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+The Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Marieton
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Une histoire d'Amour, George Sand and A. de Musset,
+ Documents inedits - Lettres de Musset
+
+Author: Paul Marieton
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13622]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
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+PAUL MARIETON
+
+
+Une
+Histoire d'Amour
+
+GEORGE SAND ET A. DE MUSSET
+
+DOCUMENTS INEDITS--LETTRES DE MUSSET
+
+1897
+
+
+
+
+
+
+A MADAME
+
+LA VICOMTESSE DE VARINAY
+
+QUI M'A DEMANDE DE LUI CONTER CETTE HISTOIRE D'AMOUR
+
+_Son respectueux ami_.
+
+P.M.
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+L'extraordinaire curiosite qui tout a coup ramene l'attention sur le
+roman d'amour de George Sand et de Musset porte son enseignement. Les
+dernieres ecoles litteraires achevent de fatiguer le public. La vie dans
+l'art reprend ses droits. Les poetes de l'ideal et de la passion, meme
+les romantiques, meme les precheurs d'utopies, sont soudain relus et
+aimes par la generation qui s'avance. Lamartine a reconquis sa royaute
+sur les ames. George Sand et Musset renaitraient-ils d'un semblable
+abandon? Voila deux incontestables genies. Leur eclat s'embrumait depuis
+un quart de siecle; mais pour les ressusciter a la gloire, "ce soleil
+des morts", veillait sur les deux ombres une histoire d'amour.
+
+On la connaissait vaguement, cette histoire. Les deux amants avaient
+pris soin d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. Encore que
+mysterieuse, elle constituait le plus clair de leur legende. Et en
+dehors meme de l'art, on continuait de les aimer. Car, bien plus que
+pour le dernier siecle, l'enigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot
+et de Jean-Jacques (dont on ne saura rien de precis tant que la famille
+d'Arbouville refusera de publier les lettres de Rousseau), l'aventure
+d'amour de George Sand et de Musset sera le grand roman de notre siecle.
+La _Confession_ et les _Nuits_, les contes passionnes de Lelia et le
+theatre en liberte de Fantasio, ont trouble et seduit trois generations.
+
+On disait du poete, du poete de la jeunesse, que l'amour d'une femme
+avait eveille son genie, pour le faire mourir. On savait aussi que cette
+maitresse "qui voulait etre belle, et ne savait pas pardonner" avait
+aureole la plus glorieuse carriere, d'une vieillesse entouree de
+veneration. On n'osait franchement plaindre l'un ni excuser l'autre.
+
+Apres la mort du poete, George Sand la premiere avait pretendu se
+justifier. Paul de Musset repondit pour son frere et d'autres temoins
+se melerent de la querelle: accusation et defense parurent egalement
+suspectes. On attendait donc que le temps permit d'exhumer les papiers
+intimes. Apres soixante-deux ans, le mystere s'est devoile.
+
+Deux articles fort documentes ont paru cet ete, qui jetaient des lueurs
+nouvelles sur ces miseres de poetes: l'un de M. le vicomte de Spoelberch
+de Lovenjoul, l'erudit bibliophile belge, tout sympathique a George
+Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent de Musset, ce qui
+semblerait nous designer ses preferences. Mais leurs conclusions
+s'accordent mal avec les dernieres revelations.
+
+Tout recemment, j'ai traduit et publie le journal intime du docteur
+Pagello, ou il est d'abord conte comment George Sand lui declara son
+amour, dans la chambre meme de Musset gravement malade a Venise. La
+declaration indirecte et encore indecise de la romanciere au medecin[1]
+etait publiee a son tour par M. le docteur Cabanes, au cours d'une
+interview de Pagello lui-meme, laquelle confirmait de tout point les
+assertions du journal, plus precis encore pour etre a peine posterieur
+aux evenements evoques.
+
+Ce journal m'avait ete confie il y a six ans. Je ne l'ai fait connaitre
+qu'apres avoir acquis la preuve qu'il n'etait pas absolument inedit. Si
+Pagello est discret sur son bonheur pendant la fin du sejour de Musset,
+il ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui avait offert George Sand.
+On n'avait jusqu'ici que de vagues donnees sur ce point.
+
+[Note 1: J'en avais donne une phrase qui peut la resumer: "Je t'aime
+parce que tu me plais; peut-etre bientot te hairai-je.]
+
+Pour eclairer ces demi-confidences, j'ai cru pouvoir, sans
+indelicatesse, citer aussi de longs fragments d'une lettre inedite de
+George Sand a Pagello, ou elle ne dissimule rien de leurs relations.
+Cette lettre, dont j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour ceux
+qui ont semble douter de l'authenticite de mes pieces), apportait le
+premier document decisif sur l'infortune de Musset _avant son depart de
+Venise_.
+
+Plusieurs ont juge bon de declarer indiscretes ces revelations, alors
+que Musset et George Sand ont commence eux-memes a en faire confidence
+au public. J'ai cru inutile pourtant de donner certains passages plus
+intimes de la lettre citee, qui n'eussent plus laisse de doutes sur la
+nature de cette liaison. Le Don Juan feminin qu'etait George Sand, sans
+se montrer impitoyable quand il cessait d'aimer, s'obstinait neanmoins,
+tout depourvu qu'il etait de scrupules, a derouter la curiosite sur
+la legende de ses victimes. Pourquoi refuser a Musset d'etre sorti en
+galant homme d'un amour qui fut egalement fatal a tous ceux qui en ont
+goute?...
+
+Peut-etre y avait-il mauvaise grace a s'attacher ainsi a la
+demonstration des torts d'une femme. Mais la vie de George Sand
+n'est-elle pas la raison meme de son genie? Et ce genie, instinctif,
+abondant, romantique et declamatoire, ne doit-il pas autant a son
+temperament qu'a son atavisme et a son education? "Ce qu'il y a de
+meilleur en moi, c'est les autres", ecrivait-elle (ou a peu pres), a
+Flaubert. Et dernierement, Mme Clesinger, justement froissee de ce
+soudain etalage d'intimites, qui est une des necessites de la gloire, ne
+disait-elle pas a ce propos: "Pour moi, le sentiment qui a guide ma mere
+et determine ses actes, c'est l'horreur de la solitude. Il lui fallait
+autour d'elle du mouvement, quelqu'un a qui parler, sur qui se reposer,
+et quelqu'un a proteger...."
+
+Nul doute que la bonte sereine dont s'enveloppa la vieillesse de cette
+orageuse nature,--plus belle encore dans ses orages,--ne l'absolve aux
+yeux du moraliste, des inquietudes de ses jeunes annees. Ses erreurs du
+moins relevent aujourd'hui de l'histoire litteraire: pourquoi ne pas les
+constater?
+
+Un grand tumulte de presse accueillit ces revelations. Ce fut
+l'evenement du jour, la question litteraire a la mode. Sandistes et
+Mussettistes epiloguerent sur l'aventure de Venise, cependant que
+maints chroniqueurs, tout en y trouvant le plus rare profit de "copie",
+criaient au "scandale", et suppliaient qu'on n'apprit pas davantage au
+public que ses grands hommes avaient ete aussi des hommes.
+
+L'ombre de Lelia vit se lever pour elle une armee de paladins. Pendant
+quelques jours, la memoire de son poete resta sans defenseurs. M. Emile
+Aucante, ancien secretaire de George Sand (et legataire de ses lettres a
+Alfred de Musset), protesta dans les journaux contre la "legende de son
+infidelite". Il declara formellement que la Correspondance donnerait
+la "preuve ecrite de la main de Musset que George Sand ne l'avait pas
+trahi."--Ces lettres pouvaient-elles apporter une telle preuve? Nous en
+connaissions deja quelques fragments par une fine monographie de Musset,
+qu'avait publiee Mme Arvede Barine, tel cet etonnant passage d'Elle a
+Lui: "O cette nuit d'enthousiasme, ou, _malgre nous_, tu joignis nos
+mains, en nous disant: "Vous vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous
+m'avez sauve ame et corps."
+
+Or M. Emile Aucante ne possedait que les lettres de George Sand, et Mme
+Lardin de Musset s'opposait energiquement a la publication de celles de
+son frere.... D'ailleurs, qu'eussent prouve, contre l'infidelite de son
+amie, les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait a Musset, dans sa
+debilite devant l'amour, la subtile psychologie d'une maitresse qui,
+sans perversite peut-etre, mais toujours incapable de s'avouer une
+faiblesse, etait parvenue a suggerer a sa victime des paroles de
+reconnaissance?... Car voila le cas interessant de cette banale
+aventure.
+
+ C'etait un mal vulgaire et bien connu des hommes....
+
+Et moi-meme, racontant pour la premiere fois la "Veridique histoire des
+Amants de Venise", j'avais cru devoir tenir moins compte des fragments
+singuliers de ces lettres du malheureux poete, que de l'honnete memorial
+de Pagello et des aveux intimes de George Sand.
+
+La restitution de cette histoire, desormais precise quant aux faits,
+restait donc enigmatique quant aux psychologies tourmentees qui les
+avaient conduits. Les revelations continuerent. _La Revue de Paris_
+publia les lettres de George Sand a Musset. On en mena grand bruit. Il
+n'est pas douteux qu'un retour de l'opinion ne se produisit alors en
+faveur de Lelia. La meme revue donna ensuite ses lettres a Sainte-Beuve.
+Elles precisaient des experiences anterieures a la liaison avec Musset,
+qui permettaient la defiance. Cette fois l'opinion fut defavorable a
+George Sand.
+
+Maintenant, qu'apporte ce livre? Une histoire, serree d'aussi pres que
+possible, de cette attachante aventure d'amour, un expose synthetique
+de la vie des deux grands ecrivains depuis leur rencontre jusqu'a leur
+separation. Les lettres de Musset, jusqu'ici completement inedites,
+m'ont ete liberalement pretees par la soeur du poete, Mme Lardin de
+Musset, qui garde le culte pieux de sa memoire. Quelle recoive ici
+l'hommage de ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue que son
+frere Paul, autant dans sa Biographie d'Alfred de Musset que dans son
+roman, _Lui et Elle_, n'a pas une seule fois trahi la verite. Nous la
+rechercherons aussi, aide de tous les documents nouveaux que nous allons
+produire.
+
+Y avait-il necessite ou interet a exhumer dans ses details un episode
+intime vieux de soixante ans?--J'estime que sans encourir un reproche
+quelconque d'indiscretion ou d'indelicatesse on a droit, pour les
+grandes oeuvres, a remonter aux sources secretes de leur generation.
+Sainte-Beuve lui-meme nous a appris a ne pas isoler l'oeuvre de la vie.
+Ou s'arrete la biographie d'un grand homme? La ou elle cesse de nous
+interesser, c'est-a-dire d'etre necessaire a l'explication de ses
+chefs-d'oeuvre.
+
+Decembre 1896.
+
+
+
+SOMMAIRE
+
+I.--GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833.
+
+II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).
+
+III.--LES PREMIERES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-decembre
+1833).
+
+IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).
+
+V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-aout 1834).
+
+VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE
+(avril-aout 1834).
+
+VII.--GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (aout-octobre 1834).
+
+VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).
+
+IX.--APRES LA RUPTURE.--LA LEGENDE.
+
+
+
+UNE HISTOIRE D'AMOUR
+
+
+
+I
+
+George Sand et Alfred de Musset se sont connus au mois de juin 1833.
+Diversement celebres, mais jeunes tous deux et egaux de genie, quels
+talents et quelles ames allaient-ils rapprocher?
+
+Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est deja l'auteur des _Contes
+d'Espagne et d'Italie_ et du _Spectacle dans un fauteuil_, le poete
+de _Don Paez_ et de _Mardoche_, de _la Coupe et les Levres_ et de
+_Namouna_. Ce classique neglige qui sort du Cenacle d'Hugo, effare en
+meme temps la vieille ecole et la nouvelle. Il vient de donner les
+_Caprices de Marianne_ et acheve d'ecrire _Rolla_.
+
+Au plus fort du Romantisme, il a ramene l'esprit dans la poesie
+francaise. Il apporte cette insolente et bien vivante preuve qu'on
+peut etre un ecrivain de genie, rien qu'a traduire une sensibilite
+fremissante, quand elle est servie par un gout inne. "Chose ailee et
+divine et legere", son talent ne semble point d'un professionnel. Ce
+grand poete est un dilettante, une abeille qui fait son miel de mille
+fleurs. Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a savoure l'arome,
+il rapporte un miel bien a lui, bien francais. Que lui importe ce qu'on
+qualifie d'originalite! Ces entrainements de l'opinion ne prouvent bien
+souvent que mepris du genie en faveur du talent... Si sa voix devient
+l'echo melancolique des jeunes ames de son milieu et de son temps, il
+n'aspirera pas plus haut. En ne chantant que pour lui-meme, il chantera
+au nom de tous.
+
+Si restreint qu'en soit l'espace, il prefere sa fantaisie a tout ce
+qui peut brider l'independance d'enfant gate qui fait le naturel et le
+charme de son esprit,--meme la recherche trop precise de pittoresque,
+meme les conceptions trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours
+le sacrifice a ce gout leger mais sur, conscient de sa valeur francaise,
+qui se contente de sentir harmonieusement. Oui, surtout, ame francaise,
+francaise, jusqu'a l'agacement, coeur loyal, esprit fin et de race
+toujours, elegant et hautain dans sa feminine faiblesse, ce poete qu'on
+a voulu nous faire prendre pour un don Juan de tavernes et de mauvais
+lieux.
+
+L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne racontant que lui-meme, n'est
+si humain, entre tous ceux de nos poetes, que parce qu'il est le plus
+faible. On a dit de Musset qu'il etait le grand poete de ceux qui
+n'aiment pas les vers. C'etait avouer qu'il a touche le coeur de tous,
+ce libertin a l'ame mystique, ce debauche assoiffe d'amour pur, ce
+spirituel et ce triste. "Un jeune homme d'un bien beau passe", l'avait
+ironiquement juge Henri Heine. Il l'avait pourtant bien compris, lui qui
+a tout compris, le jour qu'il ecrivait: "La Muse de la Comedie l'a baise
+sur les levres, la Muse de la Tragedie, sur le coeur."
+
+La vie et le genie de Musset sont tout entiers dans sa jeunesse. La
+jeunesse lui semblait sacree, comme l'unique raison de la vie et sa plus
+certaine beaute. C'est pourquoi il n'a d'autre histoire que celle de son
+coeur.
+
+Quand il rencontre George Sand, c'est encore l'enfant sublime, et deja
+l'enfant perdu. Mais le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il a
+vecu sans trop de mesure, parfois meme il a fait parade de ses
+debauches de jeunesse. Mais il entre dans ce snobisme un peu de la mode
+romantique, cette recherche du fatal et de l'etrange, qui lui a inspire
+son premier livre si peu connu, _l'Anglais mangeur d'opium_ (adapte de
+Thomas de Quincey)[2].
+
+[Note 2: _L'Anglais mangeur d'opium,_ traduit de l'anglais par A. D.
+M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.]
+
+George Sand, trente ans plus tard, dans une lettre a Sainte-Beuve,
+ecrira: "Pauvre enfant! _il_ se tuait! Mais _il_ etait deja mort quand
+_elle_ l'avait connu! _Il_ avait retrouve avec _elle_ un souffle, une
+convulsion derniere[3]!..."
+
+[Note 3: Lettre publiee par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.
+_Cosmopolis_ du 1er juin 1896.]
+
+Ce n'etait que rancune contre Paul de Musset: _Lui et Elle_ venait de
+paraitre (1861) en reponse a _Elle et Lui_.
+
+Si le poete a abuse de la debauche, il est reste genereux, comme sont
+les faibles. Deja son genie est mur pour les grands cris humains.
+L'esprit gai et le coeur melancolique, il n'a qu'effleure les joies et
+les douleurs du veritable amour. Voici venir la passion qui transformera
+son ame, qui, epurant et elevant ses qualites natives, lui arrachera des
+cris immortels.
+
+George Sand touche a la trentaine. Elle a aussi sa legende; mais
+celle-ci a depasse les bornes d'un cenacle. Elle est celebre pour sa vie
+independante dans un mariage qu'elle n'a pas rompu, pour ses allures
+d'androgyne, son gout des paradoxes sociaux, sa liaison avec Jules
+Sandeau, leur livre (_Rose et Blanche_, signe "Jules Sand"), ses livres
+surtout, _Indiana_ et _Valentine_. Elle acheve _Lelia_ qui va mettre le
+sceau a sa gloire future.
+
+Ce n'est pas ici le lieu de conter la premiere jeunesse de George Sand.
+On nous en a donne recemment un tableau qui semble veridique[4], a
+l'aide de sa correspondance inconnue et de cette _Histoire de ma vie_,
+ou elle-meme nous a dit ses premieres annees, avec une sincerite qu'on
+ne peut mettre en doute et un incomparable charme. Il faut cependant la
+resumer en quelques traits, pour expliquer les influences qui ont regi
+sa vie.
+
+[Note 4: S. ROCHEBLAVE, _George Sand avant George Sand_, dans la
+_Revue de Paris_ du 15 mars 1896.]
+
+Petite-fille du receveur-general Dupin de Francueil et d'une batarde de
+l'aventureux et brillant Maurice de Saxe,--femme indulgente et fine,
+a l'esprit fort et cultive, aieule d'ancien regime, qui fut sa vraie
+educatrice,--elle est nee des amours d'un soldat, leur enfant prodigue,
+avec la fille d'un oiseleur.
+
+Entre sa grand'mere aristocrate et sa mere restee tres peuple, elle
+fut tiraillee et troublee dans ses jeunes tendresses. Le couvent
+des Augustines de Paris, ou on la mit de bonne heure, developpa ses
+penchants mystiques. De retour a Nohant, ces souvenirs religieux,
+l'influence contraire de sa grand'mere et du bonhomme Dechartres, qui
+avait ete le precepteur de son pere, des lectures enthousiastes
+de Chateaubriand et de Rousseau, enfin le sentiment de la nature,
+qu'eveillaient en elle ses promenades dans la _Vallee Noire_, ce paysage
+du Berry qu'elle a fait legendaire, s'amalgamerent dans cette ame pour
+former son genie reveur et passionne, melancolique et oratoire, pour
+alimenter sa verve descriptive, abondante comme une source, vers les
+grands horizons, pourtant desenchantes, du plus invincible optimisme.
+
+Mme Dupin de Francueil etant morte, elle passait quelque temps chez sa
+mere, a Paris, puis se mariait. L'homme qu'elle epousait (1822), dans
+l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, M. Casimir Dudevant, fils
+naturel d'un colonel baron de l'Empire, avait ete lui-meme soldat.
+Jeune encore, mais de peu d'imagination, il ne tardait pas a se laisser
+enliser par la vie rurale.
+
+On peut croire qu'il fut longtemps sans soupconner la valeur
+d'intelligence et de sensibilite de sa compagne. Il devait bientot
+cesser de lui plaire, pour un prosaisme peut-etre sermonneur, qui
+heurtait chez elle de vifs penchants a l'exaltation romantique.
+
+Buvait-il plus que de raison et etait-il aussi brutal qu'on l'a laisse
+entendre? Nous ne le rechercherons pas. Du moins le sejour de Nohant
+pesait-il a la jeune femme, malgre les frequents voyages a l'aide
+desquels son mari s'ingeniait a la distraire. Au cours d'une de ces
+absences, souvent fort prolongees, Aurore Dudevant rencontrait a
+Bordeaux, revoyait a Cauterets, l'homme qui lui a revele l'amour.
+
+C'etait un jeune magistrat, M. Aurelien de Seze, dont le grand sens
+et l'honnetete retarderent de six ans,--les six ans que dura cette
+affection platonique,--la crise qui fera quitter son foyer a celle qui
+sera George Sand. Mais nous ne pouvons nous attarder sur cette periode
+de sa vie, d'ailleurs incompletement exploree.
+
+La monotone compagnie de M. Dudevant lui devenait insupportable.
+
+Apres neuf ans de mariage et sans vouloir s'avouer l'inquietude de
+ses sens,--elle affecta toujours de n'en pas convenir,--elle s'etait
+violemment avisee que l'heure etait venue de vivre a sa fantaisie, sans
+pourtant rompre tout a fait.
+
+Un beau matin, sur le premier pretexte, elle se montre offensee, declare
+son interieur intolerable et demande une pension, pour partager sa vie
+entre Paris, ou elle fera metier d'ecrire, et Nohant, ou elle retrouvera
+ses enfants. M. Dudevant accepte, resigne, et en janvier 1831, la jeune
+femme, ivre d'air libre et d'esperance, debarque au quartier Latin ou
+l'attend un petit groupe ami d'etudiants berrichons.
+
+Alors commence cette existence en partie double, bourgeoise et rangee en
+Berry, pres de ses enfants, trois mois sur six, singulierement emancipee
+les trois mois suivants a Paris.--Deja s'etablissait sa legende. La
+chatelaine patiente et reveuse de Nohant se transformait en un etudiant
+imberbe, aux longs cheveux boucles, coiffes d'un beret de velours, noir
+comme eux, vetu d'une redingote de bousingot, arborant la cravate rouge,
+et toujours la cigarette aux levres.
+
+Son costume etait, d'ailleurs, la moindre de ses libertes. A peine
+dissimulait-elle, dans sa societe de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si
+elle essaie de se justifier de cette independance dans _l'Histoire de ma
+vie_,--etrange histoire, en effet, dont le malheureux Chopin disait
+a Delacroix qu'il la defiait bien de l'ecrire, et qui n'est plus que
+reticences au moment ou on y cherche des revelations,--du moins sa
+correspondance l'accable. Non pas ses lettres deferentes a sa mere, Mme
+Dupin, ou passionnees de tendresse a son fils, mais celles a ses amis
+berrichons, ses compagnons de Paris, Alphonse Fleury, Charles Duvernet,
+a l'effarouche Boucoiran lui-meme, son confident de la premiere heure,
+lettres ou un furieux amour de liberte quand meme, voire de boheme,
+eclate entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant a la Chatre.
+Agacee, elle prit ses coudees franches.
+
+Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. L'histoire en est encore
+imparfaitement connue: nous savons qu'elle reprit elle-meme chez lui sa
+correspondance, apres la rupture, et la brula. On a dit qu'elle l'avait
+aime tendrement, croyant s'engager pour la vie... Ses premieres
+aventures d'amour nous decouvriraient plutot son cerveau que son coeur.
+Apres Sandeau, "elle essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses ou
+vaines, telles que celles avec Merimee et Gustave Planche", a ecrit son
+confident Sainte-Beuve[5]. C'est encore l'etudiante, la frondeuse de
+tous "prejuges", double scandale, qui la poursuivra longtemps. Elle
+demeure volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittes, sachant vite se
+ressaisir. Mais deja le fond est desenchante. Avec Musset enfin, elle
+espere atteindre au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, que plus tard
+avec Michel de Bourges, un haut esprit, son maitre, qu'elle aimera
+jusqu'a l'adoration, et avec Chopin qui, lui, mourra de son amour,
+elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle souhaite,--sans la chercher
+peut-etre, car la loi du genie, "ce deuil eclatant du bonheur", comme
+disait Mme de Stael, est de la contrarier toujours. Mais sa rencontre
+avec Musset, lui revelant les affres de l'amour, initiera le psychologue
+aux ressorts de cette ame complexe.
+
+[Note 5: Note annexee aux lettres que lui ecrivit George Sand. _Cf_.
+vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, _les Lundis d'un chercheur_, p. 173,
+in-8 deg.; Calmann Levy, 1894.]
+
+Un profond instinct maternel deborde sur ses passions de femme, les
+transformant. Maternelle un peu a la facon de Mme de Warens, elle l'est
+avec moins de mollesse, avec tout son genie actif, abondant, fier et
+triste. Elle a laisse ruisseler une imagination ardente et pratique a
+la fois, dans toute son oeuvre,--cet immense miroir de la nature et
+de l'amour ou son instinctive indulgence se prodigue jusqu'a sembler
+indifferente a tout. Bonne pour tous, en effet, ce qui l'aura faite
+si cruelle pour quelques-uns. Eprise d'amitie jusqu'a y sacrifier sa
+dignite meme; amante pour etre plus amie, a-t-on dit; incapable de
+chagriner longtemps personne, et s'abandonnant toute pour l'eviter; mais
+terriblement femme aussi, et conduite par une inexorable fantaisie.
+
+Sa libre education avait mis en elle les germes d'une erreur qui fait de
+son oeuvre un long sophisme. Une excessive pitie de la femme lui
+donna de bonne heure l'obsession de l'egalite des sexes. Cette pitie
+dedaigneuse n'allait pas sans une intime colere contre les immunites de
+l'homme. Elle meprise la femme, qu'elle n'a guere connue et peinte que
+d'apres elle-meme, pour ne pas comprendre que l'homme puisse attacher
+tant d'importance a cet etre incoherent et faible. Elle n'est pas sans
+un vif instinct de coquetterie,--qu'elle reprime le plus souvent,
+par bonte d'ame,--ni sans certaine experience de ses charmes. Aussi
+reclame-t-elle pour son sexe tous les privileges masculins, d'ou
+ses revendications de l'amour libre et sa condamnation du
+mariage.--Naturellement plus douee de curiosite que de temperament,
+elle aventura son ame romanesque dans les plus paradoxales contrees
+du sentiment. Sa recherche obstinee de l'amitie la ou elle ne pouvait
+trouver que l'amour fut une autre erreur capitale de sa vie. La
+confusion perpetuelle qu'elle en fit, et dont temoignent ses lettres
+comme ses romans, explique les infortunes de sa jeunesse, ses
+faiblesses, ses utopies. Elle pensa s'en consoler plus tard, en
+cherchant a contenter son optimisme par un vague ideal humanitaire. La
+Nature seule put la rasserener, qui lui dicta ses vrais chefs-d'oeuvre.
+
+Ainsi l'independance regne au fond de son ame, si obstinee, si rangee
+pourtant. Son grand sens pratique modere l'ivresse d'artiste qui lui
+fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout au nom de l'ideal,--car
+l'idealisme rejoint le naturalisme dans une exclusive poursuite de la
+verite...
+
+Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. Les revoltes ne le sont
+jamais. Son travail methodique, sa regularite patiente, impassible
+--bovine--_a, faire de la copie_, parmi les plus graves agitations de
+son ame, prouvent chez elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission
+raisonnee. Quand une passion a cesse de la faire vibrer, elle s'en
+detache. Elle ne se reprit a Musset qu'au contact exaltant de sa grande
+douleur... Elle redevenait orgueilleuse a sentir qu'il la lui devait!
+
+Les pretentions aristocratiques de Musset devaient alterer de bonne
+heure leur entente amoureuse. Orgueilleux de son "monde", sinon de sa
+naissance, le poete dedaignait la vie et l'atmosphere bourgeoises, comme
+tous les artistes de race, ne se plaisant comme eux qu'avec la societe
+riche et elegante, l'elite feminine, ou le vrai peuple. Le gout que
+manifesta de bonne heure George Sand pour les democrates, pour l'esprit
+ouvrier, devait irriter son ami dans ses fibres secretes. A cette
+consideration dont on n'a guere tenu compte, il faut ajouter le
+desequilibre physiologique du poete. Ses crises nerveuses, jamais bien
+expliquees, faisaient craindre pour lui la folie. On a meme parle
+d'attaques d'epilepsie. Mais Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'a son
+mariage (1846), n'a pas quitte son frere, m'a dementi formellement
+qu'il ait ete sujet a rien de semblable. Quand eclata la crise, l'un et
+l'autre se sentaient-ils humilies? George Sand avait d'abord pris Musset
+pour un enfant: ceci ne se pardonne guere, aux heures clairvoyantes.
+Mais Musset etait un bon enfant: il passa bien vite a sa maitresse
+cette manie de protection. L'abus qu'elle faisait de la declamation
+sermonneuse l'agaca davantage, et surtout son obstination a poetiser ses
+faiblesses...
+
+La mere du poete, qui d'abord s'etait opposee au voyage en Italie, avait
+fini par "consentir a confier" son fils a George Sand, comme a une femme
+de grand renom, plus agee que lui de six ans et relativement grave,
+malgre des erreurs trop connues.
+
+Elle preferait pour lui ce voyage avec une amie... intellectuelle, au
+sejour de Paris, nuisible a sa sante. Or, Musset entendait trouver dans
+son amie mieux que l'amour d'une seconde mere. On sait que tous les
+amants de Lelia s'entendirent appeler ses enfants...
+
+Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en avait, elle en laissait voir
+plus que lui. Et, sa dignite toujours en avant, elle ne savait abdiquer
+le souci constant d'un labeur qui assurait l'independance de sa vie.
+
+Quoique _gendelettres_ tous deux, mais plus poetes qu'artistes, ils n'en
+restaient pas moins jeunes et sinceres. Leurs lettres n'ont pas ete
+ecrites pour la posterite; elles n'en sont que plus curieuses pour elle.
+Les courts fragments cites par Mme Arvede Barine dans sa penetrante
+monographie de Musset[6], avaient fait pressentir les perles que
+recelait ce terreau... melange. Pour la premiere fois, on va pouvoir
+juger de cette correspondance. Elle nous guidera dans l'expose du plus
+fameux des romans d'amour. Mais reprenons-le a ses origines pour en
+mieux preciser l'evolution.
+
+[Note 6: Les grands ecrivains francais: _Alfred de Musset_, in-18,
+Hachette, 1894.]
+
+
+
+II
+
+La liaison de George Sand avec Jules Sandeau vient de finir,--comme
+finiront tous les amours de Lelia. Elle n'est que desenchantee, quand
+Lui emporte une secrete blessure. Rarement il la devoilera, au cours de
+sa longue carriere. C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut pas donner
+confidence au public, chaque fois qu'il lui arrivera d'y faire allusion,
+ce sera d'un mot dont la cruaute breve suspend tout jugement sur l'etre
+d'exception qu'a ete George Sand.--"Le coeur de cette femme est comme un
+cimetiere, a-t-il dit, on n'y rencontre que les croix de ceux qu'elle a
+aimes."
+
+Leur liaison a dure trois ans. Quant a elle, elle est rassasiee de
+l'amour. Ses amis, que la presence de Sandeau n'avait pas rebutes, se
+rapprochent. Ils ont tout credit chez elle et plus d'autorite que jamais
+sur sa vie. Avec le fidele Boucoiran, le precepteur intermittent de son
+fils, un etre bon et faible qui est et restera toujours "son enfant",
+son meilleur ami est Gustave Planche.
+
+Du jour ou elle fut sans amant, il est a supposer qu'il espera son tour.
+Il connaissait George Sand depuis ses debuts a Paris. De quatre ans plus
+jeune qu'elle, il prenait bientot cependant, sur son ardent esprit,
+par un gout d'austere puriste et des connaissances qu'elle declarait
+infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha toujours et dont si
+merveilleusement elle tira profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus
+loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement de Gustave Planche
+dans les avatars de George Sand nous prepare a l'entree en scene de
+Sainte-Beuve, chez qui le conseiller litteraire va se doubler d'un
+conseiller intime, d'un confident d'amour.
+
+Il n'en a pas fait mystere: c'est a lui que nous devons de connaitre
+quelques-unes des lettres qu'elle lui ecrivit durant la periode troublee
+ou elle cherchait sa voie. Dans un des curieux appendices de ses
+_Portraits Contemporains_,--sortes de codicilles du testament
+litteraire que constituent ses derniers livres[7], Sainte-Beuve a
+esquisse avec plus de charme que de discretion,--George Sand vivait
+encore,--l'etat d'ame de ce beau genie feminin pendant ces six mois
+critiques et decisifs. Et il a donne a l'appui les pages intimes "les
+plus vraies, les plus naives et les plus modestes ou elle s'ouvrait a
+lui de son coeur et de son talent".
+
+[Note 7: _Portraits contemporains_, 1868 (cinq volumes ou sont
+reimprimes les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, p. 506-523.
+Paris, Calmann Levy.]
+
+Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. A la suite d'articles
+publies par Sainte-Beuve sur _Indiana_ et _Valentine_[8], Gustave
+Planche lui avait dit que l'auteur desirait le voir pour le remercier.
+"Nous y allames un jour vers midi; elle habitait depuis peu, et seule,
+le logement du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune femme aux
+beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs un peu courts, vetue d'une
+sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle ecouta, parla peu
+et m'engagea a revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle
+avait le soin de m'ecrire et de me rappeler. En peu de mois, ou meme en
+peu de semaines, une liaison etroite d'esprit a esprit se noua entre
+nous. J'etais garanti alors contre tout autre genre d'attrait et de
+seduction par la meilleure, la plus sure et la plus intime des defenses.
+Ce preservatif contre un sentiment d'amour, en presence d'une jeune
+femme qui excitait l'admiration, fut precisement ce qui fit la solidite
+et le charme de notre amitie. George Sand voulut bien me prendre a
+ce moment delicat de sa vie, ou elle arrivait a la celebrite, pour
+confident, pour conseiller, presque pour confesseur[9]."
+
+[Note 8: Le _National_ des 5 octobre et 31 decembre 1832.]
+
+[Note 9: _Portraits contemporains_, I, p. 507.]
+
+George Sand ecrivait alors _Lelia_, Sainte-Beuve _Volupte_. Tous deux se
+consultaient sur leurs romans. Des entretiens litteraires, ils passaient
+aux confidences intimes. Elle venait, de rompre avec Jules Sandeau, et a
+peine libre, "dans un veritable isolement moral, elle se demandait
+quels amis et quel ami elle se pourrait choisir parmi tous ces visages
+nouveaux de gens a reputation diverse qu'elle affrontait pour la
+premiere fois[10]". Sainte-Beuve s'offrit a lui presenter ceux qu'il
+frequentait et jugeait dignes d'elle. Elle refusa de connaitre Musset,
+mais elle eut la curiosite d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent
+mediocrement, semble-t-il. Vers la meme date, elle ecrit a Sainte-Beuve
+qu'elle "recevra Jouffroy de sa main", le priant de le prevenir de son
+exterieur sec et froid, de son attitude silencieuse. Cette rencontre fut
+encore passagere. Mais la meme lettre nous eclaire singulierement sur le
+pessimisme qu'apportait George Sand dans ses experiences: "Je crains
+un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprecie bien comme de
+belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux;
+ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine... Il n'y a
+pas de confiance entiere possible a realiser. Les gens qu'on estime, on
+les craint et on risque d'en etre abandonne et meprise en se montrant
+a eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux,
+mais ils trahissent."
+
+[Note 10: _Portraits contemporains_, I, p. 511.]
+
+Le complement de ces lettres singulierement captivantes vient de
+paraitre[11]. L'ensemble constitue le document le plus sur et a peu pres
+unique d'ailleurs, que nous possedions sur l'etat d'ame de George Sand
+pendant cette crise de sa vie. Sainte-Beuve fut-il touche lui-meme
+par la grace etrange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines
+phrases de George Sand on pourrait le penser: "Vous m'avez dit que vous
+aviez peur de moi (lettre de mars)." Mais s'il en fut reellement ainsi,
+soit respect de l'intimite de Gustave Planche avec elle, soit crainte
+d'etre rebute dans une autre attitude que celle de confesseur, soit
+excessive timidite, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait
+pris soin, bientot, de faire confidence a sa penitente d'une affection
+profonde et jalousee, qui le detournait de tout autre desir,--celle dont
+il a rempli, sincerement ou non, son fameux _Livre d'amour_, date du
+meme temps pour la plupart des pieces.
+
+[Note 11: George Sand, _Lettres a Sainte-Beuve, Revue de Paris_ du
+15 novembre 1896.]
+
+Dans ces lettres de George Sand a Sainte-Beuve, il y a une lacune d'un
+mois. La suite de la correspondance nous l'explique.
+
+Une liaison avec Merimee, courte et malheureuse, en avril 1833, y est
+definitivement revelee. On en avait chuchote jadis, mais en somme on
+n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente
+monographie du maitre de _Colomba_, avait recueilli ces rumeurs.
+Incidemment, a propos des annees de dissipation de Merimee, il nous
+expliquait la defiance de toute sa vie a l'egard des bas-bleus, par
+cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. "Le
+court passage de Merimee dans les bonnes graces de Mme Sand est un fait
+d'histoire litteraire, ecrit-il, sur lequel s'est greffee une legende
+assez amusante. D'apres cette legende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand
+etait seule et souffrait de cette solitude, lui aurait "donne" Merimee,
+et, des le lendemain, George Sand lui aurait ecrit pour lui rendre et
+lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joue ce
+role trop bienveillant et qu'il ait beni l'union civile de Merimee et
+de Mme Sand. Mais il est exact qu'il recut des confidence et des
+plaintes[12]."
+
+[Note 12: AUGUSTIN FILON, _Merimee et ses amis_, p. 64, in-16,
+Hachette, 1894.]
+
+La verite est que cette liaison ne fut confessee a Sainte-Beuve que cinq
+mois apres. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres
+d'aout et de septembre, quand elle a retrouve l'amour avec Musset, on
+concoit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait
+dissimuler a son directeur. La rencontre fut breve et nette, digne de
+l'homme raffine et precis qu'etait Prosper Merimee. Il parait bien
+l'avoir traitee comme une aventure d'etudiants. Mais George Sand, qui
+etait de son age, ainsi que son egale en genie, resta froissee et plus
+etonnee encore de ce dedain de sa personne et de son ame. Ecoutons ce
+ressouvenir:
+
+ ....Un de ces jours d'ennui et de desespoir, je rencontrai un homme
+ qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien
+ a ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit
+ me fascina entierement; pendant huit jours je crus qu'il avait
+ le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dedaigneuse
+ insouciance me guerirait de mes pueriles susceptibilites. Je croyais
+ qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphe de sa
+ sensibilite exterieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompee,
+ si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvrete.
+
+ ....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'etais
+ absolument et completement Lelia. Je voulus me persuader que non;
+ j'esperais pouvoir et abjurer ce role froid et odieux. Je voyais a mes
+ cotes une femme sans frein, et elle etait sublime[13]; moi, austere
+ et presque vierge, j'etais hideuse dans mon egoisme et dans mon
+ isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mecomptes du
+ passe. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu'a une condition, et qui
+ savait me faire desirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister
+ pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant a l'ame.
+ Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-etre
+ n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolerer l'autre: j'etais
+ atteinte de cette inquietude romanesque, de cette fatigue qui donne
+ des vertiges et qui fait qu'apres avoir nie, on remet tout en question
+ et l'on se met a adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles
+ qu'on a abjurees.
+
+[Note 13: Mme Dorval.]
+
+ ....L'experience manqua completement. Je pleurai de souffrance, de
+ degout et de decouragement. Au lieu de trouver une affection capable
+ de me plaindre et de me dedommager, je ne trouvai qu'une raillerie
+ amere et frivole. Ce fut tout.
+
+ Si Prosper Merimee m'avait comprise, il m'eut peut-etre aimee, et
+ s'il m'eut aimee il m'eut soumise, et si j'avais pu me soumettre a un
+ homme, je serais sauvee, car ma liberte me ronge et me tue. Mais il
+ ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me
+ decourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui put
+ l'attirer a moi.
+
+ Apres cette anerie, je fus plus consternee que jamais, et vous m'avez
+ vue en humeur de suicide tres reelle. Mais s'il y a des jours de froid
+ et de fievre, il y a aussi des jours de soleil et d'esperance.
+
+ Puis, peu a peu, je me suis remise, et meme cette malheureuse et
+ ridicule campagne m'a fait faire un grand pas vers l'avenir de
+ serenite et de detachement que je me promets en mes bons jours. J'ai
+ senti que l'amour ne me convenait pas plus desormais que des roses sur
+ un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers
+ mois de ma vie assurement!) je n'en ai pas senti la plus legere
+ tentation[14].
+
+[Note 14: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est
+(des premiers jours) de juillet 1833.]
+
+Ces trois mois sans passion n'ont pas ete trois mois de calme. Ses
+confidences a Sainte-Beuve recommencent en mai; elle est grave et le
+sermonne a son tour. Mais la revoila, en juin, dans un grand trouble:
+son ami lui devient un refuge. A la voir s'abandonner ainsi, on est
+tente de s'etonner qu'elle n'ait pas reve un instant a changer sa
+veneration en tendresse. La liaison qui le garde d'elle l'aurait-elle
+agacee de quelque jalousie? Vraisemblablement, elle a recu de son
+directeur une lettre amere. Peut-etre deja l'ennuie-t-elle. Mais elle ne
+se decourage pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. Elle
+se dit seule, desenchantee de tout: l'amitie meme n'existe pas! Mais
+Sainte-Beuve l'a rassuree. Dans une lettre du 3 aout, elle semble
+apaisee. Quelque chose de nouveau a surgi dans sa vie.--"Pour rien au
+monde, lui ecrit-elle, je ne voudrais abuser de votre devouement." Et
+elle se fait protectrice a son tour.
+
+Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel amour, un amour inconnu,
+tout de fraicheur, de poesie et de tendresse, qui lui rapporte tout a
+coup les illusions de la jeunesse et de l'esperance.
+
+Tous les biographes de Musset ont ecrit qu'il avait rencontre George
+Sand au printemps de 1833. En realite leurs relations ne datent que de
+la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve voulait des le mois de mars
+presenter le poete a son amie, et qu'elle avait refuse, le trouvant
+trop... different pour ses habitudes. "A propos, reflexion faite,
+ecrivait-elle, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il
+est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de
+curiosite que d'interet a le voir. Je pense qu'il est imprudent
+de satisfaire toutes ses curiosites, et meilleur d'obeir a ses
+sympathies[15]." De son cote peut-etre, Musset se defiait de la
+romanciere sur sa legende deja tapageuse. Mme Lardin de Musset me
+rapporte qu'il disait alors: "Elle n'a donc jamais rencontre un
+homme convenable? Comme tous ses heros me deplaisent!" Ces reserves
+expliqueraient le retard de leur rencontre. Mais leur rencontre
+etait fatale. Et sans doute un instinct secret les avertissait-il de
+l'approche de la souffrance, ce vertige de l'abime, ou s'eveille le
+genie des poetes.
+
+[Note 15: _Portraits contemporains_, I, 510.]
+
+Tous deux collaboraient a la _Revue des Deux Mondes_ et le groupe de
+Buloz frequentait plus ou moins chez George Sand. La plus ancienne
+mention de son nom sous la plume de Musset est dans une piece peu
+connue, encore qu'imprimee plusieurs fois: _le Songe du Reviewer[16]_.
+Elle nous renseigne sur la pleiade dela _Revue_, a son age d'or:
+
+[Note 16: _Intermediaire des chercheurs et des curieux_ du 10 oct. et
+vicomte de Spoelberch de Lovenjoul: _les Lundis d'un chercheur,_ in-18,
+Calmann Levy, 1894.]
+
+
+ Buloz[17] est sur la greve
+ Pale et defigure;
+ Il voit passer en reve
+ Gerdes[18] tout effare.
+ La matiere abonnable
+ Se meurt du cholera;
+ L'epreuve est detestable
+ Il faut un errata.
+
+ Il voit son typographe
+ Transposer ses placards.
+ Des fautes d'orthographe
+ Errent de toutes parts.
+ Des lettres retournees
+ Flottent en se heurtant;
+ Des lignes avinees
+ Dansent en tremblotant.
+
+[Note 17: Francois Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de la
+_Revue des Deux Mondes, journal des Voyages_, pour en faire le recueil
+celebre duquel son nom est inseparable. De 1835 a 1845 il dirigea en
+meme temps la _Revue de Paris_.]
+
+[Note 18: Caissier de la _Revue_.]
+
+3
+
+ De tous cotes aboient
+ Des contresens obscurs,
+ Et les marges se noient
+ Dans les _deleaturs_.
+ Il pleut des caracteres;
+ Le B manque dans tous,
+ Et des pages entieres
+ Boivent comme des trous.
+
+ 4
+
+ Loewe[19] a fait heritage
+ De quatre millions;
+ Dumas meurt en voyage
+ Faute _d'Impressions_.
+ Dans les filles de joie
+ Musset s'est abruti;
+ Ampere[20], en bas de soie,
+ Pour l'Afrique est parti.
+
+[Note 19: Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et
+diplomate, auteur du _Nepenthes_.]
+
+[Note 20: J.-J. Ampere, l'historien, l'ami de Mme Recamier.]
+
+5
+
+ Brizeux est a la Morgue,
+ Sainte-Beuve au lutrin;
+ Quinet est joueur d'orgue
+ A Quimper-Corentin.
+ Delecluse[21] est modele
+ A l'atelier de Gros;
+ Roulin[22] est infidele
+ A ses choux les plus beaux.
+
+[Note 21: Et.-Jean Delecluze(1781-1863), peintre et litterateur,
+historien, critique d'art, defenseur des doctrines classiques.]
+
+[Note 22: Roulin avait fait dans la _Revue des Deux Mondes_ plusieurs
+articles d'histoire naturelle ou il etait question de choux. (Note de M.
+de Lovenjoul.)]
+
+6
+
+ George Sand est abbesse
+ Dans un pays lointain;
+ Fontaney[23] sert la messe
+ A Saint-Thomas-d'Aquin;
+ Fournier[24] aux inodores
+ Presente le papier;
+ Et quatre metaphores
+ Ont etouffe Barbier.
+
+[Note 23: Ecrivain romantique et poete, vaguement diplomate, mort
+en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes de _Lord
+Feeling_ et _O'Donnoz_.]
+
+[Note 24: Imprimeur de la _Revue_.]
+
+7
+
+ Cette nuit Lacordaire
+ A tue de Vigny;
+ Lerminier[25] veut se faire
+ Grotesque a Franconi;
+ Planche est gendarme en Chine;
+ Magnin[26] vend de l'onguent;
+ Le monde est en ruine:
+ Bonnaire[27] est sans argent!!
+
+[Note 25: Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.]
+
+[Note 26: Charles Magnin, erudit et polygraphe.]
+
+[Note 27: Le plus fort actionnaire de la _Revue_, a cette epoque.
+(Note de M. de Lovenjoul.)]
+
+Nous retrouverons dans la suite plusieurs de ces noms diversement
+celebres. L'un d'eux merite de nous retenir encore. Depuis deux ans,
+avant comme apres sa courte liaison avec Merimee, George Sand, nous
+l'avons dit, avait pour grand ami Gustave Planche. Il avait succede pres
+d'elle a Henry de Latouche[28], dans le role d'inspirateur, de conseiller
+litteraire. Nul doute qu'il n'en devint sincerement amoureux; mais elle
+le maintint dans l'ordre platonique. Il avait du moins devine son genie.
+
+[Note 28: H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de George
+Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment de celebrite, comme
+poete, romancier, dramaturge et journaliste. Il edita les oeuvres
+d'Andre Chenier en 1819.]
+
+Elle eut un guide precieux en ce bourru bienfaisant qui est reste comme
+le type du critique intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne lit
+plus, tiennent encore leur place dans l'evolution litteraire du siecle.
+Avec ses dons serieux il eut la plus saine influence sur l'education du
+gout, dans son obstination reactionnaire contre les exces du Romantisme.
+Mais son role echoua par la confusion meme que ses attaques laissaient
+dans l'opinion, de la personnalite et de l'oeuvre de ses victimes. Vingt
+ans apres, George Sand a longuement parle de lui: "Il me fut tres utile,
+dit-elle, non seulement parce qu'il me forca par ses moqueries franches
+a etudier un peu ma langue, que j'ecrivais avec beaucoup trop de
+negligence, mais encore parce que sa conversation, peu variee mais tres
+substantielle et d'une clarte remarquable, m'instruisit d'une quantite
+de choses que j'avais a apprendre pour entrer dans mon petit progres
+relatif.
+
+"Apres quelques mois de relations tres douces et tres interessantes pour
+moi, j'ai cesse de le voir pour des raisons personnelles, qui ne doivent
+rien faire prejuger contre son caractere prive, dont je n'ai jamais eu
+qu'a me louer en ce qui me concerne[29]."
+
+[Note 29: _Histoire de ma vie_, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann
+Levy.]
+
+Elle ajoute que son intimite avait pour elle de graves inconvenients,
+qu'elle l'entourait d'inimities violentes, la faisant passer pour
+solidaire de ses aversions et condamnations. Deja de Latouche s'etait
+brouille avec elle a cause de lui.
+
+Cette brouille etait traduite par un article fameux, _les Haines
+litteraires_, qui signala l'entree de Gustave Planche a la _Revue des
+Deux Mondes_[30].
+
+[Note 30: 1831.]
+
+On a dit que l'ombre de George Sand, Helene de la Troie romantique,
+avait passe entre lui et de Latouche.... C'est probable, malgre que
+celui-ci fut d'age a se montrer plus respectueux que son rival. Mais
+rien n'autorise a penser que le conteur de _Fragoletta_ ait jamais ose
+hasarder une declaration.
+
+Toujours est-il que la frequentation de Lelia donna longtemps au
+"critique maudit" de tendres esperances. Elle affichait leur amitie
+avec ostentation. Elle emmena Planche a Nohant. Les contemporains
+en jaserent. Dix ans plus tard, Balzac les representait sous de
+transparents pseudonymes, dans son roman de _Beatrix_. On y voit _Claude
+Vignon_ quitter le chateau de son amie _Felicite Des Touches_ avec un
+profond desenchantement[31]. Planche lui-meme avait laisse percer cette
+amertume des le lendemain de sa deception. Cette passion fatale avait
+empoisonne son ame. Il s'abandonnait, dans ses jugements litteraires,
+a de cruels retours sur la vie. Sa critique devenait plus que jamais
+acerbe.
+
+[Note 31: Cf. _le Critique maudit: Gustave Planche_, par Adolphe
+Racot, dans _le Livre_ du 10 aout 1885.]
+
+Les lettres de George Sand a Sainte-Beuve, les dernieres publiees, ne
+laissent plus de doute sur la mauvaise fortune de Planche. En juillet
+1833, dans la crise de solitude qui la prepare a son nouvel amour, elle
+ecrit: "Je sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et mieux que la
+plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se
+trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas ete et ne le sera pas[32]." Mieux
+encore, a peine est-elle eprise de Musset que son ami Planche l'ennuie:
+"Planche a passe pour etre mon amant, peu m'importe. _Il ne l'est pas_.
+Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de meme
+qu'il m'est parfaitement indifferent qu'on croie qu'il l'a ete.... J'ai
+donc pris le parti tres penible pour moi, mais inevitable, d'eloigner
+Planche. Nous nous sommes expliques franchement et affectueusement a
+cet egard, et nous nous sommes quittes en nous donnant la main, en nous
+aimant du fond du coeur et en nous promettant une eternelle estime[33]."
+
+[Note 32: _Revue de Paris_, du 15 novembre 1896, p. 284.]
+
+[Note 33: _Revue de Paris_, 15 novembre 1896, p. 289.]
+
+Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas sans complications, quand
+elle rencontra Musset.
+
+
+
+III
+
+Dans la biographie de son frere, Paul de Musset assure qu'il vit pour
+la premiere fois George Sand en un banquet offert aux redacteurs de la
+_Revue_, chez les _Freres Provencaux_. Cette reunion n'a ete precisee
+nulle part. La premiere piece authentique qui temoigne de leurs
+relations est une poesie qu'Alfred de Musset adressa a George Sand, le
+24 juin 1833, apres une lecture d'_Indiana_. Elle etait accompagnee d'un
+billet laconique et respectueux[34]:
+
+[Note 34: Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inedites.
+On sait que la soeur du poete, Mme Lardin de Musset, s'est refusee
+jusqu'ici a la publication de sa correspondance avec George Sand. Nous
+la remercions encore de l'exception qu'elle a bien voulu faire en notre
+faveur, en nous laissant cueillir le plus interessant de ces pages
+intimes.
+
+On n'a conserve aucune des lettres de G. Sand a Musset anterieures a un
+billet de Venise (fin mars 1834).]
+
+ Madame,
+
+ Je prends la liberte de vous envoyer quelques vers que je viens
+ d'ecrire en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui ou Noun recoit
+ Raymond dans la chambre de sa maitresse. Leur peu de valeur m'avait
+ fait hesiter a les mettre sous vos yeux, s'ils n'etaient pour moi
+ une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincere et
+ profonde qui les a inspires. Agreez, Madame, l'assurance de mon
+ respect.
+
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+ Sand, quand tu l'ecrivais, ou donc l'avais-tu vue,
+ Cette scene terrible ou Noun, a demi nue
+ Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?
+ Qui donc te la dictait, cette page brulante
+ Ou l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,
+ Le fantome adore de son illusion?
+ En as-tu dans le coeur la triste experience?
+ Ce qu'eprouve Raymond, te le rappelais-tu?
+ Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,
+ Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,
+ As-tu reve cela, George, ou t'en souviens-tu?
+ N'est-ce pas le reel dans toute sa tristesse,
+ Que cette pauvre Noun, les yeux baignes de pleurs,
+ Versant a son ami le vin de sa maitresse,
+ Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,
+ Et que la volupte, c'est le parfum des fleurs?
+ Et cet etre divin, cette femme angelique,
+ Que dans l'air embaume Raymond voit voltiger,
+ Cette frele Indiana, dont la forme magique
+ Erre sur les miroirs comme un spectre leger,
+ O George! N'est-ce pas la pale fiancee
+ Dont l'Ange du desir est l'immortel amant?
+ N'est-ce pas l'Ideal, cette amour insensee
+ Qui sur tous les amours plane eternellement?
+ Ah! malheur a celui qui lui livre son ame!
+ Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme
+ Le fantome d'une autre, et qui sur la beaute
+ Veut boire l'Ideal dans la realite!
+ Malheur a l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,
+ Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,
+ Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe
+ A compte sur ses doigts les heures de la nuit!
+
+ Demain viendra le jour; demain, desabusee,
+ Noun, la fidele Noun, par sa douleur brisee,
+ Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophelia;
+ Elle abandonnera celui qui la meprise,
+ Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise
+ Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Lelia?
+
+ 24 juin 1833.
+
+Les lettres qui suivent sont courtes. Le poete est alle voir l'auteur
+d'_Indiana_. Ils ont parle de leurs travaux. Elle ecrit _Lelia_, lui un
+poeme qui sera _Rolla_. Il lui en communique des fragments: "Soyez assez
+bonne, ajoute-t-il, pour faire en sorte que votre petit caprice de
+curiosite ne soit partage par personne."
+
+Dans une de ses visites au quai Malaquais, Musset a ete pris de crises
+d'estomac violentes. George Sand lui a ecrit gentiment et il repond de
+meme: "Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, a une espece
+d'idiot entortille dans de la flanelle comme une epee de bourgmestre.
+Que vous ayez le plus tot possible la fantaisie de perdre une soiree
+avec lui, c'est ce qu'il demande surtout." Point d'amour encore; mais
+George Sand ne s'est-elle pas prise d'un peu de curiosite a cette ombre
+de marivaudage?--A-t-elle fait les avances? Cette lettre de Musset le
+donnerait a supposer: elle temoigne du moins d'un degre de plus dans
+leur intimite.
+
+Je suis oblige, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la
+garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir meme, si
+vous etiez libre, je serais a vos ordres et reconnaissant des moments
+que vous voulez bien me sacrifier.
+
+Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire.
+Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guerir.
+
+Malheureusement on n'a pas encore trouve de cataplasme a poser sur le
+coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas
+avant que nous ayons execute le beau projet de voyage dont nous avons
+parle. Voyez quel egoiste je suis; vous dites que vous avez manque
+d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais
+dans celui-ci[35].
+
+Tout a vous de coeur.
+
+ALFRED DE MUSSET.
+
+[Note 35: Une note de G. Sand sur la correspondance autographe,
+attribue encore cette reflexion aux crises d'estomac de Musset (?).]
+
+Nous sommes en juillet. George Sand a termine _Lelia_. Une de ses
+premieres visites est pour son nouvel ami. "Un matin de juillet, m'a
+conte Mme Lardin de Musset, George Sand est venue voir mon frere a la
+maison. Je crois que nous etions absentes, ma mere et moi. Paul jouait
+du violon. Elle apercut sur le pupitre un exemplaire _d'Indiana._ Il
+etait reste ouvert a un passage tres rature de la main d'Alfred. Paul a
+pense qu'elle lui avait garde rancune de ces corrections[36]..."
+
+[Note 36: L'exemplaire en question d'_Indiana_ a ete conserve. On
+y trouve en effet un chapitre ou les epithetes sont abondamment
+sacrifiees. La _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1878 a cite
+quelques-unes de ces corrections du poete.--Remarquons que Paul de
+Musset se trompe evidemment en parlant de deux lectures d'_Indiana_
+faites par son frere, a trois ans d'intervalle: la premiere, pour
+critiquer le livre, en juin ou octobre 1832, la seconde pour ecrire les
+vers qu'on a lus plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien
+date du 24 juin 1833.]
+
+La supposition de Paul de Musset _(Lui et Elle)_ parait bien gratuite.
+Jamais Alfred n'a fait allusion a de la jalousie litteraire chez George
+Sand.
+
+Une sorte de modestie passive, faite d'indifference autant que de bonte,
+lui epargna, il faut le reconnaitre, les mesquineries coutumieres des
+bas-bleus. Pour une fois je ne me sens pas d'accord avec Paul de Musset.
+Son livre sue la verite. Il avait ete le confident unique de son frere;
+il le resta toute sa vie. Mais il donne trop d'importance a la part de
+la litterature dans les premieres relations du poete avec George Sand.
+
+A ce moment-la, fin de juillet 1833, ils etaient tout a leur intimite
+naissante. Apres Sainte-Beuve, que George Sand avait consulte a mesure
+qu'elle edifiait son roman, Musset, le premier, put lire _Lelia_
+terminee. Il en avait sans doute les epreuves. C'etait vers le 18
+juillet[37]. Il lui ecrit qu'il aura lu son livre tout entier le
+soir meme, et, si elle a toujours envie de grimper sur les tours de
+Notre-Dame, il lui propose de l'y accompagner. Il n'est encore question
+entre eux que d'"amitie sincere". Cette promenade assurement n'eut pas
+lieu. Le lendemain, Musset avait lu _Lelia_, et voici comme il exprimait
+son admiration a l'auteur,--un auteur qui etait une femme dont il se
+sentait amoureux:
+
+ ...J'etais, dans ma petite cervelle, tres inquiet de savoir ce que
+ c'etait. Cela ne pouvait pas etre mediocre, mais...--Enfin, ca pouvait
+ etre bien des choses avant d'etre ce que cela est.--Avec votre
+ caractere, vos idees, votre nature de talent, si vous eussiez echoue
+ la, je vous aurais regardee comme valant le quart de ce que vous
+ valez. Vous savez que malgre tout votre cher mepris pour vos livres,
+ que vous regardez comme des especes de contre-parties des memoires de
+ vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi, un livre
+ c'est un homme ou rien.--Je me soucie autant que de la fumee d'une
+ pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames qu'a tete reposee
+ et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et
+ combiner. Il y a dans _Lelia_ des vingtaines de pages qui vont droit
+ au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de
+ _Rene_ et de _Lara_.
+
+[Note 37: _Lelia_, imprimee dans la deuxieme quinzaine de juillet,
+est inscrite au _Journal de la Librairie_ du 10 aout 1833; la deuxieme
+edition, au numero du 17 aout.]
+
+ Vous voila George Sand; autrement vous eussiez ete Madame une telle
+ faisant des livres.
+
+ Voila un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le
+ public les fera. Quant a la joie qu'il m'a procuree, en voici la
+ raison.
+
+ Vous me connaissez assez pour etre sure a present que jamais le mot
+ ridicule: "Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?" ne sortira de mes
+ levres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce
+ rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le
+ rendre a personne (eu admettant que vous ne commenciez pas tout
+ bonnement par m'envoyer paitre, si je m'avisais de vous le demander),
+ mais je puis etre,--si vous m'en jugez digne,--non pas meme votre
+ ami,--c'est encore trop moral pour moi,--mais une espece de camarade
+ sans consequence et sans droits, par consequent sans jalousie et
+ sans brouilles,--capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos
+ peignoirs[38] et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec
+ vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, a ce titre,
+ quand vous n'avez rien a faire ou envie de faire une betise (comme je
+ suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soiree, au
+ lieu d'aller ce jour-la chez Madame une telle faisant des livres,
+ j'aurai affaire a mon cher Monsieur George Sand qui est desormais pour
+ moi un homme de genie.--Pardonnez-moi de vous le dire en face: je n'ai
+ aucune raison pour mentir.
+
+[Note 38: _Note de G. Sand_.--Il s'etait habille en pierrot et avait
+mystifie une personne qui n'etait pas, comme on l'a raconte et imprime,
+M. de La Rochefoucauld.]
+
+Deja Musset est un habitue de la mansarde de Lelia. Il dessine a ravir,
+sinon toujours correctement du moins avec esprit, et de mordantes
+legendes accompagnent les charges qu'il fait des amis de George Sand.
+On s'amuse de ces caricatures,--qu'on se disputera bientot, que les
+collectionneurs s'arracheront plus tard[39].
+
+[Note 39: On a conserve plusieurs albums de dessins, portraits
+et caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inedits. M. de
+Lovenjoul a acquis, de la succession de Deveria, la serie drolatique des
+charges de Paul Foucher, le frere de Mme Victor Hugo, dont Musset avait
+ete le camarade au college Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 a
+1832), et, des heritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai
+la photographie sous les yeux. C'est un document precieux pour
+l'iconographie litteraire. La plupart de ces dessins sont charmants,
+excellents parfois, de style elegant et pur. (Il est sensible que Musset
+a ete impressionne par Goya, dont il a copie une eau-forte.) Huit
+portraits de George Sand, assise, etendue, fumant, revant, ecoutant
+surtout; les portraits de son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci
+delicieux), de sa fille Solange, de Ch. Rollinat, d'Adolphe Gueroult,
+de Ch. Didier, d'Alexandre Dumas, de Merimee, de Sainte-Beuve, avec des
+scenes de charades en costumes et dans la maniere du siecle dernier.
+Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possede l'album du voyage en
+Italie, plein de caricatures amusantes du poete et de son amie, et de
+leurs compagnons d'occasion, avec un autre album plein de souvenirs de
+la vallee de l'Eure et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de
+vraies oeuvres d'art.
+
+Mme Jaubert, la "marraine" de Musset, avait conserve un precieux recueil
+de dessins de son "filleul". Toute sa societe y figurait. On sait
+qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon le plus remarquable de
+Paris. Elle en a publie d'interessants _Souvenirs_ (Hetzel, 1880). Cet
+album a ete perdu.
+
+Un dernier album, celui d'un cher ami du poete, Alfred Tattet,
+appartient a son gendre M. Tilliard.]
+
+Il en envoie un echantillon a son amie, une ebauche de "ses beaux yeux
+noirs qu'il a outrages hier" eu les croquant,--non sans ajouter, en
+anglais, "qu'il est triste aujourd'hui".
+
+Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche un camarade l'a eveille
+pour lui montrer une violente critique des _Debats_ sur le _Spectacle
+dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_[40]. Mais le
+poete ne s'en soucie guere; il ecrit a son amie qu'il "a essuye son
+rasoir dessus". Le voila serieusement amoureux; l'aveu de son tourment
+ne doit plus tarder. On va lire la lettre charmante et trop sincere
+pour etre litteraire (sans doute du 29 juillet), ou le poete se declare
+timidement, loyalement, d'une passion qui remplira sa vie.
+
+[Note 40: Article signe: J.S., _Journal des Debats_ du 28 juillet
+1833.]
+
+ Mon cher George,
+
+ J'ai quelque chose de bete et de ridicule a vous dire. Je vous l'ecris
+ sottement, au lieu de vous l'avoir dit au retour de cette promenade,
+ j'en serai desole ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour
+ un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous
+ me mettrez a la porte et vous croirez que je mens: je suis amoureux de
+ vous, je le suis depuis le premier jour ou j'ai ete chez vous. J'ai
+ cru que je m'en guerirais, en vous voyant tout simplement a titre
+ d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractere qui pouvaient
+ m'en guerir. J'ai tache de me le persuader tant que j'ai pu; mais je
+ paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous
+ le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour
+ m'en guerir a present, si vous me fermez votre porte.
+
+ Cette nuit j'avais resolu de vous faire dire que j'etais a la
+ campagne; mais je ne veux pas vous faire de mysteres ni avoir l'air de
+ me brouiller sans sujet.
+
+ Maintenant, George, vous allez dire: "Encore un qui va m'ennuyer",
+ comme vous dites. Si je ne suis pas tout a fait le premier venu pour
+ vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un
+ autre, ce qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous
+ voulez me dire que vous doutez de ce que je vous ecris, ne me repondez
+ plutot pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espere
+ rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les
+ seules heures agreables que j'aie passees depuis un mois. Mais je sais
+ que vous etes bonne, que vous avez aime, et je me confie a vous, non
+ pas comme a une maitresse, mais comme a un camarade franc et loyal.
+ George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le
+ peu de temps que vous avez encore a passer a Paris, avant votre voyage
+ a la campagne et votre depart pour l'Italie, ou nous aurions passe
+ de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la verite est que je
+ souffre et que la force me manque.
+
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+L'aveu du poete n'a pas ete repousse. Est-il heureux? Son amie hesite
+encore. Avant de s'engager tout a fait, elle semble avoir voulu le
+confesser. Il est facheux qu'on n'ait aucune des reponses de George
+Sand, a cette date... La lettre suivante de Musset temoigne de son
+angoisse devant le bonheur entrevu.
+
+ ....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il
+ n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecte, et
+ que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me
+ suis livre sans reflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je
+ vous ai aimee non pas chez vous, pres de vous, mais ici, dans cette
+ chambre ou me voila seul a present. C'est la que je vous ai dit ce que
+ je n'ai dit a personne.--Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un
+ jour que quelqu'un vous avait demande si j'etais _Octave_ ou _Coelio_
+ [41], et que vous aviez repondu: "Tous les deux, je crois."--Une folie
+ a ete de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me
+ meprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet.
+ Si mon nom est ecrit dans un coin de votre coeur, quelque faible,
+ quelque decoloree qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis
+ embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser
+ ma mere.
+
+[Note 41: Personnages de la comedie d'Alfred de Musset, _les Caprices
+de Marianne_, publiee dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1833.]
+
+ Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des
+ jours ou je me tuerais. Mais je pleure ou j'eclate de rire; non pas
+ aujourd'hui par exemple.
+
+ Adieu, George. Je vous aime comme un enfant.
+
+Cette fois, la sincerite du poete a ete entendue. Son aveu est bien
+accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er aout, toutes les harpes de la
+joie chantent dans son coeur:
+
+ Te voila revenu dans mes nuits etoilees,
+ Bel ange aux yeux d'azur, aux paupieres voilees,
+ Amour, mon bien supreme et que j'avais perdu!
+ J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,
+ Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
+ Au chevet de mon lit te voila revenu.
+
+ Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.
+ Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;
+ Elargis-la, bel ange, et qu'il en soit brise!
+ Jamais amant aime, mourant pour sa maitresse,
+ N'a, dans des yeux plus noirs, bu la celeste ivresse,
+ Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baise.
+
+ George Sand n'ose encore se croire, se proclamer
+ heureuse. Sa lettre du 3 aout a Sainte-Beuve
+ est beaucoup plus calme que les precedentes.
+ Sans lui avouer pourtant son nouveau
+ bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune
+ soleil de l'esperance n'est pas loin.
+
+ Son confesseur lui a fait part des alternatives
+ de son bonheur a lui, de son mysterieux amour.
+ Ils veulent s'epancher mutuellement en confidences;
+ mais George Sand entend ne causer
+ de jalousie a personne:
+
+....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'etre
+utile et agreable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de
+plus sacre dans votre existence. Qui, moi! prendre un egoiste plaisir
+qui peut briser un coeur devoue! Non, non, je respecte trop l'amour,
+_l'Amour_ comme vous ecrivez. Quoique j'en medise souvent, comme je fais
+de mes plus saintes convictions aux heures ou le demon m'assiege, je
+sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacre... Si
+j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je
+vous appellerais [42].
+
+[Note 42: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 287.]
+
+_Lelia_ vient de paraitre. Naturellement, le premier exemplaire en est
+offert a Musset. Il porte cette double dedicace: sur le tome Ier: _A
+Monsieur mon gamin d'Alfred,_ GEORGE; sur le tome II: _A Monsieur le
+vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son devoue serviteur,_
+GEORGE SAND[43].
+
+[Note 43: Ce precieux exemplaire est en la possession de la
+gouvernante]
+
+Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de
+Musset s'est installe chez George Sand.
+
+Parmi les habitues de sa mansarde, il a trouve Boucoiran et Gustave
+Planche. Les allures un peu bien familieres de ces deux personnages
+n'avaient pas tarde a deplaire a de Musset, Mlle Adele Colin,
+aujourd'hui Mme veuve Martelet.
+
+Apres la chronologie etablie plus haut, des relations du poete avec
+George Sand, faut-il dire ici que c'est bien a tort qu'on a pretendu que
+le personnage de Stenio dans _Lelia_, representait Musset. M. Cabanes
+(_Revue hebdomadaire_ du 1er aout 1836), s'appuyant sur le ton different
+des deux "envois" pour supposer un incident survenu dans l'intervalle,
+invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains
+une lettre ou Musset se plaignait amerement a George Sand d'etre
+portraiture dans _Lelia_. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on
+lui prete. George Sand connaissait l'oeuvre du poete: elle lui emprunta
+une epigraphe, une strophe de _Namouna_ (decembre 1832), placee en
+tete du deuxieme volume. Mais si elle rendit quelques traits de son
+caractere, ce fut pure divination. Dans une de ses dernieres lettres,
+en 1835, Musset lui ecrira: "Ta _Lelia_ n'est point un reve; tu ne t'es
+trompee qu'a la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Stenio;
+il est a tes cotes, il assiste a toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est
+moi! moi! tu m'as pressenti..."
+
+Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poete
+_l'Inno ebrioso_, le chant d'orgie de Stenio, dans _Lelia_. Ainsi
+M. Derome critiquant (_le Livre_ du 10 mai 1883) l'excellente
+_Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset_ de M. Maurice Clouard, ne
+met pas en doute la paternite de ces vers.--Je ne saurais en designer
+l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George
+Sand elle-meme, on ne peut du moins que les juger indignes du grand
+poete qui ecrivait, dans le meme temps, _Rolla_. son dandysme. Paul de
+Musset, dans une scene de _Lui et Elle_, nous les a representes, sous
+les masques transparents de _Caliban_ et _Diogene,_ tenus a distance,
+sinon tout a fait eloignes, par le nouveau maitre de ceans.
+
+Caliban et Diogene, des leur entree, se donnerent le plaisir de montrer
+jusqu'ou allaient leurs immunites et privileges. Le premier eut soin
+de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, a la turque; le second se
+coucha de son long sur le canape. Olympe, sentant que la mauvaise tenue
+de ses commensaux lui pouvait nuire, s'etait aussitot relevee de son
+coussin et assise dans un fauteuil.
+
+Falconey[44] ne fit point semblant de remarquer les postures malseantes
+des deux rustres, et deploya ses manieres de gentilhomme en affectant
+une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogene
+s'en apercut, et pour se venger, il lanca quelques plaisanteries
+blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs
+d'autrefois, leurs idees surannees et leur politique retrospective.
+Edouard, nourri dans ce monde-la, l'aimait et le respectait. Il ne se
+croyait point oblige de renier ses amis pour avoir acquis des talents et
+de la reputation.
+
+[Note 44: _Edouard de Falconey_, compositeur de musique: Alfred de
+Musset. Voici les autres pseudonymes de _Lui et Elle: Olympe de B..._,
+compositeur de musique: George Sand; _Jean Cazeau_: Jules Sandeau;
+_Pierre_: Paul de Musset; _Hercule,_ troisieme familier d'Olympe:
+Laurens; _l'editeur:_ Buloz; _le docteur Palmeriello_: le docteur
+Pagello; _Ilans Flocken_: Franz Liszt; _Edmond Verdier_: Alfred
+Tallet.--C'est a tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cite,
+_le Livre_, n deg. du 10 aout 1885) ont designe, sous le personnage de
+_Caliban,_ Henri de Latouche: celui-ci n'etait deja plus des familiers,
+de G. Sand quand intervint Musset.]
+
+--Ce monde que vous attaquez, dit-il a Diogene, forme une classe
+considerable de la societe de Paris, et ce n'est pas la moins aimable.
+Je tiens a honneur d'y etre admis et je vous demande grace pour elle.
+Si vous ne la trouvez pas consequente avec le siecle ou elle vit, elle
+l'est avec ses principes et ses traditions.
+
+Elle en a conserve ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et
+d'honorable. Quand on la regarde de pres, on peut s'etonner de voir tout
+ce qu'un bon naturel, une probite severe, un honneur sans tache peuvent
+encore faire d'un galant homme dans le siecle ou nous vivons. Je
+rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour
+avoir un coeur ferme, une ame noble et genereuse, et je ne saurais dire
+ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultive, beaucoup
+de politesse...
+
+--Et une tenue decente, ajouta Olympe.
+
+--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogene.
+
+--Pour vous-meme, et a vous-meme.
+
+--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien eleve pour
+votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis.
+Contentez votre envie. Si vous desirez me revoir, vous savez ou je
+demeure: ecrivez-moi.
+
+--Je n'en suis pas en peine, repondit Olympe: vous reviendrez bien sans
+qu'on vous rappelle[45].
+
+[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12,
+Paris, Lemerre.]
+
+Gustave Planche etait une vieille connaissance de Musset. En dehors de
+toutes questions litteraires, leur antipathie reciproque datait des
+suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Deveria. Ce bal etait reste
+fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous
+lequel l'avait portraiture le peintre lui-meme. Son ami Paul Foucher
+etait en archer de la meme epoque,--accoutrement sous lequel Alfred
+l'avait croque dans maintes caricatures[46]. On vantait deja les succes
+d'elegance et de charme du poete de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave
+Planche n'etait point sans envie, sous l'apparente equite de son ame.
+Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux memes
+frequentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus
+tard son talent lui eut permis l'acces. Il etait de cette eternelle
+caste des plebeiens parvenus dans les lettres: leurs debuts penibles
+etalent un orgueil devore de rancunes.
+
+[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours
+dans son costume d'archer, ayant beaucoup valse avec Mme Melanie Waldor,
+un bas-bleu assez ridicule, le poete s'etait permis de celebrer cette
+danse inoubliable dans une petite piece dont l'impertinence fit
+scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cenacle romantique,_
+six strophes signees "Vidocq". Le comedien Regnier en avait recu
+l'autographe de Musset lui-meme. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15
+septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idee:
+
+ Quand Mme W... a P... F... s'accroche,
+ Montrant le tartre de ses dents,
+ Et dans la valse on feu comme l'huitre a la roche
+ S'incruste a ses muscles ardents...
+
+--Melanie Waldor (1796-1871) poete mediocre, alors maitresse d'Alexandre
+Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du
+10 oct. 1886.)]
+
+Au bal d'Achille Deveria avaient paru deux jeunes filles, Mlles
+Champollion et Hermine Dubois, delicieuses toutes deux et qu'Alfred de
+Musset semblait preferer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers
+dans le meme salon. Planche, qui y etait admis maintenant, y rencontrait
+Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. "Il s'avisa de dire un soir
+que, du coin ou il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable
+deposer un baiser furtif sur l'epaule d'une de ses valseuses. On
+en chuchota aussitot. La jeune fille recut l'ordre de refuser les
+invitations de son danseur habituel. Aux regards melancoliques de la
+victime, Alfred comprit qu'elle obeissait a l'autorite superieure, et,
+comme il n'avait rien a se reprocher, il demanda des explications avec
+tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'a la
+source du mechant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur,
+il fut oblige d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du pere
+se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce pere irrite guetta le
+calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47]."
+
+[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80.
+Petit in-12, Paris, Lemerre.]
+
+L'aventure fit quelque bruit dans le Cenacle. La mesaventure de Planche
+excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'evoquant les souvenirs
+de son enfance,--elle etait de beaucoup plus jeune que ses freres,--me
+rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: "Quand le feu de
+Planche s'eteint, disait-on, il ne demande plus: "Donnez-moi du bois",
+mais: "Donnez-moi des buches." Ajoutons que c'est a Mlle Hermine Dubois
+qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Pepa_, un des
+plus purs joyaux de son oeuvre.
+
+L'inimitie de Planche pour Musset devait s'accroitre avec la renommee
+du poete. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser.
+L'amitie de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le
+dernier coup a son ame jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche
+est sensible des le milieu de juillet 1833. L'execution du pauvre
+_Diogene,_ que Paul de Musset nous a contee, avait immediatement precede
+l'installation du poete au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela
+avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus reserves.
+Il ne devait lire _Lelia_ qu'un mois apres Musset, huit jours apres
+l'apparition du volume, ainsi qu'en temoigne l'envoi autographe de
+l'auteur: "_A Gustave Planche, son veritable ami_, GEORGE SAND, 15 aout
+1833[48]." Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un depit violent
+couvait, dans son ame. Il espera forcer les sentiments de son amie par
+une action d'eclat.
+
+[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliotheque romantique
+de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.]
+
+Les attaques commencaient a pleuvoir sur _Lelia_. L'_Europe litteraire_
+se signala particulierement dans ce sens. Cette publication toute
+recente publia coup sur coup deux articles signes Capo de Feuillide, ou
+George Sand etait violemment prise a partie[49]. "Je suis tres insultee,
+comme vous savez, mon ami, ecrivait-elle a Sainte-Beuve, et j'y suis
+fort indifferente, mais je ne suis pas indifferente a l'empressement et
+au zele avec lesquels mes amis prennent ma defense. On m'a dit de votre
+part que vous vouliez repondre a _l'Europe litteraire_ dans la _Revue
+des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre
+coeur vous le conseille [50]." La meme lettre est toute consacree a ses
+rapports nouveaux avec Alfred de Musset et a son attitude vis-a-vis de
+Planche. Elle a pris le parti de l'eloigner non sans lui promettre une
+eternelle estime. Mais Planche ne s'est point resigne; il ne desespere
+pas de reconquerir un coeur dont le desir l'obsede,--fort de l'amitie
+qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congediant
+a demi. Il a refute le premier article par une reponse "a la critique
+entetee", dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 aout; il replique a
+la seconde attaque en envoyant, le 26 aout, ses temoins a Capo de
+Feuillide. On n'en recut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un
+certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut
+tout remue. Planche prit pour temoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de
+Feuillide, MM. Lefevre et Latour-Mezeray. On se battit au pistolet; mais
+la rencontre n'eut d'autre resultat que de deplaire singulierement a
+George Sand. Les journaux litteraires s'emparerent de l'incident pour
+s'etonner des droits que croyait avoir Gustave Planche a la defense de
+l'auteur attaque[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en
+vingt-quatre strophes de six vers, relatant les episodes de ce duel, et
+qui circula parmi les lettres, lui restitue sa portee mediocre[52]. Un
+beau sonnet d'Alfred de Musset a son amie, date de ce mois d'aout 1833,
+nous renseigne sur la noble indifference ou insultes, commentaires et
+polemique laissaient l'auteur de _Lelia_, alors dans la serenite de son
+amour:
+
+[Note 49: _L'Europe litteraire_, numeros du 9 aout (la Vie
+litteraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 aout (Etude critique
+sur _Lelia_). Capo de Feuillide (1800-1863) etait entre a _l'Europe
+litteraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.]
+
+[Note 50: Lettre du 25 aout 1833. _Revue de Paris_, numero du 15
+novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_
+que le 29 septembre 1833.]
+
+[Note 51: Dans une revue litteraire, _le Petit Poucet_, du 1er
+septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'evenement,
+dont nous detachons ces lignes: "Le combat avait lieu... a cause
+de _Lelia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les
+autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or,
+si _Lelia_ est de M. Sand, je ne sais trop a quel titre M. Planche s'est
+constitue le _bravo_, le _majo_ de cet ecrivain. A moins que M. Sand
+ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est
+incomprehensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de
+douter en lisant _Lelia_, ce reve de devergondage et de cynisme, cette
+femme doit savoir peu de gre a M. Planche de l'avoir compromise par une
+demarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconsequente et irreflechie."]
+
+[Note 52: _Complainte historique et veritable sur le fameux duel qui
+a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, tres inconnus dans Paris,
+a l'occasion d'un livre dont il a ete beaucoup parle de differentes
+manieres_, etc. Publiee dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le
+V. de Spoelberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: "Apres
+l'avoir d'abord attribuee a la collaboration d'Alfred de Vigny et de
+Brizeux, le veritable auteur s'etant bientot fait connaitre, G. Sand
+l'avait precieusement gardee et authentiquee de sa main."]
+
+
+ Telle de l'_Angelus,_ la cloche matinale
+ Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
+ Tel ton luth chaste et pur, trempe dans l'eau lustrale,
+ O George, a fait pousser de hideux aboiements.
+
+ Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pale,
+ Tu n'as pas renoue ses longs cheveux flottants;
+ Tu savais que Phoebe, l'etoile virginale
+ Qui souleve les mers, fait baver les serpents.
+
+ Tu n'as pas repondu, meme par un sourire,
+ A ceux qui s'epuisaient en tourments inconnus
+ Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.
+
+ Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,
+ Quand l'orage a passe tu n'as pas ecoute
+ Et les grands yeux reveurs ne s'en sont pas doute[53]!
+
+[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouve dans les cartons de
+Sainte-Beuve, publie pour la premiere fois par la _Revue moderne_ de
+juin 1865.]
+
+Bien assuree maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand
+n'hesitait plus a s'en ouvrir a Sainte-Beuve. Elle lui ecrivait le 25
+aout:
+
+...Je me suis enamouree, et cette fois tres serieusement, d'Alfred de
+Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne
+m'appartient pas de promettre a cette affection une duree qui vous
+la fasse paraitre aussi sacree que les affections dont vous etes
+susceptible. J'ai aime une fois pendant six ans[54], une autre fois
+pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable.
+Beaucoup de fantaisies ont traverse mon cerveau, mais mon coeur n'a pas
+ete aussi use que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je
+le sens.
+
+[Note 54: Aurelien de Seze, de 1825 a 1830: affection toute
+platonique, comme en temoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand
+que possede M. de Lovenjoul.]
+
+[Note 55: Jules Sandeau, de 1830 a mars 1833.]
+
+Je l'ai senti quand j'ai aime P(rosper) M(erimee). Il m'a repoussee,
+j'ai du me guerir vite. Mais ici, bien loin d'etre affligee et meconnue,
+je trouve une candeur, une loyaute, une tendresse qui m'enivrent. C'est
+un amour de jeune homme et une amitie de camarade. C'est quelque chose
+dont je n'avais pas l'idee, que je ne croyais rencontrer nulle part et
+surtout la. Je l'ai niee, cette affection, je l'ai repoussee, je l'ai
+refusee d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de
+l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitie plus que par amour, et
+l'amour que je ne connaissais pas s'est revele a moi sans aucune des
+douleurs que je croyais accepter.
+
+Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures
+de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi...
+Je suis dans les conditions les plus vraies de regeneration et de
+consolation. Ne m'en dissuadez pas[56].
+
+[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.]
+
+"Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-la qu'il faut parler,"
+a ecrit Musset, evoquant, dans la _Confession d'un Enfant du Siecle_,
+cette periode fortunee de son amour[57]. La vie chez George Sand etait
+joyeuse. A cote de ses dessins humoristiques, le poete nous a laisse un
+croquis plaisant et facile de cet interieur d'etudiants.
+
+[Note 57: _Confession_, 3 deg. et 4 deg. parties.]
+
+ George est dans sa chambrette
+ Entre deux pots de fleurs,
+ Fumant sa cigarette,
+ Les yeux baignes de pleurs.
+
+ Buloz assis par terre,
+ Lui fait de doux serments;
+ Solange par derriere
+ Gribouille ses romans[58].
+
+ Plante comme une borne,
+ Boucoiran tout mouille
+ Contemple d'un oeil morne
+ Musset tout debraille.
+
+ Dans le plus grand silence,
+ Paul[59], se versant du the,
+ Ecoule l'eloquence
+ De Menard tout crotte.
+
+ Planche saoul de la veille
+ Est assis dans un coin
+ Et se cure l'oreille
+ Avec le plus grand soin[60].
+
+[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mere.]
+
+[Note 59: Paul de Musset.]
+
+[Note 60: Cette piece a ete publiee jusqu'ici par M. Clouard _(Revue
+_de Paris_ du 15 aout 1896). Les trois strophes qui suivent sont
+Inedites.]
+
+ La mere Lacouture[61]
+ Accroupie au foyer
+ Renverse la friture
+ Et casse un saladier;
+
+ De colere pieuse
+ Gueroult[62] tout palpitant,
+ Se plaint d'une dent creuse
+ Et des vices du temps.
+
+ Pale et melancolique,
+ D'un air mysterieux,
+ Papet[63], pris de colique,
+ Demande ou sont les lieux...
+
+[Note 61: La cuisiniere de George Sand. ]
+
+[Note 62: Adolphe Gueroult (1810-1872), publiciste, economiste
+et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'ecole
+saint-simonienne.]
+
+[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidele ami de G. Sand.]
+
+Paul de Musset nous a decrit quelques divertissements de la societe de
+ce couple genial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la
+publication de _Lelia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimite des
+soirees de deguisement, pour l'enfantin plaisir dejouer des roles.
+Tel ce diner memorable ou Deburau, le celebre Pierrot des Funambules,
+deguise en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe
+Lerminier, sur la tete duquel Alfred de Musset, travesti en servante
+cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65].
+
+[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 aout
+1833.]
+
+[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.]
+
+C'est sans doute a cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce
+sonnet du poete a sa bien-aimee:
+
+ Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,
+ Allez, braves humains, ou le vent vous entraine;
+ Jouez, en bons bouffons, la comedie humaine,
+ Je vous ai trop connus pour etre de vos gens.
+
+ Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scene
+ Je garde contre vous ni colere ni haine,
+ Vous qui m'avez fait vieux peut-etre avant le temps.
+ Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont mechants.
+
+ Et nous, vivons a l'ombre, o ma belle maitresse,
+ Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,
+ Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:
+
+ "Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;
+ Voila le sentier vert, ou, durant cette vie,
+ En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66]."
+
+[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pieces d'A. de Musset, citees aux
+pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent
+pas dans les oeuvres du poete.]
+
+George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce
+qui avait ete le plus malade en elle, son coeur, "n'etait plus en danger
+de desespoir et de mort". Elle l'ecrivait, le 21 septembre, a son
+confesseur ordinaire:
+
+"Je suis heureuse, tres heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache
+davantage a _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites
+choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les
+belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il
+est, il est _bon enfant_, et son intimite m'est aussi douce que sa
+preference m'a ete precieuse.... Apres tout, voyez-vous, il n'y a que
+cela de bon sur la terre[67]."
+
+[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.]
+
+Voila ce qu'ecrivait Lelia dans la sincerite de son nouvel amour. Que
+devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la meme
+femme la lettre pourtant reflechie ou, dans son perpetuel besoin de
+justification, elle n'hesitait pas a lui dire: ".... Il etait deja mort
+quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouve avec elle un souffle, une
+convulsion derniere[68]!..."
+
+[Note 68: Publiee par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numero de juin
+1896.]
+
+Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment
+qu'elle n'aime plus....
+
+La liaison d'Alfred de Musset etait maintenant connue de tous. Installe
+a peu pres completement chez George Sand depuis les premiers jours
+d'aout, il y devait rester jusqu'en decembre. Sa mere s'etait apercue
+de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares
+apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mere indulgente et faible,
+qui se savait adoree de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son pere
+etait mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommee autorisait cette
+independance.
+
+[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'aine,
+Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre
+cour et jardin qui a pour facade, sur la rue, la celebre fontaine de
+Bouchardon.]
+
+Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller
+cacher leur bonheur dans la foret de Fontainebleau. Ils s'installerent
+a Franchard ou il passerent une quinzaine. "Laurent fut admirable,
+d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours
+de cette union, a ecrit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'etait eleve
+au-dessus de lui-meme, il avait des elans religieux, il benissait sa
+chere maitresse de lui avoir fait connaitre enfin l'amour vrai, chaste
+et noble qu'il avait tant reve...." Paul de Musset insiste egalement
+dans _Lui et Elle_ sur la prosperite de cette lune de miel. George Sand
+etait alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse.
+Le souvenir de ces journees heureuses hanta souvent, plus tard, les
+heures tristes de Musset: qu'etait devenue "la femme de Franchard?..."
+
+Celle-ci, retracant cette existence radieuse dans la foret, assombrit
+tout a coup le tableau par l'expose de querelles legeres qui devaient,
+dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espece d'hallucination
+qu'eut Musset, dans le ravin du cimetiere, ou il vit _son double_, mais
+vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut a un
+desequilibre profond du poete, le rendant incapable "de gouter la vie
+douce et reglee qu'elle voulait lui donner". Musset racontait lui-meme
+cette vision singuliere[70]; mais rien n'autorise a croire que leurs
+joies furent des lors traversees de soucis et de craintes. Les
+caricatures du poete, datees de ces heureux jours d'automne, etaient
+toutes plaisantes. L'une d'elles represente George Sand a cheval, vue
+de dos, et a droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau
+s'envole,--avec cette legende: "Admirable sang-froid du cheval nomme
+_Gerdes_, a la vue d'un danger imprevu.--Scene des montagnes ou l'on
+voit la qualite de mon chapeau et le derriere de mon oisillon."
+
+[Note 70: Peut-etre y fait-il allusion dans la _Nuit de Decembre_.]
+
+Rentres a Paris, ils passerent deux mois parfaitement paisibles. Ces
+deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un diner
+litteraire qu'ils donnerent a leurs amis, duquel etaient exclus
+Planche, Boucoiran et Laurens ("Don Stentor" ou "Hercule", dans _Lui et
+Elle[71]_"), ce qui causa grande rumeur parmi les habitues. Ils avaient
+renouvele le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un
+que l'autre. Dans les soirees intimes du quai Malaquais, on trouvait
+Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, ecoutant
+Toujours.
+
+[Note 71: Un grand ami de G. Sand a ses debuts. Le peintre
+Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta
+de Majorque (1840) ou elle sejournait alors avec Chopin, des _Souvenirs
+d'un voyage d'art._ On n'a rien ecrit des relations de George Sand
+avec Laurens, tot disparu de son orbite, que Paul de Musset represente
+pourtant comme le devoue camarade, "le terre-neuve" de l'etudiante (Lui
+_et Elle,_ p. 19).]
+
+Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une reelle
+valeur d'art, constituent un document iconographique et litteraire
+precieux. Ils n'ont pas ete publies. M. Adolphe Brisson, qui a eu la
+bonne fortune de voir recemment a Bruxelles, chez M. le vicomte de
+Lovenjoul, les albums de la societe du quai Malaquais (1833-1834),
+contenant portraits et charges des habitues de la "mansarde" de George
+Sand, en a donne une interessante description, dans un recit de sa
+visite a l'erudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]:
+
+"Les revelations qui viennent de se produire, la publication des lettres
+de G. Sand pretent un grand interet a ces pages crayonnees; on penetre,
+en les parcourant, dans l'existence meme des deux amants; il semble
+qu'on les apercoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux
+a l'exces; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier
+feuillet, Musset a griffonne des lignes qui s'entre-croisent dans un
+desordre pittoresque et que je transcris exactement:
+
+ _Le public est prie de ne pas se meprendre_
+ CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND
+ _le receptacle informe de ses aberrations mentales_
+ _et autres_.
+
+ _Je soussigne, Mussaillon_ Ier,
+ _declare que mon album n'est pas si cochonne_ (sic) _que ca_.
+ _Celui qui a inscrit mon nom_
+ _sur ce stupide album n'est qu'un vil facetieux. Il est
+ vexant d'etre accuse des turpitudes de G. Sand_.
+
+ MUSSAILLON Ier.
+
+[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spoelberch de
+Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer a
+M. Brisson que l'album decrit n'est pas "l'album de Venise", lequel
+appartient a Mme Lardinde Musset.]
+
+"Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poete et
+representant pour la plupart son amie, couchee, debout, fumant la
+pipe, accoudee sur un balcon, vetue tantot a la francaise et tantot a
+l'orientale. Le profil est nettement dessine et tres pur et, sans doute,
+tres ressemblant, le nez legerement busque, la bouche sensuelle, l'oeil
+imperieux[73]. Musset se divertit aussi a croquer les amis absents: la
+moue dedaigneuse de Merimee, avec cette legende: _Curvajal renfoncant
+une expansion;_ la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et
+au-dessous: _Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle
+infortunee_. Il se met lui-meme en scene, les cheveux au vent, la
+redingote pincee a la taille, les chevilles serrees dans un pantalon a
+la hussarde, et il inscrit dans un coin: _Don Juan allant emprunter dix
+sous pour payer son ideale_ (sic) _et enfoncer Byron._ Voici plus loin
+une sorte de rebus: un oeil, une bouche, une meche de cheveux, une
+verrue surmontee d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits
+distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par
+Musset: _Fragments de la Revue trouves dans une caisse vide_. Enfin,
+voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs denominations
+grotesques le tabellion du _Chandelier_ et le futur baron d'_On ne
+badine plus avec l'amour _... [74]. Je copie: "Le chevalier _Colombat du
+Roseau Vert_ et l'abbe _Potiron de Vent du soir_ devisent en humant une
+prise de tabac; le baron _Pretextat de Clair de lune_ reve en songeant
+a sa belle; le marquis _Gerondif de Pimprenelle_ erre dans ses jardins.
+Ces croquis temoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi
+puerile... Musset devait etre extremement gai, quand il n'etait pas
+tourmente par la debauche ou la maladie. Il etait infiniment plus jeune
+de caractere que sa compagne; elle le traitait en enfant gate et le
+dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-etre le tort de
+prendre trop au serieux...".
+
+[Note 73: Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons a
+l'enumeration des suivants que va donner M. Brisson,--caricatures pour
+la plupart datees de 1834,--ceux d'Alexandre Dumas, "Antony-Louverture
+charpentant un viol"; de Charles Didier, "Vadius enfoncant Lucrece" et,
+trois charges de Paul Foucher.]
+
+[Note 74: Ces derniers dessins,--a la plume, tres soignes, serres
+comme des illustrations du xviii deg. siecle--sont encore de l'automne
+1833.]
+
+Mais bientot cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop
+ouvertement de leur intimite, et ils parlerent d'aller voir l'Italie. Ce
+projet caresse a deux ne tarda pas a devenir une idee fixe.
+
+Alfred de Musset sentait bien que son depart pour l'Italie n'etait qu'a
+moitie resolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa
+mere. Un matin,--nous venions de dejeuner en famille,--il paraissait
+preoccupe. Connaissant ses intentions, je n'etais guere moins agite que
+lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un
+air d'hesitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des
+precautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant
+qu'ils restaient subordonnes a l'approbation de sa mere. Sa demande
+fut accueillie comme la nouvelle d'un veritable malheur. "Jamais, lui
+repondit sa mere, je ne donnerai mon consentement a un voyage que je
+regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition
+sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gre et sans ma
+permission."
+
+ Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette resistance en expliquant
+ dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit
+ que son insistance ne servait qu'a provoquer l'eruption des larmes, il
+ changea tout a coup de resolution, et fit a l'instant le sacrifice de
+ ses projets.--"Rassure-toi, dit-il a sa mere, je ne partirai point;
+ s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi."
+
+ Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux preparatifs de
+ depart. Ce soir-la, vers neuf heures, notre mere etait seule avec sa
+ fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait
+ a la porte dans une voiture de place, et demandait instamment a lui
+ parler. Elle descendit accompagnee d'un domestique. La dame inconnue
+ se nomma; elle supplia cette mere desolee de lui confier son fils,
+ disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels.
+ Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y
+ employa toute son eloquence, et il fallait qu'elle en eut beaucoup,
+ puisqu'elle vint a bout d'une telle entreprise. Dans un moment
+ d'emotion, le consentement fut arrache, et, quoi qu'en eut dit Alfred,
+ ce fut sa mere qui pleura.
+
+ Par une soiree brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'a
+ la malle-poste, ou ils monterent au milieu de circonstances de mauvais
+ augure[75].
+
+[Note 75: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 121.]
+
+Ces circonstances de mauvais _augure_, Paul de Musset les raconte dans
+_Lui et Elle_: ce n'etait rien moins que le fait du treizieme rang
+occupe dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait
+George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en
+passant sous la porte cochere, et le renversement d'un porteur d'eau
+en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poete n'etait pas
+superstitieux, et l'_oisillon_ riait de tout son coeur.
+
+
+
+IV
+
+Ils s'arreterent deux jours a Lyon et descendirent a Avignon par le
+Rhone. Sur le bateau, ils rencontrerent Stendhal qui rejoignait son
+consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques
+jours par son esprit mordant et ses blagues de celibataire sans
+prejuges. George Sand, dans l'_Histoire de ma vie_, insiste sur
+l'impression a la fois agreable et penible qu'il lui laissa. Causeur
+penetrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de
+ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhone eut d'amusantes
+peripeties. "Nous soupames avec quelques autres voyageurs de choix,
+ecrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau
+a vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il
+(Stendhal) fut la d'une gaite folle, se grisa raisonnablement, et,
+dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrees, devint
+quelque peu grotesque et pas joli du tout[76]." Deux dessins de Musset,
+dans l'album du voyage a Venise, presentent la charge de Stendhal,
+d'abord de profil, enorme et grave sous sa redingote opulente, puis
+gracieux avec ses bottes fourrees et son manteau a triple collet,
+dansant devant une servante d'auberge. Arrives a Avignon, il choqua
+ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la
+cathedrale. Ils se separerent a Marseille[77].
+
+[Note 76: _Histoire de ma vie_, cinquieme partie, chap. III.]
+
+[Note 77: Deux lettres de G. Sand sont datees de Marseille (qu'elle a
+trouvee "stupide", comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 decembre 1833.
+(_Correspondance_, I.)]
+
+Musset et son amie s'arreterent quelques jours a Genes. Elle y eut un
+acces de fievre. Une lettre de lui a sa mere nous le montre emerveille
+des galeries de tableaux et des jardins de cette ville. C'est durant
+ce sejour de Genes, a en croire Paul de Musset, que leur serait
+malheureusement apparu le contraste de leurs natures et de leurs
+educations, dans la compagnie de deux jeunes Italiens connus sur le
+bateau qui les avait amenes de Marseille.
+
+George Sand elle-meme, dans _Elle et Lui_[78], place a Genes leurs
+premiers malentendus. Mais son roman est peu precis, quant a la
+succession des etapes de leur histoire. La lassitude qu'elle reproche
+ici a Laurent devant Therese malade, doit se rapporter aux premiers
+jours de Venise[79].
+
+[Note 78: _Lui et Elle_, 83 et sq.]
+
+[Note 79: _Elle et Lui_, 121 et sq.]
+
+De Genes, tous deux se rendirent par mer a Livourne. Une caricature
+d'Alfred les represente, sur le bateau, en costume de voyageurs, _Elle_,
+appuyee au bastingage, la cigarette aux levres, _Lui_, en proie au mal
+de mer, avec cette legende: _Homo sum et nihil humani a me alienum
+puto_.
+
+George Sand raconte qu'en proie aux frissons et defaillances de la
+fievre, elle visita Pise et le Campo Santo, dans une grande apathie; que
+presque indifferents a la suite de leur voyage, ils jouerent a pile ou
+face Rome ou Venise; qu'ils se rendirent a Venise par Florence[80]. Leur
+sejour a Florence fut de courte duree, George Sand toujours malade,
+et Musset preoccupe d'y situer un drame qu'il songeait a tirer des
+chroniques locales. Ce drame est devenu _Lorenzaccio_. Ils traverserent
+seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, a
+Venise.
+
+[Note 80: _Histoire de ma vie_, cinquieme partie, chap. III.]
+
+On a retrouve recemment une saisissante page de George Sand, racontant
+leur entree a Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a
+pas ecrit; mais l'identite parfaite des personnages avec elle et son
+compagnon en fait plutot un fragment de Memoires. Le voici[81]:
+
+[Note 81: Publie par M. de Lovenjoul. _Cosmopolis_ de mai 1896.]
+
+ Il etait dix heures du soir lorsque le miserable _legno_ qui nous
+ cahotait depuis le matin sur la route seche et glacee s'arreta a
+ Mestre. C'etait une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnames le
+ rivage dans l'obscurite. Nous descendimes a tatons dans une gondole.
+ Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot
+ de venitien. La fievre me jetait dans une apathie profonde. Je
+ vis rien, ni la greve, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des
+ bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait
+ dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette
+ gondole noire, etroite, basse, fermee de partout, ressemblait a un
+ cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps etait
+ calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que
+ trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre
+ eux une conversation suivie, comme s'ils eussent ete au coin du feu.
+ Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de
+ l'archipel venitien ou, au moindre coup de vent, des courants
+ terribles se precipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne
+ savions pas si nous etions en pleine mer ou sur un canal etroit et
+ borde d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement.
+ Dans ces tenebres, dans ce tete-a-tete avec un enfant que ne liait
+ point a moi une affection puissante, dans cette arrivee chez un
+ peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous
+ n'entendions pas meme la langue, dans le froid de l'atmosphere dont
+ l'abattement de la fievre ne me laissait plus la force de chercher a
+ me preserver, il y avait de quoi contrister une ame plus forte que la
+ mienne. Mais l'habitude de tout risquer a tout propos m'a donne un
+ fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui
+ m'eut predit que cette Venise, ou je croyais passer en voyageur, sans
+ lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques
+ impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon etre, de mes
+ passions, de mon present, de mon avenir, de mon coeur, de mes idees,
+ et me ballotter comme la mer ballotte un debris, en le frappant sur
+ ses greves jusqu'a ce qu'elle l'ait rejete au loin, et, faible jouet,
+ avec mepris? Qui m'eut predit que cette Venise allait me separer
+ violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte
+ implacable, aux prises avec le desespoir, la joie, l'amour et la
+ misere?
+
+ Eh bien, qui me l'eut predit ne m'eut pas fait reculer; je lui aurais
+ repondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout
+ ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut
+ arriver peut etre supporte, car tout ce qui peut etre supporte peut
+ aussi ne pas arriver.
+
+ Tout a coup Theodore, ayant reussi a tirer une des coulisses qui
+ servent de double persiennes aux gondoles, et regardant a travers la
+ glace, s'ecria:--Venise!
+
+ Quel spectacle magique s'offrait a nous a travers ce cadre etroit!
+ Nous descendions legerement le superbe canal de la Giudecca; le temps
+ s'etait eclairci, les lumieres de la ville brillaient au loin sur ces
+ vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue a la cite
+ reine! Devant nous, la lune se levait derriere Saint-Marc, la lune
+ mate et rouge, decoupant sous son disque enorme des sculptures
+ elegantes et des masses splendides. Peu a peu, elle blanchit, se
+ contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et
+ bizarres, elle commenca d'eclairer les tresors d'architecture variee
+ qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.
+
+ Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la
+ Giudecca, nous vimes passer successivement sur la region lumineuse de
+ l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beaute sublime, d'une
+ grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente
+ du palais ducal, avec sa decoupure arabe et ses campaniles chretiens
+ soutenus par mille colonnettes elancees; surmontees d'aiguilles
+ legeres; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la
+ nuit pour de l'albatre quand la lune les eclaire; la vieille Tour de
+ l'Horloge avec ses ornements etranges; les grandes lignes regulieres
+ des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, geant isole, au
+ pied duquel, par antithese, un mignon portique de marbres precieux
+ rappelle en petit notre Arc triomphal, deja si petit, du Carrousel;
+ enfin, les masses simples et severes de la Monnaie, et les deux
+ colonnes grecques qui ornent l'entree de la Piazzetta. Ce tableau
+ ainsi eclaire nous rappelait tellement les compositions capricieuses
+ de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture,
+ dans notre memoire, ou dans notre imagination.
+
+ --Que nous sommes heureux! s'ecria Theodore. Cela est beau comme le
+ plus beau reve. Voila Venise comme je la connaissais, comme je la
+ voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers.
+ Et cette lune qui se leve expres pour nous la montrer dans toute sa
+ poesie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais
+ pour notre reception? Quelle magnifique entree! Ne sommes-nous pas
+ benis? Allons, voila un heureux presage. Je sens que la Muse me
+ parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis
+ Genes sans pouvoir mettre la main dessus!
+
+ Pauvre Theodore! Tu ne prevoyais pas...
+
+Alfred de Musset eprouva une joie d'enfant a se sentir a Venise. La
+somptueuse inconsolee, l'eternelle imperatrice des lagunes, cite
+dolente de ses reveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants
+romantiques, lui epargna la deception qu'il avait redoutee.
+
+Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux
+palais transforme en _albergo_, a l'entree du Grand Canal, devant la
+_Salute_, pres de la glorieuse place Saint-Marc. C'etait l'hotel
+Danieli ou _Albergo Reale_ dont le dernier occupant avait ete un comte
+Nani-Mocenigo[82].
+
+[Note 82: Ancien palais Bernado-Nani.--Mme Louise Colet raconte
+longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de
+l'appartement de Musset et de G. Sand a l'hotel Davieli: deux chambres,
+sur une ruelle, aboutissant a un grand salon tendu de soie bleu fonce
+qui regardait la _Riva dei Schiavoni._ Balzac aurait occupe le meme
+logement en 1835.--Cf. L. COLET, _l'Italie des Italiens_, t. I, p. 249.
+In-18, Paris, Dentu, 1862.]
+
+Cet illustre nom venitien de Mocenigo se rattachait au sejour de Byron.
+"Jadis lord Byron avait habite un palais sur le Grand Canal--"_Aveva
+tutto il palazzo, lord Byron_", leur dit leur hote. Ce souvenir du poete
+anglais est demeure si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus
+tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_: "J'irai a
+Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette
+cite feerique, le grand palais Mocenigo, qui coute quatre livres dix
+sous par jour; la je m'inspirerai de tous les les souvenirs que l'auteur
+de _Lara_ doit y avoir laisses[83]."
+
+[Note 83: MAURICE CLOUARD, _Alfred de Musset et George Sand (Revue de
+Paris_ du 15 aout 1896).]
+
+Le charme dolent de Venise, la seduction nostalgique de la derniere
+capitale du Reve, enivre pour jamais tous les poetes qui l'ont une fois
+goute. C'etait le dernier voeu de Theophile Gautier d'endormir ses jours
+dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a realise pour
+Robert Browning et Richard Wagner.
+
+George Sand, toujours languissante de sa fievre de Genes, s'etait
+cependant mise au travail. A peine installee, elle abordait la tache
+qu'elle-meme s'etait imposee, d'envoyer le plus tot possible un roman
+a Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en
+distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise.
+Et sans doute, elle pressait son compagnon de l'imiter[84]. Musset
+regardait, ecoutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant
+des notes, flanant surtout, vivant la vie venitienne. Bientot son amie
+dut garder la chambre, decidement influencee par la _malaria_. Tout en
+continuant ses promenades, manqua-t-il d'egards envers cette compagne
+souffrante, plus agee que lui de six ans et surtout occupee de ses
+productions litteraires? Nous l'examinerons plus loin. Voici que
+Musset va tomber lui-meme gravement malade. Ceci va jeter entre eux un
+troisieme personnage, leur medecin, le docteur Pietro Pagello. Sans
+l'exceptionnelle qualite de ses deux partenaires, il serait malaise de
+le mettre en scene: on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle
+rumeur qui a divulgue depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise,
+a fait Pagello legendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui
+est essentiel au recit de ce roman d'amour. Ne en 1807, a
+Castelfranco-Veneto, il a passe sa vie a Venise d'abord, puis a Bellune
+comme medecin principal de l'hopital civil. Il y demeure, entoure d'une
+nombreuse famille et fort estime.
+
+[Note 84: Dans son roman de _Lui_, curieux a plus d'un titre (1860),
+Mme Louise Colet a longuement raconte les passe-temps probables du
+poete, parmi les etoiles du theatre de la Fenice et leurs amants, durant
+la reclusion volontaire de G. Sand a l'hotel Danieli. Sans qu'on puisse
+peut-etre s'y trop fier pour les details, cette partie de son livre
+laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler. _(Lui,_
+pp. 161-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut-etre en tenait-elle le
+recit du poete lui-meme,--qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.]
+
+Habile et intelligent dans sa profession, avec de vrais dons de poete,
+il etait d'une franche beaute, forte et plantureuse, quand il connut G.
+Sand a Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en temoigne.
+Sans insister sur son caractere moral, disons du moins que le Smith
+de la _Confession d'un enfant du siecle_ nous parait etre de tous ses
+portraits romanesques le plus proche de la verite.
+
+Quoique cette aventure, apres soixante-deux ans, ne releve plus guere
+que de l'histoire litteraire, on concoit les repugnances du docteur
+Pagello a en entretenir le public[85]. Je n'ai pas hesite cependant a
+faire connaitre un document precieux qui devait eclairer singulierement
+cette aventure fameuse.
+
+[Note 85: Sa discretion a ete remarquable. C'est sans faire meme
+une allusion a la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parle pour la
+premiere fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans
+une lettre au _Corriere della Sera_ (traduite au _Figaro_ du 14 mars
+1881). Au cours de la meme annee, un redacteur de l'_Illustrazione
+italiana_, qui l'avait interroge sur ses aventures de Venise, cita
+quelques fragments d'une lettre ou il ne se livrait encore qu'a
+demi-mot. Il y avait alors pres de cinquante ans que les confidences
+litteraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs
+lecteurs!]
+
+Etant, au mois de novembre 1890, a Mogliano-Veneto, l'hote d'une
+Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme
+je m'enquerais des traces laissees par G. Sand et Musset a Venise, elle
+voulut bien demander a la fille ainee du medecin de Bellune, laquelle
+habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possedait. Avec
+plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un memorial
+autographe de cette histoire, redige par son pere dans sa jeunesse,--le
+tout inedit, comme le pretendait la famille de Pagello.
+
+Ces lettres de G. Sand etaient restees inedites en effet; le journal du
+docteur l'etait moins.... J'en ai eu dernierement la preuve dans _un
+volume_ introuvable, et parfaitement inconnu, ou, parmi des essais
+dramatiques et litteraires de sa facon, Mme Luigia Codemo a glisse le
+memorial du medecin de Bellune[86]. Aux premieres lignes, j'ai reconnu le
+texte meme du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscretion a le faire
+connaitre.... En le traduisant pour la premiere fois, je l'ai accompagne
+d'un recit synthetique du drame de Venise, d'observations et de maints
+details inedits[87].
+
+[Note 86: LUIGIA CODEMO. _Racconti, scene, bozetti, produzioni
+drammatiche,_ 2 vol. in-8 deg., Trevise, L. Zopelli, 1882. Le journal de
+Pagello, accompagne de quelques reflexions de Mme L. Codemo, figure sous
+ce titre: _Sandiana_ au premier volume (pp. 155-188).]
+
+[Note 87: _L'histoire veridique des amants de Venise_, dans le
+_Gaulois_ des 16 et 17 octobre 1896.--_La vie de George Sand et du
+docteur Pagello a Venise_ et _Sand-Musset-Pagello: le retour en France,_
+dans l'_Echo de Paris_ des 20 et 21 octobre 1896.]
+
+Le journal intime de Pagello est de peu de temps posterieur aux
+evenements qu'il evoque.--Ecoutons le docteur raconter comment il entra
+en relations avec le couple francais de l'hotel Danieli.
+
+ Je demeurais a Venise, ou, ayant acheve mes etudes medicales, je
+ commencais a me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur
+ le quai des Esclavons avec un Genois de mes amis, voyageur et lettre
+ de gout. En passant sous les fenetres de l'_Albergo Danieli_ (ou
+ Hotel-Royal), je vis a un balcon du premier etage une jeune femme
+ assise, d'une physionomie melancolique, avec les cheveux tres noirs et
+ deux yeux d'une expression decidee et virile. Son accoutrement avait
+ un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux etaient enveloppes d'un
+ foulard ecarlate, en maniere de petit turban.
+
+ Elle portait au cou une cravate, gentiment attachee sur un col blanc
+ comme neige et, avec la desinvolture d'un soldat, elle fumait un
+ paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis a ses cotes. Je
+ m'arretai a la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:
+
+ --He! he! me dit-il, tu parais fascine par cette charmante fumeuse...
+ tu la connais peut-etre?
+
+ --Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaitre. Cette
+ femme-la doit etre en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup
+ voyage, dis-moi quels sont tes sentiments a son endroit.
+
+ --Precisement parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes
+ les couleurs, je ne saurais rien decider de raisonnable: peut-etre
+ Anglaise romanesque ou Polonaise exilee, elle a l'air d'une personne
+ de haut rang; elle doit etre etrange et fiere.
+
+ Ainsi jasant, nous arrivames a la place Saint-Marc, ou nous nous
+ separames.
+
+ Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Genois (lequel etait
+ Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscretion en le revelant).
+ Il etait a table avec sa famille. Je me montrai un peu preoccupe; il
+ s'en apercut et, se tournant vers sa femme:
+
+ --Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment a
+ certaine belle fumeuse....
+
+ --Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, repondis-je, mais
+ que je puis vous assurer etre une Francaise pur sang. Je lui ai fait
+ visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est deja une de mes
+ clientes; elle a voulu mon adresse.
+
+ --Vraiment, s'ecria Lazzaro en ecarquillant les yeux.
+
+ --Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hotelier Danieli vint chez moi et
+ je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un
+ petit siege, la tete mollement appuyee sur sa main, me pria de la
+ soulager d'une forte migraine. Je lui tatai le pouls; je lui proposai
+ une saignee qu'elle accepta; je la pratiquai et a l'instant elle fut
+ soulagee. En me congediant, elle me pria de revenir, si elle ne me
+ faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inseparable, me
+ reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier,
+ et voila tout, tout ce qui est arrive aujourd'hui; mais un
+ pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: "Tu reverras cette
+ femme et elle te dominera...."
+
+ La je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un eclat de
+ rire de mes hotes, qui me declarerent _amoureux_.... "--Non, non,
+ repondis-je, pas encore!--Mais qui est donc cette etrangere? demanda
+ la Bianchina.--Je ne sais, lui repondis-je.--Mais pourquoi
+ n'avez-vous pas demande au moins a l'hoteliere et son nom et sa
+ provenance?--Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.--Ah!
+ ah! il est amoureux et enflamme jusqu'a la pointe des cheveux...."
+
+ Vingt jours peut-etre se passerent, pendant lesquels faisant ma visite
+ a peu pres journaliere aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait
+ souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, a la
+ derniere enquete qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette
+ lettre, que je deposai sur la table ronde, entre elle et son mari
+ assis a diner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci[88]:
+
+[Note 88: Cette lettre a ete publiee pour la premiere fois dans un
+article anonyme de l'_Illustrazione italiana_ (de Rome) du 1er mai
+1881. Sous ce titre: _Une lettre inedite de George Sand,_ l'auteur
+l'accompagnait d'un bref apercu des rapports de Musset, G. Sand et
+Pagello a Venise, et d'extraits de lettres a lui recemment adressees par
+ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul,
+sur le texte photographie de l'autographe qui appartient a M. Minoret.
+(_Cosmopolis_ du 15 avril 1896).]
+
+ Mon cher monsieur Paiello (Pagello),
+
+ Je vous prie de venir nous voir le plus tot que vous pourrez, avec un
+ bon medecin, pour conferer ensemble sur l'etat du malade francais de
+ l'Hotel-Royal.
+
+ Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus
+ que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tete excessivement
+ faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme
+ d'un caractere energique et d'une puissante imagination. C'est un
+ poete fort admire en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit,
+ le vin, la fete, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigue, et ont
+ excite ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agite comme pour une
+ chose d'importance.
+
+ Une fois, il y a trois mois de cela, il a ete comme fou, toute une
+ nuit, a la suite d'une grande inquietude. Il voyait comme des fantomes
+ autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A present, il est
+ toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni
+ ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause,
+ demande son pays, et dit qu'il est pres de mourir ou de devenir fou!
+
+ Je ne sais si c'est la le resultat de la fievre, ou de la
+ surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une
+ saignee pourrait le soulager.
+
+ Je vous prie de faire toutes ces observations au medecin, et de ne pas
+ vous laisser rebuter par la difficulte que presente la disposition
+ indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et
+ je suis dans une grande angoisse de la voir en cet etat.
+
+ J'espere que vous aurez pour nous toute l'amitie que peuvent esperer
+ deux etrangers. Excusez le miserable italien que j'ecris.
+
+ G. SAND.
+
+Ce premier recit n'est pas conforme a la legende accreditee par Paul de
+Musset. D'apres celui-ci, Rebizzo, "_l'illustrissimo dottore Berizzo,_
+un vieillard de quatre-vingts ans, coiffe d'une perruque jadis noire
+et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'embleme
+decrepit", serait le medecin, le premier medecin, qui aurait introduit
+Pagello chez Musset.
+
+Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, represente un
+buste de vieillard penche, une lancette a la bouche, disant: _Non v'e
+arteria_....
+
+Ce medecin ignare qui ne voyait pas d'artere, etait-il Rebizzo? Je ne le
+pense pas, quoique tous les biographes l'aient repete.
+
+Le recit de Pagello donne deja un signalement contraire. Un article du
+_Figaro_ de 1882, signe "Un Vieux Parisien", et vingt ans plus tot Mme
+Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appele ce premier medecin
+le docteur Santini[89].
+
+[Note 89: _Figaro_ du 28 avril 1882.--LOUISE COLET, _l'Italie des
+Italiens_, 1er volume, p. 248. Personne n'a signale ce document qui a
+sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hotelier Danieli (1859), Mme
+Louise Colet lui fait dire:
+
+"...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut
+gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna.
+
+--Un vieux docteur, dites-vous?
+
+--Toujours accompagne d'un aide, d'un jeune eleve qui faisait les
+saignees et donnait les purgatifs, comme c'etait alors l'usage a Venise.
+Depuis, l'eleve du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu
+docteur a son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le
+parrain de sa fille ainee, qui s'est mariee cette annee a Trevise. Ce
+diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....
+
+--Etait-il bien beau, ce Pietro Pagello?
+
+--Un gros garcon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien."]
+
+
+Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'etaient des amis
+de Pagello; ils voulurent preter quelque argent a George Sand, ainsi
+qu'elle l'ecrivit a Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de
+Venise, nous montre un vieux menage endimanche, a la toilette ridicule,
+ou je me plais a reconnaitre _la Bianchina_ et son mari, tels que nous
+les fait entrevoir le recit de Pagello.--Revenons a son journal. Le
+jeune docteur a remis a ses aimables confidents la lettre que nous avons
+citee:
+
+ Pour la lire jusqu'au bout, ecrit-il, il fallait tourner le feuillet.
+ Mais ce qui frappa d'etonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature
+ qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix: _"George Sand!"_
+
+ Ils me demanderent alors si j'avais fait ma visite au malade francais,
+ quelle maladie il avait et qui il etait. Je leur repondis:--Le jeune
+ patient est alite avec une maladie grave que nous avons jugee, mon
+ collegue et moi, etre une fievre typhoide des plus dangereuses. Il se
+ nomme Alfred de Musset.
+
+ --_Per Bacco!_ s'ecria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la
+ Lune! Connais-tu ses poesies?
+
+ --Oui, repondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande
+ fantaisie un peu desordonnee, mais en meme temps delicate.
+
+Cette lettre de George Sand a Pagello est importante. On n'en a pas fait
+ressortir la valeur decisive sur le developpement de cette histoire
+d'amour. Elle demontre d'abord que des relations anterieures existaient
+entre lui et le couple de l'hotel Danieli. La belle fumeuse du balcon
+n'etait pas restee, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration
+du jeune Italien, quand _le hasard_ le lui amena dans la personne du
+medecin demande pour sa migraine. Elle songea de nouveau a lui pour
+remplacer l'imbecile docteur, premier appele au chevet de Musset
+gravement atteint. Son malade etait, du moins, encore "la personne
+qu'elle aimait le plus au monde".... Cette rencontre, qui decidera du
+sort du poete, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir
+en tragedie.
+
+Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouve George Sand et Alfred
+de Musset? George Sand, etalant la premiere, des recriminations, au
+lendemain de la mort du poete, dans un roman a clef, _Elle et Lui_,
+"proces-verbal de necropsie", comme l'a qualifie Maxime du Camp,
+se plaint abondamment sinon d'infidelites certaines, du moins de
+negligences cruelles de la part de Musset, d'indifference et d'abandon.
+Mais tous deux ont laisse, dans leurs lettres, des temoignages trop
+contradictoires de leur etat d'ame avant la crise qui doit assombrir a
+jamais cet amour, pour qu'on puisse rien etablir de precis...
+
+George Sand essayant, _huit mois plus tard_, de retracer a son amant
+cette phase douloureuse, lui ecrira:
+
+ De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Etais-je a toi, a Venise?
+ Des le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de
+ l'humeur en disant que c'etait bien triste et bien ennuyeux, une femme
+ malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon
+ enfant, moi, je ne veux pas recriminer, mais il faut bien que tu t'en
+ souviennes, toi qui oublies si aisement les faits. Je ne veux pas dire
+ tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-la, jamais je ne
+ me suis plainte d'avoir ete enlevee a mes enfants, a mes amis, a mon
+ travail, a mes affections et a mes devoirs pour etre conduite a trois
+ cents lieues[90] et abandonnee avec des paroles si offensantes et si
+ navrantes, sans aucun autre motif qu'une fievre tierce, des yeux
+ abattus et la tristesse profonde ou me jetait ton indifference. Je ne
+ me suis jamais plainte, je t'ai cache mes larmes, et ce mot affreux
+ a ete prononce, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le
+ casino Danieli: "George, je m'etais trompe, je t'en demande pardon,
+ mais _je ne t'aime pas_." Si je n'eusse ete malade, si on n'eut du me
+ saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent,
+ je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais
+ pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays etranger, sans
+ entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermee
+ entre nous, et nous avons essaye la de reprendre notre vie de bons
+ camarades comme autrefois ici, mais cela n'etait plus possible. Tu
+ t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu
+ me dis que tu craignais[91]... Nous etions tristes. Je te disais:
+ "_Partons_, je te reconduirai jusqu'a Marseille", et tu repondais:
+ "Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque
+ nous y sommes." Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais
+ guere a etre jaloux, et certes je ne pensais guere a l'aimer. Mais
+ quand je l'aurais aime des ce moment-la, quand j'aurais ete a lui des
+ lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais a te rendre, a toi, qui
+ m'appelais l'ennui personnifie, la reveuse, la bete, la religieuse,
+ que sais-je? Tu m'avais blessee et offensee, et je te l'avais dit
+ aussi: "_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimes_[92]."
+
+
+
+[Note 90: Nous avons conte (p. 68) comment elle avait entraine le
+poete.]
+
+[Note 91: Ici quatre mots effaces par George Sand au crayon bleu.]
+
+[Note 92: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
+
+Voila des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au
+lendemain de la crise, quand Musset est rentre a Paris, et qu'a son
+silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas
+ecrit: "Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et
+de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des
+torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien
+sinon que nous avons ete bien malheureux et que nous nous sommes
+quittes[93]..."
+
+[Note 93: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896, p. 7.]
+
+Musset egalement, en parlant de Venise, desespere d'elle et de
+lui-meme, ne lui jette-t-il pas cet aveu "qu'il a merite de la
+perdre[94]"..._--Lettres d'amants encore enchaines l'un a l'autre!--C'est
+par des documents plus precis que nous parviendrons a reconstituer le
+vraisemblable de leur navrante histoire.
+
+[Note 94: V. plus loin.]
+
+Voila donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et
+Alfred de Musset (fevrier 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de
+la belle etrangere de l'hotel Danieli. Rendons la parole a son journal.
+
+ Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George
+ Sand veillait avec moi des nuits entieres, a son chevet. Ces veillees
+ n'etaient pas muettes et les graces, l'esprit eleve, la douce
+ confiance que me montrait la Sand, m'enchainaient a elle tous les
+ jours, a toute heure et a chaque instant davantage. Nous parlions de
+ la litterature, des poetes et des artistes italiens; de Venise, de son
+ histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais a chaque nouveau
+ trait, elle m'interrompait en me demandant a quoi je pensais. Confus
+ de me sentir surpris a etre ainsi absorbe, en causant avec elle, je me
+ prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me
+ disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus
+ fine expression: "Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille
+ questions!" Je restais muet.
+
+ Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous eloigner de son lit
+ parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir,
+ nous nous assimes a une table pres de la cheminee.
+
+ Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'ecrire un roman
+ qui parle de la belle Venise?
+
+ --Peut-etre..., repondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit
+ a ecrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais etonne,
+ contemplant ce visage ferme, severe, inspire; puis, respectueux de ne
+ pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui etait sur la
+ table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y preter la moindre
+ attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand
+ deposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la
+ tete entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette
+ attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le
+ feuillet ou elle avait ecrit et me dit: "C'est pour vous." Ensuite,
+ prenant la lumiere, elle s'avanca doucement vers Alfred qui dormait,
+ et s'adressant a moi:
+
+ --Vous parait-il, docteur, que la nuit sera tranquille?
+
+ --Oui, repondis-je.
+
+ --Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin.
+
+Je partis et rentrai droit a mon logis ou je m'empressai de lire ce
+feuillet...
+
+Qu'etait cette page remise par George Sand a Pagello? "Un splendide
+morceau poetique", avait ecrit le fils du docteur, avant que son pere ne
+se decidat, recemment, a le laisser publier. Un morceau a double fin, un
+chapitre de roman imagine par George Sand pour se declarer a Pagello.
+Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a raconte
+M. le professeur Fontana, d'apres Pagello lui-meme (lettre citee par le
+Dr Cabanes[95]). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda a qui
+remettre ce pli. "--_Au stupide Pagello_", ecrivit George Sand sur
+l'enveloppe.
+
+[Note 95: _Revue hebdomadaire_ du 1er aout 1896.]
+
+Sans reproduire avec le recit du docteur, cette "declaration"
+mysterieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut
+la resumer: "Je t'aime parce que tu me plais; peut-etre bientot te
+hairai-je." Elle ajoutait qu'observant devant l'interesse lui-meme la
+beaute de cette page, digne de l'auteur de _Lelia_,--sa propre heroine
+sans doute,--Pagello lui avait replique par les premieres paroles du
+roman: "Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal[96]?"
+
+[Note 96: L. CODEMO, ouvrage cite, I, p. 165.]
+
+La declaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une
+interview recente, obtenue de Pietro Pagello, a Bellune,--interview des
+plus meritoires, celui-ci, nonagenaire et sourd, n'entendant pas
+le francais,--M. le Dr Cabanes l'a decide par l'entremise de son
+interprete, M. le Dr Just Pagello son fils, a lui livrer ces feuillets
+memorables[97].
+
+[Note 97: Dr A. CABANES, _Une visite au Dr Payello. La declaration
+d'amour de George Sand_.--_Revue hebdomadaire_ du 24 octobre 1896.]
+
+On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres
+de _Lelia_.
+
+ _En Moree_.
+
+ Nes sous des cieux differents, nous n'avons ni les memes pensees ni le
+ meme langage; avons-nous du moins des coeurs semblables?
+
+ Le tiede et brumeux climat d'ou je viens m'a laisse des impressions
+ douces et melancoliques: le genereux soleil qui a bruni ton front,
+ quelles passions t'a-t-il donnees? Je sais aimer et souffrir, et toi,
+ comment aimes-tu?
+
+ L'ardeur de tes regards, l'etreinte violente de tes bras, l'audace
+ de tes desirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta
+ passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis
+ aupres de toi comme une pale statue, je te regarde avec etonnement,
+ avec desir, avec inquietude.
+
+ Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu
+ prononces a peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas
+ assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-etre
+ est-il impossible que je me fasse comprendre quand meme je connaitrais
+ a fond la langue que tu parles.
+
+ Les lieux ou nous avons vecu, les hommes qui nous ont enseignes, sont
+ cause que nous avons sans doute des idees, des sentiments et des
+ besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature debile et ton
+ temperament de feu doivent enfanter des pensees bien diverses. Tu dois
+ ignorer ou mepriser les mille souffrances legeres qui m'atteignent, tu
+ dois rire de ce qui me fait pleurer.
+
+ Peut-etre ne connais-tu pas les larmes.
+
+ Seras-tu pour moi un appui ou un maitre? Me consoleras-tu des maux
+ que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis
+ triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitie? On t'a eleve
+ peut-etre dans la conviction que les femmes n'ont pas d'ame. Sais-tu
+ qu'elles en ont une? N'es-tu ni chretien ni musulman, ni civilise ni
+ barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette male poitrine, dans
+ cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensee
+ noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors,
+ reves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal,
+ esperes-tu en Dieu?
+
+ Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me desires-tu ou m'aimes-tu?
+ Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te
+ rendrai heureux, sauras-tu me le dire?
+
+ Sais-tu ce que je suis, ou t'inquietes-tu de ne pas le savoir? Suis-je
+ pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou
+ ne suis-je a tes yeux qu'une femme semblable a celles qui engraissent
+ dans les harems? Ton oeil, ou je crois voir briller un eclair divin,
+ n'exprime-t-il qu'un desir semblable a celui que ces femmes apaisent?
+ Sais-tu ce que c'est que le desir de l'ame que n'assouvissent pas les
+ temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta
+ maitresse s'endort dans tes bras, restes-tu eveille a la regarder, a
+ prier Dieu et a pleurer?
+
+ Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te
+ jettent-ils dans une extase divine? Ton ame survit-elle a ton corps,
+ quand tu quittes le sein de celle que tu aimes?
+
+ Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te
+ reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse
+ ou de lassitude?
+
+ Peut-etre penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais
+ pas. Je ne sais ni ta vie passee, ni ton caractere, ni ce que les
+ hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-etre es-tu le premier,
+ peut-etre le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai
+ t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-etre serai-je forcee
+ de te hair bientot.
+
+ Si tu etais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me
+ comprendrais. Mais je serais peut-etre plus malheureuse encore, car tu
+ me tromperais.
+
+ Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines
+ promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme
+ tu peux aimer. Ce que j'ai cherche en vain dans les autres, je ne le
+ trouverai peut-etre pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu
+ le possedes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours
+ menti, tu me les laisseras expliquer a mon gre, sans y joindre de
+ trompeuses paroles. Je pourrai interpreter ta reverie et faire parler
+ eloquemment ton silence. J'attribuerai a tes actions l'intention que
+ je te desirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton
+ ame s'adresse a la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que
+ ton intelligence remonte vers le foyer eternel dont elle emane.
+
+ Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher
+ dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je
+ veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel role tu joues parmi les
+ hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton ame que je
+ puisse toujours la croire belle.
+
+Toute precieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique
+et la psychologie de George Sand, sa declaration ne nous apprend rien
+d'elle que nous ne sachions deja. Elle n'a encore trahi Musset qu'en
+pensee. Lui-meme doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son depart
+de Venise pour se donner a Pagello.--Mais reprenons le naif recit du
+jeune Italien. Il a devore l'autographe de la romanciere celebre, dans
+sa modeste chambre de petit medecin. Il est abasourdi de sa bonne
+fortune:
+
+ Oui, oui, je ne puis nier que le genie de cette femme me surprit et
+ m'annihilat. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien
+ je l'aimai davantage apres cette lecture. J'aurais donne je ne sais
+ quoi pour la voir aussitot, me jeter a ses pieds, lui jurer un amour
+ imperissable; mais il etait deja tard, et je restais pourtant en face
+ de cette feuille, la relisant deux fois avec le meme enthousiasme.
+ Cependant quelques phrases, l'allure de cet ecrit eveillerent en moi,
+ apres la troisieme lecture, un je ne sais quoi d'indefinissable et
+ d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur....
+
+ Elle entoure son epicurisme d'une fine aureole de gloire, me
+ disais-je; elle me depeint semblable a un demi-dieu et badine avec moi
+ apres m'avoir jete sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me
+ laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me
+ demande: "Sera-t-elle la premiere ou la derniere des femmes?" Ensuite,
+ ma position me revenait a l'esprit; jeune, initie, je commencais a me
+ procurer une clientele pour laquelle la science ne suffit pas: il
+ y faut encore une conduite severe. En dernier lieu, je me rappelai
+ Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, etranger, se fiait a
+ mes soins et a mon amitie. Ces pensees m'agitaient l'ame et, me tenant
+ la tete dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait
+ de-ca et de-la, comme la navette du tisserand.
+
+ Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mere morte un
+ an auparavant. Je crus l'entendre me repeter son proverbe: "Si tu
+ trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes
+ moraux que je l'ai inspires, ceux-la te rendront malheureux." Je me
+ jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaille
+ par les idees contraires qui luttaient en moi.
+
+ A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite a
+ Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, apres avoir couru pour
+ sa vie un grave peril. La Sand n'y etait pas. Assis contre le lit du
+ patient et causant avec lui, je n'osai demander ou etait sa compagne
+ de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder
+ derriere moi comme si je la sentais approcher, et j'epiais la porte
+ d'une chambre voisine d'ou je m'attendais a la voir apparaitre. Il
+ y avait pourtant deux desirs contraires en moi: l'un qui haletait
+ ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci
+ perdait toujours a la loterie.
+
+ Tout a coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand
+ apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare
+ blancheur, vetue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit
+ chapeau de peluche orne d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec
+ une echarpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin
+ gout francais. Je ne l'avais vue encore aussi elegamment paree et j'en
+ demeurais surpris, lorsque s'avancant vers moi avec une grace et une
+ desinvolture enchanteresses, elle me dit: "--Signor Pagello, j'aurais
+ besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si,
+ cependant, cela ne vous derange pas."
+
+ Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honore de me mettre a
+ son service comme _cicerone_ et comme interprete. Alfred alors nous
+ congedia, et nous sortimes ensemble. Quand je me sentis au grand
+ air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de
+ desinvolture et plus d'agilite. Elle me raconta comment elle vivait
+ depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons
+ nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle etait
+ determinee a ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon
+ sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux
+ fermes. Je vous fais grace de la tres longue conversation que j'eus
+ avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et
+ de-la sur la place Saint-Marc. Nous parlames comme tout le monde en
+ semblable cas. C'etaient les variations accoutumees du verbe _je
+ t'aime_... Mais, apres vingt jours ecoules, il survint des faits plus
+ graves.
+
+Le journal de Pagello suspend ici le recit de son aventure, du moins
+jusqu'apres que Musset aura quitte Venise. C'est maintenant pourtant
+que le drame commence.--La maladie du poete et sa convalescence se
+prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que
+s'est-il exactement passe entre eux dans ces deux mois?
+
+George Sand n'avait pas tarde a se donner a Pagello, nous le prouverons
+amplement tout a l'heure. Elle a pourtant proteste toute sa vie contre
+"_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux
+d'un mourant_[98]".
+
+[Note 98. Lettre a Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril
+1896.]
+
+Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait
+meme soupconne jusqu'a l'evidence l'infidelite de son amie, c'est hors
+de doute. Il sera difficile pourtant de preciser l'etat d'ame complexe
+du pauvre grand poete a son depart de Venise.
+
+Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuade
+a sa faiblesse qu'elle l'avait sauve corps et ame, se posant comme
+l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentre a Paris, il
+s'occupera des affaires de George Sand; l'eloignement la lui poetisera,
+en la justifiant a ses yeux, et le 30 avril, il n'hesitera pas a lui
+ecrire: "Je voudrais te batir un autel, fut-ce avec mes os!" Cet autel,
+il l'elevera dans les trois dernieres parties de la _Confession d'un
+enfant du siecle_, ou il n'accuse que lui-meme. Ce qui n'empechera point
+son orgueilleuse idole d'ecrire alors a Mme d'Agoult: "Les moindres
+details d'une intimite malheureuse y sont si fidelement, si
+minutieusement rapportes... que je me suis mise a pleurer comme une bete
+en fermant le livre..."
+
+Que Musset ait ete sans reproche, il n'en saurait etre question.
+Lui-meme s'en est genereusement confesse. Son inegalite de caractere,
+due a des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intemperance, qui
+offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintee d'egoisme
+durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du
+decouragement, sinon un dessein de revanche. On a parle de legeres
+infidelites de Musset dans les premieres semaines de leur sejour a
+Venise,--elle, languissante de lievre, mais surtout preoccupee d'ecrire:
+obsession d'un travail regulier qui exasperait l'eternelle fantaisie du
+poete. Lui-meme se serait ouvert a Arsene Houssaye de quelques
+passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement
+allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le
+poete, hante de la superstition francaise, n'a pas voulu se vanter de
+n'avoir obtenu que ce qu'il meritait?...
+
+[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.]
+
+Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la
+maitresse, sa legerete, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant.
+Voila des jours et des semaines qu'elle le veille, en mere inquiete,
+avec ce devouement sans bornes dont elle avait la source dans son
+instinct de protection, quand tout a coup elle s'avise de prendre
+Pagello pour amant. Elle n'a pas a invoquer de nouvelles trahisons. Au
+debut de cette grave maladie, elle a appele Pagello, en lui ecrivant
+"qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde".--Peut-etre
+deja se defendait-elle contre elle-meme en ecrivant ces mots. Mais
+pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-etre Musset
+l'avait-il desire?...
+
+Nous avons vu dans le journal sincere du medecin la naissance de sa
+bonne fortune. Le poete s'en apercut bientot; mais comment lui vint le
+soupcon? Il faut parler ici d'un episode fameux: la vision qu'aurait eue
+Musset, alors en grand danger, de l'etrange facon dont sa garde-malade
+remplissait les intermedes avec Pagello. On connait la scene contee dans
+_Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa
+maitresse et son medecin. Entre deux acces de lethargie il les apercoit,
+dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate
+qu'ayant dine la, ils ont bu dans le meme verre...
+
+Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette periode
+experimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source,
+croyait la vision du poete reelle; la correspondance des deux amants
+prouvera-t-elle que le poete n'avait pas reve?... Or, d'Alfred de Musset
+lui-meme, nous ne savons rien encore, qu'a travers le livre de son
+frere, ou l'on a pretendu que la rancune eclatait a chaque page. La
+famille du poete a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset
+n'avait dit que la verite. Comment mettre en doute une affirmation de la
+force de celle-ci: "Il n'appartenait qu'a Edouard Falconey de raconter
+des evenements qui ont exerce une influence considerable sur son genie
+et sur sa vie entiere; lui seul a pu recueillir les details de cette
+singuliere soiree... En voici la relation _telle qu'il la dicta
+lui-meme_ a Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard." Suit la
+scene bien connue de l'hotel Danieli. Mais nous avons affaire a un
+roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son heros dans l'interet
+de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le
+chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau inedit que Mme Lardin de
+Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frere Paul:
+
+DICTE PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRERE, DECEMBRE 1852.
+
+Il y avait a peu pres huit ou dix jours que j'etais malade a Venise. Un
+soir, Pagello et G.S. etaient assis pres de mon lit. Je voyais l'un, je
+ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les
+sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants,
+ils resonnaient dans ma tete avec un bruit insupportable.
+
+Je sentais des bouffees de froid monter du fond de mon lit, une vapeur
+glacee, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me penetrer jusqu'a
+la moelle des os. Je concus la pensee d'appeler, mais je ne l'essayai
+meme pas, tant il y avait loin du siege de ma pensee aux organes qui
+auraient du l'exprimer. A l'idee qu'on pouvait me croire mort et
+m'enterrer avec ce reste de vie refugie dans mon cerveau, j'eus peur; et
+il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main,
+je ne sais laquelle, ota de mon front la compresse d'eau froide, et je
+sentis un peu de chaleur.
+
+J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon etat. Ils
+n'esperaient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tata le
+pouls. Le mouvement qu'il me fit faire etait si brusque pour ma pauvre
+machine que je souffris comme si on m'eut ecartele. Le medecin ne se
+donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta
+comme une chose inerte, me croyant mort ou a peu pres. A cette secousse
+terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre a la fois; j'entendis un
+coup de tonnerre dans ma tete et je m'evanouis. Il se passa ensuite un
+long temps. Est-ce le meme jour ou le lendemain que je vis le tableau
+suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en
+soit, je suis certain d'avoir apercu ce tableau que j'aurais pris pour
+une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne
+m'eussent appris que je ne m'etais pas trompe. En face de moi je voyais
+une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tete renversee
+en arriere. Je n'avais pas la force de soulever ma paupiere pour voir le
+haut de ce groupe, ou la tete de l'homme devait se trouver. Le rideau
+du lit me derobait aussi une partie du groupe; mais cette tete que je
+cherchais vint d'elle-meme se poser dans mon rayon visuel. Je vis les
+deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit
+pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette
+revelation; mais je compris tout a coup et je poussai un leger cri.
+J'essayai alors de tourner ma tete sur l'oreiller et elle tourna. Ce
+succes me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur
+et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: "Mes
+amis, je suis vivant!" Mais je songeai qu'ils ne s'en rejouiraient pas
+et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et
+dit: "Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauve!" Je l'etais en
+effet.
+
+C'est, je crois, le meme soir, ou le lendemain peut-etre que Pagello
+s'appretait a sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de
+prendre le the avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et
+causa gaiement. Ils se parlerent ensuite a voix basse, et j'entendis
+qu'ils projetaient d'aller diner ensemble en gondole a Murano. "--Quand
+donc, pensais-je, iront-ils diner ensemble a Murano? Apparemment quand
+je serai enterre." Mais je songeai que les dineurs comptaient sans leur
+hote. En les regardant prendre leur the, je m'apercus qu'ils buvaient
+l'un apres l'autre dans la meme tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello
+voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passerent derriere un paravent,
+et je soupconnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumiere
+pour eclairer Pagello. Ils resterent quelque temps ensemble sur
+l'escalier. Pendant ce temps-la, je reussis a soulever mon corps sur mes
+mains tremblantes. Je me mis _a quatre pattes_ sur le lit. Je regardai
+la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne
+m'etais pas trompe. Ils etaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir
+l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore
+le moyen de douter, tant j'avais de repugnance a croire une chose si
+horrible!
+
+Les lettres de George Sand a Pagello, que celui-ci, vingt fois pres de
+les detruire, a conservees pourtant (M. Maurice Sand lui savait gre de
+sa discretion), nous eclaireraient pleinement sur cette phase de leur
+amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, apres son Journal
+intime, j'ai pense qu'il n'y avait plus d'indiscretion a publier, non
+sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en
+avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme ecriture,
+une precieuse planche d'anatomie morale adressee par George Sand a son
+nouvel amant.
+
+J'y lis clairement qu'une scene violente entre Lelia et Musset a resulte
+du "continuel espionnage" trop justifie de celui-ci. Pagello, attriste
+par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demande a George Sand de
+lui pardonner. Elle y aurait consenti "par faiblesse et imprudence",
+ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-meme ce que c'est que le
+repentir! Elle eut prefere tout avouer a Alfred; il eut d'abord beaucoup
+pleure, puis se fut calme. Elle ne l'eut revu qu'a l'heure de partir
+pour la France; elle l'y eut accompagne et on se fut separe amicalement
+a Paris.
+
+Pagello apparait ici comme un honnete coeur qui a pu envisager chez
+son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour
+peut-etre. Mais elle ne sait etre genereuse: quand on l'a offensee et
+qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. "Ma conduite peut
+etre magnanime, mon coeur ne peut pas etre misericordieux. Je suis trop
+bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par
+honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible."
+
+Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en
+expliquant a Pagello quelle soumission elle espere de lui...
+
+Mais la singuliere amoureuse interrompt ses remontrances pour declarer a
+son amant qu'il reunit a ses yeux toutes les perfections.
+
+C'est la premiere fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout
+de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas use. Ici,
+un hymne sensuel d'une etonnante vigueur, qu'attriste pour finir, comme
+une ombre importune, la vision toujours presente de l'autre amour
+qu'elle veut croire a son declin.--Voici ce document decisif:
+
+ Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour
+ lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas
+ de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre
+ dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et
+ sans nous exposer a le voir d'un moment a l'autre devenir furieux. Tu
+ m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes
+ ne me portait que trop a suivre ton conseil; mais ma raison me dit que
+ ce pardon etait un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais
+ bientot sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa
+ fibre est tres sensible; mais son ame n'a ni force ni veritable
+ noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignite
+ qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au
+ repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet
+ de demander pardon a qui que ce soit; et quand je vois les torts
+ recommencer apres les larmes, le repentir qui vient apres ne me semble
+ plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'etre genereuse. Je le serai;
+ mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les
+ trois. Dans deux ou trois jours, les soupcons d'Alfred recommenceront
+ et deviendront peut-etre des certitudes. Il suffira d'un regard entre
+ nous pour le rendre fou de colere et de jalousie. S'il decouvre la
+ verite, a present, que ferons-nous pour le calmer? Il nous detestera
+ pour l'avoir trompe.--Je crois que le parti que j'avais pris
+ aujourd'hui etait le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleure, beaucoup
+ souffert dans le premier moment, et puis il se serait calme, et sa
+ guerison aurait ete plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne
+ me serais montree a lui que le jour de son depart pour la France et je
+ l'aurais accompagne. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble,
+ il n'aurait plus eu aucun sujet de colere et d'inquietude, et nous
+ aurions pu lui et moi arriver a Paris et nous y separer avec amitie.
+ Au lieu que nous serons peut-etre ennemis jures avant de quitter
+ Venise. C'est le relachement des nerfs apres une crispation, c'est un
+ besoin de pleurer apres le besoin de blasphemer. Je ne peux pas etre
+ ainsi. Je ne peux pas etre ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est
+ impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne
+ vous aime plus_, il est impossible a mon coeur de retracter ce qu'a
+ prononce ma bouche. C'est la, je crois, un mauvais caractere: je suis
+ orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais.
+ Je ne suis pas genereuse, ma conscience me force a te le dire.
+ Ma conduite peut etre magnanime, mon coeur ne peut pas etre
+ misericordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis
+ servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par
+ amour ce m'est impossible.
+
+ Songe a cela, reflechis a mon caractere et souviens-toi de ce que tu
+ as dit une fois:
+
+ Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,
+ Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.
+
+ Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre a present, si je
+ cessais de t'aimer.
+
+ Je vieillis et mon coeur s'epuise, mais je puis devenir de glace
+ pour toi d'un jour a l'autre. Prends garde, prends garde a moi! Pour
+ conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien pres de la
+ perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle!
+ L'amitie peut etre oublieuse et tolerante. Je pardonne tout a mes
+ amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais
+ l'amour, selon moi, c'est la veneration, c'est un culte. Et si mon
+ dieu se laisse tomber tout a coup dans la crotte, il m'est impossible
+ de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de
+ pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure
+ ou une grossierete a une femme! Non: pas meme a celle qui te serait
+ indifferente. C'est bien bete de ma part de le craindre et de me
+ mefier. C'est toi au contraire qui dois te mefier de moi. Es-tu sur
+ que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si
+ exigeante et si severe, ai-je bien le droit d'etre ainsi?
+
+ Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irreprochable?
+ Helas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherche cette perfection sans la
+ rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui realiseras
+ mon reve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu.
+ Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule
+ et que je songe a mes maux passes que le doute et le decouragement
+ s'emparent de moi.
+
+ Quand je vois ta figure honnete et bonne, ton regard tendre et
+ sincere, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne
+ songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles
+ et si bonnes! tu parles une langue si melodieuse, si nouvelle a mes
+ oreilles et a mon ame! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est
+ juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais du toujours
+ aimer. Pourquoi t'ai-je rencontre si tard? quand je ne t'apporte
+ plus qu'une beaute fletrie par les annees et un coeur use par les
+ deceptions--Mais non, mon coeur n'est pas use. Il est severe, il est
+ mefiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionne. Jamais je
+ n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la derniere fois que tu
+ m'as couverte de tes caresses. (_Un mot efface_.)
+
+ Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il
+ n'y a que Dieu qui puisse me dire: "Tu n'aimeras plus."--Et je sens
+ bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retire le feu
+ du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je
+ suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est
+ toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es a present, n'y change rien. Je
+ ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la
+ premiere fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste
+ mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de
+ jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh!
+ quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta
+ chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne
+ voie, que je n'entende rien que toi, et tu...
+
+ --Etre heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela a Dieu et a
+ toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus a mes
+ chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien
+ triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal paye, si
+ deplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni
+ finir, est un supplice. Il est la devant moi comme un mauvais presage
+ pour l'avenir et semble me dire a tout instant: "Voila ce que devient
+ l'amour." Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux
+ esperer, croire en toi seul, t'aimer en depit de tout et en depit
+ de moi-meme. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcee. Dieu aussi l'a
+ voulu. Que ma destinee s'accomplisse.
+
+Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de
+devouement passionne, mais fiere, mais orgueilleuse indomptablement.
+Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un
+jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondement cherie.
+Mais c'est surtout a elle-meme qu'elle devait ne point pardonner.
+Sa fierte n'eut point consenti a rendre un entrainement des sens
+responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poete. Et la
+fatalite de sa nature la poussait a se justifier, au nom de sa dignite
+meme, d'une revanche qu'elle pensait legitime, que demain peut-etre elle
+maudirait...
+
+Comment Musset fut-il eclaire sur la situation? La nuit de l'hotel
+Danieli l'obsedait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui
+persuader qu'il s'etait trompe. Ce qui reste mysterieux, dans les
+tristes conditions de l'ame amoureuse, chancelante et si faible du
+malheureux poete, c'est la psychotherapie que lui imposa sa maitresse.
+L'examen n'en saurait etre que defavorable a George Sand, si surtout
+l'on s'arrete aux temoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'apres
+ces temoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras,
+abordait recemment la question dans un judicieux article: "... On
+s'employa a le calmer, puis a le faire taire, puis a endormir ses
+soupcons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du delire. On l'en avertit.
+On lui dit: "Il faut que vous ayez reve une fois de plus." George, en
+outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance
+et qui lui etaient meme revenues devant elle.... Un jour qu'il repetait
+ce qu'il appelait ses reveries de folles, l'on s'emporta jusqu'a lui
+faire la menace decisive, celle qu'il avait crainte jusqu'a ce moment de
+sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaca de la
+maison de sante... La peur acheva donc de dompter les revoltes et les
+inquietudes d'Alfred. Il admit des lors ce qu'il plut a George de
+conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupcons,
+egalement injurieux pour l'amour et l'amitie, le penetrerent de
+scrupules... Et ceci est la these meme de la _Confession d'un enfant du
+siecle_[100]..."--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle
+etait capable de l'aimer encore, et cette fois desesperement. Pourquoi
+ne pas s'en tenir a l'explication naturelle, la detresse des sens aupres
+d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poete devant la subtile
+psychologie de son amie,--sa maitresse vraiment,--quand nous aurons vu
+celle-ci lui ecrire a Paris: "Oh! cette nuit d'enthousiasme ou, _malgre
+nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: "Vous vous aimez et vous
+m'aimez pourtant. Vous m'avez sauve ame et corps!"--N'oublions pas
+qu'ils etaient a Venise, dans la Romantique eternelle, aimantes de
+fievreuse folie par la ville d'amour.
+
+[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits menages romantiques_, dans la _Gazelle
+de France_ du 15 oct. 1896.]
+
+La plus grave accusation portee contre George Sand par Paul de Musset,
+celle d'avoir greffe la terreur sur la jalousie dans les tourments du
+poete convalescent, merite de nous arreter. L'auteur de _Lui et Elle_
+donne encore son recit pour conforme a une dictee de son frere. Elle a
+ete conservee: on ne peut guere mettre en doute l'authentique valeur de
+ce document. J'en dois aussi la communication a Mme Lardin de Musset.
+On comparera ce second recit "dicte par Alfred de Musset, en decembre
+1852", avec le passage en question du roman:
+
+ Nous etions loges a Saint-Moise, dans une petite rue qui aboutissait
+ au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand.
+ Elle nia effrontement ce que j'avais vu et entendu et me soutint que
+ tout cela etait une invention de la fievre. Malgre l'assurance dont
+ elle faisait parade, elle craignait qu'en presence de Pagello il lui
+ devint impossible de nier, et elle voulut le prevenir, probablement
+ meme lui dicter les reponses qu'il devrait me faire lorsque je
+ l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumiere sous la porte
+ qui separait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai
+ chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans
+ son lit. D'ailleurs elle ecrivait sur ses genoux et l'encrier etait
+ sur sa table de nuit. Je n'hesitai pas a lui dire que je savais
+ qu'elle ecrivait a Pagello et que je saurais bien dejouer ses
+ manoeuvres. Elle se mit dans une colere epouvantable et me declara
+ que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui
+ demandai comment elle m'en empecherait. "En vous faisant enfermer dans
+ une maison de fous", me repondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je
+ rentrai dans ma chambre sans oser repliquer. J'entendis George Sand
+ se lever, marcher, ouvrir la fenetre et la refermer. Persuade qu'elle
+ avait dechire sa lettre a Pagello et jete les morceaux par la fenetre,
+ j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la
+ ruelle. La porte de la maison etait ouverte, ce qui m'etonna beaucoup.
+ Je regardai dans la rue et j'apercus une femme en jupon enveloppee
+ d'un chale. Elle etait courbee. Elle cherchait quelque chose a terre.
+ Le vent etait glacial. Je frappai sur l'epaule de la chercheuse, lui
+ disant, comme dans le _Majorat_: "George, George, que viens-tu faire
+ ici a cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le
+ vent les a balayes; mais ta presence ici me prouve que tu avais ecrit
+ a Pagello."
+
+ Elle me repondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit;
+ qu'elle me ferait arreter tout a l'heure; et elle partit en courant.
+ Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivee au Grand-Canal, elle
+ sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais
+ je m'etais jete dans la gondole, a cote d'elle, et nous partimes
+ ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En debarquant
+ au Lido, elle se remit a courir, sautant de tombe en tombe dans le
+ cimetiere des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin
+ elle s'assit epuisee sur une pierre sepulcrale. De rage et de depit,
+ elle se mit a pleurer: "A votre place, lui-dis-je, je renoncerais a
+ une entreprise impossible. Vous ne reussirez pas a joindre Pagello
+ sans moi et a me faire enfermer avec les fous. Avouez plutot que vous
+ etes une c...--Eh bien! oui, repondit-elle.--Et une desolee c...",
+ ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue a la maison.
+
+Dans une longue note inedite ajoutee par elle-meme a sa correspondance
+avec Musset, George Sand refute, non sans indignation, ce qu'elle
+considere comme une calomnie. L'impartialite nous oblige a en donner
+un fragment,--non sans faire observer que si la dictee de Musset est
+posterieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification
+de George Sand est posterieure a la mort du poete[101].
+
+[Note 101. M. Maurice Clouard (article cite: _Revue de Paris_ du 1er
+aout 1896) a donne une impression et des extraits de ce morceau.]
+
+ La lettre a laquelle il fait allusion dans celle qui precede, et qui
+ a donne lieu a de si belles histoires (forme) neuf petites lignes
+ ecrites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra
+ l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait a un sou dans les rues
+ de Venise. Il l'avait achetee le matin, et elle se trouvait sur la
+ table. Il etait alors tourmente de visions et de soupcons jaloux.
+ _Elle_ le veillait toujours, bien qu'il fut en convalescence; mais
+ il etait souvent tres agite. Le croyant endormi, et ne voulant pas
+ l'eveiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ ecrivit sur le
+ _verso_ de cette chanson:
+
+ "Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere
+ fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: "_Son matto. (Je
+ deviens fou.)_" Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal
+ gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri.
+ Se forse ubbri..." Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un
+ mouvement; _elle_ mit ce qu'elle ecrivait dans sa poche; _il_ s'en
+ apercut et demanda a le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le
+ montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus
+ tard.
+
+ Voici la traduction: "Il a ete tres mal cette nuit, le pauvre enfant!
+ Il croyait voir des fantomes autour de son lit, et criait toujours:
+ "Je suis fou! je deviens fou!" Je crains beaucoup pour sa raison. Il
+ faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la
+ gondole, hier. S'il n'etait qu'ivre..." Probablement la phrase devait
+ etre terminee ainsi: "S'il n'etait qu'ivre, ce ne serait pas si
+ inquietant[102]."
+
+[Note 102. Cette chanson ainsi annotee par G. Sand, n'a pas ete
+retrouvee, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en
+passant, que le poete, parle, dans sa _dictee_, d'une lettre ecrite _a
+l'encre_ et non au crayon...]
+
+ Il eprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des
+ excitants, et deux ou trois fois, malgre toutes les precautions, il
+ reussit a boire en s'echappant, sous pretexte de promenade en gondole.
+ Chaque fois, il eut des crises epouvantables, et il ne fallait pas en
+ parler au medecin devant lui, car il s'emportait serieusement contre
+ ces revelations. Comme lui-meme craignait pour sa raison, il n'est pas
+ etonnant non plus qu'_elle_ ne voulut pas lui montrer cette phrase:
+ "_Temo molto per la sua ragione_" et, comme pour lui oter des soupcons
+ qui, par moment, l'exasperaient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_,
+ a part, au medecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier,
+ glisses furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont
+ il fallait qu'il fut informe.
+
+ Plus tard, _elle_ consentit, a Paris, a _lui_ remettre cette _fameuse
+ lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait tres calme et tres gueri
+ dans ce moment-la; il fut d'abord tres reconnaissant et tres console;
+ mais son imagination, que les boissons excitantes ramenerent bientot
+ aux acces de delire, travailla enormement cette phrase: "_Temo molto
+ per la sua ragione_." Il en parla peut-etre a son frere: de la,
+ l'epouvantable et infame accusation de l'avoir menace, a Venise, de
+ la _Maison des fous_. Mais jamais une si meprisable idee ne lui est
+ venue, a _lui!_ Il etait fantasque, injuste, fou reellement dans
+ l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid...
+
+Apres lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins
+singulier, chez George Sand, cet obsedant besoin de se justifier, quand
+on connait sa lettre,--evidemment anterieure a la scene evoquee,--sa
+lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle esperer qu'elle resterait a
+jamais medite?--A moins d'admettre que cette nuit-la, precisement, elle
+n'ecrivit a son amant nouveau--rien dont put s'offenser son amant de la
+veille?... N'empeche qu'avec l'intimite que nous avons surprise entre
+elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de demontrer
+son erreur a Musset denote chez elle un instinct de dissimulation du
+plus obstine feminisme.
+
+Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poete, s'il soupconna seulement
+les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello,
+n'ignora plus, apres la scene du Lido, les sentiments qui avaient germe
+entre eux durant sa maladie. Pagello lui-meme nous a appris, mais
+indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione
+italiana_ de 1881, comment le poete fut instruit de sa disgrace.
+
+George Sand n'avait qu'une volonte. Nous l'avons vue ecrire a Pagello
+qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait.
+
+ "--Croyez-vous, Docteur, commenca-t-elle froidement, qu'Alfred soit
+ capable de supporter une forte emotion?
+
+ --Vous dites? demanda Pagello.
+
+ --Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus
+ votre maitresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur
+ Pagello[103]..."
+
+[Note 103: Cette scene est rapportee par l'auteur anonyme de l'article
+de l_'Illustrazione_, d'apres le temoignage du Venitien Jacopo Cabianca
+qui en tenait le recit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirme
+depuis, et maintes fois, l'exactitude.]
+
+Paul de Musset donne une version equivalente. A l'en croire, Alfred,
+trop spirituel pour se facher et voyant la confusion de Pagello, aurait
+pardonne genereusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection
+de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poete, plus
+epris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence
+des larmes de sang.
+
+[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.]
+
+"J'aime le docteur Pagello." Que cette parole ait ete ou non dite,
+Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations
+de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres temoignent d'un
+souci constant de sa dignite a cet egard, d'un besoin de croire a la
+delicatesse de celle qui l'avait aime. Elle prit soin d'ailleurs de
+l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentree elle-meme
+a Paris, elle n'hesitait pas a le rassurer en ces termes:
+
+ Je n'ai a te repondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que
+ j'ai aime Pierre, et meme apres ton depart, apres t'avoir dit que je
+ l'aimais _peut-etre_, que _c'etait mon secret_ et que _n'etant plus
+ a toi je pouvais etre a lui sans te rendre compte de rien_, il s'est
+ trouve dans sa vie, a lui, dans ses liens mal rompus avec ses
+ anciennes maitresses, des situations ridicules et desagreables qui
+ m'ont fait hesiter a me regarder comme engagee par des precedents
+ _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincerite dont j'appelle
+ a toi-meme et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai
+ pas permis a Venise de me demander le moindre detail, si nous nous
+ etions embrasses tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te defends
+ d'entrer dans une phase de ma vie ou j'avais le droit de reprendre les
+ voiles de la pudeur vis-a-vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.)
+
+George Sand lui refusait donc "le droit de l'interroger sur Venise".
+Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un
+enfant du siecle_, ou il expose, n'accusant toujours que lui-meme, cette
+periode navree et resignee de son histoire, il semble appuyer sur cette
+conviction de sa detresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour
+moral entre Smith et Brigitte Pierson.
+
+Un jour cependant, un soir d'automne de la meme annee, George Sand
+ecoutant le passe, reconnut sa part de faiblesse dans les miseres de cet
+amour. Apres un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir,
+elle s'etait sentie l'adorer. Lelia pouvait-elle aimer autrement qu'avec
+desespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le poete, et, rentree
+chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une
+sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle
+peut-etre que tout ce qu'a ecrit George Sand, est restee inedite. La
+jeune femme y apparait a son tour tres sincere--et bien miserable. Ce
+court fragment peut en donner l'idee:
+
+ Mon Dieu, rendez-moi ma feroce vigueur de Venise; rendez-moi cet apre
+ amour de la vie, qui m'a pris comme un acces de rage, au milieu du
+ plus affreux desespoir; faites que je m'ecrie encore: "Ah! l'on
+ s'amuse a me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant!
+ Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir,
+ je veux vivre!" Mais comme cela est tombe! Dieu, tu le sais, comme tu
+ m'as abandonnee apres! C'etait donc un crime? L'amour de la vie
+ est donc un crime? L'homme qui vient dire a une femme: "Vous etes
+ abandonnee, meprisee, chassee, foulee aux pieds. Vous l'avez peut-etre
+ merite. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais
+ je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me
+ devoue a vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je
+ veux vous sauver, je vous aiderai a remplir vos devoirs aupres d'un
+ convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez
+ plus, et vous reviendrez. Je crois en vous." Un homme qui me disait
+ cela pouvait-il me sembler coupable a ce moment-la? Et si, apres
+ avoir concu l'esperance de persuader cette femme, emporte, lui, par
+ l'impatience de ses sens ou bien par le desir de s'assurer de sa foi,
+ avant qu'il fut trop tard, il l'obsede de caresses, de larmes, il
+ cherche a surprendre ses sens par un melange d'audace et d'humilite.
+ Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'etre adoree et
+ persecutee et imploree des heures entieres; il y en a qui ne l'ont
+ jamais fait, qui n'ont jamais tourmente obstinement une femme; plus
+ delicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnat, ils l'ont
+ persuadee, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontre que
+ de ces hommes-la. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier
+ mot ne m'a pas arrache un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cede?
+ Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brisee
+ ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas
+ moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat premedite.
+
+Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une eternite sur son
+coeur, une visite inattendue vint temperer les amertumes de Musset. Il
+avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis apres son
+frere Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de
+change parisien, intelligent, mondain, artiste, elegant, desoeuvre,
+Tattet menait largement l'existence du dandy cultive, ou, plus fortune,
+Musset l'eut suivi sans doute, au detriment de son genie. Les deux amis
+n'en partageaient pas moins les memes plaisirs. Et Musset faisait chaque
+automne de longs sejours chez les parents de Tattet, a Bury, dans la
+vallee de Montmorency.
+
+L'affection qu'il garda toujours a cet intime compagnon de sa jeunesse
+est immortalisee par les stances bien connues des _Premieres poesies_:
+
+ Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es reste
+ fidele ou tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prete plus d'un lien
+ fragile, Mais c'est l'adversite qui m'a fait un ami...
+
+Le poete etant a Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie
+Dejazet, fit un detour pour l'aller voir. Il le trouva presque retabli,
+comme en temoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au
+theatre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-meme a Sainte-Beuve,
+apres avoir quitte son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse
+sollicitude de Sainte-Beuve et l'etat precaire des pauvres amants de
+Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous interesse:
+
+ Je ne sais quel bon genie m'a conduit a Venise et m'a fait executer
+ par moi-meme et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec
+ tant d'instances. J'ai tache, pendant mon sejour a Venise, de procurer
+ quelques distractions a Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la
+ maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguee. Je ne les ai quittes que
+ lorsqu'il m'a ete bien prouve que l'un etait tout a fait hors de
+ danger, et que l'autre etait entierement remise de ses longues
+ veilles.
+
+ Soyez donc maintenant sans inquietude, mon cher M. de Sainte-Beuve;
+ Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout devoue, tres capable,
+ et qui le soigne comme un frere. Il a remplace aupres de lui un ane
+ qui le tuait tout bonnement. Des qu'il pourra se mettre en route, Mme
+ Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un desir effrene.
+ Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur
+ donc de ma part a tous deux ce que votre eloquente amitie trouvera
+ pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien
+ devouee[105].
+
+[Note 105: _Revue de Paris_, 1er aout 1896.]
+
+George Sand avait ouvert son coeur a ce cher camarade de Musset. Pagello
+lui-meme s'etait fait de lui un ami sincere. Tout a ete conserve de
+leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,--a part
+soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir
+d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus
+tard essayant de detourner Musset de celle qui rendait sa vie si
+malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites a Venise,
+celle-ci lui avait-elle tout avoue? Le lecteur jugera, d'apres ce
+fragment d'une de ses lettres a Tattet, ce qu'il lui convient de
+conclure:
+
+ ...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la feroce Lelia,
+ repondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang
+ des hommes, en quoi elle est tres inferieure a Han d'Islande; dites
+ qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin
+ et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul
+ de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une
+ personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et
+ de sincerite etait l'effet du hasard et du desoeuvrement. Je n'en
+ sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idee de m'en repentir et
+ qu'apres avoir parle avec franchise pour repondre a vos questions,
+ j'ai ete touchee de l'interet avec lequel vous m'avez ecoutee. Il y
+ a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est
+ l'affection et le devouement que nous avons pour la meme personne.
+ Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je desire desormais. Vous
+ etes sur de pouvoir contribuer a son bonheur, et moi, j'en doute pour
+ ma part. C'est en quoi nous differons et c'est en quoi je vous envie.
+ Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une
+ providence. Il retrouvera en lui-meme plus qu'il ne perdra en moi;
+ il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la
+ solitude.
+
+ En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous
+ n'aurons pas, par consequent, le plaisir de vous avoir pour compagnon
+ de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette
+ reellement. Nous aurions ete tranquilles et _allegri_ avec vous, au
+ lieu que nous allons etre inquiets et tristes. Nous ne savons pas
+ encore a quoi nous forcera l'etat de sa sante physique et moral.
+ Il croit desirer beaucoup que nous ne nous separions pas et il me
+ temoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours ou il a
+ aussi peu de foi en son desir que moi en ma puissance, et alors, je
+ suis pres de lui entre deux ecueils: celui d'etre trop aimee et de lui
+ etre dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'etre pas assez sous
+ un autre rapport, pour suffire a son bonheur. La raison et le courage
+ me disent donc qu'il faut que je m'en aille a Constantinople, a
+ Calcutta ou a tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi
+ et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que
+ le hasard vous a amene aupres de son lit clans un temps ou il avait
+ la tole encore faible et qu'alors n'etant separe des secrets de notre
+ coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des
+ souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez
+ vu la vieille femme repandre sur ses tisons deux ou trois larmes
+ silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au
+ milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait
+ a exciter en elle, un cri de douleur s'est echappe une ou deux fois du
+ fond de son ame pour appeler la mort[106].
+
+[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er aout 1896.]
+
+Quand George Sand adressait a Alfred Tattet ce beau discours resigne,
+elle s'etait donnee a Pagello... Avec la sante lentement revenue, Musset
+avait trouve la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon
+de son amie, il pleurait ce qu'on lui demontrait avoir ete sa faute
+impardonnable:
+
+ Il faudra bien t'y faire, a cette solitude,
+ Pauvre coeur insense, tout pret a se rouvrir,
+ Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.
+ Il faudra bien t'y faire, et sois sur que l'etude,
+
+ La veille et le travail, ne pourront te guerir.
+ Tu vas, pendant longtemps, faire un metier bien rude,
+ Toi, pauvre enfant gate, qui n'as pas l'habitude
+ D'attendre vainement et sans rien voir venir.
+
+ Et pourtant, o mon coeur, quand tu l'auras perdue,
+ Si lu vas quelque part attendre sa venue,
+ Sur la plage deserte en vain tu l'attendras,
+
+ Car c'est toi qu'elle fuit de contree en contree,
+ Cherchant sur cette terre une tombe ignoree
+ Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]...
+
+ Voici qu'approchait l'heure de son retour en
+ France. Apres les orages probables qui l'assombrirent
+ pour toujours, le pauvre enfant faisait
+ un cruel retour au passe et sa faiblesse s'exhalait
+ dans cette plainte douloureuse[108]:
+
+ Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,
+ De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,
+ Quand dans la nuit profonde, o ma belle maitresse,
+ Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!
+
+ La memoire en est morte, un jour te l'a ravie,
+ Et cet amour si doux qui faisait sur la vie
+ Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,
+ Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!
+
+[Note 107, 108: Vers publies par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
+
+On ne sait presque rien des derniers jours de Musset a Venise. Le 22
+mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre a Alfred Tattet en
+fait foi;--le 28 il part seul. "Les troisieme, quatrieme et cinquieme
+chapitres de la _Confession d'un enfant du siecle_ donnent une idee
+de ce qui a du se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice
+Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'ame et
+de generosite en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de
+Pagello[109]." J'estime, au contraire, que cette derniere semaine fut
+lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa
+vision de l'hotel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord
+qu'avait ratifie sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa generosite.
+A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un pere. A eux
+deux, ils avaient "adopte" Musset. Et lui-meme, l'inconstant poete, aux
+premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ ou
+elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engage_ Pagello _a
+consoler_ cette compagne dont il se sentait excede.... C'est la these
+d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut
+s'acharner a le persuader, pendant ces dernieres semaines, qu'il avait,
+lui seul, prepare et voulu l'etrange situation ou ils se debattaient
+tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimere de cette poursuite
+du repos hors de la voie commune. Qu'il y eut ou non de sa faute dans la
+rupture, il aimait maintenant et n'etait plus aime. Un jour vint ou,
+n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de facon trop
+claire et trop prompte pour sa Tranquillite...
+
+[Note 109: M. Clouard, article cite de la _Revue de Paris_, p. 755.]
+
+Une courte lettre de Musset, datee de Venise, nous fait entrevoir les
+orages qui ont precede son depart. Elle nous apprend qu'il s'etait deja
+separe de George Sand. Encore convalescent, il etait sur le point de
+rentrer a Paris, accompagne seulement d'un domestique, le perruquier
+_Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'ame, il envoyait
+ce supreme adieu a sa bien-aimee:
+
+ Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indifference
+ pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donne aujourd'hui est le
+ dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai
+ fait dehors, avec la pensee que je t'avais perdue pour toujours, j'ai
+ senti que j'avais merite de te perdre, et que rien n'est trop dur pour
+ moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non,
+ il m'importe a moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface deja et
+ s'eloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le
+ sillon de ma vie ou tu as passe, et que celui qui n'a pas su t'honorer
+ quand il te possedait peut encore y voir clair a travers ses larmes,
+ et t'honorer dans son coeur, ou ton image ne mourra jamais. Adieu, mon
+ enfant.
+
+Un gondolier avait porte cette lettre a George Sand; Musset attendait
+devant la Piazzetta; elle lui repondit par ce billet au crayon, sur le
+verso:
+
+ _Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta._
+
+ Non, ne pars pas comme ca! Tu n'es pas assez gueri, et Buloz ne m'a
+ pas encore envoye l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110].
+ Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne
+ suis-je pas toujours le frere George, l'ami d'autrefois[111]?
+
+[Note 110: Reglons une fois pour toutes cette question des avances
+d'argent, a propos de laquelle on a essaye de blamer Musset, en citant
+ces deux fragments de leurs lettres.--D'Elle a Lui (du 29 avril 1834):
+"Je ne veux pas que tu songes a m'envoyer du tien, et ce que tu me dis a
+cet egard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai
+ta parole d'honneur de ne pas songer a ce remboursement avant trois
+ans?"--De Lui a Elle (de l'hiver suivant): "Mon ange adore, je te
+renvoie ton argent. Buloz m'en a envoye...."]
+
+[Note 111: Lettres de George Sand a Alfred de Musset (publiees par
+M. Emile Aucante). _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, pp. 1-48.]
+
+Musset partit le 29 mars, accompagne quelques heures par son amie.
+Avant de quitter Venise, il avait recu d'elle un carnet de voyage qui
+s'ouvrait sur cette dedicace: _A son bon camarade, frere et ami, sa
+maitresse_, GEORGE.--Que n'invoquait-elle aussi sa maternite, la
+meilleure corde de sa lyre!...
+
+
+
+V
+
+Musset a quitte Venise, a peine retabli et le coeur bien malade. George
+Sand l'a confie a un domestique italien, Antonio, perruquier de son
+etat, qui le suivra jusqu'a Paris. Elle-meme l'accompagne quelques
+heures, jusqu'a Mestre. Quand ils se sont separes, elle fait une petite
+excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. "J'ai fait a pied jusqu'a
+huit lieues par jour, ecrit-elle a Jules Boucoiran[112], le precepteur
+de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'etait fort bon
+physiquement et moralement." Dans la meme lettre, elle reconnait aussi
+que Musset "etait encore bien delicat pour entreprendre ce voyage. Je ne
+suis pas sans inquietude sur la maniere dont il le sup portera; mais il
+lui etait plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacre
+a attendre le retour de la sante, la retardait au lieu de l'accelerer.
+Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique tres soigneux et
+tres devoue. Le medecin m'a repondu de la poitrine, en tant qu'il la
+menagerait; mais je ne suis pas bien tranquille." Et elle rentre a
+Venise, "ayant sept centimes dans sa poche", pour installer sa vie
+nouvelle avec le docteur Pagello.
+
+[Note 112: Lettre du 6 avril 1834. _Correspondance_, t. I, p.
+265.--Pourquoi lui ecrit-elle qu'elle a quitte Musset a "Vicence"?]
+
+C'est du ton le plus degage qu'elle explique a ses correspondants son
+intention d'etablir son "quartier general" a Venise, ou elle peut
+travailler en paix et vivre economiquement. Elle compte rayonner dans la
+region des Alpes, en depensant cinq francs par jour, pousser peut-etre
+jusqu'a Constantinople (ce reve de Constantinople reviendra longtemps
+dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'etudiante qui veillait
+en elle), aller ensuite passer les vacances a Nohant et retourner a ses
+lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot a ses plus intimes amis;
+mais tout Paris en etait bientot informe.
+
+Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincerite
+qu'elle mettait a concilier son labeur et ses passions, elle associait
+sa vie a celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette independance,
+si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et
+un mari qui s'accommodait encore de ces libertes d'existence. Mais a se
+rappeler ses debuts dans la vie litteraire, on s'en etonne moins.
+
+Apres deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant ou
+elle se cloitrait trois mois sur six et Paris ou elle vivait selon
+sa fantaisie, la voici installee a Venise. Quand elle en partira, en
+juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un
+et l'autre sont en pension a Paris.
+
+--La rumeur de ses amours en Italie devait hater la rupture avec M.
+Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en etonnera pourtant, dans cette
+sereine inconscience de ses torts qui lui faisait ecrire quinze ans plus
+tard: "Je ne prevoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari
+dussent aboutir a des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il
+n'y en avait plus depuis que nous nous etions faits independants l'un de
+l'autre. Tout le temps que j'avais passe a Venise, M. Dudevant m'avait
+ecrit sur un ton de bonne amitie et de satisfaction parfaite, me donnant
+des nouvelles des enfants et m'engageant meme a voyager pour mon
+instruction et pour ma sante. Ses lettres furent produites et lues dans
+la suite par l'avocat general, l'avocat de mon mari se plaignant "des
+douleurs que son client avait devorees dans la solitude[113]."
+
+[Note 113: _Histoire de ma vie_, 5 deg. partie, chap. III.]
+
+M. Dudevant laissa prononcer la separation contre lui. Autant sa femme
+avait recherche l'eclat et le succes, autant il demandait le silence. Il
+finit taciturne et oublie, alors que le nom de George Sand devenait pour
+toute l'Europe synonyme de singularite et de genie.
+
+--En 1834, George Sand installee a Venise, n'ayant publie que ses
+premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais,
+menant de front indomptablement son labeur et ses passions, deja elle
+semble assuree de l'acquerir.
+
+Voici sur cette epoque de sa vie,--cinq mois dont on ne savait a peu
+pres rien,--la suite du journal intime de Pagello:
+
+ Alfred de Musset gueri, partait en prenant sechement conge de moi.
+ George Sand abandonnait l'hotel Royal[114] et venait habiter un petit
+ appartement a San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'etais
+ connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit.
+
+[Note 114: Ceci est une erreur de Pagello. Sitot apres le
+retablissement de Musset, George Sand et lui s'installerent a San Mose,
+dans le petit appartement ou eut lieu la scene de la lettre. (Voir plus
+haut, p. 115.)]
+
+ Quatre jours apres, mon pere m'ecrivit de Castel-Franco une longue
+ lettre ou il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le
+ mauvais pas que j'avais fait, et ou il ordonnait a mon frere Robert,
+ qui habitait avec moi, de s'eloigner de mon logis et de ma societe
+ tant que durerait cette liaison. Je prevoyais cette premiere amertume
+ et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb.
+ Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de
+ personnes distinguees, souriaient en me rencontrant dans les rues;
+ d'autres pincaient les levres en me regardant, et evitaient de me
+ saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand a mon bras.
+ Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec
+ cette perception qui lui etait propre, voyait et comprenait tout, et
+ lorsque quelque leger nuage passait sur mon front, elle savait le
+ dissiper a l'instant avec son esprit et ses graces enchanteresses.
+ Nous vecumes ainsi de fevrier[115] a aout. Je vaquais le matin aux soins
+ de ma profession; elle ecrivait son roman de _Jacques_, dont elle me
+ fit le protagoniste, exagerant mon caractere moral.
+
+[Note 115: Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le
+29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son depart, comme
+c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.]
+
+ J'ecrivais aussi; nous avons du moins travaille ensemble aux _Lettres
+ d'un voyageur_, ou nous depeignimes en quelques croquis, et plutot a
+ sa facon qu'a la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand
+ elle n'ecrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux feminins
+ pour lesquels elle avait une adresse et un gout particuliers, jusqu'a
+ vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa,
+ etc. Je ne sais ce qu'elle n'eut pas fait avec ses mains. Sobre,
+ econome, laborieuse pour elle-meme, elle etait prodigue pour les
+ autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre a qui elle ne fit l'aumone.
+ Je crois que ses plus gros gains seront prodigues en grande partie a
+ autrui, peut-etre sans discernement, peut-etre a des escrocs et a des
+ vicieux, parce que sa generosite manque de mesure jusqu'a l'avoir fait
+ tomber souvent dans le besoin, avec des benefices de dix mille francs
+ par an. Elle s'en confessa elle-meme a moi, et je le vis bien, et je
+ le sus encore a Paris, de quelques-uns de ses plus honnetes amis.
+ Maintenant, je reviens a mon histoire.
+
+ Donc, au mois d'aout, elle m'apprit qu'il lui etait absolument
+ necessaire d'aller pour quelque temps a Paris. Les vacances
+ approchaient. Ses deux enfants sortaient du college et ils avaient
+ coutume de se rendre avec elle a la Chatre ou elle passait l'automne
+ avec son mari. En meme temps, elle me temoignait un grand desir que
+ je l'accompagnasse pour revenir ensuite a Venise ensemble. Je restai
+ trouble et je lui dis que j'y penserais jusqu'au lendemain. Je compris
+ du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais
+ je l'aimais au dela de tout, et j'aurais affronte mille desagrements
+ plutot que de la laisser courir seule un aussi long voyage.
+
+ J'arrangeai pour le mieux mes affaires afin de recueillir un peu
+ d'argent. Le jour suivant, je lui dis que je l'accompagnerais, mais
+ que j'exigeais d'habiter seul a Paris et de n'etre pas contraint de me
+ rendre a la Chatre, voulant au contraire profiter de mon sejour
+ dans cette grande capitale pour frequenter les hopitaux et en faire
+ beneficier ma profession. A l'accent un peu triste, mais decide, avec
+ lequel je prononcai ces paroles, elle me repondit: "Mon ami, tu feras
+ ce qui te plaira le mieux." Je l'avais comprise et elle m'avait
+ compris. A partir de ce moment-la, nos relations se changerent en
+ amitie, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'etre qu'un ami;
+ mais je me sentais neanmoins amoureux....
+
+Les impressions ideales de son sejour a Venise avec Pagello, George Sand
+les a immortalisees dans ses trois premieres _Lettres d'un voyageur._
+Elles sont dediees a Alfred de Musset, "A un poete", et toutes
+melancoliques de son souvenir. Dans la seconde, qui parut a la _Revue
+des Deux Mondes_ du 15 juillet 1834, elle se met en scene _(Beppa)_ avec
+tous ses attraits d'enigme vivante, ainsi que Pagello (sous le double
+masque de _Pietro_ et du _Docteur_) et plusieurs de leurs familiers.
+
+C'est un merveilleux tableau du charme de Venise. D'apres un dire de
+l'eminent romancier vicentin Fogazzaro a M. Gaston Deschamps, on aurait
+la le plus fidele portrait de la Reine des lagunes.
+
+Pagello, lui-meme, etait gagne a cette exaltation. Il celebrait son amie
+dans une charmante _Serenata_ en dialecte venitien. Elle a ete publiee
+en partie par George Sand, mais anonyme, dans la seconde des _Lettres
+d'un voyageur_. Une anthologie venitienne de M. Raphael Barbiera a
+revele le veritable auteur, en donnant de nouvelles preuves de son
+talent de poete.--Traduisons quatre strophes de la _Serenata_:
+
+ "Ne sois plus tourmentee de pensers melancoliques. Viens avec moi,
+ montons en gondole, nous gagnerons la pleine mer.
+
+ ... Oh! quelle vision! quel spectacle presente la lagune, lorsque tout
+ est silence et que la lune brille au ciel!
+
+ ... Abaisse ce voile, cache-toi; elle commence a paraitre... si elle
+ t'apercevait, elle pourrait devenir jalouse.
+
+ ... Tu es belle, tu es jeune, tu es fraiche comme une fleur! Voici
+ venir le temps des larmes; ris aujourd'hui et fais l'amour."
+
+Il faut lire la description feerique et si juste de ces adorables nuits
+de Venise, dans la _Lettre_ de G. Sand, tout impregnee de cette poesie.
+
+Ses preoccupations ordinaires etaient plus prosaiques. Sa correspondance
+retentit d'une incessante reclamation d'argent a ses editeurs. A l'en
+croire, elle aurait ete reduite aux derniers expedients, "a coucher sur
+un matelas par terre, faute de lit". Les souvenirs de Pagello, que m'a
+transmis une lettre de sa fille, Mme Antonini, protestent contre cette
+excessive misere. Le menage n'etait pas riche, sans doute; mais on y
+vivait allegre, en travaillant. George nous apprend, dans une de ses
+lettres a Musset, que Pagello, tres occupe par ses malades, "est dehors
+toute la journee, puis s'endort methodiquement sur le sofa apres le
+diner, avec sa _pipetta_ dans l'oeil comme la flute de Deburau".
+
+De son cote Pietro a conte que G. Sand ecrivait de six a huit heures de
+suite, de preference la nuit, buvant beaucoup de the pour s'exciter au
+travail.
+
+Le jeune medecin habitait une petite maison "modeste, mais jolie", la
+_Casa Mezzani_, en face le _Ponte dei Pignoli_. Avec lui vivait son
+frere, Roberto Pagello, employe a la Marine, garcon instruit et de belle
+humeur, et avec eux, parait-il, logee a cote de Lelia, une enigmatique
+personne, Giulia P..., dont l'existence vient de nous etre revelee. Tout
+ce que nous en savons est dans une lettre de George Sand a Musset:
+
+ Ah! qu'est-ce que Giulia P...? Certainement, M. Dumas dirait de belles
+ choses la-dessus. On dit dans la maison Mezzani que c'est la maitresse
+ des deux Pagello et qu'elle et moi sommes les deux amantes du docteur.
+ C'est aussi vrai l'un que l'autre. Giulia est une soeur clandestine,
+ une fille non avouee de leur pere. Elle a quelque fortune, et comme
+ elle a 28 ou 30 ans, elle est independante. Elle a une affaire de
+ coeur a Venise et vient s'y etablir dans quelques jours. Elle avait lu
+ mes romans et professait pour moi un enthousiasme de fille romanesque.
+ Nous avons fait connaissance et elle me plait extremement. Nous avons
+ donc fait ce plan de pot-au-feu qui me sera, je crois, agreable...
+ Giulia est une creature sentimentale dont la figure ressemble
+ effrontement a celle du pere Pagello. C'est une pincee, demi-Anglaise,
+ demi-Italienne, avec de grands cheveux noirs, de grands yeux bleus,
+ toujours leves au ciel, manieree avec grace et gentillesse, pleureuse,
+ exaltee, un peu folle, bonne comme Pagello. Elle chante divinement et
+ je l'accompagne au piano. Le reste du temps elle fera l'amour ou lira
+ des romans[116].
+
+[Note 116. _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14.]
+
+On se demande ce que devait penser Musset a recevoir ces descriptions de
+la Casa Mezzani... Qu'ils y sont donc tous bons, voire excellents!
+
+Mais nous n'avons pas tout dit. Pagello lui-meme, le pacifique Pagello,
+se debattait entre ses amantes et ses amies, a en croire G. Sand: "C'est
+un don Juan sentimental qui s'est tout a coup trouve quatre femmes sur
+les bras." Et elle conte a Musset les scenes de jalousie d'une maitresse
+delaissee, l'_Arpalice_, qui a fait chez Pagello une irruption
+inattendue "lui arrachant la moitie de ses cheveux, dechirant son _bel
+vestito_" et finalement lui faisant craindre, a elle, une _coltellata_
+dont s'epouvante la douce Giulia[117].
+
+[Note 117: _Revue de Paris, loc. cit._, p. 14, 15 et 21.]
+
+Elle s'etait donc installee dans ce curieux interieur, heureuse et calme
+avec Pagello, courtoise et bonne camarade pour son frere. Celui-ci
+plaisantait le docteur sur la maigreur et la paleur de la jeune femme.
+Un piquant souvenir du professeur Provenzal (cite par Mme Codemo)[118]
+nous revele les preferences de Robert Pagello pour la jeune servante
+de George Sand, la Catina, belle fille dont les joues fraiches
+contrastaient avec le teint olivatre de Lelia. Il ne comprenait pas les
+enthousiasmes de son frere pour "cette maigreur de sardine" (_quella
+sardella_) et disait en son venitien: "_No so cossa de belo che el ghe
+trova mio fradelo; la mia Catina me piace megio._"
+
+[Note 118: _Racconti, scene_, etc., p. 177.]
+
+George Sand, tres simplement, aidait la servante dans le menage, et
+parfois se melait de cuisiner a sa facon. Ce qui donnait lieu a des
+repas d'anachoretes. Et Robert se plaignait gaiement de ce regime un peu
+bien romantique, et il disait preferer aux petits plats de George ses
+romans. Pour se reposer de la litterature, celle-ci, Pagello nous l'a
+conte, travaillait a l'aiguille ou dessinait. Le docteur conserve a
+Bellune un joli dessin a la plume execute et encadre par elle-meme. Elle
+y avait inscrit les deux noms de ses enfants: _Maurice, Solange..._ Mme
+Antonini, dans l'interessante lettre ou elle me resume des souvenirs
+qu'elle a cent fois entendu repeter a son pere, s'efforce de rectifier
+"les exagerations et bevues" de tous ceux qui ont ecrit sur la vie
+de George Sand a Venise. Elle me pardonnera de traduire ce fragment:
+"George Sand allait quelquefois, accompagnee de mon pere, a l'eglise.
+Prosternee devant Celui qui accueille et pardonne tout, elle se couvrait
+la face de ses mains et pleurait. Mon pere dit qu'elle avait toute
+l'etoffe necessaire pour etre le modele des epouses et des meres.
+Affectueuse, charitable, industrieuse, toutes les heures qu'elle
+ne passait pas a ecrire ou a visiter les monuments de Venise, elle
+travaillait a l'aiguille ou au tricot. Elle orna ainsi de ses mains
+toute une chambre a mon pere. Mon oncle me rapportait qu'elle etait
+toujours occupee; qu'un jour meme elle lui fit present de quatre paires
+de chaussettes, et lui dit en riant: "Voyez, Robert, je les ai mieux
+reussies que mes artichauts!"
+
+Cette vie tranquille et modeste prit fin avec le depart de la
+malheureuse femme, rappelee par les vacances a Nohant. Elle emmenait le
+docteur Pagello.
+
+
+
+VI
+
+Et Musset, le pauvre Musset? Revenons a lui. C'est lui le vrai poete et
+l'amoureux sincere. Le spectacle de sa detresse nous detendra du petit
+train bourgeois de la romanciere et du medecin.
+
+Il est rentre a Paris le corps et l'ame a peine convalescents. George
+Sand a fait en lui un aneantissement dont il ne se remettra jamais.
+
+Tous ses amis nous l'ont montre retrouvant plus tard des accents
+passionnes et navrants pour depeindre le ravage de cet amour. Il en
+portera l'empoisonnement toute sa vie... Chenavard m'a conte maintes
+fois comment, au lit de mort, le malheureux poete gardait la hantise de
+"cette femme" et de ses grands yeux noirs qu'il avait tant aimes:
+
+ Ote-moi, memoire importune,
+ Ote-moi ces yeux que je vois toujours!
+
+George Sand a quitte Musset, a Mestre, le 29 mars, le soir meme de son
+depart[119]. Ils se sont promis de s'ecrire. L'adieu du poete n'a pas ete
+sans un dechirement profond. Elle aussi, en le quittant, entendait bien
+ne pas le perdre. Il lui ecrit le premier, de Padoue, le 2 avril 1834:
+
+[Note 119: Le passeport de Musset, signe du consul Silvcstre de Sacy,
+est date de Venise, 29 mars. Elle y est retournee le soir meme, et le
+lendemain 30, elle envoie, de Trevise, sa premiere lettre a son ami.]
+
+ Tu m'as dit de partir et je suis parti; tu m'as dit de vivre et je
+ vis. Nous nous sommes arretes a Padoue; il etait 8 heures du soir
+ et j'etais fatigue. Ne doute pas de mon courage. Ecris-moi un mot a
+ Milan, frere cheri, George bien-aime.
+Sans avoir recu ce billet, George Sand avait ecrit a Musset le 30 mars.
+Elle est aussitot rentree a Venise, lui dit-elle, et a couche chez les
+Rebizzo. Elle devait repartir le jour meme pour Vicence, accompagner
+Pagello dans une visite medicale. "Elle n'en a pas eu la force, ne se
+sentant pas le courage de passer la nuit dans la meme ville qu'Alfred
+sans aller l'embrasser encore le matin." Aujourd'hui elle est a Trevise,
+avec Pagello qui retourne a Vicence, ou elle veut coucher ce soir pour y
+trouver les nouvelles qu'Antonio doit lui avoir laissees a l'auberge.
+
+ ... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protege, te conduise et te
+ ramene un jour ici si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te
+ verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons
+ bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frere, mon enfant? Ah! qui
+ te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui
+ voudrai-je prendre soin desormais? Comment me passerai-je du bien et
+ du mal que lu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je
+ t'ai causees et ne te rappeler que les bons jours! le dernier surtout,
+ qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure.
+ Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.[120]
+
+[Note 120: Lettre du 30 mars. _(Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.)]
+
+C'est la nature desordonnee de cette affection, qui allait a jamais
+empoisonner la vie d'Alfred de Musset. Pour avoir goute a l'amour de
+cette femme, ou cru seulement trouver en elle de l'amour, il restait
+prisonnier d'un mirage. Sa vanite d'amant avait rejoint l'orgueil de sa
+maitresse, pour les faire tous deux souffrir. S'il n'avait pas eu le
+courage de la quitter, elle n'avait pas eu la resignation de le perdre.
+Sa fatalite la faisait aussi attachante par un charme irritant d'enigme,
+que par une instinctive et apaisante bonte. Musset ne pouvait oublier
+tant de preuves d'affection et de sollicitude. Il la savait egalement
+sensible a la faiblesse eperdue de son amour et ne voulait se resoudre a
+penser qu'elle ne lui reviendrait jamais.
+
+Il restait obsede quand meme par l'image du beau Venitien denue de ses
+tourments d'ame, qui l'avait supplante.--Sans croire si mal faire,
+Pagello avait desire, sollicite peut-etre, les tendresses d'un coeur qui
+se declarait libre. Pouvait-il se douter que le poete en recevrait si
+cruelle blessure, et prevoir telles consequences a un caprice sans
+reflexion de l'homme gate des femmes qu'il etait.... Il allait
+lui-meme en souffrir, maintenant, dans la stupeur d'une aventure ou
+s'enchevetraient trop de sentiments, pour sa psychologie saine. "Je ne
+te dis rien de Pagello, ecrit George Sand a l'ami qu'elle quitte, sinon
+qu'il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit
+tout ce dont tu m'avais charge pour lui, il s'est enfui de colere et en
+sanglotant."
+
+Ils devaient souffrir tous les trois.--Musset poursuit son voyage, trop
+navre pour ecrire encore, et Antonio est negligent. George Sand,
+restee douze jours sans nouvelles, se prend a songer a tout ce passe
+douloureux. Elle est inquiete, et voici qu'elle aime d'amour son absent.
+Elle a peur de l'avoir perdue, cette ame charmante et bonne jusqu'en ses
+erreurs, ce brave coeur d'enfant qu'elle avait si pleinement conquis! Ou
+retrouvera-t-elle ces ineffables abandons de jeunesse et de poesie!
+Quel autre amant le ferait oublier!... Et l'angoisse deja redouble sa
+tendresse... Pendant ce carnaval de 1834, bien triste pour elle,
+elle ecrit son roman de _Leone Leoni_.--On a voulu y chercher une
+demi-autobiographie. Nous y retrouvons, en effet, les cruelles
+alternatives qui agitaient alors l'ame de la pauvre femme,--entre son
+affectueuse estime pour Pagello et son renaissant, son cher amour pour
+le poete qu'elle avait quitte, qu'elle laissait partir plutot que de
+lui pardonner... Enfin elle recoit, le 15 avril, une longue lettre de
+Geneve, et sa joie lui dicte une lettre d'humble affection, un cantique
+d'actions, de graces:
+
+ ... J'etais au desespoir. Enfin j'ai recu ta lettre de Geneve. Oh! que
+ je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de
+ bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu
+ ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse
+ etre heureuse avec la pensee d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie ete ta
+ maitresse ou ta mere, peu importe; que je t'aie inspire de l'amour ou
+ de l'amitie, que j'aie ete heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela
+ ne change rien a l'etat de mon ame a present. Je sais que je t'aime,
+ et c'est tout[121].... Quelle fatalite a change en poison les remedes
+ que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donne tout mon sang pour
+ te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour t
+ un tourment, un fleau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs
+ m'assiegent (et a quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens
+ presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix
+ m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera
+ a present? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? a quoi
+ emploierai-je la force que j'ai amassee pour toi, et qui maintenant se
+ tourne contre moi-meme! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de
+ ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais
+ que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens
+ plus de rien, sinon que nous avons ete bien malheureux et que nous
+ nous sommes quittes; mais je sais, je sens que nous nous aimerons
+ toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tacherons,
+ par une affection sainte, de nous guerir mutuellement du mal que nous
+ avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nes pour nous connaitre
+ et pour nous aimer, sois-en sur. Sans la jeunesse et la faiblesse que
+ tes larmes m'ont causee un matin, nous serions restes frere et soeur.
+ Nous savions que cela nous convenait, nous nous etions predit les maux
+ qui nous sont arrives. Eh bien, qu'importe, apres tout? nous avons
+ passe par un rude sentier, mais nous sommes arrives a la hauteur ou
+ nous devions nous reposer ensemble. Nous avons ete amants, nous nous
+ connaissons jusqu'au fond de l'ame, tant mieux. Quelle decouverte
+ avons-nous faite mutuellement qui puisse nous degouter l'un de
+ l'autre? Tu m'as reproche, dans un jour de fievre et de delire, de
+ n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleure
+ alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de
+ vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient ete
+ plus austeres, plus voiles que ceux que tu retrouveras ailleurs.
+ Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres
+ femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier
+ et de pleurer, tu penseras a ton George, a ton vrai camarade, a ton
+ infirmiere, a ton ami, a quelque chose de mieux que tout cela; car le
+ sentiment qui nous unit s'est forme de tant de choses qu'il ne peut
+ se comparer a aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant
+ mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (_Lettre des 15-17
+ avril_.)
+
+[Note 121: Ici trois lignes supprimees a l'encre.]
+
+Dans la lettre de Musset, si esperee a Venise, la lettre de Geneve, nous
+trouvons tout entier le poete, sa fiere loyaute, sa tendresse sincere et
+la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui eclairera
+mieux que tous les commentaires cette ame de genie, si noble et si
+faible a la fois, si nativement genereuse:
+
+ ... Mon amie, je t'ai laissee bien lasse, bien epuisee de ces deux
+ mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses a
+ me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse.
+ Tu sais que j'ai tres bien supporte la route, Antonio doit t'avoir
+ ecrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que
+ je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleure bien des fois dans ces
+ tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'etre une brute, et tu
+ ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre
+ jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne
+ parlerais-je pas franchement? A cette distance-la, il n'y a plus ni
+ violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais aupres d'un
+ homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes
+ coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'ecris; mais ce sont
+ les plus douces, les plus cheres larmes que j'aie versees. Je suis
+ tranquille. Ce n'est point un enfant epuise de fatigue qui te parle
+ ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que
+ lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'ecrire avant d'etre sur de
+ moi. Il s'est passe tant de choses dans cette pauvre tete! De quel
+ reve etrange je m'eveille!
+
+ Ce matin, je courais les rues de Geneve en regardant les boutiques;
+ un gilet neuf, une belle edition d'un livre anglais, voila ce qui
+ attirait mon attention.
+
+ Je me suis apercu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois.
+ Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'etait la l'homme que tu
+ voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais
+ depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'etait la le
+ roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre
+ George, cela m'a fait fremir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels
+ malheurs plus terribles n'ai-je pas ete encore sur le point de te
+ causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pali par les
+ veilles, qui s'est penche dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai
+ longtemps dans cette chambre funeste, ou tant de larmes ont coule!
+ Pauvre George, pauvre chere enfant! Tu t'etais trompee. Tu t'es crue
+ ma maitresse, tu n'etais que ma mere.
+
+ Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences,
+ dans leur sphere elevee, se sont reconnues comme deux oiseaux des
+ montagnes; elles ont vole l'une vers l'autre; mais l'etreinte a ete
+ trop forte. C'est un inceste que nous commettions.
+
+ Eh bien! mon unique amie, j'ai ete presque un bourreau pour toi, du
+ moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais,
+ Dieu soit loue, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas
+ fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promenes
+ sous le plus beau ciel du monde, appuyee sur un homme dont le coeur
+ est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que
+ je ne puis retenir mes larmes en pensant a lui. Eh bien! je ne t'ai
+ donc pas derobee a la Providence? Je n'ai donc pas detourne de toi la
+ main qu'il te fallait pour etre heureuse? J'ai fait peut-etre, en te
+ quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon
+ coeur se dilate malgre mes larmes. J'emporte avec moi deux etranges
+ compagnons: une tristesse et une joie sans fin.
+
+ ... Crois-moi, mon George; sois sure que je vais m'occuper de tes
+ affaires. Que mon amitie ne te soit jamais importune. Respecte-la
+ cette amitie plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon
+ en moi. Pense a cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me
+ rattache a lui. Pense a la vie qui m'attend. (_Lettre du 4 avril_.)
+
+George etait donc bien rassuree sur le coeur de son poete.
+
+Elle lui dissimulait encore la pleine verite de ses relations avec
+Pagello, son installation complete chez lui:
+
+"Je vis a peu pres seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le
+matin. Pagello vient diner avec moi et me quitte a huit heures. Il est
+tres occupe de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maitresse
+_(l'Arpalice)_ qui s'est reprise pour lui d'une passion feroce depuis
+qu'elle le croit infidele, le rend veritablement malheureux..." Nous
+savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais
+c'etait alors charite de sa part, que de dissimuler a Musset sa vraie
+vie a Venise.
+
+Sur le long et triste voyage du poete, nous ne savons d'autres details
+que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa
+douleur. Cette obsession d'une rupture qui devait laisser a son ame
+un inoubliable dechirement, ne quitta jamais sa memoire. Ceux qui ont
+pretendu, et Paul de Musset lui-meme, que le chagrin de cet amour perdu
+s'etait peu a peu efface de son coeur, negligent certains vers de lui,
+non point parfaits mais precieux pour sa biographie, _Souvenir des
+Alpes_, dates de 1851. Il y evoque simplement un episode de sa vie
+interieure pendant ce melancolique retour en France, et on y sent des
+larmes.
+
+Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu'ait
+publies Musset:
+
+ Fatigue, vaincu, brise par l'ennui,
+ Marchait le voyageur dans la plaine alteree,
+ Et du sable brulant la poussiere doree
+ Voltigeait devant lui.
+
+ Devant la pauvre hotellerie
+ Sur un vieux pont, dans un site ecarte,
+ Un flot de cristal argente
+ Caressait la rive fleurie.
+
+ La le coeur plein d'un triste et doux mystere
+ Il s'arreta silencieux,
+ Le front incline vers la terre;
+ L'ardent soleil sechant les larmes dans ses yeux.
+
+ Aveugle, inconstante, o fortune!
+ Supplice enivrant des amours!
+ Ote-moi, memoire importune,
+ Ote-moi ces yeux que je vois toujours!
+
+ Pourquoi dans leur beaute supreme,
+ Pourquoi les ai-je vus briller?
+ Tu ne veux plus que je les aime,
+ Toi qui me defends d'oublier!
+
+ Comme apres la douleur, comme apres la tempete,
+ L'homme supplie encore et regarde le ciel,
+ Le voyageur levant la tete
+ Vit les Alpes debout dans leur calme eternel...
+
+Apres huit jours de route, il arrivait a Paris tout plein d'Elle. A
+peine installe, il s'occupait activement des affaires de son amie,
+negociant la cession de son roman d'_Andre_ a Buloz. Il l'informait du
+resultat, la dissuadait de son eternel projet de voyage a Constantinople
+et lui contait sa nouvelle existence a Paris. "Je suis arrive presque
+bien portant", disait-il.
+
+ ... Je suis debout aujourd'hui, et gueri, sauf une fievre lente, qui
+ me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas a ma mere,
+ parce que le temps seul et le repos peuvent la guerir. Du reste, a
+ peine dehors du lit, je me suis rejete a corps perdu dans mon ancienne
+ vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passe dans cette cervelle
+ depuis mon depart? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'etais
+ arrive ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un
+ nouvel amour.
+
+ Je n'ai pas encore dine une fois chez ma mere. J'avais arrange,
+ avant-hier, une partie carree avec D... On m'avait mis a cote de moi
+ une pauvre fille d'Opera, qui s'est trouvee bien sotte, mais moins
+ sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis alle me coucher a
+ huit heures. Je suis retourne dans tous les salons ou mon impolitesse
+ habituelle ne m'a pas ote mes entrees. Que veux-tu que je fasse? Plus
+ je vais, plus je m'attache a toi, et, bien que tres tranquille,
+ je suis devore d'un chagrin qui ne me quitte plus. (_Lettre du 19
+ avril_.)
+
+La verite est que l'infortune revenant apparut lamentable a sa famille.
+"Il nous arriva, plus que jamais amoureux d'Elle, desole de l'avoir
+quittee, et malade, malade, le pauvre enfant! m'a conte Mme Lardin de
+Musset. Maigre et les traits alteres, il avait perdu la moitie de ses
+cheveux; il se les arrachait par poignees. On lui voyait des plaques
+chauves sur la tete. Il avait les jambes enflees; il se mit au lit. Nous
+lui avions cede, ma mere et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont
+il avait envie,--qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de
+sa chambre trop triste.
+
+"Il fut d'abord tres sobre de confidences avec nous. J'etais une
+enfant.... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mere avait ete si
+inquiete[122]!"
+
+[Note 122: M. Maurice Clouard a publie une lettre de Mme Edmee de
+Musset au poete (du 13 fevrier 1834), toute pleine de son angoisse,
+_Revue de Paris_, article cite p. 713.]
+
+"Apres six semaines sans nouvelles, Paul etait alle voir Buloz qui lui
+avait montre une lettre de George Sand, ou elle disait Alfred tres
+malade. Alors Paul avait songe a partir pour l'Italie; il m'en fit la
+confidence. Mais notre mere voulait savoir ce que George Sand avait
+ecrit a Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il repondit
+evasivement: il avait egare la lettre; il la lui enverrait.... Enfin,
+nous recumes d'Alfred cette lettre navree que Paul a citee dans la
+_Biographie_."
+
+Alfred de Musset avait ecrit regulierement aux siens, jusqu'au milieu de
+fevrier. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses
+nouvelles a sa mere. Il affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune
+de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint a
+destination, alors que Buloz recut toutes celles qu'on lui ecrivait[123].
+
+[Note 123: On a donne cette explication: que le gondolier a qui
+etaient remises, avec l'argent du pour le port, les lettres adressees a
+Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres a Buloz et a
+ses amis, George Sand les portait elle-meme a la poste....]
+
+La lettre si longtemps esperee du poete justifia l'inquietude des
+siens.--"Le pauvre garcon, a peine releve d'une fievre cerebrale,
+parlait de se trainer, comme il pourrait, jusqu'a la maison. Car il
+voulait s'eloigner de Venise des qu'il aurait assez de forces pour
+monter dans une voiture.
+
+"Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une ame abattue, un
+coeur en sang, mais qui vous aime encore."
+
+"Il devait la vie aux soins devoues de deux personnes qui n'avaient
+point quitte son chevet jusqu'au jour ou la jeunesse et la nature
+avaient vaincu le mal.
+
+"Pendant de longues heures, il etait reste dans les bras de la mort; il
+en avait senti l'etreinte, plonge dans un etrange aneantissement. Il
+attribuait en partie sa guerison a une potion calmante, que lui avait
+administree a propos un jeune medecin de Venise, et dont il voulait
+conserver l'ordonnance. "C'est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle
+est amere, comme tout ce qui m'est venu de cet homme: comme la vie
+que je lui dois." Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers
+d'Alfred de Musset. Elle est signee _Pagello_[124]."
+
+[Note 124: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 125.]
+
+Nous savons dans quel etat le poete rentra chez sa mere. La premiere
+fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en
+syncope.... Peu a peu il se retablit. Le perruquier Antonio, son
+domestique improvise, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec
+une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, a qui allait manquer
+ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup
+reprit sa vie ancienne.
+
+Nous avons vu comme il contait a George Sand cette tentative d'oubli; ce
+n'etait que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la meme
+lettre, il lui dit avoir ete chez elle, quai Malaquais, et n'avoir pu y
+rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: "des que
+l'imbecile reflechit un quart d'heure, voila les larmes qui arrivent."
+
+ ... Mon amie, tu m'as ecrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de
+ ces lettres-la qu'il faut m'ecrire. Dis-moi plutot, mon enfant, que tu
+ t'es donnee a l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.--Non, ne
+ me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimee.
+ Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune
+ de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul,
+ seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la
+ vie ne veut pas mourir dans sa seve. Mais songe que je t'aime, qu'un
+ mot de toi pourra toujours decider de ma vie, et que le passe entier
+ se retourne en l'entendant.
+
+ Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que
+ je peux (peut-etre plus). Songe qu'a present il ne peut plus y avoir
+ en moi ni fureur ni colere. Ce n'est pas ma maitresse qui me manque.
+ C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin
+ de ce regard que je trouvais a cote de moi pour me repondre. Il n'y a
+ la ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde....
+
+Il parle encore a son amie de mauvais cancans repandus contre eux dans
+Paris, et lui envoie cette derniere tendresse:
+
+ Adieu, ma soeur adoree. Va au Tyrol, a Venise, a Constantinople; fais
+ ce qui te plait. Ris et pleure a ta guise. Mais le jour ou tu te
+ retrouveras quelque part seule et triste, comme a ce Lido, etends la
+ main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde
+ un etre dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma
+ seule maitresse. Ecris-moi surtout, ecris-moi.
+
+Cette lettre a trouve G. Sand completement rassuree sur le coeur de "son
+enfant". Sa reponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse eperdue de la
+precedente: il n'est plus question que d'amitie. Comme c'est feminin,
+comme c'est humain....
+
+ ... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse
+ pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je
+ trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens
+ de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait emue
+ douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus
+ heureuse que je ne l'ai ete depuis quinze jours. Ce qui me fait mal,
+ c'est l'idee que tu ne menages pas ta pauvre sante. Oh! je t'en prie a
+ genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tot. Songe
+ a ton corps qui a moins de force que ton ame et que j'ai vu mourant
+ dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te
+ le demander imperieusement, mais ne le cherche pas comme un remede a
+ l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Menage cette vie que
+ je t'ai conservee, peut-etre, par mes veilles et mes soins. Ne
+ m'appartient-elle pas un peu a cause de cela? Laisse-moi le croire,
+ laisse-moi etre un peu vaine d'avoir consacre quelques fatigues de mon
+ inutile et sotte existence, a sauver celle d'un homme comme toi. Songe
+ a ton avenir qui peut ecraser tant d'orgueils ridicules et faire
+ oublier tant de gloires presentes. Songe a mon amitie qui est une
+ chose eternelle et sainte desormais et qui te suivra jusqu'a la mort.
+ Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et
+ d'injustice, j'etais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que
+ tu devais me preferer.
+
+Musset ne songe plus qu'au passe. Toute fierte lui est devenue
+impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait
+tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas a
+lui-meme. Il aime maintenant sa douleur avec tout son etre, tout son
+genie. Et gagnee elle-meme a cette tendresse desesperee, l'infidele va
+entretenir le feu sacre, fidelement. Musset ne vivra plus que d'attendre
+le courrier de Venise....
+
+Dans cette detresse, le pauvre enfant est du moins sur de son amitie;
+il lui ecrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essaye
+vainement de reprendre son ancienne vie:
+
+ ... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renonce non pas a mes
+ amis, mais a la vie que j'ai menee avec eux. Cela m'est impossible de
+ recommencer, j'en suis sur. Que je me sais bon gre d'avoir essaye!
+ Sois fiere, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un
+ enfant. Sois heureuse, sois aimee, sois benie, repose-toi.
+ Pardonne-moi; qu'etais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos
+ conversations dans ta cellule; regarde ou tu m'as pris, et ou tu m'as
+ laisse. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est
+ palpable, evident, comme t m'as dit clairement: "Ce n'est pas la ton
+ chemin."
+
+Il la supplie de lui ecrire souvent: "Songe a cela, je n'ai que toi.
+J'ai tout nie, tout blaspheme, je doute de tout hors de toi,...
+Neglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes
+bras?..."
+
+ ... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je
+ vais dans le monde a present, je regarde de travers, comme un cheval
+ ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes defauts. Tu ne mens pas,
+ voila pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la
+ lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupcons seraient vrais, en quoi
+ me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'etais-je pas averti?
+ Avais-je aucun droit? O mon enfant cherie, lorsque tu m'aimais,
+ m'as-tu jamais trompe? Quel reproche ai-je jamais eu a le faire
+ pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le
+ lache miserable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez
+ pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voila ce que
+ j'abhorre, ce qui me rend le plus defiant des hommes, peut-etre
+ le plus malheureux. Mais tu es aussi sincere que tu es noble et
+ orgueilleuse.
+
+Il sent quelque chose en lui, maintenant d'inconnu, de meilleur: il le
+lui doit, pour avoir ete son amant.... S'il a d'autres maitresses, elles
+ne pourront etre que jeunes: "Je ne pourrais avoir aucune confiance dans
+une femme faite; de ce que je t'ai trouvee, c'est une raison pour ne
+plus vouloir chercher."
+
+Pauvre victime de l'amour, il etale sa plaie inguerissable, avec le
+sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourne quai Malaquais: il en
+est revenu "comme abruti pour toute la journee, sans pouvoir dire un mot
+a personne", ayant vole sur la toilette de son amie un petit peigne a
+moitie casse qu'il traine partout dans sa poche.... Elle lui a parle de
+Pagello: il lui sait gre de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut
+ecrire leur roman, pour guerir son coeur, pour faire taire ceux qui
+diraient du mal d'elle. Car il la defie bien de l'empecher de l'aimer.
+"Je t'ai si mal aimee! Il faut que je dise ce que j'ai sur le coeur."
+Puis il revient a Pagello:
+
+ Dis a P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme
+ il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce
+ sentiment-la? Je l'aime, ce garcon, presque autant que toi. Arrange
+ cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse
+ de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnee. Je ne voudrais
+ pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le
+ serai.
+
+Tout son coeur debile et genereux est dans cette lettre navrante. Il a
+si peur de la perdre tout entiere, des qu'elle n'est plus que son amie.
+
+Maintenant George est forte de son empire sur cette ame desemparee. Elle
+lui repond (12 mai) que ses lettres "ne sont pas le dernier serrement de
+mains d'une amante qui le quitte, mais l'embrassement du frere qui lui
+reste".
+
+Elle l'engage a aimer une femme jeune, belle, qui n'ait pas encore
+souffert. Quant a elle, desormais, elle aspire a une vie calme. "Ce
+brave Pagello qui n'a pas lu _Lelia_ et qui n'y comprendrait goutte" n'a
+pas ses yeux a Lui, ses yeux penetrants, pour s'inquieter d'elle, quand
+elle fait "sa figure d'oiseau malade":--"Je me laisse regenerer par
+cette affection douce et honnete: pour la premiere fois j'aime sans
+passion."
+
+Ses conseils a Alfred sont sages; elle parait moins apaisee que triste.
+Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage
+maternel: elle charge l'absent de maintes emplettes a lui expedier; elle
+lui raconte qu'elle ecrit son roman de _Jacques_, et que Pagello veut
+traduire en italien leurs oeuvres a tous deux....
+
+Cependant Musset, a qui n'etait pas encore parvenue cette lettre de
+raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son
+ame:
+
+ O la meilleure, la plus aimee des femmes! que de larmes j'ai versees!
+ Quelle journee! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu
+ verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et
+ le plus celeste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile
+ bouillante sur un fer rouge. Je voudrais etre calme et fort, quand je
+ t'ecris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume,
+ et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces
+ trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que
+ toi a qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un etre! Et qui,
+ d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien
+ que j'ai un tresor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir a personne.
+ Songes-tu a ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite
+ chambre, tant de jours solitaires? Et des que je veux t'ecrire, tout
+ se presse jusqu'a m'etouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe
+ de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te degouteras pas de moi.
+ Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie
+ que j'ai. Dieu m'est temoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un
+ singulier etat moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre
+ qui n'est pas commencee. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En
+ verite, on dit que le temps guerit tout. J'etais cent fois plus fort
+ le jour de mon arrivee qu'a present. Tout croule autour de moi.
+ Lorsque j'ai passe la matinee a pleurer, a baiser ton portrait, a
+ adresser a ton fantome des folies qui me font fremir, je prends mon
+ chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une
+ maniere quelconque. (_Lettre du 10 mai_.)
+
+Aucune distraction ne reussit a le soulager. Il voudrait partir; il ira
+sans doute a Aix-les-Bains, en juillet, pour l'attendre a son retour de
+Venise.... "Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi.
+Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai a Naples et de
+la a Constantinople, si je suis assez riche...."
+
+ ... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon.
+ A quoi bon dire ce que j'ai dans l'ame? J'etais muet quand je t'ai
+ connue. A present, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour
+ m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est la. J'etends les bras
+ dans le vide, et rien! Eu verite, je jette sur les femmes de bien
+ tristes regards. J'ai encore un reste de vie a donner au plaisir et
+ un coeur tout entier a donner a l'amour. Peut-etre y en a-t-il qui
+ accepteraient; mais moi, accepterai-je? Ou me mene donc cette main
+ invisible qui ne veut pas que je m'arrete? Il faut que je parle. Oui,
+ il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur,
+ pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il
+ faut que j'aie une maitresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me
+ parles de sante, de menagements, de confiance en l'avenir: tu me dis
+ d'etre tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines;
+ tu me dis d'arreter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je
+ fait meme de notre amour? Vainement, j'ai pleure une ou deux fois dans
+ tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possedee? C'est toi qui as
+ parle: c'est toi dont la pitie celeste m'a couvert de larmes; c'est
+ toi qui as laisse descendre sur ma tete le ciel de ton amour. Et moi,
+ je suis reste muet.... J'ai cesse avec toi d'etre un libertin sans
+ coeur, mais je n'ai commence a etre autre chose que pendant trois
+ matinees a Venise, et tu dormais pendant ce temps-la.
+
+ Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes
+ pieds, plus je sens une force cachee qui s'eleve, s'eleve et se tend
+ comme la corde d'un arc.
+
+ .... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le
+ meme effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir
+ de la table, a la premiere femme venue. Que je trouvasse la deux ou
+ trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare
+ et un canape, tout etait dit; et si je pleurais une heure dans ma
+ chambre, en rentrant, j'attribuais cela a l'excitation, a l'ennui, que
+ sais-je? Et je m'endormais. J'en etais encore la quand je t'ai connue.
+ Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne
+ sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je
+ l'etranglerais en hurlant.
+
+ ... Et c'est a un homme qui fait du matin au soir de pareilles
+ reflexions ou de pareils reves que tu adresses cette lettre du Tyrol,
+ cette lettre sublime[125]? Mon George, jamais tu n'as rien ecrit d'aussi
+ beau, d'aussi divin; jamais ton genie ne s'est mieux trouve dans ton
+ coeur. C'est a moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis
+ la! Et la femme qui a ecrit ces pages-la, je l'ai tenue sur mon sein!
+ Elle y a glisse comme une ombre celeste, et je me suis reveille a son
+ dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me
+ le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en detacher pour
+ aller a elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les
+ harmonies du monde nous ont pousses l'un vers l'autre, et il y a entre
+ nous un abime eternel!
+
+ Eh bien, puisque cela etait regle ainsi, que cette Providence si sage
+ me sauve ou me perde a son gre. J'ai horreur de ma vie passee, mais je
+ n'ai pas peur de ma vie a venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a
+ voulu que me preparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les
+ consequences de ma faiblesse et de ma vanite. Mais ce que j'ai dans
+ l'ame ne mourra pas sans en etre sorti.
+
+[Note 125: La 2e _Lettre d'un voyageur_.]
+
+Il devore _Wertlier_ et la _Nouvelle Heloise_, ces folies sublimes dont
+il s'est tant moque jadis. Il est ravage par sa douleur. Il s'occupe
+pourtant toujours des affaires de son amie,--et toujours il pense a lui
+parler de Pagello:
+
+ Dis a Pietro que je voudrais bien lui ecrire; mais je ne puis pas; je
+ l'aime sincerement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui ecrire.
+ Il sait a present pourquoi. (_Lettre du 10 mai_.)
+
+Paul de Musset, dans la _Biographie_, expose longuement cet etat navrant
+de l'ame de son frere pendant les premiers mois de son retour. Apres
+d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens
+compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de
+sequestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le
+bercait dans une amere volupte. Certain concerto de Hummel que lui
+jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soirees de Venise,
+l'arrachait par un enchantement soudain a cette morne solitude. Mais il
+n'y retombait que plus desespere. Paul de Musset a donne des fragments
+d'un ouvrage inacheve de son frere, _le Poete dechu_, ou cinq ans plus
+tard il retracait fidelement ce douloureux temps d'epreuve[126]:
+
+[Note 126: _Biographie_, pp. 128-130.]
+
+ "Je crus d'abord n'eprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je
+ m'eloignai fierement; mais a peine eus-je regarde autour de moi que
+ je vis un desert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me
+ semblait que toutes mes pensees tombaient comme des feuilles seches,
+ tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste
+ et tendre s'elevait dans mon ame. Des que je vis que je ne pouvais
+ lutter, je m'abandonnai a la douleur en desespere. Je rompis avec
+ toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre
+ mois a pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute
+ distraction qu'une partie d'echecs que je jouais machinalement tous
+ les soirs.
+
+ "La douleur se calma peu a peu, les larmes tarirent, les insomnies
+ cesserent. Je connus et j'aimai la melancolie. Devenu plus tranquille,
+ je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitte. Au premier livre qui
+ me tomba sous la main, je m'apercus que tout avait change. Rien du
+ passe n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux
+ tableau, une tragedie que je savais par coeur, une romance cent fois
+ rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y
+ retrouvais plus le sens accoutume. Je compris alors ce que c'est que
+ l'experience, et je vis que la douleur nous apprend la verite.
+
+ "Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrete avec plaisir:
+ oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconte les
+ details de ma passion. Cette histoire-la, si je l'ecrivais, en
+ vaudrait pourtant bien une autre, mais a quoi bon? Ma maitresse etait
+ brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitte;
+ j'en avais souffert et pleure pendant quatre mois; n'est-ce pas en
+ dire assez?
+
+ "Je m'etais apercu tout de suite du changement qui s'etait fait en
+ moi, mais il etait bien loin d'etre accompli. On ne devient pas homme
+ en un jour. Je commencai par me jeter dans une exaltation ridicule.
+ J'ecrivis des lettres a la facon de Rousseau,--je ne veux pas vous
+ dissequer cela.--Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment
+ comme la boussole, mais qu'importe si le pole est trouve? J'avais
+ longtemps reve; je me mis enfin a penser. Je tachai de me taire le
+ plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir
+ et tout rapprendre...."
+
+George est restee quinze jours sans repondre a Alfred. Dans sa lettre
+du 21 mai, elle est toute preoccupee des propos qu'Alexandre Dumas, Mme
+Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier,
+dont la figure deplait a Musset, a reellement parle bassement de lui
+et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut
+paraitre detachee de ces miseres. Et voici l'etat de son coeur:
+
+ ... J'ai la pres de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui,
+ il n'est pas faible, il n'est pas soupconneux, il n'a pas connu les
+ amertumes qui t'ont ronge le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il
+ a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que
+ je souffre, sans que je travaille a son bonheur. Eh bien, moi, j'ai
+ besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop
+ d'energie et de sensibilite qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir
+ cette maternelle sollicitude qui est habituee a veiller sur un etre
+ souffrant et fatigue. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous
+ deux et vous rendre heureux sans appartenir ni a l'un ni a l'autre!
+ J'aurais bien vecu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin
+ d'un frere; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant pres de moi?
+ Helas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien
+ le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi,
+ je l'ecoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les
+ hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc?
+ Qu'est-ce? Et pourquoi ces maledictions? De quoi encore serai-je
+ accusee?
+
+ ... Oui, nous nous reverrons au mois d'aout, quoi qu'il arrive,
+ n'est-ce pas? Tu seras peut-etre engage dans un nouvel amour. Je le
+ desire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi
+ quand je prevois cela. Si je pouvais lui donner une poignee de main a
+ celle-la! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle
+ sera jalouse, elle te dira: "Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est
+ une femme infame." Ah! du moins, moi je peux parler de toi a toute
+ heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une
+ parole amere. Ton souvenir est une relique sacree, ton nom est une
+ parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes
+ et auquel repond une voix emue et une douce parole, simple et
+ laconique, mais qui me semble si belle alors!--io l'amo!_--Peu
+ importe, mon enfant, aime, sois aime et que mon souvenir n'empoisonne
+ aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est temoin
+ pourtant que je mepriserais celui qui me prierait, non pas seulement
+ de te maudire, mais de t'oublier.
+
+L'amour, qui peu a peu l'abandonne, ne laissant subsister en elle qu'une
+maternelle amitie, l'amour, apres ces longs jours de silence, s'est
+aussi assoupi chez son poete. La reponse de Musset, du 10 juin, temoigne
+d'une ame rasserenee. Sa sante n'a jamais ete meilleure; il lui semble
+n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!...
+Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent guere. Il
+aime plus que jamais son _Georgeot_, "de cette amitie douce et elevee
+qui est restee entre eux comme le parfum de leurs amours". Or il existe,
+dit-il, des _revelations_: avec saint Augustin, il croit apres avoir
+nie; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.
+
+ ... O mon Georgeot, que Dieu me protege! Je m'agenouille quelquefois
+ en criant: "Que Dieu me protege, car je vais me livrer!" Cela est
+ beau, n'est-ce pas, et effrayant en meme temps, d'aller et de venir
+ avec cette pensee-la: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi,
+ mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un
+ an trop tot. J'ai cru longtemps a mon bonheur, a une espece d'etoile
+ qui me suivait. Il en est tombe une etincelle de la foudre sur ma
+ tete, de cet astre tremblant. Je suis lave par le feu celeste, qui a
+ failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit ou
+ j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en etait
+ leve n'est pas celui qui s'y etait couche.
+
+ Comme il s'ouvre, amie bien-aimee, ce coeur qui s'etait desseche!
+ Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait
+ se detendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici
+ m'envoient a l'ame un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se
+ pressent, se condensent, jusqu'a ce qu'ils aient trouve une issue pour
+ s'elancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines,
+ dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, a l'Opera, sur le quai,
+ aux Champs-Elysees. Cela est doux et etrange, n'est-ce pas, de se
+ promener tout jeune dans une vieille vie? X. _(Tattet)_ est de retour.
+ Il trouve, que _je lui apparais sous un nouvel aspect_, voila son mot.
+ Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le
+ rassure.
+
+ Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade,
+ avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es
+ joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens,
+ en t'ecrivant, que mon coeur s'epanche avec confiance, avec amour, que
+ je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me
+ le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas
+ connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais
+ etre, et pourquoi ma mere a eu un fils. Quand nous etions ensemble, je
+ laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussiere; mais je ne
+ me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais
+ que cela valait toujours mieux que le passe. Je remettais au
+ lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je reflechissais
+ et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la
+ tranquillite de nos jours de plaisir me bercait doucement. Pendant ce
+ temps la, Azrael a passe, et j'ai vu luire entre nous deux l'eclair de
+ l'epee flamboyante. Chose etrange, je n'ai compris qu'il fallait faire
+ usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer.
+ J'avais une telle confiance, une si miserable vanite!
+
+ J'etais habitue depuis si longtemps a porter autour de moi tant
+ de voiles bizarres! a m'oter une partie avec l'un, une autre avec
+ l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que
+ je pouvais mourir.
+
+ Adieu, ma bien-aimee; dis a Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort
+ de ne pas m'ecrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le
+ dire.
+
+Notre poete va decidement mieux: lui qui, le mois precedent, ecrivait a
+son amie n'avoir pu se decider encore a aller voir son fils au college:
+"il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je
+l'avoue", il ecrit maintenant (10 juin) a la pauvre mere inquiete que
+son Maurice se porte bien: "Je viens de le voir a l'instant et il doit
+sortir avec moi dimanche."
+
+Le 15 juin, longue lettre de George tout a fait calme a Alfred a
+peu pres gueri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son
+retablissement corps et ame.--Pagello y ajoute un billet de sa main pour
+recommander a son malade de l'hotel Danieli,--"qu'une affection liera
+toujours a lui d'une maniere sublime pour eux deux, incomprehensible
+pour les autres",--d'eviter l'intemperance et de se souvenir de certaine
+eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler a Venise. George a lu ce
+sermon sur le vin de Champagne: "Sois sur, ajoute-t-elle a Alfred, que
+si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille a chaque
+point de son discours."
+
+Elle a traverse une grave disette d'argent. Musset s'est fort agite pour
+lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est emu
+a la pensee qu'elle a pu souffrir de la gene. Il songe aussi a ses
+angoisses de mere; Boucoiran l'avait laissee sans nouvelles de ses
+enfants. Il s'inquiete surtout des tristesses profondes qu'il a
+cru deviner entre les lignes de la seconde de ses _Lettres d'un
+voyageur_--qu'il vient de porter a la _Revue_.--Il est decourage,
+triste, inquiet; il apparait surtout bien las.
+
+ ... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire
+ trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de
+ contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je
+ paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans
+ le fleuve terrible qui t'entraine; mais avant de ceder au torrent,
+ accroche-toi un instant a cette paille, ne fut-ce que pour qu'elle te
+ suive dans l'Ocean.
+
+ Buloz vient de m'apporter la _Lettre_ que tu lui as envoyee pour la
+ _Revue_[127]. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'ecrive ce que
+ j'eprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de
+ _suicide_; quel que soit le degre de foi qu'on ajoute a cette pensee
+ chez les autres, elle ne prouve pas moins une tres grande souffrance.
+ J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus
+ de rien. Dis-moi, mon George, mon frere adore, quand tu as ecrit ce
+ mot-la, etait-ce seulement l'inquietude que tu ressentais pour
+ ton fils, jointe au desappointement de ne pas recevoir ce que tu
+ attendais? Ne sont-ce enfin que des causes materielles et reelles, qui
+ t'inspiraient cette affreuse et poignante pensee? Il m'a semble qu'une
+ tristesse, etrangere a tout cela, dominait les autres motifs. Buloz
+ lui-meme s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire:
+ "Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!" Le pauvre homme, qui ne se
+ doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: "Mais
+ vous ne l'avez pas quittee? Vous ne l'avez pas abandonnee?" Le pauvre
+ garcon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais
+ il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta
+ vie tu as pense a la mort, que toute ta vie t'y a poussee, que cette
+ idee t'est familiere, presque chere; mais enfin elle ne se represente
+ a toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle
+ naisse d'elle-meme dans une organisation aussi belle, aussi complete
+ que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle
+ franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas
+ permis de l'etre?.... O mon enfant, la plus aimee, la seule aimee des
+ femmes, je te le jure sur mon pere; si le sacrifice de ma vie pouvait
+ te donner une seule annee de bonheur, je sauterais dans un precipice,
+ avec une joie eternelle dans l'ame. Mais sais-tu ce que c'est que
+ d'etre la, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans
+ un sou, sans une esperance, inonde de larmes depuis trois mois, et
+ pour bien des annees; d'avoir tout perdu, jusqu'a ses reves; de me
+ repaitre d'un ennui sans fin, d'etre plus vide que la nuit; sais-tu ce
+ que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensee: qu'il
+ faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du
+ moins tu es heureuse, peut-etre heureuse par mes larmes, par mon
+ absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si
+ tu ne l'etais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir
+ change la vie qu'en bien. C'est une noble creature, bonne et sincere;
+ il t'est devoue, j'en suis sur, et tu es trop noble toi-meme pour ne
+ pas lui rendre le meme devouement. Il t'aime, et comme tu dois etre
+ aimee. Je n'ai jamais doute de lui, et cette confiance, que rien ne
+ detruira jamais, a ete ma force pour quitter Venise, ma force pour
+ y venir, pour y rester. Mais, helas! je n'en suis pas a apprendre
+ aujourd'hui quel hieroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent
+ repete: le bonheur! O mon Dieu, la creation tout entiere fremit de
+ crainte et d'esperance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du
+ desir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son etre en contact avec
+ d'autres? Est-ce dans la pensee, dans les sens, dans le coeur que se
+ trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?
+
+[Note 127: Publiee dans la _Rente des Deux Mondes_ du 15 juillet
+1834.]
+
+ ... Reponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de
+ mon lit retrouver ma douleur courageuse et resignee, afin que l'idee
+ de ton bonheur eveille encore un faible echo lointain dans le vide ou
+ je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de
+ tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas,
+ ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette
+ franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence a mon coeur. Je
+ suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu
+ de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de
+ m'avoir manque la-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont ecartee de
+ moi. Adieu, je n'en puis plus! _(Lettre du 46 juin_.)
+
+George rassure cet ami trop vite inquiet: son idee de suicide, ce spleen
+toujours pret a se reveiller au contact d'une contrariete ou d'un
+affront, "la suivra toujours probablement sans lui faire aucun _bobo_,
+car elle n'a ici aucun chagrin de coeur". Son Pagello est un ange;
+ses tracas materiels se sont dissipes. Dans un mois elle reverra ses
+enfants... Elle ajoute comme glose a cet expose de sa tranquillite: "Tu
+as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes
+larmes, non pas dans celles de ton desespoir et de ta souffrance, mais
+dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi
+que tu m'as laisse un souvenir plus sur et plus precieux que tous les
+souvenirs de la possession," _(Lettre du 26 juin_.)
+
+La derniere lettre de Musset adressee a Venise, le 10 juillet, a ete
+detruite "parce qu'elle contenait une confidence". On en a garde du
+moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le "bon
+docteur", et ce trait qui nous prepare a la rencontre des amants:
+
+"--Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que "Mme Sand soit _une femme
+adorable_?" Telle est l'honnete question qu'une belle bete m'adressait
+l'autre jour. La chere creature ne me l'a pas repetee moins de trois
+fois pour voir si je varierais mes reponses.--"Chante, mon "brave coq,
+me disais-je tout bas, tu ne me "feras pas renier, comme saint Pierre."
+
+
+
+VII
+
+Apres cinq mois de vie commune a Venise, George Sand et Pagello partent
+pour Paris. Les dernieres lignes que nous avons citees du naif journal
+du docteur nous signalent chez eux un etat d'ame assez melancolique,
+sans le trop preciser. De George Sand elle-meme nous n'apprendrons rien:
+nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincere--pour les
+autres--s'acharne a tout dissimuler de sa vie vraie... Deja elle
+s'obstinait a reagir contre sa legende, legende qui offensait son ame
+hautaine et bourgeoise. Elle preludait a ce role de _Matriarche_ qui
+devait faire venerer sa vieillesse.
+
+Lasse, a coup sur, de sa mediocrite venitienne et des petits interets
+de son honnete amant, elle ne songeait plus qu'a revoir ses enfants,--a
+retrouver aussi le poete qui l'avait quittee, qui l'adorait encore,
+qu'elle-meme avait aime jadis.
+
+Ce depart de George Sand avec Pagello, apres cinq mois de calme
+tete-a-tele, nous apparait, pour lui, maussade et triste, mais pour
+elle liberateur. Son ame compliquee est-elle impatiente de nouvelles
+souffrances?... Reprenons le recit du docteur.
+
+ J'eus, avec beaucoup de difficultes, un passeport, et je partis avec
+ elle pour Milan sans prendre conge de mes parents ni de mes amis, et
+ sans dire a personne si ni quand je reviendrais.
+
+ De Milan, j'ecrivis a mon pere:
+
+ "Je n'ai pas repondu a la lettre dans laquelle tu me blamais de vivre
+ avec une etrangere, perdant ma jeunesse, ruinant ma carriere, reniant
+ publiquement ces principes de morale chretienne qui me furent
+ inculques par la meilleure des meres; je n'ai pas repondu a cette
+ lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dedaignais de
+ mentir avec de fausses promesses. Je te reponds aujourd'hui de Milan:
+ je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les
+ yeux fermes, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris
+ ou je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, digne de toi.
+ Je suis jeune et je pourrai refaire ma carriere. Toi, ne cesse pas de
+ m'aimer et ecris-moi a Paris."
+
+ J'ai commence mon histoire a contre-coeur; je la poursuis maintenant
+ volontiers, parce que, a mesure que je la raconte, je me sens l'ame
+ soulagee, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allames,
+ la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrives a Martigny,
+ nous quittames la voiture et les bagages.
+
+ George Sand etait en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons
+ franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportes a Chamounix,
+ ou le jour suivant nous avons entrepris a pied l'ascension du
+ Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Francais,
+ d'Allemands et d'Americains. Arrives a la mer de Glace, apres avoir
+ examine les fissures qui laissent voir l'epaisseur de la glace a 400
+ pieds de profondeur, apres nous etre rejouis de l'echo eclatant des
+ Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallee
+ desolee, herissee de recifs de glace, parmi les neiges eternelles,
+ nous sommes revenus a Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et
+ un Americain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernieres aiguilles,
+ avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces
+ jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrene de
+ la gelee.--Le lendemain nous revenions a Martigny et de la nous nous
+ mettions en route pour Geneve.
+
+ A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus
+ circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais
+ mille efforts pour le cacher. George Sand etait un peu melancolique et
+ beaucoup plus independante de moi. Je voyais douloureusement en elle
+ une actrice assez coutumiere de telles farces, et le voile qui me
+ bandait les yeux commencait a s'eclaircir. Nous visitames Geneve,
+ marche de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais
+ ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse gouter
+ pleinement aucun, ce furent ses delicieux environs, et tout d'abord
+ le lac: il la cotoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les
+ poissons fretiller a O pieds de profondeur, comme si on les avait
+ dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'a Lausanne sont
+ pays enchante. Je n'oserais le decrire d'abord parce que vous avez
+ l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et specialement
+ Rousseau les ont depeints, comme personne ne les depeindra plus. Apres
+ six ou sept jours passes a Geneve, nous montames en diligence, et, par
+ le Dauphine et la Champagne, nous arrivames a Paris. A la station,
+ George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui
+ l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi a l'hotel d'Orleans, rue
+ des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisieme etage a 1 fr.
+ 50 par jour.
+
+La presence de Pagello allait etre importune. Dans sa bonte, George
+Sand n'avait ose lui deconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer
+l'affaiblissement de son amour.
+
+Une melancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement
+exile, des son installation a Paris.
+
+La vie monotone et bourgeoise enduree cinq mois a Venise, autant que
+cette etrange correspondance entretenue avec Musset,--et toujours
+exaltee, malgre l'espece de lassitude que nous y avons constatee des
+le mois de juin,--avaient prepare ce refroidissement graduel dans les
+relations de Lelia avec le docteur Pagello.
+
+A peine rentree a Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y
+consentir, s'y resigner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive
+generosite de leur amie s'ingeniait a apaiser ces deux tristesses. Mais
+tous trois etaient malheureux.
+
+Dans le rapport sense qu'il fait de son sejour a Paris, Pagello ne
+prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on
+soupconner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de
+la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remede que la fuite.
+
+Gomme M. Boucoiran prenait conge de moi, las de corps et d'esprit, je
+me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyes aux genoux, le
+front dans les mains, je me dis a moi-meme: "Te voila a Paris avec peu
+d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitie mal assuree.
+Elle succede en toi a une passion mal eteinte, en George Sand a un
+caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs
+solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris
+ma malle pour en tirer quelques vetements; et, tout en soulevant mon
+linge, je decouvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et
+decachetai avec un grand respect. C'etait le portrait de ma mere. Je
+le couvris de baisers et le placai sur une armoire qui faisait face au
+petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps a
+le contempler. Je me sentis renouvele; un courage spontane secourut mon
+ame abattue et une voix sembla me dire: "Tu retourneras dans ta patrie
+et tu y passeras des jours honores et tranquilles; ta conduite a venir
+tirera des enseignements de tes erreurs passees; garde toujours dans ton
+esprit les principes que ta mere t'a fait sucer avec le lait;--toutes
+les joies terrestres qui iront contre ces preceptes te rendront
+malheureux."
+
+ J'entendis frapper doucement a la porte de ma chambre; j'ouvris...
+ C'etait George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour
+ me mener diner comme nous en etions convenus. Cette visite m'arracha
+ aprement a une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque
+ degoute. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc diner
+ chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalite. Elle me
+ proposa comme ami, presque comme frere, a M. Boucoiran. Elle voulait
+ partir avec ses deux petits enfants pour la Chatre, le jour suivant,
+ et moi j'avais manifeste la ferme volonte de ne pas la suivre. La Sand
+ voyait toute la singularite de ma position, tous les sacrifices que
+ j'avais faits a son amour: ma clientele perdue, mes parents quittes et
+ moi exile sans fortune, sans appui, sans esperance. Elle me regardait
+ fixement bien en face, stupefaite de me voir tranquille et presque
+ serieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mere
+ m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps.
+ Cette femme a l'oeil de lynx epiait mon coeur; mais elle en avait
+ perdu le secret. Au milieu meme de ses egarements tous consecutifs
+ d'un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre,
+ compatissant, industrieux pour les malheureux et intrepide pour le
+ sacrifice...
+
+Donc, a peine arrivee, presque indifferente soudain pour l'infortune
+Pagello, George Sand revoit le poete. Et tous deux sont repris par leur
+ancien amour. La presence de l'Italien, la facheuse rumeur du monde ne
+troublent pas cette premiere ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils
+ont retrouve l'amertume. Quinze jours fievreux et cruels, quinze jours
+seulement s'ecoulent. Le sentiment de l'irreparable a surgi, poignant,
+chez Musset. Il souffre trop, veut partir.
+
+ ... J'ai trop compte sur moi en voulant te revoir et j'ai recu le
+ dernier coup.
+
+ J'ai a recommencer la triste tache de cinq mois de luttes et de
+ souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne
+ entre nous. Ce sera la derniere epreuve: je sais ce qu'elle me
+ coutera; mais mon pere de la-haut ne m'appellera pas lache quand
+ je paraitra; devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre.
+ J'attendrai de l'argent la-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma
+ mere, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse; je
+ t'ai entendue dire que tu l'etais. Il m'eut ete doux de rester votre
+ ami, et que la douce joie de vos ames eut ete hospitaliere envers ma
+ douleur. Mais le destin ne pardonne pas.
+
+ ... Le jour ou j'ai quitte Venise, tu m'as donne une journee entiere.
+ Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon,
+ sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si
+ tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre,
+ n'hesite pas a me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais
+ si tu as du courage, recois-moi seul, chez toi ou ailleurs, ou
+ tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix
+ solennelle de la destinee? N'as-tu pas pleure hier, lorsqu'elle nous a
+ murmure a cette fenetre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse?
+ Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offense, ni douleurs
+ importunes. Recois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passe, ni du
+ present, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel
+ et de madame Une telle. Que ce soient deux ames qui ont souffert, deux
+ intelligences souffrantes, deux aigles blesses qui se rencontrent dans
+ le ciel, et qui echangent un cri de douleur avant de se separer pour
+ l'eternite! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour celeste,
+ profond comme la douleur humaine. O ma fiancee! Pose-moi doucement la
+ couronne d'epines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera
+ ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!
+
+La demande a ete accordee; Musset va revoir son amie une derniere fois.
+Il sera fort: sa resolution de partir est irrevocable.
+
+ ...Que je sois au desespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le
+ desespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et
+ qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot la-dessus, et ne crains pas
+ qu'il m'echappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'eprouve.
+ Non, je ne me trompe pas. J'eprouve le seul amour que j'aurai de ma
+ vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonne
+ avec cet amour-la, jour par jour, minute par minute, dans la solitude
+ et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible,
+ mais que tout invincible qu'il est, ma volonte le sera aussi. Ils ne
+ peuvent se detruire l'un par l'autre; mais il depend de moi de faire
+ agir l'un plutot que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser a
+ tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risque de le
+ voir, j'avais calcule toutes les chances: celle-la est sortie. Ne t'en
+ afflige pas surtout, et sois sure qu'il n'y a pas dans mon coeur une
+ goutte d'amertume.
+
+Il compte aller a Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est
+sous-prefet de Lavaur; de la dans les Pyrenees et peut-etre en Espagne.
+
+Mais elle hesite maintenant a accepter ce rendez-vous. Supreme
+coquetterie de femme, ou crainte d'elle-meme? Musset n'y tient plus; il
+supplie:
+
+ C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en
+ donnerai. Parle ou ne parle pas; les levres des hommes n'ont pas de
+ parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne
+ crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas
+ changee. Mon amour-propre, dis-tu? Ecoute, ecoute, George: si tu as du
+ coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin
+ des Plantes, au Cimetiere, au tombeau de mon pere (c'est la que
+ je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arriere-pensee;
+ ecoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier
+ baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce
+ triste soir a Venise, ou tu m'as dit que tu avais un secret. C'etait a
+ un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est a un
+ ami.
+
+ C'est la Providence qui changea tout a coup l'homme a qui tu
+ parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de miseres et de
+ souffrances, Dieu m'accorde peut-etre la consolation de t'etre bon a
+ quelque chose. Sois-en sure, oui, je le sens la, je ne suis pas ton
+ mauvais genie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-etre suis-je
+ destine a te rendre encore une fois le repos.
+
+ Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas legerement des portes
+ eternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir
+ pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse
+ quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah!
+ c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc
+ fait?
+
+Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle repond a
+son amant:
+
+ Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas
+ tort, puisque tu es si trouble, et il voit bien que cela me fait du
+ mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais
+ je pars pour Nohant, moi, je vais passer la les vacances avec mes
+ enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles a cause de moi. Je _lui_ ai
+ tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans
+ lui une derniere fois et que je te decide a rester, au moins jusqu'a
+ mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir
+ et il fait un temps affreux. Ah! ton amitie, ta chere amitie, je l'ai
+ donc perdue, puisque tu souffres aupres de moi!
+
+Ecoutons, ici, la bien-disante Mme Arvede Barine: "Elle deperissait, en
+effet, de chagrin. Pagello s'etait eveille, en changeant d'atmosphere,
+au ridicule de la situation: "Du moment "qu'il a mis le pied en France",
+ecrit George Sand, "il n'a plus rien compris." Au lieu du saint
+enthousiasme de jadis, il n'eprouvait plus que de l'irritation quand ses
+deux amis la prenaient a temoin de la chastete de leurs baisers: "Le
+voila qui redevient un etre faible, "soupconneux, injuste, faisant des
+querelles "d'Allemand et vous laissant tomber sur la tete ces pierres
+qui brisent tout." Dans son inquietude, il ouvre les lettres et clabaude
+indiscretement.
+
+"George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle
+avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur
+histoire d'apres les regles de la morale vulgaire. Mais le monde ne
+peut pas admettre qu'il y ait des privilegies ou, pour parler plus
+exactement, des dispenses en morale. Elle lisait le blame sur tous les
+visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont
+elle avait honte maintenant,[128]."
+
+[Note 128: ARVEDE BARINE, _Alfred de Musset_, p. 75.]
+
+Indulgentes reflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants,
+tant qu'elle les aimait. Mais apres avoir transfigure a ses propres yeux
+sa faiblesse de Venise, jusqu'a s'en justifier, la voila qui se laisse
+reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son desespoir. Et presque
+fiere de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poete, elle
+consent a lui dire un dernier adieu.--Cet adieu n'a pas ete aussi triste
+qu'ils pouvaient, elle l'esperer, lui le craindre. Elle a cede au
+supreme desir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le
+lendemain, Musset, qui va decidement partir, lui adresse cette belle
+page triste--qu'on est tente de trouver... litteraire:
+
+ Je t'envoie un adieu, ma bien-aimee, et je l'envoie avec confiance,
+ non sans douleur, mais sans desespoir. Les angoisses cruelles, les
+ luttes poignantes, les larmes ameres ont fait place en moi a une
+ compagne bien chere: la pale melancolie. Ce matin, apres une nuit
+ tranquille, je l'ai trouvee au chevet de mon lit, avec un doux sourire
+ sur les levres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front
+ ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas
+ ete aussi chaste, aussi pur que ta belle ame, o ma bien-aimee? Tu
+ ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons
+ passees; tu en garderas la memoire. Elles ont verse sur ma plaie un
+ baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laisse a ton pauvre
+ ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes
+ les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le
+ monde et lui.
+
+ Notre amitie est consacree, mon enfant; elle a recu hier, devant Dieu,
+ le saint bapteme de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne
+ crains plus rien, ni n'espere plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne
+ m'etait pas reserve d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur
+ cherie, je vais quitter ma patrie, ma mere, mes amis, le monde de ma
+ jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu.
+ Celui qui est aime de toi ne peut plus maudire. George, je puis
+ souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.
+
+ Quant a nos rapports a venir, tu decideras seule sur quoi que ce soit
+ qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est a toi.
+ Ecris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, a trois
+ cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu
+ le le dit, tache de defendre notre pauvre amitie, reserve-toi de
+ pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignee de main, un mot, une
+ larme! Helas! ce sont la tous mes biens. Mais si tu crois devoir
+ sacrifier notre amitie, si mes lettres meme hors de France troublent
+ ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hesite pas,
+ oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre,
+ a present, sois heureuse a tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimee de
+ mon ame! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernieres annees
+ de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premieres. Sois
+ heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tache d'oublier qu'on peut l'etre.
+ Hier, tu me disais qu'on ne l'etait jamais. Que t'ai-je repondu? Je
+ n'en sais rien, helas! ce n'est pas a moi d'en parler. Les condamnes a
+ mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la
+ patience, de la pitie! Tache de vaincre un juste orgueil. Retrecis ton
+ coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais
+ si tu renonces a la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du
+ malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans
+ moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu.
+
+ Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur
+ toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancee, tu ne te
+ coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a
+ porte.
+
+ Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon genie, il ne poussera
+ sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que
+ voila ton epitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires
+ d'un jour. La posterite repetera nos noms comme ceux de ces amants
+ immortels qui n'en ont plus qu'un a eux deux, comme Romeo et Juliette,
+ comme Heloise et Abelard. On ne parlera jamais de l'un sans parler
+ de l'autre. Ce sera la un mariage plus sacre que ceux que font les
+ pretres, le mariage imperissable et chaste de l'intelligence. Les
+ peuples futurs y reconnaitront le symbole du seul Dieu qu'ils
+ adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les revolutions de l'esprit
+ humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annoncaient a leur
+ siecle? Eh bien, le siecle de l'intelligence est venu. Elle sort des
+ ruines du monde, cette souverainete de l'avenir; elle gravera ton
+ portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le
+ pretre qui nous benira, qui nous couchera dans la tombe, comme une
+ mere y couche sa fille le soir de ses noces. Elle ecrira nos deux
+ chiffres sur la nouvelle ecorce de l'arbre de la vie. Je terminerai
+ ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un
+ coeur de vingt ans, a tous les enfants de la terre; je sonnerai aux
+ oreilles de ce siecle blase et corrompu, athee et crapuleux, la
+ trompette des resurrections humaines, que le Christ a laissee au pied
+ de sa croix. Jesus! Jesus! et moi aussi, je suis fils de ton Pere; je
+ te rendrai les baisers de ma fiancee; c'est toi qui me l'as envoyee, a
+ travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus
+ pour venir a moi. Je nous ferai, a elle et a moi, une tombe qui sera
+ toujours verte, et peut-etre les generations futures repeteront-elles
+ quelques-unes de nos paroles, peut-etre beniront-elles un jour
+ ceux qui auront frappe avec le myrte de l'amour aux portes de la
+ liberte[129].
+
+[Note 129: L'epitre qu'on vient de lire a ete publiee par M.***
+"Yorick", dans l'_Homme libre_ du 13 avril 1877. Paul de Musset,
+parait-il, se refusait a y reconnaitre le style de son frere. Or,
+Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait deja tire
+une phrase: "Non, non, j'en jure par ma jeunesse..." pour etre placee
+en epigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile
+d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe--qui est en
+possession de M. de Lovenjoul.]
+
+Cette lettre etait trop resignee. Pour la premiere fois, le poete
+considerait le prestige a venir d'un amour qui le meurtrissait encore.
+Plus humble etait la plainte que lui dictaient jusque-la ses tourments.
+Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un
+desir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Helas!
+il avait cette femme dans l'ame plus que dans la chair....
+
+Il est parti pour Bade le 25 aout. Son voyage a dure six jours. A peine
+installe, il mesure sa solitude, et tout le passe douloureux qui reflue
+dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour:
+
+ Baden, 1er septembre 1834.
+
+ Voila huit jours que je suis parti, et je ne t'ai pas encore ecrit.
+ J'attendais un moment de calme; il n'y en a plus. Je voulais t'ecrire
+ doucement, tranquillement, par une belle matinee, te remercier de
+ l'adieu que tu m'as envoye. Il est si bon, si triste, si doux, ma
+ chere amie: tu as un coeur d'ange. Je voulais te parler seulement de
+ mon amour. Ah! George, quel amour! jamais homme n'a aime comme je
+ t'aime! je suis perdu, vois-tu, je suis noye, inonde d'amour; je ne
+ sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je
+ parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute la vie une soif de
+ bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'etre aimee, si tu l'as
+ jamais demande au Ciel, oh toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimee,
+ regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimee,
+ dis-toi cela, autant que Dieu peut etre aime par ses levites, par ses
+ amants, par ses martyrs. Je t'aime, o ma chair et mon sang! Je meurs
+ d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insense, desespere, perdu! Tu
+ es aimee, adoree, idolatree, jusqu'a en mourir! Eh non, je ne guerirai
+ pas! Eh non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela; et
+ mourir en t'aimant, vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce
+ qu'ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant, je le sais
+ bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime! qu'ils m'empechent
+ d'aimer!
+
+ Vois-tu, lorsque je suis parti, je n'ai pas pu souffrir; il n'y avait
+ pas de place dans mon coeur. Je t'avais tenue dans mes bras, o mon
+ corps adore! Je t'avais pressee sur cette blessure cherie! Je suis
+ parti sans savoir ce que je faisais. Je ne sais si ma mere etait
+ triste; je crois que non. Je l'ai embrassee, je suis parti, je n'ai
+ rien dit. J'avais le souffle de tes levres sur les miennes, je le
+ respirais encore. Ah, George! tu as ete heureuse et tranquille la-bas,
+ tu n'as rien perdu. Mais sais-tu ce que c'est d'attendre un baiser
+ cinq mois? Sais-tu ce que c'est, pour un pauvre coeur qui a
+ senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie
+ l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la
+ solitude, la mort et t'oubli tomber goutte a goutte, comme la neige?
+ Sais-tu ce que c'est pour un coeur serre jusqu'a cesser de battre, de
+ se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante,
+ et de boire encore une goutte de rosee vivifiante? Oh, mon Dieu! je le
+ sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant
+ c'est fini. Je m'etais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait
+ prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais,
+ je tentais du moins. Mais maintenant, ecoute, j'aime mieux ma
+ souffrance que la vie. Tu m'as permis de t'aimer, vois-tu. Tu te
+ retracterais que cela ne servirait a rien. Tu veux bien que je t'aime;
+ ton coeur le veut, tu ne diras pas le contraire; et moi je suis perdu,
+ vois-tu, je ne reponds plus de rien.
+
+ Qu'est-ce que je viens faire, dis-moi, la ou la? Qu'est-ce que cela
+ me fait tous ces arbres, toutes ces montagnes, tous ces Allemands qui
+ passent sans me comprendre, avec leur galimatias? Qu'est-ce que c'est
+ que cette chambre d'auberge? Ils disent que cela est beau, que la vie
+ est charmante, la promenade agreable, que les femmes dansent, que
+ les hommes fument, boivent, chantent, et les chevaux s'en vont en
+ galopant. Ce n'est pas la vie tout cela, c'est le bruit de la vie.
+ Ecoute, George, plus rien, je t'en prie. Pas un mot pour me dissuader:
+ pas de consolations, de jeunesse, de gloire, d'avenir, d'esperance,
+ pas de conseils, pas de reproches. Tout cela me fait penser que je
+ suis jeune, que j'ai cru au bonheur, que j'ai une mere. Tout cela me
+ donne envie de pleurer, et je n'ai plus de larmes. Je ne suis pas un
+ fou, tu le sais. Je lutterai tant que je pourrai; j'ai de la force
+ encore. Mais de la force, mon Dieu, a quoi sert d'en avoir quand elle
+ se tourne elle-meme contre l'homme? Rien, rien! Je t'en supplie, ne me
+ fais pas souffrir, ne me rappelle pas a la vie. Je te promets, je
+ te jure de lutter, si je puis. Ne me dis pas que je t'ecris dans un
+ moment de fievre ou de delire, que je me calmerai; voila huit jours
+ que j'attends un quart d'heure de calme, un seul moment pour t'ecrire.
+ Je le sais bien que je suis jeune, que j'ai fait naitre des esperances
+ dans quelques coeurs aimants; je sais bien qu'ils ont tous raison;
+ n'ai-je pas fait ce que je devais? Je suis parti, j'ai tout quitte;
+ qu'ont-ils a dire? Le reste me regarde. Il serait trop cruel de venir
+ dire a un malheureux qui meurt d'amour qu'il a tort de mourir. Les
+ taureaux blesses dans le cirque ont la permission d'aller se coucher
+ dans un coin avec l'epee du matador dans l'epaule, et de finir en
+ paix. Ainsi, je t'en supplie, pas un mot. Ecoute: tout cela ne fera
+ pas que tu prennes ta robe de voyage, un cheval et une petite voiture,
+ et que tu viennes. J'aurai beau regarder, me voila assis devant cette
+ petite table, au milieu de tes lettres, avec ton portrait que j'ai
+ emporte. Tu me dis que nous nous reverrons, que tu ne mourras pas
+ sans m'embrasser. Tu vois que je souffre, tu pleures avec moi, tu me
+ laisses emporter de douces illusions. Tu me parles de nous retrouver.
+ Tout cela est bon, mon ange, tout cela est doux. Dieu te le rendra.
+ Mais j'aurai beau regarder ma porte, tu ne viendras pas y frapper,
+ n'est-ce pas? Tu ne prendras pas un morceau de papier grand comme la
+ main, et tu n'ecriras pas dessus: "Viens!" Il y a entre nous je ne
+ sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels
+ evenements; il y a entre nous cent cinquante lieues. Eh bien, tout
+ cela est parfait, il n'y en a pas si long a dire. Je ne peux pas vivre
+ sans toi, voila tout. Combien tout cela durera encore, je n'en sais
+ rien. J'aurais voulu faire ce livre, mais il aurait fallu que je
+ connusse en detail et par epoque, l'histoire de ta vie. Je connais ton
+ caractere, mais je ne connais ta vie que confusement. Je ne sais pas
+ tout, et ce que je sais, je le sais mal. Il aurait fallu que je te
+ visse, que tu me racontasses tout cela. Si tu avais voulu, j'aurais
+ loue aux environs de Moulins ou de Chateauroux un grenier, une table
+ et un lit. Je m'y serais enferme. Tu serais venue m'y voir une ou
+ deux fois seule, a cheval; moi, je n'aurais vu ame qui vive. J'aurais
+ ecrit, pleure. On m'aurait cru en Allemagne. Il y aurait eu la
+ quelques beaux moments. Tu n'aurais cru trahir personne, j'espere. Tu
+ m'as vu mourant d'amour dans tes bras, la derniere fois; as-tu rien
+ eu a te reprocher? Mais tous les reves que je peux faire sont des
+ chimeres; il n'y a de vrai que les phrases, les devoirs et les choses.
+ Tout est bien, tout est mieux ainsi.
+
+ O ma fiancee, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un
+ beau soir au soleil couchant, seule. Va dans la campagne, assieds-toi
+ sur l'herbe, sous quelque saule vert. Regarde l'Occident et pense a
+ ton enfant qui va mourir. Tache d'oublier le reste: relis mes lettres,
+ si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur,
+ donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume la
+ lampe, prends ta plume, donne une heure a ton pauvre ami. Donne-moi
+ tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur; efforce-toi plutot un peu.
+
+ Ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire meme plus que tu
+ n'en sentiras; je n'en saurai rien. Ce ne peut pas etre un crime.
+ Je suis perdu. Mais qu'il n'y ait rien autre dans ta lettre que ton
+ amitie pour moi, que ton amour, George; ne l'appelles-tu pas de
+ l'amour? Ecris a BADEN (GRAND-DUCHE), POSTE RESTANTE. Affranchis
+ jusqu'a la frontiere, et mets: PRES STRASBOURG. C'est a douze lieues
+ de Strasbourg. Je n'irai ni plus pres ni plus loin; mais que j'aie une
+ lettre ou il n'y ait rien que ton amour; et dis-moi que tu me donnes
+ tes levres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tete que j'ai
+ eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, o Dieu! quand j'y pense,
+ ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah!
+ il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif,
+ mon George, o quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette
+ lettre. Je me meurs. Adieu.
+
+ A BADEN (GRAND-DUCHE), PRES STRASBOURG, POSTE RESTANTE.
+
+ O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, o mon George, ma belle
+ maitresse, mon premier, mon dernier amour.
+
+Ou en etait George Sand, a l'heure ou son ami lui envoyait cet appel
+egare?
+
+Leur tendre et dernier adieu de Paris, qui avait d'abord apaise le
+poete, l'avait passionnement exaltee. Le 29 aout, elle rentrait a
+Nohant, eperdue d'amour et de desespoir.--"Viens me voir, ecrivait-elle
+a Gustave Papet, je suis dans une douleur affreuse. Viens me donner une
+eloquente poignee de main, mon pauvre ami..." Elle ne dissimulait point
+sa blessure. Si elle guerissait, elle se refugierait dans l'amitie,
+negligee trop longtemps.
+
+Pour la premiere fois, ses enfants ne lui faisaient pas tout oublier.
+Bientot la vie lui apparaissait intolerable. Et elle confiait a
+Boucoiran (lettre du 31 aout) des pensees de suicide: "Vous avez du le
+comprendre et le deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je
+veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons.... J'aurai a
+causer longuement avec vous et a vous charger de l'execution de volontes
+sacrees. Ne me sermonnez pas d'avance... quand je vous aurai fait
+connaitre l'etat de mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi
+qu'il y aurait paresse et lachete a essayer de vivre quand je devrais en
+avoir deja fini." Puis elle lui "confie et lui legue Pagello, un brave
+et digne homme de sa trempe"[130].
+
+[Note 130: _Correspondance,_ I, p. 279.]
+
+Cette crise dure quelques jours. Musset qui comptait travailler a
+Bade, qui avait promis a Buloz un roman et des vers[131], continue de se
+desoler. Sa plainte du 1er septembre arrive a Nohant. Et,--comme jadis a
+Venise la lettre si longtemps attendue de Geneve,--cette vivante preuve
+d'un invincible amour calme la passion de George et la guerit du
+desespoir.
+
+[Note 131: _Lettre_ du 18 aout.--Cf. M. Clouard, article cite, p.
+730.]
+
+A ces doleances sublimes, attendrissantes a force de chagrin sincere,
+qu'elle a recues de son ami, elle repond, au crayon, sur un album,--d'un
+petit bois ou elle se promene,--par une lettre toute raisonnable, et
+sans aucun vestige de sa folie recente. Elle lui reproche d'exprimer
+de la passion et non plus ce saint enthousiasme, cette amitie pure...
+Pagello lui-meme est jaloux. Il faut se separer tous les trois. "Ne
+m'aime plus: je ne vaux plus rien... Il faut donc nous quitter, puisque
+tu arrives a te persuader que tu ne peux guerir de cet amour pour moi,
+qui te fait tant de mal, et que tu as pourtant si solennellement abjure
+a Venise, avant et meme encore apres ta maladie. Adieu donc le beau
+poeme de notre amitie sainte et de ce lien ideal qui s'etait forme entre
+nous trois, lorsque tu _lui_ arrachas a Venise l'aveu de son amour pour
+moi et qu'il jura de me rendre heureuse." Et elle ajoute que lui-meme,
+il a uni _leurs_ mains malgre _eux_[132]...
+
+[Note 132: Nous avons donne le passage, _Introduction_, p. VI.]
+
+Cette lettre a desole Musset, qui la lui renvoie comme elle l'exige. Il
+n'a jamais vu aussi clairement, lui dit-il, combien il est peu de
+chose dans sa vie. Mais, il la sait, au fond, plus malheureuse encore
+qu'indifferente:
+
+ ...Il faut, ma pauvre amie, que ton coeur soit bien malade, et ne
+ crois pas que je sois moi-meme de force a t'adresser un reproche. Il
+ faut que tu souffres beaucoup pour que tu n'aies meme plus une larme
+ pour moi, et pour qu'en face de Dieu tu manques a la parole qui,
+ _depuis trente ans_, disais-tu, _n'a pas encore ete faussee_. Elle le
+ sera donc une fois, et j'aurai perdu le seul jour de bonheur qui me
+ restait encore. Qu'il en soit ce qui plait a Dieu ou a l'Esprit du
+ Mort. Car, a vingt-deux ans, sans avoir jamais fait de mal a personne,
+ en etre ou je suis, et recevoir ainsi constamment, jour par jour, un
+ nouveau coup de pierre sur la tete, c'est trop.
+
+ ... Que crois-tu donc m'apprendre, mon enfant, en me disant qu'un
+ soupcon jaloux tue l'amour dans ton coeur? Qui crois-tu donc que
+ j'aime? Toi ou une autre? Tu t'appelles _insensible, un etre sterile
+ et maudit_? Tu te demandes si tu n'es pas un monstre d'avoir le coeur
+ fait comme tu l'as, et tu me dis de fremir en songeant de quels abimes
+ je suis sorti. Eh! mon amie, me voila ici, a Baden, a deux pas de la
+ Maison de Conversation. Je n'ai qu'a mettre mes souliers et mon habit
+ pour aller faire autant de declarations d'amour que j'en voudrais a
+ autant de jolies petites poupees qui ne me recevront peut-etre
+ pas toutes mal; qui, a coup sur, sont fort jolies, et qui, plus
+ certainement encore, ne quittent pas leur amant, parce qu'elles ne
+ veulent pas se voir meconnaitre. Quoi que tu fasses ou quoi que tu
+ dises, morte ou vive, sache que je t'aime, entends-tu, toi et non une
+ autre. "_Aime-moi dans le passe_, me dis-tu, _mais non telle que je
+ suis dans le present_." George, George, tu sauras que la femme que
+ j'aime est celle des rochers de _Franchart_, mais que c'est aussi
+ celle de Venise, et celle-la, certes, ne m'apprend rien, quand elle me
+ dit qu'on ne l'offense pas impunement.
+
+ ... Je n'ai plus rien dans la tete ni dans le coeur. Je crois que je
+ vais revenir a Paris pour peu de temps... Je souffre, et a quoi bon?
+ Ta lettre m'a fait un mal cruel. George! Ah mon enfant, pourquoi? Mais
+ que sert de gemir? Tu me dis que tu m'ecris afin que je ne prenne
+ aucune idee de rapprochement entre nous. Eh bien, ecoute, adieu,
+ n'ecrivons plus... Tout cela, vois-tu, est horrible, au bout du
+ compte. Tu souffres, toi aussi. Je te plains, mon enfant; mais
+ puisqu'il est vrai que je ne peux rien pour toi, eh bien, alors, si
+ notre amitie s'envole au moment ou tu souffres et ou tu es seule,
+ qu'est-ce que tout cela? Je ne t'en veux pas, je te le repete. Adieu.
+ Je ne sais ou je serai; n'ecris pas, je ne puis savoir.
+
+ Je relis cette lettre et je vois que c'est un adieu. O mon Dieu,
+ toujours des adieux. Quelle vie est-ce donc? Mourir sans cesse! Oh
+ mon coeur, mon amour, je ne t'en veux pas de cette lettre-ci; mais
+ pourquoi m'as-tu ecrit l'autre? cette fatale promesse! Maudit soit
+ Dieu! J'esperais encore; ah! malheur et malheur. C'est trop!
+
+Pagello etait alle voir Musset avant son depart pour Baden. Il l'avait
+trouve lisant une lettre d'Elle.--George vient d'ecrire a Alfred que
+Pagello souffrit alors de jalousie, et lui reprocha certaine phrase
+passionnee qu'il disait y avoir surprise. Or cette phrase n'etait que
+dans son imagination. Musset repond a son amie que personne n'a rien pu
+voir de sa lettre tandis qu'il la lisait. D'ailleurs s'il revient sur ce
+sot incident, c'est "qu'elle a rompu" avec cet homme... Mais a-t-elle
+bien rompu? Ne lui parle-t-elle pas des souffrances de Pagello?...
+
+ ... Que je revienne a Paris, cela te choquera peut-etre, et _Lui_
+ aussi. J'avoue que je n'en suis plus a menager personne. S'il souffre,
+ lui, eh bien, qu'il souffre, ce Venitien qui m'a appris a souffrir. Je
+ lui rends sa lecon; il me l'avait donnee en maitre. Quant a toi, le
+ voila prevenue, et je te rends tes propres paroles: "_Je t'ecris cela,
+ afin que si tu vinsses a apprendre mon retour, tu n'en prisses aucune
+ idee de rapprochement avec moi_." Cela est-il dur? Peut-etre. Il y a
+ une region dans l'ame, vois-tu, lorsque la douleur y entre, la pitie
+ en sort. Qu'il souffre! Il te possede. Puisque ta parole m'est
+ retiree; puisqu'il est bien clair que toute celte amitie, toutes ces
+ promesses, au lieu d'amener une consolation sainte et douce au jour de
+ la douleur, tombent net devant elle; eh bien, puisque je perds tout,
+ adieu les larmes; adieu, non, pas d'adieu, l'amour. Je mourrai en
+ t'aimant. Mais adieu la vie, adieu l'amitie, la pitie. O mon Dieu!
+ Est-ce ainsi? J'en aurai profite pour le ciel. En fermant celle
+ lettre, il me semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui
+ se resserre et s'ossifie. Adieu. (_Lettre de Baden, 15 septembre_.)
+
+La fin de ce mois de septembre ne fut que tristesses pour tous les
+trois. Au commencement d'octobre, George Sand rentrait de Nohant, et
+Musset lui-meme arrivait le 13 a Paris. Sa pensee unique restait a son
+amie, et son premier soin etait de lui demander de la revoir:
+
+ Mon amour, me voila ici. Tu m'as ecrit une lettre bien triste, mon
+ pauvre ange, et j'arrive bien triste aussi. Tu veux bien que nous nous
+ voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant;
+ la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un
+ instant. Voyons-nous, ma chere ame, et tu auras toute confiance, et tu
+ sauras jusqu'a quel point je suis a toi, corps et ame. Tu verras qu'il
+ n'y a plus pour moi ni douleur, ni desir, du moment qu'il s'agit de
+ toi. Fie-toi a moi, George. Dieu sais que je ne te ferai jamais de
+ mal. Recois-moi, pleurons ou rions ensemble; parlons du passe ou de
+ l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'esperance ou de la douleur. Je
+ ne suis plus rien, que ce que tu me feras. Ainsi, un mot. Dis-moi ton
+ heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une
+ heure, un instant a perdre. Reponds-moi une ligne. Si c'est ce soir,
+ tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras
+ rien a faire. Moi, je n'ai a faire que de t'aimer. Ton frere,
+
+ ALFRED.
+
+--Cette utopie que tous trois auraient acceptee, d'une amitie vaguement
+amoureuse, n'est guere precisee, que dans les lettres de George Sand. Ni
+Pagello, dans son journal, ni Musset, dans ses lettres, ses romans et
+ses vers, ne paraissent y avoir souscrit, aussi resolument.
+
+Pagello ne fait meme aucune allusion, dans son memorial sincere, aux
+egards que son amie pretend lui avoir temoignes quand elle a voulu
+revoir le poete. Bien mieux, nous n'y trouvons mentionnee qu'une
+rencontre avec George Sand, depuis leur arrivee a Paris.... Reprenons-le
+ou nous l'avions coupe:
+
+ --Nous en etions a prendre conge l'un de l'autre pour nous revoir dans
+ trois mois, mais elle croyait que peut-etre nous ne nous reverrions
+ plus et, sans manifester ce doute qui dans ce moment lui etait
+ penible, elle redoubla avec moi de courtoisies et d'offres, me priant
+ de ne pas abandonner aussitot l'occasion que je trouvais a Paris de
+ cultiver les etudes de ma profession. Aucune mere n'aurait parle avec
+ une affection plus raisonnee. J'en fus touche au fond de l'ame.
+
+ Pour faire ce voyage, j'avais recueilli le peu d'argent que j'avais pu
+ et vendu quelques objets precieux. De plus, j'avais expedie d'avance
+ a Paris quatre tableaux a l'huile de Zucarelli pour les vendre et
+ pouvoir demeurer quelques mois dans la capitale de la France.--George
+ Sand, avec son exquise courtoisie, me dit alors: "Les tableaux
+ partiront avec moi demain pour la Chatre ou un amateur de mes amis en
+ fera surement l'acquisition, aussi je te prie de me laisser le soin de
+ cette affaire et de vivre tranquille. Dans peu de jours, mon excellent
+ Boucoiran, que je te laisse en place de frere, t'en comptera
+ l'argent." Je repondis a tout cela par une poignee de main qui fut
+ comprise comme le plus eloquent discours. Le matin suivant, Boucoiran
+ frappait a ma porte et me trouvait prepare a le suivre au secretariat
+ de l'Hotel-Dieu. On me delivra un permis de pratique pour tous les
+ grands hopitaux de Paris. Ayant visite l'Hotel-Dieu et ensuite la
+ Charite, ou je fus presente a Lisfranc, qui m'accueillit avec grande
+ courtoisie, j'allai avec mon Mentor faire une visite d'un autre
+ genre a M. Buloz, Savoyard, directeur de la _Revue des Deux Mondes_.
+ Boucoiran portait un gros paquet et il le lui remit; c'etait le second
+ volume de _Jacques_, ecrit chez moi a Venise. "Elle est donc arrivee?
+ dit Buloz.--Oui, repondit Boucoiran,--Depuis quand?--Depuis deux
+ jours.--Cette diablesse de femme me fait devenir fou; voici un
+ volume que j'attends depuis un mois! Mais on m'a dit qu'elle s'etait
+ entortillee dans un nouvel amour avec un comte italien." Boucoiran
+ sourit et moi je rougis. Buloz demeura comme une statue; pendant ce
+ temps-la, je me detournai pour regarder quelques estampes qui ornaient
+ la piece, et Boucoiran dit quelques mots a l'oreille de Buloz; apres
+ quoi celui-ci, qui m'avait a peine remarque, prit ses lunettes et, me
+ regardant avec discretion et courtoisie du seul oeil qui lui restait,
+ me fit les plus gracieuses questions, les offres les plus courtoises,
+ et finit par me donner une carte avec laquelle je pouvais entrer, en
+ qualite de journaliste, dans quelque theatre ou spectacle que ce fut.
+ Je la mis dans ma poche en le remerciant; puis je pris conge, en
+ souriant de mon importance litteraire. La carte equivalait a une
+ nomination de journaliste.
+
+ Buloz est une celebrite connue de tout Paris ainsi que des deux mondes
+ ou rayonne son fameux journal. Ici je ne puis m'abstenir de signaler
+ ce qui me fut le plus agreable: qu'il m'ait offert de travailler a sa
+ revue, me sachant collaborateur de George Sand pour les _Lettres d'un
+ voyageur_. Il me donna de curieux eclaircissements sur le groupe
+ litteraire qu'il presidait. Je lui reconnus un tact tres fin, des
+ manieres franches, un excellent coeur et un rare bon sens.
+
+ ... Je vous jure que Buloz, a son bureau, est un veritable impresario
+ d'opera. Il a ses tenors, ses _prime donne_, ses _contralti_, ses
+ basses, ses secondes parties et ses choeurs, c'est une joie que de
+ voir cet homme s'agiter avec sa _virtuose canaille_ et suivant les
+ convenances particulieres de chacun. Ils sont excellemment payes selon
+ leur categorie, mais ils sont presque tous en dette de travaux.
+
+ La table de Buloz est toujours couverte de lettres, de billets, de
+ sollicitations de toute sorte, pour de l'argent, de l'argent, de
+ l'argent, et cela contre la seule garantie de l'argument d'un
+ article, d'une histoire, d'un recit encore gisant dans l'esprit de
+ l'auteur,--qui promet de le livrer dans quinze jours, un mois, un
+ an.... Je me suis convaincu qu'en general il vaut mieux connaitre de
+ loin les celebrites litteraires: j'ai su des choses a confondre,
+ sur la vie privee de ces monstres de grands hommes. Figurez-vous
+ Chateaubriand, le plus grand, le plus moral des poetes francais de
+ ce siecle: il joue et il perd dans une nuit, par anticipation, une
+ edition nouvelle de ses oeuvres.... Il se fait batir une maison
+ delicieuse, tout incrustee de marbres rapportes de Grece: il la perd
+ egalement au jeu.
+
+ Et connaissez-vous les desordres financiers de Lamartine?... Je vous
+ dis qu'a peu pres tous sont dans le meme genre.
+
+ Je trouvai a Paris une paix dont je ne jouissais pas depuis longtemps.
+ Boucoiran fut mon mentor et mon ange tutelaire. Huet, Lisfranc,
+ Amussat, trois illustres medecins, me prodiguerent les amabilites
+ et m'aiderent a acquerir de nouvelles lumieres dans les sciences
+ medicales. Et de funestes pensees survenaient pour me travailler
+ l'esprit, lorsque de ce monde bruyant et agite je passais dans la
+ solitude de ma chambrette, le portrait de ma mere m'inspirait des
+ paroles d'inexprimable consolation et je trouvais le courage de defier
+ ma pauvrete et mon tenebreux avenir.
+
+ Peu de temps apres, une lettre de George Sand m'annoncait la vente de
+ mes tableaux pour 1500 francs. Je crus etre devenu un Rothschild, et
+ dans l'extase de la joie je courus me procurer une boite d'instruments
+ de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon etat. Un nouvel
+ envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours apres, me mit en
+ mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, reservant les 500
+ francs supplementaires qu'elle-meme devait m'apporter pour retourner
+ a Venise. Le temps, qui est un grand honnete homme, amena le jour
+ redoute et desire par moi du retour de la Sand a Paris. J'eus d'elle
+ les autres 500 francs, je preparai mon bagage, et, deux jours apres,
+ j'allai chez George Sand ou Boucoiran m'attendait. Nos adieux furent
+ muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle etait
+ comme perplexe: je ne sais pas si elle souffrait; ma presence
+ l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple
+ bon sens, abattait la sublimite incomprise dont elle avait coutume
+ d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais deja fait
+ connaitre que j'avais profondement sonde son coeur plein de qualites
+ excellentes, obscurcies par beaucoup de defauts. Cette connaissance
+ de ma part ne pouvait que lui donner du depit, ce qui me fit abreger,
+ autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le
+ bras de Boucoiran qui m'accompagna et me laissa au point ou vous
+ m'avez trouve.
+
+Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation etait
+insoutenable. Un invincible renouveau d'amour avait surgi pour George
+Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cesse d'estimer, d'aimer
+peut-etre Pagello, dans ce coeur double par generosite qui ne pouvait se
+resoudre a sacrifier l'un ou l'autre, les faisant tous deux malheureux.
+"Tout de moi _le_ blesse et l'irrite, ecrivait-elle au poete, et,
+faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je
+suis offensee jusqu'au fond de l'ame, de ce qu'il m'ecrit, et que, je le
+sens bien, il n'a plus la foi et par consequent il n'a plus d'amour. Je
+le verrai s'il est encore a Paris; je vais y retourner dans l'intention
+de le consoler; me justifier, non; le retenir non.... Et pourtant
+je l'aimais sincerement et serieusement, cet homme genereux, aussi
+romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi."
+
+Dans sa solitude morale, Pagello s'etait souvenu d'Alfred Tattet, l'ami
+de Musset, qui, a Venise, etait devenu un peu son ami. Il lui avait
+ecrit le 6 septembre, quel vif desir il avait de le revoir et de
+l'embrasser. Ils se rencontrerent, Pagello lui ouvrit son coeur simple,
+et a la veille de retourner a ses lagunes, il lui adressa ce billet
+d'adieu: "Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un
+baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec
+la George.--Je ne veux pas de vengeances.--Je pars avec la certitude
+d'avoir agi en honnete homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma
+pauvrete.--Adieu, mon ange.--Je vous ecrirai de Venise.--Adieu, adieu."
+
+Il vecut tranquille a Venise, considerant de loin le sillage de gloire
+qui suivait a travers le siecle celle qui avait ete son amie d'un jour.
+Des relations cordiales mais lointaines s'etablirent entre George Sand
+et lui. "Jeunette encore, m'ecrit Mme Antonini, quand je m'exercais dans
+la langue francaise, il me souvient d'avoir ecrit sous la dictee de mon
+pere a George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposees
+pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels
+Daniel Manin."--Les plus ardents souvenirs de Lelia cedaient toujours
+devant son imperieux besoin d'amitie: sa bonte d'instinct, comme son
+genie, etaient des forces de la nature.
+
+
+
+VIII
+
+Musset n'a pas attendu le depart de Pagello pour revenir a George Sand.
+Entierement repris par elle, repentant, genereux, seduisant et soumis,
+il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer.
+
+Telle est l'emprise de l'amour sur tout son etre que, devant la chere
+presence, il ne s'appartient plus. Dominee par une impatience de jouir
+profonde et desesperee, sa pauvre ame d'enfant perdu consume d'incurable
+tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du
+sentiment qui regne sur sa vie. La volonte n'existe plus en lui que pour
+l'amour. Son orgueil contrarie sans cesse dans le souhait unique de son
+coeur, y met une detresse constante. Impetueux, meme imprudent, pour
+sa passion devastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une
+femme. Un sentiment inne de l'honneur, du devoir, guide toujours son
+ame. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensee;
+mais plus rien, hors son esperance, ne lui fait estimer la vie.
+
+Pour le moment, il est heureux: il a retrouve sa maitresse. Un long
+bonheur est-il possible? Le cruel passe, le passe qui ne peut s'abolir,
+va sans tarder empoisonner leurs joies.
+
+Ecoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'egarer.... et se
+donner raison:
+
+ J'en etais bien sure, que ces reproches-la viendraient des le
+ lendemain du bonheur reve et promis, et que tu me ferais un crime de
+ ce que tu avais accepte comme un droit. En sommes-nous deja la, mon
+ Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le
+ voulais hier. C'etait un eternel adieu resolu dans mon esprit.
+ Rappelle-toi ton desespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire
+ croire que je t'etais necessaire, que sans moi tu etais perdu. Et
+ encore une fois, j'ai ete assez folle pour vouloir te sauver; mais tu
+ es plus perdu qu'auparavant puisque, a peine satisfait, c'est contre
+ moi que tu tournes ton desespoir et la colere.
+
+ .... Le temps ou nous sommes redevenus frere et soeur a ete chaste
+ comme la fraternite reelle, et a present que je redeviens ta
+ maitresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-a-vis
+ de Pierre et vis-a-vis de moi-meme le devoir de rester enveloppee.
+ Crois-tu que s'il m'eut interrogee sur les secrets de notre oreiller,
+ je lui eusse repondu? Crois-tu que mon frere eut bon gout de
+ m'interroger sur toi?--Mais tu n'es plus mon frere, dis-tu? Helas!
+ helas! n'as-tu pas compris mes repugnances a reprendre ce lien fatal!
+ Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prevu que tu
+ souffrirais de ce passe qui t'exaltait comme un beau poeme, tant que
+ je me refusais a toi, et qui ne te parait plus qu'un cauchemar a
+ present que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc
+ partir. Nous allons etre plus malheureux que jamais. Si je suis
+ galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu
+ a me reprendre et a me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop
+ souffert. Ah! si j'etais une coquette, tu serais moins malheureux. Il
+ faudrait te mentir, te dire: "Je n'ai pas aime Pierre, je ne lui ai
+ jamais appartenu." Qui m'empecherait de te le faire croire? C'est
+ parce que j'ai ete sincere que tu es au supplice[133].
+
+[Note 133: A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres
+n'est datee.]
+
+Des la premiere reprise la pauvre femme etait blessee; mais elle
+songeait a Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa
+rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le desespoir. Et
+en meme temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre
+amant lui demandait pardon.--Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il
+ne sait donc pas etre heureux!...--Elle veut rentrer a Nohant?... Est-ce
+possible que tout soit fini!--Ecoutons ce touchant desespoir.
+
+ .... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de
+ mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu
+ m'en punir? O ma vie, ma bien-aimee, que je suis un malheureux, que
+ je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher
+ ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui
+ m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne
+ sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que
+ les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les
+ souffrir, et qu'ils n'ont qu'a attendre un sourire, un baiser de
+ toi pour disparaitre comme un songe. O mon enfant, mon ame! Je t'ai
+ poussee, je t'ai fatiguee, quand je devais passer les journees et les
+ nuits a tes pieds, a attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux
+ pour la boire, a te regarder en silence, a respecter tout ce qu'il y a
+ de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait etre pour moi un
+ enfant cheri, que je bercerais doucement. O George, George! Ecoute,
+ ne pense pas au passe, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne
+ reflechis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aime. Oh, ma vie,
+ attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire
+ le temps. Ecris-moi plutot de ne pas te revoir pendant huit jours,
+ pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre
+ raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un
+ fou miserable; je merite ta colere. Bannis-moi de ta presence pendant
+ un temps; tu n'es pas assez forte toi-meme pour m'aimer encore. Et
+ moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit
+ je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta
+ grand'-mere, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant.
+ Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je
+ suis au desespoir. Je t'ai offensee, affligee; je t'ai fatiguee; comme
+ je t'ai quittee; oh, insense! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai
+ cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien supreme, pardon, oh! pardon
+ a genoux! Ah! pense a ces beaux jours que j'ai la dans le coeur, qui
+ viennent, qui se levent, que je sens la! Pense au bonheur! Helas,
+ helas, si l'amour l'a jamais donne! George, je n'ai jamais souffert
+ ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le merite pas. Mais dis
+ seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que
+ j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu
+ de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai.
+
+Tant d'emotions brisent. Elle a pardonne; mais le voici malade. "--J'ai
+une fievre de cheval.... Comment donc faire pour te voir?" Il est chez
+sa mere. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire,
+elle, "quand il n'y aurait personne".
+
+George Sand a entendu l'appel de "son pauvre enfant"; elle ira le
+soigner si sa mere ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? "--Je peux
+mettre un tablier et un bonnet a Sophie. Ta soeur ne me connait pas; ta
+mere ferait semblant de ne pas me reconnaitre, et je passerais pour une
+garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie."--Mme Lardin
+de Musset m'a conte que George Sand etait venue, en effet, sous le
+costume de sa servante et qu'elle avait veille son frere maternellement.
+
+Alfred Tattet avait deconseille Musset de renouer des relations qui
+brulaient sa vie. Ne parvenant pas a le persuader, il cessa de le
+voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, neanmoins, a
+l'affection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand ecrit a Alfred
+Tattet: "J'apprends que j'ai ete la cause indirecte et tres involontaire
+d'un differend entre vous et Alfred." Elle serait fachee qu'il en fut
+ainsi, et l'engage a venir causer.--Vraisemblablement, Tattet invoqua
+des pretextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du depit.
+
+Mais on clabaudait sur la reconciliation des deux amants. Gustave
+Planche recommencait les potins de l'ete. Musset le provoqua en duel.
+
+Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet categorique:
+
+ Monsieur,
+
+ Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon
+ compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les
+ laisser passer.
+
+ Je desire savoir par vous-meme si cela est vrai, afin de lui donner la
+ suite qui me conviendra.
+
+ Je vous salue.
+
+ Vicomte ALFRED DE MUSSET.
+
+ Quai Malaquais, n deg. 19.
+
+Planche nia ces propos. Le poete lui ecrivit (10 novembre) qu'il se
+contentait de son desaveu. Nous voila informes que Musset habitait alors
+chez George Sand; ils etaient pleinement reconcilies.
+
+Ce bonheur fut encore de peu de duree. Ecoutons les pauvres amants se
+lamenter sur leur impuissance a conserver la paix:
+
+_De Lui a Elle_: Le bonheur, le bonheur, et la Mort apres, la Mort avec.
+Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis, o mon ame, tu seras heureuse!
+Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et
+pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'age, sinon pour
+te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes levres.
+
+Ce soir, a dix heures, et compte que j'y serai plus tot. Viens, des que
+tu pourras. Viens pour que je me mette a genoux, pour que je te demande
+de vivre, d'aimer, de pardonner!
+
+Ce soir! ce soir!
+
+6 heures.
+
+_D'Elle a Lui_: Pourquoi nous sommes-nous quittes si tristes? nous
+verrons-nous ce soir? pouvons-nous etre heureux? pouvons-nous nous
+aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble
+qu'il n'y a pas de suite dans tes idees, et qu'a la moindre souffrance,
+tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Helas! mon enfant! nous
+nous aimons, voila la seule chose sure qu'il y ait entre nous. Le temps
+et l'absence ne nous ont pas empeches et ne nous empecheront pas de nous
+aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle
+possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer
+encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-etre et
+moi avec toi; penses-y bien... La fatalite m'a ramenee ici. Faut-il
+l'accuser ou la benir? Il y a des heures pusillanimes ou l'effroi est
+plus fort que l'amour...
+
+...L'amour avec toi et une vie de fievre pour tous deux peut-etre, ou
+bien la solitude et le desespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu
+pouvoir etre heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et
+les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-etre, peuvent
+t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le
+beaucoup de mal que je t'ai fait.
+
+...Si tu reviens a moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est
+d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de
+l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que
+j'aurai encore sans doute. Cette patience-la n'est guere de ton age.
+Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache
+que je t'aime et t'aimerai.
+
+_De Lui_: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de
+la folie. Je n'en aurai jamais la force. Ecris-moi un mot. Je donnerais
+je ne sais quoi pour t'avoir la. Si je puis me lever j'irai te voir.
+
+_De Lui_: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, o mon George. C'est
+donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu
+mes levres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, o Dieu!
+
+Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme.
+
+_D'Elle:_ Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre
+coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout a fait aussi
+plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous bruler la
+cervelle ensemble a Franchart? Ce sera plus tot fait!... Elle songe
+reellement a ramener Musset dans cette foret de Fontainebleau ou ils
+furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a la-bas, Rosanne Bourgoin,
+leur sera l'apaisement souhaite. Mais non! Il faut se separer une fois
+pour toutes. Il faut s'en donner le courage.--Une fatalite pesait sur
+cet amour: tous deux se debattaient dans une detresse invincible.
+
+Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de
+l'enfer eternel...
+
+Le poete comprit que la situation etait sans issue. Excede de cette
+passion epuisante, il resolut de partir.--Le l0 novembre, il l'annonce
+a George Sand, ajoutant qu'il n'aura meme pas le courage d'attendre son
+depart a elle. Il veut neanmoins qu'elle accorde a "son pauvre vieux
+lierre" une derniere entrevue, un dernier souvenir.
+
+Le 12 novembre, il ecrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si
+redoutee de Celle qu'il veut fuir: "Tout est fini.--Si par hasard on
+vous faisait quelques questions, si peut-etre on allait vous voir pour
+vous demander a vous-meme si vous ne m'avez pas vu, repondez purement
+que non et soyez sur que notre secret commun est bien garde de ma
+part[134]..." Et il va en Bourgogne, a Montbard, se reposer chez un de ses
+parents.
+
+[Note 134: Lettre publiee par M. Clouard, article cite, p. 734.]
+
+De son cote, George Sand est partie pour Nohant. Elle y eprouve comme
+lui un sentiment de delivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture,
+l'en felicite et elle lui repond: "Je ne vais pas mal, je me distrais
+et ne retournerai a Paris que guerie et fortifiee... Vous avez tort
+de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous
+m'aimez et soyez sur que c'est fini a jamais entre lui et moi[135]."
+
+[Note 135: Lettre du 15 novembre, citee par Mme Arvede Barine, p. 84.]
+
+Huit jours s'ecoulent, Alfred est gueri; mais voici que George se
+reprend a l'aimer,--comme elle n'a jamais aime. Elle revient a Paris
+pour le voir. Il s'y refuse. Un desespoir violent s'empare de la pauvre
+femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler a Venise.
+
+Dans son egarement, elle coupe sa chevelure et l'envoie a Musset. Le
+poete touche va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore.
+Alors elle a recours a Sainte-Beuve.
+
+Mais cette obstination a se torturer fatigue son confesseur d'autrefois:
+
+ Voila deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore
+ en etat d'etre abandonnee, de vous surtout qui etes mon meilleur
+ soutien. Je suis resignee moins que jamais. Je sors, je me distrais,
+ je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens
+ folle.
+
+ Hier mes jambes m'ont emportee malgre moi; j'ai ete chez _lui_.
+ Heureusement je ne l'ai pas trouve. J'en mourrai. Je sais qu'il est
+ froid et colere en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de
+ quoi il m'accuse, a propos de je ne sais qui. Cette injustice me
+ devore le coeur; c'est affreux de se separer sur de pareilles choses.
+
+ Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit
+ de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me
+ tuer; il n'y a plus que cela a faire[136]!...
+
+[Note 136: Lettre du 25 novembre, publiee par M. de Lovenjoul, article
+cite, p. 438.]
+
+Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours chez Delacroix, un bon
+ami, qui fait son portrait pour la _Revue_[137]. Mais le soir, elle est
+seule et triste. "--Seule, quelle horreur!"
+
+[Note 137: Nous savons par le _Journal_ du grand peintre comme les
+passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...]
+
+Elle traverse une crise terrible, elle va connaitre des douleurs qu'elle
+ne soupconnait pas. Ce meme jour, 25 novembre, trop fiere pour ecrire a
+l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses
+tourments a un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincere de
+son ame. Son experience d'ecrivain et de psychologue lui a propose cette
+confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit
+jours, epanchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et
+claire eloquence qui est tout son genie[138].
+
+[Note 138: G. Sand remit plus tard ce journal intime a Musset. Mme
+Jaubert, chez qui le poete l'avait depose, en prit copie. Il est inedit.
+Mais P. de Musset s'en est servi dans _Lui et Elle_, chap. xv. Maintes
+phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvede Barine en a donne
+aussi de courts fragments, pp. 83-87.]
+
+Ce soir donc, elle est allee aux Italiens,--en bousingot;--croyant se
+distraire, elle s'y est ennuyee. On l'a remarquee, on l'a trouvee jolie.
+Jolie pour qui, helas! Ces compliments-la, depuis huit jours la laissent
+insensible.--Elle a pose chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui
+vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu resister au besoin
+de lui parler de sa douleur. Il lui a conseille de ne pas avoir de
+courage: "Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais
+pas le fier, _je ne suis pas ne romain_. Je m'abandonne a mon desespoir;
+il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse a
+son tour, et il me quitte."
+
+Son chagrin a elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller
+casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu'a ce qu'il lui ouvre, de
+se coucher en travers de sa porte....
+
+ ... Si je me jetais a son cou, dans ses bras; si je lui disais: "Tu
+ m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop
+ pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer
+ que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi
+ quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore
+ jolie malgre mes cheveux coupes, malgre les deux grandes rides qui
+ se sont formees depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, qua
+ tu sentiras ta sensibilite se lasser et ton irritation revenir,
+ renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet
+ affreux mot: _derniere fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras; mais
+ laisse-moi quelquefois, ne fut-ce qu'une fois par semaine, venir
+ chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du
+ courage.--Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu
+ t'es vite gueri aussi, toi! Helas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts
+ certainement que tu n'en eus a Venise, quand je me consolai. Mais tu
+ ne m'aimais pas, et la raison egoiste et mechante me disait: _Tu fais
+ bien!_ A present, je suis encore coupable a tes yeux, mais je le suis
+ dans le passe. Le present est beau et bon encore: je t'aime; je me
+ soumettrais a tous les supplices pour etre aime de toi et tu me
+ quittes! Ah! pauvre homme! vous etes fou. C'est votre orgueil qui vous
+ conseille. Vous devez en avoir, le votre est beau, parce que votre
+ ame est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire:
+ "Aime cette pauvre femme, tu es bien sur de ne pas trop l'aimer a
+ present, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunee.
+ Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est
+ le moment de l'aimer ou jamais."
+
+Ses fautes ont profite a son ame. Elle a besoin d'un bras solide pour la
+soutenir et d'un coeur sans vanite pour l'accueillir et la conserver.
+"Mais ces hommes-la sont des chenes noueux dont l'ecorce repousse, et
+toi, poete, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosee, elle m'a enivree,
+elle m'a empoisonnee, et dans un jour de colere j'ai cherche un
+contrepoison qui m'a achevee...."
+
+Son epanchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le
+reprend au bout de trois jours pour consigner les precieuses confidences
+de trois de ses amis celebres sur l'amour:
+
+ Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui meritait d'etre
+ aime. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien
+ difficile d'aimer Dieu. C'est si different! Il est vrai que Liszt
+ ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de
+ Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il
+ est bien heureux, ce petit chretien-la! J'ai vu Heine ce matin. Il
+ m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tete et les sens, et que le coeur
+ n'etait que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart a 2 heures,
+ elle m'a dit qu'il fallait _ruser_ avec les hommes et faire semblant
+ de se facher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait
+ pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demande
+ ce que c'etait que l'amour, et il m'a repondu: "Ce sont les larmes;
+ vous pleurez, vous aimez." Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle
+ en vain la colere a mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un
+ miracle pour moi: il me donnera l'ambition litteraire ou la devotion:
+ il faut que j'aille trouver soeur Marthe[139].
+
+[Note 139: La religieuse du couvent des Augustines ou avait ete elevee
+G. Sand et aupres de qui elle alla se recueillir plusieurs fois apres
+son mariage.--Est-ce cette amitie pour soeur Marthe qu'evoquent Camille
+et Perdican dans: _On ne badine pas avec l'amour_?]
+
+Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal
+desormais la consolera tous les soirs.
+
+Elle est retournee aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et
+puis toutes ces femmes blondes, blanches, parees, "ce champ ou Fantasio
+ira cueillir ses bluets!..." Qui d'entre elles saura l'aimer comme
+Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-etre qu'elle joue une
+comedie,--et elle en meurt. Ou est le temps de ces lettres d'amour
+qu'elle recevait en Italie? "Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai
+tant baisees, tant arrosees de larmes, tant collees sur mon coeur nu,
+quand l'autre ne me voyait pas!"
+
+Et elle revient a tout ce passe de Venise, longuement,
+douloureusement[140].... N'a-t-elle pas assez expie? Ne voila-t-il pas,
+depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prieres eperdues
+dans les eglises... Un de ces soirs, a Saint-Sulpice, une voix lui a
+crie: Confesse et meurs!--"Helas! j'ai confesse le lendemain et je n'ai
+pas pu mourir." Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit
+dans d'affreux reves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne
+retrouve-t-elle "cette feroce vigueur de Venise", qui fut son crime, un
+crime qui la tue dans une trop longue agonie.
+
+[Note 140: Ici le passage que nous avons donne plus haut, p. 122.]
+
+ Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimee, apres m'avoir
+ haie? Quel mystere s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi ce
+ _crescendo_ de deplaisir, de degout, d'aversion, de fureur, de froide
+ et meprisante raillerie? Et puis tout a-coup, ces larmes, cette
+ douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour
+ funeste! Je donnerais tout ce que j'ai recu pour un seul jour de ton
+ effusion! Mais _jamais_! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas
+ croire cela! Je vais y aller! J'y vais!--Non!--Crier, hurler, mais il
+ ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.
+
+ Enfin, c'est le retour de votre amour a Venise, qui a fait mon
+ desespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu
+ de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et
+ qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je
+ n'ai jamais pense un instant a ce que vous aviez souffert, a cause de
+ cette maladie et a cause de moi, sans que ma poitrine se brisat en
+ sanglot. Je vous trompais, et j'etais la entre deux hommes, l'un qui
+ me disait: "Reviens a moi, je reparerai mes torts, je t'aimerai, je
+ mourrai sans toi." Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre
+ oreille: "Faites attention, vous etes a moi, il n'y a plus a en
+ revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra." Ah! pauvre femme!
+ pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir!
+
+Suspendons un moment ce resume banal et froid de la precieuse
+confession. Aussi bien presente-t-elle ici une lacune de plusieurs
+jours. Et revenons a Sainte-Beuve.--Il est alle voir George Sand. Il a
+consenti a prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais
+le poete est decide a ne pas reprendre sa chaine. Il ecrit donc au
+complaisant intercesseur:
+
+ Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'interet que vous avez
+ bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, a moi et a la
+ personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible
+ maintenant de conserver, sous quelque pretexte que ce soit, des
+ relations avec elle, ni par ecrit ni autrement. J'espere que ses amis
+ ne croiront pas voir dans cette resolution aucune intention offensante
+ pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a
+ quelqu'un a accuser la dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien
+ mal raisonnee, ai pu consentir a des visites fort dangereuses sans
+ doute, comme vous me le dites vous-meme. Madame Sand sait parfaitement
+ mes intentions presentes, et si c'est elle qui vous a prie de me dire
+ de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel
+ motif elle l'a fait, lorsque hier soir meme, j'ai refuse positivement
+ de la recevoir a la maison...
+
+Il ajoute qu'il espere bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve
+se maintiendront: "Vous feriez de moi un _cruel_ si vous me laissiez
+croire que pour vous voir il faut que je sois brouille avec ma
+maitresse[141]."
+
+[Note 141: Lettre publiee par M. de Lovenjoul, article cite, p. 439.]
+
+George Sand a compris que Musset etait excede. Elle va essayer de la
+resignation. Elle ecrit a Sainte-Beuve le 28 novembre[142]:
+
+[Note 142: _Id._, p. 439.]
+
+ Tachez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espere et ne
+ vous ecris que pour etre sure. Je n'ai plus meme l'espoir de terminer
+ doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et
+ mon coeur avec!
+
+ Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus a me faire esperer,
+ c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon desespoir; j'en ai tant
+ que je ne peux pas le porter.
+
+Un passage de la cinquieme de ses _Lettres d'un voyageur_, le recit des
+amours de Watelet et de Marguerite Leconte, fait allusion a cette crise
+de son ame[143]. Mais le journal intime que nous citions plus haut va nous
+la preciser davantage.
+
+[Note 143: Remarque de M. de Lovenjoul (article cite de _Cosmopolis_,
+p. 440).--Cette cinquieme Lettre a paru dans la _Revue des Deux Mondes_
+du 15 janvier 1835 sous le titre de _Lettres d'un oncle_.]
+
+Musset a refuse de revoir sa maitresse, et puis il y a consenti, mais
+sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilite de
+femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. "... Tu ne
+peux pas oter de devant tes yeux l'injure qui t'a ete faite par moi,
+mais tu ne peux pas oter de ton coeur la compassion et l'amitie. Pauvre
+Alfred! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais!"
+
+Musset a peur de se laisser reprendre a son amour, mais il en meurt
+d'envie. Il feint d'etre jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseille
+a George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le
+renvoyer. "Si elle avait pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aime de
+colere." Mais c'est chose impossible a son coeur.--"Ah! mon cher bon,
+s'ecrie-t-elle, si tu pouvais etre jaloux de moi, avec quel plaisir
+je renverrais tous ces gens-la!" Helas! elle n'ambitionne pas encore
+l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit a Buloz;
+c'est son idee fixe; elle sera resignee et patiente; elle se regenerera.
+Pour se rehabiliter a _ses_ yeux, elle s'entourera d'hommes purs et
+distingues, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera
+encore et il prendra une maitresse; mais la verite triomphera. Et cet
+invincible amour se fait humble jusqu'a la faiblesse, comme pour effacer
+le souvenir des fautes et de la fierte de jadis.
+
+... Quand j'aurai mene cette vie honnete et sage, assez longtemps pour
+prouver que je peux la mener, j'irai, o mon amour, te demander une
+poignee de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de
+persecutions inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime
+plus. Mais ton amitie, il me la faut, pour supporter l'amour que
+j'ai dans le coeur, et pour empecher qu'il me tue. Oh! si je l'avais
+aujourd'hui. Helas! que je suis pressee de l'avoir! Qu'elle me ferait de
+bien! Si j'avais quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la
+permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous,
+achetee sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un
+joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me
+figurer que tu penses un peu a moi en recevant ces niaiseries!--Oh! ce
+n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde; sacre Dieu, ce
+n'est pas cela! Je dis mon histoire a tout le monde; on la sait, on en
+parle, on rit de moi; cela m'est a peu pres egal.
+
+Musset n'a pas cache a son amie qu'il veut se delivrer de cette passion
+eternellement, menacante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa
+faiblesse. Ils ont dine ensemble. Le poete lui a vante sa maitresse du
+moment. Elle a compris toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle
+bonte, aidee par son orgueil, la pousse maintenant a souhaiter que cette
+femme l'apaise et le console: "Qu'elle lui apprenne a croire. Helas! moi
+je ne lui ai appris qu'a nier!"
+
+Ce mois de decembre 1834 fut lamentable a George Sand. La pauvre Lelia
+connut le desespoir. La fin de son journal intime nous devoile les
+affres d'agonie par ou passa son coeur. Le fantome du suicide hanta
+reellement cette ame desemparee qui vivait les douleurs de ses fictions
+romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en detourna,
+et aussi la brulante hantise de cet autre enfant qui tenait decidement
+tant de place dans son etre amoureux.
+
+ Pourquoi m'avez-vous reveillee, o mon Dieu, quand je m'etendais avec
+ resignation sur cette couche glacee? Pourquoi avez-vous fait repasser
+ devant moi ce fantome de mes nuits brulantes? Ange de mort, amour
+ funeste, o mon destin, sous la figure d'un enfant blond et delicat!
+ Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brulent donc
+ vite et que je meure consumee! Tu jetteras mes cendres au vent, elles
+ feront pousser des fleurs qui te rejouiront.
+
+ Quel est ce feu qui devore mes entrailles? Il semble qu'un volcan
+ gronde au dedans de moi et que je vais eclater comme un cratere. O
+ Dieu, prends donc pitie de cet etre qui souffre tant!
+
+ ... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tete, je ne te
+ verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon
+ petit corps souple et chaud, vous ne vous etendrez plus sur moi, comme
+ Elisee sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus
+ la main, comme Jesus a la fille de Jaire, en disant: "Petite fille,
+ leve-toi." Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches epaules!
+ Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui etait a moi! J'embrasserai
+ maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers,
+ dans les forets, en criant votre nom; et quand j'aurai reve le
+ plaisir, je tomberai evanouie sur la terre humide!
+
+Le merveilleux instinct de poetisation! Quelle femme profondement femme
+etait cet ecrivain de genie.
+
+Cette confession des premiers jours de decembre 1834, si franchement
+belle, ou la pauvre femme se debat entre sa faiblesse desesperee et ce
+qui lui reste d'orgueil, merite d'etre connue tout entiere. Elle absout
+George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de
+scrupule a en detacher, indiscretement, quelques passages.--Elle se
+demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connaitre ce
+chatiment, "cet amour de lionne".--"Pourquoi mon sang s'est-il change en
+feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus
+fougueux que ceux des hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me dis
+que tu me le defends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si
+cette flamme continue a me ronger!"--Et pourquoi ne se tuerait-elle
+pas? Ses enfants?... Le dechirement qu'elle eprouve a l'idee de les
+abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe
+alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette affreuse vision
+detourne d'elle la tentation maudite. "--Oh! mon fils! Je veux que tu
+lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aime."
+
+Le lendemain, elle confie a son journal ses impressions d'une rencontre
+inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voila donc ce que
+devient l'amour! Ils ont cause sans embarras, en bonne amitie. Sandeau
+s'est disculpe d'avoir trempe dans les potins de Planche, de Pyat et
+des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'eviter desormais... C'est
+comme un apaisement qu'elle eprouve de cette rencontre.
+
+Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement.
+Alfred ne l'aime plus. Elle etait bien malade quand il l'a quittee hier
+soir, et il n'a pas envoye prendre de ses nouvelles. "Je l'ai espere et
+attendu, minute par minute, depuis 11 heures du matin jusqu'a minuit.
+Quelle journee! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes
+encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai
+jamais aime personne et je ne t'ai jamais aime de la sorte. Mais je
+t'aime aussi avec toute mon ame, et toi tu n'as pas meme d'amitie pour
+moi."--D'ailleurs, il desire qu'elle parte.--"Pardonne-moi de t'avoir
+fait souffrir et sois bien venge."--Elle partira.
+
+--Musset s'etait montre plus fort que ses amis ne l'avaient espere. Sans
+doute aussi son amour cedait-il a l'exces des souffrances, y laissant
+entrer l'orgueil a son tour.
+
+Il eprouva d'abord un grand soulagement du depart de George Sand.
+Celle-ci, qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait a
+Nohant pour la troisieme fois depuis son retour de Venise.--A peine
+installee, elle ecrit a son cher confident Sainte-Beuve, et lui expose
+l'etat de son coeur. Il lui a fallu quelques jours pour se reprendre;
+mais le reveil a ete assez doux. Elle a retrouve ses fideles amis.
+Alfred lui a ecrit affectueusement, "se repentant beaucoup de ses
+violences. Son coeur est si bon dans tout cela!"--"Je ne desire plus le
+revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la
+force pour lui refuser des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est
+toujours tendre et repentant apres la colere... et je me retrouverai
+tout a coup l'aimant et ayant travaille en vain a me detacher." Et elle
+promet a Sainte-Beuve qu'elle aura la force de le fuir[144].
+
+[Note 144: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 291.]
+
+Vaines paroles! Un mois s'ecoule a peine, George Sand est de retour a
+Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle,
+et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle
+victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous,--son
+ennemi pour avoir ete trop l'ami du repos de Musset,--elle lui ecrit le
+14 janvier 1835: "Monsieur, il y a des operations chirurgicales fort
+bien faites et qui font honneur a l'habilete du chirurgien, mais qui
+n'empechent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilite,
+Alfred est redevenu mon amant." Et sans rancune, elle l'invite a diner
+_chez eux_[145].
+
+[Note 145: Lettre publiee par M. Clouard, article cite, p. 735.]
+
+Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard,
+craignant d'etre compromise au sujet des tableaux que Pagello avait
+apportes d'Italie, dans la discretion dont elle avait use en les payant
+a celui-ci sans avoir reellement pu les vendre, George Sand ecrivait
+encore a Tattet qui etait reste l'ami du Venitien, pour le prier de
+se charger de ses tableaux. Mais le ton de cette lettre temoigne
+d'hostilites persistantes: "Si votre amour de la verite vous a commande
+de me nuire, ecrit-elle, il doit vous commander de me rehabiliter sous
+les rapports par ou je le merite[146]."
+
+[Note 146: Lettre publiee par M. Clouard, article cite, p. 736.]
+
+Cette reprise des deux amants ne resta pas longtemps prospere. Elle
+n'etait pas plus viable que les precedentes. Musset avait prononce
+d'avance la condamnation de cette poursuite obstinee du bonheur. Au
+retour de Venise, versant son amertume resignee dans la plus touchante
+de ses fictions: _On ne badine pas avec l'amour,_ il avait ete prophete
+de sa propre histoire. Ecoutons la plainte de Perdican:
+
+"Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire
+entre cette femme et moi? La voila pale et effrayee qui presse sur les
+dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer et
+nous etions nes l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos levres,
+orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre?
+
+"Insenses que nous sommes! Nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait,
+Camille? Quelles vaines paroles, quelle miserable folie ont passe
+comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper
+l'autre[147]?..."
+
+[Note 147: _On ne badine pas avec l'amour,_ acte III, sc. VIII.]
+
+La triste Camille, la pauvre George Sand, repond a ces stances
+douloureuses, par ses lettres navrees du fatal hiver de 1835:
+
+"Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi,
+mais je ne puis m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement ne dis pas
+que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon
+frere, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant."
+
+Il n'est plus question que de depart dans les lettres de l'un et de
+l'autre. Musset envoie-t-il a sa maitresse ce billet repentant:
+
+"Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai ecrit sans
+reflechir, et si je t'ai parle durement, c'est sans le vouloir. Viens,
+si tu me crois."
+
+Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses adieux, et meme lui assure
+que sa place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se
+renvoient chacun les objets qui appartiennent a l'autre, "les oripeaux
+des anciens jours de joie"; ils se disent encore adieu, et puis n'ont
+plus la force de partir...
+
+Parmi ces billets un peu monotones, une derniere lettre de Musset, qui
+est precieuse. Le voila sensiblement epuise. Leur amour lui est apparu
+comme la realisation tragique de _Lelia._ Stenio, c'est lui, mais
+vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant a ses
+douleurs a elle, et a son agonie.
+
+Il decrit longuement son affreux reve, avec l'accent meme, la melancolie
+romantique de _Lelia_.
+
+ ...Tu me disais toujours: "Voila toute ma vie revenue, il faut me
+ traiter en convalescente; je vais renaitre." Et, en disant cela, tu
+ ecrivais ton testament. Moi, je me disais: "Voila ce que je ferai: je
+ la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les
+ feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui echauffe
+ tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume;
+ elle ecoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux,
+ toutes ces rivieres avec les harmonies du monde. Elle reconnaitra
+ tous ces milliers de freres, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous
+ pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle
+ prendra racine dans la seve du monde tout-puissant." Je t'ai donc
+ prise et je t'ai emportee. Mais je me suis senti trop faible. Je
+ croyais que j'etais tout jeune, parce que j'avais vecu sans mon coeur,
+ et que je me disais toujours: "Je m'en servirai en temps et lieu."
+ Mais j'avais traverse un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus
+ se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer
+ autant, ce qui fait que mes bras etaient allonges et tout maigres,
+ et je t'ai laissee tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que
+ c'etait parce que tu etais trop lourde, et tu t'es retournee la face
+ contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de
+ continuer sans toi, et que la montagne etait proche. Mais tu es
+ devenue pale comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roule sur
+ toi, et je n'ai plus vu qu'une petite eminence ou poussait de l'herbe.
+ Je me suis mis a pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti
+ la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches
+ sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient
+ la vallee en disant: "Voila comme elle etait; elle faisait ceci, elle
+ faisait cela, elle a fini par la." Alors il est venu des hommes qui
+ m'ont dit: "La voila donc! Nous l'avons tuee!" Mais je me suis eloigne
+ avec horreur en disant: "Je ne l'ai pas tuee; si j'ai de son sang
+ apres les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez
+ tuee et vous avez lave vos mains. Prenez garde que je n'ecrive sur sa
+ tombe qu'elle etait bonne, sincere et grande; et si on vous demande
+ qui je suis, repondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais
+ qui vous etes. Le jour ou elle sortira de cette tombe, son visage
+ portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il
+ y en aura une pour moi."
+
+ Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point
+ sur le visage un rire convulsif; tu m'as aime, mais ton amour etait
+ solitaire comme le desespoir. Tu avais tant pleure, et moi si peu! Tu
+ meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point a la vie,
+ quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je
+ t'ai aimee. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums
+ et leur triste rosee, elles se faneront comme toi sans me repondre et
+ sans savoir pourquoi elles meurent.
+
+Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte resignee. Une fois
+encore, apres d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier
+billet en temoigne:
+
+_Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani_.
+(Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain.)
+
+Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en
+finir: "Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aime comme mon
+fils, c'est un amour de mere, j'en saigne encore. Je te plains, je te
+pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais mechante...
+Plus tu perds le droit d'etre jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble
+a une punition de Dieu sur ta pauvre tete. Mais, mes enfants a moi!
+Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes
+enfants!"
+
+Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour desespere des nuits affolees de
+decembre. Elle est epuisee a son tour, et la lassitude ramene la raison.
+Elle aura la force de briser ses liens: la mere delivre l'amante.
+
+Sainte-Beuve a ete chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir[148].
+Elle sent bien que seule l'absence empechera le malheureux de revenir
+toujours. Son retour a Nohant decide, elle ecrit a Boucoiran de "l'aider
+a partir". Il s'agit de "tromper l'inquietude d'Alfred", d'arriver chez
+elle en feignant de mauvaises nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira
+aussitot comme pour courir chez sa mere,--mais prendra le courrier de
+Nohant[149].
+
+[Note 148: Ne l'ayant pas trouve, il lui ecrit sur une carte de
+visite: "Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus
+voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligee. Je vous
+ai mal conseille en voulant vous rapprocher trop vite. Ecrivez-lui un
+mot bon, mais ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal a tous les
+deux. Pardonnez-moi mon conseil a faux.--A bientot."]
+
+[Note 1149: Lettre du 6 mars, publiee par M. de Lovenjoul, article
+cite, p. 443.]
+
+Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai
+Malaquais, apprit la verite. Il ecrivit encore a Boucoiran pour s'en
+assurer de lui-meme, mais bien decide cette fois "a respecter les
+volontes" de sa maitresse[150]. Il se tint parole et tout fut fini.
+
+[Note 150: Lettre du 7 mars, publiee par M. Clouard, article cite, p.
+737.]
+
+
+
+IX
+
+A peine rentree a Nohant, George Sand ecrit a Sainte-Beuve (13 mars
+1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnee durant ces
+tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, ou du moins se jugeait-il
+impuissant a la consoler. Il s'est exagere la virilite de sa douleur.
+Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne
+laisser derriere elle aucune amertume justifiee. Elle va travailler pour
+renaitre.
+
+Dans une lettre de la meme date, elle gronde son fidele Boucoiran, de
+lui mal parler de Musset. Jamais aucun mepris pour lui n'est entre dans
+son coeur. "Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montre aucun
+chagrin. C'est tout ce que je desirais savoir... Tout mon desir etait
+de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit
+loue[151]!"
+
+[Note 151: Lettre du 15 mars, publiee par Mme Arvede Barine.]
+
+Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indifference.
+
+Alfred de Musset, apaise par une resolution desormais acceptee de son
+coeur, se mit au travail avec energie. Cette annee 1835, la plus austere
+de sa vie, en fut la plus feconde.
+
+La passion, qu'il avait accueillie comme une purification de sa jeunesse
+dissipee, l'avait transforme en le faisant souffrir. Il etait grave: le
+Musset "d'avant l'Italie" avait fait place au Musset "d'apres George
+Sand". Un poete nouveau allait surgir. Trop faible pour chanter pendant
+la tourmente, son coeur en s'epurant avait instruit le recueillement de
+son genie. La melancolie et la resignation permettaient un libre et pur
+essor a sa voix.
+
+ J'ai vu le temps ou ma jeunesse
+ Sur mes levres etait sans cesse,
+ Prete a chanter comme un oiseau;
+ Mais j'ai souffert un dur martyre,
+ Et le moins que j'en pourrais dire,
+ Si je l'essayais sur ma lyre
+ La briserait comme un roseau.
+
+La Muse a invite le poete a chanter: la plainte lasse et impuissante
+d'un coeur brise repond a son appel. C'est la _Nuit de Mai_.
+L'inspiration l'a dictee presque d'une haleine. Voici l'aube du nouveau
+genie de Musset. Le poete vient de se ressaisir. Il eleve pieusement a
+ses tristes amours le monument promis, _la Confession d'un Enfant du
+siecle_. Il s'ecoute, il se rappelle... Tout le douloureux roman de son
+coeur lui revient, une nuit de decembre, avec le spectre de la Solitude:
+
+ ...Ce soir encor je t'ai vu m'apparaitre.
+ C'etait par une triste nuit.
+ L'aile des vents battait a ma fenetre
+ J'etais seul, courbe sur mon lit.
+ J'y regardais une place cherie,
+ Tiede encor d'un baiser brulant;
+ Et je songeais comme la femme oublie,
+ Et je sentais un lambeau de ma vie
+ Qui se dechirait lentement.
+
+ Je rassemblais des lettres de la veille,
+ Des cheveux, des debris d'amour.
+ Tout ce passe me criait a l'oreille
+ Ses eternels serments d'un jour.
+ Je contemplais ces reliques sacrees,
+ Qui me faisaient trembler la main;
+ Larmes du coeur par le coeur devorees,
+ Et que les yeux qui les avaient pleurees
+ Ne reconnaitront plus demain!
+
+ J'enveloppais dans un morceau de bure
+ Ces ruines des jours heureux.
+ Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,
+ C'est une meche de cheveux.
+ Comme un plongeur dans une mer profonde,
+ Je me perdais dans tant d'oubli.
+ De tous cotes j'y retournais la sonde,
+ Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,
+ Mon pauvre amour enseveli.
+
+ J'allais poser le sceau de cire noire
+ Sur ce fragile et cher tresor,
+ J'allais le rendre, et n'y pouvant pas croire,
+ En pleurant j'en doutais encor.
+ Ah! faible femme, orgueilleuse insensee,
+ Malgre toi, tu t'en souviendras!
+ Pourquoi, grand Dieu! mentir a sa pensee?
+ Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressee,
+ Ces sanglots, si tu n'aimais pas?
+
+ Oui, tu languis, lu souffres, et tu pleures;
+ Mais ta chimere est entre nous.
+ Eh bien, adieu! Vous compterez les heures
+ Qui me separeront de vous.
+ Partez, partez, et dans ce coeur de glace
+ Emportez l'orgueil satisfait.
+ Je sens encor le mien jeune et vivace,
+ Et bien des maux pourront y trouver place
+ Sur le mal que vous m'avez fait.
+
+ Parlez, parlez! la Nature immortelle
+ N'a pas tout voulu vous donner.
+ Ah! pauvre enfant, qui voulez etre belle,
+ Et ne savez pas pardonner!
+ Allez, allez, suivez la destinee;
+ Qui vous perd n'a pas tout perdu.
+ Jetez au vent notre amour consumee;
+ Eternel Dieu! toi que j'ai tant aimee,
+ Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu?
+
+C'est sur ces plaintes de la _Nuit de Decembre_, la plus pure, la plus
+humaine de ses inspirations et sa plus fidele evocation du passe, que
+Musset dit adieu a cette fatale annee 1835.
+
+Pour le monde, il feignit d'abord d'oublier George Sand. A son ami
+Tattet, qui etait a Baden, comme lui l'annee precedente, et souffrant
+comme lui d'une rupture d'amour, il ecrivait le 21 juillet:
+
+ ...Je crois que ce que je puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a
+ bientot huit ou neuf mois, j'etais ou vous etes, aussi triste que
+ vous, loge peut-etre dans la chambre ou vous etes, passant la journee
+ a maudire le plus beau, le plus bleu ciel du monde et toutes les
+ verdures possibles. Je dessinais de memoire le portrait de mon
+ infidele; je vivais d'ennuis, de cigares et de pertes a la roulette.
+ Je croyais que c'en etait fait de moi pour toujours, que je n'en
+ reviendrais jamais. Helas! helas! comme j'en suis revenu! Comme
+ les cheveux m'ont repousse sur la tete, le courage dans le ventre,
+ l'indifference dans le coeur, par-dessus le marche! Helas! a mon
+ retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que
+ le bon temps, c'est peut-etre celui ou on est chauve, desole et
+ pleurant!... Vous en viendrez la, mon ami.
+
+Le 3 aout, ecrivant encore a son ami, il lui disait: "Si vous voyez Mme
+Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon coeur, que c'est encore la
+femme la plus femme que j'aie jamais connue..."
+
+En meme temps que s'etait transforme le poete, l'homme avait bien
+change. On se souvient du seduisant pastel trace par Sainte-Beuve, d'un
+Musset debutant, offusquant presque le Cenacle par sa belle et bonne
+grace, par l'aristocratie aisee de son charme et de son genie.
+
+"C'etait le printemps meme, tout un printemps de poesie qui eclatait a
+nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front male et fier, la joue en
+fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflee du
+souffle du desir, il s'avancait, le talon sonnant et l'oeil au ciel,
+comme assure de sa conquete et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul,
+au premier aspect, ne donnait mieux l'idee du genie adolescent."
+
+L'enfant sublime, le bon enfant, l'enfant gate s'etait fait homme,
+un homme froid, hautain, farouche, amer. Son instinctif besoin de
+distinction, sa delicatesse innee le poussaient a s'en excuser lui-meme.
+Il trahissait malgre lui sa precoce experience. Le mensonge de l'amour
+avait glace son sourire a jamais.
+
+Apres la querelle suscitee par la publication d'_Elle et Lui_, et sur la
+foi de racontars parles ou epistolaires echappes a George Sand et a ses
+amis depuis la mort du poete, une agacante legende s'est etablie qui
+nous represente Musset degrade et perdu, a l'age meme ou il publiait ses
+chefs-d'oeuvre. Fausse et sotte legende que suffiraient a refuter _la
+Confession, les Nuits, Barberine, le Chandelier, Il ne faut jurer de
+rien_, ecrits en 1835 et 1836. On a dit et repete que Musset, des avant
+le voyage de Venise, etait "atteint d'alcoolisme". L'aimable mot, et qui
+s'accorde bien avec l'idee que cette periode d'incessant travail donne
+de la lucidite de son genie!... Je tiens de plus d'un temoin de sa vie,
+de Chenavard entre autres, que seules les dix dernieres annees du poete
+furent reellement et gravement troublees. Il ignora l'absinthe, qu'on
+lui a tant reprochee, jusqu'en 1842. Jeune, il se grisait parfois avec
+du champagne, ce qui le rendait gai, spirituel, un peu fou, sans qu'il
+abdiquat jamais la correction parfaite de ses manieres. Un gout tres vif
+pour la haute vie lui faisait rechercher les jeunes gens a la mode, et
+nous devons plus d'une de ses comedies, plus d'un de ses contes, a cet
+imperieux besoin de satisfaire ses gouts d'aristocrate[152]. On sait son
+amitie avec le duc d'Orleans.
+
+[Note 152: Mme la vicomtesse de Janze (_Etude et recits sur Alfred de
+Musset_, p. 58) cite quelques noms de ses amis de predilection. Avec
+Alfred Tattet, c'etait le marquis A. de Belmont, M. Edouard Bocher, le
+marquis de Montebello, le prince d'Eckmuehl, "qui lui pretait ses chevaux
+et meme quelquefois son uniforme de lancier", pour se deguiser, le comte
+d'Alton Shee, le marquis de Hartford, le peintre Eugene Lami, le prince
+de Belgiojoso. Musset fut un des cinquante fondateurs du petit cercle
+du Cafe de Paris, au boulevard de Gand. Mme de Janze rapporte encore,
+d'apres Eugene Lami, que le poete regrettait de ne pas faire partie du
+Jockey, ou il avait ete _blackboule_ pour ne pas monter a cheval dans le
+pur style anglais adopte par ce club...]
+
+Mediocrement fortune, il eut a coeur de ne jamais faire de dettes; il
+n'en laissa pas, quoi qu'on ait dit, et sa famille, qui accepta sa
+succession, devait la juger bientot fructueuse.
+
+--Et la pretendue degradation physique du poete, si prematuree, si
+penible?... Encore une legende a reviser.
+
+Sans parler de ses quatre ou cinq liaisons fameuses, il est avere que
+le tendre et seduisant Rolla inspira, dans le monde, maints caprices
+passionnes. On en pourrait citer une quinzaine, et des plus...
+honorables, jusqu'en 1850.--Toutes ces aventures peserent bien peu sur
+sa vie.
+
+Depuis 1835, il promenait dans ses amours un sombre desenchantement. Si
+le Musset de George Sand n'etait plus Fortunio,--l'ami de Rachel, de
+la comtesse polonaise, de Louise Colet ne retrouvait pas son amour de
+Venise. Sa rupture avec Lelia avait fletri en lui la foi et l'esperance.
+
+--Apres la plainte de sa lassitude infinie et le chant de son desespoir,
+apres la _Nuit de Mai_ et la _Nuit de Decembre_, il se revolte contre sa
+douleur, en prend a temoin le poete "qui sait aimer", puis se releve
+a la pensee de l'immortalite. C'est la _Lettre a Lamartine_ (fevrier
+1836):
+
+ Creature d'un jour qui t'agites une heure,
+ De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gemir?
+ ..................................................
+ Tes os dans le cercueil vont tomber en poussiere;
+ Ta memoire, ton nom, ta gloire vont perir,
+ Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chere:
+ Ton ame est immortelle et va s'en souvenir.
+
+Cette austere consolation ne saurait suffire a son coeur. La creature
+est faite pour aimer, pour etre aimee.
+
+C'est la _Nuit d'Aout_ (1836):
+
+ Depouille devant tous l'orgueil qui te devore,
+ Coeur gonfle d'amertume et qui t'es cru ferme;
+ Aime, et tu renaitras; fais-toi fleur pour eclore.
+ Apres avoir souffert il faut souffrir encore;
+ Il faut aimer sans cesse apres avoir aime.
+
+Mais le souvenir de l'unique aimee veille. Le retour invincible au passe
+apporte la colere, la haine et le pardon... Il faudrait citer toute la
+_Nuit d'Octobre_ (1837):
+
+ ...Vous saurez tout, et je vais vous conter
+ Le mal que peut faire une femme;
+ Car c'en est une, o mes pauvres amis
+ (Helas! vous le saviez peut-etre)!
+ C'est une femme a qui je fus soumis,
+ Comme le serf l'est a son maitre.
+ Joug deteste! c'est par la que mon coeur
+ Perdit sa force et sa jeunesse;
+ Et cependant, aupres de ma maitresse,
+ J'avais entrevu le bonheur.
+ Pres du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
+ Le soir sur le sable argentin,
+ Quand devant nous le blanc spectre du tremble
+ De loin nous montrait le chemin;
+ Je vois encore, aux rayons de la lune,
+ Ce beau corps plier dans mes bras...
+ N'en parlons plus...--je ne prevoyais pas
+ Ou me conduisait la Fortune.
+ Sans doute alors la colere des dieux
+ Avait besoin d'une victime;
+ Car elle m'a puni comme d'un crime
+ D'avoir essaye d'etre heureux.
+
+ Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maitresse!
+ Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es leve;
+ Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
+ Et, quand je pense a toi, croire que j'ai reve!
+
+ Honte a toi qui la premiere
+ M'as appris la trahison,
+ Et d'horreur et de colere
+ M'as fait perdre la raison!
+ Honte a toi, femme a l'oeil sombre,
+ Dont les funestes amours
+ Ont enseveli dans l'ombre
+ Mon printemps et mes beaux jours!
+ C'est ta voix, c'est ton sourire,
+ C'est ton regard corrupteur,
+ Qui m'ont appris a maudire
+ Jusqu'au semblant du bonheur,
+ C'est ta jeunesse et tes charmes
+ Qui m'ont fait desesperer,
+ Et si je doute des larmes,
+ C'est que je t'ai vu pleurer.
+
+ O mon enfant! plains-la, cette belle infidele,
+ Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux;
+ Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, pres d'elle,
+ Deviner, en souffrant, le secret des heureux.
+ Sa tache fut penible; elle t'aimait peut-etre;
+ Mais le destin voulait qu'elle brisat ton coeur.
+ Elle savait la vie et te l'a fait connaitre;
+ Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
+ Plains-la! son triste amour a passe comme un songe;
+ Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.
+ Dans ses larmes, crois-moi, tout n'etait pas mensonge,
+ Quand tout l'aurait ete, plains-la! tu sais aimer.
+
+ Je te bannis de ma memoire,
+ Reste d'un amour insense,
+ Mysterieuse et sombre histoire
+ Qui dormiras dans le passe!
+ Et toi qui, jadis, d'une amie
+ Portas la forme et le doux nom,
+ L'instant supreme ou je t'oublie
+ Doit etre celui du pardon.
+
+ Pardonnons-nous;--je romps le charme
+ Qui nous unissait devant Dieu;
+ Avec une derniere larme
+ Recois un eternel adieu.
+
+George Sand n'avait pas l'ame d'une inconsolable. Sa romanesque
+sensibilite se canalisait vite en litterature. Une imagination pratique
+la temperait, qui lui laissait peu croire aux cris desesperes des
+poetes, a la sincerite de leur douleur. Navrante est sa premiere
+impression des _Nuits de Mai_ et _de Decembre_: "Je n'ai pas vu Musset,
+ecrit-elle a Liszt, je ne sais s'il pense a moi, si ce n'est quand il
+a envie de faire des vers et de gagner cent ecus a la _Revue des Deux
+Mondes_. Moi je ne pense plus a lui depuis longtemps, et meme je vous
+dirai que je ne pense a personne dans ce sens-la. Je suis plus heureuse
+comme je suis que je ne l'ai ete de ma vie. La vieillesse vient. Le
+besoin des grandes emotions est satisfait outre mesure[153]..."
+
+[Note 153: Lettre du 5 mai 1836, citee par S. Rocheblave: _Une amitie
+romanesque: George Sand et Mme d'Agoult,_ dans la _Revue de Paris_ du 15
+decembre 1894.]
+
+Elle comprendra mieux la _Confession d'un Enfant du siecle_. Le poete
+lui est plus indulgent, puisqu'il prend pour lui tous les torts. Elle
+fait part de l'emotion que lui a donnee cette lecture a une nouvelle
+amie, Mme d'Agoult, qui cache a Geneve sa lune de miel avec Liszt:
+
+ ... Je vous dirai que cette _Confession d'un Enfant du siecle_
+ m'a beaucoup emue en effet. Les moindres details d'une intimite
+ malheureuse y sont si fidelement rapportes depuis la premiere
+ heure jusqu'a la derniere, depuis la _soeur de charite_ jusqu'a
+ _l'orgueilleuse insensee_, que je me suis mise a pleurer comme une
+ bete en fermant le livre. Puis, j'ai ecrit quelques lignes a l'auteur
+ pour lui dire je ne sais quoi: que je l'avais beaucoup aime, que je
+ lui avais tout pardonne, et que je ne voulais jamais le revoir. Ces
+ trois choses sont vraies et immuables. Le pardon va chez moi jusqu'a
+ ne jamais concevoir une pensee d'amertume contre le meurtrier de mon
+ amour, mais il n'ira jamais jusqu'a regretter la torture. Je sens
+ toujours pour lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de
+ mere au fond du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal
+ de lui sans colere, et c'est pourquoi quelques-uns de mes amis
+ s'imaginent que je ne suis pas bien guerie. Je suis aussi bien guerie
+ cependant de lui que l'empereur Charlemagne du mal de dents. Le
+ souvenir de ses douleurs me remue profondement quand je me retrace ces
+ scenes orageuses. Si je les voyais se renouveler, elles ne me feraient
+ plus le moindre effet. Je n'ai plus la foi. Ne me plaignez donc pas,
+ belle et bonne fille de Dieu. Chacun goute un bonheur, selon son ame.
+ J'ai longtemps cru que la passion etait mon ideal. Je me trompais, ou
+ bien j'ai mal choisi[154].
+
+[Note 154: _Revue de Paris_ du 15 decembre 1894, p. 812.]
+
+Cette page etait sincere. George Sand apparait a la fois comme une
+amoureuse romanesque et une amante pessimiste, en cela semblable a
+Chateaubriand son maitre[155]. Un eternel conflit entre son imagination et
+son experience, l'empechant de s'abimer dans une passion, lui a garde
+son optimisme. Sa liaison avec Musset, si meurtriere a l'ame du poete,
+si elle lui fut douloureuse entre toutes, la posseda moins cependant
+que ses liaisons avec Michel de Bourges et Pierre Leroux, en qui elle
+trouvait les dominateurs dont avait besoin son orgueil. Chopin comme
+Musset, enfants trop sensibles, devaient s'y briser.
+
+[Note 155: La psychologie de Lelia n'est pas sans rappeler un peu
+celle de Rene, avec moins de race toutefois dans la melancolie. Ne
+pourrait-on pas appliquer a tous deux cette observation de M. Albalat
+dans une penetrante etude sur _Chateaubriand et ses amoureuses_: "Ses
+amours ne furent ni spontanees ni involontaires; il repondit presque
+toujours aux sentiments qu'on eprouvait pour lui et il eut le tort de ne
+pouvoir s'en defendre plutot que celui de les provoquer." (ALBALAT, _le
+Mal d'ecrire_, p. 269.)]
+
+Mais George Sand, dans son obsession meme de la virilite, et son
+perpetuel besoin de se convaincre d'un temperament qu'elle n'avait pas,
+etait surtout trop aventureuse,--"curieuse excessive", la qualifiait
+Dumas fils[156],--pour rester insensible au charme, sous les formes de
+la faiblesse, de la tendresse et de la poesie. Aussi les douleurs de
+Musset, qu'elle savait sinceres, accompagnerent-elles longtemps, et a
+ses propres yeux, la legende meme de son ame.
+
+[Note 156: Lettre citee par M. Emile Berr, _Figaro_ du 16 decembre
+1896:
+
+"Mme Sand a de petites mains sans os, moelleuses, ouateuses, presque
+gelatineuses. C'est donc fatalement une curieuse, excessive, trompee,
+decue dans ses incessantes recherches, mais non une passionnee. C'est en
+vain qu'elle voudrait l'etre, elle ne le peut pas; sa nature physique
+s'y refuse... etc."]
+
+Ils s'ecrivirent deux ou trois fois, depuis la rupture, avec un reste
+d'affection d'abord, puis, les amis aidant, avec aigreur. La reclamation
+reciproque de leurs lettres, ou ils sentaient "avoir laisse une bonne
+part d'eux-memes", perpetua entre eux le malaise des souvenirs, jusqu'a
+la mort de Musset (1857). Dix-huit mois apres, George Sand jugea bon de
+peindre a sa maniere et d'interpreter en sa faveur ce douloureux roman
+d'amour. Paul de Musset lui repondit, puis d'autres s'en melerent, et la
+legende etait creee[157].
+
+[Note 157: Outre _Elle et Lui, Lui et Elle, Lui_, de Mme Louise Colet,
+et les articles documentaires que nous avons signales, le roman de
+George Sand et de Musset a encore suscite deux volumes, oublies depuis
+la polemique de 1860: _Eux, drame contemporain,_ par Moi (M. Alexis
+Doinet), et _Eux et Elles, histoire d'un scandale_, par M. de Lescure.
+Ajoutons qu'il a ete mis au theatre par un poete marseillais, M. Auguste
+Marin: _Un amour de Musset_, un acte en vers, 1879.]
+
+Les legendes ne se trompent guere. Ce livre vient de preciser ce qu'on
+avait pu pressentir des heros de cette aventure. Mere admirable et
+dangereuse amante, celle que Victor Hugo a appelee "la Grande Femme",
+Renan "la Harpe eolienne de notre temps", fut en effet mieux qu'une
+femme, la femme elle-meme, dans son pantheisme d'amour et de pensee, sa
+bonte instinctive, sa fatalite d'element. Trop genereux, trop faible
+aussi, pour la dompter ou se defendre d'elle, le poete de l'amour et de
+la jeunesse ne lui a repondu que par son genie. Or son genie etait son
+coeur, et tous les coeurs ont pleure sa souffrance.--"Paix et pardon,
+voila toute la conclusion, ecrivait George Sand a Sainte-Beuve; mais
+dans l'avenir un rayon de verite sur cette histoire." Il n'est d'autre
+verite en amour que l'amour meme. Musset avait pardonne lui aussi,
+pardonne en silence: il avait aime George Sand jusqu'a son dernier jour.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+INTRODUCTION. I
+
+I.--GEORGE SAND ET MUSSET EN 1833.
+
+Leurs debuts.--Leur genie.--Leurs caracteres.--Premiere jeunesse de
+George Sand.
+
+II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).
+
+Sainte-Beuve.--Gustave Planche.--Liaison avec Merimee.--Le groupe de la
+_Revue des Deux Mondes_.
+
+III.--LES PREMIERES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-decembre
+1833).
+
+Relations d'amitie.--_Lelia_.--Musset et Gustave Planche.--L'interieur
+de George Sand.--Le duel de Planche.--La foret de Fontainebleau.--Depart
+pour l'Italie.
+
+IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).
+
+La descente du Rhone: Stendhal.--A Genes.--Arrivee a Venise.--A l'hotel
+Danieli.--La maladie de Musset.--Le Dr Pagello.--Son journal.--La
+declaration de Lelia.--George Sand et Pagello.--Lettre
+d'amour.--Jalousie de Musset.--Alfred Tattet a Venise.--Le chagrin de
+Musset.--Son depart.
+
+V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-aout 1834).
+
+Installation de George Sand.--Ses rapports avec M. Dudevant.--Pagello
+poete.--Les _Lettres d'un voyageur_.--La _Casa Mezzani_.--Giulia
+P...--Robert Pagello.
+
+VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE
+(avril-aout 1834).
+
+Le voyage de Musset.--Antonio.--La lettre de Geneve.--Souvenir
+des Alpes.--Arrivee de Musset a Paris.--Sa detresse physique et
+morale.--Convalescence d'amour.
+
+VII.--G. SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (aout-octobre 1834).
+
+Voyage de G. Sand et de Pagello.--Leur arrivee a
+Paris.--Boucoiran.--Entrevue de G. Sand et de Musset.--Musset a
+Baden.--Lettres d'amour.--Pagello jaloux.--G. Sand a Nohant.--Retour de
+Musset.--Vie de Pagello a Paris.--Son depart.
+
+VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).
+
+Reprise d'amour.--Impuissance de bonheur.--Nouvelle
+separation.--Deuxieme sejour a Nohant.--G. Sand revient desesperee.--Son
+Journal intime.--Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve.--Humilite
+d'amour.--Lassitude de Musset.--Influence d'Alfred Tattet.--Troisieme
+depart pour Nohant.--Deuxieme reprise d'amour.--Sainte-Beuve,
+Boucoiran.--Rupture.
+
+IX.--APRES LA RUPTURE.
+
+Resignation et Indifference.--_Les Nuits_.--Musset transforme.--Musset
+dandy.--Ses amis et son monde.--L'intemperance de Musset.--La
+passion chez G. Sand.--La femme de lettres.--Elle et Lui.--Leur
+legende.--Conclusion.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une histoire d'Amour, by Paul Marieton
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR ***
+
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+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+
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+ of receipt of the work.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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