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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:35 -0700 |
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This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + +GEORGE SAND + +CORRESPONDANCE + +1812-1876 + +I + + + + +QUATRIEME EDITION + +PARIS CALMANN LEVY, EDITEUR. ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES 3, RUE +AUBER, 3 + +1883 + + + + + + + +CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND + + + + +I + +A MADAME MAURICE DUPIN[1] +QUI ALLAIT QUITTER NOHANT[2] + + 1812. + +Que j'ai de regret de ne pouvoir te dire adieu! Tu vois combien j'ai +de chagrin de te quitter. Adieu pense a moi, et sois sure que je ne +t'oublierai point. + +Ta fille. + +Tu mettras la reponse derriere le portrait du vieux Dupin[3]. + + [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors huit ans. + [2] Propriete de madame Dupin de Francueil, puis de George Sand, + pres la Chatre (Indre). + [3] Portrait au pastel de M. Dupin de Francueil, qui se trouve dans + le salon de Nohant. + + + + +II + +A LA MEME, A PARIS + + Nohant, 24 fevrier 1815 + +Oh! oui, chere maman, je t'embrasse; je t'attends, je te desire et je +meurs d'impatience de te voir ici. Mon Dieu, comme tu es inquiete de +moi! Rassure-toi, chere petite maman. Je me porte a merveille. Je +profite du beau temps. Je me promene, je cours, je vas, je viens, je +m'amuse, je mange bien, dors mieux et pense a toi plus encore. + +Adieu, chere maman; ne sois donc point inquiete. Je t'embrasse de tout +mon coeur. + +AURORE[1]. + + [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors onze ans. + + + + +III + +A.M. CARON, A PARIS + + Nohant, 21 novembre 1823. + +J'ai recu votre envoi, mon petit Caron, et je vous remercie de votre +extreme obligeance. Toutes mes commissions sont faites le mieux du +monde, et vous etes gentil comme le pere Latreille[1]. + +Vous m'avez envoye assez de guimauve pour faire pousser deux millions +de dents; comme j'espere que mon heritier[2] n'en aura pas tout a fait +autant, j'ai fait deux bouteilles de sirop dont vous vous lecherez les +barbes si vous vous depechez de venir a Nohant; car mon petit n'est +pas disposer a vous en laisser beaucoup. Au reste, votre envoi a fait +bon effet, puisque nous avons deux grandes dents. Vous seriez amoureux +de lui maintenant: il est beau comme vous, et leste comme son pere. +J'aimerais autant tenir une grenouille, elle ne sauterait pas mieux. + +Adieu, mon petit pere. Nous vous embrassons et sommes vos bons amis. + +LES DEUX CASIMIRS[3]. + + [1] Vieil ami et correspondant de la famille. + [2] Maurice, son fils, qui avait alors quatre mois. + [3] Nom de Francois-Casimir Dudevant, son mari. + + + + +IV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Je ne sais pas la date. + Nous sommes le deuxieme dimanche de + careme[1]. + +Je suis enchantee d'apprendre que vous vous portiez mieux, chere +petite maman, et j'espere bien qu'a l'heure ou j'ecris, vous etes tout +a fait guerie; du moins je le desire de tout mon coeur, et, si je le +pouvais, je vous rendrais vos quinze ans, chose qui vous, ferait grand +plaisir, ainsi qu'a bien d'autres. + +C'est un grand embarras que vous avez pris de sevrer un gros garcon +comme Oscar[2], et vous avez rendu a Caroline[3] un vrai service de +mere. Le mien n'a plus besoin de nourrice, il est sevre. C'est +peut-etre un peu tot; mais il prefere la soupe et l'eau et le vin a +tout, et, comme il ne cherche pas a teter, mon lait a diminue, sans +que ni lui ni moi nous en apercevions. + +Il est superbe de graisse et de fraicheur il a des couleurs tres +vives, l'air tres decide, et le caractere _idem_. Il n'a toujours que +six dents; mais il s'en sert bien pour manger du pain, des oeufs, de +la galette, de la viande, enfin tout ce qu'il peut attraper. Il mord, +comme un petit chien, les mains qui, l'ennuient en voulant le coiffer, +etc. Il pose tres bien ses pieds pour marcher, mais il est encore trop +jeune pour courir apres Oscar: dans un an ou deux, ils se battront +pour leurs joujoux. + +J'espere, ma chere maman, que le desir que vous me temoignez de nous +revoir, et que nous partageons, sera bientot rempli. Nous esperons +faire une petite fugue vers Paques, pour presenter M. Maurice a son +grand-papa, qui ne le connait pas encore et qui desire bien le voir, +comme vous pensez. Je veux lui faire une surprise. Je ne lui parlerai +de rien dans mes lettres et je lui enverrai Maurice sans dire qui il +est. Nous, nous serons derriere la porte pour jouir de son erreur. +Mais j'ai tort de vous dire cela, car je veux vous en faire autant. +Ainsi n'attendez pas que je vous previenne de mon arrivee. + +Adieu, ma chere maman; donnez-moi encore de vos nouvelles. Je vous +embrasse de tout mon coeur, Casimir en fait autant; pour Maurice, +quand on veut l'embrasser, il tourne la tete et presente son derriere; +j'espere que vous le corrigerez de cette mauvaise habitude. + + [1] C'etait le 17 mars 1824. + [2] Oscar Cazamajou, neveu de George Sand. + [3] Madame Cazamajou, soeur ainee de George Sand. + + + + +V + +A LA MEME + + Nohant, 29 juin 1825. + +Vous devez me trouver bien paresseuse, ma chere petite maman, et je le +suis en effet. Je mene une vie si active, que je ne me sens le courage +de rien, le soir en rentrant, et que je m'endors aussitot que je reste +un instant en place. + +Ce sont la de bien mauvaises raisons, j'en conviens; mais, du moment +que nous sommes tous bien portants, quelles nouvelles a vous donner de +notre tranquille pays, ou nous vivons en gens plus tranquilles encore; +voyant pen de personnes et nous occupant de soins champetres, dont la +description ne vous amuserait guere? J'ai recu des nouvelles de +Clotilde[1], qui m'a dit que vous vous portiez bien; c'est ce qui me +rassurait sur votre compte et contribuait a mon silence puisque +j'etais sans inquietude. + +Si vous eussiez effectue le projet de venir a Nohant, nous aurions +dans ce moment le chagrin de vous quitter. Je pars dans huit jours +pour les Pyrenees. J'ai eu le bonheur d'avoir ici pendant quelques +jours, deux aimables soeurs, mes amies intimes de couvent, qui se +rendent aux memes eaux, avec leur pere, et un vieil ami fort gai et +fort aimable. En quittant Chateauroux, elles n'ont pu se dispenser de +venir passer quelques jours a Nohant, qui etait devenu pour moi un +lieu de delices par la presence de ces bonnes amies. Je les ai +reconduites un bout de chemin et ne les ai quittees qu'avec la +promesse de les rejoindre bientot. + +Nous allons donc entreprendre un petit voyage de cent quarante lieues +d'une traite. C'est peu pour vous qui faites le voyage d'Espagne comme +celui de Vincennes; mais c'est beaucoup pour Maurice, qui aura demain +deux ans. J'espere neanmoins qu'il ne s'en apercevra pas, a en juger +par celui de Nohant, qu'il trouve trop court a son gre. D'ailleurs, +nous ne voyagerons que le jour et en poste. Nous sommes donc dans +l'horreur des paquets. Nous emmenons Fanchou[2], et Vincent[3], qui +est fou de joie de voyager sur le siege de la voiture. Pour moi, je +suis enchantee de revoir les Pyrenees, dont je ne me souviens guere, +mais dont on me fait de si belles descriptions. Ne manquez pas de nous +donner de vos nouvelles: car il semble qu'on soit plus inquiet quand +on est plus eloigne. + +Adieu, ma chere maman, je vous embrasse tendrement et vous desire une +bonne sante et du plaisir surtout; car, chez vous comme chez moi, l'un +ne va guere sans l'autre. Maurice est grand comme pere et mere et +beau, comme un Amour. Casimir vous embrasse de tout son coeur. Pour +moi, je me porte tres bien, sauf un reste de toux et de crachement de +sang qui passeront, j'espere, avec les eaux. + +Nous resterons deux mois au plus aux eaux; de la, nous irons a Nerac +chez le papa[4], ou nous demeurerons tout l'hiver. Au mois de mars ou +d'avril, nous serons a Nohant, ou nous vous attendrons avec ma tante +et Clotilde. + + [1] Clotilde Dache, nee Marechal, cousine de George Sand. + [2] Femme de chambre. + [3] Cocher + [4] Le baron Dudevant, beau-pere de George Sand. + + + + +VI + +A LA MEME + + Bagneres, 28 aout 1825. + +Ma chere petite maman, + +J'ai recu votre aimable lettre a Cauterets, et je n'ai pu y repondre +tout de suite pour mille raisons. La premiere, c'est que Maurice +venait d'etre serieusement malade, ce qui m'avait donne beaucoup +d'inquietude et d'embarras. + +Il est parfaitement gueri depuis quelques jours que nous sommes ici et +que nous avons retrouve le soleil et la chaleur. Il a repris tout a +fait appetit, sommeil, gaiete et embonpoint. Aussitot qu'il a ete hors +de danger, j'ai profite de sa convalescence pour courir les montagnes +de Cauterets et de Saint-Sauveur, que je n'avais pas eu le temps de +voir. Je n'ai donc pas eu une journee a moi pour ecrire a qui que ce +soit; tout le monde m'en veut et je m'en veux a moi-meme. Mais, apres +avoir fait, presque tous les jours, des courses de huit, dix, douze et +quatorze lieues a cheval, j'etais tellement fatiguee, que je ne +songeais qu'a dormir, encore quand Maurice me le permettait. Aussi +j'ai ete fort souffrante de la poitrine, et j'ai eu des toux +epouvantables; mais je ne me suis point arretee a ces miseres, et, en +continuant des exercices violents, j'ai retrouve ma sante et un +appetit qui effraye nos compagnons de voyage les plus voraces. + +Je suis dans un tel enthousiasme des Pyrenees, que je ne vais plus +rever et parler, toute ma vie, que montagnes, torrents, grottes et +precipices. Vous connaissez ce beau pays, mais pas si bien que moi, +j'en suis sure; car beaucoup des merveilles que j'ai vues, sont +enfouies dans des chaines de montagnes ou les voitures et meme les +chevaux n'ont jamais pu penetrer. Il faut marcher a pic des heures +entieres dans des gravats qui s'ecroulent a tout instant, et sur des +roches aigues ou on laisse ses souliers et partie de ses pieds. + +A Cauterets, on a une maniere de gravir les rochers fort commode. Deux +hommes vous portent sur une chaise attachee a un brancard, et sautent +ainsi de roche en roche au-dessus de precipices sans fond, avec une +adresse, un aplomb et une promptitude qui vous rassurent pleinement et +vous font braver tous les dangers; mais, comme ils sentent le bouc +d'une lieue et que tres souvent on meurt de froid apres une ou deux +heures de l'apres-midi, surtout au haut des montagnes, j'aimais mieux +marcher. Je sautais comme eux d'une pierre a l'autre, tombant souvent +et me meurtrissant les jambes, riant quand meme de mes desastres et de +ma maladresse. + +Au reste, je ne suis pas la seule femme qui fasse des actes de +courage. Il semble que le sejour des Pyrenees inspire de l'audace aux +plus timides, car les compagnes de mes expeditions en faisaient +autant. Nous avons ete a la fameuse cascade de Gavarnie, qui est la +merveille des Pyrenees. Elle tombe d'un rocher de douze cents toises +de haut, taille a pic comme une muraille. Pres de la cascade, on voit +un pont de neige, qu'a moins de toucher, on ne peut croire l'ouvrage +de la nature; l'arche, qui a dix ou douze pieds de haut, est +parfaitement faite et on croit voir des coups de truelle sur du +platre. + +Plusieurs des personnes qui etaient avec nous, (car on est toujours +fort nombreux dans ces excursions) s'en sont, retournees, convaincues +qu'elles, venaient de voir un ouvrage de maconnerie. Pour arriver a ce +prodige, et pour en revenir, nous avons fait douze lieues a cheval sur +un sentier de trois pieds de large, au bord d'un precipice qu'en +certains endroits on appelle l'echelle, et dont on ne voit, pas le +fond. Ce n'est pourtant pas la ce qu'il y a de plus dangereux; car les +chevaux y sont accoutumes et passent a une ligne du bord, sans +broncher. Ce qui m'etonne bien davantage dans ces chevaux de montagne, +c'est leur aplomb sur des escaliers de rochers qui ne presentent a +leurs pieds que des pointes tranchantes et polies. + +J'en avais un fort laid, comme ils le sont tous, mais a qui j'ai fait +faire des choses qu'on n'exigerait que d'une chevre: galopant toujours +dans les endroits les plus effrayants, sans glisser, ni faire un seul +faux pas, et sautant de roche en roche en descendant. J'avoue que je +ne supposais pas que cela fut possible et que je ne me serais jamais +cru le courage de me fier a lui avant que j'eusse eprouve ses moyens. + +Nous avons ete hier a six lieues d'ici a cheval, pour visiter les +grottes de Lourdes. Nous sommes entres a plat ventre dans celle du +Loup. Quand on s'est bien fatigue pour arriver a un trou d'un pied de +haut, qui ressemble a la retraite d'un blaireau, j'avoue; que l'on se +sent un peu decourage. J'etais avec mon mari et deux autres jeunes +gens avec qui nous nous etions liees a Cauterets et que nous avons +retrouves a Bagneres, ainsi qu'une grande partie de notre aimable et +nombreuse societe bordelaise. Nous avons eu le courage de nous +enfoncer dans cette taniere, et, au bout d'une minute, nous nous +sommes trouves dans un endroit beaucoup plus spacieux, c'est-a-dire +que nous pouvions nous tenir debout sans chapeau et que nos epaules +n'etaient qu'un peu froissees a droite et a gauche. + +Apres avoir fait cent cinquante pas dans cette agreable position, +tenant chacun une lumiere et otant bottes et souliers, pour ne pas +glisser sur le marbre mouille et raboteux, nous sommes arrives au +puits naturel, que nous n'avons pas vu, malgre tous nos flambeaux, +parce que le roc disparait tout a coup sous les pieds, et l'on ne +trouve plus qu'une grotte si obscure et si elevee, qu'on ne distingue +ni le haut ni le fond. + +Nos guides arracherent des roches avec beaucoup d'effort et les +lancerent dans l'obscurite; c'est alors que nous jugeames de la +profondeur du gouffre: le bruit de la pierre frappant le roc fut comme +un coup de canon, et, retombant dans l'eau comme un coup de tonnerre, +y causa, une agitation epouvantable. Nous entendimes pendant quatre +minutes l'enorme masse d'eau ebranlee, frapper le roc avec une fureur +et un bruit effrayant qu'on aurait pu prendre tantot pour le travail +de faux monnayeurs, tantot pour les voix rauques et bruyantes des +brigands. Ce bruit, qui part des entrailles de la terre, joint a +l'obscurite et a tout ce que l'interieur d'une caverne a de sinistre, +aurait pu glacer des coeurs moins aguerris que les notres. + +Mais nous avions joue a Gavarnie avec les cranes des templiers, nous +avions passe sur le pont de neige quand nos guides nous criaient qu'il +allait s'ecrouler. La grotte du Loup n'etait qu'un jeu d'enfant. Nous +y passames pres d'une heure, et nous revinmes charges de fragments des +pierres que nous avions lancees dans le gouffre. Ces pierres, que je +vous montrerai, sont toutes remplies de parcelles de fer et de plomb +qui brillent comme des paillettes. + +En sortant de la grotte du Loup, nous entrames dans _las Espeluches_. +Notre savant cousin, M. Defos[1], vous dira que ce nom patois vient du +latin. + +Nous trouvames l'entree de ces grottes admirable; j'etais seule en +avant, je fus ravie de me trouver dans une salle magnifique soutenue +par d'enormes masses de rochers qu'on aurait pris pour des piliers +d'architecture gothique, le plus beau pays du monde, le torrent d'un +bleu d'azur, les prairies d'un vert eclatant, un premier cercle de +montagnes couvertes de bois epais, et un second, a l'horizon, d'un +bleu tendre qui se confondait avec le ciel, toute cette belle nature +eclairee par le soleil couchant, vue du haut d'une montagne, au +travers de ces noires arcades de rochers, derriere moi la sombre +ouverture des grottes: j'etais transportee. + +Je parcourus ainsi deux ou trois de ces peristyles, communiquant les +uns aux autres par des portiques cent fois plus imposants et plus +majestueux que tout ce que feront les efforts des hommes. + +Nos compagnons arriverent et nous nous enfoncames encore dans les +detours d'un labyrinthe etroit et humide, nous apercumes au-dessus de +nos tetes une salle magnifique, ou notre guide ne se souciait guere de +nous conduire. Nous le forcames de nous mener a ce second etage. Ces +messieurs se dechausserent et grimperent assez adroitement; pour moi, +j'entrepris l'escalade. + +Je passai sans frayeur sur le taillant d'un marbre glissant, +au-dessous duquel etait une profonde excavation. Mais quand il fallut +enjamber sur un trou que l'obscurite rendait tres effrayant, n'ayant +aucun appui ni pour mes pieds, ni pour mes mains, glissant de tous +cotes, je sentis mon courage chanceler. Je riais, mais j'avoue que +j'avais peur. Mon mari m'attacha deux ou trois foulards autour du +corps et me soutint ainsi pendant que les autres me tiraient par les +mains. Je ne sais ce que devinrent mes jambes pendant ce temps-la. +Quand je fus en haut, je m'assurai que mes mains (dont je souffre +encore) n'etaient pas restees dans les leurs, et je fus payee de mes +efforts par l'admiration que j'eprouvai. + +La descente ne fut pas moins perilleuse, et le guide nous dit, en +sortant, qu'il avait depuis bien des annees conduit des etrangers aux +_Espeluches,_ mais qu'aucune femme n'avait gravi le second etage. Nous +nous amusames beaucoup a ses depens en lui reprochant de ne pas +balayer assez souvent les appartements dont il avait l'inspection. + +Nous rentrames a Lourdes dans un etat de salete impossible a decrire; +je remontai a cheval avec mon mari, et, nos jeunes gens prenant la +route de Bordeaux, nous primes tous deux celle de Bagneres. Nous +eumes, pendant dix lieues, une pluie a verse et nous sommes rentres +ici a dix heures du soir, trempes jusqu'aux os et mourant de faim. +Nous ne nous en portons que mieux aujourd'hui. + +Nous sommes dans l'enchantement de deux chevaux arabes que nous avons +achetes, et qui seront les plus beaux que l'on ait jamais vus au bois +de Boulogne. + +Voila une lettre eternelle, ma chere maman; mais vous me demandez des +details et je vous obeis avec d'autant plus de plaisir que je cause +avec vous. Clotilde m'en demande aussi; mais je n'ai guere le temps de +lui ecrire aujourd'hui, et demain recommencent mes courses. Veuillez +l'embrasser pour moi, lui faire lire cette lettre si elle peut +l'amuser, et lui dire que, dans huit a dix jours, je serai chez mon +beau-pere et j'aurai le loisir de lui ecrire. + +Adressez-moi donc de vos nouvelles chez lui, pres de Nerac +(Lot-et-Garonne). J'en attends avec impatience, je suis si loin, si +loin de vous et de tous les miens! Adieu, ma chere maman. Maurice est +gentil a croquer! Casimir se repose, dans ces courses dont je vous +parle, de celles qu'il a faites sans moi a Cauterets; il a ete a la +chasse sur les plus hautes montagnes, il a tue des aigles, des perdrix +blanches et des _isards_ ou chamois, dont il vous fera voir les +depouilles; pour moi, je vous porte du cristal de roche. Je vous +porterais du barege de Bareges meme, s'il etait un peu moins gros et +moins laid. + +Adieu, chere maman; je vous embrasse de tout mon coeur. + +Veuillez, quand vous lui ecrirez, embrasser mille fois ma soeur pour +moi, lui dire que je suis bien loin de l'oublier; que cette lettre que +je vous ecris et une a mon frere sont les seules que j'aie eu le temps +d'ecrire aux Pyrenees, mais que, quand je serai a Guillery[2] je lui +ecrirai tout de suite. Nous comptons y rester jusqu'au mois de +janvier; de la, aller passer le carnaval a Bordeaux, et enfin +retourner avec le printemps a Nohant, ou nous vous attendrons avec ma +tante. + + [1] Cousin eloigne de George Sand. + [2] Propriete du baron Dudevant, pres de Nerac. + + + + +VII + +A LA MEME + + Nohant, 25 fevrier 1826. + +Ma chere maman, + +J'ai bien du malheur! Je vais a Paris precisement a l'epoque ou tout +le monde y est, et ma mauvaise etoile veut que je ne vous y trouve +pas. + +Je cours chez ma tante; pour y apprendre que vous etes a Charleville. +Je vous espere tous les jours, mais je n'ai signe de vie qu'a mon +retour ici, ou je trouve enfin une lettre de vous. + +C'est une grande maladresse de ma part que d'aller, au bout de deux +ans, passer quinze jours a Paris et de ne pas vous y rencontrer. Mais +il y avait si longtemps que je n'avais recu de vos nouvelles, que je +vous croyais bien de retour chez vous. Caron meme, chez qui nous avons +demeure, vous croyait sa voisine. Enfin, j'ai joue de malheur, et me +voila rentree dans mon Berry, ne sachant plus quand j'en sortirai, ni +quand j'aurai le bonheur de vous embrasser. + +Ma sante, a laquelle vous avez la bonte de porter tant d'interet, est +meilleure que la derniere fois que je vous ecrivis; la preuve en est +que j'ai eu la force de passer quatre nuits dans le courrier, tant +pour aller que pour venir sans etre malade, ni a l'arrivee, ni au +retour. Sans ma mauvaise toux qui ne me laissait pas dormir, je me +serais assez bien portee. + +Merci mille fois de vos bons avis a cet egard; mais ne me grondez pas +de ne pas les avoir suivis tres exactement. Vous savez que je suis un +peu incredule, et puis un peu medecin moi-meme, non par theorie, mais +par pratique. Je n'ai jamais vu de remedes efficaces aux maux de +poitrine; la nature fait toutes les guerisons quand elle s'en mele, et +l'honneur en est a l'Esculape, qui ne s'en est pas mele. Je sais bien +que ces messieurs n'en conviendront jamais. Comment un medecin +avouerait-il sa nullite? ce ne serait pas adroit. S'ils faisaient, +comme moi, la medecine gratis, ils seraient de bonne foi; peut-etre +encore l'amour-propre serait-il la pour les en empecher. + +Tant y a que, sans remede et sans docteur, sans me noyer l'estomac de +boissons qui ne vont pas dans la poitrine, je ne tousse plus; c'est +l'important. J'ai bien toujours des douleurs et par surcroit une +fluxion de chaque cote du visage dans ce moment-ci. Mais le printemps, +s'il veut se depecher de venir, mettra ordre aux affaires. + +Je vous dirai, chere maman, que, si vous etiez venue passer le +carnaval ici, vous ne vous seriez pas du tout ennuyee. Nous avons des +bals charmants et nous passons des deux et trois nuits par semaine a +danser. Ce n'est pas ce qui me repose, ni meme ce qui m'amuse le +mieux; mais il y a des obligations dans la vie qu'il faut prendre +comme elles viennent. Dernierement nous sommes sortis d'un bal chez +madame Duvernet[1] a neuf heures du matin. N'etes-vous pas emerveillee +d'une dissipation pareille? Aussi le _jubile_, traverse par tant de +fetes, n'en finit-il pas. J'espere que, dans deux ou trois ans, nous +n'en entendrons plus parler. En attendant, le cure preche tous les +dimanches matin contre le bal, et, tous les dimanches soir, on danse +tant qu'on peut. + +Quand je parle de cure grognon, vous entendez bien que ce n'est pas +celui de Saint-Chartier[2] que je veux dire. Tout au contraire: +celui-la est si bon, que, s'il avait quelque soixante ans de moins, je +le ferais danser si je m'en melais. + +Il est venu ici faire deux mariages dans un jour. Celui d'Andre[3], +avec une jeune fille que vous ne connaissez pas et qui entrera a notre +Service a la Saint-Jean, et celui de Fanchon, soeur d'Andre et bonne +de Maurice, avec la coqueluche du pays, le beau cantonnier +_Sylvinot_[4], que vous ne vous rappelez sans doute en aucune maniere, +malgre _ses succes_. La noce s'est faite dans nos remises, on mangeait +dans l'une, on dansait dans l'autre. + +C'etait d'un luxe que vous pouvez imaginer: trois, bouts de chandelle +pour illumination, force piquette pour rafraichissements, orchestre +compose d'une vielle et d'une cornemuse, la plus criarde, par +consequent la plus goutee du pays. Nous avions invite quelques +personnes de la Chatre et nous avons fait cent mille folies, comme de +nous deguiser le soir en paysans, et si bien, que nous ne nous +reconnaissions pas les uns les autres. Madame Duplessis etait +charmante en cotillon rouge. Ursule[5], en blouse bleue et en grand +_chapiau_, etait un fort drole de galopin. Casimir, en mendiant, a +recu des sous qui lui ont ete donnes de tres bonne foi. Stephane de +Grandsaigne, que vous connaissez, je crois, etait en paysan requinque, +et, faisant semblant d'etre gris, a ete coudoyer et apostropher notre +sous-prefet, qui est un agreable garcon et qui etait au moment de s'en +aller quand il nous a tous reconnus. + +Enfin la soiree a ete tres bouffonne et vous aurait divertie, je gage; +peut-etre auriez-vous ete tentee de prendre aussi le bavolet, et je +parie qu'il n'y aurait pas eu d'yeux noirs qui vous le disputassent +encore. + +Comptez-vous retourner bientot a Paris, chere maman, et etes-vous +toujours contente du sejour de Charleville? Embrassez bien ma soeur +pour moi, ainsi que le cher petit Oscar. Casimir vous presente ses +tendres hommages, et moi je vous prie de penser un peu a nous quand le +printemps reviendra. + +Donnez-nous de vos nouvelles, chere maman, et recevez mes +embrassements. + + [1] Mere de Charles Duvernet, amie de la famille de peres en fils. + [2] Saint-Chartier (Indre), village pres de Nohant. + [3] Domestique de George Sand. + [4] Diminutif de Sylvain Biaud. + [5] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand. + + + + +VIII + +A MADAME LA BARONNE DUDEVANT +EN SA TERRE DE POMPIEY, PAR LE PORT-SAINTE-MARIE (LOT-ET-GARONNE) + + Nohant, 30 avril 1826. + +Nous avons recu votre bonne lettre, chere madame, et appris avec +chagrin le triste evenement[1] qui vient encore de vous environner de +tristesse et de reveiller celle, deja si profonde, que vous eprouviez. + +Nous apprecions et nous sentons votre douloureuse et triste situation +avec la crainte amere de ne pouvoir l'adoucir, puisque rien ne saurait +remplacer ce que vous avez perdu et que nulle consolation ne peut +arriver, je le sens, jusqu'a votre coeur brise. C'est en vous-meme, +c'est dans cette force morale que vous possedez, ou plutot c'est dans +la profondeur de votre mal, que vous trouvez le moyen de le supporter. +Si j'ai bien compris votre souffrance, nulle distraction, nul +temoignage d'interet ne sont assez puissants pour vous apporter un +instant d'oubli. Vous les recevez avec douceur et bonte, mais ils ne +sauraient vous faire un bien veritable. + +Ce sont vos tristes pensees qui seules vous font jouir d'un triste +plaisir. Plus vous les sondez, moins elles doivent vous paraitre +ameres. Vos souvenirs n'ont rien que de doux. Vous aviez entoure toute +son existence de tant de soins et de douceurs! Son bonheur, ce bonheur +inexprimable d'une union si parfaite, c'etait l'oeuvre de toute votre +vie. Ah! je crois que, quand il reste des regrets sans aucun remords, +la douleur a ses charmes pour une ame comme la votre. + +Notre voyage a ete fecond en evenements dont aucun cependant n'a ete +grave. Nous avons voulu passer par les montagnes de la Marche, pour +jouir de tableaux pittoresques et interessants. Nous avons paye le +plaisir de mille dangers. Des chevaux mourants, ou retifs, menacaient +de nous culbuter ou de se laisser entrainer dans des descentes tres +rapides, sur des routes sinueuses et bordees de ravins profonds. Notre +etoile nous a proteges cependant, et nous en avons ete quittes pour la +peur. Nous sommes arrives tous bien portants. + +Maurice a eu, depuis, un gros rhume avec une forte inflammation aux +yeux; l'eau de gomme pour la toux et l'eau de mauve pour les yeux +l'ont beaucoup soulage. Il se porte tout a fait bien a present. + +Je vous remercie, chere et bonne madame, de l'interet que vous voulez +bien prendre a ma sante. Elle est assez bonne, quoique j'aie toujours +des douleurs et un mal opiniatre a la tete, qui est mon inseparable. +Je ne fais pourtant point d'imprudences, je suis ici d'une sagesse +forcee, n'ayant point de sujets de courses comme a Guillery; mais, +ayant plus d'occupations essentielles, je reussis a oublier mes +miseres et a vaquer a mes affaires comme quelqu'un qui se porte bien. +C'est de vous, chere madame, qu'il convient de s'occuper; veuillez +nous tenir au courant de votre precieuse sante. + +J'ai eu mon frere pendant quelques jours. Il est reparti pour Paris, +ou des reparations a sa maison le forcent a la surveillance. J'ai +obtenu qu'il nous laissat sa femme et sa fille, a qui la campagne +conviendra mieux. + +Adieu, chere madame; ecrivez-nous souvent, peu a la fois, si cela vous +fatigue, mais ne nous laissez pas ignorer comment vous etes. Casimir +et moi vous embrassons tendrement. + +AURORE D. + +Veuillez me rappeler au bon Larnaude [2]; j'ose presque me regarder +comme un de ses confreres. Je me suis lancee dans la medecine, ou, +pour parler plus humblement, dans l'apothicairerie. M. Delaveau [3], +qu'il connait bien, est mon professeur. C'est lui qui ordonne et +consulte, c'est moi qui prepare les drogues, qui pose les sangsues, +etc. Nous avons deja opere des cures fort heureuses. Smith [4], avec +son jalap, me serait ici d'un grand secours. + +Maurice n'a point oublie Guillery. Il y revient sans cesse, il sait +les noms de tout le monde et parle surtout du gros _Totor_. Il a +trouve ici de quoi se consoler de l'absence de sa poule _favorite_, +qu'il se rappelle aussi _a ce qu'il pretend_. + + [1] La mort du baron Dudevant, beau-pere de George Sand. + [2] Pharmacien a Barbaste (Lot-et-Garonne). + [3] Charles Delaveau, medecin a la Chatre, puis depute, de 1846 + a 1876. + [4] Domestiques de la baronne Dudevant. + + + + +IX + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 13 juillet 1826. + +Ma chere maman, + +J'ai recu votre aimable lettre il y a quelque temps, et j'ai vu depuis +M. Duvernet, qui m'a dit vous avoir trouvee bien portante, et avoir +passe la journee avec vous et l'ami Pierret[1]. Il m'a beaucoup parle +de vous. Vous savez que c'est une de vos conquetes les plus devouees. +Il m'a dit que vous viendriez sans la crainte de nous voir partir au +premier moment et d'avoir fait un voyage inutile. Ce serait une +crainte bien mal fondee; car, outre que le plaisir d'etre pres de vous +nous oterait l'envie de courir, nous n'avons pas le moindre projet de +voyage d'ici a bien longtemps. + +Quand je dis _nous_, je parle de moi et de mon enfant; car mon mari +n'a pas fait voeu de reclusion. Il est a Bordeaux dans ce moment pour +une affaire indispensable: le payement d'une maison qu'il a vendue +l'hiver dernier et dont l'echeance etait le 10 de ce mois. Je pense +qu'il reviendra par Nerac et qu'il passera quelques jours aupres de +madame Dudevant. Je ne sais au juste quand il sera de retour. Il +voulait assister a sa moisson. I1 faudra qu'il se depeche; car les +bles sont murs, et je vais les faire mettre a terre. + +Quand il se sera repose un peu de son voyage, il sera force de faire +celui de Paris pour le placement de ses fonds. Alors il plaidera notre +cause de vive voix aupres de vous, et peut-etre vous decidera-t-il a +revenir avec lui! + +Vous avez du voir Hippolyte[2] souvent. Il vous aura dit qu'il m'a +laisse sa petite, dont je prends soin et qui se porte tres bien. Nous +avons eu des jours tres brillants: d'abord la fete de Maurice, a +l'occasion de laquelle j'ai regale une centaine de paysans. Les +danses, les coups de fusil, le carillon des cloches, le son de la +cornemuse et les chansons des buveurs, auxquels se melaient les +hurlements des chiens contraries, out celebre avec bruit +l'anniversaire de notre jeune homme, qui etait charme de ce tapage et +de ces honneurs. + +Nous avons eu ensuite mademoiselle George a la Chatre. Elle y a donne +deux representations qui ont fait courir tout le pays a mis la ville +et les environs sens dessus dessous. Je vous conterais bien d'autres +fetes anterieures; mais Hippolyte vous aura conte notre chasse au +sanglier; il vous aura dit que Nohant devenait chaque jour plus +_brillant_. Nous serions bien heureux si cela pouvait vous donner +l'envie d'y venir. + +Adieu, ma chere maman; je vous embrasse tendrement et vous prie de me +donner de vos nouvelles. Pardonnez-moi le long temps que j'ai mis a +vous donner des notres. Je suis si occupee en l'absence de mon mari, +que je suis forcee de remplacer, que je n'ai pas le courage d'ecrire +le soir, et que je vais me coucher bien lasse. + +Vous saurez que je m'occupe beaucoup de medecine, non pas pour moi, +car j'aime peu a y songer, mais pour mes paysans. J'ai fait de tres +heureuses cures; mais l'etat a aussi ses desagrements. + + [1] Pierret, ami de la famille. + [2] Hippolyte Chatiron, frere de George Sand. + + + + +X + +A LA MEME + + Nohant, 9 octobre 1826. + +Ma chere petite maman, + +Pardonnez-moi d'avoir ete si longue a vous remercier des peines que +vous avez prises pour moi. J'ai ete si occupee, si derangee, et vous +etes si bonne et si indulgente, que j'espere ma grace. + +Vous avez bien voulu courir pour vous occuper de ma toilette et de +celle de Maurice. Ces emplettes etaient charmantes et font +l'admiration _d'un chacun_ dans le pays. Quant a la parure d'or mat, +je nomme Casimir pour l'aimable present, et vous pour le bon gout. Il +m'a empechee jusqu'a present de vous ecrire, disant qu'il voulait s'en +charger. Mais ses vendanges l'occupent a tel point, que je me fais +l'interprete de sa reconnaissance. C'est un sentiment que nous pouvons +bien avoir en commun. Agreez-la et croyez-la bien sincere. + +Vous nous avez mande que vous etiez souffrante d'un rhume. Je crains +que le froid piquant qui commence a se faire sentir ne contribue pas a +le guerir. J'en souffre bien aussi et je commence l'hiver par des +douleurs et des rhumatismes. Pour eviter pourtant d'etre aussi +maltraitee que l'annee derniere, je me couvre de flanelle, gilet, bas +de laine. Je suis comme un capucin (a la salete pres) sous un cilice. +Je commence a m'en trouver bien et a ne plus sentir ce froid qui me +glacait jusqu'aux os et me rendait toute triste. + +Ayez aussi bien soin de vous, ma chere maman; a mon tour, je vais vous +precher. + +Maurice, grace a Dieu, annonce une sante robuste. Il est grand, gros +et frais comme une pomme. Il est tres bon, tres petulant, assez +volontaire quoique peu gate, mais sans rancune, sans memoire pour le +chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractere sera sensible +et aimant, mais que ses gouts seront inconstants; un fonds d'heureuse +insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout assez +promptement. Voila ses qualites et ses defauts, autant que je puis en +juger, et je tacherai d'entretenir les unes et d'adoucir les autres. +Quant a Leontine[1], vous la verrez. Elle etait charmante entre mes +mains. Je savais la prendre. J'ai eu beaucoup de chagrin a me separer +d'elle et je m'inquiete de son voyage. Je sens qu'elle me manque et je +crains qu'elle ne soit pas aussi bien qu'avec moi. + +Hippolyte vous dira que nous attendons le retour de James avec sa +femme; mais il ne vous dira peut-etre pas les folies qu'il faisait +toute la journee ici avec son _ancien_, son _commandant_ Duplessis[2]. +J'aurais bien envie de vous regaler d'une certaine histoire de +_portemanteau_, si je ne craignais de vous fatiguer de ces +enfantillages. Vous pourrez cependant le taquiner vertement, lorsque +vous le verrez boire a table, en lui disant: _Est-ce que tu as envie +de faire ton portemanteau aujourd'hui?_ C'est le mot d'ordre, et vous +obtiendrez sa confession. + +Adieu, ma chere maman. Clotilde est donc decidement grosse? j'en suis +ravie. Caroline ne m'ecrit point. Oscar est-il mieux portant et plus +fort? Je vous embrasse bien tendrement; donnez-moi de vos nouvelles et +croyez en vos enfants. + +AURORE. + +Comment traitez-vous l'ami _vicomte_? Faites-lui mes amities sinceres, +si toutefois vous etes contente de lui. + + [1] Fille d'Hipolyte Chatiron et niece de George Sand. + [2] Ex-colonel de chasseurs a cheval, ami du colonel Maurice Dupin, + de George Sand et du colonel Dudevant, son beau pere. + + + + +XI + +A M. CARON, A PARIS + + Nohant, 19 novembre 1826. + +Mon cher Caron, + +Je partage bien sincerement votre douleur, dont j'apprecie l'amertume. +Je sais que vous etiez le modele des bons fils et que jamais larmes ne +furent plus vraies que les votres. Je n'essayerai point avec vous les +vaines et communes consolations qu'on donne en pareil cas. Si vous +etes comme moi, ces steriles efforts ne feraient qu'aigrir votre +chagrin. Sure que votre raison vous dit, mieux que moi, toutes les +raisons de notre soumission envers les immuables lois de la destinee, +je me bornerai a pleurer avec vous dans toute l'effusion d'un coeur +sincerement attache, qui partagera toujours vos plaisirs et vos +peines. + +Vous avez tort d'ajouter a des regrets trop fondes, des reflexions +tristes mais imaginaires. Vous dites que cette perte vous laisse seul +sur la terre. Sans doute, rien ne remplace une bonne mere; mais il +vous reste de vrais amis. Vous etes fait pour en avoir, et vous savez, +j'espere, que vous en possedez de bien vrais dans Casimir et dans sa +femme. Je regrette de n'etre pas aupres de vous pour vous detourner de +ces noires idees, et vous prouver qu'il est encore des coeurs qui +s'interessent a vous. + + + + +XII + +A MADAME MAURICE DUPIN +CHEZ MADAME GAZAMAJOU, A CHARLEVILLE (ARDENNES) + + 23 decembre 1826. + +Ma chere maman, + +Vous m'avez laissee bien longtemps sans nouvelles de vous, et j'ai +moi-meme attendu bien longtemps a vous remercier de votre lettre. Mais +j'ai ete si souffrante, et je le suis encore tellement, que j'ai bien +de la peine a ecrire. Ma sante se ressent du mois de decembre, et j'ai +des maux de poitrine qui m'epuisent; je n'ai ni sommeil ni appetit. +Tout me degoute, et je ne trouve de bon que l'eau claire, qui ne +m'engraisse pas, comme vous pensez bien. La nuit, j'ai des oppressions +insupportables, mon drap me semble peser cent livres, et je suis +reduite a regarder les etoiles au lieu de dormir. Tout cela est fort +ennuyeux, mais je ne perds pas courage. C'est un temps a passer. +Depuis trois ans, l'hiver m'est tres contraire, et le printemps me +ramene la sante. J'attends cette douce saison avec impatience. + +Vous avez bien raison de quitter Paris, ou l'on se tue, ou l'on se +vole, ou l'on est moins en surete qu'au milieu de la foret Noire. +Caroline doit se trouver bien heureuse de votre compagnie, et ne plus +regretter Paris. Oscar vous distrait et vous interesse. J'ai grande +impatience de le revoir, il doit etre bien grandi et bien avance. +Maurice est beau comme un ange. Madame Duplessis raffole de lui. Il +dit aussi une foule de belles choses dans le plus singulier patois +_bericho-gascon_ qui se soit jamais entendu. Vous l'aimerez aussi, +outre la parente, car il a un charmant caractere. + +Le pauvre vicomte doit s'ennuyer a perir de votre absence. Vous l'avez +laisse bien cruellement, a ce qu'il me semble. C'est votre usage; mais +s'accoutume-t-on aux rigueurs? Vous pretendez qu'il s'endort. Moi, je +suis bien sure qu'il medite ou qu'il tombe dans une melancolie qui +ressemble peut-etre bien au sommeil; mais je parie que ce sont des +soupirs que vous interpretez comme des ronflements dans votre cruaute. + +Permettez-moi de vous embrasser, ma chere maman, et de vous souhaiter +mille prosperites et une bonne sante surtout. Adieu, donnez-moi un peu +plus souvent de vos nouvelles; embrassez pour moi ma soeur. Mes +amities a Cazamajou[1], je vous en prie. Casimir vous baise les mains. + + [1] Beau-frere de George Sand. + + + + +XIII + +A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS + + Nohant, mars 1827 + +Ce que tu me dis de St... me fait beaucoup de peine; Il ne veut +soigner ni sa sante ni ses affaires, et n'epargne ni son corps ni sa +bourse. Qui pis est, il se fache des bons conseils, traite ses vrais +amis de docteurs et les recoit de maniere a leur fermer la bouche. Je +savais tout cela bien avant que tu me le dises, et j'avais ete, avant +toi, bourree plus d'une fois de la bonne maniere. + +Je ne m'en suis jamais fachee, parce que je sais que son caractere est +ainsi fait et que, puisque j'ai de l'amitie pour lui, connaissant ses +defauts, je ne vois pas de motif a la lui retirer maintenant qu'il +suit sa pente. Cette decouverte a du te refroidir, je le concois. +Votre amitie n'etait encore qu'une liaison mal affermie, attendant +tout de l'avenir et ne recevant rien du passe. Sans doute, a ta place, +trouvant cette aprete de caractere chez quelqu'un que j'aurais juge +tout different, j'aurais comme toi rabattu beaucoup du cas que j'en +faisais. + +Quant a moi, je voudrais pouvoir cesser de l'aimer, car ce m'est un +continuel sujet de peines que de le voir en mauvais chemin et toujours +refusant de s'en apercevoir. Mais on doit aimer ses amis jusqu'au +bout, quoi qu'ils fassent, et je ne sais pas retirer mon affection +quand je l'ai donnee. Je prevois que St..., avec les moyens de +parvenir, n'arrivera jamais a rien. Je le prevois meme depuis +longtemps. Cette famille est fort decriee dans le pays et a trop juste +titre. St... a beaucoup des defauts de ses freres, et c'est tout ce +qu'on connait de lui; car ses qualites, qui sont grandes et belles, +celles d'une ame fortement trempee, capable de grandes vertus et de +grandes erreurs, ne sont pas de nature a sauter aux yeux des +indifferents et a etre goutees autrement qu'a l'epreuve. + +On me saura toujours mauvais gre de lui etre aussi attachee, et, bien +qu'on n'ose me le temoigner ouvertement, je vois souvent le blame sur +le visage des gens qui me forcent a le defendre. Je ne retirerai donc +de lui rien qui puisse flatter ma vanite; peut-etre, au contraire, +aura-t-elle beaucoup a souffrir de sa condition. Je craindrais, en +examinant trop attentivement les taches de son caractere, de me +refroidir sous ce pretexte, mais effectivement de ceder a toutes ces +considerations d'amour-propre et d'egoisme qui font qu'on rapporte +tout a soi, et qu'on devrait fouler aux pieds. + +St... me sera toujours cher, quelque malheureux qu'il soit. Il l'est +deja, et plus il le deviendra, moins il inspirera d'interet, telle est +la regle de la societe. Moi, du moins, je reparerai autant qu'il sera +en moi ses infortunes. Il me trouvera quand tous les autres lui +tourneraient le dos, et, dut-il tomber aussi bas que l'aine de ses +freres, je l'aimerais encore par compassion, apres avoir cesse de +l'aimer par estime;--ceci n'est qu'une supposition pour te montrer +quelle est mon amitie;--car on ne soupconne pas de veritables torts a +ceux qu'on aime, et je suis loin de me preparer a recevoir ce nouveau +deboire de le voir s'abaisser. Mais il restera dans la misere. De +tristes pressentiments m'avertissent que ses efforts pour s'en retirer +l'y plongeront plus avant. Ce sera un grand tort aux yeux de tous, +excepte aux miens. + +Tu penses absolument comme moi a cet egard, puisque tu m'exhortes a ne +lui pas retirer mon attachement. Tu peux etre tranquille. Quant a toi, +ce n'est pas tant de ses folies que tu es choque que de l'aveuglement +qui lui fait preferer ses faux amis aux vrais. Je ne te blame point de +cette impression. Je te demande seulement de la moderer par un +sentiment de bonte et d'indulgence qui t'est naturel et qui te fera +continuer tes bons offices, soit qu'il les accueille bien ou mal. S'il +les meconnait, ce sera par faussete de jugement, jamais par vice de +coeur. + +Si j'etais homme, avec la volonte que j'ai de le servir, je repondrais +de lui. Mais, femme, ce que je saurais obtenir de lui devient presque +nul par la difference de sexe, d'etat, et mille autres choses qui +viennent a la traverse de mes bons desseins. Entraves cruelles que mon +amitie maudit, mais qu'elle respecte, parce qu'il n'est donne qu'a +l'amour. tout faible et inferieur qu'il est a l'autre sentiment, de +les rompre. + + + + +XIV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 5 juillet 1827. + +Pourquoi donc ne m'ecrivez-vous pas, ma chere maman? Etes-vous malade? +Si cela etait, je le saurais probablement, Hippolyte ou Clotilde me +l'auraient ecrit. Mais, depuis le 24 mars, pas un mot de vous! + +Vous m'oubliez tout a fait, et me ferez regretter de ne pas habiter +Paris, si les absents ont si peu de part a votre souvenir. Je ne suis +pas demonstrative, mais votre silence me peine et me fait mal plus que +je ne saurais le dire. + +Caroline est-elle toujours pres de vous? Ce serait du moins une +consolation pour moi que de vous savoir heureuse et satisfaite. Je +n'attribuerais cette absence de lettre a rien de facheux et j'en +souffrirais seule. Mais que ne puis-je augurer de cette incertitude? +hors une maladie, dont je serais certainement informee par quelqu'un, +j'imagine tout. Il faut que vous ayez quelque chagrin. Mais quel +chagrin vous force a me laisser ainsi dans l'inquietude? Hippolyte me +mande que la famille Defos va partir pour Clermont[1]; ne serez-vous +pas tentee de l'accompagner? Il y a longtemps que vous projetez ce +voyage, et, au retour, vous vous arreteriez ici, ou bien nous vous +verrions en Auvergne, ou je vais passer quelques semaines, et nous +reviendrions ensemble a Nohant. Si c'est la la surprise que vous me +menagez, je ne me plaindrai pas que vous me l'ayez fait trop longtemps +desirer. + +Depuis que je ne vous ai ecrit, je me suis assez bien portee; mais +j'ai eu plusieurs accidents ou j'ai failli me tuer. Je serais morte +sans un souvenir de vous, ma chere maman, et ce n'eut pas ete un de +mes moindres regrets a quitter la vie. + +Je ne veux pas vous ecrire plus longuement aujourd'hui. Je vous +gronderais, je crois, et ce serait passablement ridicule. Il y a deja +longtemps que j'ai sur le coeur de vous reprocher votre paresse, et +que je recule toujours, esperant une lettre; mais elle n'arrive pas. + +Adieu, ma chere maman; pardonnez-moi d'etre un peu en colere contre +vous et faites-moi voir, je vous en prie, que vous vous ressouvenez +d'une fille que vous avez en Berry et qui vous aime plus que vous ne +songez a elle. + + [1] Clermont-Ferrand (Puy-de-Dome). + + + + +XV + +A LA MEME + + Nohant, 17 juillet 1827. + +Ma chere maman, + +Je vous remercie de m'avoir donne de vos nouvelles. Je commencais a +etre inquiete, non de votre sante, que je savais etre bonne, mais de +votre oubli. Grace a Dieu, vous vous portez bien et vous n'avez que +des contrarietes; c'est encore trop. + +Vous etes bien malheureuse dans le choix de vos servantes; mais ce +n'est pas a dire, parce que vous n'en avez point encore trouve de +bonnes, qu'il n'y en ait point et que vous deviez vous resoudre a vous +servir vous-meme. Peut-etre vous lasserez-vous bientot de n'etre pas +chez vous, et il n'est pas prudent a vous, qui etes souvent malade, de +passer les nuits seule. Pour cette raison, sans compter la peur qui +vous tourmente, et qui est une vraie maladie, capable meme de faire +beaucoup de mal, vous devriez ne pas vous isoler ainsi de tout secours +et de tout soin. Peut-etre choisissez vous vos servantes trop jeunes, +par consequent sujettes aux defauts de leur age: la coquetterie et +l'humeur legere. Il me semble que j'aimerais mieux une femme d'un age +mur, quoiqu'il y ait souvent l'inconvenient de l'humeur reveche et +rabacheuse. + +Vous rappelez-vous Marie Guillard, cette vieille et laide bonne femme +qui, apres avoir ete longtemps ici, s'etait mariee avec un vieillard +borgne? Au bout d'une vingtaine d'annees de mariage, elle a enterre +son mari et place sa fille, qui est assez jolie, et, etant redevenue +_celibataire_, elle est rentree a notre service. Elle a repris le soin +de ses vaches et de ses poules (qui ne sont pas tout a fait les memes +qu'elle soignait il y a vingt ans). + +C'est la plus drole de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse, +propre et fidele, mais grognon au dela de ce qu'on peut imaginer. Elle +grogne le jour, et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en +faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle +grogne en mangeant meme. Elle grogne les autres, et, quand elle est +seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander +comment va la grognerie, et elle ne grogne que de plus belle. Elle +vous impatienterait bien, et moi tout autant, si son service la tenait +plus pres de moi. Aussi je ne vous la propose pas; rien que sa figure +vous rendrait malade. Au reste, elle n'est pas plus laide qu'elle ne +l'etait dans sa jeunesse: c'est une de ces figures qui ne changent +pas, malheureusement pour elles. + +A propos de figures, je vous envoie un profil que j'ai fait d'idee en +barbouillant. Il est bon de vous dire que c'est Caroline que j'ai +pretendu faire. Il n'y a que moi qui la trouve ressemblante; ce qui +est facheux pour le merite de l'artiste. + +Telle qu'elle est, je vous l'envoie, esperant que vous qui etes plus +disposee a l'indulgence, vous y mettrez beaucoup du votre et +parviendrez a retrouver du moins la coupe du visage et l'expression +douce et candide de la physionomie. Au reste, vous avez bien le talent +de le retoucher. Je vous le livre. J'ai fait aussi mon portrait, mais +avec plus de soin et d'attention, parce que j'avais le modele sous les +yeux et que l'observation travaillait et non l'imagination. Il n'en +est pas mieux. J'ai meme un air si triste et si sentimental, que je +lui ris au nez de le voir ainsi et n'ose vous l'envoyer. Il me +rappelle ces vers: + + D'ou vient ce noir chagrin qu'on lit sur son visage? + C'est de se voir si mal grave. + +Hippolyte a du vous dire, ma chere maman, que j'avais ecrit a madame +Defos pour lui demander pardon de la distraction qui m'avait empechee +de la reconnaitre, et lui temoigner le desir de la voir a Clermont, si +j'y vais, comme j'en ai le projet, le mois prochain. + +C'est en parlant du Mont-Dore probablement que vous me dites que je ne +suis qu'a quatre lieues d'elle; car, d'ici par la route de poste, il y +en a pres de cinquante. Cette grande distance me fait craindre que M. +Defos n'effectue point son projet de venir nous voir, a moins que +quelque autre affaire ou le desir de voyager ne lui fasse prendre +notre route pour revenir. a Paris, route qui est beaucoup moins +directe et moins bien servie. S'il vient malgre ces obstacles, j'en +serai ravie et je le recevrai de mon mieux. Je n'ose plus vous +tourmenter pour faire ce voyage. Il vous ferait pourtant grand bien. +Vous n'auriez pas de peurs a redouter pour la nuit, ni tout l'embarras +de vivre en pension. + +Adieu, ma chere maman; je vous ecris a la lueur des eclairs et aux +grondements du tonnerre, ce qui n'empeche pas Maurice et Casimir de +ronfler aussi fort que lui. Je vais faire comme eux, et, si a nous +trois nous ne couvrons pas le bruit de l'orage, il faudra qu'il fasse +grand train de son cote. Ecrivez-moi un peu plus souvent. + +Portez-vous bien, et soignez-vous. Je vous embrasse bien tendrement. + + + + +XVI + +A LA MEME + + Nohant, 4 septembre 1827. + +Ma chere maman, + +Me voici de retour, depuis cinq ou six jours. J'ai ete absolument +empechee d'ecrire durant mon voyage. Toujours en route, soit a cheval, +soit a pied; je n'ai pas eu un instant pour me reposer et pour rendre +compte de mes courses. Madame Defos, que j'ai vue avant d'aller au +Mont-Dore, et en en revenant, m'a dit vous avoir donne de nos +nouvelles. J'etais donc sure que vous ne seriez point inquiete de +nous. Cette chere dame nous a recus avec une bonte parfaite. J'ai fait +connaissance avec mademoiselle Eugenie[1], qui est fort aimable et +fort aimee dans Clermont et dans sa maison. + +Votre adorateur, comme vous l'appelez, est aussi fort aimable et fort +spirituel. Il nous a lu beaucoup de vers charmants, dont une partie +fut faite en votre honneur, comme ceux de _Victoire, Sophie, +Antoinette_, que vous connaissez. Aglae[2] etait tres bien quand nous +sommes passes la premiere fois; a notre retour, elle etait dans ses +crises. Elle avait pris Maurice en grippe, bien qu'il fut fort +tranquille. Moi, je n'etais pas trop rassuree et j'ai renvoye le petit +aussitot apres diner, sous pretexte qu'il etait fatigue. + +J'ai ete voir le couvent de Saint-Joseph du haut en bas. Nous avons +dine tous ensemble, pris des glaces, etc. Clermont est une ville +agreable, situee dans un des plus beaux pays de la terre. Madame Defos +est parfaitement logee, sur une place immense, en face des beaux +coteaux de la Limagne et du Puy-de-Dome, qui s'eleve comme un geant a +l'horizon. La maison qu'elle habite est une des plus belles de la +ville et passerait pour belle, meme a Paris. Je pense que vous serez +bien aise d'apprendre ces details et de savoir votre tante dans une +position douce et agreable. Elle serait heureuse sans le fardeau +qu'elle supporte avec tant de patience et de douceur. Elle en est sur +les dents. C'est un enfant acariatre qu'il faut endurer tout le jour +et veiller la nuit; elle se sacrifie a l'interet de ce malheureux +enfant, qui ne peut pas lui en savoir gre, avec une resignation et une +tendresse dont le coeur d'une mere est seul capable. + +Nous avons beaucoup couru au Mont-Dore, aux environs, a Clermont, a +Pontgibaud, ou sont les mines de plomb, a Aubusson, ou sont les belles +manufactures de tapis. Enfin ce que nous avons fait en peu de temps +est remarquable. J'ai pris la douche, j'ai ete au bal, j'ai galope a +cheval, j'ai verse en voiture, et je pourrais faire une tres longue +relation de ce court voyage; mais je vous en epargne l'ennui. + +Je me borne a vous dire, ma chere maman, que tout le monde se porte a +merveille, gendre, fille et petit-fils. J'ai un appetit effrayant et +j'ai pris l'habitude de dormir, que je trouve tres agreable. + + [1] Fille de M. Defos. + [2] Autre fille de M. Defos. + + + + +XVII + +A M. CARON, A PARIS + + Nohant, 22 novembre 1827. + +Il y a bien longtemps, mon bon ami, que je veux vous ecrire, et ma +mauvaise sante, de jour en jour plus detraquee, m'empeche de faire +rien qui vaille, de m'appliquer meme au travail qui m'est le plus +agreable, c'est-a-dire de m'entretenir avec les gens que j'aime. Au +lieu de cela, il faut m'ennuyer en ceremonies depuis une semaine avec +des gens occupes de politique et d'elections, que je comprends fort +peu, mais qu'il faut avoir l'air de comprendre sous peine +d'impolitesse, et devant qui il faut sembler s'interesser +prodigieusement au succes de choses dont on entend parler pour la +premiere fois. Casimir avait l'air tout ce temps d'un chef de parti; +et, grace a ses efforts, des deputes parfaitement liberaux ont ete +nommes dans tous les colleges environnants. J'en suis charmee, et je +le suis encore davantage de voir cette corvee terminee et de ne plus +voir la fievre sur tous les visages. + +Casimir m'a dit que vous aviez ete malade, mon cher Caron. Donnez-nous +de vos nouvelles; vous nous oubliez tout a fait, et vous avez tort; +car vous avez toujours en nous de vrais et fideles amis. + +Ne craignez donc aucun refroidissement de notre part: ma mauvaise +sante et les ennuyeuses elections ont ete la seule cause de mon long +silence. Casimir m'a dit que vous aviez eprouve beaucoup de chagrins. +Quelle qu'en soit la cause, croyez que je les partage du fond du coeur +et qu'ils ne me trouveront jamais indifferente. + +Voici l'ami Dutheil et le beau docteur[1] qui me chargent de vous +assurer de leur amitie et me forcent de vous dire adieu. Mais, +auparavant, nous nous reunissons en corps pour vous prier de venir +vous reposer ici de tous vos ennuis et boire sur eux le fleuve +d'oubli, compose de vin de Champagne dont Casimir a decouvert une +nouvelle source dans sa cave. + +Je crois que je serai obligee d'aller passer une huitaine a Paris pour +consulter sur ma sante. Vous seriez bien aimable de me ramener ici et +d'y passer une partie de l'hiver. Vous etes bien sur que j'emmenerai +Pauline. + +Adieu, mon cher _Latreille_; je vous embrasse de tout mon coeur et +compte que vous accueillerez ma proposition favorablement. + +AURORE. + + [1] Charles Delaveau. + + + + +XVIII + +A M. CARON, A PARIS + + Nohant, 1er avril 1828. + +Mon cher Caron, + +Il y a bien longtemps que je veux vous ecrire; mais mon Maurice a ete +si malade pendant tout l'hiver, et moi, j'ai ete si tourmentee de ses +maux et des miens, que je n'ai donne signe de vie a personne; ce dont +je recois de vifs reproches de tous cotes. + +Quoique vous y mettiez plus d'indulgence que les autres, en ne me +grondant pas, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre +_longanimite_, et je viens enfin vous dire que je ne vous ai point +oublie; car nous parlons de vous bien souvent, avec mon mari et nos +amis de la Chatre, qui demandent toujours quand vous viendrez. Je +voudrais bien avoir une bonne reponse a leur donner et je n'en perds +pas l'esperance; car vous trouverez bien quelque temps a nous +consacrer et vous savez qu'il y a ici de bon vin et de bons garcons. + +J'espere que, dans quelques jours, nous aurons du beau temps qui me +rendra moins maussade et mieux portante. Pour le present, je suis tout +a fait ganache et miserable, ne pouvant bouger de ma chambre et a +peine de mon lit. Je suis grosse par-dessus le marche, et cela fait +une complication de maux peu agreable. Il ne me faudrait pas moins que +vous pour me rendre ma bonne humeur et la sante. + +Que faites-vous maintenant, mon gros ami? avez-vous gueri ce vilain +rhume qui vous fatiguait si fort, et etes-vous un peu au courant de +votre nouvel etat de choses? Il y a bien longtemps aussi que Casimir +dit tous les jours qu'il veut vous demander de vos nouvelles. Mais +vous savez comme il est paresseux de l'esprit et enrage des jambes. Le +froid, la boue, ne l'empechent point d'etre toujours dehors, et, quand +il rentre, c'est pour manger ou ronfler. + +Votre belle Pauline est-elle toujours aussi grosse et aussi bonne? +Maurice est un lutin acheve. Il a ete abime d'une coqueluche qui lui a +ote, pendant deux mois, le sommeil et l'appetit. Heureusement il va a +merveille maintenant. + +Quand vous viendrez, je veux que vous m'ameniez Pauline; vous savez +que j'en aurai bien soin, et elle est si aimable et si douce, qu'elle +ne vous sera guere a charge en route. + +Voyez-vous souvent la famille Saint-Agnan[1]? J'ai ete si paresseuse +envers elle, que je ne sais ce qu'elle devient. + +Maurice, qui s'endort sur mes genoux et me fatigue beaucoup, m'empeche +de vous en dire davantage. Je laisse a Casimir le soin de vous repeter +que nous vous aimons toujours et vous desirons vivement. + + [1] Amie de George Sand habitant Paris. + + + + +XIX + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 7 avril 1828. + +Ma chere maman, + +Vous me traitez bien severement, juste au moment ou je venais de vous +ecrire, ne m'attendant guere a vous voir fachee contre moi. Vous me +pretez une foule de motifs d'indifference dont vous ne me croyez +certainement pas coupable. J'aime a croire qu'en me grondant, vous +avez un peu exagere mes torts, et qu'au fond du coeur vous me rendiez +plus de justice; car, vous m'aviez cru insensible a de si graves +reproches, vous ne me les auriez pas faits. + +J'espere qu'en apprenant que ma maladie avait ete la seule cause de ce +long silence, vous m'avez entierement pardonne. Dites-le-moi bien +vite; c'est un mauvais traitement pour moi que vos reproches, et j'ai +besoin, pour me mieux porter, de savoir que vous m'avez rendu vos +bontes. + +J'ai appris de la famille Marechal[1] des nouvelles qui m'ont bien +profondement affligee. J'en suis malade de chagrin et d'inquietude. Je +viens pourtant de recevoir une lettre d'Hippolyte m'annoncant que +Clotilde est beaucoup mieux. Mais sa fille est morte! pauvre Clotilde, +qu'elle est malheureuse! si bonne et si aimable! Elle ne meritait pas +ces cruels chagrins. Elle ignore encore la perte de son enfant; mais +il faudra qu'elle l'apprenne, et combien ce nouveau malheur lui sera +amer! Je suis sure que ma pauvre tante a le coeur brise. Tout est +chagrin et misere ici-bas. + +Vous me mandez que Caroline est malade. Qu'a-t-elle donc? J'espere que +cela n'est pas serieux, puisque vous m'en parlez si brievement. +Veuillez m'en parler avec plus de details, ma chere maman, ainsi que +de vous-meme. Je ne sais si c'est pour me punir que vous me donnez de +mauvaises nouvelles sans y ajouter un mot pour les adoucir. Ce serait +trop de severite. + +Maurice va a merveille. Il est tous les jours plus aimable et plus +joli. + +Mais je me reproche de vanter mon bonheur, quand je pense a cette +pauvre Clotilde, dont le sort, a cet egard, est si different. +L'aisance et les plaisirs ne sont rien au coeur d'une mere en +comparaison de ses enfants. Si je perdais Maurice, rien sur la terre +ne m'offrirait de consolation dans la retraite ou je vis. Il m'est si +necessaire, qu'en son absence, je ne passe pas une heure sans +m'ennuyer. + +Ne me laissez pas plus longtemps avec le chagrin de vous savoir +mecontente. Ecrivez-moi, ma chere maman; j'ai le coeur bien triste, et +un mot de vous en oterait un grand poids. + +Casimir vous embrasse tendrement. + + [1] Oncle et tante de George Sand + + + + +XX + +A M. CARON, A PARIS + + Nohant, 16 avril 1828. + +Je recois a l'instant votre lettre, mon bon Caron. Elle me fait tant +de plaisir, que j'y veux repondre tout de suite. Vous etes mille fois +aimable de vous etre decide a nous venir trouver. Nous en sautons de +joie, Casimir et moi. Je vais, par le meme courrier, renouveler mon +invitation a madame Saint-Agnan, que j'aurai le plus grand plaisir a +recevoir, comme je le lui ai dit vingt fois et comme, j'espere, elle +n'en doute pas. + +Je ne sais _combien de filles_ elle m'amenera. Je sais qu'il y en a +une en pension; mais, les eut-elles toutes, la maison est assez grande +pour les loger, et nous avons des poulets dans la cour en suffisante +quantite pour approvisionner un regiment. + +J'ai encore une demande a vous faire: c'est, au cas ou madame +Saint-Agnan voudrait emmener une femme de chambre, de l'en dissuader, +comme si cela venait de vous, en lui disant qu'elle n'en aura pas +besoin ici, puisque j'en ai une qui n'a rien a faire et qui sera a son +service. Je ne voudrais pas qu'elle s'apercut de ma repugnance a cet +egard, parce qu'elle croirait peut-etre que j'y mets de la mauvaise +grace. Elle se tromperait; car je serai enchantee de la recevoir, elle +et sa famille. Vous savez aussi que ce n'est pas la crainte de nourrir +une personne de plus, puisqu'il s'en nourrit dans ma maison plus que +je ne le sais souvent moi-meme. Je crains ici les domestiques +etrangers, parce que mes Berrichons sont de simples et bons paysans +ignorant toutes les rubriques des gens de Paris. + +L'annee derniere, la femme de chambre de madame Angel avait mis la +maison en revolution par ses plaintes, ses propos. Les uns me +demandaient leur compte pour aller a Paris, ou elle se faisait fort de +les placer; les autres voulaient doubler leurs gages, etc., etc. Je +vous entretiens de ces balivernes parce qu'un mot dit en passant a +madame Saint-Agnan peut m'epargner ces petits desagrements. Si +cependant elle insiste, qu'il n'en soit plus question et prenez que je +n'ai rien dit. Vous pensez qu'une aussi petite consideration ne +refroidira pas le plaisir que j'aurai a la voir. + +Adieu, mon bon ami; venez au plus vite. Votre chambre vous attend; le +lit de Pauline sera aupres du votre, ou, si vous voulez dans ma +chambre, a cote de celui de Maurice. Nous vous attendons avec une +grande impatience, et je vous embrasse de tout mon coeur. + +Votre fille + +AURORE. + +Les amis de la Chatre vont etre bien joyeux de la bonne nouvelle de +votre arrivee. + + + + +XXI + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 4 aout 1828. + +Ma chere maman, + +Il est vrai que j'ai ete bien longtemps sans vous ecrire; mai je n'ai +pas cesse de demander de vos nouvelles a Hippolyte. Il pourra vous le +dire aussi, trois fois de suite je lui ai demande votre adresse sans +qu'il me l'envoyat. J'ai cherche dans vos lettres precedentes. Je n'y +ai pas trouve celle que vous m'avez designee. Ce n'est que sa derniere +lettre (qui m'est arrivee a peu pres en meme temps que la votre) qui +me l'a apprise. J'etais fort contrariee, je vous assure, de ne savoir +ou vous etiez. Je suis enfin bien heureuse de vous savoir installee de +nouveau a Paris, bien portante et avec la societe de votre enfant[1]. +Embrassez-le bien de ma part, je vous en prie et gardez-le le plus +longtemps possible; car j'ai bien envie de le voir. + +A cet egard, je ne sais pas du tout quand j'aurai le bonheur de vous +embrasser. Je crois que je ferai tranquillement mes couches ici, ou je +serai plus commodement et plus economiquement pour passer les premiers +mois de ma nourriture. Si nos affaires nous le permettent, je fais le +projet d'aller passer, cet hiver, quelque temps pres de vous. Ma sante +est assez bonne, quoique, depuis quelques semaines, je souffre +beaucoup de l'estomac. En ne mangeant pas, j'y echappe. Cela me coute +fort, car j'ai des faims tres exigeantes, que je ne puis satisfaire +sans les payer de plusieurs jours de souffrance et de diete. + +Je ne suis pas tres forte, et la moindre course en voiture me fatigue +beaucoup. A cela pres, je vais bien. Je suis si grosse, que tout le +monde pense que je me suis trompee dans mon calcul et que +j'accoucherai tres prochainement: je ne crois pourtant pas que ce soit +avant deux mois. + +Casimir me charge de vous dire qu'il est tres mecontent de +l'inexactitude de M. Puget a votre egard. Il ne peut vous adresser a +M. Lambert, qui n'est plus notaire et qui n'habite plus Paris. Il +chargera de vos affaires, des le prochain trimestre, une personne sure +et parfaitement exacte. J'ai vu Leontine un instant. Elle se portait +bien. Je vais la chercher demain pour quelques jours. + +Adieu, ma chere maman; reposez-vous bien de vos fatigues, afin que je +puisse aussi vous recevoir. Ce ne sera jamais assez tot, au gre de mon +impatience. Je vous embrasse tendrement; Casimir et Maurice se +joignent a moi. + +Le cher pere est tres occupe de sa moisson. Il a adopte une maniere de +faire battre le ble qui termine en trois semaines les travaux de cinq +a six mois. Aussi il sue sang et eau. Il est en blouse, le rateau a la +main, des le point du jour. + +Les ouvriers sont forces de l'imiter; mais ils ne s'en plaignent pas, +car le vin de pays n'est point menage pour eux. Nous autres femmes, +nous nous installons sur les tas de ble dont la cour est remplie. Nous +lisons, nous travaillons beaucoup, nous songeons fort peu a sortir. +Nous faisons aussi beaucoup de musique. + +Adieu, chere maman; rappelez-moi a l'amitie du vicomte. Maurice est +mince comme un fuseau, mais droit et decide comme un homme. On le +trouve tres beau, son regard est superbe. + + [1] Oscar Cazamajou, son petit-fils. + + + + +XII + +A M. CARON, A PARIS + + 15 novembre, 1828. + +Je n'ose pas dire, mon bon reverend, que j'ai bien du regret de ne +vous pas voir. Ce serait etre egoiste que de s'affliger de vos succes. +Mais, sauf la joie bien vraie que j'eprouve a vous voir satisfait et +dont vous ne pouvez pas douter, il m'est bien permis, a part moi, +d'etre fachee de votre absence, et de regretter votre aimable +personne. + +J'ai l'espoir que vous n'oublierez point notre sincere affection dans +le cours de vos prosperites, et que, quand vos affaires vous +laisseront quelque repit, vous viendrez passer ici ce temps de +liberte, dormir la grasse matinee, flaner avec l'ami Duteil et faire +jurer Casimir en le gagnant aux echecs. + +Vous avez ici votre appartement, votre nourriture, eclairage, +_blansissage_, etc., moyennant la somme modique de deux francs +cinquante centimes par semaine, et, de plus, vous aurez ce qui ne +s'achete pas, des coeurs qui vous aiment bien veritablement. + +Cette lettre vous sera remise par votre ami Duteil, qui, je crois, a +le projet de vous demander de le prendre en pension pour trois +semaines. C'est un compagnon aimable, et c'est pour la meme raison +qu'il desire loger avec vous, si vous le trouvez bon. + +Adieu, mon venerable octogenaire. Que votre _barque_ vogue au gre de +vos desirs! C'est ce que je vous souhaite, au nom du Pere, etc. + +Je vous embrasse de tout mon coeur, et desire que vous terminiez +heureusement et vite afin de revenir nous voir. + +AURORE. + +Comment va la grosse Pauline[1]? Embrassez-la de ma part et de celle +de Maurice. On dit que vous avez une nouvelle Corinne pour cuisiniere, +je vous en fais mon compliment. + + [1] Niece de Caron. + + + + +XXIII + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 27 decembre 1828. + +Mon garde champetre, qui est mon fournisseur et mon pourvoyeur, et +qui, de plus, est ancien voltigeur et bel esprit, a fait ce matin, ma +chere maman, une assez belle chasse. Je fais mettre des demain ma +cuisiniere a l'oeuvre, et, quoiqu'elle ait beaucoup moins de genie que +le garde champetre, j'espere qu'elle en aura assez pour confectionner +un bon pate que je vous enverrai pour vos etrennes des qu'il sera +refroidi. Mon ami Caron, a qui j'adresse un envoi de meme genre, vous +fera passer ce qui vous revient. + +Agreez en meme temps, chere mere, tous mes voeux et mes embrassements +du jour de l'an; ayez une bonne sante, de la gaiete, et venez nous +voir, voila mes souhaits. + +Je suis charmee que vous ayez trouve mes confitures bonnes. Je +comptais vous en adresser un second volume; mais mon essai n'a pas ete +aussi heureux que le premier. Entrainee par l'ardeur du dessin, j'ai +laisse bruler le tout et je n'ai plus trouve sur mes fourneaux qu'une +croute noire et fumante qui ressemblait au cratere d'un volcan +beaucoup plus qu'a un aliment quelconque. + +Puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous dirai que vous avez tres +bien fait de ne rien donner a mon envoye. Il en eut ete tres choque. +Il veut bien se considerer comme _mon ami et mon voisin_, mais non +comme un commissionnaire. Il vous eut dit qu'il etait _ne natif_ de +Nohant, qu'il se rendait mon messager uniquement _par amitie_, mais +qu'il avait _trop de sentiments_, etc. Enfin il vous aurait dit +peut-etre de tres belles choses, mais vous avez bien fait de ne le pas +payer. Il est tres glorieux, je suis sure, de pouvoir dire qu'il nous +a rendu service. + +Je ne sais pas si mon projet d'aller a Paris s'effectuera. J'ai meme +tout lieu de croire qu'il ira grossir le nombre immense de projets en +l'air qui sont en depot dans la lune avec tout ce qui se perd sur la +terre. Ma fille est bien petite et bien delicate pour voyager par ce +mauvais temps. Du reste, elle est fraiche et jolie a croquer. Maurice +se porte bien aussi, et vous souhaite une bonne annee; il embrasse son +cousin Oscar. Veuillez, chere maman, etre encore mon remplacant dans +le choix des etrennes a Oscar (ce que je laisse a votre disposition). + +Je vous embrasse de toute mon ame, Casimir en prend sa part. + +AURORE. + + + + +XXIV + +A M. CARON, A PARIS + + Nohant, 20 janvier 1829. + +Il est tres vrai que je suis une paresseuse, mon _digne vieillard_ et +bon ami. Vous savez que je suis de force a me laisser bruler les pieds +plutot que de me deranger, et a vous couvrir une lettre de pates +plutot que de tailler ma plume. Chacun sa nature. Vous n'etes pas mal +_feugnant_ aussi, quand vous vous en melez. Mais ce n'est jamais quand +il s'agit d'obliger; j'ai pu m'en convaincre mille fois, et j'ai meme +honte d'abuser si souvent de votre extreme bonte. + +Je vous ai demande dans quelque lettre qui se sera perdue: + +Les _Memoires de Barbaroux_, les _Memoires de madame Roland_, et les +_Poesies de Victor Hugo_. + +J'ai deux volumes de Paul-Louis Courier intitules _Memoires, +Correspondance_ et _Opuscules inedits_. Il doit avoir paru un +troisieme volume contenant des fragments de _Xenophon, l'Ane de +Lucius, Daphnis et Chloe_, etc. En outre, je voudrais avoir son +meilleur volume contenant les pamphlets politiques et opuscules +litteraires, imprime clandestinement a Bruxelles in-8 deg.. Celui-la sera +peut-etre difficile a trouver. Aidez-vous d'Hippolyte, qui s'aidera +d'Ajasson, pour me le depister. Veuillez avoir ma lettre dans votre +poche, quand vous irez chez le libraire, afin de ne pas vous tromper +ni m'acheter ce que j'ai deja. + +Ne confondez pas les _Memoires de Barbaroux_ le _girondin_ sur la +Revolution, avec quelque chose de nouveau que son fils _C.-O. +Barbaroux_ vient de publier a la suite ou au commencement d'une +biographie de la Chambre des pairs. J'attendrai pour lire l'histoire +des vivants qu'ils soient morts, et, si je suis morte avant eux, je +m'en passerai. + +Cela ne veut pas dire que je dedaigne les oeuvres des contemporains; +seulement la posterite jugera les hommes mieux que nous. Je voudrais +avoir quelque chose de Benjamin Constant et surtout de Royer-Collard. +Mais quoi! je ne suis pas au courant de ces publications. Veuillez +m'aider, m'envoyer ce qu'il y a de plus remarquable et le plus a la +portee d'une bete comme moi. + +En voila-t-il assez? Je vous plains bien sincerement, mon vieux, si +vous avez beaucoup de femmes comme moi sur les bras. + +Pour faire diversion a ces _factures_, car mes lettres ne sont pas +autre chose, je vous envoie le recit _lamentable_ d'une histoire +recemment arrivee a la Chatre. Vous savez qu'il y a sept ou huit +societes qui ne se melent point. Vous savez que Perigny et moi, qui +avons la pretention d'etre _philosophes_, nous invitons tout le monde. + +Moi, je ne recois pas cette annee; mais, lui, il a commence. La +premiere soiree s'est assez bien passee, moyennant que les plus +huppees ont ete stupefaites de surprise en se voyant _amalgamees_ avec +ce qu'elles appellent de la canaille, quoique cette canaille les +vaille et plus. Le maitre de musique et sa femme, fort gentille, ont +surtout cause par leur admission, une indignation, et les bonnes +personnes de dire que M. de Perigny comblait d'honnetetes le musicien +susdit afin d'economiser cinq francs par soiree. + +Voulant mettre a profit cet incident, mais ne voulant pas mettre _en +scene_ l'innocent musicien et son innocente moitie, nous avons, Duteil +et moi (auteurs indignes de cette chanson), offert nos propres +individus aux traits de la satire, nous maltraitant _soi-meme_ (nous +avions tenu l'orchestre a nous deux, la premiere soiree); nous +detournons par cette ruse adroite les soupcons qui se dirigeraient sur +nous si nous ne gardions le secret sur notre genie poetique, car _nous +en pincons_. Il a pu, a Paris, vous chanter des complaintes de notre +facon; que vous en semble? Nous avons tant d'esprit, que nous en +sommes _zonteux_ nous-memes. Nous avons montre la susdite chanson a M. +et madame de Perigny, qui en ont beaucoup ri et nous ont autorises a +la repandre _clandestinement_, a condition qu'ils ne soient pas +reconnus en avoir eu connaissance. + +Voyez-vous d'ici la bonne figure qu'ils vont faire, et vous aussi, +quand, d'un air piteux, on viendra vous raconter qu'un libelle +impertinent, _arme a deux tranchants_, et dans lequel nous sommes +particulierement maltraites, circule dans la ville? Voyez-vous l'air +de philosophie et de generosite avec lequel nous temoignerons notre +mepris de cet outrage? J'oubliais de vous dire qu'a la seconde soiree +il n'est venu personne que ce maitre de musique, Casimir et moi; la +chanson, d'ailleurs, vous l'apprendra; mais vous saurez que j'avais +l'honneur de faire partie des trois _invites_ qui font une si pauvre +figure a la fin du dernier couplet. Nous attendons a demain pour voir +si la _cabale_ continue. Moi, je n'en aurai pas le dementi, et j'irai +pour voir. Vous voila au courant des cancans. + +J'ecrirai a Felicie quand je pourrai. En attendant, dites-lui que je +l'embrasse, que je ne me soucie guere d'apprendre les modes, qu'il me +suffit qu'elle se porte bien et ne m'oublie pas. Au reste, je lui +dirai cela moi-meme dans quelques jours. Je verrai demain toutes vos +_amoureuses_ et m'acquitterai de vos commissions. + +Bonsoir, mon vieux; portez-vous bien, dormez quinze heures sur seize, +et aimez toujours votre fille + +AURORE + + +Casimir vous embrasse, et Maurice embrasse Pauline. A propos, j'ai un +menage entier de porcelaine de Verneuil[1] pour elle; mais comment le +lui envoyer? le port coutera plus que la chose ne vaut; fixez-moi +la-dessus. + + LA SOIREE ADMINISTRATIVE + ou + LE SOUS-PREFET PHILOSOPHE + + Air: _Tous les bourgeois de Chartres_ + + 1 + + + Habitants de la Chatre Nobles, bourgeois, vilains. D'un petit + gentillatre Apprenez les dedains. + Ce jeune homme, egare par la _philosophie_[2], + Oubliant, dans sa deraison, + Les usages et le bon ton, + Vexe la bourgeoisie + + 2 + + Voyant que, dans la ville, Plus d'un original Tranche de + l'homme habile Et se dit liberal; + A nos tendres moities qui frondent la noblesse + Il crut plaire en donnant un bal + Ou chacun put d'un pas egal + Aller comme a la messe. + + 3 + + Un ecorcheur d'oreilles, Ci-devant procureur[3]. Croit faire + des merveilles Avec madame _Orreur_[4]. + Sur son piano discord quand l'une nous assomme, + L'autre nous fait grincer des dents, + Le tout pour epargner cinq francs + Au menage econome. + + 4 + + Juges et militaires, Medecins, avocats, Chirurgiens et + notoires, Chacun prend ses ebats. + On entendit pourtant plus d'une grande dame, + Pincant la levre et clignant l'oeil, + Murmurer dans son noble orgueil: + "Voyez! quel amalgame!" + + 5 + + Guidant la contredanse, Perigny tout en eau, Croyait par sa + prudence Nous dorer le gateau. + L'_avant-deux_ n'etait pas la chose delicate: + Mais, quand on fut au moulinet, + C'est en vain que le sous-prefet + Cria: "Donnez la patte!..." + + 6 + + Quand finit ce supplice, Chaque dame aussitot Demande sa + pelisse, Sa bonne et son falot, + Et toutes en sortant se disaient dans la rue, + En retroussant leur falbala: + "Jamais on ne me reprendra + _En pareille cohue_." + + 7 + + La semaine suivante Le punch est prepare, La maitresse est + brillante, Le salon est cire. + vint trois invites de chetive encolure. + Dans la ville on disait: "Bravo! + On donne un bal _incognito_ + A la sous-prefecture!" + + [1] Village de potiers pres de Nohant. + [2] Pernigy. + [3] Duteil. + [4] Aurore. + + + + +XXV + +A MADAME MAURICE-DUPIN, A PARIS + + Nohant, 8 mars 1829. + +Ma chere maman, + +Il y a bien longtemps que je veux vous ecrire; mais il a fallu que le +careme arrivat pour m'en laisser le temps. Jamais a Paris on ne mena +une vie plus active et plus dissipee que celle que nous avons passee +durant le carnaval: courses a cheval, visites, soirees, diners, tous +les jours ont ete pris, et nous avons beaucoup moins habite Nohant que +la Chatre et les grands chemins. + +Enfin, nous voici rentres dans un ordre de choses plus paisible, et je +commence, pour que la retraite me soit aussi agreable que les plaisirs +me l'ont ete, par vous demander de vos nouvelles et vous assurer que +je voudrais que vous fussiez ici, ou vous vous porteriez bien et vous +amuseriez, j'en suis sure. Un peu de mouvement en voiture, la societe +de personnes gaies et aimables comme celles dont notre intimite est +composee vous plairaient, a vous qui n'aimez pas plus que moi la gene +et les obligations. Le coin du feu a aussi ses plaisirs. Hippolyte +l'egaye par son caractere facile, egal, toujours bon et content. Nous +rions, chantons et dansons comme des fous, et jamais, depuis bien des +hivers, je ne me suis si bien portee. Je lui en attribue tout +l'honneur. + +Avez-vous toujours votre petit compagnon Oscar? Hippolyte m'a dit +qu'il etait fort gentil, mais assez delicat. Maurice grandit beaucoup +et n'est pas non plus tres robuste maintenant. C'est l'age, dit-on, ou +le temperament se developpe, non sans quelque effort et quelque +fatigue. Il est joli comme un ange, et fort bon. Sa soeur est une +masse de graisse, blanche et rose, ou on ne voit encore ni nez, ni +yeux, ni bouche. C'est un enfant superbe, quoique ne imperceptible; +mais, pour esperer que ce soit une fille, il faut attendre qu'elle ait +une figure. Jusqu'ici, elle en a deux aussi rondes et aussi joufflues +l'une que l'autre.... Elle a toujours une bonne nourrice, dont elle se +trouve fort bien. + +Le mois prochain, vous verrez mon mari, qui retournera avec Hippolyte +vendre son cheval. De la, nous irons un mois a Bordeaux et un mois a +Nerac, chez ma belle-mere, et nous serons de retour ici au mois de +juillet. Si vous voulez, a cette epoque, tenir votre promesse, et +decider Caroline a vous accompagner, nous passerons en famille tout le +temps que vous voudrez; car je n'aurai plus d'obligations de toute +l'annee, et il me faut des obligations pour quitter Nohant, ou j'ai +pris racine. Nous vous soignerons bien et vous rajeunirez si fort, que +vous retournerez a Paris fraiche et encore tres dangereuse pour +beaucoup de tetes. + +Adieu, ma chere maman. Casimir, Hippolyte, mes deux enfants et moi +vous embrassons tous bien tendrement. Gare a vous, au milieu d'un +pareil conflit! vous aurez bien du bonheur si vous n'etes pas etouffee +par nos caresses, et nos batailles a qui en aura sa part. + +Quand-vous me repondrez, aurez-vous la bonte de me donner quelques +conseils sur la facon d'une robe de foulard fort belle qu'on m'envoie +de Calcutta et que je ferai moyennant que vous me direz ou en est la +mode et la maniere dont je dois tailler les manches? Je crois que +maintenant on les fait droit fil et aussi larges en bas qu'en haut. +Mais dirigez-moi, car je suis fort en arriere. + + + + +XXVI + + A M. DUTEIL, AVOCAT, A LA CHATRE[1] + (RECOMMANDE A MADAME LA POSTE DE LA CHATRE) + + Bordeaux, 10 mai 1829. + +Helas! mon estimable ami, que c'est cruel, que c'est effrayant, que +c'est epouvantable, je dirai plus, que c'est sciant, de s'eloigner de +son endroit et de se voir en si peu de jours _transvase_ a cent vingt +lieues de sa patrie! Si cette douleur est cuisante pour tous les +coeurs bien nes, elle est telle pour un coeur berrichon +particulierement, qu'il s'en est fallu de peu que je ne fusse noyee +dans un torrent de pleurs, repandues par Pierre[2], Thomas[3], +Colette[4], Pataud[5], Marie Guillard[6] et Brave[7]; torrent auquel +j'en joignis un autre de larmes abondantes. Que dis-je! un torrent? +c'etait bien une mer tout entiere. + +Apres avoir embrasse ces inappreciables serviteurs, les uns apres les +autres, je m'elancai dans la voiture, soutenue par trois personnes, et +j'arrivai sans encombre a Chateauroux. La, nous fumes singulierement +egayes par la conversation piquante et badine de M. Didion, qui nous +fit pour la cinquante-septieme fois le recit de la maladie et de la +mort de sa femme, sans omettre la plus legere particularite. + +A Loches, mon ami, vous croyez peut-etre que je me suis amusee a +penser que ces tourelles noircies, ou ma cuisiniere mourrait du +spleen, avaient ete la residence d'un roi de France et de sa cour; ou +bien que j'ai demande aux habitants des nouvelles d'Agnes Sorel?... +J'avais bien autre chose dans l'esprit. Je songeais, avec +recueillement, avec emotion, au passage dans cette ville du +respectable et philanthrope M. Blaise Duplomb[8], lequel fut rattrape +par des _querdins de zendarmes qui l'attacerent a la queue de leurs +cevaux et_... Mais vous savez le reste! Il est trop penible de revenir +sur de si deplorables circonstances. + +Enfin, mon estimable ami, la presente est pour vous dire qu'apres cinq +jours d'une traversee fatigante et dangereuse, a travers des deserts +brulants et des hordes d'anthropophages, apres une navigation de cinq +minutes sur la Dordogne, pendant laquelle nous avons couru plus de +perils et supporte plus de maux que la Perouse dans toute sa carriere, +nous sommes arrives, frais et dispos, en la ville de Bordeaux, presque +aussi belle qu'un des faubourgs de la Chatre, et ou je me trouve fort +bien; regrettant neanmoins, vous d'abord, mon ami, puis votre +tabatiere, puis les deux lilas blancs qui sont devant mes fenetres, et +pour lesquels je donnerais tous les edifices que l'on batit ici. + +... Adieu, mon honorable camarade, soutenons toujours de nos lumieres, +et de cette immense superiorite que le ciel nous a donnee en partage +(a vous et a moi), la cause du bon sens, de la nature, de la justice, +sans oublier la morale, la culture libre du tabac et le regime de +l'egalite. + +Rappellez-moi au souvenir d'Agasta[9]. Quant a vous, frere, je vous +donne l'accolade de l'amitie et vous prie de vous souvenir un peu de +moi. + +Helas! loin de la patrie, le ciel est d'airain, les pommes de terre +sont mal cuites, le cafe est trop brule. + +Les rues, c'est de la separation de pierres; cette riviere, c'est de +la separation d'eau; ces hommes, de la separation en chair et en os! +Voyez Victor Hugo. + +AURORE + + [1] Alexis Pouradier-Duteil, avocat a la Chatre, puis president a la + Cour d'appel de Bourges, apres avoir occupe les fonctions de + procureur general aupres de cette meme cour. + [2] Pierre Moreau, jardinier. + [3] Thomas Aucante, vacher. + [4] Jument de George Sand. + [5] Chien de garde. + [6] Cuisiniere. + [7] Chien des Pyrenees. + [8] Proprietaire a la Chatre. + [9] Madame Duteil. + + + + +XXVII + +A M. CARON, A PARIS + + Bordeaux, 4 juin 1829. + +Aimable, estimable, respectable et venerable octogenaire; c'est pour +avoir l'_avantage_ de savoir des nouvelles de votre chancelante et +precieuse sante que la presente vous est adressee par votre fille +soumise et subordonnee. Comment traitez-vous ou plutot comment vous +traite la goutte, le catharre, la crachomanie, la prisomanie, la +mouchomanie, en un mot le cortege innombrable des maux qui vous +assiegent depuis tantot quarante-cinq ans que j'ai le bonheur de vous +connaitre? Fasse le ciel, o digne vieillard, que vous conserviez le +peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous +conserverez, jusqu'a la mort, le sentiment, et le devouement de tous +ceux qui vous entourent! + +C'est aussi pour vous dire que nous sommes pour le moment dans la +ville de Bordeaux, qui est grande et bien faite, regrettant amerement +que vous n'ayez pu mettre a execution le projet que vous aviez forme +de venir vous y divertir avec nous. Ah! bon pere! de combien de soins, +de combien de tendresses, de combien de bouteilles de vin de Bordeaux, +n'eussions-nous pas entoure votre vieillesse! Certes notre affection +et la bonne chere vous eussent rendu cette verdeur de la jeunesse que +vous regrettez en vain maintenant. Nous vous eussions procure de +bienfaisantes transpirations en vous faisant manger des artichauts +crus; et un sommeil reparateur vous eut doucement berce jusqu'a une +heure de l'apres-midi; mais, helas! ou etes-vous? + +Vous imaginez bien, mon cher ami, que nous trottons ici comme des +lievres, que nous flanons comme...? comme vous. Nous allons au +spectacle, au cafe, a la campagne, sur la riviere; nous visitons les +collections, les eglises, les caveaux, les morts, les vivants: c'est a +n'en pas finir. Nous allons voir la mer dans deux ou trois jours. Nous +confions nos augustes personnes et notre precieuse existence aux flots +capricieux, aux vents impetueux et au savoir chanceux d'un pilote +experimente. Priez pour nous, saint homme, vieillard austere et +seraphique! Si nous perissons dans cette lutte, je vous promets +d'aller vous tirer par les pieds. Vous verrez mon ombre pale, +couronnee d'algue verte et sentant la maree a plein nez, errer autour +de votre lit et chanter comme une mouette pendant votre sommeil. +Alors, pieux cenobite, dites le chapelet a mon intention et repandez +de l'eau benite autour de vous. + +Si pourtant, comme je l'espere, une destinee moins poetique me ramene +saine et sauve a l'hotel de _France_[1], je partirai peu de jours +apres pour Guillery, ou je vous prie de m'adresser votre reponse et +celle de ma petite Felicie, a qui je vous prie de remettre _en +particulier_ la lettre ci-incluse. + +Nous avons ici M. Desgranges[2], que vous connaissez je crois. Plus, +l'avocat general[3], qui me charge de vous-dire mille choses +affectueuses et obligeantes. + +Plus, une douzaine de parents ennuyeux; plus, deux ou trois autres +amis fort aimables qui ne nous quittent pas. Le temps vole trop vite +au milieu de ces distractions, qui me remontent un peu l'esprit. + +Il faudra pourtant reprendre le cours tranquille des heures a Nohant. +Ce n'est pas que je m'en inquiete beaucoup: j'ai, comme vous, bon +pere, un fonds de nonchalance et d'apathie qui me rattache sans effort +a la vie sedentaire, et, comme dit Stephane, animale. + +Ah ca, que faites-vous? N'etes-vous pas un peu fatigue d'affaires et +n'aurez-vous pas quelques jours de liberte? Vous savez que vous vous +etes formellement et solennement engage a venir vous reposer pres de +nous, des que vous en trouveriez la possibilite. Je desire vivement +que ce temps arrive, et, en attendant, j'ai l'honneur d'etre, o +vertueux pere de famille, votre fille et amie, + +AURORE. + +Casimir vous embrasse et vous prie de vous occuper de son affaire, je +ne sais laquelle. + + [1] A Bordeaux. + [2] Armateur bordelais. + [3] M. Aurelien de Seze. + + + + +XXVIII + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Bordeaux, 11 juin 1829 + +Dites-moi donc, ma chere petite mere, ce que c'est que cette histoire +de naufrage qui m'a frappee dans mon enfance et qui s'est passee, +autant qu'il m'en souvient, aux lieux ou je suis? Je vous vois encore +tout effrayee; je me rappelle mon pere se jetant a l'eau pour sauver +son sabre, apres nous avoir mises en surete; puis les jurements des +matelots; puis l'eau qui entrait dans l'embarcation. + +Veuillez me raconter tout cela, afin que je comprenne ce qui m'est +arrive et que je puisse me vanter d'avoir couru un _fameux_ danger. Ce +sera d'autant plus necessaire a ma gloire, que, dans l'expedition que +je viens de faire, je n'ai pas eu la satisfaction de la plus petite +tempete. + +Vous qui avez ete partout, vous connaissez la tour de Cordouan, seule +sur un rocher au milieu de la mer, vis-a-vis des cotes de la Saintonge +et de la Gascogne. On pretend que c'est un voyage difficile et +dangereux; et voyez comme c'est vexant: pour une fois que nous y +allons, les vents sont favorables, les flots dociles et les pilotes +excellents! Enfin l'humiliation a ete complete, aucun de nous n'a eu +le mal de mer, et nous sommes revenus aussi sains, aussi gais (je ne +dirai pas aussi frais, car nous etions noirs comme des Cafres et +rouges comme des Caraibes), en un mot aussi dispos que si nous +eussions fait un tour sur le boulevard de Gand. + +Un succes aussi facile me donne une fiere envie de faire le tour du +monde sur un navire, et d'aller a la Chine comme qui prend une prise +de tabac. Ne vous effrayez pourtant pas trop de ce projet, et ne +croyez, pas qu'au premier jour vous allez recevoir une lettre de moi +datee de Pekin. Pour le moment, je tacherai de me contenter des pekins +qui m'environnent, et, dans un mois au plus, je reverrai Nohant, qui a +bien aussi ses Chinois et ses magotes. + +Hippolyte me mande que vous avez presque le projet de venir a Nohant +cet ete. Dieu vous maintienne dans cette bonne idee! + +Adieu, chere maman; je vous embrasse; mais non, je n'en suis pas +digne, je baise votre pantoufle. + + + + +XXIX + +A LA MEME + + Nohant, 1er aout 1829. + +Ma chere maman, + +Je suis enfin de retour et Hippolyte est pres de moi avec sa famille. +Sa femme est bien fatiguee; mais j'espere que quelques jours de repos +la remettront. J'ai passe chez ma belle-mere quinze jours fort +agreables, qui m'ont retablie a peu pres. J'en avais grand besoin, +j'etais souffrante jusqu'a perdre patience; malgre cela, je me +felicite de mon voyage, et, sauf le dernier mois que j'ai presque +entierement passe dans mon lit, mon sejour a Bordeaux m'a offert +beaucoup de plaisirs de mon gout, c'est-a-dire point de monde et +beaucoup de courses. + +Je n'en ai pas moins eu un plaisir infini a me retrouver chez moi avec +tous ceux que j'aime. Il ne nous manque que vous pour etre +parfaitement heureux. + +Nous goutons dans tout son charme le calme de la vie paisible et +retiree; nous n'avons pas d'importuns, pas de faux amis, du moins nous +le croyons ainsi. Nos jours s'ecoulent comme des heures, et sans que +rien pourtant en interrompe l'uniformite. Cette paix profonde est fort +du gout de ma belle-soeur. Hippolyte s'en arrange aussi, parce qu'elle +lui donne une liberte parfaite, qui est son essence. Il monte beaucoup +a cheval. Nous voyons toujours nos anciens amis; mais j'ai retranche +tout doucement beaucoup de mes relations. J'etais tres fatiguee, je +pourrais meme dire ennuyee, de voir autant de monde. Une societe +nombreuse et superficielle n'est pas ce qui me convient, et je crois +que vous etes tout a fait de mon avis, qu'il vaut mieux le coin du feu +qu'un panorama de figures toujours nouvelles qui passent sans qu'on +ait eu le temps d'apprecier leurs qualites et leurs defauts. Je m'en +tiens donc a deux ou trois femmes sur l'amitie desquelles je puis me +reposer, ce qui est deja assez rare. Quant aux hommes, ils n'ont pas +des dehors fort brillants; mais ce sont les meilleures gens du monde; +vous en avez vu un echantillon: notre ami Duteil, qui n'est pas beau +ni elegant, j'en conviens, mais qui a de l'esprit, en revanche, et le +caractere le plus aimable et le plus egal. + +Vous nous avez promis depuis bien longtemps, ma chere maman, de venir +refaire connaissance avec Nohant; vous ne pouvez choisir un meilleur +moment pour nous faire ce plaisir, puisque Hippolyte et sa femme y +sont deja et que je n'ai nulle affaire qui me force a le quitter d'ici +a plusieurs mois. Si vous vous sentez assez forte pour entreprendre la +route, vous nous trouverez toujours heureux de vous soigner et de vous +distraire autant qu'il dependra de nos ressources a cet egard. + +Mes enfants se portent bien. Maurice vous embrasse, et nous en faisons +tout autant, si vous le permettez. Moi, pour ma part, je reclame +pourtant un plus gros baiser que les autres. + + + + +XXX + +A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS[1] + + Nohant, 2 septembre 1829. + +M. Duris-Dufresne [2] m'a fait passer, monsieur, votre reponse aux +propositions dont il a bien voulu se charger de ma part aupres de +vous. Nous sommes d'accord des ce moment, et, si mon offre vous +convient toujours, je vous attendrai au commencement d'octobre. Le +bien que M. Duris-Dufresne nous a dit et de la methode et du +professeur nous donne un vif desir de connaitre l'un et l'autre, et +nous nous efforcerons de vous rendre agreable le sejour que vous ferez +parmi nous. + +Si, dans votre methode, il est quelque preparation prealable qu'il +soit a ma portee de donner a mon fils, veuillez me l'indiquer, afin de +rendre votre travail plus facile; sinon, je le disposerai toujours a +vous montrer de la docilite et de la reconnaissance, et, ce dernier +sentiment, ses parents le partageront, n'en doutez pas. + +Agreez, monsieur, l'assurance de la consideration distinguee avec +laquelle j'ai l'honneur de vous saluer. + +AURORE DUDEVANT. + + [1] Jules Boucoiran, precepteur de Maurice, puis ami intime de la + famille. Plus tard, redacteur en chef du _Courrier du Gard_. + [2] Duris-Dufresue, depute de l'Indre. + + + + +XXXI + +A M. CARON, A PARIS + + Nohant, 1er octobre 1829. + +Mon cher Caron, + +Je suis bien votre servante. Je vous salue et vous embrasse de tout +mon coeur. Maintenant, dites-moi ce que vous avez fait d'une certaine +lettre de Felicie que vous m'annoncez et que vous ne m'avez pas +envoyee? Tete de linotte! a votre age! fi! Cherchez sur votre bureau +et reparez votre oubli en me la renvoyant bientot et m'ecrivant aussi, +pour votre part, une longue lettre. + +Permettez-moi de vous donner quelques commissions. Il y a longtemps +que je ne vous ai _embete_, comme dit Pauline; et ce serait dommage +d'en perdre l'habitude. Ayez la bonte de m'acheter trois ou quatre +petites boites de poudre de corail pour les dents, comme celle que +vous m'avez donnee une fois; plus une aune de levantine noire au grand +large: c'est pour faire un tablier _sans couture_. En expliquant +l'affaire, vous trouverez cela dans un bon magasin de soieries. Plus, +j'ai une guitare chez Puget que je desirerais ravoir (la guitare, +s'entend). Veuillez la faire redemander par madame Saint-Agnan, et, +s'il n'y a pas de boite, veuillez la faire emballer et tenir ces +choses pretes chez vous, ou M. de Seze les ira prendre pour me les +apporter. Cela lui procurera le plaisir de vous voir, dont il est fort +desireux. Il nous a demande votre adresse. + +Remettez-lui aussi le volume de Paul-Louis Courier, et recevez tous +mes remerciements. + + + + +XXXII + +A M. JULES BOUGOIRAN, A NOHANT + + Perigueux, 30 novembre 1829. + +Mon cher Jules, + +Comment vont mes enfants? et vous? et tous les miens? Je suis +impatiente d'avoir de vos nouvelles et des leurs. Je n'en ai pas +encore recu et je suis bien pres de m'en tourmenter. + +Vous etiez de retour a Nohant vendredi soir, vous auriez du m'ecrire +le lendemain; peut-etre demain matin aurai-je une lettre de vous ou de +mon frere. J'en ai besoin pour etre tout a fait contente; car, a _tous +autres egards_ (vous pretendez que c'est mon mot), je suis bien de +corps et d'esprit. + +Mon voyage a ete sinon rapide, du moins heureux. Ma sante est fort +bonne et mon coeur assez content. Hatez-vous donc de me dire que ma +famille va bien aussi; mon Maurice surtout, mon mechant drole, que +j'aime pourtant plus que tout au monde, et sans lequel je n'aurais pas +de bonheur. Dort-il? mange-t-il? est-il gai? est-il bien? Ne soyez pas +trop indulgent pour lui, et, pourtant, le plus que vous pourrez, +faites-lui aimer le travail. Je sais bien que ce n'est pas chose +aisee. Quand je suis la pour secher ses pleurs et le voir ensuite +dormir dans son berceau, je ne m'en inquiete guere; mais, de loin, ma +faiblesse de mere se reveille, et je ne sens plus que de la douleur, +en songeant qu'il est peut-etre a se lamenter devant son livre. Sotte +chose que l'enfance de l'homme, sotte chose que sa vie tout entiere! + +Enfin, mon cher enfant, faites pour lui ce que vous feriez, ce que +vous ferez un jour pour votre propre fils. Suivez son education; mais, +avant tout, surveillez sa sante. Ayez aussi l'oeil sur ma petite +pataude et l'oreille a ses cris. Je vous ai deja dit tout cela. Je +suis rabacheuse et ennuyeuse comme toutes les vieilles. Vous me le +pardonnerez; car vous avez une mere aussi, et, si vous etiez malade +chez moi, je vous soignerais comme elle-meme. Je vous ai confie mon +bien le plus precieux, vous m'avez promis d'en etre responsable. + +Repondez bien a toutes mes questions, repetez dix fois la meme chose +sans vous, lasser, et ne laissez pas passer deux jours sans me tenir +au courant. Vous me prouverez ainsi que vous avez autant d'amitie pour +moi que j'en ai pour vous. + +Je pense repartir vers le milieu de la semaine prochaine. Ecrivez +jusqu'a ce que je vous avertisse. Adieu. + +Soignez aussi mon bengali, et dites-moi s'il n'etait pas mort de soif +quand vous etes arrive. Tenez un peu compagnie a ma pauvre Emilie [1], +qui s'ennuie souvent. Je sais que vous etes bon, attentif et +obligeant. + +Je compte sur vous pour me remplacer en toute chose. + +AURORE DUDEVANT. + + [1] Madame Hippolyte Chatiron, belle soeur de Georges Sand. + + + + +XXXIII + +AU MEME + + Perigueux, 8 decembre 1829. + +Mon cher Jules, + +J'ai recu trois lettres de vous. J'ai ecrit ce matin a mon frere pour +lui recommander de vous donner ma clef tant que vous voudriez. On n'a +pas compris que je le recommandais en partant, ou, dans l'agitation de +ce moment, je ne me suis peut-etre pas bien expliquee. C'etait +pourtant mon intention, recevez-en mes excuses. Du reste, vous avez +eu, j'espere, a votre disposition la clef de la grande bibliotheque +vous avez pu lire a votre aise. Si l'on n'a pas fait de feu dans votre +chambre, c'est bien votre faute. Il tenait qu'a vous d'en allumer, et +vous n'etes pas si niais, je pense, que d'y mettre de la discretion. + +Recommandez donc bien mon bengali et veillez a ce qu'il soit bien +tenu; car, si je le retrouve mal soigne, je ferai un train du diable a +Andre [1]. Faites faire du feu tous les jours dans mon petit reduit, +afin qu'en y rentrant, ce qui aura lieu a la fin de la semaine, je ne +le trouve pas froid comme glace. Priez aussi mon frere de monter +souvent Liska [2]. + +J'ai commence par ou je voulais finir; mais j'ai bien fait, car les +petites choses qu'on remet, on les oublie, et les grandes ne sont pas +pressees, vu qu'on ne les oubliera pas. Parlons donc de mes enfants. +Ma fille est enrhumee, dites-vous? Si elle l'etait trop, faites-lui le +soir un lait d'amande, vous avez ce petit talent; mettez y quelques +gouttes d'eau de fleurs d'oranger, et une demi-once de sirop de gomme. +Maurice lit donc bien? Cela me fait plaisir, c'est pourquoi je lui +ecris. Je ne peux vous en dire davantage, le temps me presse. + +Ma sante se maintient bonne, et, d'ailleurs, je suis en humeur de +chanter le _Nunc dimittis_. Vous ne savez pas, heretique, ce que cela +signifie? Je vous le dirai. Bonsoir. Merci de votre exactitude, merci +du fond du coeur. Rien ne m'est si doux que de recevoir des nouvelles +de ma chere famille. Soignez toujours mon Maurice. + +Adieu; ne m'ecrivez plus, je pars incessamment. + +AURORE DUDEVANT + + [1] Domestique de la maison. + [2] Jument de selle de George Sand. + + + + +XXXIV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 29 decembre 1829 + +Ma chere petite maman, + +Je viens vous souhaiter une bonne sante et tout ce qu'on peut +souhaiter de meilleur pour tout le courant de l'annee ou nous entrons +et pour toutes celles de votre vie; faites qu'il venait beaucoup. Pour +cela, soignez-vous bien et menez joyeuse vie... + +Que faites-vous de mon mari? vous mene-t-il au spectacle? est-il gai? +est-il bon enfant? Il nous a mande qu'il serait de retour cette +semaine; mais je doute que ses affaires lui permettent de tenir cet +engagement. Profitez de son bras, pendant que vous l'avez, faites-le +rire; car il est toujours triste comme un bonnet de nuit quand il est +a Paris. Faites-vous promener, si le temps le permet toutefois. Ici, +nous sommes sous la neige comme des marmottes. Nous passons notre vie +a nous chauffer et a dire des folies. Nous ne faisons rien, et +pourtant les journees sont encore trop courtes. Hippolyte est d'une +gaiete intarissable; sa femme se porte assez bien ici, et nos enfants +nous occupent beaucoup. Ils lisent parfaitement. Hippolyte est maitre +d'ecriture; moi, je suis maitresse de musique. + +Ma fille n'est pas tout a fait aussi avancee; mais elle commence a +parler anglais et a marcher. Elle a une bonne qui lui parle espagnol +et anglais. Si cela pouvait continuer, elle apprendrait plusieurs +langues sans s'en apercevoir. Mais je ne suis pas tres contente de +mademoiselle _Pepita_ (c'est ainsi que se nomme l'heroine), et je ne +sais si je la garderai longtemps. Elle est sale et paresseuse comme +une veritable Castillane. Ma petite Solange est pourtant bien fraiche +et bien portante. Elle sera, je crois, tres jolie; elle ressemble, +dit-on, a Maurice; elle a de plus que lui une peau blanche comme la +neige. On ne peut pas trouver, par le temps qui court, une comparaison +plus palpable. + +Adieu, chere petite maman; j'ai les doigts tout geles. Je vous +embrasse tendrement et laisse la place a Hippolyte. + + + + +XXXV + +A LA MEME + + 1er fevrier 1830 + +Ma chere maman, + +Si je n'avais recu de vos nouvelles par mon mari et par mon frere, qui +vient d'arriver, je serais inquiete de votre sante; car il y a bien +longtemps que vous ne m'avez ecrit. Depuis plusieurs jours, je me +disposais a vous en gronder. J'en ai ete empechee par de vives alarmes +sur la sante de Maurice. + +J'ai ete bien malheureuse pendant quelques jours. Heureusement les +soins assidus, les sangsues, les cataplasmes out adouci cette crise. +Il a meme ete plus promptement retabli que je n'osais l'esperer. Il va +bien maintenant et reprend ses lecons, qui sont pour moi une grande +occupation. Il me reste a peine quelques heures par jour pour faire un +peu d'exercice et jouer avec ma petite Solange, qui est belle comme un +ange, blanche comme un cygne et douce comme un agneau. Elle avait une +bonne etrangere qui lui eut ete fort utile pour apprendre les langues, +mais qui etait un si pitoyable sujet sous tous les rapports, que, +apres bien des indulgences mal placees, j'ai fini par la mettre a la +porte, ce matin, pour avoir mene Maurice (a peine sorti de son lit a +la suite de cette affreuse indigestion) dans le village, se bourrer de +pain chaud et de vin du cru. + +J'ai confie Solange aux soins de la femme d'Andre, que j'ai depuis +deux ans. Je vous envoie le portrait de Maurice, que j'ai essaye le +soir meme ou il est tombe malade. Je n'ose pas vous dire qu'il +ressemble beaucoup; j'ai eu peu de temps pour le regarder, parce qu'il +s'endormait sur sa chaise. Je croyais seulement au besoin de sommeil +apres avoir joue, tandis que c'etait le mal de tete et la fievre qui +s'emparaient de lui. Depuis, je n'ai pas ose le _faire poser,_ dans la +crainte de le fatiguer. + +J'ai cherche autant que possible, en retouchant mon ebauche, de me +penetrer de sa physionomie espiegle et decidee. Je crois que +l'expression y est bien; seulement le portrait le peint plus age d'un +an ou deux. La distance des narines a l'oeil est un peu exageree, et +la bouche n'est pas assez froncee dans le genre de la mienne. En vous +representant les traits de cette figure un peu plus rapproches, de +tres longs cils que le dessin ne peut pas bien rendre et qui donnent +au regard beaucoup d'agrement, de tres vives couleurs roses avec un +teint demi-brun, demi-clair, les prunelles d'un noir orange, +c'est-a-dire d'un moins beau noir que les votres, mais presque aussi +grandes; enfin, en faisant un effort d'imagination, vous pourrez +prendre une idee de sa petite mine, qui sera, je crois, par la suite, +plutot belle que jolie. + +La taille est sans defauts: svelte, droite comme un palmier, souple et +gracieuse; les pieds et les mains sont tres petits; le caractere est +un peu emporte, un peu volontaire, un peu tetu. Cependant le coeur est +excellent, et l'intelligence tres susceptible de developpement. Il lit +tres bien et commence a ecrire; il commence aussi la musique, +l'orthographe et la geographie; cette derniere, etude est pour lui un +plaisir. + +Voila bien des bavardages de mere; mais vous ne m'en ferez pas de +reproches, vous savez ce que c'est. Pour moi, je n'ai pas autre chose +dans l'esprit que mes lecons, et j'y sacrifie mes anciens plaisirs. +Voici le moment ou tous mes soins deviennent necessaires. L'education +d'un garcon n'est pas une chose a negliger. Je m'applaudis plus que +jamais d'etre forcee de vivre a la campagne, ou je puis me livrer +entierement a l'instruction. + +Je n'ai aucun regret aux plaisirs de Paris; j'aime bien le spectacle +et les courses quand j'y suis; mais heureusement je sais aussi n'y pas +penser quand je n'y suis pas et quand je ne peux pas y aller. Il y a +une chose sur laquelle je ne prends pas aussi facilement mon parti: +c'est d'etre eloignee de vous, a qui je serais si heureuse de +presenter mes enfants, et que je voudrais pouvoir entourer de soins et +de bonheur. Vous m'affligez vivement en me refusant sans cesse le +moyen de m'acquitter d'un devoir qui me serait si doux a remplir. +Moi-meme, j'ose a peine vous presser, dans la crainte de ne pouvoir +vous offrir ici les plaisirs que vous trouvez a Paris, et que la +campagne ne peut fournir. Je suis pourtant bien sure interieurement +que, si la tendresse et les attentions suffisaient pour vous rendre la +vie agreable, vous gouteriez celle que je voudrais vous creer ici. + +Adieu, ma chere maman; nous vous embrassons tous, les grands comme les +petits. Ecrivez-moi donc! ce n'est pas assez pour moi d'apprendre que +vous vous portez bien, je veux encore que vous me le disiez et que +vous me donniez une benediction. + + + + +XXXVI + +A LA MEME + + Nohant, fevrier 1830. + +Ma chere petite maman, + +J'ai recu votre lettre depuis quelques jours, et j'y aurais repondu +tout de suite, sans un nouveau derangement de sante qui m'a mis assez +bas. Il faudra que je songe serieusement a me mettre en etat de grace; +chose qu'on fait toujours le plus tard qu'on peut, et si tard, que +j'ai de la peine a croire que cela serve a quelque chose. + +"Voila, direz-vous, de beaux sentiments!" Vous savez que je plaisante, +et qu'en etat de sante ou de maladie, je suis toujours la meme, quant +au moral; ma gaiete n'en est meme pas alteree. Je prends le temps +comme il vient, comptant sur l'avenir, sur mes forces physiques, sur +la bonne envie que j'ai de vivre longtemps pour vous aimer et vous +soigner. + +Heureusement vous etes toujours jeune et vous pouvez encore mener +longtemps la vie de garcon; mais un jour viendra, madame ma chere +mere, ou vous n'aurez plus de si beaux yeux, ni de si bonnes dents; il +faudra bien alors que vous reveniez a nous. C'est la que je vous +attends, au coin du feu de Nohant, enveloppee de bonnes couvertures et +enseignant a lire aux enfants de Maurice et a ceux de Solange; +moi-meme, je ne serai plus alors tres allante, et, si ma pauvre sante +detraquee me mene jusque-la, je ne serai pas fachee d'accaparer +l'autre chenet; c'est alors que nous raconterons de belles histoires +qui n'en finiront pas et nous endormiront alternativement. Je serai, +moi, beaucoup plus vieille que mon age; car deja, avec une dose de +sciatique et de douleurs comme celles qui me pesent sur les epaules, +je gagerais que vous etes plus jeune que moi. + +Ainsi donc, chere mere, comptez que nous vieillirons ensemble et que +nous serons juste au meme point. Puissions-nous finir de meme et nous +en aller de compagnie la-bas, le meme jour! + +Adieu, chere maman; je laisse la plume a Hippolyte; je ne puis pas +ecrire sans me fatiguer beaucoup. Mon etourdi se charge de vous +raconter nos amusements. + + + + +XXXVII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX + + Nohant, 1er mars 1830. + +Mon cher enfant, + +Il me semblait que vous nous aviez oublies. Je suis bien aise de +m'etre trompee. Vous seriez fort ingrat, si vous ne repondiez pas a +l'amitie sincere que je vous ai temoignee et que vous m'avez paru +meriter. Je crois que vous y repondez en effet, puisque vous me le +dites, et je suis sensible a la maniere simple et affectueuse dont +vous exprimez votre affection. + +Vous vous applaudissez d'avoir trouve une amie en moi. C'est bon et +rare, les amis! Si vous ne changez point, si vous restez toujours ce +que je vous ai vu ici, c'est-a-dire honnete, doux, sincere, aimant +votre excellente mere, respectant la vieillesse et ne vous faisant pas +un amusement de la railler, comme il est aujourd'hui de mode de le +faire; si vous demeurez, enfin, toujours etranger aux erreurs que vous +m'avez vue detester et combattre chez mes plus proches amis, vous +pouvez compter sur cette amitie toute maternelle que je vous ai +promise. + +Mais je vous avertis que j'exigerai plus de vous que des autres. Il en +est beaucoup dont la mauvaise education, l'abandon dans la vie ou le +caractere ardent sont l'excuse. Avec de bons principes, un naturel +paisible, une bonne mere, si l'on se laisse corrompre, on ne merite +aucune indulgence. Je connais vos qualites et vos defauts mieux que +vous ne les connaissez. A votre age, on ne se connait pas. On n'a pas +assez d'annees derriere soi pour savoir ce que c'est que le passe et +pour juger une partie de la vie. On ne pense qu'a l'autre qu'on a +devant soi, et on la voit bien differente de ce quelle sera! + +Je vais vous dire ce que vous etes. D'abord l'apathie domine chez +vous. Vous etes d'une constitution nonchalante. Vous avez des moyens, +vos etudes ont ete bonnes. Je crois que vous auriez un jour une tete +"carree", comme disait Napoleon, un esprit positif et une instruction +solide, si vous n'etiez pas paresseux. Mais vous l'etes. En second +lieu, vous n'avez pas le caractere assez bienveillant en general, et +vous l'avez trop quelquefois. Vous etes taciturne a l'exces, ou +confiant avec etourderie. Il faudrait chercher un milieu. + +Remarquez que ces reproches ne s'adressent point a mon fils, a celui +que je faisais lire et causer dans mon cabinet, et qui, avec moi, +etait toujours raisonnable et excellent. Je parle de Jules Boucoiran, +que les autres jugent, dont ils peuvent avoir a se louer ou a se +plaindre. Desirant que tous ceux que vous rencontrerez se fassent une +idee juste de vous, et voulant vous apprendre a vivre bien avec tous, +je dois vous montrer les inconvenients de cet abandon avec lequel vous +vous livrez a la sensation du moment: tantot l'ennui, tantot +l'epanchement. + +Vous n'aimez point la solitude. Pour echapper a une societe qui vous +deplait, vous en prenez une pire. J'ai su que, pendant mon absence, +vous passiez toutes vos soirees a la cuisine, et je vous desapprouve +beaucoup. + +Vous savez si je suis orgueilleuse et si je traite mes gens d'une +facon hautaine. Elevee avec eux, habituee pendant quinze ans a les +regarder comme des camarades, a les tutoyer, a jouer avec eux comme +fait aujourd'hui Maurice avec Thomas[1], je me laisse encore souvent +gronder et gouverner par eux. Je ne les traite pas comme des +domestiques. Un de mes amis remarquait avec raison que ce n'etaient +pas des valets, mais bien une classe de gens a part qui s'etaient +engages par gout a faire aller ma maison, en vivant aussi libres, +aussi _chez eux_ que moi-meme. + +Vous savez encore que je m'assieds quelquefois au fond de ma cuisine, +en regardant rotir le poulet du diner et en donnant audience a mes +coquins et a mes mendiants. Mais je ne demeurerais point un quart +d'heure avec eux lorsqu'ils sont rassembles, pour y passer le temps a +ecouter leur conversation. Elle m'ennuierait et me degouterait; parce +que leur education est differente de la mienne; je les generais en +meme temps que je me trouverais deplacee. Or vous etes eleve comme moi +et non comme eux. Vous ne devez donc pas etre avec eux comme un egal. +J'insiste sur ce reproche, auquel je n'aurais pas pense, s'il ne +m'etait revenu quelque chose de semblable d'une maniere indirecte, par +l'effet du hasard. + +Hippolyte se trouvant en patache avec un homme employe chez le general +Bertrand, je ne sais plus si c'est comme ouvrier, comme domestique ou +comme fermier, celui-ci bavarda beaucoup, parla de la famille +Bertrand, de monsieur, de madame, des enfants, etc, etc., et enfin de +M. Jules. "C'est un bon, enfant, dit-il, et bien savant; mais c'est +jeune, ca ne sait pas tenir son rang. Ca joue aux cartes ou aux dames +avec le chasseur du general. Nous autres gens du commun, nous n'aimons +pas ca; si nous etions eleves en messieurs, nous nous conduirions en +messieurs." + +Hippolyte me raconta cette conversation, qu'il regardait comme un +propos sans fondement; mais je me rappelai diverses circonstances qui +me le firent trouver vraisemblable; entre autres, votre brouillerie +avec la famille du portier, brouillerie qui n'aurait jamais du avoir +lieu, parce que vous n'auriez jamais du faire votre societe de gens +sans education. + +Je le repete, l'education etablit entre les hommes la seule veritable +distinction. Je n'en comprends pas d'autre; celle-la me semble +irrecusable. Celle que vous avez recue vous impose l'obligation de +vivre avec les personnes qui sont dans la meme position, et de n'avoir +pour les autres que de la douceur, de la bienveillance, de +l'obligeance. De l'intimite et de la confiance, jamais; a moins de +circonstances particulieres qui n'existent point par rapport a vous +avec mes gens, ou avec ceux du general Bertrand. Voila encore ce qui +me fait dire que vous etes paresseux. + +Quand vos eleves sont couches, au lieu d'aller niaiser avec des gens +qui ne parlent pas le meme francais que vous, il faudrait prendre un +livre, orner votre esprit des connaissances qui lui manquent encore. +Si votre cerveau est fatigue des impatiences et des fadeurs de la +lecon (je conviens que rien n'est plus ennuyeux), prenez un ouvrage de +litterature. Il y en a tant que vous ne connaissez pas, ou que vous +connaissez mal! J'aimerais encore mieux que vous fissiez seul de +mechants vers que d'aller entendre de la prose d'antichambre. + +Vous voyez que j'use fort de la liberte que vous m'avez donnee de vous +gronder. Au fait, si vous le preniez mal, vous seriez un sot; car je +ne fais que remplir mon devoir de mere; il faut vous aimer et vous +estimer beaucoup pour se charger de vous faire la morale si rudement. + + + Le 13 mars. + +Il y a tantot quinze jours que je vous ecrivis le barbouillage +precedent. Depuis, il ne m'a pas ete possible de le reprendre; c'est a +grand'peine que je m'y remets aujourd'hui. J'ai attrape une sorte de +refroidissement qui m'a fort maltraite les yeux. Je serai fort a +plaindre si j'en suis reduite a me chauffer les pieds sans m'occuper; +c'est triste de n'y pas voir, de ne pouvoir regarder la couleur du +ciel et le visage de ses enfants. Priez pour que cela ne m'arrive. + +En attendant, je souffre beaucoup et ne puis vous dire qu'un mot: +c'est que vous ne vous facherez pas j'espere, de tout ce qui precede, +un peu severement dit. N'y cherchez qu'une nouvelle preuve de mon +amitie pour vous. + +Vous viendrez nous voir quand vous aurez fini avec la maison Bertrand. +Vous trouverez Maurice et Leontine lisant tres bien, ecrivant tres +mal, faisant du reste assez de progres pour les petites choses que je +leur enseigne peu a peu. Soulat[2] lit mal et ecrit bien. Il oublie +les principes que vous lui avez donnes, quoique nous le fassions lire +tous les jours. + +Vous m'aviez propose de me laisser des tableaux pour les leur remettre +sous les yeux, ce qui souvent est necessaire. Vous l'avez ensuite +oublie. Je me rappelle assez bien l'arrangement des principales +regles. Mais j'ai les yeux et la tete si malades, que vous me rendrez +service en me les faisant passer. + +Adieu, mon cher Jules; donnez-moi toujours de vos nouvelles. Tout le +monde ici vous fait amitie. + +Maurice vous embrasse. + + [1] Thomas Aucante, vacher de la ferme de Nohant. + [2] Jacques Soulat, ancien grenadier de la garde imperiale, paysan + dans le village de Nohant. + + + + +XXXVIII + +AU MEME + + Nohant, 22 mars 1830. + +Je suis fort contente de votre lettre, mon cher enfant. Avant tout, je +veux vous dire de venir me voir avant de retourner a Paris. Il faut +meme vous arranger de maniere a passer quelque temps chez nous. Les +enfants ecrivent assez bien pour que vous leur appliquiez la methode +d'orthographe dont vous m'avez parle. Ne le voulez-vous pas? Vous +savez le plaisir que vous me ferez en acceptant ma proposition. + +Vous convenez de trop bonne grace de tous _vos torts_, je ne puis vous +gronder bien haut. Mais un defaut qu'on avoue n'est qu'a moitie +corrige. Il faut mettre la main a l'oeuvre et s'en debarrasser au plus +tot. Dans votre autre lettre, vous doutiez de ma patience. + +Vous ne vous trompez guere. J'en ai une inepuisable pour certaines +contrarietes et pour les douleurs physiques; mais, en ce qui concerne +Maurice, je n'en ai pas du tout. Ce serait pourtant bien le cas ou +jamais d'en avoir. Je prends tellement a coeur ses progres, que je me +desespere promptement, et j'ai bien tort. Je disais aussi, comme vous, +que cela tient a ma constitution, au climat, a la digestion, etc. +Pourtant, ce serait une pauvre defaite, puisqu'il est beaucoup +d'occasions ou je reussis a dompter l'emportement de mon caractere. Ce +qu'on a pu une fois, on le peut plus d'une fois, et l'habitude le fait +pouvoir presque toujours. J'espere en venir la pour mes impatiences, +de meme que vous avec votre apathie. La douceur m'est necessaire pour +faire quelque chose de mon fils; un stimulant vous l'est aussi pour +faire quelque chose de vous-meme. L'education de Maurice commence, la +votre n'est pas finie. Si vous y consentez, je vous donnerai votre +tache quand vous serez ici, et je vous autorise a vous moquer de moi +quand vous me verrez en colere. Mais deja je me suis beaucoup amendee. + +Le second paragraphe de votre reponse n'est pas clair. Vous me +promettez de me l'expliquer dans un an; a la bonne heure! + +Le troisieme est un raisonnement si l'on veut. Il vous suffira de le +relire pour voir comme il est solide. Vous dites: "Je suis franc, +parce que je laisse voir aux gens qu'ils me deplaisent. J'abhorre la +dissimulation, et je serais hypocrite, si j'agissais autrement." Voila +qui est bien d'une tete de vingt ans! croyez-vous, mon enfant, que je +sois perfide et menteuse? croyez-vous que je n'aie pas bien des fois +en ma vie ressenti des mouvements d'eloignement et d'indignation +envers certaines gens? Sans doute cela m'est arrive; mais, avant de le +leur temoigner, j'ai reflechi. + +Je me suis demande sur quoi etaient fondees mes aversions, et j'ai +presque toujours reconnu que l'amour-propre m'exagerait la difference +entre moi et ces gens-la, la superiorite usurpee sur eux. Je ne parle +pas des assassins et des voleurs que j'ai eu l'honneur de +_frequenter_. Je les mets a part. Ils ont bien des motifs d'excuse et +de compassion inutiles a dire ici. Je vous permets bien, du reste, de +les considerer avec horreur, pourvu que cette indignation ne vous +rende pas inflexible et inhumain envers ces hommes degrades, qu'on +doit encore secourir, pour les empecher de se degrader de plus en +plus. Il n'est question ici que de ces travers, de ces vices meme +qu'on rencontre dans la societe, dans toutes les societes, avec cette +seule difference qu'ils sont plus ou moins voiles. + +Eh bien, si vous etiez un peu moins jeune, si vous aviez plus +d'habitude de rencontrer de ces gens a chaque pas (c'est la en quoi +consiste ce qu'on appelle _experience_), si vous aviez examine _tout_ +en les jugeant, vous seriez beaucoup moins severe pour eux, sans +cesser d'etre rigidement vertueux pour vous-meme. + +Considerez que vous avez vingt ans, que la plupart des gens dont les +travers vous choquent ont vecu trois ou quatre fois votre age, ont +passe par mille epreuves dont vous ne savez pas encore comment vous +sortiriez, ont manque peut-etre de tous les moyens de salut, de tous +les exemples, de tous les secours qui pouvaient les ramener ou les +preserver. Que savez-vous si vous n'eussiez pas fait pis a leur place, +et voyez ce qu'est l'homme livre a lui-meme? + +Observez-vous avec severite, avec attention, pendant une journee +seulement! Vous verrez combien de mouvements de vanite miserable, +d'orgueil rude et fou, d'injuste egoisme, de lache envie, de stupide +presomption, sont inherents a notre abjecte nature! combien les bonnes +inspirations sont rares! comme les mauvaises sont rapides et +habituelles! C'est cette habitude qui nous empeche de les apercevoir, +et, pour ne pas nous y etre livres, nous croyons ne les avoir pas +ressentis. Demandez-vous ensuite d'ou vous vient le pouvoir de les +reprimer; pouvoir qui vous est devenu une habitude et dont le combat +n'est plus sensible que dans les grandes occasions. "C'est ma +conscience, direz-vous. Ce sont mes principes." + +Croyez-vous que ces principes vous fussent venus d'eux-memes sans les +soins que votre mere et tous ceux qui ont travaille a votre education +ont pris a vous les inculquer? Et maintenant vous oubliez que ce sont +eux qu'il faut benir et glorifier, et non pas vous, qui etes un +ouvrage sorti de leurs mains! Ayez donc plutot compassion de ceux a +qui le secours a ete refuse et qui, livres a leur propre impulsion, se +sont fourvoyes sans savoir ou ils allaient. Ne les recherchez pas; car +leur societe est toujours deplaisante et peut-etre dangereuse a votre +age; mais ne les haissez pas. Vous verrez, en y reflechissant, que la +bienveillance, qu'on appelle communement _amabilite_, consiste non pas +a tromper les hommes, mais a leur pardonner. + +Je ne vous dirai rien sur le reste de votre lettre. Je vous ai dit +tout ce que j'en pensais la premiere foi. Vous convenez que vous avez +tort et vous me promettez de changer cette bienveillance outree en une +douceur plus noble, dont on sentira le prix davantage. Je vois des +elements tres bons en vous; mais le raisonnement est souvent faux. +C'est un grand mal de s'encourager soi-meme a se tromper. + +Adieu, mon cher enfant. Je vous attends, venez le plus tot que vous +pourrez. Mes yeux vont mieux. Les enfants et moi vous embrassons +affectueusement. Comptez toujours sur votre vieille amie. + + + + +XXXIX + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 19 avril 1830. + +Ma chere maman, + +J'ai ete empechee de vous ecrire par une ophthalmie qui m'a fait +beaucoup souffrir pendant plus d'un mois et dont je ne suis pas tout a +fait debarrassee, j'ai encore les yeux malades et fatigues le soir. +Neanmoins, je suis assez bien pour mettre a execution un projet dont +je n'ai pas voulu vous faire part avant qu'il fut tout a fait arrete. +Je vais aller passer quelques jours aupres de vous, et, de plus, je +vous mene Maurice, afin que vous fassiez connaissance avec lui. Il en +meurt d'envie et me fait mille questions sur votre compte. + +Je profite d'une occasion agreable et commode pour le voyage: le +sous-prefet et sa femme[1] vont aussi prendre l'air de Paris et +m'offrent place dans leur caleche. Une fois pres de vous, j'espere +bien vous decider a revenir avec moi; vous n'aurez plus de defaites a +me donner; nous ferons le voyage aussi long que vous voudrez. Nous +nous arreterons pour vous laisser reposer ou il vous plaira; enfin, je +vous soignerai si bien en route, que vous ne vous apercevrez pas de la +fatigue. Mais c'est de quoi nous aurons le loisir de parler ensemble +la semaine prochaine, c'est-a-dire le 30 de ce mois ou le 1'er mai. + +Dites a l'ami Pierret de s'appreter a gater Maurice, comme il m'a +gatee jadis; ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres. Si +j'avais ete seule, je vous aurais priee de me donner un lit de sangle +au pied du votre; mais Maurice est un camarade de lit assez +desagreable; d'ailleurs, Hippolyte desire que je donne un coup d'oeil +a sa maison[2]. J'occuperai donc son appartement; ce qui ne +m'empechera pas de vous voir tous les jours et de vous mener promener. + +J'espere bien vous redonner des jambes. Je me rappelle qu'a mon +dernier voyage, je vous ai ete enlever, un jour que vous etiez malade, +et que j'ai reussi a vous egayer et a vous guerir. Je compte encore +livrer l'assaut a votre paresse et vous rendre plus jeune que moi. Ce +ne sera pas beaucoup dire quant au physique; car je suis un peu dans +les pommes cuites, comme vous verrez; mais le moral ne vieillit pas +autant et je suis encore assez folle quand je me mele de l'etre. + +Adieu, ma chere maman; bientot je vous dirai bonjour. Je suis heureuse +d'avance. Faites que je vous trouve bien portante; car, malgre mon +empressement a vous soigner, j'aime mieux que vous n'en ayez pas +besoin. Je vous embrasse mille fois. + +Emilie, Casimir, Hippolyte et nous tous vous embrassons tendrement. + + [1] M. et madame de Perigny + [2] Rue de Seine, 31. + + + + +XL + +A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS + + Nohant, 20 juillet 1830. + +Mon cher enfant, + +Ou etes-vous? Je vous ecris a tout hasard a Paris. Vous m'aviez promis +de venir me voir aussitot votre retour dans le pays, et je ne vous +vois point arriver. Dernierement madame Saint-Agnan me mandait qu'elle +vous voyait souvent. Pourquoi ne m'ecrivez-vous pas? Je sais que vous +vous portez bien, que vous avez conserve l'habitude de cette gaiete +bruyante que je vous connais. Mais ce n'est pas assez; je veux que +vous bavardiez un peu avec moi et me racontiez ce que vous faites et +ne faites pas. + +Moi, je ne vous dirai rien de curieux. Vous savez comment on vit a +Nohant; le mardi ressemble au mercredi, le mercredi au jeudi, ainsi de +suite. L'hiver et l'ete apportent seuls quelque diversion a cet etat +de stagnation permanente. Nous avons le sentiment ou, si vous aimez +mieux, la sensation du froid et du chaud pour nous avertir que le +temps marche et que la vie coule comme l'eau. C'est un cours +tranquille, celui qui me mene et je ne demande pas a rouler plus vite. +Mais vous, dans ce grand et fatigant Paris, comment prenez-vous le +_fardeau de l'existence_? Ah! il est lourd a porter par un temps +chaud, avec de longues courses a faire. Je m'y suis _amuse_ ou +_amusee_ (comme votre sublime exactitude grammaticale l'entendra). +Mais je suis bien aise d'etre de retour. Arrangez cela comme vous +voudrez. + +J'en conclus que je me trouve bien partout, grace a ma haute +philosophie, ou a ma profonde nullite. Vous aimiez assez notre vie +paisible, vous etes ne pour cela, et vous avez une tournure faite +expres pour le grand canape somnifere de mon silencieux salon. Ne +viendrez-vous pas bientot y lire les journaux ou vous y enfoncer dans +une lethargie demi-meditative, demi-ronflante? + +Il me tarde de vous embrasser, mon cher enfant, de vous morigener +par-ci par-la, avec toute l'autorite que mon age venerable et mon +caractere grave me donnent sur votre folatre jeunesse. En attendant, +ecrivez-moi, ou nous nous facherons. + +Bonsoir, mon cher fils; je suis toujours a moitie aveugle: c'est pour +qu'il ne me manque aucune des infirmites dont l'imbecillite se +compose. + +Cela ne m'empeche pas de vous aimer tendrement. Quand vous viendrez, +demandez, je vous prie, a madame Saint-Agnan si elle n'a rien a +m'envoyer de chez Gondel[1]. Achetez-moi aussi quelques cahiers de +papier pareil a celui de cette lettre. Quand je dis _quelques_, +c'est-a-dire une vingtaine. Je vous dois beaucoup de choses. Il me +tarde de m'acquitter envers vous. Mais ce que je ne vous rembourserai +qu'en amitie, c'est l'infatigable obligeance que vous avez eue pour +moi a Paris et a laquelle je sais etre sensible, quoique bourrue. + +Maurice vous embrasse; il lit bien, mais n'ecrit pas assez couramment +pour commencer l'orthographe; d'ailleurs, je n'ai encore examine +qu'imparfaitement votre methode. Je veux m'en penetrer un peu plus, +avant de la mettre en pratique, et votre secours ne me sera pas +inutile. + + [1] Gondel, marchand. + + + + +XLI + +AU MEME + + La Chatre, 31 juillet 1830, onze heures du soir. + +Oui, oui, mon enfant, ecrivez-moi. Je vous remercie d'avoir pense a +moi au milieu de ces horreurs. O mon Dieu, que de sang! que de larmes! + +Votre lettre du 28 ne m'est arrivee qu'aujourd'hui 31. Nous attendions +des nouvelles avec une anxiete! Cependant, nous savions a peu pres +tout ce qu'elle contient par mille voies diverses, et les versions +different peu les unes des autres. Mais rien d'officiel! Nous esperons +que ce sera demain; car nous avons besoin de cela pour cooperer aussi +de tous nos faibles moyens au grand oeuvre de la renovation. Ah Dieu! +l'emporterons nous? Le sang de toutes ces victimes profitera-t-il a +leurs femmes et a leurs enfants! + +Votre lettre a ete lue par toute la ville; car on est avide de details +et chacun fournit son contigent; ecrivez donc, songez qu'on +s'arrachera les nouvelles et ne me parlez que des affaires publiques. +Mon pauvre enfant, en depit de la fusillade et des barricades, vous +avez reussi a m'informer de ce qui se passait. Croyez-le bien, parmi +tous ceux pour qui je fremis, vous n'etes pas un de ceux qui +m'interessent le moins. Ne vous exposez pas, a moins que ce ne soit +pour sauver un ami; alors je vous dirais ce que je dirais a mon propre +fils: "Faites-vous tuer plutot que de l'abandonner." Au nom du ciel, +si vous pouvez circuler sans danger, informez-vous du sort de ceux qui +me sont chers. + +Les Saint-Agnan n'ont-ils pas souffert? Le pere etait de la garde +nationale. On en est a se dire: "Un tel est-il mort?" Il y a trois +jours, la mort d'un ami nous eut glaces; aujourd'hui, nous en +apprendrons vingt dans un seul jour peut-etre, et nous ne pourrons les +pleurer. Dans de tels moments, la fievre est dans le sang, et le coeur +est trop oppresse pour se livrer a la sensibilite. + +Je me sens une energie que je ne croyais pas avoir. L'ame se developpe +avec les evenements. On me predirait que j'aurai demain la tete +cassee, je dormirais quand meme cette nuit; mais on saigne pour les +autres. Ah! que j'envie votre sort! Vous n'avez pas d'enfant! Vous +etes seul; moi, je veille comme une louve veille sur ses petits. S'ils +etaient menaces, je me ferais mettre en pieces. + +Mais que voulais-je vous dire? Mes pensees se ressentent du desordre +general. Courez a l'hotel d'_Elboeuf,_ place du Carrousel. Il est +pille, devaste sans doute. Sachez si ma tante, madame Marechal, et sa +famille out echappe aux desastres de ces journees de meurtre. Mon +oncle etait inspecteur de la maison du roi. Je me flatte qu'il etait +absent. Mais sa femme et sa fille, seules au centre de la tempete! Son +gendre est brigadier aux gardes du corps; est-il mort? S'il ne l'est +pas, vivra-t-il demain? Je n'ai pas le courage de leur ecrire. +D'ailleurs, ou sont-ils? Et puis peuvent-ils songer, s'ils out ete +maltraites, comme je le crains, a donner de leurs nouvelles? Mais +vous, mon enfant, qui etes actif, bon et devoue a vos amis, vous +pouvez peut-etre me tirer de cette horrible inquietude. Faites-le si +le combat a cesse, comme on le dit. Helas! ne recommencera-t-il pas +bientot? + +Que je vous dise ce qui se passe chez nous. Notre ville est la seule +qui se montre vraiment energique. Qui l'aurait cru? elle seule marche. +Chateauroux est moins determinee. Issoudun ne l'est pas du tout; +neanmoins, les gardes nationales s'organisent, et, si l'autorite +(l'autorite renversee) lutte encore, nous resisterons bien. Dans ce +moment, la gendarmerie est la seule force qu'on ait a nous opposer; +c'est si peu de chose contre la masse, qu'elle se tient prudemment en +repos. Nous n'avons qu'un danger a courir, celui d'etre assaillis par +un regiment detache de Bourges pour nous soumettre. Alors on se +battra. + +Les deux hommes d'ici sont des plus decides. Casimir est nomme +lieutenant de la garde nationale, et cent vingt hommes sont deja +inscrits. Nous attendons avec impatience la direction que nous donnera +le gouvernement provisoire. J'ai peur, mais je n'en dis rien; car ce +n'est pas pour moi que j'ai peur. En attendant, on se reunit, on +s'excite mutuellement. + +Et vous, que ferez-vous? La famille Bertrand viendra-t-elle ici +bientot? L'accompagnez-vous toujours? Je desire bien vous revoir. + +Parlez-moi de notre depute; est-il arrive sans evenement? Nous l'avons +vu partir au plus rude moment et nous fremissions de ce qui pouvait +lui arriver. Nous esperons maintenant qu'il a pu entrer sans danger, +mais nous sommes impatients d'en avoir la certitude. Tachez de le +voir, et priez-le, s'il a un instant de loisir, de me donner de ses +nouvelles. Il est notre heros, et, comme notre attachement est son +unique salaire, il ne peut pas refuser celui-la. + +Adieu, mon cher enfant. Ou sont nos paisibles lectures et nos jours de +repos? Quand reviendront-ils? La guerre n'est pas mon element; mais, +pour vivre ici-bas, il faut-etre amphibie. S'il ne fallait que mon +sang et mon bien pour servir la liberte! Je ne puis pas consentir a +voir verser celui des autres, et nous nageons dans celui des autres! +Vous etes heureux d'etre homme; chez vous, la colere fait diversion a +la douleur. Merci encore une fois de votre lettre. + +Ne vous lassez pas de nous donner des details. Je ne crois pas qu'il +ait pu rien arriver a ma mere; mais la pauvre femme a du avoir bien +peur. Voyez-la, je vous en prie; elle demeure pres de vous, boulevard +Poissonniere, n^o 6. Ne vous etonnez pas si son accueil est singulier; +elle a l'etrange manie de prendre tous les gens qu'elle ne connait pas +pour des voleurs. Criez-lui en entrant que vous venez de ma part +savoir de ses nouvelles, et, si elle vous recoit froidement, ne vous +en inquietez pas. Je vous saurai gre de ce nouveau service. Adieu. + + + + +XLII + +A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE + + 7 septembre 1830. + +J'aurais repondu plus tot a votre lettre, ma chere petite mere, si je +n'eusse ete fort malade. On a craint pour moi une fievre cerebrale, +et, pendant quarante-huit heures, j'ai ete je ne sais ou. Mon corps +etait bien au lit sous l'apparence du sommeil, mais mon ame galopait +dans je ne sais quelle planete. Pour parler tout simplement, je n'y +etais plus et je ne me sentais plus. + +Casimir est fort sensible a vos reproches; il assure qu'il ne les +merite pas. On lui a dit chez ma tante que vous etiez partie. Il en +etait si convaincu, qu'il me l'a dit en arrivant ici. Il n'a point ete +s'en assurer par lui-meme; il regardait cela comme une course inutile, +dans la certitude ou il etait de ne point vous rencontrer. Il etait +tellement presse, tellement occupe d'affaires politiques et de +commissions dont la ville de la Chatre l'avait charge pour les +Chambres, qu'il regardait, avec raison, son temps comme fort precieux. +Force de revenir au bout de huit jours, ce n'est pas sans peine qu'il +a rempli si vite sa mission. Ce que je ne concois pas, c'est qu'on +l'ait induit en erreur, lorsque, d'apres ce que vous me dites, on +savait que vous etiez encore a Paris. J'ai des lettres de lui datees +de cette epoque dans lesquelles il me dit positivement: "Ta mere est +partie pour Charleville, c'est pourquoi je n'ai pu la voir." + +Casimir est incapable d'un mensonge et il ne peut avoir de raison pour +vous eviter; ainsi, tout cela est le resultat d'un malentendu. Il +etait decide a vous ramener ici avec lui, si vous y eussiez consenti. + +Vous avez ete pres de Caroline. Je suis loin d'en etre jalouse. Elle +etait malade, et je n'ai qu'un regret, c'est que les liens qui me +retiennent ici m'aient empechee de vous y accompagner. Je l'aurais +soignee avec zele; mais, outre que l'arrivee de deux personnes de plus +dans son menage eut pu la gener beaucoup, il ne m'est pas facile de +quitter mes petits enfants, encore moins de les faire voyager avec +moi. Voici l'age ou Maurice a besoin de lecons suivies et je suis +comme enchainee a la maison. J'ai renonce aux longues courses; ce qui +me force de negliger celles de mes connaissances qui demeurent a cinq +ou six lieues. + +Oscar doit etre un beau garcon bien avance. S'il etait a moi, avec les +dispositions qu'il a pour le dessin, j'en ferais un peintre. C'est +l'avenir que je reve pour le mien. Il annonce aussi du gout pour cet +art. C'est, a mon gre, le plus beau de tous, celui qui peut occuper le +plus agreablement la vie, soit qu'il devienne un etat, soit qu'il +serve seulement a l'amusement. Il me fait passer tant d'heures de +plaisir et de bonheur que je passerais peut-etre a m'ennuyer! Si +j'avais un talent veritable, je sens qu'il n'y aurait pas de sort plus +beau que le mien et j'oublierais bien au fond de mon cabinet les +intrigues et les ambitions qui font les revolutions. + +Que dites-vous de celle-ci? Je suis loin de la croire finie, et j'ai +peur meme que tout ce qu'on a fait ne serve a rien. Mais vous en avez +par-dessus la tete, vous qui avez vu tout cela. Je ne veux pas vous en +parler. + +Vous me rendez heureuse en m'apprenant que vous etes plus forte que +vous ne disiez. Je le pensais bien. Vous vous exageriez votre +faiblesse. Je crois que je tiens de vous sous le rapport de la sante; +je suis sujette a de frequentes indispositions, a des souffrances +presque continuelles; mais, au fond, je suis extremement forte, comme +vous, et d'etoffe a vivre longtemps sans infirmite, en depit de tous +ces _arias_ de bobos. + +Soignez-vous bien, mais ne vous figurez donc pas que vous avez cent +ans; toutes les femmes de votre age ont l'air d'avoir vingt ans de +plus que vous. En ne vous affectant pas, en ne vous laissant pas +gagner par l'ennui et la tristesse, vous serez longtemps jeune. + +Restez pres de ma soeur tant qu'elle aura besoin de vous et que vous +vous plairez dans ce pays. Des que vous eprouverez le besoin de +changer de place et la force de le faire, venez ici. Vous y resterez +dix ans si vous vous y trouvez bien, huit jours si vous vous ennuyez. +Vous serez libre comme chez vous, vous vous leverez, vous vous +coucherez, vous serez seule, vous aurez du monde, vous mangerez comme +bon vous semblera, vous n'aurez qu'a parler pour etre obeie. Si vous +n'etes pas contente de nous, je suis bien sure que ce ne sera pas de +notre faute. + +Adieu, ma chere maman; je vous embrasse de toute mon ame, ainsi que ma +soeur et Oscar. + +Donnez-moi de vos nouvelles et des leurs. + + + + +XLIII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX + + Nohant, 27 octobre 1830. + +Je vous remercie, mon cher enfant, de vos deux billets. Je me doutais +bien de l'exageration des rapports sur Issoudun qui nous etaient +parvenus. Il en est ainsi de toutes les nouvelles, veritables cancans +politiques, qui grossissent en roulant par le monde. + +La verite a toujours quelque chose de trivial qui deplait aux esprits +poetiques. Nous sommes d'ailleurs dans le pays, dans la terre +classique de la poesie, on ne dit jamais les choses comme elles sont. +Voit-on des cochons, ce sont des elephants; des oies, ce sont des +princesses; ainsi du reste. Je suis lasse et degoutee de tout cela; +aussi je ne lis plus les journaux. J'execre l'esprit de commerage des +coteries provinciales: c'est une guerre de menteries, un assaut +d'absurdites qui fait mal au coeur, pour peu qu'on en ait. Je ne +trouve en dehors de ma vie intime, rien qui merite un sentiment +d'interet veritable. + +De nos jours, l'enthousiasme est la vertu des dupes. Siecle de fer, +d'egoisme, de lachete et de fourberie, ou il faut railler ou pleurer +sous peine d'etre imbecile ou miserable. Vous savez quel parti je +prends. Je concentre mon existence aux objets de mes affections. Je +m'en entoure comme d'un bataillon sacre qui fait peur aux idees noires +et decourageantes. Absents ou presents, mes amis remplissent mon ame +tout entiere; leur souvenir y apporte la joie, efface la pointe aceree +des douleurs cuisantes, souvent repetees. Le lendemain ramene un rayon +de soleil et d'esperance. Alors je me moque des larmes de la veille. + +Vous vous etonnez souvent de mon humeur mobile, de mon caractere +flexible. Ou en serais-je sans cette faculte de m'etourdir? Vous +connaissez tout dans ma vie, vous devez comprendre que, sans +l'heureuse disposition qui me fait oublier vite le chagrin, je serais +maussade et sans cesse repliee sur moi-meme, inutile aux autres, +insensible a leur affection. + +Loin de la, cette faculte d'oublier m'inspire tant de reconnaissance, +m'apporte tant de consolations, que je suis fiere de pouvoir dire a +ceux qui m'aiment: "Vous me rendez le bonheur et la gaiete, vous me +dedommagez de ce qui me manque, vous suffisez a toutes mes ambitions." +Prenez votre part de ce compliment, mon enfant; car vous savez que je +vous aime comme un fils et comme un frere. + +Nous differons de caractere; mais nos coeurs sont honnetes et aimants, +ils doivent s'entendre. Il me sera doux de vous avoir pour longtemps +pres de moi et de vous confier mon Maurice. Il me tarde de voir +arriver ce moment. + +Bonsoir, mon fils; ecrivez-moi. + + + + +XLIV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE + + Nohant, 22 novembre 1830. + +Ma chere petite maman, + +Vous etes bien paresseuse. Si je ne vous savais en bonnes mains et en +surete a Charleville, je serais inquiete de vous. Par ce temps-ci, on +ne sait qui vit ni qui meurt. Il y a des troubles de tous les cotes; +notre pays, tout pacifique qu'il est d'ordinaire, se mele aussi de +remuer. Des emeutes assez serieuses ont eu lieu a Bourges, a Issoudun, +voire a la Chatre; c'est la, par exemple, qu'elles ont ete le plus +vite apaisees; tout s'est tourne en plaisanterie. Bien des gens ont +fui de peur, cependant; chaque chose a son cote ridicule dans la vie. + +Je me sens peu disposee a m'effrayer de l'avenir si noir qu'on nous +predit. La frayeur grossit les objets et ces hommes sanguinaires, vus +de pres, ne sont, la moitie du temps, que des ivrognes, qu'on met en +gaiete avec du vin et qui n'egorgeront personne. Ils font grand bruit +et peu de mal, quoi qu'on en dise; cependant, je suis bien aise que +vous ne soyez pas a Paris. Vous y etes tres isolee, et, dans cette +position, il est naturel qu'on ne soit pas rassure. La peur fait mal, +elle rend malade. Reposez-vous donc aupres de vos enfants, mais +n'oubliez pas les absents et parlez-moi un peu plus souvent de vous et +d'eux. + +Oscar est-il au college? La sante de Caroline se raffermit-elle? Votre +presence, qu'elle desirait vivement, a du etre pour elle le meilleur +des remedes, et puis ce beau temps est excellent pour les poitrines +delicates. Soignez-la bien, elle vous le rendra; mais faites en sorte +de n'en avoir pas besoin. + +J'ai ete assez malade depuis ma derniere lettre. Je cours du matin au +soir pour me dedommager de l'ennui de souffrir. + +Ma belle-soeur[1] ne court guere, on peut meme dire pas du tout. Elle +est douce et bonne, point exigeante; elle se leve tard, et nous ne +nous voyons qu'au moment du diner. C'est toujours avec plaisir et +bonne intelligence. Nous passons la soiree ensemble, soiree qui n'est +pas longue; car elle se retire a neuf heures, et, moi, je vais ecrire +ou dessiner dans mon cabinet, tandis que mes deux marmots ronflent a +qui mieux mieux. Solange est superbe de graisse et de fraicheur. Je +doute qu'elle soit jolie: elle a la bouche grande et le front +saillant; mais elle a de jolis yeux, un petit nez et la peau comme du +satin. Je crois que ce sera une bonne gaillarde berrichonne. + +Maurice travaille bien. Il ecrit l'orthographe passablement et son +caractere gagne beaucoup. Leontine est aussi tres gentille; enfin, +notre menage va au mieux, mais je crains que nous ne soyons forces de +nous separer bientot. Hippolyte est a Paris depuis quelques jours, il +devait y passer une quinzaine et revenir; a present, il nous mande +qu'il sera force d'y rester tout a fait, a cause de l'obligation de +faire partie de la garde nationale. Les troubles frequents qui +eclatent a Paris contraignent ce corps a une grande activite. C'est un +devoir d'homme d'en faire partie dans un temps d'agitations et de +desordres civils. Il a vu Pierret, qui venait de monter trente heures +de garde; il etait sur les dents. + +Si mon frere ne peut revenir de l'hiver, probablement sa femme voudra +l'aller rejoindre. Je verrais cette separation avec regret; l'habitude +nous avait deja rendus necessaires les uns aux autres; du moins, je le +sens ainsi pour ma part; c'est un besoin pour moi de m'attacher a ceux +qui m'entourent. + +Pardon de mon bavardage et de mon barbouillage. A propos, vous +occupez-vous toujours de peinture, distraction agreable dont vous vous +tirez fort bien? Le mot _barbouillage_, que je fais suivre d'un _a +propos_ assez impertinent, ne peut s'appliquer qu'a moi. Je fais des +fleurs qui ont l'air de potirons, mais ca m'amuse. + +Adieu, ma chere petite mere; je vous embrasse de toute mon ame. +Emilie, mon mari et les enfants se joignent a moi et vous chargent +d'embrasser Caroline, Oscar et Cazamajou. + + [1] Madame Hippolyte Chatiron. + + + + +XLV + + A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS + EPITRE ROMANTIQUE A MES AMIS + + Nohant, 1er decembre 1830. + +De meme que ces enfants naifs et deguenilles que l'on voit sur les +routes, armes de ces ingenieux paniers que leurs petites mains ont +tresses, apres en avoir ravi les materiaux a l'arbuste flexible qui +croit dans ces vignes que l'on voit ceindre les collines verdoyantes +de l'Indre, ramassent, pour engraisser le jardin paternel, les +immondices nutritives et fecondes (je ne sais pas precisement si le +mot est masculin ou non... je m'en moque), que les coursiers, les +mulets, les boeufs, les vaches, les pourceaux et les anes laissent +echapper, dans leur course vagabonde, comme autant de bienfaits que +l'active et ingenieuse civilisation met a profit pour ranimer la sante +debile du choufleur et la delicate complexion de l'artichaut; + +De meme que ces hommes patients et laborieux qu'un sot prejuge +essayerait vainement de fletrir, et qui, munis de ces receptacles +portatifs qu'on voit egalement servir a recueillir les dons de Bacchus +et les infortunes animaux que l'on trouve parfois egares et +languissants au coin des bornes, jusqu'a ce qu'une main cruelle leur +donne la mort et les engloutisse a jamais dans la hotte parricide, +ramassent, dans ces torrents fangeux qui se brisent en mugissant dans +les egouts de la capitale, divers objets abandonnes a la parcimonieuse +industrie, qui sait tirer parti de tout, et faire du papier a lettres +avec de vieilles bottes et des chiens morts; + +De meme, o mes sensibles et romantiques amis! apres une longue, +laborieuse et penible recherche, j'ai a peu pres compris la lettre +bienfaisante et sentimentale que vous m'avez ecrite, au milieu des +fumees du punch et dans le desordre de vos imaginations, naturellement +fantasques et poetiques. Triomphez, mes amis, enorgueillissez-vous des +dons que le ciel prodigue vous a departis; soyez fiers, car vous avez +droit de l'etre! + +Vous avez atteint et depasse les limites du sublime. Vous etes +inintelligibles pour les autres comme pour vous-memes. Nodier palit, +Rabelais ne serait que de la Saint-Jean, et Sainte-Beuve baisse +pavillon devant vous. + +Immortels jeunes hommes, mes mains vous tresseront des couronnes de +verdure quand les arbres auront repris des feuilles, le laurier-sauce +s'arrondira sur vos fronts et le chene sur vos epaules, si vous +continuez de la sorte. + +Heureuse, trois fois heureuse la ville de la Chatre, la patrie des +grands hommes, la terre classique du genie!... heureuses vos mamans! +heureux aussi vos papas! + +Enfants gates des Muses, nourris sur l'Olympe (pas d'allusions, je +vous prie), berces sur les genoux de la Renommee, puissiez-vous faire, +pendant toute une eternite (comme dit le forcat _delibere_ +Champagnette de Lille), la gloire et l'ornement de la patrie +reconnaissante! Puissiez-vous m'ecrire souvent pour m'endormir... au +son de votre lyre pindarique, et pour detendre les muscles +buccinateurs, infiniment trop contractes, de mes joues amaigries! + +Depuis ton depart,--o blond Charles, jeune homme aux reveries +melancoliques, au caractere sombre comme un jour d'orage, infortune +misanthrope qui fuis la frivole gaiete d'une jeunesse insensee, pour +te livrer aux noires meditations d'un cerveau ascetique, les arbres +ont jauni, ils se sont depouilles de leur brillante parure. Ils ne +voulaient plus charmer les yeux de personne. L'hote solitaire des +forets desertes, le promeneur melancolique des sentiers ecartes et +ombreux n'etant plus la pour les chanter, ils sont devenus secs comme +des fagots et tristes comme la nature, veuve de toi, o jeune homme. + +Et toi, gigantesque Fleury, homme aux pattes immenses, a la barbe +effrayante, au regard terrible; homme des premiers siecles, des +siecles de fer; homme au coeur de pierre, homme fossile, homme +primitif, homme normal, homme anterieur a la civilisation, anterieur +au deluge! depuis que ta masse immense n'occupe plus, comme les dieux +d'Homere, l'espace de sept stades dans la contree, depuis que ta +poitrine volcanique n'absorbe plus l'air vital necessaire aux +habitants de la terre, le climat du pays est devenu plus froid, l'air +plus subtil. Les _vents_ qu'emprisonnaient tes poumons, les tempetes +qui se brisaient contre ton flanc comme au pied d'une chaine de +montagnes, se sont dechaines avec furie le jour de ton depart. Toutes +les maisons de la Chatre out ete ebranlees dans leurs fondements, le +moulin a vent a tourne pour la premiere fois, quoique n'ayant ni +ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M de la Genetiere a ete +emportee par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame +Saint-O... a ete relevee a une hauteur si prodigieuse, que le grand +Chicot assure avoir vu sa jarretiere. + +Et toi, petit Sandeau! aimable et leger comme le colibri des savanes +parfumees! gracieux et piquant comme l'ortie qui se balance au front +battu des vents des tours de Chateaubrun! depuis que tu ne traverses +plus avec la rapidite d'un chamois, les mains dans les poches, la +petite place ou tu semas si genereusement cette plante pectorale qu'on +appelle le _pas d'ane_ et dont Felix Fauchier a fait, grace a toi, une +ample provision pour la confection du sirop de quatre fleurs, les +dames de la ville ne se levent plus que comme les chauves-souris et +les chouettes, au coucher du soleil: elles ne quittent plus leur +bonnet de nuit pour se mettre a la fenetre, et les papillotes ont pris +racine a leurs cheveux. La coiffure languit, le cheveu deperit, le fer +a friser dort inutile sur les tisons refroidis. La main de Laurent[1], +glacee par l'age et le chagrin, tombe inactive a son cote. Les touffes +invisibles et les cache-peignes moisissent sans eclat dans la boutique +de Darnaut[2]. L'usage des peignes commence a se perdre, la brosse +tombe en desuetude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton +depart nous a apporte une plaie d'Egypte bien connue. + +Quant a votre amie infortunee, ne sachant que faire pour chasser +l'ennui aux lourdes ailes, fatiguee de la lumiere du soleil, qui +n'eclaire plus nos promenades savantes et nos graves entretiens aux +Couperies, elle a pris le parti d'avoir la fievre et un _bon_ +rhumatisme, seulement pour se distraire et passer le temps. Vous +ririez, mes camarades, si vous pouviez me voir sortir de ma chambre, +non pas comme l'Aurore aux ailes empourprees attelant d'une main +legere les chevaux du classique Phebus, dont la perruque rousse a fait +vivre les poetes pendant plusieurs siecles, mais comme la marmotte +engourdie que le Savoyard tire de sa boite et fait danser a grands +coups de baton, pour la mettre en train et lui donner l'air enjoue. + +C'est ainsi que je me traine, moi qui naguere aurais defie, sur ma +bonne Lyska, un parti de miguelets. Maintenant, empaquetee de +flanelles et fraiche comme une momie dans ses bandelettes, je voyage, +en un jour, de mon cabinet au salon, et une de mes jambes est aupres +de la cheminee dudit appartement, que l'autre est encore dans la salle +a manger. Si cet etat facheux continue, je vous prie de m'acheter une +de ces brouettes dans lesquelles on voiture les culs-de-jatte dans les +rues de Paris; nous y attellerons Brave, et nous parcourrons ainsi les +villes et les campagnes, pour attirer la pitie des ames sensibles. +Fleury fera des tours de force, et Charles avalera des epees comme les +jongleurs indiens, ou des souris comme Jacques de Falaise; on lui +laissera le choix. + +Et, a propos de Brave, je viens de lui rendre visite dans sa niche. +Apres les politesses d'usage, je lui ai lu le paragraphe de votre +lettre qui le concerne. Il eh a ete fort mecontent, et, me suivant +dans mon cabinet, ou il est presentement etendu devant le feu, il m'a +prie d'ecrire sous sa dictee une reponse aux accusations dont vous le +chargez. Je souscris a sa demande, et vous quitte pour servir +d'interprete a ce bon animal. + +Adieu donc, mes chers camarades; ecrivez-moi souvent. Quelque betes +que vous puissiez etre, je vous promets de n'etre jamais en reste avec +vous. Je vous tiens quitte des compliments. + +Pauvre Fleury! accouchez donc vite de ce fatal cholera-morbus, prenez +du tabac a fortes doses, il partira dans les eternuements. + +Et vous, jeune Chariot, au milieu des tumultueux plaisirs de cette +ville de bruit et de prestiges, n'oubliez pas la plus ancienne, de vos +amies. + +Une poignee de main a tous les trois, quoique Rochou-Daubert _n'aime +pas cela dans une femme_. + +AURORE D. + + [1] Coiffeur a la Chatre. + [2] Autre coiffeur a la Chatre. + + + + +XLVI + +A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS + + Nohant, 1er decembre 1830. + +_Reclamation adressee par Brave, chien des Pyrenees, originaire +d'Espagne,_ garde de nuit _de profession, decore du collier a pointes, +du grand cordon de la chaine de fer et de plusieurs autres ordres +honorables._ + +_A Messieurs Fleury (dit le Germanique) et Duvernet (Charles), pour +offense a la personne dudit Brave et diffamation gratuite aupres de sa +protectrice, dame Aurore, chatelaine de Nohant et de beaucoup de +chateaux en Espagne, dont la description serait trop longue a +mentionner_. + +Messieurs, + +Je ne viens point ici faire une vaine montre de mes forces physiques +et de mes vertus domestiques. Ce n'est point un mouvement d'orgueil, +assez justifie peut-etre par la purete de mon origine, et le +temoignage d'une conduite irreprochable, qui m'engage a mettre la +patte a la plume, pour refuter les imputations calomnieuses qu'il vous +a plu de presenter a mon honoree protectrice et amie, dame Aurore, que +j'ai fidelement accompagnee et gardee jusqu'a ce jour; a cette fin de +detruire la bonne intelligence qui a toujours regne entre elle et moi, +et de lui inspirer des doutes sur mes principes politiques. + +Il me serait facile de mettre au jour des faits qui couvriraient de +gloire l'espece des chiens, au grand detriment de celle des hommes. Il +me serait facile encore de vous montrer deux rangees de dents, aupres +desquelles les votres ne brilleraient guere, et de vous prouver que, +quand on veut mordre et dechirer, il n'est pas prudent de s'adresser a +plus fort que soi. + +Mais je laisse ces moyens aux esprits rudes et grossiers qui n'en ont +point d'autres. Je dedaigne des adversaires dont la defaite ne me +rapporterait point de gloire, et dont je viendrais aussi facilement a +bout que des chats que je surprends a vagabonder la nuit autour du +poulailler, au lieu d'etre a leur poste a l'armee d'observation contre +les souris et les rats. + +Je ne veux employer avec vous que les armes du raisonnement. Mon +caractere paisible prefere terminer a l'amiable les discussions ou la +rigueur n'est pas absolument necessaire. Accoutume des l'enfance et, +pour me servir de l'expression de M. Fleury, _des mon bas age_, a des +etudes graves et utiles, j'ai contracte le gout des meditations +profondes. J'ai reussi a l'inspirer au chien Bleu, qui ne manque pas +d'intelligence. Je prends plaisir a m'entretenir avec lui sur toute +sorte de matieres, lorsque, couches au clair de la lune sur le fumier +de la basse-cour, durant les longues nuits d'hiver, nous examinons le +cours des astres et leurs rapports avec le changement des saisons et +le systeme entier de la nature. C'est en vain que j'ai voulu ameliorer +l'education et reformer le jugement de mon autre camarade, l'oncle +Mylord, que vous appelez epileptique et convulsionnaire; car, dans la +frivolite de vos railleries mordantes, vous n'epargnez pas, messieurs, +les personnes les plus dignes d'interet et de compassion par leurs +infirmites et leurs disgraces. + +Quoi qu'il en soit, messieurs, je ne m'adjoindrai pas dans cette +defense le susdit oncle Mylord, parce que, sa complexion nerveuse ne +le rendant propre qu'aux beaux-arts, il fait societe a part et passe +la majeure partie de son temps dans le salon, ou on lui permet de se +chauffer les pattes en ecoutant la musique, dont il est fort amateur, +pourvu qu'il ne lui _echappe_ aucune impertinence; ce qui +malheureusement, vous le savez, messieurs, lui arrive quelquefois. Je +dois en meme temps vous declarer que, dans le systeme de defense que +j'ai adopte, j'ai ete puissamment aide par les lumieres et les +reflexions du chien Bleu. La franchise m'oblige a reconnaitre les +talents et le merite de cette personne estimable, que vous n'avez pas +craint d'envelopper dans vos soupcons injurieux sur notre patriotisme +et notre moralite. + +D'abord, examinons les faits qu'on m'attribue. + +M. Fleury, mon principal accusateur, pretend: + +1 deg. Que moi, Brave, assis sur mon posterieur, j'ai ete surpris par lui, +Fleury, reflechissant aux malheurs que des _factieux_ out attires sur +la tete de l'ex-roi de France Charles X. + +M. Fleury insiste sur l'expression de _factieux_ dont il assure que je +me suis servi. + +2 deg. Il pretend m'avoir surpris lisant _la Quotidienne_ en cachette. Et, +d'apres ces deux chefs d'accusation, il ne craint pas de se repandre +en invectives contre ma personne, de me traiter tour a tour de +carliste, de jesuite, d'ultramontrain, de serpent, de crocodile, de +boa, d'hypocrite, de chouan, de Ravaillac! + +Quelle ame honnete ne serait revoltee a cette epouvantable liste +d'epithetes infamantes; epithetes gratuitement deversees sur un chien +de bonne vie et moeurs, d'apres deux accusations aussi frivoles, +aussi, peu averees! + +Mais je meprise ces outrages et n'en fais pas plus de cas que d'un os +sans viande. + +M. Fleury ment a sa conscience lorsqu'il rapporte avoir entendu sortir +de ma gueule le mot de factieux applique aux glorieux liberateurs de +la patrie. Je vous le demande, o vous qui ne craignez pas de fletrir +la reputation d'un chien paisible, ai-je pu me rendre coupable d'une +aussi absurde injustice? Pouvez-vous supposer que j'aie le moindre +interet a meconnaitre les bienfaits de la Revolution? N'est-ce pas +sous l'abominable prefecture d'un favori des Villele et des Peyronnet, +que les chiens out ete proscrits comme, du temps d'Herode, le furent +d'innocents martyrs enveloppes dans la ruine d'un seul? + +N'est-ce pas en faveur des prerogatives de la noblesse et de +l'aristocratie que l'entree des Tuileries fut interdite aux chiens +libres, accordee seulement comme un privilege a cette classe degradee +des bichons et des carlins, que les douairieres du noble faubourg +trainent en laisse comme des esclaves au collier dore? Oui, j'en +conviens, il est une race de chiens devouee de tout temps a la cour et +avilie dans les antichambres: ce sont les carlins, dont le nom offre +assez de similitude avec celui de carlistes, pour qu'on ne s'y +meprenne point. Mais nous, descendants des libres montagnards des +Pyrenees, race pastorale et agreste, nous qui, au milieu des neiges et +des rocs inaccessibles, gardons contre la dent sanglante des loups et +des ours, contre la serre cruelle des aigles et des vautours, les +jeunes agneaux et les blanches brebis de la romantique vallee +d'Andore!... Ah! ce souvenir de ma patrie et de mes jeunes ans +m'arrache des larmes involontaires! Je crois voir encore mon +respectable pere, le vaillant et redoutable _Pigon_, avec son triple +collier de pointes de fer, ou la depouille sanglante des loups avait +laisse de glorieuses empreintes. Je le vois se promener +majestueusement au milieu du troupeau, tandis que les brebis se +rangeaient en haie sur son passage dans une attitude respectueuse, +tandis que moi, faible enfant, je jouais entre les blanches pattes de +ma mere _Tanbella_, vive Espagnole a l'oeil rouge et a la dent aigue! +Je crois entendre la voix du pasteur chantant la ballade des montagnes +aux echos sauvages, etonnes de repondre a une voix humaine dans cette +apre solitude. Je retrouve dans ma memoire son costume etrange, son +cothurne de laine rouge, appele _spardilla_; son berret blanc et bleu, +son manteau taillade et sa longue espingole plus fidele gardienne de +son troupeau que la houlette, paree de rubans, que les bergeres de +Cervantes portaient au temps de l'age d'or. + +Je revois les pics menacants, embellis de toutes les couleurs du +prisme refletees sur la glace seculaire; les torrents ecumeux, dont la +voix terrible assourdit les simples mortels; les lacs paisibles bordes +de safran sauvage et de rochers blancs comme le marbre de Paros; les +vieilles forteresses mauresques abandonnees aux lezards et aux +choucas, les forets de noirs sapins, et les grottes imposantes comme +l'entree du Tartare.--Pardonnez a ma faiblesse, ce retour sur un temps +pour jamais efface de ma destinee, et qui remplit mon coeur de +melancolie. + +Mais, dites-moi, Fleury, si vous avez autant d'ame qu'un chien comme +moi peut en avoir, pensez-vous qu'un simple et hardi montagnard soit +un digne courtisan du despotisme, un conspirateur dangereux, un +affilie de Lulworth. Non, vous ne le pensez pas! Vous avez pu me voir +lire _la Quotidienne_: ma maitresse la recoit, et je ne la soupconne +pas d'etre infectee de ces gothiques prejuges, de ces haineux +ressentiments. Je la lis comme vous la liriez, avec degout et mepris, +pour savoir seulement jusqu'ou l'acharnement des partis peut porter +des hommes egares. Mais combien de fois, transporte d'une vertueuse +indignation, j'ai fait voler d'un coup de patte, ou mis en pieces d'un +coup de dent, ces feuilles empreintes de mauvaise foi et d'esprit de +vengeance! + +Cessez de le dire, et vous, ma chere maitresse, mon estimable amie, +gardez-vous de le croire. Jamais Brave, jamais le chien honore de +votre confiance et enchaine par vos bienfaits, ne meconnaitra ses +devoirs et n'oubliera le sentiment de sa dignite. Qu'on vienne, au nom +de Charles X ou de Henri V, attaquer votre tranquille demeure, vous +verrez si Brave ne vaut pas une armee. Vous reconnaitrez la purete de +son coeur indignement meconnue par vos frivoles amis, vous jugerez +alors entre eux et moi! + +Et vous, jeunes gens sans experience et sans frein, j'ai pitie de +votre jeunesse et de votre ignorance. Mon ame genereuse, incapable de +ressentiment, veut oublier vos torts et pardonner a votre legerete: +soyez donc absous et revenez sans crainte egayer les ennuis de ma +maitresse solitaire. Vous n'avez rien a redouter de ma vengeance. +Brave vous pardonne! + +Que tout soit oublie, et, si vous etes d'aussi bonne foi que moi, +qu'un embrassement fraternel soit le sceau de notre reconciliation, je +vous offre ma patte avec franchise et loyaute et joins ici, pour votre +surete personnelle, un sauf-conduit qui vous mettra a couvert des +ressentiments que votre lettre aurait pu exciter dans les environs. + + +Brave, seigneur chien, maitre commandant, general en chef et +inspecteur de toute la chiennerie du pays: a Mylord, au chien Bleu, a +Marchant, a Labrie, a Charmette, a Capitaine, a Pistolet, a Caniche, a +Parpluche, a Mouche, a tous les chiens jeunes ou vieux, males ou +femelles, ras ou tondus, grands ou petits, galeux ou enrages, infirmes +ou podagres, hargneux ou arrogants, domicilies dans le bourg de +Nohant, dans celui de Montgivray, dans la maison a Rochette, a la +Tuilerie, etc., et tous autres lieux situes entre la Chatre et Nohant: + +Defense vous est faite, _sous peine de mort_, de mordre, poursuivre, +menacer ou insulter les individus ci-dessous mentionnes: + +Charles Duvernet, Alphonse Fleury; + +Lesquels seront porteurs du present sauf-conduit, que nous leur avons +delivre le 1^er decembre 1830, en notre niche, en presence du chien +Bleu et de madame Aurore D.. + +_Signe_ BRAVE. + + + + +XLVII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS + + Nohant, mercredi, 3 decembre 1830. + +Mon cher enfant, + +Si vous aimiez les compliments, je vous dirais que vous m'avez ecrit +une lettre vraiment remarquable de jugement, d'observation, de +raisonnement et meme de style; mais vous m'enverriez promener. + +Je vous dirai tout bonnement que vos reflexions me paraissent justes. +J'ai assez de confiance dans le jugement que vous me donnez en +tremblant et sans y avoir confiance vous-meme. + +Comme vous, je pense que le grand compagnon de ce petit monsieur est +sans moyens et sans moeurs; c'est aussi, je crois, un etre fort +ordinaire, sans vices ni defauts choquants. Sa physionomie (vous savez +que je tiens a cet indice) promet de la franchise et de la douceur. +Cependant les choses vont assez mal en sa faveur. Il a fait +declarations, protestations et supplications a la pauvre enfant, qui +ne doute pas plus de leur solidite que de la clarte du soleil. Et +pourtant, depuis son depart (au mois d'aout), il n'a pas donne signe +de vie a la famille. Quand on questionne _l'autre,_ reste a Paris et +qui est (je le crains bien, entre nous) l'amant en titre de la mere, +il repond des balivernes. Je suppose que le _monsieur_ etait sincere +aux pieds de la jeune fille. Comment eut-il pu ne pas l'etre? Elle est +charmante de tous points. Mais, une fois eloigne d'elle, la froide +raison,--des raisons d'interets sans doute, car on m'assure qu'il a de +la fortune, et elle n'a rien,--les parents, la legerete, l'absence, un +parti plus avantageux, que sais-je? la jolie et douce enfant est +oubliee sans doute. Dans l'ignorance de son coeur, elle le pleurera +comme s'il en valait la peine. _Si jeunesse savait_! Quoi qu'il +arrive, je vous remercie de vos lumieres et je vous tiendrai au fait +des evenements. J'abrege sur cet article, car j'ai bien autre chose a +vous dire. + +Sachez une nouvelle etonnante, surprenante... (pour les adjectifs, +voyez la lettre de madame de Sevigne, que je n'aime guere, quoi qu'on +dise!), sachez qu'en depit de mon inertie et de mon insouciance, de ma +legerete a m'etourdir, de ma facilite a pardonner, a oublier les +chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un _parti +violent_. Ce n'est pas pour rire, malgre le ton de badinage que je +prends. C'est tout ce qu'il y a de plus serieux. C'est encore la un de +ces secrets qu'on ne confie pas a trois personnes. Vous connaissez mon +interieur, vous savez s'il est tolerable. Vous avez ete etonne vingt +fois de me voir relever la tete le lendemain, quand la veille on me +l'avait brisee. I1 y a un terme a tout. Et puis les raisons qui +eussent pu me porter plus tot a la resolution que j'ai prise, +n'etaient pas assez fortes pour me decider, avant les nouveaux +evenements qui viennent de se produire. Personne ne s'est apercu de +rien. Il n'y a pas eu de bruit. J'ai simplement trouve un paquet a mon +adresse, en cherchant quelque chose dans le secretaire de mon mari. Ce +paquet avait un air solennel qui m'a frappee. On y lisait: _Ne +l'ouvrez qu'apres ma mort._ + +Je n'ai pas eu la patience d'attendre que je fusse veuve. Ce n'est pas +avec une tournure de sante comme la mienne qu'on doit compter survivre +a quelqu'un. D'ailleurs, j'ai suppose que mon mari etait mort et j'ai +ete bien aise de voir ce qu'il pensait de moi durant sa vie. Le paquet +m'etant adresse, j'avais le droit de l'ouvrir sans indiscretion, et, +mon mari se portant fort bien, je pouvais lire son testament de +sang-froid. + +Vive Dieu! quel testament! Des maledictions, et c'est tout! Il avait +rassemble la tous ses mouvements d'humeur et de colere contre moi, +toutes ses reflexions sur ma _perversite_, tous ses sentiments de +mepris pour mon caractere. Et il me laissait cela comme un gage de sa +tendresse! Je croyais rever, moi qui, jusqu'ici, fermais les yeux et +ne voulais pas voir que j'etais meprisee. Cette lecture m'a enfin +tiree de mon sommeil. Je me suis dit que, vivre avec un homme qui n'a +pour sa femme ni estime ni confiance, ce serait vouloir rendre la vie +a un mort. Mon parti a ete pris et, j'ose le dire, _irrevocablement_. +Vous savez que je n'abuse pas de ce mot. + +Sans attendre un jour de plus, faible et malade encore, j'ai declare +ma volonte et decline mes motifs avec un aplomb et un sang-froid qui +l'ont petrifie. Il ne s'attendait guere a voir un etre comme moi se +lever de toute sa hauteur pour lui faire tete. Il a gronde, dispute, +prie. Je suis restee inebranlable. _Je veux une pension, j'irai a +Paris, mes enfants resteront a Nohant._ Voila le resultat de notre +premiere explication. J'ai paru intraitable sur tous les points. +C'etait une feinte, comme vous pouvez croire. Je n'ai nulle envie +d'abandonner mes enfants. Quand il en a ete convaincu, il est devenu +doux comme un mouton. Il est venu me dire qu'il affermerait Nohant, +qu'il ferait maison nette, qu'il emmenerait Maurice a Paris et le +mettrait au college. C'est ce que je ne veux pas encore. L'enfant est +trop jeune et trop delicat. En outre, je n'entends pas que ma maison +soit videe par mes domestiques, qui m'ont vue naitre et que j'aime +presque comme des amis. Je consens a ce que le train en soit reduit, +parce que ma modeste pension rendra cette economie necessaire. Je +garderai Vincent[1] et Andre[2] avec leurs femmes, et Pierre[3]. Il y +aura assez de deux chevaux, de deux vaches, etc., etc.; je vous fais +grace du tripotage. De cette maniere, je serai _censee_ vivre de mon +cote. Je compte passer une partie de l'annee, _six mois au moins_, a +Nohant, pres de mes enfants, voire pres de mon mari, que cette lecon +rendra plus circonspect. Il m'a traitee jusqu'ici comme si je lui +etais odieuse. Du moment que j'en suis assuree, je m'en vais. +Aujourd'hui, il me pleure, tant pis pour lui! je lui prouve que je ne +veux pas etre supportee comme un fardeau, mais recherchee et appelee +comme une compagne libre, qui ne demeurera pres de lui que lorsqu'il +en sera digne. + +Ne me trouvez pas impertinente. Rappelez-vous comme j'ai ete humiliee! +cela a dure huit ans! En verite, vous me le disiez souvent, les +faibles sont les dupes de la societe. Je crois que ce sont vos +reflexions qui m'ont donne un commencement de courage et de fermete. +Je ne me suis radoucie qu'aujourd'hui. J'ai dit que je consentirais a +revenir si ces conditions etaient acceptees, et elles le seront. + +Mais elles dependent encore de quelqu'un, ne le devinez-vous pas? +C'est de vous, mon ami, et j'avoue que je n'ose pas vous prier, tant +je crains de ne pas reussir. Cependant voyez quelle est ma position: +si vous etes a Nohant, je puis respirer et dormir tranquille; mon +enfant sera en de bonnes mains, son education marchera, sa sante sera +surveillee, son caractere ne sera gate ni par l'abandon ni par la +rigueur outree. J'aurai par vous de ses nouvelles tous les jours, de +ces details qu'une mere aime tant a lire. Si je laisse mon fils livre +a son pere, il sera gate aujourd'hui, battu demain, neglige toujours, +et je ne retrouverai en lui qu'un mechant polisson. On ne m'ecrira que +pour me le faire malade, afin de me contrarier ou me faire revenir. + +Si ce devait etre la son sort, j'aimerais mieux supporter le mien tel +qu'il est aujourd'hui et rester pres de lui, pour adoucir du moins la +brutalite de son pere. + +D'un autre cote, mon mari n'est pas aimable, madame Bertrand ne l'est +pas non plus; mais on supporte d'une femme ce qu'on ne supporte pas +d'un homme, et, pendant trois mois d'ete, trois mois d'hiver (c'est +ainsi que je compte partager mon temps), ferez-vous aux interets de +mon fils, c'est-a-dire a mon repos, a mon bonheur, le sacrifice de +supporter un interieur triste, froid et ennuyeux? Prendrez-vous sur +vous d'etre sourd a des paroles aigres et indifferent a un visage +refrogne? Il est vrai de dire que mon mari a entierement change +d'opinion a votre egard et qu'il ne vous a donne, cette annee, aucun +sujet de plainte; mais, a l'egard des gens qu'il aime le mieux, il est +encore fort maussade parfois. Helas! je n'ose pas vous prier, tandis +que, la famille Bertrand, riche et aujourd'hui dans une position +brillante, vous offre mille avantages, le sejour de Paris, ou +peut-etre elle va se fixer, par suite de la nomination du general a la +tete de l'Ecole polytechnique. + +Que ferai-je si vous me refusez? De quel droit insisterai-je pour vous +faire pencher en ma faveur? Qu'ai-je fait pour vous, et que suis-je +pour que vous me rendiez un service que personne ne me rendrait? Non, +je n'ose pas vous prier, et, cependant, je vous benirais si vous +exauciez ma priere, toute ma vie serait consacree a vous remercier et +a vous cherir comme l'etre a qui je devrais le plus. Si une +reconnaissance profonde, une tendresse de mere peuvent vous payer d'un +tel bienfait, vous ne regretterez point de m'avoir sacrifie, pour +ainsi dire, deux ans de votre vie. Mon coeur n'est pas froid, vous le +savez, et je sens qu'il ne restera point au-dessous de ses +obligations. + +Adieu; repondez-moi courrier par courrier, cela est bien important +pour la conduite que j'ai a tenir vis-a-vis de mon mari. Si vous +m'abandonnez, il faudra que je plie et me soumette encore une fois. +Ah! comme on en abusera! + +Adressez-moi votre lettre _poste restante_. Ma correspondance n'est +plus en surete. Mais, grace a cette precaution, vous pouvez me parler +librement. Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur. + + [1] Cocher. + [2] Valet de chambre. + [3] Jardinier. + + + + +XLVIII + +AU MEME + + Lundi soir. Notant, 8 decembre 1830. + +Mon cher enfant, + +Laissez-moi vous benir, et n'essayez point de diminuer le prix de ce +que vous faites pour moi. Ne dites pas que vous ne faites que remplir +un engagement, tenir une promesse. Du moment que les nouveaux chagrins +que j'ai eprouves m'ont mise dans la necessite de quitter Nohant une +partie de l'annee, vous etiez degage de tout lien. Vous pouviez me +dire: "J'ai fait le sacrifice de mes interets et de toute mon ambition +a l'espoir de vivre pres d'une amie; mais je ne me suis pas engage a +veiller sur ses enfants en son absence et a supporter l'ennui de la +solitude pendant l'autre moitie de l'annee." Quand je vous ai offert +un sort moins brillant, mais plus doux peut-etre que celui dont vous +jouissez actuellement, je ne prevoyais pas les circonstances ou je me +trouve aujourd'hui. Je me disais que mon amitie vous dedommagerait des +avantages de la fortune, et je vous connaissais assez pour esperer que +vous gouteriez le bonheur sans eclat que mon affection vous +promettait. Maintenant que je me vois forcee de prendre un parti +severe et d'assurer mon repos, ma liberte, par une residence de six +mois par an a Paris, c'est en tremblant que je vous demande de me +consacrer votre temps. Loin de revendiquer comme un droit la promesse +que vous me fites, je vous en affranchis entierement. Si c'est a +l'honneur seul que je dois votre noble conduite a mon egard, je vous +rends votre liberte, sans que, pour cela, vous perdiez mon estime. +Non, mon cher enfant, je ne veux rien devoir qu'a votre amitie. Je ne +veux point me soustraire a la reconnaissance en considerant votre +sacrifice comme l'accomplissement d'un devoir. Je le regarderai toute +ma vie comme une preuve d'affection si grande, que je ne pourrai +jamais assez la reconnaitre. Je me dirai toujours que c'est par +devouement d'amitie, et non par principe de conscience, que vous avez +accepte mes propositions, modifiees comme elles le sont par les +chagrins de mon interieur. + +Je vous renvoie les deux lettres que vous m'avez confiees. Je ne +m'abuse point sur le desavantage pecuniaire qui resulte pour vous +d'abandonner la famille Bertrand. Personne ne comprendra le +desinteressement et la noblesse de votre conduite. Votre mere seule en +sera un bon juge. Je souffre, je l'avoue, de l'idee que le secret de +mon interieur sortira de vos mains. Je sais que votre mere gardera ce +secret comme vous-meme; mais la mort, cet accident imprevu et +inevitable, peut changer etrangement la destination des ecrits. J'ai +pour principe de detruire sans tarder tout papier contenant des +particularites dont la decouverte serait nuisible a la reputation ou +au bonheur de quelqu'un. Voila le seul motif qui m'engageait a vous +prier de bruler ma lettre. Si vous la faites passer a votre mere, +priez-la donc de le faire. Vous devez reconnaitre comme moi l'utilite +de cette mesure. Si quelque autre personne que vous ou elle venait a +decouvrir les torts de mon mari, je me ferais un reproche eternel de +les avoir retraces. + +Quand a madame Saint-A..., je ne suis guere surprise de ses intentions +_officieuses_ a mon egard. Je n'ai jamais fait la folie de croire en +elle; aussi je ne puis etre offensee de sa conduite envers moi, quelle +qu'elle puisse etre. + +Je ne puis rien vous promettre pour le voyage a Nimes. Ce n'est pas la +consideration de l'argent qui m'arrete le plus. Ce voyage doit etre +peu dispendieux. Mais je serai desormais dans une position qui me +prescrira beaucoup de prudence dans mes demarches. Le bon accord que, +malgre ma separation d'avec mon mari, je veux conserver dans tout ce +qui concernera mon fils, m'obligera a le menager de loin comme de +pres. J'ai deja reconnu que ce projet ne lui souriait point. +Desormais, je ne dois laisser aucune prise contre moi, ou tout le +fruit de mon energie serait perdu et j'aurais fourni des armes contre +moi-meme. + +J'eprouve un autre chagrin tres vif: c'est de n'avoir pas une obole +dont je puisse disposer maintenant. Si j'etais a Paris, je vous +trouverais de l'argent dans la journee. Je vendrais mes effets plutot +que de ne pas vous rendre un service; mais, ici, que faire? Je suis +dans une position delicate envers mon mari. Je lui dois; c'est-a-dire +que je suis en avance de la pension qu'il me fait. Cela ne m'a pas +empechee de lui adresser une demande, aussitot votre lettre recue. +J'ai eprouve un refus assez poli, mais tres decisif. Plaignez-moi, je +ne maudis mon defaut d'ordre jamais autant que lorsqu'il m'empeche de +servir l'amitie! Cependant, si vous ne pouvez trouver d'argent +ailleurs, je tacherai d'en emprunter sans qu'on le sache, quoique je +sois deja criblee de dettes, que j'acquitterai, Dieu sait comment! +Repondez-moi immediatement, _poste restante a la Chatre_. + +Mes affaires domestiques s'eclaircissent. Mon frere me soutient un peu +et m'offre son appartement a Paris jusqu'au mois de mars. Pendant ce +temps, il restera ici avec sa femme. A cette epoque, je reviendrai et +je passerai quelque temps a Nohant pour vous y installer. Je partirai +pour Paris des que serai retablie. Je suis encore tres souffrante. Si +vous pouvez venir passer une journee a Chateauroux, je vous +previendrai, afin que nous puissions causer a mon passage en cette +ville. + +Adieu, mon cher enfant; je suis encore assez faible, mais j'ai assez +de tete et de coeur pour sentir vivement ce que vous faites pour moi. +Vous aurez beau vous defendre de mes benedictions avec votre rudesse +spartiate, je vous poursuivrai jusqu'a la mort de mes remerciements et +de mon ingratitude. _Prenez-le comme vous voudrez_, comme dit mon +vieux cure. + +Bonsoir donc, mon cher fils; parlez de moi a votre mere. Dites-lui que +je la venere sans la connaitre, ou plutot que je la connais tres bien +sans l'avoir vue. Certes, je voudrais qu'elle me connut aussi et +qu'elle sut combien son enfant m'est cher. + + + + +XLIX + +AU MEME + + (En cas d'absence: _a Paris, + Boulevard Poissonniere_, n deg. 20.) + +Nohant, 27 decembre 1830. + +Qu'etes-vous donc devenu mon cher enfant? Ou etes-vous? Pourquoi ne me +donnez-vous pas signe de vie? Je suis vraiment inquiete. Dans un +moment de crise comme celui que j'ai traverse, j'aurais eu besoin de +votre amitie, de vos encouragements. Vous ne m'avez ecrit qu'un tres +petit mot. Il est vrai qu'il renfermait bien des choses. Depuis, je +vous ai ecrit, pour vous dire tout le bien que vous m'aviez apporte. +Je vous en remerciais dans l''effusion de mon coeur. Votre modestie +farouche s'est-elle offensee de quelques-unes de mes expressions? +Apres ce qui m'est arrive, j'ai sujet de trembler. Peut-etre est-ce la +raison de votre silence. Vous craignez peut-etre de tomber dans les +mains des infideles. Rassurez-vous. Maintenant madame Decerf ne remet +mes lettres qu'a moi, et celles qui me sont adressees _poste restante_ +sont doublement assurees de me parvenir. Peut-etre aussi etes-vous a +Paris? Je ne vois personne qui puisse me dire ou est la famille du +general. Je suis tourmentee de ne rien savoir et de tout apprehender. +N'etes-vous pas malade? Me boudez-vous? et pourquoi? Enfin qu'y +a-t-il? + +Je pars le 4 janvier pour Paris. Si vous etes a la Leuf, ne pourrai-je +vous voir un instant a Chateauroux? Si vous me repondez +affirmativement, je partirai d'ici le matin, afin de passer une partie +de la journee avec vous; sinon, je ne ferai que traverser Chateauroux. + +Adieu mon cher enfant; ma sante est mediocrement retablie. Mon +interieur est calme. + + + + +L + +A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT + + Paris; janvier 1831 + +Mon cher enfant, + +Je suis arrivee bien lasse! J'ai ete obligee de m'arreter quelques +heures a Orleans. La chaise de poste ne fermait pas, j'etais glacee. +Je ne suis arrivee a Paris qu'a minuit. J'etais bien embarrassee de ma +voiture, parce qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et +que je ne pouvais pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je +l'ai fourree a l'hotel de Narbonne[1]. Je me suis rechauffee, reposee; +j'ai arrange et termine pour le mieux une affaire qui m'occupait +beaucoup. Maintenant je vais faire mon demenagement, me reposer +encore; et puis je retournerai vers toi, mon petit mignon, dans huit +jours au plus. + +Embrasse ton papa et ta grosse mignonne pour moi. Tu m'avais promis de +m'ecrire tout de suite; ecris-moi donc, petit drole. Je n'ai pas +encore eu le temps de voir ton oncle. Je pense que je le verrai +aujourd'hui. + +Adieu, mon cher mignon. Je t'embrasse mille fois. + +Ta mere. + +Que faut-il que je t'apporte? + + [1] Propriete de George Sand, a Paris + + + + +LI + +AU MEME + + Paris, 8 janvier 1831 + +J'ai recu ta petite lettre, mon cher enfant. J'ai eu bien du chagrin +de voir que tu as ete malade: tu avais mange un peu trop de chocolat, +je me le rappelle. N'en mange donc plus; soigne-toi bien. J'espere que +tu m'ecriras bientot que tu es tout a fait gueri. + +Sois sur, mon petit amour, que j'ai eu aussi beaucoup de chagrin de te +quitter et que je serai bien heureuse de te revoir. J'aurais mieux +aime t'emmener que de venir toute seule a Paris, tu le sais bien; mais +tu ne te serais guere amuse ici. Tu n'aurais pas ete si bien qu'a +Nohant, ou tout le monde t'aime et s'occupe de toi. + +Bientot tu auras Boucoiran, qui t'aime bien aussi et qui te fera +travailler, sans te fatiguer. Tu dois bien savoir qu'il n'est pas +mechant; il ne faut pas que tu aies du chagrin pour cela. Quand tu +travailles bien, tu sais comme on te caresse et comme tout le monde +est content; ton papa et ta maman surtout, qui seraient si heureux de +te voir bien savant et bien aimable! Sois donc bien doux et bien gai; +joue, mange, cours, ecris-moi et aime-moi toujours bien. + +Adieu, mon cher enfant; je t'embrasse mille fois. + +Ta maman. + +Parle-moi de ta petite soeur et embrasse-la pour moi. + + + + +LII + +AU MEME + + Paris, 10 janvier 1831 + +Je suis inquiete de toi, mon cher enfant. Tu m'as ecrit pour me dire +que tu avais ete malade; ne l'es-tu pas encore? Si je ne recois pas de +tes nouvelles aujourd'hui, j'aurai bien du chagrin. Ecris-moi donc +exactement deux fois par semaine, je t'en prie; si tu es malade, prie +ton papa ou ton oncle de m'ecrire. Pour moi, je me porte bien et je +cours beaucoup; mais je n'ai pas encore ete au spectacle, parce que je +travaille le soir. J'ai ete trois fois chez ta bonne maman Dudevant +sans pouvoir la trouver. Il parait qu'elle sort souvent. Je lui ai +laisse ta lettre, et j'y retournerai aujourd'hui. + +J'ai deja marchande ton habit de garde national, il sera bien joli, +j'y joindrai un schako avec une flamme rouge. Je voudrais que tu +pusses voir les hussards d'Orleans. Tu aurais bien envie d'etre +habille comme eux. Ils ont une veste gris bleu garnie de mouton noir +et un pantalon rouge; le plumet est noir, il n'y a rien de plus +elegant. + +J'ai vu M. Blaize[1] qui m'a bien demande de tes nouvelles. Dis a ton +papa de dire a madame Decerf que j'ai fait sa commission. Dis-lui +aussi de me donner des nouvelles de madame Duteil. Je n'ai pas encore +le temps d'ecrire des lettres. Je n'ecris qu'a toi. + +Embrasse bien ton papa pour moi, ainsi que ton oncle et ta tante. Dis +a ton oncle qu'en descendant son escalier un peu trop fort, j'ai fait +ecrouler douze marches. Embrasse bien fort ta soeur de la part de sa +maman; parle-t-elle un peu de moi? Et Leontine se porte-t-elle bien? +Enfin donne-moi des nouvelles de tout le monde, et dis bien des choses +de ma part a Eugenie, a Francoise, etc. + +Adieu, mon cher amour; ecris-moi donc et surtout porte-toi bien, sois +sage, et aime toujours ta mere, qui t'embrasse mille et mille fois. + + [1] Artiste peintre qui avait fait les miniatures de George Sand et + de son fils, l'annee precedente. + + + + +LIV + +A JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX + + Mercredi. Paris, 13 janvier 1831 + +Mon cher ami, + +Je suis enfin libre; mais je suis loin de mes enfants. Quand vous +serez pres d'eux, je serai moins triste de leur absence; je veux dire +que l'inquietude ne se joindra pas a ma tristesse. Merci, mon cher +enfant, merci! Que Dieu rende a votre mere tout le bien que vous ferez +a mon fils. Parlez de moi souvent, qu'il ne desapprenne point a +m'aimer. J'ai dit, en partant, qu'on vous donnat la chambre que vous +desirez. Si on l'avait oublie, faites-vous-la donner en arrivant. Je +ne vous parle pas de la conduite a tenir avec mon mari, pour conserver +la bonne intelligence necessaire. Vous savez maintenant qu'il faut se +garder de prendre mon parti, sous peine d'etre hai; qu'il faut laisser +soutenir les paradoxes les plus injustes et les plus absurdes, sans +donner signe de blame, etc. Je sais, de mon cote, qu'on ne se conduira +peut-etre pas toujours a votre egard avec l'amitie que vous meritez. +Les coeurs sont secs et ne s'ouvriront pas pour vous. + +Il est necessaire que vous ayez une grande autorite sur Maurice; mais +il ne faut pas que vous ayez l'air de la disputer a son pere. +Affectez, au contraire, d'adherer a tout ce qu'il vous dira, et faites +au fond comme vous jugerez bon. Il n'a pas de constance dans les +idees, il ne s'inquietera pas de l'effet de ses avis. Ensuite prenez +garde a vos lettres et aux miennes. Mettez-y toute votre prudence +naturelle. Je vous prie de m'ecrire au moins une fois par semaine et +de m'avertir si Maurice etait serieusement malade. Eux n'y +manqueraient pas, je le sais bien; mais ils ne feraient pas faute +d'exagerer son mal, soit pour me faire revenir plus vite, soit pour me +faire de la peine. En verite, ils m'en ont assez fait, souvent pour le +seul plaisir qu'ils y trouvaient. Vous, vous me direz la verite; si +l'un de mes enfants tombait malade, je me conformerais entierement a +votre avis de revenir ou de rester. J'aurais de l'inquietude ou je +n'en aurais pas, suivant votre assertion. Vous m'epargnerez la douleur +tant que vous pourrez, je le sais. Vous ne m'abuserez pas non plus par +une aveugle confiance. + +Je vous ecrirai plus au long dans quelques jours, pour vous dire ce +que je fais ici. Je m'embarque sur la mer orageuse de la litterature. +Il faut vivre. Je ne suis pas riche maintenant, mais je me porte bien, +et, quand de longues lettres de vous me parleront de votre amitie et +de mon fils, je serai gaie. + +Un mot cependant avant de vous dire bonsoir. Vous m'avez mal comprise +si vous avez cru que ce serait par rapport aux _convenances, a +l'opinion_, que j'ai refuse de vous accompagner a Nimes. Les +convenances sont la regle des gens sans ame et sans vertu. L'opinion +est une prostituee qui se donne a ceux qui la payent le plus cher. Ce +n'est pas non plus pour ne pas deplaire a mon mari. Je m'explique. Ce +n'est pas a cause de l'humeur qu'il en aurait, et des reproches amers +ou mordants qui m'en reviendraient. Vous remarquez fort bien que j'ai +brave cette humeur et supporte ces reproches en beaucoup d'autres +occasions. J'ajouterai que je l'ai fait souvent pour des gens que +j'aimais bien moins que vous. Mais c'est a cause de _vous_. C'est +parce que je ne veux pas que vous deveniez un objet de mefiance et +d'aversion qu'on chercherait a eloigner. Vous pensez rester plus de +deux ans avec nous? Je ne le sais pas, mon enfant; mais je voudrais +que ce fut pour toute la vie. Or vous temoigner une preference +marquee, une estime particuliere, ce serait... Au reste, vous savez +comme cela a reussi _autrefois_ entre nous. Ils m'ont appris qu'il +fallait cacher mes plus nobles affections, comme des sentiments +coupables. Ne voulant pas les rompre, je saurai avoir a cause de vous, +mon cher Jules, des menagements que je dedaignerais s'il ne s'agissait +que de moi. + +Bonsoir, cher enfant; je vous aime bien, et serai toujours votre +seconde mere. Ecrivez-moi aussitot que vous serez chez nous. Dites-moi +un peu comment ou me traite la-bas. Il est toujours bon de savoir ce +que les autres pensent de vous. + +Je vous embrasse de tout mon coeur. + + + + +LV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE + + Paris, 18 janvier 1831. + +Ma chere petite maman, + +L'ami Pierret m'a lu ce matin le passage de votre lettre me +concernant. Je vous remercie du desir que vous temoignez de me voir. +Il est bien reciproque. Je compte rester ici deux mois au moins, ainsi +je ne puis manquer de vous embrasser cette annee. Je n'oserais pas +vous prier d'avancer pour moi votre retour. Je craindrais trop de +causer du chagrin a Caroline, si heureuse de vous avoir pres d'elle. +Elle me reprocherait peut-etre de vous enlever. Ne croyez point, comme +vous semblez le temoigner a notre ami Pierret, que j'eprouve aucun +sentiment de jalousie envers ma soeur. Ce serait un sentiment bien +bas. Je ne voudrais pas l'eprouver, quand meme il s'agirait d'une +personne indifferente, a plus forte raison a son egard. + +Vous demandez ce que je viens faire a Paris. Ce que tout le monde y +vient faire, je pense: me distraire, m'occuper des arts qu'on ne +trouve que la dans tout leur eclat. Je cours les musees; je prends des +lecons de dessin; tout cela m'occupe tellement, que je ne vois presque +personne. Je n'ai pas encore ete a Saint-Cloud. Depuis plusieurs +jours, c'est une partie arrangee avec Pierret; mais le mauvais temps +l'ajourne. Je n'ai pas vu non plus M. de Villeneuve[1], ni mes amies +de couvent. Je n'ai pas le temps; puis il faut faire des toilettes, un +peu de ceremonie, et cela m'ennuie. Depuis si longtemps, je ne sais ce +que c'est que la contrainte des salons. Je veux vivre un peu pour moi. +Il en est temps. + +Je recois souvent des lettres de mon petit Maurice. Il se porte bien, +ainsi que sa soeur. Maurice a un tres bon instituteur, fixe pres de +lui pour deux ans au moins. Cette securite me donne un peu plus de +liberte. Ne lui etant plus absolument necessaire, je compte venir plus +souvent a Paris que je n'ai fait jusqu'ici, a moins que je ne m'y +ennuie, ce qui pourrait bien m'arriver. Jusqu'a present, je n'en ai +pas eu le temps, et, si je continue a m'y trouver bien, je ne +retournerai chez moi qu'au commencement d'avril. + +Vous le voyez, ma chere maman, je ne puis manquer de vous embrasser +cet hiver; car vous ne resterez pas tout ce temps-la loin de Paris. +S'il en etait ainsi, j'irais, avant de retourner a Nohant, passer huit +jours a Charleville. J'aurais le plaisir d'embrasser ma soeur en meme +temps que vous; mais, je le repete, je ne veux en aucune maniere vous +prier de la quitter pour moi. Vous devez apprecier la delicatesse du +sentiment qui me force a vous exprimer avec reserve le desir que j'ai +d'embrasser ma chere maman. + +Vous voulez faire un cadeau a Maurice? Je n'ose pas vous dire qu'il +vaudrait mieux en faire deux a Oscar. Je sais le plaisir qu'on eprouve +a donner, et je vous en remercie tendrement de la part de Maurice et +de la mienne. + + [1] Le comte Rene de Villeneuve, cousin de George Sand. + + + + +LVI + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Paris 19 janvier 1831. + +Mon cher camarade, + +Il y a huit jours, nous etions convenus de vous ecrire; mais, pour +cela, nous voulions avoir de l'esprit comme quatre, et nous avions +resolu de nous reunir Alphonse, Jules, Pyat et moi. Or, comme c'est +chose assez difficile de nous trouver ensemble, je prends le parti de +commencer. D'abord, je veux vous dire, mon cher ami, que vous etes +bien _ridicule_, de revenir au moment ou je quitte le pays. Vous +pouviez bien attendre encore un ou deux mois. Nous aurions ete +charmants ici tous ensemble. + +Nous n'aurions pas eu les bords de l'Indre, c'est vrai; mais la Seine +est beaucoup plus saine. Nous n'aurions pas eu les Couperies; mais +nous aurions eu les Tuileries. Nous n'aurions pas mange le lait +champetre dans des ecuelles rustiques; mais nous aurions respire +l'odeur balsamique des pommes de terre frites et des beignets du pont +Neuf; ce qui a bien son merite, quand on n'a pas le sou pour diner. Ne +pourriez-vous assassiner tout doucement votre farinier, afin d'en +venir chercher un autre a Etampes ou aux environs? Je suis pour le +coup de poignard, c'est une maniere si generalement goutee qu'on ne +peut plus en vouloir aux gens qui s'en servent. + +Sans plaisanterie, mon bon Charles, nous parlons souvent de vous, et +nous regrettons votre presence, votre bonne humeur, votre bonne amitie +et vos mauvais calembours. + +Votre cousin de Latouche a ete fort aimable pour moi. Remerciez bien +votre mere du coup de poing... non, du coup de main qu'elle m'a donne +en cette _occurrence_. Occurrence est bien, n'est-ce pas? Helas! si +votre cousin savait a quelle lourde bete il rend service, vous en +auriez des reproches, c'est sur. Ne lui en disons rien. Devant lui, je +suis charmante, je fais la reverence, je prends du tabac a petites +prises, j'en jette le moins possible sur son beau tapis a fond blanc. +Je ne mets pas mes coudes sur mes genoux, je ne me couche pas sur les +chaises; enfin je suis gentille tout a fait, vous ne m'avez jamais vue +comme ca. + +Il a ecoute patiemment la lecture de mes oeuvres legeres.--_Le +Gaulois_[1] n'avait pas eu la force de les porter. Il aurait fallu +deux mulets pour les trainer jusque-la.--Il m'a dit que c'etait +charmant, mais que cela n'avait pas le sens commun. A quoi j'ai +repondu: "C'est juste." Qu'il fallait tout refaire. A quoi j'ai dit: +"Ca se peut." Que je ferais bien de recommencer. A quoi j'ai ajoute: +"Suffit." + +Quant a la _Revue de Paris_, elle a ete tout a fait charmante. Nous +lui avons porte un article _incroyable_; Jules l'a signe, et, entre +nous soit dit, il en a fait les trois quarts; car j'avais la fievre. +D'ailleurs, je ne possede pas, comme lui, le genre _sublime_ de la +_Revue de Paris_. Il a promis solennellement de le faire inserer et il +l'a trouve bien. + +J'en suis charmee pour Jules. Cela nous prouve qu'il peut reussir. +J'ai resolu de l'associer a mes travaux, ou de m'associer aux siens, +comme vous voudrez. Tant y a qu'il me prete son nom, car je ne veux +pas paraitre, et je lui preterai mon aide quand il en aura besoin. +Gardez-nous le secret sur cette _association litteraire_. (Vraiment! +j'ai un choix d'expressions delicieux!) On m'habille si cruellement a +la Chatre (vous n'etes pas sans le savoir), qu'il ne manquerait plus +que cela pour m'achever. + +Apres tout, je m'en moque un peu; l'opinion que je respecte, c'est +celle de mes amis. Je me passe du reste. Je ne vois pas que cela m'ait +empechee jusqu'a present de vivre sans trop de souci, grace a Dieu et +a quelques bipedes qui m'accordent leur affection. + +Je n'ai pas parle de Jules a M. de Latouche; sa protection n'est pas +tres facile a obtenir, m'a-t-on dit. Sans la recommandation de votre +maman, j'aurais pu la rechercher longtemps sans succes. J'ai donc +craint qu'il ne voulut pas l'etendre a deux personnes. Je lui ai dit +que le nom de _Sandeau_ etait celui d'un de mes compatriotes qui avait +bien voulu me le preter. + +En cela, je suivais son conseil; car, il est bon que je vous le dise, +M. Veron, le redacteur en chef de la _Revue_, deteste les femmes et +n'en veut pas entendre parler. Il a les ecrouelles. + +C'est a vous de savoir s'il est a propos d'expliquer a votre maman +pourquoi le nom de Sandeau va se trouver dans la _Revue_ et si elle +n'en parlera point a M. de Latouche. Il vaudrait mieux lui dire que +Jules me prete son nom. Quand nous serons assez avances pour voler de +nos propres ailes, je lui laisserai tout l'honneur de la publication +et nous partagerons les profits (s'il y en a). Pour moi, ame epaisse +et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de l'argent plus +que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette a avoir de +l'ordre. Or ce dernier point est si difficile, qu'il ne faut pas meme +y songer. + +Je suis ici pour un peu de temps, c'est-a-dire pour deux ou trois +mois; apres quoi, je reviendrai au pays, piocher toutes les nuits et +galoper tous les jours, selon ma douce habitude, au grand scandale et +mecontentement de nos honorables compatriotes. S'ils vous disent du +mal de moi, mon cher ami, ne vous echauffez pas la bile a me defendre; +laissez les dire. + +Chauffez-vous tranquillement les pieds, ayez de bonnes pantoufles et +de la philosophie. J'en possede autant, et, par-dessus tout, une +vieille et sincere amitie pour vous, dut-on aussi en medire. Je ne +suis pas de ceux qui sacrifient leurs amis a leurs ennemis. + +Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse. + + [1] Surnom de M. Alphonse Fleury, de la Chatre. + + + + +LVII + +A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT + + Paris, 25 janvier 1831. + +Tu as du recevoir, mon cher enfant, une lettre de moi le lendemain ou +le surlendemain de celle que tu m'as ecrite. Dis a ton papa de +m'envoyer de l'argent. Aussitot que j'en aurai, je t'enverrai ton +habit de garde national. J'ai vu ta bonne maman Dudevant plusieurs +fois. Elle ne m'a pas parle d'argent et je ne me soucie pas de lui en +demander. Dis tout cela a ton papa. Je n'ai plus que ce qu'il me faut +pour ma consommation, et je ne puis depenser une cinquantaine de +francs (au moins) sans en emprunter. C'est ce que je ferai, si je n'en +recois pas bientot, car tu as bien envie de cet habit, et j'ai bien +envie aussi de te l'envoyer. Reponds-moi tout de suite et mets dans ta +lettre un fil pour la grosseur de ta tete afin que je t'achete aussi +le schako. Dis a ton papa de te mesurer et de me dire ta taille bien +au juste, afin que l'habit et le pantalon ne soient pas trop grands. +Ta bonne maman Dupin, qui est a Charleville, a ecrit a M. Pierret de +t'acheter un joujou pour tes etrennes. Je le mettrai dans la caisse +avec une poupee pour Leontine et une pour Solange. + +Je suis bien aise que tu te portes bien, mon amour; mais je ne veux +pas que tu aies du chagrin, cela augmenterait beaucoup le mien. J'ai +reve cette nuit que tu etais bien malade, et je me suis reveillee en +pleurant. Heureusement, une heure apres, j'ai recu la lettre de ton +papa et la tienne. Amuse-toi et ne pense a moi que pour te rappeler +que je t'aime bien et que je reviendrai bientot. + +Boucoiran doit etre a Nohant; tu vas avoir de l'occupation. Il te fera +jouer quand tu auras bien travaille. Tu m'ecriras tout ce que tu fais, +et, s'il est content de toi, ta petite maman sera bien heureuse et +t'aimera encore davantage. Tu seras sage par amitie pour moi, n'est-ce +pas, mon cher enfant? + +Embrasse ton papa, et qu'il soit bien content de toi. Embrasse aussi +ton oncle, ta tante, ta soeur et Leontine. Pour toi, mon cher amour, +je t'embrasse mille fois. Tu sais que tu es ce que j'ai de plus cher +au monde. Aime-moi aussi et porte-toi toujours bien. + +Ta mere. + +Solange parle-t-elle quelquefois de sa maman? Empeche qu'elle ne +m'oublie. + + + + +LVIII + +A M. JULES BOUCOIRAN A NOHANT + + Paris, 12 fevrier 1831. + +Mon cher enfant, + +Je vous remercie de votre bonne lettre; ecrivez-moi souvent, je vous +en prie. Je ne sais que par vous avec exactitude l'etat de mes +enfants. Dites a Maurice de m'ecrire, en le laissant libre et +d'ecriture, et d'orthographe, et de style. J'aime ses naivetes et ses +barbouillages. Je ne veux pas qu'il considere l'heure de m'ecrire +comme une heure de travail. Une page deux fois la semaine, ce ne sera +pas assez pour l'embrouiller dans ses progres. Je suis bien contente +qu'il se rende a la necessite de travailler sans verser trop de +larmes. Une fois l'habitude prise, il ne se trouvera pas plus +malheureux qu'auparavant. + +Mon mari me mande que vous etes maigre et au regime. Etes-vous +reellement bien gueri, mon cher enfant? Soignez-vous, ne couchez pas +sans feu comme vous le faisiez par negligence l'annee derniere, et +ayez toujours une tisane rafraichissante dans votre chambre. Moi, le +grand medecin de Nohant, je vous traiterais _ex professo_. Que +deviennent donc tous les malades du village, depuis que je ne suis +plus la pour les guerir ou pour les tuer? + +Je vous dirai en confidence avoir eu ici l'occasion d'exercer mes +talents; aupres de qui? je vous le donne en cent! Aupres de madame +P..., mon implacable ennemie. La malheureuse femme vient de faire un +triste voyage a Paris, pour enterrer un fils de vingt ans. Elle etait +mourante de douleur lorsque le hasard m'a fait connaitre sa situation. +J'ai couru a elle sur-le-champ, je l'ai trouvee entouree de jeunes +gens qui pleuraient leur camarade et s'affligeaient de l'absence d'une +femme aupres de la mere desolee. J'ai passe la nuit sur une chaise +aupres d'elle. Une triste nuit! Mais, lorsqu'elle m'a reconnue et +qu'abjurant son aversion, elle m'a remerciee avec elan, j'ai eprouve +combien la vengeance noble, celle qui consiste a rendre le bien pour +le mal, est un sentiment pur et doux. Nous nous sommes quittees tres +reconciliees. Je parierais bien qu'a la Chatre et a Nohant surtout, ma +conduite passerait pour un trait de folie. N'en parlez pas; mais, si +on en parle et si l'on m'accuse, laissez dire. + +Je ne crois pas, mon cher enfant, a tous les chagrins qu'on me predit +dans la carriere litteraire, ou j'essaye d'entrer. Il faut voir et +apprecier quels motifs m'y poussent, quel but je poursuis. Mon mari a +fixe ma depense particuliere a trois mille francs. Vous savez que +c'est peu pour moi qui aime a donner et qui n'aime pas a compter. Je +songe donc uniquement a augmenter mon bien-etre par quelques profits. +Comme je n'ai nulle ambition d'etre connue, je ne le serai point. Je +n'attirerai l'envie et la haine de personne. La plupart des ecrivains +vivent d'amertumes et de combats, je le sais; mais ceux qui n'ont +d'autre ambition que de gagner leur vie vivent a l'ombre paisiblement. +Beranger, le grand Beranger lui-meme, malgre sa gloire et son eclat, +vit retire a part de toutes les coteries. Ce serait bien le diable si +un pauvre talent comme le mien ne pouvait se derober aux regards. Le +temps n'est plus ou les editeurs faisaient queue a la porte des +ecrivains. La chose est renversee. De tous les etats, le plus libre et +le plus obscur, peut-etre, est celui d'auteur pour qui n'a pas +d'orgueil et de fanfaronnade. Quand on vient me dire que _la gloire_ +est un chagrin de plus que je me prepare, je ne puis m'empecher de +rire de ce mot, qui n'est pas heureux, et de tous ces lieux communs +qui ne sont applicables qu'au genie et a la vanite. Je n'ai ni l'un ni +l'autre, et j'espere ne connaitre aucune de ces tracasseries qu'on +croit inevitables. J'ai ete incitee chez Keratry et chez madame +Recamier. J'ai eu le bon sens de refuser. Je vais chez Keratry le +matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai raconte comme nous +avions pleure en lisant _le Dernier des Beaumanoir_. Il m'a dit qu'il +etait plus sensible a ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des +salons. C'est un digne homme. J'espere beaucoup de sa protection pour +vendre mon petit roman. Je vais paraitre dans la _Revue de Paris_. +J'en ai enfin la certitude; ce sera un pas immense de fait. + +Voila ou j'en suis. Adieu, mon cher enfant; je vous embrasse de tout +mon coeur. J'ai beaucoup de courses et de travail, voila le seul cote +penible de l'etat que j'ai embrasse. Quand les premiers obstacles +seront franchis, je me reposerai. + + + + +LIX + +A M. DUTEIL. AVOCAT, A LA CHATRE + + Paris, 15 fevrier 1831. + +Mon cher ami, + +Si je ne vous ai pas repondu plus tot, c'est que la patrie etait +menacee et que j'etais occupee a la defendre. Maintenant que je l'ai +sauvee, je reviens a mes amis, je rentre dans la vie privee et je me +repose sur ma gloire. + +Vous savez, peut-etre, que nous venons de traverser une petite +revolution, toute petite a la verite, une revolution de poche, une +miniature de revolution, mais fort gentille dans ce qu'elle est. Je +dis _peut-etre_, parce que, pendant qu'on se battait a coups de +missel, dans les rues de Paris, il est possible que, occupe a chanter, +a boire, a rire, a dormir, vous n'ayez pas lu une colonne de journal +et que vous sachiez tout au plus que la France a encore manque de +perir; ce qui fut infailliblement arrive, sans la conduite impartiale +et l'attitude ferme que j'ai montrees en cette circonstance difficile. + +J'ai fait l'impossible aupres de M. Duris-Dufresne; j'ai fait tout ce +qu'il fallait pour me faire mettre a la porte par tout autre que lui, +l'obligeance et la douceur meme. M. Duris-Dufresne s'est remue tant +qu'il a pu pour M. M*** et pour une autre personne encore que je lui +recommandais et qui m'interessait non moins vivement. Tout ce qu'il a +obtenu, ce sont des promesses, ce qu'on appelle des _esperances_, mot +qui m'a bien l'air d'etre fait pour les dupes. Je n'ai pas besoin de +vous dire que je n'ai pas neglige une occasion de rechauffer son zele. +Mais je veux vous dire que vous vous tromperiez et seriez fort injuste +de croire que M. Duris-Dufresne y eut mis de la mauvaise grace! + +Il faut bien voir ou il en est. En examinant la marche des choses, +vous vous expliquerez la facilite avec laquelle il a fait obtenir des +places a ses amis et la difficulte qu'il rencontre aujourd'hui pour +solliciter de simples emplois. Au commencement de ce nouveau +gouvernement, le parti Lafayette (c'est-a-dire MM. de Tracy, Eusebe +Salverte, de Podenas, Duris-Dufresne, etc.) etait au mieux avec le +pouvoir. Ces messieurs venaient de faire un roi, et ce roi n'avait +rien a leur refuser. C'etait juste. Cependant, comme ces gens-la +n'etaient pas des polissons, apres avoir ete dupes des promesses de +l'hotel de ville, ils n'ont pas rampe devant le sire. Ils ne lui ont +pas dit comme Guizot, Royer-Collard, Dupin et consorts: + +"Majeste, tout vous est permis; nous sommes vos serviteurs tres +humbles et nous defendrons votre pouvoir, juste ou injuste, absurde ou +raisonnable, parce que vous nous avez donne des places et des +honneurs." + +Le parti Lafayette, c'est-a-dire l'extreme gauche, en voyant des +fourberies, des turpitudes diplomatiques envahir l'esprit du +gouvernement et entraver la marche des institutions populaires dont on +l'avait leurre, s'est regimbe, et, de plus belle, s'est jete dans +l'opposition. + +Il faut bien croire a la bonne foi de ces gens-la. Ils pouvaient, en +servant le pouvoir, conserver les bonnes graces et la faveur. Ils +preferent le droit de crier, qui ne rapporte que l'acrimonie et le mal +de gorge. + +Je ne suis pas de leur humeur, moi! J'aime a rire, et j'ai l'egoisme +de m'amuser de tout, meme de la peur d'autrui. Mais j'estime et +j'admire la conduite de ces vieux grognards, qui veulent tout ou rien +en matiere de liberte et que l'on traite d'enrages parce qu'on ne peut +les acheter. + +Je crois donc le credit de Duris-Dufresne diablement tombe. Il a perdu +aupres du pouvoir ce qu'il a regagne en popularite. S'il n'obtient +plus rien, il ne faut pas lui en faire un crime; car le pauvre brave +homme use bien des souliers pour le service d'autrui. Ne +connaissez-vous pas M. de Bondy? C'est lui qui est en faveur +maintenant. Il est dans une belle position. Si la famille M... a des +relations avec lui (il me semble que je ne l'ai pas reve), je me +chargerai volontiers de tous les pas qu'il faudra faire. Dites-le a +F... et embrassez-la bien de ma part. Je lui ecrirai dans quelques +jours. + +Pour le moment, je suis ecrasee de besogne; besogne qui ne me mene a +rien jusqu'ici. J'ai pourtant toujours de l'esperance. Et puis voyez +l'etrange chose: la litterature devient une passion. Plus on rencontre +d'obstacles, et plus on apercoit de difficultes, plus on se sent +l'ambition de les surmonter. Vous vous trompez pourtant bien si vous +croyez que l'amour de la gloire me possede. C'est une expression a +crever de rire que celle-la. J'ai le desir de gagner quelque argent; +et, comme il n'y a pas d'autre moyen que d'avoir un nom en +litterature, je tache de m'en faire un (de fantaisie). J'essaye de +fourrer des articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines +infinies et une perseverance de chien. Si j'avais prevu la moitie des +difficultes que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carriere. +Eh bien, plus j'en rencontre, plus j'ai la resolution d'avancer. Je +vais pourtant retourner bientot _cheux nous_, et peut-etre sans avoir +reussi a mettre ma barque a flot, mais avec l'esperance de mieux faire +une autre fois et avec des projets de travail plus assidu que jamais. + +Il faut une passion dans la vie. Je m'ennuyais, faute d'en avoir. La +vie agitee et souvent meme assez necessiteuse que je mene ici chasse +bien loin le spleen. Je me porte bien et vous allez me revoir avec une +humeur tout a fait rose. + +Avec ca que notre bonne Agasta[1] aille bien et que je la retrouve +fraiche et ingambe! Nous danserons encore la bourree ensemble! + +Adieu, mon cher ami. Si vous avez des idees, envoyez-moi-_z'en_; car, +des idees, par le temps qui court, c'est la chose rare et precieuse. +On ecrit parce que c'est un metier; mais on ne pense pas, parce qu'on +n'en a pas le temps. Les choses marchent trop vite et vous emportent +tout eblouis. + +"Les ecrivains (dit le sublime de Latouche), ce sont des instruments. +Au temps ou nous vivons, ce ne sont pas des hommes; ce sont des +plumes!" + +Et, quand on a lache ca, on se pame d'admiration, on tombe a la +renverse, ou l'on n'est qu'un ane. + +Bonsoir. J'embrasse Agasta et vous de tout mon coeur. + + [1] Madame Duteil. + + + + +LX + +A M. MAURICE DUDEVANT, A NOHANT + + Paris, mercredi soir, 16 fevrier 1831. + +Mon cher enfant, je n'ai pas eu le temps de te dire un petit mot, dans +la lettre de ton oncle. J'ai recu le tien ce matin. Je suis tres +contente que tu te portes bien et que tu t'amuses. Je serais heureuse +de te voir, mon cher enfant; mais je serais fachee que tu fusses ici +maintenant. On ne s'y amuse pas: tout le monde se dispute, on +s'etouffe dans les rues, on demolit les eglises et on bat le tambour +toute la nuit. Tu es bien mieux a Nohant, ou l'on t'aime, ou tu peux +courir et jouer sans voir des mechants qui se battent. + +Adieu, mon cher enfant; travaille toujours, ecris-moi souvent, +embrasse pour moi ton papa, Boucoiran et ta petite soeur. Je vous aime +tous deux par-dessus tout et je vous embrasse mille fois. + + + + +LXI + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT + + Paris, 4 mars 1831. + +Mon cher enfant, + +Je vous remercie de m'avoir ecrit. Je ne vis que de ce qui concerne +Maurice, et les nouvelles qui m'arrivent par vous n'en sont que plus +douces et plus cheres. Aimez-le donc mon pauvre petit, ne le gatez +pas, et pourtant rendez-le heureux. Vous avez ce qu'il faut pour +l'instruire sans le rendre miserable: de la fermete et de la douceur. +Dites-moi s'il prend ses lecons sans chagrin. Pres de lui, je sais +montrer de la severite; de loin, toutes mes faiblesses de mere se +reveillent et la pensee de ses larmes fait couler les miennes. Oh! +oui, je souffre d'etre separee de mes enfants. J'en souffre bien! Mais +il ne s'agit pas de se lamenter; encore un mois, et je les tiendrai +dans mes bras. Jusque-la, il faut que je travaille a mon entreprise. + +Je suis plus que jamais resolue a suivre la carriere litteraire. +Malgre les degouts que j'y rencontre parfois, malgre les jours de +paresse et de fatigue qui viennent interrompre mon travail, malgre la +vie plus que modeste que je mene ici, je sens que mon existence est +desormais remplie. J'ai un but, une tache, disons le mot, une +_passion_. Le metier d'ecrire en est une violente, presque +indestructible. Quand elle s'est emparee d'une pauvre tete, elle ne +peut plus la quitter. + +Je n'ai point eu de succes. Mon ouvrage a ete trouve invraisemblable +par les gens auxquels j'ai demande conseil. En conscience, ils m'ont +dit que c'etait trop bien de morale et de vertu pour etre trouve +probable par le public. C'est juste, il faut servir le pauvre public a +son gout et je vais faire comme le veut la mode. Ce sera mauvais. Je +m'en lave les mains. On m'agree dans la _Revue de Paris_, mais on me +fait languir. Il faut que les noms connus passent avant moi. C'est +trop juste. Patience donc. Je travaille a me faire inscrire dans _la +Mode_ et dans _l'Artiste_, deux journaux du meme genre que la _Revue_. +C'est bien le diable si je ne reussis dans aucun. + +En attendant, il faut vivre. Pour cela, je fais le dernier des +metiers, je fais des articles pour _le Figaro_. Si vous saviez ce que +c'est! Mais on est paye sept francs la colonne et avec ca on boit, on +mange, on va meme au spectacle, en suivant _certain conseil que vous +m'avez donne_. C'est pour moi l'occasion des observations les plus +utiles et les plus amusantes. Il faut, quand on veut ecrire, tout +voir, tout connaitre, rire de tout. Ah! ma foi, vive la vie d'artiste! +Notre devise est _liberte_. + +Je me vante un peu pourtant. Nous n'avons pas precisement la _liberte_ +au _Figaro_. M. de Latouche, notre _digne_ patron (ah! si vous +connaissiez cet homme-la!) est sur nos epaules, taillant, rognant a +tort et a travers, nous imposant ses lubies, ses aberrations, ses +caprices. Et nous d'ecrire comme il l'entend; car, apres tout, c'est +son affaire. Nous ne sommes que ses manoeuvres; _ouvrier-journaliste, +garcon-redacteur_, je ne suis pas autre chose pour le moment. Quand je +vois les platitudes que j'ai griffonnees dans vingt paires de mains +qui se les arrachent et sous les yeux de ces benevoles lecteurs dont +le metier est d'etre mystifies, je me prends a rire d'eux et de moi. +Quelquefois je les vois cherchant a deviner des enigmes sans mot et je +les aide a s'embrouiller. J'ai fait hier un article pour _madame +Duvernet_, on dit que c'est pour M. de Quelen [1]. Voyez un peu! + +Adieu, mon cher enfant; je vous charge d'embrasser mon frere et _ma +soeur, si elle vous le permet_. Dites a Polyte de m'ecrire un peu plus +souvent. Enfermee au bureau d'esprit de mon _digne_ maitre depuis neuf +heures du matin jusque cinq heures, je n'ai guere le temps d'ecrire, +moi; mais j'aime bien a recevoir des lettres de Nohant. Elles me +reposent le coeur et la tete. + +Je vous embrasse et vous aime bien. Dites-moi donc ce que vous faites +faire a Maurice? + +J'ai revu Keratry et j'en ai assez. Helas! il ne faut pas voir les +celebrites de trop pres. + +_De loin, c'est quelque chose_, etc. + +J'aime toujours M. Duris-Dufresne de passion. Je vous dirai que j'ai +vu madame Bertrand a la Chambre des deputes. Elle etait derriere moi +dans la tribune des dames. Je lui ai offert ma place. J'ai ete +honnete, elle a ete gracieuse, et l'histoire finit la. + + [1] Archeveque de Paris + + + + +LXII + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Paris, 6 mars 1831. + +Vous etes un _fichu_ paresseux mon cher camarade! Si nous n'etions +d'anciens amis, je me facherais; mais il faut bien vous pardonner, car +on ne refait pas de vieux amis du jour au lendemain. Savez-vous qu'il +se passe de belles choses, ici? C'est vraiment tres drole a voir. La +revolution est en permanence comme la Chambre. Et l'on vit aussi +gaiement, au milieu des baionnettes, des emeutes et des ruines, que si +l'on etait en pleine paix. Moi, ca m'amuse. J'en suis fachee pour ceux +a qui ca deplait; mais nous sommes au monde pour rire ou pour pleurer +de ce que nous voyons faire. Et, bien que je pleure quelquefois tout +comme une autre, pour le plus souvent je ris. + +Dites-moi donc, mon camarade, vous avez parfois l'humeur bien noire, a +ce qu'il parait? Le moyen de s'en _dispenser_? Chez moi, la peine ne +creuse guere; chez vous, l'ennui se cramponne, du moins je crois le +voir a quelques phrases de votre lettre. Cela ne me surprend point: +l'air du pays n'est pas leger, la societe n'est pas delicate, les +cancans ne sont pas spirituels et les plaisirs ne sont pas du tout. On +vit en tous lieux, je le sais, mais avec des interets, un menage, une +occupation personnelle, des projets et des profits. A votre age, on +n'a rien de tout cela, et au mien... que vous dirai-je? cela ne suffit +pas encore. Un peu de patience! quand nous aurons quarante ans, nous +serons les meilleurs Berrichons du monde. + +En attendant, il faut bien varier un peu la vie. Au lieu de vous faire +des sermons, je vous engagerai a venir a Paris le plus que vous +pourrez. Je sais que les parents ne lachent guere leurs enfants; mais +vous qu'on aime et qu'on gate passablement, si vous montriez un desir +bien prononce, vous ne trouveriez pas de resistance. Si l'on voulait +m'ecouter, je parlerais bien pour vous, tant je suis penetree de +l'impossibilite de vivre heureux a la Chatre quand on n'est ni vieux, +ni pere de famille, ni _raisonnable par force_. + +Je ne suis pas de ceux qui disent: _Vivre, c'est s'amuser_, ou plutot +je ne l'entends pas comme eux. Ce n'est pas l'Opera qu'il vous faut +tous les jours pour passer agreablement la soiree. L'Opera est chose +delicieuse, mais on peut rire ailleurs et de tout son coeur. Odry +meme, le sublime Odry, n'est pas indispensable a ma felicite, +quoiqu'il y contribue puissamment. Je m'amuse _partout_.--Partout +(entendons-nous) ou je ne vois pas la haine, le soupcon, l'injustice +et l'aigreur empester l'air que je respire. Si les gens n'etaient pas +mechants, je leur passerais bien d'etre betes; mais, pour notre +malheur, ils sont l'un et l'autre. Voila pourquoi la province est +odieuse. Il y a un venin cache partout, et l'on peut dire d'elle ce +que Victor Hugo dit de la prison: _Vous y cueillez une fleur, et elle +pique ou elle pue_. C'est barroque, mais c'est vrai. + +Il me tarde pourtant de retourner en Berry; car j'ai des enfants que +j'aime plus que tout le reste. Sans l'espoir de leur etre plus utile +un jour avec la plume du scribe qu'avec l'aiguille de la menagere, je +ne les quitterais pas si longtemps. Je veux, malgre les difficultes +sans nombre que je rencontre, faire les premiers pas dans cette +carriere epineuse. + +Je me suis enfin decidee a ecrire dans _le Figaro_, et je suis charmee +que vous y soyez abonne; ce sera une maniere de causer avec vous, +surtout si M. de Latouche a souvent la bonne idee de me faire faire +des articles comme celui de _Molinara_, article dont le coeur a fait +les frais plus que l'esprit. C'est dans son cabinet, a sa table, +moitie avec lui, que j'ai ecrit cette _idylle_ dont le bon public +parisien (public excellent, d'ailleurs, dont le metier est d'etre +dupe) cherchait le mot avec d'incroyables efforts le lendemain. + +Vous auriez ri de voir les bons bourgeois du cafe _Conti_... (Vous +connaissez surement le cafe Conti, vis-a-vis le pont Neuf? Vous y avez +dejeune plus d'une fois, et moi aussi.) Vous auriez ri (que je dis) si +vous les aviez vus, le nez sur _le Figaro_ et se donnant a tous les +diables pour savoir quelle enigme politique leur cachait cette +_Molinara_ et ce polisson de moulin. + +D'aucuns disaient: "C'est un embleme;" d'aucuns repondaient: "C'est +une anagramme;" et d'aucuns reprenaient: "C'est un logogryphe."--Qui +donc est cette meuniere? C'est Delphine Gay!--Oh! non, c'est la +duchesse de Berry.--Bah! c'est la femme du dey d'Alger.--Dans tous les +cas, c'est bien savant, on n'y comprend goutte." + +Moi, je riais non pas dans ma barbe, mais dans ma tabatiere, et je +leur disais d'un air mysterieux: "Messieurs, je sais de bonne +part que c'est la femme du pape." A quoi ils repondaient: "Pas +possible?--Parole d'honneur!" + +Vous avez vu depuis, un grand article intitule _Vision_. M. de +Latouche l'a trouve tres remarquable et _m'a priee_ en quelque sorte +de le lui donner. Il est de J.S..., qui me l'avait confie et qui n'a +pas ete tres content de le voir mutile et raccourci. Il le destinait +au _Voleur_, et, moi, je l'ai _vole_, au profit du _Figaro_. Dans le +meme numero, une bigarrure (la premiere) fait grand scandale. Elle n'a +rien de joli; mais, comme elle tombe d'aplomb sur le ridicule de la +circonstance, les rieurs s'en sont empares, le roi citoyen s'en est +offense, et M. Nestor Roqueplan, le signataire du journal, au moment +de recevoir la croix (dont Sa Majeste n'est pas chiche d'ailleurs), se +l'est vu refuser a cause de l'article susdit, dont il est responsable. +_C'est pourtant moi qu'a fait ce coup-la!_ J'en peux pas revenir et +j'en ris a me demettre les mandibules. O auguste juste milieu de la +Chatre, que diras-tu de mon imprudence! + +M. de Latouche, de son cote, ne s'etait pas gene d'annoncer des +_croisees a louer pour voir passer la premiere emeute que ferait M. +Vivien_. Toutes ces gentillesses ont indispose le roi citoyen et papa +Persil, qui lui a dit comme ca: + +--Tonnerre de Dieu, sire, c'est trop fort! + +--Vous croyez? qu'a dit le roi citoyen, faut-il que je me fache? + +--Oui, sire, faut vous facher. + +Alors le roi citoyen s'est fache. Et voila qu'on a saisi _le Figaro_ +et qu'on lui intente un _proces de tendance_. Si on incrimine les +articles en particulier, le mien le sera _pour sur_. Je m'en declare +l'auteur et je me fais mettre en prison. Vive Dieu! quel scandale a la +Chatre! Quelle horreur, quel desespoir dans ma famille! Mais ma +reputation est faite et je trouve un editeur pour acheter mes +platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais neuf francs +cinquante centimes pour avoir le bonheur d'etre condamnee. + +Je ne vous dis rien de _la Nouvelle Atala_. Je l'ai avalee, il m'en +souviendra! J'en ai eu le cholera-morbus pendant trois jours. Vous en +verrez l'analyse un de ces jours dans votre journal. + +Bonsoir, mon cher camarade; je vous embrasse de tout mon coeur. +Ecrivez-moi plus souvent et quand meme vous seriez de mauvaise humeur, +n'ai-je pas aussi mes jours _nebuleux_? Quand je serai _cheux_ nous, +c'est-a-dire le mois prochain, si vous vous ennuyez, vous viendrez me +voir. Nous mettrons nos deux ennuis ensemble et nous tacherons de les +jeter a l'eau, pour peu qu'il y ait de l'eau. + +Je ne vous dis rien de votre _affaire d'honneur_. Etes-vous assez +bete! je me reserve de vous laver la tete; mais ne recommencez pas +souvent ces sottises-la. + +Adieu.--Bonsoir.--Embrassez pour moi votre chere mere et aimez-moi +toujours _un brin_. + + + + +LXIII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT + + Paris, 9 mars 1831. + +Mon cher enfant, + +Je suis triste. De loin encore, on essaye de me faire du mal. Une +lettre de mon frere, aigre jusqu'a l'amertume, contient ce qui suit: +_Ce que tu as fait de mieux, c'est ton fils; il t'aime plus que +personne au monde. Prends garde d'emousser ce sentiment-la._ + +Il y a la bien de la cruaute. C'est me dire, qu'un jour je ne +trouverai meme pas la tendresse de mon enfant. Sans doute, s'il porte +un coeur egoiste et froid, je dois m'y attendre. Mais il n'en sera pas +ainsi, n'est-ce pas? + +Vous etes aupres de lui, vous lui parlez de moi et vous me conservez +mon bien le plus precieux: l'amour de mon fils? Bah! j'ai tort d'etre +triste. C'est vous faire injure. Je suis tranquille. + +On me blame, a ce qu'il parait, d'ecrire dans _le Figaro_. Je m'en +moque. Il faut bien vivre et je suis assez fiere de gagner mon pain +moi-meme. _Le Figaro_ est un moyen comme un autre d'arriver. Le +_journalisme_ est un postulat par lequel il faut passer. Je sais que +souvent il est degoutant; mais on n'est pas oblige de se salir les +mains pour ecrire, et j'arriverai, j'espere, sans cela. Ce petit +journal fait de _l'opposition_ et de la _diffamation_. Il s'agit de ne +pas prendre l'un pour l'autre. C'est peu de chose de gagner sept +francs par colonne; mais c'est beaucoup que de se rendre necessaire +dans un bureau de litterature. Cela vous mene a tout, meme sans +_camaraderie_, et sans que la _personne_ paraisse le moins du monde. +Je n'ai affaire qu'a M. de Latouche. Je vis toujours tranquille et +retiree. Je vais au spectacle presque tous les soirs avec les loges +qu'il me donne. C'est tres agreable. + +Vous saurez que j'ai debute par un _scandale_, une plaisanterie sur la +garde nationale. La police a fait saisir _le Figaro_ d'avant-hier. +Deja je m'appretais a passer six mois a la Force; car j'aurais tres +certainement pris la responsabilite de mon article. M. Vivien a senti +ce matin l'absurdite d'une poursuite de ce genre, il a fait signifier +aux tribunaux d'en rester la. Tant pis! une condamnation politique eut +fait ma reputation et ma fortune. + +La litterature est dans le meme chaos que la politique. Il y une +preoccupation, une incertitude dont tout se ressent. On veut du neuf, +et, pour en faire, on fait du hideux. Balzac est au pinacle pour avoir +peint l'amour d'un soldat pour une tigresse et celui d'un artiste pour +un _castrato_. Qu'est-ce que tout cela, bon Dieu! + +Les monstres sont a la mode. Faisons des monstres! J'en _enfante_ un +fort agreable dans ce moment-ci. Je vous conterai, sur tout ce que je +vois, de singulieres particularites. Si j'avais le temps de les +enregistrer, ce serait un curieux journal. + +Adieu, mon cher enfant; parlez-moi beaucoup de mon fils et de votre +sante. Je vous embrasse de tout mon coeur. + + + + +LXIV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 14 avril 1831. + +Ma chere maman, + +J'ai bien tarde a vous annoncer mon arrivee, parce que j'ai sejourne +quelques jours a Bourges, ou j'ai ete assez malade. Je me porte bien +tout a fait, depuis que j'ai revu mes enfants. Ce sont deux amours. +Solange est devenue belle comme un ange. Il n'y a pas de rose assez +fraiche pour vous donner l'idee de sa fraicheur. Maurice est toujours +mince; mais il se porte bien et on ne peut voir d'enfant plus aimable +et plus caressant. Je suis aussi tres contente de ses progres et de sa +douceur au travail. Enfin je suis, jusqu'ici, une heureuse mere. + +J'ai trouve Polyte un peu malade; sa femme, toujours la meme, bonne et +indolente; mon mari, criant fort et mangeant bien; le precepteur avec +des moustaches qui lui vont comme de la dentelle a un herisson; +Leontine, ayant fait aussi des progres et toujours tres douce. Voila! + +Et vous, ma chere maman, que faites vous par ce beau temps qui donnait +deja a Paris un air de fete? Promenez-vous Caroline, en attendant que +la pauvre enfant, aille retrouver son triste Charleville? Mais elle y +retrouvera son Oscar, et, aupres de ses enfants, on ne peut pas +s'ennuyer. + +Pierret est-il toujours amoureux de son beau fusil qui lui sert de +bijou sur sa cheminee, et furieux contre les republicains? Dites-lui +qu'a la premiere revolution, les femmes repousseront les gardes +nationaux avec des pots de chambre. + +Ici, l'on est fort tranquille en masse et l'on ne se dispute qu'en +famille. Ne pouvant faire d'emeutes, on fait des cancans; ce qui +m'ennuie tellement, que je vais m'enfermer dans mon cabinet avec mes +deux mioches pour ne pas entendre parler de haines, d'elections, +d'intrigues, de propos, de vengeances, etc., etc. Pouah! + +La peste des petites villes, c'est le commerage. Les hommes s'en +melent au moins autant que les femmes quand il s'agit d'interets +politiques. A Paris, on rit de tout; ici, on prend tout au serieux. Il +y a de quoi crever d'ennui; car, apres tout, la vie n'est pas faite +pour se facher d'un bout a l'autre. J'aime mieux laisser les hommes +comme ils sont que de me donner la peine de les precher. + +N'est-ce pas votre avis, chere mere, a vous qui avez l'esprit si jeune +et le caractere si gai? Je voudrais que Maurice fut d'age a entrer au +college; alors je passerais, pres de vous et pres de lui, une partie +de ma vie a Paris. J'aime la liberte dont on y jouit et l'insouciance +qui fait le fond du caractere de ses habitants. + +Tout le monde ici se joint a moi pour vous embrasser mille fois. +Rendez-le-moi en particulier un peu plus qu'aux autres. + +Bonsoir, ma chere petite maman. + + + + +LXV + +A M. CHARLES DUVERNET. A LA CHATRE + + Nohant, avril 1831. + +Je viens vous faire mon compliment, cher camarade. Vous jouez tres +bien la comedie et je n'ai pas eu besoin de l'indulgence de l'amitie +pour vous applaudir. J'eusse voulu avoir les pattes du Gaulois pour +entrainer l'auditoire naturellement peu _entrainable_ et beaucoup plus +sensible aux farces de cache-cache qu'aux choses bien dites et bien +senties. Vous etes tres drole en garcon et en vieille femme; mais vous +etes encore mieux dans vos habits, ce qui est, vous le savez sans +doute, le plus difficile en scene. Mais dites donc a Soumain de +changer de figure s'il veut ressembler a Odry. Il est beaucoup trop +gentil pour faire M. Cagnard, et ne fait pas rire parce qu'il ne peut +pas etre caricature. Quoiqu'il ait des gestes et des manieres de dire +tres conformes a son modele, personne a la Chatre ne sent le merite de +cette imitation, parce que personne n'a vu Odry. Le gros Chabenat est +excellent. Il a plus de naturel qu'aucun de vous, sauf _vous_. +Dites-leur d'apprendre leurs roles et de ne pas manquer leurs entrees. +Individuellement vous jouez bien; mais vous manquez d'ensemble. + +J'ai regret d'avoir manque votre precedente representation, j'etais +trop malade. J'ai charge madame Decerf de me prendre vingt billets a +votre loterie. J'y aurais coopere par quelque ouvrage si j'avais eu +plus de temps et de sante. + +Votre mere m'a dit que toutes ces comedies vous fatiguaient beaucoup. +Prenez garde, ne vous faites pas, comme moi, vieux avant le temps. + +Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse de tout mon coeur. Avez-vous +des nouvelles d'Alphonse? personne ne m'en donne, ni lui non plus. + + + + +LXVI + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 31 mai 1831. + +Ma chere maman, + +Vous etes triste. Vous allez encore vous trouver seule. C'est une +chose difficile a arranger avec la liberte, que la societe d'autrui. +Vous aimez a etre entouree, vous detestez la contrainte; c'est tout +comme moi. Comment concilier les volontes des autres avec la sienne +propre? Je ne sais. Peut-etre faudrait-il fermer les yeux sur bien des +petites choses, tolerer beaucoup d'imperfections a la nature humaine +et se resigner a certaines contrarietes qui sont inevitables dans +toutes les positions. Ne jugez-vous pas un peu severement des torts +passagers? Il est vrai, vous pardonnez aisement et vous oubliez vite; +mais ne condamnez-vous pas quelquefois un peu a la hate? + +Pour moi, ma chere maman, la liberte de penser et d'agir est le +premier des biens. Si l'on peut y joindre les petits soins d'une +famille, elle est infiniment plus douce; mais ou cela se +rencontre-t-il? Toujours l'un nuit a l'autre, l'independance a +l'entourage ou l'entourage a l'independance. Vous seule pouvez savoir +lequel vous aimeriez mieux sacrifier. Moi, je ne sais pas supporter +l'ombre d'une contrainte, c'est la mon principal defaut. Tout ce qu'on +m'impose comme devoir me devient odieux; tout ce qu'on me laisse faire +de moi-meme, je le fais de tout mon coeur. C'est souvent un grand +malheur d'etre ainsi fait, et mes torts, quand j'en ai, viennent tous +de la. + +Mais peut-on changer sa nature? Si vous aviez beaucoup d'indulgence +pour ce travers, vous m'en trouveriez bientot corrigee sans savoir +comment. On l'augmente en moi, en me le reprochant sans cesse; et +cela, je vous jure que ce n'est point esprit de contradiction, c'est +penchant involontaire, irresistible. Vous me connaissez fort peu, +j'ose le dire, ma chere maman. Il y a bien des annees que nous n'avons +vecu ensemble, et souvent vous oubliez que j'ai vingt-sept ans, que +mon caractere a du subir bien des changements depuis ma premiere +jeunesse. + +Vous me supposez surtout un amour du plaisir, un besoin d'amusement et +de distraction que je suis loin d'avoir. Ce n'est pas du monde, du +bruit, des spectacles, de la parure qu'il me faut; vous seule etes +dans l'erreur sur mon compte; c'est de la liberte. Etre toute seule +dans la rue et me dire a moi-meme: "Je dinerai a quatre heures ou a +sept, suivant mon bon plaisir; je passerai par le Luxembourg pour +aller aux Tuileries, au lieu de passer par les Champs-Elysees, si tel +est mon caprice." Voila ce qui m'amuse beaucoup plus que les fadeurs +des hommes et la raideur des salons. + +Si je rencontre des coeurs qui prennent mes innocentes fantaisies pour +des vices hypocrites, je ne sais pas me donner la peine de les +dissuader. Je sens que ces gens-la m'ennuient, me meconnaissent et +m'outragent. Alors je ne reponds rien et je les plante la. Suis-je +bien coupable? Je ne cherche ni vengeance ni reparation, je ne suis +pas mechante: j'oublie. On dit que je suis legere, parce que je ne +suis pas haineuse et que je n'ai pas meme l'orgueil de me justifier. + +Mon Dieu! quelle rage avons-nous donc, ici-bas, de nous tourmenter +mutuellement, de nous reprocher aigrement nos defauts, de condamner +sans pitie tout ce qui n'est pas taille sur notre patron? + +Vous, ma chere maman, vous avez souffert de l'intolerance, des fausses +vertus, des gens a grands principes. Votre beaute, votre jeunesse, +votre independance, votre caractere heureux et facile, combien ne les +a-t-on pas noircis! Quelles amertumes ne sont pas venues empoisonner +votre brillante destinee! Une mere indulgente et tendre qui vous eut +ouvert ses bras a chaque nouveau chagrin et qui vous eut dit: "Laisse +les hommes te condamner; moi, je t'absous! laisse-les te maudire; moi, +je te benis!" Que de bien elle vous eut fait! quelle consolation elle +eut repandue sur les degouts et les petitesses de la vie! + +On vous a dit _que je portais culotte_, on vous a bien trompee; si +vous passiez vingt-quatre heures ici, vous verriez bien que non. En +revanche, je ne veux point qu'un mari porte mes jupes. Chacun son +vetement, chacun sa liberte. J'ai des defauts, mon mari en a aussi, +et, si je vous disais que notre menage est le modele des menages, +qu'il n'y a jamais eu un nuage entre nous, vous ne le croiriez pas. Il +y a dans ma position comme dans celle de tout le monde, du bon et du +mauvais. Le fait est que mon mari fait tout ce qu'il veut; qu'il a des +maitresses ou n'en a pas, suivant son appetit; qu'il boit du vin +muscat ou de l'eau claire selon sa soif; qu'il entasse ou depense, +selon son gout; qu'il batit, plante, change, achete, gouverne son bien +et sa maison comme il l'entend. Je n'y suis pour rien. + +Je trouve tout fort bon, parce que je sais qu'il a de l'ordre, qu'il +est plutot econome que prodigue, qu'il aime ses enfants et qu'il ne +songe qu'a eux dans tous ses projets. Je n'ai pour lui, vous le voyez, +que de l'estime et de la confiance, et, depuis que je lui ai +entierement abandonne l'autorite des biens, je ne crois pas qu'on +puisse me soupconner encore de vouloir le dominer. + +Il me faut peu de chose: la meme pension, la meme aisance qu'a vous. +Avec mille ecus par an, je me trouve assez riche, moyennant que ma +plume me fait deja un petit revenu. Du reste, il est bien juste que +cette grande liberte dont jouit mon mari soit reciproque: sans cela, +il me deviendrait odieux et meprisable; c'est ce qu'il ne veut point +etre. Je suis donc entierement independante; je me couche quand il se +leve, je vais a la Chatre ou a Rome, je rentre a minuit ou a six +heures; tout cela, c'est mon affaire. Ceux qui ne le trouveraient pas +bon et vous tiendraient des propos sur mon compte, jugez-les avec +votre raison et avec votre coeur de mere; l'un et l'autre doivent etre +pour moi. + +J'irai a Paris cet ete. Tant que vous me temoignerez que je vous suis +agreable et chere, vous me verrez heureuse et reconnaissante. Si je +trouve autour de vous des critiques ameres, des soupcons offensants +(vous comprenez que ce n'est pas de vous que je les crains), je +laisserai la place au plus puissant, et, sans vengeance, sans colere, +je jouirai de ma conscience et de ma liberte. Vous avez trop d'esprit +pour ne pas reconnaitre bientot que je ne merite pas toute cette +durete. + +Adieu, chere petite maman; mes enfants se portent bien; ma fille est +belle et mauvaise, Maurice est maigre et bon. Je suis contente de son +caractere et de son travail. Je gate un peu ma grosse fille: l'exemple +de Maurice, qui est devenu si doux, me rassure pour l'avenir. + +Ecrivez-moi, chere maman; je vous embrasse de toute mon ame. + + + + +LXVII + +A MADAME DUVERNET MERE, A LA CHATRE + + Nohant, lundi, juin 1831. + +Chere dame, + +Je rentre toute comblee de votre bonne amitie et de votre douce +hospitalite. Je trouve non pas M. de Latouche, mais une lettre de lui +m'annoncant que des affaires imprevues, relatives au _Figaro_ avec M. +le prefet de la Charente, qui vient de se declarer en faillite, l'ont +empeche de partir au moment ou il allait enfin se decider. Il nous +promet d'arriver quand nous ne l'attendrons plus. Il se plaint un peu +du silence de Charles et du votre. + +Ne viendrez-vous pas aussi manger mes petits pois, cueillir mes fleurs +et choisir vous-meme vos petites colonies d'oeillets? Deux ou trois +rayons de soleil secheront nos chemins, et vous avez une infinite de +pataches en votre possession. Accordez-moi donc une bonne journee tout +entiere avec le bon meunier, son fils et l'ane... Je ne vois autour de +vous que le desservant de T... que nous puissions insulter ainsi. Je +n'ose quasi pas vous embrasser apres une pareille pensee. + + + + +LXVIII + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Nohant, lundi soir, 25 juin 1831. + +Comme nous nous verrons vendredi, entre l'air bienveillant et paternel +du chatelain, et les _decaudinades_[1], nous ne pourrons guere dire +deux mots de suite. Je ne veux pas partir, mon bon Charles, sans vous +dire combien votre amitie m'a ete douce durant ces trois mois. Nous ne +nous connaissions pas, et notre camaraderie d'enfance ne nous eut rien +appris l'un de l'autre, si une affection qui nous est commune ne fut +venue resserrer ce lien et rapprocher nos coeurs, dont les bizarreries +respectives avaient besoin de s'entendre. + +Sans vous, j'aurais eprouve bien plus les amertumes de mon interieur. +Votre interet, la confiance avec laquelle je m'epanchais pres de vous +ont adouci ce temps d'epreuves. En mettant nos ennuis en commun, nous +les avons mieux supportes. Du moins, je puis l'avancer pour mon +compte, et je voudrais que le bienfait de cette amitie eut ete +reciproque. + +Les fous tels que moi ont cela de bon, qu'ils ne sont pas chiches de +leur coeur une fois qu'ils l'ont donne. Desabusee sur tout le reste, +je ne crois plus qu'a ceux qui me sont restes fideles, ou qui m'ont +comprise, avec mes defauts, mon esprit _antisocial_ et mon mepris pour +tout ce que la plupart des hommes respectent. Je me sens assez de +generosite pour recommencer avec ceux-la une existence nouvelle, une +vie d'affection, d'espoir et de confiance, que ne viendra pas +refroidir la memoire de tant de deceptions anciennes. Oh! j'oublierai +tout de bon coeur avec vous autres: et les amis qui trahissent, et +ceux qui s'ennuient des maux qu'on leur confie, et ceux qui craignent +de se compromettre en y cherchant remede, et les tiedes, et les +perfides, et les maladroits qui vous crottent en voulant vous essuyer. +Je croirai en vous, comme j'ai cru jadis en eux, et ne vous ferai pas +responsables de leurs torts, en me livrant avec reserve a vos +promesses. J'y crois et j'y compte. + +C'est sur les ruines du passe, du prejuge et des preventions que nous +nous sommes vus, tels que nous sommes, je crois, tels que la nature +nous a faits. + +C'est en nous confiant nos mutuelles infirmites que nous avons pris +interet les uns aux autres. Sans le besoin de recevoir des +consolations, sans celui d'en donner, nous serions peut-etre tous +restes isoles dans cette societe vaine et sotte qui ne pourra jamais +nous pardonner de vouloir etre independants de ses lois etroites. +Laissons-la dire. Elle regarderait notre petite communaute comme un +hopital de fous. Vivons a part, et ne la voyons que pour en rire ou +pour y pardonner. Puissiez-vous etre comme moi insensible a ses +atteintes, et mettre votre vie reelle, votre bonheur entier, dans le +coeur de ce petit nombre qui vous apprecie et qui me tolere, moi, +reconnaissante quand j'obtiens seulement de l'indulgence. Toutes les +peines d'interieur ne deviennent-elles pas supportables, avec cette +idee qu'il y a des etres tout prets a nous dedommager de l'injustice +ou de l'ingratitude de ceux-la? + +Oh! mon bon Charles, que cette pensee vous soit bienfaisante comme a +moi! qu'elle ferme toutes les autres blessures, qu'elle aneantisse +tous les souvenirs qui font mal, qu'elle reconstruise votre avenir et +rajeunisse votre coeur comme elle a rajeuni le mien, bien plus vieux, +helas! bien plus mortellement froisse que le votre! Croyez en nous, et +vous serez heureux partout meme a la Chatre. + +Venez pres de nous, dans notre Paris, ou regne sinon la liberte +publique, du moins la liberte individuelle. Nous aurons de temps en +temps un billet de parterre aux Italiens ou a l'Opera. Quand nous +n'aurons pas le sou, nous irons voir les cathedrales, ca ne coute rien +et c'est toujours interessant a etudier. Ou bien nous prendrons le +frais sur mon balcon, nous verrons passer l'emeute nouvelle, nous +cracherons sur tout cela, battants et battus, tous fous a faire pitie. +Nous garrotterons le Gaulois pour l'empecher d'y prendre part, nous +ferons brailler Planet et nous nous amuserons des manies de chacun de +nous, sans les froisser, sans en souffrir. Dans le jour, nous +travaillerons, car il faut travailler! Quand on ne s'est pas renferme +le matin comme nous disions l'autre fois au Coudray, on n'a pas de +plaisir a se trouver libre le soir. Il faut s'imposer la gene une +moitie de sa vie pour s'amuser l'autre moitie. Vous vous creerez une +occupation, ne fut-ce que de mettre en rapport Claire et Philippe, +Jehan Cauvin et la cathedrale, Berido et la prima donna[2]. Nous +louerons un piano et nous nous y remettrons tous les deux. Si vous ne +vous trouvez pas bien de votre vie de garcon, il sera toujours temps +de vous marier; car, avec nous, liberte de rompre quand vous voudrez; +mais essayez-en d'abord; apres, vous verrez. Il y aura toujours des +filles nubiles, c'est une espece qui croit et multiplie par la grace +de Dieu. + +Et puis, mon bon Charles, marie ou veuf ou garcon, que vous soyez +Charlot ruminant dans sa chambrette sur les miseres de l'etudiant, de +l'artiste et du celibataire, ou bien M. le receveur au sein de son +_interessante_ famille, que vous soyez libre de nous venir trouver ou +que votre future epouse vous le defende, aimez-nous toujours, et, +croyez-le, quand vous pourrez vous echapper, vous nous trouverez +joyeux de vous voir et empresses a vous distraire. En attendant, nous +allons parler de vous. + +Adieu donc; je vous embrasse. Venez le plus tot que vous pourrez. + + [1] Du nom d'un ami de Duvernet appele Decaudin. + [2] Heroines de divers fragments litteraires inedits de George Sand. + + + + +LXIX + +A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE + + Orleans, samedi 3 juillet 1831. + +Mon cher amour, je suis arrivee a Orleans un peu fatiguee. J'ai eu la +migraine tout le long du chemin. Je vais me reposer un jour ou deux +ici, afin de bien voir la cathedrale; car tu sais que j'aime beaucoup +les cathedrales. Il y a un an, tu etais la avec moi, et nous avons ete +la voir ensemble, t'en souviens-tu? Tu trouvais que c'etait bien +grand, et qu'il faudrait bien des Maurices les uns sur les autres pour +monter aussi haut. + +Je suis bien contente de toi, mon cher enfant; tu n'as pas beaucoup +pleure devant moi. Apres, dis-moi ce que tu as fait? As-tu trouve ton +menage joli? l'as-tu fait voir a ta soeur? Elle a pleure aussi, la +pauvre grosse. L'as-tu un peu consolee? Joue bien avec elle, +roulez-vous sur vos lits le soir et endormez-vous en riant et en +chantant. Ne fais pas de vilains reves tristes, pense a moi sans +chagrin, et travaille toujours bien pour me faire voir que tu m'aimes. + +Tu as vu comme j'etais heureuse de te trouver corrige de ta paresse. +Continue donc, je t'en recompenserai, en t'aimant tous les jours +davantage. Je ne sais si tu pourras lire mon griffonnage, je t'ecris +avec une espece d'allumette qui va tout de travers. Je t'embrasse, de +tout mon coeur, pour toi d'abord, puis pour ta soeur, pour ton papa, +pour Boucoiran, et puis pour toi encore un million de fois. Adieu, mon +petit ange, ecris-moi bien, bien souvent. + + + + +LXX + +AU MEME + + Paris, 16 juillet 1831 + +Je suis enfin installee tout a fait chez moi, mon petit amour. J'ai +trois jolies petites chambres sur la riviere avec une vue magnifique +et un balcon. Quand tu viendras me voir, tu t'amuseras a voir defiler +les troupes et a regarder les pompiers sous les armes. Il y a un poste +vis-a-vis. Toutes les fois qu'un gendarme parait, ces pauvres pompiers +sont obliges de courir a leurs fusils. Comme cela arrive fort souvent, +ils n'ont pas une minute de repos par jour, et les passants s'amusent +a les gouailler. Tu verras aussi les tours de Notre-Dame, qui sont +toutes couvertes d'hirondelles. Il y a des figures de diables en +pierre tout autour des murs, et les oiseaux se cachent dans leur +gueule pour y batir leur nid. + +J'ai vu encore ton cousin Oscar hier au soir. Il est bien gentil et ne +veut pas me quitter. Il va entrer en pension; sans cela, je te +l'aurais amene et vous auriez joue ensemble, mais il est temps qu'il +apprenne ce que tu sais deja. Tu seras bien content, lorsque tu +entreras au college, d'avoir pris de bonnes lecons d'avance. Tu auras +moins de peine que les autres enfants de ton age, et tu verras que +c'est un grand bonheur d'avoir ete force de travailler. Ecris-moi +donc, mon cher enfant; ta derniere lettre est tres bien. Elle m'a fait +grand plaisir, et je l'ai embrassee bien des fois. Si tu etais la, mon +pauvre petit, je te mordrais les joues. En attendant, embrasse ta +soeur et porte-toi bien. Pense souvent a ta mere, qui t'aime plus que +tout au monde. + + + + +LXXI + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT + + Paris, 17 juillet 1831 + +Mon cher enfant, + +J'en suis fachee pour votre optimisme politique, mais votre gredin de +gouvernement indispose cruellement les honnetes gens. Si j'etais +homme, je ne sais a quels exces je me porterais, dans de certains +moments d'indignation, que toute ame bien nee doit ressentir a la vue +des platitudes et des atrocites qui se commettent ici tous les jours. + +C'est reellement une guerre civile que les ministres allument et +alimentent a leur profit. _Infamie!_ Les couleurs nationales sont +proscrites. Il suffit de les porter pour etre depece avec un odieux +sang-froid, par des gens armes, laches, qui ne rougissent point +d'egorger des enfants sans defense et en petit nombre. + +Cette belle institution de la garde nationale est devenue un levain de +discorde et de sang. La police a recours a des moyens dignes des plus +beaux temps de Carrier (de Nantes). Il semble que Philippe veuille +trancher du Napoleon. Or c'est un role qu'un Bourbon ne saura jamais +remplir. Ses efforts retarderont sa chute; mais elle n'en sera que +plus tragique, et vraiment alors le peuple commettra tous les exces +sans etre coupable. + +Moi, je hais tous les hommes, rois et peuples. Il y a des instants ou +j'aurais du bonheur a leur nuire. Je n'ai de repos qu'alors que je les +oublie! + +Vous etes bon, vous! C'est different. Les amis, oh! les amis! que +c'est un tresor rare et difficile a garder! Si l'on ne tient pas sa +main toujours etroitement fermee, ils s'echappent comme de l'eau au +travers des doigts. + +J'ai le coeur cruellement froisse; mais je sais qu'il y aurait de +l'ingratitude a pleurer longtemps ceux qui desertent. Plus le nombre +se reduit, plus je sens l'affection redoubler de vigueur. La part des +uns revient aux autres. + +Je vous remercie de m'avoir parle de Maurice. Faites qu'il m'ecrive +souvent, qu'il ne soit pas trop livre a lui-meme aux heures ou il ne +travaille pas, et qu'il continue a apprendre sans chagrin. Sa derniere +lettre est charmante. + +Adieu, mon cher enfant. Je vous embrasse comme je vous aime. C'est du +fond de mon ame. + + + + +LXXII + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Paris, 19 juillet 1831 + +Mon bon Charles, + +Soyez misericordieux et pardonnez a la lenteur de mes lettres. Je suis +enfin installee quai Saint-Michel, 25, et j'espere desormais ne plus +m'exposer au remords de laisser sans reponse prompte vos lettres +bonnes et aimables. Je vous laisse a penser ce qu'il a fallu de +memoire, de jambes, de patience et de temps, pour acheter tout un +petit menage depuis la pelle jusqu'aux mouchettes: c'est a n'en pas +finir. Le pis de tout cela, c'est l'argent que cela coute. J'aurais +tort de me plaindre pourtant. Je n'ai rien paye et je payerai s'il +plait a Dieu. + +Le Gaulois et moi comptons sur une bonne tuerie patriotique, ou sur un +bon cholera-morbus, qui nous delivrera de l'infame sequelle des +creanciers. D'ailleurs, n'allons-nous pas avoir la republique? et le +premier article de la nouvelle Charte portera, j'espere, que les +dettes sont supprimees et tous les creanciers deportes. Nous leur +faisons grace de la vie, parce que nous sommes grands et genereux, +mais qu'ils ne s'avisent jamais de rappeler le passe! (Il n'y que des +carlistes et des jesuites capables de tant de ressentiment.) Nos +creanciers, s'ils veulent eviter la guillotine, qui est, comme chacun +sait, _soeur de la liberte_, doivent nous delivrer a tout jamais de +leur odieuse presence, et purger le sol de la patrie regeneree de leur +impur et stupide trafic. Tel sera le texte du premier discours du +Gaulois a la prochaine assemblee constituante. + +Mon bon camarade, pourquoi ne travaillez-vous plus? Evitez du moins +l'ennui, ne fut-ce qu'en taillant des cure-dents. Planet en fait une +consommation qui vous tiendra en haleine. Si vous n'avez pas l'espoir +de succeder a votre pere et que les chiffres vous rebutent, faites +autre chose; lisez, instruisez-vous, la vie est toujours trop courte +pour tout ce qu'on peut apprendre. Ecrivez des romans, des comedies, +des proverbes, des drames: tout cela vous fera travailler sans ennui +et vous forcera a des recherches historiques qui vous arriveront +pleines d'interet et de vie. + +S'ennuyer! je ne le concois pas pour vous. Etre triste! c'est +different, cela. Cette solitude, les degouts de cette petite existence +de la province, sont bien faits pour serrer le coeur. J'en sais +quelque chose. _Quelque chose_ seulement, car j'ai une ressource +immense: la societe de mes enfants. Vous, tout seul, tout reveur, sans +un ami qui vous comprenne bien, souffrant de ces peines sans nom que +le vulgaire regarde comme une manie et une affectation, cherchant a +repandre votre coeur dans un coeur de la meme nature, et ne trouvant +que de bonnes et simples ames qui vous disent d'un air surpris: +"Comment! vous vous plaignez? n'etes-vous pas riche? A votre place, je +serais heureux!" etc. + +Eh bien, je vous vois d'ici et je sais tout ce que vous devez +souffrir. L'isolement tue les ames actives. Il enerve le caractere; +mais il redouble le feu interieur et joint, au tourment de desirer, le +tourment de ne pouvoir pas _vouloir_. + +N'est-ce pas la ou vous en etes souvent? Je n'ose pas vous dire: +"Sortez-en, venez a nous!" Mais combien je le desire! nous vous aimons +comme vous meritez d'etre aime. Je crois qu'au milieu de nous, vous +reprendrez vite a la vie. Ecrivez donc souvent et beaucoup; vous avez +toujours le temps, vous. + +Si vous allez a Nohant, dites donc a Boucoiran que mon fils m'ecrit +bien peu, et que cela me fait beaucoup de peine. + +Adieu, mon ami. Ecrivez, ou faites mieux, venez! + +Je n'ai pas achete la natte de votre mere, ni les lunettes pour +Decaudin. J'ai une raison honteuse, secrete, mais _invulnerable_. Je +n'ai pas un sou. Je paye ecu par ecu mes damnes marchands. O Misere! +je te ferai elever un temple si tu me quittes un jour; car ceux que tu +hantes sont plus heureux qu'on ne pense! + +Le Gaulois m'a defendu de fermer ma lettre, disant qu'il voulait vous +ecrire. C'est une raison pour n'y pas compter... + +Le voila! Il dit qu'il vous ecrira _demain_: vous connaissez le +_demain_ du Gaulois. + + + + +LXXIII + +A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT + + Paris, juillet 1831. + +J'ai bien du chagrin quand tu ne m'ecris pas, mon petit enfant. J'ai +recu tes trois lettres; mais c'est bien peu. Cela ne fait qu'une par +semaine. Autrefois, tu m'en ecrivais deux et souvent trois. Cela ne +t'amuse donc plus de m'ecrire? tu n'as pas besoin de montrer tes +lettres, ni de les ecrire avec tant de soin que ce soit un travail. +Quand tu m'envoyais des barbouillages et des bonshommes, j'aimais +autant cela. Ecris-moi donc aussi mal que tu voudras, ne fut-ce que +quelques lignes. Passer huit jours sans nouvelles de toi et de ta +soeur, c'est bien long et je suis souvent bien triste. J'ai besoin de +te savoir gai et heureux; sans cela, je ne peux etre moi-meme +heureuse. + +Il y a de bien beaux tableaux au Musee: le Musee est une grande +galerie ou tous les peintres exposent leurs tableaux pendant quelques +mois pour les faire voir au public. Le plus joli de tous represente +deux enfants de sept ou huit ans qui sont assis sur un lit. L'un est +malade et appuie sa tete sur l'epaule de son frere. L'autre se porte +bien; il tient un livre d'images pour l'amuser. C'est le portrait de +deux jeunes princes anglais qui ont ete etrangles par des mechants[1]. + +Il y a une quantite de belles statues que tu reconnaitrais, a present +que tu comprends un peu la mythologie. Ce qu'on a fait de plus beau, +ce sont _les Trois Graces_, en marbre blanc. Il y a une jolie petite +divinite allegorique, dont nous n'avons pas parle ensemble: c'est _la +Candeur_ ou _l'Innocence_, representee comme un enfant qui tient une +coquille ou vient boire un serpent. Cela signifie que, comme les +enfants ne se mefient d'aucun danger, les personnes qui ont de la +_candeur_ ne se mefient pas des mechants qui peuvent leur faire du +mal. + +Si tu ne comprends pas bien cela, Boucoiran te l'expliquera mieux. Il +y a aussi un gros enfant qui ressemble a Solange et joue avec une +petite chevre; la chevre mange une couronne de feuilles que l'enfant a +sur sa tete. Tout cela est en beau marbre blanc. Enfin il y a Mercure, +Diane, et tout plein d'autres messieurs et d'autres dames de ta +connaissance. Les fetes ont dure trois jours. De ma fenetre, j'ai vu +passer le roi et toutes ses troupes. Avant-hier, nous avons eu des +joutes sur l'eau. Des matelots habilles en blanc, avec des ceintures +et des chapeaux a rubans, etaient montes sur de jolies barques et +venaient les uns sur les autres. Ils se battaient, c'est-a-dire qu'ils +faisaient semblant, comme au spectacle. Beaucoup tombaient dans la +Seine; comme c'etaient tous de tres bons nageurs, ils s'en moquaient +et rattrapaient bientot leur barque. Sur le bord de l'eau etait dresse +un beau pavillon, pour les juges du combat qui ont donne le prix aux +vainqueurs. + +J'avais emmene Leontine, qui a tout vu; le grand Fleury l'a mise sur +sa tete, et ils sont arrives l'un sur l'autre; moi, je suis revenue +avec la migraine. Le soir, j'ai vu les illuminations sans sortir de ma +chambre. Quatre grandes colonnes de lampions autour de la statue +d'Henri IV; les tours de Notre-Dame etaient illuminees aussi; c'etait +fort beau. De mon balcon, j'ai vu le feu d'artifice qui se tirait sur +la place de la Revolution. C'est bien loin de chez moi; mais les +fusees montaient si haut, qu'on voyait tres bien; il y en avait qui +lancaient des flammes tricolores; c'etait superbe. + +Il y a eu des courses de chameaux, au Champ-de-Mars. Des hommes +habilles en Bedouins etaient montes sur des chevaux et sur des +dromadaires. L'un d'eux est tombe et s'est tue. Puis une revue de +toutes les troupes sur le boulevard; on dit qu'il y avait cent +cinquante mille hommes. Tout cela serait bien amusant avec moins de +monde pour regarder. On risque d'etre etouffe dans la foule, et les +trois quarts ne voient rien, parce qu'on a trop de personnes devant et +alentour. Tous les spectacles jouaient _gratis_, c'est-a-dire qu'on +entrait sans payer. Enfin on tirait des coups de fusil, des petards, +des _boites a feu_, dans toutes les maisons, dans toutes les rues. +Cela a dure deux jours entiers. On aurait dit qu'on se battait dans +Paris. Je suis bien aise que ce soit fini et que la ville reprenne sa +tranquillite. + +Ecris-moi bien souvent et dis-moi tout ce que tu fais; tes lettres +sont trop courtes. Embrasse ta soeur pour moi et aime-la bien. Adieu, +mon cher petit; pense a ta petite mere, qui t'embrasse un million de +fois. + + [1] _Les Enfants d'Edouard_, de Paul Delaroche. + + + + +LXXIV + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 9 septembre 1831. + +Ma chere maman, + +Je suis arrivee en bonne sante. Merci de votre petite lettre. Je suis +coupable de ne vous avoir pas prevenue, mais j'etais si lasse et, en +meme temps, si contente de revoir mes enfants! + +J'ai trouve mon mari a Chateauroux; il etait venu au-devant de moi +avec Maurice. Celui-ci est toujours maigre, sa soeur toujours enorme, +Nohant toujours tranquille, la Chatre toujours bete. Le precepteur est +parti en vacances; je le remplace pour le francais et la geographie, +Casimir pour le latin et le calcul. Vous voyez que c'est une vie +edifiante. Cela n'empechera pas qu'on ne me trouve tres coupable. Les +gens qui n'ont rien a faire cherchent des torts a autrui pour +s'occuper; c'est une maniere comme une autre de passer le temps. Moi, +je persevere dans une tranquillite qui les demonte. + +Je n'ai pas vu Caroline; embrassez-la pour moi. Tachez de m'envoyer +Hippolyte et sa femme. J'ai trouve mon mari tres bien; je crois qu'il +serait bien facile a Hippolyte de le tenir toujours dispose en ma +faveur. Il ne faudrait que le vouloir, et fermer l'oreille aux sales +petits cancans qui remplissent la vie de ce monde, et qui en font le +principal ennui. + +Si l'on continue a me laisser vivre en paix, je prolongerai mon sejour +ici. J'ai deja songe a remettre mes engagements du 30 septembre un peu +plus loin. C'est la conduite des autres qui dictera la mienne. Je +travaille le soir a mon roman; cela m'amuserait beaucoup si je n'etais +pas obligee de me depecher. Une autre fois, je prendrai plus de +latitude avec mon editeur, afin de travailler pour mon plaisir et sans +fatigue. + +On dit que je suis partie pour I'Italie avec Stephane. Ce qu'il y a de +bon, c'est que je ne sais pas ou il est. Je ne l'ai pas vu depuis six +mois. Quant a moi, je crois bien etre a Nohant dans ce moment-ci; +cependant, si les gens de la Chatre sont absolument surs que je sois a +Rome, je ne voudrais pas leur faire de peine en leur soutenant le +contraire. + +Adieu, ma chere petite maman; traitez-moi toujours avec bonte. Je vous +embrasse de tout mon coeur, ainsi que mon ami Pierret. + + + + +LXXV + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES + + Nohant, 26 septembre 1831 + +C'est une desolation qu'un voyage de sept jours; je m'en afflige de +mille manieres: d'abord, parce que cela vous fatigue; ensuite parce +que ces quinze jours perdus de la plus ennuyeuse maniere du monde +doivent faire pleurer votre mere. Elle voudra les regagner, je le +prevois bien. Je ne peux ni ne veux l'affliger. Cependant, mon cher +enfant, je voudrais que vous fussiez de retour vers le 20 du mois +prochain. + +Mettez donc a profit ces bons jours de famille et de patrie. C'est un +bonheur de n'etre pas blase ou desabuse de ces biens-la. Apportez-moi +des cailloux de votre sol, s'ils ont quelque chose de curieux. Si je +ne l'ai pas reve, vous avez comme nous beaucoup de coquillages marins +petrifies, des especes qui nous manquent. + +Maurice ne fait rien. Je ne suis pas assez rigide. Ce temps de +devergondage ne devant pas etre long, je le laisse trotter avec +Leontine, et les jours de travail sont rares. Le seul point, c'est +qu'il n'oublie pas ce qu'il sait et non qu'il fasse des progres sans +vous. Je voudrais bien, mon enfant, que l'etude du latin ne fut pas +aussi exclusive. Vous m'avez promis de commencer l'histoire a votre +retour et de la faire marcher de front avec la geographie. Il me +semble que ces etudes poussees un peu rapidement lui seraient fort +utiles. Non pas qu'il faille esperer une grande memoire des faits a +son age, mais c'est la seule maniere d'ouvrir ses idees aux choses de +la vie, aux lois, aux guerres, aux vicissitudes des moeurs, aux +constitutions, a l'existence des peuples et a la marche de la +civilisation. C'est d'un peu haut qu'il faudrait donc envisager cette +science. Au lieu de le faire moisir, comme au temps de l'abbe Rollin, +sur les petites guerres et les rois insignifiants d'une foule de +petits Etats de l'antiquite, il faudrait resumer l'histoire +universelle dans une sorte de cours a votre maniere. Cette analyse +generale n'est pas l'ouvrage d'un cuistre, et vous trouverez a la +dresser avantage et plaisir pour vous-meme. Plus tard, sans doute, il +lui faudra etudier les diverses parties de votre edifice, il le fera +par la lecture. J'ai fait, pendant cinq ou six ans, des extraits sur +toutes les dynasties de la terre. C'etait l'histoire enseignee a la +maniere des jesuites. Beaucoup de recits, pas une reflexion, pas une +observation qui ne tournat a la plus grande gloire de Dieu, contre +tout bon sens et toute verite. Aussi, rien de ce fatras n'est reste +dans mon cerveau fatigue. J'ai perdu cinq ou six ans de ma vie a +desapprendre le sens commun. Les livres d'histoire, ecrits tous sous +l'empire de quelque passion politique ou de quelque prejuge religieux, +ont tous besoin d'etre rectifies par un jugement sain. Ce n'est donc +pas avec des livres qu'il faudrait enseigner, c'est avec votre memoire +et votre raison, n'est-il pas vrai, mon enfant? + +Bonjour. Je vous embrasse de toute mon ame, ainsi que votre bonne +mere. Rendez-la bien heureuse, et revenez-nous, des que vous pourrez +vous arracher comme Regulus a tant d'affection. + +Maurice vous embrasse aussi. Il fait la moue dans ce moment, parce +que, dit-il, il s'est f.... par terre. Est-ce vous qui formez ainsi +son style? + + + + +LXXVI + +AU MEME + + Paris, 6 novembre 1831. + +Mon enfant, + +J'ai ete vraiment affligee de manquer le plaisir de vous embrasser. Je +vous l'ai dit, je vous aime comme vous m'aimez, sans egoisme, et je me +rejouis du bonheur de votre mere et du votre. Une autre fois, nous +serons a meme de nous voir davantage; mais nous n'en avons pas besoin +pour compter l'un sur l'autre. + +Il est tres vrai que madame Bertrand m'a envoye M. de Vasson la veille +de mon depart, j'ai recu d'elle une lettre qui s'efforcait d'etre +aimable. Elle me parlait d'abord de l'engagement pris d'aller passer +_trois mois_ a Laleuf, cet automne, engagement que je savais bien ne +pas exister. Ensuite elle remettait sa cause entre mes mains et me +parlait de son Alphonse, comme si mon Maurice ne m'interessait pas +davantage. Puis elle me disait qu'elle ne savait pas votre adresse a +Nimes, qu'elle ne voulait pas vous ecrire avant de s'adresser a moi; +ce qui prouve tout simplement qu'elle l'eut fait si elle eut pu savoir +votre adresse. Enfin elle daignait se rappeler que je lui avais offert +ma place a la Chambre et me faisait des remerciments tres gauches et +tres peu de saison. J'ai repondu en peu de mots, poliment et +froidement. Je ne sais comment elle aura pris ma lettre. J'ai conte le +tout au pere Duris-Dufresne, qui a trouve comme moi qu'on aimait mieux +ses enfants que ceux des autres. + +Je ne puis pas vous dire si je resterai ici peu ou beaucoup. Mon +editeur paye mal; cependant il paye, mais si lentement, que le travail +des imprimeurs va de meme. Je leur remets le manuscrit a mesure que +j'en touche le prix, autrement je courrais risque de travailler pour +_l'honneur_. C'est un mechant salaire quand on est si pauvre d'esprit +et de bourse. Ce qu'il y a de sur, c'est que je retournerai pres de +mes chers enfants, aussitot que je serai delivree de ma besogne. + +Du reste, je vois avec plaisir que tous les deboires qu'on m'avait +predits dans cette carriere n'existent pas pour les gens qui vivent, +comme moi, au fond de leur mansarde, sans autre ambition que celle +d'un profit modeste. J'ai deja assez vu les _grands hommes_ pour +savoir qu'ils sont les plus petits de tous. Je les fuis comme la +peste, excepte Henri de Latouche, qui est bon pour moi et que j'aime +sincerement. + +Je vis fort tranquille, je travaille a mon aise et je me porte bien +maintenant. J'ai enfin reussi a me debarrasser de la fievre qui m'a +tourmentee pendant plus d'un mois. Il ne manque a mon bonheur que mes +enfants et vous. Mais, si je vous avais ici, je serais trop bien et la +destinee n'a pas coutume de me gater de la sorte. Au reste, elle est +sage. Elle me garde ce bonheur pour un avenir que je ne voudrais plus +affronter sans l'esperance que vous l'embellirez. + +Adieu, cher enfant; j'embrasse vous, Maurice et ma Solange. Parlez-moi +d'eux beaucoup, je vous en supplie. + + + + +LXXVII + +A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE + + Paris, 3 novembre 1831. + +Mon cher petit enfant, tu ne m'as pas dit si tu avais recu le joujou +que je t'ai envoye. Si tu ne l'as pas, fais-le reclamer chez M. +Poplin[1], a la Chatre. Il doit etre arrive depuis longtemps. + +Quand tu n'auras plus d'images a peindre, tu me l'ecriras, afin que je +t'en achete d'autres. Dis-moi si tu as envie de quelque chose que je +puisse t'envoyer. Boucoiran me dit qu'il va te faire commencer +l'histoire. Tu me diras si cela t'amuse. Quand j'etais petite, cela +m'amusait beaucoup. Je suis bien contente que Sylvain Meillant[2] soit +retabli; tu iras le voir et le lui diras de ma part. + +As-tu couvert ta maison dans la cour? J'en ai bien fait comme toi, +dans la meme cour, avec des briques et des ardoises. Je me souviens +qu'une fois, en ouvrant la porte de ma maison, laquelle porte etait +une petite planche, j'ai trouve _quelqu'un_ dedans. Ce quelqu'un +etait, devine quoi? Une belle petite souris qui s'etait emparee de ma +maison et s'y trouvait bien logee. Je l'ai laissee dedans, mais je ne +sais plus ce qu'elle est devenue. Et ton jardin, y travailles-tu +toujours? Il fait bien mauvais maintenant pour jouer dehors. Prends +garde de t'enrhumer. Il fait un temps affreux ici. On est dans la +crotte jusqu'aux genoux. La Seine est jaune comme du cafe au lait. Je +ne sors que pour mes affaires d'obligation. + +Adieu, mon cher petit mignon; j'enverrai des bas a ta grosse mignonne. +Et toi, en as-tu assez pour ton hiver? Je vous embrasse tous les deux. +Porte-toi bien et ecris-moi souvent. + +Ta mere + + [1] Proprietaire a la Chatre. + [2] Fermier de Nohant. + + + + +LXXVIII + +AU MEME + + Paris, novembre 1831. + +Ta lettre est bien gentille, mon cher petit; elle est fort bien +ecrite. Ne reste pas trop dehors par ce vilain froid, tu vois bien que +tu t'es enrhume. Quand tu es dans le jardin, cours, saute, ne reste +pas a la meme place. C'est comme cela que tu attrapes toujours du mal. +Ta pie peut bien rester dans ton jardin, elle n'a pas peur du froid, +ses plumes lui valent mieux que tes habits et tes pantalons. Nos +petits bengalis sont plus delicats, ils viennent d'un climat chaud. +Dis a Eugenie[1] d'en avoir bien soin. + +J'ai ete hier au Jardin des Plantes, j'aurais bien voulu pouvoir +emporter pour toi une petite gazelle fauve avec des raies blanches et +de grands yeux noirs. Elle mange dans la main, tu serais bien content +d'en avoir une pareille; mais il faudrait la garder au coin du feu. +Elles viennent de l'Afrique, et le moindre froid les tue. Au reste, tu +les as vues; mais tu ne t'en souviens peut-etre plus. + +Je serais si contente de t'avoir ici quinze jours pour te faire courir +partout avec moi. + +Adieu, mon petit ami; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta grosse +mignonne. Fais-lui mettre des bas de laine tous les jours. Embrasse +pour moi Leontine et Boucoiran. + + [1] Femme de chambre. + + + + +LXXIX + +A M JULES BOUCOIRAN, A NOHANT + + Paris, 5 decembre 1831. + +Merci, mon cher enfant. Je ne sais pas si je pourrai profiter de cette +bonne occasion pour retourner a Nohant. Dieu veuille que mon editeur +me paye d'ici au 8 et que je puisse lui livrer les dernieres feuilles +de mon manuscrit. Alors je serais a Nohant bientot. N'en parlez pas +encore. Surtout n'en donnez pas la joie a mon pauvre Maurice; car il +n'y a rien de sur dans mes projets. Ils dependent d'un animal qui, +tous les jours, m'annonce le payement de sa dette, j'attends encore. +Je voudrais qu'il me fit au moins une lettre de change pour les cinq +cents francs a toucher trois mois apres la livraison. Jusqu'ici, je ne +tiens rien, et je ne voudrais pourtant pas avoir travaille trois mois +sans un profit raisonnable. + +La lettre que j'ai recue avant-hier de Maurice est fort bien, si vous +n'en avez pas corrige les fautes. Son ecriture, quand il veut +s'appliquer un peu, promet d'etre tres lisible et tres jolie. Il a +dans son esprit d'enfant des idees tres originales; par exemple, j'ai +bien ri de sa pie, qui se tient dans le jardin et regarde passer le +monde sur la route. + +Pauvre enfant! quand donc sera-t-il assez grand pour ne dependre que +de lui! Alors je ne serai pas en peine de trouver une consolation et +un dedommagement a tous les ennuis de ma vie. + +Adieu, mon cher fils; restez-moi toujours fidele, vous que j'estime le +plus solide et le plus genereux de mes amis. + +Je vous embrasse de tout mon coeur. + + + + +LXXX + +A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Nohant, janvier 1832. + +Mon cher Rollinat, + +Je vous ai ecrit avant-hier un mot et je vous demandais une reponse +directe. Etes-vous absent de Chateauroux, ou bien le courrier a-t-il +perdu ma lettre? Il est sujet a cette infirmite. _Il en est de meme +tous les etes._ C'est au point qu'il en a seme toute la route depuis +Nohant jusqu'a Chateauroux, et qu'il en pousserait si ce n'etait de +mauvais grain. + +C'etait pour vous demander l'adresse de Charles[1] a Paris. J'ai une +commission pressee a lui donner. Repondez-moi, si vous etes vivant, +mais repondez-moi _poste restante a la Chatre_. + +Ce courrier est un drole! + +Bonsoir, mon bon petit avocat. Je vous donne ma tres sainte +benediction. + + [1] Charles Rollinat, frere de Francois + + + + +LXXXI + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant. 22 fevrier 1832. + +Ma chere maman, + +Mes enfants ont ete bien vite debarrasses de leur rhume; Maurice est +plus fou et Solange plus rose que jamais. J'espere vous la conduire ce +printemps. Elle est assez raisonnable pour faire un tour a Paris avec +moi; vous verrez qu'elle est bien gentille et bien caressante; mais +vous serez effrayee de sa grosseur, je voudrais bien la voir s'effiler +un peu. + +Maurice travaille comme un homme. Il devient studieux et grave comme +son precepteur; mais, a la recreation, il s'en venge bien. Leontine et +lui, font le diable. Le dimanche, tout le monde joue, grands et +petits. Il vient des amis de Maurice, de la Chatre, et je joue a +colin-maillard, au furet, au volant, aux barres, jusqu'a ce que je ne +puisse plus tenir sur mes jambes. Polyte aussi se met de la partie; il +fait tres agreablement la cabriole. Il danse comme Taglioni et il +tombe comme un sac; ce qui fait beaucoup rire Solange. Elle l'appelle +son _farceur de noncle_. Si Oscar etait la, il s'amuserait bien aussi. + +Je suis fort aise que mon livre vous amuse[1]. Je me rends de tout mon +coeur a vos critiques. Si vous trouvez la soeur Olympe trop troupiere, +c'est sa faute plus que la mienne. Je l'ai beaucoup connue et je vous +assure que, malgre ses jurons, c'etait la meilleure et la plus digne +des femmes. Au reste, je ne pretends pas avoir bien fait de la prendre +pour modele dans le caractere de ce personnage. Tout ce qui est verite +n'est pas bon a dire; il peut y avoir mauvais gout dans le choix. En +somme, je vous ai dit que je n'avais pas fait cet ouvrage seule. Il y +a beaucoup de farces que je desapprouve: je ne les ai tolerees que +pour satisfaire mon editeur, qui voulait quelque chose d'un peu +_egrillard_. Vous pouvez repondre cela pour me justifier aux yeux de +Caroline, si la verdeur des mots la scandalise. Je n'aime pas non plus +les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans le livre que +j'ecris maintenant et auquel je ne m'adjoindrai de mes collaborateurs +que le nom; le mien n'etant pas destine a entrer jamais dans le +commerce du bel esprit. + +Je ne m'occupe pas exclusivement de ce travail. A present, je puis en +prendre a mon aise, sans me tourmenter l'esprit. Si quelquefois je +travaille avec passion, c'est parce que je ne sais pas m'occuper a +demi. Je suis comme vous, avec vos dessins et vos vernis. Ici, j'ai de +tres douces distractions: Maurice me saute sur le dos et ma grosse +fille me grimpe sur les genoux. + +Bonsoir, ma chere petite mere. Donnez-moi des nouvelles de votre oeil. +A force de vouloir le guerir vite, ne le tourmentez pas trop. +Embrassez pour moi Caroline et mon vieux Pierret; moi, je vous aime de +tout mon coeur. + + [1] _Rose et Blanche_. + + + + +LXXXII + +A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT + + Paris, 4 avril 1832. + +Nous sommes arrivees en bonne sante, ta soeur et moi, mon cher petit +amour. Solange n'a fait qu'un somme depuis Chateauroux jusqu'ici. Elle +a pense a toi et a sa bonne; elle a pleure deux fois pour vous avoir; +mais elle s'est consolee bien vite. A son age, le chagrin ne dure +guere. Elle a ete douce et gentille tout le temps. Quand tu etais tout +petit, tu n'etais pas si patient qu'elle. En arrivant, elle a reconnu +tout de suite ton portrait et elle a pleure; puis elle n'a pas tarde a +s'endormir. + +Je l'ai menee au Luxembourg, au Jardin des Plantes. Elle a vu la +girafe, et pretend l'avoir deja bien vue a Nohant dans un pre. Elle a +donne a manger dans sa main aux petits chevreaux du Thibet et aux +grues. Elle a vu les animaux empailles et ne veut pas comprendre +qu'ils ne sont pas en vie. Du reste, elle n'a pas peur du tout; pourvu +que je lui donne la main, elle ne s'effraye de rien. + +Elle rit, elle chante, elle est gentille a croquer. Elle mange comme +six, elle s'endort dans les omnibus, elle se reveille quand on descend +et se met a marcher sans grogner. Il est impossible d'etre meilleure +enfant. Je suis bien contente de l'avoir avec moi. Si je t'avais +aussi, mon pauvre enfant, je serais bien heureuse. + +Et toi, mon petit chat, comment te portes-tu? t'amuses-tu toujours +bien? Ta grue est-elle toujours en vie? + +Adieu, mon cher petit ange. Je t'embrasse cent mille fois sur tes +joues roses et sur ton grand pif, sur tes grands yeux et sur tes beaux +cheveux. Ecris-moi bien souvent. Ta soeur t'embrasse aussi; elle veut +te porter des fraises et des glaces dans du papier. Ce sera propre en +arrivant! + + + + +LXXXIII + +A MADAME MAURICE DUPIN. A PARIS + + Paris, 15 avril 1832. + +Chere mere, + +Soyez sans inquietude. Je me porte tout a fait bien aujourd'hui. Le +cholera, dit-on, est mort; ainsi dormez en paix. Je serais bien +heureuse de voir mon vieux Pierret; mais, s'il vient a huit heures du +matin, qu'il sonne bien fort pour m'eveiller. Je dors comme une buche +et je n'ai personne pour ouvrir la porte. Priez-le de me donner une +heure dans la journee; il me fera bien plaisir. + +Portez-vous bien, chere maman, et, si vous etiez plus malade, a votre +tour avertissez-moi. + + + + +LXXXIV + +A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS + + Paris, mai 1832. + +Cher Gustave, + +Je compte sur toi... c'est-a-dire sur vous... non, c'est-a-dire sur +toi, pour diner avec nous dimanche prochain et tous les dimanches +subsequents, tant que Paris aura le bonheur de vous posseder. + +Est-ce vous qui etes venu pour me voir cette semaine? Voici les +indications de ma bonne: "Un _joli jeune homme_ qui n'a pas voulu dire +son nom et qui avait une badine a la main." Cette badine m'a paru le +signe particulier du signalement et se rapporter evidemment a votre +caractere badin. + +Hein, si l'on voulait s'en meler? + +A demain donc, mon ami. + +Ton camarade + +AURORE. + + + + +LXXXV + +A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT + + Paris, 4 mai 1832. + +Mon cher petit mignon. + +Nous nous portons bien. Ta soeur est bien mignonne a present. Nous +allons toujours nous promener au Luxembourg et au Jardin des Plantes. +Ce dernier est superbe, et tout embaume d'acacias. Nohant doit etre +bien joli a present. Y a-t-il beaucoup de fleurs, et ton jardin +pousse-t-il? Le mien se compose d'une douzaine de pots de fleurs sur +mon balcon; mais il y a des pousses nouvelles longues comme ma main. +Solange en casse bien quelques-unes, et pour que je ne la gronde pas, +elle essaye de les raccommoder avec des pains a cacheter. + +Nous parlons de toi tous les soirs et tous les matins, en nous +couchant, en nous levant. J'ai reve, cette nuit, que tu etais aussi +grand que moi; je ne te reconnaissais plus. Tu es venu m'embrasser, et +j'etais si contente, que je pleurais. Quand je me suis eveillee, j'ai +trouve la grosse grimpee sur mon lit et qui m'embrassait. Elle aussi +grandit beaucoup et maigrit en meme temps. Personne ne veut croire +qu'elle n'ait pas cinq ans. Elle a la tete de plus que tous les +enfants de son age. + +Tous les bonbons qu'on lui donne, elle les met de cote pour toi; au +bout d'une heure, elle n'y pense plus et les mange. Quand nous irons +te voir, nous t'en porterons. + +Adieu, mon petit enfant cheri. Ecris-moi plus souvent des lettres un +peu plus longues, si tu peux. Tu ne me dis pas ce que tu apprends avec +Boucoiran. Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur. + + + + +LXXXV + +AU MEME + + Paris, 17 mai 1832. + +Mon cher petit, + +J'ai recu tes deux lettres. Je t'en ai envoye une grosse pleine de +dessins. T'amuses-tu a les copier? Que fais-tu le soir? Travailles-tu +dans ton cabinet, ou cours-tu dans le jardin avec Leontine? +Valsez-vous toujours? Dis-moi donc comment tu passes tes journees. +Raconte-moi depuis le matin jusqu'au soir. + +Ta petite soeur se porte bien; elle commence a s'accoutumer a Paris et +a devenir mechante. Jusqu'a present, elle etait si etonnee de tout ce +qu'elle voyait, qu'elle ne pensait pas a avoir des caprices. A +present, elle en a pas mal; mais je ne lui cede pas, et elle redevient +gentille. Des enfants, qui demeurent sur le meme balcon que nous, +quand ils l'entendent pleurer, se moquent d'elle en la contrefaisant. +Cela la vexe cruellement; elle renfonce tout de suite ses larmes et +n'ose plus rien dire. + +Il y a bien longtemps que nous n'avons ete a la campagne; il pleut +tous les jours et il fait si froid, que nous avons toujours du feu. +J'ai deux petits serins verts dans une cage. Ils ont fait des oeufs +qui sont eclos de ce matin. Si tu voyais comme cela amuse Solange! +Elle n'y concoit rien et voudrait les mettre dans sa poche. Ils sont +si petits, si secs, si maigres, si peles, si laids, qu'ils creveraient +si l'on soufflait dessus. + +Nous avons aussi un beau jardin sur notre balcon: des roses, des +jasmins, du lilas, des giroflees, des orangers, un geranium, du reseda +et meme un cassis tout couvert de fruits verts. Si tu venais me voir +cet ete, je te les ferais croquer; mais tu en auras de meilleurs a +Nohant. Solange s'amuse a mettre de la terre dans des pots, elle y +seme des graines; a peine sont-elles levees, qu'elle les arrache. + +Adieu, mon gros mignon. Ecris-moi souvent, parle-moi de tout ce qui +t'amuse, pense souvent a ta vieille mere qui t'aime. + + + + +LXXXVI + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Paris, 6 juillet 1832. + +Vous vous mariez, mon bon camarade! + +Le bien et le mal n'existant pas _par eux-memes_, le bonheur comme le +malheur etant dans l'idee qu'on s'en fait, vous vous croyez content; +donc, vous l'etes. Je n'ai qu'a me rejouir avec vous de l'evenement +qui vous rejouit et du choix que vous avez fait. Je ne connais pas +votre fiancee; mais j'ai entendu dire d'elle beaucoup de bien a tout +le monde et particulierement a mademoiselle Decerf, juge sain et +solide. Vous lui rendrez le bonheur que vous recevrez d'elle. Croyez, +de votre cote, que votre bonheur doublera le mien. + +Je n'ai le temps de vous dire qu'un mot. Je suis en course du matin au +soir pour trouver un logement. Le soir, je rentre ereintee par la +marche, la chaleur et le pave. Je quitte avec regret ma gentille +mansarde du quai Saint-Michel; le mauvais etat de ma sante me mettant +dans l'impossibilite d'escalader plusieurs fois par jour un escalier +de cinq etages, je vais me retirer encore davantage du beau Paris et +m'enfoncer dans le faubourg. + +J'ai ete hier voir Henri de Latouche a Aulnay. Il ne quitte presque +plus la campagne. Son ermitage est la plus delicieuse chose que je +connaisse. Je ne sais s'il y travaille. Moi, je ne fais rien et ne me +remettrai a l'ouvrage qu'a Nohant. Le succes d'_Indiana_ m'epouvante +beaucoup. Jusqu'ici, je croyais travailler sans consequence et ne +meriter jamais aucune attention. La fatalite en a ordonne autrement. +Il faut justifier les admirations non meritees dont je suis l'objet. +Cela me degoute singulierement de mon etat. Il me semble que je +n'aurai plus de plaisir a ecrire. + +Adieu, mon vieux camarade; je vous ecrirai une autre fois. +Aujourd'hui, je vous felicite seulement et je vous embrasse avec +amitie. + + + + +LXXXVII + +A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT + + Paris, 7 juillet 1832. + +Mon pauvre petit, + +Tu as donc encore ete malade? Comment vas-tu maintenant? Il me tarde +bien de recevoir une lettre de toi; ton papa m'ecrit que tu t'ennuyes +de ne pas me voir. Et moi aussi, va, mon enfant! Prends un peu de +patience, mon cher petit. Bientot je serai pres de toi, sois-en bien +sur. + +Tu verras ta Solange bien grandie, bien bavarde, disant toute sorte de +betises qui te feront rire. Si tu es encore malade, je te soignerai, +je resterai la nuit aupres de ton lit, et je t'empecherai de penser a +ton mal: Boucoiran dit que tu n'as pas de courage. Il faut tacher d'en +avoir un peu, mon cher enfant. On souffre bien souvent quand on est +grand; il y a des personnes qui souffrent presque toujours. Tu sais +bien que je suis ainsi. Si je pleurais tout le temps, je serais +insupportable. Essaye donc de te faire une raison, quand tu souffres. +Je sais que tu es bien jeune pour cela; mais tu as assez de bon sens +pour comprendre tout ce que je te dis. Si je te recommande d'etre +courageux, c'est que les larmes font beaucoup plus de mal que le mal +meme. Elles donnent surtout mal a la tete et augmentent la fievre. +Quand tu te sens malade, il faut le dire sans te desesperer. On fera +pour toi tout ce qu'il faudra pour te soulager. Enfin, je l'espere a +present, tu es bien tout a fait et tu ne penses plus a tout cela. + +Ecris-moi vite, ne fut-ce qu'un mot; je t'embrasse mille fois de toute +mon ame. Qu'est-ce qu'il faudra t'apporter de Paris? + + + + +LXXXVIII + +AU MEME + + Paris, 8 juillet 1832. + +Mon cher petit, + +Je t'ecrivais dernierement que j'etais inquiete de toi. A peine ma +lettre partie, j'ai recu la tienne. Ton dessin est gentil; Solange l'a +bien regarde, elle a reconnu la grue tout de suite. Elle apprend a +lire et sait deja tres bien tous les sons. Cela l'amuse. Si je +l'ecoutais, nous ne ferions que lire toute la journee; mais elle en +serait bientot degoutee. Je lui menage ce plaisir-la. Si elle +continue, elle saura lire bien plus jeune que toi. Tu etais encore, a +sept ans, un fameux paresseux, t'en souviens-tu? Heureusement tu as +repare le temps perdu. Travailles-tu bien? dis-moi ce que tu fais a +present: est-ce l'histoire des Grecs? Et le latin, t'amuse-t-il +toujours? + +Nous avons ete a Franconi, Solange et moi. Nous etions en bas, tout a +cote des chevaux. Elle a vu les batailles, les coups de pistolet, les +chevaux qui galopaient, les deux elephants qui sont descendus sur des +planches tout a cote d'elle. Elle n'a peur de rien. Elle a touche les +betes, elle a ri au nez des acteurs! Elle s'est amusee comme une +folle. Seulement, quand le gros elephant est venu, avec une tour sur +le dos et que, la tour toute pleine de boites, de fusees et de petards +a eclate avec un bruit du diable, elle a un peu fait la grimace. Je +lui ai dit que, si tu etais la, tu n'aurais pas peur, que tu tirais +des coups de pistolet, que l'elephant n'avait pas peur. Par emulation, +elle a renfonce ses larmes et s'est enhardie jusqu'a regarder. Elle a +trouve cela tres beau. En effet, il est impossible de voir rien de +plus beau que l'elephant tout couvert de velours, de soldats, de +dorures, de feu, faisant toutes ses evolutions comme un vrai soldat. + +Je t'ai bien regrette, mon petit; tu aurais ete bien etonne de voir +ces deux animaux si intelligents. Il y en a un enorme, gros quatre +fois comme celui que tu as vu au Jardin des Plantes. Au lieu d'etre +d'un gris sale comme lui, il est d'un beau noir. Celui-la s'appelle +Djeck; le petit est trois fois moins gros, mais aussi gentil qu'un +elephant peut l'etre et aussi savant que le gros. Tout ce qu'ils font +est incroyable. Ils sont en scene pendant trois actes. Certainement +Thomas n'a pas le demi-quart de leur intelligence. Le gros danse la +danse du chale avec une trentaine de bayaderes. C'est a mourir de rire +de voir danser un elephant. Puis il mange de la salade devant le +public. Chaque fois qu'il a vide un saladier, il le prend avec sa +trompe et le donne au petit elephant, qui le prend de la meme maniere +et le fait passer a son valet de chambre. Le gros a une clochette d'or +pendue a une corde. Il prend la corde, et sonne jusqu'a ce qu'on +apporte un autre saladier. Dans la piece, il y a un prince indien que +ses ennemis poursuivent pour le tuer. Quand il est en prison, +l'elephant arrache les barreaux de la croisee, approche son dos et +l'emporte. Une autre fois, on a mis le prince dans un coffre pour le +jeter a la mer. L'elephant ouvre le coffre avec sa trompe, et va +cueillir des cerises qu'il lui apporte a manger. Il remet des lettres, +il bat le tambour, il offre des bouquets aux dames, il se met a +genoux, il se couche, il s'assied sur son derriere. Tout cela sans +qu'on voie jamais le cornac. Il est tout seul en scene, il entre dans +des cavernes, il sort par ou il doit sortir, il ne se trompe jamais. +Il n'y a pas de figurant qui fasse mieux son metier. Apres la piece, +le public le redemande et on releve le rideau. Alors les deux +elephants, apres s'etre fait un peu attendre, comme font les actrices +pour se faire desirer, arrivent tous les deux, saluent le public avec +leur trompe, se mettent a genoux, puis s'en vont tres applaudis et +tres satisfaits. Solange dit qu'ils sont bien gentils et bien mignons. +Elle a ete aussi voir les marionnettes chez Seraphin; mais elle aime +bien mieux les chevaux et les elephants. + +Adieu, mon petit amour. Quand tu seras a Paris, je te menerai voir +tout cela. Je te ferai des pantoufles. Je t'envoie des bonshommes +qu'on m'a donnes pour toi. Adieu, mon enfant. Embrasse pour moi ton +papa et Boucoiran. Solange vous embrasse tous trois, ainsi que sa +titine. Elle me disait a Franconi: + +--Maman, tu diras tout ca a mon petit frere; moi, je saurais pas y +dire, c'est trop beau! + +Je t'embrasse mille fois. Aime-moi bien et ecris-moi. + + + + +LXXXIX + +A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Nohant, 1er aout 1832. + +Mon bon vieux, + +J'ai passe a Chateauroux a quatre heures du matin. J'en suis repartie +a six, malade, fatiguee, enrhumee, endormie, stupide. Malgre cela, +j'avais bien envie de te faire reveiller pour t'emmener. Mon mari m'a +dit que tu etais encore occupe par les assises, que tu avais beaucoup +de travail. Je me suis fait conscience de t'arracher cette pauvre +heure de sommeil. + +Duteil pense que tu dois etre debarrasse aujourd'hui. Tu es donc +libre? Arrive bien vite, mon ami. Je suis impatiente de t'embrasser et +de passer quelques bons jours avec toi. Viens demain au plus tard, +n'aie pas de pretexte, pas d'affaire; je n'en veux pas entendre +parler. Je suis ici pour trois semaines, je n'entends pas perdre ces +moments de bonheur, si rares dans ma vie et si cherement payes. Viens +donc, brave homme. Nous t'attendons. Je t'embrasse de toute mon ame. + +Ton ami + +GEORGE. + + + + +XC + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 6 aout 1832. + +Ma chere maman, + +Je suis en effet coupable, cette fois, de ne pas vous avoir donne de +mes nouvelles tout de suite. Pardonnez-moi; ne soyez pas inquiete. +Tout le monde ici va bien. + +Solange a repris ses jeux, ses chevreaux, ses galettes a la terre +mouillee sur des ardoises. On ne l'a pas trouvee maigrie du tout. +Maurice est mince comme un fuseau et tres grand. Il est plus beau que +jamais. Il lui a pousse, en mon absence, les plus belles dents du +monde, blanches, bien rangees. Il est charmant et d'un caractere +parfait. Il travaille beaucoup; il a de l'intelligence, beaucoup de +douceur et un coeur excellent. Il entrera au college le printemps +prochain. + +Pour moi, je vais assez bien, sauf la chaleur qui m'ecrase. Je vous +plains, si vous en avez autant a Paris. Nous ne savons ou nous +fourrer. Les puits sont taris, les bestiaux meurent de soif, les +fleurs et les arbres sont grilles, nos pauvres enfants n'ont plus la +force de courir et de jouer. La nuit, les rudes orages ne +rafraichissent pas le temps. Cette nuit, le tonnerre a brule quinze +maisons et plusieurs granges a deux lieues d'ici. + +Je ne puis mieux faire que de m'enfermer dans mon cabinet et de +travailler a _Valentine_. Solange se roule sur le parquet et Maurice +fait du latin comme un pauvre diable. + +Mon mari est aux assises a Chateauroux. Il y a beaucoup d'affaires a +juger; il restera la une quinzaine de jours; ce qui ne l'amuse guere. +Heureusement le cholera n'y est plus. Madame Hippolyte est toujours la +meme, pas forte, mais allant son petit train de vie. Polyte chante, +rit, fume et boit tout le jour. C'est toujours Roger Bontemps. + +Adieu, chere petite mere; vous etes bien bonne d'avoir ete a la +diligence. Je suis bien fachee de n'avoir pu vous attendre. + +Je vous embrasse de tout mon coeur. + +Avez-vous des nouvelles de Caroline? + + + + +XCI + +A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Nohant, 20 aout 1832. + +Mon vieux, + +J'ai travaille comme un cheval, et je me sens si aise d'etre +debarrassee de ma journee, que, loin de faire du spleen, je me plonge +avec delices dans cette beate stupidite qu'il m'est enfin permis de +gouter. Ne t'attends donc pas a me voir repondre a toutes les choses +bonnes et excellentes que tu me dis. J'attendrai pour cela un jour ou +j'aurai de l'ame, un jour ou je serai Otello. Pour aujourd'hui, je +suis chien. Je dis que la vie n'est bonne qu'a gaspiller. J'ai mis +tout ce que j'avais de coeur et d'energie sur des feuilles de papier +Weynen. Mon ame est sous presse, mes facultes sont dans la main du +prote. Infame metier! Les jours ou je le fais, il ne me reste plus +rien le soir. Ce sont autant de jours ou il ne m'est pas permis de +vivre pour mon compte. Apres tout, c'est peut-etre un bonheur; car, +livree a moi-meme, je vivrais trop! + +Dans deux jours, j'aurai fini _Valentine_, ou je serai morte. Veux-tu +que j'aille te voir la semaine prochaine? Fixe le jour. Si tu veux, +nous irons a Valencay. Cela t'arrange-t-il? J'ai tout le mois pour +courir, mais le froid viendra. Si tu m'en crois, tenons-nous prets aux +premiers jours de soleil qui reviendront, s'il en revient. J'avertirai +Gustave[1]. Reponds-moi donc et decide le jour; c'est a toi, qui n'es +pas libre quand tu veux, de regler l'ordre et la marche. Mais il faut +nous prevenir d'avance, afin de preparer nos pataches, nos pistolets +de voyage, nos pelisses fourrees, nos astrolabes, enfin tout +l'appareil du voyageur. + +Je suis charmee qu'on m'accueille chez toi avec bienveillance. J'ai +fort envie de voir tous ces enfants; Juliette[2] surtout me plait. +Previens ta mere et tes grandes soeurs que j'ai excessivement mauvais +ton, que je ne sais pas me contenir plus d'une heure; qu'ensuite, +semblable au baron de Corbigny, "je ne puis m'empeche _de jurer et de +m'enivrer_". Que veux-tu! chacun a ses petites faiblesses, disait je +ne sais plus quel particulier, en faisant bouillir la tete de son pere +dans une marmite, pour la manger. Enfin garde-toi de me faire passer +pour quelque chose de presentable. S'il fallait soutenir ensuite la +dignite de mon role, je souffrirais trop. + +Fais-moi le plaisir de m'envoyer une boite de pains a cacheter les +plus petits possibles. Je t'ai fait de grands et magnifiques presents, +tu peux bien me faire celui-la: autrement, je serai forcee de +t'envoyer mes lettres ouvertes. On ignore a la Chatre l'usage des +pains a cacheter. On se sert de poix de Bourgogne. On y fabrique aussi +des fromages estimes, les habitants sont fort affables. (Voyez le +voyage de _l'Astrolabe_.) + +Adieu, cher frere de mon coeur. Je t'ecrirai quand je pourrai. Toi, si +tu as le temps, ecris-moi. Tu sais si je t'aime, petit homme et grande +ame! + +GEORGE. + + [1] Gustave Papet. + [2] Juliette Rollinat, soeur de Francois Rollinat. + + + + +XCII + +AU MEME + + Nohant, septembre 1832. + +Je t'ai ecrit une longue lettre adressee a la Societe des jeunes gens +(au portier). J'etais inquiete de ta sante, vieux. Pourquoi n'ai-je +pas encore de reponse? Je crains vraiment que tu ne sois malade. + +Ma mere est partie le 13; je ne l'ai pas reconduite a Chateauroux +comme je t'annoncais devoir le faire. Je te dirai mes raisons; +peut-etre m'attends-tu? Ecris-moi donc au moins comment se porte ton +vieux et triste individu. Mon squelette centenaire dort, fume, prend +du tabac, griffonne du papier, et pleure comme un veau. Si tu te +portes mieux, si tu peux supporter la compagnie d'un galerien ou d'un +pendu, reviens. Si ma tristesse t'ennuie et te fait mal, ne reviens +pas; mais ecris-moi, ne sois plus malade et aime ton vieux George. + +Je t'ai demande pour Maurice des instruments _aratoires_, qu'il attend +avec grande impatience. Il me prie de te _tourmenter_ de sa part. Je +te tourmente, sois tourmente. + +_Amen!_ + + + + +XCIII + +A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT + + Paris, 6 decembre 1832. + +Mon cher ange, + +Nous sommes arrivees hier sans accident et me voila aujourd'hui +presque sans fatigue. Nous sommes toutes reposees. Ta soeur est gaie, +fraiche et gentille. Tout le monde la trouve embellie et mignonne a +croquer. La _petite femme_[1] a tres bien supporte le voyage et n'a +pas seulement leve le nez en traversant Paris. Elle a l'air de ne se +guere soucier des choses nouvelles. Si elle continue a etre ce qu'elle +est aujourd'hui, je serai contente d'elle; car elle fait bien tout ce +qu'elle peut pour m'etre utile. + +Je ne te dirai rien de neuf; je n'ai encore songe qu'a dormir et a +ranger ma chambre. Ta petite soeur t'embrasse. Elle a pense a toi a +Chateauroux et s'est mise a pleurer. Je lui ai demande ce qu'elle +avait: elle m'a repondu qu'elle voulait aller chercher son frere +mignon. Je l'ai menee chez Rollinat, ou nous avons dine; les petites +soeurs de Rollinat l'ont consolee, elle s'est mise a faire le diable. + +Adieu, mon petit mignon; embrasse ton pere pour moi; dis a ton oncle +de menager un peu sa cervelle. Dis-lui aussi que j'ai voyage avec le +fameux pere Bouffard, un des principaux chefs saint-simoniens. Le pere +Bouffard est gros comme toi, ne mange que des oeufs froids et ne boit +que de l'eau. Du reste, il est tres aimable et parait tres bon. Il +ressemble a Jocko a s'y tromper; te souviens-tu de Jocko? + +Adieu; ecris-moi, travaille, porte-toi bien et pense a moi. Je +t'embrasse mille fois, mon pauvre ange; tu sais si je t'aime! + +Ta mere. + + [1] Sobriquet de la jeune villageoise amenee a Paris par George + Sand. + + + + +XCIV + +AU MEME + + Paris, 12 decembre 1832. + +Mon cher petit amour, + +J'ai recu ta lettre; je suis bien contente que tu te portes bien. Ta +soeur est toujours rose et de bonne humeur. Elle lit tous les jours; +elle sort avec sa bonne, qui se tire tres bien d'affaire, qui va au +marche, nous fait la cuisine, et m'est plus utile que je ne +l'esperais. Moi, je ne suis pas encore sortie. Je suis dans de grandes +affaires que tu ne comprendrais pas, mais dont il te suffira de savoir +que je suis assez contente. Ta soeur me tourmente pourtant depuis +quelques soirs pour que je la mene au _pestacle_. Il fait si froid, +que je n'ai pas le courage de sortir; je crains surtout qu'elle ne +s'enrhume. Nous avons, quai Malaquais, 19, un appartement chaud comme +une etuve. Nous voyons de grands jardins et nous n'entendons pas le +moindre bruit du dehors. Le soir, c'est silencieux et tranquille comme +Nohant: c'est tres commode pour travailler. Aussi je travaille +beaucoup. Il y a des tapis partout, ta soeur se roule comme un gros +chien. Elle dit des sottises a tout le monde. Elle appelle le pere +Bouffard _vieux bavard, vieille bete_. Elle se trompe; il n'est pas +bete du tout, et il gate beaucoup la grosse, malgre ses injures. + +Adieu, mon cher mignon. Ton petit bengali se porte bien, je vais lui +acheter un compagnon. Que fais-tu de ton chien? Ou le fais-tu coucher? +As-tu un peu soin de lui? Donne-lui une gifle de ma part. Dis a +Boucoiran de m'ecrire, qu'il est un paresseux. + +Embrasse pour moi ton pere, et dis a Leontine de m'ecrire une petite +lettre, pour que je voie si elle continue ses progres. Je recois un +journal plein d'images assez droles. Quand j'en aurai un paquet, je te +l'enverrai. + +Adieu, mignon; je t'embrasse cent mille fois sur ton gros pif et sur +tes joues roses. + +Ta mere. + + + + +XCV + +A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE + + Paris, 20 decembre 1832. + +Mon cher enfant, + +Je n'ai pas repondu a ce que vous me demandiez par une bonne raison: +c'est que je ne sais pas de quoi il s'agit. Sachez ce qu'est devenue +votre lettre et repetez-moi ce qu'il faut faire pour vous. + +Vous soignez bien Maurice. Je vous en remercie et vous supplie de +continuer a l'observer de pres. + +Empechez-le de sortir par les temps humides. Ces esquinancies sont +desesperantes. Tachez qu'il passe l'hiver sans en avoir de nouvelle. +Au printemps, des qu'il sera ici, je le ferai debarrasser de son +ennemie. L'operation n'est rien, a ce qu'il parait. + +Je vis ici comme une recluse. Mon appartement est si bon, si chaud; il +y a tant de soleil et un si beau silence, que je ne peux pas m'en +arracher. Toute la journee, par exemple, je suis obsedee de visiteurs +qui tous ne m'amusent pas. C'est une calamite de mon metier que je +suis un peu obligee de supporter. Mais, le soir, je m'enferme avec mes +plumes et mon encre, Solange, mon piano et mon feu. Avec cela, je +passe de tres bonnes heures. J'ai, pour tout bruit, les sons d'une +harpe qui viennent je ne sais d'ou et le bruit d'un jet d'eau qui est +sous mes fenetres dans le jardin. C'est bien poetique, ne vous en +moquez pas trop. + +Je vous dirai que je fais de l'argent; je recois de tous cotes des +propositions. + +Je vendrai mon prochain roman quatre mille francs. C'est plus que je +ne demandais, moi qui suis fort bete. La _Revue de Paris_ et la _Revue +des Deux Mondes_ se sont dispute mon travail. Enfin je me suis livree +a la _Revue des Deux Mondes_ pour une rente de quatre mille francs, +trente deux pages d'ecriture toutes les six semaines. _La Marquise_ a +eu un grand succes et a complete les avantages de ma position. + +Je n'ai plus le temps de regarder couler ma vie. Pour moi, dont le +coeur n'est pas jovial, l'obligation de travailler est un grand bien. +Solange me donne plus de bonheur a elle seule que tout le reste. Elle +a fait de grands progres d'intelligence et de gentillesse depuis ces +quatre mois. Je pense bien que l'etude a beaucoup hate le +developpement de cette jeune raison. Elle lit tres-bien, avec beaucoup +d'entendement des regles que vous lui avez donnees. + +Je suis maintenant au courant du peu de fautes qu'elle fait; elle ne +les fait meme presque plus. + +Dites-moi donc, mon cher enfant, ce que je puis faire pour vous. Je ne +peux pas le deviner. Parlez-moi souvent de Maurice et de vous. + +Adieu; je vous embrasse de tout coeur. + + + + +XCVI + +A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE + + Paris, 11 janvier 1833. + +Mon cher petit enfant, + +J'ai recu plusieurs lettres de toi auxquelles je n'ai pu repondre. Je +viens d'etre malade. C'est d'aujourd'hui seulement que je suis levee. +J'ai eu un gros rhume avec la fievre. Ta soeur est enrhumee aussi. Il +fait un froid epouvantable, tout le monde tousse. Pour m'achever, le +feu a pris dans ma cheminee d'une maniere violente. Il a fallu me +sauver dans le lit de Solange pour laisser agir les pompiers. Ils ont +eteint le feu, du moins a ce qu'ils ont cru, et ils ont gate mon +tapis. Le lendemain, un ramoneur a voulu monter dans la cheminee: le +pauvre petit s'est brule un peu la poitrine. Le feu y etait encore! +Quoiqu'on n'eut pas allume de feu dans la cheminee, la suie brulait +toujours. Nous avons eu beaucoup de peine a l'eteindre tout a fait. +J'ai donc ete chassee de ma chambre plusieurs jours et obligee de +passer la nuit dans une chambre sans feu. + +Prends garde d'etre malade par ce vilain froid; aie toujours les pieds +bien chauds et la gorge enveloppee. Je suis bien aise que tu sois +content de tes albums. Je voudrais etre au mois de mars pour courir +avec toi les boutiques et taper tes joues luisantes. Enfin cela +viendra. + +Adieu, cher mignon; sois sage, travaille et ne sois pas malade. Je +t'embrasse de toute mon ame; ta grosse t'embrasse aussi. Elle parle de +toi toute la journee, tu es toujours son mignon cheri. + + + + +XCVII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE + + Paris, 18 janvier 1833. + +Mon cher enfant, + +Je n'ai pas repondu plus tot a votre question par impossibilite. Le +fait m'avait paru si peu important qu'il ne m'en est rien reste dans +la memoire. Mon mari m'a parle une fois de votre retour chez madame +Bertrand. Je vous ai interroge; vous m'avez repondu non. Cela me +suffisait. Je ne me souviens pas du tout si j'ai reparle de vous avec +mon mari. S'il vous importe de le dissuader, n'etes-vous pas bien a +meme de le faire, vous qui le voyez tous les jours? + +Vous me faites des reproches tres graves, mon cher enfant. Ils +constituent de votre fait un tort bien plus grave. Vous me reprochez +mes nombreuses liaisons, mes frivoles amities. Je n'entreprends jamais +de me justifier des accusations qui portent sur mon caractere. Je puis +expliquer des faits et des actions; des defauts d'esprit ou des +travers de coeur, jamais. J'ai une trop saine opinion du peu que nous +valons tous, pour faire de moi le moindre cas. D'ailleurs, en mon +particulier, je ne m'adore ni ne me revere. Le champ est donc libre a +ceux qui rabaissent mon merite. Je suis prete a rire avec eux, s'ils +font appel a ma philosophie. Mais, si c'est une question d'affection, +si c'est une souffrance de l'amitie que vous m'exprimez, vous avez +tort. Quand on decouvre de grandes taches dans l'ame de ceux qu'on +aime, il faut se consulter et savoir si l'on peut les aimer encore +malgre cela. Le plus sense est de cesser; le plus genereux est de +continuer. Pour que la generosite soit delicate et complete, il faut +ne pas leur dire leur fait, car cela est cruel. Tous les reproches qui +ont pour objet des faits de legere importance ou des defauts +corrigibles, les avertissements affectueux a donner, les avis tendres +et les plaintes delicates, tout cela, je le sais, est du domaine de +l'amitie. C'est meme son plus beau droit. Mais reprocher un passe deja +loin, contempler en silence des erreurs qu'on juge et qu'on ne +pardonne pas, puis les condamner le jour ou il n'est plus temps et ou +l'on ne sait meme plus ou les prendre, c'est injuste. Dire a la +personne aimee: "Votre coeur est froid, leger ou impuissant!" C'est +dur, c'est cruel. + +C'est une humiliation gratuitement infligee, vous faites souffrir sans +rendre meilleur. Les coeurs secs ne s'amollissent pas, les coeurs uses +ne rajeunissent plus, les coeurs incomplets ne rencontrent ni +sympathie ni pitie. Si c'est la mon sort, il est bien brutal de me le +signaler. + +Vous ajoutez que votre caractere a du me faire souffrir plus d'une +fois. Vous en ai-je jamais parle, moi? Vous ai-je blesse dans ce que +nous avons de plus irritable, l'estime de nous-memes? Non, je sais +trop qu'il faut jeter un voile de pardon et d'oubli sur les +imperfections de ceux qui nous sont chers. + +Adieu, mon cher enfant. Donnez-moi des nouvelles de Maurice et des +votres le plus tot possible. Je vous embrasse de tout mon coeur. + + + + +XCVIII + +A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT + + Paris, 27 fevrier 1833. + +Tu me dis, mon enfant, que je ne t'ecris pas souvent. C'est toi, petit +farceur, qui es fierement paresseux a me repondre. Tu m'ecris des +petits bouts de lettre bien courts. J'aimerais tant a savoir tout ce +que tu fais, a quoi tu t'amuses, ce qui t'occupe, comment tu dors. +Enfin, je vais le savoir bientot. Tu diras a ton papa de m'ecrire +lorsqu'il sera pour partir, afin que j'aille au-devant de vous a la +diligence. Je te mettrai dans mon lit bien chaud; ta grosse soeur te +_bigera_ comme du pain. A present, elle t'appelle son petit bijou de +frere; elle est toujours mignonne et bien drole. + +Ce matin, elle a eu bien du chagrin: elle a laisse tomber sa poupee +dans le jardin et les chiens la lui ont mangee. Quand elle est arrivee +pour la ramasser, il n'en restait qu'une jambe, que la chienne n'avait +pas pu digerer. Aussi la pauvre grosse a braille comme un veau. + +Adieu, mon petit ange; embrasse tout le monde pour moi. Toi, je +t'embrasse mille fois sur tes joues roses. Adieu, petit cheri. + +J'ai un beau petit chat gris, venu par les toits se donner a nous. Je +l'ai accueilli, il est tres bon enfant. + + + + +XCIX + +A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE + + Paris, 6 mars 1833. + +Mon cher enfant, + +Vous etes sur le point de commettre une action tres belle ou tres +folle. Tres belle, si vous avez mis cette jeune fille dans la position +de ne pouvoir s'etablir ailleurs; tres folle, si vous obeissez a un +simple penchant. + +On me recommande de vous arreter sur le bord de l'abime. Je ne saurais +croire que vous ayez besoin de conseil, au point ou vous en etes. Il +faut que vous ayez des motifs bien puissants pour accepter un lien +aussi severe avec une personne aussi differente de vous. Vous allez +trop vite. Prenez garde, mon ami, ne precipitez rien. + +Mon Dieu, vous auriez sous la main la plus riche, la plus belle et la +plus spirituelle des femmes, je vous dirais encore d'attendre et de +reflechir. Ce ne sont pas l'opinion et les prejuges que je respecte en +ce monde. Seule entre tous, peut-etre, je ne vous jetterai pas la +pierre; mais je m'effraye de votre avenir. Vous etes si jeune et vous +aurez tant de choses a faire avant d'elever cette femme jusqu'a vous! +Je n'ose pas vous dire tous les deboires que je prevois pour vous. Je +crains de blesser votre coeur, engage dans une voie aussi delicate. +Mais je vous supplie de ne pas tant vous hater. Pourquoi ne pas +remettre cette affaire jusqu'apres votre voyage a Paris? La, vous +pourriez ouvrir les yeux sur beaucoup d'inconvenients que vous ne vous +etes peut-etre pas signales. Si, par promesse ou par devoir, vous +etiez engage de maniere a ne pas revenir sur vos pas, du moins +seriez-vous en garde contre l'avenir, et mieux prepare a le braver +courageusement. + +Dans tout cela, c'est votre precipitation qui m'inquiete. Vous +obeissez, j'en suis sure, a d'austeres principes, a de nobles +sentiments. Ce n'est donc pas avec ironie ou avec durete que je vous +juge. Je ne vous juge pas, mon enfant. Seulement je me tourmente de +votre position. Il est possible que ce parti vous reussisse, il est +possible aussi qu'il vous rende malheureux. Cette pensee ne vous +ferait pas reculer devant l'accomplissement d'un devoir, je le sais +bien. Mais, si, en voulant faire le bonheur d'une autre personne, vous +ne reussissiez qu'a aggraver sa situation! Cela s'est vu souvent; le +mariage est un etat si contraire a toute espece d'union et de bonheur, +que j'ai peur avec raison. + +Si vous avez pour moi l'amitie que j'ai pour vous, vous vous donnerez +trois mois de reflexion. Je vous le demande comme une preuve de cette +affection deja vieille entre nous. Voulez-vous me l'accorder? Je +crains que la solitude n'ait exalte vos idees, que vous ne vous soyez +exagere des devoirs qui, dans un etat plus calme et plus vrai, vous +apparaitraient sous un autre jour. N'affligerez-vous pas votre mere +par une resolution aussi brusque? L'avez-vous consultee? La personne +dont nous parlons lui sera-t-elle une societe agreable? Tout cela est +bien obscur pour moi. + +Je ne vous fais pas un reproche de ne m'avoir pas consultee. Mais, +precisement, le mystere dont vous avez entoure ce projet ne me semble +pas d'un bon augure. Etes-vous bien d'accord avec vous-meme sur ce que +vous allez faire? + +Adieu, mon enfant. Je vous embrasse. Repondez-moi. + + + + +C + +A MONSIEUR *** + + Paris, 15 avril 1833. + +Je veux croire votre lettre sincere, et, dans ce cas, l'absence pourra +seule vous guerir. + +Si, apres cette reponse, vous persistiez dans des pretentions que je +ne pourrais plus attribuer a la folie, j'aurais pour vous fermer ma +porte des motifs plus imperieux et plus decisifs encore. + +Ainsi, quelle que soit l'explication que vous preferiez pour la lettre +inexplicable que vous m'avez envoyee, je vous prie absolument, +litteralement et definitivement, de ne plus vous presenter chez moi. + +GEORGE. + + + + +CI + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Paris, mai 1833. + +Ma chere maman, + +Vous avez tort de me gronder. Je n'ai eu que du chagrin et de +l'inquietude, au lieu de tous les plaisirs que vous me supposez. Mes +deux enfants ont ete malades et le sont encore: Maurice, de la grippe, +et Solange, de la coqueluche. J'ai passe tout mon temps a aller de +chez moi au college Henri IV et du college chez moi; car je n'ai pu +avoir mon fils pour le faire sortir avant l'invasion de la maladie. Il +a ete soigne a l'infirmerie par de bonnes religieuses. + +Solange, quoiqu'elle soit toujours gaie et gentille, est tres +fatiguee. Je le suis beaucoup moi-meme. + +Un soir que mes deux petits allaient mieux, j'ai ete chez vous, pour +vous remercier de la belle gravure que vous m'avez envoyee. Il etait +sept heures, ce n'est pas une heure indue. Depuis, je n'ai pas pu +sortir, si ce n'est pour aller a _Henri IV_. + +J'irai vous voir demain. Aujourd'hui, cela m'est completement +impossible. Vous avez eu tort d'ecouter votre dignite de mere +offensee: vous auriez du, puisque vous sortez tous les jours pour +diner, venir gouter de ma cuisine. J'ai toujours un bon petit plat a +vous offrir. A six heures, nous aurions ete ensemble voir Maurice au +college, vous m'auriez rendue heureuse. + +Adieu, chere mere; je vous embrasse de tout mon coeur, en attendant +que vous me pardonniez, et j'espere que vous ne ferez pas longtemps la +mechante avec moi. + + + + +CII + +A M. CASIMIR DUDEVANT, A NOHANT + + Paris, 20 mai 1833. + +Mon ami, + +Je suis aise de ton bon voyage et de ton arrivee en bonne sante. + +Maurice a ete a l'infirmerie. C'est le changement de regime qui +l'eprouve un peu; du reste, il est tres frais et tres gai. On est +content de son caractere et il parait s'arranger bien avec ses +camarades. Quant a ses progres, ils ne peuvent pas etre encore +sensibles. J'espere qu'a ton retour, on commencera a s'en apercevoir. +Je lui ai dit de t'ecrire. Dans tous les cas, je te donnerai de ses +nouvelles. Je l'ai vu hier, avec ma mere; il a ete tres gentil. Je ne +sais si Salmon a de mauvaises affaires ce mois-ci; mais j'ai eu toutes +les peines du monde a me faire payer, quoique je n'aie envoye chercher +mon argent que le 15 mai. Il a fallu y envoyer quatre fois de suite. +La premiere fois, il a fait refuser sa porte; la seconde, son heure de +reception etait changee; la troisieme, il n'avait pas d'argent; enfin, +la quatrieme, il a daigne m'envoyer mon mois. Je ne sais pas si tout +cela est l'effet du hasard; c'est bien possible. Cependant tu devrais +y faire attention, au cas ou tu aurais des sommes d'une certaine +importance a deposer chez lui. Ensuite, tu devrais le prier de +m'envoyer mon argent tous les premiers du mois. Un homme d'affaires +n'est ni ambassadeur ni ministre, pour qu'on fasse antichambre chez +lui. + +Adieu, mon ami. Ta grosse fille t'embrasse. Dis bien des choses de ma +part a Duteil et a Jules Neraud, quand tu les verras. + +Adieu; je t'embrasse. + + + + +CIII + +A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Paris, 26 mai 1833. + +Cher ami, + +Tu ne penses pas que j'aie change d'avis. Tu es toujours a mes yeux le +meilleur et le plus honnete des hommes. Je ne t'ai pas donne signe de +souvenir et de vie depuis bien des mois. C'est que j'ai vecu des +siecles; c'est que j'ai subi un enfer depuis ce temps-la. Socialement, +je suis libre et plus heureuse. Ma position est exterieurement calme, +independante, avantageuse. Mais, pour arriver la, tu ne sais pas quels +affreux orages j'ai traverses. Il faudrait, pour te les raconter +passer bien des soirs dans les allees de Nohant, a la clarte des +etoiles, dans ce grand et beau silence que nous aimions tant. Dieu +veuille que ces temps nous soient rendus et que nous admirions encore, +ensemble, le clair de lune sur la cascade d'Urmont! + +Mais cette independance si cherement achetee, il faudrait savoir en +jouir et je n'en suis plus capable. Mon coeur a vieilli de vingt ans, +et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de +passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit. J'ai double le +cap. Je suis au port, non pas comme ces bons nababs qui se reposent +dans des hamacs de soie, sous les plafonds de bois de cedre de leurs +palais, mais comme ces pauvres pilotes qui, ecrases de fatigue et +brules par le soleil, sont a l'ancre et ne peuvent plus risquer sur +les mers leur chaloupe avariee. Ils n'ont pas de quoi vivre a terre, +et, d'ailleurs, la terre les ennuie. Ils ont eu jadis une belle vie, +des aventures, des combats, des amours, des richesses. Ils voudraient +recommencer; mais le navire est demate, la cargaison perdue; il faut +echouer sur le sable et rester la. + +Tu comprends, au fond de cette belle poesie, l'etat maussade de mon +cerveau. Suis-je plus a plaindre qu'auparavant? Peut-etre; le calme +qui vient de l'impuissance est une plate chose. + +Pour toi, c'est different. La raison, la force, la volonte t'ont place +ou tu es. Aussi tu as en toi-meme de serieuses jouissances, de nobles +consolations. + +Je t'enverrai une longue lettre avant peu de temps; c'est-a-dire un +livre que j'ai fait[1] depuis que nous nous sommes quittes. C'est une +eternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves +personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras a ta fantaisie. Tu +iras, au moyen de ce livre, jusqu'au fond de mon ame et jusqu'au fond +de la tienne. Aussi je ne compte pas ces lignes pour une lettre. Tu es +avec moi et dans ma pensee a toute heure. Tu verras bien, en me +lisant, que je ne mens pas. + +Adieu, ami; ecris-moi, parle-moi de toi beaucoup, de ta famille, des +soins austeres de ta grande, belle et triste vie. Je te verrai dans un +ou deux mois. Adieu; crois que, pour la vie, je suis a toi. + +Ton ami + +GEORGE SAND. + + [1] _Lelia_ + + + + +CIV + +A M. ADOLPHE GUEROULT. A PARIS + + Paris, 3 juin 1833. + +Monsieur, + +Vous avez ete si bon et si obligeant pour moi, que, malgre le long +temps qui s'est ecoule sans m'apporter aucune nouvelle et aucune +visite de vous, je ne crains pas de reclamer votre bienveillance. Je +viens de faire un livre intitule _Lelia_, qui a besoin de votre appui. +Si vous voulez bien venir me voir, nous en causerons et je vous +demanderai de vive voix la continuation de vos bons offices. + +Voulez-vous venir diner avec moi demain? Il faut que je vous dise, sur +ce livre assez embrouille et sur quelques difficultes du succes, plus +d'une parole, et je ne suis libre que vers cinq heures. Puis-je +compter sur vous? + +Tout a vous, monsieur. + + + + +CV + +A MADAME *** + + Paris, juillet 1833 + +Madame, + +Vous m'embarrassez avec vos questions. Je tiens singulierement a votre +estime; pourtant je ne puis me decider a mentir pour la conserver. +J'ai beaucoup d'egoisme et de nonchalance, vous me forcez a vous +l'avouer. Je ne sais ce que les influences etrangeres font a mon +indifference en matiere de saint-simonisme; je crois qu'elles n'y +entrent pour rien. Je crois meme n'avoir jamais songe a soulever une +question pour ou contre la societe dans _Indiana_ ou dans _Valentine_. +Pardonnez-le-moi, ou anathematisez-moi. Je suis forcee de le dire: la +societe est la moindre des choses que je hais et meprise. L'homme +livre a son instinct ne me parait pas moins laid, ridicule et sale que +l'homme dresse a marcher sur les pieds de derriere. Que puis-je faire +a cela? Et puis, outre cette misanthropie qui va toujours croissant a +mesure que je vieillis, je suis excessivement femme pour l'ignorance, +l'inconsequence des idees, le defaut absolu de logique. Vous l'avez +fort bien dit, je manque de precision et de suite; ce n'est pas de la +superiorite croyez-le bien. C'est l'infirmite d'une nature pauvre et +boiteuse. Je n'ai rien etudie, je ne sais rien, pas meme ma langue. +J'ai si peu d'exactitude dans le cerveau, que je n'ai jamais pu faire +la plus simple regle d'arithmetique. Voyez si avec cela je puis etre +utile a quelqu'un et trouver quelque idee salutaire et juste. Vous +etes tres au-dessus de moi sous tous les rapports, et notamment pour +l'activite, la raison, l'intelligence et le savoir. Je n'ai que des +sensations, point de volonte. Pour quoi, pour qui en aurais-je? Au +dela de deux ou trois personnes, l'univers n'existe pas pour moi. Vous +voyez que je ne suis bonne a rien; mais vous etes bonne a tout, et, +par votre talent et par votre caractere, vous n'avez pas besoin de mon +aide. Gardez-moi seulement votre bienveillance, votre pitie pour ma +nullite sociale, et votre amitie pour m'en consoler. Ne pouvez-vous +aimer que les ames grandes et fortes? La mienne ne l'est pas; mais +j'admire ce qui est autrement que moi. Le fait des natures puissantes +est de plaindre et de consoler ce qui est au-dessous. Faites du bien +aux femmes en general par votre zele et votre chaleur de coeur, +faites-en a moi en particulier par votre douceur et votre tolerance. + +Adieu, madame; reviendrez-vous bientot? Je suis tout a vous. + +G.S. + + + + +CVI + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Paris, 5 juillet 1833. + +Vous avez raison, mon ami, de compter sur mon amitie inalterable. +J'apprends avec joie la bonne nouvelle, et je partage tout votre +bonheur de mari, tout votre orgueil de pere. Faites mon compliment a +l'accouchee et embrassez-la de ma part, ainsi que _cette vieille +grand'mere_ de madame Duvernet, bien vexee, n'est-ce pas, de porter un +pareil titre? + +Enfin vous etes donc tous bien heureux, mes amis! Je regrette de +n'etre pas au milieu de vous, comme j'y etais le jour de vos noces, +pour voir toutes vos figures epanouies, pour serrer toutes vos mains +affectueuses. Quand vous me disiez jadis que vous aviez horreur des +_moutards_, je savais bien que vous trouveriez les votres beaux et +bons. Les miens, je vous le disais, et je vous le dis encore, me +donnent les seules joies reelles de ma vie. Vous ne me dites pas +comment s'appelle ce bienvenu. C'est une chose interessante qu'un nom +de bapteme, a laquelle j'attache autant d'idees que le pere de +Tristram Shandy. Il ne se nomme, j'espere ni Artaxerces, ni +Epaminondas, ni Polypheme, ni Polyperchon? + +Le mien est au college et se comporte de maniere a meriter dans son +regiment _l'estime de ses_ CHEFRES _et l'amitie de ses camarades_. Ma +fille est de la taille du plus jeune elephant de la menagerie royale. +Elle a horreur des gens de lettres, elle les traite de polissons et de +matins. En tout, elle annonce les plus brillantes dispositions. Moi, +j'ai ete longtemps et beaucoup malade. Je vais tres bien depuis que +j'ai consulte un habile medecin, lequel m'a dit _de me distraire et +d'eviter les contrarietes_; ce qui m'a paru tres profond, tres neuf, +et tres aise a faire surtout. + +Je fais toujours des livres et suis assez bien dans mes affaires +maintenant. J'irai au pays avec mon fils a l'epoque des vacances. Vous +me presenterez l'heritier presomptif et je vous embrasserai tous de +bien bon coeur. Adieu, mon ami. + +Tout a vous. + +AURORE. + + + + +CVII + +A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + 21 novembre 1833. + +La presente est pour te dire, mon brave ami, que je vais bientot te +voir. Mademoiselle Decerf epouse mon Gaulois, qui est Alphonse Fleury, +et j'irai a leur noce. + +Je te verrai en passant et en repassant. Tu trouveras peut-etre +quelque jour dans la quinzaine pour t'echapper et venir faire du +Werther avec moi: parler de rasoirs anglais de damnation eternelle et +autres faceties, sous la grande voute etoilee qu'on voit si bien chez +nous. Ne crains pas de me voir rire de tes ennuis et de tes chagrins: +je ne suis pas dangereuse en ce genre; le lendemain du jour ou je +t'aurais persifle, tu aurais ta revanche. Mes jours ne ressemblent +guere les uns aux autres, et c'est pour moi que fut invente le +proverbe: "Tel qui rit vendredi, etc." + +Pour le moment, je suis dans les memes sentiments qu'a ma derniere +lettre. Je serai heureuse de revoir mon pays et mes amis. Ce sont de +vieux liens qu'on ne rompt pas. Si mon retour peut adoucir un peu ton +spleen, accueille-le donc avec toute ta bonne affection pour moi. + +Charles[1] m'a ecrit une lettre fort reveche. Il a eu tort. Je le lui +pardonne de tout mon coeur. Il a pris trop a coeur l'affaire de son +piano. Aussi il a ete bien negligent de le laisser enferme dans sa +chambre, ne servant a rien et m'exposant aux mefiances et aux +tracasseries du facteur, qui deja menacait de me faire payer. Cela ne +m'aurait pas ete facile, vu l'etat de mes finances, pas brillant tous +les jours. + +Comment! tu n'es pas amoureux? Eh bien, mon cher, tu as peut-etre +parfaitement raison. Toute chose excellente a son mauvais cote; toute +chose detestable a son avantage, et nous sommes, tous, fous et betes. +Tachons d'etre le moins mechants possible, avec ou sans amour; soyons +fideles a l'amitie. + +Ton ami + +GEORGE. + + [1] Charles Rollinat, musicien, frere cadet de Francois. + + + + +CVIII + +A MADAME MADRICE DUPIN, A PARIS + + Paris, jeudi, decembre 1833. + +Ma chere maman, + +Je vous envoie le lit de Maurice et sa petite boite de crayons, pour +qu'il fasse des bonshommes et se tienne tranquille aupres de vous. + +Vous seriez bien bonne et bien gentille de tacher de le faire coucher +chez vous pour Noel. Madame Dudevant, qui s'en est chargee, le rendra +bien malheureux, je crains, a force de sermons et de niaiseries. En +l'envoyant chercher chez elle dans la journee, vous pourriez le +garder, en lui ecrivant une petite lettre. Au reste, Boucoiran se +concertera a cet egard avec vous et vous epargnera les courses et les +ennuis. + +Adieu, ma chere maman; je vous remercie mille fois de vos bontes pour +moi et mes enfants. Je suis tranquille sur le compte de Maurice, +puisque vous vous chargez de lui. Je pars bien portante ce soir. Je +vous ecrirai sitot mon arrivee quelque part. Je vous embrasse de toute +mon ame. + +AURORE. + + + + +CIX + + A M. MAURICE DUDEVANT, + AU COLLEGE HENRI IV, A PARIS + + Marseille, 18 decembre 1833. + +Mon cher petit, + +Je suis a Marseille, apres avoir toujours voyage, soit en voiture, +soit en bateau, depuis le jour ou je t'ai quitte. J'ai descendu le +Rhone sur le bateau a vapeur et je vais m'embarquer sur la mer pour +aller en Italie. Je n'y resterai pas longtemps; ne te chagrine pas. Ma +sante me force a passer quelque temps dans un pays chaud. Je +retournerai pres de toi, le plus tot possible. Tu sais bien que je +n'aime pas a vivre loin de mes petits miochons, bien gentils tous +deux, et que j'aime plus que tout au monde. Je voudrais bien vous +avoir avec moi et vous mener partout ou je vais. Mais ta soeur n'est +pas assez grande, et, toi, il faut que tu fasses ton education. + +Tu le sais, mon cher enfant, c'est indispensable et tu es bien decide +a t'y livrer de tout ton coeur: J'ai ete bien heureuse, quand M. +Gaillard[1] m'a dit que tu etais un brave garcon, que tu faisais ton +possible pour contenter tes maitres, et qu'il avait bonne opinion de +toi. C'est ainsi, j'espere, qu'on me parlera toujours de toi. Tu ne +m'as jamais cause de chagrin sous ce rapport et tu feras le bonheur de +ma vie, si tu le veux. + +J'ai ete ce matin me promener au bord de la mer. J'ai mange des +coquillages tout vivants et dont les coquilles etaient tres jolies. +J'ai pense a toi qui les aimes tant, et je n'ai pas voulu en chercher +dans le sable, parce que tu n'etais pas la pour m'aider et que je ne +me serais pas amusee. Quand tu seras en age de quitter le college et +d'interrompre tes etudes, nous voyagerons ensemble. Tu te souviens que +nous avons deja voyage tous deux et que nous nous amusions comme deux +bons camarades. Nous n'avons peur de rien, ni l'un ni l'autre; nous +mangeons comme deux vrais loups, et tu dors sur mes genoux comme une +grosse marmotte. + +En attendant que nous recommencions, depeche-toi d'apprendre ce qu'il +faut que tout le monde sache. Amuse-toi bien. Quand tu sortiras, sois +aimable avec ma mere et avec madame Dudevant. Remercie bien Boucoiran, +si bon et si obligeant pour toi, et ecris-moi a toutes tes sorties. +Raconte-moi ce que tu auras fait, chez qui tu couches, etc. Dis-moi +aussi si tu as de bonnes notes et des _heures_. Pense a moi souvent et +travaille, joue, saute, porte-toi bien, decrasse ta frimousse, lave +tes pattes, ne sois pas trop gourmand et aime bien ta vieille mere, +qui t'embrasse cent mille fois. + + [1] Proviseur du college Henri IV + + + + +CX + +A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS + + Marseille, 20 decembre 1833 + +Mon cher enfant, + +Je suis arrivee ici sans trop de fatigue et j'en repars apres-demain. +Je vais a Pise ou a Naples, je ne sais lequel. Ecrivez-moi a Livourne, +poste restante. Donnez-moi des nouvelles de mon gamin. Soyez bon pour +lui, comme vous l'etes toujours, et protegez-le contre les petits +ennuis dont je vous ai parle. + +Avez-vous reussi a diner le jour de mon depart? Je vous ai fait faire +une journee de corvee. Sans vous, je ne serais pas venue a bout de +partir. Avez-vous eu la bonte de ranger tout chez moi, de mettre +dehors mes chambrieres, de fermer portes et fenetres, etc., etc.? Ayez +soin de retirer les clefs de tous les meubles et de les mettre en +paquet dans le secretaire, dont vous prendrez la clef chez vous. Je +vous remets aussi la surintendance, des rats et souris, avec +autorisation d'en manger a discretion et de boire tout le vin de ma +cave. + +A propos de cela, il faudra encore que vous ayez l'obligeance de +descendre a la susdite cave et de surveiller la conduite de mes +bouteilles de vin, pour empecher la sympathie de ces demoiselles pour +le gosier des laquais et portiers de la maison. + +Faites une note de toutes vos petites depenses pour moi, spectacles et +sapins pour Maurice, ports de lettres, etc., etc. + +Votre pays est tres beau le long du Rhone. Cette navigation est +magnifique. Du reste; vos villes de Lyon, Avignon et Marseille sont +stupides. Je ne voudrais pas les habiter en peinture, et je remercie +le ciel de pouvoir m'en sauver bientot. Marseille est absolument tel +que vous me l'avez depeint. Il faut faire une lieue pour voir la mer +et le port ressemble assez a la mare aux canards a Nohant. + +Il y fait deja un temps charmant et des matinees qui valent nos +journees d'avril. + +Adieu, mon cher ami. Je vous recommande bien de me donner des +nouvelles de mon mioche et de me remplacer aupres de lui. Je ne sais +vraiment pas comment s'arrangerait ma vie si je n'avais pas votre +bonne amitie et votre eternelle complaisance pour m'aider et me +tranquilliser Adieu; je vous embrasse. + +Tout a vous, + +AURORE D. + + + + +CXI + +A M HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS + + Venise, 16 mars 1834. + +Mon ami, + +Je te remercie de ta lettre. Ton souvenir, malgre tout, me fait +toujours plaisir. J'ai tarde a te repondre, parce que je viens de +faire une maladie assez grave. Je suis bien a present, et, au moment +de quitter l'Italie, je commence a m'y acclimater. J'y reviendrai; +car, apres avoir goute de ce pays-la, on se croit chasse du paradis +quand on retourne en France. Voila l'effet que cela me fera. + +Je n'ai pas ete charmee de la Toscane; mais Venise est la plus belle +chose qu'il y ait au monde. Toute cette architecture mauresque en +marbre blanc au milieu de l'eau limpide et sous un ciel magnifique; ce +peuple si gai, si insouciant, si chantant, si spirituel; ces gondoles, +ces eglises, ces galeries de tableaux; toutes les femmes jolies ou +elegantes; la mer qui se brise a vos oreilles; des clairs de lune +comme il n'y en a nulle part; des choeurs de gondoliers quelquefois +tres justes; des serenades sous toutes les fenetres; des cafes pleins +de Turcs et d'Armeniens; de beaux et vastes theatres ou chantent la +Pasta et Donzelli, des palais magnifiques; un theatre de polichinelle +qui enfonce a dix pieds sous terre celui de Gustave Malus; des huitres +delicieuses, qu'on peche sur les marches de toutes les maisons; du vin +de Chypre a vingt-cinq sous la bouteille; des poulets excellents a dix +sous; des fleurs en plein hiver, et, au mois de fevrier, la chaleur de +notre mois de mai: que veux-tu de mieux? + +Je ne me suis pas doutee des autres plaisirs de l'hiver. Je n'aime pas +le monde, comme tu sais. Je me suis bornee a deux ou trois personnes +excellentes, et j'ai vu le carnaval de ma fenetre. + +Il m'a semble fort au-dessous de sa reputation. Il aurait fallu le +voir dans les bals masques, aux theatres; mais je me suis trouvee +malade a cette epoque-la et je n'ai pu y aller. Je le regrette peu; ce +que je cherchais ici, je l'ai trouve: un beau climat, des objets d'art +a profusion, une vie libre et calme, du temps pour travailler et des +amis. Pourquoi faut-il que je ne puisse batir mon nid sur cette +branche? Mes poussins ne sont pas ici et je ne puis m'y plaire qu'en +passant. J'attends le mois d'avril pour retraverser les Alpes, et je +m'en irai par Geneve. Je compte donc etre a Paris dans le courant du +mois prochain. + +Quand j'aurai embrasse Maurice, j'irai passer l'ete en Berri. Engage +Casimir a garder Solange et a ne pas la mettre en pension avant mon +retour; cela m'empecherait d'aller a Nohant, et contrarierait beaucoup +mes projets de repos et d'economie. + +Tu ne me parais pas si charme de la Chatre que moi de Venise: tu me +fais une peinture bouffonne de ses habitants. Vraiment la societe est +une sotte chose. L'amour du travail sauve le tout. Je benis ma +grand-mere, qui m'a forcee d'en prendre l'habitude. Cette habitude est +devenue une faculte, et cette faculte un besoin. J'en suis arrivee a +travailler, sans etre malade, treize heures de suite, mais, en +moyenne, sept ou huit heures par jour, bonne ou mauvaise soit la +besogne. Le travail me rapporte beaucoup d'argent et me prend beaucoup +de temps, que j'emploierais, si je n'avais rien a faire, a avoir le +spleen, auquel me porte mon temperament bilieux. Si, comme toi, je +n'avais pas envie d'ecrire, je voudrais du moins lire beaucoup. Je +regrette meme que mes affaires d'argent me forcent de faire toujours +sortir quelque chose de mon cerveau sans me donner le temps d'y faire +rien entrer. J'aspire a avoir une annee tout entiere de solitude et de +liberte complete, afin de m'entasser dans la tete tous les +chefs-d'oeuvre etrangers que je connais peu ou point. Je m'en promets +un grand plaisir et j'envie ceux qui peuvent s'en donner a discretion. +Mais, moi, quand j'ai barbouille du papier a la tache, je n'ai plus de +facultes que pour aller prendre du cafe et fumer des cigarettes sur la +place Saint-Marc, en ecorchant l'italien avec mes amis de Venise. +C'est encore tres agreable, non pas mon italien, mais le tabac, les +amis et la place Saint-Marc. Je voudrais t'y transporter d'un coup de +baguette et jouir de ton etonnement. + +Nous savons si peu ce qu'est l'architecture, et notre pauvre Paris est +si laid, si sale, si rate, si mesquin, sous ce rapport! Il n'y a +pourtant que lui au monde, pour le luxe et le bien-etre materiel. +L'industrie y triomphe de tout et supplee a tout; mais, quand on n'est +pas riche, on y subit toute sorte de privations. Ici, avec cent ecus +par mois, je vis mieux qu'a Paris avec trois cents. Pourquoi diable, +toi et ta femme, qui etes independants, qui n'avez ni place, ni +famille ni amour du monde, ni relations obligatoires en France, ne +venez-vous pas vous etablir ici? Vous y feriez des economies en y +vivant tres bien; vous y eleveriez votre fille aussi bien que partout +ailleurs. Vous y auriez mille commodites que vous ne pouvez avoir a +Paris: un logement cent fois plus joli et plus vaste, une gondole avec +un gondolier qui serait en meme temps votre domestique; le tout pour +soixante francs par mois; ce qui represente a Paris une voiture, une +paire de chevaux, un cocher et un valet de chambre, c'est-a-dire douze +a quinze mille francs par an. Le bois et le vin a tres bas prix; les +habits, les marchandises de toute sorte; les denrees de tout pays a +moitie prix de Paris. Je paye ici une paire de souliers en maroquin +quatre francs. Hier, nous avons ete au cafe, nous etions trois; nous y +avons pris chacun trois glaces, une tasse de cafe et un verre de +punch, plus des gateaux a discretion pour completer les jouissances de +deux grandes heures de bavardage. Cela nous a coute, en tout, quatre +livres autrichiennes la livre autrichienne vaut un peu moins de +dix-huit sous de France. + +Si vous voulez y venir, comme j'y retournerai passer l'hiver prochain, +je vous y piloterai. Le voyage vous coutera mille francs, pour vous +deux; mais vous y vivrez pour mille ecus par an. C'est probablement +moins que vous ne depensez a Paris dans une annee, et, par-dessus le +marche, vous connaitriez Venise, la plus belle ville de l'univers. Si +je n'avais pas mon fils cloue au college Henri IV, certainement je +prendrais ma fille avec moi et je viendrais me planter ici pour +plusieurs annees. J'y travaillerais comme j'ai coutume de faire et je +retournerais en France, quand j'en aurais assez, avec un certain magot +d'argent. + +Mais je ne veux pas renoncer a voir mon fils chaque annee, et tout ce +que je gagne sera toujours mange en voyages ou a Paris. + +Adieu, mon vieux; parle-moi de Maurice et de ta fille. Font-ils de +bonnes parties ensemble, les jours de conge? + +J'embrasse Emilie, Leontine et toi, de tout mon coeur. Il y a +longtemps que je n'ai eu de nouvelles de ma mere; donne-lui des +miennes et prie-la de m'ecrire. + + + + +CXII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS + + Venise, 6 avril 1834. + +Mon cher enfant, + +J'ai recu vos deux effets sur M. Papadopoli[1], et je vous remercie. +Maintenant je suis sure de ne pas mourir de faim et de ne pas demander +l'aumone en pays etranger; ce qui, pour moi, serait pire. Je +m'arrangerai avec Buloz, et il pourra suffire a mes besoins sans se +faire trop tirailler; car je travaillerai beaucoup. + +Alfred est parti pour Paris, et je vais rester ici quelque temps. + +Il etait encore bien delicat pour entreprendre ce long voyage. Je ne +suis pas sans inquietude sur la maniere dont il le supportera; mais il +lui etait plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour +consacre a attendre le retour de sa sante la retardait au lieu de +l'accelerer. Il est parti enfin, sous la garde d'un domestique tres +soigneux et tres devoue. Le medecin[2] m'a repondu de la poitrine, en +tant qu'il la menagerait; mais je ne suis pas bien tranquille. + +Nous nous sommes quittes peut-etre pour quelques mois, peut-etre pour +toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tete et mon +coeur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour +souffrir. + +Le manuscrit de _Lelia_ est dans une des petites armoires de Boule. Je +l'ai, en effet, promis a Planche; pour peu qu'il tienne a ce +griffonnage, donnez-le-lui, il est bien a son service. Je suis +profondement affligee d'apprendre qu'il a mal aux yeux. Je voudrais +pouvoir le soigner et le soulager. Remplacez-moi; ayez soin de lui. +Dites-lui que mon amitie pour lui n'a pas change, s'il vous questionne +sur mes sentiments a son egard. Dites-lui sincerement que plusieurs +propos m'etaient revenus apres l'affaire de son duel avec M. de +Feuillide; lesquels propos m'avaient fait penser qu'il ne parlait pas +de moi avec toute la prudence possible. + +Ensuite, il avait imprime dans la _Revue_ des pages qui m'avaient +donne de l'humeur. Lui et moi sommes des esprits trop graves et des +amis trop vrais, pour nous livrer aux interpretations ridicules du +public. Pour rien au monde je n'aurais voulu qu'un homme que j'estime +infiniment devint la risee d'une populace d'artistes haineux qu'il a +souvent tancee durement; laquelle, pour ce fait, cherche toutes les +occasions de le faire souffrir et de le rabaisser. Il me semblait que +le role d'amant disgracie, que ces messieurs voulaient lui donner, ne +convenait pas a son caractere et a la loyaute de nos relations. +J'avais cherche de tout mon pouvoir a le preserver de ce role +mortifiant et ridicule, en declarant hautement qu'il ne s'etait jamais +donne la peine de me faire la cour. Notre affection etait toute +paisible et fraternelle. Les mechants commentaires me forcaient a ne +plus le voir pendant quelques mois; mais rien ne pouvait ebranler +notre mutuel devouement. Au lieu de me seconder, Planche s'est +compromis et m'a compromise moi-meme: d'abord par un duel qu'il +n'avait pas de raisons personnelles pour provoquer; ensuite par des +plaintes et des reproches, tres doux il est vrai, mais hors de place +et, qui pis est, tires a dix mille exemplaires. + +De si loin et apres tant de choses, les petits accidents de la vie +disparaissent, comme les details du paysage s'effacent a l'oeil de +celui qui les contemple du haut de la montagne. Les grandes masses +restent seules distinctes au milieu du vague de l'eloignement. Aussi +les susceptibilites, les petits reproches, les mille legers griefs de +la vie habituelle, s'evanouissent maintenant de ma memoire; il ne me +reste que le souvenir des choses serieuses et vraies. L'amitie de +Planche, le souvenir de son devouement, de sa bonte inepuisable pour +moi, resteront dans ma vie et dans mon coeur comme des sentiments +inalterables. + +Apres avoir quitte Alfred, que j'ai conduit jusqu'a Vicence, j'ai fait +une petite excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. J'ai fait a +pied jusqu'a huit lieues par jour, et j'ai reconnu que ce genre de +fatigue m'etait fort bon, physiquement et moralement. + +Dites a Buloz que je lui ecrirai des lettres, pour la _Revue_, sur mes +voyages pedestres. + +Je suis rentree a Venise avec sept centimes dans ma poche! Sans cela, +j'aurais ete jusque dans le Tyrol; mais le besoin de hardes et +d'argent m'a forcee de revenir. Dans quelques jours, je repartirai et +je reprendrai la traversee des Alpes par les gorges de la Piave. Je +puis aller loin ainsi, en depensant cinq francs par jour et en faisant +huit ou dix lieues, soit a pied, soit a ane. J'ai le projet d'etablir +mon quartier general a Venise, mais de courir le pays seule et en +liberte. Je commence a me familiariser avec le dialecte. + +Quand j'aurai vu cette province, j'irai a Constantinople, j'y passerai +un mois, et je serai a Nohant pour les vacances. De la, j'irai faire +un tour a Paris et je reviendrai a Venise. + +Je suis fort affligee du silence de Maurice et fort contente +d'apprendre au moins qu'il se porte bien. Son pere me dit qu'il +travaille et qu'on est content de lui. Pour vous, je vous ai prie au +moins dix fois de voir ses notes et de m'en rendre compte. Il faut que +j'y renonce; car vous ne m'en avez jamais dit un mot, gredin d'enfant! +Je suis enchantee que mon mari garde Solange a Nohant. De cette +maniere, il me plait fort de conserver Julie, puisque je n'ai pas a la +nourrir. Sans cet arrangement, j'eusse fait mon possible pour +retourner a Paris, malgre le peu d'argent que j'aurais eu pour un si +long voyage. Je puis donc, sans aucun prejudice pour l'un ou l'autre +de mes deux enfants, rester dehors jusqu'aux vacances. + +Ne me parlez jamais, je vous prie, des articles qui se publient pour +ou contre moi dans les journaux. J'ai au moins ici le bonheur d'etre +tout a fait etrangere a la litterature et de la traiter absolument +comme un gagne-pain. + +Adieu, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur. Ecrivez-moi sur +mon fils, envoyez-moi une lettre de lui. A tout prix, je la veux. +Avez-vous de bonnes nouvelles de votre mere? Vous ne me parlez jamais +de vous. Avez-vous des eleves? Faites-vous bien vos affaires? +N'etes-vous pas amoureux de quelque femme, de quelque science ou de +quelque grue[3]? Pensez-vous un peu a votre vieille amie, qui vous +aime toujours _paternellement_? + +G.S. + + [1] Banquier a Venise. + + [2] Le docteur Pagello. + + [3] Allusion a une grue apprivoisee par Boucoiran, a Nohant. + + + + +CXIII + +A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS + + Venise, mai 1834. + +Fais-moi le plaisir de voir le proviseur ou le censeur, et de demander +a voir les notes de Maurice. Je l'ai demande quarante fois a +Boucoiran. Pas de reponse. Il y a des instants ou ce silence m'effraye +tellement, que je m'imagine que mon fils est mort et qu'on n'ose pas +me le dire. + +Peut-etre le printemps t'aura-t-il attire en Berri. En ce cas, renvoie +la lettre a Maurice, directement au college. Tu me rendras le service +de le voir et de l'observer, quand tu retourneras a Paris. En +attendant tu verras ma fille a Nohant. Tu me parleras beaucoup d'elle, +de toi et du pays. + +Concois-tu que ni Laure ni Alphonse[1] ne m'ecrivent! M'ont-ils +oubliee aussi, ceux-la? Il me semble que je suis morte et que je +frappe en vain a la porte des vivants.--Il est vrai que je leur avais +annonce mon prochain retour, et que me voila encore a Venise pour +quelque temps. Donne-moi au moins de leurs nouvelles. + +Adieu, mon ami; tu vois que, si je repousse les epanchements de +l'amitie dans certains cas, je reviens lui demander secours dans les +affections plus profondes et plus reelles de la vie. Donne-moi aussi +moyen de te faire du bien. + +Je t'embrasse de tout mon coeur. Rappelle-moi l'amitie de ton pere. + +Tout a toi. + +GEORGE S. + + [1] M. et madame Fleury + + + + +CXIV + +A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS + + Venise, 1er juin 1834. + +Mon ami, + +A present que je suis revenue de Constantinople, je te dirai que c'est +un bien beau pays, mais que je n'y suis pas allee. Il fait trop chaud +et je n'ai pas assez d'argent pour cela. Si j'en avais, j'irais a +Paris tout de suite et non ailleurs. Si tu entends dire que je suis +noyee dans l'Archipel, sache donc bien qu'il n'en est rien et que +c'est une nouvelle litteraire, rien de plus. + +Je suis a Venise, travaillant comme un cheval, afin de payer mon +voyage d'Italie, que je dois encore a mon editeur, mais dont je +m'acquitte peu a peu. Je comptais etre debarrassee de cette corvee il +y a deux mois. Des circonstances imprevues, un voyage dans le Tyrol, +quelques chagrins, m'ont retardee dans mon travail, et dans mes +profits par consequent. + +Neanmoins mon courage n'est pas mort; mais, pour le moment, je souffre +beaucoup d'etre loin de mes enfants depuis si longtemps. J'ai ete dans +une grande inquietude par le silence de Boucoiran, lequel silence dure +encore, je ne sais pourquoi. J'ai recu enfin une lettre de Gustave +Papet, qui en contenait une de Maurice, et une de Laure Decerf, qui me +donne d'excellentes nouvelles de Solange. + +Je suis donc en paix sur mes pauvres mioches; mais je n'en suis pas +moins affamee de les revoir, et je serai, au plus tard, a Paris pour +la distribution des prix. Les notes de Maurice sont excellentes. Il +m'ecrit la lettre la meilleure et la plus laconique du monde. "Tu me +demandes si j'oublie ma vieille mere, non. Je pense tous les jours a +toi. Tu me dis de t'ecrire, espere que je t'ecrirai. Tu me demandes si +je suis corrige de mes caprices d'enfant, oui." + +Voila son style! on dirait un bulletin de la grande armee, et avec +cela pas une faute d'orthographe; je suis bien contente de lui. + +Comment va Leontine? Elle doit etre bien grande, au train dont elle y +allait quand je suis partie. + +Es-tu toujours a Corbeil? D'apres ce que tu me dis, tu es dans un bon +air et dans une belle situation. Si tu as envie d'aller a Nohant au +mois d'aout, nous irons ensemble avec Leontine et Emilie, si sa sante +le permet et si le _coeur lui en dit_. + +Tu me parais un peu degoute du pays; mais il y aura une maniere de ne +pas trop s'apercevoir de ses desagrements. Ce sera de rester a fumer +sur le perron, de bavarder a tort et a travers entre nous, et de +dormir en chien sur le grand canape du salon. Venise, avec ses +escaliers de marbre blanc et les merveilles de son climat, ne me fait +oublier aucune des choses qui m'ont ete cheres. Sois sur que rien ne +meurt en moi. J'ai une vie agitee. Mon destin me pousse d'un cote et +de l'autre, mais mon coeur ne repudie pas le passe. Il souffre et se +calme selon le temps qu'il fait. Les vieux souvenirs ont une puissance +que nul ne peut meconnaitre, et moi moins qu'un autre. Il m'est doux, +au contraire, de les ressaisir, et nous nous retrouverons bientot +ensemble, dans notre vieux nid de Nohant, ou je n'ai pas pu vivre, +mais ou je pourrai, peut-etre plus tard, mourir en paix. + +Dire que l'on aura une vie uniforme, sans nuages et sans reproches, +c'est promettre un ete sans pluie; mais, quand le coeur est bon, l'on +se retrouve et l'on se souvient de s'etre aimes. Il m'a semble +plusieurs fois que j'avais a me plaindre beaucoup de toi. J'ai pris +definitivement le parti de ne plus m'en facher. Je savais bien que +j'en reviendrais et que je ne pourrais pas rester en colere contre +toi, que tu eusses tort ou non. Et ainsi de tout dans ma vie. Je +reponds aux bons procedes, j'oublie les mauvais; je me console des +maux et je sais jouir des biens qui m'arrivent. J'ai la philosophie du +soldat en campagne. + +Nous sommes bien freres sous ce rapport; mais, toi, tu agis ainsi, par +indifference; tu te consoles sans avoir souffert. Tant mieux, ton +organisation est la meilleure. + +Adieu, mon vieux; ecris-moi donc, cela me fera beaucoup de bien. Je ne +te dis rien de ma maniere de vivre a Venise. Tu pourras lire beaucoup +de details sur ce pays, dans la _Revue des Deux Mondes_, numeros du 15 +mai dernier et du 15 juin prochain, si toutefois cela t'interesse. + +Je voudrais avoir ici mes enfants et pouvoir y vivre longtemps; c'est +un beau pays. Embrasse Emilie pour moi, et, si tu vois mon fils, +parle-moi de lui beaucoup. Je t'embrasse de tout mon coeur. + +Ecris-moi: + +_Alla Spezieria Ancillo. + Campo San-Luca. + Venise_. + + + + +CXV + +A M. JULES BOUCOIRAN. PARIS + + Venise, 4 juin 1834. + +Mon cher enfant, + +Je suis rassuree sur le compte de Maurice. Je viens de recevoir une +lettre de lui et une de Papet; mais je commence a etre serieusement +inquiete de vous, ou tres affligee de votre oubli. Buloz me mande +qu'il vous a remis, le 15 mai, cinq cents francs pour moi. Je vous +avais ecrit de me faire parvenir mon argent bien vite, parce que je +n'avais plus rien. Nous sommes au 2 juin, et je n'ai rien recu. + +Je suis aux derniers expedients pour vivre, car j'ai horreur des +dettes. Maurice m'ecrit qu'il vous a envoye une lettre pour moi il y a +plusieurs jours. Rien! Qu'est-ce que cela veut dire? Votre lettre +s'est-elle perdue a la poste comme beaucoup d'autres? Au moins si +Papadopoli avait recu la lettre d'avis du banquier de Paris! mais il +n'a rien recu; l'argent n'est donc pas parti. Etes-vous tombe +subitement assez malade pour etre hors d'etat de faire cette +commission? + +Depuis deux mois, vous m'avez montre une indifference excessive, et, +malgre toutes mes lettres ou je vous suppliais de me donner des +nouvelles de mon fils, vous m'avez laissee dans la plus mortelle +inquietude. Je pense que vous etes devenu amoureux et je vous connais +a cet egard: quand vous etes dans votre etat ordinaire, vous etes le +plus exact des hommes; quand vous vous eprenez de quelqu'une, vous +oubliez tout et vous partez pour le monde insaisissable. Cela est +momentane, j'espere. L'amour passe, et l'amitie se retrouve toujours, +apres avoir dormi plus ou moins longtemps. A Nohant, vous aviez cette +fievre d'oubli, et j'ai ete bien souvent effrayee de votre silence et +desesperee de n'entendre pas parler de mon fils, pendant des mois +entiers. + +Mais tout cela n'explique pas que vous me laissiez dans une misere +absolue en pays etranger. Je vis, depuis deux mois, des cinq cents +francs que vous m'aviez envoyes. Courez donc, je vous en supplie, chez +le banquier, et faites-moi expedier l'argent que vous avez, pour moi, +entre les mains. + +Vous avez du toucher trois mois chez Salmon (mars, avril, mai); ce qui +fait neuf cents francs; plus cinq cents de Buloz; quatorze cents.--Mon +loyer paye et mes petites dettes envers vous, que je vous prie de +prelever avant tout, il doit vous rester mille francs. Pendant ce +temps-la, je dine avec la plus stricte economie et je couche sur un +matelas par terre, faute de lit. Si ce retard est cause par votre +negligence, vous devez en avoir quelque remords; s'il est cause par un +accident, tirez-moi bien vite d'anxiete. S'il y a quelque autre raison +qui vous justifie, ecrivez-la en deux mots, je l'accueillerai avec +joie; si mes affaires vous ennuient, dites-le sincerement. Je vous +serai reconnaissante du passe et je ne vous demanderai rien jusqu'a ce +que vos preoccupations aient cesse. + +Vous aviez de bonnes nouvelles a me donner du travail et de la sante +de mon fils; comment se fait-il que, apres deux mois d'attente, je les +recoive d'un autre? Ah! mon enfant, votre corps ou votre coeur est +malade. + +Adieu, mon ami; surtout ne soyez pas malade. Tout le reste ne sera +rien pour moi. + +Ne me parlez jamais politique dans vos lettres. D'abord, je m'en +soucie fort peu; ensuite, c'est une raison certaine pour qu'elles ne +me parviennent pas. + + + + +CXVI + +A MAURICE DUDEVANT. A PARIS + + Milan, 29 juillet 1834. + +Mon gros minet, + +Boucoiran m'a ecrit que la distribution des prix serait pour le 28 +aout; toi, tu m'as ecrit que ce serait le 18. Je ne sais lequel de +vous deux se trompe. + +Dans tous les cas, je serai a Paris avant le 18, si je ne creve pas en +route! vraiment, il y a de quoi par la chaleur qu'il fait ici! +J'espere qu'en approchant de la Suisse, je vais avoir plus frais. Je +voudrais t'avoir avec moi, mon cher petit, pour te montrer toutes les +belles choses que je vois. + +Mais nous reviendrons ensemble dans ce beau pays d'ici a quelques +annees. Je n'ai pas de plaisir reel sans toi, mon enfant. Depeche-toi +de grandir, pour que nous ne nous quittions plus. + +Je t'embrasse mille fois. Adieu. + + +Paris est en fete aujourd'hui, et tu es sorti, j'imagine? Tu cours, tu +t'amuses; penses-tu un peu a moi? + + + + +CXVII + +A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Paris. 15 aout 1834. + +Mon ami, + +J'ai trouve a Paris ta brave lettre du mois d'avril, hier en arrivant +de Venise, ou j'ai passe toute l'annee. Je pars dans cinq ou six jours +pour le pays, et j'espere bien te trouver a Chateauroux. Tache de ne +pas etre absent du 24 au 26, et de venir avec moi a Nohant. Il le faut +absolument pour que je sois completement heureuse. + +Je ne sais rien te dire de moi; sinon que j'etais malade de l'absence +de mes enfants, que je suis ivre de revoir Maurice et impatiente de +revoir Solange, que je t'aime comme un frere, et que, sous les belles +etoiles de l'Italie, je n'ai pas passe un soir sans me rappeler nos +promenades et nos entretiens sous le ciel de Nohant. + +Je ne t'ai pas ecrit; il eut fallu te raconter ma vie entiere. C'est +un triste et long pelerinage que je n'avais pas le courage de +retracer. Je te raconterai tout, sous les arbres de mon jardin ou dans +les traines d'Urmont. Ne me retire pas ce bonheur-la, mon ami, quelque +affaire que tu aies. Songe que les affaires se retrouvent et que les +jours heureux ne pleuvent pas pour nous. + +Adieu, mon ami. J'ai trois cent cinquante lieues dans les jambes, car +j'ai traverse la Suisse a pied; plus, un coup de soleil sur le nez, ce +qui fait que je suis _charmante_. Il est bien heureux pour toi que +nous soyons amis; car je defie bien tout animal appartenant a notre +espece de ne point reculer d'horreur en me voyant. Ca m'est bien egal, +j'ai le coeur rempli de joie. + + + + +CXVIII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS + + Nohant, 31 aout 1834. + +Mon cher enfant, + +Je suis arrivee tres lasse et assez malade; je vais mieux. Maurice va +bien. Tous mes amis, Gustave Papet, Alphonse Fleury, Charles Duvernet +et Duteil sont venus, le lendemain, diner avec mesdames Decerf et +Jules Neraud[1]. + +J'ai eprouve un grand plaisir a me retrouver la. C'etait un adieu que +je venais dire a mon pays, a tous les souvenirs de ma jeunesse et de +mon enfance; car vous avez du le comprendre et le deviner: la vie +m'est odieuse, impossible, et je veux en finir absolument avant peu. + +Nous en reparlerons. + +En attendant, je vous remercie de l'amitie constante, infatigable, que +vous avez pour moi. J'aurais ete heureuse si je n'eusse rencontre que +des coeurs comme le votre. Dans ce moment, vous comblez de soins et de +services mon ami Pagello. + +Je vous en suis reconnaissante. Pagello est un brave et digne homme, +de votre trempe, bon et devoue comme vous. Je lui dois la vie d'Alfred +et la mienne. Pagello a le projet de rester quelques mois a Paris. Je +vous le confie et je vous le legue; car, dans l'etat de maladie +violente ou est mon esprit, je ne sais point ce qui peut m'arriver. + +Il est bien possible que je ne retourne point a Paris de sitot. C'est +pourquoi, craignant de ne jamais revoir ce brave garcon, qui repartira +peut etre bientot pour son pays, je l'invite (avec l'agrement de M. +Dudevant) a venir passer huit ou dix jours ici. Je ne sais s'il +acceptera. Joignez-vous a moi pour qu'il me fasse ce plaisir non en +lui lisant ma lettre, dont la tristesse l'affecterait, mais en lui +disant qu'il me donnera l'occasion de lui temoigner une amitie +malheureusement sterile et prete a descendre au tombeau. + +J'aurai a causer longuement avec vous et a vous charger de l'execution +de volontes sacrees. Ne me sermonnez pas d'avance. Quand nous aurons +parle ensemble une heure, quand je vous aurai fait connaitre l'etat de +mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi qu'il y a paresse et +lachete a essayer de vivre, quand je devrais en avoir deja fini. Le +moment n'est pas venu de nous expliquer a cet egard. Il viendra +bientot. + +Si Pagello se decide a venir, donnez-lui les instructions necessaires +et faites-le partir vendredi prochain. Si vous pouviez l'accompagner, +cela me ferait beaucoup de bien; c'est pourquoi je ne m'en flatte pas. +Expliquez-lui ce qu'il a a faire a Chateauroux, ou l'on arrive a +quatre heures du matin pour en repartir a six, par la voiture de la +Chatre; car, chez Suard[2], on est peu affable pour les voyageurs de +passage. + +Adieu. J'ai la fievre. Solange est charmante. Je ne peux l'embrasser +sans pleurer. + +Faites carder mes matelas. Je ne veux pas etre mangee aux vers de mon +vivant. + +Adieu, mon ami. Votre vieille mere va mal. Faites dire a mon +proprietaire que je garderai l'appartement. + +A quoi bon changer pour le peu de temps que je veux passer en ce +monde? + + [1] La Malgache + [2] Aubergiste a Chateauroux. + + + + +CXIX + +A M. JULES NERAUD. A LA CHATRE + + Nohant, 10 septembre 1834. + +Mon pauvre ami, + +Tu avais entrepris de me conseiller de me prouver que la vie est +supportable: ton destin et le mien se chargent de la reponse aux +questions inquietes que je t'adressais. Voila ta vie! voila le bonheur +qu'on obtient a force de privations, de resignation et d'efforts +courageux. Tu n'en es que plus, admirable, mon ami, de te soumettre a +de tels ennuis. + +Parle-moi de vertu, d'heroisme une autre fois; et non de raison ni +d'espoir de guerison. Tu souffres, tu vis, c'est bien. Mais, moi, je +n'ai pas tant de vertu. Tous les espoirs m'abandonnent, tous mes +sujets de consolation tombent dans l'abime, ou tremblent battus des +vents sur le bord, pres d'y tomber a leur tour. + +Je ne veux pas t'entretenir de ma tristesse: tu es triste toi-meme, et +tes chagrins maintenant m'occupent plus que les miens. C'est donc a +mon tour de te consoler et de t'encourager. Je ne l'aurais pas cru! +Mais pourquoi pas, au reste? J'ai fini pour mon compte, je m'en vais, +je n'ai besoin de rien. Toi, tu restes ici-bas. + +Un tendre adieu, l'etreinte affectueuse d'une ame, qui ne se detachera +jamais de toi, et qui priera pour toi dans une autre vie, peuvent +adoucir ton epreuve. Eh bien, mon vieux ami, benis Dieu qui t'a donne +du courage et ne neglige pas ses dons. + +Il t'en coutera peu, et cette separation ne changera rien a notre +sort; car, depuis des annees, nous vivons presque toujours eloignes et +comme perdus l'un pour l'autre. Voila deux ans que nous ne nous etions +vus, et, si j'avais a vivre, deux ans encore se passeraient peut-etre +sans que je revinsse au pays. Quant a toi, mon ami, je desire, avant +tout, que ton existence soit la moins mauvaise possible. Ne t'attriste +plus de mes douleurs; envoie-moi une larme ou un sourire, sur l'aile +de quelque oiseau voyageur, qui laissera tomber ce don en passant sur +ma tete; soit que je dorme sous le gazon, soit que, enlevant ma fille, +j'aille vivre en ermite a l'ile Maurice ou a la Louisiane. + +Retourne tranquille a ton ajoupa, a ta brouette, a tes livres, a tes +enfants surtout. Console-toi des ennuis comme tu sais le faire avec +une bouffonne et inoffensive pointe d'ironie contre ta destinee. +Accomplis ta tache. + +Ou que je sois, je penserai a toi, et te benirai de cette amitie qui, +en toi, a survecu aux mecomptes, aux contrarietes, aux obstacles, a +l'absence et a mon apparent oubli. + + + + +CXX + +A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Nohant, 20 septembre 1834. + +Je voulais t'ecrire une longue lettre tout de suite apres ton depart; +mais je n'ai trouve aucun argument a te donner en faveur de mes idees. +Il ne s'agit la que d'un sentiment, que d'un instinct d'heroisme qui +est exceptionnel tout a fait, et dont je n'oserais parler serieusement +avec plus de trois personnes a ma connaissance. + +Je n'ai jamais eu pour toi ni amour moral, ni amour physique; mais, +des le jour ou je t'ai connu, j'ai senti une de ces sympathies rares, +profondes et invincibles que rien ne peut alterer; car plus on +s'approfondit, plus on se connait identique a l'etre qui l'inspire et +la partage. Je ne t'ai pas trouve superieur a moi par nature; sans +cela, j'aurais concu pour toi cet enthousiasme qui conduit a l'amour. +Mais je t'ai senti mon egal, mon semblable, _mio compare_, comme on +dit a Venise. + +Tu valais mieux que moi, parce que tu etais plus jeune, parce que tu +avais moins vecu dans la tourmente, parce que Dieu t'avait mis +d'emblee dans une voie plus belle et mieux tracee. Mais tu etais sorti +de sa main avec la meme somme de vertus et de defauts, de grandeurs et +de miseres que moi. + +Je connais bien des hommes qui te sont superieurs; mais jamais je ne +les aimerai du fond des entrailles comme je t'aime. Jamais il ne +m'arrivera de marcher avec eux toute une nuit sous les etoiles, sans +que mon esprit ou mon coeur ait un instant de dissidence ou +d'antipathie. Et pourtant ces longues promenades et ces longs +entretiens, combien de fois nous les avons prolonges jusqu'au jour, +sans qu'il s'eveillat en moi un elan de l'ame qui n'eveillat le meme +elan dans la tienne, sans qu'il vint a mes levres l'aveu d'une misere +pareille. + +L'indulgence profonde et l'espece de complaisance lache et tendre que +l'on a pour soi-meme, nous l'avons l'un pour l'autre. L'espece +d'engouement qu'on a pour ses propres idees et la confiance +orgueilleuse qu'on a pour sa propre force, nous l'avons l'un pour +l'autre. Il ne nous est pas arrive _une seule fois_ de discuter quoi +que ce soit, bon ou mauvais. Ce que dit l'un de nous est adopte par +l'autre aussitot, et cela, non par complaisance, non par devouement, +mais par sympathie necessaire. + +Je n'ai jamais cru a la possibilite d'une telle adoption reciproque +avant de te connaitre, et, quoique j'aie de grands, de nombreux et de +precieux amis, je n'en ai pas trouve un seul (a moins que ce ne fut un +enfant n'ayant encore rien senti et rien pense par lui-meme) dont il +ne m'ait fallu conquerir l'affection et dont il ne me faille la +conserver encore avec quelque soin, quelque travail et quelque effort +sur moi-meme. + +Il est heureux que l'humanite soit faite ainsi et que toutes ces +differences s'y trouvent nuancees a l'infini, afin que les hommes +adoucissent leurs asperites par le frottement mutuel et se fassent des +regles de conduite pour ne pas se briser les uns contre les autres. + +Mais, quand deux creatures identiques se rencontrent face a face, +quand, apres un jour de tete-a-tete, elles s'apercoivent avec surprise +et enchantement qu'elles peuvent passer ainsi tous les jours de leur +vie sans jamais se voiler ni se contraindre, et sans jamais se faire +souffrir, quelles actions de graces ne doivent-elles pas rendre a +Dieu! car il leur a accorde une faveur d'exception; il leur a fait, +dans la personne de l'_ami_, un don inappreciable, que la plupart des +hommes cherchent en vain. + + + + +CXXI + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Paris, 15 octobre 1834. + +Mon cher camarade, + +Je te trouve injuste et fou de douter de mon amitie. Ce qui repare ta +faute, c'est que tu promets de t'en rapporter aveuglement et pour +toujours a ma reponse. + +Eh bien, oui, mon ami, je t'aime sincerement et de tout mon coeur. Je +m'inquiete fort peu de savoir si ton caractere est bon ou mauvais, +aimable ou maussade. J'accepte tous les caracteres tels qu'ils sont, +parce que je ne crois guere qu'il soit au pouvoir de l'homme de +refaire son temperament, de faire dominer le systeme nerveux sur le +sanguin, ou le bilieux sur le lymphatique. Je crois que notre maniere +d'etre dans l'habitude de la vie tient essentiellement a notre +organisation physique, et je ne ferai un crime a personne d'etre +semblable a moi, ou different de moi. Ce dont je m'occupe, c'est du +fond des pensees et des sentiments serieux, c'est ce qu'on appelle le +coeur; quand il n'y en a pas chez un homme, quoique cela ne soit guere +sa faute non plus, je m'eloigne de lui, parce que, apres tout, j'en ai +un, moi! N'ayant rien a debrouiller avec les caracteres, dans ma vie +d'independance et d'isolement social, je n'ai a traiter que de +conscience a conscience et de coeur a coeur. J'ai toujours connu le +tien bon et sincere; je l'ai cru peut-etre quelquefois moins chaud +qu'il ne l'est, et c'est un tort que j'ai eu envers tous mes amis. + +Cela est venu a la suite de grands chagrins qui m'avaient reduite +moralement a un etat maladif. Il faut me le pardonner; car je n'en ai +point parle et j'en ai cruellement souffert. Il n'y avait aucune +raison qui ne vint de moi et non des autres. Ainsi j'aurais ete folle +de me plaindre. + +Il ne faut pas me reprocher d'avoir garde le silence; mais surtout il +ne faut pas croire que cela dure encore. + +Je suis guerie, non que je sois heureuse d'ailleurs, mais parce que je +suis habituee et resignee a mes maux, et que le sentiment de la +douleur n'egare plus mon jugement. + +J'ai ete vers vous, repentante et attristee de mes doutes interieurs, +et vous m'avez si bien recue, vous m'avez temoigne une affection si +vraie, que j'ai ete tout a fait guerie en vous pressant la main. Il y +a bien des explications, bien des justifications, bien des +attestations, dans une brave poignee de main. On dit qu'une poignee de +main d'amitie vaut mieux que mille baisers d'amour. Comment veux-tu +que celle que je t'ai donnee en arrivant et en partant ne soit pas +sincere? + +Nous sommes les deux plus vieux camarades _de la societe_, et je sais +qu'en toute occasion, tu m'as defendue contre les injustices d'autrui. +Je sais que tu n'as pas doute de moi quand on me calomniait, et que tu +m'as pardonne, quand je faisais les folies que le monde traite de +fautes. Que me faut-il de plus? Tu as de l'esprit par-dessus le +marche, et ta societe est agreable et recreante; c'est du luxe, mon +enfant. Tu as une femme gentille et excellente, qui m'a traitee tout +de suite comme une vieille amie. La meilleure preuve que je puisse +avoir de ton affection, c'est la conduite d'Eugenie[1] envers moi. +Tout cela m'a fait un bien que je n'ai pas su vous exprimer, mais que +je croyais vous avoir fait comprendre en revenant de Valencay. Jamais +je n'avais eu le coeur si doucement emu, si attendri, si console au +milieu des sujets de douleur les plus profonds et les plus graves. + +Si quelquefois tu as mal compris mon rire et mon visage, c'est +apparemment la faute de ce combat interieur entre mes peines secretes +et le bonheur qui me vient de vous autres. Apres tout, vous me restez, +et, quand j'aurais tout perdu d'ailleurs, vous seriez encore pour moi +un bienfait bien grand, bien reel. Ne craignez plus que je le +meconnaisse; j'en ai trop senti le prix durant ces derniers jours. +C'est en vous, mes amis, que je chercherai mon refuge, et, si le +degout de la vie me travaille encore, j'irai encore vous demander de +m'y rattacher. + +Mais la premiere condition de mon bonheur serait de vous trouver tous +heureux. Vous l'etes, n'est-ce pas? ne me dis pas le contraire; cela +m'effrayerait trop. Tu es de nature pensive et melancolique, je le +sais; mais cela ne rend ni altier ni ingrat. Des joies bien vraies se +sont mises dans ta vie, a la place des ennuis et du vide dont tu me +parlais autrefois; tu as une femme charmante, un bel enfant. Pendant +que vous etiez malades tous deux a Valencay, je vous ai vus vous +embrasser. Vous vous aimez, mes chers enfants, vous etes l'un a +l'autre; la societe, au lieu de vous en faire un crime, met la votre +honneur et votre vertu. + +Croyez-moi, votre sort est le plus beau possible. Celui de vous qui +imaginerait et desirerait mieux serait bien ingrat. Je conviens qu'il +te faut une occupation habituelle, il en faut a tout le monde. Tu es +resolu a en chercher une, et je t'approuve tout a fait. C'est une +folie de ne se croire bon a rien. Moi, je crois que tout le monde est +propre a tout, que tu peux faire des romans et que je peux etre +receveur particulier. Il ne faut que vouloir. Si tu es bien decide a +quelque chose, et que tu aies besoin de moi, mon coeur, mon bras, ma +bourse, sont a toi. Si tu viens faire ton droit, amene ta femme, je +serai sa mere et sa soeur. + +En attendant, je lui envoie une jolie robe a la mode et des +manchettes. Je la prie de faire porter le chapeau chez la petite +Gauloise[2]. Quant a ta musique et a la pipe d'Alphonse, ce sera +l'objet d'un second envoi. Je suis pour une huitaine sans le plus +leger sou, ce qui m'arrive quelquefois sans manquer de rien +d'ailleurs, par suite de l'ordre admirable qui me caracterise. Je ne +veux pas faire attendre la robe, je trouverai une occasion pour vous +faire passer le reste. Mais dis-moi quelles sont les contredanses +qu'Eugenie m'avait demandees: il faut avouer aussi que je ne m'en +souviens pas. Les manchettes ne sont pas telles qu'elle les desirait, +on n'en porte plus d'autres que celles que je lui envoie. + +Quand vous reverrai-je, mes bons amis? le plus tot que je pourrai +certainement. En attendant, aimez-moi, aimez-vous. Vous etes tous si +bons, et si pres les uns des autres. Le Gaulois, sa femme, Papet, +Duteil, que de bons coeurs, que de braves amis! et vous vivez au +milieu de tout cela, et vous ignorez jusqu'au nom des chagrins qui me +rongent! + +Que Dieu en soit loue! Vous meritez mieux que cela; mais donnez-moi +place a votre festin, quand j'irai m'y asseoir. + +Adieu; je vous embrasse de toute mon ame. + + [1] Madame Charles Duvernet. + [2] Madame Alphonse Fleury + + + + +CXXII + +A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A CORBEIL, PRES PARIS + + Nohant, 17 avril 1835. + +Je suis ici tres calme et tres bien, mon cher vieux. Tout le monde se +porte bien, boit, rit et braille; il ne manque que toi. Ou es-tu? +Laisseras-tu donc bouter le vin du cru? Viendras-tu au moins passer +les vacances? J'ai besoin de toi, non seulement pour m'amuser tout a +fait, mais encore pour m'aider a reinstaller et a arranger la maison +comme elle doit etre; car je n'entends pas grand'chose aux affaires +d'ici. Nous en causerons en attendant a Paris, ou je serai dans les +premiers jours de mai. Tu viendras bien y faire un tour avant que je +m'en aille en Suisse, d'ou je reviendrai pour les vacances de mes +mioches. + +J'ai fait connaissance avec Michel, qui me parait un gaillard +solidement trempe pour faire un tribun du peuple. S'il y a un +bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le +connais-tu? + +Planet est toujours un charmant jeune homme, bon comme un ange. Fleury +a une fille charmante, une femme _idem_. Madame Charles est encore +grosse. Le pere Duvernet se meurt; j'en suis tres peinee, c'est un +vieux debris de notre ancien Nohant qui s'en va rejoindre notre pere +et notre grand'mere. En outre, c'est un brave homme qui manquera +beaucoup au pays. Agasta va tout doucement. Felicie reste pres d'elle. +Madame *** va rejoindre ses parents pour les aider a transporter leur +nouvelle residence. Par la meme occasion, elle plantera une corne ou +deux a son imbecile de mari, si elle en trouve l'occasion. Que n'es-tu +la, consolateur de la beaute delaissee! M. de... s'en serait charge, +si elle eut ete tant soit peu bien nee; mais c'etait trop d'honneur +pour une roturiere, et il attend que la duchesse de Berri vienne a +B... pour deranger sa cravate et sa vertu. + +Ton _fils_ Duplomb va, dit-on, revenir; il envoie en present des +perruches aux dames de la Chatre: c'est un cadeau ironique et +facetieux comme lui; Fleury a manque etouffer M. Vilcocq[1] en +l'embrassant, Bengali[2] rossignolise toujours en faisant des +oeillades a tout le sexe en particulier et en general. Son frere est +toujours mon vieux de predilection. Voila l'etat des affaires; si +celles des cabinets d'Europe allaient aussi bien, on n'aurait plus +besoin de diplomates. + +Quand tu seras la, nous serons au grand complet; il faudra t'occuper +de marier Hydrogene[3] et tacher de le fixer au pays. + +Adieu, mon vieux; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta femme et +Leontine. Il faut l'amener absolument aux vacances. + + [1] Marchand de vins. + [2] Charles Rollinat + [3] Adolphe Duplomb, pharmacien. + + + + +CXXIII + +A M. ADOLPHE GUEROULT, A PARIS + + Paris, 6 mai 1835. + +Mon cher enfant, + +Votre lettre est belle et bonne comme votre ame; mais je vous renvoie +cette page-ci, qui est absurde et tout a fait inconvenante. Personne +ne doit m'ecrire ainsi. Critiquer mon costume avec d'autres idees et +dans d'autres termes, si vous avez envie de disserter sur un +accessoire aussi pueril. Il vaut mieux ne pas vous en occuper. Relisez +les lignes que j'ai soulignees. Elles sont souverainement +impertinentes. Je pense que vous etiez gris en les ecrivant. Je ne +m'en fache nullement et ne vous en aime pas moins. Je vous avertis de +ne pas faire deux fois une chose ridicule; cela ne vous va point. Je +vous ai toujours vu un tact exquis et une delicatesse de coeur que +j'ai su apprecier. + +Pour tout le reste, vous avez raison entiere, et je ne suis nullement +disposee a soutenir une controverse a propos des saint-simoniens. +J'aime ces hommes et j'admire leur premier jet dans le monde. Je +crains qu'ils ne s'amendent trop a notre grossiere et cupide raison, +non par corruption, mais par lassitude, ou peut-etre par une erreur de +direction dans un zele soutenu. + +Vous savez que je juge de tout par sympathie. Je sympathise peu avec +notre civilisation, triomphante en Orient. J'en aimerais mieux une +autre, qui n'eut pas Louis-Philippe pour patron et Janin pour +coryphee. + +C'est peut-etre une mauvaise querelle. Aussi n'y devez-vous pas faire +attention, et, surtout, ne jamais vous effrayer des moments de spleen +ou d'irritation bilieuse ou vous pouvez me trouver. + +Vous vous trompez, si vous me croyez plus _agacee_ maintenant +qu'autrefois. Au contraire, je le suis moins. J'ai sous les yeux de +grands hommes et de grandes pensees. J'aurais mauvaise grace a nier la +vertu et le travail. + +Mes idees sur le reste sont le resultat de mon caractere. Mon sexe, +avec lequel je m'arrange fort bien sous plus d'un rapport, me dispense +de faire grand effort pour m'amender. Je serais le plus beau genie du +monde que je ne remuerais pas une paille dans l'univers, et, sauf +quelques bouffees d'ardeur virile et guerriere, je retombe facilement +dans une existence toute poetique, toute en dehors des doctrines et +des systemes. + +Si j'etais garcon, je ferais volontiers le coup d'epee par-ci par-la, +et des lettres le reste du temps. N'etant pas garcon, je me passerai +de l'epee et garderai la plume, dont je me servirai. L'habit que je +mettrai pour m'asseoir a mon bureau importe fort peu a l'affaire, et +mes amis me respecteront, j'espere, tout aussi bien sous ma veste que +sous ma robe. + +Je ne sors pas, ainsi vetue, sans une canne; ainsi soyez en paix. Il +n'y aura pas de grande revolution dans ma vie pour cette fantaisie de +porter une _redingote de bousingot_ quelques jours, en passant, dans +des circonstances donnees. + +Soyez rassure, je n'ambitionne pas la dignite de l'homme. Elle me +parait trop risible pour etre preferee de beaucoup a la servilite de +la femme. Mais je pretends posseder, aujourd'hui et a jamais, la +superbe et entiere independance dont vous seuls croyez avoir le droit +de jouir. Je ne la conseillerai pas a tout le monde; mais je ne +souffrirai pas qu'un amour quelconque y apporte, pour mon compte, la +moindre entrave. J'espere faire mes conditions, si rudes et si +claires, que nul homme ne sera assez hardi ou assez vil pour les +accepter. + +Ces considerations-la, vous le sentez, sont choses toutes +personnelles, qui peuvent vous laisser du doute ou du blame sans que +je m'en offense; mais souffrent-elles une discussion serieuse? Non, +vraiment. Il n'y a pas plus a raisonner la-dessus que sur la faim qui +s'apaise ou recommence. Nous verrons bien! Il est inutile de parler du +lendemain quand on est satisfait du plan de sa journee. Si on ne +croyait pas a la duree d'un projet, il n'existerait pas une minute +dans le cerveau. Mais, si on pouvait assurer cette duree, on serait +Dieu. + +Prenez-moi donc pour un homme ou pour une femme, comme vous voudrez. +Duteil dit que je ne suis ni l'un ni l'autre, mais que je suis un +_etre_. Cela implique tout le bien et tout le mal, _ad libitum_. + +Quoi qu'il en soit, prenez-moi pour une amie, frere et soeur tout a la +fois: frere pour vous rendre des services qu'un homme pourrait vous +rendre; soeur pour ecouter et comprendre les delicatesses de votre +coeur. + +Mais dites a vos amis et connaissances qu'il est absolument inutile +d'avoir envie de m'embrasser pour mes yeux noirs, parce que je +n'embrasse pas plus volontiers sous un costume que sous un autre! + +Adieu; ne _parlons_ plus de cela, ce serait ennuyeux et deplace. +Parlons de l'avenir du monde et des beautes du saint-simonisme tant +que vous voudrez. Je serais bien fachee de changer votre caractere, et +je vous avertis qu'il serait bien mal aise de changer le mien. + +Tout a vous de coeur. + +GEORGE. + + + + +CXXIV + +A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHATRE + + Paris, 25 mai 1835. + +Mon vieux, + +Je vois que, apres tout, Casimir est fort triste, qu'il regrette +beaucoup son petit royaume et que l'idee de voir apporter par moi le +moindre changement _a son ordre de choses_ lui est amere et +mortifiante, bien qu'il n'en dise rien. + +Je vois aussi que cette separation d'argent et de domicile ne +s'effectuera pas sans humeur et sans chagrin de sa part, et qu'il +croit faire la une action vraiment romaine. Je ne suis pas disposee a +prendre au serieux une pareille affaire. Ma profession est la liberte, +et mon gout est de ne recevoir grace ni faveur de personne, meme +lorsqu'on me fait la charite avec mon argent. Je ne serais pas fort +aise que mon mari (qui subit, a ce qu'il parait, des influences contre +moi) prit fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout aux +yeux de mes enfants, dont l'estime m'importe beaucoup. Je veux pouvoir +me faire rendre ce temoignage, que je n'ai jamais rien fait de bon ou +de mauvais, qu'il n'ait autorise ou souffert. Ne reponds pas a cela +par des considerations de _sentiment_ de sa part. Je ne juge jamais +des sentiments que par les actions, et tout ce que je desire, c'est +qu'il reste avec moi dans des relations de bonne amitie qui soient +d'un bon exemple a mes enfants. Je ne veux etablir mon bien-etre aux +depens de l'amour-propre ou des plaisirs de personne. _Voila mon +caractere_, comme dit Odry. + +Je te renvoie donc les conventions qu'il a signees et, qui plus est, +je te les renvoie dechirees, afin qu'il n'ait plus que la peine de les +jeter au feu, s'il a le moindre regret de cet arrangement propose et +redige par lui. Adieu, mon vieux; j'irai vous voir aux vacances. Je +demeurerai chez M. Dudevant, s'il veut me donner l'hospitalite. Sinon, +je louerai une chambre chez Brazier[1]; car rien au monde ne me fera +renoncer a vous autres. Mais, pour une separation stipulee, annoncee a +son de trompe et arrosee des larmes de ses amis, cela m'embete, je +n'en veux pas et ne _reviendrais jamais de Constantinople_, plutot que +de voir maigrir le maire de Nohant-Vic. + +Vive la joie, mon vieux! je suis et serai toujours ton meilleur ami. + +GEORGE. + + [1] Brazier, aubergiste a la Chatre. + + + + +CXXV + +A MADAME LA COMTESSE D'AGOULT[1], A GENEVE + + Paris, mai 1835. + +Ma belle comtesse aux beaux cheveux blonds, + +Je ne vous connais pas personnellement, mais j'ai entendu Franz[2] +parler de vous et je vous ai vue. Je crois que, d'apres cela, je puis +sans folie vous dire que je vous aime, que vous me semblez la seule +chose belle, estimable et vraiment noble que j'aie vue briller dans la +sphere patricienne. Il faut que vous soyez en effet bien puissante +pour que j'aie oublie que vous etes comtesse. + +Mais, a present, vous etes pour moi le veritable type de la princesse +fantastique, artiste, aimante et noble de manieres, de langage et +d'ajustements, comme les filles des rois aux temps poetiques. Je vous +vois comme cela, et je veux vous aimer comme vous etes et pour ce que +vous etes. + +Noble, soit, puisqu'en etant noble selon les mots, vous avez reussi a +l'etre suivant les idees, et puisque comtesse vous m'etes apparue +aimable et belle, douce comme la Valentine que j'ai revee autrefois, +et plus intelligente; car vous l'etes diablement trop, et c'est le +seul reproche que je trouve a vous faire. C'est celui que j'adresse a +Franz, a tous ceux que j'aime. C'est un grand mal que le nombre et +l'activite des idees. Il n'en faudrait guere dans toute une vie: on +aurait trouve le secret du bonheur. + +Je me nourris de l'esperance d'aller vous voir, comme d'un des plus +riants projets que j'aie caresses dans ma vie. Je me figure que nous +nous aimerons reellement, vous et moi, quand nous nous serons vues +davantage. Vous valez mille fois mieux que moi; mais vous verrez que +j'ai le sentiment de tout ce qui est beau, de tout ce que vous +possedez. Ce n'est pas ma faute. J'etais un bon ble, la terre m'a +manque, les cailloux m'ont recue et les vents m'ont dispersee. Peu +importe! le bonheur des autres ne me donne nulle aigreur. Tant s'en +faut. Il remplace le mien. Il me reconcilie avec la Providence et me +prouve qu'elle ne maltraite ses enfants que par distraction. Je +comprends encore les langues que je ne parle plus, et, si je gardais +souvent le silence pres de vous, aucune de vos paroles ne tomberait +cependant dans une oreille indifferente ou dans un coeur sterile. + +Vous avez envie d'ecrire? pardieu, ecrivez! Quand vous voudrez +enterrer la gloire de Miltiade, ce ne sera pas difficile. Vous etes +jeune, vous etes dans toute la force de votre intelligence, dans toute +la purete de votre jugement. Ecrivez vite, avant d'avoir pense +beaucoup; quand vous aurez reflechi a tout, vous n'aurez plus de gout +a rien en particulier et vous ecrirez par habitude. Ecrivez, pendant +que vous avez du genie, pendant que c'est le dieu qui vous dicte, et +non la memoire. Je vous predis un grand succes. Dieu vous epargne les +ronces qui gardent les fleurs sacrees du couronnement! Et pourquoi les +ronces s'attacheraient-elles a vous? Vous etes de diamant, vous a qui +les passions haineuses et vindicatives ne sont pas plus entrees dans +le coeur qu'a moi, et qui, en outre, n'avez pas marche dans le desert. +Vous etes toute fraiche et toute brillante. + +Montrez-vous.--S'il faut des articles de journaux pour faire lire +votre premier livre, j'en remplirai les journaux. Mais, quand on +l'aura lu, vous n'aurez plus besoin de personne. + +Adieu; parlez de moi au coin du feu. Je pense a vous tous les jours, +et je me rejouis de vous savoir aimee et comprise comme vous meritez +de l'etre. Ecrivez-moi quand vous en aurez le temps. Ce sera un rayon +de votre bonheur dans ma solitude. Si je suis triste, il me ranimera; +si je suis heureuse, il me rendra plus heureuse encore; si je suis +calme, comme c'est l'etat, ou l'on me trouve le plus habituellement +desormais, il me rendra plus religieux l'aspect de la vie. + +Oui, tout ce que Dieu a donne a l'homme lui est bon, suivant le temps, +quand il sait l'accepter. Son ame se transforme sous la main d'un +grand artiste qui sait en tirer tout le parti possible, si l'argile ne +resiste pas a la main du potier. + +Adieu, chere Marie. _Ave, Maria, gratia plena!_ + +GEORGE. + + [1] Madame la comtesse d'Agoult (Daniel Stern), auteur de la + _Revolution de 1848_, de l'_Histoire des Pays-Bas_, des _Esquisses + morales_, etc., etc. + + [2] Franz Liszt. + + + + +CXXVI + +A MADAME CLAIRE BRUNNE[1]. A PARIS + + Paris, mai 1835. + +Madame, + +Recevez l'expression de toute ma gratitude pour la bienveillance dont +vous m'honorez. Soyez sure que _les amis inconnus que j'ai dans le +monde_, et dont vous daignez faire partie, ont, devant Dieu, une +communion intime avec moi. + +Mais, a vous qui me paraissez une femme superieure, je puis dire ce +que je n'oserais dire a toutes les autres: Ne cherchez point a me +voir! les louanges me troublent et m'affectent peniblement. Je sens +que je ne les merite point. Je vous semblerais froide, et je vous +deplairais, sans doute, comme j'ai deplu a beaucoup de personnes qui +m'intimidaient, malgre mes efforts pour leur exprimer ma +reconnaissance C'est pour moi un chatiment de ma vaine et ennuyeuse +celebrite, que ce regard curieux, severe ou exigeant, que le monde +m'accorde. Laissez-moi le fuir. + +Si je vous rencontrais dans un champ, dans une auberge, si je vous +voyais dans votre maison a la campagne, ou dans la mienne, je pourrais +esperer de reparer le mauvais effet de la premiere entrevue, et je ne +me mefierais pas de moi-meme. Mais, ici, nous ne nous trouverions +jamais seules ensemble; ma mansarde n'a qu'une piece, et trente +personnes s'y succedent chaque jour, soit a titre d'amis, soit pour +raison d'affaires, soit par oisivete de curieux. Je cede souvent a +ceux-la, par crainte d'etre jugee orgueilleuse. Comprenez-moi mieux et +aimez-moi mieux qu'eux tous. Vous n'avez pas besoin de moi; sans cela, +j'irais au-devant de vous. + +Ne me croyez pas ingrate. Je baise la main qui a trace mon eloge avec +tant de grace. + +GEORGE SAND. + + [1] Veuve Marbouty, femme de lettres. + + + + +CXXVII + +A M***. + + Paris, juin 1835. + +L'amour, tel que notre nature le concoit et le ressent en 1835, n'est +pas tout ce qu'il y a de plus pur et de plus beau au monde. Il a ete +pire et meilleur, selon les temps. + +Aujourd'hui, c'est un melange d'enthousiasme et d'egoisme qui lui +donne, chez les femmes, un caractere tout particulier. Privees des +_salutaires_ prejuges de la devotion, abandonnees a la fermentation de +l'intelligence qui penetre a tort et a travers dans leur education, +elles n'en sont pas moins rigoureusement fletrie par l'opinion. +L'opinion, c'est, d'un cote, l'intolerance des femmes laides, froides +ou laches; de l'autre, c'est la censure railleuse et insultante des +hommes, qui ne veulent plus de femmes devotes, qui ne veulent pas +encore de femmes eclairees, et qui veulent toujours des femmes +fideles. Or il n'est pas facile que la femme soit philosophe et chaste +a la fois. Cela ne se voit guere; a moins qu'il n'y ait pas de +temperament, et encore, il ne faut pas s'y fier. La vanite fait faire +plus de folies et de sottises. + +Les femmes de notre temps ne sont donc ni eclairees, ni devotes, ni +chastes. La revolution morale qui devait les transformer au gre de la +nouvelle generation masculine a ete prise de travers. On n'a pas voulu +relever la femme a ses propres yeux, on n'a pas voulu lui creer un +role noble et la mettre sur un pied d'egalite qui la rendit apte aux +vertus viriles. La chastete eut ete glorieuse a des femmes libres. A +des femmes esclaves, c'est une tyrannie qui les blesse et dont elles +secouent le joug hardiment. Je ne puis les en blamer. + +Mais je ne les estime pas. Elles ont perdu leur cause en se jetant +dans le desordre au nom de l'amour et de l'enthousiasme, et leur +conduite a toutes, quelle qu'elle soit, est toujours remplie de folie +et d'imprudence, jointe a ce qu'il y a de plus oppose, la faiblesse et +la peur. De tous leurs ecarts, nous ne voyons jamais, jusqu'ici, +resulter quelque chose de bon, de durable et de noble. Jamais elles ne +savent se creer, apres leur faute, une existence honorable et fiere. +Nous voyons l'une rompre avec le monde ostensiblement, et, bientot +apres, faire mille plates tentatives pour y rentrer; l'autre demande +l'aumone apres avoir ruine son amant, et, accoutumee a porter des +robes de satin, se trouve tres malheureuse d'etre en guenilles. Une +troisieme, pour echapper a de tels revers, se deprave et devient pire +qu'une catin publique. Une autre enfin, et c'est probablement la +meilleure de toutes, voyant le malheur ou elle a entraine celui +qu'elle aime, et n'y sachant pas de remede, se donne la mort; ce qui +ne produit autre chose que de rendre le survivant un objet d'horreur, +s'il ne se hate d'en faire autant. + +Voila ce que, jusqu'ici, j'ai vu dans les aventures romanesques de +notre epoque. D'union de ce genre, qui fut calme, estimable et +enviable, je n'en ai pas vu, et je doute qu'il en existe une en +France. Notre societe est encore toute hostile a ceux qui la bravent, +et la race feminine, qui sent le besoin de liberte, et qui n'en est +pas encore digne, n'a ni la force ni le pouvoir de lutter contre une +societe entiere qui la condamne a l'abandon, a la misere, pour ne rien +dire de plus. + +Voila le tableau social qu'il faut mettre sous les yeux de ta jeune +amie. Il faut lui montrer, sans flatterie, la condition de la femme en +ce temps de transition, qui prepare des destinees meilleures a celles +qui nous succederont. Quant a elle, encore pure comme une fleur, il +faut lui montrer qu'il y a un beau role a jouer; mais pas dans le +systeme des coups de tete. Ce role, je te l'expliquerai tout a +l'heure. + +Un homme libre, riche jusqu'a un certain point, pourrait enlever sa +maitresse et devenir son protecteur. Encore, pour trouver la une +existence supportable, faudrait-il que cette maitresse eut beaucoup de +force d'ame et que son protecteur fut parfait. Il faudrait qu'il +constituat a lui tout seul une existence tout entiere. + +Tu es bien un des meilleurs hommes que je connaisse, et ta jeune +amante est peut-etre douee d'une tres grande force pour supporter les +peines de la vie; quoique, jusqu'ici, elle n'en ait pas donne de +preuves. Mais tu es pauvre, tu es esclave d'un devoir sacre et sans +l'accomplissement duquel tu ne serais qu'une ame mediocre et seche. La +femme qui t'y ferait manquer, et qui t'aimerait encore apres, serait +une femme echauffee de desirs seulement. Apres quoi, tu pourrais ne +jamais entendre parler d'elle; jamais un amour honnete et veritable ne +se nourrira de honteux sacrifices. + +Que pouvez-vous donc l'un pour l'autre? Rien, quant aux faits. Il ne +t'est pas permis (sans compter l'amitie du mari, qui te cree des +devoirs en plus) de changer la position sociale de quelque femme que +ce soit. Il ne t'est pas meme permis de te marier, a moins que tu ne +trouves une dot. + +Ne pouvant vous appartenir librement, je pense qu'il doit repugner a +l'un et a l'autre d'entrer dans ce commerce lache et malpropre qui +menage au mari les hasards de la paternite. Je ne te crois pas capable +d'aimer huit jours une femme qui, pour echapper a un malheur +inevitable, irait preter aux caresses maritales un flanc feconde par +toi. + +Soyez donc sages, faites-y vos efforts et que de longs tete-a-tete, +que des heures d'enthousiasme prolonge ne degenerent pas, sous le +voile de l'extase, en des besoins physiques auxquels il n'est plus +possible de resister quand on leur a indiscretement donne le change. + +Epurez vos coeurs, soyez des martyrs et des saints ou fuyez-vous au +plus vite; car une faiblesse vous jettera dans une serie d'infortunes +ou de deboires ou l'amour s'eteindra. Je le garantis pour toi, dont +l'ame ne pourrait recevoir une souillure sans en detester aussitot la +cause. + +Cette vertu rigide ne sera, je le suppose, vraiment difficile qu'a +toi, homme. Je serais bien etonnee qu'une femme toute jeune et toute +pure n'en comprit pas la poesie et le charme, et qu'au bout de tres +peu de temps, elle n'y trouvat pas toutes les garanties de son bonheur +et de sa securite. + +Quant au role noble, et au digne exemple qu'elle presentera en +agissant ainsi, il est facile de le concevoir sous l'aspect general. +Les femmes placees dans cette lutte terrible de la passion et du +devoir, plaideront puissamment leur cause en montrant de quelle force +d'ame elles sont capables. Leurs epoux, forces a les estimer, ne les +opprimeront jamais. S'ils le font si decidement et reellement on voit +un sexe irreprochable, genereux, prudent et stoique insulte et meconnu +par un sexe despote et brutal, il y aura bientot des lois +d'affranchissement; car, dans chaque sexe, il y a pour la cause de la +verite un sentiment de justice et un besoin d'equite qui s'eveillent, +et qui prevaudront quand il en sera temps. + +Toutes ces conventions arretees et observees, je ne doute pas que +votre amour ne soit heureux, durable et digne d'admiration. Ton +caractere est la constance, l'egalite et la tendresse memes. Une femme +digne de toi te fixera, et il est impossible qu'une femme qui t'a +compris ne soit pas ton egale en courage et en delicatesse. + +La societe est mauvaise et cruelle. Nos passions ne sont ni bonnes ni +mauvaises. Il faut de rien faire quelque chose. Ce n'est pas +grand'merveille que d'aimer. La moindre grisette ecrit de belles +lettres d'amour et se sacrifie avec autant de devouement qu'une muse. +Il faut un travail rude et une haute volonte pour faire de la passion +une vertu. Si nous voulons relever la societe, relevons aussi nos +passions. Mais, en nous y abandonnant, nous ne ferons qu'une chose +fort ordinaire et digne de fournir un sujet de vaudeville ou de +nouvelle a MM. Scribe, Balzac, George Sand et consorts. Ce ne sont pas +ces gens-la qu'il faut prendre pour arbitres en fait de sagesse et de +raison. Ils font des contes pour amuser. Ils raconteraient la vie +telle qu'elle est, s'ils avaient un cours de morale serieuse a faire. + + + + +CXXVIII + +A MAURICE DUDEVANT, AU COLLEGE HENRI IV + + Paris, 18 juin 1835. + +Travaille, sois fort, sois fier, sois independant, meprise les petites +vexations attribuees a ton age. Reserve ta force de resistance pour +des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps +viendront. Si je n'y suis plus, pense a moi qui ai souffert, et +travaille gaiement. Nous nous ressemblons d'ame et de visage. Je sais +des aujourd'hui quelle sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi +bien des douleurs profondes, j'espere pour toi des joies bien pures. +Garde en toi le tresor de la bonte. Sache donner sans hesitation, +perdre sans regret, acquerir sans lachete. Sache mettre dans ton coeur +le bonheur de ceux que tu aimes a la place de celui qui te manquera! +Garde l'esperance d'une autre vie, c'est la que les meres retrouvent +leurs fils. Aime toutes les creatures de Dieu; pardonne a celles qui +sont disgraciees; resiste a celles qui sont iniques; devoue-toi a +celles qui sont grandes par la vertu. + +Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si +nous ne sommes pas appeles a ce bonheur (le plus grand qui puisse +m'arriver, le seul qui me fasse desirer une longue vie), tu prieras +Dieu pour moi, et, du sein de la mort, s'il reste dans l'univers +quelque chose de moi, l'ombre de ta mere veillera sur toi. + +Ton amie, + +GEORGE. + + + + +CXXIX + +A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS + + Nohant, 25 octobre + +Ma chere maman, + +Je vous dois, a vous la premiere, l'expose de faits que vous ne devez +point appendre par la voie publique. J'ai forme une demande en +separation contre mon mari. Les raisons en sont si majeures, que, par +egard pour lui, je ne vous les detaillerai pas. J'irai a Paris dans +quelque temps et je vous prendrai vous-meme pour juge de ma conduite. +Dans mon interet, dans le sien propre, et dans celui de mes enfants, +je crois que j'ai bien fait. Dudevant sent que sa cause est mauvaise; +car il n'essaye pas de la defendre, il retourne a Paris dans quelques +jours, pendant que les tribunaux prononceront le jugement. + +Si vous le voyez, ne paraissez point informee de ce qui se passe; car +son amour-propre, qui souffre deja beaucoup, pourrait etre irrite s'il +pensait que je me livre contre lui a des recriminations. Il me +susciterait peut-etre alors quelque chicane qui produirait du scandale +et n'ameliorerait pas sa position. D'ailleurs, vous ne desirez pas que +je perde un proces a la suite duquel je me trouverais a sa +disposition. J'ai mille chances pour le gagner; mais une seule peut +m'etre contraire, et c'est assez pour succomber. + +Soyez donc prudente; car il ira sans doute pres de vous dans +l'intention de se justifier ou de vous sonder. Ayez l'air, chere +maman, de ne rien savoir. Quant a moi, sans avoir l'intention de +l'accuser inutilement, je croirais manquer a mon devoir, si je ne vous +informais pas de ma situation dans une circonstance si grave. + +Voici quels seront les resultats du jugement que j'espere obtenir et +dont il a pose ou accepte toutes les clauses. Je lui ferai une pension +de trois mille huit cents francs qui, jointe a douze cents francs de +rente (seul reste de cent mille francs qu'il possedait), lui +constituera cinq mille francs par an. En outre, je payerai et je +dirigerai l'education de mes deux enfants. Vous voyez que sa position +est tres honorable. + +Ma fille sera exclusivement sous ma gouverne; mon fils restera au +college et passera un mois de vacances avec son pere, l'autre mois +avec moi. Tous deux ignoreront la separation prononcee; ce sont des +choses faciles a leur cacher, inutiles et facheuses meme a leur dire, +et, si mon mari respecte les convenances et les devoirs, ni l'un ni +l'autre des enfants n'apprendront a aimer l'un de nous aux depens de +l'autre. + +Moyennant ces arrangements, Dudevant laissera agir les lois sans +batailler, et, si la loi me donne gain de cause, comme cela n'est pas +douteux, je rentrerai dans ma liberte et dans ma dignite. Mes biens +seront certes mieux geres qu'ils ne l'etaient par lui, et ma vie ne +sera plus exposee a des violences qui n'avaient plus de frein. + + Rien ne m'empechera de faire ce que je dois et ce que je veux faire. +Je suis la fille de mon pere, et je me moque des prejuges, quand mon +coeur me commande la justice et le courage. Si mon pere eut ecoute les +sots et les fous de ce monde, je ne serais pas l'heritiere de son nom: +c'est un grand exemple d'independance et d'amour paternel qu'il m'a +laisse, je le suivrai, dut l'univers s'en scandaliser. Je me soucie +peu de l'univers, je me soucie de Maurice et de Solange. + +Quand vous voudrez venir a Nohant, vous y serez a l'avenir chez moi, +et, si l'ennui de vivre seule vous prend, vous pourrez vous y retirer +et en faire votre _chez vous_. + +Je compte aussi m'y etablir avec ma fille, m'occuper de son education +et ne plus aller a Paris que de temps a autre, pour vous voir, ainsi +que mon fils. + +Veuillez ne parler a personne du contenu de cette lettre, a moins que +ce ne soit a Pierret, qui comprendra ce que la prudence dicte en +pareil cas. Je n'en ecrirai pas encore a ma tante: sa maison est trop +nombreuse pour qu'il n'en transpire pas quelque chose par etourderie, +et Dudevant pourrait croire que je veux indisposer toute ma famille +contre lui. + +Adieu, ma mere; je vous embrasse de toute mon ame. Donnez-moi de vos +nouvelles, poste restante a la Chatre. + + + + +CXXX + +A MADAME D'AGOULT. A GENEVE + + Nohant, 1er novembre 1835. + +M. Franz et M. Puzzi[1] sont des jeunes gens affreux: ils ne m'ont pas +repondu, et je les livre a votre colere. Vous, vous etes bonne comme +un ange et je vous remercie; mais ne soyez pas bonne pour eux et +vengez-moi de leur oubli, en ne donnant pas un sourire a l'un, pas un +bonbon a l'autre pendant tout un jour. + +Geneve est donc habitable en hiver, que vous y restez? Comme votre vie +est belle et enviable! Aussi pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas fait +naitre avec de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus bien calmes, +une expression toute celeste et l'ame a l'avenant. + +Au lieu de cela, la bile me ronge et me confine dans une cellule ou je +n'ai d'autre societe qu'une tete de mort[2] et une pipe turque. Je +tiens la comme un Lapon a la croute de glace qu'il appelle sa patrie, +et je ne saurais me figurer, pour le moment, un autre Eden. Vous, etes +sous les myrtes et sous les orangers, vous, belle et bonne Marie. Eh +bien, priez-y pour moi, afin que je ne quitte pas mes glaces; car +c'est la mon element et le soleil ne luit pas sur moi. + +Je ne vous jalouse pas; mais je vous admire et vous estime; car je +sais que l'amour durable est un diamant auquel il faut une boite d'or +pur, et votre ame est ce tabernacle precieux. + +Tout ce que vous dites sur la non-superiorite des diverses classes +sociales les unes sur les autres est bien dit, bien pense. C'est vrai +et j'y crois, parce que c'est vous qui le dites. Pourtant, je ne +permettrai a nul autre de me dire, que les derniers ne sont pas les +premiers, et que l'opprime ne vaut pas mieux que l'oppresseur, le +depouille mieux que le spoliateur l'esclave que le tyran. C'est une +vieille haine que j'ai contre tout ce qui va s'elevant sur des degres +d'argile. Mais ce n'est pas avec vous que je puis disputer la-dessus. +Votre rang est eleve, je le salue, je le reconnais. Il consiste a etre +bonne, intelligente et belle. Abandonnez-moi votre couronne de +comtesse et laissez-moi la briser, je vous en donne une d'etoiles qui +vous va mieux. + +Pardonnez-moi si je suis metaphorique aujourd'hui et ne vous moquez +pas de moi, je vous en prie, pour l'amour, de Dieu. Vous, savez que je +n'ai pas d'emphase ordinairement, et, si je me mets a prendre le ton +pedant, c'est que j'ai ma pauvre tete malade de ce brouillard qu'on +appelle poesie. D'ailleurs, les manieres raisonnables sont bonnes avec +cette fourmiliere ennemie qu'on appelle les indifferente. Avec ceux +qu'on aime, on peut etre ridicule a son aise. Et je veux ne pas plus +me gener pour vous dire des choses de mauvais gout que pour vous +envoyer une lettre toute barbouillee. + +Imaginez-vous, ma chere amie, que mon plus grand supplice, c'est la +timidite. Vous ne vous en douteriez guere, n'est-ce pas? Tout le monde +me croit l'esprit et le caractere fort audacieux. On se trompe. J'ai +l'esprit indifferent et le caractere _quinteux_. Je ne crains pas, je +me mefie, et ma vie est un malaise affreux quand je ne suis pas seule, +ou avec des gens avec lesquels je me gene aussi peu qu'avec mes +chiens. Il ne faut pas esperer que vous me guerirez de sitot de +certains moments de raideur qui ne s'expriment que par des reticences. +Si nous nous lions davantage, comme j'y compte, comme je le veux, il +faudra que vous preniez de l'empire sur moi; autrement, je serai +toujours desagreable. Si vous me traitez comme un enfant, je +deviendrai bonne, parce que je serai a l'aise, parce que je ne +craindrai pas de tirer a consequence, parce que je pourrai dire tout +ce qu'il y a de plus bete, de plus fou, de plus deplace, sans avoir +honte. Je saurai que vous m'avez _acceptee_. Si j'ai de mauvais +moments, j'en aurai aussi de bons. Autrement, je ne serai ni bien ni +mal. Je vous ennuierai et je m'ennuierai avec vous, quelque parfaite +que vous soyez. + +Voyez-vous, l'espece humaine est mon ennemie, laissez-moi vous le +dire; j'aime mes amis avec tendresse, avec engouement, avec +aveuglement. J'ai deteste profondement tout le reste. Je n'ai plus de +furie pour la haine aujourd'hui; mais il y a un froid de mort pour +tout ce que je ne connais pas. J'ai bien peur que ce ne soit la ce +qu'on appelle l'egoisme de la vieillesse. Je me ferais maintenant +hacher pour des idees qui ne se realliseront sans doute pas de mon +vivant. Je rendrais service au dernier des goujats, par obstination +pour les esperances de toute ma vie, qui n'est peut-etre plus qu'un +long reve. Pour mon plaisir, je ne retirerais pas de l'eau l'enfant de +mon voisin. J'ai donc quelque chose en moi qui serait odieux, si ce +n'etait pure infirmite, reste d'une maladie aigue. + +Il faut vous arranger bien vite pour que je vous aime. Ce sera bien +facile. D'abord, j'aime Franz. Il m'a dit de vous aimer. Il m'a +repondu de vous comme de lui. + +La premiere fois que je vous ai vue, je vous ai trouvee jolie; mais +vous etiez froide. La seconde fois, je vous ai dit que je detestais la +noblesse. Je ne savais pas que vous en etiez. Au lieu de me donner un +soufflet, comme je le meritais, vous m'avez parle de votre ame, comme +si vous me connaissiez depuis dix ans. C'etait bien, et j'ai eu tout +de suite envie de vous aimer; mais je ne vous aime pas encore. Ce +n'est pas parce que je ne vous connais pas assez. Je vous connais +autant que je vous connaitrai dans vingt ans. C'est vous qui ne me +connaissez pas assez. Ne sachant si vous pourrez m'aimer, telle que je +suis en realite, je ne veux pas vous aimer encore. + +C'est une chose trop serieuse et trop absolue pour moi qu'une amitie. +Si vous voulez que je vous aime, il faut donc que vous commenciez par +m'aimer; cela est tout simple, je vais vous le prouver. Une main douce +et blanche rencontre le dos agreable d'un porc-epic, le charmant +animal sait bien que la main blanche ne lui fera aucun mal. Il sait +qu'il est peu mignon a caresser, lui, le pauvre malheureux. Il attend, +pour repondre aux caresses qu'on se soit habitue a ses piquants; car, +si la main qu'il aime le quitte (il n'y a pas de raison pour qu'elle y +revienne), le porc-epic aura beau se dire:, "Ce n'est pas ma faute," +cela ne le consolera pas du tout. + +Ainsi, voyez si vous pouvez accorder votre coeur a un porc-epic. Je +suis capable de tout. Je vous ferai mille sottises. Je vous marcherai +sur les pieds. Je vous repondrai une grossierete a propos de rien. Je +vous reprocherai un defaut que vous n'avez pas. Je vous supposerai une +intention que vous n'aurez jamais eue. Je vous tournerai le dos. En un +mot, je serai insupportable jusqu'a ce que je sois bien sure que je ne +peux pas vous facher et vous degouter de moi. + +Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je +laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz, me semblera divin. +Si vous marchez dans quelque chose de sale, e trouverai que cela sent +bon. Je vous verrai avec les memes yeux que j'ai pour moi-meme quand +je me porte bien et que je suis de bonne humeur; c'est-a-dire, que je +me considere comme une perfection, et que tout ce qui n'est pas de mon +avis est l'objet de mon profond mepris. Arrangez-vous donc pour que je +vous fasse entrer dans mes yeux, dans mes oreilles, dans mes veines, +dans tout mon etre. Vous saurez alors que personne sur la terre n'aime +plus que moi, parce que j'aime sans rougir de la raison qui me fait +aimer. Cette raison, c'est la reconnaissance que j'ai pour ceux qui +m'adoptent. Voila mon resume. Il n'est pas modeste; mais il est tres +sincere. Je considere comme un amphigouri de paroles toute amitie qui +ne convient pas de sa partialite, de son impudence, de sa camaraderie, +de tout ce qui fait que le monde se moque et dit: "Ils s'adorent entre +eux (_asinus asinum_)." S'il en est autrement, dites-moi qui m'aimera +sur la terre? Qui est semblable a un autre? Qui n'est pas choque et +blesse cent fois par jour par son meilleur ami, s'il veut l'examiner +des sommets _planchiques_ de l'analyse, de la philosophie, de la +critique, de l'esthetique (et tout ce qui rime en _ique_)? Il faut +toujours trouver que notre ami a raison, meme dans les choses ou nous +aurions tort de l'imiter. Pour cela, il faut etre sur que l'etre +auquel on confere ce grand droit et ce grand titre d'ami ne fera +jamais que des choses bonnes ou excusables, ou dignes de misericorde. + +Songez-y donc, et voyez si vous pouvez etre ainsi pour moi. J'aimerais +mieux terminer tout de suite nos relations et, m'en tenir avec vous a +des, froideurs gauches, seule chose dont je sois capable quand je +n'aime pas, que de vous tromper sur les asperites de mon charmant +caractere. Mais je serais bien malheureuse pourtant de rencontrer une +femme comme vous, et de ne pas engrener le rouage de ma vie au sien. + +Bonsoir, mon amie; repondez-moi tout de suite, et longuement. Si vous +ne sentez rien pour moi, dites-le. Je ne vous en voudrai pas. Je vous +estimerai pour votre franchise. Si vous vous mefiez, dites-le encore: +cela me laissera l'esperance, car les defauts que j'ai sont de nature +a etre toleres, et peut-etre adoucis par vous. + +Je me suis permis de vous dedier _Simon_, conte assez gros qui va +paraitre dans la _Revue_. Comme je ne sais quelle est la position +exterieure que vous avez adoptee a Geneve, j'ai fait cette dedicace +excessivement mysterieuse, et telle qu'on ne vous devinera pas,--a +moins, que vous ne m'autorisiez a m'expliquer davantage. + +Je ne vous disais rien de ma vie. Il faut que vous sachiez que je suis +toujours a la campagne, chez moi. Je plaide en separation contre mon +epoux, qui a deguerpi, me laissant maitresse du champ de bataille +j'attends la decision du tribunal. Je suis donc toute seule dans cette +grande maison isolee; il n'y a pas un domestique qui couche sous mon +toit, pas meme un chien. Le silence est si profond la nuit (vous ne +voudrez pas me croire, et pourtant c'est certain), que, quand j'ouvre +ma fenetre et que le vent n'est pas contraire, j'entends distinctement +sonner l'horloge de la ville, qui est a une grande lieue de chez moi, +a vol d'oiseau. Je ne recois personne, je mene une vie monacale. +J'attends l'issue de mon proces, d'ou depend le pain de mes vieux +jours; car vous pensez bien, que je n'amasserai jamais un denier pour +payer l'hopital ou la tendresse d'un mari me laisserait mourir. + +Mais voyez! Il a eu l'heureuse idee de vouloir me tuer un soir qu'il +etait ivre. En attendant que cette benoite fantaisie de meurtre +conjugal me rende mon pays, ma vieille maison et cinq ou six champs de +ble qui me nourriront quand mes longues veilles m'auront jetee dans +l'idiotisme, je fais le Sixte-Quint. Mon cheval est rentre sous le +hangar et on n'entend pas voler une mouche autour de mon cloitre +desert. + +Le jardinier et sa femme, qui sont mes factotums, m'ont suppliee de ne +pas les faire demeurer dans la maison. J'ai voulu en savoir le motif. +Enfin le mari, baissant les yeux d'un air modeste, m'a dit: "C'est que +madame a une tete si laide, que ma femme, etant enceinte, pourrait +etre malade de peur." Or c'est de la tete de mort qui est sur ma +table, dont il voulait parler (du moins a ce qu'il m'a jure ensuite); +car je trouvai la plaisanterie de fort mauvais gout et je me +fachai.--Ensuite j'ai songe que cette tete si laide ferait grand +effet. J'ai permis a mon jardinier de s'eloigner et de garder la +pensee que cette tete etait un signe de penitence et de devotion. + +Ainsi, a l'heure qu'il est, a une lieue d'ici, quatre mille betes me +croient a genoux dans le sac et dans la cendre, pleurant mes peches +comme Madeleine. Le reveil sera terrible. Le lendemain de ma victoire, +je jette ma bequille, je passe au galop de mon cheval aux quatre coins +de la ville. Si vous entendez dire que je suis convertie a la raison, +a la morale publique, a l'amour des lois d'exception, a +Louis-Philippe, le pere tout-puissant, et a son fils Poulot-Rosolin, +et a sa sainte Chambre catholique, ne vous etonnez de rien. Je suis +capable de faire une ode au roi, ou un sonnet a M. Jacqueminot. + +Je vous ecris tout ce qu'il y a de plus bete. Tachez d'en faire autant +pour vous mettre a mon niveau. Il n'y a pas a dire, vous y etes +forcee. + +Bonsoir. A vous. + +GEORGE. + + [1] Hermann Cohen, eleve de Liszt. + + [2] Une piece anatomique avec des compartiments, legendes et numeros + traces a l'encre, d'apres le systeme phrenologique de Gall et + Spurzheim. + + + + +CXXXI + +A M. ADOLPHE GUEROULT, A PARIS + + La Chatre, 9 novembre 1835. + +Mon cher enfant, + +J'ai a repondre a deux lettres de vous et je veux le faire avant de me +mettre au travail; car j'ai un roman arrange dans ma tete. +Dussiez-vous dire que je fais mes embarras, vous n'entendrez pas plus +parler de moi, d'ici a deux ou trois mois, que si j'etais morte. + +J'ai ecrit les premieres pages hier, et je suis dans le coup de feu. +Vous connaissez cela. Pour toutes choses, il y a un beau moment, c'est +le commencement. C'est peut-etre a cause de cela que je suis si +republicaine, et vous si peu saint-simonien. Quoi qu'il en soit, allez +votre train, si vous croyez que ce soit la bonne voie. Nous voulons +tous le bien et nous allons au meme but par des moyens differents. +Nous nous disputons toujours, parce que chacun croit avoir plus +d'esprit que son voisin, et se console d'aller fort mal, en voyant que +les autres ne vont pas mieux: triste consolation, en verite, qui fait +beaucoup de mal a notre epoque. Toute cette guerre a coups d'epingle +que se fait l'amour-propre des uns et des autres n'avance a rien; tout +au contraire. Si tout ce qui a de bonnes vues et de bons sentiments +s'accueillait avec tolerance, on ferait le double d'ouvrage. + +Vous ne pouvez nier, mon cher _Marius a Minturnes_, que je n'aie plus +de bonne foi que vous. Vous abimez nos republicains de la tete aux +pieds, et moi, je ne cesse d'aimer vos saint-simoniens et de les +placer au-dessus de tout. + +Je me defends meme d'une chose, c'est d'aimer les republicains avec +exces. J'aime ceux qui se trouvent etre mes amis, et j'examine les +autres par curiosite, ou je les accueille par savoir-vivre et +politesse. + +Cela ne fait rien au principe. + +Robespierre etait diablement saint-simonien. Il etait pour l'execution +prompte et violente du systeme. Vous etes pour la marche lente et +evangelique. Eh bien, chacun devrait etre republicain a la maniere de +Robespierre, ou saint-simonien a la maniere d'Enfantin, selon son +temperament. Les uns saperaient, les autres batiraient. Soyez sur que +cela viendra, qu'il y aura entre vous et nous une etroite alliance et +que vous ne ferez rien sans nous. + +Vous savez comment s'est etabli le christianisme, c'est-a-dire fort +mal, meme dans ce qu'on appelle son meilleur temps. Il etait dans un +si beau desaccord avec les moeurs, qu'en son nom, on commettait les +crimes et on nourrissait les sentiments les plus opposes a son +institution et a son esprit. Douze corps d'armee, commandes par les +douze apotres, eussent, je crois, mieux valu que Paul repetant cette +lachete: "Rendez a Cesar, etc." + +Faites a votre idee, si vous croyez bien faire en louvoyant, et si +votre conscience est en paix. Moquez-vous des reproches que je fais a +votre tiedeur croissante, comme je me moque des railleries que vous +adressez a mon recent enthousiasme. Je crois que vous vous trompez +cependant, et que l'amour de l'egalite a ete la seule chose qui n'ait +pas varie en moi depuis que j'existe. Je n'ai jamais pu accepter de +maitre. + +A propos, mon proces marche, il est en bon train. Le baron ne plaide +pas, il demande de l'argent et beaucoup. Je lui en donne, on le +condamne a me laisser tranquille et tout va bien. Quant a ce qu'on en +pensera a Paris, cela m'occupe aussi peu que de ce qu'on pense en +Chine de Gustave Planche. + +L'opinion est une prostituee qu'il faut mener a grands coups de pied +quand on a raison. Il ne faut jamais se soumettre a des avanies pour +obtenir des salutations et des courbettes en public. Je voudrais bien +vous voir digerer des menaces et des coups! Allons donc. Il faudrait +que tout votre sang y passat, ou celui de votre provocateur. + +Croyez-vous que je n'aie pas de dignite personnelle a defendre parce +que je suis femme? Allons donc, encore! Souvenez-vous d'avoir preche +l'affranchissement de la femme. + +Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous permet pas de +provoquer nos maris en duel; on a bien raison, ils nous tueraient, ce +qui leur ferait trop de plaisir. + +Mais nous avons la ressource de crier bien haut, d'invoquer trois +imbeciles en robe noire, qui font semblant de rendre la justice, et +qui, en vertu de certaine _bonte_ de legislation envers les esclaves +menacees de mort, daignent nous dire: "On vous permet de ne plus aimer +monsieur votre maitre, et, si la maison est a vous, de le mettre +dehors." + +Malgre tout ce que je vous dis la, par bonte pour monsieur mon epoux, +je fais tenir l'affaire aussi secrete que possible. Jusqu'ici, rien +n'a transpire, meme dans la petite ville que j'habite, ce qui est +merveilleux. Cela ira tant que cela pourra. N'en parlez donc a qui que +ce soit. + +Bonsoir, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur; je suis bien +fachee que vous n'ayez pas le plus petit fait a rapporter comme +temoin; car l'enquete va reunir une vingtaine d'amis autour de moi. +Grace a Duteil, a Planet et a votre serviteur, il sera impossible +d'etre plus spirituel que ne le sera cette charmante reunion. Defense +d'y parler affaires et proces surtout. Ce sera l'adieu eternel que +j'adresserai a mes amis, si je suis deboutee de ma demande. + +En attendant, j'aurai fait mon livre. J'irai a Paris apres mon proces +juge. Au revoir donc; donnez-moi de vos nouvelles si vous en avez le +temps. Envoyez-moi ces lithographies et dites a Vincard que je lui +donne une grosse poignee de main. + +G.S. + + + + +CXXXII + +AU REDACTEUR DU _JOURNAL DE L'INDRE_ + + La Chatre, 9 novembre 1835. + +Monsieur, + +Un oracle dont la signature ne trahit pas l'incognito attaque +brutalement, dans le feuilleton de votre journal, la moralite de mes +livres. J'abandonne a la critique tous mes defauts litteraires et +toutes les obscurites de mon raisonnement. Mais, dans cette province, +ma patrie d'adoption, je defends a tout adulateur des abus de la +societe de me choisir pour holocauste, lorsqu'il lui plait d'offrir un +hommage aux puissances qu'il veut se rendre favorables, soit pour se +faire un nom a defaut de talent, soit pour obtenir des protections +dans ce monde, qui se paye souvent de declamations a defaut de +preuves. + +Un de nos plus beaux talents ecrivait, il y a quelques semaines: "Il +est bien decourageant d'ecrire pour des gens qui ne savent pas lire." +Je sais quelque chose de plus facheux, c'est d'ecrire pour les gens +qui ne _veulent_ pas lire. La profession de tout journaliste aux gages +de l'etat social l'investit du droit de connaitre la pensee d'un +auteur rien qu'en regardant la couleur de la couverture du livre. + +Le public le sait aussi; c'est au public que j'en appelle, pour +repousser les interpretations malpropres du chaste critique qui +pretend avoir saisi _le resultat et le but definitif_ de tous mes +ouvrages. Je declare ici que ce juge eclaire d'_Indiana_, de +_Valentine_, de _Lelia_ et de _Jacques_ n'a ni compris ni lu aucun de +ces livres. + +Si la franchise de ce dementi le blesse, mon sexe ne me permettant pas +de lui donner ou de lui demander reparation, j'institue mon defenseur +tout mien compatriote homme de coeur et de conscience, qui se trouvera +devant lui. + +J'ai l'honneur d'etre, etc. + +GEORGE SAND. + + + + +CXXXIII + +A MAURICE DUDEVANT, AU COLLEGE HENRI IV + + La Chatre, 10 decembre 1835. + +Tu es un drole de gamin avec tes reves, tu mets Emmanuel[1] a toute +sauce; lui as-tu raconte cette farce-la? + +Tu dois avoir recu, par lui, une lettre de moi, datee du 27; ainsi tu +ne te plaindras plus de mon silence. Ta lettre est bien ecrite et tres +comique; mais l'orthographe n'est pas si bonne que les autres fois. Il +faut t'appliquer bien serieusement a apprendre ta langue, chose des +plus difficiles, qu'on apprend assez mal dans les colleges. + +Il y a un grand inconvenient a l'apprendre tard, parce qu'alors on +l'oublie et l'on fait des fautes toute sa vie; ce qui arrive aux trois +quarts des personnes, et ce qui n'est pas pardonnable. A dix ans, je +ne faisais pas une faute; mais on se depecha trop de me faire quitter +la grammaire, j'oubliai donc ce que je savais si bien. Au couvent, on +m'apprit l'anglais, l'italien, et on negligea d'examiner si je savais +bien ma langue. Ce ne fut qu'a seize ans qu'etant a Nohant, ayant +honte de si mal ecrire en francais, je rappris moi-meme la grammaire. +Je n'ai pourtant jamais pu la retenir tres bien. Je suis souvent +embarrassee, et je fais des brioches. + +Apprends donc! C'est le bon age, ni trop tot ni trop tard. J'etais +bien contente de ton avant-derniere lettre; mais, cette fois-ci, tu as +mis des _s_ partout. Il y en a tant que, si je pouvais te les +renvoyer, tu n'aurais pas besoin d'en mettre de nouvelles dans la +prochaine lettre que tu m'ecriras. + +Quand tu sortiras avec ton pere, prie-le de te laisser aller chez +Buloz, qui te donnera pour moi quelque chose que tu choisiras. + +As-tu donne des etrennes a ta grosse cherie? donne-lui-en de ma part, +je te rendrai l'argent. Si tu n'en as pas, dis a Buloz ou a Emmanuel +de te donner cinq francs que je leur devrai. + +Je suis clouee ici, mon pauvre chat, pour tout ce mois de janvier. +J'ai des affaires dont je ne peux pas me depetrer. J'espere que ce +sera fini le 15 fevrier; mais, pour etre plus sure de ne pas te +manquer de parole, j'aime mieux te promettre d'etre aupres de toi a la +fin de fevrier. Ainsi, deux mois encore sans nous voir! je trouve cela +bien long; mais j'y suis absolument forcee. D'abord, je n'ai pas +d'argent; ensuite, je te dirai le reste quand nous nous verrons. + +Je travaille toutes les nuits jusqu'a sept heures du matin; je suis +comme une vieille lampe. Je pense a toi, je relis tes bonnes lettres, +et je prie Dieu qu'il te rende bon et courageux; avec cela, tu seras +aussi heureux qu'on peut l'etre en ce monde. Je ne te fais presque +plus de sermons. Je vois que tu comprends parfaitement, et que je +pourrai causer avec toi, comme avec un ami. Tu es un brave homme. + +Bonsoir, vieux! Je t'embrasse un million, un milliard de fois. Dis-moi +quelles places tu as. + + _s. s. s. s. s. s. s. s. s. s._ + +Ce sont tes _s_ que je te renvoie. + + [1] Emmanuel Arago. + + + + +CXXXIV + +AU MEME + + La Chatre, 15 decembre 1835. + +Mon bon ange, + +Ta petite lettre est bien gentille, malgre tes gros enfantillages. Tu +peux bien rire de _la poire_, si cela t'amuse; mais il ne faut avoir +de haine pour personne a ton age. Cela ne sert a rien, tu ne peux +faire encore aucun bien aux hommes, aucun mal aux ennemis de +l'humanite. Il est bien vrai que Louis-Philippe est l'ennemi de +l'humanite; mais, quand tu le traites de _grosse bete_, tu te trompes +beaucoup. C'est peut-etre l'homme le plus fin et le plus habile de +France. Malheureusement, il fait de ses talents un usage funeste, et, +au lieu de repandre l'amour de la vertu autour de lui, il deshonore de +son mieux tout ce qui l'entoure. Il deshonore reellement la France qui +le supporte. C'est un grand malheur de voir qu'un seul homme peut, en +caressant les vices et les mauvais sentiments, degrader toute une +nation et l'entrainer dans le mal. + +Tu raisonnes tres bien d'ailleurs, seulement tu fais encore une erreur +en disant: "_La nature_ a ete injuste envers une grande partie du +genre humain;" tu veux dire _la societe_. + +La nature, mon pauvre enfant, est une bonne mere; c'est Dieu, ou du +moins c'est son ouvrage; c'est elle qui nous donne les moissons, les +forets, les fruits, les prairies, ces belles fleurs que j'aime tant, +et ces beaux papillons que tu soignes si bien. La nature offre +d'elle-meme toutes ses productions a l'homme qui seme et recueille. +Les arbres ne refusent pas leurs fruits au voyageur qui les cueille en +passant, et les legumes viennent aussi beaux dans le terreau d'un +simple jardinier que dans le jardin d'un prince. + +_La societe_, c'est autre chose: ce sont les conventions faites entre +les hommes pour le partage des productions de la nature. Ce n'est pas +la justice, ce n'est pas le sentiment de la nature qui a dicte ces +lois, c'est la force. Les faibles ont eu moins que les autres, et les +infirmes n'ont rien eu du tout. Le droit d'heritage a conserve cette +inegalite; et puis, dans les temps civilises, comme le notre par +exemple, les plus instruits et les plus habiles sont devenus riches et +n'en sont pas devenus meilleurs pour cela. Les pauvres ignorants sont +et seront toujours dans une affreuse misere, si on ne fait rien pour +eux. Dis donc que la societe est injuste, et non pas la nature. + +Nous parlerons de tout cela souvent et peu a peu nous nous entendrons. +Pour le moment, je ne veux pas te fatiguer l'esprit. Tu vas bientot +lire un tres beau livre que l'on donne heureusement dans les colleges: +c'est le _De viris illustribus_, par Plutarque. Il faudra le lire avec +attention. Tout ce qu'il y a de beau dans l'ame humaine est senti et +indique dans ce livre. + +J'irai a Paris pour Noel, parce que tu auras plusieurs jours de sortie +et que j'en profiterai. Fais attention de compter le nombre de sorties +que tu auras eues avec ton pere, depuis le jour de son arrivee a Paris +jusqu'a Noel. N'y manque pas, je te dirai ensuite pourquoi, et +souviens-toi de tout ce que je t'ai recommande. Tu as tres bien fait +de ne pas montrer ta lettre a Buloz. Il faut garder les lettres que je +t'ecris pour toi seul. + +Adieu, mon amour; je t'embrasse mille fois. + +Ton GEORGE. + + + + +CXXXV + +AU MEME + + La Chatre, 3 janvier 1836. + +J'ai recu ta lettre, mon enfant cheri, et je vois que tu as tres bien +compris la mienne; ta comparaison est tres juste, et, puisque tu te +sers de si belles metaphores, nous tacherons de monter ensemble sur la +montagne ou reside la vertu. Il est, en effet, tres difficile d'y +parvenir; car, a chaque pas, on rencontre des choses qui vous +seduisent et qui essayent de vous en detourner. C'est de cela que je +veux te parler, et le defaut que tu dois craindre, c'est le trop grand +amour de toi-meme. C'est celui de tous les hommes et de toutes les +femmes. + +Chez les uns, il produit la vanite des rangs; chez d'autres, +l'ambition de l'argent; chez presque tous, l'egoisme. Jamais aucun +siecle n'a professe l'egoisme d'une maniere aussi revoltante que le +notre. Il s'est etabli il y a cinquante ans une guerre acharnee entre +les sentiments de justice et ceux de cupidite. Cette guerre est loin +d'etre finie, quoique les cupides aient le dessus pour le moment. + +Quand tu seras plus grand, tu liras l'histoire de cette revolution +dont tu as tant entendu parler et qui a fait faire un grand pas a la +raison et a la justice. Cependant, ceux qui l'avaient entreprise n'ont +pas ete les plus forts et ceux qui y ont travaille avec le plus de +generosite ont ete vaincus par ceux qui, aimant les richesses et les +plaisirs, ne se servaient du grand mot de Republique que pour etre des +especes de princes pleins de vices et de fantaisies. Ceux-la furent +donc les maitres; car le peuple est faible, a cause de son ignorance. +Parmi ceux qui pourraient prendre son parti et le secourir par leurs +lumieres, il en est un sur mille qui prefere le plaisir de faire du +bien a celui d'etre riche et comble d'amusements et de vanite. Ainsi, +la classe la moins nombreuse, celle qui recoit de l'education, +l'emportera toujours sur la classe ignorante, quoique cette classe +soit la masse des nations. + +Vois quel est l'avantage et la necessite de l'education. Sans elle, on +vit dans une espece d'esclavage, puisque, tous les jours, un paysan +sage, vertueux, sobre, digne de respect, est dans la dependance d'un +homme mechant, ivrogne, brutal, injuste, mais qui a sur lui l'avantage +de savoir lire et ecrire. Vois ce qu'est un homme qui, ayant recu de +l'education, n'en est pas meilleur pour cela. Vois combien est +coupable devant Dieu celui qui, connaissant les malheurs et les +besoins de ses semblables, pouvant consacrer son coeur et sa vie a les +secourir, s'endort tranquillement tous les soirs dans un lit moelleux, +ou se remplit le ventre a une bonne table en se disant: "Tout est +bien, la societe est parfaitement organisee. Il est juste que je sois +riche et qu'il y ait des pauvres. Ce qui est a moi, est a moi; donc, +je dois tuer tous ceux qui ne me demanderont pas a manger, chapeau +bas, et, quand meme ils seraient bien polis, je dois les mettre +brutalement a la porte, s'ils m'importunent. Je le fais parce que j'en +ai le droit." + +Voila le raisonnement de l'egoiste, voila les sentiments de cette +immense armee de coeurs impitoyables et d'ames viles qui s'appelle la +_garde nationale_. Parmi tous ces hommes qui defendent la propriete +avec des fusils et des baionnettes, il y a plus de betes que de +mechants. Chez la plupart, c'est le resultat d'une education +antiliberale. Leurs parents et leurs maitres d'ecole leur ont dit, en +leur apprenant a lire, que le meilleur etat de choses etait celui qui +conservait a chacun sa propriete. Ils appellent revolutionnaires, +brigands et assassins ceux qui donnent leur vie pour la cause du +peuple. + +C'est parce que je ne veux pas que tu sois un de ces hommes, sans ame +ou sans raison, que je t'ecris en particulier et _en secret_, ce que +je pense de tout cela. Reflechis et dis-moi si cela se presente de +meme a ton esprit et a ton coeur. Dis-moi si tu trouves juste cette +maniere de partager inegalement les produits de la terre, les fruits, +les grains, les troupeaux, les materiaux de toute espece, et l'or (ce +metal qui represente toutes les jouissances, parce qu'un petit +fragment se prend en echange de tous les autres biens). Dis-moi, en un +mot, si la repartition des dons de la creation est bien faite, lorsque +celui-ci a une part enorme, cet autre une moindre, un troisieme +presque rien, un quatrieme rien du tout! + +Il me semble que la terre appartient a Dieu, qui l'a faite, et qui l'a +confiee aux hommes pour qu'elle leur servit d'eternel asile. Mais il +ne peut pas etre dans ses desseins que les uns y crevent d'indigestion +et que les autres y meurent de faim. Tout ce qu'on pourra dire +la-dessus ne m'empechera pas d'etre triste et en colere quand je vois +un mendiant pleurant a la porte d'un riche. + +Quant aux moyens de changer tout cela, il faudra que je t'ecrive +encore bien des lettres, et que nous ayons ensemble bien des +conversations avant que je t'en parle. Je ne veux pas t'en dire trop +long a la fois: il faut que tu aies le temps de reflechir a chaque +chose, et de me repondre a mesure si tu penses comme moi et si tu +comprends bien. Nous en restons la. _L'amour de soi-meme est ce qu'il +faut moderer, limiter et diriger._ C'est-a-dire qu'il faut s'habituer +a trouver le bonheur qui coute le moins d'argent et qui permet d'en +donner davantage a ceux qui en manquent. Nous chercherons ensemble +cette vertu, et, si nous n'y atteignons pas tout a fait, du moins nous +aurons des principes justes et de bonnes intentions. + +Je ne te cache pas, et tu peux deja t'en apercevoir, que les principes +dont je te parle sont tout a fait en opposition avec ceux de vos +lycees. Les lycees, diriges par l'esprit du gouvernement, professeront +toujours le principe regnant. Ils vous precheraient l'Empire et la +guerre, si Napoleon etait encore sur le trone. Ils vous diraient +d'etre republicains, si la Republique etait etablie. Il ne faut pas +t'occuper des reflexions que vos professeurs ou meme les livres que +l'on vous donne font sur l'histoire. Ces livres sont dictes a des +pedants, esclaves du pouvoir. + +Souvent, en lisant l'histoire des grandes actions des temps antiques, +ecrite par les hommes d'aujourd'hui, tu verras que les heros sont +traites de scelerats. Ton bon sens et la justice de ton coeur +redresseront ces jugements hypocrites. Tu liras les faits et tu seras +le juge des hommes qui les auront accomplis. Souviens-toi que, depuis +le commencement du monde, ceux qui ont travaille pour la liberte et +l'honneur de leurs freres sont des grands hommes. Ceux qui ont +travaille pour leur propre renommee et pour leur ambition personnelle +sont des hommes qui ont fait un emploi coupable de leurs grandes +qualites. Ceux qui n'ont songe qu'a leurs plaisirs sont des brutes. + +Mais tu comprends que notre correspondance doit rester secrete et que +tu ne dois ni la montrer ni seulement en parler. Je desire aussi que +tu n'en dises pas un mot a ton pere: tu sais que ses opinions +different des miennes. Tu dois ecouter avec respect tout ce qu'il te +dira; mais ta conscience est libre et tu choisiras, entre ses idees et +les miennes, celles qui te paraitront meilleures. Je ne te demanderai +jamais ce qu'il te dit; tu ne dois pas non plus lui faire part de ce +que je t'ecris. + +Aie donc soin de laisser mes lettres dans ta _baraque_ au college; je +te les ferai remettre par Emmanuel, et tu lui remettras ta reponse +trois ou quatre jours apres. + +Comprends tu bien? De cette maniere, personne ne verra ce que nous +nous ecrivons, et nous n'aurons pas de contradictions. Tu auras le +temps de lire mes lettres et d'y repondre sans te presser. + +Mon ange cheri, tu es ce que j'aime le mieux au monde. Je suis venue +passer quelque temps a la Chatre; je demeure chez Duteil. + +Adieu; je t'embrasse mille fois. Apprends bien d'histoire, c'est un +grand point. + + + + +CXXXVI + +A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + La Chatre, 4 fevrier 1836. + +Qu'as-tu donc, bon vieux? manques-tu de courage? t'est-il arrive +quelque chose de pis que la vie ordinaire? pourquoi es-tu si consterne +et si abattu? Ta lettre m'inquiete beaucoup. Si tu ne peux venir me +voir, et que je puisse te donner un peu de coeur, j'irai te voir la +semaine prochaine. Mon affaire est remise a quinzaine; c'est le seul +mal que le president ait pu me faire, et il l'a fait. Du reste, cette +affaire etant imperdable au dire de tous, et le ministere public ayant +conclu en ma faveur avec beaucoup de chaleur, je ne m'inquiete pas. + +Mais, toi, qu'as-tu? Tu es fou avec ta mort morale! Les hommes comme +toi ne sont pas appeles a une pareille fin. Il y a, en toi, une si +grande serenite de vertu, que l'intelligence ne peut que gagner avec +les annees, et meme avec les fatigues et les douleurs. C'est la le +fouet, l'aiguillon des grandes ames. Je redoute pour toi les +preoccupations de l'amour et je crains quelque chose comme cela dans +ta tristesse. S'il en est ainsi, j'irai te voir et je te donnerai le +courage de briser, s'il le faut, des liens funestes. L'amour, tel que +la plupart des hommes et des femmes l'entend, n'est fait que pour les +enfants. Il ne convient pas aux esprits serieux; il les tiraille et +les torture sans jamais les satisfaire. + +Je ferai mon possible pour t'aller voir, pour te confesser, et pour te +remettre a flot. Tu ne t'appartiens pas, mon vieux; tu n'as meme pas +le droit de souffrir pour ton propre compte. C'est une terrible tache; +mais c'est une grande destinee. Porte le joug et ne te laisse pas +tomber dessous. Tu te dois a ta famille, tu te dois a moi aussi, ton +meilleur ami. Tu me dois ce grand exemple de la force, ce grand +spectacle de la volonte persistante qui m'a soutenue dans mes luttes, +qui m'a grandie depuis que je te connais. + +Songe a cela. Tu es l'homme que j'estime le plus. Je ne puis +m'habituer desormais a vivre sans toi. Songe, vieux Montagne, a ton +Laboetie, qui t'a connu, etant deja vieux, et qui s'est depeche de +t'aimer beaucoup afin de reparer le temps perdu. + +Reponds-moi, explique-toi, et compte que je ne te laisserai pas seul +dans cette crise. + +Tout a toi. G. + + + + +CXXXVII + +A M. ADOLPHE GUEROULT, A PARIS + + La Chatre, 11 fevrier 1836. + +C'est le mardi gras qu'on prononce mon jugement en separation. + +Je ne puis aller a Paris par consequent avant le mois de mars. J'en ai +bien du regret, d'abord parce que j'ai grand besoin de voir mes +enfants et mes amis, ensuite ce bal dont je me serais fait une fete. +Tachez qu'il y en ait un autre ou je puisse me trouver. + +J'aime vos proletaires, d'abord parce qu'ils sont proletaires, et puis +parce que je crois qu'il y a en eux la semence de la verite, le germe +de la civilisation future. Faites-leur part de tous mes regrets. +Dites-leur que je tiens extraordinairement aux etrennes qu'ils ont +bien voulu me destiner. Je veux faire connaissance avec eux tous, des +que je serai non plus femme esclave, mais une femme libre, autant que +notre mechante civilisation le permet. Rappelez-moi particulierement +au souvenir de Vincard. + +Que devenez-vous, mon ami? Allez-vous en Egypte? Si je gagne mon +proces, je renoncerai au tour du monde, que nous avions modestement +projete de faire ensemble. La gouverne de mes enfants et celle de mon +petit patrimoine ne me permettront plus de longues absences. Je +pourrai toujours vous conduire jusqu'a la frontiere, si vous prenez +votre volee dans un moment ou les plumes repousseront a mon aile. La, +je vous saluerai et vous suivrai de l'oeil jusqu'a l'horizon. + +Avant tout, soyez heureux autant que faire se peut. Le bonheur est-il +refuse a la jeunesse? Je le crois en me sentant devenir de plus en +plus calme et satisfaite a mesure que je redescends la vie. _La +jeunesse est un bonheur par elle-meme, ses distractions lui +suffisent._ Ceci n'est pas de moi. Je crois que c'est vrai. + +Adieu, mon cher Jules Cesar; portez-vous bien, _et me ama_. + +GEORGE. + + + + +A LA FAMILLE SAINT-SIMONIENNE DE PARIS + + La Chatre, 15 fevrier 1836. + +Ne pouvant vous remercier chacun separement aujourd'hui, permettez, +freres, que je vous remercie collectivement en m'adressant a Vincard. +Vous avez eu pour moi de la sympathie et des bienveillances pleines de +charme et de bonte. Je ne meritais pas votre attention, et je n'avais +rien fait pour etre honoree a ce point. Je ne suis pas une de ces ames +fortes et retrempees qui peuvent s'engager par un serment dans une +voie nouvelle. D'ailleurs, fidele a de vieilles affections d'enfance, +a de vieilles haines sociales, je ne puis separer l'idee de +_republique_ de celle de _regeneration_; le salut du monde me semble +reposer sur nous pour detruire, sur vous pour rebatir. Tandis que les +bras energiques du republicain feront la _ville_, les predications +sacrees du saint-simonien feront la _cite_. Je l'espere ainsi. Je +crois que mes vieux freres doivent frapper de grands coups, et que +vous, revetus d'un sacerdoce d'innocence et de paix, vous ne pouvez +tremper dans le sang des combats vos robes levitiques. Vous etes les +pretres, nous sommes les soldats: a chacun son role, a chacun sa +grandeur et ses faiblesses. Le pretre s'epouvante parfois de +l'impatience belliqueuse du soldat, et le soldat, a son tour, raille +la longanimite sublime du pretre. Soyons tranquilles pour l'avenir. +Nous tomberons tous a genoux devant le meme Dieu, et nous unirons nos +mains dans un saint transport d'enthousiasme, le jour ou la verite +luira pour tous; la verite est une. + +Ces temps sont loin; nous avons, je le pense, des siecles de +corruption a traverser, et, tandis qu'il arrivera souvent encore a +votre phalange sacree de chanter dans des solitudes sans echo, il nous +arrivera peut-etre bien, a nous autres, de traverser en vain la _mer +rouge_ et de lutter contre les elements, le lendemain du jour ou nous +croirons les avoir soumis. C'est le destin de l'humanite d'expier son +ignorance et sa faiblesse par des revers et par des epreuves. Votre +mission est de la ranimer par des conseils, et de lui verser le baume +de l'union et de l'esperance. Accomplissez donc cette tache sacree, et +sachez que vos freres ne sont pas les hommes du passe, mais ceux de +l'avenir. + +Vous avez eu un seul tort, en ces jours-ci, un tort grave, a mes yeux, +et je vous le dirai dans la sincerite de mon coeur, parce que je vous +aime trop pour vous cacher une seule des pensees que vous m'inspirez. +Vous avez cherche a vous eloigner de nous. Ce tort, nous l'avons eu a +votre exemple et les deux familles, les enfants de la meme mere, de la +meme idee, veux-je dire, se sont divises sur le champ de bataille. +Cette faute retardera la venue des temps annonces. Elle est plus grave +chez vous, qui etes des envoyes de paix et d'amour, que chez nous, qui +sommes des ministres de guerre, des glaives d'extermination. + +Quant a moi, solitaire jete dans la foule, sorte de rapsode, +conservateur devot des enthousiasmes du vieux Platon, adorateur +silencieux des larmes du vieux Christ, admirateur indecis et stupefait +du grand Spinosa, sorte d'etre souffrant et sans importance qu'on +appelle un poete, incapable de formuler une conviction et de prouver, +autrement que par des recits et des plaintes, le mal et le bien des +choses humaines, je sens que je ne puis etre ni soldat ni pretre, ni +maitre ni disciple, ni prophete ni apotre; je serai pour tous un frere +debile mais devoue; je ne sais rien, je ne puis rien enseigner; je +n'ai pas de force, je ne puis rien accomplir. Je puis chanter la +guerre sainte et la sainte paix; car je crois a la necessite de l'une +et de l'autre. Je reve dans ma tete de poete des combats homeriques, +que je contemple le coeur palpitant, du haut d'une montagne, ou bien +au milieu desquels je me precipite sous les pieds des chevaux, ivre +d'enthousiasme et de sainte vengeance. Je reve aussi, apres la +tempete, un jour nouveau, un lever de soleil magnifique, des autels +pares de fleurs, des legislateurs couronnes d'olivier, la dignite de +l'homme rehabilitee, l'homme affranchi de la tyrannie de l'homme, la +femme de celle de la femme, une tutelle d'amour exercee par le pretre +sur l'homme, une tutelle d'amour exercee par l'homme sur la femme. Un +gouvernement qui s'appellerait _conseil_ et non pas _domination, +persuasion_ et non pas _puissance_. En attendant, je chanterai au +diapason de ma voix, et mes enseignements seront humbles; car je suis +l'enfant de mon siecle, j'ai subi ses maux, j'ai partage ses erreurs, +j'ai bu a toutes ses sources de vie et de mort, et, si je suis plus +fervent que la masse pour desirer son salut, je ne suis pas plus +savant qu'elle pour lui enseigner le chemin. Laissez-moi gemir et +prier sur cette Jerusalem qui a perdu ses dieux et qui n'a pas encore +salue son messie. Ma vocation est de hair le mal, d'aimer le bien, de +m'agenouiller devant le beau. + +Traitez-moi donc comme un ami veritable. Ouvrez-moi vos coeurs et ne +faites point d'appel a mon cerveau. Minerve n'y est point et n'en +saurait sortir. Mon ame est pleine de contemplations et de voeux que +le monde raille, les croyant irrealisables et funestes. Si je suis +porte vers vous d'affection et de confiance, c'est que vous avez en +vous le tresor de l'esperance et que vous m'en communiquez les feux, +au lieu d'eteindre l'etincelle tremblante au fond de mon coeur. + +Adieu; je conserverai vos dons comme des reliques; je parerai la table +ou j'ecris des fleurs que les mains industrieuses de vos soeurs ont +tissees pour moi. Je relirai souvent le beau cantique que Vincard m'a +adresse, et les douces prieres de vos poetes se meleront dans ma +memoire a celles que j'adresse a Dieu chaque nuit. Mes enfants seront +pares de vos ouvrages charmants, et les bijoux que vous avez destines +a mon usage leur passeront comme un heritage honorable et cher. Tout +mon desir est de vous voir bientot et de vous remercier par +l'affectueuse etreinte des mains. + +Tout a vous de coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CXXXVIII + +A MAURICE DUDEVANT, AU COLLEGE HENRI IV + + La Chatre, 17 fevrier 1836. + +Mon bon petit, + +Voici le carnaval, tout le monde s'amuse, ou fait semblant de +s'amuser. Moi, je m'amuserais, si je t'avais, et tu t'amuserais aussi. +Je suis chez Duteil, nous passons tres gaiement les jours gras. Tous +les soirs, nous avons bal masque. Je deguise tous les enfants, Duteil +prend son violon, nous allumons quatre chandelles et nous dansons. Si +tu etais la, avec ta soeur, la fete serait complete. Helas! tous ces +mioches me font sentir l'absence des miens. + +Si j'etais libre de quitter mes affaires, ce n'est pas avec eux que je +serais en train de me divertir, mais bien avec vous, mes pauvres +petits. Vous amusez-vous, du moins? Tu es sorti avec ton pere, Solange +avec ma tante; racontez-moi a quoi vous avez passe le temps. Il est +bien facile de s'amuser avec les gens qu'on aime. Pour moi, il n'y a +pas de vrai plaisir sans vous. + +Aux vacances, nous nous amuserons; car s'amuser, c'est etre heureux, +et tu sais, quand nous sommes ensemble tous les trois, nous n'avons +besoin de personne pour etre joyeux toute la journee. + +J'esperais etre a Paris ces jours-ci; mais les gens avec lesquels je +suis en affaires m'ont fait attendre et retardee. Il me faut donc +attendre encore quinze jours avant d'aller t'embrasser. Garde-moi des +_sorties_ pour le mois de mars, afin que je t'aie le jeudi et le +dimanche pendant deux ou trois semaines. Cette fois, c'est certain, et +je ne prevois plus d'obstacle possible a mon voyage. N'en parle +cependant pas; tu sais, une fois pour toutes, que tu ne dois rien dire +de ce que je t'ecris, pas meme les choses en apparence les plus +indifferentes. + +Tu vas donc chez la reine? c'est fort bien, tu es encore trop jeune +pour que cela tire a consequence; mais, a mesure que tu grandiras, tu +reflechiras aux consequences des liaisons avec les aristocrates. Je +crois bien que tu n'es pas tres lie avec Sa Majeste et que tu n'es +invite que comme faisant partie de la classe de Montpensier. Mais, si +tu avais dix ans de plus, tes opinions te defendraient d'accepter ces +invitations. + +Dans aucun cas un homme ne doit dissimuler, pour avoir les faveurs de +la puissance, et les amusements que Montpensier t'offre sont deja des +faveurs. Songes-y! Heureusement elles ne t'engagent a rien; mais, s'il +arrivait qu'on te fit, devant lui, quelque question sur tes opinions, +tu repondrais, j'espere, comme il convient a un enfant, que tu ne peux +pas en avoir encore; tu ajouterais, j'en suis sure, comme il convient +a un homme, que tu es republicain de race et de nature; c'est-a-dire +qu'on t'a enseigne deja a desirer l'egalite, et que ton coeur se sent +dispose a ne croire qu'a cette justice-la. La crainte de mecontenter +le prince ne t'arreterait pas, je pense. Si, pour un diner ou un bal, +tu etais capable de le flatter, ou seulement si tu craignais de lui +deplaire par ta franchise, ce serait deja une grande lachete. + +Il ne faut pourtant jamais d'arrogance deplacee. Si tu allais dire, +devant cet enfant, du mal de son pere, ce serait un espece de crime. +Mais, si, pour etre bien vu de lui, tu lui en disais du bien, lorsque +tu sais qu'il n'y a que du mal a en dire, tu serais capable de vendre +un jour ta conscience pour de l'argent, des plaisirs ou des vanites. +Je sais que cela ne sera pas; mais je dois te montrer les +inconvenients des relations avec ceux qui se regardent comme +superieurs aux autres, et a qui la societe donne, en effet, de +l'autorite sur vous. + +Garde-toi donc de croire qu'un prince soit, par nature, meilleur et +plus utile a ecouter qu'un autre homme. Ce sont, au contraire, nos +ennemis naturels, et, quelque bon que puisse etre l'enfant d'un roi, +il est destine a etre tyran. Nous sommes destines a etre avilis, +repousses ou persecutes par lui. + +Ne te laisse donc pas trop eblouir par les bons diners et par les +fetes. Sois un _vieux Romain_ de bonne heure, c'est-a-dire, fier, +prudent, sobre, ennemi des plaisirs qui coutent l'honneur et la +sincerite. + +Bonsoir, mon ange; ecris-moi. Aime ton vieux George, qui t'aime plus +que sa vie. + + + + +CXXXIX + +A MADAME D'AGOULT, A GENEVE + + 26 fevrier 1836. + +Je ne vous ecris qu'un mot a la hate, chere bonne et belle Marie. Je +suis accablee d'affaires, de travail et de courses. Je vous ecris +d'une chambre d'auberge, ne sachant quand je retrouverai un quart +d'heure de loisir. Ainsi prenez que ceci n'est rien, qu'un signe et un +regard de tendresse jete en courant a quelqu'un qu'on voudrait +embrasser, mais dont le galop de votre cheval vous eloigne. + +Votre grande lettre est charmante et bonne comme celle d'un ange. +Votre seconde lettre est encore mieux, sauf qu'il s'y trouve un +_madame_, dont je ne veux pas. Vous me parlez de coeur et de bourse. +Non, cela n'est pas inconvenant; l'offrir ou l'accepter est le plus +saint privilege de l'amitie, la plus sure marque de l'antique loyaute. +Si j'avais besoin de pain, j'en recevrais de vous, et vous seriez +encore la plus obligee de nous deux; car vous etes capable d'offrir au +premier mendiant venu, et, moi, je ne suis capable d'en accepter que +de bien peu de mains. + +Je n'irai pas en Chine avec vous, quoique je le fisse de bien bon +coeur, si je le pouvais. Mais j'ai mes enfants qui m'attachent a ce +sol de France. Je ne pourrai plus m'absenter que pour quelques +semaines. + +Grace a Dieu, j'ai gagne mon proces et j'ai mes deux enfants a moi. Je +ne sais si c'est fini. Mon adversaire peut en appeler et prolonger mes +ennuis. Mais je serai toujours libre au printemps et, si vous n'etes +pas partie, j'irai vous voir en Suisse. + +Ecrivez donc sur le sort des femmes et sur leurs droits; ecrivez +hardiment et modestement, comme vous sauriez le faire, vous. Madame +Allart vient de faire une brochure ou il y a reellement des choses +fortes, belles et vraies. Moi, je suis trop ignare pour ecrire autre +chose que des contes, et je n'ai pas la force de m'instruire. + +Vous me parlez de Beautin, de Marphyrius et de Jouffroy. Je n'ai +jamais entendu parler de ces gens-la. Je n'ai rien lu de ma vie, je ne +sais que ce que j'ai vu materiellement. En lisant votre lettre, je +m'_etonnais_ (le mot est modeste) de votre incommensurable superiorite +sur moi. Faites-en donc profiter le monde, vous le devez. Franz doit +vous y engager; moi, je vous en supplie. + +Bonjour, ma douce et belle cenobite. Je vous ecrirai une longue lettre +bien bete, et bien bonne enfant, a la premiere journee de repos et de +liberte que j'aurai. + +Je vous aime tendrement, quoique vous soyez capable de m'empoisonner. +Heureusement que je n'ai pas peur de M. Franz, et que, s'il avait une +pareille idee, je le tuerais d'une chiquenaude. Il est vrai que vous +me tueriez apres, et que je n'en serais pas plus avancee. Esperons que +la destinee nous preservera de ces catastrophes etranges, que +Ballanche appellerait... Ah! ma foi, je ne me souviens plus du mot. + +Dites a Franz que j'ai lu _Orphee_ ces jours-ci, et que je suis tombee +dans des extases incroyables. C'est le premier ouvrage de Ballanche +que je lis. Je ne comprends pas tout; mais ce que je comprends +m'enchante. On pretend ici que cela me rendra tout a fait imbecile. Je +ne demande pas mieux, pourvu que vous ne m'abandonniez pas dans le +malheur. + +Mille tendresses. + + + + +CXL + +A M. EUGENE PELLETAN, A PARIS + + Bourges, 28 fevrier 1836. + +J'ai recu votre lettre hier seulement. Je n'habite point Paris, et je +n'habite rien les trois quarts de l'annee. + +Vous avez prodigieusement d'esprit, d'imagination et de talent. Mais +votre simplicite est plus affectee que reelle. + +Travaillez, vous etes deja poete, si, pour l'etre, il suffit de faire +tres bien les vers. S'il y faut quelque chose de plus, vous etes +capable de l'acquerir.--Faites-vous imprimer quand vous l'aurez +acquis. + +La plastique vous manque, vous le savez; cherchez-la en tout. Byron et +Goethe ne s'en sont pas affranchis dans leurs plus fougueuses +compositions. + +Ne soyez d'aucune ecole, n'imitez aucun modele. Ceux qui posent comme +tels envient presque toujours les qualites du talent qu'ils censurent +et eteignent chez leurs adeptes. + +Fuyez Paris, c'est le tombeau des poetes et des artistes. Tout y est +_chic_. + +_Le troupeau blanc des flots_ est admirable. + +_De l'or avec du fer_ est detestable. + +... _Rien faire qui vaille un sou_ n'aura jamais de grace ni de sens. + +... _De tout... de rien, du prix des moutons cette annee_ est naif et +charmant, etc., etc. + +Ne soyez pas un compose de noble et de plat, de grand et d'etrique. +Soyez correct, c'est plus rare que d'etre excentrique par le temps qui +court. Plaire par le mauvais gout est devenu plus commun que de +recevoir la croix d'honneur. + +Hugo, le plus grand novateur de notre temps, n'a pas triomphe de ces +bons classiques dont il s'est moque, quoiqu'en mille endroits il ait +ete plus grand qu'eux. Les beautes de detail ne sont rien sans +l'ensemble. + +Vivant comme je vis, je ne puis vous voir; mais je m'interesse a vous. +Cela vous est du. Je vous souhaite et vous predis de l'avenir, si vous +etes severe envers vous-meme, et patient. Si je puis vous obliger je +le ferai de bon coeur. Mais soyez sur que, si vous produisez une bonne +oeuvre, vous n'aurez besoin de personne. Soyez sur, au contraire, que +toutes les amities litteraires ne feront pas un vrai succes a une +production negligee. + +Tout a vous. + +GEORGE SAND. + + + + +CXLI + +A M ADOLPHE GUEROULT, A PARIS + + La Chatre, mars 1836. + +Mon ami + +J'admire beaucoup vos perplexites a propos du titre que vous devez me +donner. Il me semble que je m'appelle George et que je suis votre ami, +ou votre amie, comme vous voudrez. Je n'entends rien aux compliments. +Si je n'avais pas pour vous estime, attachement et confiance, je ne +vous aurais pas temoigne confiance, estime et attachement. Apres cela, +je ne sais plus ce qui peut vous gener, et vous prie de vous souvenir +que je ne suis pas _begueule_. Ainsi appelez-moi comme il vous plaira; +mais ecrivez-moi pour me parler de vous et de mes mioches. Merci mille +fois de l'amitie que vous leur accordez. Ils n'en sentent pas le prix +maintenant; mais j'acquitterai leur dette d'affection et de +reconnaissance tant que je vivrai. + +Ils sortiront tous deux aux vacances de Paques, et vous serez a meme +de voir Maurice chez Buloz. Emmenez-le quelquefois promener avec vous +pour decharger Buloz d'un si lourd fardeau, et rendez-moi bon compte +de la conduite de monsieur mon fils. Morigenez-le paternellement; +c'est un bon diable qui vous comprendra si vous lui parlez raison. + +Solange est impayable avec son poignard dans le coeur ou dans +l'estomac. Je pense que ce dernier organe est celui qui joue le plus +grand role dans sa vie. Elle decouchera, je crois, pour les fetes de +Paques, et ma tante de l'Elysee-Bourbon[1] se chargera d'elle; car il +faut, par respect pour les moeurs, qu'elle ait son domicile chez des +femmes. + +Serez-vous assez bon pour conduire son frere aupres d'elle quand il +voudra et pour le ramener chez Buloz ensuite, ou au moins pour +surveiller ses allees: et venues, de maniere qu'il ne soit qu'avec des +personnes sures, qui ne le perdront pas en chemin. Je compte sur vous, +sur Papet, sur Boucoiran et sur Buloz. + +Je ne puis, quelque chagrin que j'eprouverai a vous perdre pour +longtemps peut-etre, vous dissuader du voyage en Egypte. Voyager, +c'est apprendre; savoir, c'est exister. Vous n'irez pas en Orient et +vous n'en reviendrez pas sans avoir acquis beaucoup de connaissances +qui vous feront tres superieur a ce que vous etes deja. Les gens du +monde et les femmes voyagent sans fruit; il n'en sera pas ainsi de +vous. Vous observerez, vous verrez differentes races d'hommes, +differents modes d'organisation sociale. Vous ne negligerez pas +d'apprendre leur histoire, si vous ne la savez deja, et d'examiner +leurs penchants, leurs habitudes. + +Vous saurez tout cela, et, quelque talent, quelque merite que je vous +reconnaisse, vous ne changerez pas la face du monde d'une maniere bien +importante ou bien utile. J'ai mes idees la-dessus. Je n'espere ni ne +desire vous les faire partager; car ce sont des idees qui font +souffrir ceux qui les ont et qui ne servent a rien pour les autres. +Mais je suis sure que vous reviendrez plus avance, plus rempli, par +consequent plus calme et plus apte aux choses reelles. + +Le seul inconvenient que je voie a cette determination, c'est qu'un +sejour nouveau avec des chefs saint-simoniens augmentera en vous le +sentiment de fanatisme pour des hommes et des noms propres. Je n'aime +pas ce sentiment, je le trouve petit, ravalant et niais. Je l'eprouve +souvent, et il n'y a pas vingt-quatre heures que j'ai eu une forte +lutte a soutenir contre moi-meme pour m'en defendre, en presence d'un +homme politique d'un tres grand aspect. + +Je ne me suis enrolee sous le drapeau d'aucun meneur, et, tout en +conservant estime, respect et admiration pour tous ceux qui professent +noblement une religion, je reste convaincue qu'il n'y a pas sous le +ciel d'homme qui merite qu'on plie le genou devant lui. Mettez-vous au +service d'une idee, et non pas au pouvoir d'Enfantin. Les idees se +modifient et s'elargissent en presence de la verite. Les systemes +reves par des individus sont toujours arretes au beau milieu du +progres par la fantaisie, l'erreur ou l'impuissance du Createur, qui +ne veut pas de rebellion chez ses creatures. Prenez bien garde a cela. + +J'ai cause avec les saint-simoniens, avec les carlistes, avec +Lamennais, avec Coessin, avec le juste milieu, et, hier, avec +Robespierre en personne. J'ai trouve chez tous ces hommes de grandes +doses de vertu, de probite, d'intelligence et de raison, et celui qui +m'a le plus agitee, c'est celui dont je hais le plus les idees et dont +j'admire le plus l'individualite. C'est le dernier, ce qui prouve +qu'il est facile d'egarer les hommes et d'abuser des dons de Dieu; +mais je fais serment devant lui que, si l'extreme gauche vient a +regner, ma tete y passera comme bien d'autres, car je dirai mon mot. + +Ce que je vois au milieu de ces divergences de sectes renovatrices, +c'est un gaspillage de sentiments genereux et de pensees elevees; +c'est une tendance a l'amelioration sociale; une impossibilite de +produire pour le moment, faute de tete a ce grand corps aux cent bras, +qui se dechire lui-meme, ne sachant a quoi s'attaquer. Ce conflit ne +fait encore que bruit et poussiere. Nous ne sommes pas dans l'ere ou +il construira des societes, et les peuplera d'hommes perfectionnes. + +Croyez le contraire si vous voulez. L'esperance est chose bonne et +fortifiante. Mais, plus vous croirez a un prochain succes, plus vous +devez le hater par des efforts inouis. Travaillez a elargir vos +cerveaux. Ce qui vous perd tous, c'est leur etroitesse. Vous n'y +pouvez loger qu'un plan de campagne. Quand le terrain change de +nature, vous ne savez pas changer de sentier. Vous avez un drapeau au +bout de votre lance, un nom sur la langue, une formule dans la tete, +et vous vous faites un point d'honneur imbecile et fatal de n'en pas +changer a mesure que vous vous eclairez. + +Je voudrais voir un homme d'intelligence et de coeur chercher partout +la verite et l'arracher par morceaux a chacun de ceux qui l'ont +depecee et partagee entre eux. Je voudrais le voir passer par toutes +les sectes pour les connaitre et les juger. Je voudrais qu'au lieu de +le mepriser et de le railler pour sa mobilite, les hommes +l'ecoutassent comme le plus eclaire et le plus zele des pretres de +l'avenir. + +Mais on fait une vertu de l'obstination,--cela convenant aux passions +des uns, a l'ignorance des autres.--Si vous n'etes pas d'une +organisation magnifique pour etre un chef (et vous etes d'une nature +cent fois trop elevee pour etre un soldat), n'ayez ni presomption +folle ni servilisme d'humilite. Vous n'etes donc destine ni a +commander ni a servir. Souvenez-vous de ce que je vous dis: un jour, +vous ne croirez plus a aucune secte religieuse, a aucun parti +politique, a aucun systeme social. Vous ne verrez pour les hommes +qu'une possibilite d'amelioration soumise a mille vicissitudes. Vous +verrez qu'il faut, pour les abriter, un toit de pierre, de paille ou +de papier suivant la saison, mais qu'ils etoufferaient vite dans vos +palais de diamant, reves de jeunesse! + +Allez toujours, vivez! Aidez a fournir une pierre pour un edifice qui +ne sera jamais ni parfait ni solide, mais auquel travailleront de +mieux en mieux les generations futures. Travaillez pour que ce qui va +mal aille tant soit peu mieux, mais travaillez sans trop d'orgueil. Il +vous arriverait plus tard, en voyant le peu que vous avez pu, de +tomber dans le decouragement, comme vous avez deja fait par moments; +et convenez que, dans ces moments-la, vous etes sensiblement +au-dessous de vous-meme. + +Il ne serait pas impossible qu'au milieu de tous mes sermons, je me +misse aussi a labourer le champ avec une epingle noire et un +cure-dent. Ne partez pas trop vite pour l'Egypte. Il est possible que +je m'y fasse envoyer pour tacher d'operer une fusion entre cette +nuance et une autre. + +Ma vie de femme est finie, et, puisqu'on m'a fait une petite +reputation et une sorte d'influence (que je n'ai ni ambitionnee ni +meritee), il m'arrivera peut-etre de faire aussi de mon cote un metier +de jeune homme. + +J'ai regret a ces tresors de vertu et de courage qui s'isolent les uns +des autres, et, si je pouvais reussir a fondre ensemble le produit de +cinq paires de bras, je croirais avoir assez fait pour ma part, eu +egard a la force des miens. Ne parlez de cela a personne et +attendez-moi jusqu'au mois de mai. Je vous dirai ou j'en suis. + +Adieu, mon ami. A vous de tout coeur. + +GEORGE SAND. + + [1] Madame Marechal. + + + + +CXLII + +A M. FRANZ LISZT, A GENE + + La Chatre, 5 mai 1836. + +Mon bon enfant et frere, + +Je vous prie de me pardonner mon enorme silence. J'ai ete bien agitee +et terriblement occupee depuis que je ne vous ai ecrit. Mon proces a +ete gagne; puis l'adversaire, apres avoir engage son honneur a ne pas +plaider, s'est mis a manquer de parole et a oublier sa signature et +son serment, comme des bagatelles qui ne sont plus de mode. Si la +possession de mes enfants et la securite de ma vie n'etaient en jeu, +vraiment ce ne serait pas la peine de les defendre au prix de tant +d'ennuis. Je combats par devoir plutot que par necessite. + +Voila les raisons de mon long silence. J'attendais toujours que mon +sort fut decide pour vous dire le present et l'avenir. De lenteur en +lenteur, la chere Themis m'a conduite jusqu'a ce jour, sans que je +puisse rien fixer pour le lendemain. Je serais depuis longtemps pres +de vous, sans tous ces deboires. C'est mon reve, c'est l'Eldorado que +je me fais quand je puis avoir, entre le proces et le travail, un +quart d'heure de revasserie. Pourrai-je entrer dans ce beau chateau en +Espagne? Serai-je quelque jour assise aux pieds de la belle et bonne +Marie, sous le piano de Votre Excellence, ou sur quelque roche suisse, +avec l'illustre docteur _Ratissimo_? + +Helas! je suis un pauvre diable bien miserable! J'ai toujours vecu le +nez en l'air, le nez dans les etoiles, tandis que le puits etait a mes +pieds, et qu'un tas de myrmidons crottes, criards, haineux je ne sais +de quoi, en fureur je ne sais pourquoi, tachaient de m'y faire rouler. +Esperons! + +Si vous ne partez qu'a la fin de juin, peut-etre pourrai-je encore +vous aller trouver et passer quelques jours avec vous; apres quoi, +vous vous envolerez pour l'Italie, heureux oiseau a qui l'on n'arrache +pas mechamment et cruellement les ailes; et moi, plus eclopee et plus +modeste, j'irai m'asseoir sur la rive de quelque petit lac de poche, +pour y dormir le reste de la saison. + +J'ai ete a Paris passer un mois, j'y ai vu tous mes amis: Meyerbeer, +sur qui j'ecris assez longuement a l'heure qu'il est (j'adore _les +Huguenots_); madame Jal[1], pour qui j'ai eu le bonheur de faire +quelque chose; votre mere, qui a eu la bonte de venir m'embrasser; +Henri Heine, qui tombe dans la monomanie du calembour, etc., etc. Je +n'ai pas vu Jules Janin et je ne sais pas s'il a ecrit contre moi. +C'est vous qui me l'apprenez; je n'irai pas aux informations. J'ai le +bonheur de ne pas lire de journaux et de ne pas en entendre parler. + +Je ne comprends rien a Sainte-Beuve. Je l'ai aime, _fraternellement_. +Il a passe sa vie a me vexer, a me grogner, a m'epiloguer et a me +soupconner; si bien que j'ai fini par l'envoyer au diable. Il s'est +fache, et nous sommes brouilles, a ce qu'il parait. Je crois qu'il ne +se doute pas de ce que c'est que l'amitie, et qu'il a, en revanche, +une profonde connaissance de l'amour de soi-meme, pour ne pas dire de +_soi seul_. + +_Jocelyn_ est, en somme, un mauvais ouvrage. Pensees communes, +sentiment faux, style lache, vers plats et diffus, sujet rebattu, +personnages trainant partout, affectation jointe a la negligence; +mais, au milieu de tout cela, il y a des pages et des chapitres qui +n'existent dans aucune langue et que j'ai relus jusqu'a sept fois de +suite en pleurant comme un ane. Ces endroits sont faciles a noter; ce +sont tous ceux qui ont rapport au sentiment _theosophique_, comme +disent les phrenologues. La, le poete est sublime; la description, +souvent diffuse, vague et trop chatoyante, est, en certains endroits, +delicieuse. En somme, il est facheux que Lamartine ait fait _Jocelyn_, +et il est heureux pour l'editeur que _Jocelyn_ ait ete fait par +Lamartine. + +J'ai fait connaissance avec lui. Il a ete tres bon pour moi. Nous +avons fume ensemble dans un salon qui est extremement bonne compagnie, +mais ou on me passe tous mes caprices; il m'a donne de bon tabac et de +mauvais vers. Je l'ai trouve excellent homme, un peu maniere et tres +vaniteux. J'ai fait aussi connaissance avec Berryer, qui m'a semble +beaucoup meilleur garcon, plus simple et plus franc, mais pas assez +serieux pour moi; car je suis tres serieuse, malgre moi et sans qu'il +y paraisse. + +Je me suis brouillee avec madame A..., qui est une bavarde. J'ai fait +connaissance et amitie avec David Richard[2]. Il y a entre nous deux +liens: l'abbe de Lamennais, que j'adore, comme vous savez, et Charles +Didier, qui est mon vieux et fidele ami. A propos, vous me demandez ce +qui en est d'une nouvelle histoire sur mon compte, ou il jouerait un +role?--Je ne sais ce que c'est. Que dit-on?--Ce qu'on dit de vous et +de moi. Vous savez comme c'est vrai; jugez du reste. Beaucoup de gens +disent a Paris et en province que ce n'est pas madame d'... qui est a +Geneve avec vous, mais moi. Didier est dans le meme cas que vous, a +l'egard d'une dame qui n'est pas du tout moi. + +Je n'ai pas vu madame Montgolfier. Elle m'a ecrit et m'a envoye votre +lettre. Je lui repondrai a Lyon, je n'en ai pas encore eu le temps. + +Cette lettre de vous est la troisieme a laquelle je n'avais pas encore +repondu. Je vous en donne aujourd'hui pour votre argent.--Bonjour! il +est six heures du matin. Le rossignol chante, et l'odeur d'un lilas +arrive jusqu'a moi par une mauvaise petite rue tortueuse, noire et +sale, que j'habite au sein de la jolie ville de la Chatre, +sous-prefecture recommandable, ou ma pauvre poesie se bat les flancs +contre l'atmosphere mortelle. Si vous voyiez ce sejour, vous ne +comprendriez pas que je m'en accommode; mais j'y ai de bons amis, des +hotes excellents, et, a deux pas de la ville, des promenades +charmantes, une Suisse en miniature. + +Adieu, cher Franz. Dites a Marie que je l'aime, que c'est a son tour +de m'ecrire; au docteur _Ratto_, qu'il est un pedant, parce qu'il ne +m'ecrit pas. Vous, je vous embrasse de coeur. + +J'oubliais de vous dire que j'ai fait un roman en trois volumes +in-octavo, rien que ca! Je ne peux pas le faire paraitre avant la fin +de mon proces, parce qu'il est trop republicain. Buloz, qui l'a paye, +enrage[3].--Vous, qu'est-ce que c'est que toute cette musique que vous +faites? Quand, ou et comment l'entendrai-je? Que vous etes heureux +d'etre musicien! + +GEORGE. + + [1] Femme de lettres. + [2] Le docteur David Richard, savant phrenologiste, ami de l'abbe de + Lamennais et de Charles Didier. + [3] _Engelvald_, roman dont l'action se passait au Tyrol et qui fut + detruit. + + + + +CXLIII + +A M. AUGUSTE MARTINEAU-DESCHENEZ, A PARIS + + La Chatre. 23 mai 1836. + +J'espere, mon enfant, que tu me pardonnes de ne t'avoir pas ecrit la +victoire que les tribunaux m'ont accordee. + +Dabord, j'avais de mon histoire par-dessus la tete, et, si j'avais pu +oublier que j'existais, je l'aurais fait de bon coeur. J'ai permis que +ma biographie matrimoniale fut inseree dans _le Droit_; tu la liras, +ou tu l'as lue. Dispense-moi donc de t'en _embeter_ une seconde fois. + +Ensuite, je n'ai pas cru manquer a l'amitie, j'ai cru user de son plus +doux privilege en me reposant sur _mes lauriers_. Ma paresse a fait +des mecontents, des grognons. Tu n'en es pas, toi qui es si doux, si +affectueux, si sympathique. Dis-moi que tu n'as pas songe a me bouder, +que tu n'as pas doute de mon affection, et n'en parlons plus. + +Que fais-tu? donne-moi de tes nouvelles. Moi, je vegete. Couchee sur +une terrasse, dans un site delicieux, je regarde les hirondelles +voler, le soleil se lever, se coucher, se barbouiller le nez de +nuages, les hannetons donner de la tete contre les branches, et je ne +pense a rien du tout, sinon qu'il fait beau et que nous sommes au mois +de mai. Je suis dans le plus parfait et dans le plus desirable des +cretinismes connus. + +M. D... est toujours campe a Nohant, tandis que mes bons amis de la +Chatre continuent a me donner l'hospitalite. J'attends qu'il formule +un acte d'appel ou qu'il prenne le parti de se tenir pour battu. Mon +sort est donc encore incertain, non pour l'avenir, mais pour la saison +presente. Je gagnerai, mais je voudrais bien que ce fut fini. On me +dit qu'il desire entrer en arrangement, je ne m'y refuserai pas si +c'est de l'argent seulement qu'il demande. Je suis ici en attendant +une fin a ces incertitudes. + +Bonsoir, bon petit enfant! je t'embrasse fraternellement. + +GEORGE. + + + + +CXLIV + +A MADAME D'AGOULT, A GENEVE + + La Chatre, 25 mai 1836. + +Vous avez bien fait de decacheter ma lettre, c'est une bonne action +dont je vous remercie, puisqu'elle me vaut une si bonne et si +affectueuse reponse. La seule chose qui me peine veritablement, c'est +votre depart si prochain pour l'Italie. J'aurai beau faire, je ne +serai pas libre avant les vacances; mais il ne me sera plus aussi +facile d'aller vous rejoindre, car ou vous trouverais-je? Quoi que +vous fassiez, ne quittez aucune ville sans m'ecrire, ne fut-ce que +deux lignes, pour me dire ou vous etes et combien de temps vous y +restez. Rien ne me fera renoncer a l'esperance d'aller vivre quelques +semaines pres de vous. C'est un des plus doux reves de ma vie, et, +comme, sans en avoir l'air, je suis tres perseverante dans mes +projets, soyez sure que, malgre _les destins et les flots_, je les +realiserai. + +Pour le moment, je ferais mal de m'absenter du pays. Mes adversaires, +battus au grand jour, cherchent a me nuire dans les tenebres. Ils +entassent calomnies sur absurdites pour m'aliener d'avance l'opinion +de mes juges. Je m'en soucie assez peu; mais je veux pouvoir rendre +compte, jour par jour, de toutes mes demarches. Si j'allais a Geneve +maintenant, on ne manquerait pas de dire que j'y vais voir Franz +seulement et de trouver la chose tres criminelle. Ne pouvant dire +qu'entre Franz et moi il y a un bon ange dont la presence sanctifie +notre amitie, je resterais sous le poids d'un soupcon qui servirait de +pretexte entre mille pour me refuser la direction de mes enfants. + +S'il ne s'agissait que de ma fortune, je ne voudrais pas y sacrifier +un jour de la vie du coeur; mais il s'agit de ma progeniture, mes +seules amours, et a laquelle je sacrifierais les sept plus belles +etoiles du firmament, si je les avais. Ne quittez toujours pas Geneve +sans me dire ou vous allez. Cet hiver, je serai libre, j'aurai quelque +argent (bien que je n'aie pas herite de vingt-cinq sous: c'est un +ragot de journaliste en disette de nouvelles diverses), et j'irai +certainement courir apres vous, loin des huissiers, des avoues et des +rhumatismes. + +Je n'ai pas besoin de vous charger de dire a Franz tous mes regrets de +ne pas l'avoir vu. Il s'en est fallu de si peu! Il sait bien, au +reste, que c'est un vrai chagrin pour moi. Il n'y a qu'une chose au +monde qui me console un peu de toutes mes mauvaises fortunes: c'est +que vous me semblez heureux tous deux, et que le bonheur de ceux que +j'aime m'est plus precieux que celui que je pourrais avoir. J'ai si +bien pris l'habitude de m'en passer, que je ne songe jamais a me +plaindre, meme seule, la nuit sous l'oeil de Dieu. Et pourtant je +passe de longues heures tete a tete avec dame _Fancy_[1]. Je ne me +couche jamais avant sept heures du matin; je vois coucher et lever le +soleil, sans que ma solitude soit troublee par un seul etre de mon +espece. Eh bien, je vous jure que je n'ai jamais moins souffert. Quand +je me sens disposee a la tristesse, ce qui est fort rare, je me +commande le travail, je m'y oublie et je reve alternativement. Une +heure est donnee a la corvee d'ecrire, l'autre au plaisir de vivre. + +Ce plaisir est si pur dans ce temps-ci, avec tous ces chants d'oiseaux +et toutes ces fleurs! Vous etes trop jeune pour savoir combien il est +doux de ne pas penser et de ne pas sentir. Vous n'avez jamais envie le +sort de ces belles pierres blanches qui, au clair de lune, sont si +froides, si calmes, si mortes. Moi, je les salue toujours quand je +passe aupres d'elles, la nuit, dans les chemins. Elles sont l'image de +la force et de la purete. Rien ne prouve qu'elle soient insensibles au +plaisir de ne rien faire. Elles contemplent, elles vivent d'une vie +qui leur est propre. Les paysans sont convaincus que la lune a une +action sur elles, _que le clair de lune casse les pierres et degrade +les murs_. Moi, je le crois. La lune est une planete toute de glace et +de marbre blanc. Elle est pleine de sympathie pour ce qui lui +ressemble, et, quand les ames solitaires se placent sous son regard, +elle les favorise d'une influence toute particuliere. Voila pourquoi +on appelle les poetes _lunatiques_. Si vous n'etes pas contente de +cette dissertation, vous etes bien difficile. + +Si vous voulez que je vous parle _histoire ancienne_, je vous dirai de +madame A..., que je n'ai jamais eu de sympathie pour elle. J'ai eu +beaucoup d'estime pour son caractere; mais, un beau jour, elle m'a +fait une mechancete, la chose du monde que je comprends le moins et +que je puis le moins excuser. Depuis que je ne vous ai ecrit, elle m'a +fait amende honorable. Est-ce bonte? Est-ce legerete de tete et de +coeur? Je n'ai plus guere confiance en elle, et, sans la maltraiter +(car, a vrai dire, d'apres cette conduite fantasque, je m'apercois que +je ne la connais pas du tout), je m'eloignerai d'elle avec soin. Je ne +veux pas la juger; mais il y a sur la figure de celle chez qui l'on a +surpris un mauvais sentiment quelque chose qui ne s'efface plus et qui +vous glace a jamais. Je suis toute d'instinct et de premier mouvement. +N'etes vous pas de meme? Il m'a semble que si. + +Je ne dis pas que je n'aime pas Sainte-Beuve. J'ai eu beaucoup trop +d'affection pour lui pour qu'il me soit possible de passer a +l'indifference ou a l'antipathie, a moins d'un tort grave. Je ne lui +ai point vu de mechancete, a lui, mais de la secheresse, de la +perfidie non raisonnee, non volontaire, non interessee, mais partant +d'un grand _crescendo_ d'egoisme. Je crois que je le juge mieux que +vous. Demandez a Franz, qui le connait davantage. + +L'abbe de Lamennais se fixe, dit-on, a Paris. Pour moi, ce n'est pas +certain. Il y va, je crois, avec l'intention de fonder un journal. Le +pourra-t-il? Voila la question. Il lui faut une ecole, des disciples. +En morale et en politique, il n'en aura pas s'il ne fait d'enormes +concessions a notre epoque et a nos lumieres. Il y a encore en lui, +d'apres ce qui m'est rapporte par ses intimes amis, beaucoup plus du +_pretre_ que je ne croyais. On esperait l'amener plus avant dans le +cercle qu'on n'a pu encore le faire. Il resiste. On se querelle et on +s'embrasse. On ne conclut rien encore. Je voudrais bien que l'on +s'entendit. Tout l'espoir de _l'intelligence vertueuse_ est la. +Lamennais ne peut marcher seul. + +Si, abdiquant le role de prophete et de poete apocalyptique, il se +jette dans l'action progressive, il faut qu'il ait une armee. Le plus +grand general du monde ne fait rien sans soldats. Mais il faut des +soldats eprouves et croyants. Il trouvera facilement a diriger une +populace d'ecrivassiers sans conviction qui se serviront de lui comme +d'un drapeau et qui le renieront ou le trahiront a la premiere +occasion. S'il veut etre seconde veritablement, qu'il se mefie des +gens qui ne disputeront pas avec lui avant d'accepter sa direction. En +reflechissant aux consequences d'un tel engagement, je vous avoue que +je suis moi-meme tres indecise. Je m'entendrais aisement avec lui sur +tout ce qui n'est pas le dogme. Mais, la, je reclamerais une certaine +liberte de conscience, et il ne me l'accorderait pas. S'il quitte +Paris sans s'etre entendu avec deux ou trois personnes qui sont dans +les memes proportions de devouement et de resistance que moi, +j'eprouverai une grande consternation de coeur et d'esprit. Les +elements de lumiere et d'education des peuples s'en iront encore +epars, flottant sur une mer capricieuse, echouant sur tous les +rivages, s'y brisant avec douleur, sans avoir pu rien produire. Le +seul pilote qui eut pu les rassembler leur aura retire son appui et +les laissera plus tristes, plus desunis et plus decourages que jamais. + +Si Franz a sur lui de l'influence, qu'il le conjure de bien connaitre +et de bien apprecier l'etendue du mandat que Dieu lui a confie. Les +hommes comme lui font les religions et ne les acceptent pas. C'est la +leur devoir. Ils n'appartiennent point au passe. Ils ont un pas a +faire faire a l'humanite. L'humilite d'esprit, le scrupule, +l'orthodoxie sont des vertus de moine que Dieu defend aux +reformateurs. Si l'oeuvre que je reve pour lui peut s'accomplir, c'est +_vous_ qui serez obligee de vous joindre a son bataillon sacre. Vous +avez l'intelligence plus male que bien des hommes, vous pouvez etre un +flambeau pur et brillant. + +J'ai ecrit a Paris pour qu'on vous envoie le numero du _Droit_. Je +suis toujours dans le _statu quo_ pour mon proces. L'acte d'appel est +fait. Je suis encore a la Chatre chez mes amis, qui me gatent comme un +enfant de cinq ans. J'habite un faubourg en terrasse sur des rochers; +a mes pieds, j'ai une vallee admirablement jolie. Un jardin de quatre +toises carrees, plein de roses, et une terrasse assez spacieuse pour y +faire dix pas en long, me servent de salon, de cabinet de travail et +de galerie. Ma chambre a coucher est assez vaste; elle est decoree +d'un lit a rideaux de cotonnade rouge, vrai lit de paysan, dur et +plat, de deux chaises de paille et d'une table de bois blanc. Ma +fenetre est situee a six pieds au-dessus de la terrasse. Par le +treillage de l'espalier, je sors et je rentre la nuit pour me promener +dans mes quatre toises de fleurs sans ouvrir de portes et sans +eveiller personne. + +Quelquefois je vais me promener seule a cheval, a la brune. Je rentre +sur le minuit. Mon manteau, mon chapeau d'ecorce et le trot +melancolique de ma monture me font prendre dans l'obscurite pour un +marchand forain ou pour un garcon de ferme. Un de mes grands +amusements, c'est de voir le passage de la nuit au jour; cela s'opere +de mille manieres differentes. Cette revolution, si uniforme en +apparence, a tous les jours un caractere particulier. + +Avez-vous eu le loisir d'observer cela? Non! Travaillez-vous? Vous +eclairez votre ame. Vous n'en etes pas a vegeter comme une plante. +Allons, vivez et aimez-moi. Ne partez pas sans m'ecrire. Que les vents +vous soient favorables et les cieux sereins! Tout prospere aux amants. +Ce sont les enfants gates de la Providence. Ils jouissent de tout, +tandis que leurs amis vont toujours s'inquietant. Je vous avertis que +je serai souvent en peine de vous si vous m'oubliez. + +Je vous ferai arranger une belle chambre _chez moi_. + +Je fais un nouveau volume a _ Lelia_. Cela m'occupe plus que tout +autre roman n'a encore fait: Lelia n'est pas moi. Je suis meilleure +enfant que cela; mais c'est mon ideal. C'est ainsi que je concois ma +muse, si toutefois je puis me permettre d'avoir une muse. + +Adieu, adieu! le jour se leve sans moi.--_-Per la ala del balcone, +presto andiamo via di qua_... + + [1] Reverie, imagination + + + + +CXLV + +A MADAME MARLIANI, A PARIS + + La Chatre, 28 juin 1836. + +Mon amie, + +J'ai ecrit pour vous satisfaire, non pas a l'abbe[1], il nous a trop +positivement defendu a tous de jamais lui adresser qui que ce soit +(fut-ce le pape); mais a mon ami Didier, qui se chargera de vous faire +faire connaissance avec lui d'une maniere plus affectueuse et plus +intime, en vous donnant rendez-vous quelque jour rue du Regard. Il ira +vous voir a cet effet, et vous dira l'heure ou vous pourrez rencontrer +chez lui le bon abbe dans un bon jour. + +Toujours affable et modeste, il est quelquefois tres trouble et tres +mal a l'aise, quand on lui presente une lettre de recommandation. Il a +toute la timidite naive du genie. Si vous le trouvez causant a son +aise avec ses amis de la rue du Regard, ou il passe une partie de ses +journees, vous le connaitrez bien mieux, et le plaisir qu'il aura +lui-meme a vous connaitre ne sera trouble par aucun mal-a-propos. + +Didier est a Geneve en ce moment, mais pour tres peu de jours. +Aussitot qu'il sera revenu a Paris, il ira chez vous. Je lui ai fait +passer votre adresse. + +Vous etes bien aimable de me donner de vos nouvelles et de me conter +vos soucis. J'espere que les choses ne tourneront pas aussi mal que +vous le craignez. Vous avez de la force, ayez aussi de l'esperance, +c'est une des faces du courage. Quoi qu'il vous arrive, vous me +trouverez toujours pleine de sollicitude et de devouement pour vous, +vous n'en doutez pas, j'espere. + +Mon proces est toujours _pendant_ devant la cour de Bourges. J'attends +l'epreuve decisive et j'ai toujours grand espoir d'en sortir aussi +bien que des deux autres. Priez pour moi, vous qui etes une bonne et +belle ame, chere a Dieu, sans doute. + +C'est a cause de cela que je ne puis m'imaginer qu'il vous abandonne +jamais a un malheur reel. + +Adieu; aimez-moi toujours, votre amitie m'est precieuse et douce. +Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, et donnez a votre mari une +poignee de main de la part de votre ami commun. + +GEORGE + + [1] Lamennais. + + + + +FIN DU TOME PREMIER + + + + + +TABLE + + +1812. + + I. A madame Maurice Dupin 2 + + +1815 + + II. A madame Maurice Dupin 24 fevrier 2 + + +1823 + + III. A M. Caron 21 novembre 2 + + +1825. + + IV. A madame Maurice Dupin 3 + V. A la meme 29 juin + VI. A la meme 28 aout 7 + + +1826 + + VII. A madame Maurice Dupin 25 fevrier 16 + VIII. A madame la baronne Dudevant 30 avril 20 + IX. A madame Maurice Dupin 12 juillet 23 + X. A la meme 9 octobre 25 + XI. A M. Caron 19 novembre 28 + XII. A madame Maurice Dupin 23 decembre 26 + + +1827. + + XIII. A M. Hippolyte Chatiron mars 31 + XIV. A madame Maurice Hupin 5 juillet 34 + XV. A la meme 17 juillet 36 + XVI. A la meme 4 septembre 39 + XVII. A M. Caron 22 novembre 41 + + +1828. + + XVIII. A M. Hippolyte Caron 1er avril 43 + XIX. A madame Maurice Dupin 7 avril 45 + XX. A M. Caron 16 avril 47 + XXI. A madame Maurice Dupin 4 aout 49 + XXII. A M. Caron 15 novembre 52 + XXIII. A madame Maurice Dupin 27 decembre 53 + + +1829. + + XXIV. A M. Caron 20 janvier 55 + XXV. A madame Maurice Dupin 8 mars 62 + XXVI. A M. Duteil 10 mai 64 + XXVII. A M. Caron 4 juin 67 + XXVIII. A madame Maurice Dupin 11 juin 70 + XXIX. A la meme 1er aout 72 + XXX. A M. Jules Boucoiran 2 septembre 74 + XXXI. A M. Caron 1er octobre 75 + XXXII. A M. Jules Boucoiran 30 novembre 76 + XXXIII. Au meme 8 decembre 78 + XXXIV. A madame Maurice Dupin 29 decembre 80 + + +1830. + + XXXV. A madame Maurice Dupin 1er fevrier 82 + XXXVI. A la meme fevrier 85 + XXXVII. A M. Jules Boucoiran 1er mars 87 + XXXVIII. Au meme 22 mars 93 + XXXIX. A madame Maurice Dupin 19 avril 97 + XL. A M. Jules Boucoiran 20 juillet 100 + XLI. Au meme 31 juillet 102 + XLII. A madame Maurice Dupin 7 septembre 106 + XLIII. A M. Jules Boucoiran 27 octobre 110 + XLIV. A madame Maurice Dupin 22 novembre 112 + XLV. A M. Charles Duvernet 1er decembre 115 + XLVI. Au meme 1er decembre 121 + XLVII. A M. Jules Boucoiran 3 decembre 129 + XLVIII. Au meme 8 decembre 135 + XLIX. Au meme 27 decembre 140 + + +1831. + + L. A Maurice Dudevant janvier 141 + LI. Au meme 8 janvier 142 + LII. Au meme 10 janvier 143 + LIV. A M. Jules Boucoiran 13 janvier 145 + LV. A madame Maurice Dupin 18 janvier 148 + LVI. A M. Charles Duvernet 19 janvier 150 + LVII. A Maurice Dudevant 25 janvier 154 + LVIII. A M. Jules Boucoiran 12 fevrier 156 + LIX. A M. Duteil 15 fevrier 159 + LX. A Maurice Dudevant 16 fevrier 164 + LXI. A M. Jules Boucoiran 4 mars 165 + LXII. A M. Charles Duvernet 6 mars 168 + LXIII. A M. Jules Boucoiran 9 mars 173 + LXIV. A madame Maurice Dupin 14 avril 175 + LXV. A M. Charles Duvernet avril 178 + LXVI. A madame Maurice Dupin 31 mai 179 + LXVII. A madame Duvernet mere juin 184 + LXVIII. A M. Charles Duvernet 25 juin 185 + LXIX. A Maurice Dudevant 8 juillet 189 + LXX. Au meme 16 juillet 190 + LXXI. A M. Jules Boucoiran 17 juillet 191 + LXXII. A M. Charles Duvernet 19 juillet 193 + LXXIII. A Maurice Dudevant juillet 196 + LXXIV. A madame Maurice Dupin 9 septembre 199 + LXXV. A M. Jules Boucoiran 26 septembre 201 + LXXVI. Au meme 6 novembre 204 + LXXVII. A Maurice Dudevant 3 novembre 206 + LXXVIII. Au meme novembre 207 + LXXIX. A M. Jules Boucoiran 5 decembre 209 + + +1832. + + LXXX. A M. Francois Rollinat janvier 210 + LXXXI. A madame Maurice Dupin 22 fevrier 211 + LXXXII. A Maurice Dudevant 4 avril 213 + LXXXIII. A madame Maurice Dupin 15 avril 215 + LXXXIV. A M. Gustave Papet mai 215 + LXXXV. A Maurice Dudevant 4 mai 216 + LXXXV. Au meme 17 mai 217 + LXXXVI. A M. Charles Duvernet 6 juillet 219 + LXXXVII. A Maurice Dudevant 7 juillet 220 + LXXXVIII. Au meme 8 juillet 222 + LXXXIX. A M. Francois Rollinat 1er aout 225 + XC. A madame Maurice Dupin 6 aout 226 + XCI. A M. Francois Rollinat 20 aout 228 + XCII. Au meme septembre 230 + XCIII. A Maurice Dudevant 6 decembre 231 + XCIV. Au meme 12 decembre 233 + XCV. A M. Jules Boucoiran 20 decembre 234 + + +1833 + + XCVI. A Maurice Dudevant 11 janvier 236 + XCVII. A M. Jules Boucoiran 18 janvier 237 + XCVIII. A Maurice Dudevant 27 fevrier 240 + XCIX. A M. Jules Boucoiran 6 mars 241 + C. A Monsieur*** 15 avril 243 + CI. A madame Maurice Dupin mai 244 + CII. A M. Casimir Dudevant 20 mai 245 + CIII. A M. Francois Rollinat 26 mai 246 + CIV. A M. Adolphe Gueroult 3 juin 249 + CV. A madame*** juillet 250 + CVI. A M. Charles Duvernet 5 juillet 252 + CVII. A M. Francois Rollinat 21 novembre 253 + CVIII. A madame Maurice Dupin decembre 255 + CIX. A M. Maurice Dudevant 18 decembre 256 + CX. A M. Jules Boucoiran 20 decembre 258 + + +1834. + + CXI. A M. Hippolyte Chatiron 16 mars 260 + CXII. A M. Jules Boucoiran 6 avril 265 + CXIII. A M. Gustave Papet mai 269 + CXIV. A M. Hippolte Chatiron 1er juin 271 + CXV. A M. Jules Boucoiran 4 juin 274 + CXVII. A Maurice Dudevant 29 juillet 277 + CXVIII. A M. Francois Rollinat 15 aout 278 + CXIX. A M. Jules Boucoiran 31 aout 279 + CXX. A M. Jules Neraud 10 septembre 282 + CXXI. A M. Francois Rollinat 20 septembre 284 + CXXII. A M. Charles Duvernet 15 octobre 286 + + +1835. + + CXXII. A M. Hippolyte Chatiron 17 avril 291 + CXXIII. A M. Adolphe Gueroult 6 mars 293 + CXXIV. A M. Alexis Duteuil 25 mai 297 + CXXV. A madame la comtesse d'Agoult mai 299 + CXXVI. A Madame Claire Brunne mai 302 + CXXVII. A M. *** juin 303 + CXXVIII. A Maurice Dudevant 18 juin 309 + CXXIX. A madame Maurice Dupin 25 octobre 310 + CXXX. A madame d'Agoult 1er novembre 313 + CXXXI. A M. Adolphe Gueroult 9 novembre 322 + CXXXII. Au Redacteur du _Journal de l'Indre_ 9 novembre 326 + CXXXIII. A Maurice Dudevant 10 decembre 328 + CXXXIV. Au meme 15 decembre 330 + + +1836. + + CXXXV. A Maurice Dudevant 3 janvier 332 + CXXXVI. A M. Francois Rollinat 4 fevrier 338 + CXXXVII. A M. Adolphe Gueroult 11 fevrier 340 + A la famille Saint-Simonienne de Paris 15 fevrier 341 + CXXXVIII. A Maurice Dudevant 17 fevrier 345 + CXXXIX. A madame d'Agoult 26 fevrier 348 + CXL. A M. Eugene Pelletan 28 fevrier 351 + CXLI. A M. Adolphe Gueroult mars 353 + CXLII. A M. Franz Liszt 5 mai 359 + CXLIII. A M. Auguste Martineau-Deschenez 23 mai 364 + CXLIV. A madame d'Agoult 25 mai 365 + CXLV. A madame Marliani 28 juin 373 + + +FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER + + + + + +End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 1, 1812-1876, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 1, 1812-1876 *** + +***** This file should be named 13629.txt or 13629.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/2/13629/ + +Produced by Carlo Traverso, Frank van Drongen and the PG Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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