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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:35 -0700 |
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Dupin de Francueil, qui se trouve dans + le salon de Nohant. + + + + +II + +A LA MÊME, A PARIS + + Nohant, 24 février 1815 + +Oh! oui, chère maman, je t'embrasse; je t'attends, je te désire et je +meurs d'impatience de te voir ici. Mon Dieu, comme tu es inquiète de +moi! Rassure-toi, chère petite maman. Je me porte à merveille. Je +profite du beau temps. Je me promène, je cours, je vas, je viens, je +m'amuse, je mange bien, dors mieux et pense à toi plus encore. + +Adieu, chère maman; ne sois donc point inquiète. Je t'embrasse de tout +mon coeur. + +AURORE[1]. + + [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors onze ans. + + + + +III + +A.M. CARON, A PARIS + + Nohant, 21 novembre 1823. + +J'ai reçu votre envoi, mon petit Caron, et je vous remercie de votre +extrême obligeance. Toutes mes commissions sont faites le mieux du +monde, et vous êtes gentil comme le père Latreille[1]. + +Vous m'avez envoyé assez de guimauve pour faire pousser deux millions +de dents; comme j'espère que mon héritier[2] n'en aura pas tout à fait +autant, j'ai fait deux bouteilles de sirop dont vous vous lécherez les +barbes si vous vous dépêchez de venir à Nohant; car mon petit n'est +pas disposer à vous en laisser beaucoup. Au reste, votre envoi a fait +bon effet, puisque nous avons deux grandes dents. Vous seriez amoureux +de lui maintenant: il est beau comme vous, et leste comme son père. +J'aimerais autant tenir une grenouille, elle ne sauterait pas mieux. + +Adieu, mon petit père. Nous vous embrassons et sommes vos bons amis. + +LES DEUX CASIMIRS[3]. + + [1] Vieil ami et correspondant de la famille. + [2] Maurice, son fils, qui avait alors quatre mois. + [3] Nom de François-Casimir Dudevant, son mari. + + + + +IV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Je ne sais pas la date. + Nous sommes le deuxième dimanche de + carême[1]. + +Je suis enchantée d'apprendre que vous vous portiez mieux, chère +petite maman, et j'espère bien qu'à l'heure où j'écris, vous êtes tout +à fait guérie; du moins je le désire de tout mon coeur, et, si je le +pouvais, je vous rendrais vos quinze ans, chose qui vous, ferait grand +plaisir, ainsi qu'à bien d'autres. + +C'est un grand embarras que vous avez pris de sevrer un gros garçon +comme Oscar[2], et vous avez rendu à Caroline[3] un vrai service de +mère. Le mien n'a plus besoin de nourrice, il est sevré. C'est +peut-être un peu tôt; mais il préfère la soupe et l'eau et le vin à +tout, et, comme il ne cherche pas à teter, mon lait a diminué, sans +que ni lui ni moi nous en apercevions. + +Il est superbe de graisse et de fraîcheur il a des couleurs très +vives, l'air très décidé, et le caractère _idem_. Il n'a toujours que +six dents; mais il s'en sert bien pour manger du pain, des oeufs, de +la galette, de la viande, enfin tout ce qu'il peut attraper. Il mord, +comme un petit chien, les mains qui, l'ennuient en voulant le coiffer, +etc. Il pose très bien ses pieds pour marcher, mais il est encore trop +jeune pour courir après Oscar: dans un an ou deux, ils se battront +pour leurs joujoux. + +J'espère, ma chère maman, que le désir que vous me témoignez de nous +revoir, et que nous partageons, sera bientôt rempli. Nous espérons +faire une petite fugue vers Pâques, pour présenter M. Maurice à son +grand-papa, qui ne le connaît pas encore et qui désire bien le voir, +comme vous pensez. Je veux lui faire une surprise. Je ne lui parlerai +de rien dans mes lettres et je lui enverrai Maurice sans dire qui il +est. Nous, nous serons derrière la porte pour jouir de son erreur. +Mais j'ai tort de vous dire cela, car je veux vous en faire autant. +Ainsi n'attendez pas que je vous prévienne de mon arrivée. + +Adieu, ma chère maman; donnez-moi encore de vos nouvelles. Je vous +embrasse de tout mon coeur, Casimir en fait autant; pour Maurice, +quand on veut l'embrasser, il tourne la tête et présente son derrière; +j'espère que vous le corrigerez de cette mauvaise habitude. + + [1] C'était le 17 mars 1824. + [2] Oscar Cazamajou, neveu de George Sand. + [3] Madame Cazamajou, soeur aînée de George Sand. + + + + +V + +A LA MÊME + + Nohant, 29 juin 1825. + +Vous devez me trouver bien paresseuse, ma chère petite maman, et je le +suis en effet. Je mène une vie si active, que je ne me sens le courage +de rien, le soir en rentrant, et que je m'endors aussitôt que je reste +un instant en place. + +Ce sont là de bien mauvaises raisons, j'en conviens; mais, du moment +que nous sommes tous bien portants, quelles nouvelles à vous donner de +notre tranquille pays, où nous vivons en gens plus tranquilles encore; +voyant pen de personnes et nous occupant de soins champêtres, dont la +description ne vous amuserait guère? J'ai reçu des nouvelles de +Clotilde[1], qui m'a dit que vous vous portiez bien; c'est ce qui me +rassurait sur votre compte et contribuait à mon silence puisque +j'étais sans inquiétude. + +Si vous eussiez effectué le projet de venir à Nohant, nous aurions +dans ce moment le chagrin de vous quitter. Je pars dans huit jours +pour les Pyrénées. J'ai eu le bonheur d'avoir ici pendant quelques +jours, deux aimables soeurs, mes amies intimes de couvent, qui se +rendent aux mêmes eaux, avec leur père, et un vieil ami fort gai et +fort aimable. En quittant Chateauroux, elles n'ont pu se dispenser de +venir passer quelques jours à Nohant, qui était devenu pour moi un +lieu de délices par la présence de ces bonnes amies. Je les ai +reconduites un bout de chemin et ne les ai quittées qu'avec la +promesse de les rejoindre bientôt. + +Nous allons donc entreprendre un petit voyage de cent quarante lieues +d'une traite. C'est peu pour vous qui faites le voyage d'Espagne comme +celui de Vincennes; mais c'est beaucoup pour Maurice, qui aura demain +deux ans. J'espère néanmoins qu'il ne s'en apercevra pas, à en juger +par celui de Nohant, qu'il trouve trop court à son gré. D'ailleurs, +nous ne voyagerons que le jour et en poste. Nous sommes donc dans +l'horreur des paquets. Nous emmenons Fanchou[2], et Vincent[3], qui +est fou de joie de voyager sur le siège de la voiture. Pour moi, je +suis enchantée de revoir les Pyrénées, dont je ne me souviens guère, +mais dont on me fait de si belles descriptions. Ne manquez pas de nous +donner de vos nouvelles: car il semble qu'on soit plus inquiet quand +on est plus éloigné. + +Adieu, ma chère maman, je vous embrasse tendrement et vous désire une +bonne santé et du plaisir surtout; car, chez vous comme chez moi, l'un +ne va guère sans l'autre. Maurice est grand comme père et mère et +beau, comme un Amour. Casimir vous embrasse de tout son coeur. Pour +moi, je me porte très bien, sauf un reste de toux et de crachement de +sang qui passeront, j'espère, avec les eaux. + +Nous resterons deux mois au plus aux eaux; de là, nous irons à Nérac +chez le papa[4], où nous demeurerons tout l'hiver. Au mois de mars ou +d'avril, nous serons à Nohant, où nous vous attendrons avec ma tante +et Clotilde. + + [1] Clotilde Daché, née Maréchal, cousine de George Sand. + [2] Femme de chambre. + [3] Cocher + [4] Le baron Dudevant, beau-pére de George Sand. + + + + +VI + +A LA MÊME + + Bagnères, 28 août 1825. + +Ma chère petite maman, + +J'ai reçu votre aimable lettre à Cauterets, et je n'ai pu y répondre +tout de suite pour mille raisons. La première, c'est que Maurice +venait d'être sérieusement malade, ce qui m'avait donné beaucoup +d'inquiétude et d'embarras. + +Il est parfaitement guéri depuis quelques jours que nous sommes ici et +que nous avons retrouvé le soleil et la chaleur. Il a repris tout à +fait appétit, sommeil, gaieté et embonpoint. Aussitôt qu'il a été hors +de danger, j'ai profité de sa convalescence pour courir les montagnes +de Cauterets et de Saint-Sauveur, que je n'avais pas eu le temps de +voir. Je n'ai donc pas eu une journée à moi pour écrire à qui que ce +soit; tout le monde m'en veut et je m'en veux à moi-même. Mais, après +avoir fait, presque tous les jours, des courses de huit, dix, douze et +quatorze lieues à cheval, j'étais tellement fatiguée, que je ne +songeais qu'à dormir, encore quand Maurice me le permettait. Aussi +j'ai été fort souffrante de la poitrine, et j'ai eu des toux +épouvantables; mais je ne me suis point arrêtée à ces misères, et, en +continuant des exercices violents, j'ai retrouvé ma santé et un +appétit qui effraye nos compagnons de voyage les plus voraces. + +Je suis dans un tel enthousiasme des Pyrénées, que je ne vais plus +rêver et parler, toute ma vie, que montagnes, torrents, grottes et +précipices. Vous connaissez ce beau pays, mais pas si bien que moi, +j'en suis sûre; car beaucoup des merveilles que j'ai vues, sont +enfouies dans des chaînes de montagnes où les voitures et même les +chevaux n'ont jamais pu pénétrer. Il faut marcher à pic des heures +entières dans des gravats qui s'écroulent à tout instant, et sur des +roches aiguës où on laisse ses souliers et partie de ses pieds. + +À Cauterets, on a une manière de gravir les rochers fort commode. Deux +hommes vous portent sur une chaise attachée à un brancard, et sautent +ainsi de roche en roche au-dessus de précipices sans fond, avec une +adresse, un aplomb et une promptitude qui vous rassurent pleinement et +vous font braver tous les dangers; mais, comme ils sentent le bouc +d'une lieue et que très souvent on meurt de froid après une ou deux +heures de l'après-midi, surtout au haut dés montagnes, j'aimais mieux +marcher. Je sautais comme eux d'une pierre à l'autre, tombant souvent +et me meurtrissant les jambes, riant quand même de mes désastres et de +ma maladresse. + +Au reste, je ne suis pas la seule femme qui fasse des actes de +courage. Il semble que le séjour des Pyrénées inspire dé l'audace aux +plus timides, car les compagnes de mes expéditions en faisaient +autant. Nous avons été à la fameuse cascade de Gavarnie, qui est la +merveille des Pyrénées. Elle tombe d'un rocher de douze cents toises +de haut, taillé à pic comme une muraille. Près de la cascade, on voit +un pont de neige, qu'à moins de toucher, on ne peut croire l'ouvrage +de la nature; l'arche, qui a dix ou douze pieds de haut, est +parfaitement faite et on croit voir des coups de truelle sur du +plâtre. + +Plusieurs des personnes qui étaient avec nous, (car on est toujours +fort nombreux dans ces excursions) s'en sont, retournées, convaincues +qu'elles, venaient de voir un ouvrage de maçonnerie. Pour arriver à ce +prodige, et pour en revenir, nous avons fait douze lieues à cheval sur +un sentier de trois pieds de large, au bord d'un précipice qu'en +certains endroits on appelle l'échelle, et dont on ne voit, pas le +fond. Ce n'est pourtant pas là ce qu'il y a de plus dangereux; car les +chevaux y sont accoutumés et passent à une ligne du bord, sans +broncher. Ce qui m'étonne bien davantage dans ces chevaux de montagne, +c'est leur aplomb sur des escaliers de rochers qui ne présentent à +leurs pieds que des pointes tranchantes et polies. + +J'en avais un fort laid, comme ils le sont tous, mais à qui j'ai fait +faire des choses qu'on n'exigerait que d'une chèvre: galopant toujours +dans les endroits les plus effrayants, sans glisser, ni faire un seul +faux pas, et sautant de roche en roche en descendant. J'avoue que je +ne supposais pas que cela fût possible et que je ne me serais jamais +cru le courage de me fier à lui avant que j'eusse éprouvé ses moyens. + +Nous avons été hier à six lieues d'ici à cheval, pour visiter les +grottes de Lourdes. Nous sommes entrés à plat ventre dans celle du +Loup. Quand on s'est bien fatigué pour arriver à un trou d'un pied de +haut, qui ressemble à la retraite d'un blaireau, j'avoue; que l'on se +sent un peu découragé. J'étais avec mon mari et deux autres jeunes +gens avec qui nous nous étions liées à Cauterets et que nous avons +retrouvés à Bagnères, ainsi qu'une grande partie de notre aimable et +nombreuse société bordelaise. Nous avons eu le courage de nous +enfoncer dans cette tanière, et, au bout d'une minute, nous nous +sommes trouvés dans un endroit beaucoup plus spacieux, c'est-à-dire +que nous pouvions nous tenir debout sans chapeau et que nos épaules +n'étaient qu'un peu froissées à droite et à gauche. + +Après avoir fait cent cinquante pas dans cette agréable position, +tenant chacun une lumière et ôtant bottes et souliers, pour ne pas +glisser sur le marbre mouillé et raboteux, nous sommes arrivés au +puits naturel, que nous n'avons pas vu, malgré tous nos flambeaux, +parce que le roc disparaît tout à coup sous les pieds, et l'on ne +trouve plus qu'une grotte si obscure et si élevée, qu'on ne distingue +ni le haut ni le fond. + +Nos guides arrachèrent des roches avec beaucoup d'effort et les +lancèrent dans l'obscurité; c'est alors que nous jugeâmes de la +profondeur du gouffre: le bruit de la pierre frappant le roc fut comme +un coup de canon, et, retombant dans l'eau comme un coup de tonnerre, +y causa, une agitation épouvantable. Nous entendîmes pendant quatre +minutes l'énorme masse d'eau ébranlée, frapper le roc avec une fureur +et un bruit effrayant qu'on aurait pu prendre tantôt pour le travail +de faux monnayeurs, tantôt pour les voix rauques et bruyantes des +brigands. Ce bruit, qui part des entrailles de la terre, joint à +l'obscurité et à tout ce que l'intérieur d'une caverne a de sinistre, +aurait pu glacer des coeurs moins aguerris que les nôtres. + +Mais nous avions joué à Gavarnie avec les crânes des templiers, nous +avions passé sur le pont de neige quand nos guides nous criaient qu'il +allait s'écrouler. La grotte du Loup n'était qu'un jeu d'enfant. Nous +y passâmes près d'une heure, et nous revînmes chargés de fragments des +pierres que nous avions lancées dans le gouffre. Ces pierres, que je +vous montrerai, sont toutes remplies de parcelles de fer et de plomb +qui brillent comme des paillettes. + +En sortant de la grotte du Loup, nous entrâmes dans _las Espeluches_. +Notre savant cousin, M. Defos[1], vous dira que ce nom patois vient du +latin. + +Nous trouvâmes l'entrée de ces grottes admirable; j'étais seule en +avant, je fus ravie de me trouver dans une salle magnifique soutenue +par d'énormes masses de rochers qu'on aurait pris pour des piliers +d'architecture gothique, le plus beau pays du monde, le torrent d'un +bleu d'azur, les prairies d'un vert éclatant, un premier cercle de +montagnes couvertes de bois épais, et un second, à l'horizon, d'un +bleu tendre qui se confondait avec le ciel, toute cette belle nature +éclairée par le soleil couchant, vue du haut d'une montagne, au +travers de ces noires arcades de rochers, derrière moi la sombre +ouverture des grottes: j'étais transportée. + +Je parcourus ainsi deux ou trois de ces péristyles, communiquant les +uns aux autres par des portiques cent fois plus imposants et plus +majestueux que tout ce que feront les efforts des hommes. + +Nos compagnons arrivèrent et nous nous enfonçâmes encore dans les +détours d'un labyrinthe étroit et humide, nous aperçûmes au-dessus de +nos têtes une salle magnifique, où notre guide ne se souciait guère de +nous conduire. Nous le forçâmes de nous mener à ce second étage. Ces +messieurs se déchaussèrent et grimpèrent assez adroitement; pour moi, +j'entrepris l'escalade. + +Je passai sans frayeur sur le taillant d'un marbre glissant, +au-dessous duquel était une profonde excavation. Mais quand il fallut +enjamber sur un trou que l'obscurité rendait très effrayant, n'ayant +aucun appui ni pour mes pieds, ni pour mes mains, glissant de tous +côtés, je sentis mon courage chanceler. Je riais, mais j'avoue que +j'avais peur. Mon mari m'attacha deux ou trois foulards autour du +corps et me soutint ainsi pendant que les autres me tiraient par les +mains. Je ne sais ce que devinrent mes jambes pendant ce temps-là. +Quand je fus en haut, je m'assurai que mes mains (dont je souffre +encore) n'étaient pas restées dans les leurs, et je fus payée de mes +efforts par l'admiration que j'éprouvai. + +La descente ne fut pas moins périlleuse, et le guide nous dit, en +sortant, qu'il avait depuis bien des années conduit des étrangers aux +_Espeluches,_ mais qu'aucune femme n'avait gravi le second étage. Nous +nous amusâmes beaucoup à ses dépens en lui reprochant de ne pas +balayer assez souvent les appartements dont il avait l'inspection. + +Nous rentrâmes à Lourdes dans un état de saleté impossible à décrire; +je remontai à cheval avec mon mari, et, nos jeunes gens prenant la +route de Bordeaux, nous prîmes tous deux celle de Bagnères. Nous +eûmes, pendant dix lieues, une pluie à verse et nous sommes rentrés +ici à dix heures du soir, trempés jusqu'aux os et mourant de faim. +Nous ne nous en portons que mieux aujourd'hui. + +Nous sommes dans l'enchantement de deux chevaux arabes que nous avons +achetés, et qui seront les plus beaux que l'on ait jamais vus au bois +de Boulogne. + +Voilà une lettre éternelle, ma chère maman; mais vous me demandez des +détails et je vous obéis avec d'autant plus de plaisir que je cause +avec vous. Clotilde m'en demande aussi; mais je n'ai guère le temps de +lui écrire aujourd'hui, et demain recommencent mes courses. Veuillez +l'embrasser pour moi, lui faire lire cette lettre si elle peut +l'amuser, et lui dire que, dans huit à dix jours, je serai chez mon +beau-père et j'aurai le loisir de lui écrire. + +Adressez-moi donc de vos nouvelles chez lui, près de Nérac +(Lot-et-Garonne). J'en attends avec impatience, je suis si loin, si +loin de vous et de tous les miens! Adieu, ma chère maman. Maurice est +gentil à croquer! Casimir se repose, dans ces courses dont je vous +parle, de celles qu'il a faites sans moi à Cauterets; il a été à la +chasse sur les plus hautes montagnes, il a tué des aigles, des perdrix +blanches et des _isards_ ou chamois, dont il vous fera voir les +dépouilles; pour moi, je vous porte du cristal de roche. Je vous +porterais du barège de Barèges même, s'il était un peu moins gros et +moins laid. + +Adieu, chère maman; je vous embrasse de tout mon coeur. + +Veuillez, quand vous lui écrirez, embrasser mille fois ma soeur pour +moi, lui dire que je suis bien loin de l'oublier; que cette lettre que +je vous écris et une à mon frère sont les seules que j'aie eu le temps +d'écrire aux Pyrénées, mais que, quand je serai à Guillery[2] je lui +écrirai tout de suite. Nous comptons y rester jusqu'au mois de +janvier; de là, aller passer le carnaval à Bordeaux, et enfin +retourner avec le printemps à Nohant, où nous vous attendrons avec ma +tante. + + [1] Cousin éloigné de George Sand. + [2] Propriété du baron Dudevant, près de Nérac. + + + + +VII + +A LA MÊME + + Nohant, 25 février 1826. + +Ma chère maman, + +J'ai bien du malheur! Je vais à Paris précisément à l'époque où tout +le monde y est, et ma mauvaise étoile veut que je ne vous y trouve +pas. + +Je cours chez ma tante; pour y apprendre que vous êtes à Charleville. +Je vous espère tous les jours, mais je n'ai signe de vie qu'à mon +retour ici, où je trouve enfin une lettre de vous. + +C'est une grande maladresse de ma part que d'aller, au bout de deux +ans, passer quinze jours à Paris et de ne pas vous y rencontrer. Mais +il y avait si longtemps que je n'avais reçu de vos nouvelles, que je +vous croyais bien de retour chez vous. Caron même, chez qui nous avons +demeuré, vous croyait sa voisine. Enfin, j'ai joué de malheur, et me +voilà rentrée dans mon Berry, ne sachant plus quand j'en sortirai, ni +quand j'aurai le bonheur de vous embrasser. + +Ma santé, à laquelle vous avez la bonté de porter tant d'intérêt, est +meilleure que la dernière fois que je vous écrivis; la preuve en est +que j'ai eu la force de passer quatre nuits dans le courrier, tant +pour aller que pour venir sans être malade, ni à l'arrivée, ni au +retour. Sans ma mauvaise toux qui ne me laissait pas dormir, je me +serais assez bien portée. + +Merci mille fois de vos bons avis à cet égard; mais ne me grondez pas +de ne pas les avoir suivis très exactement. Vous savez que je suis un +peu incrédule, et puis un peu médecin moi-même, non par théorie, mais +par pratique. Je n'ai jamais vu de remèdes efficaces aux maux de +poitrine; la nature fait toutes les guérisons quand elle s'en mêle, et +l'honneur en est à l'Esculape, qui ne s'en est pas mêlé. Je sais bien +que ces messieurs n'en conviendront jamais. Comment un médecin +avouerait-il sa nullité? ce ne serait pas adroit. S'ils faisaient, +comme moi, la médecine gratis, ils seraient de bonne foi; peut-être +encore l'amour-propre serait-il là pour les en empêcher. + +Tant y a que, sans remède et sans docteur, sans me noyer l'estomac de +boissons qui ne vont pas dans la poitrine, je ne tousse plus; c'est +l'important. J'ai bien toujours des douleurs et par surcroît une +fluxion de chaque côté du visage dans ce moment-ci. Mais le printemps, +s'il veut se dépêcher de venir, mettra ordre aux affaires. + +Je vous dirai, chère maman, que, si vous étiez venue passer le +carnaval ici, vous ne vous seriez pas du tout ennuyée. Nous avons des +bals charmants et nous passons des deux et trois nuits par semaine à +danser. Ce n'est pas ce qui me repose, ni même ce qui m'amuse le +mieux; mais il y a des obligations dans la vie qu'il faut prendre +comme elles viennent. Dernièrement nous sommes sortis d'un bal chez +madame Duvernet[1] à neuf heures du matin. N'êtes-vous pas émerveillée +d'une dissipation pareille? Aussi le _jubilé_, traversé par tant de +fêtes, n'en finit-il pas. J'espère que, dans deux ou trois ans, nous +n'en entendrons plus parler. En attendant, le curé prêche tous les +dimanches matin contre le bal, et, tous les dimanches soir, on danse +tant qu'on peut. + +Quand je parle de curé grognon, vous entendez bien que ce n'est pas +celui de Saint-Chartier[2] que je veux dire. Tout au contraire: +celui-là est si bon, que, s'il avait quelque soixante ans de moins, je +le ferais danser si je m'en mêlais. + +Il est venu ici faire deux mariages dans un jour. Celui d'André[3], +avec une jeune fille que vous ne connaissez pas et qui entrera à notre +Service à la Saint-Jean, et celui de Fanchon, soeur d'André et bonne +de Maurice, avec la coqueluche du pays, le beau cantonnier +_Sylvinot_[4], que vous ne vous rappelez sans doute en aucune manière, +malgré _ses succès_. La noce s'est faite dans nos remises, on mangeait +dans l'une, on dansait dans l'autre. + +C'était d'un luxe que vous pouvez imaginer: trois, bouts de chandelle +pour illumination, force piquette pour rafraîchissements, orchestre +composé d'une vielle et d'une cornemuse, la plus criarde, par +conséquent la plus goûtée du pays. Nous avions invité quelques +personnes de la Châtre et nous avons fait cent mille folies, comme de +nous déguiser le soir en paysans, et si bien, que nous ne nous +reconnaissions pas les uns les autres. Madame Duplessis était +charmante en cotillon rouge. Ursule[5], en blouse bleue et en grand +_chapiau_, était un fort drôle de galopin. Casimir, en mendiant, a +reçu des sous qui lui ont été donnés de très bonne foi. Stéphane de +Grandsaigne, que vous connaissez, je crois, était en paysan requinqué, +et, faisant semblant d'être gris, a été coudoyer et apostropher notre +sous-préfet, qui est un agréable garçon et qui était au moment de s'en +aller quand il nous a tous reconnus. + +Enfin la soirée a été très bouffonne et vous aurait divertie, je gage; +peut-être auriez-vous été tentée de prendre aussi le bavolet, et je +parie qu'il n'y aurait pas eu d'yeux noirs qui vous le disputassent +encore. + +Comptez-vous retourner bientôt à Paris, chère maman, et êtes-vous +toujours contente du séjour de Charleville? Embrassez bien ma soeur +pour moi, ainsi que le cher petit Oscar. Casimir vous présente ses +tendres hommages, et moi je vous prie de penser un peu à nous quand le +printemps reviendra. + +Donnez-nous de vos nouvelles, chère maman, et recevez mes +embrassements. + + [1] Mère de Charles Duvernet, amie de la famille de pères en fils. + [2] Saint-Chartier (Indre), village près de Nohant. + [3] Domestique de George Sand. + [4] Diminutif de Sylvain Biaud. + [5] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand. + + + + +VIII + +A MADAME LA BARONNE DUDEVANT +EN SA TERRE DE POMPIEY, PAR LE PORT-SAINTE-MARIE (LOT-ET-GARONNE) + + Nohant, 30 avril 1826. + +Nous avons reçu votre bonne lettre, chère madame, et appris avec +chagrin le triste événement[1] qui vient encore de vous environner de +tristesse et de réveiller celle, déjà si profonde, que vous éprouviez. + +Nous apprécions et nous sentons votre douloureuse et triste situation +avec la crainte amère de ne pouvoir l'adoucir, puisque rien ne saurait +remplacer ce que vous avez perdu et que nulle consolation ne peut +arriver, je le sens, jusqu'à votre coeur brisé. C'est en vous-même, +c'est dans cette force morale que vous possédez, ou plutôt c'est dans +la profondeur de votre mal, que vous trouvez le moyen de le supporter. +Si j'ai bien compris votre souffrance, nulle distraction, nul +témoignage d'intérêt ne sont assez puissants pour vous apporter un +instant d'oubli. Vous les recevez avec douceur et bonté, mais ils ne +sauraient vous faire un bien véritable. + +Ce sont vos tristes pensées qui seules vous font jouir d'un triste +plaisir. Plus vous les sondez, moins elles doivent vous paraître +amères. Vos souvenirs n'ont rien que de doux. Vous aviez entouré toute +son existence de tant de soins et de douceurs! Son bonheur, ce bonheur +inexprimable d'une union si parfaite, c'était l'oeuvre de toute votre +vie. Ah! je crois que, quand il reste des regrets sans aucun remords, +la douleur a ses charmes pour une âme comme la vôtre. + +Notre voyage a été fécond en événements dont aucun cependant n'a été +grave. Nous avons voulu passer par les montagnes de la Marche, pour +jouir de tableaux pittoresques et intéressants. Nous avons payé le +plaisir de mille dangers. Des chevaux mourants, ou rétifs, menaçaient +de nous culbuter ou de se laisser entraîner dans des descentes très +rapides, sur des routes sinueuses et bordées de ravins profonds. Notre +étoile nous a protégés cependant, et nous en avons été quittes pour la +peur. Nous sommes arrivés tous bien portants. + +Maurice a eu, depuis, un gros rhume avec une forte inflammation aux +yeux; l'eau de gomme pour la toux et l'eau de mauve pour les yeux +l'ont beaucoup soulagé. Il se porte tout à fait bien à présent. + +Je vous remercie, chère et bonne madame, de l'intérêt que vous voulez +bien prendre à ma santé. Elle est assez bonne, quoique j'aie toujours +des douleurs et un mal opiniâtre à la tête, qui est mon inséparable. +Je ne fais pourtant point d'imprudences, je suis ici d'une sagesse +forcée, n'ayant point de sujets de courses comme à Guillery; mais, +ayant plus d'occupations essentielles, je réussis à oublier mes +misères et à vaquer à mes affaires comme quelqu'un qui se porte bien. +C'est de vous, chère madame, qu'il convient de s'occuper; veuillez +nous tenir au courant de votre précieuse santé. + +J'ai eu mon frère pendant quelques jours. Il est reparti pour Paris, +où des réparations à sa maison le forcent à la surveillance. J'ai +obtenu qu'il nous laissât sa femme et sa fille, à qui la campagne +conviendra mieux. + +Adieu, chère madame; écrivez-nous souvent, peu à la fois, si cela vous +fatigue, mais ne nous laissez pas ignorer comment vous êtes. Casimir +et moi vous embrassons tendrement. + +AURORE D. + +Veuillez me rappeler au bon Larnaude [2]; j'ose presque me regarder +comme un de ses confrères. Je me suis lancée dans la médecine, ou, +pour parler plus humblement, dans l'apothicairerie. M. Delaveau [3], +qu'il connaît bien, est mon professeur. C'est lui qui ordonne et +consulte, c'est moi qui prépare les drogues, qui pose les sangsues, +etc. Nous avons déjà opéré des cures fort heureuses. Smith [4], avec +son jalap, me serait ici d'un grand secours. + +Maurice n'a point oublié Guillery. Il y revient sans cesse, il sait +les noms de tout le monde et parle surtout du gros _Totor_. Il a +trouvé ici de quoi se consoler de l'absence de sa poule _favorite_, +qu'il se rappelle aussi _à ce qu'il prétend_. + + [1] La mort du baron Dudevant, beau-père de George Sand. + [2] Pharmacien à Barbaste (Lot-et-Garonne). + [3] Charles Delaveau, médecin à la Châtre, puis député, de 1846 + à 1876. + [4] Domestiques de la baronne Dudevant. + + + + +IX + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 13 juillet 1826. + +Ma chère maman, + +J'ai reçu votre aimable lettre il y a quelque temps, et j'ai vu depuis +M. Duvernet, qui m'a dit vous avoir trouvée bien portante, et avoir +passé la journée avec vous et l'ami Pierret[1]. Il m'a beaucoup parlé +de vous. Vous savez que c'est une de vos conquêtes les plus dévouées. +Il m'a dit que vous viendriez sans la crainte de nous voir partir au +premier moment et d'avoir fait un voyage inutile. Ce serait une +crainte bien mal fondée; car, outre que le plaisir d'être près de vous +nous ôterait l'envie de courir, nous n'avons pas le moindre projet de +voyage d'ici à bien longtemps. + +Quand je dis _nous_, je parle de moi et de mon enfant; car mon mari +n'a pas fait voeu de réclusion. Il est à Bordeaux dans ce moment pour +une affaire indispensable: le payement d'une maison qu'il a vendue +l'hiver dernier et dont l'échéance était le 10 de ce mois. Je pense +qu'il reviendra par Nérac et qu'il passera quelques jours auprès de +madame Dudevant. Je ne sais au juste quand il sera de retour. Il +voulait assister à sa moisson. I1 faudra qu'il se dépêche; car les +blés sont mûrs, et je vais les faire mettre à terre. + +Quand il se sera reposé un peu de son voyage, il sera forcé de faire +celui de Paris pour le placement de ses fonds. Alors il plaidera notre +cause de vive voix auprès de vous, et peut-être vous décidera-t-il à +revenir avec lui! + +Vous avez dû voir Hippolyte[2] souvent. Il vous aura dit qu'il m'a +laissé sa petite, dont je prends soin et qui se porte très bien. Nous +avons eu des jours très brillants: d'abord la fête de Maurice, à +l'occasion de laquelle j'ai régalé une centaine de paysans. Les +danses, les coups de fusil, le carillon des cloches, le son de la +cornemuse et les chansons des buveurs, auxquels se mêlaient les +hurlements des chiens contrariés, out célébré avec bruit +l'anniversaire de notre jeune homme, qui était charmé de ce tapage et +de ces honneurs. + +Nous avons eu ensuite mademoiselle George à la Châtre. Elle y a donné +deux représentations qui ont fait courir tout le pays a mis la ville +et les environs sens dessus dessous. Je vous conterais bien d'autres +fêtes antérieures; mais Hippolyte vous aura conté notre chasse au +sanglier; il vous aura dit que Nohant devenait chaque jour plus +_brillant_. Nous serions bien heureux si cela pouvait vous donner +l'envie d'y venir. + +Adieu, ma chère maman; je vous embrasse tendrement et vous prie de me +donner de vos nouvelles. Pardonnez-moi le long temps que j'ai mis à +vous donner des nôtres. Je suis si occupée en l'absence de mon mari, +que je suis forcée de remplacer, que je n'ai pas le courage d'écrire +le soir, et que je vais me coucher bien lasse. + +Vous saurez que je m'occupe beaucoup de médecine, non pas pour moi, +car j'aime peu à y songer, mais pour mes paysans. J'ai fait de très +heureuses cures; mais l'état a aussi ses désagréments. + + [1] Pierret, ami de la famille. + [2] Hippolyte Chatiron, frère de George Sand. + + + + +X + +A LA MÊME + + Nohant, 9 octobre 1826. + +Ma chère petite maman, + +Pardonnez-moi d'avoir été si longue à vous remercier des peines que +vous avez prises pour moi. J'ai été si occupée, si dérangée, et vous +êtes si bonne et si indulgente, que j'espère ma grâce. + +Vous avez bien voulu courir pour vous occuper de ma toilette et de +celle de Maurice. Ces emplettes étaient charmantes et font +l'admiration _d'un chacun_ dans le pays. Quant à la parure d'or mat, +je nomme Casimir pour l'aimable présent, et vous pour le bon goût. Il +m'a empêchée jusqu'à présent de vous écrire, disant qu'il voulait s'en +charger. Mais ses vendanges l'occupent à tel point, que je me fais +l'interprète de sa reconnaissance. C'est un sentiment que nous pouvons +bien avoir en commun. Agréez-la et croyez-la bien sincère. + +Vous nous avez mandé que vous étiez souffrante d'un rhume. Je crains +que le froid piquant qui commence à se faire sentir ne contribue pas à +le guérir. J'en souffre bien aussi et je commence l'hiver par des +douleurs et des rhumatismes. Pour éviter pourtant d'être aussi +maltraitée que l'année dernière, je me couvre de flanelle, gilet, bas +de laine. Je suis comme un capucin (à la saleté près) sous un cilice. +Je commence à m'en trouver bien et à ne plus sentir ce froid qui me +glaçait jusqu'aux os et me rendait toute triste. + +Ayez aussi bien soin de vous, ma chère maman; à mon tour, je vais vous +prêcher. + +Maurice, grâce à Dieu, annonce une santé robuste. Il est grand, gros +et frais comme une pomme. Il est très bon, très pétulant, assez +volontaire quoique peu gâté, mais sans rancune, sans mémoire pour le +chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractère sera sensible +et aimant, mais que ses goûts seront inconstants; un fonds d'heureuse +insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout assez +promptement. Voilà ses qualités et ses défauts, autant que je puis en +juger, et je tâcherai d'entretenir les unes et d'adoucir les autres. +Quant à Léontine[1], vous la verrez. Elle était charmante entre mes +mains. Je savais la prendre. J'ai eu beaucoup de chagrin à me séparer +d'elle et je m'inquiète de son voyage. Je sens qu'elle me manque et je +crains qu'elle ne soit pas aussi bien qu'avec moi. + +Hippolyte vous dira que nous attendons le retour de James avec sa +femme; mais il ne vous dira peut-être pas les folies qu'il faisait +toute la journée ici avec son _ancien_, son _commandant_ Duplessis[2]. +J'aurais bien envie de vous régaler d'une certaine histoire de +_portemanteau_, si je ne craignais de vous fatiguer de ces +enfantillages. Vous pourrez cependant le taquiner vertement, lorsque +vous le verrez boire à table, en lui disant: _Est-ce que tu as envie +de faire ton portemanteau aujourd'hui?_ C'est le mot d'ordre, et vous +obtiendrez sa confession. + +Adieu, ma chère maman. Clotilde est donc décidément grosse? j'en suis +ravie. Caroline ne m'écrit point. Oscar est-il mieux portant et plus +fort? Je vous embrasse bien tendrement; donnez-moi de vos nouvelles et +croyez en vos enfants. + +AURORE. + +Comment traitez-vous l'ami _vicomte_? Faites-lui mes amitiés sincères, +si toutefois vous êtes contente de lui. + + [1] Fille d'Hipolyte Chatiron et nièce de George Sand. + [2] Ex-colonel de chasseurs à cheval, ami du colonel Maurice Dupin, + de George Sand et du colonel Dudevant, son beau père. + + + + +XI + +A M. CARON, A PARIS + + Nohant, 19 novembre 1826. + +Mon cher Caron, + +Je partage bien sincèrement votre douleur, dont j'apprécie l'amertume. +Je sais que vous étiez le modèle des bons fils et que jamais larmes ne +furent plus vraies que les vôtres. Je n'essayerai point avec vous les +vaines et communes consolations qu'on donne en pareil cas. Si vous +êtes comme moi, ces stériles efforts ne feraient qu'aigrir votre +chagrin. Sûre que votre raison vous dit, mieux que moi, toutes les +raisons de notre soumission envers les immuables lois de la destinée, +je me bornerai à pleurer avec vous dans toute l'effusion d'un coeur +sincèrement attaché, qui partagera toujours vos plaisirs et vos +peines. + +Vous avez tort d'ajouter à des regrets trop fondés, des réflexions +tristes mais imaginaires. Vous dites que cette perte vous laisse seul +sur la terre. Sans doute, rien ne remplace une bonne mère; mais il +vous reste de vrais amis. Vous êtes fait pour en avoir, et vous savez, +j'espère, que vous en possédez de bien vrais dans Casimir et dans sa +femme. Je regrette de n'être pas auprès de vous pour vous détourner de +ces noires idées, et vous prouver qu'il est encore des coeurs qui +s'intéressent à vous. + + + + +XII + +A MADAME MAURICE DUPIN +CHEZ MADAME GAZAMAJOU, A CHARLEVILLE (ARDENNES) + + 23 décembre 1826. + +Ma chère maman, + +Vous m'avez laissée bien longtemps sans nouvelles de vous, et j'ai +moi-même attendu bien longtemps à vous remercier de votre lettre. Mais +j'ai été si souffrante, et je le suis encore tellement, que j'ai bien +de la peine à écrire. Ma santé se ressent du mois de décembre, et j'ai +des maux de poitrine qui m'épuisent; je n'ai ni sommeil ni appétit. +Tout me dégoûte, et je ne trouve de bon que l'eau claire, qui ne +m'engraisse pas, comme vous pensez bien. La nuit, j'ai des oppressions +insupportables, mon drap me semble peser cent livres, et je suis +réduite à regarder les étoiles au lieu de dormir. Tout cela est fort +ennuyeux, mais je ne perds pas courage. C'est un temps à passer. +Depuis trois ans, l'hiver m'est très contraire, et le printemps me +ramène la santé. J'attends cette douce saison avec impatience. + +Vous avez bien raison de quitter Paris, où l'on se tue, où l'on se +vole, où l'on est moins en sûreté qu'au milieu de la forêt Noire. +Caroline doit se trouver bien heureuse de votre compagnie, et ne plus +regretter Paris. Oscar vous distrait et vous intéresse. J'ai grande +impatience de le revoir, il doit être bien grandi et bien avancé. +Maurice est beau comme un ange. Madame Duplessis raffole de lui. Il +dit aussi une foule de belles choses dans le plus singulier patois +_béricho-gascon_ qui se soit jamais entendu. Vous l'aimerez aussi, +outre la parenté, car il a un charmant caractère. + +Le pauvre vicomte doit s'ennuyer à périr de votre absence. Vous l'avez +laissé bien cruellement, à ce qu'il me semble. C'est votre usage; mais +s'accoutume-t-on aux rigueurs? Vous prétendez qu'il s'endort. Moi, je +suis bien sûre qu'il médite ou qu'il tombe dans une mélancolie qui +ressemble peut-être bien au sommeil; mais je parie que ce sont des +soupirs que vous interprétez comme des ronflements dans votre cruauté. + +Permettez-moi de vous embrasser, ma chère maman, et de vous souhaiter +mille prospérités et une bonne santé surtout. Adieu, donnez-moi un peu +plus souvent de vos nouvelles; embrassez pour moi ma soeur. Mes +amitiés à Cazamajou[1], je vous en prie. Casimir vous baise les mains. + + [1] Beau-frère de George Sand. + + + + +XIII + +A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS + + Nohant, mars 1827 + +Ce que tu me dis de St... me fait beaucoup de peine; Il ne veut +soigner ni sa santé ni ses affaires, et n'épargne ni son corps ni sa +bourse. Qui pis est, il se fâche des bons conseils, traite ses vrais +amis de docteurs et les reçoit de manière à leur fermer la bouche. Je +savais tout cela bien avant que tu me le dises, et j'avais été, avant +toi, bourrée plus d'une fois de la bonne manière. + +Je ne m'en suis jamais fâchée, parce que je sais que son caractère est +ainsi fait et que, puisque j'ai de l'amitié pour lui, connaissant ses +défauts, je ne vois pas de motif à la lui retirer maintenant qu'il +suit sa pente. Cette découverte a dû te refroidir, je le conçois. +Votre amitié n'était encore qu'une liaison mal affermie, attendant +tout de l'avenir et ne recevant rien du passé. Sans doute, à ta place, +trouvant cette âpreté de caractère chez quelqu'un que j'aurais jugé +tout différent, j'aurais comme toi rabattu beaucoup du cas que j'en +faisais. + +Quant à moi, je voudrais pouvoir cesser de l'aimer, car ce m'est un +continuel sujet de peines que de le voir en mauvais chemin et toujours +refusant de s'en apercevoir. Mais on doit aimer ses amis jusqu'au +bout, quoi qu'ils fassent, et je ne sais pas retirer mon affection +quand je l'ai donnée. Je prévois que St..., avec les moyens de +parvenir, n'arrivera jamais à rien. Je le prévois même depuis +longtemps. Cette famille est fort décriée dans le pays et à trop juste +titre. St... a beaucoup des défauts de ses frères, et c'est tout ce +qu'on connaît de lui; car ses qualités, qui sont grandes et belles, +celles d'une âme fortement trempée, capable de grandes vertus et de +grandes erreurs, ne sont pas de nature à sauter aux yeux des +indifférents et à être goûtées autrement qu'à l'épreuve. + +On me saura toujours mauvais gré de lui être aussi attachée, et, bien +qu'on n'ose me le témoigner ouvertement, je vois souvent le blâme sur +le visage des gens qui me forcent à le défendre. Je ne retirerai donc +de lui rien qui puisse flatter ma vanité; peut-être, au contraire, +aura-t-elle beaucoup à souffrir de sa condition. Je craindrais, en +examinant trop attentivement les taches de son caractère, de me +refroidir sous ce prétexte, mais effectivement de céder à toutes ces +considérations d'amour-propre et d'égoïsme qui font qu'on rapporte +tout à soi, et qu'on devrait fouler aux pieds. + +St... me sera toujours cher, quelque malheureux qu'il soit. Il l'est +déjà, et plus il le deviendra, moins il inspirera d'intérêt, telle est +la règle de la société. Moi, du moins, je réparerai autant qu'il sera +en moi ses infortunes. Il me trouvera quand tous les autres lui +tourneraient le dos, et, dût-il tomber aussi bas que l'aîné de ses +frères, je l'aimerais encore par compassion, après avoir cessé de +l'aimer par estime;--ceci n'est qu'une supposition pour te montrer +quelle est mon amitié;--car on ne soupçonne pas de véritables torts à +ceux qu'on aime, et je suis loin de me préparer à recevoir ce nouveau +déboire de le voir s'abaisser. Mais il restera dans la misère. De +tristes pressentiments m'avertissent que ses efforts pour s'en retirer +l'y plongeront plus avant. Ce sera un grand tort aux yeux de tous, +excepté aux miens. + +Tu penses absolument comme moi à cet égard, puisque tu m'exhortes à ne +lui pas retirer mon attachement. Tu peux être tranquille. Quant à toi, +ce n'est pas tant de ses folies que tu es choqué que de l'aveuglement +qui lui fait préférer ses faux amis aux vrais. Je ne te blâme point de +cette impression. Je te demande seulement de la modérer par un +sentiment de bonté et d'indulgence qui t'est naturel et qui te fera +continuer tes bons offices, soit qu'il les accueille bien ou mal. S'il +les méconnaît, ce sera par fausseté de jugement, jamais par vice de +coeur. + +Si j'étais homme, avec la volonté que j'ai de le servir, je répondrais +de lui. Mais, femme, ce que je saurais obtenir de lui devient presque +nul par la différence de sexe, d'état, et mille autres choses qui +viennent à la traverse de mes bons desseins. Entraves cruelles que mon +amitié maudit, mais qu'elle respecte, parce qu'il n'est donné qu'à +l'amour. tout faible et inférieur qu'il est à l'autre sentiment, de +les rompre. + + + + +XIV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 5 juillet 1827. + +Pourquoi donc ne m'écrivez-vous pas, ma chère maman? Êtes-vous malade? +Si cela était, je le saurais probablement, Hippolyte ou Clotilde me +l'auraient écrit. Mais, depuis le 24 mars, pas un mot de vous! + +Vous m'oubliez tout à fait, et me ferez regretter de ne pas habiter +Paris, si les absents ont si peu de part à votre souvenir. Je ne suis +pas démonstrative, mais votre silence me peine et me fait mal plus que +je ne saurais le dire. + +Caroline est-elle toujours près de vous? Ce serait du moins une +consolation pour moi que de vous savoir heureuse et satisfaite. Je +n'attribuerais cette absence de lettre à rien de fâcheux et j'en +souffrirais seule. Mais que ne puis-je augurer de cette incertitude? +hors une maladie, dont je serais certainement informée par quelqu'un, +j'imagine tout. Il faut que vous ayez quelque chagrin. Mais quel +chagrin vous force à me laisser ainsi dans l'inquiétude? Hippolyte me +mande que la famille Defos va partir pour Clermont[1]; ne serez-vous +pas tentée de l'accompagner? Il y a longtemps que vous projetez ce +voyage, et, au retour, vous vous arrêteriez ici, ou bien nous vous +verrions en Auvergne, où je vais passer quelques semaines, et nous +reviendrions ensemble à Nohant. Si c'est là la surprise que vous me +ménagez, je ne me plaindrai pas que vous me l'ayez fait trop longtemps +désirer. + +Depuis que je ne vous ai écrit, je me suis assez bien portée; mais +j'ai eu plusieurs accidents où j'ai failli me tuer. Je serais morte +sans un souvenir de vous, ma chère maman, et ce n'eût pas été un de +mes moindres regrets à quitter la vie. + +Je ne veux pas vous écrire plus longuement aujourd'hui. Je vous +gronderais, je crois, et ce serait passablement ridicule. Il y a déjà +longtemps que j'ai sur le coeur de vous reprocher votre paresse, et +que je recule toujours, espérant une lettre; mais elle n'arrive pas. + +Adieu, ma chère maman; pardonnez-moi d'être un peu en colère contre +vous et faites-moi voir, je vous en prie, que vous vous ressouvenez +d'une fille que vous avez en Berry et qui vous aime plus que vous ne +songez à elle. + + [1] Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). + + + + +XV + +A LA MÊME + + Nohant, 17 juillet 1827. + +Ma chère maman, + +Je vous remercie de m'avoir donné de vos nouvelles. Je commençais à +être inquiète, non de votre santé, que je savais être bonne, mais de +votre oubli. Grâce à Dieu, vous vous portez bien et vous n'avez que +des contrariétés; c'est encore trop. + +Vous êtes bien malheureuse dans le choix de vos servantes; mais ce +n'est pas à dire, parce que vous n'en avez point encore trouvé de +bonnes, qu'il n'y en ait point et que vous deviez vous résoudre à vous +servir vous-même. Peut-être vous lasserez-vous bientôt de n'être pas +chez vous, et il n'est pas prudent à vous, qui êtes souvent malade, de +passer les nuits seule. Pour cette raison, sans compter la peur qui +vous tourmente, et qui est une vraie maladie, capable même de faire +beaucoup de mal, vous devriez ne pas vous isoler ainsi de tout secours +et de tout soin. Peut-être choisissez vous vos servantes trop jeunes, +par conséquent sujettes aux défauts de leur âge: la coquetterie et +l'humeur légère. Il me semble que j'aimerais mieux une femme d'un âge +mûr, quoiqu'il y ait souvent l'inconvénient de l'humeur revêche et +rabâcheuse. + +Vous rappelez-vous Marie Guillard, cette vieille et laide bonne femme +qui, après avoir été longtemps ici, s'était mariée avec un vieillard +borgne? Au bout d'une vingtaine d'années de mariage, elle a enterré +son mari et placé sa fille, qui est assez jolie, et, étant redevenue +_célibataire_, elle est rentrée à notre service. Elle a repris le soin +de ses vaches et de ses poules (qui ne sont pas tout à fait les mêmes +qu'elle soignait il y a vingt ans). + +C'est la plus drôle de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse, +propre et fidèle, mais grognon au delà de ce qu'on peut imaginer. Elle +grogne le jour, et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en +faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle +grogne en mangeant même. Elle grogne les autres, et, quand elle est +seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander +comment va la grognerie, et elle ne grogne que de plus belle. Elle +vous impatienterait bien, et moi tout autant, si son service la tenait +plus près de moi. Aussi je ne vous la propose pas; rien que sa figure +vous rendrait malade. Au reste, elle n'est pas plus laide qu'elle ne +l'était dans sa jeunesse: c'est une de ces figures qui ne changent +pas, malheureusement pour elles. + +A propos de figures, je vous envoie un profil que j'ai fait d'idée en +barbouillant. Il est bon de vous dire que c'est Caroline que j'ai +prétendu faire. Il n'y a que moi qui la trouve ressemblante; ce qui +est fâcheux pour le mérite de l'artiste. + +Telle qu'elle est, je vous l'envoie, espérant que vous qui êtes plus +disposée à l'indulgence, vous y mettrez beaucoup du vôtre et +parviendrez à retrouver du moins la coupe du visage et l'expression +douce et candide de la physionomie. Au reste, vous avez bien le talent +de le retoucher. Je vous le livre. J'ai fait aussi mon portrait, mais +avec plus de soin et d'attention, parce que j'avais le modèle sous les +yeux et que l'observation travaillait et non l'imagination. Il n'en +est pas mieux. J'ai même un air si triste et si sentimental, que je +lui ris au nez de le voir ainsi et n'ose vous l'envoyer. Il me +rappelle ces vers: + + D'où vient ce noir chagrin qu'on lit sur son visage? + C'est de se voir si mal gravé. + +Hippolyte a dû vous dire, ma chère maman, que j'avais écrit à madame +Defos pour lui demander pardon de la distraction qui m'avait empêchée +de la reconnaître, et lui témoigner le désir de la voir à Clermont, si +j'y vais, comme j'en ai le projet, le mois prochain. + +C'est en parlant du Mont-Dore probablement que vous me dites que je ne +suis qu'à quatre lieues d'elle; car, d'ici par la route de poste, il y +en a près de cinquante. Cette grande distance me fait craindre que M. +Defos n'effectue point son projet de venir nous voir, à moins que +quelque autre affaire ou le désir de voyager ne lui fasse prendre +notre route pour revenir. à Paris, route qui est beaucoup moins +directe et moins bien servie. S'il vient malgré ces obstacles, j'en +serai ravie et je le recevrai de mon mieux. Je n'ose plus vous +tourmenter pour faire ce voyage. Il vous ferait pourtant grand bien. +Vous n'auriez pas de peurs à redouter pour la nuit, ni tout l'embarras +de vivre en pension. + +Adieu, ma chère maman; je vous écris à la lueur des éclairs et aux +grondements du tonnerre, ce qui n'empêche pas Maurice et Casimir de +ronfler aussi fort que lui. Je vais faire comme eux, et, si à nous +trois nous ne couvrons pas le bruit de l'orage, il faudra qu'il fasse +grand train de son côté. Écrivez-moi un peu plus souvent. + +Portez-vous bien, et soignez-vous. Je vous embrasse bien tendrement. + + + + +XVI + +A LA MÊME + + Nohant, 4 septembre 1827. + +Ma chère maman, + +Me voici de retour, depuis cinq ou six jours. J'ai été absolument +empêchée d'écrire durant mon voyage. Toujours en route, soit à cheval, +soit à pied; je n'ai pas eu un instant pour me reposer et pour rendre +compte de mes courses. Madame Defos, que j'ai vue avant d'aller au +Mont-Dore, et en en revenant, m'a dit vous avoir donné de nos +nouvelles. J'étais donc sûre que vous ne seriez point inquiète de +nous. Cette chère dame nous a reçus avec une bonté parfaite. J'ai fait +connaissance avec mademoiselle Eugénie[1], qui est fort aimable et +fort aimée dans Clermont et dans sa maison. + +Votre adorateur, comme vous l'appelez, est aussi fort aimable et fort +spirituel. Il nous a lu beaucoup de vers charmants, dont une partie +fut faite en votre honneur, comme ceux de _Victoire, Sophie, +Antoinette_, que vous connaissez. Aglaé[2] était très bien quand nous +sommes passés la première fois; à notre retour, elle était dans ses +crises. Elle avait pris Maurice en grippe, bien qu'il fût fort +tranquille. Moi, je n'étais pas trop rassurée et j'ai renvoyé le petit +aussitôt après dîner, sous prétexte qu'il était fatigué. + +J'ai été voir le couvent de Saint-Joseph du haut en bas. Nous avons +dîné tous ensemble, pris des glaces, etc. Clermont est une ville +agréable, située dans un des plus beaux pays de la terre. Madame Defos +est parfaitement logée, sur une place immense, en face des beaux +coteaux de la Limagne et du Puy-de-Dôme, qui s'élève comme un géant à +l'horizon. La maison qu'elle habite est une des plus belles de la +ville et passerait pour belle, même à Paris. Je pense que vous serez +bien aise d'apprendre ces détails et de savoir votre tante dans une +position douce et agréable. Elle serait heureuse sans le fardeau +qu'elle supporte avec tant de patience et de douceur. Elle en est sur +les dents. C'est un enfant acariâtre qu'il faut endurer tout le jour +et veiller la nuit; elle se sacrifie à l'intérêt de ce malheureux +enfant, qui ne peut pas lui en savoir gré, avec une résignation et une +tendresse dont le coeur d'une mère est seul capable. + +Nous avons beaucoup couru au Mont-Dore, aux environs, à Clermont, à +Pontgibaud, où sont les mines de plomb, à Aubusson, où sont les belles +manufactures de tapis. Enfin ce que nous avons fait en peu de temps +est remarquable. J'ai pris la douche, j'ai été au bal, j'ai galopé à +cheval, j'ai versé en voiture, et je pourrais faire une très longue +relation de ce court voyage; mais je vous en épargne l'ennui. + +Je me borne à vous dire, ma chère maman, que tout le monde se porte à +merveille, gendre, fille et petit-fils. J'ai un appétit effrayant et +j'ai pris l'habitude de dormir, que je trouve très agréable. + + [1] Fille de M. Defos. + [2] Autre fille de M. Defos. + + + + +XVII + +A M. CARON, A PARIS + + Nohant, 22 novembre 1827. + +Il y a bien longtemps, mon bon ami, que je veux vous écrire, et ma +mauvaise santé, de jour en jour plus détraquée, m'empêche de faire +rien qui vaille, de m'appliquer même au travail qui m'est le plus +agréable, c'est-à-dire de m'entretenir avec les gens que j'aime. Au +lieu de cela, il faut m'ennuyer en cérémonies depuis une semaine avec +des gens occupés de politique et d'élections, que je comprends fort +peu, mais qu'il faut avoir l'air de comprendre sous peine +d'impolitesse, et devant qui il faut sembler s'intéresser +prodigieusement au succès de choses dont on entend parler pour la +première fois. Casimir avait l'air tout ce temps d'un chef de parti; +et, grâce à ses efforts, des députés parfaitement libéraux ont été +nommés dans tous les collèges environnants. J'en suis charmée, et je +le suis encore davantage de voir cette corvée terminée et de ne plus +voir la fièvre sur tous les visages. + +Casimir m'a dit que vous aviez été malade, mon cher Caron. Donnez-nous +de vos nouvelles; vous nous oubliez tout à fait, et vous avez tort; +car vous avez toujours en nous de vrais et fidèles amis. + +Ne craignez donc aucun refroidissement de notre part: ma mauvaise +santé et les ennuyeuses élections ont été la seule cause de mon long +silence. Casimir m'a dit que vous aviez éprouvé beaucoup de chagrins. +Quelle qu'en soit la cause, croyez que je les partage du fond du coeur +et qu'ils ne me trouveront jamais indifférente. + +Voici l'ami Dutheil et le beau docteur[1] qui me chargent de vous +assurer de leur amitié et me forcent de vous dire adieu. Mais, +auparavant, nous nous réunissons en corps pour vous prier de venir +vous reposer ici de tous vos ennuis et boire sur eux le fleuve +d'oubli, composé de vin de Champagne dont Casimir à découvert une +nouvelle source dans sa cave. + +Je crois que je serai obligée d'aller passer une huitaine à Paris pour +consulter sur ma santé. Vous seriez bien aimable de me ramener ici et +d'y passer une partie de l'hiver. Vous êtes bien sûr que j'emmènerai +Pauline. + +Adieu, mon cher _Latreille_; je vous embrasse de tout mon coeur et +compte que vous accueillerez ma proposition favorablement. + +AURORE. + + [1] Charles Delaveau. + + + + +XVIII + +A M. CARON, A PARIS + + Nohant, 1er avril 1828. + +Mon cher Caron, + +Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais mon Maurice a été +si malade pendant tout l'hiver, et moi, j'ai été si tourmentée de ses +maux et des miens, que je n'ai donné signe de vie à personne; ce dont +je reçois de vifs reproches de tous côtés. + +Quoique vous y mettiez plus d'indulgence que les autres, en ne me +grondant pas, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre +_longanimité_, et je viens enfin vous dire que je ne vous ai point +oublié; car nous parlons de vous bien souvent, avec mon mari et nos +amis de la Châtre, qui demandent toujours quand vous viendrez. Je +voudrais bien avoir une bonne réponse à leur donner et je n'en perds +pas l'espérance; car vous trouverez bien quelque temps à nous +consacrer et vous savez qu'il y a ici de bon vin et de bons garçons. + +J'espère que, dans quelques jours, nous aurons du beau temps qui me +rendra moins maussade et mieux portante. Pour le présent, je suis tout +à fait ganache et misérable, ne pouvant bouger de ma chambre et à +peine de mon lit. Je suis grosse par-dessus le marché, et cela fait +une complication de maux peu agréable. Il ne me faudrait pas moins que +vous pour me rendre ma bonne humeur et la santé. + +Que faites-vous maintenant, mon gros ami? avez-vous guéri ce vilain +rhume qui vous fatiguait si fort, et êtes-vous un peu au courant de +votre nouvel état de choses? Il y a bien longtemps aussi que Casimir +dit tous les jours qu'il veut vous demander de vos nouvelles. Mais +vous savez comme il est paresseux de l'esprit et enragé des jambes. Le +froid, la boue, ne l'empêchent point d'être toujours dehors, et, quand +il rentre, c'est pour manger ou ronfler. + +Votre belle Pauline est-elle toujours aussi grosse et aussi bonne? +Maurice est un lutin achevé. Il a été abîmé d'une coqueluche qui lui a +ôté, pendant deux mois, le sommeil et l'appétit. Heureusement il va à +merveille maintenant. + +Quand vous viendrez, je veux que vous m'ameniez Pauline; vous savez +que j'en aurai bien soin, et elle est si aimable et si douce, qu'elle +ne vous sera guère à charge en route. + +Voyez-vous souvent la famille Saint-Agnan[1]? J'ai été si paresseuse +envers elle, que je ne sais ce qu'elle devient. + +Maurice, qui s'endort sur mes genoux et me fatigue beaucoup, m'empêche +de vous en dire davantage. Je laisse à Casimir le soin de vous répéter +que nous vous aimons toujours et vous désirons vivement. + + [1] Amie de George Sand habitant Paris. + + + + +XIX + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 7 avril 1828. + +Ma chère maman, + +Vous me traitez bien sévèrement, juste au moment où je venais de vous +écrire, ne m'attendant guère à vous voir fâchée contre moi. Vous me +prêtez une foule de motifs d'indifférence dont vous ne me croyez +certainement pas coupable. J'aime à croire qu'en me grondant, vous +avez un peu exagéré mes torts, et qu'au fond du coeur vous me rendiez +plus de justice; car, vous m'aviez cru insensible à de si graves +reproches, vous ne me les auriez pas faits. + +J'espère qu'en apprenant que ma maladie avait été la seule cause de ce +long silence, vous m'avez entièrement pardonné. Dites-le-moi bien +vite; c'est un mauvais traitement pour moi que vos reproches, et j'ai +besoin, pour me mieux porter, de savoir que vous m'avez rendu vos +bontés. + +J'ai appris de la famille Maréchal[1] des nouvelles qui m'ont bien +profondément affligée. J'en suis malade de chagrin et d'inquiétude. Je +viens pourtant de recevoir une lettre d'Hippolyte m'annonçant que +Clotilde est beaucoup mieux. Mais sa fille est morte! pauvre Clotilde, +qu'elle est malheureuse! si bonne et si aimable! Elle ne méritait pas +ces cruels chagrins. Elle ignore encore la perte de son enfant; mais +il faudra qu'elle l'apprenne, et combien ce nouveau malheur lui sera +amer! Je suis sûre que ma pauvre tante a le coeur brisé. Tout est +chagrin et misère ici-bas. + +Vous me mandez que Caroline est malade. Qu'a-t-elle donc? J'espère que +cela n'est pas sérieux, puisque vous m'en parlez si brièvement. +Veuillez m'en parler avec plus de détails, ma chère maman, ainsi que +de vous-même. Je ne sais si c'est pour me punir que vous me donnez de +mauvaises nouvelles sans y ajouter un mot pour les adoucir. Ce serait +trop de sévérité. + +Maurice va à merveille. Il est tous les jours plus aimable et plus +joli. + +Mais je me reproche de vanter mon bonheur, quand je pense à cette +pauvre Clotilde, dont le sort, à cet égard, est si différent. +L'aisance et les plaisirs ne sont rien au coeur d'une mère en +comparaison de ses enfants. Si je perdais Maurice, rien sur la terre +ne m'offrirait de consolation dans la retraite où je vis. Il m'est si +nécessaire, qu'en son absence, je ne passe pas une heure sans +m'ennuyer. + +Ne me laissez pas plus longtemps avec le chagrin de vous savoir +mécontente. Écrivez-moi, ma chère maman; j'ai le coeur bien triste, et +un mot de vous en ôterait un grand poids. + +Casimir vous embrasse tendrement. + + [1] Oncle et tante de George Sand + + + + +XX + +A M. CARON, A PARIS + + Nohant, 16 avril 1828. + +Je reçois à l'instant votre lettre, mon bon Caron. Elle me fait tant +de plaisir, que j'y veux répondre tout de suite. Vous êtes mille fois +aimable de vous être décidé à nous venir trouver. Nous en sautons de +joie, Casimir et moi. Je vais, par le même courrier, renouveler mon +invitation à madame Saint-Agnan, que j'aurai le plus grand plaisir à +recevoir, comme je le lui ai dit vingt fois et comme, j'espère, elle +n'en doute pas. + +Je ne sais _combien de filles_ elle m'amènera. Je sais qu'il y en a +une en pension; mais, les eût-elles toutes, la maison est assez grande +pour les loger, et nous avons des poulets dans la cour en suffisante +quantité pour approvisionner un régiment. + +J'ai encore une demande à vous faire: c'est, au cas où madame +Saint-Agnan voudrait emmener une femme de chambre, de l'en dissuader, +comme si cela venait de vous, en lui disant qu'elle n'en aura pas +besoin ici, puisque j'en ai une qui n'a rien à faire et qui sera à son +service. Je ne voudrais pas qu'elle s'aperçût de ma répugnance à cet +égard, parce qu'elle croirait peut-être que j'y mets de la mauvaise +grâce. Elle se tromperait; car je serai enchantée de la recevoir, elle +et sa famille. Vous savez aussi que ce n'est pas la crainte de nourrir +une personne de plus, puisqu'il s'en nourrit dans ma maison plus que +je ne le sais souvent moi-même. Je crains ici les domestiques +étrangers, parce que mes Berrichons sont de simples et bons paysans +ignorant toutes les rubriques des gens de Paris. + +L'année dernière, la femme de chambre de madame Angel avait mis la +maison en révolution par ses plaintes, ses propos. Les uns me +demandaient leur compte pour aller à Paris, où elle se faisait fort de +les placer; les autres voulaient doubler leurs gages, etc., etc. Je +vous entretiens de ces balivernes parce qu'un mot dit en passant à +madame Saint-Agnan peut m'épargner ces petits désagréments. Si +cependant elle insiste, qu'il n'en soit plus question et prenez que je +n'ai rien dit. Vous pensez qu'une aussi petite considération ne +refroidira pas le plaisir que j'aurai à la voir. + +Adieu, mon bon ami; venez au plus vite. Votre chambre vous attend; le +lit de Pauline sera auprès du vôtre, ou, si vous voulez dans ma +chambre, à côté de celui de Maurice. Nous vous attendons avec une +grande impatience, et je vous embrasse de tout mon coeur. + +Votre fille + +AURORE. + +Les amis de la Châtre vont être bien joyeux de la bonne nouvelle de +votre arrivée. + + + + +XXI + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 4 août 1828. + +Ma chère maman, + +Il est vrai que j'ai été bien longtemps sans vous écrire; mai je n'ai +pas cessé de demander de vos nouvelles à Hippolyte. Il pourra vous le +dire aussi, trois fois de suite je lui ai demandé votre adresse sans +qu'il me l'envoyât. J'ai cherché dans vos lettres précédentes. Je n'y +ai pas trouvé celle que vous m'avez désignée. Ce n'est que sa dernière +lettre (qui m'est arrivée à peu près en même temps que la vôtre) qui +me l'a apprise. J'étais fort contrariée, je vous assure, de ne savoir +où vous étiez. Je suis enfin bien heureuse de vous savoir installée de +nouveau à Paris, bien portante et avec la société de votre enfant[1]. +Embrassez-le bien de ma part, je vous en prie et gardez-le le plus +longtemps possible; car j'ai bien envie de le voir. + +A cet égard, je ne sais pas du tout quand j'aurai le bonheur de vous +embrasser. Je crois que je ferai tranquillement mes couches ici, où je +serai plus commodément et plus économiquement pour passer les premiers +mois de ma nourriture. Si nos affaires nous le permettent, je fais le +projet d'aller passer, cet hiver, quelque temps près de vous. Ma santé +est assez bonne, quoique, depuis quelques semaines, je souffre +beaucoup de l'estomac. En ne mangeant pas, j'y échappe. Cela me coûte +fort, car j'ai des faims très exigeantes, que je ne puis satisfaire +sans les payer de plusieurs jours de souffrance et de diète. + +Je ne suis pas très forte, et la moindre course en voiture me fatigue +beaucoup. A cela près, je vais bien. Je suis si grosse, que tout le +monde pense que je me suis trompée dans mon calcul et que +j'accoucherai très prochainement: je ne crois pourtant pas que ce soit +avant deux mois. + +Casimir me charge de vous dire qu'il est très mécontent de +l'inexactitude de M. Puget à votre égard. Il ne peut vous adresser à +M. Lambert, qui n'est plus notaire et qui n'habite plus Paris. Il +chargera de vos affaires, dès le prochain trimestre, une personne sûre +et parfaitement exacte. J'ai vu Léontine un instant. Elle se portait +bien. Je vais la chercher demain pour quelques jours. + +Adieu, ma chère maman; reposez-vous bien de vos fatigues, afin que je +puisse aussi vous recevoir. Ce ne sera jamais assez tôt, au gré de mon +impatience. Je vous embrasse tendrement; Casimir et Maurice se +joignent à moi. + +Le cher père est très occupé de sa moisson. Il a adopté une manière de +faire battre le blé qui termine en trois semaines les travaux de cinq +à six mois. Aussi il sue sang et eau. Il est en blouse, le râteau à la +main, dès le point du jour. + +Les ouvriers sont forcés de l'imiter; mais ils ne s'en plaignent pas, +car le vin de pays n'est point ménagé pour eux. Nous autres femmes, +nous nous installons sur les tas de blé dont la cour est remplie. Nous +lisons, nous travaillons beaucoup, nous songeons fort peu à sortir. +Nous faisons aussi beaucoup de musique. + +Adieu, chère maman; rappelez-moi à l'amitié du vicomte. Maurice est +mince comme un fuseau, mais droit et décidé comme un homme. On le +trouve très beau, son regard est superbe. + + [1] Oscar Cazamajou, son petit-fils. + + + + +XII + +A M. CARON, A PARIS + + 15 novembre, 1828. + +Je n'ose pas dire, mon bon révérend, que j'ai bien du regret de ne +vous pas voir. Ce serait être égoïste que de s'affliger de vos succès. +Mais, sauf la joie bien vraie que j'éprouve à vous voir satisfait et +dont vous ne pouvez pas douter, il m'est bien permis, à part moi, +d'être fâchée de votre absence, et de regretter votre aimable +personne. + +J'ai l'espoir que vous n'oublierez point notre sincère affection dans +le cours de vos prospérités, et que, quand vos affaires vous +laisseront quelque répit, vous viendrez passer ici ce temps de +liberté, dormir la grasse matinée, flâner avec l'ami Duteil et faire +jurer Casimir en le gagnant aux échecs. + +Vous avez ici votre appartement, votre nourriture, éclairage, +_blansissage_, etc., moyennant la somme modique de deux francs +cinquante centimes par semaine, et, de plus, vous aurez ce qui ne +s'achète pas, des coeurs qui vous aiment bien véritablement. + +Cette lettre vous sera remise par votre ami Duteil, qui, je crois, a +le projet de vous demander de le prendre en pension pour trois +semaines. C'est un compagnon aimable, et c'est pour la même raison +qu'il désire loger avec vous, si vous le trouvez bon. + +Adieu, mon vénérable octogénaire. Que votre _barque_ vogue au gré de +vos désirs! C'est ce que je vous souhaite, au nom du Père, etc. + +Je vous embrasse de tout mon coeur, et désire que vous terminiez +heureusement et vite afin de revenir nous voir. + +AURORE. + +Comment va la grosse Pauline[1]? Embrassez-la de ma part et de celle +de Maurice. On dit que vous avez une nouvelle Corinne pour cuisinière, +je vous en fais mon compliment. + + [1] Nièce de Caron. + + + + +XXIII + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 27 décembre 1828. + +Mon garde champêtre, qui est mon fournisseur et mon pourvoyeur, et +qui, de plus, est ancien voltigeur et bel esprit, a fait ce matin, ma +chère maman, une assez belle chasse. Je fais mettre dès demain ma +cuisinière à l'oeuvre, et, quoiqu'elle ait beaucoup moins de génie que +le garde champêtre, j'espère qu'elle en aura assez pour confectionner +un bon pâté que je vous enverrai pour vos étrennes dès qu'il sera +refroidi. Mon ami Caron, à qui j'adresse un envoi de même genre, vous +fera passer ce qui vous revient. + +Agréez en même temps, chère mère, tous mes voeux et mes embrassements +du jour de l'an; ayez une bonne santé, de la gaieté, et venez nous +voir, voilà mes souhaits. + +Je suis charmée que vous ayez trouvé mes confitures bonnes. Je +comptais vous en adresser un second volume; mais mon essai n'a pas été +aussi heureux que le premier. Entraînée par l'ardeur du dessin, j'ai +laissé brûler le tout et je n'ai plus trouvé sur mes fourneaux qu'une +croûte noire et fumante qui ressemblait au cratère d'un volcan +beaucoup plus qu'à un aliment quelconque. + +Puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous dirai que vous avez très +bien fait de ne rien donner à mon envoyé. Il en eût été très choqué. +Il veut bien se considérer comme _mon ami et mon voisin_, mais non +comme un commissionnaire. Il vous eût dit qu'il était _né natif_ de +Nohant, qu'il se rendait mon messager uniquement _par amitié_, mais +qu'il avait _trop de sentiments_, etc. Enfin il vous aurait dit +peut-être de très belles choses, mais vous avez bien fait de ne le pas +payer. Il est très glorieux, je suis sûre, de pouvoir dire qu'il nous +a rendu service. + +Je ne sais pas si mon projet d'aller à Paris s'effectuera. J'ai même +tout lieu de croire qu'il ira grossir le nombre immense de projets en +l'air qui sont en dépôt dans la lune avec tout ce qui se perd sur la +terre. Ma fille est bien petite et bien délicate pour voyager par ce +mauvais temps. Du reste, elle est fraîche et jolie à croquer. Maurice +se porte bien aussi, et vous souhaite une bonne année; il embrasse son +cousin Oscar. Veuillez, chère maman, être encore mon remplaçant dans +le choix des étrennes à Oscar (ce que je laisse à votre disposition). + +Je vous embrasse de toute mon âme, Casimir en prend sa part. + +AURORE. + + + + +XXIV + +A M. CARON, A PARIS + + Nohant, 20 janvier 1829. + +Il est très vrai que je suis une paresseuse, mon _digne vieillard_ et +bon ami. Vous savez que je suis de force à me laisser brûler les pieds +plutôt que de me déranger, et à vous couvrir une lettre de pâtés +plutôt que de tailler ma plume. Chacun sa nature. Vous n'êtes pas mal +_feugnant_ aussi, quand vous vous en mêlez. Mais ce n'est jamais quand +il s'agit d'obliger; j'ai pu m'en convaincre mille fois, et j'ai même +honte d'abuser si souvent de votre extrême bonté. + +Je vous ai demandé dans quelque lettre qui se sera perdue: + +Les _Mémoires de Barbaroux_, les _Mémoires de madame Roland_, et les +_Poésies de Victor Hugo_. + +J'ai deux volumes de Paul-Louis Courier intitulés _Mémoires, +Correspondance_ et _Opuscules inédits_. Il doit avoir paru un +troisième volume contenant des fragments de _Xénophon, l'Ane de +Lucius, Daphnis et Chloé_, etc. En outre, je voudrais avoir son +meilleur volume contenant les pamphlets politiques et opuscules +littéraires, imprimé clandestinement à Bruxelles in-8°. Celui-là sera +peut-être difficile à trouver. Aidez-vous d'Hippolyte, qui s'aidera +d'Ajasson, pour me le dépister. Veuillez avoir ma lettre dans votre +poche, quand vous irez chez le libraire, afin de ne pas vous tromper +ni m'acheter ce que j'ai déjà. + +Ne confondez pas les _Mémoires de Barbaroux_ le _girondin_ sur la +Révolution, avec quelque chose de nouveau que son fils _C.-O. +Barbaroux_ vient de publier à la suite ou au commencement d'une +biographie de la Chambre des pairs. J'attendrai pour lire l'histoire +des vivants qu'ils soient morts, et, si je suis morte avant eux, je +m'en passerai. + +Cela ne veut pas dire que je dédaigne les oeuvres des contemporains; +seulement la postérité jugera les hommes mieux que nous. Je voudrais +avoir quelque chose de Benjamin Constant et surtout de Royer-Collard. +Mais quoi! je ne suis pas au courant de ces publications. Veuillez +m'aider, m'envoyer ce qu'il y a de plus remarquable et le plus à la +portée d'une bête comme moi. + +En voilà-t-il assez? Je vous plains bien sincèrement, mon vieux, si +vous avez beaucoup de femmes comme moi sur les bras. + +Pour faire diversion à ces _factures_, car mes lettres ne sont pas +autre chose, je vous envoie le récit _lamentable_ d'une histoire +récemment arrivée à la Châtre. Vous savez qu'il y a sept ou huit +sociétés qui ne se mêlent point. Vous savez que Périgny et moi, qui +avons la prétention d'être _philosophes_, nous invitons tout le monde. + +Moi, je ne reçois pas cette année; mais, lui, il a commencé. La +première soirée s'est assez bien passée, moyennant que les plus +huppées ont été stupéfaites de surprise en se voyant _amalgamées_ avec +ce qu'elles appellent de la canaille, quoique cette canaille les +vaille et plus. Le maître de musique et sa femme, fort gentille, ont +surtout causé par leur admission, une indignation, et les bonnes +personnes de dire que M. de Périgny comblait d'honnêtetés le musicien +susdit afin d'économiser cinq francs par soirée. + +Voulant mettre à profit cet incident, mais ne voulant pas mettre _en +scène_ l'innocent musicien et son innocente moitié, nous avons, Duteil +et moi (auteurs indignes de cette chanson), offert nos propres +individus aux traits de la satire, nous maltraitant _soi-même_ (nous +avions tenu l'orchestre à nous deux, la première soirée); nous +détournons par cette ruse adroite les soupçons qui se dirigeraient sur +nous si nous ne gardions le secret sur notre génie poétique, car _nous +en pinçons_. Il a pu, à Paris, vous chanter des complaintes de notre +façon; que vous en semble? Nous avons tant d'esprit, que nous en +sommes _zonteux_ nous-mêmes. Nous avons montré la susdite chanson à M. +et madame de Périgny, qui en ont beaucoup ri et nous ont autorisés à +la répandre _clandestinement_, à condition qu'ils ne soient pas +reconnus en avoir eu connaissance. + +Voyez-vous d'ici la bonne figure qu'ils vont faire, et vous aussi, +quand, d'un air piteux, on viendra vous raconter qu'un libelle +impertinent, _arme à deux tranchants_, et dans lequel nous sommes +particulièrement maltraités, circule dans la ville? Voyez-vous l'air +de philosophie et de générosité avec lequel nous témoignerons notre +mépris de cet outrage? J'oubliais de vous dire qu'à la seconde soirée +il n'est venu personne que ce maître de musique, Casimir et moi; la +chanson, d'ailleurs, vous l'apprendra; mais vous saurez que j'avais +l'honneur de faire partie des trois _invités_ qui font une si pauvre +figure à la fin du dernier couplet. Nous attendons à demain pour voir +si la _cabale_ continue. Moi, je n'en aurai pas le démenti, et j'irai +pour voir. Vous voilà au courant des cancans. + +J'écrirai à Félicie quand je pourrai. En attendant, dites-lui que je +l'embrasse, que je ne me soucie guère d'apprendre les modes, qu'il me +suffit qu'elle se porte bien et ne m'oublie pas. Au reste, je lui +dirai cela moi-même dans quelques jours. Je verrai demain toutes vos +_amoureuses_ et m'acquitterai de vos commissions. + +Bonsoir, mon vieux; portez-vous bien, dormez quinze heures sur seize, +et aimez toujours votre fille + +AURORE + + +Casimir vous embrasse, et Maurice embrasse Pauline. A propos, j'ai un +ménage entier de porcelaine de Verneuil[1] pour elle; mais comment le +lui envoyer? le port coûtera plus que la chose ne vaut; fixez-moi +là-dessus. + + LA SOIRÉE ADMINISTRATIVE + ou + LE SOUS-PRÉFET PHILOSOPHE + + Air: _Tous les bourgeois de Chartres_ + + 1 + + + Habitants de la Châtre Nobles, bourgeois, vilains. D'un petit + gentillâtre Apprenez les dédains. + Ce jeune homme, égaré par la _philosophie_[2], + Oubliant, dans sa déraison, + Les usages et le bon ton, + Vexe la bourgeoisie + + 2 + + Voyant que, dans la ville, Plus d'un original Tranche de + l'homme habile Et se dit libéral; + A nos tendres moitiés qui frondent la noblesse + Il crut plaire en donnant un bal + Où chacun pût d'un pas égal + Aller comme à la messe. + + 3 + + Un écorcheur d'oreilles, Ci-devant procureur[3]. Croit faire + des merveilles Avec madame _Orreur_[4]. + Sur son piano discord quand l'une nous assomme, + L'autre nous fait grincer des dents, + Le tout pour épargner cinq francs + Au ménage économe. + + 4 + + Juges et militaires, Médecins, avocats, Chirurgiens et + notoires, Chacun prend ses ébats. + On entendit pourtant plus d'une grande dame, + Pinçant la lèvre et clignant l'oeil, + Murmurer dans son noble orgueil: + «Voyez! quel amalgame!» + + 5 + + Guidant la contredanse, Périgny tout en eau, Croyait par sa + prudence Nous dorer le gâteau. + L'_avant-deux_ n'était pas la chose délicate: + Mais, quand on fut au moulinet, + C'est en vain que le sous-préfet + Cria: «Donnez la patte!...» + + 6 + + Quand finit ce supplice, Chaque dame aussitôt Demande sa + pelisse, Sa bonne et son falot, + Et toutes en sortant se disaient dans la rue, + En retroussant leur falbala: + «Jamais on ne me reprendra + _En pareille cohue_.» + + 7 + + La semaine suivante Le punch est préparé, La maîtresse est + brillante, Le salon est ciré. + vint trois invités de chétive encolure. + Dans la ville on disait: «Bravo! + On donne un bal _incognito_ + A la sous-préfecture!» + + [1] Village de potiers près de Nohant. + [2] Pérnigy. + [3] Duteil. + [4] Aurore. + + + + +XXV + +A MADAME MAURICE-DUPIN, A PARIS + + Nohant, 8 mars 1829. + +Ma chère maman, + +Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais il a fallu que le +carême arrivât pour m'en laisser le temps. Jamais à Paris on ne mena +une vie plus active et plus dissipée que celle que nous avons passée +durant le carnaval: courses à cheval, visites, soirées, dîners, tous +les jours ont été pris, et nous avons beaucoup moins habité Nohant que +la Châtre et les grands chemins. + +Enfin, nous voici rentrés dans un ordre de choses plus paisible, et je +commence, pour que la retraite me soit aussi agréable que les plaisirs +me l'ont été, par vous demander de vos nouvelles et vous assurer que +je voudrais que vous fussiez ici, où vous vous porteriez bien et vous +amuseriez, j'en suis sûre. Un peu de mouvement en voiture, la société +de personnes gaies et aimables comme celles dont notre intimité est +composée vous plairaient, à vous qui n'aimez pas plus que moi la gêne +et les obligations. Le coin du feu a aussi ses plaisirs. Hippolyte +l'égaye par son caractère facile, égal, toujours bon et content. Nous +rions, chantons et dansons comme des fous, et jamais, depuis bien des +hivers, je ne me suis si bien portée. Je lui en attribue tout +l'honneur. + +Avez-vous toujours votre petit compagnon Oscar? Hippolyte m'a dit +qu'il était fort gentil, mais assez délicat. Maurice grandit beaucoup +et n'est pas non plus très robuste maintenant. C'est l'âge, dit-on, où +le tempérament se développe, non sans quelque effort et quelque +fatigue. Il est joli comme un ange, et fort bon. Sa soeur est une +masse de graisse, blanche et rose, où on ne voit encore ni nez, ni +yeux, ni bouche. C'est un enfant superbe, quoique né imperceptible; +mais, pour espérer que ce soit une fille, il faut attendre qu'elle ait +une figure. Jusqu'ici, elle en a deux aussi rondes et aussi joufflues +l'une que l'autre.... Elle a toujours une bonne nourrice, dont elle se +trouve fort bien. + +Le mois prochain, vous verrez mon mari, qui retournera avec Hippolyte +vendre son cheval. De là, nous irons un mois à Bordeaux et un mois à +Nérac, chez ma belle-mère, et nous serons de retour ici au mois de +juillet. Si vous voulez, à cette époque, tenir votre promesse, et +décider Caroline à vous accompagner, nous passerons en famille tout le +temps que vous voudrez; car je n'aurai plus d'obligations de toute +l'année, et il me faut des obligations pour quitter Nohant, où j'ai +pris racine. Nous vous soignerons bien et vous rajeunirez si fort, que +vous retournerez à Paris fraîche et encore très dangereuse pour +beaucoup de têtes. + +Adieu, ma chère maman. Casimir, Hippolyte, mes deux enfants et moi +vous embrassons tous bien tendrement. Gare à vous, au milieu d'un +pareil conflit! vous aurez bien du bonheur si vous n'êtes pas étouffée +par nos caresses, et nos batailles à qui en aura sa part. + +Quand-vous me répondrez, aurez-vous la bonté de me donner quelques +conseils sur la façon d'une robe de foulard fort belle qu'on m'envoie +de Calcutta et que je ferai moyennant que vous me direz où en est la +mode et la manière dont je dois tailler les manches? Je crois que +maintenant on les fait droit fil et aussi larges en bas qu'en haut. +Mais dirigez-moi, car je suis fort en arrière. + + + + +XXVI + + A M. DUTEIL, AVOCAT, A LA CHATRE[1] + (RECOMMANDÉ A MADAME LA POSTE DE LA CHATRE) + + Bordeaux, 10 mai 1829. + +Hélas! mon estimable ami, que c'est cruel, que c'est effrayant, que +c'est épouvantable, je dirai plus, que c'est sciant, de s'éloigner de +son endroit et de se voir en si peu de jours _transvasé_ à cent vingt +lieues de sa patrie! Si cette douleur est cuisante pour tous les +coeurs bien nés, elle est telle pour un coeur berrichon +particulièrement, qu'il s'en est fallu de peu que je ne fusse noyée +dans un torrent de pleurs, répandues par Pierre[2], Thomas[3], +Colette[4], Pataud[5], Marie Guillard[6] et Brave[7]; torrent auquel +j'en joignis un autre de larmes abondantes. Que dis-je! un torrent? +c'était bien une mer tout entière. + +Après avoir embrassé ces inappréciables serviteurs, les uns après les +autres, je m'élançai dans la voiture, soutenue par trois personnes, et +j'arrivai sans encombre à Châteauroux. Là, nous fûmes singulièrement +égayés par la conversation piquante et badine de M. Didion, qui nous +fit pour la cinquante-septième fois le récit de la maladie et de la +mort de sa femme, sans omettre la plus légère particularité. + +A Loches, mon ami, vous croyez peut-être que je me suis amusée à +penser que ces tourelles noircies, où ma cuisinière mourrait du +spleen, avaient été la résidence d'un roi de France et de sa cour; ou +bien que j'ai demandé aux habitants des nouvelles d'Agnès Sorel?... +J'avais bien autre chose dans l'esprit. Je songeais, avec +recueillement, avec émotion, au passage dans cette ville du +respectable et philanthrope M. Blaise Duplomb[8], lequel fut rattrapé +par des _querdins de zendarmes qui l'attacèrent à la queue de leurs +cevaux et_... Mais vous savez le reste! Il est trop pénible de revenir +sur de si déplorables circonstances. + +Enfin, mon estimable ami, la présente est pour vous dire qu'après cinq +jours d'une traversée fatigante et dangereuse, à travers des déserts +brûlants et des hordes d'anthropophages, après une navigation de cinq +minutes sur la Dordogne, pendant laquelle nous avons couru plus de +périls et supporté plus de maux que la Pérouse dans toute sa carrière, +nous sommes arrivés, frais et dispos, en la ville de Bordeaux, presque +aussi belle qu'un des faubourgs de la Châtre, et où je me trouve fort +bien; regrettant néanmoins, vous d'abord, mon ami, puis votre +tabatière, puis les deux lilas blancs qui sont devant mes fenêtres, et +pour lesquels je donnerais tous les édifices que l'on bâtit ici. + +... Adieu, mon honorable camarade, soutenons toujours de nos lumières, +et de cette immense supériorité que le ciel nous a donnée en partage +(à vous et à moi), la cause du bon sens, de la nature, de la justice, +sans oublier la morale, la culture libre du tabac et le régime de +l'égalité. + +Rappellez-moi au souvenir d'Agasta[9]. Quant à vous, frère, je vous +donne l'accolade de l'amitié et vous prie de vous souvenir un peu de +moi. + +Hélas! loin de la patrie, le ciel est d'airain, les pommes de terre +sont mal cuites, le café est trop brûlé. + +Les rues, c'est de la séparation de pierres; cette rivière, c'est de +la séparation d'eau; ces hommes, de la séparation en chair et en os! +Voyez Victor Hugo. + +AURORE + + [1] Alexis Pouradier-Duteil, avocat à la Châtre, puis président à la + Cour d'appel de Bourges, après avoir occupé les fonctions de + procureur général auprès de cette même cour. + [2] Pierre Moreau, jardinier. + [3] Thomas Aucante, vacher. + [4] Jument de George Sand. + [5] Chien de garde. + [6] Cuisinière. + [7] Chien des Pyrénées. + [8] Propriétaire à la Châtre. + [9] Madame Duteil. + + + + +XXVII + +A M. CARON, A PARIS + + Bordeaux, 4 juin 1829. + +Aimable, estimable, respectable et vénérable octogénaire; c'est pour +avoir l'_avantage_ de savoir des nouvelles de votre chancelante et +précieuse santé que la présente vous est adressée par votre fille +soumise et subordonnée. Comment traitez-vous ou plutôt comment vous +traite la goutte, le catharre, la crachomanie, la prisomanie, la +mouchomanie, en un mot le cortège innombrable des maux qui vous +assiègent depuis tantôt quarante-cinq ans que j'ai le bonheur de vous +connaître? Fasse le ciel, ô digne vieillard, que vous conserviez le +peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous +conserverez, jusqu'à la mort, le sentiment, et le dévouement de tous +ceux qui vous entourent! + +C'est aussi pour vous dire que nous sommes pour le moment dans la +ville de Bordeaux, qui est grande et bien faite, regrettant amèrement +que vous n'ayez pu mettre à exécution le projet que vous aviez formé +de venir vous y divertir avec nous. Ah! bon père! de combien de soins, +de combien de tendresses, de combien de bouteilles de vin de Bordeaux, +n'eussions-nous pas entouré votre vieillesse! Certes notre affection +et la bonne chère vous eussent rendu cette verdeur de la jeunesse que +vous regrettez en vain maintenant. Nous vous eussions procuré de +bienfaisantes transpirations en vous faisant manger des artichauts +crus; et un sommeil réparateur vous eût doucement bercé jusqu'à une +heure de l'après-midi; mais, hélas! où êtes-vous? + +Vous imaginez bien, mon cher ami, que nous trottons ici comme des +lièvres, que nous flânons comme...? comme vous. Nous allons au +spectacle, au café, à la campagne, sur la rivière; nous visitons les +collections, les églises, les caveaux, les morts, les vivants: c'est à +n'en pas finir. Nous allons voir la mer dans deux ou trois jours. Nous +confions nos augustes personnes et notre précieuse existence aux flots +capricieux, aux vents impétueux et au savoir chanceux d'un pilote +expérimenté. Priez pour nous, saint homme, vieillard austère et +séraphique! Si nous périssons dans cette lutte, je vous promets +d'aller vous tirer par les pieds. Vous verrez mon ombre pâle, +couronnée d'algue verte et sentant la marée à plein nez, errer autour +de votre lit et chanter comme une mouette pendant votre sommeil. +Alors, pieux cénobite, dites le chapelet à mon intention et répandez +de l'eau bénite autour de vous. + +Si pourtant, comme je l'espère, une destinée moins poétique me ramène +saine et sauve à l'hôtel de _France_[1], je partirai peu de jours +après pour Guillery, où je vous prie de m'adresser votre réponse et +celle de ma petite Félicie, à qui je vous prie de remettre _en +particulier_ la lettre ci-incluse. + +Nous avons ici M. Desgranges[2], que vous connaissez je crois. Plus, +l'avocat général[3], qui me charge de vous-dire mille choses +affectueuses et obligeantes. + +Plus, une douzaine de parents ennuyeux; plus, deux ou trois autres +amis fort aimables qui ne nous quittent pas. Le temps vole trop vite +au milieu de ces distractions, qui me remontent un peu l'esprit. + +Il faudra pourtant reprendre le cours tranquille des heures à Nohant. +Ce n'est pas que je m'en inquiète beaucoup: j'ai, comme vous, bon +père, un fonds de nonchalance et d'apathie qui me rattache sans effort +à la vie sédentaire, et, comme dit Stéphane, animale. + +Ah çà, que faites-vous? N'êtes-vous pas un peu fatigué d'affaires et +n'aurez-vous pas quelques jours de liberté? Vous savez que vous vous +êtes formellement et solennement engagé à venir vous reposer près de +nous, dès que vous en trouveriez la possibilité. Je désire vivement +que ce temps arrive, et, en attendant, j'ai l'honneur d'être, ô +vertueux père de famille, votre fille et amie, + +AURORE. + +Casimir vous embrasse et vous prie de vous occuper de son affaire, je +ne sais laquelle. + + [1] A Bordeaux. + [2] Armateur bordelais. + [3] M. Aurélien de Sèze. + + + + +XXVIII + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Bordeaux, 11 juin 1829 + +Dites-moi donc, ma chère petite mère, ce que c'est que cette histoire +de naufrage qui m'a frappée dans mon enfance et qui s'est passée, +autant qu'il m'en souvient, aux lieux où je suis? Je vous vois encore +tout effrayée; je me rappelle mon père se jetant à l'eau pour sauver +son sabre, après nous avoir mises en sûreté; puis les jurements des +matelots; puis l'eau qui entrait dans l'embarcation. + +Veuillez me raconter tout cela, afin que je comprenne ce qui m'est +arrivé et que je puisse me vanter d'avoir couru un _fameux_ danger. Ce +sera d'autant plus nécessaire à ma gloire, que, dans l'expédition que +je viens de faire, je n'ai pas eu la satisfaction de la plus petite +tempête. + +Vous qui avez été partout, vous connaissez la tour de Cordouan, seule +sur un rocher au milieu de la mer, vis-à-vis des côtes de la Saintonge +et de la Gascogne. On prétend que c'est un voyage difficile et +dangereux; et voyez comme c'est vexant: pour une fois que nous y +allons, les vents sont favorables, les flots dociles et les pilotes +excellents! Enfin l'humiliation a été complète, aucun de nous n'a eu +le mal de mer, et nous sommes revenus aussi sains, aussi gais (je ne +dirai pas aussi frais, car nous étions noirs comme des Cafres et +rouges comme des Caraïbes), en un mot aussi dispos que si nous +eussions fait un tour sur le boulevard de Gand. + +Un succès aussi facile me donne une fière envie de faire le tour du +monde sur un navire, et d'aller à la Chine comme qui prend une prise +de tabac. Ne vous effrayez pourtant pas trop de ce projet, et ne +croyez, pas qu'au premier jour vous allez recevoir une lettre de moi +datée de Pékin. Pour le moment, je tâcherai de me contenter des pékins +qui m'environnent, et, dans un mois au plus, je reverrai Nohant, qui a +bien aussi ses Chinois et ses magotes. + +Hippolyte me mande que vous avez presque le projet de venir à Nohant +cet été. Dieu vous maintienne dans cette bonne idée! + +Adieu, chère maman; je vous embrasse; mais non, je n'en suis pas +digne, je baise votre pantoufle. + + + + +XXIX + +A LA MÊME + + Nohant, 1er août 1829. + +Ma chère maman, + +Je suis enfin de retour et Hippolyte est près de moi avec sa famille. +Sa femme est bien fatiguée; mais j'espère que quelques jours de repos +la remettront. J'ai passé chez ma belle-mère quinze jours fort +agréables, qui m'ont rétablie à peu près. J'en avais grand besoin, +j'étais souffrante jusqu'à perdre patience; malgré cela, je me +félicite de mon voyage, et, sauf le dernier mois que j'ai presque +entièrement passé dans mon lit, mon séjour à Bordeaux m'a offert +beaucoup de plaisirs de mon goût, c'est-à-dire point de monde et +beaucoup de courses. + +Je n'en ai pas moins eu un plaisir infini à me retrouver chez moi avec +tous ceux que j'aime. Il ne nous manque que vous pour être +parfaitement heureux. + +Nous goûtons dans tout son charme le calme de la vie paisible et +retirée; nous n'avons pas d'importuns, pas de faux amis, du moins nous +le croyons ainsi. Nos jours s'écoulent comme des heures, et sans que +rien pourtant en interrompe l'uniformité. Cette paix profonde est fort +du goût de ma belle-soeur. Hippolyte s'en arrange aussi, parce qu'elle +lui donne une liberté parfaite, qui est son essence. Il monte beaucoup +à cheval. Nous voyons toujours nos anciens amis; mais j'ai retranché +tout doucement beaucoup de mes relations. J'étais très fatiguée, je +pourrais même dire ennuyée, de voir autant de monde. Une société +nombreuse et superficielle n'est pas ce qui me convient, et je crois +que vous êtes tout à fait de mon avis, qu'il vaut mieux le coin du feu +qu'un panorama de figures toujours nouvelles qui passent sans qu'on +ait eu le temps d'apprécier leurs qualités et leurs défauts. Je m'en +tiens donc à deux ou trois femmes sur l'amitié desquelles je puis me +reposer, ce qui est déjà assez rare. Quant aux hommes, ils n'ont pas +des dehors fort brillants; mais ce sont les meilleures gens du monde; +vous en avez vu un échantillon: notre ami Duteil, qui n'est pas beau +ni élégant, j'en conviens, mais qui a de l'esprit, en revanche, et le +caractère le plus aimable et le plus égal. + +Vous nous avez promis depuis bien longtemps, ma chère maman, de venir +refaire connaissance avec Nohant; vous ne pouvez choisir un meilleur +moment pour nous faire ce plaisir, puisque Hippolyte et sa femme y +sont déjà et que je n'ai nulle affaire qui me force à le quitter d'ici +à plusieurs mois. Si vous vous sentez assez forte pour entreprendre la +route, vous nous trouverez toujours heureux de vous soigner et de vous +distraire autant qu'il dépendra de nos ressources à cet égard. + +Mes enfants se portent bien. Maurice vous embrasse, et nous en faisons +tout autant, si vous le permettez. Moi, pour ma part, je réclame +pourtant un plus gros baiser que les autres. + + + + +XXX + +A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS[1] + + Nohant, 2 septembre 1829. + +M. Duris-Dufresne [2] m'a fait passer, monsieur, votre réponse aux +propositions dont il a bien voulu se charger de ma part auprès de +vous. Nous sommes d'accord dès ce moment, et, si mon offre vous +convient toujours, je vous attendrai au commencement d'octobre. Le +bien que M. Duris-Dufresne nous a dit et de la méthode et du +professeur nous donne un vif désir de connaître l'un et l'autre, et +nous nous efforcerons de vous rendre agréable le séjour que vous ferez +parmi nous. + +Si, dans votre méthode, il est quelque préparation préalable qu'il +soit à ma portée de donner à mon fils, veuillez me l'indiquer, afin de +rendre votre travail plus facile; sinon, je le disposerai toujours à +vous montrer de la docilité et de la reconnaissance, et, ce dernier +sentiment, ses parents le partageront, n'en doutez pas. + +Agréez, monsieur, l'assurance de la considération distinguée avec +laquelle j'ai l'honneur de vous saluer. + +AURORE DÙDEVANT. + + [1] Jules Boucoiran, précepteur de Maurice, puis ami intime de la + famille. Plus tard, rédacteur en chef du _Courrier du Gard_. + [2] Duris-Dufresue, député de l'Indre. + + + + +XXXI + +A M. CARON, A PARIS + + Nohant, 1er octobre 1829. + +Mon cher Caron, + +Je suis bien votre servante. Je vous salue et vous embrasse de tout +mon coeur. Maintenant, dites-moi ce que vous avez fait d'une certaine +lettre de Félicie que vous m'annoncez et que vous ne m'avez pas +envoyée? Tête de linotte! à votre âge! fi! Cherchez sur votre bureau +et réparez votre oubli en me la renvoyant bientôt et m'écrivant aussi, +pour votre part, une longue lettre. + +Permettez-moi de vous donner quelques commissions. Il y a longtemps +que je ne vous ai _embêté_, comme dit Pauline; et ce serait dommage +d'en perdre l'habitude. Ayez la bonté de m'acheter trois ou quatre +petites boîtes de poudre de corail pour les dents, comme celle que +vous m'avez donnée une fois; plus une aune de levantine noire au grand +large: c'est pour faire un tablier _sans couture_. En expliquant +l'affaire, vous trouverez cela dans un bon magasin de soieries. Plus, +j'ai une guitare chez Puget que je désirerais ravoir (la guitare, +s'entend). Veuillez la faire redemander par madame Saint-Agnan, et, +s'il n'y a pas de boîte, veuillez la faire emballer et tenir ces +choses prêtes chez vous, où M. de Sèze les ira prendre pour me les +apporter. Cela lui procurera le plaisir de vous voir, dont il est fort +désireux. Il nous a demandé votre adresse. + +Remettez-lui aussi le volume de Paul-Louis Courier, et recevez tous +mes remerciements. + + + + +XXXII + +A M. JULES BOUGOIRAN, A NOHANT + + Périgueux, 30 novembre 1829. + +Mon cher Jules, + +Comment vont mes enfants? et vous? et tous les miens? Je suis +impatiente d'avoir de vos nouvelles et des leurs. Je n'en ai pas +encore reçu et je suis bien près de m'en tourmenter. + +Vous étiez de retour à Nohant vendredi soir, vous auriez dû m'écrire +le lendemain; peut-être demain matin aurai-je une lettre de vous ou de +mon frère. J'en ai besoin pour être tout à fait contente; car, à _tous +autres égards_ (vous prétendez que c'est mon mot), je suis bien de +corps et d'esprit. + +Mon voyage a été sinon rapide, du moins heureux. Ma santé est fort +bonne et mon coeur assez content. Hâtez-vous donc de me dire que ma +famille va bien aussi; mon Maurice surtout, mon méchant drôle, que +j'aime pourtant plus que tout au monde, et sans lequel je n'aurais pas +de bonheur. Dort-il? mange-t-il? est-il gai? est-il bien? Ne soyez pas +trop indulgent pour lui, et, pourtant, le plus que vous pourrez, +faites-lui aimer le travail. Je sais bien que ce n'est pas chose +aisée. Quand je suis là pour sécher ses pleurs et le voir ensuite +dormir dans son berceau, je ne m'en inquiète guère; mais, de loin, ma +faiblesse de mère se réveille, et je ne sens plus que de la douleur, +en songeant qu'il est peut-être à se lamenter devant son livre. Sotte +chose que l'enfance de l'homme, sotte chose que sa vie tout entière! + +Enfin, mon cher enfant, faites pour lui ce que vous feriez, ce que +vous ferez un jour pour votre propre fils. Suivez son éducation; mais, +avant tout, surveillez sa santé. Ayez aussi l'oeil sur ma petite +pataude et l'oreille à ses cris. Je vous ai déjà dit tout cela. Je +suis rabâcheuse et ennuyeuse comme toutes les vieilles. Vous me le +pardonnerez; car vous avez une mère aussi, et, si vous étiez malade +chez moi, je vous soignerais comme elle-même. Je vous ai confié mon +bien le plus précieux, vous m'avez promis d'en être responsable. + +Répondez bien à toutes mes questions, répétez dix fois la même chose +sans vous, lasser, et ne laissez pas passer deux jours sans me tenir +au courant. Vous me prouverez ainsi que vous avez autant d'amitié pour +moi que j'en ai pour vous. + +Je pense repartir vers le milieu de la semaine prochaine. Écrivez +jusqu'à ce que je vous avertisse. Adieu. + +Soignez aussi mon bengali, et dites-moi s'il n'était pas mort de soif +quand vous êtes arrivé. Tenez un peu compagnie à ma pauvre Emilie [1], +qui s'ennuie souvent. Je sais que vous êtes bon, attentif et +obligeant. + +Je compte sur vous pour me remplacer en toute chose. + +AURORE DUDEVANT. + + [1] Madame Hippolyte Chatiron, belle soeur de Georges Sand. + + + + +XXXIII + +AU MÊME + + Périgueux, 8 décembre 1829. + +Mon cher Jules, + +J'ai reçu trois lettres de vous. J'ai écrit ce matin à mon frère pour +lui recommander de vous donner ma clef tant que vous voudriez. On n'a +pas compris que je le recommandais en partant, ou, dans l'agitation de +ce moment, je ne me suis peut-être pas bien expliquée. C'était +pourtant mon intention, recevez-en mes excuses. Du reste, vous avez +eu, j'espère, à votre disposition la clef de la grande bibliothèque +vous avez pu lire à votre aise. Si l'on n'a pas fait de feu dans votre +chambre, c'est bien votre faute. Il tenait qu'à vous d'en allumer, et +vous n'êtes pas si niais, je pense, que d'y mettre de la discrétion. + +Recommandez donc bien mon bengali et veillez à ce qu'il soit bien +tenu; car, si je le retrouve mal soigné, je ferai un train du diable à +André [1]. Faites faire du feu tous les jours dans mon petit réduit, +afin qu'en y rentrant, ce qui aura lieu à la fin de la semaine, je ne +le trouve pas froid comme glace. Priez aussi mon frère de monter +souvent Liska [2]. + +J'ai commencé par où je voulais finir; mais j'ai bien fait, car les +petites choses qu'on remet, on les oublie, et les grandes ne sont pas +pressées, vu qu'on ne les oubliera pas. Parlons donc de mes enfants. +Ma fille est enrhumée, dites-vous? Si elle l'était trop, faites-lui le +soir un lait d'amande, vous avez ce petit talent; mettez y quelques +gouttes d'eau de fleurs d'oranger, et une demi-once de sirop de gomme. +Maurice lit donc bien? Cela me fait plaisir, c'est pourquoi je lui +écris. Je ne peux vous en dire davantage, le temps me presse. + +Ma santé se maintient bonne, et, d'ailleurs, je suis en humeur de +chanter le _Nunc dimittis_. Vous ne savez pas, hérétique, ce que cela +signifie? Je vous le dirai. Bonsoir. Merci de votre exactitude, merci +du fond du coeur. Rien ne m'est si doux que de recevoir des nouvelles +de ma chère famille. Soignez toujours mon Maurice. + +Adieu; ne m'écrivez plus, je pars incessamment. + +AURORE DUDEVANT + + [1] Domestique de la maison. + [2] Jument de selle de George Sand. + + + + +XXXIV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 29 décembre 1829 + +Ma chère petite maman, + +Je viens vous souhaiter une bonne santé et tout ce qu'on peut +souhaiter de meilleur pour tout le courant de l'année où nous entrons +et pour toutes celles de votre vie; faites qu'il venait beaucoup. Pour +cela, soignez-vous bien et menez joyeuse vie... + +Que faites-vous de mon mari? vous mène-t-il au spectacle? est-il gai? +est-il bon enfant? Il nous a mandé qu'il serait de retour cette +semaine; mais je doute que ses affaires lui permettent de tenir cet +engagement. Profitez de son bras, pendant que vous l'avez, faites-le +rire; car il est toujours triste comme un bonnet de nuit quand il est +à Paris. Faites-vous promener, si le temps le permet toutefois. Ici, +nous sommes sous la neige comme des marmottes. Nous passons notre vie +à nous chauffer et à dire des folies. Nous ne faisons rien, et +pourtant les journées sont encore trop courtes. Hippolyte est d'une +gaieté intarissable; sa femme se porte assez bien ici, et nos enfants +nous occupent beaucoup. Ils lisent parfaitement. Hippolyte est maître +d'écriture; moi, je suis maîtresse de musique. + +Ma fille n'est pas tout à fait aussi avancée; mais elle commence à +parler anglais et à marcher. Elle a une bonne qui lui parle espagnol +et anglais. Si cela pouvait continuer, elle apprendrait plusieurs +langues sans s'en apercevoir. Mais je ne suis pas très contente de +mademoiselle _Pépita_ (c'est ainsi que se nomme l'héroïne), et je ne +sais si je la garderai longtemps. Elle est sale et paresseuse comme +une véritable Castillane. Ma petite Solange est pourtant bien fraîche +et bien portante. Elle sera, je crois, très jolie; elle ressemble, +dit-on, à Maurice; elle a de plus que lui une peau blanche comme la +neige. On ne peut pas trouver, par le temps qui court, une comparaison +plus palpable. + +Adieu, chère petite maman; j'ai les doigts tout gelés. Je vous +embrasse tendrement et laisse la place à Hippolyte. + + + + +XXXV + +A LA MÊME + + 1er février 1830 + +Ma chère maman, + +Si je n'avais reçu de vos nouvelles par mon marï et par mon frère, qui +vient d'arriver, je serais inquiète de votre santé; car il y a bien +longtemps que vous ne m'avez écrit. Depuis plusieurs jours, je me +disposais à vous en gronder. J'en ai été empêchée par de vives alarmes +sur la santé de Maurice. + +J'ai été bien malheureuse pendant quelques jours. Heureusement les +soins assidus, les sangsues, les cataplasmes out adouci cette crise. +Il a même été plus promptement rétabli que je n'osais l'espérer. Il va +bien maintenant et reprend ses leçons, qui sont pour moi une grande +occupation. Il me reste à peine quelques heures par jour pour faire un +peu d'exercice et jouer avec ma petite Solange, qui est belle comme un +ange, blanche comme un cygne et douce comme un agneau. Elle avait une +bonne étrangère qui lui eût été fort utile pour apprendre les langues, +mais qui était un si pitoyable sujet sous tous les rapports, que, +après bien des indulgences mal placées, j'ai fini par la mettre à la +porte, ce matin, pour avoir mené Maurice (à peine sorti de son lit à +la suite de cette affreuse indigestion) dans le village, se bourrer de +pain chaud et de vin du cru. + +J'ai confié Solange aux soins de la femme d'André, que j'ai depuis +deux ans. Je vous envoie le portrait de Maurice, que j'ai essayé le +soir même où il est tombé malade. Je n'ose pas vous dire qu'il +ressemble beaucoup; j'ai eu peu de temps pour le regarder, parce qu'il +s'endormait sur sa chaise. Je croyais seulement au besoin de sommeil +après avoir joué, tandis que c'était le mal de tête et la fièvre qui +s'emparaient de lui. Depuis, je n'ai pas osé le _faire poser,_ dans la +crainte de le fatiguer. + +J'ai cherché autant que possible, en retouchant mon ébauche, de me +pénétrer de sa physionomie espiègle et décidée. Je crois que +l'expression y est bien; seulement le portrait le peint plus âgé d'un +an ou deux. La distance des narines à l'oeil est un peu exagérée, et +la bouche n'est pas assez froncée dans le genre de la mienne. En vous +représentant les traits de cette figure un peu plus rapprochés, de +très longs cils que le dessin ne peut pas bien rendre et qui donnent +au regard beaucoup d'agrément, de très vives couleurs rosés avec un +teint demi-brun, demi-clair, les prunelles d'un noir orangé, +c'est-à-dire d'un moins beau noir que les vôtres, mais presque aussi +grandes; enfin, en faisant un effort d'imagination, vous pourrez +prendre une idée de sa petite mine, qui sera, je crois, par la suite, +plutôt belle que jolie. + +La taille est sans défauts: svelte, droite comme un palmier, souple et +gracieuse; les pieds et les mains sont très petits; le caractère est +un peu emporté, un peu volontaire, un peu têtu. Cependant le coeur est +excellent, et l'intelligence très susceptible de développement. Il lit +très bien et commence à écrire; il commence aussi la musique, +l'orthographe et la géographie; cette dernière, étude est pour lui un +plaisir. + +Voilà bien des bavardages de mère; mais vous ne m'en ferez pas de +reproches, vous savez ce que c'est. Pour moi, je n'ai pas autre chose +dans l'esprit que mes leçons, et j'y sacrifie mes anciens plaisirs. +Voici le moment où tous mes soins deviennent nécessaires. L'éducation +d'un garçon n'est pas une chose à négliger. Je m'applaudis plus que +jamais d'être forcée de vivre à la campagne, où je puis me livrer +entièrement à l'instruction. + +Je n'ai aucun regret aux plaisirs de Paris; j'aime bien le spectacle +et les coursés quand j'y suis; mais heureusement je sais aussi n'y pas +penser quand je n'y suis pas et quand je ne peux pas y aller. Il y a +une chose sur laquelle je ne prends pas aussi facilement mon parti: +c'est d'être éloignée de vous, à qui je serais si heureuse de +présenter mes enfants, et que je voudrais pouvoir entourer de soins et +de bonheur. Vous m'affligez vivement en me refusant sans cesse le +moyen de m'acquitter d'un devoir qui me serait si doux à remplir. +Moi-même, j'ose à peine vous presser, dans la crainte de ne pouvoir +vous offrir ici les plaisirs que vous trouvez à Paris, et que la +campagne ne peut fournir. Je suis pourtant bien sûre intérieurement +que, si la tendresse et les attentions suffisaient pour vous rendre la +vie agréable, vous goûteriez celle que je voudrais vous créer ici. + +Adieu, ma chère maman; nous vous embrassons tous, les grands comme les +petits. Écrivez-moi donc! ce n'est pas assez pour moi d'apprendre que +vous vous portez bien, je veux encore que vous me le disiez et que +vous me donniez une bénédiction. + + + + +XXXVI + +A LA MÊME + + Nohant, février 1830. + +Ma chère petite maman, + +J'ai reçu votre lettre depuis quelques jours, et j'y aurais répondu +tout de suite, sans un nouveau dérangement de santé qui m'a mis assez +bas. Il faudra que je songe sérieusement à me mettre en état de grâce; +chose qu'on fait toujours le plus tard qu'on peut, et si tard, que +j'ai de la peine à croire que cela serve à quelque chose. + +«Voilà, direz-vous, de beaux sentiments!» Vous savez que je plaisante, +et qu'en état de santé ou de maladie, je suis toujours la même, quant +au moral; ma gaieté n'en est même pas altérée. Je prends le temps +comme il vient, comptant sur l'avenir, sur mes forces physiques, sur +la bonne envie que j'ai de vivre longtemps pour vous aimer et vous +soigner. + +Heureusement vous êtes toujours jeune et vous pouvez encore mener +longtemps la vie de garçon; mais un jour viendra, madame ma chère +mère, où vous n'aurez plus de si beaux yeux, ni de si bonnes dents; il +faudra bien alors que vous reveniez à nous. C'est là que je vous +attends, au coin du feu de Nohant, enveloppée de bonnes couvertures et +enseignant à lire aux enfants de Maurice et à ceux de Solange; +moi-même, je ne serai plus alors très allante, et, si ma pauvre santé +détraquée me mène jusque-là, je ne serai pas fâchée d'accaparer +l'autre chenet; c'est alors que nous raconterons de belles histoires +qui n'en finiront pas et nous endormiront alternativement. Je serai, +moi, beaucoup plus vieille que mon âge; car déjà, avec une dose de +sciatique et de douleurs comme celles qui me pèsent sur les épaules, +je gagerais que vous êtes plus jeune que moi. + +Ainsi donc, chère mère, comptez que nous vieillirons ensemble et que +nous serons juste au même point. Puissions-nous finir de même et nous +en aller de compagnie là-bas, le même jour! + +Adieu, chère maman; je laisse la plume à Hippolyte; je ne puis pas +écrire sans me fatiguer beaucoup. Mon étourdi se charge de vous +raconter nos amusements. + + + + +XXXVII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX + + Nohant, 1er mars 1830. + +Mon cher enfant, + +Il me semblait que vous nous aviez oubliés. Je suis bien aise de +m'être trompée. Vous seriez fort ingrat, si vous ne répondiez pas à +l'amitié sincère que je vous ai témoignée et que vous m'avez paru +mériter. Je crois que vous y répondez en effet, puisque vous me le +dites, et je suis sensible à la manière simple et affectueuse dont +vous exprimez votre affection. + +Vous vous applaudissez d'avoir trouvé une amie en moi. C'est bon et +rare, les amis! Si vous ne changez point, si vous restez toujours ce +que je vous ai vu ici, c'est-à-dire honnête, doux, sincère, aimant +votre excellente mère, respectant la vieillesse et ne vous faisant pas +un amusement de la railler, comme il est aujourd'hui de mode de le +faire; si vous demeurez, enfin, toujours étranger aux erreurs que vous +m'avez vue détester et combattre chez mes plus proches amis, vous +pouvez compter sur cette amitié toute maternelle que je vous ai +promise. + +Mais je vous avertis que j'exigerai plus de vous que des autres. Il en +est beaucoup dont la mauvaise éducation, l'abandon dans la vie ou le +caractère ardent sont l'excuse. Avec de bons principes, un naturel +paisible, une bonne mère, si l'on se laisse corrompre, on ne mérite +aucune indulgence. Je connais vos qualités et vos défauts mieux que +vous ne les connaissez. A votre âge, on ne se connaît pas. On n'a pas +assez d'années derrière soi pour savoir ce que c'est que le passé et +pour juger une partie de la vie. On ne pense qu'à l'autre qu'on a +devant soi, et on la voit bien différente de ce quelle sera! + +Je vais vous dire ce que vous êtes. D'abord l'apathie domine chez +vous. Vous êtes d'une constitution nonchalante. Vous avez des moyens, +vos études ont été bonnes. Je crois que vous auriez un jour une tête +«carrée», comme disait Napoléon, un esprit positif et une instruction +solide, si vous n'étiez pas paresseux. Mais vous l'êtes. En second +lieu, vous n'avez pas le caractère assez bienveillant en général, et +vous l'avez trop quelquefois. Vous êtes taciturne à l'excès, ou +confiant avec étourderie. Il faudrait chercher un milieu. + +Remarquez que ces reproches ne s'adressent point à mon fils, à celui +que je faisais lire et causer dans mon cabinet, et qui, avec moi, +était toujours raisonnable et excellent. Je parle de Jules Boucoiran, +que les autres jugent, dont ils peuvent avoir à se louer ou à se +plaindre. Désirant que tous ceux que vous rencontrerez se fassent une +idée juste de vous, et voulant vous apprendre à vivre bien avec tous, +je dois vous montrer les inconvénients de cet abandon avec lequel vous +vous livrez à la sensation du moment: tantôt l'ennui, tantôt +l'épanchement. + +Vous n'aimez point la solitude. Pour échapper à une société qui vous +déplaît, vous en prenez une pire. J'ai su que, pendant mon absence, +vous passiez toutes vos soirées à la cuisine, et je vous désapprouve +beaucoup. + +Vous savez si je suis orgueilleuse et si je traite mes gens d'une +façon hautaine. Élevée avec eux, habituée pendant quinze ans à les +regarder comme des camarades, à les tutoyer, à jouer avec eux comme +fait aujourd'hui Maurice avec Thomas[1], je me laisse encore souvent +gronder et gouverner par eux. Je ne les traite pas comme des +domestiques. Un de mes amis remarquait avec raison que ce n'étaient +pas des valets, mais bien une classe de gens à part qui s'étaient +engagés par goût à faire aller ma maison, en vivant aussi libres, +aussi _chez eux_ que moi-même. + +Vous savez encore que je m'assieds quelquefois au fond de ma cuisine, +en regardant rôtir le poulet du dîner et en donnant audience à mes +coquins et à mes mendiants. Mais je ne demeurerais point un quart +d'heure avec eux lorsqu'ils sont rassemblés, pour y passer le temps à +écouter leur conversation. Elle m'ennuierait et me dégoûterait; parce +que leur éducation est différente de la mienne; je les gênerais en +même temps que je me trouverais déplacée. Or vous êtes élevé comme moi +et non comme eux. Vous ne devez donc pas être avec eux comme un égal. +J'insiste sur ce reproche, auquel je n'aurais pas pensé, s'il ne +m'était revenu quelque chose de semblable d'une manière indirecte, par +l'effet du hasard. + +Hippolyte se trouvant en patache avec un homme employé chez le général +Bertrand, je ne sais plus si c'est comme ouvrier, comme domestique ou +comme fermier, celui-ci bavarda beaucoup, parla de la famille +Bertrand, de monsieur, de madame, des enfants, etc, etc., et enfin de +M. Jules. «C'est un bon, enfant, dit-il, et bien savant; mais c'est +jeune, ça ne sait pas tenir son rang. Ça joue aux cartes ou aux dames +avec le chasseur du général. Nous autres gens du commun, nous n'aimons +pas ça; si nous étions élevés en messieurs, nous nous conduirions en +messieurs.» + +Hippolyte me raconta cette conversation, qu'il regardait comme un +propos sans fondement; mais je me rappelai diverses circonstances qui +me le firent trouver vraisemblable; entre autres, votre brouillerie +avec la famille du portier, brouillerie qui n'aurait jamais dû avoir +lieu, parce que vous n'auriez jamais dû faire votre société de gens +sans éducation. + +Je le répète, l'éducation établit entre les hommes la seule véritable +distinction. Je n'en comprends pas d'autre; celle-là me semble +irrécusable. Celle que vous avez reçue vous impose l'obligation de +vivre avec les personnes qui sont dans la même position, et de n'avoir +pour les autres que de la douceur, de la bienveillance, de +l'obligeance. De l'intimité et de la confiance, jamais; à moins de +circonstances particulières qui n'existent point par rapport à vous +avec mes gens, ou avec ceux du général Bertrand. Voilà encore ce qui +me fait dire que vous êtes paresseux. + +Quand vos élèves sont couchés, au lieu d'aller niaiser avec des gens +qui ne parlent pas le même français que vous, il faudrait prendre un +livre, orner votre esprit des connaissances qui lui manquent encore. +Si votre cerveau est fatigué des impatiences et des fadeurs de la +leçon (je conviens que rien n'est plus ennuyeux), prenez un ouvrage de +littérature. Il y en a tant que vous ne connaissez pas, ou que vous +connaissez mal! J'aimerais encore mieux que vous fissiez seul de +méchants vers que d'aller entendre de la prose d'antichambre. + +Vous voyez que j'use fort de la liberté que vous m'avez donnée de vous +gronder. Au fait, si vous le preniez mal, vous seriez un sot; car je +ne fais que remplir mon devoir de mère; il faut vous aimer et vous +estimer beaucoup pour se charger de vous faire la morale si rudement. + + + Le 13 mars. + +Il y a tantôt quinze jours que je vous écrivis le barbouillage +précédent. Depuis, il ne m'a pas été possible de le reprendre; c'est à +grand'peine que je m'y remets aujourd'hui. J'ai attrapé une sorte de +refroidissement qui m'a fort maltraité les yeux. Je serai fort à +plaindre si j'en suis réduite à me chauffer les pieds sans m'occuper; +c'est triste de n'y pas voir, de ne pouvoir regarder la couleur du +ciel et le visage de ses enfants. Priez pour que cela ne m'arrive. + +En attendant, je souffre beaucoup et ne puis vous dire qu'un mot: +c'est que vous ne vous fâcherez pas j'espère, de tout ce qui précède, +un peu sévèrement dit. N'y cherchez qu'une nouvelle preuve de mon +amitié pour vous. + +Vous viendrez nous voir quand vous aurez fini avec la maison Bertrand. +Vous trouverez Maurice et Léontine lisant très bien, écrivant très +mal, faisant du reste assez de progrès pour les petites choses que je +leur enseigne peu à peu. Soulat[2] lit mal et écrit bien. Il oublie +les principes que vous lui avez donnés, quoique nous le fassions lire +tous les jours. + +Vous m'aviez proposé de me laisser des tableaux pour les leur remettre +sous les yeux, ce qui souvent est nécessaire. Vous l'avez ensuite +oublié. Je me rappelle assez bien l'arrangement des principales +règles. Mais j'ai les yeux et la tête si malades, que vous me rendrez +service en me les faisant passer. + +Adieu, mon cher Jules; donnez-moi toujours de vos nouvelles. Tout le +monde ici vous fait amitié. + +Maurice vous embrasse. + + [1] Thomas Aucante, vacher de la ferme de Nohant. + [2] Jacques Soulat, ancien grenadier de la garde impériale, paysan + dans le village de Nohant. + + + + +XXXVIII + +AU MÊME + + Nohant, 22 mars 1830. + +Je suis fort contente de votre lettre, mon cher enfant. Avant tout, je +veux vous dire de venir me voir avant de retourner à Paris. Il faut +même vous arranger de manière à passer quelque temps chez nous. Les +enfants écrivent assez bien pour que vous leur appliquiez la méthode +d'orthographe dont vous m'avez parlé. Ne le voulez-vous pas? Vous +savez le plaisir que vous me ferez en acceptant ma proposition. + +Vous convenez de trop bonne grâce de tous _vos torts_, je ne puis vous +gronder bien haut. Mais un défaut qu'on avoue n'est qu'à moitié +corrigé. Il faut mettre la main à l'oeuvre et s'en débarrasser au plus +tôt. Dans votre autre lettre, vous doutiez de ma patience. + +Vous ne vous trompez guère. J'en ai une inépuisable pour certaines +contrariétés et pour les douleurs physiques; mais, en ce qui concerne +Maurice, je n'en ai pas du tout. Ce serait pourtant bien le cas ou +jamais d'en avoir. Je prends tellement à coeur ses progrès, que je me +désespère promptement, et j'ai bien tort. Je disais aussi, comme vous, +que cela tient à ma constitution, au climat, à la digestion, etc. +Pourtant, ce serait une pauvre défaite, puisqu'il est beaucoup +d'occasions où je réussis à dompter l'emportement de mon caractère. Ce +qu'on a pu une fois, on le peut plus d'une fois, et l'habitude le fait +pouvoir presque toujours. J'espère en venir là pour mes impatiences, +de même que vous avec votre apathie. La douceur m'est nécessaire pour +faire quelque chose de mon fils; un stimulant vous l'est aussi pour +faire quelque chose de vous-même. L'éducation de Maurice commence, la +vôtre n'est pas finie. Si vous y consentez, je vous donnerai votre +tâche quand vous serez ici, et je vous autorise à vous moquer de moi +quand vous me verrez en colère. Mais déjà je me suis beaucoup amendée. + +Le second paragraphe de votre réponse n'est pas clair. Vous me +promettez de me l'expliquer dans un an; à la bonne heure! + +Le troisième est un raisonnement si l'on veut. Il vous suffira de le +relire pour voir comme il est solide. Vous dites: «Je suis franc, +parce que je laisse voir aux gens qu'ils me déplaisent. J'abhorre la +dissimulation, et je serais hypocrite, si j'agissais autrement.» Voilà +qui est bien d'une tête de vingt ans! croyez-vous, mon enfant, que je +sois perfide et menteuse? croyez-vous que je n'aie pas bien des fois +en ma vie ressenti des mouvements d'éloignement et d'indignation +envers certaines gens? Sans doute cela m'est arrivé; mais, avant de le +leur témoigner, j'ai réfléchi. + +Je me suis demandé sur quoi étaient fondées mes aversions, et j'ai +presque toujours reconnu que l'amour-propre m'exagérait la différence +entre moi et ces gens-là, la supériorité usurpée sur eux. Je ne parle +pas des assassins et des voleurs que j'ai eu l'honneur de +_fréquenter_. Je les mets à part. Ils ont bien des motifs d'excuse et +de compassion inutiles à dire ici. Je vous permets bien, du reste, de +les considérer avec horreur, pourvu que cette indignation ne vous +rende pas inflexible et inhumain envers ces hommes dégradés, qu'on +doit encore secourir, pour les empêcher de se dégrader de plus en +plus. Il n'est question ici que de ces travers, de ces vices même +qu'on rencontre dans la société, dans toutes les sociétés, avec cette +seule différence qu'ils sont plus ou moins voilés. + +Eh bien, si vous étiez un peu moins jeune, si vous aviez plus +d'habitude de rencontrer de ces gens à chaque pas (c'est là en quoi +consiste ce qu'on appelle _expérience_), si vous aviez examiné _tout_ +en les jugeant, vous seriez beaucoup moins sévère pour eux, sans +cesser d'être rigidement vertueux pour vous-même. + +Considérez que vous avez vingt ans, que la plupart des gens dont les +travers vous choquent ont vécu trois ou quatre fois votre âge, ont +passé par mille épreuves dont vous ne savez pas encore comment vous +sortiriez, ont manqué peut-être de tous les moyens de salut, de tous +les exemples, de tous les secours qui pouvaient les ramener ou les +préserver. Que savez-vous si vous n'eussiez pas fait pis à leur place, +et voyez ce qu'est l'homme livré à lui-même? + +Observez-vous avec sévérité, avec attention, pendant une journée +seulement! Vous verrez combien de mouvements de vanité misérable, +d'orgueil rude et fou, d'injuste égoïsme, de lâche envie, de stupide +présomption, sont inhérents à notre abjecte nature! combien les bonnes +inspirations sont rares! comme les mauvaises sont rapides et +habituelles! C'est cette habitude qui nous empêche de les apercevoir, +et, pour ne pas nous y être livrés, nous croyons ne les avoir pas +ressentis. Demandez-vous ensuite d'où vous vient le pouvoir de les +réprimer; pouvoir qui vous est devenu une habitude et dont le combat +n'est plus sensible que dans les grandes occasions. «C'est ma +conscience, direz-vous. Ce sont mes principes.» + +Croyez-vous que ces principes vous fussent venus d'eux-mêmes sans les +soins que votre mère et tous ceux qui ont travaillé à votre éducation +ont pris à vous les inculquer? Et maintenant vous oubliez que ce sont +eux qu'il faut bénir et glorifier, et non pas vous, qui êtes un +ouvrage sorti de leurs mains! Ayez donc plutôt compassion de ceux à +qui le secours a été refusé et qui, livrés à leur propre impulsion, se +sont fourvoyés sans savoir où ils allaient. Ne les recherchez pas; car +leur société est toujours déplaisante et peut-être dangereuse à votre +âge; mais ne les haïssez pas. Vous verrez, en y réfléchissant, que la +bienveillance, qu'on appelle communément _amabilité_, consiste non pas +à tromper les hommes, mais à leur pardonner. + +Je ne vous dirai rien sur le reste de votre lettre. Je vous ai dit +tout ce que j'en pensais la première foi. Vous convenez que vous avez +tort et vous me promettez de changer cette bienveillance outrée en une +douceur plus noble, dont on sentira le prix davantage. Je vois des +éléments très bons en vous; mais le raisonnement est souvent faux. +C'est un grand mal de s'encourager soi-même à se tromper. + +Adieu, mon cher enfant. Je vous attends, venez le plus tôt que vous +pourrez. Mes yeux vont mieux. Les enfants et moi vous embrassons +affectueusement. Comptez toujours sur votre vieille amie. + + + + +XXXIX + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 19 avril 1830. + +Ma chère maman, + +J'ai été empêchée de vous écrire par une ophthalmie qui m'a fait +beaucoup souffrir pendant plus d'un mois et dont je ne suis pas tout à +fait débarrassée, j'ai encore les yeux malades et fatigués le soir. +Néanmoins, je suis assez bien pour mettre à exécution un projet dont +je n'ai pas voulu vous faire part avant qu'il fût tout à fait arrêté. +Je vais aller passer quelques jours auprès de vous, et, de plus, je +vous mène Maurice, afin que vous fassiez connaissance avec lui. Il en +meurt d'envie et me fait mille questions sur votre compte. + +Je profite d'une occasion agréable et commode pour le voyage: le +sous-préfet et sa femme[1] vont aussi prendre l'air de Paris et +m'offrent place dans leur calèche. Une fois près de vous, j'espère +bien vous décider à revenir avec moi; vous n'aurez plus de défaites à +me donner; nous ferons le voyage aussi long que vous voudrez. Nous +nous arrêterons pour vous laisser reposer où il vous plaira; enfin, je +vous soignerai si bien en route, que vous ne vous apercevrez pas de la +fatigue. Mais c'est de quoi nous aurons le loisir de parler ensemble +la semaine prochaine, c'est-à-dire le 30 de ce mois ou le 1'er mai. + +Dites à l'ami Pierret de s'apprêter à gâter Maurice, comme il m'a +gâtée jadis; ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres. Si +j'avais été seule, je vous aurais priée de me donner un lit de sangle +au pied du vôtre; mais Maurice est un camarade de lit assez +désagréable; d'ailleurs, Hippolyte désire que je donne un coup d'oeil +à sa maison[2]. J'occuperai donc son appartement; ce qui ne +m'empêchera pas de vous voir tous les jours et de vous mener promener. + +J'espère bien vous redonner des jambes. Je me rappelle qu'à mon +dernier voyage, je vous ai été enlever, un jour que vous étiez malade, +et que j'ai réussi à vous égayer et à vous guérir. Je compte encore +livrer l'assaut à votre paresse et vous rendre plus jeune que moi. Ce +ne sera pas beaucoup dire quant au physique; car je suis un peu dans +les pommes cuites, comme vous verrez; mais le moral ne vieillit pas +autant et je suis encore assez folle quand je me mêle de l'être. + +Adieu, ma chère maman; bientôt je vous dirai bonjour. Je suis heureuse +d'avance. Faites que je vous trouve bien portante; car, malgré mon +empressement à vous soigner, j'aime mieux que vous n'en ayez pas +besoin. Je vous embrasse mille fois. + +Émilie, Casimir, Hippolyte et nous tous vous embrassons tendrement. + + [1] M. et madame de Périgny + [2] Rue de Seine, 31. + + + + +XL + +A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS + + Nohant, 20 juillet 1830. + +Mon cher enfant, + +Où êtes-vous? Je vous écris à tout hasard à Paris. Vous m'aviez promis +de venir me voir aussitôt votre retour dans le pays, et je ne vous +vois point arriver. Dernièrement madame Saint-Agnan me mandait qu'elle +vous voyait souvent. Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Je sais que vous +vous portez bien, que vous avez conservé l'habitude de cette gaieté +bruyante que je vous connais. Mais ce n'est pas assez; je veux que +vous bavardiez un peu avec moi et me racontiez ce que vous faites et +ne faites pas. + +Moi, je ne vous dirai rien de curieux. Vous savez comment on vit à +Nohant; le mardi ressemble au mercredi, le mercredi au jeudi, ainsi de +suite. L'hiver et l'été apportent seuls quelque diversion à cet état +de stagnation permanente. Nous avons le sentiment ou, si vous aimez +mieux, la sensation du froid et du chaud pour nous avertir que le +temps marche et que la vie coule comme l'eau. C'est un cours +tranquille, celui qui me mène et je ne demande pas à rouler plus vite. +Mais vous, dans ce grand et fatigant Paris, comment prenez-vous le +_fardeau de l'existence_? Ah! il est lourd à porter par un temps +chaud, avec de longues courses à faire. Je m'y suis _amusé_ ou +_amusée_ (comme votre sublime exactitude grammaticale l'entendra). +Mais je suis bien aise d'être de retour. Arrangez cela comme vous +voudrez. + +J'en conclus que je me trouve bien partout, grâce à ma haute +philosophie, ou à ma profonde nullité. Vous aimiez assez notre vie +paisible, vous êtes né pour cela, et vous avez une tournure faite +exprès pour le grand canapé somnifère de mon silencieux salon. Ne +viendrez-vous pas bientôt y lire les journaux ou vous y enfoncer dans +une léthargie demi-méditative, demi-ronflante? + +Il me tarde de vous embrasser, mon cher enfant, de vous morigéner +par-ci par-là, avec toute l'autorité que mon âge vénérable et mon +caractère grave me donnent sur votre folâtre jeunesse. En attendant, +écrivez-moi, ou nous nous fâcherons. + +Bonsoir, mon cher fils; je suis toujours à moitié aveugle: c'est pour +qu'il ne me manque aucune des infirmités dont l'imbécillité se +compose. + +Cela ne m'empêche pas de vous aimer tendrement. Quand vous viendrez, +demandez, je vous prie, à madame Saint-Agnan si elle n'a rien à +m'envoyer de chez Gondel[1]. Achetez-moi aussi quelques cahiers de +papier pareil à celui de cette lettre. Quand je dis _quelques_, +c'est-à-dire une vingtaine. Je vous dois beaucoup de choses. Il me +tarde de m'acquitter envers vous. Mais ce que je ne vous rembourserai +qu'en amitié, c'est l'infatigable obligeance que vous avez eue pour +moi à Paris et à laquelle je sais être sensible, quoique bourrue. + +Maurice vous embrasse; il lit bien, mais n'écrit pas assez couramment +pour commencer l'orthographe; d'ailleurs, je n'ai encore examiné +qu'imparfaitement votre méthode. Je veux m'en pénétrer un peu plus, +avant de la mettre en pratique, et votre secours ne me sera pas +inutile. + + [1] Gondel, marchand. + + + + +XLI + +AU MÊME + + La Châtre, 31 juillet 1830, onze heures du soir. + +Oui, oui, mon enfant, écrivez-moi. Je vous remercie d'avoir pensé à +moi au milieu de ces horreurs. O mon Dieu, que de sang! que de larmes! + +Votre lettre du 28 ne m'est arrivée qu'aujourd'hui 31. Nous attendions +des nouvelles avec une anxiété! Cependant, nous savions à peu près +tout ce qu'elle contient par mille voies diverses, et les versions +diffèrent peu les unes des autres. Mais rien d'officiel! Nous espérons +que ce sera demain; car nous avons besoin de cela pour coopérer aussi +de tous nos faibles moyens au grand oeuvre de la rénovation. Ah Dieu! +l'emporterons nous? Le sang de toutes ces victimes profitera-t-il à +leurs femmes et à leurs enfants! + +Votre lettre a été lue par toute la ville; car on est avide de détails +et chacun fournit son contigent; écrivez donc, songez qu'on +s'arrachera les nouvelles et ne me parlez que des affaires publiques. +Mon pauvre enfant, en dépit de la fusillade et des barricades, vous +avez réussi à m'informer de ce qui se passait. Croyez-le bien, parmi +tous ceux pour qui je frémis, vous n'êtes pas un de ceux qui +m'intéressent le moins. Ne vous exposez pas, à moins que ce ne soit +pour sauver un ami; alors je vous dirais ce que je dirais à mon propre +fils: «Faites-vous tuer plutôt que de l'abandonner.» Au nom du ciel, +si vous pouvez circuler sans danger, informez-vous du sort de ceux qui +me sont chers. + +Les Saint-Agnan n'ont-ils pas souffert? Le père était de la garde +nationale. On en est à se dire: «Un tel est-il mort?» Il y a trois +jours, la mort d'un ami nous eût glacés; aujourd'hui, nous en +apprendrons vingt dans un seul jour peut-être, et nous ne pourrons les +pleurer. Dans de tels moments, la fièvre est dans le sang, et le coeur +est trop oppressé pour se livrer à la sensibilité. + +Je me sens une énergie que je ne croyais pas avoir. L'âme se développe +avec les événements. On me prédirait que j'aurai demain la tête +cassée, je dormirais quand même cette nuit; mais on saigne pour les +autres. Ah! que j'envie votre sort! Vous n'avez pas d'enfant! Vous +êtes seul; moi, je veille comme une louve veille sur ses petits. S'ils +étaient menacés, je me ferais mettre en pièces. + +Mais que voulais-je vous dire? Mes pensées se ressentent du désordre +général. Courez à l'hôtel d'_Elboeuf,_ place du Carrousel. Il est +pillé, dévasté sans doute. Sachez si ma tante, madame Maréchal, et sa +famille out échappé aux désastres de ces journées de meurtre. Mon +oncle était inspecteur de la maison du roi. Je me flatte qu'il était +absent. Mais sa femme et sa fille, seules au centre de la tempête! Son +gendre est brigadier aux gardes du corps; est-il mort? S'il ne l'est +pas, vivra-t-il demain? Je n'ai pas le courage de leur écrire. +D'ailleurs, où sont-ils? Et puis peuvent-ils songer, s'ils out été +maltraités, comme je le crains, à donner de leurs nouvelles? Mais +vous, mon enfant, qui êtes actif, bon et dévoué à vos amis, vous +pouvez peut-être me tirer de cette horrible inquiétude. Faites-le si +le combat a cessé, comme on le dit. Hélas! ne recommencera-t-il pas +bientôt? + +Que je vous dise ce qui se passe chez nous. Notre ville est la seule +qui se montre vraiment énergique. Qui l'aurait cru? elle seule marche. +Châteauroux est moins déterminée. Issoudun ne l'est pas du tout; +néanmoins, les gardes nationales s'organisent, et, si l'autorité +(l'autorité renversée) lutte encore, nous résisterons bien. Dans ce +moment, la gendarmerie est la seule force qu'on ait à nous opposer; +c'est si peu de chose contre la masse, qu'elle se tient prudemment en +repos. Nous n'avons qu'un danger à courir, celui d'être assaillis par +un régiment détaché de Bourges pour nous soumettre. Alors on se +battra. + +Les deux hommes d'ici sont des plus décidés. Casimir est nommé +lieutenant de la garde nationale, et cent vingt hommes sont déjà +inscrits. Nous attendons avec impatience la direction que nous donnera +le gouvernement provisoire. J'ai peur, mais je n'en dis rien; car ce +n'est pas pour moi que j'ai peur. En attendant, on se réunit, on +s'excite mutuellement. + +Et vous, que ferez-vous? La famille Bertrand viendra-t-elle ici +bientôt? L'accompagnez-vous toujours? Je désire bien vous revoir. + +Parlez-moi de notre député; est-il arrivé sans événement? Nous l'avons +vu partir au plus rude moment et nous frémissions de ce qui pouvait +lui arriver. Nous espérons maintenant qu'il a pu entrer sans danger, +mais nous sommes impatients d'en avoir la certitude. Tâchez de le +voir, et priez-le, s'il a un instant de loisir, de me donner de ses +nouvelles. Il est notre héros, et, comme notre attachement est son +unique salaire, il ne peut pas refuser celui-là. + +Adieu, mon cher enfant. Où sont nos paisibles lectures et nos jours de +repos? Quand reviendront-ils? La guerre n'est pas mon élément; mais, +pour vivre ici-bas, il faut-être amphibie. S'il ne fallait que mon +sang et mon bien pour servir la liberté! Je ne puis pas consentir à +voir verser celui des autres, et nous nageons dans celui des autres! +Vous êtes heureux d'être homme; chez vous, la colère fait diversion à +la douleur. Merci encore une fois de votre lettre. + +Ne vous lassez pas de nous donner des détails. Je ne crois pas qu'il +ait pu rien arriver à ma mère; mais la pauvre femme a dû avoir bien +peur. Voyez-la, je vous en prie; elle demeure près de vous, boulevard +Poissonnière, n^o 6. Ne vous étonnez pas si son accueil est singulier; +elle a l'étrange manie de prendre tous les gens qu'elle ne connaît pas +pour des voleurs. Criez-lui en entrant que vous venez de ma part +savoir de ses nouvelles, et, si elle vous reçoit froidement, ne vous +en inquiétez pas. Je vous saurai gré de ce nouveau service. Adieu. + + + + +XLII + +A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE + + 7 septembre 1830. + +J'aurais répondu plus tôt à votre lettre, ma chère petite mère, si je +n'eusse été fort malade. On a craint pour moi une fièvre cérébrale, +et, pendant quarante-huit heures, j'ai été je ne sais où. Mon corps +était bien au lit sous l'apparence du sommeil, mais mon âme galopait +dans je ne sais quelle planète. Pour parler tout simplement, je n'y +étais plus et je ne me sentais plus. + +Casimir est fort sensible à vos reproches; il assure qu'il ne les +mérite pas. On lui a dit chez ma tante que vous étiez partie. Il en +était si convaincu, qu'il me l'a dit en arrivant ici. Il n'a point été +s'en assurer par lui-même; il regardait cela comme une course inutile, +dans la certitude où il était de ne point vous rencontrer. Il était +tellement pressé, tellement occupé d'affaires politiques et de +commissions dont la ville de la Châtre l'avait chargé pour les +Chambres, qu'il regardait, avec raison, son temps comme fort précieux. +Forcé de revenir au bout de huit jours, ce n'est pas sans peine qu'il +a rempli si vite sa mission. Ce que je ne conçois pas, c'est qu'on +l'ait induit en erreur, lorsque, d'après ce que vous me dites, on +savait que vous étiez encore à Paris. J'ai des lettres de lui datées +de cette époque dans lesquelles il me dit positivement: «Ta mère est +partie pour Charleville, c'est pourquoi je n'ai pu la voir.» + +Casimir est incapable d'un mensonge et il ne peut avoir de raison pour +vous éviter; ainsi, tout cela est le résultat d'un malentendu. Il +était décidé à vous ramener ici avec lui, si vous y eussiez consenti. + +Vous avez été près de Caroline. Je suis loin d'en être jalouse. Elle +était malade, et je n'ai qu'un regret, c'est que les liens qui me +retiennent ici m'aient empêchée de vous y accompagner. Je l'aurais +soignée avec zèle; mais, outre que l'arrivée de deux personnes de plus +dans son ménage eût pu la gêner beaucoup, il ne m'est pas facile de +quitter mes petits enfants, encore moins de les faire voyager avec +moi. Voici l'âge où Maurice a besoin de leçons suivies et je suis +comme enchaînée à la maison. J'ai renoncé aux longues courses; ce qui +me force de négliger celles de mes connaissances qui demeurent à cinq +ou six lieues. + +Oscar doit être un beau garçon bien avancé. S'il était à moi, avec les +dispositions qu'il a pour le dessin, j'en ferais un peintre. C'est +l'avenir que je rêve pour le mien. Il annonce aussi du goût pour cet +art. C'est, à mon gré, le plus beau de tous, celui qui peut occuper le +plus agréablement la vie, soit qu'il devienne un état, soit qu'il +serve seulement à l'amusement. Il me fait passer tant d'heures de +plaisir et de bonheur que je passerais peut-être à m'ennuyer! Si +j'avais un talent véritable, je sens qu'il n'y aurait pas de sort plus +beau que le mien et j'oublierais bien au fond de mon cabinet les +intrigues et les ambitions qui font les révolutions. + +Que dites-vous de celle-ci? Je suis loin de la croire finie, et j'ai +peur même que tout ce qu'on a fait ne serve à rien. Mais vous en avez +par-dessus la tête, vous qui avez vu tout cela. Je ne veux pas vous en +parler. + +Vous me rendez heureuse en m'apprenant que vous êtes plus forte que +vous ne disiez. Je le pensais bien. Vous vous exagériez votre +faiblesse. Je crois que je tiens de vous sous le rapport de la santé; +je suis sujette à de fréquentes indispositions, à des souffrances +presque continuelles; mais, au fond, je suis extrêmement forte, comme +vous, et d'étoffe à vivre longtemps sans infirmité, en dépit de tous +ces _arias_ de bobos. + +Soignez-vous bien, mais ne vous figurez donc pas que vous avez cent +ans; toutes les femmes de votre âge ont l'air d'avoir vingt ans de +plus que vous. En ne vous affectant pas, en ne vous laissant pas +gagner par l'ennui et la tristesse, vous serez longtemps jeune. + +Restez près de ma soeur tant qu'elle aura besoin de vous et que vous +vous plairez dans ce pays. Dès que vous éprouverez le besoin de +changer de place et la force de le faire, venez ici. Vous y resterez +dix ans si vous vous y trouvez bien, huit jours si vous vous ennuyez. +Vous serez libre comme chez vous, vous vous lèverez, vous vous +coucherez, vous serez seule, vous aurez du monde, vous mangerez comme +bon vous semblera, vous n'aurez qu'à parler pour être obéie. Si vous +n'êtes pas contente de nous, je suis bien sûre que ce ne sera pas de +notre faute. + +Adieu, ma chère maman; je vous embrasse de toute mon âme, ainsi que ma +soeur et Oscar. + +Donnez-moi de vos nouvelles et des leurs. + + + + +XLIII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX + + Nohant, 27 octobre 1830. + +Je vous remercie, mon cher enfant, de vos deux billets. Je me doutais +bien de l'exagération des rapports sur Issoudun qui nous étaient +parvenus. Il en est ainsi de toutes les nouvelles, véritables cancans +politiques, qui grossissent en roulant par le monde. + +La vérité a toujours quelque chose de trivial qui déplaît aux esprits +poétiques. Nous sommes d'ailleurs dans le pays, dans la terre +classique de la poésie, on ne dit jamais les choses comme elles sont. +Voit-on des cochons, ce sont des éléphants; des oies, ce sont des +princesses; ainsi du reste. Je suis lasse et dégoûtée de tout cela; +aussi je ne lis plus les journaux. J'exècre l'esprit de commérage des +coteries provinciales: c'est une guerre de menteries, un assaut +d'absurdités qui fait mal au coeur, pour peu qu'on en ait. Je ne +trouve en dehors de ma vie intime, rien qui mérite un sentiment +d'intérêt véritable. + +De nos jours, l'enthousiasme est la vertu des dupes. Siècle de fer, +d'égoïsme, de lâcheté et de fourberie, où il faut railler ou pleurer +sous peine d'être imbécile ou misérable. Vous savez quel parti je +prends. Je concentre mon existence aux objets de mes affections. Je +m'en entoure comme d'un bataillon sacré qui fait peur aux idées noires +et décourageantes. Absents ou présents, mes amis remplissent mon âme +tout entière; leur souvenir y apporte la joie, efface la pointe acérée +des douleurs cuisantes, souvent répétées. Le lendemain ramène un rayon +de soleil et d'espérance. Alors je me moque des larmes de la veille. + +Vous vous étonnez souvent de mon humeur mobile, de mon caractère +flexible. Où en serais-je sans cette faculté de m'étourdir? Vous +connaissez tout dans ma vie, vous devez comprendre que, sans +l'heureuse disposition qui me fait oublier vite le chagrin, je serais +maussade et sans cesse repliée sur moi-même, inutile aux autres, +insensible à leur affection. + +Loin de là, cette faculté d'oublier m'inspire tant de reconnaissance, +m'apporte tant de consolations, que je suis fière de pouvoir dire à +ceux qui m'aiment: «Vous me rendez le bonheur et la gaieté, vous me +dédommagez de ce qui me manque, vous suffisez à toutes mes ambitions.» +Prenez votre part de ce compliment, mon enfant; car vous savez que je +vous aime comme un fils et comme un frère. + +Nous différons de caractère; mais nos coeurs sont honnêtes et aimants, +ils doivent s'entendre. Il me sera doux de vous avoir pour longtemps +près de moi et de vous confier mon Maurice. Il me tarde de voir +arriver ce moment. + +Bonsoir, mon fils; écrivez-moi. + + + + +XLIV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE + + Nohant, 22 novembre 1830. + +Ma chère petite maman, + +Vous êtes bien paresseuse. Si je ne vous savais en bonnes mains et en +sûreté à Charleville, je serais inquiète de vous. Par ce temps-ci, on +ne sait qui vit ni qui meurt. Il y a des troubles de tous les côtés; +notre pays, tout pacifique qu'il est d'ordinaire, se mêle aussi de +remuer. Des émeutes assez sérieuses ont eu lieu à Bourges, à Issoudun, +voire à la Châtre; c'est là, par exemple, qu'elles ont été le plus +vite apaisées; tout s'est tourné en plaisanterie. Bien des gens ont +fui de peur, cependant; chaque chose a son côté ridicule dans la vie. + +Je me sens peu disposée à m'effrayer de l'avenir si noir qu'on nous +prédit. La frayeur grossit les objets et ces hommes sanguinaires, vus +de près, ne sont, la moitié du temps, que des ivrognes, qu'on met en +gaieté avec du vin et qui n'égorgeront personne. Ils font grand bruit +et peu de mal, quoi qu'on en dise; cependant, je suis bien aise que +vous ne soyez pas à Paris. Vous y êtes très isolée, et, dans cette +position, il est naturel qu'on ne soit pas rassuré. La peur fait mal, +elle rend malade. Reposez-vous donc auprès de vos enfants, mais +n'oubliez pas les absents et parlez-moi un peu plus souvent de vous et +d'eux. + +Oscar est-il au collège? La santé de Caroline se raffermit-elle? Votre +présence, qu'elle désirait vivement, a dû être pour elle le meilleur +des remèdes, et puis ce beau temps est excellent pour les poitrines +délicates. Soignez-la bien, elle vous le rendra; mais faites en sorte +de n'en avoir pas besoin. + +J'ai été assez malade depuis ma dernière lettre. Je cours du matin au +soir pour me dédommager de l'ennui de souffrir. + +Ma belle-soeur[1] ne court guère, on peut même dire pas du tout. Elle +est douce et bonne, point exigeante; elle se lève tard, et nous ne +nous voyons qu'au moment du dîner. C'est toujours avec plaisir et +bonne intelligence. Nous passons la soirée ensemble, soirée qui n'est +pas longue; car elle se retire à neuf heures, et, moi, je vais écrire +ou dessiner dans mon cabinet, tandis que mes deux marmots ronflent à +qui mieux mieux. Solange est superbe de graisse et de fraîcheur. Je +doute qu'elle soit jolie: elle a la bouche grande et le front +saillant; mais elle a de jolis yeux, un petit nez et la peau comme du +satin. Je crois que ce sera une bonne gaillarde berrichonne. + +Maurice travaille bien. Il écrit l'orthographe passablement et son +caractère gagne beaucoup. Léontine est aussi très gentille; enfin, +notre ménage va au mieux, mais je crains que nous ne soyons forcés de +nous séparer bientôt. Hippolyte est à Paris depuis quelques jours, il +devait y passer une quinzaine et revenir; à présent, il nous mande +qu'il sera forcé d'y rester tout à fait, à cause de l'obligation de +faire partie de la garde nationale. Les troubles fréquents qui +éclatent à Paris contraignent ce corps à une grande activité. C'est un +devoir d'homme d'en faire partie dans un temps d'agitations et de +désordres civils. Il a vu Pierret, qui venait de monter trente heures +de garde; il était sur les dents. + +Si mon frère ne peut revenir de l'hiver, probablement sa femme voudra +l'aller rejoindre. Je verrais cette séparation avec regret; l'habitude +nous avait déjà rendus nécessaires les uns aux autres; du moins, je le +sens ainsi pour ma part; c'est un besoin pour moi de m'attacher à ceux +qui m'entourent. + +Pardon de mon bavardage et de mon barbouillage. A propos, vous +occupez-vous toujours de peinture, distraction agréable dont vous vous +tirez fort bien? Le mot _barbouillage_, que je fais suivre d'un _à +propos_ assez impertinent, ne peut s'appliquer qu'à moi. Je fais des +fleurs qui ont l'air de potirons, mais ça m'amuse. + +Adieu, ma chère petite mère; je vous embrasse de toute mon âme. +Émilie, mon mari et les enfants se joignent à moi et vous chargent +d'embrasser Caroline, Oscar et Cazamajou. + + [1] Madame Hippolyte Chatiron. + + + + +XLV + + A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS + ÉPITRE ROMANTIQUE A MES AMIS + + Nohant, 1er décembre 1830. + +De même que ces enfants naïfs et déguenillés que l'on voit sur les +routes, armés de ces ingénieux paniers que leurs petites mains ont +tressés, après en avoir ravi les matériaux à l'arbuste flexible qui +croît dans ces vignes que l'on voit ceindre les collines verdoyantes +de l'Indre, ramassent, pour engraisser le jardin paternel, les +immondices nutritives et fécondes (je ne sais pas précisément si le +mot est masculin ou non... je m'en moque), que les coursiers, les +mulets, les boeufs, les vaches, les pourceaux et les ânes laissent +échapper, dans leur course vagabonde, comme autant de bienfaits que +l'active et ingénieuse civilisation met à profit pour ranimer la santé +débile du choufleur et la délicate complexion de l'artichaut; + +De même que ces hommes patients et laborieux qu'un sot préjugé +essayerait vainement de flétrir, et qui, munis de ces réceptacles +portatifs qu'on voit également servir à recueillir les dons de Bacchus +et les infortunés animaux que l'on trouve parfois égarés et +languissants au coin des bornes, jusqu'à ce qu'une main cruelle leur +donne la mort et les engloutisse à jamais dans la hotte parricide, +ramassent, dans ces torrents fangeux qui se brisent en mugissant dans +les égouts de la capitale, divers objets abandonnés à la parcimonieuse +industrie, qui sait tirer parti de tout, et faire du papier à lettres +avec de vieilles bottes et des chiens morts; + +De même, ô mes sensibles et romantiques amis! après une longue, +laborieuse et pénible recherche, j'ai à peu près compris la lettre +bienfaisante et sentimentale que vous m'avez écrite, au milieu des +fumées du punch et dans le désordre de vos imaginations, naturellement +fantasques et poétiques. Triomphez, mes amis, enorgueillissez-vous des +dons que le ciel prodigue vous a départis; soyez fiers, car vous avez +droit de l'être! + +Vous avez atteint et dépassé les limites du sublime. Vous êtes +inintelligibles pour les autres comme pour vous-mêmes. Nodier pâlit, +Rabelais ne serait que de la Saint-Jean, et Sainte-Beuve baisse +pavillon devant vous. + +Immortels jeunes hommes, mes mains vous tresseront des couronnes de +verdure quand les arbres auront repris des feuilles, le laurier-sauce +s'arrondira sur vos fronts et le chêne sur vos épaules, si vous +continuez de la sorte. + +Heureuse, trois fois heureuse la ville de la Châtre, la patrie des +grands hommes, la terre classique du génie!... heureuses vos mamans! +heureux aussi vos papas! + +Enfants gâtés des Muses, nourris sur l'Olympe (pas d'allusions, je +vous prie), bercés sur les genoux de la Renommée, puissiez-vous faire, +pendant toute une éternité (comme dit le forçat _délibéré_ +Champagnette de Lille), la gloire et l'ornement de la patrie +reconnaissante! Puissiez-vous m'écrire souvent pour m'endormir... au +son de votre lyre pindarique, et pour détendre les muscles +buccinateurs, infiniment trop contractés, de mes joues amaigries! + +Depuis ton départ,--ô blond Charles, jeune homme aux rêveries +mélancoliques, au caractère sombre comme un jour d'orage, infortuné +misanthrope qui fuis la frivole gaieté d'une jeunesse insensée, pour +te livrer aux noires méditations d'un cerveau ascétique, les arbres +ont jauni, ils se sont dépouillés de leur brillante parure. Ils ne +voulaient plus charmer les yeux de personne. L'hôte solitaire des +forêts désertes, le promeneur mélancolique des sentiers écartés et +ombreux n'étant plus là pour les chanter, ils sont devenus secs comme +des fagots et tristes comme la nature, veuve de toi, ô jeune homme. + +Et toi, gigantesque Fleury, homme aux pattes immenses, à la barbe +effrayante, au regard terrible; homme des premiers siècles, des +siècles de fer; homme au coeur de pierre, homme fossile, homme +primitif, homme normal, homme antérieur à la civilisation, antérieur +au déluge! depuis que ta masse immense n'occupe plus, comme les dieux +d'Homère, l'espace de sept stades dans la contrée, depuis que ta +poitrine volcanique n'absorbe plus l'air vital nécessaire aux +habitants de la terre, le climat du pays est devenu plus froid, l'air +plus subtil. Les _vents_ qu'emprisonnaient tes poumons, les tempêtes +qui se brisaient contre ton flanc comme au pied d'une chaîne de +montagnes, se sont déchaînés avec furie le jour de ton départ. Toutes +les maisons de la Châtre out été ébranlées dans leurs fondements, le +moulin à vent a tourné pour la première fois, quoique n'ayant ni +ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M de la Genetière a été +emportée par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame +Saint-O... a été relevée à une hauteur si prodigieuse, que le grand +Chicot assure avoir vu sa jarretière. + +Et toi, petit Sandeau! aimable et léger comme lé colibri des savanes +parfumées! gracieux et piquant comme l'ortie qui se balance au front +battu des vents des tours de Châteaubrun! depuis que tu ne traverses +plus avec la rapidité d'un chamois, les mains dans les poches, la +petite place où tu semas si généreusement cette plante pectorale qu'on +appelle le _pas d'âne_ et dont Félix Fauchier a fait, grâce à toi, une +ample provision pour la confection du sirop de quatre fleurs, les +dames de la ville ne se lèvent plus que comme les chauves-souris et +les chouettes, au coucher du soleil: elles ne quittent plus leur +bonnet de nuit pour se mettre à la fenêtre, et les papillotes ont pris +racine à leurs cheveux. La coiffure languit, le cheveu dépérit, le fer +à friser dort inutile sur les tisons refroidis. La main de Laurent[1], +glacée par l'âge et le chagrin, tombe inactive à son côté. Les touffes +invisibles et les cache-peignes moisissent sans éclat dans la boutique +de Darnaut[2]. L'usage des peignes commence à se perdre, la brosse +tombe en désuétude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton +départ nous a apporté une plaie d'Égypte bien connue. + +Quant à votre amie infortunée, ne sachant que faire pour chasser +l'ennui aux lourdes ailes, fatiguée de la lumière du soleil, qui +n'éclaire plus nos promenades savantes et nos graves entretiens aux +Couperies, elle a pris le parti d'avoir la fièvre et un _bon_ +rhumatisme, seulement pour se distraire et passer le temps. Vous +ririez, mes camarades, si vous pouviez me voir sortir de ma chambre, +non pas comme l'Aurore aux ailes empourprées attelant d'une main +légère les chevaux du classique Phébus, dont la perruque rousse a fait +vivre les poètes pendant plusieurs siècles, mais comme la marmotte +engourdie que le Savoyard tire de sa boîte et fait danser à grands +coups de bâton, pour la mettre en train et lui donner l'air enjoué. + +C'est ainsi que je me traîne, moi qui naguère aurais défié, sur ma +bonne Lyska, un parti de miguelets. Maintenant, empaquetée de +flanelles et fraîche comme une momie dans ses bandelettes, je voyage, +en un jour, de mon cabinet au salon, et une de mes jambes est auprès +de la cheminée dudit appartement, que l'autre est encore dans la salle +à manger. Si cet état fâcheux continue, je vous prie de m'acheter une +de ces brouettes dans lesquelles on voiture les culs-de-jatte dans les +rues de Paris; nous y attellerons Brave, et nous parcourrons ainsi les +villes et les campagnes, pour attirer la pitié des âmes sensibles. +Fleury fera des tours de force, et Charles avalera dès épées comme les +jongleurs indiens, ou des souris comme Jacques de Falaise; on lui +laissera le choix. + +Et, à propos de Brave, je viens de lui rendre visite dans sa niche. +Après les politesses d'usage, je lui ai lu le paragraphe de votre +lettre qui le concerne. Il eh a été fort mécontent, et, me suivant +dans mon cabinet, où il est présentement étendu devant le feu, il m'a +prié d'écrire sous sa dictée une réponse aux accusations dont vous le +chargez. Je souscris à sa demande, et vous quitte pour servir +d'interprète à ce bon animal. + +Adieu donc, mes chers camarades; écrivez-moi souvent. Quelque bêtes +que vous puissiez être, je vous promets de n'être jamais en reste avec +vous. Je vous tiens quitte des compliments. + +Pauvre Fleury! accouchez donc vite de ce fatal choléra-morbus, prenez +du tabac à fortes doses, il partira dans les éternuements. + +Et vous, jeune Chariot, au milieu des tumultueux plaisirs de cette +ville de bruit et de prestiges, n'oubliez pas la plus ancienne, de vos +amies. + +Une poignée de main à tous les trois, quoique Rochou-Daubert _n'aime +pas cela dans une femme_. + +AURORE D. + + [1] Coiffeur à la Châtre. + [2] Autre coiffeur à la Châtre. + + + + +XLVI + +A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS + + Nohant, 1er décembre 1830. + +_Réclamation adressée par Brave, chien des Pyrénées, originaire +d'Espagne,_ garde de nuit _de profession, décoré du collier à pointes, +du grand cordon de la chaîne de fer et de plusieurs autres ordres +honorables._ + +_A Messieurs Fleury (dit le Germanique) et Duvernet (Charles), pour +offense à la personne dudit Brave et diffamation gratuite auprès de sa +protectrice, dame Aurore, châtelaine de Nohant et de beaucoup de +châteaux en Espagne, dont la description serait trop longue à +mentionner_. + +Messieurs, + +Je ne viens point ici faire une vaine montre de mes forces physiques +et de mes vertus domestiques. Ce n'est point un mouvement d'orgueil, +assez justifié peut-être par la pureté de mon origine, et le +témoignage d'une conduite irréprochable, qui m'engage à mettre la +patte à la plume, pour réfuter les imputations calomnieuses qu'il vous +a plu de présenter à mon honorée protectrice et amie, dame Aurore, que +j'ai fidèlement accompagnée et gardée jusqu'à ce jour; à cette fin de +détruire la bonne intelligence qui a toujours régné entre elle et moi, +et de lui inspirer des doutes sur mes principes politiques. + +Il me serait facile de mettre au jour des faits qui couvriraient de +gloire l'espèce des chiens, au grand détriment de celle des hommes. Il +me serait facile encore de vous montrer deux rangées de dents, auprès +desquelles les vôtres ne brilleraient guère, et de vous prouver que, +quand on veut mordre et déchirer, il n'est pas prudent de s'adresser à +plus fort que soi. + +Mais je laisse ces moyens aux esprits rudes et grossiers qui n'en ont +point d'autres. Je dédaigne des adversaires dont la défaite ne me +rapporterait point de gloire, et dont je viendrais aussi facilement à +bout que des chats que je surprends à vagabonder la nuit autour du +poulailler, au lieu d'être à leur poste à l'armée d'observation contre +les souris et les rats. + +Je ne veux employer avec vous que les armes du raisonnement. Mon +caractère paisible préfère terminer à l'amiable les discussions où la +rigueur n'est pas absolument nécessaire. Accoutumé dès l'enfance et, +pour me servir de l'expression de M. Fleury, _dès mon bas âge_, à des +études graves et utiles, j'ai contracté le goût des méditations +profondes. J'ai réussi à l'inspirer au chien Bleu, qui ne manque pas +d'intelligence. Je prends plaisir à m'entretenir avec lui sur toute +sorte de matières, lorsque, couchés au clair de la lune sur le fumier +de la basse-cour, durant les longues nuits d'hiver, nous examinons le +cours des astres et leurs rapports avec le changement des saisons et +le système entier de la nature. C'est en vain que j'ai voulu améliorer +l'éducation et réformer le jugement de mon autre camarade, l'oncle +Mylord, que vous appelez épileptique et convulsionnaire; car, dans la +frivolité de vos railleries mordantes, vous n'épargnez pas, messieurs, +les personnes les plus dignes d'intérêt et de compassion par leurs +infirmités et leurs disgrâces. + +Quoi qu'il en soit, messieurs, je ne m'adjoindrai pas dans cette +défense le susdit oncle Mylord, parce que, sa complexion nerveuse ne +le rendant propre qu'aux beaux-arts, il fait société à part et passe +la majeure partie de son temps dans le salon, où on lui permet de se +chauffer les pattes en écoutant la musique, dont il est fort amateur, +pourvu qu'il ne lui _échappe_ aucune impertinence; ce qui +malheureusement, vous le savez, messieurs, lui arrive quelquefois. Je +dois en même temps vous déclarer que, dans le système de défense que +j'ai adopté, j'ai été puissamment aidé par les lumières et les +réflexions du chien Bleu. La franchise m'oblige à reconnaître les +talents et le mérite de cette personne estimable, que vous n'avez pas +craint d'envelopper dans vos soupçons injurieux sur notre patriotisme +et notre moralité. + +D'abord, examinons les faits qu'on m'attribue. + +M. Fleury, mon principal accusateur, prétend: + +1° Que moi, Brave, assis sur mon postérieur, j'ai été surpris par lui, +Fleury, réfléchissant aux malheurs que des _factieux_ out attirés sur +la tête de l'ex-roi de France Charles X. + +M. Fleury insiste sur l'expression de _factieux_ dont il assure que je +me suis servi. + +2° Il prétend m'avoir surpris lisant _la Quotidienne_ en cachette. Et, +d'après ces deux chefs d'accusation, il ne craint pas de se répandre +en invectives contre ma personne, de me traiter tour à tour de +carliste, de jésuite, d'ultramontrain, de serpent, de crocodile, de +boa, d'hypocrite, de chouan, de Ravaillac! + +Quelle âme honnête ne serait révoltée à cette épouvantable liste +d'épithètes infamantes; épithètes gratuitement déversées sur un chien +de bonne vie et moeurs, d'après deux accusations aussi frivoles, +aussi, peu avérées! + +Mais je méprise ces outrages et n'en fais pas plus de cas que d'un os +sans viande. + +M. Fleury ment à sa conscience lorsqu'il rapporte avoir entendu sortir +de ma gueule le mot de factieux appliqué aux glorieux libérateurs de +la patrie. Je vous le demande, ô vous qui ne craignez pas de flétrir +la réputation d'un chien paisible, ai-je pu me rendre coupable d'une +aussi absurde injustice? Pouvez-vous supposer que j'aie le moindre +intérêt à méconnaître les bienfaits de la Révolution? N'est-ce pas +sous l'abominable préfecture d'un favori des Villèle et des Peyronnet, +que les chiens out été proscrits comme, du temps d'Hérode, le furent +d'innocents martyrs enveloppés dans la ruine d'un seul? + +N'est-ce pas en faveur des prérogatives de la noblesse et de +l'aristocratie que l'entrée des Tuileries fut interdite aux chiens +libres, accordée seulement comme un privilège à cette classe dégradée +des bichons et des carlins, que les douairières du noble faubourg +traînent en laisse comme des esclaves au collier doré? Oui, j'en +conviens, il est une race de chiens dévouée de tout temps à la cour et +avilie dans les antichambres: ce sont les carlins, dont le nom offre +assez de similitude avec celui de carlistes, pour qu'on ne s'y +méprenne point. Mais nous, descendants des libres montagnards des +Pyrénées, race pastorale et agreste, nous qui, au milieu des neiges et +des rocs inaccessibles, gardons contre la dent sanglante des loups et +des ours, contre la serre cruelle des aigles et des vautours, les +jeunes agneaux et les blanches brebis de la romantique vallée +d'Andore!... Ah! ce souvenir de ma patrie et de mes jeunes ans +m'arrache des larmes involontaires! Je crois voir encore mon +respectable père, le vaillant et redoutable _Pigon_, avec son triple +collier de pointes de fer, où la dépouille sanglante des loups avait +laissé de glorieuses empreintes. Je le vois se promener +majestueusement au milieu du troupeau, tandis que les brebis se +rangeaient en haie sur son passage dans une attitude respectueuse, +tandis que moi, faible enfant, je jouais entre les blanches pattes de +ma mère _Tanbella_, vive Espagnole à l'oeil rouge et à la dent aiguë! +Je crois entendre la voix du pasteur chantant la ballade des montagnes +aux échos sauvages, étonnés de répondre à une voix humaine dans cette +âpre solitude. Je retrouve dans ma mémoire son costume étrange, son +cothurne de laine rouge, appelé _spardilla_; son berret blanc et bleu, +son manteau tailladé et sa longue espingole plus fidèle gardienne de +son troupeau que la houlette, parée de rubans, que les bergères de +Cervantes portaient au temps de l'âge d'or. + +Je revois les pics menaçants, embellis de toutes les couleurs du +prisme reflétées sur la glace séculaire; les torrents écumeux, dont la +voix terrible assourdit les simples mortels; les lacs paisibles bordés +de safran sauvage et de rochers blancs comme le marbre de Paros; les +vieilles forteresses mauresques abandonnées aux lézards et aux +choucas, les forêts de noirs sapins, et les grottes imposantes comme +l'entrée du Tartare.--Pardonnez à ma faiblesse, ce retour sur un temps +pour jamais effacé de ma destinée, et qui remplit mon coeur de +mélancolie. + +Mais, dites-moi, Fleury, si vous avez autant d'âme qu'un chien comme +moi peut en avoir, pensez-vous qu'un simple et hardi montagnard soit +un digne courtisan du despotisme, un conspirateur dangereux, un +affilié de Lulworth. Non, vous ne le pensez pas! Vous avez pu me voir +lire _la Quotidienne_: ma maîtresse la reçoit, et je ne la soupçonne +pas d'être infectée de ces gothiques préjugés, de ces haineux +ressentiments. Je la lis comme vous la liriez, avec dégoût et mépris, +pour savoir seulement jusqu'où l'acharnement des partis peut porter +des hommes égarés. Mais combien de fois, transporté d'une vertueuse +indignation, j'ai fait voler d'un coup de patte, ou mis en pièces d'un +coup de dent, ces feuilles empreintes de mauvaise foi et d'esprit de +vengeance! + +Cessez de le dire, et vous, ma chère maîtresse, mon estimable amie, +gardez-vous de le croire. Jamais Brave, jamais le chien honoré de +votre confiance et enchaîné par vos bienfaits, ne méconnaîtra ses +devoirs et n'oubliera le sentiment de sa dignité. Qu'on vienne, au nom +de Charles X ou de Henri V, attaquer votre tranquille demeure, vous +verrez si Brave ne vaut pas une armée. Vous reconnaîtrez la pureté de +son coeur indignement méconnue par vos frivoles amis, vous jugerez +alors entre eux et moi! + +Et vous, jeunes gens sans expérience et sans frein, j'ai pitié de +votre jeunesse et de votre ignorance. Mon âme généreuse, incapable de +ressentiment, veut oublier vos torts et pardonner à votre légèreté: +soyez donc absous et revenez sans crainte égayer les ennuis de ma +maîtresse solitaire. Vous n'avez rien à redouter de ma vengeance. +Brave vous pardonne! + +Que tout soit oublié, et, si vous êtes d'aussi bonne foi que moi, +qu'un embrassement fraternel soit le sceau de notre réconciliation, je +vous offre ma patte avec franchise et loyauté et joins ici, pour votre +sûreté personnelle, un sauf-conduit qui vous mettra à couvert des +ressentiments que votre lettre aurait pu exciter dans les environs. + + +Brave, seigneur chien, maître commandant, général en chef et +inspecteur de toute la chiennerie du pays: à Mylord, au chien Bleu, à +Marchant, à Labrie, à Charmette, à Capitaine, à Pistolet, à Caniche, à +Parpluche, à Mouche, à tous les chiens jeunes ou vieux, mâles ou +femelles, ras ou tondus, grands ou petits, galeux ou enragés, infirmes +ou podagres, hargneux ou arrogants, domiciliés dans le bourg de +Nohant, dans celui de Montgivray, dans la maison à Rochette, à la +Tuilerie, etc., et tous autres lieux situés entre la Châtre et Nohant: + +Défense vous est faite, _sous peine de mort_, de mordre, poursuivre, +menacer ou insulter les individus ci-dessous mentionnés: + +Charles Duvernet, Alphonse Fleury; + +Lesquels seront porteurs du présent sauf-conduit, que nous leur avons +délivré le 1^er décembre 1830, en notre niche, en présence du chien +Bleu et de madame Aurore D.. + +_Signé_ BRAVE. + + + + +XLVII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS + + Nohant, mercredi, 3 décembre 1830. + +Mon cher enfant, + +Si vous aimiez les compliments, je vous dirais que vous m'avez écrit +une lettre vraiment remarquable de jugement, d'observation, de +raisonnement et même de style; mais vous m'enverriez promener. + +Je vous dirai tout bonnement que vos réflexions me paraissent justes. +J'ai assez de confiance dans le jugement que vous me donnez en +tremblant et sans y avoir confiance vous-même. + +Comme vous, je pense que le grand compagnon de ce petit monsieur est +sans moyens et sans moeurs; c'est aussi, je crois, un être fort +ordinaire, sans vices ni défauts choquants. Sa physionomie (vous savez +que je tiens à cet indice) promet de la franchise et de la douceur. +Cependant les choses vont assez mal en sa faveur. Il a fait +déclarations, protestations et supplications à la pauvre enfant, qui +ne doute pas plus de leur solidité que de la clarté du soleil. Et +pourtant, depuis son départ (au mois d'août), il n'a pas donné signe +de vie à la famille. Quand on questionne _l'autre,_ resté à Paris et +qui est (je le crains bien, entre nous) l'amant en titre de la mère, +il répond des balivernes. Je suppose que le _monsieur_ était sincère +aux pieds de la jeune fille. Comment eût-il pu ne pas l'être? Elle est +charmante de tous points. Mais, une fois éloigné d'elle, la froide +raison,--des raisons d'intérêts sans doute, car on m'assure qu'il a de +la fortune, et elle n'a rien,--les parents, la légèreté, l'absence, un +parti plus avantageux, que sais-je? la jolie et douce enfant est +oubliée sans doute. Dans l'ignorance de son coeur, elle le pleurera +comme s'il en valait la peine. _Si jeunesse savait_! Quoi qu'il +arrive, je vous remercie de vos lumières et je vous tiendrai au fait +des événements. J'abrège sur cet article, car j'ai bien autre chose à +vous dire. + +Sachez une nouvelle étonnante, surprenante... (pour les adjectifs, +voyez la lettre de madame de Sévigné, que je n'aime guère, quoi qu'on +dise!), sachez qu'en dépit de mon inertie et de mon insouciance, de ma +légèreté à m'étourdir, de ma facilité à pardonner, à oublier les +chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un _parti +violent_. Ce n'est pas pour rire, malgré le ton de badinage que je +prends. C'est tout ce qu'il y a de plus sérieux. C'est encore là un de +ces secrets qu'on ne confie pas à trois personnes. Vous connaissez mon +intérieur, vous savez s'il est tolérable. Vous avez été étonné vingt +fois de me voir relever la tête le lendemain, quand la veille on me +l'avait brisée. I1 y a un terme à tout. Et puis les raisons qui +eussent pu me porter plus tôt à la résolution que j'ai prise, +n'étaient pas assez fortes pour me décider, avant les nouveaux +événements qui viennent de se produire. Personne ne s'est aperçu de +rien. Il n'y a pas eu de bruit. J'ai simplement trouvé un paquet à mon +adresse, en cherchant quelque chose dans le secrétaire de mon mari. Ce +paquet avait un air solennel qui m'a frappée. On y lisait: _Ne +l'ouvrez qu'après ma mort._ + +Je n'ai pas eu la patience d'attendre que je fusse veuve. Ce n'est pas +avec une tournure de santé comme la mienne qu'on doit compter survivre +à quelqu'un. D'ailleurs, j'ai supposé que mon mari était mort et j'ai +été bien aise de voir ce qu'il pensait de moi durant sa vie. Le paquet +m'étant adressé, j'avais le droit de l'ouvrir sans indiscrétion, et, +mon mari se portant fort bien, je pouvais lire son testament de +sang-froid. + +Vive Dieu! quel testament! Des malédictions, et c'est tout! Il avait +rassemblé là tous ses mouvements d'humeur et de colère contre moi, +toutes ses réflexions sur ma _perversité_, tous ses sentiments de +mépris pour mon caractère. Et il me laissait cela comme un gage de sa +tendresse! Je croyais rêver, moi qui, jusqu'ici, fermais les yeux et +ne voulais pas voir que j'étais méprisée. Cette lecture m'a enfin +tirée de mon sommeil. Je me suis dit que, vivre avec un homme qui n'a +pour sa femme ni estime ni confiance, ce serait vouloir rendre la vie +à un mort. Mon parti a été pris et, j'ose le dire, _irrévocablement_. +Vous savez que je n'abuse pas de ce mot. + +Sans attendre un jour de plus, faible et malade encore, j'ai déclaré +ma volonté et décliné mes motifs avec un aplomb et un sang-froid qui +l'ont pétrifié. Il ne s'attendait guère à voir un être comme moi se +lever de toute sa hauteur pour lui faire tête. Il a grondé, disputé, +prié. Je suis restée inébranlable. _Je veux une pension, j'irai à +Paris, mes enfants resteront à Nohant._ Voilà le résultat de notre +première explication. J'ai paru intraitable sur tous les points. +C'était une feinte, comme vous pouvez croire. Je n'ai nulle envie +d'abandonner mes enfants. Quand il en a été convaincu, il est devenu +doux comme un mouton. Il est venu me dire qu'il affermerait Nohant, +qu'il ferait maison nette, qu'il emmènerait Maurice à Paris et le +mettrait au collège. C'est ce que je ne veux pas encore. L'enfant est +trop jeune et trop délicat. En outre, je n'entends pas que ma maison +soit vidée par mes domestiques, qui m'ont vue naître et que j'aime +presque comme des amis. Je consens à ce que le train en soit réduit, +parce que ma modeste pension rendra cette économie nécessaire. Je +garderai Vincent[1] et André[2] avec leurs femmes, et Pierre[3]. Il y +aura assez de deux chevaux, de deux vaches, etc., etc.; je vous fais +grâce du tripotage. De cette manière, je serai _censée_ vivre de mon +côté. Je compte passer une partie de l'année, _six mois au moins_, à +Nohant, près de mes enfants, voire près de mon mari, que cette leçon +rendra plus circonspect. Il m'a traitée jusqu'ici comme si je lui +étais odieuse. Du moment que j'en suis assurée, je m'en vais. +Aujourd'hui, il me pleure, tant pis pour lui! je lui prouve que je ne +veux pas être supportée comme un fardeau, mais recherchée et appelée +comme une compagne libre, qui ne demeurera près de lui que lorsqu'il +en sera digne. + +Ne me trouvez pas impertinente. Rappelez-vous comme j'ai été humiliée! +cela a duré huit ans! En vérité, vous me le disiez souvent, les +faibles sont les dupes de la société. Je crois que ce sont vos +réflexions qui m'ont donné un commencement de courage et de fermeté. +Je ne me suis radoucie qu'aujourd'hui. J'ai dit que je consentirais à +revenir si ces conditions étaient acceptées, et elles le seront. + +Mais elles dépendent encore de quelqu'un, ne le devinez-vous pas? +C'est de vous, mon ami, et j'avoue que je n'ose pas vous prier, tant +je crains de ne pas réussir. Cependant voyez quelle est ma position: +si vous êtes à Nohant, je puis respirer et dormir tranquille; mon +enfant sera en de bonnes mains, son éducation marchera, sa santé sera +surveillée, son caractère ne sera gâté ni par l'abandon ni par la +rigueur outrée. J'aurai par vous de ses nouvelles tous les jours, de +ces détails qu'une mère aime tant à lire. Si je laisse mon fils livré +à son père, il sera gâté aujourd'hui, battu demain, négligé toujours, +et je ne retrouverai en lui qu'un méchant polisson. On ne m'écrira que +pour me le faire malade, afin de me contrarier ou me faire revenir. + +Si ce devait être là son sort, j'aimerais mieux supporter le mien tel +qu'il est aujourd'hui et rester près de lui, pour adoucir du moins la +brutalité de son père. + +D'un autre côté, mon mari n'est pas aimable, madame Bertrand ne l'est +pas non plus; mais on supporte d'une femme ce qu'on ne supporte pas +d'un homme, et, pendant trois mois d'été, trois mois d'hiver (c'est +ainsi que je compte partager mon temps), ferez-vous aux intérêts de +mon fils, c'est-à-dire à mon repos, à mon bonheur, le sacrifice de +supporter un intérieur triste, froid et ennuyeux? Prendrez-vous sur +vous d'être sourd à des paroles aigres et indifférent à un visage +refrogné? Il est vrai de dire que mon mari a entièrement changé +d'opinion à votre égard et qu'il ne vous a donné, cette année, aucun +sujet de plainte; mais, à l'égard des gens qu'il aime le mieux, il est +encore fort maussade parfois. Hélas! je n'ose pas vous prier, tandis +que, la famille Bertrand, riche et aujourd'hui dans une position +brillante, vous offre mille avantages, le séjour de Paris, où +peut-être elle va se fixer, par suite de la nomination du général à la +tête de l'École polytechnique. + +Que ferai-je si vous me refusez? De quel droit insisterai-je pour vous +faire pencher en ma faveur? Qu'ai-je fait pour vous, et que suis-je +pour que vous me rendiez un service que personne ne me rendrait? Non, +je n'ose pas vous prier, et, cependant, je vous bénirais si vous +exauciez ma prière, toute ma vie serait consacrée à vous remercier et +à vous chérir comme l'être à qui je devrais le plus. Si une +reconnaissance profonde, une tendresse de mère peuvent vous payer d'un +tel bienfait, vous ne regretterez point de m'avoir sacrifié, pour +ainsi dire, deux ans de votre vie. Mon coeur n'est pas froid, vous le +savez, et je sens qu'il ne restera point au-dessous de ses +obligations. + +Adieu; répondez-moi courrier par courrier, cela est bien important +pour la conduite que j'ai à tenir vis-à-vis de mon mari. Si vous +m'abandonnez, il faudra que je plie et me soumette encore une fois. +Ah! comme on en abusera! + +Adressez-moi votre lettre _poste restante_. Ma correspondance n'est +plus en sûreté. Mais, grâce à cette précaution, vous pouvez me parler +librement. Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur. + + [1] Cocher. + [2] Valet de chambre. + [3] Jardinier. + + + + +XLVIII + +AU MÊME + + Lundi soir. Notant, 8 décembre 1830. + +Mon cher enfant, + +Laissez-moi vous bénir, et n'essayez point de diminuer le prix de ce +que vous faites pour moi. Ne dites pas que vous ne faites que remplir +un engagement, tenir une promesse. Du moment que les nouveaux chagrins +que j'ai éprouvés m'ont mise dans la nécessité de quitter Nohant une +partie de l'année, vous étiez dégagé de tout lien. Vous pouviez me +dire: «J'ai fait le sacrifice de mes intérêts et de toute mon ambition +à l'espoir de vivre près d'une amie; mais je ne me suis pas engagé à +veiller sur ses enfants en son absence et à supporter l'ennui de la +solitude pendant l'autre moitié de l'année.» Quand je vous ai offert +un sort moins brillant, mais plus doux peut-être que celui dont vous +jouissez actuellement, je ne prévoyais pas les circonstances où je me +trouve aujourd'hui. Je me disais que mon amitié vous dédommagerait des +avantages de la fortune, et je vous connaissais assez pour espérer que +vous goûteriez le bonheur sans éclat que mon affection vous +promettait. Maintenant que je me vois forcée de prendre un parti +sévère et d'assurer mon repos, ma liberté, par une résidence de six +mois par an à Paris, c'est en tremblant que je vous demande de me +consacrer votre temps. Loin de revendiquer comme un droit la promesse +que vous me fîtes, je vous en affranchis entièrement. Si c'est à +l'honneur seul que je dois votre noble conduite à mon égard, je vous +rends votre liberté, sans que, pour cela, vous perdiez mon estime. +Non, mon cher enfant, je ne veux rien devoir qu'à votre amitié. Je ne +veux point me soustraire à la reconnaissance en considérant votre +sacrifice comme l'accomplissement d'un devoir. Je le regarderai toute +ma vie comme une preuve d'affection si grande, que je ne pourrai +jamais assez la reconnaître. Je me dirai toujours que c'est par +dévouement d'amitié, et non par principe de conscience, que vous avez +accepté mes propositions, modifiées comme elles le sont par les +chagrins de mon intérieur. + +Je vous renvoie les deux lettres que vous m'avez confiées. Je ne +m'abuse point sur le désavantage pécuniaire qui résulte pour vous +d'abandonner la famille Bertrand. Personne ne comprendra le +désintéressement et la noblesse de votre conduite. Votre mère seule en +sera un bon juge. Je souffre, je l'avoue, de l'idée que le secret de +mon intérieur sortira de vos mains. Je sais que votre mère gardera ce +secret comme vous-même; mais la mort, cet accident imprévu et +inévitable, peut changer étrangement la destination des écrits. J'ai +pour principe de détruire sans tarder tout papier contenant des +particularités dont la découverte serait nuisible à la réputation ou +au bonheur de quelqu'un. Voilà le seul motif qui m'engageait à vous +prier de brûler ma lettre. Si vous la faites passer à votre mère, +priez-la donc de le faire. Vous devez reconnaître comme moi l'utilité +de cette mesure. Si quelque autre personne que vous ou elle venait à +découvrir les torts de mon mari, je me ferais un reproche éternel de +les avoir retracés. + +Quand à madame Saint-A..., je ne suis guère surprise de ses intentions +_officieuses_ à mon égard. Je n'ai jamais fait la folie de croire en +elle; aussi je ne puis être offensée de sa conduite envers moi, quelle +qu'elle puisse être. + +Je ne puis rien vous promettre pour le voyage à Nîmes. Ce n'est pas la +considération de l'argent qui m'arrête le plus. Ce voyage doit être +peu dispendieux. Mais je serai désormais dans une position qui me +prescrira beaucoup de prudence dans mes démarches. Le bon accord que, +malgré ma séparation d'avec mon mari, je veux conserver dans tout ce +qui concernera mon fils, m'obligera à le ménager de loin comme de +près. J'ai déjà reconnu que ce projet ne lui souriait point. +Désormais, je ne dois laisser aucune prise contre moi, ou tout le +fruit de mon énergie serait perdu et j'aurais fourni des armes contre +moi-même. + +J'éprouve un autre chagrin très vif: c'est de n'avoir pas une obole +dont je puisse disposer maintenant. Si j'étais à Paris, je vous +trouverais de l'argent dans la journée. Je vendrais mes effets plutôt +que de ne pas vous rendre un service; mais, ici, que faire? Je suis +dans une position délicate envers mon mari. Je lui dois; c'est-à-dire +que je suis en avance de la pension qu'il me fait. Cela ne m'a pas +empêchée de lui adresser une demande, aussitôt votre lettre reçue. +J'ai éprouvé un refus assez poli, mais très décisif. Plaignez-moi, je +ne maudis mon défaut d'ordre jamais autant que lorsqu'il m'empêche de +servir l'amitié! Cependant, si vous ne pouvez trouver d'argent +ailleurs, je tâcherai d'en emprunter sans qu'on le sache, quoique je +sois déjà criblée de dettes, que j'acquitterai, Dieu sait comment! +Répondez-moi immédiatement, _poste restante à la Châtre_. + +Mes affaires domestiques s'éclaircissent. Mon frère me soutient un peu +et m'offre son appartement à Paris jusqu'au mois de mars. Pendant ce +temps, il restera ici avec sa femme. A cette époque, je reviendrai et +je passerai quelque temps à Nohant pour vous y installer. Je partirai +pour Paris dès que serai rétablie. Je suis encore très souffrante. Si +vous pouvez venir passer une journée à Châteauroux, je vous +préviendrai, afin que nous puissions causer à mon passage en cette +ville. + +Adieu, mon cher enfant; je suis encore assez faible, mais j'ai assez +de tête et de coeur pour sentir vivement ce que vous faites pour moi. +Vous aurez beau vous défendre de mes bénédictions avec votre rudesse +spartiate, je vous poursuivrai jusqu'à la mort de mes remerciements et +de mon ingratitude. _Prenez-le comme vous voudrez_, comme dit mon +vieux curé. + +Bonsoir donc, mon cher fils; parlez de moi à votre mère. Dites-lui que +je la vénère sans la connaître, ou plutôt que je la connais très bien +sans l'avoir vue. Certes, je voudrais qu'elle me connût aussi et +qu'elle sût combien son enfant m'est cher. + + + + +XLIX + +AU MÊME + + (En cas d'absence: _à Paris, + Boulevard Poissonnière_, n° 20.) + +Nohant, 27 décembre 1830. + +Qu'êtes-vous donc devenu mon cher enfant? Où êtes-vous? Pourquoi ne me +donnez-vous pas signe de vie? Je suis vraiment inquiète. Dans un +moment de crise comme celui que j'ai traversé, j'aurais eu besoin de +votre amitié, de vos encouragements. Vous ne m'avez écrit qu'un très +petit mot. Il est vrai qu'il renfermait bien des choses. Depuis, je +vous ai écrit, pour vous dire tout le bien que vous m'aviez apporté. +Je vous en remerciais dans l''effusion de mon coeur. Votre modestie +farouche s'est-elle offensée de quelques-unes de mes expressions? +Après ce qui m'est arrivé, j'ai sujet de trembler. Peut-être est-ce la +raison de votre silence. Vous craignez peut-être de tomber dans les +mains des infidèles. Rassurez-vous. Maintenant madame Decerf ne remet +mes lettres qu'à moi, et celles qui me sont adressées _poste restante_ +sont doublement assurées de me parvenir. Peut-être aussi êtes-vous à +Paris? Je ne vois personne qui puisse me dire où est la famille du +général. Je suis tourmentée de ne rien savoir et de tout appréhender. +N'êtes-vous pas malade? Me boudez-vous? et pourquoi? Enfin qu'y +a-t-il? + +Je pars le 4 janvier pour Paris. Si vous êtes à la Leuf, ne pourrai-je +vous voir un instant à Châteauroux? Si vous me répondez +affirmativement, je partirai d'ici le matin, afin de passer une partie +de la journée avec vous; sinon, je ne ferai que traverser Châteauroux. + +Adieu mon cher enfant; ma santé est médiocrement rétablie. Mon +intérieur est calme. + + + + +L + +A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT + + Paris; janvier 1831 + +Mon cher enfant, + +Je suis arrivée bien lasse! J'ai été obligée de m'arrêter quelques +heures à Orléans. La chaise de poste ne fermait pas, j'étais glacée. +Je ne suis arrivée à Paris qu'à minuit. J'étais bien embarrassée de ma +voiture, parce qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et +que je ne pouvais pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je +l'ai fourrée à l'hôtel de Narbonne[1]. Je me suis réchauffée, reposée; +j'ai arrangé et terminé pour le mieux une affaire qui m'occupait +beaucoup. Maintenant je vais faire mon déménagement, me reposer +encore; et puis je retournerai vers toi, mon petit mignon, dans huit +jours au plus. + +Embrasse ton papa et ta grosse mignonne pour moi. Tu m'avais promis de +m'écrire tout de suite; écris-moi donc, petit drôle. Je n'ai pas +encore eu le temps de voir ton oncle. Je pense que je le verrai +aujourd'hui. + +Adieu, mon cher mignon. Je t'embrasse mille fois. + +Ta mère. + +Que faut-il que je t'apporte? + + [1] Propriété de George Sand, à Paris + + + + +LI + +AU MÊME + + Paris, 8 janvier 1831 + +J'ai reçu ta petite lettre, mon cher enfant. J'ai eu bien du chagrin +de voir que tu as été malade: tu avais mangé un peu trop de chocolat, +je me le rappelle. N'en mange donc plus; soigne-toi bien. J'espère que +tu m'écriras bientôt que tu es tout à fait guéri. + +Sois sûr, mon petit amour, que j'ai eu aussi beaucoup de chagrin de te +quitter et que je serai bien heureuse de te revoir. J'aurais mieux +aimé t'emmener que de venir toute seule à Paris, tu le sais bien; mais +tu ne te serais guère amusé ici. Tu n'aurais pas été si bien qu'à +Nohant, où tout le monde t'aime et s'occupe de toi. + +Bientôt tu auras Boucoiran, qui t'aime bien aussi et qui te fera +travailler, sans te fatiguer. Tu dois bien savoir qu'il n'est pas +méchant; il ne faut pas que tu aies du chagrin pour cela. Quand tu +travailles bien, tu sais comme on te caresse et comme tout le monde +est content; ton papa et ta maman surtout, qui seraient si heureux de +te voir bien savant et bien aimable! Sois donc bien doux et bien gai; +joue, mange, cours, écris-moi et aime-moi toujours bien. + +Adieu, mon cher enfant; je t'embrasse mille fois. + +Ta maman. + +Parle-moi de ta petite soeur et embrasse-la pour moi. + + + + +LII + +AU MÊME + + Paris, 10 janvier 1831 + +Je suis inquiète de toi, mon cher enfant. Tu m'as écrit pour me dire +que tu avais été malade; ne l'es-tu pas encore? Si je ne reçois pas de +tes nouvelles aujourd'hui, j'aurai bien du chagrin. Écris-moi donc +exactement deux fois par semaine, je t'en prie; si tu es malade, prie +ton papa ou ton oncle de m'écrire. Pour moi, je me porte bien et je +cours beaucoup; mais je n'ai pas encore été au spectacle, parce que je +travaille le soir. J'ai été trois fois chez ta bonne maman Dudevant +sans pouvoir la trouver. Il paraît qu'elle sort souvent. Je lui ai +laissé ta lettre, et j'y retournerai aujourd'hui. + +J'ai déjà marchandé ton habit de garde national, il sera bien joli, +j'y joindrai un schako avec une flamme rouge. Je voudrais que tu +pusses voir les hussards d'Orléans. Tu aurais bien envie d'être +habillé comme eux. Ils ont une veste gris bleu garnie de mouton noir +et un pantalon rouge; le plumet est noir, il n'y a rien de plus +élégant. + +J'ai vu M. Blaize[1] qui m'a bien demandé de tes nouvelles. Dis à ton +papa de dire à madame Decerf que j'ai fait sa commission. Dis-lui +aussi de me donner des nouvelles de madame Duteil. Je n'ai pas encore +le temps d'écrire des lettres. Je n'écris qu'à toi. + +Embrasse bien ton papa pour moi, ainsi que ton oncle et ta tante. Dis +à ton oncle qu'en descendant son escalier un peu trop fort, j'ai fait +écrouler douze marches. Embrasse bien fort ta soeur de la part de sa +maman; parle-t-elle un peu de moi? Et Léontine se porte-t-elle bien? +Enfin donne-moi des nouvelles de tout le monde, et dis bien des choses +de ma part à Eugénie, à Françoise, etc. + +Adieu, mon cher amour; écris-moi donc et surtout porte-toi bien, sois +sage, et aime toujours ta mère, qui t'embrasse mille et mille fois. + + [1] Artiste peintre qui avait fait les miniatures de George Sand et + de son fils, l'année précédente. + + + + +LIV + +A JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX + + Mercredi. Paris, 13 janvier 1831 + +Mon cher ami, + +Je suis enfin libre; mais je suis loin de mes enfants. Quand vous +serez près d'eux, je serai moins triste de leur absence; je veux dire +que l'inquiétude ne se joindra pas à ma tristesse. Merci, mon cher +enfant, merci! Que Dieu rende à votre mère tout le bien que vous ferez +à mon fils. Parlez de moi souvent, qu'il ne désapprenne point à +m'aimer. J'ai dit, en partant, qu'on vous donnât la chambre que vous +désirez. Si on l'avait oublié, faites-vous-la donner en arrivant. Je +ne vous parle pas de la conduite à tenir avec mon mari, pour conserver +la bonne intelligence nécessaire. Vous savez maintenant qu'il faut se +garder de prendre mon parti, sous peine d'être haï; qu'il faut laisser +soutenir les paradoxes les plus injustes et les plus absurdes, sans +donner signe de blâme, etc. Je sais, de mon côté, qu'on ne se conduira +peut-être pas toujours à votre égard avec l'amitié que vous méritez. +Les coeurs sont secs et ne s'ouvriront pas pour vous. + +Il est nécessaire que vous ayez une grande autorité sur Maurice; mais +il ne faut pas que vous ayez l'air de la disputer à son père. +Affectez, au contraire, d'adhérer à tout ce qu'il vous dira, et faites +au fond comme vous jugerez bon. Il n'a pas de constance dans les +idées, il ne s'inquiétera pas de l'effet de ses avis. Ensuite prenez +garde à vos lettres et aux miennes. Mettez-y toute votre prudence +naturelle. Je vous prie de m'écrire au moins une fois par semaine et +de m'avertir si Maurice était sérieusement malade. Eux n'y +manqueraient pas, je le sais bien; mais ils ne feraient pas faute +d'exagérer son mal, soit pour me faire revenir plus vite, soit pour me +faire de la peine. En vérité, ils m'en ont assez fait, souvent pour le +seul plaisir qu'ils y trouvaient. Vous, vous me direz la vérité; si +l'un de mes enfants tombait malade, je me conformerais entièrement à +votre avis de revenir ou de rester. J'aurais de l'inquiétude ou je +n'en aurais pas, suivant votre assertion. Vous m'épargnerez la douleur +tant que vous pourrez, je le sais. Vous ne m'abuserez pas non plus par +une aveugle confiance. + +Je vous écrirai plus au long dans quelques jours, pour vous dire ce +que je fais ici. Je m'embarque sur la mer orageuse de la littérature. +Il faut vivre. Je ne suis pas riche maintenant, mais je me porte bien, +et, quand de longues lettres de vous me parleront de votre amitié et +de mon fils, je serai gaie. + +Un mot cependant avant de vous dire bonsoir. Vous m'avez mal comprise +si vous avez cru que ce serait par rapport aux _convenances, à +l'opinion_, que j'ai refusé de vous accompagner à Nîmes. Les +convenances sont la règle des gens sans âme et sans vertu. L'opinion +est une prostituée qui se donne à ceux qui la payent le plus cher. Ce +n'est pas non plus pour ne pas déplaire à mon mari. Je m'explique. Ce +n'est pas à cause de l'humeur qu'il en aurait, et des reproches amers +ou mordants qui m'en reviendraient. Vous remarquez fort bien que j'ai +bravé cette humeur et supporté ces reproches en beaucoup d'autres +occasions. J'ajouterai que je l'ai fait souvent pour des gens que +j'aimais bien moins que vous. Mais c'est à cause de _vous_. C'est +parce que je ne veux pas que vous deveniez un objet de méfiance et +d'aversion qu'on chercherait à éloigner. Vous pensez rester plus de +deux ans avec nous? Je ne le sais pas, mon enfant; mais je voudrais +que ce fût pour toute la vie. Or vous témoigner une préférence +marquée, une estime particulière, ce serait... Au reste, vous savez +comme cela a réussi _autrefois_ entre nous. Ils m'ont appris qu'il +fallait cacher mes plus nobles affections, comme des sentiments +coupables. Ne voulant pas les rompre, je saurai avoir à cause de vous, +mon cher Jules, des ménagements que je dédaignerais s'il ne s'agissait +que de moi. + +Bonsoir, cher enfant; je vous aime bien, et serai toujours votre +seconde mère. Écrivez-moi aussitôt que vous serez chez nous. Dites-moi +un peu comment ou me traite là-bas. Il est toujours bon de savoir ce +que les autres pensent de vous. + +Je vous embrasse de tout mon coeur. + + + + +LV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE + + Paris, 18 janvier 1831. + +Ma chère petite maman, + +L'ami Pierret m'a lu ce matin le passage de votre lettre me +concernant. Je vous remercie du désir que vous témoignez de me voir. +Il est bien réciproque. Je compte rester ici deux mois au moins, ainsi +je ne puis manquer de vous embrasser cette année. Je n'oserais pas +vous prier d'avancer pour moi votre retour. Je craindrais trop de +causer du chagrin à Caroline, si heureuse de vous avoir près d'elle. +Elle me reprocherait peut-être de vous enlever. Ne croyez point, comme +vous semblez le témoigner à notre ami Pierret, que j'éprouve aucun +sentiment de jalousie envers ma soeur. Ce serait un sentiment bien +bas. Je ne voudrais pas l'éprouver, quand même il s'agirait d'une +personne indifférente, à plus forte raison à son égard. + +Vous demandez ce que je viens faire à Paris. Ce que tout le monde y +vient faire, je pense: me distraire, m'occuper des arts qu'on ne +trouve que là dans tout leur éclat. Je cours les musées; je prends des +leçons de dessin; tout cela m'occupe tellement, que je ne vois presque +personne. Je n'ai pas encore été à Saint-Cloud. Depuis plusieurs +jours, c'est une partie arrangée avec Pierret; mais le mauvais temps +l'ajourne. Je n'ai pas vu non plus M. de Villeneuve[1], ni mes amies +de couvent. Je n'ai pas le temps; puis il faut faire des toilettes, un +peu de cérémonie, et cela m'ennuie. Depuis si longtemps, je ne sais ce +que c'est que la contrainte des salons. Je veux vivre un peu pour moi. +Il en est temps. + +Je reçois souvent des lettres de mon petit Maurice. Il se porte bien, +ainsi que sa soeur. Maurice a un très bon instituteur, fixé près de +lui pour deux ans au moins. Cette sécurité me donne un peu plus de +liberté. Ne lui étant plus absolument nécessaire, je compte venir plus +souvent à Paris que je n'ai fait jusqu'ici, à moins que je ne m'y +ennuie, ce qui pourrait bien m'arriver. Jusqu'à présent, je n'en ai +pas eu le temps, et, si je continue à m'y trouver bien, je ne +retournerai chez moi qu'au commencement d'avril. + +Vous le voyez, ma chère maman, je ne puis manquer de vous embrasser +cet hiver; car vous ne resterez pas tout ce temps-là loin de Paris. +S'il en était ainsi, j'irais, avant de retourner à Nohant, passer huit +jours à Charleville. J'aurais le plaisir d'embrasser ma soeur en même +temps que vous; mais, je le répète, je ne veux en aucune manière vous +prier de la quitter pour moi. Vous devez apprécier la délicatesse du +sentiment qui me force à vous exprimer avec réserve le désir que j'ai +d'embrasser ma chère maman. + +Vous voulez faire un cadeau à Maurice? Je n'ose pas vous dire qu'il +vaudrait mieux en faire deux à Oscar. Je sais le plaisir qu'on éprouve +à donner, et je vous en remercie tendrement de la part de Maurice et +de la mienne. + + [1] Le comte René de Villeneuve, cousin de George Sand. + + + + +LVI + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Paris 19 janvier 1831. + +Mon cher camarade, + +Il y a huit jours, nous étions convenus de vous écrire; mais, pour +cela, nous voulions avoir de l'esprit comme quatre, et nous avions +résolu de nous réunir Alphonse, Jules, Pyat et moi. Or, comme c'est +chose assez difficile de nous trouver ensemble, je prends le parti de +commencer. D'abord, je veux vous dire, mon cher ami, que vous êtes +bien _ridicule_, de revenir au moment où je quitte le pays. Vous +pouviez bien attendre encore un ou deux mois. Nous aurions été +charmants ici tous ensemble. + +Nous n'aurions pas eu les bords de l'Indre, c'est vrai; mais la Seine +est beaucoup plus saine. Nous n'aurions pas eu les Couperies; mais +nous aurions eu les Tuileries. Nous n'aurions pas mangé le lait +champêtre dans des écuelles rustiques; mais nous aurions respiré +l'odeur balsamique des pommes de terre frites et des beignets du pont +Neuf; ce qui a bien son mérite, quand on n'a pas le sou pour dîner. Ne +pourriez-vous assassiner tout doucement votre farinier, afin d'en +venir chercher un autre à Étampes ou aux environs? Je suis pour le +coup de poignard, c'est une manière si généralement goûtée qu'on ne +peut plus en vouloir aux gens qui s'en servent. + +Sans plaisanterie, mon bon Charles, nous parlons souvent de vous, et +nous regrettons votre présence, votre bonne humeur, votre bonne amitié +et vos mauvais calembours. + +Votre cousin de Latouche a été fort aimable pour moi. Remerciez bien +votre mère du coup de poing... non, du coup de main qu'elle m'a donné +en cette _occurrence_. Occurrence est bien, n'est-ce pas? Hélas! si +votre cousin savait à quelle lourde bête il rend service, vous en +auriez des reproches, c'est sûr. Ne lui en disons rien. Devant lui, je +suis charmante, je fais la révérence, je prends du tabac à petites +prises, j'en jette le moins possible sur son beau tapis à fond blanc. +Je ne mets pas mes coudes sur mes genoux, je ne me couche pas sur les +chaises; enfin je suis gentille tout à fait, vous ne m'avez jamais vue +comme ça. + +Il a écouté patiemment la lecture de mes oeuvres légères.--_Le +Gaulois_[1] n'avait pas eu la force de les porter. Il aurait fallu +deux mulets pour les traîner jusque-là.--Il m'a dit que c'était +charmant, mais que cela n'avait pas le sens commun. A quoi j'ai +répondu: «C'est juste.» Qu'il fallait tout refaire. A quoi j'ai dit: +«Ça se peut.» Que je ferais bien de recommencer. A quoi j'ai ajouté: +«Suffit.» + +Quant à la _Revue de Paris_, elle a été tout à fait charmante. Nous +lui avons porté un article _incroyable_; Jules l'a signé, et, entre +nous soit dit, il en a fait les trois quarts; car j'avais la fièvre. +D'ailleurs, je ne possède pas, comme lui, le genre _sublime_ de la +_Revue de Paris_. Il a promis solennellement de le faire insérer et il +l'a trouvé bien. + +J'en suis charmée pour Jules. Cela nous prouve qu'il peut réussir. +J'ai résolu de l'associer à mes travaux, ou de m'associer aux siens, +comme vous voudrez. Tant y a qu'il me prête son nom, car je ne veux +pas paraître, et je lui prêterai mon aide quand il en aura besoin. +Gardez-nous le secret sur cette _association littéraire_. (Vraiment! +j'ai un choix d'expressions délicieux!) On m'habille si cruellement à +la Châtre (vous n'êtes pas sans le savoir), qu'il ne manquerait plus +que cela pour m'achever. + +Après tout, je m'en moque un peu; l'opinion que je respecte, c'est +celle de mes amis. Je me passe du reste. Je ne vois pas que cela m'ait +empêchée jusqu'à présent de vivre sans trop de souci, grâce à Dieu et +à quelques bipèdes qui m'accordent leur affection. + +Je n'ai pas parlé de Jules à M. de Latouche; sa protection n'est pas +très facile à obtenir, m'a-t-on dit. Sans la recommandation de votre +maman, j'aurais pu la rechercher longtemps sans succès. J'ai donc +craint qu'il ne voulût pas l'étendre à deux personnes. Je lui ai dit +que le nom de _Sandeau_ était celui d'un de mes compatriotes qui avait +bien voulu me le prêter. + +En cela, je suivais son conseil; car, il est bon que je vous le dise, +M. Véron, le rédacteur en chef de la _Revue_, déteste les femmes et +n'en veut pas entendre parler. Il a les écrouelles. + +C'est à vous de savoir s'il est à propos d'expliquer à votre maman +pourquoi le nom de Sandeau va se trouver dans la _Revue_ et si elle +n'en parlera point à M. de Latouche. Il vaudrait mieux lui dire que +Jules me prête son nom. Quand nous serons assez avancés pour voler de +nos propres ailes, je lui laisserai tout l'honneur de la publication +et nous partagerons les profits (s'il y en a). Pour moi, âme épaisse +et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de l'argent plus +que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette à avoir de +l'ordre. Or ce dernier point est si difficile, qu'il ne faut pas même +y songer. + +Je suis ici pour un peu de temps, c'est-à-dire pour deux ou trois +mois; après quoi, je reviendrai au pays, piocher toutes les nuits et +galoper tous les jours, selon ma douce habitude, au grand scandale et +mécontentement de nos honorables compatriotes. S'ils vous disent du +mal de moi, mon cher ami, ne vous échauffez pas la bile à me défendre; +laissez les dire. + +Chauffez-vous tranquillement les pieds, ayez de bonnes pantoufles et +de la philosophie. J'en possède autant, et, par-dessus tout, une +vieille et sincère amitié pour vous, dût-on aussi en médire. Je ne +suis pas de ceux qui sacrifient leurs amis à leurs ennemis. + +Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse. + + [1] Surnom de M. Alphonse Fleury, de la Châtre. + + + + +LVII + +A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT + + Paris, 25 janvier 1831. + +Tu as dû recevoir, mon cher enfant, une lettre de moi le lendemain ou +le surlendemain de celle que tu m'as écrite. Dis à ton papa de +m'envoyer de l'argent. Aussitôt que j'en aurai, je t'enverrai ton +habit de garde national. J'ai vu ta bonne maman Dudevant plusieurs +fois. Elle ne m'a pas parlé d'argent et je ne me soucie pas de lui en +demander. Dis tout cela à ton papa. Je n'ai plus que ce qu'il me faut +pour ma consommation, et je ne puis dépenser une cinquantaine de +francs (au moins) sans en emprunter. C'est ce que je ferai, si je n'en +reçois pas bientôt, car tu as bien envie de cet habit, et j'ai bien +envie aussi de te l'envoyer. Réponds-moi tout de suite et mets dans ta +lettre un fil pour la grosseur de ta tête afin que je t'achète aussi +le schako. Dis à ton papa de te mesurer et de me dire ta taille bien +au juste, afin que l'habit et le pantalon ne soient pas trop grands. +Ta bonne maman Dupin, qui est à Charleville, a écrit à M. Pierret de +t'acheter un joujou pour tes étrennes. Je le mettrai dans la caisse +avec une poupée pour Léontine et une pour Solange. + +Je suis bien aise que tu te portes bien, mon amour; mais je ne veux +pas que tu aies du chagrin, cela augmenterait beaucoup le mien. J'ai +rêvé cette nuit que tu étais bien malade, et je me suis réveillée en +pleurant. Heureusement, une heure après, j'ai reçu la lettre de ton +papa et la tienne. Amuse-toi et ne pense à moi que pour te rappeler +que je t'aime bien et que je reviendrai bientôt. + +Boucoiran doit être à Nohant; tu vas avoir de l'occupation. Il te fera +jouer quand tu auras bien travaillé. Tu m'écriras tout ce que tu fais, +et, s'il est content de toi, ta petite maman sera bien heureuse et +t'aimera encore davantage. Tu seras sage par amitié pour moi, n'est-ce +pas, mon cher enfant? + +Embrasse ton papa, et qu'il soit bien content de toi. Embrasse aussi +ton oncle, ta tante, ta soeur et Léontine. Pour toi, mon cher amour, +je t'embrasse mille fois. Tu sais que tu es ce que j'ai de plus cher +au monde. Aime-moi aussi et porte-toi toujours bien. + +Ta mère. + +Solange parle-t-elle quelquefois de sa maman? Empêche qu'elle ne +m'oublie. + + + + +LVIII + +A M. JULES BOUCOIRAN A NOHANT + + Paris, 12 février 1831. + +Mon cher enfant, + +Je vous remercie de votre bonne lettre; écrivez-moi souvent, je vous +en prie. Je ne sais que par vous avec exactitude l'état de mes +enfants. Dites à Maurice de m'écrire, en le laissant libre et +d'écriture, et d'orthographe, et de style. J'aime ses naïvetés et ses +barbouillages. Je ne veux pas qu'il considère l'heure de m'écrire +comme une heure de travail. Une page deux fois la semaine, ce ne sera +pas assez pour l'embrouiller dans ses progrès. Je suis bien contente +qu'il se rende à la nécessité de travailler sans verser trop de +larmes. Une fois l'habitude prise, il ne se trouvera pas plus +malheureux qu'auparavant. + +Mon mari me mande que vous êtes maigre et au régime. Êtes-vous +réellement bien guéri, mon cher enfant? Soignez-vous, ne couchez pas +sans feu comme vous le faisiez par négligence l'année dernière, et +ayez toujours une tisane rafraîchissante dans votre chambre. Moi, le +grand médecin de Nohant, je vous traiterais _ex professo_. Que +deviennent donc tous les malades du village, depuis que je ne suis +plus là pour les guérir ou pour les tuer? + +Je vous dirai en confidence avoir eu ici l'occasion d'exercer mes +talents; auprès de qui? je vous le donne en cent! Auprès de madame +P..., mon implacable ennemie. La malheureuse femme vient de faire un +triste voyage à Paris, pour enterrer un fils de vingt ans. Elle était +mourante de douleur lorsque le hasard m'a fait connaître sa situation. +J'ai couru à elle sur-le-champ, je l'ai trouvée entourée de jeunes +gens qui pleuraient leur camarade et s'affligeaient de l'absence d'une +femme auprès de la mère désolée. J'ai passé la nuit sur une chaise +auprès d'elle. Une triste nuit! Mais, lorsqu'elle m'a reconnue et +qu'abjurant son aversion, elle m'a remerciée avec élan, j'ai éprouvé +combien la vengeance noble, celle qui consiste à rendre le bien pour +le mal, est un sentiment pur et doux. Nous nous sommes quittées très +réconciliées. Je parierais bien qu'à la Châtre et à Nohant surtout, ma +conduite passerait pour un trait de folie. N'en parlez pas; mais, si +on en parle et si l'on m'accuse, laissez dire. + +Je ne crois pas, mon cher enfant, à tous les chagrins qu'on me prédit +dans la carrière littéraire, où j'essaye d'entrer. Il faut voir et +apprécier quels motifs m'y poussent, quel but je poursuis. Mon mari a +fixé ma dépense particulière à trois mille francs. Vous savez que +c'est peu pour moi qui aime à donner et qui n'aime pas à compter. Je +songe donc uniquement à augmenter mon bien-être par quelques profits. +Comme je n'ai nulle ambition d'être connue, je ne le serai point. Je +n'attirerai l'envie et la haine de personne. La plupart des écrivains +vivent d'amertumes et de combats, je le sais; mais ceux qui n'ont +d'autre ambition que de gagner leur vie vivent à l'ombre paisiblement. +Béranger, le grand Béranger lui-même, malgré sa gloire et son éclat, +vit retiré à part de toutes les coteries. Ce serait bien le diable si +un pauvre talent comme le mien ne pouvait se dérober aux regards. Le +temps n'est plus où les éditeurs faisaient queue à la porte des +écrivains. La chose est renversée. De tous les états, le plus libre et +le plus obscur, peut-être, est celui d'auteur pour qui n'a pas +d'orgueil et de fanfaronnade. Quand on vient me dire que _la gloire_ +est un chagrin de plus que je me prépare, je ne puis m'empêcher de +rire de ce mot, qui n'est pas heureux, et de tous ces lieux communs +qui ne sont applicables qu'au génie et à la vanité. Je n'ai ni l'un ni +l'autre, et j'espère ne connaître aucune de ces tracasseries qu'on +croit inévitables. J'ai été incitée chez Kératry et chez madame +Récamier. J'ai eu le bon sens de refuser. Je vais chez Kératry le +matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai raconté comme nous +avions pleuré en lisant _le Dernier des Beaumanoir_. Il m'a dit qu'il +était plus sensible à ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des +salons. C'est un digne homme. J'espère beaucoup de sa protection pour +vendre mon petit roman. Je vais paraître dans la _Revue de Paris_. +J'en ai enfin la certitude; ce sera un pas immense de fait. + +Voilà où j'en suis. Adieu, mon cher enfant; je vous embrasse de tout +mon coeur. J'ai beaucoup de courses et de travail, voilà le seul côté +pénible de l'état que j'ai embrassé. Quand les premiers obstacles +seront franchis, je me reposerai. + + + + +LIX + +A M. DUTEIL. AVOCAT, A LA CHATRE + + Paris, 15 février 1831. + +Mon cher ami, + +Si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c'est que la patrie était +menacée et que j'étais occupée à la défendre. Maintenant que je l'ai +sauvée, je reviens à mes amis, je rentre dans la vie privée et je me +repose sur ma gloire. + +Vous savez, peut-être, que nous venons de traverser une petite +révolution, toute petite à la vérité, une révolution de poche, une +miniature de révolution, mais fort gentille dans ce qu'elle est. Je +dis _peut-être_, parce que, pendant qu'on se battait à coups de +missel, dans les rues de Paris, il est possible que, occupé à chanter, +à boire, à rire, à dormir, vous n'ayez pas lu une colonne de journal +et que vous sachiez tout au plus que la France a encore manqué de +périr; ce qui fût infailliblement arrivé, sans la conduite impartiale +et l'attitude ferme que j'ai montrées en cette circonstance difficile. + +J'ai fait l'impossible auprès de M. Duris-Dufresne; j'ai fait tout ce +qu'il fallait pour me faire mettre à la porte par tout autre que lui, +l'obligeance et la douceur même. M. Duris-Dufresne s'est remué tant +qu'il a pu pour M. M*** et pour une autre personne encore que je lui +recommandais et qui m'intéressait non moins vivement. Tout ce qu'il a +obtenu, ce sont des promesses, ce qu'on appelle des _espérances_, mot +qui m'a bien l'air d'être fait pour les dupes. Je n'ai pas besoin de +vous dire que je n'ai pas négligé une occasion de réchauffer son zèle. +Mais je veux vous dire que vous vous tromperiez et seriez fort injuste +de croire que M. Duris-Dufresne y eût mis de la mauvaise grâce! + +Il faut bien voir où il en est. En examinant la marche des choses, +vous vous expliquerez la facilité avec laquelle il a fait obtenir des +places à ses amis et la difficulté qu'il rencontre aujourd'hui pour +solliciter de simples emplois. Au commencement de ce nouveau +gouvernement, le parti Lafayette (c'est-à-dire MM. de Tracy, Eusèbe +Salverte, de Podenas, Duris-Dufresne, etc.) était au mieux avec le +pouvoir. Ces messieurs venaient de faire un roi, et ce roi n'avait +rien à leur refuser. C'était juste. Cependant, comme ces gens-là +n'étaient pas des polissons, après avoir été dupes des promesses de +l'hôtel de ville, ils n'ont pas rampé devant le sire. Ils ne lui ont +pas dit comme Guizot, Royer-Collard, Dupin et consorts: + +«Majesté, tout vous est permis; nous sommes vos serviteurs très +humbles et nous défendrons votre pouvoir, juste ou injuste, absurde ou +raisonnable, parce que vous nous avez donné des places et des +honneurs.» + +Le parti Lafayette, c'est-à-dire l'extrême gauche, en voyant des +fourberies, des turpitudes diplomatiques envahir l'esprit du +gouvernement et entraver la marche des institutions populaires dont on +l'avait leurré, s'est regimbé, et, de plus belle, s'est jeté dans +l'opposition. + +Il faut bien croire à la bonne foi de ces gens-là. Ils pouvaient, en +servant le pouvoir, conserver les bonnes grâces et la faveur. Ils +préfèrent le droit de crier, qui ne rapporte que l'acrimonie et le mal +de gorge. + +Je ne suis pas de leur humeur, moi! J'aime à rire, et j'ai l'égoïsme +de m'amuser de tout, même de la peur d'autrui. Mais j'estime et +j'admire la conduite de ces vieux grognards, qui veulent tout ou rien +en matière de liberté et que l'on traite d'enragés parce qu'on ne peut +les acheter. + +Je crois donc le crédit de Duris-Dufresne diablement tombé. Il a perdu +auprès du pouvoir ce qu'il a regagné en popularité. S'il n'obtient +plus rien, il ne faut pas lui en faire un crime; car le pauvre brave +homme use bien des souliers pour le service d'autrui. Ne +connaissez-vous pas M. de Bondy? C'est lui qui est en faveur +maintenant. Il est dans une belle position. Si la famille M... a des +relations avec lui (il me semble que je ne l'ai pas rêvé), je me +chargerai volontiers de tous les pas qu'il faudra faire. Dites-le à +F... et embrassez-la bien de ma part. Je lui écrirai dans quelques +jours. + +Pour le moment, je suis écrasée de besogne; besogne qui ne me mène à +rien jusqu'ici. J'ai pourtant toujours de l'espérance. Et puis voyez +l'étrange chose: la littérature devient une passion. Plus on rencontre +d'obstacles, et plus on aperçoit de difficultés, plus on se sent +l'ambition de les surmonter. Vous vous trompez pourtant bien si vous +croyez que l'amour de la gloire me possède. C'est une expression à +crever de rire que celle-là. J'ai le désir de gagner quelque argent; +et, comme il n'y a pas d'autre moyen que d'avoir un nom en +littérature, je tâche de m'en faire un (de fantaisie). J'essaye de +fourrer des articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines +infinies et une persévérance de chien. Si j'avais prévu la moitié des +difficultés que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carrière. +Eh bien, plus j'en rencontre, plus j'ai la résolution d'avancer. Je +vais pourtant retourner bientôt _cheux nous_, et peut-être sans avoir +réussi à mettre ma barque à flot, mais avec l'espérance de mieux faire +une autre fois et avec des projets de travail plus assidu que jamais. + +Il faut une passion dans la vie. Je m'ennuyais, faute d'en avoir. La +vie agitée et souvent même assez nécessiteuse que je mène ici chasse +bien loin le spleen. Je me porte bien et vous allez me revoir avec une +humeur tout à fait rose. + +Avec ça que notre bonne Agasta[1] aille bien et que je la retrouve +fraîche et ingambe! Nous danserons encore la bourrée ensemble! + +Adieu, mon cher ami. Si vous avez des idées, envoyez-moi-_z'en_; car, +des idées, par le temps qui court, c'est la chose rare et précieuse. +On écrit parce que c'est un métier; mais on ne pense pas, parce qu'on +n'en a pas le temps. Les choses marchent trop vite et vous emportent +tout éblouis. + +«Les écrivains (dit le sublime de Latouche), ce sont des instruments. +Au temps où nous vivons, ce ne sont pas des hommes; ce sont des +plumes!» + +Et, quand on a lâché ça, on se pâme d'admiration, on tombe à la +renverse, ou l'on n'est qu'un âne. + +Bonsoir. J'embrasse Agasta et vous de tout mon coeur. + + [1] Madame Duteil. + + + + +LX + +A M. MAURICE DUDEVANT, A NOHANT + + Paris, mercredi soir, 16 février 1831. + +Mon cher enfant, je n'ai pas eu le temps de te dire un petit mot, dans +la lettre de ton oncle. J'ai reçu le tien ce matin. Je suis très +contente que tu te portes bien et que tu t'amuses. Je serais heureuse +de te voir, mon cher enfant; mais je serais fâchée que tu fusses ici +maintenant. On ne s'y amuse pas: tout le monde se dispute, on +s'étouffe dans les rues, on démolit les églises et on bat le tambour +toute la nuit. Tu es bien mieux à Nohant, où l'on t'aime, où tu peux +courir et jouer sans voir des méchants qui se battent. + +Adieu, mon cher enfant; travaille toujours, écris-moi souvent, +embrasse pour moi ton papa, Boucoiran et ta petite soeur. Je vous aime +tous deux par-dessus tout et je vous embrasse mille fois. + + + + +LXI + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT + + Paris, 4 mars 1831. + +Mon cher enfant, + +Je vous remercie de m'avoir écrit. Je ne vis que de ce qui concerne +Maurice, et les nouvelles qui m'arrivent par vous n'en sont que plus +douces et plus chères. Aimez-le donc mon pauvre petit, ne le gâtez +pas, et pourtant rendez-le heureux. Vous avez ce qu'il faut pour +l'instruire sans le rendre misérable: de la fermeté et de la douceur. +Dites-moi s'il prend ses leçons sans chagrin. Près de lui, je sais +montrer de la sévérité; de loin, toutes mes faiblesses de mère se +réveillent et la pensée de ses larmes fait couler les miennes. Oh! +oui, je souffre d'être séparée de mes enfants. J'en souffre bien! Mais +il ne s'agit pas de se lamenter; encore un mois, et je les tiendrai +dans mes bras. Jusque-là, il faut que je travaille à mon entreprise. + +Je suis plus que jamais résolue à suivre la carrière littéraire. +Malgré les dégoûts que j'y rencontre parfois, malgré les jours de +paresse et de fatigue qui viennent interrompre mon travail, malgré la +vie plus que modeste que je mène ici, je sens que mon existence est +désormais remplie. J'ai un but, une tâche, disons le mot, une +_passion_. Le métier d'écrire en est une violente, presque +indestructible. Quand elle s'est emparée d'une pauvre tête, elle ne +peut plus la quitter. + +Je n'ai point eu de succès. Mon ouvrage a été trouvé invraisemblable +par les gens auxquels j'ai demandé conseil. En conscience, ils m'ont +dit que c'était trop bien de morale et de vertu pour être trouvé +probable par le public. C'est juste, il faut servir le pauvre public à +son goût et je vais faire comme le veut la mode. Ce sera mauvais. Je +m'en lave les mains. On m'agrée dans la _Revue de Paris_, mais on me +fait languir. Il faut que les noms connus passent avant moi. C'est +trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire dans _la +Mode_ et dans _l'Artiste_, deux journaux du même genre que la _Revue_. +C'est bien le diable si je ne réussis dans aucun. + +En attendant, il faut vivre. Pour cela, je fais le dernier des +métiers, je fais des articles pour _le Figaro_. Si vous saviez ce que +c'est! Mais on est payé sept francs la colonne et avec ça on boit, on +mange, on va même au spectacle, en suivant _certain conseil que vous +m'avez donné_. C'est pour moi l'occasion des observations les plus +utiles et les plus amusantes. Il faut, quand on veut écrire, tout +voir, tout connaître, rire de tout. Ah! ma foi, vive la vie d'artiste! +Notre devise est _liberté_. + +Je me vante un peu pourtant. Nous n'avons pas précisément la _liberté_ +au _Figaro_. M. de Latouche, notre _digne_ patron (ah! si vous +connaissiez cet homme-là!) est sur nos épaules, taillant, rognant à +tort et à travers, nous imposant ses lubies, ses aberrations, ses +caprices. Et nous d'écrire comme il l'entend; car, après tout, c'est +son affaire. Nous ne sommes que ses manoeuvres; _ouvrier-journaliste, +garçon-rédacteur_, je ne suis pas autre chose pour le moment. Quand je +vois les platitudes que j'ai griffonnées dans vingt paires de mains +qui se les arrachent et sous les yeux de ces bénévoles lecteurs dont +le métier est d'être mystifiés, je me prends à rire d'eux et de moi. +Quelquefois je les vois cherchant à deviner des énigmes sans mot et je +les aide à s'embrouiller. J'ai fait hier un article pour _madame +Duvernet_, on dit que c'est pour M. de Quélen [1]. Voyez un peu! + +Adieu, mon cher enfant; je vous charge d'embrasser mon frère et _ma +soeur, si elle vous le permet_. Dites à Polyte de m'écrire un peu plus +souvent. Enfermée au bureau d'esprit de mon _digne_ maître depuis neuf +heures du matin jusque cinq heures, je n'ai guère le temps d'écrire, +moi; mais j'aime bien à recevoir des lettres de Nohant. Elles me +reposent le coeur et la tête. + +Je vous embrasse et vous aime bien. Dites-moi donc ce que vous faites +faire à Maurice? + +J'ai revu Kératry et j'en ai assez. Hélas! il ne faut pas voir les +célébrités de trop près. + +_De loin, c'est quelque chose_, etc. + +J'aime toujours M. Duris-Dufresne de passion. Je vous dirai que j'ai +vu madame Bertrand à la Chambre des députés. Elle était derrière moi +dans la tribune des dames. Je lui ai offert ma place. J'ai été +honnête, elle a été gracieuse, et l'histoire finit là. + + [1] Archevêque de Paris + + + + +LXII + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Paris, 6 mars 1831. + +Vous êtes un _fichu_ paresseux mon cher camarade! Si nous n'étions +d'anciens amis, je me fâcherais; mais il faut bien vous pardonner, car +on ne refait pas de vieux amis du jour au lendemain. Savez-vous qu'il +se passe de belles choses, ici? C'est vraiment très drôle à voir. La +révolution est en permanence comme la Chambre. Et l'on vit aussi +gaiement, au milieu des baïonnettes, des émeutes et des ruines, que si +l'on était en pleine paix. Moi, ça m'amuse. J'en suis fâchée pour ceux +à qui ça déplaît; mais nous sommes au monde pour rire ou pour pleurer +de ce que nous voyons faire. Et, bien que je pleure quelquefois tout +comme une autre, pour le plus souvent je ris. + +Dites-moi donc, mon camarade, vous avez parfois l'humeur bien noire, à +ce qu'il paraît? Le moyen de s'en _dispenser_? Chez moi, la peine ne +creuse guère; chez vous, l'ennui se cramponne, du moins je crois le +voir à quelques phrases de votre lettre. Cela ne me surprend point: +l'air du pays n'est pas léger, la société n'est pas délicate, les +cancans ne sont pas spirituels et les plaisirs ne sont pas du tout. On +vit en tous lieux, je le sais, mais avec des intérêts, un ménage, une +occupation personnelle, des projets et des profits. A votre âge, on +n'a rien de tout cela, et au mien... que vous dirai-je? cela ne suffit +pas encore. Un peu de patience! quand nous aurons quarante ans, nous +serons les meilleurs Berrichons du monde. + +En attendant, il faut bien varier un peu la vie. Au lieu de vous faire +des sermons, je vous engagerai à venir à Paris le plus que vous +pourrez. Je sais que les parents ne lâchent guère leurs enfants; mais +vous qu'on aime et qu'on gâte passablement, si vous montriez un désir +bien prononcé, vous ne trouveriez pas de résistance. Si l'on voulait +m'écouter, je parlerais bien pour vous, tant je suis pénétrée de +l'impossibilité de vivre heureux à la Châtre quand on n'est ni vieux, +ni père de famille, ni _raisonnable par force_. + +Je ne suis pas de ceux qui disent: _Vivre, c'est s'amuser_, ou plutôt +je ne l'entends pas comme eux. Ce n'est pas l'Opéra qu'il vous faut +tous les jours pour passer agréablement la soirée. L'Opéra est chose +délicieuse, mais on peut rire ailleurs et de tout son coeur. Odry +même, le sublime Odry, n'est pas indispensable à ma félicité, +quoiqu'il y contribue puissamment. Je m'amuse _partout_.--Partout +(entendons-nous) où je ne vois pas la haine, le soupçon, l'injustice +et l'aigreur empester l'air que je respire. Si les gens n'étaient pas +méchants, je leur passerais bien d'être bêtes; mais, pour notre +malheur, ils sont l'un et l'autre. Voilà pourquoi la province est +odieuse. Il y a un venin caché partout, et l'on peut dire d'elle ce +que Victor Hugo dit de la prison: _Vous y cueillez une fleur, et elle +pique ou elle pue_. C'est barroque, mais c'est vrai. + +Il me tarde pourtant de retourner en Berry; car j'ai des enfants que +j'aime plus que tout le reste. Sans l'espoir de leur être plus utile +un jour avec la plume du scribe qu'avec l'aiguille de la ménagère, je +ne les quitterais pas si longtemps. Je veux, malgré les difficultés +sans nombre que je rencontre, faire les premiers pas dans cette +carrière épineuse. + +Je me suis enfin décidée à écrire dans _le Figaro_, et je suis charmée +que vous y soyez abonné; ce sera une manière de causer avec vous, +surtout si M. de Latouche a souvent la bonne idée de me faire faire +des articles comme celui de _Molinara_, article dont le coeur a fait +les frais plus que l'esprit. C'est dans son cabinet, à sa table, +moitié avec lui, que j'ai écrit cette _idylle_ dont le bon public +parisien (public excellent, d'ailleurs, dont le métier est d'être +dupe) cherchait le mot avec d'incroyables efforts le lendemain. + +Vous auriez ri de voir les bons bourgeois du café _Conti_... (Vous +connaissez sûrement le café Conti, vis-à-vis le pont Neuf? Vous y avez +déjeuné plus d'une fois, et moi aussi.) Vous auriez ri (que je dis) si +vous les aviez vus, le nez sur _le Figaro_ et se donnant à tous les +diables pour savoir quelle énigme politique leur cachait cette +_Molinara_ et ce polisson de moulin. + +D'aucuns disaient: «C'est un emblème;» d'aucuns répondaient: «C'est +une anagramme;» et d'aucuns reprenaient: «C'est un logogryphe.»--Qui +donc est cette meunière? C'est Delphine Gay!--Oh! non, c'est la +duchesse de Berry.--Bah! c'est la femme du dey d'Alger.--Dans tous les +cas, c'est bien savant, on n'y comprend goutte.» + +Moi, je riais non pas dans ma barbe, mais dans ma tabatière, et je +leur disais d'un air mystérieux: «Messieurs, je sais de bonne +part que c'est la femme du pape.» A quoi ils répondaient: «Pas +possible?--Parole d'honneur!» + +Vous avez vu depuis, un grand article intitulé _Vision_. M. de +Latouche l'a trouvé très remarquable et _m'a priée_ en quelque sorte +de le lui donner. Il est de J.S..., qui me l'avait confié et qui n'a +pas été très content de le voir mutilé et raccourci. Il le destinait +au _Voleur_, et, moi, je l'ai _volé_, au profit du _Figaro_. Dans le +même numéro, une bigarrure (la première) fait grand scandale. Elle n'a +rien de joli; mais, comme elle tombe d'aplomb sur le ridicule de la +circonstance, les rieurs s'en sont emparés, le roi citoyen s'en est +offensé, et M. Nestor Roqueplan, le signataire du journal, au moment +de recevoir la croix (dont Sa Majesté n'est pas chiche d'ailleurs), se +l'est vu refuser à cause de l'article susdit, dont il est responsable. +_C'est pourtant moi qu'a fait ce coup-là!_ J'en peux pas revenir et +j'en ris à me démettre les mandibules. O auguste juste milieu de la +Châtre, que diras-tu de mon imprudence! + +M. de Latouche, de son côté, ne s'était pas gêné d'annoncer des +_croisées à louer pour voir passer la première émeute que ferait M. +Vivien_. Toutes ces gentillesses ont indisposé le roi citoyen et papa +Persil, qui lui a dit comme ça: + +--Tonnerre de Dieu, sire, c'est trop fort! + +--Vous croyez? qu'a dit le roi citoyen, faut-il que je me fâche? + +--Oui, sire, faut vous fâcher. + +Alors le roi citoyen s'est fâché. Et voilà qu'on a saisi _le Figaro_ +et qu'on lui intente un _procès de tendance_. Si on incrimine les +articles en particulier, le mien le sera _pour sûr_. Je m'en déclare +l'auteur et je me fais mettre en prison. Vive Dieu! quel scandale à la +Châtre! Quelle horreur, quel désespoir dans ma famille! Mais ma +réputation est faite et je trouve un éditeur pour acheter mes +platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais neuf francs +cinquante centimes pour avoir le bonheur d'être condamnée. + +Je ne vous dis rien de _la Nouvelle Atala_. Je l'ai avalée, il m'en +souviendra! J'en ai eu le choléra-morbus pendant trois jours. Vous en +verrez l'analyse un de ces jours dans votre journal. + +Bonsoir, mon cher camarade; je vous embrasse de tout mon coeur. +Écrivez-moi plus souvent et quand même vous seriez de mauvaise humeur, +n'ai-je pas aussi mes jours _nébuleux_? Quand je serai _cheux_ nous, +c'est-à-dire le mois prochain, si vous vous ennuyez, vous viendrez me +voir. Nous mettrons nos deux ennuis ensemble et nous tâcherons de les +jeter à l'eau, pour peu qu'il y ait de l'eau. + +Je ne vous dis rien de votre _affaire d'honneur_. Êtes-vous assez +bête! je me réserve de vous laver la tête; mais ne recommencez pas +souvent ces sottises-là. + +Adieu.--Bonsoir.--Embrassez pour moi votre chère mère et aimez-moi +toujours _un brin_. + + + + +LXIII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT + + Paris, 9 mars 1831. + +Mon cher enfant, + +Je suis triste. De loin encore, on essaye de me faire du mal. Une +lettre de mon frère, aigre jusqu'à l'amertume, contient ce qui suit: +_Ce que tu as fait de mieux, c'est ton fils; il t'aime plus que +personne au monde. Prends garde d'émousser ce sentiment-là._ + +Il y a là bien de la cruauté. C'est me dire, qu'un jour je ne +trouverai même pas la tendresse de mon enfant. Sans doute, s'il porte +un coeur égoïste et froid, je dois m'y attendre. Mais il n'en sera pas +ainsi, n'est-ce pas? + +Vous êtes auprès de lui, vous lui parlez de moi et vous me conservez +mon bien le plus précieux: l'amour de mon fils? Bah! j'ai tort d'être +triste. C'est vous faire injure. Je suis tranquille. + +On me blâme, à ce qu'il paraît, d'écrire dans _le Figaro_. Je m'en +moque. Il faut bien vivre et je suis assez fière de gagner mon pain +moi-même. _Le Figaro_ est un moyen comme un autre d'arriver. Le +_journalisme_ est un postulat par lequel il faut passer. Je sais que +souvent il est dégoûtant; mais on n'est pas obligé de se salir les +mains pour écrire, et j'arriverai, j'espère, sans cela. Ce petit +journal fait de _l'opposition_ et de la _diffamation_. Il s'agit de ne +pas prendre l'un pour l'autre. C'est peu de chose de gagner sept +francs par colonne; mais c'est beaucoup que de se rendre nécessaire +dans un bureau de littérature. Cela vous mène à tout, même sans +_camaraderie_, et sans que la _personne_ paraisse le moins du monde. +Je n'ai affaire qu'à M. de Latouche. Je vis toujours tranquille et +retirée. Je vais au spectacle presque tous les soirs avec les loges +qu'il me donne. C'est très agréable. + +Vous saurez que j'ai débuté par un _scandale_, une plaisanterie sur la +garde nationale. La police a fait saisir _le Figaro_ d'avant-hier. +Déjà je m'apprêtais à passer six mois à la Force; car j'aurais très +certainement pris la responsabilité de mon article. M. Vivien a senti +ce matin l'absurdité d'une poursuite de ce genre, il a fait signifier +aux tribunaux d'en rester là. Tant pis! une condamnation politique eût +fait ma réputation et ma fortune. + +La littérature est dans le même chaos que la politique. Il y une +préoccupation, une incertitude dont tout se ressent. On veut du neuf, +et, pour en faire, on fait du hideux. Balzac est au pinacle pour avoir +peint l'amour d'un soldat pour une tigresse et celui d'un artiste pour +un _castrato_. Qu'est-ce que tout cela, bon Dieu! + +Les monstres sont à la mode. Faisons des monstres! J'en _enfante_ un +fort agréable dans ce moment-ci. Je vous conterai, sur tout ce que je +vois, de singulières particularités. Si j'avais le temps de les +enregistrer, ce serait un curieux journal. + +Adieu, mon cher enfant; parlez-moi beaucoup de mon fils et de votre +santé. Je vous embrasse de tout mon coeur. + + + + +LXIV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 14 avril 1831. + +Ma chère maman, + +J'ai bien tardé à vous annoncer mon arrivée, parce que j'ai séjourné +quelques jours à Bourges, où j'ai été assez malade. Je me porte bien +tout à fait, depuis que j'ai revu mes enfants. Ce sont deux amours. +Solange est devenue belle comme un ange. Il n'y a pas de rose assez +fraîche pour vous donner l'idée de sa fraîcheur. Maurice est toujours +mince; mais il se porte bien et on ne peut voir d'enfant plus aimable +et plus caressant. Je suis aussi très contente de ses progrès et de sa +douceur au travail. Enfin je suis, jusqu'ici, une heureuse mère. + +J'ai trouvé Polyte un peu malade; sa femme, toujours la même, bonne et +indolente; mon mari, criant fort et mangeant bien; le précepteur avec +des moustaches qui lui vont comme de la dentelle à un hérisson; +Léontine, ayant fait aussi des progrès et toujours très douce. Voilà! + +Et vous, ma chère maman, que faites vous par ce beau temps qui donnait +déjà à Paris un air de fête? Promenez-vous Caroline, en attendant que +la pauvre enfant, aille retrouver son triste Charleville? Mais elle y +retrouvera son Oscar, et, auprès de ses enfants, on ne peut pas +s'ennuyer. + +Pierret est-il toujours amoureux de son beau fusil qui lui sert de +bijou sur sa cheminée, et furieux contre les républicains? Dites-lui +qu'à la première révolution, les femmes repousseront les gardes +nationaux avec des pots de chambre. + +Ici, l'on est fort tranquille en masse et l'on ne se dispute qu'en +famille. Ne pouvant faire d'émeutes, on fait des cancans; ce qui +m'ennuie tellement, que je vais m'enfermer dans mon cabinet avec mes +deux mioches pour ne pas entendre parler de haines, d'élections, +d'intrigues, de propos, de vengeances, etc., etc. Pouah! + +La peste des petites villes, c'est le commérage. Les hommes s'en +mêlent au moins autant que les femmes quand il s'agit d'intérêts +politiques. A Paris, on rit de tout; ici, on prend tout au sérieux. Il +y a de quoi crever d'ennui; car, après tout, la vie n'est pas faite +pour se fâcher d'un bout à l'autre. J'aime mieux laisser les hommes +comme ils sont que de me donner la peine de les prêcher. + +N'est-ce pas votre avis, chère mère, à vous qui avez l'esprit si jeune +et le caractère si gai? Je voudrais que Maurice fût d'âge à entrer au +collège; alors je passerais, près de vous et près de lui, une partie +de ma vie à Paris. J'aime la liberté dont on y jouit et l'insouciance +qui fait le fond du caractère de ses habitants. + +Tout le monde ici se joint à moi pour vous embrasser mille fois. +Rendez-le-moi en particulier un peu plus qu'aux autres. + +Bonsoir, ma chère petite maman. + + + + +LXV + +A M. CHARLES DUVERNET. A LA CHATRE + + Nohant, avril 1831. + +Je viens vous faire mon compliment, cher camarade. Vous jouez très +bien la comédie et je n'ai pas eu besoin de l'indulgence de l'amitié +pour vous applaudir. J'eusse voulu avoir les pattes du Gaulois pour +entraîner l'auditoire naturellement peu _entraînable_ et beaucoup plus +sensible aux farces de cache-cache qu'aux choses bien dites et bien +senties. Vous êtes très drôle en garçon et en vieille femme; mais vous +êtes encore mieux dans vos habits, ce qui est, vous le savez sans +doute, le plus difficile en scène. Mais dites donc à Soumain de +changer de figure s'il veut ressembler à Odry. Il est beaucoup trop +gentil pour faire M. Cagnard, et ne fait pas rire parce qu'il ne peut +pas être caricature. Quoiqu'il ait des gestes et des manières de dire +très conformes à son modèle, personne à la Châtre ne sent le mérite de +cette imitation, parce que personne n'a vu Odry. Le gros Chabenat est +excellent. Il a plus de naturel qu'aucun de vous, sauf _vous_. +Dites-leur d'apprendre leurs rôles et de ne pas manquer leurs entrées. +Individuellement vous jouez bien; mais vous manquez d'ensemble. + +J'ai regret d'avoir manqué votre précédente représentation, j'étais +trop malade. J'ai chargé madame Decerf de me prendre vingt billets à +votre loterie. J'y aurais coopéré par quelque ouvrage si j'avais eu +plus de temps et de santé. + +Votre mère m'a dit que toutes ces comédies vous fatiguaient beaucoup. +Prenez garde, ne vous faites pas, comme moi, vieux avant le temps. + +Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse de tout mon coeur. Avez-vous +des nouvelles d'Alphonse? personne ne m'en donne, ni lui non plus. + + + + +LXVI + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 31 mai 1831. + +Ma chère maman, + +Vous êtes triste. Vous allez encore vous trouver seule. C'est une +chose difficile à arranger avec la liberté, que la société d'autrui. +Vous aimez à être entourée, vous détestez la contrainte; c'est tout +comme moi. Comment concilier les volontés des autres avec la sienne +propre? Je ne sais. Peut-être faudrait-il fermer les yeux sur bien des +petites choses, tolérer beaucoup d'imperfections à la nature humaine +et se résigner à certaines contrariétés qui sont inévitables dans +toutes les positions. Ne jugez-vous pas un peu sévèrement des torts +passagers? Il est vrai, vous pardonnez aisément et vous oubliez vite; +mais ne condamnez-vous pas quelquefois un peu à la hâte? + +Pour moi, ma chère maman, la liberté de penser et d'agir est le +premier des biens. Si l'on peut y joindre les petits soins d'une +famille, elle est infiniment plus douce; mais où cela se +rencontre-t-il? Toujours l'un nuit à l'autre, l'indépendance à +l'entourage ou l'entourage à l'indépendance. Vous seule pouvez savoir +lequel vous aimeriez mieux sacrifier. Moi, je ne sais pas supporter +l'ombre d'une contrainte, c'est là mon principal défaut. Tout ce qu'on +m'impose comme devoir me devient odieux; tout ce qu'on me laisse faire +de moi-même, je le fais de tout mon coeur. C'est souvent un grand +malheur d'être ainsi fait, et mes torts, quand j'en ai, viennent tous +de là. + +Mais peut-on changer sa nature? Si vous aviez beaucoup d'indulgence +pour ce travers, vous m'en trouveriez bientôt corrigée sans savoir +comment. On l'augmente en moi, en me le reprochant sans cesse; et +cela, je vous jure que ce n'est point esprit de contradiction, c'est +penchant involontaire, irrésistible. Vous me connaissez fort peu, +j'ose le dire, ma chère maman. Il y a bien des années que nous n'avons +vécu ensemble, et souvent vous oubliez que j'ai vingt-sept ans, que +mon caractère à dû subir bien des changements depuis ma première +jeunesse. + +Vous me supposez surtout un amour du plaisir, un besoin d'amusement et +de distraction que je suis loin d'avoir. Ce n'est pas du monde, du +bruit, des spectacles, de la parure qu'il me faut; vous seule êtes +dans l'erreur sur mon compte; c'est de la liberté. Être toute seule +dans la rue et me dire à moi-même: «Je dînerai à quatre heures ou à +sept, suivant mon bon plaisir; je passerai par le Luxembourg pour +aller aux Tuileries, au lieu de passer par les Champs-Élysées, si tel +est mon caprice.» Voilà ce qui m'amuse beaucoup plus que les fadeurs +des hommes et la raideur des salons. + +Si je rencontre des coeurs qui prennent mes innocentes fantaisies pour +des vices hypocrites, je ne sais pas me donner la peine de les +dissuader. Je sens que ces gens-là m'ennuient, me méconnaissent et +m'outragent. Alors je ne réponds rien et je les plante là. Suis-je +bien coupable? Je ne cherche ni vengeance ni réparation, je ne suis +pas méchante: j'oublie. On dit que je suis légère, parce que je ne +suis pas haineuse et que je n'ai pas même l'orgueil de me justifier. + +Mon Dieu! quelle rage avons-nous donc, ici-bas, de nous tourmenter +mutuellement, de nous reprocher aigrement nos défauts, de condamner +sans pitié tout ce qui n'est pas taillé sur notre patron? + +Vous, ma chère maman, vous avez souffert de l'intolérance, des fausses +vertus, des gens à grands principes. Votre beauté, votre jeunesse, +votre indépendance, votre caractère heureux et facile, combien ne les +a-t-on pas noircis! Quelles amertumes ne sont pas venues empoisonner +votre brillante destinée! Une mère indulgente et tendre qui vous eût +ouvert ses bras à chaque nouveau chagrin et qui vous eût dit: «Laisse +les hommes te condamner; moi, je t'absous! laisse-les te maudire; moi, +je te bénis!» Que de bien elle vous eût fait! quelle consolation elle +eût répandue sur les dégoûts et les petitesses de la vie! + +On vous a dit _que je portais culotte_, on vous a bien trompée; si +vous passiez vingt-quatre heures ici, vous verriez bien que non. En +revanche, je ne veux point qu'un mari porte mes jupes. Chacun son +vêtement, chacun sa liberté. J'ai des défauts, mon mari en a aussi, +et, si je vous disais que notre ménage est le modèle des ménages, +qu'il n'y a jamais eu un nuage entre nous, vous ne le croiriez pas. Il +y a dans ma position comme dans celle de tout le monde, du bon et du +mauvais. Le fait est que mon mari fait tout ce qu'il veut; qu'il a des +maîtresses ou n'en a pas, suivant son appétit; qu'il boit du vin +muscat ou de l'eau claire selon sa soif; qu'il entasse ou dépense, +selon son goût; qu'il bâtit, plante, change, achète, gouverne son bien +et sa maison comme il l'entend. Je n'y suis pour rien. + +Je trouve tout fort bon, parce que je sais qu'il a de l'ordre, qu'il +est plutôt économe que prodigue, qu'il aime ses enfants et qu'il ne +songe qu'à eux dans tous ses projets. Je n'ai pour lui, vous le voyez, +que de l'estime et de la confiance, et, depuis que je lui ai +entièrement abandonné l'autorité des biens, je ne crois pas qu'on +puisse me soupçonner encore de vouloir le dominer. + +Il me faut peu de chose: la même pension, la même aisance qu'à vous. +Avec mille écus par an, je me trouve assez riche, moyennant que ma +plume me fait déjà un petit revenu. Du reste, il est bien juste que +cette grande liberté dont jouit mon mari soit réciproque: sans cela, +il me deviendrait odieux et méprisable; c'est ce qu'il ne veut point +être. Je suis donc entièrement indépendante; je me couche quand il se +lève, je vais à la Châtre ou à Rome, je rentre à minuit ou à six +heures; tout cela, c'est mon affaire. Ceux qui ne le trouveraient pas +bon et vous tiendraient des propos sur mon compte, jugez-les avec +votre raison et avec votre coeur de mère; l'un et l'autre doivent être +pour moi. + +J'irai à Paris cet été. Tant que vous me témoignerez que je vous suis +agréable et chère, vous me verrez heureuse et reconnaissante. Si je +trouve autour de vous des critiques amères, des soupçons offensants +(vous comprenez que ce n'est pas de vous que je les crains), je +laisserai la place au plus puissant, et, sans vengeance, sans colère, +je jouirai de ma conscience et de ma liberté. Vous avez trop d'esprit +pour ne pas reconnaître bientôt que je ne mérite pas toute cette +dureté. + +Adieu, chère petite maman; mes enfants se portent bien; ma fille est +belle et mauvaise, Maurice est maigre et bon. Je suis contente de son +caractère et de son travail. Je gâte un peu ma grosse fille: l'exemple +de Maurice, qui est devenu si doux, me rassure pour l'avenir. + +Écrivez-moi, chère maman; je vous embrasse de toute mon âme. + + + + +LXVII + +A MADAME DUVERNET MÈRE, A LA CHATRE + + Nohant, lundi, juin 1831. + +Chère dame, + +Je rentre toute comblée de votre bonne amitié et de votre douce +hospitalité. Je trouve non pas M. de Latouche, mais une lettre de lui +m'annonçant que des affaires imprévues, relatives au _Figaro_ avec M. +le préfet de la Charente, qui vient de se déclarer en faillite, l'ont +empêché de partir au moment où il allait enfin se décider. Il nous +promet d'arriver quand nous ne l'attendrons plus. Il se plaint un peu +du silence de Charles et du vôtre. + +Ne viendrez-vous pas aussi manger mes petits pois, cueillir mes fleurs +et choisir vous-même vos petites colonies d'oeillets? Deux ou trois +rayons de soleil sècheront nos chemins, et vous avez une infinité de +pataches en votre possession. Accordez-moi donc une bonne journée tout +entière avec le bon meunier, son fils et l'âne... Je ne vois autour de +vous que le desservant de T... que nous puissions insulter ainsi. Je +n'ose quasi pas vous embrasser après une pareille pensée. + + + + +LXVIII + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Nohant, lundi soir, 25 juin 1831. + +Comme nous nous verrons vendredi, entre l'air bienveillant et paternel +du châtelain, et les _decaudinades_[1], nous ne pourrons guère dire +deux mots de suite. Je ne veux pas partir, mon bon Charles, sans vous +dire combien votre amitié m'a été douce durant ces trois mois. Nous ne +nous connaissions pas, et notre camaraderie d'enfance ne nous eût rien +appris l'un de l'autre, si une affection qui nous est commune ne fût +venue resserrer ce lien et rapprocher nos coeurs, dont les bizarreries +respectives avaient besoin de s'entendre. + +Sans vous, j'aurais éprouvé bien plus les amertumes de mon intérieur. +Votre intérêt, la confiance avec laquelle je m'épanchais près de vous +ont adouci ce temps d'épreuves. En mettant nos ennuis en commun, nous +les avons mieux supportés. Du moins, je puis l'avancer pour mon +compte, et je voudrais que le bienfait de cette amitié eût été +réciproque. + +Les fous tels que moi ont cela de bon, qu'ils ne sont pas chiches de +leur coeur une fois qu'ils l'ont donné. Désabusée sur tout le reste, +je ne crois plus qu'à ceux qui me sont restés fidèles, ou qui m'ont +comprise, avec mes défauts, mon esprit _antisocial_ et mon mépris pour +tout ce que la plupart des hommes respectent. Je me sens assez de +générosité pour recommencer avec ceux-là une existence nouvelle, une +vie d'affection, d'espoir et de confiance, que ne viendra pas +refroidir la mémoire de tant de déceptions anciennes. Oh! j'oublierai +tout de bon coeur avec vous autres: et les amis qui trahissent, et +ceux qui s'ennuient des maux qu'on leur confie, et ceux qui craignent +de se compromettre en y cherchant remède, et les tièdes, et les +perfides, et les maladroits qui vous crottent en voulant vous essuyer. +Je croirai en vous, comme j'ai cru jadis en eux, et ne vous ferai pas +responsables de leurs torts, en me livrant avec réserve à vos +promesses. J'y crois et j'y compte. + +C'est sur les ruines du passé, du préjugé et des préventions que nous +nous sommes vus, tels que nous sommes, je crois, tels que la nature +nous a faits. + +C'est en nous confiant nos mutuelles infirmités que nous avons pris +intérêt les uns aux autres. Sans le besoin de recevoir des +consolations, sans celui d'en donner, nous serions peut-être tous +restés isolés dans cette société vaine et sotte qui ne pourra jamais +nous pardonner de vouloir être indépendants de ses lois étroites. +Laissons-la dire. Elle regarderait notre petite communauté comme un +hôpital de fous. Vivons à part, et ne la voyons que pour en rire ou +pour y pardonner. Puissiez-vous être comme moi insensible à ses +atteintes, et mettre votre vie réelle, votre bonheur entier, dans le +coeur de ce petit nombre qui vous apprécie et qui me tolère, moi, +reconnaissante quand j'obtiens seulement de l'indulgence. Toutes les +peines d'intérieur ne deviennent-elles pas supportables, avec cette +idée qu'il y a des êtres tout prêts à nous dédommager de l'injustice +ou de l'ingratitude de ceux-là? + +Oh! mon bon Charles, que cette pensée vous soit bienfaisante comme à +moi! qu'elle ferme toutes les autres blessures, qu'elle anéantisse +tous les souvenirs qui font mal, qu'elle reconstruise votre avenir et +rajeunisse votre coeur comme elle a rajeuni le mien, bien plus vieux, +hélas! bien plus mortellement froissé que le vôtre! Croyez en nous, et +vous serez heureux partout même à la Châtre. + +Venez près de nous, dans notre Paris, où règne sinon la liberté +publique, du moins la liberté individuelle. Nous aurons de temps en +temps un billet de parterre aux Italiens ou à l'Opéra. Quand nous +n'aurons pas le sou, nous irons voir les cathédrales, ça ne coûte rien +et c'est toujours intéressant à étudier. Ou bien nous prendrons le +frais sur mon balcon, nous verrons passer l'émeute nouvelle, nous +cracherons sur tout cela, battants et battus, tous fous à faire pitié. +Nous garrotterons le Gaulois pour l'empêcher d'y prendre part, nous +ferons brailler Planet et nous nous amuserons des manies de chacun de +nous, sans les froisser, sans en souffrir. Dans le jour, nous +travaillerons, car il faut travailler! Quand on ne s'est pas renfermé +le matin comme nous disions l'autre fois au Coudray, on n'a pas de +plaisir à se trouver libre le soir. Il faut s'imposer la gêne une +moitié de sa vie pour s'amuser l'autre moitié. Vous vous créerez une +occupation, ne fût-ce que de mettre en rapport Claire et Philippe, +Jehan Cauvin et la cathédrale, Berido et la prima donna[2]. Nous +louerons un piano et nous nous y remettrons tous les deux. Si vous ne +vous trouvez pas bien de votre vie de garçon, il sera toujours temps +de vous marier; car, avec nous, liberté de rompre quand vous voudrez; +mais essayez-en d'abord; après, vous verrez. Il y aura toujours des +filles nubiles, c'est une espèce qui croît et multiplie par la grâce +de Dieu. + +Et puis, mon bon Charles, marié ou veuf ou garçon, que vous soyez +Charlot ruminant dans sa chambrette sur les misères de l'étudiant, de +l'artiste et du célibataire, ou bien M. le receveur au sein de son +_intéressante_ famille, que vous soyez libre de nous venir trouver ou +que votre future épouse vous le défende, aimez-nous toujours, et, +croyez-le, quand vous pourrez vous échapper, vous nous trouverez +joyeux de vous voir et empressés à vous distraire. En attendant, nous +allons parler de vous. + +Adieu donc; je vous embrasse. Venez le plus tôt que vous pourrez. + + [1] Du nom d'un ami de Duvernet appelé Decaudin. + [2] Héroïnes de divers fragments littéraires inédits de George Sand. + + + + +LXIX + +A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE + + Orléans, samedi 3 juillet 1831. + +Mon cher amour, je suis arrivée à Orléans un peu fatiguée. J'ai eu la +migraine tout le long du chemin. Je vais me reposer un jour ou deux +ici, afin de bien voir la cathédrale; car tu sais que j'aime beaucoup +les cathédrales. Il y a un an, tu étais là avec moi, et nous avons été +la voir ensemble, t'en souviens-tu? Tu trouvais que c'était bien +grand, et qu'il faudrait bien des Maurices les uns sur les autres pour +monter aussi haut. + +Je suis bien contente de toi, mon cher enfant; tu n'as pas beaucoup +pleuré devant moi. Après, dis-moi ce que tu as fait? As-tu trouvé ton +ménage joli? l'as-tu fait voir à ta soeur? Elle a pleuré aussi, la +pauvre grosse. L'as-tu un peu consolée? Joue bien avec elle, +roulez-vous sur vos lits le soir et endormez-vous en riant et en +chantant. Ne fais pas de vilains rêves tristes, pense à moi sans +chagrin, et travaille toujours bien pour me faire voir que tu m'aimes. + +Tu as vu comme j'étais heureuse de te trouver corrigé de ta paresse. +Continue donc, je t'en récompenserai, en t'aimant tous les jours +davantage. Je ne sais si tu pourras lire mon griffonnage, je t'écris +avec une espèce d'allumette qui va tout de travers. Je t'embrasse, de +tout mon coeur, pour toi d'abord, puis pour ta soeur, pour ton papa, +pour Boucoiran, et puis pour toi encore un million de fois. Adieu, mon +petit ange, écris-moi bien, bien souvent. + + + + +LXX + +AU MÊME + + Paris, 16 juillet 1831 + +Je suis enfin installée tout à fait chez moi, mon petit amour. J'ai +trois jolies petites chambres sur la rivière avec une vue magnifique +et un balcon. Quand tu viendras me voir, tu t'amuseras à voir défiler +les troupes et à regarder les pompiers sous les armes. Il y a un poste +vis-à-vis. Toutes les fois qu'un gendarme paraît, ces pauvres pompiers +sont obligés de courir à leurs fusils. Comme cela arrive fort souvent, +ils n'ont pas une minute de repos par jour, et les passants s'amusent +à les gouailler. Tu verras aussi les tours de Notre-Dame, qui sont +toutes couvertes d'hirondelles. Il y a des figures de diables en +pierre tout autour des murs, et les oiseaux se cachent dans leur +gueule pour y bâtir leur nid. + +J'ai vu encore ton cousin Oscar hier au soir. Il est bien gentil et ne +veut pas me quitter. Il va entrer en pension; sans cela, je te +l'aurais amené et vous auriez joué ensemble, mais il est temps qu'il +apprenne ce que tu sais déjà. Tu seras bien content, lorsque tu +entreras au collège, d'avoir pris de bonnes leçons d'avance. Tu auras +moins de peine que les autres enfants de ton âge, et tu verras que +c'est un grand bonheur d'avoir été forcé de travailler. Écris-moi +donc, mon cher enfant; ta dernière lettre est très bien. Elle m'a fait +grand plaisir, et je l'ai embrassée bien des fois. Si tu étais là, mon +pauvre petit, je te mordrais les joues. En attendant, embrasse ta +soeur et porte-toi bien. Pense souvent à ta mère, qui t'aime plus que +tout au monde. + + + + +LXXI + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT + + Paris, 17 juillet 1831 + +Mon cher enfant, + +J'en suis fâchée pour votre optimisme politique, mais votre gredin de +gouvernement indispose cruellement les honnêtes gens. Si j'étais +homme, je ne sais à quels excès je me porterais, dans de certains +moments d'indignation, que toute âme bien née doit ressentir à la vue +des platitudes et des atrocités qui se commettent ici tous les jours. + +C'est réellement une guerre civile que les ministres allument et +alimentent à leur profit. _Infamie!_ Les couleurs nationales sont +proscrites. Il suffit de les porter pour être dépecé avec un odieux +sang-froid, par des gens armés, lâches, qui ne rougissent point +d'égorger des enfants sans défense et en petit nombre. + +Cette belle institution de la garde nationale est devenue un levain de +discorde et de sang. La police a recours à des moyens dignes des plus +beaux temps de Carrier (de Nantes). Il semble que Philippe veuille +trancher du Napoléon. Or c'est un rôle qu'un Bourbon ne saura jamais +remplir. Ses efforts retarderont sa chute; mais elle n'en sera que +plus tragique, et vraiment alors le peuple commettra tous les excès +sans être coupable. + +Moi, je hais tous les hommes, rois et peuples. Il y a des instants où +j'aurais du bonheur à leur nuire. Je n'ai de repos qu'alors que je les +oublie! + +Vous êtes bon, vous! C'est différent. Les amis, oh! les amis! que +c'est un trésor rare et difficile à garder! Si l'on ne tient pas sa +main toujours étroitement fermée, ils s'échappent comme de l'eau au +travers des doigts. + +J'ai le coeur cruellement froissé; mais je sais qu'il y aurait de +l'ingratitude à pleurer longtemps ceux qui désertent. Plus le nombre +se réduit, plus je sens l'affection redoubler de vigueur. La part des +uns revient aux autres. + +Je vous remercie de m'avoir parlé de Maurice. Faites qu'il m'écrive +souvent, qu'il ne soit pas trop livré à lui-même aux heures où il ne +travaille pas, et qu'il continue à apprendre sans chagrin. Sa dernière +lettre est charmante. + +Adieu, mon cher enfant. Je vous embrasse comme je vous aime. C'est du +fond de mon âme. + + + + +LXXII + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Paris, 19 juillet 1831 + +Mon bon Charles, + +Soyez miséricordieux et pardonnez à la lenteur de mes lettres. Je suis +enfin installée quai Saint-Michel, 25, et j'espère désormais ne plus +m'exposer au remords de laisser sans réponse prompte vos lettres +bonnes et aimables. Je vous laisse à penser ce qu'il a fallu de +mémoire, de jambes, de patience et de temps, pour acheter tout un +petit ménage depuis la pelle jusqu'aux mouchettes: c'est à n'en pas +finir. Le pis de tout cela, c'est l'argent que cela coûte. J'aurais +tort de me plaindre pourtant. Je n'ai rien payé et je payerai s'il +plaît à Dieu. + +Le Gaulois et moi comptons sur une bonne tuerie patriotique, ou sur un +bon choléra-morbus, qui nous délivrera de l'infâme séquelle des +créanciers. D'ailleurs, n'allons-nous pas avoir la république? et le +premier article de la nouvelle Charte portera, j'espère, que les +dettes sont supprimées et tous les créanciers déportés. Nous leur +faisons grâce de la vie, parce que nous sommes grands et généreux, +mais qu'ils ne s'avisent jamais de rappeler le passé! (Il n'y que des +carlistes et des jésuites capables de tant de ressentiment.) Nos +créanciers, s'ils veulent éviter la guillotine, qui est, comme chacun +sait, _soeur de la liberté_, doivent nous délivrer à tout jamais de +leur odieuse présence, et purger le sol de la patrie régénérée de leur +impur et stupide trafic. Tel sera le texte du premier discours du +Gaulois à la prochaine assemblée constituante. + +Mon bon camarade, pourquoi ne travaillez-vous plus? Évitez du moins +l'ennui, ne fût-ce qu'en taillant des cure-dents. Planet en fait une +consommation qui vous tiendra en haleine. Si vous n'avez pas l'espoir +de succéder à votre père et que les chiffres vous rebutent, faites +autre chose; lisez, instruisez-vous, la vie est toujours trop courte +pour tout ce qu'on peut apprendre. Ecrivez des romans, des comédies, +des proverbes, des drames: tout cela vous fera travailler sans ennui +et vous forcera à des recherches historiques qui vous arriveront +pleines d'intérêt et de vie. + +S'ennuyer! je ne le conçois pas pour vous. Être triste! c'est +différent, cela. Cette solitude, les dégoûts de cette petite existence +de la province, sont bien faits pour serrer le coeur. J'en sais +quelque chose. _Quelque chose_ seulement, car j'ai une ressource +immense: la société de mes enfants. Vous, tout seul, tout rêveur, sans +un ami qui vous comprenne bien, souffrant de ces peines sans nom que +le vulgaire regarde comme une manie et une affectation, cherchant à +répandre votre coeur dans un coeur de la même nature, et ne trouvant +que de bonnes et simples âmes qui vous disent d'un air surpris: +«Comment! vous vous plaignez? n'êtes-vous pas riche? A votre place, je +serais heureux!» etc. + +Eh bien, je vous vois d'ici et je sais tout ce que vous devez +souffrir. L'isolement tue les âmes actives. Il énerve le caractère; +mais il redouble le feu intérieur et joint, au tourment de désirer, le +tourment de ne pouvoir pas _vouloir_. + +N'est-ce pas là où vous en êtes souvent? Je n'ose pas vous dire: +«Sortez-en, venez à nous!» Mais combien je le désire! nous vous aimons +comme vous méritez d'être aimé. Je crois qu'au milieu de nous, vous +reprendrez vite à la vie. Écrivez donc souvent et beaucoup; vous avez +toujours le temps, vous. + +Si vous allez à Nohant, dites donc à Boucoiran que mon fils m'écrit +bien peu, et que cela me fait beaucoup de peine. + +Adieu, mon ami. Écrivez, ou faites mieux, venez! + +Je n'ai pas acheté la natte de votre mère, ni les lunettes pour +Decaudin. J'ai une raison honteuse, secrète, mais _invulnérable_. Je +n'ai pas un sou. Je paye écu par écu mes damnés marchands. O Misère! +je te ferai élever un temple si tu me quittes un jour; car ceux que tu +hantes sont plus heureux qu'on ne pense! + +Le Gaulois m'a défendu de fermer ma lettre, disant qu'il voulait vous +écrire. C'est une raison pour n'y pas compter... + +Le voilà! Il dit qu'il vous écrira _demain_: vous connaissez le +_demain_ du Gaulois. + + + + +LXXIII + +A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT + + Paris, juillet 1831. + +J'ai bien du chagrin quand tu ne m'écris pas, mon petit enfant. J'ai +reçu tes trois lettres; mais c'est bien peu. Cela ne fait qu'une par +semaine. Autrefois, tu m'en écrivais deux et souvent trois. Cela ne +t'amuse donc plus de m'écrire? tu n'as pas besoin de montrer tes +lettres, ni de les écrire avec tant de soin que ce soit un travail. +Quand tu m'envoyais des barbouillages et des bonshommes, j'aimais +autant cela. Écris-moi donc aussi mal que tu voudras, ne fût-ce que +quelques lignes. Passer huit jours sans nouvelles de toi et de ta +soeur, c'est bien long et je suis souvent bien triste. J'ai besoin de +te savoir gai et heureux; sans cela, je ne peux être moi-même +heureuse. + +Il y a de bien beaux tableaux au Musée: le Musée est une grande +galerie où tous les peintres exposent leurs tableaux pendant quelques +mois pour les faire voir au public. Le plus joli de tous représente +deux enfants de sept ou huit ans qui sont assis sur un lit. L'un est +malade et appuie sa tête sur l'épaule de son frère. L'autre se porte +bien; il tient un livre d'images pour l'amuser. C'est le portrait de +deux jeunes princes anglais qui ont été étranglés par des méchants[1]. + +Il y a une quantité de belles statues que tu reconnaîtrais, à présent +que tu comprends un peu la mythologie. Ce qu'on a fait de plus beau, +ce sont _les Trois Grâces_, en marbre blanc. Il y a une jolie petite +divinité allégorique, dont nous n'avons pas parlé ensemble: c'est _la +Candeur_ ou _l'Innocence_, représentée comme un enfant qui tient une +coquille où vient boire un serpent. Cela signifie que, comme les +enfants ne se méfient d'aucun danger, les personnes qui ont de la +_candeur_ ne se méfient pas des méchants qui peuvent leur faire du +mal. + +Si tu ne comprends pas bien cela, Boucoiran te l'expliquera mieux. Il +y a aussi un gros enfant qui ressemble à Solange et joue avec une +petite chèvre; la chèvre mange une couronne de feuilles que l'enfant a +sur sa tête. Tout cela est en beau marbre blanc. Enfin il y a Mercure, +Diane, et tout plein d'autres messieurs et d'autres dames de ta +connaissance. Les fêtes ont duré trois jours. De ma fenêtre, j'ai vu +passer le roi et toutes ses troupes. Avant-hier, nous avons eu des +joutes sur l'eau. Des matelots habillés en blanc, avec des ceintures +et des chapeaux à rubans, étaient montés sur de jolies barques et +venaient les uns sur les autres. Ils se battaient, c'est-à-dire qu'ils +faisaient semblant, comme au spectacle. Beaucoup tombaient dans la +Seine; comme c'étaient tous de très bons nageurs, ils s'en moquaient +et rattrapaient bientôt leur barque. Sur le bord de l'eau était dressé +un beau pavillon, pour les juges du combat qui ont donné le prix aux +vainqueurs. + +J'avais emmené Léontine, qui a tout vu; le grand Fleury l'a mise sur +sa tête, et ils sont arrivés l'un sur l'autre; moi, je suis revenue +avec la migraine. Le soir, j'ai vu les illuminations sans sortir de ma +chambre. Quatre grandes colonnes de lampions autour de la statue +d'Henri IV; les tours de Notre-Dame étaient illuminées aussi; c'était +fort beau. De mon balcon, j'ai vu le feu d'artifice qui se tirait sur +la place de la Révolution. C'est bien loin de chez moi; mais les +fusées montaient si haut, qu'on voyait très bien; il y en avait qui +lançaient des flammes tricolores; c'était superbe. + +Il y a eu des courses de chameaux, au Champ-de-Mars. Des hommes +habillés en Bédouins étaient montés sur des chevaux et sur des +dromadaires. L'un d'eux est tombé et s'est tué. Puis une revue de +toutes les troupes sur le boulevard; on dit qu'il y avait cent +cinquante mille hommes. Tout cela serait bien amusant avec moins de +monde pour regarder. On risque d'être étouffé dans la foule, et les +trois quarts ne voient rien, parce qu'on a trop de personnes devant et +alentour. Tous les spectacles jouaient _gratis_, c'est-à-dire qu'on +entrait sans payer. Enfin on tirait des coups de fusil, des pétards, +des _boîtes à feu_, dans toutes les maisons, dans toutes les rues. +Cela a duré deux jours entiers. On aurait dit qu'on se battait dans +Paris. Je suis bien aise que ce soit fini et que la ville reprenne sa +tranquillité. + +Écris-moi bien souvent et dis-moi tout ce que tu fais; tes lettres +sont trop courtes. Embrasse ta soeur pour moi et aime-la bien. Adieu, +mon cher petit; pense à ta petite mère, qui t'embrasse un million de +fois. + + [1] _Les Enfants d'Édouard_, de Paul Delaroche. + + + + +LXXIV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 9 septembre 1831. + +Ma chère maman, + +Je suis arrivée en bonne santé. Merci de votre petite lettre. Je suis +coupable de ne vous avoir pas prévenue, mais j'étais si lasse et, en +même temps, si contente de revoir mes enfants! + +J'ai trouvé mon mari à Châteauroux; il était venu au-devant de moi +avec Maurice. Celui-ci est toujours maigre, sa soeur toujours énorme, +Nohant toujours tranquille, la Châtre toujours bête. Le précepteur est +parti en vacances; je le remplace pour le français et la géographie, +Casimir pour le latin et le calcul. Vous voyez que c'est une vie +édifiante. Cela n'empêchera pas qu'on ne me trouve très coupable. Les +gens qui n'ont rien à faire cherchent des torts à autrui pour +s'occuper; c'est une manière comme une autre de passer le temps. Moi, +je persévère dans une tranquillité qui les démonte. + +Je n'ai pas vu Caroline; embrassez-la pour moi. Tâchez de m'envoyer +Hippolyte et sa femme. J'ai trouvé mon mari très bien; je crois qu'il +serait bien facile à Hippolyte de le tenir toujours disposé en ma +faveur. Il ne faudrait que le vouloir, et fermer l'oreille aux sales +petits cancans qui remplissent la vie de ce monde, et qui en font le +principal ennui. + +Si l'on continue à me laisser vivre en paix, je prolongerai mon séjour +ici. J'ai déjà songé à remettre mes engagements du 30 septembre un peu +plus loin. C'est la conduite des autres qui dictera la mienne. Je +travaille le soir à mon roman; cela m'amuserait beaucoup si je n'étais +pas obligée de me dépêcher. Une autre fois, je prendrai plus de +latitude avec mon éditeur, afin de travailler pour mon plaisir et sans +fatigue. + +On dit que je suis partie pour I'Italie avec Stéphane. Ce qu'il y a de +bon, c'est que je ne sais pas où il est. Je ne l'ai pas vu depuis six +mois. Quant à moi, je crois bien être à Nohant dans ce moment-ci; +cependant, si les gens de la Châtre sont absolument sûrs que je sois à +Rome, je ne voudrais pas leur faire de peine en leur soutenant le +contraire. + +Adieu, ma chère petite maman; traitez-moi toujours avec bonté. Je vous +embrasse de tout mon coeur, ainsi que mon ami Pierret. + + + + +LXXV + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES + + Nohant, 26 septembre 1831 + +C'est une désolation qu'un voyage de sept jours; je m'en afflige de +mille manières: d'abord, parce que cela vous fatigue; ensuite parce +que ces quinze jours perdus de la plus ennuyeuse manière du monde +doivent faire pleurer votre mère. Elle voudra les regagner, je le +prévois bien. Je ne peux ni ne veux l'affliger. Cependant, mon cher +enfant, je voudrais que vous fussiez de retour vers le 20 du mois +prochain. + +Mettez donc à profit ces bons jours de famille et de patrie. C'est un +bonheur de n'être pas blasé ou désabusé de ces biens-là. Apportez-moi +des cailloux de votre sol, s'ils ont quelque chose de curieux. Si je +ne l'ai pas rêvé, vous avez comme nous beaucoup de coquillages marins +pétrifiés, des espèces qui nous manquent. + +Maurice ne fait rien. Je ne suis pas assez rigide. Ce temps de +dévergondage ne devant pas être long, je le laisse trotter avec +Léontine, et les jours de travail sont rares. Le seul point, c'est +qu'il n'oublie pas ce qu'il sait et non qu'il fasse des progrès sans +vous. Je voudrais bien, mon enfant, que l'étude du latin ne fût pas +aussi exclusive. Vous m'avez promis de commencer l'histoire à votre +retour et de la faire marcher de front avec la géographie. Il me +semble que ces études poussées un peu rapidement lui seraient fort +utiles. Non pas qu'il faille espérer une grande mémoire des faits à +son âge, mais c'est la seule manière d'ouvrir ses idées aux choses de +la vie, aux lois, aux guerres, aux vicissitudes des moeurs, aux +constitutions, à l'existence des peuples et à la marche de la +civilisation. C'est d'un peu haut qu'il faudrait donc envisager cette +science. Au lieu de le faire moisir, comme au temps de l'abbé Rollin, +sur les petites guerres et les rois insignifiants d'une foule de +petits États de l'antiquité, il faudrait résumer l'histoire +universelle dans une sorte de cours à votre manière. Cette analyse +générale n'est pas l'ouvrage d'un cuistre, et vous trouverez à la +dresser avantage et plaisir pour vous-même. Plus tard, sans doute, il +lui faudra étudier les diverses parties de votre édifice, il le fera +par la lecture. J'ai fait, pendant cinq ou six ans, des extraits sur +toutes les dynasties de la terre. C'était l'histoire enseignée à la +manière des jésuites. Beaucoup de récits, pas une réflexion, pas une +observation qui ne tournât à la plus grande gloire de Dieu, contre +tout bon sens et toute vérité. Aussi, rien de ce fatras n'est resté +dans mon cerveau fatigué. J'ai perdu cinq ou six ans de ma vie à +désapprendre le sens commun. Les livres d'histoire, écrits tous sous +l'empire de quelque passion politique ou de quelque préjugé religieux, +ont tous besoin d'être rectifiés par un jugement sain. Ce n'est donc +pas avec des livres qu'il faudrait enseigner, c'est avec votre mémoire +et votre raison, n'est-il pas vrai, mon enfant? + +Bonjour. Je vous embrasse de toute mon âme, ainsi que votre bonne +mère. Rendez-la bien heureuse, et revenez-nous, dès que vous pourrez +vous arracher comme Régulus à tant d'affection. + +Maurice vous embrasse aussi. Il fait la moue dans ce moment, parce +que, dit-il, il s'est f.... par terre. Est-ce vous qui formez ainsi +son style? + + + + +LXXVI + +AU MÊME + + Paris, 6 novembre 1831. + +Mon enfant, + +J'ai été vraiment affligée de manquer le plaisir de vous embrasser. Je +vous l'ai dit, je vous aime comme vous m'aimez, sans égoïsme, et je me +réjouis du bonheur de votre mère et du vôtre. Une autre fois, nous +serons à même de nous voir davantage; mais nous n'en avons pas besoin +pour compter l'un sur l'autre. + +Il est très vrai que madame Bertrand m'a envoyé M. de Vasson la veille +de mon départ, j'ai reçu d'elle une lettre qui s'efforçait d'être +aimable. Elle me parlait d'abord de l'engagement pris d'aller passer +_trois mois_ à Laleuf, cet automne, engagement que je savais bien ne +pas exister. Ensuite elle remettait sa cause entre mes mains et me +parlait de son Alphonse, comme si mon Maurice ne m'intéressait pas +davantage. Puis elle me disait qu'elle ne savait pas votre adresse à +Nîmes, qu'elle ne voulait pas vous écrire avant de s'adresser à moi; +ce qui prouve tout simplement qu'elle l'eût fait si elle eût pu savoir +votre adresse. Enfin elle daignait se rappeler que je lui avais offert +ma place à la Chambre et me faisait des remercîments très gauches et +très peu de saison. J'ai répondu en peu de mots, poliment et +froidement. Je ne sais comment elle aura pris ma lettre. J'ai conté le +tout au père Duris-Dufresne, qui a trouvé comme moi qu'on aimait mieux +ses enfants que ceux des autres. + +Je ne puis pas vous dire si je resterai ici peu ou beaucoup. Mon +éditeur paye mal; cependant il paye, mais si lentement, que le travail +des imprimeurs va de même. Je leur remets le manuscrit à mesure que +j'en touche le prix, autrement je courrais risque de travailler pour +_l'honneur_. C'est un méchant salaire quand on est si pauvre d'esprit +et de bourse. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je retournerai près de +mes chers enfants, aussitôt que je serai délivrée de ma besogne. + +Du reste, je vois avec plaisir que tous les déboires qu'on m'avait +prédits dans cette carrière n'existent pas pour les gens qui vivent, +comme moi, au fond de leur mansarde, sans autre ambition que celle +d'un profit modeste. J'ai déjà assez vu les _grands hommes_ pour +savoir qu'ils sont les plus petits de tous. Je les fuis comme la +peste, excepté Henri de Latouche, qui est bon pour moi et que j'aime +sincèrement. + +Je vis fort tranquille, je travaille à mon aise et je me porte bien +maintenant. J'ai enfin réussi à me débarrasser de la fièvre qui m'a +tourmentée pendant plus d'un mois. Il ne manque à mon bonheur que mes +enfants et vous. Mais, si je vous avais ici, je serais trop bien et la +destinée n'a pas coutume de me gâter de la sorte. Au reste, elle est +sage. Elle me garde ce bonheur pour un avenir que je ne voudrais plus +affronter sans l'espérance que vous l'embellirez. + +Adieu, cher enfant; j'embrasse vous, Maurice et ma Solange. Parlez-moi +d'eux beaucoup, je vous en supplie. + + + + +LXXVII + +A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE + + Paris, 3 novembre 1831. + +Mon cher petit enfant, tu ne m'as pas dit si tu avais reçu le joujou +que je t'ai envoyé. Si tu ne l'as pas, fais-le réclamer chez M. +Poplin[1], à la Châtre. Il doit être arrivé depuis longtemps. + +Quand tu n'auras plus d'images à peindre, tu me l'écriras, afin que je +t'en achète d'autres. Dis-moi si tu as envie de quelque chose que je +puisse t'envoyer. Boucoiran me dit qu'il va te faire commencer +l'histoire. Tu me diras si cela t'amuse. Quand j'étais petite, cela +m'amusait beaucoup. Je suis bien contente que Sylvain Meillant[2] soit +rétabli; tu iras le voir et le lui diras de ma part. + +As-tu couvert ta maison dans la cour? J'en ai bien fait comme toi, +dans la même cour, avec des briques et des ardoises. Je me souviens +qu'une fois, en ouvrant la porte de ma maison, laquelle porte était +une petite planche, j'ai trouvé _quelqu'un_ dedans. Ce quelqu'un +était, devine quoi? Une belle petite souris qui s'était emparée de ma +maison et s'y trouvait bien logée. Je l'ai laissée dedans, mais je ne +sais plus ce qu'elle est devenue. Et ton jardin, y travailles-tu +toujours? Il fait bien mauvais maintenant pour jouer dehors. Prends +garde de t'enrhumer. Il fait un temps affreux ici. On est dans la +crotte jusqu'aux genoux. La Seine est jaune comme du café au lait. Je +ne sors que pour mes affaires d'obligation. + +Adieu, mon cher petit mignon; j'enverrai des bas à ta grosse mignonne. +Et toi, en as-tu assez pour ton hiver? Je vous embrasse tous les deux. +Porte-toi bien et écris-moi souvent. + +Ta mère + + [1] Propriétaire à la Châtre. + [2] Fermier de Nohant. + + + + +LXXVIII + +AU MÊME + + Paris, novembre 1831. + +Ta lettre est bien gentille, mon cher petit; elle est fort bien +écrite. Ne reste pas trop dehors par ce vilain froid, tu vois bien que +tu t'es enrhumé. Quand tu es dans le jardin, cours, saute, ne reste +pas à la même place. C'est comme cela que tu attrapes toujours du mal. +Ta pie peut bien rester dans ton jardin, elle n'a pas peur du froid, +ses plumes lui valent mieux que tes habits et tes pantalons. Nos +petits bengalis sont plus délicats, ils viennent d'un climat chaud. +Dis à Eugénie[1] d'en avoir bien soin. + +J'ai été hier au Jardin des Plantes, j'aurais bien voulu pouvoir +emporter pour toi une petite gazelle fauve avec des raies blanches et +de grands yeux noirs. Elle mange dans la main, tu serais bien content +d'en avoir une pareille; mais il faudrait la garder au coin du feu. +Elles viennent de l'Afrique, et le moindre froid les tue. Au reste, tu +les as vues; mais tu ne t'en souviens peut-être plus. + +Je serais si contente de t'avoir ici quinze jours pour te faire courir +partout avec moi. + +Adieu, mon petit ami; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta grosse +mignonne. Fais-lui mettre des bas de laine tous les jours. Embrasse +pour moi Léontine et Boucoiran. + + [1] Femme de chambre. + + + + +LXXIX + +A M JULES BOUCOIRAN, A NOHANT + + Paris, 5 décembre 1831. + +Merci, mon cher enfant. Je ne sais pas si je pourrai profiter de cette +bonne occasion pour retourner à Nohant. Dieu veuille que mon éditeur +me paye d'ici au 8 et que je puisse lui livrer les dernières feuilles +de mon manuscrit. Alors je serais à Nohant bientôt. N'en parlez pas +encore. Surtout n'en donnez pas la joie à mon pauvre Maurice; car il +n'y a rien de sûr dans mes projets. Ils dépendent d'un animal qui, +tous les jours, m'annonce le payement de sa dette, j'attends encore. +Je voudrais qu'il me fît au moins une lettre de change pour les cinq +cents francs à toucher trois mois après la livraison. Jusqu'ici, je ne +tiens rien, et je ne voudrais pourtant pas avoir travaillé trois mois +sans un profit raisonnable. + +La lettre que j'ai reçue avant-hier de Maurice est fort bien, si vous +n'en avez pas corrigé les fautes. Son écriture, quand il veut +s'appliquer un peu, promet d'être très lisible et très jolie. Il a +dans son esprit d'enfant des idées très originales; par exemple, j'ai +bien ri de sa pie, qui se tient dans le jardin et regarde passer le +monde sur la route. + +Pauvre enfant! quand donc sera-t-il assez grand pour ne dépendre que +de lui! Alors je ne serai pas en peine de trouver une consolation et +un dédommagement à tous les ennuis de ma vie. + +Adieu, mon cher fils; restez-moi toujours fidèle, vous que j'estime le +plus solide et le plus généreux de mes amis. + +Je vous embrasse de tout mon coeur. + + + + +LXXX + +A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Nohant, janvier 1832. + +Mon cher Rollinat, + +Je vous ai écrit avant-hier un mot et je vous demandais une réponse +directe. Êtes-vous absent de Châteauroux, ou bien le courrier a-t-il +perdu ma lettre? Il est sujet à cette infirmité. _Il en est de même +tous les étés._ C'est au point qu'il en a semé toute la route depuis +Nohant jusqu'à Châteauroux, et qu'il en pousserait si ce n'était de +mauvais grain. + +C'était pour vous demander l'adresse de Charles[1] à Paris. J'ai une +commission pressée à lui donner. Répondez-moi, si vous êtes vivant, +mais répondez-moi _poste restante à la Châtre_. + +Ce courrier est un drôle! + +Bonsoir, mon bon petit avocat. Je vous donne ma très sainte +bénédiction. + + [1] Charles Rollinat, frère de François + + + + +LXXXI + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant. 22 février 1832. + +Ma chère maman, + +Mes enfants ont été bien vite débarrassés de leur rhume; Maurice est +plus fou et Solange plus rose que jamais. J'espère vous la conduire ce +printemps. Elle est assez raisonnable pour faire un tour à Paris avec +moi; vous verrez qu'elle est bien gentille et bien caressante; mais +vous serez effrayée de sa grosseur, je voudrais bien la voir s'effiler +un peu. + +Maurice travaille comme un homme. Il devient studieux et grave comme +son précepteur; mais, à la récréation, il s'en venge bien. Léontine et +lui, font le diable. Le dimanche, tout le monde joue, grands et +petits. Il vient des amis de Maurice, de la Châtre, et je joue à +colin-maillard, au furet, au volant, aux barres, jusqu'à ce que je ne +puisse plus tenir sur mes jambes. Polyte aussi se met de la partie; il +fait très agréablement la cabriole. Il danse comme Taglioni et il +tombe comme un sac; ce qui fait beaucoup rire Solange. Elle l'appelle +son _farceur de noncle_. Si Oscar était là, il s'amuserait bien aussi. + +Je suis fort aise que mon livre vous amuse[1]. Je me rends de tout mon +coeur à vos critiques. Si vous trouvez la soeur Olympe trop troupière, +c'est sa faute plus que la mienne. Je l'ai beaucoup connue et je vous +assure que, malgré ses jurons, c'était la meilleure et la plus digne +des femmes. Au reste, je ne prétends pas avoir bien fait de la prendre +pour modèle dans le caractère de ce personnage. Tout ce qui est vérité +n'est pas bon à dire; il peut y avoir mauvais goût dans le choix. En +somme, je vous ai dit que je n'avais pas fait cet ouvrage seule. Il y +a beaucoup de farces que je désapprouve: je ne les ai tolérées que +pour satisfaire mon éditeur, qui voulait quelque chose d'un peu +_égrillard_. Vous pouvez répondre cela pour me justifier aux yeux de +Caroline, si la verdeur des mots la scandalise. Je n'aime pas non plus +les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans le livre que +j'écris maintenant et auquel je ne m'adjoindrai de mes collaborateurs +que le nom; le mien n'étant pas destiné à entrer jamais dans le +commerce du bel esprit. + +Je ne m'occupe pas exclusivement de ce travail. A présent, je puis en +prendre à mon aise, sans me tourmenter l'esprit. Si quelquefois je +travaille avec passion, c'est parce que je ne sais pas m'occuper à +demi. Je suis comme vous, avec vos dessins et vos vernis. Ici, j'ai de +très douces distractions: Maurice me saute sur le dos et ma grosse +fille me grimpe sur les genoux. + +Bonsoir, ma chère petite mère. Donnez-moi des nouvelles de votre oeil. +A force de vouloir le guérir vite, ne le tourmentez pas trop. +Embrassez pour moi Caroline et mon vieux Pierret; moi, je vous aime de +tout mon coeur. + + [1] _Rose et Blanche_. + + + + +LXXXII + +A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT + + Paris, 4 avril 1832. + +Nous sommes arrivées en bonne santé, ta soeur et moi, mon cher petit +amour. Solange n'a fait qu'un somme depuis Châteauroux jusqu'ici. Elle +a pensé à toi et à sa bonne; elle a pleuré deux fois pour vous avoir; +mais elle s'est consolée bien vite. A son âge, le chagrin ne dure +guère. Elle a été douce et gentille tout le temps. Quand tu étais tout +petit, tu n'étais pas si patient qu'elle. En arrivant, elle a reconnu +tout de suite ton portrait et elle a pleuré; puis elle n'a pas tardé à +s'endormir. + +Je l'ai menée au Luxembourg, au Jardin des Plantes. Elle a vu la +girafe, et prétend l'avoir déjà bien vue à Nohant dans un pré. Elle a +donné à manger dans sa main aux petits chevreaux du Thibet et aux +grues. Elle a vu les animaux empaillés et ne veut pas comprendre +qu'ils ne sont pas en vie. Du reste, elle n'a pas peur du tout; pourvu +que je lui donne la main, elle ne s'effraye de rien. + +Elle rit, elle chante, elle est gentille à croquer. Elle mange comme +six, elle s'endort dans les omnibus, elle se réveille quand on descend +et se met à marcher sans grogner. Il est impossible d'être meilleure +enfant. Je suis bien contente de l'avoir avec moi. Si je t'avais +aussi, mon pauvre enfant, je serais bien heureuse. + +Et toi, mon petit chat, comment te portes-tu? t'amuses-tu toujours +bien? Ta grue est-elle toujours en vie? + +Adieu, mon cher petit ange. Je t'embrasse cent mille fois sur tes +joues roses et sur ton grand pif, sur tes grands yeux et sur tes beaux +cheveux. Écris-moi bien souvent. Ta soeur t'embrasse aussi; elle veut +te porter des fraises et des glaces dans du papier. Ce sera propre en +arrivant! + + + + +LXXXIII + +A MADAME MAURICE DUPIN. A PARIS + + Paris, 15 avril 1832. + +Chère mère, + +Soyez sans inquiétude. Je me porte tout à fait bien aujourd'hui. Le +choléra, dit-on, est mort; ainsi dormez en paix. Je serais bien +heureuse de voir mon vieux Pierret; mais, s'il vient à huit heures du +matin, qu'il sonne bien fort pour m'éveiller. Je dors comme une bûche +et je n'ai personne pour ouvrir la porte. Priez-le de me donner une +heure dans la journée; il me fera bien plaisir. + +Portez-vous bien, chère maman, et, si vous étiez plus malade, à votre +tour avertissez-moi. + + + + +LXXXIV + +A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS + + Paris, mai 1832. + +Cher Gustave, + +Je compte sur toi... c'est-à-dire sur vous... non, c'est-à-dire sur +toi, pour dîner avec nous dimanche prochain et tous les dimanches +subséquents, tant que Paris aura le bonheur de vous posséder. + +Est-ce vous qui êtes venu pour me voir cette semaine? Voici les +indications de ma bonne: «Un _joli jeune homme_ qui n'a pas voulu dire +son nom et qui avait une badine à la main.» Cette badine m'a paru le +signe particulier du signalement et se rapporter évidemment à votre +caractère badin. + +Hein, si l'on voulait s'en mêler? + +A demain donc, mon ami. + +Ton camarade + +AURORE. + + + + +LXXXV + +A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT + + Paris, 4 mai 1832. + +Mon cher petit mignon. + +Nous nous portons bien. Ta soeur est bien mignonne à présent. Nous +allons toujours nous promener au Luxembourg et au Jardin des Plantes. +Ce dernier est superbe, et tout embaumé d'acacias. Nohant doit être +bien joli à présent. Y a-t-il beaucoup de fleurs, et ton jardin +pousse-t-il? Le mien se compose d'une douzaine de pots de fleurs sur +mon balcon; mais il y a des pousses nouvelles longues comme ma main. +Solange en casse bien quelques-unes, et pour que je ne la gronde pas, +elle essaye de les raccommoder avec des pains à cacheter. + +Nous parlons de toi tous les soirs et tous les matins, en nous +couchant, en nous levant. J'ai rêvé, cette nuit, que tu étais aussi +grand que moi; je ne te reconnaissais plus. Tu es venu m'embrasser, et +j'étais si contente, que je pleurais. Quand je me suis éveillée, j'ai +trouvé la grosse grimpée sur mon lit et qui m'embrassait. Elle aussi +grandit beaucoup et maigrit en même temps. Personne ne veut croire +qu'elle n'ait pas cinq ans. Elle a la tête de plus que tous les +enfants de son âge. + +Tous les bonbons qu'on lui donne, elle les met de côté pour toi; au +bout d'une heure, elle n'y pense plus et les mange. Quand nous irons +te voir, nous t'en porterons. + +Adieu, mon petit enfant chéri. Écris-moi plus souvent des lettres un +peu plus longues, si tu peux. Tu ne me dis pas ce que tu apprends avec +Boucoiran. Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur. + + + + +LXXXV + +AU MÊME + + Paris, 17 mai 1832. + +Mon cher petit, + +J'ai reçu tes deux lettres. Je t'en ai envoyé une grosse pleine de +dessins. T'amuses-tu à les copier? Que fais-tu le soir? Travailles-tu +dans ton cabinet, ou cours-tu dans le jardin avec Léontine? +Valsez-vous toujours? Dis-moi donc comment tu passes tes journées. +Raconte-moi depuis le matin jusqu'au soir. + +Ta petite soeur se porte bien; elle commence à s'accoutumer à Paris et +à devenir méchante. Jusqu'à présent, elle était si étonnée de tout ce +qu'elle voyait, qu'elle ne pensait pas à avoir des caprices. A +présent, elle en a pas mal; mais je ne lui cède pas, et elle redevient +gentille. Des enfants, qui demeurent sur le même balcon que nous, +quand ils l'entendent pleurer, se moquent d'elle en la contrefaisant. +Cela la vexe cruellement; elle renfonce tout de suite ses larmes et +n'ose plus rien dire. + +Il y a bien longtemps que nous n'avons été à la campagne; il pleut +tous les jours et il fait si froid, que nous avons toujours du feu. +J'ai deux petits serins verts dans une cage. Ils ont fait des oeufs +qui sont éclos de ce matin. Si tu voyais comme cela amuse Solange! +Elle n'y conçoit rien et voudrait les mettre dans sa poche. Ils sont +si petits, si secs, si maigres, si pelés, si laids, qu'ils crèveraient +si l'on soufflait dessus. + +Nous avons aussi un beau jardin sur notre balcon: des roses, des +jasmins, du lilas, des giroflées, des orangers, un géranium, du réséda +et même un cassis tout couvert de fruits verts. Si tu venais me voir +cet été, je te les ferais croquer; mais tu en auras de meilleurs à +Nohant. Solange s'amuse à mettre de la terre dans des pots, elle y +sème des graines; à peine sont-elles levées, qu'elle les arrache. + +Adieu, mon gros mignon. Écris-moi souvent, parle-moi de tout ce qui +t'amuse, pense souvent à ta vieille mère qui t'aime. + + + + +LXXXVI + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Paris, 6 juillet 1832. + +Vous vous mariez, mon bon camarade! + +Le bien et le mal n'existant pas _par eux-mêmes_, le bonheur comme le +malheur étant dans l'idée qu'on s'en fait, vous vous croyez content; +donc, vous l'êtes. Je n'ai qu'à me réjouir avec vous de l'événement +qui vous réjouit et du choix que vous avez fait. Je ne connais pas +votre fiancée; mais j'ai entendu dire d'elle beaucoup de bien à tout +le monde et particulièrement à mademoiselle Decerf, juge sain et +solide. Vous lui rendrez le bonheur que vous recevrez d'elle. Croyez, +de votre côté, que votre bonheur doublera le mien. + +Je n'ai le temps de vous dire qu'un mot. Je suis en course du matin au +soir pour trouver un logement. Le soir, je rentre éreintée par la +marche, la chaleur et le pavé. Je quitte avec regret ma gentille +mansarde du quai Saint-Michel; le mauvais état de ma santé me mettant +dans l'impossibilité d'escalader plusieurs fois par jour un escalier +de cinq étages, je vais me retirer encore davantage du beau Paris et +m'enfoncer dans le faubourg. + +J'ai été hier voir Henri de Latouche à Aulnay. Il ne quitte presque +plus la campagne. Son ermitage est la plus délicieuse chose que je +connaisse. Je ne sais s'il y travaille. Moi, je ne fais rien et ne me +remettrai à l'ouvrage qu'à Nohant. Le succès d'_Indiana_ m'épouvante +beaucoup. Jusqu'ici, je croyais travailler sans conséquence et ne +mériter jamais aucune attention. La fatalité en a ordonné autrement. +Il faut justifier les admirations non méritées dont je suis l'objet. +Cela me dégoûte singulièrement de mon état. Il me semble que je +n'aurai plus de plaisir à écrire. + +Adieu, mon vieux camarade; je vous écrirai une autre fois. +Aujourd'hui, je vous félicite seulement et je vous embrasse avec +amitié. + + + + +LXXXVII + +A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT + + Paris, 7 juillet 1832. + +Mon pauvre petit, + +Tu as donc encore été malade? Comment vas-tu maintenant? Il me tarde +bien de recevoir une lettre de toi; ton papa m'écrit que tu t'ennuyes +de ne pas me voir. Et moi aussi, va, mon enfant! Prends un peu de +patience, mon cher petit. Bientôt je serai près de toi, sois-en bien +sûr. + +Tu verras ta Solange bien grandie, bien bavarde, disant toute sorte de +bêtises qui te feront rire. Si tu es encore malade, je te soignerai, +je resterai la nuit auprès de ton lit, et je t'empêcherai de penser à +ton mal: Boucoiran dit que tu n'as pas de courage. Il faut tâcher d'en +avoir un peu, mon cher enfant. On souffre bien souvent quand on est +grand; il y a des personnes qui souffrent presque toujours. Tu sais +bien que je suis ainsi. Si je pleurais tout le temps, je serais +insupportable. Essaye donc de te faire une raison, quand tu souffres. +Je sais que tu es bien jeune pour cela; mais tu as assez de bon sens +pour comprendre tout ce que je te dis. Si je te recommande d'être +courageux, c'est que les larmes font beaucoup plus de mal que le mal +même. Elles donnent surtout mal à la tête et augmentent la fièvre. +Quand tu te sens malade, il faut le dire sans te désespérer. On fera +pour toi tout ce qu'il faudra pour te soulager. Enfin, je l'espère à +présent, tu es bien tout à fait et tu ne penses plus à tout cela. + +Écris-moi vite, ne fût-ce qu'un mot; je t'embrasse mille fois de toute +mon âme. Qu'est-ce qu'il faudra t'apporter de Paris? + + + + +LXXXVIII + +AU MÊME + + Paris, 8 juillet 1832. + +Mon cher petit, + +Je t'écrivais dernièrement que j'étais inquiète de toi. A peine ma +lettre partie, j'ai reçu la tienne. Ton dessin est gentil; Solange l'a +bien regardé, elle à reconnu la grue tout de suite. Elle apprend à +lire et sait déjà très bien tous les sons. Cela l'amuse. Si je +l'écoutais, nous ne ferions que lire toute la journée; mais elle en +serait bientôt dégoûtée. Je lui ménage ce plaisir-là. Si elle +continue, elle saura lire bien plus jeune que toi. Tu étais encore, à +sept ans, un fameux paresseux, t'en souviens-tu? Heureusement tu as +réparé le temps perdu. Travailles-tu bien? dis-moi ce que tu fais à +présent: est-ce l'histoire des Grecs? Et le latin, t'amuse-t-il +toujours? + +Nous avons été à Franconi, Solange et moi. Nous étions en bas, tout à +côté des chevaux. Elle a vu les batailles, les coups de pistolet, les +chevaux qui galopaient, les deux éléphants qui sont descendus sur des +planches tout à côté d'elle. Elle n'a peur de rien. Elle a touché les +bêtes, elle a ri au nez des acteurs! Elle s'est amusée comme une +folle. Seulement, quand le gros éléphant est venu, avec une tour sur +le dos et que, la tour toute pleine de boîtes, de fusées et de pétards +a éclaté avec un bruit du diable, elle a un peu fait la grimace. Je +lui ai dit que, si tu étais là, tu n'aurais pas peur, que tu tirais +des coups de pistolet, que l'éléphant n'avait pas peur. Par émulation, +elle a renfoncé ses larmes et s'est enhardie jusqu'à regarder. Elle a +trouvé cela très beau. En effet, il est impossible de voir rien de +plus beau que l'éléphant tout couvert de velours, de soldats, de +dorures, de feu, faisant toutes ses évolutions comme un vrai soldat. + +Je t'ai bien regretté, mon petit; tu aurais été bien étonné de voir +ces deux animaux si intelligents. Il y en a un énorme, gros quatre +fois comme celui que tu as vu au Jardin des Plantes. Au lieu d'être +d'un gris sale comme lui, il est d'un beau noir. Celui-là s'appelle +Djeck; le petit est trois fois moins gros, mais aussi gentil qu'un +éléphant peut l'être et aussi savant que le gros. Tout ce qu'ils font +est incroyable. Ils sont en scène pendant trois actes. Certainement +Thomas n'a pas le demi-quart de leur intelligence. Le gros danse la +danse du châle avec une trentaine de bayadères. C'est à mourir de rire +de voir danser un éléphant. Puis il mange de la salade devant le +public. Chaque fois qu'il a vidé un saladier, il le prend avec sa +trompe et le donne au petit éléphant, qui le prend de la même manière +et le fait passer à son valet de chambre. Le gros a une clochette d'or +pendue à une corde. Il prend la corde, et sonne jusqu'à ce qu'on +apporte un autre saladier. Dans la pièce, il y a un prince indien que +ses ennemis poursuivent pour le tuer. Quand il est en prison, +l'éléphant arrache les barreaux de la croisée, approche son dos et +l'emporte. Une autre fois, on a mis le prince dans un coffre pour le +jeter à la mer. L'éléphant ouvre le coffre avec sa trompe, et va +cueillir des cerises qu'il lui apporte à manger. Il remet des lettres, +il bat le tambour, il offre des bouquets aux dames, il se met à +genoux, il se couche, il s'assied sur son derrière. Tout cela sans +qu'on voie jamais le cornac. Il est tout seul en scène, il entre dans +des cavernes, il sort par où il doit sortir, il ne se trompe jamais. +Il n'y a pas de figurant qui fasse mieux son métier. Après la pièce, +le public le redemande et on relève le rideau. Alors les deux +éléphants, après s'être fait un peu attendre, comme font les actrices +pour se faire désirer, arrivent tous les deux, saluent le public avec +leur trompe, se mettent à genoux, puis s'en vont très applaudis et +très satisfaits. Solange dit qu'ils sont bien gentils et bien mignons. +Elle a été aussi voir les marionnettes chez Séraphin; mais elle aime +bien mieux les chevaux et les éléphants. + +Adieu, mon petit amour. Quand tu seras à Paris, je te mènerai voir +tout cela. Je te ferai des pantoufles. Je t'envoie des bonshommes +qu'on m'a donnés pour toi. Adieu, mon enfant. Embrasse pour moi ton +papa et Boucoiran. Solange vous embrasse tous trois, ainsi que sa +titine. Elle me disait à Franconi: + +--Maman, tu diras tout ça à mon petit frère; moi, je saurais pas y +dire, c'est trop beau! + +Je t'embrasse mille fois. Aime-moi bien et écris-moi. + + + + +LXXXIX + +A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Nohant, 1er août 1832. + +Mon bon vieux, + +J'ai passé à Châteauroux à quatre heures du matin. J'en suis repartie +à six, malade, fatiguée, enrhumée, endormie, stupide. Malgré cela, +j'avais bien envie de te faire réveiller pour t'emmener. Mon mari m'a +dit que tu étais encore occupé par les assises, que tu avais beaucoup +de travail. Je me suis fait conscience de t'arracher cette pauvre +heure de sommeil. + +Duteil pense que tu dois être débarrassé aujourd'hui. Tu es donc +libre? Arrive bien vite, mon ami. Je suis impatiente de t'embrasser et +de passer quelques bons jours avec toi. Viens demain au plus tard, +n'aie pas de prétexte, pas d'affaire; je n'en veux pas entendre +parler. Je suis ici pour trois semaines, je n'entends pas perdre ces +moments de bonheur, si rares dans ma vie et si chèrement payés. Viens +donc, brave homme. Nous t'attendons. Je t'embrasse de toute mon âme. + +Ton ami + +GEORGE. + + + + +XC + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 6 août 1832. + +Ma chère maman, + +Je suis en effet coupable, cette fois, de ne pas vous avoir donné de +mes nouvelles tout de suite. Pardonnez-moi; ne soyez pas inquiète. +Tout le monde ici va bien. + +Solange a repris ses jeux, ses chevreaux, ses galettes à la terre +mouillée sur des ardoises. On ne l'a pas trouvée maigrie du tout. +Maurice est mince comme un fuseau et très grand. Il est plus beau que +jamais. Il lui a poussé, en mon absence, les plus belles dents du +monde, blanches, bien rangées. Il est charmant et d'un caractère +parfait. Il travaille beaucoup; il a de l'intelligence, beaucoup de +douceur et un coeur excellent. Il entrera au collège le printemps +prochain. + +Pour moi, je vais assez bien, sauf la chaleur qui m'écrase. Je vous +plains, si vous en avez autant à Paris. Nous ne savons où nous +fourrer. Les puits sont taris, les bestiaux meurent de soif, les +fleurs et les arbres sont grillés, nos pauvres enfants n'ont plus la +force de courir et de jouer. La nuit, les rudes orages ne +rafraîchissent pas le temps. Cette nuit, le tonnerre a brûlé quinze +maisons et plusieurs granges à deux lieues d'ici. + +Je ne puis mieux faire que de m'enfermer dans mon cabinet et de +travailler à _Valentine_. Solange se roule sur le parquet et Maurice +fait du latin comme un pauvre diable. + +Mon mari est aux assises à Châteauroux. Il y a beaucoup d'affaires à +juger; il restera là une quinzaine de jours; ce qui ne l'amuse guère. +Heureusement le choléra n'y est plus. Madame Hippolyte est toujours la +même, pas forte, mais allant son petit train de vie. Polyte chante, +rit, fume et boit tout le jour. C'est toujours Roger Bontemps. + +Adieu, chère petite mère; vous êtes bien bonne d'avoir été à la +diligence. Je suis bien fâchée de n'avoir pu vous attendre. + +Je vous embrasse de tout mon coeur. + +Avez-vous des nouvelles de Caroline? + + + + +XCI + +A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Nohant, 20 août 1832. + +Mon vieux, + +J'ai travaillé comme un cheval, et je me sens si aise d'être +débarrassée de ma journée, que, loin de faire du spleen, je me plonge +avec délices dans cette béate stupidité qu'il m'est enfin permis de +goûter. Ne t'attends donc pas à me voir répondre à toutes les choses +bonnes et excellentes que tu me dis. J'attendrai pour cela un jour où +j'aurai de l'âme, un jour où je serai Otello. Pour aujourd'hui, je +suis chien. Je dis que la vie n'est bonne qu'à gaspiller. J'ai mis +tout ce que j'avais de coeur et d'énergie sur des feuilles de papier +Weynen. Mon âme est sous presse, mes facultés sont dans la main du +prote. Infâme métier! Les jours où je le fais, il ne me reste plus +rien le soir. Ce sont autant de jours où il ne m'est pas permis de +vivre pour mon compte. Après tout, c'est peut-être un bonheur; car, +livrée à moi-même, je vivrais trop! + +Dans deux jours, j'aurai fini _Valentine_, ou je serai morte. Veux-tu +que j'aille te voir la semaine prochaine? Fixe le jour. Si tu veux, +nous irons à Valençay. Cela t'arrange-t-il? J'ai tout le mois pour +courir, mais le froid viendra. Si tu m'en crois, tenons-nous prêts aux +premiers jours de soleil qui reviendront, s'il en revient. J'avertirai +Gustave[1]. Réponds-moi donc et décide le jour; c'est à toi, qui n'es +pas libre quand tu veux, de régler l'ordre et la marche. Mais il faut +nous prévenir d'avance, afin de préparer nos pataches, nos pistolets +de voyage, nos pelisses fourrées, nos astrolabes, enfin tout +l'appareil du voyageur. + +Je suis charmée qu'on m'accueille chez toi avec bienveillance. J'ai +fort envie de voir tous ces enfants; Juliette[2] surtout me plaît. +Préviens ta mère et tes grandes soeurs que j'ai excessivement mauvais +ton, que je ne sais pas me contenir plus d'une heure; qu'ensuite, +semblable au baron de Corbigny, «je ne puis m'empêche _de jurer et de +m'enivrer_». Que veux-tu! chacun a ses petites faiblesses, disait je +ne sais plus quel particulier, en faisant bouillir la tête de son père +dans une marmite, pour la manger. Enfin garde-toi de me faire passer +pour quelque chose de présentable. S'il fallait soutenir ensuite la +dignité de mon rôle, je souffrirais trop. + +Fais-moi le plaisir de m'envoyer une boîte de pains à cacheter les +plus petits possibles. Je t'ai fait de grands et magnifiques présents, +tu peux bien me faire celui-là: autrement, je serai forcée de +t'envoyer mes lettres ouvertes. On ignore à la Châtre l'usage des +pains à cacheter. On se sert de poix de Bourgogne. On y fabrique aussi +des fromages estimés, les habitants sont fort affables. (Voyez le +voyage de _l'Astrolabe_.) + +Adieu, cher frère de mon coeur. Je t'écrirai quand je pourrai. Toi, si +tu as le temps, écris-moi. Tu sais si je t'aime, petit homme et grande +âme! + +GEORGE. + + [1] Gustave Papet. + [2] Juliette Rollinat, soeur de François Rollinat. + + + + +XCII + +AU MÊME + + Nohant, septembre 1832. + +Je t'ai écrit une longue lettre adressée à la Société des jeunes gens +(au portier). J'étais inquiète de ta santé, vieux. Pourquoi n'ai-je +pas encore de réponse? Je crains vraiment que tu ne sois malade. + +Ma mère est partie le 13; je ne l'ai pas reconduite à Châteauroux +comme je t'annonçais devoir le faire. Je te dirai mes raisons; +peut-être m'attends-tu? Écris-moi donc au moins comment se porte ton +vieux et triste individu. Mon squelette centenaire dort, fume, prend +du tabac, griffonne du papier, et pleure comme un veau. Si tu te +portes mieux, si tu peux supporter la compagnie d'un galérien ou d'un +pendu, reviens. Si ma tristesse t'ennuie et te fait mal, ne reviens +pas; mais écris-moi, ne sois plus malade et aime ton vieux George. + +Je t'ai demandé pour Maurice des instruments _aratoires_, qu'il attend +avec grande impatience. Il me prie de te _tourmenter_ de sa part. Je +te tourmente, sois tourmenté. + +_Amen!_ + + + + +XCIII + +A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT + + Paris, 6 décembre 1832. + +Mon cher ange, + +Nous sommes arrivées hier sans accident et me voilà aujourd'hui +presque sans fatigue. Nous sommes toutes reposées. Ta soeur est gaie, +fraîche et gentille. Tout le monde la trouve embellie et mignonne à +croquer. La _petite femme_[1] a très bien supporté le voyage et n'a +pas seulement levé le nez en traversant Paris. Elle a l'air de ne se +guère soucier des choses nouvelles. Si elle continue à être ce qu'elle +est aujourd'hui, je serai contente d'elle; car elle fait bien tout ce +qu'elle peut pour m'être utile. + +Je ne te dirai rien de neuf; je n'ai encore songé qu'à dormir et à +ranger ma chambre. Ta petite soeur t'embrasse. Elle a pensé à toi à +Châteauroux et s'est mise à pleurer. Je lui ai demandé ce qu'elle +avait: elle m'a répondu qu'elle voulait aller chercher son frère +mignon. Je l'ai menée chez Rollinat, où nous avons dîné; les petites +soeurs de Rollinat l'ont consolée, elle s'est mise à faire le diable. + +Adieu, mon petit mignon; embrasse ton père pour moi; dis à ton oncle +de ménager un peu sa cervelle. Dis-lui aussi que j'ai voyagé avec le +fameux père Bouffard, un des principaux chefs saint-simoniens. Le père +Bouffard est gros comme toi, ne mange que des oeufs froids et ne boit +que de l'eau. Du reste, il est très aimable et paraît très bon. Il +ressemble à Jocko à s'y tromper; te souviens-tu de Jocko? + +Adieu; écris-moi, travaille, porte-toi bien et pense à moi. Je +t'embrasse mille fois, mon pauvre ange; tu sais si je t'aime! + +Ta mère. + + [1] Sobriquet de la jeune villageoise amenée à Paris par George + Sand. + + + + +XCIV + +AU MÊME + + Paris, 12 décembre 1832. + +Mon cher petit amour, + +J'ai reçu ta lettre; je suis bien contente que tu te portes bien. Ta +soeur est toujours rose et de bonne humeur. Elle lit tous les jours; +elle sort avec sa bonne, qui se tire très bien d'affaire, qui va au +marché, nous fait la cuisine, et m'est plus utile que je ne +l'espérais. Moi, je ne suis pas encore sortie. Je suis dans de grandes +affaires que tu ne comprendrais pas, mais dont il te suffira de savoir +que je suis assez contente. Ta soeur me tourmente pourtant depuis +quelques soirs pour que je la mène au _pestacle_. Il fait si froid, +que je n'ai pas le courage de sortir; je crains surtout qu'elle ne +s'enrhume. Nous avons, quai Malaquais, 19, un appartement chaud comme +une étuve. Nous voyons de grands jardins et nous n'entendons pas le +moindre bruit du dehors. Le soir, c'est silencieux et tranquille comme +Nohant: c'est très commode pour travailler. Aussi je travaille +beaucoup. Il y a des tapis partout, ta soeur se roule comme un gros +chien. Elle dit des sottises à tout le monde. Elle appelle le père +Bouffard _vieux bavard, vieille bête_. Elle se trompe; il n'est pas +bête du tout, et il gâte beaucoup la grosse, malgré ses injures. + +Adieu, mon cher mignon. Ton petit bengali se porte bien, je vais lui +acheter un compagnon. Que fais-tu de ton chien? Où le fais-tu coucher? +As-tu un peu soin de lui? Donne-lui une gifle de ma part. Dis à +Boucoiran de m'écrire, qu'il est un paresseux. + +Embrasse pour moi ton père, et dis à Léontine de m'écrire une petite +lettre, pour que je voie si elle continue ses progrès. Je reçois un +journal plein d'images assez drôles. Quand j'en aurai un paquet, je te +l'enverrai. + +Adieu, mignon; je t'embrasse cent mille fois sur ton gros pif et sur +tes joues roses. + +Ta mère. + + + + +XCV + +A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE + + Paris, 20 décembre 1832. + +Mon cher enfant, + +Je n'ai pas répondu à ce que vous me demandiez par une bonne raison: +c'est que je ne sais pas de quoi il s'agit. Sachez ce qu'est devenue +votre lettre et répétez-moi ce qu'il faut faire pour vous. + +Vous soignez bien Maurice. Je vous en remercie et vous supplie de +continuer à l'observer de près. + +Empêchez-le de sortir par les temps humides. Ces esquinancies sont +désespérantes. Tâchez qu'il passe l'hiver sans en avoir de nouvelle. +Au printemps, dès qu'il sera ici, je le ferai débarrasser de son +ennemie. L'opération n'est rien, à ce qu'il paraît. + +Je vis ici comme une recluse. Mon appartement est si bon, si chaud; il +y a tant de soleil et un si beau silence, que je ne peux pas m'en +arracher. Toute la journée, par exemple, je suis obsédée de visiteurs +qui tous ne m'amusent pas. C'est une calamité de mon métier que je +suis un peu obligée de supporter. Mais, le soir, je m'enferme avec mes +plumes et mon encre, Solange, mon piano et mon feu. Avec cela, je +passe de très bonnes heures. J'ai, pour tout bruit, les sons d'une +harpe qui viennent je ne sais d'où et le bruit d'un jet d'eau qui est +sous mes fenêtres dans le jardin. C'est bien poétique, ne vous en +moquez pas trop. + +Je vous dirai que je fais de l'argent; je reçois de tous côtés des +propositions. + +Je vendrai mon prochain roman quatre mille francs. C'est plus que je +ne demandais, moi qui suis fort bête. La _Revue de Paris_ et la _Revue +des Deux Mondes_ se sont disputé mon travail. Enfin je me suis livrée +à la _Revue des Deux Mondes_ pour une rente de quatre mille francs, +trente deux pages d'écriture toutes les six semaines. _La Marquise_ a +eu un grand succès et a complété les avantages de ma position. + +Je n'ai plus le temps de regarder couler ma vie. Pour moi, dont le +coeur n'est pas jovial, l'obligation de travailler est un grand bien. +Solange me donne plus de bonheur à elle seule que tout le reste. Elle +a fait de grands progrès d'intelligence et de gentillesse depuis ces +quatre mois. Je pense bien que l'étude a beaucoup hâté le +développement de cette jeune raison. Elle lit très-bien, avec beaucoup +d'entendement des règles que vous lui avez données. + +Je suis maintenant au courant du peu de fautes qu'elle fait; elle ne +les fait même presque plus. + +Dites-moi donc, mon cher enfant, ce que je puis faire pour vous. Je ne +peux pas le deviner. Parlez-moi souvent de Maurice et de vous. + +Adieu; je vous embrasse de tout coeur. + + + + +XCVI + +A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE + + Paris, 11 janvier 1833. + +Mon cher petit enfant, + +J'ai reçu plusieurs lettres de toi auxquelles je n'ai pu répondre. Je +viens d'être malade. C'est d'aujourd'hui seulement que je suis levée. +J'ai eu un gros rhume avec la fièvre. Ta soeur est enrhumée aussi. Il +fait un froid épouvantable, tout le monde tousse. Pour m'achever, le +feu a pris dans ma cheminée d'une manière violente. Il a fallu me +sauver dans le lit de Solange pour laisser agir les pompiers. Ils ont +éteint le feu, du moins à ce qu'ils ont cru, et ils ont gâté mon +tapis. Le lendemain, un ramoneur a voulu monter dans la cheminée: le +pauvre petit s'est brûlé un peu la poitrine. Le feu y était encore! +Quoiqu'on n'eût pas allumé de feu dans la cheminée, la suie brûlait +toujours. Nous avons eu beaucoup de peine à l'éteindre tout à fait. +J'ai donc été chassée de ma chambre plusieurs jours et obligée de +passer la nuit dans une chambre sans feu. + +Prends garde d'être malade par ce vilain froid; aie toujours les pieds +bien chauds et la gorge enveloppée. Je suis bien aise que tu sois +content de tes albums. Je voudrais être au mois de mars pour courir +avec toi les boutiques et taper tes joues luisantes. Enfin cela +viendra. + +Adieu, cher mignon; sois sage, travaille et ne sois pas malade. Je +t'embrasse de toute mon âme; ta grosse t'embrasse aussi. Elle parle de +toi toute la journée, tu es toujours son mignon chéri. + + + + +XCVII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE + + Paris, 18 janvier 1833. + +Mon cher enfant, + +Je n'ai pas répondu plus tôt à votre question par impossibilité. Le +fait m'avait paru si peu important qu'il ne m'en est rien resté dans +la mémoire. Mon mari m'a parlé une fois de votre retour chez madame +Bertrand. Je vous ai interrogé; vous m'avez répondu non. Cela me +suffisait. Je ne me souviens pas du tout si j'ai reparlé de vous avec +mon mari. S'il vous importe de le dissuader, n'êtes-vous pas bien à +même de le faire, vous qui le voyez tous les jours? + +Vous me faites des reproches très graves, mon cher enfant. Ils +constituent de votre fait un tort bien plus grave. Vous me reprochez +mes nombreuses liaisons, mes frivoles amitiés. Je n'entreprends jamais +de me justifier des accusations qui portent sur mon caractère. Je puis +expliquer des faits et des actions; des défauts d'esprit ou dès +travers de coeur, jamais. J'ai une trop saine opinion du peu que nous +valons tous, pour faire de moi le moindre cas. D'ailleurs, en mon +particulier, je ne m'adore ni ne me révère. Le champ est donc libre à +ceux qui rabaissent mon mérite. Je suis prête à rire avec eux, s'ils +font appel à ma philosophie. Mais, si c'est une question d'affection, +si c'est une souffrance de l'amitié que vous m'exprimez, vous avez +tort. Quand on découvre de grandes taches dans l'âme de ceux qu'on +aime, il faut se consulter et savoir si l'on peut les aimer encore +malgré cela. Le plus sensé est de cesser; le plus généreux est de +continuer. Pour que la générosité soit délicate et complète, il faut +ne pas leur dire leur fait, car cela est cruel. Tous les reproches qui +ont pour objet des faits de légère importance ou des défauts +corrigibles, les avertissements affectueux à donner, les avis tendres +et les plaintes délicates, tout cela, je le sais, est du domaine de +l'amitié. C'est même son plus beau droit. Mais reprocher un passé déjà +loin, contempler en silence des erreurs qu'on juge et qu'on ne +pardonne pas, puis les condamner le jour où il n'est plus temps et où +l'on ne sait même plus où les prendre, c'est injuste. Dire à la +personne aimée: «Votre coeur est froid, léger ou impuissant!» C'est +dur, c'est cruel. + +C'est une humiliation gratuitement infligée, vous faites souffrir sans +rendre meilleur. Les coeurs secs ne s'amollissent pas, les coeurs usés +ne rajeunissent plus, les coeurs incomplets ne rencontrent ni +sympathie ni pitié. Si c'est là mon sort, il est bien brutal de me le +signaler. + +Vous ajoutez que votre caractère a dû me faire souffrir plus d'une +fois. Vous en ai-je jamais parlé, moi? Vous ai-je blessé dans ce que +nous avons de plus irritable, l'estime de nous-mêmes? Non, je sais +trop qu'il faut jeter un voile de pardon et d'oubli sur les +imperfections de ceux qui nous sont chers. + +Adieu, mon cher enfant. Donnez-moi des nouvelles de Maurice et des +vôtres le plus tôt possible. Je vous embrasse de tout mon coeur. + + + + +XCVIII + +A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT + + Paris, 27 février 1833. + +Tu me dis, mon enfant, que je ne t'écris pas souvent. C'est toi, petit +farceur, qui es fièrement paresseux à me répondre. Tu m'écris des +petits bouts de lettre bien courts. J'aimerais tant à savoir tout ce +que tu fais, à quoi tu t'amuses, ce qui t'occupe, comment tu dors. +Enfin, je vais le savoir bientôt. Tu diras à ton papa de m'écrire +lorsqu'il sera pour partir, afin que j'aille au-devant de vous à la +diligence. Je te mettrai dans mon lit bien chaud; ta grosse soeur te +_bigera_ comme du pain. A présent, elle t'appelle son petit bijou de +frère; elle est toujours mignonne et bien drôle. + +Ce matin, elle a eu bien du chagrin: elle a laissé tomber sa poupée +dans le jardin et les chiens la lui ont mangée. Quand elle est arrivée +pour la ramasser, il n'en restait qu'une jambe, que la chienne n'avait +pas pu digérer. Aussi la pauvre grosse a braillé comme un veau. + +Adieu, mon petit ange; embrasse tout le monde pour moi. Toi, je +t'embrasse mille fois sur tes joues roses. Adieu, petit chéri. + +J'ai un beau petit chat gris, venu par les toits se donner à nous. Je +l'ai accueilli, il est très bon enfant. + + + + +XCIX + +A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE + + Paris, 6 mars 1833. + +Mon cher enfant, + +Vous êtes sur le point de commettre une action très belle ou très +folle. Très belle, si vous avez mis cette jeune fille dans la position +de ne pouvoir s'établir ailleurs; très folle, si vous obéissez à un +simple penchant. + +On me recommande de vous arrêter sur le bord de l'abîme. Je ne saurais +croire que vous ayez besoin de conseil, au point où vous en êtes. Il +faut que vous ayez des motifs bien puissants pour accepter un lien +aussi sévère avec une personne aussi différente de vous. Vous allez +trop vite. Prenez garde, mon ami, ne précipitez rien. + +Mon Dieu, vous auriez sous la main la plus riche, la plus belle et la +plus spirituelle des femmes, je vous dirais encore d'attendre et de +réfléchir. Ce ne sont pas l'opinion et les préjugés que je respecte en +ce monde. Seule entre tous, peut-être, je ne vous jetterai pas la +pierre; mais je m'effraye de votre avenir. Vous êtes si jeune et vous +aurez tant de choses à faire avant d'élever cette femme jusqu'à vous! +Je n'ose pas vous dire tous les déboires que je prévois pour vous. Je +crains de blesser votre coeur, engagé dans une voie aussi délicate. +Mais je vous supplie de ne pas tant vous hâter. Pourquoi ne pas +remettre cette affaire jusqu'après votre voyage à Paris? Là, vous +pourriez ouvrir les yeux sur beaucoup d'inconvénients que vous ne vous +êtes peut-être pas signalés. Si, par promesse ou par devoir, vous +étiez engagé de manière à ne pas revenir sur vos pas, du moins +seriez-vous en garde contre l'avenir, et mieux préparé à le braver +courageusement. + +Dans tout cela, c'est votre précipitation qui m'inquiète. Vous +obéissez, j'en suis sûre, à d'austères principes, à de nobles +sentiments. Ce n'est donc pas avec ironie ou avec dureté que je vous +juge. Je ne vous juge pas, mon enfant. Seulement je me tourmente de +votre position. Il est possible que ce parti vous réussisse, il est +possible aussi qu'il vous rende malheureux. Cette pensée ne vous +ferait pas reculer devant l'accomplissement d'un devoir, je le sais +bien. Mais, si, en voulant faire le bonheur d'une autre personne, vous +ne réussissiez qu'à aggraver sa situation! Cela s'est vu souvent; le +mariage est un état si contraire à toute espèce d'union et de bonheur, +que j'ai peur avec raison. + +Si vous avez pour moi l'amitié que j'ai pour vous, vous vous donnerez +trois mois de réflexion. Je vous le demande comme une preuve de cette +affection déjà vieille entre nous. Voulez-vous me l'accorder? Je +crains que la solitude n'ait exalté vos idées, que vous ne vous soyez +exagéré des devoirs qui, dans un état plus calme et plus vrai, vous +apparaîtraient sous un autre jour. N'affligerez-vous pas votre mère +par une résolution aussi brusque? L'avez-vous consultée? La personne +dont nous parlons lui sera-t-elle une société agréable? Tout cela est +bien obscur pour moi. + +Je ne vous fais pas un reproche de ne m'avoir pas consultée. Mais, +précisément, le mystère dont vous avez entouré ce projet ne me semble +pas d'un bon augure. Êtes-vous bien d'accord avec vous-même sur ce que +vous allez faire? + +Adieu, mon enfant. Je vous embrasse. Répondez-moi. + + + + +C + +A MONSIEUR *** + + Paris, 15 avril 1833. + +Je veux croire votre lettre sincère, et, dans ce cas, l'absence pourra +seule vous guérir. + +Si, après cette réponse, vous persistiez dans des prétentions que je +ne pourrais plus attribuer à la folie, j'aurais pour vous fermer ma +porte des motifs plus impérieux et plus décisifs encore. + +Ainsi, quelle que soit l'explication que vous préfériez pour la lettre +inexplicable que vous m'avez envoyée, je vous prie absolument, +littéralement et définitivement, de ne plus vous présenter chez moi. + +GEORGE. + + + + +CI + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Paris, mai 1833. + +Ma chère maman, + +Vous avez tort de me gronder. Je n'ai eu que du chagrin et de +l'inquiétude, au lieu de tous les plaisirs que vous me supposez. Mes +deux enfants ont été malades et le sont encore: Maurice, de la grippe, +et Solange, de la coqueluche. J'ai passé tout mon temps à aller de +chez moi au collège Henri IV et du collège chez moi; car je n'ai pu +avoir mon fils pour le faire sortir avant l'invasion de la maladie. Il +a été soigné à l'infirmerie par de bonnes religieuses. + +Solange, quoiqu'elle soit toujours gaie et gentille, est très +fatiguée. Je le suis beaucoup moi-même. + +Un soir que mes deux petits allaient mieux, j'ai été chez vous, pour +vous remercier de la belle gravure que vous m'avez envoyée. Il était +sept heures, ce n'est pas une heure indue. Depuis, je n'ai pas pu +sortir, si ce n'est pour aller à _Henri IV_. + +J'irai vous voir demain. Aujourd'hui, cela m'est complètement +impossible. Vous avez eu tort d'écouter votre dignité de mère +offensée: vous auriez dû, puisque vous sortez tous les jours pour +dîner, venir goûter de ma cuisine. J'ai toujours un bon petit plat à +vous offrir. A six heures, nous aurions été ensemble voir Maurice au +collège, vous m'auriez rendue heureuse. + +Adieu, chère mère; je vous embrasse de tout mon coeur, en attendant +que vous me pardonniez, et j'espère que vous ne ferez pas longtemps la +méchante avec moi. + + + + +CII + +A M. CASIMIR DUDEVANT, A NOHANT + + Paris, 20 mai 1833. + +Mon ami, + +Je suis aise de ton bon voyage et de ton arrivée en bonne santé. + +Maurice a été à l'infirmerie. C'est le changement de régime qui +l'éprouve un peu; du reste, il est très frais et très gai. On est +content de son caractère et il paraît s'arranger bien avec ses +camarades. Quant à ses progrès, ils ne peuvent pas être encore +sensibles. J'espère qu'à ton retour, on commencera à s'en apercevoir. +Je lui ai dit de t'écrire. Dans tous les cas, je te donnerai de ses +nouvelles. Je l'ai vu hier, avec ma mère; il a été très gentil. Je ne +sais si Salmon a de mauvaises affaires ce mois-ci; mais j'ai eu toutes +les peines du monde à me faire payer, quoique je n'aie envoyé chercher +mon argent que le 15 mai. Il a fallu y envoyer quatre fois de suite. +La première fois, il a fait refuser sa porte; la seconde, son heure de +réception était changée; la troisième, il n'avait pas d'argent; enfin, +la quatrième, il a daigné m'envoyer mon mois. Je ne sais pas si tout +cela est l'effet du hasard; c'est bien possible. Cependant tu devrais +y faire attention, au cas où tu aurais des sommes d'une certaine +importance à déposer chez lui. Ensuite, tu devrais le prier de +m'envoyer mon argent tous les premiers du mois. Un homme d'affaires +n'est ni ambassadeur ni ministre, pour qu'on fasse antichambre chez +lui. + +Adieu, mon ami. Ta grosse fille t'embrasse. Dis bien des choses de ma +part à Duteil et à Jules Néraud, quand tu les verras. + +Adieu; je t'embrasse. + + + + +CIII + +A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Paris, 26 mai 1833. + +Cher ami, + +Tu ne penses pas que j'aie changé d'avis. Tu es toujours à mes yeux le +meilleur et le plus honnête des hommes. Je ne t'ai pas donné signe de +souvenir et de vie depuis bien des mois. C'est que j'ai vécu des +siècles; c'est que j'ai subi un enfer depuis ce temps-là. Socialement, +je suis libre et plus heureuse. Ma position est extérieurement calme, +indépendante, avantageuse. Mais, pour arriver là, tu ne sais pas quels +affreux orages j'ai traversés. Il faudrait, pour te les raconter +passer bien des soirs dans les allées de Nohant, à la clarté des +étoiles, dans ce grand et beau silence que nous aimions tant. Dieu +veuille que ces temps nous soient rendus et que nous admirions encore, +ensemble, le clair de lune sur la cascade d'Urmont! + +Mais cette indépendance si chèrement achetée, il faudrait savoir en +jouir et je n'en suis plus capable. Mon coeur a vieilli de vingt ans, +et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de +passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit. J'ai doublé le +cap. Je suis au port, non pas comme ces bons nababs qui se reposent +dans des hamacs de soie, sous les plafonds de bois de cèdre de leurs +palais, mais comme ces pauvres pilotes qui, écrasés de fatigue et +brûlés par le soleil, sont à l'ancre et ne peuvent plus risquer sur +les mers leur chaloupe avariée. Ils n'ont pas de quoi vivre à terre, +et, d'ailleurs, la terre les ennuie. Ils ont eu jadis une belle vie, +des aventures, des combats, des amours, des richesses. Ils voudraient +recommencer; mais le navire est démâté, la cargaison perdue; il faut +échouer sur le sable et rester là. + +Tu comprends, au fond de cette belle poésie, l'état maussade de mon +cerveau. Suis-je plus à plaindre qu'auparavant? Peut-être; le calme +qui vient de l'impuissance est une plate chose. + +Pour toi, c'est différent. La raison, la force, la volonté t'ont placé +où tu es. Aussi tu as en toi-même de sérieuses jouissances, de nobles +consolations. + +Je t'enverrai une longue lettre avant peu de temps; c'est-à-dire un +livre que j'ai fait[1] depuis que nous nous sommes quittés. C'est une +éternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves +personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras à ta fantaisie. Tu +iras, au moyen de ce livre, jusqu'au fond de mon âme et jusqu'au fond +de la tienne. Aussi je ne compte pas ces lignes pour une lettre. Tu es +avec moi et dans ma pensée à toute heure. Tu verras bien, en me +lisant, que je ne mens pas. + +Adieu, ami; écris-moi, parle-moi de toi beaucoup, de ta famille, des +soins austères de ta grande, belle et triste vie. Je te verrai dans un +ou deux mois. Adieu; crois que, pour la vie, je suis à toi. + +Ton ami + +GEORGE SAND. + + [1] _Lélia_ + + + + +CIV + +A M. ADOLPHE GUÉROULT. A PARIS + + Paris, 3 juin 1833. + +Monsieur, + +Vous avez été si bon et si obligeant pour moi, que, malgré le long +temps qui s'est écoulé sans m'apporter aucune nouvelle et aucune +visite de vous, je ne crains pas de réclamer votre bienveillance. Je +viens de faire un livre intitulé _Lélia_, qui a besoin de votre appui. +Si vous voulez bien venir me voir, nous en causerons et je vous +demanderai de vive voix la continuation de vos bons offices. + +Voulez-vous venir dîner avec moi demain? Il faut que je vous dise, sur +ce livre assez embrouillé et sur quelques difficultés du succès, plus +d'une parole, et je ne suis libre que vers cinq heures. Puis-je +compter sur vous? + +Tout à vous, monsieur. + + + + +CV + +A MADAME *** + + Paris, juillet 1833 + +Madame, + +Vous m'embarrassez avec vos questions. Je tiens singulièrement à votre +estime; pourtant je ne puis me décider à mentir pour la conserver. +J'ai beaucoup d'égoïsme et de nonchalance, vous me forcez à vous +l'avouer. Je ne sais ce que les influences étrangères font à mon +indifférence en matière de saint-simonisme; je crois qu'elles n'y +entrent pour rien. Je crois même n'avoir jamais songé à soulever une +question pour ou contre la société dans _Indiana_ ou dans _Valentine_. +Pardonnez-le-moi, ou anathématisez-moi. Je suis forcée de le dire: la +société est la moindre des choses que je hais et méprise. L'homme +livré à son instinct ne me paraît pas moins laid, ridicule et sale que +l'homme dressé à marcher sur les pieds de derrière. Que puis-je faire +à cela? Et puis, outre cette misanthropie qui va toujours croissant à +mesure que je vieillis, je suis excessivement femme pour l'ignorance, +l'inconséquence des idées, le défaut absolu de logique. Vous l'avez +fort bien dit, je manque de précision et de suite; ce n'est pas de la +supériorité croyez-le bien. C'est l'infirmité d'une nature pauvre et +boiteuse. Je n'ai rien étudié, je ne sais rien, pas même ma langue. +J'ai si peu d'exactitude dans le cerveau, que je n'ai jamais pu faire +la plus simple règle d'arithmétique. Voyez si avec cela je puis être +utile à quelqu'un et trouver quelque idée salutaire et juste. Vous +êtes très au-dessus de moi sous tous les rapports, et notamment pour +l'activité, la raison, l'intelligence et le savoir. Je n'ai que des +sensations, point de volonté. Pour quoi, pour qui en aurais-je? Au +delà de deux ou trois personnes, l'univers n'existe pas pour moi. Vous +voyez que je ne suis bonne à rien; mais vous êtes bonne à tout, et, +par votre talent et par votre caractère, vous n'avez pas besoin de mon +aide. Gardez-moi seulement votre bienveillance, votre pitié pour ma +nullité sociale, et votre amitié pour m'en consoler. Ne pouvez-vous +aimer que les âmes grandes et fortes? La mienne ne l'est pas; mais +j'admire ce qui est autrement que moi. Le fait des natures puissantes +est de plaindre et de consoler ce qui est au-dessous. Faites du bien +aux femmes en général par votre zèle et votre chaleur de coeur, +faites-en à moi en particulier par votre douceur et votre tolérance. + +Adieu, madame; reviendrez-vous bientôt? Je suis tout à vous. + +G.S. + + + + +CVI + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Paris, 5 juillet 1833. + +Vous avez raison, mon ami, de compter sur mon amitié inaltérable. +J'apprends avec joie la bonne nouvelle, et je partage tout votre +bonheur de mari, tout votre orgueil de père. Faites mon compliment à +l'accouchée et embrassez-la de ma part, ainsi que _cette vieille +grand'mère_ de madame Duvernet, bien vexée, n'est-ce pas, de porter un +pareil titre? + +Enfin vous êtes donc tous bien heureux, mes amis! Je regrette de +n'être pas au milieu de vous, comme j'y étais le jour de vos noces, +pour voir toutes vos figures épanouies, pour serrer toutes vos mains +affectueuses. Quand vous me disiez jadis que vous aviez horreur des +_moutards_, je savais bien que vous trouveriez les vôtres beaux et +bons. Les miens, je vous le disais, et je vous le dis encore, me +donnent les seules joies réelles de ma vie. Vous ne me dites pas +comment s'appelle ce bienvenu. C'est une chose intéressante qu'un nom +de baptême, à laquelle j'attache autant d'idées que le père de +Tristram Shandy. Il ne se nomme, j'espère ni Artaxercès, ni +Épaminondas, ni Polyphème, ni Polyperchon? + +Le mien est au collège et se comporte de manière à mériter dans son +régiment _l'estime de ses_ CHÈFRES _et l'amitié de ses camarades_. Ma +fille est de la taille du plus jeune éléphant de la ménagerie royale. +Elle a horreur des gens de lettres, elle les traite de polissons et de +mâtins. En tout, elle annonce les plus brillantes dispositions. Moi, +j'ai été longtemps et beaucoup malade. Je vais très bien depuis que +j'ai consulté un habile médecin, lequel m'a dit _de me distraire et +d'éviter les contrariétés_; ce qui m'a paru très profond, très neuf, +et très aisé à faire surtout. + +Je fais toujours des livres et suis assez bien dans mes affaires +maintenant. J'irai au pays avec mon fils à l'époque des vacances. Vous +me présenterez l'héritier présomptif et je vous embrasserai tous de +bien bon coeur. Adieu, mon ami. + +Tout à vous. + +AURORE. + + + + +CVII + +A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + 21 novembre 1833. + +La présente est pour te dire, mon brave ami, que je vais bientôt te +voir. Mademoiselle Decerf épouse mon Gaulois, qui est Alphonse Fleury, +et j'irai à leur noce. + +Je te verrai en passant et en repassant. Tu trouveras peut-être +quelque jour dans la quinzaine pour t'échapper et venir faire du +Werther avec moi: parler de rasoirs anglais de damnation éternelle et +autres facéties, sous la grande voûte étoilée qu'on voit si bien chez +nous. Ne crains pas de me voir rire de tes ennuis et de tes chagrins: +je ne suis pas dangereuse en ce genre; le lendemain du jour où je +t'aurais persiflé, tu aurais ta revanche. Mes jours ne ressemblent +guère les uns aux autres, et c'est pour moi que fut inventé le +proverbe: «Tel qui rit vendredi, etc.» + +Pour le moment, je suis dans les mêmes sentiments qu'à ma dernière +lettre. Je serai heureuse de revoir mon pays et mes amis. Ce sont de +vieux liens qu'on ne rompt pas. Si mon retour peut adoucir un peu ton +spleen, accueille-le donc avec toute ta bonne affection pour moi. + +Charles[1] m'a écrit une lettre fort revêche. Il a eu tort. Je le lui +pardonne de tout mon coeur. Il a pris trop à coeur l'affaire de son +piano. Aussi il a été bien négligent de le laisser enfermé dans sa +chambre, ne servant à rien et m'exposant aux méfiances et aux +tracasseries du facteur, qui déjà menaçait de me faire payer. Cela ne +m'aurait pas été facile, vu l'état de mes finances, pas brillant tous +les jours. + +Comment! tu n'es pas amoureux? Eh bien, mon cher, tu as peut-être +parfaitement raison. Toute chose excellente a son mauvais côté; toute +chose détestable a son avantage, et nous sommes, tous, fous et bêtes. +Tâchons d'être le moins méchants possible, avec ou sans amour; soyons +fidèles à l'amitié. + +Ton ami + +GEORGE. + + [1] Charles Rollinat, musicien, frère cadet de François. + + + + +CVIII + +A MADAME MADRICE DUPIN, A PARIS + + Paris, jeudi, décembre 1833. + +Ma chère maman, + +Je vous envoie le lit de Maurice et sa petite boîte de crayons, pour +qu'il fasse des bonshommes et se tienne tranquille auprès de vous. + +Vous seriez bien bonne et bien gentille de tâcher de le faire coucher +chez vous pour Noël. Madame Dudevant, qui s'en est chargée, le rendra +bien malheureux, je crains, à force de sermons et de niaiseries. En +l'envoyant chercher chez elle dans la journée, vous pourriez le +garder, en lui écrivant une petite lettre. Au reste, Boucoiran se +concertera à cet égard avec vous et vous épargnera les courses et les +ennuis. + +Adieu, ma chère maman; je vous remercie mille fois de vos bontés pour +moi et mes enfants. Je suis tranquille sur le compte de Maurice, +puisque vous vous chargez de lui. Je pars bien portante ce soir. Je +vous écrirai sitôt mon arrivée quelque part. Je vous embrasse de toute +mon âme. + +AURORE. + + + + +CIX + + A M. MAURICE DUDEVANT, + AU COLLÈGE HENRI IV, A PARIS + + Marseille, 18 décembre 1833. + +Mon cher petit, + +Je suis à Marseille, après avoir toujours voyagé, soit en voiture, +soit en bateau, depuis le jour où je t'ai quitté. J'ai descendu le +Rhône sur le bateau à vapeur et je vais m'embarquer sur la mer pour +aller en Italie. Je n'y resterai pas longtemps; ne te chagrine pas. Ma +santé me force à passer quelque temps dans un pays chaud. Je +retournerai près de toi, le plus tôt possible. Tu sais bien que je +n'aime pas à vivre loin de mes petits miochons, bien gentils tous +deux, et que j'aime plus que tout au monde. Je voudrais bien vous +avoir avec moi et vous mener partout où je vais. Mais ta soeur n'est +pas assez grande, et, toi, il faut que tu fasses ton éducation. + +Tu le sais, mon cher enfant, c'est indispensable et tu es bien décidé +à t'y livrer de tout ton coeur: J'ai été bien heureuse, quand M. +Gaillard[1] m'a dit que tu étais un brave garçon, que tu faisais ton +possible pour contenter tes maîtres, et qu'il avait bonne opinion de +toi. C'est ainsi, j'espère, qu'on me parlera toujours de toi. Tu ne +m'as jamais causé de chagrin sous ce rapport et tu feras le bonheur de +ma vie, si tu le veux. + +J'ai été ce matin me promener au bord de la mer. J'ai mangé des +coquillages tout vivants et dont les coquilles étaient très jolies. +J'ai pensé à toi qui les aimes tant, et je n'ai pas voulu en chercher +dans le sable, parce que tu n'étais pas là pour m'aider et que je ne +me serais pas amusée. Quand tu seras en âge de quitter le collège et +d'interrompre tes études, nous voyagerons ensemble. Tu te souviens que +nous avons déjà voyagé tous deux et que nous nous amusions comme deux +bons camarades. Nous n'avons peur de rien, ni l'un ni l'autre; nous +mangeons comme deux vrais loups, et tu dors sur mes genoux comme une +grosse marmotte. + +En attendant que nous recommencions, dépêche-toi d'apprendre ce qu'il +faut que tout le monde sache. Amuse-toi bien. Quand tu sortiras, sois +aimable avec ma mère et avec madame Dudevant. Remercie bien Boucoiran, +si bon et si obligeant pour toi, et écris-moi à toutes tes sorties. +Raconte-moi ce que tu auras fait, chez qui tu couches, etc. Dis-moi +aussi si tu as de bonnes notes et des _heures_. Pense à moi souvent et +travaille, joue, saute, porte-toi bien, décrasse ta frimousse, lave +tes pattes, ne sois pas trop gourmand et aime bien ta vieille mère, +qui t'embrasse cent mille fois. + + [1] Proviseur du collège Henri IV + + + + +CX + +A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS + + Marseille, 20 décembre 1833 + +Mon cher enfant, + +Je suis arrivée ici sans trop de fatigue et j'en repars après-demain. +Je vais à Pise ou à Naples, je ne sais lequel. Écrivez-moi à Livourne, +poste restante. Donnez-moi des nouvelles de mon gamin. Soyez bon pour +lui, comme vous l'êtes toujours, et protégez-le contre les petits +ennuis dont je vous ai parlé. + +Avez-vous réussi à dîner le jour de mon départ? Je vous ai fait faire +une journée de corvée. Sans vous, je ne serais pas venue à bout de +partir. Avez-vous eu la bonté de ranger tout chez moi, de mettre +dehors mes chambrières, de fermer portes et fenêtres, etc., etc.? Ayez +soin de retirer les clefs de tous les meubles et de les mettre en +paquet dans le secrétaire, dont vous prendrez la clef chez vous. Je +vous remets aussi la surintendance, des rats et souris, avec +autorisation d'en manger à discrétion et de boire tout le vin de ma +cave. + +A propos de cela, il faudra encore que vous ayez l'obligeance de +descendre à la susdite cave et de surveiller la conduite de mes +bouteilles de vin, pour empêcher la sympathie de ces demoiselles pour +le gosier des laquais et portiers de la maison. + +Faites une note de toutes vos petites dépenses pour moi, spectacles et +sapins pour Maurice, ports de lettres, etc., etc. + +Votre pays est très beau le long du Rhône. Cette navigation est +magnifique. Du reste; vos villes de Lyon, Avignon et Marseille sont +stupides. Je ne voudrais pas les habiter en peinture, et je remercie +le ciel de pouvoir m'en sauver bientôt. Marseille est absolument tel +que vous me l'avez dépeint. Il faut faire une lieue pour voir la mer +et le port ressemble assez à la mare aux canards à Nohant. + +Il y fait déjà un temps charmant et des matinées qui valent nos +journées d'avril. + +Adieu, mon cher ami. Je vous recommande bien de me donner des +nouvelles de mon mioche et de me remplacer auprès de lui. Je ne sais +vraiment pas comment s'arrangerait ma vie si je n'avais pas votre +bonne amitié et votre éternelle complaisance pour m'aider et me +tranquilliser Adieu; je vous embrasse. + +Tout à vous, + +AURORE D. + + + + +CXI + +A M HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS + + Venise, 16 mars 1834. + +Mon ami, + +Je te remercie de ta lettre. Ton souvenir, malgré tout, me fait +toujours plaisir. J'ai tardé à te répondre, parce que je viens de +faire une maladie assez grave. Je suis bien à présent, et, au moment +de quitter l'Italie, je commence à m'y acclimater. J'y reviendrai; +car, après avoir goûté de ce pays-là, on se croit chassé du paradis +quand on retourne en France. Voilà l'effet que cela me fera. + +Je n'ai pas été charmée de la Toscane; mais Venise est la plus belle +chose qu'il y ait au monde. Toute cette architecture mauresque en +marbre blanc au milieu de l'eau limpide et sous un ciel magnifique; ce +peuple si gai, si insouciant, si chantant, si spirituel; ces gondoles, +ces églises, ces galeries de tableaux; toutes les femmes jolies ou +élégantes; la mer qui se brise à vos oreilles; des clairs de lune +comme il n'y en a nulle part; des choeurs de gondoliers quelquefois +très justes; des sérénades sous toutes les fenêtres; des cafés pleins +de Turcs et d'Arméniens; de beaux et vastes théâtres où chantent la +Pasta et Donzelli, des palais magnifiques; un théâtre de polichinelle +qui enfonce à dix pieds sous terre celui de Gustave Malus; des huîtres +délicieuses, qu'on pêche sur les marches de toutes les maisons; du vin +de Chypre à vingt-cinq sous la bouteille; des poulets excellents à dix +sous; des fleurs en plein hiver, et, au mois de février, la chaleur de +notre mois de mai: que veux-tu de mieux? + +Je ne me suis pas doutée des autres plaisirs de l'hiver. Je n'aime pas +le monde, comme tu sais. Je me suis bornée à deux ou trois personnes +excellentes, et j'ai vu le carnaval de ma fenêtre. + +Il m'a semblé fort au-dessous de sa réputation. Il aurait fallu le +voir dans les bals masqués, aux théâtres; mais je me suis trouvée +malade à cette époque-là et je n'ai pu y aller. Je le regrette peu; ce +que je cherchais ici, je l'ai trouvé: un beau climat, des objets d'art +à profusion, une vie libre et calme, du temps pour travailler et des +amis. Pourquoi faut-il que je ne puisse bâtir mon nid sur cette +branche? Mes poussins ne sont pas ici et je ne puis m'y plaire qu'en +passant. J'attends le mois d'avril pour retraverser les Alpes, et je +m'en irai par Genève. Je compte donc être à Paris dans le courant du +mois prochain. + +Quand j'aurai embrassé Maurice, j'irai passer l'été en Berri. Engage +Casimir à garder Solange et à ne pas la mettre en pension avant mon +retour; cela m'empêcherait d'aller à Nohant, et contrarierait beaucoup +mes projets de repos et d'économie. + +Tu ne me parais pas si charmé de la Châtre que moi de Venise: tu me +fais une peinture bouffonne de ses habitants. Vraiment la société est +une sotte chose. L'amour du travail sauve le tout. Je bénis ma +grand-mère, qui m'a forcée d'en prendre l'habitude. Cette habitude est +devenue une faculté, et cette faculté un besoin. J'en suis arrivée à +travailler, sans être malade, treize heures de suite, mais, en +moyenne, sept ou huit heures par jour, bonne ou mauvaise soit la +besogne. Le travail me rapporte beaucoup d'argent et me prend beaucoup +de temps, que j'emploierais, si je n'avais rien à faire, à avoir le +spleen, auquel me porte mon tempérament bilieux. Si, comme toi, je +n'avais pas envie d'écrire, je voudrais du moins lire beaucoup. Je +regrette même que mes affaires d'argent me forcent de faire toujours +sortir quelque chose de mon cerveau sans me donner le temps d'y faire +rien entrer. J'aspire à avoir une année tout entière de solitude et de +liberté complète, afin de m'entasser dans la tête tous les +chefs-d'oeuvre étrangers que je connais peu ou point. Je m'en promets +un grand plaisir et j'envie ceux qui peuvent s'en donner à discrétion. +Mais, moi, quand j'ai barbouillé du papier à la tâche, je n'ai plus de +facultés que pour aller prendre du café et fumer des cigarettes sur la +place Saint-Marc, en écorchant l'italien avec mes amis de Venise. +C'est encore très agréable, non pas mon italien, mais le tabac, les +amis et la place Saint-Marc. Je voudrais t'y transporter d'un coup de +baguette et jouir de ton étonnement. + +Nous savons si peu ce qu'est l'architecture, et notre pauvre Paris est +si laid, si sale, si raté, si mesquin, sous ce rapport! Il n'y a +pourtant que lui au monde, pour le luxe et le bien-être matériel. +L'industrie y triomphe de tout et supplée à tout; mais, quand on n'est +pas riche, on y subit toute sorte de privations. Ici, avec cent écus +par mois, je vis mieux qu'à Paris avec trois cents. Pourquoi diable, +toi et ta femme, qui êtes indépendants, qui n'avez ni place, ni +famille ni amour du monde, ni relations obligatoires en France, ne +venez-vous pas vous établir ici? Vous y feriez des économies en y +vivant très bien; vous y élèveriez votre fille aussi bien que partout +ailleurs. Vous y auriez mille commodités que vous ne pouvez avoir à +Paris: un logement cent fois plus joli et plus vaste, une gondole avec +un gondolier qui serait en même temps votre domestique; le tout pour +soixante francs par mois; ce qui représente à Paris une voiture, une +paire de chevaux, un cocher et un valet de chambre, c'est-à-dire douze +à quinze mille francs par an. Le bois et le vin à très bas prix; les +habits, les marchandises de toute sorte; les denrées de tout pays à +moitié prix de Paris. Je paye ici une paire de souliers en maroquin +quatre francs. Hier, nous avons été au café, nous étions trois; nous y +avons pris chacun trois glaces, une tasse de café et un verre de +punch, plus des gâteaux à discrétion pour compléter les jouissances de +deux grandes heures de bavardage. Cela nous a coûté, en tout, quatre +livres autrichiennes la livre autrichienne vaut un peu moins de +dix-huit sous de France. + +Si vous voulez y venir, comme j'y retournerai passer l'hiver prochain, +je vous y piloterai. Le voyage vous coûtera mille francs, pour vous +deux; mais vous y vivrez pour mille écus par an. C'est probablement +moins que vous ne dépensez à Paris dans une année, et, par-dessus le +marché, vous connaîtriez Venise, la plus belle ville de l'univers. Si +je n'avais pas mon fils cloué au collège Henri IV, certainement je +prendrais ma fille avec moi et je viendrais me planter ici pour +plusieurs années. J'y travaillerais comme j'ai coutume de faire et je +retournerais en France, quand j'en aurais assez, avec un certain magot +d'argent. + +Mais je ne veux pas renoncer à voir mon fils chaque année, et tout ce +que je gagne sera toujours mangé en voyages ou à Paris. + +Adieu, mon vieux; parle-moi de Maurice et de ta fille. Font-ils de +bonnes parties ensemble, les jours de congé? + +J'embrasse Émilie, Léontine et toi, de tout mon coeur. Il y a +longtemps que je n'ai eu de nouvelles de ma mère; donne-lui des +miennes et prie-la de m'écrire. + + + + +CXII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS + + Venise, 6 avril 1834. + +Mon cher enfant, + +J'ai reçu vos deux effets sur M. Papadopoli[1], et je vous remercie. +Maintenant je suis sûre de ne pas mourir de faim et de ne pas demander +l'aumône en pays étranger; ce qui, pour moi, serait pire. Je +m'arrangerai avec Buloz, et il pourra suffire à mes besoins sans se +faire trop tirailler; car je travaillerai beaucoup. + +Alfred est parti pour Paris, et je vais rester ici quelque temps. + +Il était encore bien délicat pour entreprendre ce long voyage. Je ne +suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le supportera; mais il +lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour +consacré à attendre le retour de sa santé la retardait au lieu de +l'accélérer. Il est parti enfin, sous la garde d'un domestique très +soigneux et très dévoué. Le médecin[2] m'a répondu de la poitrine, en +tant qu'il la ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille. + +Nous nous sommes quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour +toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon +coeur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour +souffrir. + +Le manuscrit de _Lélia_ est dans une des petites armoires de Boule. Je +l'ai, en effet, promis à Planche; pour peu qu'il tienne à ce +griffonnage, donnez-le-lui, il est bien à son service. Je suis +profondément affligée d'apprendre qu'il a mal aux yeux. Je voudrais +pouvoir le soigner et le soulager. Remplacez-moi; ayez soin de lui. +Dites-lui que mon amitié pour lui n'a pas changé, s'il vous questionne +sur mes sentiments à son égard. Dites-lui sincèrement que plusieurs +propos m'étaient revenus après l'affaire de son duel avec M. de +Feuillide; lesquels propos m'avaient fait penser qu'il ne parlait pas +de moi avec toute la prudence possible. + +Ensuite, il avait imprimé dans la _Revue_ des pages qui m'avaient +donné de l'humeur. Lui et moi sommes des esprits trop graves et des +amis trop vrais, pour nous livrer aux interprétations ridicules du +public. Pour rien au monde je n'aurais voulu qu'un homme que j'estime +infiniment devînt la risée d'une populace d'artistes haineux qu'il a +souvent tancée durement; laquelle, pour ce fait, cherche toutes les +occasions de le faire souffrir et de le rabaisser. Il me semblait que +le rôle d'amant disgracié, que ces messieurs voulaient lui donner, ne +convenait pas à son caractère et à la loyauté de nos relations. +J'avais cherché de tout mon pouvoir à le préserver de ce rôle +mortifiant et ridicule, en déclarant hautement qu'il ne s'était jamais +donné la peine de me faire la cour. Notre affection était toute +paisible et fraternelle. Les méchants commentaires me forçaient à ne +plus le voir pendant quelques mois; mais rien ne pouvait ébranler +notre mutuel dévouement. Au lieu de me seconder, Planche s'est +compromis et m'a compromise moi-même: d'abord par un duel qu'il +n'avait pas de raisons personnelles pour provoquer; ensuite par des +plaintes et des reproches, très doux il est vrai, mais hors de place +et, qui pis est, tirés à dix mille exemplaires. + +De si loin et après tant de choses, les petits accidents de la vie +disparaissent, comme les détails du paysage s'effacent à l'oeil de +celui qui les contemple du haut de la montagne. Les grandes masses +restent seules distinctes au milieu du vague de l'éloignement. Aussi +les susceptibilités, les petits reproches, les mille légers griefs de +la vie habituelle, s'évanouissent maintenant de ma mémoire; il ne me +reste que le souvenir des choses sérieuses et vraies. L'amitié de +Planche, le souvenir de son dévouement, de sa bonté inépuisable pour +moi, resteront dans ma vie et dans mon coeur comme des sentiments +inaltérables. + +Après avoir quitté Alfred, que j'ai conduit jusqu'à Vicence, j'ai fait +une petite excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. J'ai fait à +pied jusqu'à huit lieues par jour, et j'ai reconnu que ce genre de +fatigue m'était fort bon, physiquement et moralement. + +Dites à Buloz que je lui écrirai des lettres, pour la _Revue_, sur mes +voyages pédestres. + +Je suis rentrée à Venise avec sept centimes dans ma poche! Sans cela, +j'aurais été jusque dans le Tyrol; mais le besoin de hardes et +d'argent m'a forcée de revenir. Dans quelques jours, je repartirai et +je reprendrai la traversée des Alpes par les gorges de la Piave. Je +puis aller loin ainsi, en dépensant cinq francs par jour et en faisant +huit ou dix lieues, soit à pied, soit à âne. J'ai le projet d'établir +mon quartier général à Venise, mais de courir le pays seule et en +liberté. Je commence à me familiariser avec le dialecte. + +Quand j'aurai vu cette province, j'irai à Constantinople, j'y passerai +un mois, et je serai à Nohant pour les vacances. De là, j'irai faire +un tour à Paris et je reviendrai à Venise. + +Je suis fort affligée du silence de Maurice et fort contente +d'apprendre au moins qu'il se porte bien. Son père me dit qu'il +travaille et qu'on est content de lui. Pour vous, je vous ai prié au +moins dix fois de voir ses notes et de m'en rendre compte. Il faut que +j'y renonce; car vous ne m'en avez jamais dit un mot, gredin d'enfant! +Je suis enchantée que mon mari garde Solange à Nohant. De cette +manière, il me plaît fort de conserver Julie, puisque je n'ai pas à la +nourrir. Sans cet arrangement, j'eusse fait mon possible pour +retourner à Paris, malgré le peu d'argent que j'aurais eu pour un si +long voyage. Je puis donc, sans aucun préjudice pour l'un ou l'autre +de mes deux enfants, rester dehors jusqu'aux vacances. + +Ne me parlez jamais, je vous prie, des articles qui se publient pour +ou contre moi dans les journaux. J'ai au moins ici le bonheur d'être +tout à fait étrangère à la littérature et de la traiter absolument +comme un gagne-pain. + +Adieu, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur. Écrivez-moi sur +mon fils, envoyez-moi une lettre de lui. A tout prix, je la veux. +Avez-vous de bonnes nouvelles de votre mère? Vous ne me parlez jamais +de vous. Avez-vous des élèves? Faites-vous bien vos affaires? +N'êtes-vous pas amoureux de quelque femme, de quelque science ou de +quelque grue[3]? Pensez-vous un peu à votre vieille amie, qui vous +aime toujours _paternellement_? + +G.S. + + [1] Banquier à Venise. + + [2] Le docteur Pagello. + + [3] Allusion à une grue apprivoisée par Boucoiran, à Nohant. + + + + +CXIII + +A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS + + Venise, mai 1834. + +Fais-moi le plaisir de voir le proviseur ou le censeur, et de demander +à voir les notes de Maurice. Je l'ai demandé quarante fois à +Boucoiran. Pas de réponse. Il y a des instants où ce silence m'effraye +tellement, que je m'imagine que mon fils est mort et qu'on n'ose pas +me le dire. + +Peut-être le printemps t'aura-t-il attiré en Berri. En ce cas, renvoie +la lettre à Maurice, directement au collège. Tu me rendras le service +de le voir et de l'observer, quand tu retourneras à Paris. En +attendant tu verras ma fille à Nohant. Tu me parleras beaucoup d'elle, +de toi et du pays. + +Conçois-tu que ni Laure ni Alphonse[1] ne m'écrivent! M'ont-ils +oubliée aussi, ceux-là? Il me semble que je suis morte et que je +frappe en vain à la porte des vivants.--Il est vrai que je leur avais +annoncé mon prochain retour, et que me voilà encore à Venise pour +quelque temps. Donne-moi au moins de leurs nouvelles. + +Adieu, mon ami; tu vois que, si je repousse les épanchements de +l'amitié dans certains cas, je reviens lui demander secours dans les +affections plus profondes et plus réelles de la vie. Donne-moi aussi +moyen de te faire du bien. + +Je t'embrasse de tout mon coeur. Rappelle-moi l'amitié de ton père. + +Tout à toi. + +GEORGE S. + + [1] M. et madame Fleury + + + + +CXIV + +A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS + + Venise, 1er juin 1834. + +Mon ami, + +A présent que je suis revenue de Constantinople, je te dirai que c'est +un bien beau pays, mais que je n'y suis pas allée. Il fait trop chaud +et je n'ai pas assez d'argent pour cela. Si j'en avais, j'irais à +Paris tout de suite et non ailleurs. Si tu entends dire que je suis +noyée dans l'Archipel, sache donc bien qu'il n'en est rien et que +c'est une nouvelle littéraire, rien de plus. + +Je suis à Venise, travaillant comme un cheval, afin de payer mon +voyage d'Italie, que je dois encore à mon éditeur, mais dont je +m'acquitte peu à peu. Je comptais être débarrassée de cette corvée il +y a deux mois. Des circonstances imprévues, un voyage dans le Tyrol, +quelques chagrins, m'ont retardée dans mon travail, et dans mes +profits par conséquent. + +Néanmoins mon courage n'est pas mort; mais, pour le moment, je souffre +beaucoup d'être loin de mes enfants depuis si longtemps. J'ai été dans +une grande inquiétude par le silence de Boucoiran, lequel silence dure +encore, je ne sais pourquoi. J'ai reçu enfin une lettre de Gustave +Papet, qui en contenait une de Maurice, et une de Laure Decerf, qui me +donne d'excellentes nouvelles de Solange. + +Je suis donc en paix sur mes pauvres mioches; mais je n'en suis pas +moins affamée de les revoir, et je serai, au plus tard, à Paris pour +la distribution des prix. Les notes de Maurice sont excellentes. Il +m'écrit la lettre la meilleure et la plus laconique du monde. «Tu me +demandes si j'oublie ma vieille mère, non. Je pense tous les jours à +toi. Tu me dis de t'écrire, espère que je t'écrirai. Tu me demandes si +je suis corrigé de mes caprices d'enfant, oui.» + +Voilà son style! on dirait un bulletin de la grande armée, et avec +cela pas une faute d'orthographe; je suis bien contente de lui. + +Comment va Léontine? Elle doit être bien grande, au train dont elle y +allait quand je suis partie. + +Es-tu toujours à Corbeil? D'après ce que tu me dis, tu es dans un bon +air et dans une belle situation. Si tu as envie d'aller à Nohant au +mois d'août, nous irons ensemble avec Léontine et Émilie, si sa santé +le permet et si le _coeur lui en dit_. + +Tu me parais un peu dégoûté du pays; mais il y aura une manière de ne +pas trop s'apercevoir de ses désagréments. Ce sera de rester à fumer +sur le perron, de bavarder à tort et à travers entre nous, et de +dormir en chien sur le grand canapé du salon. Venise, avec ses +escaliers de marbre blanc et les merveilles de son climat, ne me fait +oublier aucune des choses qui m'ont été chères. Sois sûr que rien ne +meurt en moi. J'ai une vie agitée. Mon destin me pousse d'un côté et +de l'autre, mais mon coeur ne répudie pas le passé. Il souffre et se +calme selon le temps qu'il fait. Les vieux souvenirs ont une puissance +que nul ne peut méconnaître, et moi moins qu'un autre. Il m'est doux, +au contraire, de les ressaisir, et nous nous retrouverons bientôt +ensemble, dans notre vieux nid de Nohant, où je n'ai pas pu vivre, +mais où je pourrai, peut-être plus tard, mourir en paix. + +Dire que l'on aura une vie uniforme, sans nuages et sans reproches, +c'est promettre un été sans pluie; mais, quand le coeur est bon, l'on +se retrouve et l'on se souvient de s'être aimés. Il m'a semblé +plusieurs fois que j'avais à me plaindre beaucoup de toi. J'ai pris +définitivement le parti de ne plus m'en fâcher. Je savais bien que +j'en reviendrais et que je ne pourrais pas rester en colère contre +toi, que tu eusses tort ou non. Et ainsi de tout dans ma vie. Je +réponds aux bons procédés, j'oublie les mauvais; je me console des +maux et je sais jouir des biens qui m'arrivent. J'ai la philosophie du +soldat en campagne. + +Nous sommes bien frères sous ce rapport; mais, toi, tu agis ainsi, par +indifférence; tu te consoles sans avoir souffert. Tant mieux, ton +organisation est la meilleure. + +Adieu, mon vieux; écris-moi donc, cela me fera beaucoup de bien. Je ne +te dis rien de ma manière de vivre à Venise. Tu pourras lire beaucoup +de détails sur ce pays, dans la _Revue des Deux Mondes_, numéros du 15 +mai dernier et du 15 juin prochain, si toutefois cela t'intéresse. + +Je voudrais avoir ici mes enfants et pouvoir y vivre longtemps; c'est +un beau pays. Embrasse Émilie pour moi, et, si tu vois mon fils, +parle-moi de lui beaucoup. Je t'embrasse de tout mon coeur. + +Ecris-moi: + +_Alla Spezieria Ancillo. + Campo San-Luca. + Venise_. + + + + +CXV + +A M. JULES BOUCOIRAN. PARIS + + Venise, 4 juin 1834. + +Mon cher enfant, + +Je suis rassurée sur le compte de Maurice. Je viens de recevoir une +lettre de lui et une de Papet; mais je commence à être sérieusement +inquiète de vous, ou très affligée de votre oubli. Buloz me mande +qu'il vous a remis, le 15 mai, cinq cents francs pour moi. Je vous +avais écrit de me faire parvenir mon argent bien vite, parce que je +n'avais plus rien. Nous sommes au 2 juin, et je n'ai rien reçu. + +Je suis aux derniers expédients pour vivre, car j'ai horreur des +dettes. Maurice m'écrit qu'il vous a envoyé une lettre pour moi il y a +plusieurs jours. Rien! Qu'est-ce que cela veut dire? Votre lettre +s'est-elle perdue à la poste comme beaucoup d'autres? Au moins si +Papadopoli avait reçu la lettre d'avis du banquier de Paris! mais il +n'a rien reçu; l'argent n'est donc pas parti. Êtes-vous tombé +subitement assez malade pour être hors d'état de faire cette +commission? + +Depuis deux mois, vous m'avez montré une indifférence excessive, et, +malgré toutes mes lettres où je vous suppliais de me donner des +nouvelles de mon fils, vous m'avez laissée dans la plus mortelle +inquiétude. Je pense que vous êtes devenu amoureux et je vous connais +à cet égard: quand vous êtes dans votre état ordinaire, vous êtes le +plus exact des hommes; quand vous vous éprenez de quelqu'une, vous +oubliez tout et vous partez pour le monde insaisissable. Cela est +momentané, j'espère. L'amour passe, et l'amitié se retrouve toujours, +après avoir dormi plus ou moins longtemps. A Nohant, vous aviez cette +fièvre d'oubli, et j'ai été bien souvent effrayée de votre silence et +désespérée de n'entendre pas parler de mon fils, pendant des mois +entiers. + +Mais tout cela n'explique pas que vous me laissiez dans une misère +absolue en pays étranger. Je vis, depuis deux mois, des cinq cents +francs que vous m'aviez envoyés. Courez donc, je vous en supplie, chez +le banquier, et faites-moi expédier l'argent que vous avez, pour moi, +entre les mains. + +Vous avez dû toucher trois mois chez Salmon (mars, avril, mai); ce qui +fait neuf cents francs; plus cinq cents de Buloz; quatorze cents.--Mon +loyer payé et mes petites dettes envers vous, que je vous prie de +prélever avant tout, il doit vous rester mille francs. Pendant ce +temps-là, je dîne avec la plus stricte économie et je couche sur un +matelas par terre, faute de lit. Si ce retard est causé par votre +négligence, vous devez en avoir quelque remords; s'il est causé par un +accident, tirez-moi bien vite d'anxiété. S'il y a quelque autre raison +qui vous justifie, écrivez-la en deux mots, je l'accueillerai avec +joie; si mes affaires vous ennuient, dites-le sincèrement. Je vous +serai reconnaissante du passé et je ne vous demanderai rien jusqu'à ce +que vos préoccupations aient cessé. + +Vous aviez de bonnes nouvelles à me donner du travail et de la santé +de mon fils; comment se fait-il que, après deux mois d'attente, je les +reçoive d'un autre? Ah! mon enfant, votre corps ou votre coeur est +malade. + +Adieu, mon ami; surtout ne soyez pas malade. Tout le reste ne sera +rien pour moi. + +Ne me parlez jamais politique dans vos lettres. D'abord, je m'en +soucie fort peu; ensuite, c'est une raison certaine pour qu'elles ne +me parviennent pas. + + + + +CXVI + +A MAURICE DUDEVANT. A PARIS + + Milan, 29 juillet 1834. + +Mon gros minet, + +Boucoiran m'a écrit que la distribution des prix serait pour le 28 +août; toi, tu m'as écrit que ce serait le 18. Je ne sais lequel de +vous deux se trompe. + +Dans tous les cas, je serai à Paris avant le 18, si je ne crève pas en +route! vraiment, il y a de quoi par la chaleur qu'il fait ici! +J'espère qu'en approchant de la Suisse, je vais avoir plus frais. Je +voudrais t'avoir avec moi, mon cher petit, pour te montrer toutes les +belles choses que je vois. + +Mais nous reviendrons ensemble dans ce beau pays d'ici à quelques +années. Je n'ai pas de plaisir réel sans toi, mon enfant. Dépêche-toi +de grandir, pour que nous ne nous quittions plus. + +Je t'embrasse mille fois. Adieu. + + +Paris est en fête aujourd'hui, et tu es sorti, j'imagine? Tu cours, tu +t'amuses; penses-tu un peu à moi? + + + + +CXVII + +A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Paris. 15 août 1834. + +Mon ami, + +J'ai trouvé à Paris ta brave lettre du mois d'avril, hier en arrivant +de Venise, où j'ai passé toute l'année. Je pars dans cinq ou six jours +pour le pays, et j'espère bien te trouver à Châteauroux. Tâche de ne +pas être absent du 24 au 26, et de venir avec moi à Nohant. Il le faut +absolument pour que je sois complètement heureuse. + +Je ne sais rien te dire de moi; sinon que j'étais malade de l'absence +de mes enfants, que je suis ivre de revoir Maurice et impatiente de +revoir Solange, que je t'aime comme un frère, et que, sous les belles +étoiles de l'Italie, je n'ai pas passé un soir sans me rappeler nos +promenades et nos entretiens sous le ciel de Nohant. + +Je ne t'ai pas écrit; il eût fallu te raconter ma vie entière. C'est +un triste et long pèlerinage que je n'avais pas le courage de +retracer. Je te raconterai tout, sous les arbres de mon jardin ou dans +les traînes d'Urmont. Ne me retire pas ce bonheur-là, mon ami, quelque +affaire que tu aies. Songe que les affaires se retrouvent et que les +jours heureux ne pleuvent pas pour nous. + +Adieu, mon ami. J'ai trois cent cinquante lieues dans les jambes, car +j'ai traversé la Suisse à pied; plus, un coup de soleil sur le nez, ce +qui fait que je suis _charmante_. Il est bien heureux pour toi que +nous soyons amis; car je défie bien tout animal appartenant à notre +espèce de ne point reculer d'horreur en me voyant. Ça m'est bien égal, +j'ai le coeur rempli de joie. + + + + +CXVIII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS + + Nohant, 31 août 1834. + +Mon cher enfant, + +Je suis arrivée très lasse et assez malade; je vais mieux. Maurice va +bien. Tous mes amis, Gustave Papet, Alphonse Fleury, Charles Duvernet +et Duteil sont venus, le lendemain, dîner avec mesdames Decerf et +Jules Néraud[1]. + +J'ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là. C'était un adieu que +je venais dire à mon pays, à tous les souvenirs de ma jeunesse et de +mon enfance; car vous avez dû le comprendre et le deviner: la vie +m'est odieuse, impossible, et je veux en finir absolument avant peu. + +Nous en reparlerons. + +En attendant, je vous remercie de l'amitié constante, infatigable, que +vous avez pour moi. J'aurais été heureuse si je n'eusse rencontré que +des coeurs comme le vôtre. Dans ce moment, vous comblez de soins et de +services mon ami Pagello. + +Je vous en suis reconnaissante. Pagello est un brave et digne homme, +de votre trempe, bon et dévoué comme vous. Je lui dois la vie d'Alfred +et la mienne. Pagello a le projet de rester quelques mois à Paris. Je +vous le confie et je vous le lègue; car, dans l'état de maladie +violente où est mon esprit, je ne sais point ce qui peut m'arriver. + +Il est bien possible que je ne retourne point à Paris de sitôt. C'est +pourquoi, craignant de ne jamais revoir ce brave garçon, qui repartira +peut être bientôt pour son pays, je l'invite (avec l'agrément de M. +Dudevant) à venir passer huit ou dix jours ici. Je ne sais s'il +acceptera. Joignez-vous à moi pour qu'il me fasse ce plaisir non en +lui lisant ma lettre, dont la tristesse l'affecterait, mais en lui +disant qu'il me donnera l'occasion de lui témoigner une amitié +malheureusement stérile et prête à descendre au tombeau. + +J'aurai à causer longuement avec vous et à vous charger de l'exécution +de volontés sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance. Quand nous aurons +parlé ensemble une heure, quand je vous aurai fait connaître l'état de +mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi qu'il y a paresse et +lâcheté à essayer de vivre, quand je devrais en avoir déjà fini. Le +moment n'est pas venu de nous expliquer à cet égard. Il viendra +bientôt. + +Si Pagello se décide à venir, donnez-lui les instructions nécessaires +et faites-le partir vendredi prochain. Si vous pouviez l'accompagner, +cela me ferait beaucoup de bien; c'est pourquoi je ne m'en flatte pas. +Expliquez-lui ce qu'il a à faire à Châteauroux, où l'on arrive à +quatre heures du matin pour en repartir à six, par la voiture de la +Châtre; car, chez Suard[2], on est peu affable pour les voyageurs de +passage. + +Adieu. J'ai la fièvre. Solange est charmante. Je ne peux l'embrasser +sans pleurer. + +Faites carder mes matelas. Je ne veux pas être mangée aux vers de mon +vivant. + +Adieu, mon ami. Votre vieille mère va mal. Faites dire à mon +propriétaire que je garderai l'appartement. + +A quoi bon changer pour le peu de temps que je veux passer en ce +monde? + + [1] La Malgache + [2] Aubergiste à Châteauroux. + + + + +CXIX + +A M. JULES NÉRAUD. A LA CHATRE + + Nohant, 10 septembre 1834. + +Mon pauvre ami, + +Tu avais entrepris de me conseiller de me prouver que la vie est +supportable: ton destin et le mien se chargent de la réponse aux +questions inquiètes que je t'adressais. Voilà ta vie! voilà le bonheur +qu'on obtient à force de privations, de résignation et d'efforts +courageux. Tu n'en es que plus, admirable, mon ami, de te soumettre à +de tels ennuis. + +Parle-moi de vertu, d'héroïsme une autre fois; et non de raison ni +d'espoir de guérison. Tu souffres, tu vis, c'est bien. Mais, moi, je +n'ai pas tant de vertu. Tous les espoirs m'abandonnent, tous mes +sujets de consolation tombent dans l'abîme, ou tremblent battus des +vents sur le bord, près d'y tomber à leur tour. + +Je ne veux pas t'entretenir de ma tristesse: tu es triste toi-même, et +tes chagrins maintenant m'occupent plus que les miens. C'est donc à +mon tour de te consoler et de t'encourager. Je ne l'aurais pas cru! +Mais pourquoi pas, au reste? J'ai fini pour mon compte, je m'en vais, +je n'ai besoin de rien. Toi, tu restes ici-bas. + +Un tendre adieu, l'étreinte affectueuse d'une âme, qui ne se détachera +jamais de toi, et qui priera pour toi dans une autre vie, peuvent +adoucir ton épreuve. Eh bien, mon vieux ami, bénis Dieu qui t'a donné +du courage et ne néglige pas ses dons. + +Il t'en coûtera peu, et cette séparation ne changera rien à notre +sort; car, depuis des années, nous vivons presque toujours éloignés et +comme perdus l'un pour l'autre. Voilà deux ans que nous ne nous étions +vus, et, si j'avais à vivre, deux ans encore se passeraient peut-être +sans que je revinsse au pays. Quant à toi, mon ami, je désire, avant +tout, que ton existence soit la moins mauvaise possible. Ne t'attriste +plus de mes douleurs; envoie-moi une larme ou un sourire, sur l'aile +de quelque oiseau voyageur, qui laissera tomber ce don en passant sur +ma tête; soit que je dorme sous le gazon, soit que, enlevant ma fille, +j'aille vivre en ermite à l'île Maurice ou à la Louisiane. + +Retourne tranquille à ton ajoupa, à ta brouette, à tes livres, à tes +enfants surtout. Console-toi des ennuis comme tu sais le faire avec +une bouffonne et inoffensive pointe d'ironie contre ta destinée. +Accomplis ta tâche. + +Où que je sois, je penserai à toi, et te bénirai de cette amitié qui, +en toi, a survécu aux mécomptes, aux contrariétés, aux obstacles, à +l'absence et à mon apparent oubli. + + + + +CXX + +A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Nohant, 20 septembre 1834. + +Je voulais t'écrire une longue lettre tout de suite après ton départ; +mais je n'ai trouvé aucun argument à te donner en faveur de mes idées. +Il ne s'agit là que d'un sentiment, que d'un instinct d'héroïsme qui +est exceptionnel tout à fait, et dont je n'oserais parler sérieusement +avec plus de trois personnes à ma connaissance. + +Je n'ai jamais eu pour toi ni amour moral, ni amour physique; mais, +dès le jour où je t'ai connu, j'ai senti une de ces sympathies rares, +profondes et invincibles que rien ne peut altérer; car plus on +s'approfondit, plus on se connaît identique à l'être qui l'inspire et +la partage. Je ne t'ai pas trouvé supérieur à moi par nature; sans +cela, j'aurais conçu pour toi cet enthousiasme qui conduit à l'amour. +Mais je t'ai senti mon égal, mon semblable, _mio compare_, comme on +dit à Venise. + +Tu valais mieux que moi, parce que tu étais plus jeune, parce que tu +avais moins vécu dans la tourmente, parce que Dieu t'avait mis +d'emblée dans une voie plus belle et mieux tracée. Mais tu étais sorti +de sa main avec la même somme de vertus et de défauts, de grandeurs et +de misères que moi. + +Je connais bien des hommes qui te sont supérieurs; mais jamais je ne +les aimerai du fond des entrailles comme je t'aime. Jamais il ne +m'arrivera de marcher avec eux toute une nuit sous les étoiles, sans +que mon esprit ou mon coeur ait un instant de dissidence ou +d'antipathie. Et pourtant ces longues promenades et ces longs +entretiens, combien de fois nous les avons prolongés jusqu'au jour, +sans qu'il s'éveillât en moi un élan de l'âme qui n'éveillât le même +élan dans la tienne, sans qu'il vînt à mes lèvres l'aveu d'une misère +pareille. + +L'indulgence profonde et l'espèce de complaisance lâche et tendre que +l'on a pour soi-même, nous l'avons l'un pour l'autre. L'espèce +d'engouement qu'on a pour ses propres idées et la confiance +orgueilleuse qu'on a pour sa propre force, nous l'avons l'un pour +l'autre. Il ne nous est pas arrivé _une seule fois_ de discuter quoi +que ce soit, bon ou mauvais. Ce que dit l'un de nous est adopté par +l'autre aussitôt, et cela, non par complaisance, non par dévouement, +mais par sympathie nécessaire. + +Je n'ai jamais cru à la possibilité d'une telle adoption réciproque +avant de te connaître, et, quoique j'aie de grands, de nombreux et de +précieux amis, je n'en ai pas trouvé un seul (à moins que ce ne fût un +enfant n'ayant encore rien senti et rien pensé par lui-même) dont il +ne m'ait fallu conquérir l'affection et dont il ne me faille la +conserver encore avec quelque soin, quelque travail et quelque effort +sur moi-même. + +Il est heureux que l'humanité soit faite ainsi et que toutes ces +différences s'y trouvent nuancées à l'infini, afin que les hommes +adoucissent leurs aspérités par le frottement mutuel et se fassent des +règles de conduite pour ne pas se briser les uns contre les autres. + +Mais, quand deux créatures identiques se rencontrent face à face, +quand, après un jour de tête-à-tête, elles s'aperçoivent avec surprise +et enchantement qu'elles peuvent passer ainsi tous les jours de leur +vie sans jamais se voiler ni se contraindre, et sans jamais se faire +souffrir, quelles actions de grâces ne doivent-elles pas rendre à +Dieu! car il leur a accordé une faveur d'exception; il leur a fait, +dans la personne de l'_ami_, un don inappréciable, que la plupart des +hommes cherchent en vain. + + + + +CXXI + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Paris, 15 octobre 1834. + +Mon cher camarade, + +Je te trouve injuste et fou de douter de mon amitié. Ce qui répare ta +faute, c'est que tu promets de t'en rapporter aveuglément et pour +toujours à ma réponse. + +Eh bien, oui, mon ami, je t'aime sincèrement et de tout mon coeur. Je +m'inquiète fort peu de savoir si ton caractère est bon ou mauvais, +aimable ou maussade. J'accepte tous les caractères tels qu'ils sont, +parce que je ne crois guère qu'il soit au pouvoir de l'homme de +refaire son tempérament, de faire dominer le système nerveux sur le +sanguin, ou le bilieux sur le lymphatique. Je crois que notre manière +d'être dans l'habitude de la vie tient essentiellement à notre +organisation physique, et je ne ferai un crime à personne d'être +semblable à moi, ou différent de moi. Ce dont je m'occupe, c'est du +fond des pensées et des sentiments sérieux, c'est ce qu'on appelle le +coeur; quand il n'y en a pas chez un homme, quoique cela ne soit guère +sa faute non plus, je m'éloigne de lui, parce que, après tout, j'en ai +un, moi! N'ayant rien à débrouiller avec les caractères, dans ma vie +d'indépendance et d'isolement social, je n'ai à traiter que de +conscience à conscience et de coeur à coeur. J'ai toujours connu le +tien bon et sincère; je l'ai cru peut-être quelquefois moins chaud +qu'il ne l'est, et c'est un tort que j'ai eu envers tous mes amis. + +Cela est venu à la suite de grands chagrins qui m'avaient réduite +moralement à un état maladif. Il faut me le pardonner; car je n'en ai +point parlé et j'en ai cruellement souffert. Il n'y avait aucune +raison qui ne vînt de moi et non des autres. Ainsi j'aurais été folle +de me plaindre. + +Il ne faut pas me reprocher d'avoir gardé le silence; mais surtout il +ne faut pas croire que cela dure encore. + +Je suis guérie, non que je sois heureuse d'ailleurs, mais parce que je +suis habituée et résignée à mes maux, et que le sentiment de la +douleur n'égare plus mon jugement. + +J'ai été vers vous, repentante et attristée de mes doutes intérieurs, +et vous m'avez si bien reçue, vous m'avez témoigné une affection si +vraie, que j'ai été tout à fait guérie en vous pressant la main. Il y +a bien des explications, bien des justifications, bien des +attestations, dans une brave poignée de main. On dit qu'une poignée de +main d'amitié vaut mieux que mille baisers d'amour. Comment veux-tu +que celle que je t'ai donnée en arrivant et en partant ne soit pas +sincère? + +Nous sommes les deux plus vieux camarades _de la société_, et je sais +qu'en toute occasion, tu m'as défendue contre les injustices d'autrui. +Je sais que tu n'as pas douté de moi quand on me calomniait, et que tu +m'as pardonné, quand je faisais les folies que le monde traite de +fautes. Que me faut-il de plus? Tu as de l'esprit par-dessus le +marché, et ta société est agréable et récréante; c'est du luxe, mon +enfant. Tu as une femme gentille et excellente, qui m'a traitée tout +de suite comme une vieille amie. La meilleure preuve que je puisse +avoir de ton affection, c'est la conduite d'Eugénie[1] envers moi. +Tout cela m'a fait un bien que je n'ai pas su vous exprimer, mais que +je croyais vous avoir fait comprendre en revenant de Valençay. Jamais +je n'avais eu le coeur si doucement ému, si attendri, si consolé au +milieu des sujets de douleur les plus profonds et les plus graves. + +Si quelquefois tu as mal compris mon rire et mon visage, c'est +apparemment la faute de ce combat intérieur entre mes peines secrètes +et le bonheur qui me vient de vous autres. Après tout, vous me restez, +et, quand j'aurais tout perdu d'ailleurs, vous seriez encore pour moi +un bienfait bien grand, bien réel. Ne craignez plus que je le +méconnaisse; j'en ai trop senti le prix durant ces derniers jours. +C'est en vous, mes amis, que je chercherai mon refuge, et, si le +dégoût de la vie me travaille encore, j'irai encore vous demander de +m'y rattacher. + +Mais la première condition de mon bonheur serait de vous trouver tous +heureux. Vous l'êtes, n'est-ce pas? ne me dis pas le contraire; cela +m'effrayerait trop. Tu es de nature pensive et mélancolique, je le +sais; mais cela ne rend ni altier ni ingrat. Des joies bien vraies se +sont mises dans ta vie, à la place des ennuis et du vide dont tu me +parlais autrefois; tu as une femme charmante, un bel enfant. Pendant +que vous étiez malades tous deux à Valençay, je vous ai vus vous +embrasser. Vous vous aimez, mes chers enfants, vous êtes l'un à +l'autre; la société, au lieu de vous en faire un crime, met là votre +honneur et votre vertu. + +Croyez-moi, votre sort est le plus beau possible. Celui de vous qui +imaginerait et désirerait mieux serait bien ingrat. Je conviens qu'il +te faut une occupation habituelle, il en faut à tout le monde. Tu es +résolu à en chercher une, et je t'approuve tout à fait. C'est une +folie de ne se croire bon à rien. Moi, je crois que tout le monde est +propre à tout, que tu peux faire des romans et que je peux être +receveur particulier. Il ne faut que vouloir. Si tu es bien décidé à +quelque chose, et que tu aies besoin de moi, mon coeur, mon bras, ma +bourse, sont à toi. Si tu viens faire ton droit, amène ta femme, je +serai sa mère et sa soeur. + +En attendant, je lui envoie une jolie robe à la mode et des +manchettes. Je la prie de faire porter le chapeau chez la petite +Gauloise[2]. Quant à ta musique et à la pipe d'Alphonse, ce sera +l'objet d'un second envoi. Je suis pour une huitaine sans le plus +léger sou, ce qui m'arrive quelquefois sans manquer de rien +d'ailleurs, par suite de l'ordre admirable qui me caractérise. Je ne +veux pas faire attendre la robe, je trouverai une occasion pour vous +faire passer le reste. Mais dis-moi quelles sont les contredanses +qu'Eugénie m'avait demandées: il faut avouer aussi que je ne m'en +souviens pas. Les manchettes ne sont pas telles qu'elle les désirait, +on n'en porte plus d'autres que celles que je lui envoie. + +Quand vous reverrai-je, mes bons amis? le plus tôt que je pourrai +certainement. En attendant, aimez-moi, aimez-vous. Vous êtes tous si +bons, et si près les uns des autres. Le Gaulois, sa femme, Papet, +Duteil, que de bons coeurs, que de braves amis! et vous vivez au +milieu de tout cela, et vous ignorez jusqu'au nom des chagrins qui me +rongent! + +Que Dieu en soit loué! Vous méritez mieux que cela; mais donnez-moi +place à votre festin, quand j'irai m'y asseoir. + +Adieu; je vous embrasse de toute mon âme. + + [1] Madame Charles Duvernet. + [2] Madame Alphonse Fleury + + + + +CXXII + +A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A CORBEIL, PRÈS PARIS + + Nohant, 17 avril 1835. + +Je suis ici très calme et très bien, mon cher vieux. Tout le monde se +porte bien, boit, rit et braille; il ne manque que toi. Où es-tu? +Laisseras-tu donc bouter le vin du cru? Viendras-tu au moins passer +les vacances? J'ai besoin de toi, non seulement pour m'amuser tout à +fait, mais encore pour m'aider à réinstaller et à arranger la maison +comme elle doit être; car je n'entends pas grand'chose aux affaires +d'ici. Nous en causerons en attendant à Paris, où je serai dans les +premiers jours de mai. Tu viendras bien y faire un tour avant que je +m'en aille en Suisse, d'où je reviendrai pour les vacances de mes +mioches. + +J'ai fait connaissance avec Michel, qui me paraît un gaillard +solidement trempé pour faire un tribun du peuple. S'il y a un +bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le +connais-tu? + +Planet est toujours un charmant jeune homme, bon comme un ange. Fleury +a une fille charmante, une femme _idem_. Madame Charles est encore +grosse. Le père Duvernet se meurt; j'en suis très peinée, c'est un +vieux débris de notre ancien Nohant qui s'en va rejoindre notre père +et notre grand'mère. En outre, c'est un brave homme qui manquera +beaucoup au pays. Agasta va tout doucement. Félicie reste près d'elle. +Madame *** va rejoindre ses parents pour les aider à transporter leur +nouvelle résidence. Par la même occasion, elle plantera une corne ou +deux à son imbécile de mari, si elle en trouve l'occasion. Que n'es-tu +là, consolateur de la beauté délaissée! M. de... s'en serait chargé, +si elle eût été tant soit peu bien née; mais c'était trop d'honneur +pour une roturière, et il attend que la duchesse de Berri vienne à +B... pour déranger sa cravate et sa vertu. + +Ton _fils_ Duplomb va, dit-on, revenir; il envoie en présent des +perruches aux dames de la Châtre: c'est un cadeau ironique et +facétieux comme lui; Fleury a manqué étouffer M. Vilcocq[1] en +l'embrassant, Bengali[2] rossignolise toujours en faisant des +oeillades à tout le sexe en particulier et en général. Son frère est +toujours mon vieux de prédilection. Voilà l'état des affaires; si +celles des cabinets d'Europe allaient aussi bien, on n'aurait plus +besoin de diplomates. + +Quand tu seras là, nous serons au grand complet; il faudra t'occuper +de marier Hydrogène[3] et tâcher de le fixer au pays. + +Adieu, mon vieux; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta femme et +Léontine. Il faut l'amener absolument aux vacances. + + [1] Marchand de vins. + [2] Charles Rollinat + [3] Adolphe Duplomb, pharmacien. + + + + +CXXIII + +A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS + + Paris, 6 mai 1835. + +Mon cher enfant, + +Votre lettre est belle et bonne comme votre âme; mais je vous renvoie +cette page-ci, qui est absurde et tout à fait inconvenante. Personne +ne doit m'écrire ainsi. Critiquer mon costume avec d'autres idées et +dans d'autres termes, si vous avez envie de disserter sur un +accessoire aussi puéril. Il vaut mieux ne pas vous en occuper. Relisez +les lignes que j'ai soulignées. Elles sont souverainement +impertinentes. Je pense que vous étiez gris en les écrivant. Je ne +m'en fâche nullement et ne vous en aime pas moins. Je vous avertis de +ne pas faire deux fois une chose ridicule; cela ne vous va point. Je +vous ai toujours vu un tact exquis et une délicatesse de coeur que +j'ai su apprécier. + +Pour tout le reste, vous avez raison entière, et je ne suis nullement +disposée à soutenir une controverse à propos des saint-simoniens. +J'aime ces hommes et j'admire leur premier jet dans le monde. Je +crains qu'ils ne s'amendent trop à notre grossière et cupide raison, +non par corruption, mais par lassitude, ou peut-être par une erreur de +direction dans un zèle soutenu. + +Vous savez que je juge de tout par sympathie. Je sympathise peu avec +notre civilisation, triomphante en Orient. J'en aimerais mieux une +autre, qui n'eût pas Louis-Philippe pour patron et Janin pour +coryphée. + +C'est peut-être une mauvaise querelle. Aussi n'y devez-vous pas faire +attention, et, surtout, ne jamais vous effrayer des moments de spleen +ou d'irritation bilieuse où vous pouvez me trouver. + +Vous vous trompez, si vous me croyez plus _agacée_ maintenant +qu'autrefois. Au contraire, je le suis moins. J'ai sous les yeux de +grands hommes et de grandes pensées. J'aurais mauvaise grâce à nier la +vertu et le travail. + +Mes idées sur le reste sont le résultat de mon caractère. Mon sexe, +avec lequel je m'arrange fort bien sous plus d'un rapport, me dispense +de faire grand effort pour m'amender. Je serais le plus beau génie du +monde que je ne remuerais pas une paille dans l'univers, et, sauf +quelques bouffées d'ardeur virile et guerrière, je retombe facilement +dans une existence toute poétique, toute en dehors des doctrines et +des systèmes. + +Si j'étais garçon, je ferais volontiers le coup d'épée par-ci par-là, +et des lettres le reste du temps. N'étant pas garçon, je me passerai +de l'épée et garderai la plume, dont je me servirai. L'habit que je +mettrai pour m'asseoir à mon bureau importe fort peu à l'affaire, et +mes amis me respecteront, j'espère, tout aussi bien sous ma veste que +sous ma robe. + +Je ne sors pas, ainsi vêtue, sans une canne; ainsi soyez en paix. Il +n'y aura pas de grande révolution dans ma vie pour cette fantaisie de +porter une _redingote de bousingot_ quelques jours, en passant, dans +des circonstances données. + +Soyez rassuré, je n'ambitionne pas la dignité de l'homme. Elle me +paraît trop risible pour être préférée de beaucoup à la servilité de +la femme. Mais je prétends posséder, aujourd'hui et à jamais, la +superbe et entière indépendance dont vous seuls croyez avoir le droit +de jouir. Je ne la conseillerai pas à tout le monde; mais je ne +souffrirai pas qu'un amour quelconque y apporte, pour mon compte, la +moindre entrave. J'espère faire mes conditions, si rudes et si +claires, que nul homme ne sera assez hardi ou assez vil pour les +accepter. + +Ces considérations-là, vous le sentez, sont choses toutes +personnelles, qui peuvent vous laisser du doute ou du blâme sans que +je m'en offense; mais souffrent-elles une discussion sérieuse? Non, +vraiment. Il n'y a pas plus à raisonner là-dessus que sur la faim qui +s'apaise ou recommence. Nous verrons bien! Il est inutile de parler du +lendemain quand on est satisfait du plan de sa journée. Si on ne +croyait pas à la durée d'un projet, il n'existerait pas une minute +dans le cerveau. Mais, si on pouvait assurer cette durée, on serait +Dieu. + +Prenez-moi donc pour un homme ou pour une femme, comme vous voudrez. +Duteil dit que je ne suis ni l'un ni l'autre, mais que je suis un +_être_. Cela implique tout le bien et tout le mal, _ad libitum_. + +Quoi qu'il en soit, prenez-moi pour une amie, frère et soeur tout à la +fois: frère pour vous rendre des services qu'un homme pourrait vous +rendre; soeur pour écouter et comprendre les délicatesses de votre +coeur. + +Mais dites à vos amis et connaissances qu'il est absolument inutile +d'avoir envie de m'embrasser pour mes yeux noirs, parce que je +n'embrasse pas plus volontiers sous un costume que sous un autre! + +Adieu; ne _parlons_ plus de cela, ce serait ennuyeux et déplacé. +Parlons de l'avenir du monde et des beautés du saint-simonisme tant +que vous voudrez. Je serais bien fâchée de changer votre caractère, et +je vous avertis qu'il serait bien mal aisé de changer le mien. + +Tout à vous de coeur. + +GEORGE. + + + + +CXXIV + +A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHATRE + + Paris, 25 mai 1835. + +Mon vieux, + +Je vois que, après tout, Casimir est fort triste, qu'il regrette +beaucoup son petit royaume et que l'idée de voir apporter par moi le +moindre changement _à son ordre de choses_ lui est amère et +mortifiante, bien qu'il n'en dise rien. + +Je vois aussi que cette séparation d'argent et de domicile ne +s'effectuera pas sans humeur et sans chagrin de sa part, et qu'il +croit faire là une action vraiment romaine. Je ne suis pas disposée à +prendre au sérieux une pareille affaire. Ma profession est la liberté, +et mon goût est de ne recevoir grâce ni faveur de personne, même +lorsqu'on me fait la charité avec mon argent. Je ne serais pas fort +aise que mon mari (qui subit, à ce qu'il paraît, des influences contre +moi) prit fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout aux +yeux de mes enfants, dont l'estime m'importe beaucoup. Je veux pouvoir +me faire rendre ce témoignage, que je n'ai jamais rien fait de bon ou +de mauvais, qu'il n'ait autorisé ou souffert. Ne réponds pas à cela +par des considérations de _sentiment_ de sa part. Je ne juge jamais +des sentiments que par les actions, et tout ce que je désire, c'est +qu'il reste avec moi dans des relations de bonne amitié qui soient +d'un bon exemple à mes enfants. Je ne veux établir mon bien-être aux +dépens de l'amour-propre ou des plaisirs de personne. _Voilà mon +caractère_, comme dit Odry. + +Je te renvoie donc les conventions qu'il a signées et, qui plus est, +je te les renvoie déchirées, afin qu'il n'ait plus que la peine de les +jeter au feu, s'il a le moindre regret de cet arrangement proposé et +rédigé par lui. Adieu, mon vieux; j'irai vous voir aux vacances. Je +demeurerai chez M. Dudevant, s'il veut me donner l'hospitalité. Sinon, +je louerai une chambre chez Brazier[1]; car rien au monde ne me fera +renoncer à vous autres. Mais, pour une séparation stipulée, annoncée à +son de trompe et arrosée des larmes de ses amis, cela m'embête, je +n'en veux pas et ne _reviendrais jamais de Constantinople_, plutôt que +de voir maigrir le maire de Nohant-Vic. + +Vive la joie, mon vieux! je suis et serai toujours ton meilleur ami. + +GEORGE. + + [1] Brazier, aubergiste à la Châtre. + + + + +CXXV + +A MADAME LA COMTESSE D'AGOULT[1], A GENÈVE + + Paris, mai 1835. + +Ma belle comtesse aux beaux cheveux blonds, + +Je ne vous connais pas personnellement, mais j'ai entendu Franz[2] +parler de vous et je vous ai vue. Je crois que, d'après cela, je puis +sans folie vous dire que je vous aime, que vous me semblez la seule +chose belle, estimable et vraiment noble que j'aie vue briller dans la +sphère patricienne. Il faut que vous soyez en effet bien puissante +pour que j'aie oublié que vous êtes comtesse. + +Mais, à présent, vous êtes pour moi le véritable type de la princesse +fantastique, artiste, aimante et noble de manières, de langage et +d'ajustements, comme les filles des rois aux temps poétiques. Je vous +vois comme cela, et je veux vous aimer comme vous êtes et pour ce que +vous êtes. + +Noble, soit, puisqu'en étant noble selon les mots, vous avez réussi à +l'être suivant les idées, et puisque comtesse vous m'êtes apparue +aimable et belle, douce comme la Valentine que j'ai rêvée autrefois, +et plus intelligente; car vous l'êtes diablement trop, et c'est le +seul reproche que je trouve à vous faire. C'est celui que j'adresse à +Franz, à tous ceux que j'aime. C'est un grand mal que le nombre et +l'activité des idées. Il n'en faudrait guère dans toute une vie: on +aurait trouvé le secret du bonheur. + +Je me nourris de l'espérance d'aller vous voir, comme d'un des plus +riants projets que j'aie caressés dans ma vie. Je me figure que nous +nous aimerons réellement, vous et moi, quand nous nous serons vues +davantage. Vous valez mille fois mieux que moi; mais vous verrez que +j'ai le sentiment de tout ce qui est beau, de tout ce que vous +possédez. Ce n'est pas ma faute. J'étais un bon blé, la terre m'a +manqué, les cailloux m'ont reçue et les vents m'ont dispersée. Peu +importe! le bonheur des autres ne me donne nulle aigreur. Tant s'en +faut. Il remplace le mien. Il me réconcilie avec la Providence et me +prouve qu'elle ne maltraite ses enfants que par distraction. Je +comprends encore les langues que je ne parle plus, et, si je gardais +souvent le silence près de vous, aucune de vos paroles ne tomberait +cependant dans une oreille indifférente ou dans un coeur stérile. + +Vous avez envie d'écrire? pardieu, écrivez! Quand vous voudrez +enterrer la gloire de Miltiade, ce ne sera pas difficile. Vous êtes +jeune, vous êtes dans toute la force de votre intelligence, dans toute +la pureté de votre jugement. Écrivez vite, avant d'avoir pensé +beaucoup; quand vous aurez réfléchi à tout, vous n'aurez plus de goût +à rien en particulier et vous écrirez par habitude. Écrivez, pendant +que vous avez du génie, pendant que c'est le dieu qui vous dicte, et +non la mémoire. Je vous prédis un grand succès. Dieu vous épargne les +ronces qui gardent les fleurs sacrées du couronnement! Et pourquoi les +ronces s'attacheraient-elles à vous? Vous êtes de diamant, vous à qui +les passions haineuses et vindicatives ne sont pas plus entrées dans +le coeur qu'à moi, et qui, en outre, n'avez pas marché dans le désert. +Vous êtes toute fraîche et toute brillante. + +Montrez-vous.--S'il faut des articles de journaux pour faire lire +votre premier livre, j'en remplirai les journaux. Mais, quand on +l'aura lu, vous n'aurez plus besoin de personne. + +Adieu; parlez de moi au coin du feu. Je pense à vous tous les jours, +et je me réjouis de vous savoir aimée et comprise comme vous méritez +de l'être. Écrivez-moi quand vous en aurez le temps. Ce sera un rayon +de votre bonheur dans ma solitude. Si je suis triste, il me ranimera; +si je suis heureuse, il me rendra plus heureuse encore; si je suis +calme, comme c'est l'état, où l'on me trouve le plus habituellement +désormais, il me rendra plus religieux l'aspect de la vie. + +Oui, tout ce que Dieu a donné à l'homme lui est bon, suivant le temps, +quand il sait l'accepter. Son âme se transforme sous la main d'un +grand artiste qui sait en tirer tout le parti possible, si l'argile ne +résiste pas à la main du potier. + +Adieu, chère Marie. _Ave, Maria, gratia plena!_ + +GEORGE. + + [1] Madame la comtesse d'Agoult (Daniel Stern), auteur de la + _Révolution de 1848_, de l'_Histoire des Pays-Bas_, des _Esquisses + morales_, etc., etc. + + [2] Franz Liszt. + + + + +CXXVI + +A MADAME CLAIRE BRUNNE[1]. A PARIS + + Paris, mai 1835. + +Madame, + +Recevez l'expression de toute ma gratitude pour la bienveillance dont +vous m'honorez. Soyez sûre que _les amis inconnus que j'ai dans le +monde_, et dont vous daignez faire partie, ont, devant Dieu, une +communion intime avec moi. + +Mais, à vous qui me paraissez une femme supérieure, je puis dire ce +que je n'oserais dire à toutes les autres: Ne cherchez point à me +voir! les louanges me troublent et m'affectent péniblement. Je sens +que je ne les mérite point. Je vous semblerais froide, et je vous +déplairais, sans doute, comme j'ai déplu à beaucoup de personnes qui +m'intimidaient, malgré mes efforts pour leur exprimer ma +reconnaissance C'est pour moi un châtiment de ma vaine et ennuyeuse +célébrité, que ce regard curieux, sévère ou exigeant, que le monde +m'accorde. Laissez-moi le fuir. + +Si je vous rencontrais dans un champ, dans une auberge, si je vous +voyais dans votre maison à la campagne, ou dans la mienne, je pourrais +espérer de réparer le mauvais effet de la première entrevue, et je ne +me méfierais pas de moi-même. Mais, ici, nous ne nous trouverions +jamais seules ensemble; ma mansarde n'a qu'une pièce, et trente +personnes s'y succèdent chaque jour, soit à titre d'amis, soit pour +raison d'affaires, soit par oisiveté de curieux. Je cède souvent à +ceux-là, par crainte d'être jugée orgueilleuse. Comprenez-moi mieux et +aimez-moi mieux qu'eux tous. Vous n'avez pas besoin de moi; sans cela, +j'irais au-devant de vous. + +Ne me croyez pas ingrate. Je baise la main qui a tracé mon éloge avec +tant de grâce. + +GEORGE SAND. + + [1] Veuve Marbouty, femme de lettres. + + + + +CXXVII + +A M***. + + Paris, juin 1835. + +L'amour, tel que notre nature le conçoit et le ressent en 1835, n'est +pas tout ce qu'il y a de plus pur et de plus beau au monde. Il a été +pire et meilleur, selon les temps. + +Aujourd'hui, c'est un mélange d'enthousiasme et d'égoïsme qui lui +donne, chez les femmes, un caractère tout particulier. Privées des +_salutaires_ préjugés de la dévotion, abandonnées à la fermentation de +l'intelligence qui pénètre à tort et à travers dans leur éducation, +elles n'en sont pas moins rigoureusement flétrie par l'opinion. +L'opinion, c'est, d'un côté, l'intolérance des femmes laides, froides +ou lâches; de l'autre, c'est la censure railleuse et insultante des +hommes, qui ne veulent plus de femmes dévotes, qui ne veulent pas +encore de femmes éclairées, et qui veulent toujours des femmes +fidèles. Or il n'est pas facile que la femme soit philosophe et chaste +à la fois. Cela ne se voit guère; à moins qu'il n'y ait pas de +tempérament, et encore, il ne faut pas s'y fier. La vanité fait faire +plus de folies et de sottises. + +Les femmes de notre temps ne sont donc ni éclairées, ni dévotes, ni +chastes. La révolution morale qui devait les transformer au gré de la +nouvelle génération masculine a été prise de travers. On n'a pas voulu +relever la femme à ses propres yeux, on n'a pas voulu lui créer un +rôle noble et la mettre sur un pied d'égalité qui la rendît apte aux +vertus viriles. La chasteté eût été glorieuse à des femmes libres. A +des femmes esclaves, c'est une tyrannie qui les blesse et dont elles +secouent le joug hardiment. Je ne puis les en blâmer. + +Mais je ne les estime pas. Elles ont perdu leur cause en se jetant +dans le désordre au nom de l'amour et de l'enthousiasme, et leur +conduite à toutes, quelle qu'elle soit, est toujours remplie de folie +et d'imprudence, jointe à ce qu'il y a de plus opposé, la faiblesse et +la peur. De tous leurs écarts, nous ne voyons jamais, jusqu'ici, +résulter quelque chose de bon, de durable et de noble. Jamais elles ne +savent se créer, après leur faute, une existence honorable et fière. +Nous voyons l'une rompre avec le monde ostensiblement, et, bientôt +après, faire mille plates tentatives pour y rentrer; l'autre demande +l'aumône après avoir ruiné son amant, et, accoutumée à porter des +robes de satin, se trouve très malheureuse d'être en guenilles. Une +troisième, pour échapper à de tels revers, se déprave et devient pire +qu'une catin publique. Une autre enfin, et c'est probablement la +meilleure de toutes, voyant le malheur où elle a entraîné celui +qu'elle aime, et n'y sachant pas de remède, se donne la mort; ce qui +ne produit autre chose que de rendre le survivant un objet d'horreur, +s'il ne se hâte d'en faire autant. + +Voilà ce que, jusqu'ici, j'ai vu dans les aventures romanesques de +notre époque. D'union de ce genre, qui fût calme, estimable et +enviable, je n'en ai pas vu, et je doute qu'il en existe une en +France. Notre société est encore toute hostile à ceux qui la bravent, +et la race féminine, qui sent le besoin de liberté, et qui n'en est +pas encore digne, n'a ni la force ni le pouvoir de lutter contre une +société entière qui la condamne à l'abandon, à la misère, pour ne rien +dire de plus. + +Voilà le tableau social qu'il faut mettre sous les yeux de ta jeune +amie. Il faut lui montrer, sans flatterie, la condition de la femme en +ce temps de transition, qui prépare des destinées meilleures à celles +qui nous succéderont. Quant à elle, encore pure comme une fleur, il +faut lui montrer qu'il y a un beau rôle à jouer; mais pas dans le +système des coups de tête. Ce rôle, je te l'expliquerai tout à +l'heure. + +Un homme libre, riche jusqu'à un certain point, pourrait enlever sa +maîtresse et devenir son protecteur. Encore, pour trouver là une +existence supportable, faudrait-il que cette maîtresse eût beaucoup de +force d'âme et que son protecteur fût parfait. Il faudrait qu'il +constituât à lui tout seul une existence tout entière. + +Tu es bien un des meilleurs hommes que je connaisse, et ta jeune +amante est peut-être douée d'une très grande force pour supporter les +peines de la vie; quoique, jusqu'ici, elle n'en ait pas donné de +preuves. Mais tu es pauvre, tu es esclave d'un devoir sacré et sans +l'accomplissement duquel tu ne serais qu'une âme médiocre et sèche. La +femme qui t'y ferait manquer, et qui t'aimerait encore après, serait +une femme échauffée de désirs seulement. Après quoi, tu pourrais ne +jamais entendre parler d'elle; jamais un amour honnête et véritable ne +se nourrira de honteux sacrifices. + +Que pouvez-vous donc l'un pour l'autre? Rien, quant aux faits. Il ne +t'est pas permis (sans compter l'amitié du mari, qui te crée des +devoirs en plus) de changer la position sociale de quelque femme que +ce soit. Il ne t'est pas même permis de te marier, à moins que tu ne +trouves une dot. + +Ne pouvant vous appartenir librement, je pense qu'il doit répugner à +l'un et à l'autre d'entrer dans ce commerce lâche et malpropre qui +ménage au mari les hasards de la paternité. Je ne te crois pas capable +d'aimer huit jours une femme qui, pour échapper à un malheur +inévitable, irait prêter aux caresses maritales un flanc fécondé par +toi. + +Soyez donc sages, faites-y vos efforts et que de longs tête-à-tête, +que des heures d'enthousiasme prolongé ne dégénèrent pas, sous le +voile de l'extase, en des besoins physiques auxquels il n'est plus +possible de résister quand on leur a indiscrètement donné le change. + +Épurez vos coeurs, soyez des martyrs et des saints ou fuyez-vous au +plus vite; car une faiblesse vous jettera dans une série d'infortunes +ou de déboires où l'amour s'éteindra. Je le garantis pour toi, dont +l'âme ne pourrait recevoir une souillure sans en détester aussitôt la +cause. + +Cette vertu rigide ne sera, je le suppose, vraiment difficile qu'à +toi, homme. Je serais bien étonnée qu'une femme toute jeune et toute +pure n'en comprît pas la poésie et le charme, et qu'au bout de très +peu de temps, elle n'y trouvât pas toutes les garanties de son bonheur +et de sa sécurité. + +Quant au rôle noble, et au digne exemple qu'elle présentera en +agissant ainsi, il est facile de le concevoir sous l'aspect général. +Les femmes placées dans cette lutte terrible de la passion et du +devoir, plaideront puissamment leur cause en montrant de quelle force +d'âme elles sont capables. Leurs époux, forcés à les estimer, ne les +opprimeront jamais. S'ils le font si décidément et réellement on voit +un sexe irréprochable, généreux, prudent et stoïque insulté et méconnu +par un sexe despote et brutal, il y aura bientôt des lois +d'affranchissement; car, dans chaque sexe, il y a pour la cause de la +vérité un sentiment de justice et un besoin d'équité qui s'éveillent, +et qui prévaudront quand il en sera temps. + +Toutes ces conventions arrêtées et observées, je ne doute pas que +votre amour ne soit heureux, durable et digne d'admiration. Ton +caractère est la constance, l'égalité et la tendresse mêmes. Une femme +digne de toi te fixera, et il est impossible qu'une femme qui t'a +compris ne soit pas ton égale en courage et en délicatesse. + +La société est mauvaise et cruelle. Nos passions ne sont ni bonnes ni +mauvaises. Il faut de rien faire quelque chose. Ce n'est pas +grand'merveille que d'aimer. La moindre grisette écrit de belles +lettres d'amour et se sacrifie avec autant de dévouement qu'une muse. +Il faut un travail rude et une haute volonté pour faire de la passion +une vertu. Si nous voulons relever la société, relevons aussi nos +passions. Mais, en nous y abandonnant, nous ne ferons qu'une chose +fort ordinaire et digne de fournir un sujet de vaudeville ou de +nouvelle à MM. Scribe, Balzac, George Sand et consorts. Ce ne sont pas +ces gens-là qu'il faut prendre pour arbitres en fait de sagesse et de +raison. Ils font des contes pour amuser. Ils raconteraient la vie +telle qu'elle est, s'ils avaient un cours de morale sérieuse à faire. + + + + +CXXVIII + +A MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV + + Paris, 18 juin 1835. + +Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les petites +vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force de résistance pour +des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps +viendront. Si je n'y suis plus, pense à moi qui ai souffert, et +travaillé gaiement. Nous nous ressemblons d'âme et de visage. Je sais +dès aujourd'hui quelle sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi +bien des douleurs profondes, j'espère pour toi des joies bien pures. +Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner sans hésitation, +perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache mettre dans ton coeur +le bonheur de ceux que tu aimes à la place de celui qui te manquera! +Garde l'espérance d'une autre vie, c'est là que les mères retrouvent +leurs fils. Aime toutes les créatures de Dieu; pardonne à celles qui +sont disgraciées; résiste à celles qui sont iniques; dévoue-toi à +celles qui sont grandes par la vertu. + +Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si +nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse +m'arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras +Dieu pour moi, et, du sein de la mort, s'il reste dans l'univers +quelque chose de moi, l'ombre de ta mère veillera sur toi. + +Ton amie, + +GEORGE. + + + + +CXXIX + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 25 octobre + +Ma chère maman, + +Je vous dois, à vous la première, l'exposé de faits que vous ne devez +point appendre par la voie publique. J'ai formé une demande en +séparation contre mon mari. Les raisons en sont si majeures, que, par +égard pour lui, je ne vous les détaillerai pas. J'irai à Paris dans +quelque temps et je vous prendrai vous-même pour juge de ma conduite. +Dans mon intérêt, dans le sien propre, et dans celui de mes enfants, +je crois que j'ai bien fait. Dudevant sent que sa cause est mauvaise; +car il n'essaye pas de la défendre, il retourne à Paris dans quelques +jours, pendant que les tribunaux prononceront le jugement. + +Si vous le voyez, ne paraissez point informée de ce qui se passe; car +son amour-propre, qui souffre déjà beaucoup, pourrait être irrité s'il +pensait que je me livre contre lui à des récriminations. Il me +susciterait peut-être alors quelque chicane qui produirait du scandale +et n'améliorerait pas sa position. D'ailleurs, vous ne désirez pas que +je perde un procès à la suite duquel je me trouverais à sa +disposition. J'ai mille chances pour le gagner; mais une seule peut +m'être contraire, et c'est assez pour succomber. + +Soyez donc prudente; car il ira sans doute près de vous dans +l'intention de se justifier ou de vous sonder. Ayez l'air, chère +maman, de ne rien savoir. Quant à moi, sans avoir l'intention de +l'accuser inutilement, je croirais manquer à mon devoir, si je ne vous +informais pas de ma situation dans une circonstance si grave. + +Voici quels seront les résultats du jugement que j'espère obtenir et +dont il a posé ou accepté toutes les clauses. Je lui ferai une pension +de trois mille huit cents francs qui, jointe à douze cents francs de +rente (seul reste de cent mille francs qu'il possédait), lui +constituera cinq mille francs par an. En outre, je payerai et je +dirigerai l'éducation de mes deux enfants. Vous voyez que sa position +est très honorable. + +Ma fille sera exclusivement sous ma gouverne; mon fils restera au +collège et passera un mois de vacances avec son père, l'autre mois +avec moi. Tous deux ignoreront la séparation prononcée; ce sont des +choses faciles à leur cacher, inutiles et fâcheuses même à leur dire, +et, si mon mari respecte les convenances et les devoirs, ni l'un ni +l'autre des enfants n'apprendront à aimer l'un de nous aux dépens de +l'autre. + +Moyennant ces arrangements, Dudevant laissera agir les lois sans +batailler, et, si la loi me donne gain de cause, comme cela n'est pas +douteux, je rentrerai dans ma liberté et dans ma dignité. Mes biens +seront certes mieux gérés qu'ils ne l'étaient par lui, et ma vie ne +sera plus exposée à des violences qui n'avaient plus de frein. + + Rien ne m'empêchera de faire ce que je dois et ce que je veux faire. +Je suis la fille de mon père, et je me moque des préjugés, quand mon +coeur me commande la justice et le courage. Si mon père eût écouté les +sots et les fous de ce monde, je ne serais pas l'héritière de son nom: +c'est un grand exemple d'indépendance et d'amour paternel qu'il m'a +laissé, je le suivrai, dût l'univers s'en scandaliser. Je me soucie +peu de l'univers, je me soucie de Maurice et de Solange. + +Quand vous voudrez venir à Nohant, vous y serez à l'avenir chez moi, +et, si l'ennui de vivre seule vous prend, vous pourrez vous y retirer +et en faire votre _chez vous_. + +Je compte aussi m'y établir avec ma fille, m'occuper de son éducation +et ne plus aller à Paris que de temps à autre, pour vous voir, ainsi +que mon fils. + +Veuillez ne parler à personne du contenu de cette lettre, à moins que +ce ne soit à Pierret, qui comprendra ce que la prudence dicte en +pareil cas. Je n'en écrirai pas encore à ma tante: sa maison est trop +nombreuse pour qu'il n'en transpire pas quelque chose par étourderie, +et Dudevant pourrait croire que je veux indisposer toute ma famille +contre lui. + +Adieu, ma mère; je vous embrasse de toute mon âme. Donnez-moi de vos +nouvelles, poste restante à la Châtre. + + + + +CXXX + +A MADAME D'AGOULT. A GENÈVE + + Nohant, 1er novembre 1835. + +M. Franz et M. Puzzi[1] sont des jeunes gens affreux: ils ne m'ont pas +répondu, et je les livre à votre colère. Vous, vous êtes bonne comme +un ange et je vous remercie; mais ne soyez pas bonne pour eux et +vengez-moi de leur oubli, en ne donnant pas un sourire à l'un, pas un +bonbon à l'autre pendant tout un jour. + +Genève est donc habitable en hiver, que vous y restez? Comme votre vie +est belle et enviable! Aussi pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas fait +naître avec de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus bien calmes, +une expression toute céleste et l'âme à l'avenant. + +Au lieu de cela, la bile me ronge et me confine dans une cellule où je +n'ai d'autre société qu'une tête de mort[2] et une pipe turque. Je +tiens là comme un Lapon à la croûte de glace qu'il appelle sa patrie, +et je ne saurais me figurer, pour le moment, un autre Éden. Vous, êtes +sous les myrtes et sous les orangers, vous, belle et bonne Marie. Eh +bien, priez-y pour moi, afin que je ne quitte pas mes glaces; car +c'est là mon élément et le soleil ne luit pas sur moi. + +Je ne vous jalouse pas; mais je vous admire et vous estime; car je +sais que l'amour durable est un diamant auquel il faut une boîte d'or +pur, et votre âme est ce tabernacle précieux. + +Tout ce que vous dites sur la non-supériorité des diverses classes +sociales les unes sur les autres est bien dit, bien pensé. C'est vrai +et j'y crois, parce que c'est vous qui le dites. Pourtant, je ne +permettrai à nul autre de me dire, que les derniers ne sont pas les +premiers, et que l'opprimé ne vaut pas mieux que l'oppresseur, le +dépouillé mieux que le spoliateur l'esclave que le tyran. C'est une +vieille haine que j'ai contre tout ce qui va s'élevant sur des degrés +d'argile. Mais ce n'est pas avec vous que je puis disputer là-dessus. +Votre rang est élevé, je le salue, je le reconnais. Il consiste à être +bonne, intelligente et belle. Abandonnez-moi votre couronne de +comtesse et laissez-moi la briser, je vous en donne une d'étoiles qui +vous va mieux. + +Pardonnez-moi si je suis métaphorique aujourd'hui et ne vous moquez +pas de moi, je vous en prie, pour l'amour, de Dieu. Vous, savez que je +n'ai pas d'emphase ordinairement, et, si je me mets à prendre le ton +pédant, c'est que j'ai ma pauvre tête malade de ce brouillard qu'on +appelle poésie. D'ailleurs, les manières raisonnables sont bonnes avec +cette fourmilière ennemie qu'on appelle les indifférente. Avec ceux +qu'on aime, on peut être ridicule à son aise. Et je veux ne pas plus +me gêner pour vous dire des choses de mauvais goût que pour vous +envoyer une lettre toute barbouillée. + +Imaginez-vous, ma chère amie, que mon plus grand supplice, c'est la +timidité. Vous ne vous en douteriez guère, n'est-ce pas? Tout le monde +me croit l'esprit et le caractère fort audacieux. On se trompe. J'ai +l'esprit indifférent et le caractère _quinteux_. Je ne crains pas, je +me méfie, et ma vie est un malaise affreux quand je ne suis pas seule, +ou avec des gens avec lesquels je me gêne aussi peu qu'avec mes +chiens. Il ne faut pas espérer que vous me guérirez de sitôt de +certains moments de raideur qui ne s'expriment que par des réticences. +Si nous nous lions davantage, comme j'y compte, comme je le veux, il +faudra que vous preniez de l'empire sur moi; autrement, je serai +toujours désagréable. Si vous me traitez comme un enfant, je +deviendrai bonne, parce que je serai à l'aise, parce que je ne +craindrai pas de tirer à conséquence, parce que je pourrai dire tout +ce qu'il y a de plus bête, de plus fou, de plus déplacé, sans avoir +honte. Je saurai que vous m'avez _acceptée_. Si j'ai de mauvais +moments, j'en aurai aussi de bons. Autrement, je ne serai ni bien ni +mal. Je vous ennuierai et je m'ennuierai avec vous, quelque parfaite +que vous soyez. + +Voyez-vous, l'espèce humaine est mon ennemie, laissez-moi vous le +dire; j'aime mes amis avec tendresse, avec engouement, avec +aveuglement. J'ai détesté profondément tout le reste. Je n'ai plus de +furie pour la haine aujourd'hui; mais il y a un froid de mort pour +tout ce que je ne connais pas. J'ai bien peur que ce ne soit là ce +qu'on appelle l'égoïsme de la vieillesse. Je me ferais maintenant +hacher pour des idées qui ne se réalliseront sans doute pas de mon +vivant. Je rendrais service au dernier des goujats, par obstination +pour les espérances de toute ma vie, qui n'est peut-être plus qu'un +long rêve. Pour mon plaisir, je ne retirerais pas de l'eau l'enfant de +mon voisin. J'ai donc quelque chose en moi qui serait odieux, si ce +n'était pure infirmité, reste d'une maladie aiguë. + +Il faut vous arranger bien vite pour que je vous aime. Ce sera bien +facile. D'abord, j'aime Franz. Il m'a dit de vous aimer. Il m'a +répondu de vous comme de lui. + +La première fois que je vous ai vue, je vous ai trouvée jolie; mais +vous étiez froide. La seconde fois, je vous ai dit que je détestais la +noblesse. Je ne savais pas que vous en étiez. Au lieu de me donner un +soufflet, comme je le méritais, vous m'avez parlé de votre âme, comme +si vous me connaissiez depuis dix ans. C'était bien, et j'ai eu tout +de suite envie de vous aimer; mais je ne vous aime pas encore. Ce +n'est pas parce que je ne vous connais pas assez. Je vous connais +autant que je vous connaîtrai dans vingt ans. C'est vous qui ne me +connaissez pas assez. Ne sachant si vous pourrez m'aimer, telle que je +suis en réalité, je ne veux pas vous aimer encore. + +C'est une chose trop sérieuse et trop absolue pour moi qu'une amitié. +Si vous voulez que je vous aime, il faut donc que vous commenciez par +m'aimer; cela est tout simple, je vais vous le prouver. Une main douce +et blanche rencontre le dos agréable d'un porc-épic, le charmant +animal sait bien que la main blanche ne lui fera aucun mal. Il sait +qu'il est peu mignon à caresser, lui, le pauvre malheureux. Il attend, +pour répondre aux caresses qu'on se soit habitué à ses piquants; car, +si la main qu'il aime le quitte (il n'y a pas de raison pour qu'elle y +revienne), le porc-épic aura beau se dire:, «Ce n'est pas ma faute,» +cela ne le consolera pas du tout. + +Ainsi, voyez si vous pouvez accorder votre coeur à un porc-épic. Je +suis capable de tout. Je vous ferai mille sottises. Je vous marcherai +sur les pieds. Je vous répondrai une grossièreté à propos de rien. Je +vous reprocherai un défaut que vous n'avez pas. Je vous supposerai une +intention que vous n'aurez jamais eue. Je vous tournerai le dos. En un +mot, je serai insupportable jusqu'à ce que je sois bien sûre que je ne +peux pas vous fâcher et vous dégoûter de moi. + +Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je +laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz, me semblera divin. +Si vous marchez dans quelque chose de sale, e trouverai que cela sent +bon. Je vous verrai avec les mêmes yeux que j'ai pour moi-même quand +je me porte bien et que je suis de bonne humeur; c'est-à-dire, que je +me considère comme une perfection, et que tout ce qui n'est pas de mon +avis est l'objet de mon profond mépris. Arrangez-vous donc pour que je +vous fasse entrer dans mes yeux, dans mes oreilles, dans mes veines, +dans tout mon être. Vous saurez alors que personne sur la terre n'aime +plus que moi, parce que j'aime sans rougir de la raison qui me fait +aimer. Cette raison, c'est la reconnaissance que j'ai pour ceux qui +m'adoptent. Voilà mon résumé. Il n'est pas modeste; mais il est très +sincère. Je considère comme un amphigouri de paroles toute amitié qui +ne convient pas de sa partialité, de son impudence, de sa camaraderie, +de tout ce qui fait que le monde se moque et dit: «Ils s'adorent entre +eux (_asinus asinum_).» S'il en est autrement, dites-moi qui m'aimera +sur la terre? Qui est semblable à un autre? Qui n'est pas choqué et +blessé cent fois par jour par son meilleur ami, s'il veut l'examiner +des sommets _planchiques_ de l'analyse, de la philosophie, de la +critique, de l'esthétique (et tout ce qui rime en _ique_)? Il faut +toujours trouver que notre ami a raison, même dans les choses où nous +aurions tort de l'imiter. Pour cela, il faut être sûr que l'être +auquel on confère ce grand droit et ce grand titre d'ami ne fera +jamais que des choses bonnes ou excusables, ou dignes de miséricorde. + +Songez-y donc, et voyez si vous pouvez être ainsi pour moi. J'aimerais +mieux terminer tout de suite nos relations et, m'en tenir avec vous à +des, froideurs gauches, seule chose dont je sois capable quand je +n'aime pas, que de vous tromper sur les aspérités de mon charmant +caractère. Mais je serais bien malheureuse pourtant de rencontrer une +femme comme vous, et de ne pas engrener le rouage de ma vie au sien. + +Bonsoir, mon amie; répondez-moi tout de suite, et longuement. Si vous +ne sentez rien pour moi, dites-le. Je ne vous en voudrai pas. Je vous +estimerai pour votre franchise. Si vous vous méfiez, dites-le encore: +cela me laissera l'espérance, car les défauts que j'ai sont de nature +à être tolérés, et peut-être adoucis par vous. + +Je me suis permis de vous dédier _Simon_, conte assez gros qui va +paraître dans la _Revue_. Comme je ne sais quelle est la position +extérieure que vous avez adoptée à Genève, j'ai fait cette dédicace +excessivement mystérieuse, et telle qu'on ne vous devinera pas,--à +moins, que vous ne m'autorisiez à m'expliquer davantage. + +Je ne vous disais rien de ma vie. Il faut que vous sachiez que je suis +toujours à la campagne, chez moi. Je plaide en séparation contre mon +époux, qui a déguerpi, me laissant maîtresse du champ de bataille +j'attends la décision du tribunal. Je suis donc toute seule dans cette +grande maison isolée; il n'y a pas un domestique qui couche sous mon +toit, pas même un chien. Le silence est si profond la nuit (vous ne +voudrez pas me croire, et pourtant c'est certain), que, quand j'ouvre +ma fenêtre et que le vent n'est pas contraire, j'entends distinctement +sonner l'horloge de la ville, qui est à une grande lieue de chez moi, +à vol d'oiseau. Je ne reçois personne, je mène une vie monacale. +J'attends l'issue de mon procès, d'où dépend le pain de mes vieux +jours; car vous pensez bien, que je n'amasserai jamais un denier pour +payer l'hôpital où la tendresse d'un mari me laisserait mourir. + +Mais voyez! Il a eu l'heureuse idée de vouloir me tuer un soir qu'il +était ivre. En attendant que cette benoîte fantaisie de meurtre +conjugal me rende mon pays, ma vieille maison et cinq ou six champs de +blé qui me nourriront quand mes longues veilles m'auront jetée dans +l'idiotisme, je fais le Sixte-Quint. Mon cheval est rentré sous le +hangar et on n'entend pas voler une mouche autour de mon cloître +désert. + +Le jardinier et sa femme, qui sont mes factotums, m'ont suppliée de ne +pas les faire demeurer dans la maison. J'ai voulu en savoir le motif. +Enfin le mari, baissant les yeux d'un air modeste, m'a dit: «C'est que +madame a une tête si laide, que ma femme, étant enceinte, pourrait +être malade de peur.» Or c'est de la tête de mort qui est sur ma +table, dont il voulait parler (du moins à ce qu'il m'a juré ensuite); +car je trouvai la plaisanterie de fort mauvais goût et je me +fâchai.--Ensuite j'ai songé que cette tête si laide ferait grand +effet. J'ai permis à mon jardinier de s'éloigner et de garder la +pensée que cette tête était un signe de pénitence et de dévotion. + +Ainsi, à l'heure qu'il est, à une lieue d'ici, quatre mille bêtes me +croient à genoux dans le sac et dans la cendre, pleurant mes péchés +comme Madeleine. Le réveil sera terrible. Le lendemain de ma victoire, +je jette ma béquille, je passe au galop de mon cheval aux quatre coins +de la ville. Si vous entendez dire que je suis convertie à la raison, +à la morale publique, à l'amour des lois d'exception, à +Louis-Philippe, le père tout-puissant, et à son fils Poulot-Rosolin, +et à sa sainte Chambre catholique, ne vous étonnez de rien. Je suis +capable de faire une ode au roi, ou un sonnet à M. Jacqueminot. + +Je vous écris tout ce qu'il y a de plus bête. Tâchez d'en faire autant +pour vous mettre à mon niveau. Il n'y a pas à dire, vous y êtes +forcée. + +Bonsoir. A vous. + +GEORGE. + + [1] Hermann Cohen, élève de Liszt. + + [2] Une pièce anatomique avec des compartiments, légendes et numéros + tracés à l'encre, d'après le système phrénologique de Gall et + Spurzheim. + + + + +CXXXI + +A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS + + La Châtre, 9 novembre 1835. + +Mon cher enfant, + +J'ai à répondre à deux lettres de vous et je veux le faire avant de me +mettre au travail; car j'ai un roman arrangé dans ma tête. +Dussiez-vous dire que je fais mes embarras, vous n'entendrez pas plus +parler de moi, d'ici à deux ou trois mois, que si j'étais morte. + +J'ai écrit les premières pages hier, et je suis dans le coup de feu. +Vous connaissez cela. Pour toutes choses, il y a un beau moment, c'est +le commencement. C'est peut-être à cause de cela que je suis si +républicaine, et vous si peu saint-simonien. Quoi qu'il en soit, allez +votre train, si vous croyez que ce soit la bonne voie. Nous voulons +tous le bien et nous allons au même but par des moyens différents. +Nous nous disputons toujours, parce que chacun croit avoir plus +d'esprit que son voisin, et se console d'aller fort mal, en voyant que +les autres ne vont pas mieux: triste consolation, en vérité, qui fait +beaucoup de mal à notre époque. Toute cette guerre à coups d'épingle +que se fait l'amour-propre des uns et des autres n'avance à rien; tout +au contraire. Si tout ce qui a de bonnes vues et de bons sentiments +s'accueillait avec tolérance, on ferait le double d'ouvrage. + +Vous ne pouvez nier, mon cher _Marius à Minturnes_, que je n'aie plus +de bonne foi que vous. Vous abîmez nos républicains de la tête aux +pieds, et moi, je ne cesse d'aimer vos saint-simoniens et de les +placer au-dessus de tout. + +Je me défends même d'une chose, c'est d'aimer les républicains avec +excès. J'aime ceux qui se trouvent être mes amis, et j'examine les +autres par curiosité, ou je les accueille par savoir-vivre et +politesse. + +Cela ne fait rien au principe. + +Robespierre était diablement saint-simonien. Il était pour l'exécution +prompte et violente du système. Vous êtes pour la marche lente et +évangélique. Eh bien, chacun devrait être républicain à la manière de +Robespierre, ou saint-simonien à la manière d'Enfantin, selon son +tempérament. Les uns saperaient, les autres bâtiraient. Soyez sûr que +cela viendra, qu'il y aura entre vous et nous une étroite alliance et +que vous ne ferez rien sans nous. + +Vous savez comment s'est établi le christianisme, c'est-à-dire fort +mal, même dans ce qu'on appelle son meilleur temps. Il était dans un +si beau désaccord avec les moeurs, qu'en son nom, on commettait les +crimes et on nourrissait les sentiments les plus opposés à son +institution et à son esprit. Douze corps d'armée, commandés par les +douze apôtres, eussent, je crois, mieux valu que Paul répétant cette +lâcheté: «Rendez à César, etc.» + +Faites à votre idée, si vous croyez bien faire en louvoyant, et si +votre conscience est en paix. Moquez-vous des reproches que je fais à +votre tiédeur croissante, comme je me moque des railleries que vous +adressez à mon récent enthousiasme. Je crois que vous vous trompez +cependant, et que l'amour de l'égalité a été la seule chose qui n'ait +pas varié en moi depuis que j'existe. Je n'ai jamais pu accepter de +maître. + +A propos, mon procès marche, il est en bon train. Le baron ne plaide +pas, il demande de l'argent et beaucoup. Je lui en donne, on le +condamne à me laisser tranquille et tout va bien. Quant à ce qu'on en +pensera à Paris, cela m'occupe aussi peu que de ce qu'on pense en +Chine de Gustave Planche. + +L'opinion est une prostituée qu'il faut mener à grands coups de pied +quand on a raison. Il ne faut jamais se soumettre à des avanies pour +obtenir des salutations et des courbettes en public. Je voudrais bien +vous voir digérer des menaces et des coups! Allons donc. Il faudrait +que tout votre sang y passât, ou celui de votre provocateur. + +Croyez-vous que je n'aie pas de dignité personnelle à défendre parce +que je suis femme? Allons donc, encore! Souvenez-vous d'avoir prêché +l'affranchissement de la femme. + +Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous permet pas de +provoquer nos maris en duel; on a bien raison, ils nous tueraient, ce +qui leur ferait trop de plaisir. + +Mais nous avons la ressource de crier bien haut, d'invoquer trois +imbéciles en robe noire, qui font semblant de rendre la justice, et +qui, en vertu de certaine _bonté_ de législation envers les esclaves +menacées de mort, daignent nous dire: «On vous permet de ne plus aimer +monsieur votre maître, et, si la maison est à vous, de le mettre +dehors.» + +Malgré tout ce que je vous dis là, par bonté pour monsieur mon époux, +je fais tenir l'affaire aussi secrète que possible. Jusqu'ici, rien +n'a transpiré, même dans la petite ville que j'habite, ce qui est +merveilleux. Cela ira tant que cela pourra. N'en parlez donc à qui que +ce soit. + +Bonsoir, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur; je suis bien +fâchée que vous n'ayez pas le plus petit fait à rapporter comme +témoin; car l'enquête va réunir une vingtaine d'amis autour de moi. +Grâce à Duteil, à Planet et à votre serviteur, il sera impossible +d'être plus spirituel que ne le sera cette charmante réunion. Défense +d'y parler affaires et procès surtout. Ce sera l'adieu éternel que +j'adresserai à mes amis, si je suis déboutée de ma demande. + +En attendant, j'aurai fait mon livre. J'irai à Paris après mon procès +jugé. Au revoir donc; donnez-moi de vos nouvelles si vous en avez le +temps. Envoyez-moi ces lithographies et dites à Vinçard que je lui +donne une grosse poignée de main. + +G.S. + + + + +CXXXII + +AU REDACTEUR DU _JOURNAL DE L'INDRE_ + + La Châtre, 9 novembre 1835. + +Monsieur, + +Un oracle dont la signature ne trahit pas l'incognito attaque +brutalement, dans le feuilleton de votre journal, la moralité de mes +livres. J'abandonne à la critique tous mes défauts littéraires et +toutes les obscurités de mon raisonnement. Mais, dans cette province, +ma patrie d'adoption, je défends à tout adulateur des abus de la +société de me choisir pour holocauste, lorsqu'il lui plaît d'offrir un +hommage aux puissances qu'il veut se rendre favorables, soit pour se +faire un nom à défaut de talent, soit pour obtenir des protections +dans ce monde, qui se paye souvent de déclamations à défaut de +preuves. + +Un de nos plus beaux talents écrivait, il y a quelques semaines: «Il +est bien décourageant d'écrire pour des gens qui ne savent pas lire.» +Je sais quelque chose de plus fâcheux, c'est d'écrire pour les gens +qui ne _veulent_ pas lire. La profession de tout journaliste aux gages +de l'état social l'investit du droit de connaître la pensée d'un +auteur rien qu'en regardant la couleur de la couverture du livre. + +Le public le sait aussi; c'est au public que j'en appelle, pour +repousser les interprétations malpropres du chaste critique qui +prétend avoir saisi _le résultat et le but définitif_ de tous mes +ouvrages. Je déclare ici que ce juge éclairé d'_Indiana_, de +_Valentine_, de _Lélia_ et de _Jacques_ n'a ni compris ni lu aucun de +ces livres. + +Si la franchise de ce démenti le blesse, mon sexe ne me permettant pas +de lui donner ou de lui demander réparation, j'institue mon défenseur +tout mien compatriote homme de coeur et de conscience, qui se trouvera +devant lui. + +J'ai l'honneur d'être, etc. + +GEORGE SAND. + + + + +CXXXIII + +A MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV + + La Châtre, 10 décembre 1835. + +Tu es un drôle de gamin avec tes rêves, tu mets Emmanuel[1] à toute +sauce; lui as-tu raconté cette farce-là? + +Tu dois avoir reçu, par lui, une lettre de moi, datée du 27; ainsi tu +ne te plaindras plus de mon silence. Ta lettre est bien écrite et très +comique; mais l'orthographe n'est pas si bonne que les autres fois. Il +faut t'appliquer bien sérieusement à apprendre ta langue, chose des +plus difficiles, qu'on apprend assez mal dans les collèges. + +Il y a un grand inconvénient à l'apprendre tard, parce qu'alors on +l'oublie et l'on fait des fautes toute sa vie; ce qui arrive aux trois +quarts des personnes, et ce qui n'est pas pardonnable. A dix ans, je +ne faisais pas une faute; mais on se dépêcha trop de me faire quitter +la grammaire, j'oubliai donc ce que je savais si bien. Au couvent, on +m'apprit l'anglais, l'italien, et on négligea d'examiner si je savais +bien ma langue. Ce ne fut qu'à seize ans qu'étant à Nohant, ayant +honte de si mal écrire en français, je rappris moi-même la grammaire. +Je n'ai pourtant jamais pu la retenir très bien. Je suis souvent +embarrassée, et je fais des brioches. + +Apprends donc! C'est le bon âge, ni trop tôt ni trop tard. J'étais +bien contente de ton avant-dernière lettre; mais, cette fois-ci, tu as +mis des _s_ partout. Il y en a tant que, si je pouvais te les +renvoyer, tu n'aurais pas besoin d'en mettre de nouvelles dans la +prochaine lettre que tu m'écriras. + +Quand tu sortiras avec ton père, prie-le de te laisser aller chez +Buloz, qui te donnera pour moi quelque chose que tu choisiras. + +As-tu donné des étrennes à ta grosse chérie? donne-lui-en de ma part, +je te rendrai l'argent. Si tu n'en as pas, dis à Buloz ou à Emmanuel +de te donner cinq francs que je leur devrai. + +Je suis clouée ici, mon pauvre chat, pour tout ce mois de janvier. +J'ai des affaires dont je ne peux pas me dépêtrer. J'espère que ce +sera fini le 15 février; mais, pour être plus sûre de ne pas te +manquer de parole, j'aime mieux te promettre d'être auprès de toi à la +fin de février. Ainsi, deux mois encore sans nous voir! je trouve cela +bien long; mais j'y suis absolument forcée. D'abord, je n'ai pas +d'argent; ensuite, je te dirai le reste quand nous nous verrons. + +Je travaille toutes les nuits jusqu'à sept heures du matin; je suis +comme une vieille lampe. Je pense à toi, je relis tes bonnes lettres, +et je prie Dieu qu'il te rende bon et courageux; avec cela, tu seras +aussi heureux qu'on peut l'être en ce monde. Je ne te fais presque +plus de sermons. Je vois que tu comprends parfaitement, et que je +pourrai causer avec toi, comme avec un ami. Tu es un brave homme. + +Bonsoir, vieux! Je t'embrasse un million, un milliard de fois. Dis-moi +quelles places tu as. + + _s. s. s. s. s. s. s. s. s. s._ + +Ce sont tes _s_ que je te renvoie. + + [1] Emmanuel Arago. + + + + +CXXXIV + +AU MÊME + + La Châtre, 15 décembre 1835. + +Mon bon ange, + +Ta petite lettre est bien gentille, malgré tes gros enfantillages. Tu +peux bien rire de _la poire_, si cela t'amuse; mais il ne faut avoir +de haine pour personne à ton âge. Cela ne sert à rien, tu ne peux +faire encore aucun bien aux hommes, aucun mal aux ennemis de +l'humanité. Il est bien vrai que Louis-Philippe est l'ennemi de +l'humanité; mais, quand tu le traites de _grosse bête_, tu te trompes +beaucoup. C'est peut-être l'homme le plus fin et le plus habile de +France. Malheureusement, il fait de ses talents un usage funeste, et, +au lieu de répandre l'amour de la vertu autour de lui, il déshonore de +son mieux tout ce qui l'entoure. Il déshonore réellement la France qui +le supporte. C'est un grand malheur de voir qu'un seul homme peut, en +caressant les vices et les mauvais sentiments, dégrader toute une +nation et l'entraîner dans le mal. + +Tu raisonnes très bien d'ailleurs, seulement tu fais encore une erreur +en disant: «_La nature_ a été injuste envers une grande partie du +genre humain;» tu veux dire _la société_. + +La nature, mon pauvre enfant, est une bonne mère; c'est Dieu, ou du +moins c'est son ouvrage; c'est elle qui nous donne les moissons, les +forêts, les fruits, les prairies, ces belles fleurs que j'aime tant, +et ces beaux papillons que tu soignes si bien. La nature offre +d'elle-même toutes ses productions à l'homme qui sème et recueille. +Les arbres ne refusent pas leurs fruits au voyageur qui les cueille en +passant, et les légumes viennent aussi beaux dans le terreau d'un +simple jardinier que dans le jardin d'un prince. + +_La société_, c'est autre chose: ce sont les conventions faites entre +les hommes pour le partage des productions de la nature. Ce n'est pas +la justice, ce n'est pas le sentiment de la nature qui a dicté ces +lois, c'est la force. Les faibles ont eu moins que les autres, et les +infirmes n'ont rien eu du tout. Le droit d'héritage a conservé cette +inégalité; et puis, dans les temps civilisés, comme le nôtre par +exemple, les plus instruits et les plus habiles sont devenus riches et +n'en sont pas devenus meilleurs pour cela. Les pauvres ignorants sont +et seront toujours dans une affreuse misère, si on ne fait rien pour +eux. Dis donc que la société est injuste, et non pas la nature. + +Nous parlerons de tout cela souvent et peu à peu nous nous entendrons. +Pour le moment, je ne veux pas te fatiguer l'esprit. Tu vas bientôt +lire un très beau livre que l'on donne heureusement dans les collèges: +c'est le _De viris illustribus_, par Plutarque. Il faudra le lire avec +attention. Tout ce qu'il y a de beau dans l'âme humaine est senti et +indiqué dans ce livre. + +J'irai à Paris pour Noël, parce que tu auras plusieurs jours de sortie +et que j'en profiterai. Fais attention de compter le nombre de sorties +que tu auras eues avec ton père, depuis le jour de son arrivée à Paris +jusqu'à Noël. N'y manque pas, je te dirai ensuite pourquoi, et +souviens-toi de tout ce que je t'ai recommandé. Tu as très bien fait +de ne pas montrer ta lettre à Buloz. Il faut garder les lettres que je +t'écris pour toi seul. + +Adieu, mon amour; je t'embrasse mille fois. + +Ton GEORGE. + + + + +CXXXV + +AU MÊME + + La Châtre, 3 janvier 1836. + +J'ai reçu ta lettre, mon enfant chéri, et je vois que tu as très bien +compris la mienne; ta comparaison est très juste, et, puisque tu te +sers de si belles métaphores, nous tâcherons de monter ensemble sur la +montagne où réside la vertu. Il est, en effet, très difficile d'y +parvenir; car, à chaque pas, on rencontre des choses qui vous +séduisent et qui essayent de vous en détourner. C'est de cela que je +veux te parler, et le défaut que tu dois craindre, c'est le trop grand +amour de toi-même. C'est celui de tous les hommes et de toutes les +femmes. + +Chez les uns, il produit la vanité des rangs; chez d'autres, +l'ambition de l'argent; chez presque tous, l'égoïsme. Jamais aucun +siècle n'a professé l'égoïsme d'une manière aussi révoltante que le +nôtre. Il s'est établi il y a cinquante ans une guerre acharnée entre +les sentiments de justice et ceux de cupidité. Cette guerre est loin +d'être finie, quoique les cupides aient le dessus pour le moment. + +Quand tu seras plus grand, tu liras l'histoire de cette révolution +dont tu as tant entendu parler et qui a fait faire un grand pas à la +raison et à la justice. Cependant, ceux qui l'avaient entreprise n'ont +pas été les plus forts et ceux qui y ont travaillé avec le plus de +générosité ont été vaincus par ceux qui, aimant les richesses et les +plaisirs, ne se servaient du grand mot de République que pour être des +espèces de princes pleins de vices et de fantaisies. Ceux-là furent +donc les maîtres; car le peuple est faible, à cause de son ignorance. +Parmi ceux qui pourraient prendre son parti et le secourir par leurs +lumières, il en est un sur mille qui préfère le plaisir de faire du +bien à celui d'être riche et comblé d'amusements et de vanité. Ainsi, +la classe la moins nombreuse, celle qui reçoit de l'éducation, +l'emportera toujours sur la classe ignorante, quoique cette classe +soit la masse des nations. + +Vois quel est l'avantage et la nécessité de l'éducation. Sans elle, on +vit dans une espèce d'esclavage, puisque, tous les jours, un paysan +sage, vertueux, sobre, digne de respect, est dans la dépendance d'un +homme méchant, ivrogne, brutal, injuste, mais qui a sur lui l'avantage +de savoir lire et écrire. Vois ce qu'est un homme qui, ayant reçu de +l'éducation, n'en est pas meilleur pour cela. Vois combien est +coupable devant Dieu celui qui, connaissant les malheurs et les +besoins de ses semblables, pouvant consacrer son coeur et sa vie à les +secourir, s'endort tranquillement tous les soirs dans un lit moelleux, +ou se remplit le ventre à une bonne table en se disant: «Tout est +bien, la société est parfaitement organisée. Il est juste que je sois +riche et qu'il y ait des pauvres. Ce qui est à moi, est à moi; donc, +je dois tuer tous ceux qui ne me demanderont pas à manger, chapeau +bas, et, quand même ils seraient bien polis, je dois les mettre +brutalement à la porte, s'ils m'importunent. Je le fais parce que j'en +ai le droit.» + +Voilà le raisonnement de l'égoïste, voilà les sentiments de cette +immense armée de coeurs impitoyables et d'âmes viles qui s'appelle la +_garde nationale_. Parmi tous ces hommes qui défendent la propriété +avec des fusils et des baïonnettes, il y a plus de bêtes que de +méchants. Chez la plupart, c'est le résultat d'une éducation +antilibérale. Leurs parents et leurs maîtres d'école leur ont dit, en +leur apprenant à lire, que le meilleur état de choses était celui qui +conservait à chacun sa propriété. Ils appellent révolutionnaires, +brigands et assassins ceux qui donnent leur vie pour la cause du +peuple. + +C'est parce que je ne veux pas que tu sois un de ces hommes, sans âme +ou sans raison, que je t'écris en particulier et _en secret_, ce que +je pense de tout cela. Réfléchis et dis-moi si cela se présente de +même à ton esprit et à ton coeur. Dis-moi si tu trouves juste cette +manière de partager inégalement les produits de la terre, les fruits, +les grains, les troupeaux, les matériaux de toute espèce, et l'or (ce +métal qui représente toutes les jouissances, parce qu'un petit +fragment se prend en échange de tous les autres biens). Dis-moi, en un +mot, si la répartition des dons de la création est bien faite, lorsque +celui-ci a une part énorme, cet autre une moindre, un troisième +presque rien, un quatrième rien du tout! + +Il me semble que la terre appartient à Dieu, qui l'a faite, et qui l'a +confiée aux hommes pour qu'elle leur servît d'éternel asile. Mais il +ne peut pas être dans ses desseins que les uns y crèvent d'indigestion +et que les autres y meurent de faim. Tout ce qu'on pourra dire +là-dessus ne m'empêchera pas d'être triste et en colère quand je vois +un mendiant pleurant à la porte d'un riche. + +Quant aux moyens de changer tout cela, il faudra que je t'écrive +encore bien des lettres, et que nous ayons ensemble bien des +conversations avant que je t'en parle. Je ne veux pas t'en dire trop +long à la fois: il faut que tu aies le temps de réfléchir à chaque +chose, et de me répondre à mesure si tu penses comme moi et si tu +comprends bien. Nous en restons là. _L'amour de soi-même est ce qu'il +faut modérer, limiter et diriger._ C'est-à-dire qu'il faut s'habituer +à trouver le bonheur qui coûte le moins d'argent et qui permet d'en +donner davantage à ceux qui en manquent. Nous chercherons ensemble +cette vertu, et, si nous n'y atteignons pas tout à fait, du moins nous +aurons des principes justes et de bonnes intentions. + +Je ne te cache pas, et tu peux déjà t'en apercevoir, que les principes +dont je te parle sont tout à fait en opposition avec ceux de vos +lycées. Les lycées, dirigés par l'esprit du gouvernement, professeront +toujours le principe régnant. Ils vous prêcheraient l'Empire et la +guerre, si Napoléon était encore sur le trône. Ils vous diraient +d'être républicains, si la République était établie. Il ne faut pas +t'occuper des réflexions que vos professeurs ou même les livres que +l'on vous donne font sur l'histoire. Ces livres sont dictés à des +pédants, esclaves du pouvoir. + +Souvent, en lisant l'histoire des grandes actions des temps antiques, +écrite par les hommes d'aujourd'hui, tu verras que les héros sont +traités de scélérats. Ton bon sens et la justice de ton coeur +redresseront ces jugements hypocrites. Tu liras les faits et tu seras +le juge des hommes qui les auront accomplis. Souviens-toi que, depuis +le commencement du monde, ceux qui ont travaillé pour la liberté et +l'honneur de leurs frères sont des grands hommes. Ceux qui ont +travaillé pour leur propre renommée et pour leur ambition personnelle +sont des hommes qui ont fait un emploi coupable de leurs grandes +qualités. Ceux qui n'ont songé qu'à leurs plaisirs sont des brutes. + +Mais tu comprends que notre correspondance doit rester secrète et que +tu ne dois ni la montrer ni seulement en parler. Je désire aussi que +tu n'en dises pas un mot à ton père: tu sais que ses opinions +diffèrent des miennes. Tu dois écouter avec respect tout ce qu'il te +dira; mais ta conscience est libre et tu choisiras, entre ses idées et +les miennes, celles qui te paraîtront meilleures. Je ne te demanderai +jamais ce qu'il te dit; tu ne dois pas non plus lui faire part de ce +que je t'écris. + +Aie donc soin de laisser mes lettres dans ta _baraque_ au collège; je +te les ferai remettre par Emmanuel, et tu lui remettras ta réponse +trois ou quatre jours après. + +Comprends tu bien? De cette manière, personne ne verra ce que nous +nous écrivons, et nous n'aurons pas de contradictions. Tu auras le +temps de lire mes lettres et d'y répondre sans te presser. + +Mon ange chéri, tu es ce que j'aime le mieux au monde. Je suis venue +passer quelque temps à la Châtre; je demeure chez Duteil. + +Adieu; je t'embrasse mille fois. Apprends bien d'histoire, c'est un +grand point. + + + + +CXXXVI + +A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + La Châtre, 4 février 1836. + +Qu'as-tu donc, bon vieux? manques-tu de courage? t'est-il arrivé +quelque chose de pis que la vie ordinaire? pourquoi es-tu si consterné +et si abattu? Ta lettre m'inquiète beaucoup. Si tu ne peux venir me +voir, et que je puisse te donner un peu de coeur, j'irai te voir la +semaine prochaine. Mon affaire est remise à quinzaine; c'est le seul +mal que le président ait pu me faire, et il l'a fait. Du reste, cette +affaire étant imperdable au dire de tous, et le ministère public ayant +conclu en ma faveur avec beaucoup de chaleur, je ne m'inquiète pas. + +Mais, toi, qu'as-tu? Tu es fou avec ta mort morale! Les hommes comme +toi ne sont pas appelés à une pareille fin. Il y a, en toi, une si +grande sérénité de vertu, que l'intelligence ne peut que gagner avec +les années, et même avec les fatigues et les douleurs. C'est là le +fouet, l'aiguillon des grandes âmes. Je redoute pour toi les +préoccupations de l'amour et je crains quelque chose comme cela dans +ta tristesse. S'il en est ainsi, j'irai te voir et je te donnerai le +courage de briser, s'il le faut, des liens funestes. L'amour, tel que +la plupart des hommes et des femmes l'entend, n'est fait que pour les +enfants. Il ne convient pas aux esprits sérieux; il les tiraille et +les torture sans jamais les satisfaire. + +Je ferai mon possible pour t'aller voir, pour te confesser, et pour te +remettre à flot. Tu ne t'appartiens pas, mon vieux; tu n'as même pas +le droit de souffrir pour ton propre compte. C'est une terrible tâche; +mais c'est une grande destinée. Porte le joug et ne te laisse pas +tomber dessous. Tu te dois à ta famille, tu te dois à moi aussi, ton +meilleur ami. Tu me dois ce grand exemple de la force, ce grand +spectacle de la volonté persistante qui m'a soutenue dans mes luttes, +qui m'a grandie depuis que je te connais. + +Songe à cela. Tu es l'homme que j'estime le plus. Je ne puis +m'habituer désormais à vivre sans toi. Songe, vieux Montagne, à ton +Laboëtie, qui t'a connu, étant déjà vieux, et qui s'est dépêché de +t'aimer beaucoup afin de réparer le temps perdu. + +Réponds-moi, explique-toi, et compte que je ne te laisserai pas seul +dans cette crise. + +Tout à toi. G. + + + + +CXXXVII + +A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS + + La Châtre, 11 février 1836. + +C'est le mardi gras qu'on prononce mon jugement en séparation. + +Je ne puis aller à Paris par conséquent avant le mois de mars. J'en ai +bien du regret, d'abord parce que j'ai grand besoin de voir mes +enfants et mes amis, ensuite ce bal dont je me serais fait une fête. +Tâchez qu'il y en ait un autre où je puisse me trouver. + +J'aime vos prolétaires, d'abord parce qu'ils sont prolétaires, et puis +parce que je crois qu'il y a en eux la semence de la vérité, le germe +de la civilisation future. Faites-leur part de tous mes regrets. +Dites-leur que je tiens extraordinairement aux étrennes qu'ils ont +bien voulu me destiner. Je veux faire connaissance avec eux tous, dès +que je serai non plus femme esclave, mais une femme libre, autant que +notre méchante civilisation le permet. Rappelez-moi particulièrement +au souvenir de Vinçard. + +Que devenez-vous, mon ami? Allez-vous en Égypte? Si je gagne mon +procès, je renoncerai au tour du monde, que nous avions modestement +projeté de faire ensemble. La gouverne de mes enfants et celle de mon +petit patrimoine ne me permettront plus de longues absences. Je +pourrai toujours vous conduire jusqu'à la frontière, si vous prenez +votre volée dans un moment où les plumes repousseront à mon aile. Là, +je vous saluerai et vous suivrai de l'oeil jusqu'à l'horizon. + +Avant tout, soyez heureux autant que faire se peut. Le bonheur est-il +refusé à la jeunesse? Je le crois en me sentant devenir de plus en +plus calme et satisfaite à mesure que je redescends la vie. _La +jeunesse est un bonheur par elle-même, ses distractions lui +suffisent._ Ceci n'est pas de moi. Je crois que c'est vrai. + +Adieu, mon cher Jules César; portez-vous bien, _et me ama_. + +GEORGE. + + + + +A LA FAMILLE SAINT-SIMONIENNE DE PARIS + + La Châtre, 15 février 1836. + +Ne pouvant vous remercier chacun séparément aujourd'hui, permettez, +frères, que je vous remercie collectivement en m'adressant à Vinçard. +Vous avez eu pour moi de la sympathie et des bienveillances pleines de +charme et de bonté. Je ne méritais pas votre attention, et je n'avais +rien fait pour être honorée à ce point. Je ne suis pas une de ces âmes +fortes et retrempées qui peuvent s'engager par un serment dans une +voie nouvelle. D'ailleurs, fidèle à de vieilles affections d'enfance, +à de vieilles haines sociales, je ne puis séparer l'idée de +_république_ de celle de _régénération_; le salut du monde me semble +reposer sur nous pour détruire, sur vous pour rebâtir. Tandis que les +bras énergiques du républicain feront la _ville_, les prédications +sacrées du saint-simonien feront la _cité_. Je l'espère ainsi. Je +crois que mes vieux frères doivent frapper de grands coups, et que +vous, revêtus d'un sacerdoce d'innocence et de paix, vous ne pouvez +tremper dans le sang des combats vos robes lévitiques. Vous êtes les +prêtres, nous sommes les soldats: à chacun son rôle, à chacun sa +grandeur et ses faiblesses. Le prêtre s'épouvante parfois de +l'impatience belliqueuse du soldat, et le soldat, à son tour, raille +la longanimité sublime du prêtre. Soyons tranquilles pour l'avenir. +Nous tomberons tous à genoux devant le même Dieu, et nous unirons nos +mains dans un saint transport d'enthousiasme, le jour où la vérité +luira pour tous; la vérité est une. + +Ces temps sont loin; nous avons, je le pense, des siècles de +corruption à traverser, et, tandis qu'il arrivera souvent encore à +votre phalange sacrée de chanter dans des solitudes sans écho, il nous +arrivera peut-être bien, à nous autres, de traverser en vain la _mer +rouge_ et de lutter contre les éléments, le lendemain du jour où nous +croirons les avoir soumis. C'est le destin de l'humanité d'expier son +ignorance et sa faiblesse par des revers et par des épreuves. Votre +mission est de la ranimer par des conseils, et de lui verser le baume +de l'union et de l'espérance. Accomplissez donc cette tâche sacrée, et +sachez que vos frères ne sont pas les hommes du passé, mais ceux de +l'avenir. + +Vous avez eu un seul tort, en ces jours-ci, un tort grave, à mes yeux, +et je vous le dirai dans la sincérité de mon coeur, parce que je vous +aime trop pour vous cacher une seule des pensées que vous m'inspirez. +Vous avez cherché à vous éloigner de nous. Ce tort, nous l'avons eu à +votre exemple et les deux familles, les enfants de la même mère, de la +même idée, veux-je dire, se sont divisés sur le champ de bataille. +Cette faute retardera la venue des temps annoncés. Elle est plus grave +chez vous, qui êtes des envoyés de paix et d'amour, que chez nous, qui +sommes des ministres de guerre, des glaives d'extermination. + +Quant à moi, solitaire jeté dans la foule, sorte de rapsode, +conservateur dévot des enthousiasmes du vieux Platon, adorateur +silencieux des larmes du vieux Christ, admirateur indécis et stupéfait +du grand Spinosa, sorte d'être souffrant et sans importance qu'on +appelle un poète, incapable de formuler une conviction et de prouver, +autrement que par des récits et des plaintes, le mal et le bien des +choses humaines, je sens que je ne puis être ni soldat ni prêtre, ni +maître ni disciple, ni prophète ni apôtre; je serai pour tous un frère +débile mais dévoué; je ne sais rien, je ne puis rien enseigner; je +n'ai pas de force, je ne puis rien accomplir. Je puis chanter la +guerre sainte et la sainte paix; car je crois à la nécessité de l'une +et de l'autre. Je rêve dans ma tête de poète des combats homériques, +que je contemple le coeur palpitant, du haut d'une montagne, ou bien +au milieu desquels je me précipite sous les pieds des chevaux, ivre +d'enthousiasme et de sainte vengeance. Je rêve aussi, après la +tempête, un jour nouveau, un lever de soleil magnifique, des autels +parés de fleurs, des législateurs couronnés d'olivier, la dignité de +l'homme réhabilitée, l'homme affranchi de la tyrannie de l'homme, la +femme de celle de la femme, une tutelle d'amour exercée par le prêtre +sur l'homme, une tutelle d'amour exercée par l'homme sur la femme. Un +gouvernement qui s'appellerait _conseil_ et non pas _domination, +persuasion_ et non pas _puissance_. En attendant, je chanterai au +diapason de ma voix, et mes enseignements seront humbles; car je suis +l'enfant de mon siècle, j'ai subi ses maux, j'ai partagé ses erreurs, +j'ai bu à toutes ses sources de vie et de mort, et, si je suis plus +fervent que la masse pour désirer son salut, je ne suis pas plus +savant qu'elle pour lui enseigner le chemin. Laissez-moi gémir et +prier sur cette Jérusalem qui a perdu ses dieux et qui n'a pas encore +salué son messie. Ma vocation est de haïr le mal, d'aimer le bien, de +m'agenouiller devant le beau. + +Traitez-moi donc comme un ami véritable. Ouvrez-moi vos coeurs et ne +faites point d'appel à mon cerveau. Minerve n'y est point et n'en +saurait sortir. Mon âme est pleine de contemplations et de voeux que +le monde raille, les croyant irréalisables et funestes. Si je suis +porté vers vous d'affection et de confiance, c'est que vous avez en +vous le trésor de l'espérance et que vous m'en communiquez les feux, +au lieu d'éteindre l'étincelle tremblante au fond de mon coeur. + +Adieu; je conserverai vos dons comme des reliques; je parerai la table +où j'écris des fleurs que les mains industrieuses de vos soeurs ont +tissées pour moi. Je relirai souvent le beau cantique que Vinçard m'a +adressé, et les douces prières de vos poètes se mêleront dans ma +mémoire à celles que j'adresse à Dieu chaque nuit. Mes enfants seront +parés de vos ouvrages charmants, et les bijoux que vous avez destinés +à mon usage leur passeront comme un héritage honorable et cher. Tout +mon désir est de vous voir bientôt et de vous remercier par +l'affectueuse étreinte des mains. + +Tout à vous de coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CXXXVIII + +A MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV + + La Châtre, 17 février 1836. + +Mon bon petit, + +Voici le carnaval, tout le monde s'amuse, ou fait semblant de +s'amuser. Moi, je m'amuserais, si je t'avais, et tu t'amuserais aussi. +Je suis chez Duteil, nous passons très gaiement les jours gras. Tous +les soirs, nous avons bal masqué. Je déguise tous les enfants, Duteil +prend son violon, nous allumons quatre chandelles et nous dansons. Si +tu étais là, avec ta soeur, la fête serait complète. Hélas! tous ces +mioches me font sentir l'absence des miens. + +Si j'étais libre de quitter mes affaires, ce n'est pas avec eux que je +serais en train de me divertir, mais bien avec vous, mes pauvres +petits. Vous amusez-vous, du moins? Tu es sorti avec ton père, Solange +avec ma tante; racontez-moi à quoi vous avez passé le temps. Il est +bien facile de s'amuser avec les gens qu'on aime. Pour moi, il n'y a +pas de vrai plaisir sans vous. + +Aux vacances, nous nous amuserons; car s'amuser, c'est être heureux, +et tu sais, quand nous sommes ensemble tous les trois, nous n'avons +besoin de personne pour être joyeux toute la journée. + +J'espérais être à Paris ces jours-ci; mais les gens avec lesquels je +suis en affaires m'ont fait attendre et retardée. Il me faut donc +attendre encore quinze jours avant d'aller t'embrasser. Garde-moi des +_sorties_ pour le mois de mars, afin que je t'aie le jeudi et le +dimanche pendant deux ou trois semaines. Cette fois, c'est certain, et +je ne prévois plus d'obstacle possible à mon voyage. N'en parle +cependant pas; tu sais, une fois pour toutes, que tu ne dois rien dire +de ce que je t'écris, pas même les choses en apparence les plus +indifférentes. + +Tu vas donc chez la reine? c'est fort bien, tu es encore trop jeune +pour que cela tire à conséquence; mais, à mesure que tu grandiras, tu +réfléchiras aux conséquences des liaisons avec les aristocrates. Je +crois bien que tu n'es pas très lié avec Sa Majesté et que tu n'es +invité que comme faisant partie de la classe de Montpensier. Mais, si +tu avais dix ans de plus, tes opinions te défendraient d'accepter ces +invitations. + +Dans aucun cas un homme ne doit dissimuler, pour avoir les faveurs de +la puissance, et les amusements que Montpensier t'offre sont déjà des +faveurs. Songes-y! Heureusement elles ne t'engagent à rien; mais, s'il +arrivait qu'on te fît, devant lui, quelque question sur tes opinions, +tu répondrais, j'espère, comme il convient à un enfant, que tu ne peux +pas en avoir encore; tu ajouterais, j'en suis sûre, comme il convient +à un homme, que tu es républicain de race et de nature; c'est-à-dire +qu'on t'a enseigné déjà à désirer l'égalité, et que ton coeur se sent +disposé à ne croire qu'à cette justice-là. La crainte de mécontenter +le prince ne t'arrêterait pas, je pense. Si, pour un dîner ou un bal, +tu étais capable de le flatter, ou seulement si tu craignais de lui +déplaire par ta franchise, ce serait déjà une grande lâcheté. + +Il ne faut pourtant jamais d'arrogance déplacée. Si tu allais dire, +devant cet enfant, du mal de son père, ce serait un espèce de crime. +Mais, si, pour être bien vu de lui, tu lui en disais du bien, lorsque +tu sais qu'il n'y a que du mal à en dire, tu serais capable de vendre +un jour ta conscience pour de l'argent, des plaisirs ou des vanités. +Je sais que cela ne sera pas; mais je dois te montrer les +inconvénients des relations avec ceux qui se regardent comme +supérieurs aux autres, et à qui la société donne, en effet, de +l'autorité sur vous. + +Garde-toi donc de croire qu'un prince soit, par nature, meilleur et +plus utile à écouter qu'un autre homme. Ce sont, au contraire, nos +ennemis naturels, et, quelque bon que puisse être l'enfant d'un roi, +il est destiné à être tyran. Nous sommes destinés à être avilis, +repoussés ou persécutés par lui. + +Ne te laisse donc pas trop éblouir par les bons dîners et par les +fêtes. Sois un _vieux Romain_ de bonne heure, c'est-à-dire, fier, +prudent, sobre, ennemi des plaisirs qui coûtent l'honneur et la +sincérité. + +Bonsoir, mon ange; écris-moi. Aime ton vieux George, qui t'aime plus +que sa vie. + + + + +CXXXIX + +A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE + + 26 février 1836. + +Je ne vous écris qu'un mot à la hâte, chère bonne et belle Marie. Je +suis accablée d'affaires, de travail et de courses. Je vous écris +d'une chambre d'auberge, ne sachant quand je retrouverai un quart +d'heure de loisir. Ainsi prenez que ceci n'est rien, qu'un signe et un +regard de tendresse jeté en courant à quelqu'un qu'on voudrait +embrasser, mais dont le galop de votre cheval vous éloigne. + +Votre grande lettre est charmante et bonne comme celle d'un ange. +Votre seconde lettre est encore mieux, sauf qu'il s'y trouve un +_madame_, dont je ne veux pas. Vous me parlez de coeur et de bourse. +Non, cela n'est pas inconvenant; l'offrir ou l'accepter est le plus +saint privilège de l'amitié, la plus sûre marque de l'antique loyauté. +Si j'avais besoin de pain, j'en recevrais de vous, et vous seriez +encore la plus obligée de nous deux; car vous êtes capable d'offrir au +premier mendiant venu, et, moi, je ne suis capable d'en accepter que +de bien peu de mains. + +Je n'irai pas en Chine avec vous, quoique je le fisse de bien bon +coeur, si je le pouvais. Mais j'ai mes enfants qui m'attachent à ce +sol de France. Je ne pourrai plus m'absenter que pour quelques +semaines. + +Grâce à Dieu, j'ai gagné mon procès et j'ai mes deux enfants à moi. Je +ne sais si c'est fini. Mon adversaire peut en appeler et prolonger mes +ennuis. Mais je serai toujours libre au printemps et, si vous n'êtes +pas partie, j'irai vous voir en Suisse. + +Écrivez donc sur le sort des femmes et sur leurs droits; écrivez +hardiment et modestement, comme vous sauriez le faire, vous. Madame +Allart vient de faire une brochure où il y a réellement des choses +fortes, belles et vraies. Moi, je suis trop ignare pour écrire autre +chose que des contes, et je n'ai pas la force de m'instruire. + +Vous me parlez de Beautin, de Marphyrius et de Jouffroy. Je n'ai +jamais entendu parler de ces gens-là. Je n'ai rien lu de ma vie, je ne +sais que ce que j'ai vu matériellement. En lisant votre lettre, je +m'_étonnais_ (le mot est modeste) de votre incommensurable supériorité +sur moi. Faites-en donc profiter le monde, vous le devez. Franz doit +vous y engager; moi, je vous en supplie. + +Bonjour, ma douce et belle cénobite. Je vous écrirai une longue lettre +bien bête, et bien bonne enfant, à la première journée de repos et de +liberté que j'aurai. + +Je vous aime tendrement, quoique vous soyez capable de m'empoisonner. +Heureusement que je n'ai pas peur de M. Franz, et que, s'il avait une +pareille idée, je le tuerais d'une chiquenaude. Il est vrai que vous +me tueriez après, et que je n'en serais pas plus avancée. Espérons que +la destinée nous préservera de ces catastrophes étranges, que +Ballanche appellerait... Ah! ma foi, je ne me souviens plus du mot. + +Dites à Franz que j'ai lu _Orphée_ ces jours-ci, et que je suis tombée +dans des extases incroyables. C'est le premier ouvrage de Ballanche +que je lis. Je ne comprends pas tout; mais ce que je comprends +m'enchante. On prétend ici que cela me rendra tout à fait imbécile. Je +ne demande pas mieux, pourvu que vous ne m'abandonniez pas dans le +malheur. + +Mille tendresses. + + + + +CXL + +A M. EUGÈNE PELLETAN, A PARIS + + Bourges, 28 février 1836. + +J'ai reçu votre lettre hier seulement. Je n'habite point Paris, et je +n'habite rien les trois quarts de l'année. + +Vous avez prodigieusement d'esprit, d'imagination et de talent. Mais +votre simplicité est plus affectée que réelle. + +Travaillez, vous êtes déjà poète, si, pour l'être, il suffit de faire +très bien les vers. S'il y faut quelque chose de plus, vous êtes +capable de l'acquérir.--Faites-vous imprimer quand vous l'aurez +acquis. + +La plastique vous manque, vous le savez; cherchez-la en tout. Byron et +Goethe ne s'en sont pas affranchis dans leurs plus fougueuses +compositions. + +Ne soyez d'aucune école, n'imitez aucun modèle. Ceux qui posent comme +tels envient presque toujours les qualités du talent qu'ils censurent +et éteignent chez leurs adeptes. + +Fuyez Paris, c'est le tombeau des poètes et des artistes. Tout y est +_chic_. + +_Le troupeau blanc des flots_ est admirable. + +_De l'or avec du fer_ est détestable. + +... _Rien faire qui vaille un sou_ n'aura jamais de grâce ni de sens. + +... _De tout... de rien, du prix des moutons cette année_ est naïf et +charmant, etc., etc. + +Ne soyez pas un composé de noble et de plat, de grand et d'étriqué. +Soyez correct, c'est plus rare que d'être excentrique par le temps qui +court. Plaire par le mauvais goût est devenu plus commun que de +recevoir la croix d'honneur. + +Hugo, le plus grand novateur de notre temps, n'a pas triomphé de ces +bons classiques dont il s'est moqué, quoiqu'en mille endroits il ait +été plus grand qu'eux. Les beautés de détail ne sont rien sans +l'ensemble. + +Vivant comme je vis, je ne puis vous voir; mais je m'intéresse à vous. +Cela vous est dû. Je vous souhaite et vous prédis de l'avenir, si vous +êtes sévère envers vous-même, et patient. Si je puis vous obliger je +le ferai de bon coeur. Mais soyez sûr que, si vous produisez une bonne +oeuvre, vous n'aurez besoin de personne. Soyez sûr, au contraire, que +toutes les amitiés littéraires ne feront pas un vrai succès à une +production négligée. + +Tout à vous. + +GEORGE SAND. + + + + +CXLI + +A M ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS + + La Châtre, mars 1836. + +Mon ami + +J'admire beaucoup vos perplexités à propos du titre que vous devez me +donner. Il me semble que je m'appelle George et que je suis votre ami, +ou votre amie, comme vous voudrez. Je n'entends rien aux compliments. +Si je n'avais pas pour vous estime, attachement et confiance, je ne +vous aurais pas témoigné confiance, estime et attachement. Après cela, +je ne sais plus ce qui peut vous gêner, et vous prie de vous souvenir +que je ne suis pas _bégueule_. Ainsi appelez-moi comme il vous plaira; +mais écrivez-moi pour me parler de vous et de mes mioches. Merci mille +fois de l'amitié que vous leur accordez. Ils n'en sentent pas le prix +maintenant; mais j'acquitterai leur dette d'affection et de +reconnaissance tant que je vivrai. + +Ils sortiront tous deux aux vacances de Pâques, et vous serez à même +de voir Maurice chez Buloz. Emmenez-le quelquefois promener avec vous +pour décharger Buloz d'un si lourd fardeau, et rendez-moi bon compte +de la conduite de monsieur mon fils. Morigénez-le paternellement; +c'est un bon diable qui vous comprendra si vous lui parlez raison. + +Solange est impayable avec son poignard dans le coeur ou dans +l'estomac. Je pense que ce dernier organe est celui qui joue le plus +grand rôle dans sa vie. Elle découchera, je crois, pour les fêtes de +Pâques, et ma tante de l'Élysée-Bourbon[1] se chargera d'elle; car il +faut, par respect pour les moeurs, qu'elle ait son domicile chez des +femmes. + +Serez-vous assez bon pour conduire son frère auprès d'elle quand il +voudra et pour le ramener chez Buloz ensuite, ou au moins pour +surveiller ses allées: et venues, de manière qu'il ne soit qu'avec des +personnes sûres, qui ne le perdront pas en chemin. Je compte sur vous, +sur Papet, sur Boucoiran et sur Buloz. + +Je ne puis, quelque chagrin que j'éprouverai à vous perdre pour +longtemps peut-être, vous dissuader du voyage en Égypte. Voyager, +c'est apprendre; savoir, c'est exister. Vous n'irez pas en Orient et +vous n'en reviendrez pas sans avoir acquis beaucoup de connaissances +qui vous feront très supérieur à ce que vous êtes déjà. Les gens du +monde et les femmes voyagent sans fruit; il n'en sera pas ainsi de +vous. Vous observerez, vous verrez différentes races d'hommes, +différents modes d'organisation sociale. Vous ne négligerez pas +d'apprendre leur histoire, si vous ne la savez déjà, et d'examiner +leurs penchants, leurs habitudes. + +Vous saurez tout cela, et, quelque talent, quelque mérite que je vous +reconnaisse, vous ne changerez pas la face du monde d'une manière bien +importante ou bien utile. J'ai mes idées là-dessus. Je n'espère ni ne +désire vous les faire partager; car ce sont des idées qui font +souffrir ceux qui les ont et qui ne servent à rien pour les autres. +Mais je suis sûre que vous reviendrez plus avancé, plus rempli, par +conséquent plus calme et plus apte aux choses réelles. + +Le seul inconvénient que je voie à cette détermination, c'est qu'un +séjour nouveau avec des chefs saint-simoniens augmentera en vous le +sentiment de fanatisme pour des hommes et des noms propres. Je n'aime +pas ce sentiment, je le trouve petit, ravalant et niais. Je l'éprouve +souvent, et il n'y a pas vingt-quatre heures que j'ai eu une forte +lutte à soutenir contre moi-même pour m'en défendre, en présence d'un +homme politique d'un très grand aspect. + +Je ne me suis enrôlée sous le drapeau d'aucun meneur, et, tout en +conservant estime, respect et admiration pour tous ceux qui professent +noblement une religion, je reste convaincue qu'il n'y a pas sous le +ciel d'homme qui mérite qu'on plie le genou devant lui. Mettez-vous au +service d'une idée, et non pas au pouvoir d'Enfantin. Les idées se +modifient et s'élargissent en présence de la vérité. Les systèmes +rêvés par des individus sont toujours arrêtés au beau milieu du +progrès par la fantaisie, l'erreur ou l'impuissance du Créateur, qui +ne veut pas de rébellion chez ses créatures. Prenez bien garde à cela. + +J'ai causé avec les saint-simoniens, avec les carlistes, avec +Lamennais, avec Coëssin, avec le juste milieu, et, hier, avec +Robespierre en personne. J'ai trouvé chez tous ces hommes de grandes +doses de vertu, de probité, d'intelligence et de raison, et celui qui +m'a le plus agitée, c'est celui dont je hais le plus les idées et dont +j'admire le plus l'individualité. C'est le dernier, ce qui prouve +qu'il est facile d'égarer les hommes et d'abuser des dons de Dieu; +mais je fais serment devant lui que, si l'extrême gauche vient à +régner, ma tête y passera comme bien d'autres, car je dirai mon mot. + +Ce que je vois au milieu de ces divergences de sectes rénovatrices, +c'est un gaspillage de sentiments généreux et de pensées élevées; +c'est une tendance à l'amélioration sociale; une impossibilité de +produire pour le moment, faute de tête à ce grand corps aux cent bras, +qui se déchire lui-même, ne sachant à quoi s'attaquer. Ce conflit ne +fait encore que bruit et poussière. Nous ne sommes pas dans l'ère où +il construira des sociétés, et les peuplera d'hommes perfectionnés. + +Croyez le contraire si vous voulez. L'espérance est chose bonne et +fortifiante. Mais, plus vous croirez à un prochain succès, plus vous +devez le hâter par des efforts inouïs. Travaillez à élargir vos +cerveaux. Ce qui vous perd tous, c'est leur étroitesse. Vous n'y +pouvez loger qu'un plan de campagne. Quand le terrain change de +nature, vous ne savez pas changer de sentier. Vous avez un drapeau au +bout de votre lance, un nom sur la langue, une formule dans la tête, +et vous vous faites un point d'honneur imbécile et fatal de n'en pas +changer à mesure que vous vous éclairez. + +Je voudrais voir un homme d'intelligence et de coeur chercher partout +la vérité et l'arracher par morceaux à chacun de ceux qui l'ont +dépecée et partagée entre eux. Je voudrais le voir passer par toutes +les sectes pour les connaître et les juger. Je voudrais qu'au lieu de +le mépriser et de le railler pour sa mobilité, les hommes +l'écoutassent comme le plus éclairé et le plus zélé des prêtres de +l'avenir. + +Mais on fait une vertu de l'obstination,--cela convenant aux passions +des uns, à l'ignorance des autres.--Si vous n'êtes pas d'une +organisation magnifique pour être un chef (et vous êtes d'une nature +cent fois trop élevée pour être un soldat), n'ayez ni présomption +folle ni servilisme d'humilité. Vous n'êtes donc destiné ni à +commander ni à servir. Souvenez-vous de ce que je vous dis: un jour, +vous ne croirez plus à aucune secte religieuse, à aucun parti +politique, à aucun système social. Vous ne verrez pour les hommes +qu'une possibilité d'amélioration soumise à mille vicissitudes. Vous +verrez qu'il faut, pour les abriter, un toit de pierre, de paille ou +de papier suivant la saison, mais qu'ils étoufferaient vite dans vos +palais de diamant, rêves de jeunesse! + +Allez toujours, vivez! Aidez à fournir une pierre pour un édifice qui +ne sera jamais ni parfait ni solide, mais auquel travailleront de +mieux en mieux les générations futures. Travaillez pour que ce qui va +mal aille tant soit peu mieux, mais travaillez sans trop d'orgueil. Il +vous arriverait plus tard, en voyant le peu que vous avez pu, de +tomber dans le découragement, comme vous avez déjà fait par moments; +et convenez que, dans ces moments-là, vous êtes sensiblement +au-dessous de vous-même. + +Il ne serait pas impossible qu'au milieu de tous mes sermons, je me +misse aussi à labourer le champ avec une épingle noire et un +cure-dent. Ne partez pas trop vite pour l'Égypte. Il est possible que +je m'y fasse envoyer pour tâcher d'opérer une fusion entre cette +nuance et une autre. + +Ma vie de femme est finie, et, puisqu'on m'a fait une petite +réputation et une sorte d'influence (que je n'ai ni ambitionnée ni +méritée), il m'arrivera peut-être de faire aussi de mon côté un métier +de jeune homme. + +J'ai regret à ces trésors de vertu et de courage qui s'isolent les uns +des autres, et, si je pouvais réussir à fondre ensemble le produit de +cinq paires de bras, je croirais avoir assez fait pour ma part, eu +égard à la force des miens. Ne parlez de cela à personne et +attendez-moi jusqu'au mois de mai. Je vous dirai où j'en suis. + +Adieu, mon ami. A vous de tout coeur. + +GEORGE SAND. + + [1] Madame Maréchal. + + + + +CXLII + +A M. FRANZ LISZT, A GENÈ + + La Châtre, 5 mai 1836. + +Mon bon enfant et frère, + +Je vous prie de me pardonner mon énorme silence. J'ai été bien agitée +et terriblement occupée depuis que je ne vous ai écrit. Mon procès a +été gagné; puis l'adversaire, après avoir engagé son honneur à ne pas +plaider, s'est mis à manquer de parole et à oublier sa signature et +son serment, comme des bagatelles qui ne sont plus de mode. Si la +possession de mes enfants et la sécurité de ma vie n'étaient en jeu, +vraiment ce ne serait pas la peine de les défendre au prix de tant +d'ennuis. Je combats par devoir plutôt que par nécessité. + +Voilà les raisons de mon long silence. J'attendais toujours que mon +sort fût décidé pour vous dire le présent et l'avenir. De lenteur en +lenteur, la chère Thémis m'a conduite jusqu'à ce jour, sans que je +puisse rien fixer pour le lendemain. Je serais depuis longtemps près +de vous, sans tous ces déboires. C'est mon rêve, c'est l'Eldorado que +je me fais quand je puis avoir, entre le procès et le travail, un +quart d'heure de rêvasserie. Pourrai-je entrer dans ce beau château en +Espagne? Serai-je quelque jour assise aux pieds de la belle et bonne +Marie, sous le piano de Votre Excellence, ou sur quelque roche suisse, +avec l'illustre docteur _Ratissimo_? + +Hélas! je suis un pauvre diable bien misérable! J'ai toujours vécu le +nez en l'air, le nez dans les étoiles, tandis que le puits était à mes +pieds, et qu'un tas de myrmidons crottés, criards, haineux je ne sais +de quoi, en fureur je ne sais pourquoi, tâchaient de m'y faire rouler. +Espérons! + +Si vous ne partez qu'à la fin de juin, peut-être pourrai-je encore +vous aller trouver et passer quelques jours avec vous; après quoi, +vous vous envolerez pour l'Italie, heureux oiseau à qui l'on n'arrache +pas méchamment et cruellement les ailes; et moi, plus éclopée et plus +modeste, j'irai m'asseoir sur la rive de quelque petit lac de poche, +pour y dormir le reste de la saison. + +J'ai été à Paris passer un mois, j'y ai vu tous mes amis: Meyerbeer, +sur qui j'écris assez longuement à l'heure qu'il est (j'adore _les +Huguenots_); madame Jal[1], pour qui j'ai eu le bonheur de faire +quelque chose; votre mère, qui a eu la bonté de venir m'embrasser; +Henri Heine, qui tombe dans la monomanie du calembour, etc., etc. Je +n'ai pas vu Jules Janin et je ne sais pas s'il a écrit contre moi. +C'est vous qui me l'apprenez; je n'irai pas aux informations. J'ai le +bonheur de ne pas lire de journaux et de ne pas en entendre parler. + +Je ne comprends rien à Sainte-Beuve. Je l'ai aimé, _fraternellement_. +Il a passé sa vie à me vexer, à me grogner, à m'épiloguer et à me +soupçonner; si bien que j'ai fini par l'envoyer au diable. Il s'est +fâché, et nous sommes brouillés, à ce qu'il paraît. Je crois qu'il ne +se doute pas de ce que c'est que l'amitié, et qu'il a, en revanche, +une profonde connaissance de l'amour de soi-même, pour ne pas dire de +_soi seul_. + +_Jocelyn_ est, en somme, un mauvais ouvrage. Pensées communes, +sentiment faux, style lâché, vers plats et diffus, sujet rebattu, +personnages traînant partout, affectation jointe à la négligence; +mais, au milieu de tout cela, il y a des pages et des chapitres qui +n'existent dans aucune langue et que j'ai relus jusqu'à sept fois de +suite en pleurant comme un âne. Ces endroits sont faciles à noter; ce +sont tous ceux qui ont rapport au sentiment _théosophique_, comme +disent les phrénologues. Là, le poète est sublime; la description, +souvent diffuse, vague et trop chatoyante, est, en certains endroits, +délicieuse. En somme, il est fâcheux que Lamartine ait fait _Jocelyn_, +et il est heureux pour l'éditeur que _Jocelyn_ ait été fait par +Lamartine. + +J'ai fait connaissance avec lui. Il a été très bon pour moi. Nous +avons fumé ensemble dans un salon qui est extrêmement bonne compagnie, +mais où on me passe tous mes caprices; il m'a donné de bon tabac et de +mauvais vers. Je l'ai trouvé excellent homme, un peu maniéré et très +vaniteux. J'ai fait aussi connaissance avec Berryer, qui m'a semblé +beaucoup meilleur garçon, plus simple et plus franc, mais pas assez +sérieux pour moi; car je suis très sérieuse, malgré moi et sans qu'il +y paraisse. + +Je me suis brouillée avec madame A..., qui est une bavarde. J'ai fait +connaissance et amitié avec David Richard[2]. Il y a entre nous deux +liens: l'abbé de Lamennais, que j'adore, comme vous savez, et Charles +Didier, qui est mon vieux et fidèle ami. A propos, vous me demandez ce +qui en est d'une nouvelle histoire sur mon compte, où il jouerait un +rôle?--Je ne sais ce que c'est. Que dit-on?--Ce qu'on dit de vous et +de moi. Vous savez comme c'est vrai; jugez du reste. Beaucoup de gens +disent à Paris et en province que ce n'est pas madame d'... qui est à +Genève avec vous, mais moi. Didier est dans le même cas que vous, à +l'égard d'une dame qui n'est pas du tout moi. + +Je n'ai pas vu madame Montgolfier. Elle m'a écrit et m'a envoyé votre +lettre. Je lui répondrai à Lyon, je n'en ai pas encore eu le temps. + +Cette lettre de vous est la troisième à laquelle je n'avais pas encore +répondu. Je vous en donne aujourd'hui pour votre argent.--Bonjour! il +est six heures du matin. Le rossignol chante, et l'odeur d'un lilas +arrive jusqu'à moi par une mauvaise petite rue tortueuse, noire et +sale, que j'habite au sein de la jolie ville de la Châtre, +sous-préfecture recommandable, où ma pauvre poésie se bat les flancs +contre l'atmosphère mortelle. Si vous voyiez ce séjour, vous ne +comprendriez pas que je m'en accommode; mais j'y ai de bons amis, des +hôtes excellents, et, à deux pas de la ville, des promenades +charmantes, une Suisse en miniature. + +Adieu, cher Franz. Dites à Marie que je l'aime, que c'est à son tour +de m'écrire; au docteur _Ratto_, qu'il est un pédant, parce qu'il ne +m'écrit pas. Vous, je vous embrasse de coeur. + +J'oubliais de vous dire que j'ai fait un roman en trois volumes +in-octavo, rien que ça! Je ne peux pas le faire paraître avant la fin +de mon procès, parce qu'il est trop républicain. Buloz, qui l'a payé, +enrage[3].--Vous, qu'est-ce que c'est que toute cette musique que vous +faites? Quand, où et comment l'entendrai-je? Que vous êtes heureux +d'être musicien! + +GEORGE. + + [1] Femme de lettres. + [2] Le docteur David Richard, savant phrénologiste, ami de l'abbé de + Lamennais et de Charles Didier. + [3] _Engelvald_, roman dont l'action se passait au Tyrol et qui fut + détruit. + + + + +CXLIII + +A M. AUGUSTE MARTINEAU-DESCHENEZ, A PARIS + + La Châtre. 23 mai 1836. + +J'espère, mon enfant, que tu me pardonnes de ne t'avoir pas écrit la +victoire que les tribunaux m'ont accordée. + +Dabord, j'avais de mon histoire par-dessus la tête, et, si j'avais pu +oublier que j'existais, je l'aurais fait de bon coeur. J'ai permis que +ma biographie matrimoniale fût insérée dans _le Droit_; tu la liras, +ou tu l'as lue. Dispense-moi donc de t'en _embêter_ une seconde fois. + +Ensuite, je n'ai pas cru manquer à l'amitié, j'ai cru user de son plus +doux privilège en me reposant sur _mes lauriers_. Ma paresse a fait +des mécontents, des grognons. Tu n'en es pas, toi qui es si doux, si +affectueux, si sympathique. Dis-moi que tu n'as pas songé à me bouder, +que tu n'as pas douté de mon affection, et n'en parlons plus. + +Que fais-tu? donne-moi de tes nouvelles. Moi, je végète. Couchée sur +une terrasse, dans un site délicieux, je regarde les hirondelles +voler, le soleil se lever, se coucher, se barbouiller le nez de +nuages, les hannetons donner de la tête contre les branches, et je ne +pense à rien du tout, sinon qu'il fait beau et que nous sommes au mois +de mai. Je suis dans le plus parfait et dans le plus désirable des +crétinismes connus. + +M. D... est toujours campé à Nohant, tandis que mes bons amis de la +Châtre continuent à me donner l'hospitalité. J'attends qu'il formule +un acte d'appel ou qu'il prenne le parti de se tenir pour battu. Mon +sort est donc encore incertain, non pour l'avenir, mais pour la saison +présente. Je gagnerai, mais je voudrais bien que ce fût fini. On me +dit qu'il désire entrer en arrangement, je ne m'y refuserai pas si +c'est de l'argent seulement qu'il demande. Je suis ici en attendant +une fin à ces incertitudes. + +Bonsoir, bon petit enfant! je t'embrasse fraternellement. + +GEORGE. + + + + +CXLIV + +A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE + + La Châtre, 25 mai 1836. + +Vous avez bien fait de décacheter ma lettre, c'est une bonne action +dont je vous remercie, puisqu'elle me vaut une si bonne et si +affectueuse réponse. La seule chose qui me peine véritablement, c'est +votre départ si prochain pour l'Italie. J'aurai beau faire, je ne +serai pas libre avant les vacances; mais il ne me sera plus aussi +facile d'aller vous rejoindre, car où vous trouverais-je? Quoi que +vous fassiez, ne quittez aucune ville sans m'écrire, ne fût-ce que +deux lignes, pour me dire où vous êtes et combien de temps vous y +restez. Rien ne me fera renoncer à l'espérance d'aller vivre quelques +semaines près de vous. C'est un des plus doux rêves de ma vie, et, +comme, sans en avoir l'air, je suis très persévérante dans mes +projets, soyez sûre que, malgré _les destins et les flots_, je les +réaliserai. + +Pour le moment, je ferais mal de m'absenter du pays. Mes adversaires, +battus au grand jour, cherchent à me nuire dans les ténèbres. Ils +entassent calomnies sur absurdités pour m'aliéner d'avance l'opinion +de mes juges. Je m'en soucie assez peu; mais je veux pouvoir rendre +compte, jour par jour, de toutes mes démarches. Si j'allais à Genève +maintenant, on ne manquerait pas de dire que j'y vais voir Franz +seulement et de trouver la chose très criminelle. Ne pouvant dire +qu'entre Franz et moi il y a un bon ange dont la présence sanctifie +notre amitié, je resterais sous le poids d'un soupçon qui servirait de +prétexte entre mille pour me refuser la direction de mes enfants. + +S'il ne s'agissait que de ma fortune, je ne voudrais pas y sacrifier +un jour de la vie du coeur; mais il s'agit de ma progéniture, mes +seules amours, et à laquelle je sacrifierais les sept plus belles +étoiles du firmament, si je les avais. Ne quittez toujours pas Genève +sans me dire où vous allez. Cet hiver, je serai libre, j'aurai quelque +argent (bien que je n'aie pas hérité de vingt-cinq sous: c'est un +ragot de journaliste en disette de nouvelles diverses), et j'irai +certainement courir après vous, loin des huissiers, des avoués et des +rhumatismes. + +Je n'ai pas besoin de vous charger de dire à Franz tous mes regrets de +ne pas l'avoir vu. Il s'en est fallu de si peu! Il sait bien, au +reste, que c'est un vrai chagrin pour moi. Il n'y a qu'une chose au +monde qui me console un peu de toutes mes mauvaises fortunes: c'est +que vous me semblez heureux tous deux, et que le bonheur de ceux que +j'aime m'est plus précieux que celui que je pourrais avoir. J'ai si +bien pris l'habitude de m'en passer, que je ne songe jamais à me +plaindre, même seule, la nuit sous l'oeil de Dieu. Et pourtant je +passe de longues heures tête à tête avec dame _Fancy_[1]. Je ne me +couche jamais avant sept heures du matin; je vois coucher et lever le +soleil, sans que ma solitude soit troublée par un seul être de mon +espèce. Eh bien, je vous jure que je n'ai jamais moins souffert. Quand +je me sens disposée à la tristesse, ce qui est fort rare, je me +commande le travail, je m'y oublie et je rêve alternativement. Une +heure est donnée à la corvée d'écrire, l'autre au plaisir de vivre. + +Ce plaisir est si pur dans ce temps-ci, avec tous ces chants d'oiseaux +et toutes ces fleurs! Vous êtes trop jeune pour savoir combien il est +doux de ne pas penser et de ne pas sentir. Vous n'avez jamais envié le +sort de ces belles pierres blanches qui, au clair de lune, sont si +froides, si calmes, si mortes. Moi, je les salue toujours quand je +passe auprès d'elles, la nuit, dans les chemins. Elles sont l'image de +la force et de la pureté. Rien ne prouve qu'elle soient insensibles au +plaisir de ne rien faire. Elles contemplent, elles vivent d'une vie +qui leur est propre. Les paysans sont convaincus que la lune a une +action sur elles, _que le clair de lune casse les pierres et dégrade +les murs_. Moi, je le crois. La lune est une planète toute de glace et +de marbre blanc. Elle est pleine de sympathie pour ce qui lui +ressemble, et, quand les âmes solitaires se placent sous son regard, +elle les favorise d'une influence toute particulière. Voilà pourquoi +on appelle les poètes _lunatiques_. Si vous n'êtes pas contente de +cette dissertation, vous êtes bien difficile. + +Si vous voulez que je vous parle _histoire ancienne_, je vous dirai de +madame A..., que je n'ai jamais eu de sympathie pour elle. J'ai eu +beaucoup d'estime pour son caractère; mais, un beau jour, elle m'a +fait une méchanceté, la chose du monde que je comprends le moins et +que je puis le moins excuser. Depuis que je ne vous ai écrit, elle m'a +fait amende honorable. Est-ce bonté? Est-ce légèreté de tête et de +coeur? Je n'ai plus guère confiance en elle, et, sans la maltraiter +(car, à vrai dire, d'après cette conduite fantasque, je m'aperçois que +je ne la connais pas du tout), je m'éloignerai d'elle avec soin. Je ne +veux pas la juger; mais il y a sur la figure de celle chez qui l'on a +surpris un mauvais sentiment quelque chose qui ne s'efface plus et qui +vous glace à jamais. Je suis toute d'instinct et de premier mouvement. +N'êtes vous pas de même? Il m'a semblé que si. + +Je ne dis pas que je n'aime pas Sainte-Beuve. J'ai eu beaucoup trop +d'affection pour lui pour qu'il me soit possible de passer à +l'indifférence ou à l'antipathie, à moins d'un tort grave. Je ne lui +ai point vu de méchanceté, à lui, mais de la sécheresse, de la +perfidie non raisonnée, non volontaire, non intéressée, mais partant +d'un grand _crescendo_ d'égoïsme. Je crois que je le juge mieux que +vous. Demandez à Franz, qui le connaît davantage. + +L'abbé de Lamennais se fixe, dit-on, à Paris. Pour moi, ce n'est pas +certain. Il y va, je crois, avec l'intention de fonder un journal. Le +pourra-t-il? Voilà la question. Il lui faut une école, des disciples. +En morale et en politique, il n'en aura pas s'il ne fait d'énormes +concessions à notre époque et à nos lumières. Il y a encore en lui, +d'après ce qui m'est rapporté par ses intimes amis, beaucoup plus du +_prêtre_ que je ne croyais. On espérait l'amener plus avant dans le +cercle qu'on n'a pu encore le faire. Il résiste. On se querelle et on +s'embrasse. On ne conclut rien encore. Je voudrais bien que l'on +s'entendît. Tout l'espoir de _l'intelligence vertueuse_ est là. +Lamennais ne peut marcher seul. + +Si, abdiquant le rôle de prophète et de poète apocalyptique, il se +jette dans l'action progressive, il faut qu'il ait une armée. Le plus +grand général du monde ne fait rien sans soldats. Mais il faut des +soldats éprouvés et croyants. Il trouvera facilement à diriger une +populace d'écrivassiers sans conviction qui se serviront de lui comme +d'un drapeau et qui le renieront ou le trahiront à la première +occasion. S'il veut être secondé véritablement, qu'il se méfie des +gens qui ne disputeront pas avec lui avant d'accepter sa direction. En +réfléchissant aux conséquences d'un tel engagement, je vous avoue que +je suis moi-même très indécise. Je m'entendrais aisément avec lui sur +tout ce qui n'est pas le dogme. Mais, là, je réclamerais une certaine +liberté de conscience, et il ne me l'accorderait pas. S'il quitte +Paris sans s'être entendu avec deux ou trois personnes qui sont dans +les mêmes proportions de dévouement et de résistance que moi, +j'éprouverai une grande consternation de coeur et d'esprit. Les +éléments de lumière et d'éducation des peuples s'en iront encore +épars, flottant sur une mer capricieuse, échouant sur tous les +rivages, s'y brisant avec douleur, sans avoir pu rien produire. Le +seul pilote qui eût pu les rassembler leur aura retiré son appui et +les laissera plus tristes, plus désunis et plus découragés que jamais. + +Si Franz a sur lui de l'influence, qu'il le conjure de bien connaître +et de bien apprécier l'étendue du mandat que Dieu lui a confié. Les +hommes comme lui font les religions et ne les acceptent pas. C'est là +leur devoir. Ils n'appartiennent point au passé. Ils ont un pas à +faire faire à l'humanité. L'humilité d'esprit, le scrupule, +l'orthodoxie sont des vertus de moine que Dieu défend aux +réformateurs. Si l'oeuvre que je rêve pour lui peut s'accomplir, c'est +_vous_ qui serez obligée de vous joindre à son bataillon sacré. Vous +avez l'intelligence plus mâle que bien des hommes, vous pouvez être un +flambeau pur et brillant. + +J'ai écrit à Paris pour qu'on vous envoie le numéro du _Droit_. Je +suis toujours dans le _statu quo_ pour mon procès. L'acte d'appel est +fait. Je suis encore à la Châtre chez mes amis, qui me gâtent comme un +enfant de cinq ans. J'habite un faubourg en terrasse sur des rochers; +à mes pieds, j'ai une vallée admirablement jolie. Un jardin de quatre +toises carrées, plein de roses, et une terrasse assez spacieuse pour y +faire dix pas en long, me servent de salon, de cabinet de travail et +de galerie. Ma chambre à coucher est assez vaste; elle est décorée +d'un lit à rideaux de cotonnade rouge, vrai lit de paysan, dur et +plat, de deux chaises de paille et d'une table de bois blanc. Ma +fenêtre est située à six pieds au-dessus de la terrasse. Par le +treillage de l'espalier, je sors et je rentre la nuit pour me promener +dans mes quatre toises de fleurs sans ouvrir de portes et sans +éveiller personne. + +Quelquefois je vais me promener seule à cheval, à la brune. Je rentre +sur le minuit. Mon manteau, mon chapeau d'écorce et le trot +mélancolique de ma monture me font prendre dans l'obscurité pour un +marchand forain ou pour un garçon de ferme. Un de mes grands +amusements, c'est de voir le passage de la nuit au jour; cela s'opère +de mille manières différentes. Cette révolution, si uniforme en +apparence, a tous les jours un caractère particulier. + +Avez-vous eu le loisir d'observer cela? Non! Travaillez-vous? Vous +éclairez votre âme. Vous n'en êtes pas à végéter comme une plante. +Allons, vivez et aimez-moi. Ne partez pas sans m'écrire. Que les vents +vous soient favorables et les cieux sereins! Tout prospère aux amants. +Ce sont les enfants gâtés de la Providence. Ils jouissent de tout, +tandis que leurs amis vont toujours s'inquiétant. Je vous avertis que +je serai souvent en peine de vous si vous m'oubliez. + +Je vous ferai arranger une belle chambre _chez moi_. + +Je fais un nouveau volume à _ Lélia_. Cela m'occupe plus que tout +autre roman n'a encore fait: Lélia n'est pas moi. Je suis meilleure +enfant que cela; mais c'est mon idéal. C'est ainsi que je conçois ma +muse, si toutefois je puis me permettre d'avoir une muse. + +Adieu, adieu! le jour se lève sans moi.--_-Per la ala del balcone, +presto andiamo via di qua_... + + [1] Rêverie, imagination + + + + +CXLV + +A MADAME MARLIANI, A PARIS + + La Châtre, 28 juin 1836. + +Mon amie, + +J'ai écrit pour vous satisfaire, non pas à l'abbé[1], il nous a trop +positivement défendu à tous de jamais lui adresser qui que ce soit +(fût-ce le pape); mais à mon ami Didier, qui se chargera de vous faire +faire connaissance avec lui d'une manière plus affectueuse et plus +intime, en vous donnant rendez-vous quelque jour rue du Regard. Il ira +vous voir à cet effet, et vous dira l'heure où vous pourrez rencontrer +chez lui le bon abbé dans un bon jour. + +Toujours affable et modeste, il est quelquefois très troublé et très +mal à l'aise, quand on lui présente une lettre de recommandation. Il a +toute la timidité naïve du génie. Si vous le trouvez causant à son +aise avec ses amis de la rue du Regard, où il passe une partie de ses +journées, vous le connaîtrez bien mieux, et le plaisir qu'il aura +lui-même à vous connaître ne sera troublé par aucun mal-à-propos. + +Didier est à Genève en ce moment, mais pour très peu de jours. +Aussitôt qu'il sera revenu à Paris, il ira chez vous. Je lui ai fait +passer votre adresse. + +Vous êtes bien aimable de me donner de vos nouvelles et de me conter +vos soucis. J'espère que les choses ne tourneront pas aussi mal que +vous le craignez. Vous avez de la force, ayez aussi de l'espérance, +c'est une des faces du courage. Quoi qu'il vous arrive, vous me +trouverez toujours pleine de sollicitude et de dévouement pour vous, +vous n'en doutez pas, j'espère. + +Mon procès est toujours _pendant_ devant la cour de Bourges. J'attends +l'épreuve décisive et j'ai toujours grand espoir d'en sortir aussi +bien que des deux autres. Priez pour moi, vous qui êtes une bonne et +belle âme, chère à Dieu, sans doute. + +C'est à cause de cela que je ne puis m'imaginer qu'il vous abandonne +jamais à un malheur réel. + +Adieu; aimez-moi toujours, votre amitié m'est précieuse et douce. +Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, et donnez à votre mari une +poignée de main de la part de votre ami commun. + +GEORGE + + [1] Lamennais. + + + + +FIN DU TOME PREMIER + + + + + +TABLE + + +1812. + + I. A madame Maurice Dupin 2 + + +1815 + + II. A madame Maurice Dupin 24 février 2 + + +1823 + + III. A M. Caron 21 novembre 2 + + +1825. + + IV. A madame Maurice Dupin 3 + V. A la même 29 juin + VI. A la même 28 août 7 + + +1826 + + VII. A madame Maurice Dupin 25 février 16 + VIII. A madame la baronne Dudevant 30 avril 20 + IX. A madame Maurice Dupin 12 juillet 23 + X. A la même 9 octobre 25 + XI. A M. Caron 19 novembre 28 + XII. A madame Maurice Dupin 23 décembre 26 + + +1827. + + XIII. A M. Hippolyte Chatiron mars 31 + XIV. A madame Maurice Hupin 5 juillet 34 + XV. A la même 17 juillet 36 + XVI. A la même 4 septembre 39 + XVII. A M. Caron 22 novembre 41 + + +1828. + + XVIII. A M. Hippolyte Caron 1er avril 43 + XIX. A madame Maurice Dupin 7 avril 45 + XX. A M. Caron 16 avril 47 + XXI. A madame Maurice Dupin 4 août 49 + XXII. A M. Caron 15 novembre 52 + XXIII. A madame Maurice Dupin 27 décembre 53 + + +1829. + + XXIV. A M. Caron 20 janvier 55 + XXV. A madame Maurice Dupin 8 mars 62 + XXVI. A M. Duteil 10 mai 64 + XXVII. A M. Caron 4 juin 67 + XXVIII. A madame Maurice Dupin 11 juin 70 + XXIX. A la même 1er août 72 + XXX. A M. Jules Boucoiran 2 septembre 74 + XXXI. A M. Caron 1er octobre 75 + XXXII. A M. Jules Boucoiran 30 novembre 76 + XXXIII. Au même 8 décembre 78 + XXXIV. A madame Maurice Dupin 29 décembre 80 + + +1830. + + XXXV. A madame Maurice Dupin 1er février 82 + XXXVI. A la même février 85 + XXXVII. A M. Jules Boucoiran 1er mars 87 + XXXVIII. Au même 22 mars 93 + XXXIX. A madame Maurice Dupin 19 avril 97 + XL. A M. Jules Boucoiran 20 juillet 100 + XLI. Au même 31 juillet 102 + XLII. A madame Maurice Dupin 7 septembre 106 + XLIII. A M. Jules Boucoiran 27 octobre 110 + XLIV. A madame Maurice Dupin 22 novembre 112 + XLV. A M. Charles Duvernet 1er décembre 115 + XLVI. Au même 1er décembre 121 + XLVII. A M. Jules Boucoiran 3 décembre 129 + XLVIII. Au même 8 décembre 135 + XLIX. Au même 27 décembre 140 + + +1831. + + L. A Maurice Dudevant janvier 141 + LI. Au même 8 janvier 142 + LII. Au même 10 janvier 143 + LIV. A M. Jules Boucoiran 13 janvier 145 + LV. A madame Maurice Dupin 18 janvier 148 + LVI. A M. Charles Duvernet 19 janvier 150 + LVII. A Maurice Dudevant 25 janvier 154 + LVIII. A M. Jules Boucoiran 12 février 156 + LIX. A M. Duteil 15 février 159 + LX. A Maurice Dudevant 16 février 164 + LXI. A M. Jules Boucoiran 4 mars 165 + LXII. A M. Charles Duvernet 6 mars 168 + LXIII. A M. Jules Boucoiran 9 mars 173 + LXIV. A madame Maurice Dupin 14 avril 175 + LXV. A M. Charles Duvernet avril 178 + LXVI. A madame Maurice Dupin 31 mai 179 + LXVII. A madame Duvernet mère juin 184 + LXVIII. A M. Charles Duvernet 25 juin 185 + LXIX. A Maurice Dudevant 8 juillet 189 + LXX. Au même 16 juillet 190 + LXXI. A M. Jules Boucoiran 17 juillet 191 + LXXII. A M. Charles Duvernet 19 juillet 193 + LXXIII. A Maurice Dudevant juillet 196 + LXXIV. A madame Maurice Dupin 9 septembre 199 + LXXV. A M. Jules Boucoiran 26 septembre 201 + LXXVI. Au même 6 novembre 204 + LXXVII. A Maurice Dudevant 3 novembre 206 + LXXVIII. Au même novembre 207 + LXXIX. A M. Jules Boucoiran 5 décembre 209 + + +1832. + + LXXX. A M. François Rollinat janvier 210 + LXXXI. A madame Maurice Dupin 22 février 211 + LXXXII. A Maurice Dudevant 4 avril 213 + LXXXIII. A madame Maurice Dupin 15 avril 215 + LXXXIV. A M. Gustave Papet mai 215 + LXXXV. A Maurice Dudevant 4 mai 216 + LXXXV. Au même 17 mai 217 + LXXXVI. A M. Charles Duvernet 6 juillet 219 + LXXXVII. A Maurice Dudevant 7 juillet 220 + LXXXVIII. Au même 8 juillet 222 + LXXXIX. A M. François Rollinat 1er août 225 + XC. A madame Maurice Dupin 6 août 226 + XCI. A M. François Rollinat 20 août 228 + XCII. Au même septembre 230 + XCIII. A Maurice Dudevant 6 décembre 231 + XCIV. Au même 12 décembre 233 + XCV. A M. Jules Boucoiran 20 décembre 234 + + +1833 + + XCVI. A Maurice Dudevant 11 janvier 236 + XCVII. A M. Jules Boucoiran 18 janvier 237 + XCVIII. A Maurice Dudevant 27 février 240 + XCIX. A M. Jules Boucoiran 6 mars 241 + C. A Monsieur*** 15 avril 243 + CI. A madame Maurice Dupin mai 244 + CII. A M. Casimir Dudevant 20 mai 245 + CIII. A M. François Rollinat 26 mai 246 + CIV. A M. Adolphe Guéroult 3 juin 249 + CV. A madame*** juillet 250 + CVI. A M. Charles Duvernet 5 juillet 252 + CVII. A M. François Rollinat 21 novembre 253 + CVIII. A madame Maurice Dupin décembre 255 + CIX. A M. Maurice Dudevant 18 décembre 256 + CX. A M. Jules Boucoiran 20 décembre 258 + + +1834. + + CXI. A M. Hippolyte Chatiron 16 mars 260 + CXII. A M. Jules Boucoiran 6 avril 265 + CXIII. A M. Gustave Papet mai 269 + CXIV. A M. Hippolte Chatiron 1er juin 271 + CXV. A M. Jules Boucoiran 4 juin 274 + CXVII. A Maurice Dudevant 29 juillet 277 + CXVIII. A M. François Rollinat 15 août 278 + CXIX. A M. Jules Boucoiran 31 août 279 + CXX. A M. Jules Néraud 10 septembre 282 + CXXI. A M. François Rollinat 20 septembre 284 + CXXII. A M. Charles Duvernet 15 octobre 286 + + +1835. + + CXXII. A M. Hippolyte Chatiron 17 avril 291 + CXXIII. A M. Adolphe Guéroult 6 mars 293 + CXXIV. A M. Alexis Duteuil 25 mai 297 + CXXV. A madame la comtesse d'Agoult mai 299 + CXXVI. A Madame Claire Brunne mai 302 + CXXVII. A M. *** juin 303 + CXXVIII. A Maurice Dudevant 18 juin 309 + CXXIX. A madame Maurice Dupin 25 octobre 310 + CXXX. A madame d'Agoult 1er novembre 313 + CXXXI. A M. Adolphe Guéroult 9 novembre 322 + CXXXII. Au Rédacteur du _Journal de l'Indre_ 9 novembre 326 + CXXXIII. A Maurice Dudevant 10 décembre 328 + CXXXIV. Au même 15 décembre 330 + + +1836. + + CXXXV. A Maurice Dudevant 3 janvier 332 + CXXXVI. A M. François Rollinat 4 février 338 + CXXXVII. A M. Adolphe Guéroult 11 février 340 + A la famille Saint-Simonienne de Paris 15 février 341 + CXXXVIII. A Maurice Dudevant 17 février 345 + CXXXIX. A madame d'Agoult 26 février 348 + CXL. A M. Eugène Pelletan 28 février 351 + CXLI. A M. Adolphe Guéroult mars 353 + CXLII. A M. Franz Liszt 5 mai 359 + CXLIII. A M. Auguste Martineau-Deschenez 23 mai 364 + CXLIV. A madame d'Agoult 25 mai 365 + CXLV. A madame Marliani 28 juin 373 + + +FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER + + + + + +End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 1, 1812-1876, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13629 *** |
