faits plus + graves. + +Le journal de Pagello suspend ici le recit de son aventure, du moins +jusqu'apres que Musset aura quitte Venise. C'est maintenant pourtant +que le drame commence.--La maladie du poete et sa convalescence se +prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que +s'est-il exactement passe entre eux dans ces deux mois? + +George Sand n'avait pas tarde a se donner a Pagello, nous le prouverons +amplement tout a l'heure. Elle a pourtant proteste toute sa vie contre +"_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux +d'un mourant_[98]". + +[Note 98. Lettre a Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril +1896.] + +Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait +meme soupconne jusqu'a l'evidence l'infidelite de son amie, c'est hors +de doute. Il sera difficile pourtant de preciser l'etat d'ame complexe +du pauvre grand poete a son depart de Venise. + +Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuade +a sa faiblesse qu'elle l'avait sauve corps et ame, se posant comme +l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentre a Paris, il +s'occupera des affaires de George Sand; l'eloignement la lui poetisera, +en la justifiant a ses yeux, et le 30 avril, il n'hesitera pas a lui +ecrire: "Je voudrais te batir un autel, fut-ce avec mes os!" Cet autel, +il l'elevera dans les trois dernieres parties de la _Confession d'un +enfant du siecle_, ou il n'accuse que lui-meme. Ce qui n'empechera point +son orgueilleuse idole d'ecrire alors a Mme d'Agoult: "Les moindres +details d'une intimite malheureuse y sont si fidelement, si +minutieusement rapportes... que je me suis mise a pleurer comme une bete +en fermant le livre..." + +Que Musset ait ete sans reproche, il n'en saurait etre question. +Lui-meme s'en est genereusement confesse. Son inegalite de caractere, +due a des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intemperance, qui +offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintee d'egoisme +durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du +decouragement, sinon un dessein de revanche. On a parle de legeres +infidelites de Musset dans les premieres semaines de leur sejour a +Venise,--elle, languissante de lievre, mais surtout preoccupee d'ecrire: +obsession d'un travail regulier qui exasperait l'eternelle fantaisie du +poete. Lui-meme se serait ouvert a Arsene Houssaye de quelques +passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement +allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le +poete, hante de la superstition francaise, n'a pas voulu se vanter de +n'avoir obtenu que ce qu'il meritait?... + +[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.] + +Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la +maitresse, sa legerete, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant. +Voila des jours et des semaines qu'elle le veille, en mere inquiete, +avec ce devouement sans bornes dont elle avait la source dans son +instinct de protection, quand tout a coup elle s'avise de prendre +Pagello pour amant. Elle n'a pas a invoquer de nouvelles trahisons. Au +debut de cette grave maladie, elle a appele Pagello, en lui ecrivant +"qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde".--Peut-etre +deja se defendait-elle contre elle-meme en ecrivant ces mots. Mais +pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-etre Musset +l'avait-il desire?... + +Nous avons vu dans le journal sincere du medecin la naissance de sa +bonne fortune. Le poete s'en apercut bientot; mais comment lui vint le +soupcon? Il faut parler ici d'un episode fameux: la vision qu'aurait eue +Musset, alors en grand danger, de l'etrange facon dont sa garde-malade +remplissait les intermedes avec Pagello. On connait la scene contee dans +_Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa +maitresse et son medecin. Entre deux acces de lethargie il les apercoit, +dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate +qu'ayant dine la, ils ont bu dans le meme verre... + +Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette periode +experimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source, +croyait la vision du poete reelle; la correspondance des deux amants +prouvera-t-elle que le poete n'avait pas reve?... Or, d'Alfred de Musset +lui-meme, nous ne savons rien encore, qu'a travers le livre de son +frere, ou l'on a pretendu que la rancune eclatait a chaque page. La +famille du poete a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset +n'avait dit que la verite. Comment mettre en doute une affirmation de la +force de celle-ci: "Il n'appartenait qu'a Edouard Falconey de raconter +des evenements qui ont exerce une influence considerable sur son genie +et sur sa vie entiere; lui seul a pu recueillir les details de cette +singuliere soiree... En voici la relation _telle qu'il la dicta +lui-meme_ a Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard." Suit la +scene bien connue de l'hotel Danieli. Mais nous avons affaire a un +roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son heros dans l'interet +de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le +chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau inedit que Mme Lardin de +Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frere Paul: + +DICTE PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRERE, DECEMBRE 1852. + +Il y avait a peu pres huit ou dix jours que j'etais malade a Venise. Un +soir, Pagello et G.S. etaient assis pres de mon lit. Je voyais l'un, je +ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les +sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants, +ils resonnaient dans ma tete avec un bruit insupportable. + +Je sentais des bouffees de froid monter du fond de mon lit, une vapeur +glacee, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me penetrer jusqu'a +la moelle des os. Je concus la pensee d'appeler, mais je ne l'essayai +meme pas, tant il y avait loin du siege de ma pensee aux organes qui +auraient du l'exprimer. A l'idee qu'on pouvait me croire mort et +m'enterrer avec ce reste de vie refugie dans mon cerveau, j'eus peur; et +il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, +je ne sais laquelle, ota de mon front la compresse d'eau froide, et je +sentis un peu de chaleur. + +J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon etat. Ils +n'esperaient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tata le +pouls. Le mouvement qu'il me fit faire etait si brusque pour ma pauvre +machine que je souffris comme si on m'eut ecartele. Le medecin ne se +donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta +comme une chose inerte, me croyant mort ou a peu pres. A cette secousse +terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre a la fois; j'entendis un +coup de tonnerre dans ma tete et je m'evanouis. Il se passa ensuite un +long temps. Est-ce le meme jour ou le lendemain que je vis le tableau +suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en +soit, je suis certain d'avoir apercu ce tableau que j'aurais pris pour +une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne +m'eussent appris que je ne m'etais pas trompe. En face de moi je voyais +une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tete renversee +en arriere. Je n'avais pas la force de soulever ma paupiere pour voir le +haut de ce groupe, ou la tete de l'homme devait se trouver. Le rideau +du lit me derobait aussi une partie du groupe; mais cette tete que je +cherchais vint d'elle-meme se poser dans mon rayon visuel. Je vis les +deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit +pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette +revelation; mais je compris tout a coup et je poussai un leger cri. +J'essayai alors de tourner ma tete sur l'oreiller et elle tourna. Ce +succes me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur +et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: "Mes +amis, je suis vivant!" Mais je songeai qu'ils ne s'en rejouiraient pas +et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et +dit: "Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauve!" Je l'etais en +effet. + +C'est, je crois, le meme soir, ou le lendemain peut-etre que Pagello +s'appretait a sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de +prendre le the avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et +causa gaiement. Ils se parlerent ensuite a voix basse, et j'entendis +qu'ils projetaient d'aller diner ensemble en gondole a Murano. "--Quand +donc, pensais-je, iront-ils diner ensemble a Murano? Apparemment quand +je serai enterre." Mais je songeai que les dineurs comptaient sans leur +hote. En les regardant prendre leur the, je m'apercus qu'ils buvaient +l'un apres l'autre dans la meme tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello +voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passerent derriere un paravent, +et je soupconnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumiere +pour eclairer Pagello. Ils resterent quelque temps ensemble sur +l'escalier. Pendant ce temps-la, je reussis a soulever mon corps sur mes +mains tremblantes. Je me mis _a quatre pattes_ sur le lit. Je regardai +la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne +m'etais pas trompe. Ils etaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir +l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore +le moyen de douter, tant j'avais de repugnance a croire une chose si +horrible! + +Les lettres de George Sand a Pagello, que celui-ci, vingt fois pres de +les detruire, a conservees pourtant (M. Maurice Sand lui savait gre de +sa discretion), nous eclaireraient pleinement sur cette phase de leur +amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, apres son Journal +intime, j'ai pense qu'il n'y avait plus d'indiscretion a publier, non +sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en +avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme ecriture, +une precieuse planche d'anatomie morale adressee par George Sand a son +nouvel amant. + +J'y lis clairement qu'une scene violente entre Lelia et Musset a resulte +du "continuel espionnage" trop justifie de celui-ci. Pagello, attriste +par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demande a George Sand de +lui pardonner. Elle y aurait consenti "par faiblesse et imprudence", +ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-meme ce que c'est que le +repentir! Elle eut prefere tout avouer a Alfred; il eut d'abord beaucoup +pleure, puis se fut calme. Elle ne l'eut revu qu'a l'heure de partir +pour la France; elle l'y eut accompagne et on se fut separe amicalement +a Paris. + +Pagello apparait ici comme un honnete coeur qui a pu envisager chez +son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour +peut-etre. Mais elle ne sait etre genereuse: quand on l'a offensee et +qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. "Ma conduite peut +etre magnanime, mon coeur ne peut pas etre misericordieux. Je suis trop +bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par +honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible." + +Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en +expliquant a Pagello quelle soumission elle espere de lui... + +Mais la singuliere amoureuse interrompt ses remontrances pour declarer a +son amant qu'il reunit a ses yeux toutes les perfections. + +C'est la premiere fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout +de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas use. Ici, +un hymne sensuel d'une etonnante vigueur, qu'attriste pour finir, comme +une ombre importune, la vision toujours presente de l'autre amour +qu'elle veut croire a son declin.--Voici ce document decisif: + + Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour + lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas + de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre + dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et + sans nous exposer a le voir d'un moment a l'autre devenir furieux. Tu + m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes + ne me portait que trop a suivre ton conseil; mais ma raison me dit que + ce pardon etait un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais + bientot sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa + fibre est tres sensible; mais son ame n'a ni force ni veritable + noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignite + qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au + repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet + de demander pardon a qui que ce soit; et quand je vois les torts + recommencer apres les larmes, le repentir qui vient apres ne me semble + plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'etre genereuse. Je le serai; + mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les + trois. Dans deux ou trois jours, les soupcons d'Alfred recommenceront + et deviendront peut-etre des certitudes. Il suffira d'un regard entre + nous pour le rendre fou de colere et de jalousie. S'il decouvre la + verite, a present, que ferons-nous pour le calmer? Il nous detestera + pour l'avoir trompe.--Je crois que le parti que j'avais pris + aujourd'hui etait le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleure, beaucoup + souffert dans le premier moment, et puis il se serait calme, et sa + guerison aurait ete plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne + me serais montree a lui que le jour de son depart pour la France et je + l'aurais accompagne. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble, + il n'aurait plus eu aucun sujet de colere et d'inquietude, et nous + aurions pu lui et moi arriver a Paris et nous y separer avec amitie. + Au lieu que nous serons peut-etre ennemis jures avant de quitter + Venise. C'est le relachement des nerfs apres une crispation, c'est un + besoin de pleurer apres le besoin de blasphemer. Je ne peux pas etre + ainsi. Je ne peux pas etre ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est + impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne + vous aime plus_, il est impossible a mon coeur de retracter ce qu'a + prononce ma bouche. C'est la, je crois, un mauvais caractere: je suis + orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais. + Je ne suis pas genereuse, ma conscience me force a te le dire. + Ma conduite peut etre magnanime, mon coeur ne peut pas etre + misericordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis + servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par + amour ce m'est impossible. + + Songe a cela, reflechis a mon caractere et souviens-toi de ce que tu + as dit une fois: + + Ella cessa de amare questo uomo per amarmi, + Ella potra cessar de amarmi per amar un altro. + + Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre a present, si je + cessais de t'aimer. + + Je vieillis et mon coeur s'epuise, mais je puis devenir de glace + pour toi d'un jour a l'autre. Prends garde, prends garde a moi! Pour + conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien pres de la + perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle! + L'amitie peut etre oublieuse et tolerante. Je pardonne tout a mes + amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais + l'amour, selon moi, c'est la veneration, c'est un culte. Et si mon + dieu se laisse tomber tout a coup dans la crotte, il m'est impossible + de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de + pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure + ou une grossierete a une femme! Non: pas meme a celle qui te serait + indifferente. C'est bien bete de ma part de le craindre et de me + mefier. C'est toi au contraire qui dois te mefier de moi. Es-tu sur + que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si + exigeante et si severe, ai-je bien le droit d'etre ainsi? + + Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irreprochable? + Helas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherche cette perfection sans la + rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui realiseras + mon reve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. + Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule + et que je songe a mes maux passes que le doute et le decouragement + s'emparent de moi. + + Quand je vois ta figure honnete et bonne, ton regard tendre et + sincere, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne + songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles + et si bonnes! tu parles une langue si melodieuse, si nouvelle a mes + oreilles et a mon ame! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est + juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais du toujours + aimer. Pourquoi t'ai-je rencontre si tard? quand je ne t'apporte + plus qu'une beaute fletrie par les annees et un coeur use par les + deceptions--Mais non, mon coeur n'est pas use. Il est severe, il est + mefiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionne. Jamais je + n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la derniere fois que tu + m'as couverte de tes caresses. (_Un mot efface_.) + + Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il + n'y a que Dieu qui puisse me dire: "Tu n'aimeras plus."--Et je sens + bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retire le feu + du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je + suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est + toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es a present, n'y change rien. Je + ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la + premiere fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste + mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de + jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh! + quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta + chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne + voie, que je n'entende rien que toi, et tu... + + --Etre heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela a Dieu et a + toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus a mes + chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien + triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal paye, si + deplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni + finir, est un supplice. Il est la devant moi comme un mauvais presage + pour l'avenir et semble me dire a tout instant: "Voila ce que devient + l'amour." Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux + esperer, croire en toi seul, t'aimer en depit de tout et en depit + de moi-meme. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcee. Dieu aussi l'a + voulu. Que ma destinee s'accomplisse. + +Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de +devouement passionne, mais fiere, mais orgueilleuse indomptablement. +Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un +jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondement cherie. +Mais c'est surtout a elle-meme qu'elle devait ne point pardonner. +Sa fierte n'eut point consenti a rendre un entrainement des sens +responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poete. Et la +fatalite de sa nature la poussait a se justifier, au nom de sa dignite +meme, d'une revanche qu'elle pensait legitime, que demain peut-etre elle +maudirait... + +Comment Musset fut-il eclaire sur la situation? La nuit de l'hotel +Danieli l'obsedait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui +persuader qu'il s'etait trompe. Ce qui reste mysterieux, dans les +tristes conditions de l'ame amoureuse, chancelante et si faible du +malheureux poete, c'est la psychotherapie que lui imposa sa maitresse. +L'examen n'en saurait etre que defavorable a George Sand, si surtout +l'on s'arrete aux temoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'apres +ces temoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras, +abordait recemment la question dans un judicieux article: "... On +s'employa a le calmer, puis a le faire taire, puis a endormir ses +soupcons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du delire. On l'en avertit. +On lui dit: "Il faut que vous ayez reve une fois de plus." George, en +outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance +et qui lui etaient meme revenues devant elle.... Un jour qu'il repetait +ce qu'il appelait ses reveries de folles, l'on s'emporta jusqu'a lui +faire la menace decisive, celle qu'il avait crainte jusqu'a ce moment de +sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaca de la +maison de sante... La peur acheva donc de dompter les revoltes et les +inquietudes d'Alfred. Il admit des lors ce qu'il plut a George de +conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupcons, +egalement injurieux pour l'amour et l'amitie, le penetrerent de +scrupules... Et ceci est la these meme de la _Confession d'un enfant du +siecle_[100]..."--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle +etait capable de l'aimer encore, et cette fois desesperement. Pourquoi +ne pas s'en tenir a l'explication naturelle, la detresse des sens aupres +d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poete devant la subtile +psychologie de son amie,--sa maitresse vraiment,--quand nous aurons vu +celle-ci lui ecrire a Paris: "Oh! cette nuit d'enthousiasme ou, _malgre +nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: "Vous vous aimez et vous +m'aimez pourtant. Vous m'avez sauve ame et corps!"--N'oublions pas +qu'ils etaient a Venise, dans la Romantique eternelle, aimantes de +fievreuse folie par la ville d'amour. + +[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits menages romantiques_, dans la _Gazelle +de France_ du 15 oct. 1896.] + +La plus grave accusation portee contre George Sand par Paul de Musset, +celle d'avoir greffe la terreur sur la jalousie dans les tourments du +poete convalescent, merite de nous arreter. L'auteur de _Lui et Elle_ +donne encore son recit pour conforme a une dictee de son frere. Elle a +ete conservee: on ne peut guere mettre en doute l'authentique valeur de +ce document. J'en dois aussi la communication a Mme Lardin de Musset. +On comparera ce second recit "dicte par Alfred de Musset, en decembre +1852", avec le passage en question du roman: + + Nous etions loges a Saint-Moise, dans une petite rue qui aboutissait + au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand. + Elle nia effrontement ce que j'avais vu et entendu et me soutint que + tout cela etait une invention de la fievre. Malgre l'assurance dont + elle faisait parade, elle craignait qu'en presence de Pagello il lui + devint impossible de nier, et elle voulut le prevenir, probablement + meme lui dicter les reponses qu'il devrait me faire lorsque je + l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumiere sous la porte + qui separait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai + chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans + son lit. D'ailleurs elle ecrivait sur ses genoux et l'encrier etait + sur sa table de nuit. Je n'hesitai pas a lui dire que je savais + qu'elle ecrivait a Pagello et que je saurais bien dejouer ses + manoeuvres. Elle se mit dans une colere epouvantable et me declara + que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui + demandai comment elle m'en empecherait. "En vous faisant enfermer dans + une maison de fous", me repondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je + rentrai dans ma chambre sans oser repliquer. J'entendis George Sand + se lever, marcher, ouvrir la fenetre et la refermer. Persuade qu'elle + avait dechire sa lettre a Pagello et jete les morceaux par la fenetre, + j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la + ruelle. La porte de la maison etait ouverte, ce qui m'etonna beaucoup. + Je regardai dans la rue et j'apercus une femme en jupon enveloppee + d'un chale. Elle etait courbee. Elle cherchait quelque chose a terre. + Le vent etait glacial. Je frappai sur l'epaule de la chercheuse, lui + disant, comme dans le _Majorat_: "George, George, que viens-tu faire + ici a cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le + vent les a balayes; mais ta presence ici me prouve que tu avais ecrit + a Pagello." + + Elle me repondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit; + qu'elle me ferait arreter tout a l'heure; et elle partit en courant. + Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivee au Grand-Canal, elle + sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais + je m'etais jete dans la gondole, a cote d'elle, et nous partimes + ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En debarquant + au Lido, elle se remit a courir, sautant de tombe en tombe dans le + cimetiere des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin + elle s'assit epuisee sur une pierre sepulcrale. De rage et de depit, + elle se mit a pleurer: "A votre place, lui-dis-je, je renoncerais a + une entreprise impossible. Vous ne reussirez pas a joindre Pagello + sans moi et a me faire enfermer avec les fous. Avouez plutot que vous + etes une c...--Eh bien! oui, repondit-elle.--Et une desolee c...", + ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue a la maison. + +Dans une longue note inedite ajoutee par elle-meme a sa correspondance +avec Musset, George Sand refute, non sans indignation, ce qu'elle +considere comme une calomnie. L'impartialite nous oblige a en donner +un fragment,--non sans faire observer que si la dictee de Musset est +posterieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification +de George Sand est posterieure a la mort du poete[101]. + +[Note 101. M. Maurice Clouard (article cite: _Revue de Paris_ du 1er +aout 1896) a donne une impression et des extraits de ce morceau.] + + La lettre a laquelle il fait allusion dans celle qui precede, et qui + a donne lieu a de si belles histoires (forme) neuf petites lignes + ecrites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra + l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait a un sou dans les rues + de Venise. Il l'avait achetee le matin, et elle se trouvait sur la + table. Il etait alors tourmente de visions et de soupcons jaloux. + _Elle_ le veillait toujours, bien qu'il fut en convalescence; mais + il etait souvent tres agite. Le croyant endormi, et ne voulant pas + l'eveiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ ecrivit sur le + _verso_ de cette chanson: + + "Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere + fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: "_Son matto. (Je + deviens fou.)_" Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal + gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. + Se forse ubbri..." Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un + mouvement; _elle_ mit ce qu'elle ecrivait dans sa poche; _il_ s'en + apercut et demanda a le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le + montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus + tard. + + Voici la traduction: "Il a ete tres mal cette nuit, le pauvre enfant! + Il croyait voir des fantomes autour de son lit, et criait toujours: + "Je suis fou! je deviens fou!" Je crains beaucoup pour sa raison. Il + faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la + gondole, hier. S'il n'etait qu'ivre..." Probablement la phrase devait + etre terminee ainsi: "S'il n'etait qu'ivre, ce ne serait pas si + inquietant[102]." + +[Note 102. Cette chanson ainsi annotee par G. Sand, n'a pas ete +retrouvee, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en +passant, que le poete, parle, dans sa _dictee_, d'une lettre ecrite _a +l'encre_ et non au crayon...] + + Il eprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des + excitants, et deux ou trois fois, malgre toutes les precautions, il + reussit a boire en s'echappant, sous pretexte de promenade en gondole. + Chaque fois, il eut des crises epouvantables, et il ne fallait pas en + parler au medecin devant lui, car il s'emportait serieusement contre + ces revelations. Comme lui-meme craignait pour sa raison, il n'est pas + etonnant non plus qu'_elle_ ne voulut pas lui montrer cette phrase: + "_Temo molto per la sua ragione_" et, comme pour lui oter des soupcons + qui, par moment, l'exasperaient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_, + a part, au medecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier, + glisses furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont + il fallait qu'il fut informe. + + Plus tard, _elle_ consentit, a Paris, a _lui_ remettre cette _fameuse + lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait tres calme et tres gueri + dans ce moment-la; il fut d'abord tres reconnaissant et tres console; + mais son imagination, que les boissons excitantes ramenerent bientot + aux acces de delire, travailla enormement cette phrase: "_Temo molto + per la sua ragione_." Il en parla peut-etre a son frere: de la, + l'epouvantable et infame accusation de l'avoir menace, a Venise, de + la _Maison des fous_. Mais jamais une si meprisable idee ne lui est + venue, a _lui!_ Il etait fantasque, injuste, fou reellement dans + l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid... + +Apres lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins +singulier, chez George Sand, cet obsedant besoin de se justifier, quand +on connait sa lettre,--evidemment anterieure a la scene evoquee,--sa +lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle esperer qu'elle resterait a +jamais medite?--A moins d'admettre que cette nuit-la, precisement, elle +n'ecrivit a son amant nouveau--rien dont put s'offenser son amant de la +veille?... N'empeche qu'avec l'intimite que nous avons surprise entre +elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de demontrer +son erreur a Musset denote chez elle un instinct de dissimulation du +plus obstine feminisme. + +Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poete, s'il soupconna seulement +les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello, +n'ignora plus, apres la scene du Lido, les sentiments qui avaient germe +entre eux durant sa maladie. Pagello lui-meme nous a appris, mais +indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione +italiana_ de 1881, comment le poete fut instruit de sa disgrace. + +George Sand n'avait qu'une volonte. Nous l'avons vue ecrire a Pagello +qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait. + + "--Croyez-vous, Docteur, commenca-t-elle froidement, qu'Alfred soit + capable de supporter une forte emotion? + + --Vous dites? demanda Pagello. + + --Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus + votre maitresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur + Pagello[103]..." + +[Note 103: Cette scene est rapportee par l'auteur anonyme de l'article +de l_'Illustrazione_, d'apres le temoignage du Venitien Jacopo Cabianca +qui en tenait le recit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirme +depuis, et maintes fois, l'exactitude.] + +Paul de Musset donne une version equivalente. A l'en croire, Alfred, +trop spirituel pour se facher et voyant la confusion de Pagello, aurait +pardonne genereusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection +de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poete, plus +epris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence +des larmes de sang. + +[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.] + +"J'aime le docteur Pagello." Que cette parole ait ete ou non dite, +Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations +de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres temoignent d'un +souci constant de sa dignite a cet egard, d'un besoin de croire a la +delicatesse de celle qui l'avait aime. Elle prit soin d'ailleurs de +l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentree elle-meme +a Paris, elle n'hesitait pas a le rassurer en ces termes: + + Je n'ai a te repondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que + j'ai aime Pierre, et meme apres ton depart, apres t'avoir dit que je + l'aimais _peut-etre_, que _c'etait mon secret_ et que _n'etant plus + a toi je pouvais etre a lui sans te rendre compte de rien_, il s'est + trouve dans sa vie, a lui, dans ses liens mal rompus avec ses + anciennes maitresses, des situations ridicules et desagreables qui + m'ont fait hesiter a me regarder comme engagee par des precedents + _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincerite dont j'appelle + a toi-meme et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai + pas permis a Venise de me demander le moindre detail, si nous nous + etions embrasses tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te defends + d'entrer dans une phase de ma vie ou j'avais le droit de reprendre les + voiles de la pudeur vis-a-vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.) + +George Sand lui refusait donc "le droit de l'interroger sur Venise". +Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un +enfant du siecle_, ou il expose, n'accusant toujours que lui-meme, cette +periode navree et resignee de son histoire, il semble appuyer sur cette +conviction de sa detresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour +moral entre Smith et Brigitte Pierson. + +Un jour cependant, un soir d'automne de la meme annee, George Sand +ecoutant le passe, reconnut sa part de faiblesse dans les miseres de cet +amour. Apres un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir, +elle s'etait sentie l'adorer. Lelia pouvait-elle aimer autrement qu'avec +desespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le poete, et, rentree +chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une +sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle +peut-etre que tout ce qu'a ecrit George Sand, est restee inedite. La +jeune femme y apparait a son tour tres sincere--et bien miserable. Ce +court fragment peut en donner l'idee: + + Mon Dieu, rendez-moi ma feroce vigueur de Venise; rendez-moi cet apre + amour de la vie, qui m'a pris comme un acces de rage, au milieu du + plus affreux desespoir; faites que je m'ecrie encore: "Ah! l'on + s'amuse a me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant! + Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir, + je veux vivre!" Mais comme cela est tombe! Dieu, tu le sais, comme tu + m'as abandonnee apres! C'etait donc un crime? L'amour de la vie + est donc un crime? L'homme qui vient dire a une femme: "Vous etes + abandonnee, meprisee, chassee, foulee aux pieds. Vous l'avez peut-etre + merite. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais + je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me + devoue a vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je + veux vous sauver, je vous aiderai a remplir vos devoirs aupres d'un + convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez + plus, et vous reviendrez. Je crois en vous." Un homme qui me disait + cela pouvait-il me sembler coupable a ce moment-la? Et si, apres + avoir concu l'esperance de persuader cette femme, emporte, lui, par + l'impatience de ses sens ou bien par le desir de s'assurer de sa foi, + avant qu'il fut trop tard, il l'obsede de caresses, de larmes, il + cherche a surprendre ses sens par un melange d'audace et d'humilite. + Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'etre adoree et + persecutee et imploree des heures entieres; il y en a qui ne l'ont + jamais fait, qui n'ont jamais tourmente obstinement une femme; plus + delicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnat, ils l'ont + persuadee, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontre que + de ces hommes-la. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier + mot ne m'a pas arrache un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cede? + Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brisee + ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas + moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat premedite. + +Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une eternite sur son +coeur, une visite inattendue vint temperer les amertumes de Musset. Il +avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis apres son +frere Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de +change parisien, intelligent, mondain, artiste, elegant, desoeuvre, +Tattet menait largement l'existence du dandy cultive, ou, plus fortune, +Musset l'eut suivi sans doute, au detriment de son genie. Les deux amis +n'en partageaient pas moins les memes plaisirs. Et Musset faisait chaque +automne de longs sejours chez les parents de Tattet, a Bury, dans la +vallee de Montmorency. + +L'affection qu'il garda toujours a cet intime compagnon de sa jeunesse +est immortalisee par les stances bien connues des _Premieres poesies_: + + Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es reste + fidele ou tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prete plus d'un lien + fragile, Mais c'est l'adversite qui m'a fait un ami... + +Le poete etant a Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie +Dejazet, fit un detour pour l'aller voir. Il le trouva presque retabli, +comme en temoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au +theatre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-meme a Sainte-Beuve, +apres avoir quitte son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse +sollicitude de Sainte-Beuve et l'etat precaire des pauvres amants de +Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous interesse: + + Je ne sais quel bon genie m'a conduit a Venise et m'a fait executer + par moi-meme et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec + tant d'instances. J'ai tache, pendant mon sejour a Venise, de procurer + quelques distractions a Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la + maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguee. Je ne les ai quittes que + lorsqu'il m'a ete bien prouve que l'un etait tout a fait hors de + danger, et que l'autre etait entierement remise de ses longues + veilles. + + Soyez donc maintenant sans inquietude, mon cher M. de Sainte-Beuve; + Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout devoue, tres capable, + et qui le soigne comme un frere. Il a remplace aupres de lui un ane + qui le tuait tout bonnement. Des qu'il pourra se mettre en route, Mme + Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un desir effrene. + Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur + donc de ma part a tous deux ce que votre eloquente amitie trouvera + pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien + devouee[105]. + +[Note 105: _Revue de Paris_, 1er aout 1896.] + +George Sand avait ouvert son coeur a ce cher camarade de Musset. Pagello +lui-meme s'etait fait de lui un ami sincere. Tout a ete conserve de +leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,--a part +soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir +d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus +tard essayant de detourner Musset de celle qui rendait sa vie si +malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites a Venise, +celle-ci lui avait-elle tout avoue? Le lecteur jugera, d'apres ce +fragment d'une de ses lettres a Tattet, ce qu'il lui convient de +conclure: + + ...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la feroce Lelia, + repondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang + des hommes, en quoi elle est tres inferieure a Han d'Islande; dites + qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin + et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul + de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une + personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et + de sincerite etait l'effet du hasard et du desoeuvrement. Je n'en + sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idee de m'en repentir et + qu'apres avoir parle avec franchise pour repondre a vos questions, + j'ai ete touchee de l'interet avec lequel vous m'avez ecoutee. Il y + a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est + l'affection et le devouement que nous avons pour la meme personne. + Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je desire desormais. Vous + etes sur de pouvoir contribuer a son bonheur, et moi, j'en doute pour + ma part. C'est en quoi nous differons et c'est en quoi je vous envie. + Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une + providence. Il retrouvera en lui-meme plus qu'il ne perdra en moi; + il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la + solitude. + + En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous + n'aurons pas, par consequent, le plaisir de vous avoir pour compagnon + de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette + reellement. Nous aurions ete tranquilles et _allegri_ avec vous, au + lieu que nous allons etre inquiets et tristes. Nous ne savons pas + encore a quoi nous forcera l'etat de sa sante physique et moral. + Il croit desirer beaucoup que nous ne nous separions pas et il me + temoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours ou il a + aussi peu de foi en son desir que moi en ma puissance, et alors, je + suis pres de lui entre deux ecueils: celui d'etre trop aimee et de lui + etre dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'etre pas assez sous + un autre rapport, pour suffire a son bonheur. La raison et le courage + me disent donc qu'il faut que je m'en aille a Constantinople, a + Calcutta ou a tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi + et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que + le hasard vous a amene aupres de son lit clans un temps ou il avait + la tole encore faible et qu'alors n'etant separe des secrets de notre + coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des + souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez + vu la vieille femme repandre sur ses tisons deux ou trois larmes + silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au + milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait + a exciter en elle, un cri de douleur s'est echappe une ou deux fois du + fond de son ame pour appeler la mort[106]. + +[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er aout 1896.] + +Quand George Sand adressait a Alfred Tattet ce beau discours resigne, +elle s'etait donnee a Pagello... Avec la sante lentement revenue, Musset +avait trouve la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon +de son amie, il pleurait ce qu'on lui demontrait avoir ete sa faute +impardonnable: + + Il faudra bien t'y faire, a cette solitude, + Pauvre coeur insense, tout pret a se rouvrir, + Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir. + Il faudra bien t'y faire, et sois sur que l'etude, + + La veille et le travail, ne pourront te guerir. + Tu vas, pendant longtemps, faire un metier bien rude, + Toi, pauvre enfant gate, qui n'as pas l'habitude + D'attendre vainement et sans rien voir venir. + + Et pourtant, o mon coeur, quand tu l'auras perdue, + Si lu vas quelque part attendre sa venue, + Sur la plage deserte en vain tu l'attendras, + + Car c'est toi qu'elle fuit de contree en contree, + Cherchant sur cette terre une tombe ignoree + Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]... + + Voici qu'approchait l'heure de son retour en + France. Apres les orages probables qui l'assombrirent + pour toujours, le pauvre enfant faisait + un cruel retour au passe et sa faiblesse s'exhalait + dans cette plainte douloureuse[108]: + + Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus, + De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse, + Quand dans la nuit profonde, o ma belle maitresse, + Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus! + + La memoire en est morte, un jour te l'a ravie, + Et cet amour si doux qui faisait sur la vie + Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus, + Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus! + +[Note 107, 108: Vers publies par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.] + +On ne sait presque rien des derniers jours de Musset a Venise. Le 22 +mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre a Alfred Tattet en +fait foi;--le 28 il part seul. "Les troisieme, quatrieme et cinquieme +chapitres de la _Confession d'un enfant du siecle_ donnent une idee +de ce qui a du se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice +Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'ame et +de generosite en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de +Pagello[109]." J'estime, au contraire, que cette derniere semaine fut +lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa +vision de l'hotel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord +qu'avait ratifie sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa generosite. +A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un pere. A eux +deux, ils avaient "adopte" Musset. Et lui-meme, l'inconstant poete, aux +premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ ou +elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engage_ Pagello _a +consoler_ cette compagne dont il se sentait excede.... C'est la these +d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut +s'acharner a le persuader, pendant ces dernieres semaines, qu'il avait, +lui seul, prepare et voulu l'etrange situation ou ils se debattaient +tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimere de cette poursuite +du repos hors de la voie commune. Qu'il y eut ou non de sa faute dans la +rupture, il aimait maintenant et n'etait plus aime. Un jour vint ou, +n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de facon trop +claire et trop prompte pour sa Tranquillite... + +[Note 109: M. Clouard, article cite de la _Revue de Paris_, p. 755.] + +Une courte lettre de Musset, datee de Venise, nous fait entrevoir les +orages qui ont precede son depart. Elle nous apprend qu'il s'etait deja +separe de George Sand. Encore convalescent, il etait sur le point de +rentrer a Paris, accompagne seulement d'un domestique, le perruquier +_Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'ame, il envoyait +ce supreme adieu a sa bien-aimee: + + Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indifference + pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donne aujourd'hui est le + dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai + fait dehors, avec la pensee que je t'avais perdue pour toujours, j'ai + senti que j'avais merite de te perdre, et que rien n'est trop dur pour + moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non, + il m'importe a moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface deja et + s'eloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le + sillon de ma vie ou tu as passe, et que celui qui n'a pas su t'honorer + quand il te possedait peut encore y voir clair a travers ses larmes, + et t'honorer dans son coeur, ou ton image ne mourra jamais. Adieu, mon + enfant. + +Un gondolier avait porte cette lettre a George Sand; Musset attendait +devant la Piazzetta; elle lui repondit par ce billet au crayon, sur le +verso: + + _Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta._ + + Non, ne pars pas comme ca! Tu n'es pas assez gueri, et Buloz ne m'a + pas encore envoye l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110]. + Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne + suis-je pas toujours le frere George, l'ami d'autrefois[111]? + +[Note 110: Reglons une fois pour toutes cette question des avances +d'argent, a propos de laquelle on a essaye de blamer Musset, en citant +ces deux fragments de leurs lettres.--D'Elle a Lui (du 29 avril 1834): +"Je ne veux pas que tu songes a m'envoyer du tien, et ce que tu me dis a +cet egard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai +ta parole d'honneur de ne pas songer a ce remboursement avant trois +ans?"--De Lui a Elle (de l'hiver suivant): "Mon ange adore, je te +renvoie ton argent. Buloz m'en a envoye...."] + +[Note 111: Lettres de George Sand a Alfred de Musset (publiees par +M. Emile Aucante). _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, pp. 1-48.] + +Musset partit le 29 mars, accompagne quelques heures par son amie. +Avant de quitter Venise, il avait recu d'elle un carnet de voyage qui +s'ouvrait sur cette dedicace: _A son bon camarade, frere et ami, sa +maitresse_, GEORGE.--Que n'invoquait-elle aussi sa maternite, la +meilleure corde de sa lyre!... + + + +V + +Musset a quitte Venise, a peine retabli et le coeur bien malade. George +Sand l'a confie a un domestique italien, Antonio, perruquier de son +etat, qui le suivra jusqu'a Paris. Elle-meme l'accompagne quelques +heures, jusqu'a Mestre. Quand ils se sont separes, elle fait une petite +excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. "J'ai fait a pied jusqu'a +huit lieues par jour, ecrit-elle a Jules Boucoiran[112], le precepteur +de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'etait fort bon +physiquement et moralement." Dans la meme lettre, elle reconnait aussi +que Musset "etait encore bien delicat pour entreprendre ce voyage. Je ne +suis pas sans inquietude sur la maniere dont il le sup portera; mais il +lui etait plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacre +a attendre le retour de la sante, la retardait au lieu de l'accelerer. +Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique tres soigneux et +tres devoue. Le medecin m'a repondu de la poitrine, en tant qu'il la +menagerait; mais je ne suis pas bien tranquille." Et elle rentre a +Venise, "ayant sept centimes dans sa poche", pour installer sa vie +nouvelle avec le docteur Pagello. + +[Note 112: Lettre du 6 avril 1834. _Correspondance_, t. I, p. +265.--Pourquoi lui ecrit-elle qu'elle a quitte Musset a "Vicence"?] + +C'est du ton le plus degage qu'elle explique a ses correspondants son +intention d'etablir son "quartier general" a Venise, ou elle peut +travailler en paix et vivre economiquement. Elle compte rayonner dans la +region des Alpes, en depensant cinq francs par jour, pousser peut-etre +jusqu'a Constantinople (ce reve de Constantinople reviendra longtemps +dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'etudiante qui veillait +en elle), aller ensuite passer les vacances a Nohant et retourner a ses +lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot a ses plus intimes amis; +mais tout Paris en etait bientot informe. + +Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincerite +qu'elle mettait a concilier son labeur et ses passions, elle associait +sa vie a celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette independance, +si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et +un mari qui s'accommodait encore de ces libertes d'existence. Mais a se +rappeler ses debuts dans la vie litteraire, on s'en etonne moins. + +Apres deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant ou +elle se cloitrait trois mois sur six et Paris ou elle vivait selon +sa fantaisie, la voici installee a Venise. Quand elle en partira, en +juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un +et l'autre sont en pension a Paris. + +--La rumeur de ses amours en Italie devait hater la rupture avec M. +Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en etonnera pourtant, dans cette +sereine inconscience de ses torts qui lui faisait ecrire quinze ans plus +tard: "Je ne prevoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari +dussent aboutir a des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il +n'y en avait plus depuis que nous nous etions faits independants l'un de +l'autre. Tout le temps que j'avais passe a Venise, M. Dudevant m'avait +ecrit sur un ton de bonne amitie et de satisfaction parfaite, me donnant +des nouvelles des enfants et m'engageant meme a voyager pour mon +instruction et pour ma sante. Ses lettres furent produites et lues dans +la suite par l'avocat general, l'avocat de mon mari se plaignant "des +douleurs que son client avait devorees dans la solitude[113]." + +[Note 113: _Histoire de ma vie_, 5 deg. partie, chap. III.] + +M. Dudevant laissa prononcer la separation contre lui. Autant sa femme +avait recherche l'eclat et le succes, autant il demandait le silence. Il +finit taciturne et oublie, alors que le nom de George Sand devenait pour +toute l'Europe synonyme de singularite et de genie. + +--En 1834, George Sand installee a Venise, n'ayant publie que ses +premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais, +menant de front indomptablement son labeur et ses passions, deja elle +semble assuree de l'acquerir. + +Voici sur cette epoque de sa vie,--cinq mois dont on ne savait a peu +pres rien,--la suite du journal intime de Pagello: + + Alfred de Musset gueri, partait en prenant sechement conge de moi. + George Sand abandonnait l'hotel Royal[114] et venait habiter un petit + appartement a San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'etais + connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit. + +[Note 114: Ceci est une erreur de Pagello. Sitot apres le +retablissement de Musset, George Sand et lui s'installerent a San Mose, +dans le petit appartement ou eut lieu la scene de la lettre. (Voir plus +haut, p. 115.)] + + Quatre jours apres, mon pere m'ecrivit de Castel-Franco une longue + lettre ou il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le + mauvais pas que j'avais fait, et ou il ordonnait a mon frere Robert, + qui habitait avec moi, de s'eloigner de mon logis et de ma societe + tant que durerait cette liaison. Je prevoyais cette premiere amertume + et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb. + Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de + personnes distinguees, souriaient en me rencontrant dans les rues; + d'autres pincaient les levres en me regardant, et evitaient de me + saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand a mon bras. + Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec + cette perception qui lui etait propre, voyait et comprenait tout, et + lorsque quelque leger nuage passait sur mon front, elle savait le + dissiper a l'instant avec son esprit et ses graces enchanteresses. + Nous vecumes ainsi de fevrier[115] a aout. Je vaquais le matin aux soins + de ma profession; elle ecrivait son roman de _Jacques_, dont elle me + fit le protagoniste, exagerant mon caractere moral. + +[Note 115: Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le +29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son depart, comme +c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.] + + J'ecrivais aussi; nous avons du moins travaille ensemble aux _Lettres + d'un voyageur_, ou nous depeignimes en quelques croquis, et plutot a + sa facon qu'a la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand + elle n'ecrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux feminins + pour lesquels elle avait une adresse et un gout particuliers, jusqu'a + vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa, + etc. Je ne sais ce qu'elle n'eut pas fait avec ses mains. Sobre, + econome, laborieuse pour elle-meme, elle etait prodigue pour les + autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre a qui elle ne fit l'aumone. + Je crois que ses plus gros gains seront prodigues en grande partie a + autrui, peut-etre sans discernement, peut-etre a des escrocs et a des + vicieux, parce que sa generosite manque de mesure jusqu'a l'avoir fait + tomber souvent dans le besoin, avec des benefices de dix mille francs + par an. Elle s'en confessa elle-meme a moi, et je le vis bien, et je + le sus encore a Paris, de quelques-uns de ses plus honnetes amis. + Maintenant, je reviens a mon histoire. + + Donc, au mois d'aout, elle m'apprit qu'il lui etait absolument + necessaire d'aller pour quelque temps a Paris. Les vacances + approchaient. Ses deux enfants sortaient du college et ils avaient + coutume de se rendre avec elle a la Chatre ou elle passait l'automne + avec son mari. En meme temps, elle me temoignait un grand desir que + je l'accompagnasse pour revenir ensuite a Venise ensemble. Je restai + trouble et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris + du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais + je l'aimais au dela de tout, et j'aurais affronte mille desagrements + plutot que de la laisser courir seule un aussi long voyage. + + J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu + d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais + que j'exigeais d'habiter seul a Paris et de n'etre pas contraint de me + rendre a la Chatre, voulant au contraire profiter de mon sejour + dans cette grande capitale pour frequenter les hopitaux et en faire + beneficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais decide, avec + lequel je prononcai ces paroles, elle me repondit: "Mon ami, tu feras + ce qui te plaira le mieux." Je l'avais comprise et elle m'avait + compris. A partir de ce moment-la, nos relations se changerent en + amitie, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'etre qu'un ami; + mais je me sentais neanmoins amoureux.... + +Les impressions ideales de son sejour a Venise avec Pagello, George Sand +les a immortalisees dans ses trois premieres _Lettres d'un voyageur._ +Elles sont dediees a Alfred de Musset, "A un poete", et toutes +melancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut a la _Revue +des Deux Mondes_ du 15 juillet 1834, elle se met en scene _(Beppa)_ avec +tous ses attraits d'enigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double +masque de _Pietro_ et du _Docteur_) et plusieurs de leurs familiers. + +C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'apres un dire de +l'eminent romancier vicentin Fogazzaro a M. Gaston Deschamps, on aurait +la le plus fidele portrait de la Reine des lagunes. + +Pagello, lui-meme, etait gagne a cette exaltation. Il celebrait son amie +dans une charmante _Serenata_ en dialecte venitien. Elle a ete publiee +en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des _Lettres +d'un voyageur_. Une anthologie venitienne de M. Raphael Barbiera a +revele le veritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son +talent de poete.--Traduisons quatre strophes de la _Serenata_: + + "Ne sois plus tourmentee de pensers melancoliques. Viens avec moi, + montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer. + + ... Oh! quelle vision! quel spectacle presente la lagune, lorsque tout + est silence et que la lune brille au ciel! + + ... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence a paraitre... si elle + t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse. + + ... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraiche comme une fleur! Voici + venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour." + +Il faut lire la description feerique et si juste de ces adorables nuits +de Venise, dans la _Lettre_ de G. Sand, tout impregnee de cette poesie. + +Ses preoccupations ordinaires etaient plus prosaiques. Sa correspondance +retentit d'une incessante reclamation d'argent a ses editeurs. A l'en +croire, elle aurait ete reduite aux derniers expedients, "a coucher sur +un matelas par terre, faute de lit". Les souvenirs de Pagello, que m'a +transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette +excessive misere. Le menage n'etait pas riche, sans doute; mais on y +vivait allegre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses +lettres a Musset, que Pagello, tres occupe par ses malades, "est dehors +toute la journee, puis s'endort methodiquement sur le sofa apres le +diner, avec sa _pipetta_ dans l'oeil comme la flute de Deburau". + +De son cote Pietro a conte que G. Sand ecrivait de six a huit heures de +suite, de preference la nuit, buvant beaucoup de the pour s'exciter au +travail. + +Le jeune medecin habitait une petite maison "modeste, mais jolie", la +_Casa Mezzani_, en face le _Ponte dei Pignoli_. Avec lui vivait son +frere, Roberto Pagello, employe a la Marine, garcon instruit et de belle +humeur, et avec eux, parait-il, logee a cote de Lelia, une enigmatique +personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous etre revelee. Tout +ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand a Musset: + + Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles + choses la-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maitresse + des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur. + C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine, + une fille non avouee de leur pere. Elle a quelque fortune, et comme + elle a 28 ou 30 ans, elle est independante. Elle a une affaire de + coeur a Venise et vient s'y etablir dans quelques jours. Elle avait lu + mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque. + Nous avons fait connaissance et elle me plait extremement. Nous avons + donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agreable... + Giulia est une creature sentimentale dont la figure ressemble + effrontement a celle du pere Pagello. C'est une pincee, demi-Anglaise, + demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus, + toujours leves au ciel, manieree avec grace et gentillesse, pleureuse, + exaltee, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et + je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira + des romans[116]. + +[Note 116. _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14.] + +On se demande ce que devait penser Musset a recevoir ces descriptions de +la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents! + +Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-meme, le pacifique Pagello, +se debattait entre ses amantes et ses amies, a en croire G. Sand: "C'est +un don Juan sentimental qui s'est tout a coup trouve quatre femmes sur +les bras." Et elle conte a Musset les scenes de jalousie d'une maitresse +delaissee, l'_Arpalice_, qui a fait chez Pagello une irruption +inattendue "lui arrachant la moitie de ses cheveux, dechirant son _bel +vestito_" et finalement lui faisant craindre, a elle, une _coltellata_ +dont s'epouvante la douce Giulia[117]. + +[Note 117: _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14, 15 et 21.] + +Elle s'etait donc installee dans ce curieux interieur, heureuse et calme +avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frere. Celui-ci +plaisantait le docteur sur la maigreur et la paleur de la jeune femme. +Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cite par Mme Codemo)[118] +nous revele les preferences de Robert Pagello pour la jeune servante +de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraiches +contrastaient avec le teint olivatre de Lelia. Il ne comprenait pas les +enthousiasmes de son frere pour "cette maigreur de sardine" (_quella +sardella_) et disait en son venitien: "_No so cossa de belo che el ghe +trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio._" + +[Note 118: _Racconti, scene_, etc., p. 177.] + +George Sand, tres simplement, aidait la servante dans le menage, et +parfois se melait de cuisiner a sa facon. Ce qui donnait lieu a des +repas d'anachoretes. Et Robert se plaignait gaiement de ce regime un peu +bien romantique, et il disait preferer aux petits plats de George ses +romans. Pour se reposer de la litterature, celle-ci, Pagello nous l'a +conte, travaillait a l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve a +Bellune un joli dessin a la plume execute et encadre par elle-meme. Elle +y avait inscrit les deux noms de ses enfants: _Maurice, Solange..._ Mme +Antonini, dans l'interessante lettre ou elle me resume des souvenirs +qu'elle a cent fois entendu repeter a son pere, s'efforce de rectifier +"les exagerations et bevues" de tous ceux qui ont ecrit sur la vie +de George Sand a Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment: +"George Sand allait quelquefois, accompagnee de mon pere, a l'eglise. +Prosternee devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait +la face de ses mains et pleurait. Mon pere dit qu'elle avait toute +l'etoffe necessaire pour etre le modele des epouses et des meres. +Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle +ne passait pas a ecrire ou a visiter les monuments de Venise, elle +travaillait a l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains +toute une chambre a mon pere. Mon oncle me rapportait qu'elle etait +toujours occupee; qu'un jour meme elle lui fit present de quatre paires +de chaussettes, et lui dit en riant: "Voyez, Robert, je les ai mieux +reussies que mes artichauts!" + +Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le depart de la +malheureuse femme, rappelee par les vacances a Nohant. Elle emmenait le +docteur Pagello. + + + +VI + +Et Musset, le pauvre Musset? Revenons a lui. C'est lui le vrai poete et +l'amoureux sincere. Le spectacle de sa detresse nous detendra du petit +train bourgeois de la romanciere et du medecin. + +Il est rentre a Paris le corps et l'ame a peine convalescents. George +Sand a fait en lui un aneantissement dont il ne se remettra jamais. + +Tous ses amis nous l'ont montre retrouvant plus tard des accents +passionnes et navrants pour depeindre le ravage de cet amour. Il en +portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a conte maintes +fois comment, au lit de mort, le malheureux poete gardait la hantise de +"cette femme" et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aimes: + + Ote-moi, memoire importune, + Ote-moi ces yeux que je vois toujours! + +George Sand a quitte Musset, a Mestre, le 29 mars, le soir meme de son +depart[119]. Ils se sont promis de s'ecrire. L'adieu du poete n'a pas ete +sans un dechirement profond. Elle aussi, en le quittant, entendait bien +ne pas le perdre. Il lui ecrit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834: + +[Note 119: Le passeport de Musset, signe du consul Silvcstre de Sacy, +est date de Venise, 29 mars. Elle y est retournee le soir meme, et le +lendemain 30, elle envoie, de Trevise, sa premiere lettre a son ami.] + + Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de vivre et je + vis. Nous nous sommes arretes a Padoue; il etait 8 heures du soir + et j'etais fatigue. Ne doute pas de mon courage. Ecris-moi un mot a + Milan, frere cheri, George bien-aime. +Sans avoir recu ce billet, George Sand avait ecrit a Musset le 30 mars. +Elle est aussitot rentree a Venise, lui dit-elle, et a couche chez les +Rebizzo. Elle devait repartir le jour meme pour Vicence, accompagner +Pagello dans une visite medicale. "Elle n'en a pas eu la force, ne se +sentant pas le courage de passer la nuit dans la meme ville qu'Alfred +sans aller l'embrasser encore le matin." Aujourd'hui elle est a Trevise, +avec Pagello qui retourne a Vicence, ou elle veut coucher ce soir pour y +trouver les nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissees a l'auberge. + + ... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protege, te conduise et te + ramene un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te + verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons + bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frere, mon enfant? Ah! qui + te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui + voudrai-je prendre soin desormais? Comment me passerai-je du bien et + du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je + t'ai causees et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout, + qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure. + Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.[120] + +[Note 120: Lettre du 30 mars. _(Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.)] + +C'est la nature desordonnee de cette affection, qui allait a jamais +empoisonner la vie d'Alfred de Musset. Pour avoir goute a l'amour de +cette femme, ou cru seulement trouver en elle de l'amour, il restait +prisonnier d'un mirage. Sa vanite d'amant avait rejoint l'orgueil de sa +maitresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il n'avait pas eu le +courage de la quitter, elle n'avait pas eu la resignation de le perdre. +Sa fatalite la faisait aussi attachante par un charme irritant d'enigme, +que par une instinctive et apaisante bonte. Musset ne pouvait oublier +tant de preuves d'affection et de sollicitude. Il la savait egalement +sensible a la faiblesse eperdue de son amour et ne voulait se resoudre a +penser qu'elle ne lui reviendrait jamais. + +Il restait obsede quand meme par l'image du beau Venitien denue de ses +tourments d'ame, qui l'avait supplante.--Sans croire si mal faire, +Pagello avait desire, sollicite peut-etre, les tendresses d'un coeur qui +se declarait libre. Pouvait-il se douter que le poete en recevrait si +cruelle blessure, et prevoir telles consequences a un caprice sans +reflexion de l'homme gate des femmes qu'il etait.... Il allait +lui-meme en souffrir, maintenant, dans la stupeur d'une aventure ou +s'enchevetraient trop de sentiments, pour sa psychologie saine. "Je ne +te dis rien de Pagello, ecrit George Sand a l'ami qu'elle quitte, sinon +qu'il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit +tout ce dont tu m'avais charge pour lui, il s'est enfui de colere et en +sanglotant." + +Ils devaient souffrir tous les trois.--Musset poursuit son voyage, trop +navre pour ecrire encore, et Antonio est negligent. George Sand, +restee douze jours sans nouvelles, se prend a songer a tout ce passe +douloureux. Elle est inquiete, et voici qu'elle aime d'amour son absent. +Elle a peur de l'avoir perdue, cette ame charmante et bonne jusqu'en ses +erreurs, ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement conquis! Ou +retrouvera-t-elle ces ineffables abandons de jeunesse et de poesie! +Quel autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse deja redouble sa +tendresse... Pendant ce carnaval de 1834, bien triste pour elle, +elle ecrit son roman de _Leone Leoni_.--On a voulu y chercher une +demi-autobiographie. Nous y retrouvons, en effet, les cruelles +alternatives qui agitaient alors l'ame de la pauvre femme,--entre son +affectueuse estime pour Pagello et son renaissant, son cher amour pour +le poete qu'elle avait quitte, qu'elle laissait partir plutot que de +lui pardonner... Enfin elle recoit, le 15 avril, une longue lettre de +Geneve, et sa joie lui dicte une lettre d'humble affection, un cantique +d'actions, de graces: + + ... J'etais au desespoir. Enfin j'ai recu ta lettre de Geneve. Oh! que + je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de + bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu + ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse + etre heureuse avec la pensee d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie ete ta + maitresse ou ta mere, peu importe; que je t'aie inspire de l'amour ou + de l'amitie, que j'aie ete heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela + ne change rien a l'etat de mon ame a present. Je sais que je t'aime, + et c'est tout[121].... Quelle fatalite a change en poison les remedes + que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donne tout mon sang pour + te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour t + un tourment, un fleau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs + m'assiegent (et a quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens + presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix + m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera + a present? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? a quoi + emploierai-je la force que j'ai amassee pour toi, et qui maintenant se + tourne contre moi-meme! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de + ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais + que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens + plus de rien, sinon que nous avons ete bien malheureux et que nous + nous sommes quittes; mais je sais, je sens que nous nous aimerons + toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tacherons, + par une affection sainte, de nous guerir mutuellement du mal que nous + avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nes pour nous connaitre + et pour nous aimer, sois-en sur. Sans la jeunesse et la faiblesse que + tes larmes m'ont causee un matin, nous serions restes frere et soeur. + Nous savions que cela nous convenait, nous nous etions predit les maux + qui nous sont arrives. Eh bien, qu'importe, apres tout? nous avons + passe par un rude sentier, mais nous sommes arrives a la hauteur ou + nous devions nous reposer ensemble. Nous avons ete amants, nous nous + connaissons jusqu'au fond de l'ame, tant mieux. Quelle decouverte + avons-nous faite mutuellement qui puisse nous degouter l'un de + l'autre? Tu m'as reproche, dans un jour de fievre et de delire, de + n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleure + alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de + vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient ete + plus austeres, plus voiles que ceux que tu retrouveras ailleurs. + Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres + femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier + et de pleurer, tu penseras a ton George, a ton vrai camarade, a ton + infirmiere, a ton ami, a quelque chose de mieux que tout cela; car le + sentiment qui nous unit s'est forme de tant de choses qu'il ne peut + se comparer a aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant + mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (_Lettre des 15-17 + avril_.) + +[Note 121: Ici trois lignes supprimees a l'encre.] + +Dans la lettre de Musset, si esperee a Venise, la lettre de Geneve, nous +trouvons tout entier le poete, sa fiere loyaute, sa tendresse sincere et +la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui eclairera +mieux que tous les commentaires cette ame de genie, si noble et si +faible a la fois, si nativement genereuse: + + ... Mon amie, je t'ai laissee bien lasse, bien epuisee de ces deux + mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses a + me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse. + Tu sais que j'ai tres bien supporte la route, Antonio doit t'avoir + ecrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que + je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleure bien des fois dans ces + tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'etre une brute, et tu + ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre + jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne + parlerais-je pas franchement? A cette distance-la, il n'y a plus ni + violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais aupres d'un + homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes + coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'ecris; mais ce sont + les plus douces, les plus cheres larmes que j'aie versees. Je suis + tranquille. Ce n'est point un enfant epuise de fatigue qui te parle + ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que + lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'ecrire avant d'etre sur de + moi. Il s'est passe tant de choses dans cette pauvre tete! De quel + reve etrange je m'eveille! + + Ce matin, je courais les rues de Geneve en regardant les boutiques; + un gilet neuf, une belle edition d'un livre anglais, voila ce qui + attirait mon attention. + + Je me suis apercu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois. + Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'etait la l'homme que tu + voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais + depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'etait la le + roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre + George, cela m'a fait fremir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels + malheurs plus terribles n'ai-je pas ete encore sur le point de te + causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pali par les + veilles, qui s'est penche dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai + longtemps dans cette chambre funeste, ou tant de larmes ont coule! + Pauvre George, pauvre chere enfant! Tu t'etais trompee. Tu t'es crue + ma maitresse, tu n'etais que ma mere. + + Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, + dans leur sphere elevee, se sont reconnues comme deux oiseaux des + montagnes; elles ont vole l'une vers l'autre; mais l'etreinte a ete + trop forte. C'est un inceste que nous commettions. + + Eh bien! mon unique amie, j'ai ete presque un bourreau pour toi, du + moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais, + Dieu soit loue, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas + fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promenes + sous le plus beau ciel du monde, appuyee sur un homme dont le coeur + est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que + je ne puis retenir mes larmes en pensant a lui. Eh bien! je ne t'ai + donc pas derobee a la Providence? Je n'ai donc pas detourne de toi la + main qu'il te fallait pour etre heureuse? J'ai fait peut-etre, en te + quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon + coeur se dilate malgre mes larmes. J'emporte avec moi deux etranges + compagnons: une tristesse et une joie sans fin. + + ... Crois-moi, mon George; sois sure que je vais m'occuper de tes + affaires. Que mon amitie ne te soit jamais importune. Respecte-la + cette amitie plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon + en moi. Pense a cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me + rattache a lui. Pense a la vie qui m'attend. (_Lettre du 4 avril_.) + +George etait donc bien rassuree sur le coeur de son poete. + +Elle lui dissimulait encore la pleine verite de ses relations avec +Pagello, son installation complete chez lui: + +"Je vis a peu pres seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le +matin. Pagello vient diner avec moi et me quitte a huit heures. Il est +tres occupe de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maitresse +_(l'Arpalice)_ qui s'est reprise pour lui d'une passion feroce depuis +qu'elle le croit infidele, le rend veritablement malheureux..." Nous +savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais +c'etait alors charite de sa part, que de dissimuler a Musset sa vraie +vie a Venise. + +Sur le long et triste voyage du poete, nous ne savons d'autres details +que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa +douleur. Cette obsession d'une rupture qui devait laisser a son ame +un inoubliable dechirement, ne quitta jamais sa memoire. Ceux qui ont +pretendu, et Paul de Musset lui-meme, que le chagrin de cet amour perdu +s'etait peu a peu efface de son coeur, negligent certains vers de lui, +non point parfaits mais precieux pour sa biographie, _Souvenir des +Alpes_, dates de 1851. Il y evoque simplement un episode de sa vie +interieure pendant ce melancolique retour en France, et on y sent des +larmes. + +Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu'ait +publies Musset: + + Fatigue, vaincu, brise par l'ennui, + Marchait le voyageur dans la plaine alteree, + Et du sable brulant la poussiere doree + Voltigeait devant lui. + + Devant la pauvre hotellerie + Sur un vieux pont, dans un site ecarte, + Un flot de cristal argente + Caressait la rive fleurie. + + La le coeur plein d'un triste et doux mystere + Il s'arreta silencieux, + Le front incline vers la terre; + L'ardent soleil sechant les larmes dans ses yeux. + + Aveugle, inconstante, o fortune! + Supplice enivrant des amours! + Ote-moi, memoire importune, + Ote-moi ces yeux que je vois toujours! + + Pourquoi dans leur beaute supreme, + Pourquoi les ai-je vus briller? + Tu ne veux plus que je les aime, + Toi qui me defends d'oublier! + + Comme apres la douleur, comme apres la tempete, + L'homme supplie encore et regarde le ciel, + Le voyageur levant la tete + Vit les Alpes debout dans leur calme eternel... + +Apres huit jours de route, il arrivait a Paris tout plein d'Elle. A +peine installe, il s'occupait activement des affaires de son amie, +negociant la cession de son roman d'_Andre_ a Buloz. Il l'informait du +resultat, la dissuadait de son eternel projet de voyage a Constantinople +et lui contait sa nouvelle existence a Paris. "Je suis arrive presque +bien portant", disait-il. + + ... Je suis debout aujourd'hui, et gueri, sauf une fievre lente, qui + me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas a ma mere, + parce que le temps seul et le repos peuvent la guerir. Du reste, a + peine dehors du lit, je me suis rejete a corps perdu dans mon ancienne + vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passe dans cette cervelle + depuis mon depart? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'etais + arrive ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un + nouvel amour. + + Je n'ai pas encore dine une fois chez ma mere. J'avais arrange, + avant-hier, une partie carree avec D... On m'avait mis a cote de moi + une pauvre fille d'Opera, qui s'est trouvee bien sotte, mais moins + sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis alle me coucher a + huit heures. Je suis retourne dans tous les salons ou mon impolitesse + habituelle ne m'a pas ote mes entrees. Que veux-tu que je fasse? Plus + je vais, plus je m'attache a toi, et, bien que tres tranquille, + je suis devore d'un chagrin qui ne me quitte plus. (_Lettre du 19 + avril_.) + +La verite est que l'infortune revenant apparut lamentable a sa famille. +"Il nous arriva, plus que jamais amoureux d'Elle, desole de l'avoir +quittee, et malade, malade, le pauvre enfant! m'a conte Mme Lardin de +Musset. Maigre et les traits alteres, il avait perdu la moitie de ses +cheveux; il se les arrachait par poignees. On lui voyait des plaques +chauves sur la tete. Il avait les jambes enflees; il se mit au lit. Nous +lui avions cede, ma mere et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont +il avait envie,--qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de +sa chambre trop triste. + +"Il fut d'abord tres sobre de confidences avec nous. J'etais une +enfant.... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mere avait ete si +inquiete[122]!" + +[Note 122: M. Maurice Clouard a publie une lettre de Mme Edmee de +Musset au poete (du 13 fevrier 1834), toute pleine de son angoisse, +_Revue de Paris_, article cite p. 713.] + +"Apres six semaines sans nouvelles, Paul etait alle voir Buloz qui lui +avait montre une lettre de George Sand, ou elle disait Alfred tres +malade. Alors Paul avait songe a partir pour l'Italie; il m'en fit la +confidence. Mais notre mere voulait savoir ce que George Sand avait +ecrit a Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il repondit +evasivement: il avait egare la lettre; il la lui enverrait.... Enfin, +nous recumes d'Alfred cette lettre navree que Paul a citee dans la +_Biographie_." + +Alfred de Musset avait ecrit regulierement aux siens, jusqu'au milieu de +fevrier. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses +nouvelles a sa mere. Il affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune +de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint a +destination, alors que Buloz recut toutes celles qu'on lui ecrivait[123]. + +[Note 123: On a donne cette explication: que le gondolier a qui +etaient remises, avec l'argent du pour le port, les lettres adressees a +Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres a Buloz et a +ses amis, George Sand les portait elle-meme a la poste....] + +La lettre si longtemps esperee du poete justifia l'inquietude des +siens.--"Le pauvre garcon, a peine releve d'une fievre cerebrale, +parlait de se trainer, comme il pourrait, jusqu'a la maison. Car il +voulait s'eloigner de Venise des qu'il aurait assez de forces pour +monter dans une voiture. + +"Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une ame abattue, un +coeur en sang, mais qui vous aime encore." + +"Il devait la vie aux soins devoues de deux personnes qui n'avaient +point quitte son chevet jusqu'au jour ou la jeunesse et la nature +avaient vaincu le mal. + +"Pendant de longues heures, il etait reste dans les bras de la mort; il +en avait senti l'etreinte, plonge dans un etrange aneantissement. Il +attribuait en partie sa guerison a une potion calmante, que lui avait +administree a propos un jeune medecin de Venise, et dont il voulait +conserver l'ordonnance. "C'est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle +est amere, comme tout ce qui m'est venu de cet homme: comme la vie +que je lui dois." Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers +d'Alfred de Musset. Elle est signee _Pagello_[124]." + +[Note 124: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 125.] + +Nous savons dans quel etat le poete rentra chez sa mere. La premiere +fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en +syncope.... Peu a peu il se retablit. Le perruquier Antonio, son +domestique improvise, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec +une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, a qui allait manquer +ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup +reprit sa vie ancienne. + +Nous avons vu comme il contait a George Sand cette tentative d'oubli; ce +n'etait que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la meme +lettre, il lui dit avoir ete chez elle, quai Malaquais, et n'avoir pu y +rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: "des que +l'imbecile reflechit un quart d'heure, voila les larmes qui arrivent." + + ... Mon amie, tu m'as ecrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de + ces lettres-la qu'il faut m'ecrire. Dis-moi plutot, mon enfant, que tu + t'es donnee a l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.--Non, ne + me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimee. + Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune + de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul, + seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la + vie ne veut pas mourir dans sa seve. Mais songe que je t'aime, qu'un + mot de toi pourra toujours decider de ma vie, et que le passe entier + se retourne en l'entendant. + + Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que + je peux (peut-etre plus). Songe qu'a present il ne peut plus y avoir + en moi ni fureur ni colere. Ce n'est pas ma maitresse qui me manque. + C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin + de ce regard que je trouvais a cote de moi pour me repondre. Il n'y a + la ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde.... + +Il parle encore a son amie de mauvais cancans repandus contre eux dans +Paris, et lui envoie cette derniere tendresse: + + Adieu, ma soeur adoree. Va au Tyrol, a Venise, a Constantinople; fais + ce qui te plait. Ris et pleure a ta guise. Mais le jour ou tu te + retrouveras quelque part seule et triste, comme a ce Lido, etends la + main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde + un etre dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma + seule maitresse. Ecris-moi surtout, ecris-moi. + +Cette lettre a trouve G. Sand completement rassuree sur le coeur de "son +enfant". Sa reponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse eperdue de la +precedente: il n'est plus question que d'amitie. Comme c'est feminin, +comme c'est humain.... + + ... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse + pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je + trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens + de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait emue + douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus + heureuse que je ne l'ai ete depuis quinze jours. Ce qui me fait mal, + c'est l'idee que tu ne menages pas ta pauvre sante. Oh! je t'en prie a + genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tot. Songe + a ton corps qui a moins de force que ton ame et que j'ai vu mourant + dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te + le demander imperieusement, mais ne le cherche pas comme un remede a + l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Menage cette vie que + je t'ai conservee, peut-etre, par mes veilles et mes soins. Ne + m'appartient-elle pas un peu a cause de cela? Laisse-moi le croire, + laisse-moi etre un peu vaine d'avoir consacre quelques fatigues de mon + inutile et sotte existence, a sauver celle d'un homme comme toi. Songe + a ton avenir qui peut ecraser tant d'orgueils ridicules et faire + oublier tant de gloires presentes. Songe a mon amitie qui est une + chose eternelle et sainte desormais et qui te suivra jusqu'a la mort. + Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et + d'injustice, j'etais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que + tu devais me preferer. + +Musset ne songe plus qu'au passe. Toute fierte lui est devenue +impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait +tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas a +lui-meme. Il aime maintenant sa douleur avec tout son etre, tout son +genie. Et gagnee elle-meme a cette tendresse desesperee, l'infidele va +entretenir le feu sacre, fidelement. Musset ne vivra plus que d'attendre +le courrier de Venise.... + +Dans cette detresse, le pauvre enfant est du moins sur de son amitie; +il lui ecrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essaye +vainement de reprendre son ancienne vie: + + ... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renonce non pas a mes + amis, mais a la vie que j'ai menee avec eux. Cela m'est impossible de + recommencer, j'en suis sur. Que je me sais bon gre d'avoir essaye! + Sois fiere, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un + enfant. Sois heureuse, sois aimee, sois benie, repose-toi. + Pardonne-moi; qu'etais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos + conversations dans ta cellule; regarde ou tu m'as pris, et ou tu m'as + laisse. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est + palpable, evident, comme t m'as dit clairement: "Ce n'est pas la ton + chemin." + +Il la supplie de lui ecrire souvent: "Songe a cela, je n'ai que toi. +J'ai tout nie, tout blaspheme, je doute de tout hors de toi,... +Neglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes +bras?..." + + ... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je + vais dans le monde a present, je regarde de travers, comme un cheval + ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes defauts. Tu ne mens pas, + voila pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la + lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupcons seraient vrais, en quoi + me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'etais-je pas averti? + Avais-je aucun droit? O mon enfant cherie, lorsque tu m'aimais, + m'as-tu jamais trompe? Quel reproche ai-je jamais eu a le faire + pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le + lache miserable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez + pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voila ce que + j'abhorre, ce qui me rend le plus defiant des hommes, peut-etre + le plus malheureux. Mais tu es aussi sincere que tu es noble et + orgueilleuse. + +Il sent quelque chose en lui, maintenant d'inconnu, de meilleur: il le +lui doit, pour avoir ete son amant.... S'il a d'autres maitresses, elles +ne pourront etre que jeunes: "Je ne pourrais avoir aucune confiance dans +une femme faite; de ce que je t'ai trouvee, c'est une raison pour ne +plus vouloir chercher." + +Pauvre victime de l'amour, il etale sa plaie inguerissable, avec le +sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourne quai Malaquais: il en +est revenu "comme abruti pour toute la journee, sans pouvoir dire un mot +a personne", ayant vole sur la toilette de son amie un petit peigne a +moitie casse qu'il traine partout dans sa poche.... Elle lui a parle de +Pagello: il lui sait gre de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut +ecrire leur roman, pour guerir son coeur, pour faire taire ceux qui +diraient du mal d'elle. Car il la defie bien de l'empecher de l'aimer. +"Je t'ai si mal aimee! Il faut que je dise ce que j'ai sur le coeur." +Puis il revient a Pagello: + + Dis a P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme + il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce + sentiment-la? Je l'aime, ce garcon, presque autant que toi. Arrange + cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse + de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnee. Je ne voudrais + pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le + serai. + +Tout son coeur debile et genereux est dans cette lettre navrante. Il a +si peur de la perdre tout entiere, des qu'elle n'est plus que son amie. + +Maintenant George est forte de son empire sur cette ame desemparee. Elle +lui repond (12 mai) que ses lettres "ne sont pas le dernier serrement de +mains d'une amante qui le quitte, mais l'embrassement du frere qui lui +reste". + +Elle l'engage a aimer une femme jeune, belle, qui n'ait pas encore +souffert. Quant a elle, desormais, elle aspire a une vie calme. "Ce +brave Pagello qui n'a pas lu _Lelia_ et qui n'y comprendrait goutte" n'a +pas ses yeux a Lui, ses yeux penetrants, pour s'inquieter d'elle, quand +elle fait "sa figure d'oiseau malade":--"Je me laisse regenerer par +cette affection douce et honnete: pour la premiere fois j'aime sans +passion." + +Ses conseils a Alfred sont sages; elle parait moins apaisee que triste. +Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage +maternel: elle charge l'absent de maintes emplettes a lui expedier; elle +lui raconte qu'elle ecrit son roman de _Jacques_, et que Pagello veut +traduire en italien leurs oeuvres a tous deux.... + +Cependant Musset, a qui n'etait pas encore parvenue cette lettre de +raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son +ame: + + O la meilleure, la plus aimee des femmes! que de larmes j'ai versees! + Quelle journee! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu + verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et + le plus celeste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile + bouillante sur un fer rouge. Je voudrais etre calme et fort, quand je + t'ecris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume, + et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces + trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que + toi a qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un etre! Et qui, + d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien + que j'ai un tresor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir a personne. + Songes-tu a ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite + chambre, tant de jours solitaires? Et des que je veux t'ecrire, tout + se presse jusqu'a m'etouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe + de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te degouteras pas de moi. + Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie + que j'ai. Dieu m'est temoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un + singulier etat moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre + qui n'est pas commencee. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En + verite, on dit que le temps guerit tout. J'etais cent fois plus fort + le jour de mon arrivee qu'a present. Tout croule autour de moi. + Lorsque j'ai passe la matinee a pleurer, a baiser ton portrait, a + adresser a ton fantome des folies qui me font fremir, je prends mon + chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une + maniere quelconque. (_Lettre du 10 mai_.) + +Aucune distraction ne reussit a le soulager. Il voudrait partir; il ira +sans doute a Aix-les-Bains, en juillet, pour l'attendre a son retour de +Venise.... "Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi. +Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai a Naples et de +la a Constantinople, si je suis assez riche...." + + ... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon. + A quoi bon dire ce que j'ai dans l'ame? J'etais muet quand je t'ai + connue. A present, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour + m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est la. J'etends les bras + dans le vide, et rien! Eu verite, je jette sur les femmes de bien + tristes regards. J'ai encore un reste de vie a donner au plaisir et + un coeur tout entier a donner a l'amour. Peut-etre y en a-t-il qui + accepteraient; mais moi, accepterai-je? Ou me mene donc cette main + invisible qui ne veut pas que je m'arrete? Il faut que je parle. Oui, + il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur, + pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il + faut que j'aie une maitresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me + parles de sante, de menagements, de confiance en l'avenir: tu me dis + d'etre tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines; + tu me dis d'arreter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je + fait meme de notre amour? Vainement, j'ai pleure une ou deux fois dans + tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possedee? C'est toi qui as + parle: c'est toi dont la pitie celeste m'a couvert de larmes; c'est + toi qui as laisse descendre sur ma tete le ciel de ton amour. Et moi, + je suis reste muet.... J'ai cesse avec toi d'etre un libertin sans + coeur, mais je n'ai commence a etre autre chose que pendant trois + matinees a Venise, et tu dormais pendant ce temps-la. + + Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes + pieds, plus je sens une force cachee qui s'eleve, s'eleve et se tend + comme la corde d'un arc. + + .... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le + meme effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir + de la table, a la premiere femme venue. Que je trouvasse la deux ou + trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare + et un canape, tout etait dit; et si je pleurais une heure dans ma + chambre, en rentrant, j'attribuais cela a l'excitation, a l'ennui, que + sais-je? Et je m'endormais. J'en etais encore la quand je t'ai connue. + Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne + sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je + l'etranglerais en hurlant. + + ... Et c'est a un homme qui fait du matin au soir de pareilles + reflexions ou de pareils reves que tu adresses cette lettre du Tyrol, + cette lettre sublime[125]? Mon George, jamais tu n'as rien ecrit d'aussi + beau, d'aussi divin; jamais ton genie ne s'est mieux trouve dans ton + coeur. C'est a moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis + la! Et la femme qui a ecrit ces pages-la, je l'ai tenue sur mon sein! + Elle y a glisse comme une ombre celeste, et je me suis reveille a son + dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me + le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en detacher pour + aller a elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les + harmonies du monde nous ont pousses l'un vers l'autre, et il y a entre + nous un abime eternel! + + Eh bien, puisque cela etait regle ainsi, que cette Providence si sage + me sauve ou me perde a son gre. J'ai horreur de ma vie passee, mais je + n'ai pas peur de ma vie a venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a + voulu que me preparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les + consequences de ma faiblesse et de ma vanite. Mais ce que j'ai dans + l'ame ne mourra pas sans en etre sorti. + +[Note 125: La 2e _Lettre d'un voyageur_.] + +Il devore _Wertlier_ et la _Nouvelle Heloise_, ces folies sublimes dont +il s'est tant moque jadis. Il est ravage par sa douleur. Il s'occupe +pourtant toujours des affaires de son amie,--et toujours il pense a lui +parler de Pagello: + + Dis a Pietro que je voudrais bien lui ecrire; mais je ne puis pas; je + l'aime sincerement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui ecrire. + Il sait a present pourquoi. (_Lettre du 10 mai_.) + +Paul de Musset, dans la _Biographie_, expose longuement cet etat navrant +de l'ame de son frere pendant les premiers mois de son retour. Apres +d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens +compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de +sequestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le +bercait dans une amere volupte. Certain concerto de Hummel que lui +jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soirees de Venise, +l'arrachait par un enchantement soudain a cette morne solitude. Mais il +n'y retombait que plus desespere. Paul de Musset a donne des fragments +d'un ouvrage inacheve de son frere, _le Poete dechu_, ou cinq ans plus +tard il retracait fidelement ce douloureux temps d'epreuve[126]: + +[Note 126: _Biographie_, pp. 128-130.] + + "Je crus d'abord n'eprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je + m'eloignai fierement; mais a peine eus-je regarde autour de moi que + je vis un desert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me + semblait que toutes mes pensees tombaient comme des feuilles seches, + tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste + et tendre s'elevait dans mon ame. Des que je vis que je ne pouvais + lutter, je m'abandonnai a la douleur en desespere. Je rompis avec + toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre + mois a pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute + distraction qu'une partie d'echecs que je jouais machinalement tous + les soirs. + + "La douleur se calma peu a peu, les larmes tarirent, les insomnies + cesserent. Je connus et j'aimai la melancolie. Devenu plus tranquille, + je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitte. Au premier livre qui + me tomba sous la main, je m'apercus que tout avait change. Rien du + passe n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux + tableau, une tragedie que je savais par coeur, une romance cent fois + rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y + retrouvais plus le sens accoutume. Je compris alors ce que c'est que + l'experience, et je vis que la douleur nous apprend la verite. + + "Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrete avec plaisir: + oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconte les + details de ma passion. Cette histoire-la, si je l'ecrivais, en + vaudrait pourtant bien une autre, mais a quoi bon? Ma maitresse etait + brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitte; + j'en avais souffert et pleure pendant quatre mois; n'est-ce pas en + dire assez? + + "Je m'etais apercu tout de suite du changement qui s'etait fait en + moi, mais il etait bien loin d'etre accompli. On ne devient pas homme + en un jour. Je commencai par me jeter dans une exaltation ridicule. + J'ecrivis des lettres a la facon de Rousseau,--je ne veux pas vous + dissequer cela.--Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment + comme la boussole, mais qu'importe si le pole est trouve? J'avais + longtemps reve; je me mis enfin a penser. Je tachai de me taire le + plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir + et tout rapprendre...." + +George est restee quinze jours sans repondre a Alfred. Dans sa lettre +du 21 mai, elle est toute preoccupee des propos qu'Alexandre Dumas, Mme +Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier, +dont la figure deplait a Musset, a reellement parle bassement de lui +et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut +paraitre detachee de ces miseres. Et voici l'etat de son coeur: + + ... J'ai la pres de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui, + il n'est pas faible, il n'est pas soupconneux, il n'a pas connu les + amertumes qui t'ont ronge le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il + a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que + je souffre, sans que je travaille a son bonheur. Eh bien, moi, j'ai + besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop + d'energie et de sensibilite qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir + cette maternelle sollicitude qui est habituee a veiller sur un etre + souffrant et fatigue. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous + deux et vous rendre heureux sans appartenir ni a l'un ni a l'autre! + J'aurais bien vecu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin + d'un frere; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant pres de moi? + Helas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien + le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi, + je l'ecoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les + hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? + Qu'est-ce? Et pourquoi ces maledictions? De quoi encore serai-je + accusee? + + ... Oui, nous nous reverrons au mois d'aout, quoi qu'il arrive, + n'est-ce pas? Tu seras peut-etre engage dans un nouvel amour. Je le + desire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi + quand je prevois cela. Si je pouvais lui donner une poignee de main a + celle-la! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle + sera jalouse, elle te dira: "Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est + une femme infame." Ah! du moins, moi je peux parler de toi a toute + heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une + parole amere. Ton souvenir est une relique sacree, ton nom est une + parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes + et auquel repond une voix emue et une douce parole, simple et + laconique, mais qui me semble si belle alors!--io l'amo!_--Peu + importe, mon enfant, aime, sois aime et que mon souvenir n'empoisonne + aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est temoin + pourtant que je mepriserais celui qui me prierait, non pas seulement + de te maudire, mais de t'oublier. + +L'amour, qui peu a peu l'abandonne, ne laissant subsister en elle qu'une +maternelle amitie, l'amour, apres ces longs jours de silence, s'est +aussi assoupi chez son poete. La reponse de Musset, du 10 juin, temoigne +d'une ame rasserenee. Sa sante n'a jamais ete meilleure; il lui semble +n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!... +Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent guere. Il +aime plus que jamais son _Georgeot_, "de cette amitie douce et elevee +qui est restee entre eux comme le parfum de leurs amours". Or il existe, +dit-il, des _revelations_: avec saint Augustin, il croit apres avoir +nie; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente. + + ... O mon Georgeot, que Dieu me protege! Je m'agenouille quelquefois + en criant: "Que Dieu me protege, car je vais me livrer!" Cela est + beau, n'est-ce pas, et effrayant en meme temps, d'aller et de venir + avec cette pensee-la: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi, + mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un + an trop tot. J'ai cru longtemps a mon bonheur, a une espece d'etoile + qui me suivait. Il en est tombe une etincelle de la foudre sur ma + tete, de cet astre tremblant. Je suis lave par le feu celeste, qui a + failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit ou + j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en etait + leve n'est pas celui qui s'y etait couche. + + Comme il s'ouvre, amie bien-aimee, ce coeur qui s'etait desseche! + Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait + se detendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici + m'envoient a l'ame un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se + pressent, se condensent, jusqu'a ce qu'ils aient trouve une issue pour + s'elancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines, + dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, a l'Opera, sur le quai, + aux Champs-Elysees. Cela est doux et etrange, n'est-ce pas, de se + promener tout jeune dans une vieille vie? X. _(Tattet)_ est de retour. + Il trouve, que _je lui apparais sous un nouvel aspect_, voila son mot. + Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le + rassure. + + Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade, + avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es + joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, + en t'ecrivant, que mon coeur s'epanche avec confiance, avec amour, que + je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me + le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas + connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais + etre, et pourquoi ma mere a eu un fils. Quand nous etions ensemble, je + laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussiere; mais je ne + me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais + que cela valait toujours mieux que le passe. Je remettais au + lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je reflechissais + et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la + tranquillite de nos jours de plaisir me bercait doucement. Pendant ce + temps la, Azrael a passe, et j'ai vu luire entre nous deux l'eclair de + l'epee flamboyante. Chose etrange, je n'ai compris qu'il fallait faire + usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. + J'avais une telle confiance, une si miserable vanite! + + J'etais habitue depuis si longtemps a porter autour de moi tant + de voiles bizarres! a m'oter une partie avec l'un, une autre avec + l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que + je pouvais mourir. + + Adieu, ma bien-aimee; dis a Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort + de ne pas m'ecrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le + dire. + +Notre poete va decidement mieux: lui qui, le mois precedent, ecrivait a +son amie n'avoir pu se decider encore a aller voir son fils au college: +"il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je +l'avoue", il ecrit maintenant (10 juin) a la pauvre mere inquiete que +son Maurice se porte bien: "Je viens de le voir a l'instant et il doit +sortir avec moi dimanche." + +Le 15 juin, longue lettre de George tout a fait calme a Alfred a +peu pres gueri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son +retablissement corps et ame.--Pagello y ajoute un billet de sa main pour +recommander a son malade de l'hotel Danieli,--"qu'une affection liera +toujours a lui d'une maniere sublime pour eux deux, incomprehensible +pour les autres",--d'eviter l'intemperance et de se souvenir de certaine +eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler a Venise. George a lu ce +sermon sur le vin de Champagne: "Sois sur, ajoute-t-elle a Alfred, que +si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille a chaque +point de son discours." + +Elle a traverse une grave disette d'argent. Musset s'est fort agite pour +lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est emu +a la pensee qu'elle a pu souffrir de la gene. Il songe aussi a ses +angoisses de mere; Boucoiran l'avait laissee sans nouvelles de ses +enfants. Il s'inquiete surtout des tristesses profondes qu'il a +cru deviner entre les lignes de la seconde de ses _Lettres d'un +voyageur_--qu'il vient de porter a la _Revue_.--Il est decourage, +triste, inquiet; il apparait surtout bien las. + + ... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire + trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de + contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je + paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans + le fleuve terrible qui t'entraine; mais avant de ceder au torrent, + accroche-toi un instant a cette paille, ne fut-ce que pour qu'elle te + suive dans l'Ocean. + + Buloz vient de m'apporter la _Lettre_ que tu lui as envoyee pour la + _Revue_[127]. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'ecrive ce que + j'eprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de + _suicide_; quel que soit le degre de foi qu'on ajoute a cette pensee + chez les autres, elle ne prouve pas moins une tres grande souffrance. + J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus + de rien. Dis-moi, mon George, mon frere adore, quand tu as ecrit ce + mot-la, etait-ce seulement l'inquietude que tu ressentais pour + ton fils, jointe au desappointement de ne pas recevoir ce que tu + attendais? Ne sont-ce enfin que des causes materielles et reelles, qui + t'inspiraient cette affreuse et poignante pensee? Il m'a semble qu'une + tristesse, etrangere a tout cela, dominait les autres motifs. Buloz + lui-meme s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire: + "Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!" Le pauvre homme, qui ne se + doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: "Mais + vous ne l'avez pas quittee? Vous ne l'avez pas abandonnee?" Le pauvre + garcon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais + il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta + vie tu as pense a la mort, que toute ta vie t'y a poussee, que cette + idee t'est familiere, presque chere; mais enfin elle ne se represente + a toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle + naisse d'elle-meme dans une organisation aussi belle, aussi complete + que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle + franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas + permis de l'etre?.... O mon enfant, la plus aimee, la seule aimee des + femmes, je te le jure sur mon pere; si le sacrifice de ma vie pouvait + te donner une seule annee de bonheur, je sauterais dans un precipice, + avec une joie eternelle dans l'ame. Mais sais-tu ce que c'est que + d'etre la, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans + un sou, sans une esperance, inonde de larmes depuis trois mois, et + pour bien des annees; d'avoir tout perdu, jusqu'a ses reves; de me + repaitre d'un ennui sans fin, d'etre plus vide que la nuit; sais-tu ce + que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensee: qu'il + faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du + moins tu es heureuse, peut-etre heureuse par mes larmes, par mon + absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si + tu ne l'etais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir + change la vie qu'en bien. C'est une noble creature, bonne et sincere; + il t'est devoue, j'en suis sur, et tu es trop noble toi-meme pour ne + pas lui rendre le meme devouement. Il t'aime, et comme tu dois etre + aimee. Je n'ai jamais doute de lui, et cette confiance, que rien ne + detruira jamais, a ete ma force pour quitter Venise, ma force pour + y venir, pour y rester. Mais, helas! je n'en suis pas a apprendre + aujourd'hui quel hieroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent + repete: le bonheur! O mon Dieu, la creation tout entiere fremit de + crainte et d'esperance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du + desir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son etre en contact avec + d'autres? Est-ce dans la pensee, dans les sens, dans le coeur que se + trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre? + +[Note 127: Publiee dans la _Rente des Deux Mondes_ du 15 juillet +1834.] + + ... Reponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de + mon lit retrouver ma douleur courageuse et resignee, afin que l'idee + de ton bonheur eveille encore un faible echo lointain dans le vide ou + je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de + tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas, + ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette + franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence a mon coeur. Je + suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu + de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de + m'avoir manque la-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont ecartee de + moi. Adieu, je n'en puis plus! _(Lettre du 46 juin_.) + +George rassure cet ami trop vite inquiet: son idee de suicide, ce spleen +toujours pret a se reveiller au contact d'une contrariete ou d'un +affront, "la suivra toujours probablement sans lui faire aucun _bobo_, +car elle n'a ici aucun chagrin de coeur". Son Pagello est un ange; +ses tracas materiels se sont dissipes. Dans un mois elle reverra ses +enfants... Elle ajoute comme glose a cet expose de sa tranquillite: "Tu +as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes +larmes, non pas dans celles de ton desespoir et de ta souffrance, mais +dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi +que tu m'as laisse un souvenir plus sur et plus precieux que tous les +souvenirs de la possession," _(Lettre du 26 juin_.) + +La derniere lettre de Musset adressee a Venise, le 10 juillet, a ete +detruite "parce qu'elle contenait une confidence". On en a garde du +moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le "bon +docteur", et ce trait qui nous prepare a la rencontre des amants: + +"--Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que "Mme Sand soit _une femme +adorable_?" Telle est l'honnete question qu'une belle bete m'adressait +l'autre jour. La chere creature ne me l'a pas repetee moins de trois +fois pour voir si je varierais mes reponses.--"Chante, mon "brave coq, +me disais-je tout bas, tu ne me "feras pas renier, comme saint Pierre." + + + +VII + +Apres cinq mois de vie commune a Venise, George Sand et Pagello partent +pour Paris. Les dernieres lignes que nous avons citees du naif journal +du docteur nous signalent chez eux un etat d'ame assez melancolique, +sans le trop preciser. De George Sand elle-meme nous n'apprendrons rien: +nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincere--pour les +autres--s'acharne a tout dissimuler de sa vie vraie... Deja elle +s'obstinait a reagir contre sa legende, legende qui offensait son ame +hautaine et bourgeoise. Elle preludait a ce role de _Matriarche_ qui +devait faire venerer sa vieillesse. + +Lasse, a coup sur, de sa mediocrite venitienne et des petits interets +de son honnete amant, elle ne songeait plus qu'a revoir ses enfants,--a +retrouver aussi le poete qui l'avait quittee, qui l'adorait encore, +qu'elle-meme avait aime jadis. + +Ce depart de George Sand avec Pagello, apres cinq mois de calme +tete-a-tele, nous apparait, pour lui, maussade et triste, mais pour +elle liberateur. Son ame compliquee est-elle impatiente de nouvelles +souffrances?... Reprenons le recit du docteur. + + J'eus, avec beaucoup de difficultes, un passeport, et je partis avec + elle pour Milan sans prendre conge de mes parents ni de mes amis, et + sans dire a personne si ni quand je reviendrais. + + De Milan, j'ecrivis a mon pere: + + "Je n'ai pas repondu a la lettre dans laquelle tu me blamais de vivre + avec une etrangere, perdant ma jeunesse, ruinant ma carriere, reniant + publiquement ces principes de morale chretienne qui me furent + inculques par la meilleure des meres; je n'ai pas repondu a cette + lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dedaignais de + mentir avec de fausses promesses. Je te reponds aujourd'hui de Milan: + je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les + yeux fermes, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris + ou je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, digne de toi. + Je suis jeune et je pourrai refaire ma carriere. Toi, ne cesse pas de + m'aimer et ecris-moi a Paris." + + J'ai commence mon histoire a contre-coeur; je la poursuis maintenant + volontiers, parce que, a mesure que je la raconte, je me sens l'ame + soulagee, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allames, + la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrives a Martigny, + nous quittames la voiture et les bagages. + + George Sand etait en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons + franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportes a Chamounix, + ou le jour suivant nous avons entrepris a pied l'ascension du + Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Francais, + d'Allemands et d'Americains. Arrives a la mer de Glace, apres avoir + examine les fissures qui laissent voir l'epaisseur de la glace a 400 + pieds de profondeur, apres nous etre rejouis de l'echo eclatant des + Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallee + desolee, herissee de recifs de glace, parmi les neiges eternelles, + nous sommes revenus a Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et + un Americain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernieres aiguilles, + avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces + jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrene de + la gelee.--Le lendemain nous revenions a Martigny et de la nous nous + mettions en route pour Geneve. + + A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus + circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais + mille efforts pour le cacher. George Sand etait un peu melancolique et + beaucoup plus independante de moi. Je voyais douloureusement en elle + une actrice assez coutumiere de telles farces, et le voile qui me + bandait les yeux commencait a s'eclaircir. Nous visitames Geneve, + marche de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais + ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse gouter + pleinement aucun, ce furent ses delicieux environs, et tout d'abord + le lac: il la cotoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les + poissons fretiller a O pieds de profondeur, comme si on les avait + dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'a Lausanne sont + pays enchante. Je n'oserais le decrire d'abord parce que vous avez + l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et specialement + Rousseau les ont depeints, comme personne ne les depeindra plus. Apres + six ou sept jours passes a Geneve, nous montames en diligence, et, par + le Dauphine et la Champagne, nous arrivames a Paris. A la station, + George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui + l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi a l'hotel d'Orleans, rue + des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisieme etage a 1 fr. + 50 par jour. + +La presence de Pagello allait etre importune. Dans sa bonte, George +Sand n'avait ose lui deconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer +l'affaiblissement de son amour. + +Une melancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement +exile, des son installation a Paris. + +La vie monotone et bourgeoise enduree cinq mois a Venise, autant que +cette etrange correspondance entretenue avec Musset,--et toujours +exaltee, malgre l'espece de lassitude que nous y avons constatee des +le mois de juin,--avaient prepare ce refroidissement graduel dans les +relations de Lelia avec le docteur Pagello. + +A peine rentree a Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y +consentir, s'y resigner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive +generosite de leur amie s'ingeniait a apaiser ces deux tristesses. Mais +tous trois etaient malheureux. + +Dans le rapport sense qu'il fait de son sejour a Paris, Pagello ne +prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on +soupconner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de +la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remede que la fuite. + +Gomme M. Boucoiran prenait conge de moi, las de corps et d'esprit, je +me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyes aux genoux, le +front dans les mains, je me dis a moi-meme: "Te voila a Paris avec peu +d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitie mal assuree. +Elle succede en toi a une passion mal eteinte, en George Sand a un +caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs +solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris +ma malle pour en tirer quelques vetements; et, tout en soulevant mon +linge, je decouvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et +decachetai avec un grand respect. C'etait le portrait de ma mere. Je +le couvris de baisers et le placai sur une armoire qui faisait face au +petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps a +le contempler. Je me sentis renouvele; un courage spontane secourut mon +ame abattue et une voix sembla me dire: "Tu retourneras dans ta patrie +et tu y passeras des jours honores et tranquilles; ta conduite a venir +tirera des enseignements de tes erreurs passees; garde toujours dans ton +esprit les principes que ta mere t'a fait sucer avec le lait;--toutes +les joies terrestres qui iront contre ces preceptes te rendront +malheureux." + + J'entendis frapper doucement a la porte de ma chambre; j'ouvris... + C'etait George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour + me mener diner comme nous en etions convenus. Cette visite m'arracha + aprement a une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque + degoute. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc diner + chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalite. Elle me + proposa comme ami, presque comme frere, a M. Boucoiran. Elle voulait + partir avec ses deux petits enfants pour la Chatre, le jour suivant, + et moi j'avais manifeste la ferme volonte de ne pas la suivre. La Sand + voyait toute la singularite de ma position, tous les sacrifices que + j'avais faits a son amour: ma clientele perdue, mes parents quittes et + moi exile sans fortune, sans appui, sans esperance. Elle me regardait + fixement bien en face, stupefaite de me voir tranquille et presque + serieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mere + m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps. + Cette femme a l'oeil de lynx epiait mon coeur; mais elle en avait + perdu le secret. Au milieu meme de ses egarements tous consecutifs + d'un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre, + compatissant, industrieux pour les malheureux et intrepide pour le + sacrifice... + +Donc, a peine arrivee, presque indifferente soudain pour l'infortune +Pagello, George Sand revoit le poete. Et tous deux sont repris par leur +ancien amour. La presence de l'Italien, la facheuse rumeur du monde ne +troublent pas cette premiere ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils +ont retrouve l'amertume. Quinze jours fievreux et cruels, quinze jours +seulement s'ecoulent. Le sentiment de l'irreparable a surgi, poignant, +chez Musset. Il souffre trop, veut partir. + + ... J'ai trop compte sur moi en voulant te revoir et j'ai recu le + dernier coup. + + J'ai a recommencer la triste tache de cinq mois de luttes et de + souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne + entre nous. Ce sera la derniere epreuve: je sais ce qu'elle me + coutera; mais mon pere de la-haut ne m'appellera pas lache quand + je paraitra; devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. + J'attendrai de l'argent la-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma + mere, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse; je + t'ai entendue dire que tu l'etais. Il m'eut ete doux de rester votre + ami, et que la douce joie de vos ames eut ete hospitaliere envers ma + douleur. Mais le destin ne pardonne pas. + + ... Le jour ou j'ai quitte Venise, tu m'as donne une journee entiere. + Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon, + sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si + tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre, + n'hesite pas a me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais + si tu as du courage, recois-moi seul, chez toi ou ailleurs, ou + tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix + solennelle de la destinee? N'as-tu pas pleure hier, lorsqu'elle nous a + murmure a cette fenetre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse? + Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offense, ni douleurs + importunes. Recois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passe, ni du + present, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel + et de madame Une telle. Que ce soient deux ames qui ont souffert, deux + intelligences souffrantes, deux aigles blesses qui se rencontrent dans + le ciel, et qui echangent un cri de douleur avant de se separer pour + l'eternite! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour celeste, + profond comme la douleur humaine. O ma fiancee! Pose-moi doucement la + couronne d'epines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera + ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus! + +La demande a ete accordee; Musset va revoir son amie une derniere fois. +Il sera fort: sa resolution de partir est irrevocable. + + ...Que je sois au desespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le + desespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et + qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot la-dessus, et ne crains pas + qu'il m'echappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'eprouve. + Non, je ne me trompe pas. J'eprouve le seul amour que j'aurai de ma + vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonne + avec cet amour-la, jour par jour, minute par minute, dans la solitude + et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible, + mais que tout invincible qu'il est, ma volonte le sera aussi. Ils ne + peuvent se detruire l'un par l'autre; mais il depend de moi de faire + agir l'un plutot que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser a + tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risque de le + voir, j'avais calcule toutes les chances: celle-la est sortie. Ne t'en + afflige pas surtout, et sois sure qu'il n'y a pas dans mon coeur une + goutte d'amertume. + +Il compte aller a Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est +sous-prefet de Lavaur; de la dans les Pyrenees et peut-etre en Espagne. + +Mais elle hesite maintenant a accepter ce rendez-vous. Supreme +coquetterie de femme, ou crainte d'elle-meme? Musset n'y tient plus; il +supplie: + + C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en + donnerai. Parle ou ne parle pas; les levres des hommes n'ont pas de + parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne + crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas + changee. Mon amour-propre, dis-tu? Ecoute, ecoute, George: si tu as du + coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin + des Plantes, au Cimetiere, au tombeau de mon pere (c'est la que + je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arriere-pensee; + ecoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier + baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce + triste soir a Venise, ou tu m'as dit que tu avais un secret. C'etait a + un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est a un + ami. + + C'est la Providence qui changea tout a coup l'homme a qui tu + parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de miseres et de + souffrances, Dieu m'accorde peut-etre la consolation de t'etre bon a + quelque chose. Sois-en sure, oui, je le sens la, je ne suis pas ton + mauvais genie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-etre suis-je + destine a te rendre encore une fois le repos. + + Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas legerement des portes + eternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir + pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse + quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah! + c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc + fait? + +Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle repond a +son amant: + + Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas + tort, puisque tu es si trouble, et il voit bien que cela me fait du + mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais + je pars pour Nohant, moi, je vais passer la les vacances avec mes + enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles a cause de moi. Je _lui_ ai + tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans + lui une derniere fois et que je te decide a rester, au moins jusqu'a + mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir + et il fait un temps affreux. Ah! ton amitie, ta chere amitie, je l'ai + donc perdue, puisque tu souffres aupres de moi! + +Ecoutons, ici, la bien-disante Mme Arvede Barine: "Elle deperissait, en +effet, de chagrin. Pagello s'etait eveille, en changeant d'atmosphere, +au ridicule de la situation: "Du moment "qu'il a mis le pied en France", +ecrit George Sand, "il n'a plus rien compris." Au lieu du saint +enthousiasme de jadis, il n'eprouvait plus que de l'irritation quand ses +deux amis la prenaient a temoin de la chastete de leurs baisers: "Le +voila qui redevient un etre faible, "soupconneux, injuste, faisant des +querelles "d'Allemand et vous laissant tomber sur la tete ces pierres +qui brisent tout." Dans son inquietude, il ouvre les lettres et clabaude +indiscretement. + +"George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle +avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur +histoire d'apres les regles de la morale vulgaire. Mais le monde ne +peut pas admettre qu'il y ait des privilegies ou, pour parler plus +exactement, des dispenses en morale. Elle lisait le blame sur tous les +visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont +elle avait honte maintenant,[128]." + +[Note 128: ARVEDE BARINE, _Alfred de Musset_, p. 75.] + +Indulgentes reflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants, +tant qu'elle les aimait. Mais apres avoir transfigure a ses propres yeux +sa faiblesse de Venise, jusqu'a s'en justifier, la voila qui se laisse +reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son desespoir. Et presque +fiere de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poete, elle +consent a lui dire un dernier adieu.--Cet adieu n'a pas ete aussi triste +qu'ils pouvaient, elle l'esperer, lui le craindre. Elle a cede au +supreme desir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le +lendemain, Musset, qui va decidement partir, lui adresse cette belle +page triste--qu'on est tente de trouver... litteraire: + + Je t'envoie un adieu, ma bien-aimee, et je l'envoie avec confiance, + non sans douleur, mais sans desespoir. Les angoisses cruelles, les + luttes poignantes, les larmes ameres ont fait place en moi a une + compagne bien chere: la pale melancolie. Ce matin, apres une nuit + tranquille, je l'ai trouvee au chevet de mon lit, avec un doux sourire + sur les levres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front + ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas + ete aussi chaste, aussi pur que ta belle ame, o ma bien-aimee? Tu + ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons + passees; tu en garderas la memoire. Elles ont verse sur ma plaie un + baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laisse a ton pauvre + ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes + les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le + monde et lui. + + Notre amitie est consacree, mon enfant; elle a recu hier, devant Dieu, + le saint bapteme de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne + crains plus rien, ni n'espere plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne + m'etait pas reserve d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur + cherie, je vais quitter ma patrie, ma mere, mes amis, le monde de ma + jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. + Celui qui est aime de toi ne peut plus maudire. George, je puis + souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire. + + Quant a nos rapports a venir, tu decideras seule sur quoi que ce soit + qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est a toi. + Ecris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, a trois + cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu + le le dit, tache de defendre notre pauvre amitie, reserve-toi de + pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignee de main, un mot, une + larme! Helas! ce sont la tous mes biens. Mais si tu crois devoir + sacrifier notre amitie, si mes lettres meme hors de France troublent + ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hesite pas, + oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre, + a present, sois heureuse a tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimee de + mon ame! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernieres annees + de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premieres. Sois + heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tache d'oublier qu'on peut l'etre. + Hier, tu me disais qu'on ne l'etait jamais. Que t'ai-je repondu? Je + n'en sais rien, helas! ce n'est pas a moi d'en parler. Les condamnes a + mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la + patience, de la pitie! Tache de vaincre un juste orgueil. Retrecis ton + coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais + si tu renonces a la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du + malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans + moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu. + + Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur + toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancee, tu ne te + coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a + porte. + + Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon genie, il ne poussera + sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que + voila ton epitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires + d'un jour. La posterite repetera nos noms comme ceux de ces amants + immortels qui n'en ont plus qu'un a eux deux, comme Romeo et Juliette, + comme Heloise et Abelard. On ne parlera jamais de l'un sans parler + de l'autre. Ce sera la un mariage plus sacre que ceux que font les + pretres, le mariage imperissable et chaste de l'intelligence. Les + peuples futurs y reconnaitront le symbole du seul Dieu qu'ils + adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les revolutions de l'esprit + humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annoncaient a leur + siecle? Eh bien, le siecle de l'intelligence est venu. Elle sort des + ruines du monde, cette souverainete de l'avenir; elle gravera ton + portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le + pretre qui nous benira, qui nous couchera dans la tombe, comme une + mere y couche sa fille le soir de ses noces. Elle ecrira nos deux + chiffres sur la nouvelle ecorce de l'arbre de la vie. Je terminerai + ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un + coeur de vingt ans, a tous les enfants de la terre; je sonnerai aux + oreilles de ce siecle blase et corrompu, athee et crapuleux, la + trompette des resurrections humaines, que le Christ a laissee au pied + de sa croix. Jesus! Jesus! et moi aussi, je suis fils de ton Pere; je + te rendrai les baisers de ma fiancee; c'est toi qui me l'as envoyee, a + travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus + pour venir a moi. Je nous ferai, a elle et a moi, une tombe qui sera + toujours verte, et peut-etre les generations futures repeteront-elles + quelques-unes de nos paroles, peut-etre beniront-elles un jour + ceux qui auront frappe avec le myrte de l'amour aux portes de la + liberte[129]. + +[Note 129: L'epitre qu'on vient de lire a ete publiee par M.*** +"Yorick", dans l'_Homme libre_ du 13 avril 1877. Paul de Musset, +parait-il, se refusait a y reconnaitre le style de son frere. Or, +Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait deja tire +une phrase: "Non, non, j'en jure par ma jeunesse..." pour etre placee +en epigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile +d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe--qui est en +possession de M. de Lovenjoul.] + +Cette lettre etait trop resignee. Pour la premiere fois, le poete +considerait le prestige a venir d'un amour qui le meurtrissait encore. +Plus humble etait la plainte que lui dictaient jusque-la ses tourments. +Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un +desir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Helas! +il avait cette femme dans l'ame plus que dans la chair.... + +Il est parti pour Bade le 25 aout. Son voyage a dure six jours. A peine +installe, il mesure sa solitude, et tout le passe douloureux qui reflue +dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour: + + Baden, 1er septembre 1834. + + Voila huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore ecrit. + J'attendais un moment de calme; il n'y en a plus. Je voulais t'ecrire + doucement, tranquillement, par une belle matinee, te remercier de + l'adieu que tu m'as envoye. Il est si bon, si triste, si doux, ma + chere amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement de + mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n'a aime comme je + t'aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noye, inonde d'amour; je ne + sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je + parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de + bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'etre aimee, si tu l'as + jamais demande au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimee, + regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimee, + dis-toi cela, autant que Dieu peut etre aime par ses levites, par ses + amants, par ses martyrs. Je t'aime, o ma chair et mon sang! Je meurs + d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insense, desespere, perdu! Tu + es aimee, adoree, idolatree, jusqu'a en mourir! Eh non, je ne guerirai + pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela; et + mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce + qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais + bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empechent + d'aimer! + + Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait + pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue dans mes bras, o mon + corps adore! Je t'avais pressee sur cette blessure cherie! Je suis + parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mere etait + triste; je crois que non. Je l'ai embrassee, je suis parti, je n'ai + rien dit. J'avais le souffle de tes levres sur les miennes, je le + respirais encore. Ah, George! tu as ete heureuse et tranquille la-bas, + tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser + cinq mois? Sais-tu ce que c'est, pour un pauvre coeur qui a + senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie + l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la + solitude, la mort et t'oubli tomber goutte a goutte, comme la neige? + Sais-tu ce que c'est pour un coeur serre jusqu'a cesser de battre, de + se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante, + et de boire encore une goutte de rosee vivifiante? Oh, mon Dieu! je le + sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant + c'est fini. Je m'etais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait + prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, + je tentais du moins. Mais maintenant, ecoute, j'aime mieux ma + souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, vois-tu. Tu te + retracterais que cela ne servirait a rien. Tu veux bien que je t'aime; + ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu, + vois-tu, je ne reponds plus de rien. + + Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, la ou la? Qu'est-ce que cela + me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui + passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est + que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie + est charmante, la promenade agreable, que les femmes dansent, que + les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en + galopant. Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie. + Ecoute, George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me dissuader: + pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'esperance, + pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je + suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mere. Tout cela me + donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un + fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j'ai de la force + encore. Mais de la force, mon Dieu, a quoi sert d'en avoir quand elle + se tourne elle-meme contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me + fais pas souffrir, ne me rappelle pas a la vie. Je te promets, je + te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'ecris dans un + moment de fievre ou de delire, que je me calmerai; voila huit jours + que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'ecrire. + Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naitre des esperances + dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu'ils ont tous raison; + n'ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j'ai tout quitte; + qu'ont-ils a dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir + dire a un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de mourir. Les + taureaux blesses dans le cirque ont la permission d'aller se coucher + dans un coin avec l'epee du matador dans l'epaule, et de finir en + paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot. Ecoute: tout cela ne fera + pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture, + et que tu viennes. J'aurai beau regarder, me voila assis devant cette + petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai + emporte. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas + sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me + laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver. + Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra. + Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper, + n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la + main, et tu n'ecriras pas dessus: "Viens!" Il y a entre nous je ne + sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels + evenements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout + cela est parfait, il n'y en a pas si long a dire. Je ne peux pas vivre + sans toi, voila tout. Combien tout cela durera encore, je n'en sais + rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je + connusse en detail et par epoque, l'histoire de ta vie. Je connais ton + caractere, mais je ne connais ta vie que confusement. Je ne sais pas + tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te + visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais + loue aux environs de Moulins ou de Chateauroux un grenier, une table + et un lit. Je m'y serais enferme. Tu serais venue m'y voir une ou + deux fois seule, a cheval; moi, je n'aurais vu ame qui vive. J'aurais + ecrit, pleure. On m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu la + quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espere. Tu + m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la derniere fois; as-tu rien + eu a te reprocher? Mais tous les reves que je peux faire sont des + chimeres; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses. + Tout est bien, tout est mieux ainsi. + + O ma fiancee, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un + beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi + sur l'herbe, sous quelque saule vert. Regarde l'Occident et pense a + ton enfant qui va mourir. Tache d'oublier le reste: relis mes lettres, + si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur, + donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la + lampe, prends ta plume, donne une heure a ton pauvre ami. Donne-moi + tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutot un peu. + + Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire meme plus que tu + n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce ne peut pas etre un crime. + Je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton + amitie pour moi, que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de + l'amour? Ecris a BADEN (GRAND-DUCHE), POSTE RESTANTE. Affranchis + jusqu'a la frontiere, et mets: PRES STRASBOURG. C'est a douze lieues + de Strasbourg. Je n'irai ni plus pres ni plus loin; mais que j'aie une + lettre ou il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes + tes levres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tete que j'ai + eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, o Dieu! quand j'y pense, + ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah! + il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, + mon George, o quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette + lettre. Je me meurs. Adieu. + + A BADEN (GRAND-DUCHE), PRES STRASBOURG, POSTE RESTANTE. + + O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, o mon George, ma belle + maitresse, mon premier, mon dernier amour. + +Ou en etait George Sand, a l'heure ou son ami lui envoyait cet appel +egare? + +Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui avait d'abord apaise le +poete, l'avait passionnement exaltee. Le 29 aout, elle rentrait a +Nohant, eperdue d'amour et de desespoir.--"Viens me voir, ecrivait-elle +a Gustave Papet, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une +eloquente poignee de main, mon pauvre ami..." Elle ne dissimulait point +sa blessure. Si elle guerissait, elle se refugierait dans l'amitie, +negligee trop longtemps. + +Pour la premiere fois, ses enfants ne lui faisaient pas tout oublier. +Bientot la vie lui apparaissait intolerable. Et elle confiait a +Boucoiran (lettre du 31 aout) des pensees de suicide: "Vous avez du le +comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je +veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons.... J'aurai a +causer longuement avec vous et a vous charger de l'execution de volontes +sacrees. Ne me sermonnez pas d'avance... quand je vous aurai fait +connaitre l'etat de mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi +qu'il y aurait paresse et lachete a essayer de vivre quand je devrais en +avoir deja fini." Puis elle lui "confie et lui legue Pagello, un brave +et digne homme de sa trempe"[130]. + +[Note 130: _Correspondance,_ I, p. 279.] + +Cette crise dure quelques jours. Musset qui comptait travailler a +Bade, qui avait promis a Buloz un roman et des vers[131], continue de se +desoler. Sa plainte du 1er septembre arrive a Nohant. Et,--comme jadis a +Venise la lettre si longtemps attendue de Geneve,--cette vivante preuve +d'un invincible amour calme la passion de George et la guerit du +desespoir. + +[Note 131: _Lettre_ du 18 aout.--Cf. M. Clouard, article cite, p. +730.] + +A ces doleances sublimes, attendrissantes a force de chagrin sincere, +qu'elle a recues de son ami, elle repond, au crayon, sur un album,--d'un +petit bois ou elle se promene,--par une lettre toute raisonnable, et +sans aucun vestige de sa folie recente. Elle lui reproche d'exprimer +de la passion et non plus ce saint enthousiasme, cette amitie pure... +Pagello lui-meme est jaloux. Il faut se separer tous les trois. "Ne +m'aime plus: je ne vaux plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque +tu arrives a te persuader que tu ne peux guerir de cet amour pour moi, +qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjure +a Venise, avant et meme encore apres ta maladie. Adieu donc le beau +poeme de notre amitie sainte et de ce lien ideal qui s'etait forme entre +nous trois, lorsque tu _lui_ arrachas a Venise l'aveu de son amour pour +moi et qu'il jura de me rendre heureuse." Et elle ajoute que lui-meme, +il a uni _leurs_ mains malgre _eux_[132]... + +[Note 132: Nous avons donne le passage, _Introduction_, p. VI.] + +Cette lettre a desole Musset, qui la lui renvoie comme elle l'exige. Il +n'a jamais vu aussi clairement, lui dit-il, combien il est peu de +chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus malheureuse encore +qu'indifferente: + + ...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien malade, et ne + crois pas que je sois moi-meme de force a t'adresser un reproche. Il + faut que tu souffres beaucoup pour que tu n'aies meme plus une larme + pour moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques a la parole qui, + _depuis trente ans_, disais-tu, _n'a pas encore ete faussee_. Elle le + sera donc une fois, et j'aurai perdu le seul jour de bonheur qui me + restait encore. Qu'il en soit ce qui plait a Dieu ou a l'Esprit du + Mort. Car, a vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal a personne, + en etre ou je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un + nouveau coup de pierre sur la tete, c'est trop. + + ... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en me disant qu'un + soupcon jaloux tue l'amour dans ton coeur? Qui crois-tu donc que + j'aime? Toi ou une autre? Tu t'appelles _insensible, un etre sterile + et maudit_? Tu te demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur + fait comme tu l'as, et tu me dis de fremir en songeant de quels abimes + je suis sorti. Eh! mon amie, me voila ici, a Baden, a deux pas de la + Maison de Conversation. Je n'ai qu'a mettre mes souliers et mon habit + pour aller faire autant de declarations d'amour que j'en voudrais a + autant de jolies petites poupees qui ne me recevront peut-etre + pas toutes mal; qui, a coup sur, sont fort jolies, et qui, plus + certainement encore, ne quittent pas leur amant, parce qu'elles ne + veulent pas se voir meconnaitre. Quoi que tu fasses ou quoi que tu + dises, morte ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une + autre. "_Aime-moi dans le passe_, me dis-tu, _mais non telle que je + suis dans le present_." George, George, tu sauras que la femme que + j'aime est celle des rochers de _Franchart_, mais que c'est aussi + celle de Venise, et celle-la, certes, ne m'apprend rien, quand elle me + dit qu'on ne l'offense pas impunement. + + ... Je n'ai plus rien dans la tete ni dans le coeur. Je crois que je + vais revenir a Paris pour peu de temps... Je souffre, et a quoi bon? + Ta lettre m'a fait un mal cruel. George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais + que sert de gemir? Tu me dis que tu m'ecris afin que je ne prenne + aucune idee de rapprochement entre nous. Eh bien, ecoute, adieu, + n'ecrivons plus... Tout cela, vois-tu, est horrible, au bout du + compte. Tu souffres, toi aussi. Je te plains, mon enfant; mais + puisqu'il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien, alors, si + notre amitie s'envole au moment ou tu souffres et ou tu es seule, + qu'est-ce que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le repete. Adieu. + Je ne sais ou je serai; n'ecris pas, je ne puis savoir. + + Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. O mon Dieu, + toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse! Oh + mon coeur, mon amour, je ne t'en veux pas de cette lettre-ci; mais + pourquoi m'as-tu ecrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit + Dieu! J'esperais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop! + +Pagello etait alle voir Musset avant son depart pour Baden. Il l'avait +trouve lisant une lettre d'Elle.--George vient d'ecrire a Alfred que +Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha certaine phrase +passionnee qu'il disait y avoir surprise. Or cette phrase n'etait que +dans son imagination. Musset repond a son amie que personne n'a rien pu +voir de sa lettre tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce +sot incident, c'est "qu'elle a rompu" avec cet homme... Mais a-t-elle +bien rompu? Ne lui parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?... + + ... Que je revienne a Paris, cela te choquera peut-etre, et _Lui_ + aussi. J'avoue que je n'en suis plus a menager personne. S'il souffre, + lui, eh bien, qu'il souffre, ce Venitien qui m'a appris a souffrir. Je + lui rends sa lecon; il me l'avait donnee en maitre. Quant a toi, le + voila prevenue, et je te rends tes propres paroles: "_Je t'ecris cela, + afin que si tu vinsses a apprendre mon retour, tu n'en prisses aucune + idee de rapprochement avec moi_." Cela est-il dur? Peut-etre. Il y a + une region dans l'ame, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitie + en sort. Qu'il souffre! Il te possede. Puisque ta parole m'est + retiree; puisqu'il est bien clair que toute celte amitie, toutes ces + promesses, au lieu d'amener une consolation sainte et douce au jour de + la douleur, tombent net devant elle; eh bien, puisque je perds tout, + adieu les larmes; adieu, non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en + t'aimant. Mais adieu la vie, adieu l'amitie, la pitie. O mon Dieu! + Est-ce ainsi? J'en aurai profite pour le ciel. En fermant celle + lettre, il me semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui + se resserre et s'ossifie. Adieu. (_Lettre de Baden, 15 septembre_.) + +La fin de ce mois de septembre ne fut que tristesses pour tous les +trois. Au commencement d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et +Musset lui-meme arrivait le 13 a Paris. Sa pensee unique restait a son +amie, et son premier soin etait de lui demander de la revoir: + + Mon amour, me voila ici. Tu m'as ecrit une lettre bien triste, mon + pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous + voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant; + la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un + instant. Voyons-nous, ma chere ame, et tu auras toute confiance, et tu + sauras jusqu'a quel point je suis a toi, corps et ame. Tu verras qu'il + n'y a plus pour moi ni douleur, ni desir, du moment qu'il s'agit de + toi. Fie-toi a moi, George. Dieu sais que je ne te ferai jamais de + mal. Recois-moi, pleurons ou rions ensemble; parlons du passe ou de + l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'esperance ou de la douleur. Je + ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi ton + heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une + heure, un instant a perdre. Reponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, + tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras + rien a faire. Moi, je n'ai a faire que de t'aimer. Ton frere, + + ALFRED. + +--Cette utopie que tous trois auraient acceptee, d'une amitie vaguement +amoureuse, n'est guere precisee, que dans les lettres de George Sand. Ni +Pagello, dans son journal, ni Musset, dans ses lettres, ses romans et +ses vers, ne paraissent y avoir souscrit, aussi resolument. + +Pagello ne fait meme aucune allusion, dans son memorial sincere, aux +egards que son amie pretend lui avoir temoignes quand elle a voulu +revoir le poete. Bien mieux, nous n'y trouvons mentionnee qu'une +rencontre avec George Sand, depuis leur arrivee a Paris.... Reprenons-le +ou nous l'avions coupe: + + --Nous en etions a prendre conge l'un de l'autre pour nous revoir dans + trois mois, mais elle croyait que peut-etre nous ne nous reverrions + plus et, sans manifester ce doute qui dans ce moment lui etait + penible, elle redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant + de ne pas abandonner aussitot l'occasion que je trouvais a Paris de + cultiver les etudes de ma profession. Aucune mere n'aurait parle avec + une affection plus raisonnee. J'en fus touche au fond de l'ame. + + Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent que j'avais pu + et vendu quelques objets precieux. De plus, j'avais expedie d'avance + a Paris quatre tableaux a l'huile de Zucarelli pour les vendre et + pouvoir demeurer quelques mois dans la capitale de la France.--George + Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: "Les tableaux + partiront avec moi demain pour la Chatre ou un amateur de mes amis en + fera surement l'acquisition, aussi je te prie de me laisser le soin de + cette affaire et de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent + Boucoiran, que je te laisse en place de frere, t'en comptera + l'argent." Je repondis a tout cela par une poignee de main qui fut + comprise comme le plus eloquent discours. Le matin suivant, Boucoiran + frappait a ma porte et me trouvait prepare a le suivre au secretariat + de l'Hotel-Dieu. On me delivra un permis de pratique pour tous les + grands hopitaux de Paris. Ayant visite l'Hotel-Dieu et ensuite la + Charite, ou je fus presente a Lisfranc, qui m'accueillit avec grande + courtoisie, j'allai avec mon Mentor faire une visite d'un autre + genre a M. Buloz, Savoyard, directeur de la _Revue des Deux Mondes_. + Boucoiran portait un gros paquet et il le lui remit; c'etait le second + volume de _Jacques_, ecrit chez moi a Venise. "Elle est donc arrivee? + dit Buloz.--Oui, repondit Boucoiran,--Depuis quand?--Depuis deux + jours.--Cette diablesse de femme me fait devenir fou; voici un + volume que j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'etait + entortillee dans un nouvel amour avec un comte italien." Boucoiran + sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme une statue; pendant ce + temps-la, je me detournai pour regarder quelques estampes qui ornaient + la piece, et Boucoiran dit quelques mots a l'oreille de Buloz; apres + quoi celui-ci, qui m'avait a peine remarque, prit ses lunettes et, me + regardant avec discretion et courtoisie du seul oeil qui lui restait, + me fit les plus gracieuses questions, les offres les plus courtoises, + et finit par me donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en + qualite de journaliste, dans quelque theatre ou spectacle que ce fut. + Je la mis dans ma poche en le remerciant; puis je pris conge, en + souriant de mon importance litteraire. La carte equivalait a une + nomination de journaliste. + + Buloz est une celebrite connue de tout Paris ainsi que des deux mondes + ou rayonne son fameux journal. Ici je ne puis m'abstenir de signaler + ce qui me fut le plus agreable: qu'il m'ait offert de travailler a sa + revue, me sachant collaborateur de George Sand pour les _Lettres d'un + voyageur_. Il me donna de curieux eclaircissements sur le groupe + litteraire qu'il presidait. Je lui reconnus un tact tres fin, des + manieres franches, un excellent coeur et un rare bon sens. + + ... Je vous jure que Buloz, a son bureau, est un veritable impresario + d'opera. Il a ses tenors, ses _prime donne_, ses _contralti_, ses + basses, ses secondes parties et ses choeurs, c'est une joie que de + voir cet homme s'agiter avec sa _virtuose canaille_ et suivant les + convenances particulieres de chacun. Ils sont excellemment payes selon + leur categorie, mais ils sont presque tous en dette de travaux. + + La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de billets, de + sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, de l'argent, de + l'argent, et cela contre la seule garantie de l'argument d'un + article, d'une histoire, d'un recit encore gisant dans l'esprit de + l'auteur,--qui promet de le livrer dans quinze jours, un mois, un + an.... Je me suis convaincu qu'en general il vaut mieux connaitre de + loin les celebrites litteraires: j'ai su des choses a confondre, + sur la vie privee de ces monstres de grands hommes. Figurez-vous + Chateaubriand, le plus grand, le plus moral des poetes francais de + ce siecle: il joue et il perd dans une nuit, par anticipation, une + edition nouvelle de ses oeuvres.... Il se fait batir une maison + delicieuse, tout incrustee de marbres rapportes de Grece: il la perd + egalement au jeu. + + Et connaissez-vous les desordres financiers de Lamartine?... Je vous + dis qu'a peu pres tous sont dans le meme genre. + + Je trouvai a Paris une paix dont je ne jouissais pas depuis longtemps. + Boucoiran fut mon mentor et mon ange tutelaire. Huet, Lisfranc, + Amussat, trois illustres medecins, me prodiguerent les amabilites + et m'aiderent a acquerir de nouvelles lumieres dans les sciences + medicales. Et de funestes pensees survenaient pour me travailler + l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agite je passais dans la + solitude de ma chambrette, le portrait de ma mere m'inspirait des + paroles d'inexprimable consolation et je trouvais le courage de defier + ma pauvrete et mon tenebreux avenir. + + Peu de temps apres, une lettre de George Sand m'annoncait la vente de + mes tableaux pour 1500 francs. Je crus etre devenu un Rothschild, et + dans l'extase de la joie je courus me procurer une boite d'instruments + de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon etat. Un nouvel + envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours apres, me mit en + mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, reservant les 500 + francs supplementaires qu'elle-meme devait m'apporter pour retourner + a Venise. Le temps, qui est un grand honnete homme, amena le jour + redoute et desire par moi du retour de la Sand a Paris. J'eus d'elle + les autres 500 francs, je preparai mon bagage, et, deux jours apres, + j'allai chez George Sand ou Boucoiran m'attendait. Nos adieux furent + muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle etait + comme perplexe: je ne sais pas si elle souffrait; ma presence + l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple + bon sens, abattait la sublimite incomprise dont elle avait coutume + d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais deja fait + connaitre que j'avais profondement sonde son coeur plein de qualites + excellentes, obscurcies par beaucoup de defauts. Cette connaissance + de ma part ne pouvait que lui donner du depit, ce qui me fit abreger, + autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le + bras de Boucoiran qui m'accompagna et me laissa au point ou vous + m'avez trouve. + +Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation etait +insoutenable. Un invincible renouveau d'amour avait surgi pour George +Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cesse d'estimer, d'aimer +peut-etre Pagello, dans ce coeur double par generosite qui ne pouvait se +resoudre a sacrifier l'un ou l'autre, les faisant tous deux malheureux. +"Tout de moi _le_ blesse et l'irrite, ecrivait-elle au poete, et, +faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je +suis offensee jusqu'au fond de l'ame, de ce qu'il m'ecrit, et que, je le +sens bien, il n'a plus la foi et par consequent il n'a plus d'amour. Je +le verrai s'il est encore a Paris; je vais y retourner dans l'intention +de le consoler; me justifier, non; le retenir non.... Et pourtant +je l'aimais sincerement et serieusement, cet homme genereux, aussi +romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi." + +Dans sa solitude morale, Pagello s'etait souvenu d'Alfred Tattet, l'ami +de Musset, qui, a Venise, etait devenu un peu son ami. Il lui avait +ecrit le 6 septembre, quel vif desir il avait de le revoir et de +l'embrasser. Ils se rencontrerent, Pagello lui ouvrit son coeur simple, +et a la veille de retourner a ses lagunes, il lui adressa ce billet +d'adieu: "Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un +baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec +la George.--Je ne veux pas de vengeances.--Je pars avec la certitude +d'avoir agi en honnete homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma +pauvrete.--Adieu, mon ange.--Je vous ecrirai de Venise.--Adieu, adieu." + +Il vecut tranquille a Venise, considerant de loin le sillage de gloire +qui suivait a travers le siecle celle qui avait ete son amie d'un jour. +Des relations cordiales mais lointaines s'etablirent entre George Sand +et lui. "Jeunette encore, m'ecrit Mme Antonini, quand je m'exercais dans +la langue francaise, il me souvient d'avoir ecrit sous la dictee de mon +pere a George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposees +pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels +Daniel Manin."--Les plus ardents souvenirs de Lelia cedaient toujours +devant son imperieux besoin d'amitie: sa bonte d'instinct, comme son +genie, etaient des forces de la nature. + + + +VIII + +Musset n'a pas attendu le depart de Pagello pour revenir a George Sand. +Entierement repris par elle, repentant, genereux, seduisant et soumis, +il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer. + +Telle est l'emprise de l'amour sur tout son etre que, devant la chere +presence, il ne s'appartient plus. Dominee par une impatience de jouir +profonde et desesperee, sa pauvre ame d'enfant perdu consume d'incurable +tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du +sentiment qui regne sur sa vie. La volonte n'existe plus en lui que pour +l'amour. Son orgueil contrarie sans cesse dans le souhait unique de son +coeur, y met une detresse constante. Impetueux, meme imprudent, pour +sa passion devastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une +femme. Un sentiment inne de l'honneur, du devoir, guide toujours son +ame. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensee; +mais plus rien, hors son esperance, ne lui fait estimer la vie. + +Pour le moment, il est heureux: il a retrouve sa maitresse. Un long +bonheur est-il possible? Le cruel passe, le passe qui ne peut s'abolir, +va sans tarder empoisonner leurs joies. + +Ecoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'egarer.... et se +donner raison: + + J'en etais bien sure, que ces reproches-la viendraient des le + lendemain du bonheur reve et promis, et que tu me ferais un crime de + ce que tu avais accepte comme un droit. En sommes-nous deja la, mon + Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le + voulais hier. C'etait un eternel adieu resolu dans mon esprit. + Rappelle-toi ton desespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire + croire que je t'etais necessaire, que sans moi tu etais perdu. Et + encore une fois, j'ai ete assez folle pour vouloir te sauver; mais tu + es plus perdu qu'auparavant puisque, a peine satisfait, c'est contre + moi que tu tournes ton desespoir et la colere. + + .... Le temps ou nous sommes redevenus frere et soeur a ete chaste + comme la fraternite reelle, et a present que je redeviens ta + maitresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-a-vis + de Pierre et vis-a-vis de moi-meme le devoir de rester enveloppee. + Crois-tu que s'il m'eut interrogee sur les secrets de notre oreiller, + je lui eusse repondu? Crois-tu que mon frere eut bon gout de + m'interroger sur toi?--Mais tu n'es plus mon frere, dis-tu? Helas! + helas! n'as-tu pas compris mes repugnances a reprendre ce lien fatal! + Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prevu que tu + souffrirais de ce passe qui t'exaltait comme un beau poeme, tant que + je me refusais a toi, et qui ne te parait plus qu'un cauchemar a + present que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc + partir. Nous allons etre plus malheureux que jamais. Si je suis + galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu + a me reprendre et a me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop + souffert. Ah! si j'etais une coquette, tu serais moins malheureux. Il + faudrait te mentir, te dire: "Je n'ai pas aime Pierre, je ne lui ai + jamais appartenu." Qui m'empecherait de te le faire croire? C'est + parce que j'ai ete sincere que tu es au supplice[133]. + +[Note 133: A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres +n'est datee.] + +Des la premiere reprise la pauvre femme etait blessee; mais elle +songeait a Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa +rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le desespoir. Et +en meme temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre +amant lui demandait pardon.--Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il +ne sait donc pas etre heureux!...--Elle veut rentrer a Nohant?... Est-ce +possible que tout soit fini!--Ecoutons ce touchant desespoir. + + .... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de + mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu + m'en punir? O ma vie, ma bien-aimee, que je suis un malheureux, que + je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher + ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui + m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne + sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que + les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les + souffrir, et qu'ils n'ont qu'a attendre un sourire, un baiser de + toi pour disparaitre comme un songe. O mon enfant, mon ame! Je t'ai + poussee, je t'ai fatiguee, quand je devais passer les journees et les + nuits a tes pieds, a attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux + pour la boire, a te regarder en silence, a respecter tout ce qu'il y a + de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait etre pour moi un + enfant cheri, que je bercerais doucement. O George, George! Ecoute, + ne pense pas au passe, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne + reflechis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aime. Oh, ma vie, + attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire + le temps. Ecris-moi plutot de ne pas te revoir pendant huit jours, + pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre + raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un + fou miserable; je merite ta colere. Bannis-moi de ta presence pendant + un temps; tu n'es pas assez forte toi-meme pour m'aimer encore. Et + moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit + je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta + grand'-mere, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant. + Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je + suis au desespoir. Je t'ai offensee, affligee; je t'ai fatiguee; comme + je t'ai quittee; oh, insense! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai + cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien supreme, pardon, oh! pardon + a genoux! Ah! pense a ces beaux jours que j'ai la dans le coeur, qui + viennent, qui se levent, que je sens la! Pense au bonheur! Helas, + helas, si l'amour l'a jamais donne! George, je n'ai jamais souffert + ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le merite pas. Mais dis + seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que + j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu + de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai. + +Tant d'emotions brisent. Elle a pardonne; mais le voici malade. "--J'ai +une fievre de cheval.... Comment donc faire pour te voir?" Il est chez +sa mere. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire, +elle, "quand il n'y aurait personne". + +George Sand a entendu l'appel de "son pauvre enfant"; elle ira le +soigner si sa mere ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? "--Je peux +mettre un tablier et un bonnet a Sophie. Ta soeur ne me connait pas; ta +mere ferait semblant de ne pas me reconnaitre, et je passerais pour une +garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie."--Mme Lardin +de Musset m'a conte que George Sand etait venue, en effet, sous le +costume de sa servante et qu'elle avait veille son frere maternellement. + +Alfred Tattet avait deconseille Musset de renouer des relations qui +brulaient sa vie. Ne parvenant pas a le persuader, il cessa de le +voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, neanmoins, a +l'affection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand ecrit a Alfred +Tattet: "J'apprends que j'ai ete la cause indirecte et tres involontaire +d'un differend entre vous et Alfred." Elle serait fachee qu'il en fut +ainsi, et l'engage a venir causer.--Vraisemblablement, Tattet invoqua +des pretextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du depit. + +Mais on clabaudait sur la reconciliation des deux amants. Gustave +Planche recommencait les potins de l'ete. Musset le provoqua en duel. + +Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet categorique: + + Monsieur, + + Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon + compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les + laisser passer. + + Je desire savoir par vous-meme si cela est vrai, afin de lui donner la + suite qui me conviendra. + + Je vous salue. + + Vicomte ALFRED DE MUSSET. + + Quai Malaquais, n deg. 19. + +Planche nia ces propos. Le poete lui ecrivit (10 novembre) qu'il se +contentait de son desaveu. Nous voila informes que Musset habitait alors +chez George Sand; ils etaient pleinement reconcilies. + +Ce bonheur fut encore de peu de duree. Ecoutons les pauvres amants se +lamenter sur leur impuissance a conserver la paix: + +_De Lui a Elle_: Le bonheur, le bonheur, et la Mort apres, la Mort avec. +Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis, o mon ame, tu seras heureuse! +Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et +pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'age, sinon pour +te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes levres. + +Ce soir, a dix heures, et compte que j'y serai plus tot. Viens, des que +tu pourras. Viens pour que je me mette a genoux, pour que je te demande +de vivre, d'aimer, de pardonner! + +Ce soir! ce soir! + +6 heures. + +_D'Elle a Lui_: Pourquoi nous sommes-nous quittes si tristes? nous +verrons-nous ce soir? pouvons-nous etre heureux? pouvons-nous nous +aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble +qu'il n'y a pas de suite dans tes idees, et qu'a la moindre souffrance, +tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Helas! mon enfant! nous +nous aimons, voila la seule chose sure qu'il y ait entre nous. Le temps +et l'absence ne nous ont pas empeches et ne nous empecheront pas de nous +aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle +possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer +encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-etre et +moi avec toi; penses-y bien... La fatalite m'a ramenee ici. Faut-il +l'accuser ou la benir? Il y a des heures pusillanimes ou l'effroi est +plus fort que l'amour... + +...L'amour avec toi et une vie de fievre pour tous deux peut-etre, ou +bien la solitude et le desespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu +pouvoir etre heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et +les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-etre, peuvent +t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le +beaucoup de mal que je t'ai fait. + +...Si tu reviens a moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est +d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de +l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que +j'aurai encore sans doute. Cette patience-la n'est guere de ton age. +Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache +que je t'aime et t'aimerai. + +_De Lui_: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de +la folie. Je n'en aurai jamais la force. Ecris-moi un mot. Je donnerais +je ne sais quoi pour t'avoir la. Si je puis me lever j'irai te voir. + +_De Lui_: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, o mon George. C'est +donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu +mes levres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, o Dieu! + +Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme. + +_D'Elle:_ Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre +coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout a fait aussi +plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous bruler la +cervelle ensemble a Franchart? Ce sera plus tot fait!... Elle songe +reellement a ramener Musset dans cette foret de Fontainebleau ou ils +furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a la-bas, Rosanne Bourgoin, +leur sera l'apaisement souhaite. Mais non! Il faut se separer une fois +pour toutes. Il faut s'en donner le courage.--Une fatalite pesait sur +cet amour: tous deux se debattaient dans une detresse invincible. + +Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de +l'enfer eternel... + +Le poete comprit que la situation etait sans issue. Excede de cette +passion epuisante, il resolut de partir.--Le l0 novembre, il l'annonce +a George Sand, ajoutant qu'il n'aura meme pas le courage d'attendre son +depart a elle. Il veut neanmoins qu'elle accorde a "son pauvre vieux +lierre" une derniere entrevue, un dernier souvenir. + +Le 12 novembre, il ecrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si +redoutee de Celle qu'il veut fuir: "Tout est fini.--Si par hasard on +vous faisait quelques questions, si peut-etre on allait vous voir pour +vous demander a vous-meme si vous ne m'avez pas vu, repondez purement +que non et soyez sur que notre secret commun est bien garde de ma +part[134]..." Et il va en Bourgogne, a Montbard, se reposer chez un de ses +parents. + +[Note 134: Lettre publiee par M. Clouard, article cite, p. 734.] + +De son cote, George Sand est partie pour Nohant. Elle y eprouve comme +lui un sentiment de delivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture, +l'en felicite et elle lui repond: "Je ne vais pas mal, je me distrais +et ne retournerai a Paris que guerie et fortifiee... Vous avez tort +de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous +m'aimez et soyez sur que c'est fini a jamais entre lui et moi[135]." + +[Note 135: Lettre du 15 novembre, citee par Mme Arvede Barine, p. 84.] + +Huit jours s'ecoulent, Alfred est gueri; mais voici que George se +reprend a l'aimer,--comme elle n'a jamais aime. Elle revient a Paris +pour le voir. Il s'y refuse. Un desespoir violent s'empare de la pauvre +femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler a Venise. + +Dans son egarement, elle coupe sa chevelure et l'envoie a Musset. Le +poete touche va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore. +Alors elle a recours a Sainte-Beuve. + +Mais cette obstination a se torturer fatigue son confesseur d'autrefois: + + Voila deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore + en etat d'etre abandonnee, de vous surtout qui etes mon meilleur + soutien. Je suis resignee moins que jamais. Je sors, je me distrais, + je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens + folle. + + Hier mes jambes m'ont emportee malgre moi; j'ai ete chez _lui_. + Heureusement je ne l'ai pas trouve. J'en mourrai. Je sais qu'il est + froid et colere en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de + quoi il m'accuse, a propos de je ne sais qui. Cette injustice me + devore le coeur; c'est affreux de se separer sur de pareilles choses. + + Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit + de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me + tuer; il n'y a plus que cela a faire[136]!... + +[Note 136: Lettre du 25 novembre, publiee par M. de Lovenjoul, article +cite, p. 438.] + +Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours chez Delacroix, un bon +ami, qui fait son portrait pour la _Revue_[137]. Mais le soir, elle est +seule et triste. "--Seule, quelle horreur!" + +[Note 137: Nous savons par le _Journal_ du grand peintre comme les +passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...] + +Elle traverse une crise terrible, elle va connaitre des douleurs qu'elle +ne soupconnait pas. Ce meme jour, 25 novembre, trop fiere pour ecrire a +l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses +tourments a un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincere de +son ame. Son experience d'ecrivain et de psychologue lui a propose cette +confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit +jours, epanchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et +claire eloquence qui est tout son genie[138]. + +[Note 138: G. Sand remit plus tard ce journal intime a Musset. Mme +Jaubert, chez qui le poete l'avait depose, en prit copie. Il est inedit. +Mais P. de Musset s'en est servi dans _Lui et Elle_, chap. xv. Maintes +phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvede Barine en a donne +aussi de courts fragments, pp. 83-87.] + +Ce soir donc, elle est allee aux Italiens,--en bousingot;--croyant se +distraire, elle s'y est ennuyee. On l'a remarquee, on l'a trouvee jolie. +Jolie pour qui, helas! Ces compliments-la, depuis huit jours la laissent +insensible.--Elle a pose chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui +vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu resister au besoin +de lui parler de sa douleur. Il lui a conseille de ne pas avoir de +courage: "Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais +pas le fier, _je ne suis pas ne romain_. Je m'abandonne a mon desespoir; +il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse a +son tour, et il me quitte." + +Son chagrin a elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller +casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu'a ce qu'il lui ouvre, de +se coucher en travers de sa porte.... + + ... Si je me jetais a son cou, dans ses bras; si je lui disais: "Tu + m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop + pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer + que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi + quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore + jolie malgre mes cheveux coupes, malgre les deux grandes rides qui + se sont formees depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, qua + tu sentiras ta sensibilite se lasser et ton irritation revenir, + renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet + affreux mot: _derniere fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras; mais + laisse-moi quelquefois, ne fut-ce qu'une fois par semaine, venir + chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du + courage.--Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu + t'es vite gueri aussi, toi! Helas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts + certainement que tu n'en eus a Venise, quand je me consolai. Mais tu + ne m'aimais pas, et la raison egoiste et mechante me disait: _Tu fais + bien!_ A present, je suis encore coupable a tes yeux, mais je le suis + dans le passe. Le present est beau et bon encore: je t'aime; je me + soumettrais a tous les supplices pour etre aime de toi et tu me + quittes! Ah! pauvre homme! vous etes fou. C'est votre orgueil qui vous + conseille. Vous devez en avoir, le votre est beau, parce que votre + ame est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire: + "Aime cette pauvre femme, tu es bien sur de ne pas trop l'aimer a + present, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunee. + Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est + le moment de l'aimer ou jamais." + +Ses fautes ont profite a son ame. Elle a besoin d'un bras solide pour la +soutenir et d'un coeur sans vanite pour l'accueillir et la conserver. +"Mais ces hommes-la sont des chenes noueux dont l'ecorce repousse, et +toi, poete, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosee, elle m'a enivree, +elle m'a empoisonnee, et dans un jour de colere j'ai cherche un +contrepoison qui m'a achevee...." + +Son epanchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le +reprend au bout de trois jours pour consigner les precieuses confidences +de trois de ses amis celebres sur l'amour: + + Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui meritait d'etre + aime. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien + difficile d'aimer Dieu. C'est si different! Il est vrai que Liszt + ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de + Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il + est bien heureux, ce petit chretien-la! J'ai vu Heine ce matin. Il + m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tete et les sens, et que le coeur + n'etait que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart a 2 heures, + elle m'a dit qu'il fallait _ruser_ avec les hommes et faire semblant + de se facher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait + pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demande + ce que c'etait que l'amour, et il m'a repondu: "Ce sont les larmes; + vous pleurez, vous aimez." Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle + en vain la colere a mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un + miracle pour moi: il me donnera l'ambition litteraire ou la devotion: + il faut que j'aille trouver soeur Marthe[139]. + +[Note 139: La religieuse du couvent des Augustines ou avait ete elevee +G. Sand et aupres de qui elle alla se recueillir plusieurs fois apres +son mariage.--Est-ce cette amitie pour soeur Marthe qu'evoquent Camille +et Perdican dans: _On ne badine pas avec l'amour_?] + +Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal +desormais la consolera tous les soirs. + +Elle est retournee aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et +puis toutes ces femmes blondes, blanches, parees, "ce champ ou Fantasio +ira cueillir ses bluets!..." Qui d'entre elles saura l'aimer comme +Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-etre qu'elle joue une +comedie,--et elle en meurt. Ou est le temps de ces lettres d'amour +qu'elle recevait en Italie? "Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai +tant baisees, tant arrosees de larmes, tant collees sur mon coeur nu, +quand l'autre ne me voyait pas!" + +Et elle revient a tout ce passe de Venise, longuement, +douloureusement[140].... N'a-t-elle pas assez expie? Ne voila-t-il pas, +depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prieres eperdues +dans les eglises... Un de ces soirs, a Saint-Sulpice, une voix lui a +crie: Confesse et meurs!--"Helas! j'ai confesse le lendemain et je n'ai +pas pu mourir." Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit +dans d'affreux reves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne +retrouve-t-elle "cette feroce vigueur de Venise", qui fut son crime, un +crime qui la tue dans une trop longue agonie. + +[Note 140: Ici le passage que nous avons donne plus haut, p. 122.] + + Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimee, apres m'avoir + haie? Quel mystere s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi ce + _crescendo_ de deplaisir, de degout, d'aversion, de fureur, de froide + et meprisante raillerie? Et puis tout a-coup, ces larmes, cette + douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour + funeste! Je donnerais tout ce que j'ai recu pour un seul jour de ton + effusion! Mais _jamais_! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas + croire cela! Je vais y aller! J'y vais!--Non!--Crier, hurler, mais il + ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas. + + Enfin, c'est le retour de votre amour a Venise, qui a fait mon + desespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu + de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et + qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je + n'ai jamais pense un instant a ce que vous aviez souffert, a cause de + cette maladie et a cause de moi, sans que ma poitrine se brisat en + sanglot. Je vous trompais, et j'etais la entre deux hommes, l'un qui + me disait: "Reviens a moi, je reparerai mes torts, je t'aimerai, je + mourrai sans toi." Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre + oreille: "Faites attention, vous etes a moi, il n'y a plus a en + revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra." Ah! pauvre femme! + pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir! + +Suspendons un moment ce resume banal et froid de la precieuse +confession. Aussi bien presente-t-elle ici une lacune de plusieurs +jours. Et revenons a Sainte-Beuve.--Il est alle voir George Sand. Il a +consenti a prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais +le poete est decide a ne pas reprendre sa chaine. Il ecrit donc au +complaisant intercesseur: + + Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'interet que vous avez + bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, a moi et a la + personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible + maintenant de conserver, sous quelque pretexte que ce soit, des + relations avec elle, ni par ecrit ni autrement. J'espere que ses amis + ne croiront pas voir dans cette resolution aucune intention offensante + pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a + quelqu'un a accuser la dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien + mal raisonnee, ai pu consentir a des visites fort dangereuses sans + doute, comme vous me le dites vous-meme. Madame Sand sait parfaitement + mes intentions presentes, et si c'est elle qui vous a prie de me dire + de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel + motif elle l'a fait, lorsque hier soir meme, j'ai refuse positivement + de la recevoir a la maison... + +Il ajoute qu'il espere bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve +se maintiendront: "Vous feriez de moi un _cruel_ si vous me laissiez +croire que pour vous voir il faut que je sois brouille avec ma +maitresse[141]." + +[Note 141: Lettre publiee par M. de Lovenjoul, article cite, p. 439.] + +George Sand a compris que Musset etait excede. Elle va essayer de la +resignation. Elle ecrit a Sainte-Beuve le 28 novembre[142]: + +[Note 142: _Id._, p. 439.] + + Tachez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espere et ne + vous ecris que pour etre sure. Je n'ai plus meme l'espoir de terminer + doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et + mon coeur avec! + + Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus a me faire esperer, + c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon desespoir; j'en ai tant + que je ne peux pas le porter. + +Un passage de la cinquieme de ses _Lettres d'un voyageur_, le recit des +amours de Watelet et de Marguerite Leconte, fait allusion a cette crise +de son ame[143]. Mais le journal intime que nous citions plus haut va nous +la preciser davantage. + +[Note 143: Remarque de M. de Lovenjoul (article cite de _Cosmopolis_, +p. 440).--Cette cinquieme Lettre a paru dans la _Revue des Deux Mondes_ +du 15 janvier 1835 sous le titre de _Lettres d'un oncle_.] + +Musset a refuse de revoir sa maitresse, et puis il y a consenti, mais +sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilite de +femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. "... Tu ne +peux pas oter de devant tes yeux l'injure qui t'a ete faite par moi, +mais tu ne peux pas oter de ton coeur la compassion et l'amitie. Pauvre +Alfred! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais!" + +Musset a peur de se laisser reprendre a son amour, mais il en meurt +d'envie. Il feint d'etre jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseille +a George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le +renvoyer. "Si elle avait pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aime de +colere." Mais c'est chose impossible a son coeur.--"Ah! mon cher bon, +s'ecrie-t-elle, si tu pouvais etre jaloux de moi, avec quel plaisir +je renverrais tous ces gens-la!" Helas! elle n'ambitionne pas encore +l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit a Buloz; +c'est son idee fixe; elle sera resignee et patiente; elle se regenerera. +Pour se rehabiliter a _ses_ yeux, elle s'entourera d'hommes purs et +distingues, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera +encore et il prendra une maitresse; mais la verite triomphera. Et cet +invincible amour se fait humble jusqu'a la faiblesse, comme pour effacer +le souvenir des fautes et de la fierte de jadis. + +... Quand j'aurai mene cette vie honnete et sage, assez longtemps pour +prouver que je peux la mener, j'irai, o mon amour, te demander une +poignee de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de +persecutions inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime +plus. Mais ton amitie, il me la faut, pour supporter l'amour que +j'ai dans le coeur, et pour empecher qu'il me tue. Oh! si je l'avais +aujourd'hui. Helas! que je suis pressee de l'avoir! Qu'elle me ferait de +bien! Si j'avais quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la +permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous, +achetee sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un +joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me +figurer que tu penses un peu a moi en recevant ces niaiseries!--Oh! ce +n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde; sacre Dieu, ce +n'est pas cela! Je dis mon histoire a tout le monde; on la sait, on en +parle, on rit de moi; cela m'est a peu pres egal. + +Musset n'a pas cache a son amie qu'il veut se delivrer de cette passion +eternellement, menacante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa +faiblesse. Ils ont dine ensemble. Le poete lui a vante sa maitresse du +moment. Elle a compris toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle +bonte, aidee par son orgueil, la pousse maintenant a souhaiter que cette +femme l'apaise et le console: "Qu'elle lui apprenne a croire. Helas! moi +je ne lui ai appris qu'a nier!" + +Ce mois de decembre 1834 fut lamentable a George Sand. La pauvre Lelia +connut le desespoir. La fin de son journal intime nous devoile les +affres d'agonie par ou passa son coeur. Le fantome du suicide hanta +reellement cette ame desemparee qui vivait les douleurs de ses fictions +romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en detourna, +et aussi la brulante hantise de cet autre enfant qui tenait decidement +tant de place dans son etre amoureux. + + Pourquoi m'avez-vous reveillee, o mon Dieu, quand je m'etendais avec + resignation sur cette couche glacee? Pourquoi avez-vous fait repasser + devant moi ce fantome de mes nuits brulantes? Ange de mort, amour + funeste, o mon destin, sous la figure d'un enfant blond et delicat! + Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brulent donc + vite et que je meure consumee! Tu jetteras mes cendres au vent, elles + feront pousser des fleurs qui te rejouiront. + + Quel est ce feu qui devore mes entrailles? Il semble qu'un volcan + gronde au dedans de moi et que je vais eclater comme un cratere. O + Dieu, prends donc pitie de cet etre qui souffre tant! + + ... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tete, je ne te + verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon + petit corps souple et chaud, vous ne vous etendrez plus sur moi, comme + Elisee sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus + la main, comme Jesus a la fille de Jaire, en disant: "Petite fille, + leve-toi." Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches epaules! + Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui etait a moi! J'embrasserai + maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers, + dans les forets, en criant votre nom; et quand j'aurai reve le + plaisir, je tomberai evanouie sur la terre humide! + +Le merveilleux instinct de poetisation! Quelle femme profondement femme +etait cet ecrivain de genie. + +Cette confession des premiers jours de decembre 1834, si franchement +belle, ou la pauvre femme se debat entre sa faiblesse desesperee et ce +qui lui reste d'orgueil, merite d'etre connue tout entiere. Elle absout +George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de +scrupule a en detacher, indiscretement, quelques passages.--Elle se +demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connaitre ce +chatiment, "cet amour de lionne".--"Pourquoi mon sang s'est-il change en +feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus +fougueux que ceux des hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me dis +que tu me le defends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si +cette flamme continue a me ronger!"--Et pourquoi ne se tuerait-elle +pas? Ses enfants?... Le dechirement qu'elle eprouve a l'idee de les +abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe +alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette affreuse vision +detourne d'elle la tentation maudite. "--Oh! mon fils! Je veux que tu +lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aime." + +Le lendemain, elle confie a son journal ses impressions d'une rencontre +inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voila donc ce que +devient l'amour! Ils ont cause sans embarras, en bonne amitie. Sandeau +s'est disculpe d'avoir trempe dans les potins de Planche, de Pyat et +des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'eviter desormais... C'est +comme un apaisement qu'elle eprouve de cette rencontre. + +Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement. +Alfred ne l'aime plus. Elle etait bien malade quand il l'a quittee hier +soir, et il n'a pas envoye prendre de ses nouvelles. "Je l'ai espere et +attendu, minute par minute, depuis 11 heures du matin jusqu'a minuit. +Quelle journee! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes +encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai +jamais aime personne et je ne t'ai jamais aime de la sorte. Mais je +t'aime aussi avec toute mon ame, et toi tu n'as pas meme d'amitie pour +moi."--D'ailleurs, il desire qu'elle parte.--"Pardonne-moi de t'avoir +fait souffrir et sois bien venge."--Elle partira. + +--Musset s'etait montre plus fort que ses amis ne l'avaient espere. Sans +doute aussi son amour cedait-il a l'exces des souffrances, y laissant +entrer l'orgueil a son tour. + +Il eprouva d'abord un grand soulagement du depart de George Sand. +Celle-ci, qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait a +Nohant pour la troisieme fois depuis son retour de Venise.--A peine +installee, elle ecrit a son cher confident Sainte-Beuve, et lui expose +l'etat de son coeur. Il lui a fallu quelques jours pour se reprendre; +mais le reveil a ete assez doux. Elle a retrouve ses fideles amis. +Alfred lui a ecrit affectueusement, "se repentant beaucoup de ses +violences. Son coeur est si bon dans tout cela!"--"Je ne desire plus le +revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la +force pour lui refuser des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est +toujours tendre et repentant apres la colere... et je me retrouverai +tout a coup l'aimant et ayant travaille en vain a me detacher." Et elle +promet a Sainte-Beuve qu'elle aura la force de le fuir[144]. + +[Note 144: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 291.] + +Vaines paroles! Un mois s'ecoule a peine, George Sand est de retour a +Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle, +et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle +victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous,--son +ennemi pour avoir ete trop l'ami du repos de Musset,--elle lui ecrit le +14 janvier 1835: "Monsieur, il y a des operations chirurgicales fort +bien faites et qui font honneur a l'habilete du chirurgien, mais qui +n'empechent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilite, +Alfred est redevenu mon amant." Et sans rancune, elle l'invite a diner +_chez eux_[145]. + +[Note 145: Lettre publiee par M. Clouard, article cite, p. 735.] + +Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard, +craignant d'etre compromise au sujet des tableaux que Pagello avait +apportes d'Italie, dans la discretion dont elle avait use en les payant +a celui-ci sans avoir reellement pu les vendre, George Sand ecrivait +encore a Tattet qui etait reste l'ami du Venitien, pour le prier de +se charger de ses tableaux. Mais le ton de cette lettre temoigne +d'hostilites persistantes: "Si votre amour de la verite vous a commande +de me nuire, ecrit-elle, il doit vous commander de me rehabiliter sous +les rapports par ou je le merite[146]." + +[Note 146: Lettre publiee par M. Clouard, article cite, p. 736.] + +Cette reprise des deux amants ne resta pas longtemps prospere. Elle +n'etait pas plus viable que les precedentes. Musset avait prononce +d'avance la condamnation de cette poursuite obstinee du bonheur. Au +retour de Venise, versant son amertume resignee dans la plus touchante +de ses fictions: _On ne badine pas avec l'amour,_ il avait ete prophete +de sa propre histoire. Ecoutons la plainte de Perdican: + +"Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire +entre cette femme et moi? La voila pale et effrayee qui presse sur les +dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer et +nous etions nes l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos levres, +orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre? + +"Insenses que nous sommes! Nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, +Camille? Quelles vaines paroles, quelle miserable folie ont passe +comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper +l'autre[147]?..." + +[Note 147: _On ne badine pas avec l'amour,_ acte III, sc. VIII.] + +La triste Camille, la pauvre George Sand, repond a ces stances +douloureuses, par ses lettres navrees du fatal hiver de 1835: + +"Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, +mais je ne puis m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement ne dis pas +que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon +frere, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant." + +Il n'est plus question que de depart dans les lettres de l'un et de +l'autre. Musset envoie-t-il a sa maitresse ce billet repentant: + +"Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai ecrit sans +reflechir, et si je t'ai parle durement, c'est sans le vouloir. Viens, +si tu me crois." + +Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses adieux, et meme lui assure +que sa place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se +renvoient chacun les objets qui appartiennent a l'autre, "les oripeaux +des anciens jours de joie"; ils se disent encore adieu, et puis n'ont +plus la force de partir... + +Parmi ces billets un peu monotones, une derniere lettre de Musset, qui +est precieuse. Le voila sensiblement epuise. Leur amour lui est apparu +comme la realisation tragique de _Lelia._ Stenio, c'est lui, mais +vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant a ses +douleurs a elle, et a son agonie. + +Il decrit longuement son affreux reve, avec l'accent meme, la melancolie +romantique de _Lelia_. + + ...Tu me disais toujours: "Voila toute ma vie revenue, il faut me + traiter en convalescente; je vais renaitre." Et, en disant cela, tu + ecrivais ton testament. Moi, je me disais: "Voila ce que je ferai: je + la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les + feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui echauffe + tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume; + elle ecoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, + toutes ces rivieres avec les harmonies du monde. Elle reconnaitra + tous ces milliers de freres, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous + pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle + prendra racine dans la seve du monde tout-puissant." Je t'ai donc + prise et je t'ai emportee. Mais je me suis senti trop faible. Je + croyais que j'etais tout jeune, parce que j'avais vecu sans mon coeur, + et que je me disais toujours: "Je m'en servirai en temps et lieu." + Mais j'avais traverse un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus + se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer + autant, ce qui fait que mes bras etaient allonges et tout maigres, + et je t'ai laissee tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que + c'etait parce que tu etais trop lourde, et tu t'es retournee la face + contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de + continuer sans toi, et que la montagne etait proche. Mais tu es + devenue pale comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roule sur + toi, et je n'ai plus vu qu'une petite eminence ou poussait de l'herbe. + Je me suis mis a pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti + la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches + sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient + la vallee en disant: "Voila comme elle etait; elle faisait ceci, elle + faisait cela, elle a fini par la." Alors il est venu des hommes qui + m'ont dit: "La voila donc! Nous l'avons tuee!" Mais je me suis eloigne + avec horreur en disant: "Je ne l'ai pas tuee; si j'ai de son sang + apres les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez + tuee et vous avez lave vos mains. Prenez garde que je n'ecrive sur sa + tombe qu'elle etait bonne, sincere et grande; et si on vous demande + qui je suis, repondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais + qui vous etes. Le jour ou elle sortira de cette tombe, son visage + portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il + y en aura une pour moi." + + Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point + sur le visage un rire convulsif; tu m'as aime, mais ton amour etait + solitaire comme le desespoir. Tu avais tant pleure, et moi si peu! Tu + meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point a la vie, + quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je + t'ai aimee. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums + et leur triste rosee, elles se faneront comme toi sans me repondre et + sans savoir pourquoi elles meurent. + +Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte resignee. Une fois +encore, apres d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier +billet en temoigne: + +_Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani_. +(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain.) + +Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en +finir: "Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aime comme mon +fils, c'est un amour de mere, j'en saigne encore. Je te plains, je te +pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais mechante... +Plus tu perds le droit d'etre jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble +a une punition de Dieu sur ta pauvre tete. Mais, mes enfants a moi! +Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes +enfants!" + +Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour desespere des nuits affolees de +decembre. Elle est epuisee a son tour, et la lassitude ramene la raison. +Elle aura la force de briser ses liens: la mere delivre l'amante. + +Sainte-Beuve a ete chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir[148]. +Elle sent bien que seule l'absence empechera le malheureux de revenir +toujours. Son retour a Nohant decide, elle ecrit a Boucoiran de "l'aider +a partir". Il s'agit de "tromper l'inquietude d'Alfred", d'arriver chez +elle en feignant de mauvaises nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira +aussitot comme pour courir chez sa mere,--mais prendra le courrier de +Nohant[149]. + +[Note 148: Ne l'ayant pas trouve, il lui ecrit sur une carte de +visite: "Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus +voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligee. Je vous +ai mal conseille en voulant vous rapprocher trop vite. Ecrivez-lui un +mot bon, mais ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal a tous les +deux. Pardonnez-moi mon conseil a faux.--A bientot."] + +[Note 1149: Lettre du 6 mars, publiee par M. de Lovenjoul, article +cite, p. 443.] + +Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai +Malaquais, apprit la verite. Il ecrivit encore a Boucoiran pour s'en +assurer de lui-meme, mais bien decide cette fois "a respecter les +volontes" de sa maitresse[150]. Il se tint parole et tout fut fini. + +[Note 150: Lettre du 7 mars, publiee par M. Clouard, article cite, p. +737.] + + + +IX + +A peine rentree a Nohant, George Sand ecrit a Sainte-Beuve (13 mars +1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnee durant ces +tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, ou du moins se jugeait-il +impuissant a la consoler. Il s'est exagere la virilite de sa douleur. +Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne +laisser derriere elle aucune amertume justifiee. Elle va travailler pour +renaitre. + +Dans une lettre de la meme date, elle gronde son fidele Boucoiran, de +lui mal parler de Musset. Jamais aucun mepris pour lui n'est entre dans +son coeur. "Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montre aucun +chagrin. C'est tout ce que je desirais savoir... Tout mon desir etait +de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit +loue[151]!" + +[Note 151: Lettre du 15 mars, publiee par Mme Arvede Barine.] + +Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indifference. + +Alfred de Musset, apaise par une resolution desormais acceptee de son +coeur, se mit au travail avec energie. Cette annee 1835, la plus austere +de sa vie, en fut la plus feconde. + +La passion, qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse +dissipee, l'avait transforme en le faisant souffrir. Il etait grave: le +Musset "d'avant l'Italie" avait fait place au Musset "d'apres George +Sand". Un poete nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant +la tourmente, son coeur en s'epurant avait instruit le recueillement de +son genie. La melancolie et la resignation permettaient un libre et pur +essor a sa voix. + + J'ai vu le temps ou ma jeunesse + Sur mes levres etait sans cesse, + Prete a chanter comme un oiseau; + Mais j'ai souffert un dur martyre, + Et le moins que j'en pourrais dire, + Si je l'essayais sur ma lyre + La briserait comme un roseau. + +La Muse a invite le poete a chanter: la plainte lasse et impuissante +d'un coeur brise repond a son appel. C'est la _Nuit de Mai_. +L'inspiration l'a dictee presque d'une haleine. Voici l'aube du nouveau +genie de Musset. Le poete vient de se ressaisir. Il eleve pieusement a +ses tristes amours le monument promis, _la Confession d'un Enfant du +siecle_. Il s'ecoute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son +coeur lui revient, une nuit de decembre, avec le spectre de la Solitude: + + ...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaitre. + C'etait par une triste nuit. + L'aile des vents battait a ma fenetre + J'etais seul, courbe sur mon lit. + J'y regardais une place cherie, + Tiede encor d'un baiser brulant; + Et je songeais comme la femme oublie, + Et je sentais un lambeau de ma vie + Qui se dechirait lentement. + + Je rassemblais des lettres de la veille, + Des cheveux, des debris d'amour. + Tout ce passe me criait a l'oreille + Ses eternels serments d'un jour. + Je contemplais ces reliques sacrees, + Qui me faisaient trembler la main; + Larmes du coeur par le coeur devorees, + Et que les yeux qui les avaient pleurees + Ne reconnaitront plus demain! + + J'enveloppais dans un morceau de bure + Ces ruines des jours heureux. + Je me disais qu'ici-bas ce qui dure, + C'est une meche de cheveux. + Comme un plongeur dans une mer profonde, + Je me perdais dans tant d'oubli. + De tous cotes j'y retournais la sonde, + Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde, + Mon pauvre amour enseveli. + + J'allais poser le sceau de cire noire + Sur ce fragile et cher tresor, + J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire, + En pleurant j'en doutais encor. + Ah! faible femme, orgueilleuse insensee, + Malgre toi, tu t'en souviendras! + Pourquoi, grand Dieu! mentir a sa pensee? + Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressee, + Ces sanglots, si tu n'aimais pas? + + Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures; + Mais ta chimere est entre nous. + Eh bien, adieu! Vous compterez les heures + Qui me separeront de vous. + Partez, partez, et dans ce coeur de glace + Emportez l'orgueil satisfait. + Je sens encor le mien jeune et vivace, + Et bien des maux pourront y trouver place + Sur le mal que vous m'avez fait. + + Parlez, parlez! la Nature immortelle + N'a pas tout voulu vous donner. + Ah! pauvre enfant, qui voulez etre belle, + Et ne savez pas pardonner! + Allez, allez, suivez la destinee; + Qui vous perd n'a pas tout perdu. + Jetez au vent notre amour consumee; + Eternel Dieu! toi que j'ai tant aimee, + Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu? + +C'est sur ces plaintes de la _Nuit de Decembre_, la plus pure, la plus +humaine de ses inspirations et sa plus fidele evocation du passe, que +Musset dit adieu a cette fatale annee 1835. + +Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami +Tattet, qui etait a Baden, comme lui l'annee precedente, et souffrant +comme lui d'une rupture d'amour, il ecrivait le 21 juillet: + + ...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a + bientot huit ou neuf mois, j'etais ou vous etes, aussi triste que + vous, loge peut-etre dans la chambre ou vous etes, passant la journee + a maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les + verdures possibles. Je dessinais de memoire le portrait de mon + infidele; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes a la roulette. + Je croyais que c'en etait fait de moi pour toujours, que je n'en + reviendrais jamais. Helas! helas! comme j'en suis revenu! Comme + les cheveux m'ont repousse sur la tete, le courage dans le ventre, + l'indifference dans le coeur, par-dessus le marche! Helas! a mon + retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que + le bon temps, c'est peut-etre celui ou on est chauve, desole et + pleurant!... Vous en viendrez la, mon ami. + +Le 3 aout, ecrivant encore a son ami, il lui disait: "Si vous voyez Mme +Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la +femme la plus femme que j'aie jamais connue..." + +En meme temps que s'etait transforme le poete, l'homme avait bien +change. On se souvient du seduisant pastel trace par Sainte-Beuve, d'un +Musset debutant, offusquant presque le Cenacle par sa belle et bonne +grace, par l'aristocratie aisee de son charme et de son genie. + +"C'etait le printemps meme, tout un printemps de poesie qui eclatait a +nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front male et fier, la joue en +fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflee du +souffle du desir, il s'avancait, le talon sonnant et l'oeil au ciel, +comme assure de sa conquete et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul, +au premier aspect, ne donnait mieux l'idee du genie adolescent." + +L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gate s'etait fait homme, +un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de +distinction, sa delicatesse innee le poussaient a s'en excuser lui-meme. +Il trahissait malgre lui sa precoce experience. Le mensonge de l'amour +avait glace son sourire a jamais. + +Apres la querelle suscitee par la publication d'_Elle et Lui_, et sur la +foi de racontars parles ou epistolaires echappes a George Sand et a ses +amis depuis la mort du poete, une agacante legende s'est etablie qui +nous represente Musset degrade et perdu, a l'age meme ou il publiait ses +chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte legende que suffiraient a refuter _la +Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de +rien_, ecrits en 1835 et 1836. On a dit et repete que Musset, des avant +le voyage de Venise, etait "atteint d'alcoolisme". L'aimable mot, et qui +s'accorde bien avec l'idee que cette periode d'incessant travail donne +de la lucidite de son genie!... Je tiens de plus d'un temoin de sa vie, +de Chenavard entre autres, que seules les dix dernieres annees du poete +furent reellement et gravement troublees. Il ignora l'absinthe, qu'on +lui a tant reprochee, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec +du champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il +abdiquat jamais la correction parfaite de ses manieres. Un gout tres vif +pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens a la mode, et +nous devons plus d'une de ses comedies, plus d'un de ses contes, a cet +imperieux besoin de satisfaire ses gouts d'aristocrate[152]. On sait son +amitie avec le duc d'Orleans. + +[Note 152: Mme la vicomtesse de Janze (_Etude et recits sur Alfred de +Musset_, p. 58) cite quelques noms de ses amis de predilection. Avec +Alfred Tattet, c'etait le marquis A. de Belmont, M. Edouard Bocher, le +marquis de Montebello, le prince d'Eckmuehl, "qui lui pretait ses chevaux +et meme quelquefois son uniforme de lancier", pour se deguiser, le comte +d'Alton Shee, le marquis de Hartford, le peintre Eugene Lami, le prince +de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle +du Cafe de Paris, au boulevard de Gand. Mme de Janze rapporte encore, +d'apres Eugene Lami, que le poete regrettait de ne pas faire partie du +Jockey, ou il avait ete _blackboule_ pour ne pas monter a cheval dans le +pur style anglais adopte par ce club...] + +Mediocrement fortune, il eut a coeur de ne jamais faire de dettes; il +n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa +succession, devait la juger bientot fructueuse. + +--Et la pretendue degradation physique du poete, si prematuree, si +penible?... Encore une legende a reviser. + +Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons fameuses, il est avere que +le tendre et seduisant Rolla inspira, dans le monde, maints caprices +passionnes. On en pourrait citer une quinzaine, et des plus... +honorables, jusqu'en 1850.--Toutes ces aventures peserent bien peu sur +sa vie. + +Depuis 1835, il promenait dans ses amours un sombre desenchantement. Si +le Musset de George Sand n'etait plus Fortunio,--l'ami de Rachel, de +la comtesse polonaise, de Louise Colet ne retrouvait pas son amour de +Venise. Sa rupture avec Lelia avait fletri en lui la foi et l'esperance. + +--Apres la plainte de sa lassitude infinie et le chant de son desespoir, +apres la _Nuit de Mai_ et la _Nuit de Decembre_, il se revolte contre sa +douleur, en prend a temoin le poete "qui sait aimer", puis se releve +a la pensee de l'immortalite. C'est la _Lettre a Lamartine_ (fevrier +1836): + + Creature d'un jour qui t'agites une heure, + De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gemir? + .................................................. + Tes os dans le cercueil vont tomber en poussiere; + Ta memoire, ton nom, ta gloire vont perir, + Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chere: + Ton ame est immortelle et va s'en souvenir. + +Cette austere consolation ne saurait suffire a son coeur. La creature +est faite pour aimer, pour etre aimee. + +C'est la _Nuit d'Aout_ (1836): + + Depouille devant tous l'orgueil qui te devore, + Coeur gonfle d'amertume et qui t'es cru ferme; + Aime, et tu renaitras; fais-toi fleur pour eclore. + Apres avoir souffert il faut souffrir encore; + Il faut aimer sans cesse apres avoir aime. + +Mais le souvenir de l'unique aimee veille. Le retour invincible au passe +apporte la colere, la haine et le pardon... Il faudrait citer toute la +_Nuit d'Octobre_ (1837): + + ...Vous saurez tout, et je vais vous conter + Le mal que peut faire une femme; + Car c'en est une, o mes pauvres amis + (Helas! vous le saviez peut-etre)! + C'est une femme a qui je fus soumis, + Comme le serf l'est a son maitre. + Joug deteste! c'est par la que mon coeur + Perdit sa force et sa jeunesse; + Et cependant, aupres de ma maitresse, + J'avais entrevu le bonheur. + Pres du ruisseau, quand nous marchions ensemble, + Le soir sur le sable argentin, + Quand devant nous le blanc spectre du tremble + De loin nous montrait le chemin; + Je vois encore, aux rayons de la lune, + Ce beau corps plier dans mes bras... + N'en parlons plus...--je ne prevoyais pas + Ou me conduisait la Fortune. + Sans doute alors la colere des dieux + Avait besoin d'une victime; + Car elle m'a puni comme d'un crime + D'avoir essaye d'etre heureux. + + Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maitresse! + Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es leve; + Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse, + Et, quand je pense a toi, croire que j'ai reve! + + Honte a toi qui la premiere + M'as appris la trahison, + Et d'horreur et de colere + M'as fait perdre la raison! + Honte a toi, femme a l'oeil sombre, + Dont les funestes amours + Ont enseveli dans l'ombre + Mon printemps et mes beaux jours! + C'est ta voix, c'est ton sourire, + C'est ton regard corrupteur, + Qui m'ont appris a maudire + Jusqu'au semblant du bonheur, + C'est ta jeunesse et tes charmes + Qui m'ont fait desesperer, + Et si je doute des larmes, + C'est que je t'ai vu pleurer. + + O mon enfant! plains-la, cette belle infidele, + Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux; + Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, pres d'elle, + Deviner, en souffrant, le secret des heureux. + Sa tache fut penible; elle t'aimait peut-etre; + Mais le destin voulait qu'elle brisat ton coeur. + Elle savait la vie et te l'a fait connaitre; + Une autre a recueilli le fruit de ta douleur. + Plains-la! son triste amour a passe comme un songe; + Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer. + Dans ses larmes, crois-moi, tout n'etait pas mensonge, + Quand tout l'aurait ete, plains-la! tu sais aimer. + + Je te bannis de ma memoire, + Reste d'un amour insense, + Mysterieuse et sombre histoire + Qui dormiras dans le passe! + Et toi qui, jadis, d'une amie + Portas la forme et le doux nom, + L'instant supreme ou je t'oublie + Doit etre celui du pardon. + + Pardonnons-nous;--je romps le charme + Qui nous unissait devant Dieu; + Avec une derniere larme + Recois un eternel adieu. + +George Sand n'avait pas l'ame d'une inconsolable. Sa romanesque +sensibilite se canalisait vite en litterature. Une imagination pratique +la temperait, qui lui laissait peu croire aux cris desesperes des +poetes, a la sincerite de leur douleur. Navrante est sa premiere +impression des _Nuits de Mai_ et _de Decembre_: "Je n'ai pas vu Musset, +ecrit-elle a Liszt, je ne sais s'il pense a moi, si ce n'est quand il +a envie de faire des vers et de gagner cent ecus a la _Revue des Deux +Mondes_. Moi je ne pense plus a lui depuis longtemps, et meme je vous +dirai que je ne pense a personne dans ce sens-la. Je suis plus heureuse +comme je suis que je ne l'ai ete de ma vie. La vieillesse vient. Le +besoin des grandes emotions est satisfait outre mesure[153]..." + +[Note 153: Lettre du 5 mai 1836, citee par S. Rocheblave: _Une amitie +romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,_ dans la _Revue de Paris_ du 15 +decembre 1894.] + +Elle comprendra mieux la _Confession d'un Enfant du siecle_. Le poete +lui est plus indulgent, puisqu'il prend pour lui tous les torts. Elle +fait part de l'emotion que lui a donnee cette lecture a une nouvelle +amie, Mme d'Agoult, qui cache a Geneve sa lune de miel avec Liszt: + + ... Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du siecle_ + m'a beaucoup emue en effet. Les moindres details d'une intimite + malheureuse y sont si fidelement rapportes depuis la premiere + heure jusqu'a la derniere, depuis la _soeur de charite_ jusqu'a + _l'orgueilleuse insensee_, que je me suis mise a pleurer comme une + bete en fermant le livre. Puis, j'ai ecrit quelques lignes a l'auteur + pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aime, que je + lui avais tout pardonne, et que je ne voulais jamais le revoir. Ces + trois choses sont vraies et immuables. Le pardon va chez moi jusqu'a + ne jamais concevoir une pensee d'amertume contre le meurtrier de mon + amour, mais il n'ira jamais jusqu'a regretter la torture. Je sens + toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de + mere au fond du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal + de lui sans colere, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis + s'imaginent que je ne suis pas bien guerie. Je suis aussi bien guerie + cependant de lui que l'empereur Charlemagne du mal de dents. Le + souvenir de ses douleurs me remue profondement quand je me retrace ces + scenes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne me feraient + plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne me plaignez donc pas, + belle et bonne fille de Dieu. Chacun goute un bonheur, selon son ame. + J'ai longtemps cru que la passion etait mon ideal. Je me trompais, ou + bien j'ai mal choisi[154]. + +[Note 154: _Revue de Paris_ du 15 decembre 1894, p. 812.] + +Cette page etait sincere. George Sand apparait a la fois comme une +amoureuse romanesque et une amante pessimiste, en cela semblable a +Chateaubriand son maitre[155]. Un eternel conflit entre son imagination et +son experience, l'empechant de s'abimer dans une passion, lui a garde +son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtriere a l'ame du poete, +si elle lui fut douloureuse entre toutes, la posseda moins cependant +que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle +trouvait les dominateurs dont avait besoin son orgueil. Chopin comme +Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser. + +[Note 155: La psychologie de Lelia n'est pas sans rappeler un peu +celle de Rene, avec moins de race toutefois dans la melancolie. Ne +pourrait-on pas appliquer a tous deux cette observation de M. Albalat +dans une penetrante etude sur _Chateaubriand et ses amoureuses_: "Ses +amours ne furent ni spontanees ni involontaires; il repondit presque +toujours aux sentiments qu'on eprouvait pour lui et il eut le tort de ne +pouvoir s'en defendre plutot que celui de les provoquer." (ALBALAT, _le +Mal d'ecrire_, p. 269.)] + +Mais George Sand, dans son obsession meme de la virilite, et son +perpetuel besoin de se convaincre d'un temperament qu'elle n'avait pas, +etait surtout trop aventureuse,--"curieuse excessive", la qualifiait +Dumas fils[156],--pour rester insensible au charme, sous les formes de +la faiblesse, de la tendresse et de la poesie. Aussi les douleurs de +Musset, qu'elle savait sinceres, accompagnerent-elles longtemps, et a +ses propres yeux, la legende meme de son ame. + +[Note 156: Lettre citee par M. Emile Berr, _Figaro_ du 16 decembre +1896: + +"Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque +gelatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, excessive, trompee, +decue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnee. C'est en +vain qu'elle voudrait l'etre, elle ne le peut pas; sa nature physique +s'y refuse... etc."] + +Ils s'ecrivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste +d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La reclamation +reciproque de leurs lettres, ou ils sentaient "avoir laisse une bonne +part d'eux-memes", perpetua entre eux le malaise des souvenirs, jusqu'a +la mort de Musset (1857). Dix-huit mois apres, George Sand jugea bon de +peindre a sa maniere et d'interpreter en sa faveur ce douloureux roman +d'amour. Paul de Musset lui repondit, puis d'autres s'en melerent, et la +legende etait creee[157]. + +[Note 157: Outre _Elle et Lui, Lui et Elle, Lui_, de Mme Louise Colet, +et les articles documentaires que nous avons signales, le roman de +George Sand et de Musset a encore suscite deux volumes, oublies depuis +la polemique de 1860: _Eux, drame contemporain,_ par Moi (M. Alexis +Doinet), et _Eux et Elles, histoire d'un scandale_, par M. de Lescure. +Ajoutons qu'il a ete mis au theatre par un poete marseillais, M. Auguste +Marin: _Un amour de Musset_, un acte en vers, 1879.] + +Les legendes ne se trompent guere. Ce livre vient de preciser ce qu'on +avait pu pressentir des heros de cette aventure. Mere admirable et +dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appelee "la Grande Femme", +Renan "la Harpe eolienne de notre temps", fut en effet mieux qu'une +femme, la femme elle-meme, dans son pantheisme d'amour et de pensee, sa +bonte instinctive, sa fatalite d'element. Trop genereux, trop faible +aussi, pour la dompter ou se defendre d'elle, le poete de l'amour et de +la jeunesse ne lui a repondu que par son genie. Or son genie etait son +coeur, et tous les coeurs ont pleure sa souffrance.--"Paix et pardon, +voila toute la conclusion, ecrivait George Sand a Sainte-Beuve; mais +dans l'avenir un rayon de verite sur cette histoire." Il n'est d'autre +verite en amour que l'amour meme. Musset avait pardonne lui aussi, +pardonne en silence: il avait aime George Sand jusqu'a son dernier jour. + +FIN + + + +TABLE DES MATIERES + + +INTRODUCTION. I + +I.--GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833. + +Leurs debuts.--Leur genie.--Leurs caracteres.--Premiere jeunesse de +George Sand. + +II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833). + +Sainte-Beuve.--Gustave Planche.--Liaison avec Merimee.--Le groupe de la +_Revue des Deux Mondes_. + +III.--LES PREMIERES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-decembre +1833). + +Relations d'amitie.--_Lelia_.--Musset et Gustave Planche.--L'interieur +de George Sand.--Le duel de Planche.--La foret de Fontainebleau.--Depart +pour l'Italie. + +IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834). + +La descente du Rhone: Stendhal.--A Genes.--Arrivee a Venise.--A l'hotel +Danieli.--La maladie de Musset.--Le Dr Pagello.--Son journal.--La +declaration de Lelia.--George Sand et Pagello.--Lettre +d'amour.--Jalousie de Musset.--Alfred Tattet a Venise.--Le chagrin de +Musset.--Son depart. + +V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-aout 1834). + +Installation de George Sand.--Ses rapports avec M. Dudevant.--Pagello +poete.--Les _Lettres d'un voyageur_.--La _Casa Mezzani_.--Giulia +P...--Robert Pagello. + +VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE +(avril-aout 1834). + +Le voyage de Musset.--Antonio.--La lettre de Geneve.--Souvenir +des Alpes.--Arrivee de Musset a Paris.--Sa detresse physique et +morale.--Convalescence d'amour. + +VII.--G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (aout-octobre 1834). + +Voyage de G. Sand et de Pagello.--Leur arrivee a +Paris.--Boucoiran.--Entrevue de G. Sand et de Musset.--Musset a +Baden.--Lettres d'amour.--Pagello jaloux.--G. Sand a Nohant.--Retour de +Musset.--Vie de Pagello a Paris.--Son depart. + +VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835). + +Reprise d'amour.--Impuissance de bonheur.--Nouvelle +separation.--Deuxieme sejour a Nohant.--G. Sand revient desesperee.--Son +Journal intime.--Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.--Humilite +d'amour.--Lassitude de Musset.--Influence d'Alfred Tattet.--Troisieme +depart pour Nohant.--Deuxieme reprise d'amour.--Sainte-Beuve, +Boucoiran.--Rupture. + +IX.--APRES LA RUPTURE. + +Resignation et Indifference.--_Les Nuits_.--Musset transforme.--Musset +dandy.--Ses amis et son monde.--L'intemperance de Musset.--La +passion chez G. Sand.--La femme de lettres.--Elle et Lui.--Leur +legende.--Conclusion. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Marieton + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR *** + +***** This file should be named 13622.txt or 13622.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/2/13622/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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